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Le blog de Tony Andreani

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10 mai 2010

Denis Collin, Le cauchemar de Marx

Denis Collin, Le cauchemar de Marx. Le capitalisme est-il une histoire sans fin ? Editions Marx Milo, 2009, 318 p.

Auteur de nombreux ouvrages de philosophie (notamment La théorie de la connaissance chez Marx, Questions de morale, La matière et l’esprit), de philosophie politique ( Morale et justice sociale), d’essais politiques (L’illusion plurielle, La fin du travail et la mondialisation,), chroniqueur infatigable de l’actualité politique et sociale (sur le site La sociale), Denis Collin s’attaque, dans son dernier livre, à la grande question à laquelle devraient s’affronter tous les héritiers du marxisme : pourquoi le capitalisme paraît-il une ‘histoire sans fin’, pourquoi le « mouvement réel » n’a-t-il nullement enfanté cette société communiste qu’il semblait, d’après Marx, porter dans ses entrailles ?

Le paradoxe est en effet énorme. Les analyses de Marx sont aujourd’hui encore l’instrument le plus puissant, le plus acéré, pour comprendre la crise majeure que connaît le capitalisme. Collin le montre avec précision et rigueur dans la première partie de son livre, quand il reprend les pages extraordinaires de Marx sur les contre-tendances à la baisse du taux ce profit ou quand il met l’accent sur la théorie de la suraccumulation du capital. Alors il faut expliquer pourquoi le capitalisme néo-libéral a pu prendre un tel essor, et là Denis Collin touche juste : en faisant miroiter l’abondance, en exploitant le désir de liberté tant comprimé par le taylorisme et d’autres disciplines sociales, en révolutionnant en permanence techniques et modes de vie, le capitalisme a repoussé ses limites, abondé dans le fétichisme, créé un nouvelle religion de la marchandise avec la publicité désormais placée au cœur de son fonctionnement. Tel est le « c auchemar » de Marx : la dictature du prolériat est devenue celle des fonds de pension.

Or, entre temps, il y a eu ‘les illusions mortelles’ du socialisme et du communisme du siècle passé. C’est l’objet de la deuxième partie du livre, où Denis Collin tente un bilan, particulièrement sévère, de ces expériences, avec des thèses provocantes, appuyées sur de nombreux repères historiques. La social-démocratie n’a en fait, selon lui, jamais voulu dépasser le capitalisme : c’est justement dans la mesure où ces partis étaient des partis ouvriers qu’ils se sont contentés ‘d’organiser l’intégration des ouvriers au sein du mode de production capitaliste’, avant de les délaisser pour défendre les classes moyennes. Quant au ‘socialisme réel’, son échec ne vient pas de ce que la révolution a été prématurée (comment pouvait-elle avoir lieu autrement que dans des maillons faibles du système capitaliste mondial ?), mais de ce qu’il s’est nourri des illusions du communisme selon Marx, partant de l’idée que le développement du salariat conduisait au communisme, alors que le salariat signifiait tout autant la concurrence entre salariés, croyant que la classe dominée, parvenue au pouvoir, ne connaîtrait plus la domination, alors qu’elle a accouché d’une élite de permanents, d’experts et de bureaucratie qui l’a dominée d’une autre façon, et maintenant que que l’Etat pourrait dépérir, alors qu’il ne faisait que le renforcer. A partir de là, Denis Collin revient sur la nature de l’URSS : « ni capitalisme d’Etat, ni socialisme, ni communisme », mais un Etat centralisé, essayant de mettre en œuvre une impossible planification. Cette partie, qui  comporte des arguments très forts (tels que la grande faiblesse de la théorie marxienne de l’Etat, qui certes ne dénie pas l’existence de fonctions d’intérêt général dans le communisme, mais leur retire, avec l’abolition des classes, tout caractère politique), est un peu moins convaincante. L’histoire de la social-démocratie fut plus contrastée. Le « socialisme réel », qu’on ne peut se contenter de caractériser de manière négative, a bel et bien, selon moi, suivi une trajectoire différente de celle du capitalisme et comporté, par-delà des illusions mystificatrices, des éléments de communisme, il est vrai déformés, et les socialismes du XX1° siècle ou bien en gardent des traces, ou bien en renouvellent la perspective. Quoiqu’il en soit, il est bien vrai que l’avenir est sombre.

D’où tout l’intérêt de la troisième partie du livre, intitulée « Comment sortir du cauchemar : le communisme avec ou sans Marx ». Bien qu’il ne s’agisse que d’une esquisse, cette partie est passionnante. Il faut d’abord féliciter Denis Collin d’asseoir le communisme du possible sur une base anthropologique nouvelle, rejoignant tout un courant de pensée qui se fait jour aujourd’hui (par exemple dans un livre comme La dissociété, de Jacques Généreux, bien que ce dernier ne soit pas mentionné), ainsi que sur des principes moraux, qui, loin de s’éloigner de la nature humaine, s’ancrent en elle et donnent toute leur force aux révoltes anti-capitalistes, par exemple dans les revendications concernant la dignité des personnes. Ensuite on peut se retrouver dans les grands traits de ce qu’il appelle un communisme non utopique (avec la reprise des principes de la République, les références à des organisations de travail associé, et une très intéressance discussion sur une autre croissance allant de pair avec des décroissances). Il s’agit dans tous les cas non d’annuler des contradictions profondes, puisqu’elles sont de nature anthropologique, mais de les assumer. Cette repensée, qui n’en est qu’à ses débuts, serait plutôt, selon moi, à inscrire dans la perspective d’un nouveau socialisme que dans celle, devenue sujette à mésinterprétation, du communisme, mais c’est là une question finalement secondaire.

Ce livre, qu’on le critique ou non, est le livre courageux et lucide dont nous avions besoin. Il reste à espérer qu’il suscitera le débat qu’il mérite.

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10 mai 2010

Quiniou, Morale et politique

Contre le cynisme libéral, fonder la politique sur la morale

L’ambition morale de la politique. Changer l’homme ?

De Yvon Quiniou, L’Harmattan, Collection Raison mondialisée, 270 pages, 26 euros.

Au moment où fleurissent les critiques du néo-libéralisme, ce livre va plus loin : il engage la contre-offensive au fond. L’idéologie dominante n’a eu de cesse de séparer la politique de la morale, en la réduisant à une bonne « gouvernance » censée favoriser le bien-être général en laissant jouer les intérêts à travers les mécanismes du marché (l’intérêt personnel, on le sait, est le postulat de toute la dite science économique et de ses prolongements). Toute tentative pour faire de la morale en politique est, pour elle, une construction indue, parce qu’elle empiète sur la liberté des individus, et dangereuse, car, en prétendant changer l’homme par nature égoïste, elle conduit au totalitarisme. Elle déclare l’individu entièrement responsable de son sort, et, dans le même mouvement, cantonne la morale à la sphère individuelle, et ramène la justice à une forme de charité. Quant elle invoque les droits de l’homme, elle oublie ceux du citoyen, dans toute leur extension. Le résultat est sous nos yeux : une profonde défiance et un grand dégoût envers la politique. Or le marxisme est ici pris à contre-pied, parce qu’il a aussi pensé la politique surtout en termes de gestion des intérêts et qu’il a vu dans la morale et dans le Droit des masques des rapports sociaux. C’est tout cela qui a conduit Yvon Quiniou à développer, avec force arguments, des thèses qu’il est difficile de résumer ici, mais dont on va donner un aperçu.

Il faut absolument distinguer la morale de l’éthique. L’éthique désigne les valorisations qui sont issues de la vie (dans toutes ses dimensions) et qui sont réfléchies dans des sagesses, ces conseils pour bien vivre que chaque philosophie a voulu prodiguer. La politique ne saurait intervenir en ce domaine, car c’est celui du singulier et du facultatif : on ne discutera pas des goûts et des couleurs, on écartera donc définitivement l’idée que le politique définisse nos « vrais » besoins (c’est une concession qu’il faut faire au libéralisme). La morale en revanche s’occupe de l’Universel : elle énoncer des règles formelles et obligatoires (ainsi du respect de la personne humaine), assorties de sanction, et c’est bien Kant qui fournit le modèle de leur énonciation. La politique dépend de cette morale, car c’est elle qui lui donne tout son sens. Si cette distinction est essentielle, il reste à répondre aux objections, et ce sont les réponses qui font la force et l’originalité des propos de Quiniou. On n’en retiendra ici que quatre. Une telle morale est généralement qualifiée d’idéaliste. Pas du tout, rétorque-t-il, du point de vue matérialiste qui est le sien (et qui est au fondement des sciences) : la morale est, comme l’a soutenu Darwin, un fait d’évolution constatable. Elle l’est aussi historiquement : il y a bien un progrès moral dans l’histoire de l’humanité, comme en témoigne la lente progression des droits humains (par exemple de l’égalité homme/femme). Une telle morale serait angélique, alors que s’impose le pessimisme anthropologique (qui pourrait s’appuyer sur Nietzsche ou Freud, que Quiniou a beaucoup lus). Mais peu importe : à supposer même qu’elle s’appuie sur l’intérêt bien compris, la morale objective, celle qui s’occupe du contenu et non de l’intention, est la condition du vivre ensemble et le vecteur de l’émancipation (au surplus l’expérience quotidienne atteste la réalité des « sentiments moraux »). Mais si la politique ne se mêle pas de l’éthique (du « bon », du « bien-être »), ne va-t-elle pas se révéler impuissante à changer le cours des choses, et, a fortiori, à améliorer l’homme ? Voici la réponse : la politique n’a pas à intervenir dans le contenu de nos vies, mais à nous fournir les conditions, et seulement les conditions, d’un choix informé et donc de la réalisation de nos potentialités. C’est pourquoi elle va s’attacher avant tout à la transformation des conditions économiques et sociales, puisque ce sont elles qui sont les plus déterminantes (reste à démontrer en quoi le communisme, qui ne viendra pas tout seul, est la meilleure solution). Dernière objection, et la plus grave : que faire si les hommes ne veulent pas devenir sujets de leur propre vie, mais sont heureux dans la servitude volontaire ? Et la réponse : seul le mouvement de la démocratie peut leur donner envie d’en sortir, mais une politique de la morale peut, par l’éducation critique, les y aider.

Ce bref aperçu donne une idée de la puissance argumentative du livre. Un livre difficile, car il déploie une riche analytique conceptuelle. Mais cette dernière est indispensable pour démêler l’écheveau des confusions où se perdent les discussions d’aujourd’hui. Un livre désormais incontournable.

10 mai 2010

La grande crise vue par Isaac Johsua

A propos du livre de Isaac Johsua « La grande crise du XXI° siècle »

(éditions La Découverte, 2009)

Parmi tant de livres sur la crise, qui se vendent comme des petits pains (voilà au moins un produit qui marche bien), celui-ci tranche avec les autres. Outre le fait qu’il est écrit de manière limpide (malgré le vocabulaire un peu technique, vous comprenez tout sans effort) et qu’il a l’avantage de souligner l’originalité de la crise en inscrivant les phénomènes actuels dans le temps (on n’a jamais vu, par exemple, tel taux depuis telle date), il a le grand mérite d’inscrire cette dernière dans l’histoire longue du capitalisme.

Résumons : le capitalisme est marqué par une instabilité foncière. Pendant longtemps les crises ont été amorties par le fait qu’une grande partie de la production lui échappait, se faisant encore sous d’anciens modes de production. Avec le grand essor de la mondialisation (surtout celle du capital), les crises gagnent en extension et en profondeur. Elles ont été contenues pendant les « Trente glorieuses » par le régime « fordiste », avec son compromis social et toute sa panoplie keynesienne de moyens d’intervention, mais aussi sa conséquence, la baisse des profits, qui sont le moteur du système. Le nouveau régime qui s’instaure au début des années 1980 repose sur un tout autre modèle : « de moins en moins d’épargne, de plus en plus de dettes ». Mouvement qui prend toute son ampleur aux Etats-Unis (qu’Isaac Johsua a particulièrement étudiés) : le taux d’épargne des ménages américains devient nul, le taux de consommation (70% du PIB) y est plus élevé que partout ailleurs - ceci n’étant possible que parce que les Etats-Unis, autrefois créanciers du reste du monde, en deviennent débiteurs (en particulier vis-à-vis des pays émergents) et qu’ils jouissent du privilège du dollar. Ce qu’il reste de la politique économique, susceptible de contrecarrer les crises, se résume à une politique monétaire expansive : le pilotage par les taux d’intérêts (bas), qui décourage l’épargne mais encourage la création monétaire par les banques, alimente l’endettement et stimule la consommation, dont la bulle immobilière américaine n’est que le dernier avatar. Toute l’histoire économique des trente dernières années est ainsi celle d’une fuite en avant : dès que le ralentissement de la demande se profile, on la relance par le crédit, surtout au sein de la « locomotive mondiale ».

L’économie est inondée de liquidités par le laxisme des banques centrales, ceci jusqu’à ce que la pyramide de l’endettement s’écroule. Il n’est pas besoin de chercher d’autre explication à l’explosion de la sphère financière, celle de la finance de marché et de ses dérivés (elle est suscitée et nourrie par une création monétaire continue) et à son implosion finale (l’économie réelle ne suit pas).

Sur cette base, la théorie de la crise est à revoir. Ce n’est pas une crise des débouchés, puisque la part de la consommation (surtout privée) ne cesse de progresser. Il faut simplement voir que c’est la consommation des riches qui se porte le mieux (contrairement au passé, ils épargnent relativement de moins en moins), celle des pauvres se faisant, elle, dans des conditions de crédit de plus en plus périlleuses. Ce n’est pas une crise de l’investissement, la part de celui-ci dans la répartition du profit étant resté à peu près stable. La crise est en fait essentiellement une crise de suraccumulation, c’est-à-dire « une accumulation de capital qui s’accomplit à un rythme tel qu’elle ne peut maintenir dans la durée le taux de profit escompté par les apporteurs de capitaux », dans un emballement comparable à la fièvre de l’or. Une suraccumulation dont on trouve de nombreux exemples dans le passé, mais qui a pris une ampleur nouvelle et a été manifeste lors de la crise de la « nouvelle économie » (la net-économie), crise dont la crise actuelle n’est que le prolongement. Rien d’étonnant à ce que cette dernière se traduise par une immense destruction de capitaux, l’ensemble des capitaux « fictifs » (les titres) revenant sur terre.

A cette analyse extrêmement convaincante, je n’ajouterai que quelques commentaires. On voit bien que toutes les tentatives de « régulation de la sphère financière » ne feront qu’élever des digues qui seront bientôt emportées, car la source du mal est ailleurs : dans l’inflation de crédit qui la nourrit. Et, quant on pense aux centaines de milliards qui vont être dépensées dans l’économie américaine pour racheter aux frais du contribuable (c’est-à-dire en alourdissant la dette publique) les mauvaises dettes privées, en faisant fonctionner en dernier ressort la planche à billets (la création monétaire par la FED), on se dit qu’on ne recule que pour mieux sauter. En tout état de cause ce ne sont pas des « plans de relance » conjoncturels qui peuvent redresser la situation. La seule solution d’une sortie de crise serait un retour à la planification et à une véritable politique économique, qui encadrerait les marchés, et qui répondrait aussi à l’urgence économique autrement que par des mécanismes marchands (le marché des droits à polluer) qui sont devenus une nouvelle source de spéculation. C’est bien ce que suggère Isaac Johsua à la fin de son livre. Je ne peux aussi qu’être d’accord avec lui, lorsqu’il pose la question : « On nationalise des banques pour sauver les profits : au nom de quoi refuserait-on de nationaliser des entreprises pour sauver des salariés ? ».

Deuxième observation : la relance de la demande, n’en déplaise à la gauche, n’est pas non plus le remède miracle. Il faudrait bien au contraire freiner la consommation des riches, car c’est elle qui a fait dériver tout le système, ces derniers manifestant une avidité sans limites, qui pousse précisément à la suraccumulation pour générer des profits exorbitants au regard des possibilités réelles. Mais c’est peut-être là une faiblesse de l’analyse de Joshua : le mécanisme pour extraire une telle plus-value a reposé sur un développement si énorme et si parasitaire de la finance de marché (celle des actions, des titres de créance et des produits dérivés) que celui-ci a fini par peser sur le profit lui-même, d’où la suraccumulation. Non seulement la finance s’est autonomisée, mais elle a pompé une grande partie de la richesse réelle (qu’on songe seulement au détournement de profit opéré pour le compte des dirigeants d’entreprise et des traders). Ensuite le prélèvement opéré pour la consommation des super-riches a eu un effet dramatique sur le modèle de développement en suscitant aussi le consumérisme gaspilleur des autres classes sociales, par effet d’imitation, comme Veblen l’avait déjà si bien vu il y a plus d’un siècle (lire à ce propos Hervé Kempf: « Comment les riches détruisent la planète »). Dès lors limiter ou taxer lourdement les hauts revenus et les patrimoines n’est plus seulement une affaire de « justice sociale » ou de « décence » (moraliser le capitalisme, dit-on), mais une question de salut public pour l’humanité toute entière, qui vit dans une planète finie et terriblement fragilisée.

10 mai 2010

Socialisme et démocratie économique

Socialisme et démocratie économique[1]

Dans cet exposé je voudrais présenter quelques lignes directrices d'un livre que je viens de publier[2], en les dégageant de leurs attendus théoriques pour les situer dans le cadre d'une bataille à engager pour un nouveau socialisme. Car, selon moi, la gauche est condamnée à un déclin irrémédiable si elle ne prend pas un nouveau départ, si elle ne sort pas de son état de confusion intellectuelle, si elle ne se dote pas d'un nouveau programme de transition vers un socialisme dont elle puisse défendre les couleurs. Or je pense que l'axe central de la bataille à engager est la démocratie économique, cette expression pouvant résumer à elle seule le nouveau projet socialiste. Mais que faut-il entendre par démocratie économique ?

Les champs de la démocratie économique

    La démocratie économique, c’est d’abord la démocratie politique appliquée à l’économie. C’est l’idée que le peuple souverain peut, de diverses manières, effectuer un certain nombre de choix collectifs qui permettront d’orienter et de maîtriser le développement économique. Là est la ligne de clivage et de rupture avec le libéralisme, pour lequel la vie économique doit être la simple résultante de choix privés, tels qu’ils s’expriment à travers les marchés. Notons bien que si ces derniers fonctionnaient de manière optimale, comme le voudrait l’utopie libérale, la démocratie deviendrait quasiment inutile : elle se limiterait à codifier les règles du marché, qui elles-mêmes seraient issues de ses pratiques (Hayek a été le grand théoricien de cette société “ouverte ”, où la démocratie devrait être soustraite à la volonté populaire, au gouvernement des hommes, ceux-ci n’agissant plus que dans un cadre institutionnel défini par une Assemblée législative de sages et d’experts)[3].

    Il faut bien mesurer les conséquences de cette première thèse.

   Le socialisme a été longtemps assimilé à la propriété étatique des moyens de production (en attendant la propriété commune avec le dépérissement de l’Etat). Il s’opposait ainsi au capitalisme, forme la plus achevée de la propriété privée, mais forme entrant en contradiction avec elle-même, quand elle prend une forme sociale, notamment avec l’institution des sociétés par actions. Or je pense que ce n’est pas le bon point de départ. En réalité, pour Marx lui-même, la propriété n’est pas une fin, mais un moyen, pour atteindre les deux grands objectifs de la société communiste : l’épanouissement de l’individu, libéré des appartenances de classe, et la maîtrise consciente du développement économique. C’est pourquoi l’idée d’un plan concerté est au moins aussi importante encore que la forme de la propriété.

    Dire que le socialisme implique des choix collectifs ne signifie pas que tout relève de ces choix. S’il en était ainsi, nous aurions affaire à une société collectiviste, et non, au sens de Marx, communiste (ou plutôt cheminant vers le communisme). Il nous faut donc opérer une distinction entre les choix collectifs et les choix privés. Là est sans doute le principal point de rupture avec le modèle soviétique, qui entendait imposer des normes collectives tant aux individus qu’aux collectifs de travail. Là est aussi la force du libéralisme, dans la mesure où il entend laisser aux individus et aux entreprises la plus grande liberté d’action. A cet égard le marché est bien, en son principe (je veux dire : si l’on oublie à quel point il est manipulé par des puissances privées), une forme minimale de démocratie. Je peux choisir ou non de consommer tel ou tel bien, de travailler plus ou moins, de me former plus ou moins, d’épargner plus ou moins. Bien sûr le marché des biens de consommation, par exemple, n’est pas un vote un homme/une voix, mais un vote tant d’euros/tant de marchandises, mais, si vous supposez que les budgets sont égaux, le principe démocratique est respecté. De même un collectif de travail ne se voit pas imposer dans une économie de marché des normes administratives de production et de distribution : il répond à une demande, il choisit ses fournisseurs, et d’une certaine manière il choisit ses clients. Mais le socialisme ne se contente pas de cette forme élémentaire, et généralement biaisée[4], de démocratie. Il vise à articuler les choix privés avec l’existence d’un certain nombre de choix collectifs, relevant de la démocratie politique, et se réalisant à travers une planification “ orientative ”.

   La planification ne saurait être intégrale pour une autre raison fort simple, non théorisée par Marx (ni d’ailleurs par l’économie néo-classique) : toute économie complexe est affectée d’une grande part d’incertitude. Tant les goûts que les techniques changent constamment, et aucune technique de calcul ne permet de les prévoir adéquatement. Il en résulte qu’une planification intégrale et directive est de fait impossible (le système soviétique lui-même n’a jamais pu la réaliser, et ce n’était pas seulement parce que l’administration économique ne disposait pas des dernières générations d’ordinateurs).

   Donc, telle est la première idée de ce livre : autant une planification démocratique est indispensable, autant elle ne peut concerner que de “ grandes orientations ”, et elle ne sera dès lors que “ programmatique ” ou “ incitative ”. Je reviendrai plus loin sur ces notions.

   La démocratie économique, c’est en second lieu, le choix et la production d’un certain nombre de biens sociaux. Je propose donc une nouvelle distinction : celle entre biens sociaux et biens privés. Et par biens sociaux, j’entends les biens qui sont nécessaires à l’exercice de la citoyenneté, donc qui ont une portée politique. Cette notion de citoyenneté oppose aussi le socialisme au libéralisme. La liberté politique doit être une liberté positive. Et ceci en un double sens. Il faut d’abord que les individus aient les capacités réelles d’exercer leurs droits politiques, ce qui suppose un accès égal à l’éducation et à l’information, à la santé, et à  nombre d’autres biens encore. Il faut ensuite que les individus aient suffisamment de choses en commun pour se sentir appartenir à une même collectivité politique (ce que j’ai appelé, dans le livre, des biens de civilisation) et qu’ils puissent donner à cette collectivité les instruments de son indépendance (ce que j’ai appelé des biens stratégiques). C’est à chaque collectivité (ce qui se nomme dans les temps modernes des nations) de décider du champ de ces biens sociaux.

   La démocratie économique, c’est en troisième lieu la démocratie sur le lieu de travail, mais aussi dans quelques autres espaces de la vie économique. Une démocratie qui est d’abord une affaire de dignité : il faut que les gens se sentent responsables de ce qu’ils font et qu’ils puissent retrouver effectivement du pouvoir sur leurs actes. Le socialisme que je défends dans ce livre est donc, dans une certaine mesure, un socialisme autogestionnaire. Mais, dans une certaine mesure seulement. Pourquoi ?

D’abord tout le champ des services publics échappe à l’autogestion, puisqu’il concerne des biens sociaux, et que ceux-ci doivent être de la responsabilité des pouvoirs publics (ce qui n’exclut pas des formes de démocratisation de la gestion). Nous sommes ici dans le domaine de la chose publique, de la “ res publica ”. La propriété doit par conséquent être publique. C’est seulement dans le domaine de la production des biens privés que des formes de propriété non publique seront à divers égards préférables.

    Ensuite l’autogestion, au sens plein (gestion et propriété par des travailleurs associés), présente trois défauts majeurs, que le courant autogestionnaire n’a jamais su prendre suffisamment en compte. Le premier est que, si des entreprises autogérées ne parviennent pas à s’autofinancer, elles deviennent hétéronomes dès qu’elles concèdent des droits de propriété à des capitaux extérieurs, si bien que la démocratie d’entreprise s’autodétruit. Le second défaut est que, si les entreprises autogérées sont en concurrence pure et simple les unes avec les autres, elles se privent de toutes les ressources de la coopération, et reproduisent de la sorte les faiblesses du fonctionnement capitaliste (où l’on sait d’ailleurs parfois utiliser la coopération, par exemple dans les alliances, partenariats etc. entre entreprises). Le troisième défaut est que, si ces entreprises parviennent quand même à s’autofinancer largement, elles enclenchent, comme dans le capitalisme, un processus d’accumulation privée, qui conduit à des inégalités de toutes sortes, qui n’ont plus rien à voir avec les capacités ou les efforts de leurs travailleurs.

    C’est pourquoi mon socialisme “ autogestionnaire ” (dans le champ de la production des biens privés) comporte une socialisation de l’investissement, qui à la fois sauvegarde la démocratie de gestion (le self management) et fait fonctionner la coopération. Ceci indépendamment de cette autre forme de socialisation qui se réalise à travers la planification globale.

   Voilà les idées force qui sous-tendent la démocratie économique. Avant de poursuivre, je voudrais rappeler brièvement l’existence de ces quelques éléments de démocratie économique qui ont existé sous le capitalisme et qui sont en voie de dissolution. Où il apparaît que le capitalisme “ actionnarial ” ou “ financiarisé ” d’aujourd’hui est devenu antinomique avec cette démocratie, et par suite avec la démocratie tout court.

Le capitalisme est devenu antinomique avec la démocratie.

Pendant une longue période, qui correspond aux Trente Glorieuses, sous l'effet des luttes sociales et d'une certaine conjoncture historique, marquée en particulier par le défi soviétique, sont apparus divers éléments de démocratie économique, dont on peut dire qu'ils correspondent à des noyaux de socialisme au sein du capitalisme.

Si le socialisme est d'abord, comme je le soutenais, l'existence de choix collectifs, alors il y avait bien quelque chose comme de la politique économique pendant la période keynésienne. On a pu certes considérer que la politique économique keynésienne n'était qu'une manière de réguler l'économie capitaliste, de lui éviter des à-coups, d'amortir ses contradictions. C'est vrai, mais quand elle visait à supprimer le chômage (dit keynésien), à "euthanasier le rentier" et à soutenir la consommation de masse, elle avait bien aussi des objectifs sociaux à finalité redistributive.

Or, aujourd'hui, ces objectifs sociaux ne sont plus de mise. Quand il y a encore une certaine politique économique (comme aux Etats-Unis), elle ne sert plus que de régulation au service des détenteurs de capitaux. Un pas de plus et l'on ne peut plus guère parler de politique économique : il y a d'un côté une politique monétaire entièrement vouée à la réduction de l'inflation à son plus bas niveau, ce qui avantage en premier lieu les rentiers, et de l'autre une politique budgétaire étroitement circonscrite par la limitation des dépenses publiques et les réductions d'impôt touchant d'abord les revenus les plus élevés. C'est ce qui se passe en Europe où la Banque centrale, devenue indépendante, n'a plus comme mission que de surveiller l'inflation (ce qui lui donne en même temps un rôle décisif dans la détermination du taux de change), et où le dogme de la baisse des prélèvements obligatoires (comme s'ils ne servaient qu'à des dépenses improductives!) et la concurrence fiscale entre les Etats réduisent drastiquement les marges de manœuvre. De cet abaissement de la politique les citoyens ont parfaitement conscience, surtout quand on leur répète inlassablement qu'il n'y a pas d'autre "politique" possible.

Un autre aspect des choix collectifs, disais-je, est la détermination de biens sociaux et leur promotion comme conditions de la citoyenneté. Or, dans la conception beveridgienne (le volet de gauche du keynésianisme), il s'agissait bien d'émanciper les individus du besoin en leur fournissant, gratuitement ou à faible prix, des biens de base. Mais, au-delà de l'objectif de justice sociale, les services publics avaient en fait une vocation encore plus forte : donner une assise sociale à la citoyenneté, servir de point d'appui à la démocratie politique (le pauvre, sans parler du SDF, n'a plus les moyens ni le ressort pour exercer ses droits politiques). Pendant trente ans, le champ de ces services publics n'a cessé de s'étendre, englobant divers aspects de la sécurité sociale (de la retraite par répartition aux allocations de chômage, de l'assurance maladie à la couverture d'autres risques sociaux), certains moyens publics d'information, la formation professionnelle, le service public de l'emploi etc.

Or le choix en matière de biens sociaux se réduit de plus en plus au profit des biens privés (par exemple l'assurance maladie privée, les retraites par capitalisation). Quant à ce qu'il reste des biens sociaux fondamentaux, ils se voient se réduire comme peau de chagrin (cf. par exemple le déremboursement de médicaments ou la baisse du niveau des retraites). Sans parler des Etats-Unis, où 45 millions de personnes sont dépourvues de toute couverture sociale. Le résultat est que les citoyens relégués dans les limbes de la société sont exclus de fait de la vie politique. D'ailleurs les partis de gouvernement dits de gauche les oublient volontiers : leur discours s'adresse surtout aux classes moyennes.

Mais les biens sociaux, pendant la période keynésienne, ne se limitaient pas à des biens sociaux tels que l'éducation, la santé, l'information, les transports publics. Ils s'étendaient vers des biens de civilisation, tels que l'électricité, le téléphone, le courrier, les bibliothèques publiques, les maisons de la culture etc. C'était là un autre noyau de socialisme, puisque ces biens étaient d'une certaine façon socialisés (cf. les critères assignés à ces services publics : égalité d'accès, continuité, péréquation, laïcité etc.), et que les institutions qui les produisaient n'étaient pas ou n’étaient que peu soumises à des conditions de rentabilité capitaliste, restaient sous le contrôle direct de la puissance publique, et pouvaient recevoir des aides publiques pour compenser certaines charges liées à leurs missions. Un important secteur économique échappait ainsi partiellement aux règles du marché et relevait de choix politiques (cf. par exemple la fixation des tarifs du gaz ou de l'électricité). On sait que ce secteur "collectif" est en voie de démantèlement. Les missions de service public sont revues à la baisse (cf. par exemple la réduction du maillage du territoire par les bureaux de poste) ; elles sont de plus en plus déléguées au secteur privé ou à des entreprises publiques où l'Etat ne joue plus que le rôle d'un actionnaire parmi d'autres, voire minoritaire ; le contrôle est confié à des instances indépendantes de régulation, chargées avant tout de veiller à la concurrence ; les aides publiques sont le plus souvent supprimées (la Commission de Bruxelles, de sa propre initiative ou sur plaintes diverses, ne cesse d'y faire la chasse). Tout cela signifie que l'usage collectif de ces biens de civilisation s'efface devant les usages privés, et que la politique n'a plus guère à y intervenir.

Enfin une dernière catégorie de biens sociaux - un autre noyau de socialisme - disparaît du champ de la démocratie politique. Il s'agit de ce que j'appelais des biens stratégiques, qui sont de trois sortes : 1° des biens qui supposent des investissements de long terme et financièrement risqués. Pendant la période keynésienne, ces biens étaient produits soit par des entreprises publiques, soit par des entreprises privées, mais qui investissaient sur un horizon long avec parfois des soutiens étatiques (par exemple des prêts bonifiés). Il y avait alors des politiques industrielles, liées à une planification incitative 2° des biens liés à l'indépendance nationale, par exemple à la maîtrise de technologies de pointe 3° des biens représentant des risques élevés pour la population, pour l'environnement et pour les générations futures, ce qui mettait en jeu la responsabilité publique (cf. par exemple l’industrie nucléaire). Ces biens impliquaient le plus souvent une production à rendements croissants : autrement dit la baisse des coûts et des prix unitaires demandait du temps. Or le capitalisme actuel, axé sur la rentabilité financière (le retour sur capitaux propres) à court terme (il faut faire des profits élevés au plus tôt, si possible de trimestre en trimestre), se détourne de ces biens, et ce qu'il reste du secteur public tend à faire de même, parce qu'il se trouve soumis aux mêmes contraintes financières. Il y a évidemment de la planification privée (dans les grandes firmes), mais elle est strictement encadrée par ces mêmes contraintes. L'exemple de l'électricité est ici particulièrement frappant : le désinvestissement y est manifeste, entraînant de graves risques de coupures électriques.

Enfin dans la production même de biens privés, le pouvoir collectif se réduit au profit des forces du marché. La planification incitative de la période keynésienne, avec toute sa panoplie d'instruments, a disparu. Or elle était bien un élément de socialisme. Cette période a vu aussi le développement d'une législation du travail tendant à donner des cadres collectifs au marché du travail : durée légale du travail, contrats à durée indéterminée, règles diverses protégeant les travailleurs et unifiant leur condition, conventions collectives etc. C'est tout cela que la déréglementation en cours vise à détruire pour le remplacer par des contrats libres, à la merci du bon vouloir des employeurs.

Le socialisme correspond aussi à des formes spécifiques de propriété, liées à la démocratie économique. Quand il s'agit de biens sociaux, la forme étatique, disais-je, s'impose, car l'Etat représente les intérêts de la collectivité. Mais l'Etat devrait être sous le contrôle de la représentation nationale, elle-même contrôlant le gouvernement. C'est donc la démocratie politique qui devrait être ici à l'œuvre. Quand il s'agit de biens privés, la forme étatique n'est, selon moi, nullement la plus adéquate, et d'autres formes de propriété sont même préférables, si elles  laissent plus de place à la démocratie d'entreprise et sont plus favorables à l'efficience sous toutes ses formes.

Or, qu'en était-il durant la période keynésienne? Le capitalisme restait très largement dominant. La seule situation où l'on a pu croire qu'allait se construire une sorte de socialisme de marché fut la période du gouvernement socialiste des années 1981-1986. Avec la nationalisation du quasi totalité du secteur bancaire, d'une partie importante du secteur industriel et même des services (assurances), le secteur public avait pris une importante extension. Mais la gestion est restée de type capitaliste et la participation des salariés à la gestion surtout formelle. Quant au secteur privé, la démocratie économique, pendant la même période keynésienne, est restée des plus limitées. Les coopératives de production n'ont jamais connu un grand essor, et, dans notre pays, sont restées marginales. L'économie sociale a été bien plus développée, mais on ne peut vraiment la qualifier de démocratique : les associés, mutualistes et coopérateurs n'ont guère, ne serait-ce que du fait de leur nombre, voix au chapitre, et les salariés restent sous la coupe du management, même s'ils sont un peu mieux traités que dans les entreprises capitalistes. Restent les quelques éléments de "démocratie sociale" qui ont été introduits pendant la période dans le secteur capitaliste : comités d'entreprise, conventions collectives signées avec les organisations sociales, sous la houlette de l'Etat (qui, en France, pouvait les "étendre"), cogestion (dans les grandes entreprises allemandes) etc.

Ces formes de démocratie économique sont en voie de disparition. Les coopératives de production régressent. L'économie sociale se maintient, mais les entreprises les plus puissantes (notamment les banques coopératives) y dérivent de plus en plus vers un fonctionnement capitaliste, en se dotant, pour disposer de plus de capitaux ou pour conquérir des parts de marché, de filiales capitalistes. La droite ne voit dans l'économie sociale qu'archaïsme et les lobbies capitalistes font tout pour la torpiller (il n'est que de voir la mauvaise volonté de la Commission de Bruxelles pour légiférer à son endroit et ses efforts pour lui imposer toutes les règles de la concurrence). La gauche au pouvoir a plutôt soutenu l'économie sociale, par tradition ou pour la mettre à l'abri des OPA, mais elle n'a jamais su ou voulu l'aider à résoudre ses problèmes de structure ou de financement. Les Verts se sont faits les avocats d'un Tiers secteur, que la gauche plurielle a voulu initier. Cela redonnait quelque rôle aux pouvoirs publics, puisqu'ils en étaient en partie les bailleurs de fonds, mais d'une part ce secteur  n'avait d'autre ambition que de venir en complément pour satisfaire des besoins mal pris en compte par le marché et par les services publics, d'autre part il tendait à empiéter sur ces derniers sans assurer pour autant toutes ses missions, notamment l'égalité d'accès. Au total on peut dire que la gauche a renoncé à la démocratie économique, au niveau micro-économique, prenant son parti de la prééminence du capitalisme, en particulier avec des arguments fondés sur la mondialisation. Dès lors c'est le socialisme lui-même qui cessait d'être un horizon.

Le changement de cap

Dans le premier volume de Le socialisme est (a)venir, j'ai voulu faire un inventaire des socialismes historiques, soulignant la diversité des expériences (il n'y eut pas que le système soviétique, même s'il fut prédominant) et tentant de tirer les leçons de  leurs échecs, mais aussi de leurs réussites, qu'on a trop tendance à oublier. Dans ce volume (tome 2, Les possibles) j'ai d'abord passé en revue la littérature contemporaine sur les "modèles de socialisme", montrant qu'on pouvait les référer à trois grandes traditions, qui remontent au 19° siècle, mais qui ne s'inscrivent vraiment dans la réalité historique qu'au 20° siècle : 1° une tradition de planification intégrale, qui abolit largement les rapports marchands. Et dont on peut trouver une source chez Marx. Elle s'est incarnée dans le système soviétique, et on la retrouve dans certains modèles actuels, à la différence que ces derniers cherchent dans la démocratie économique le moyen d'éviter la bureaucratie, son autoritarisme et son inefficience relative ; 2° une tradition de socialisme marchand et concurrentiel, qui remonte aussi à Marx (cf. le programme politique du Manifeste du Parti communiste). Elle s'est réalisée surtout sous la forme du secteur d'Etat concurrentiel des pays capitalistes. Mais elle s'est aussi développée, sur le plan théorique, par l'élaboration de modèles très proches d'un capitalisme d'Etat ou d’un capitalisme populaire, assorti d'un marché des capitaux (limité)[5]. La démocratie n'y figure que sous sa forme uniquement politique (la démocratie d'entreprise en est plus ou moins exclue) 3° une tradition de combinaison entre démocratie politique, sous les auspices d'un plan assoupli, et démocratie économique, soit sous la forme d'une large autonomie de gestion d'entreprises publiques, soit sous celle de l'autogestion sociale. Elle a pris corps d'un côté dans les modèles décentralisés (surtout le modèle hongrois, et, pour une part, le modèle chinois d’aujourd'hui), de l'autre dans les diverses figures du socialisme autogestionnaire yougoslave. Toute une gamme de modèles théoriques s'en sont inspirés, qui vont de coopératives soutenues par diverses institutions étatiques[6] à plusieurs types d'entreprises publiques ou socialisées[7], ces derniers allant tous de pair avec un contrôle social de l'investissement (je ne peux ici entrer dans quelque détail).

C'est en prenant appui sur ces modèles, surtout ceux de  la troisième famille, que j'ai proposé dans ce livre un modèle de socialisme qui se veut intégrateur, tout en offrant quelques traits originaux. Ce modèle n’est pas fermé : il s’offre à des enrichissements et à des rectifications (j’ai d’ailleurs, sur plusieurs points, élaboré des variantes, notamment pour nourrir la discussion). Je vais à présent en présenter les grandes lignes.

Les trois secteurs de l’économie

Le socialisme comporterait trois secteurs : le secteur public, le secteur socialisé, et un secteur privé.

Le secteur public comprendrait la quasi totalité des services publics, qui eux-mêmes se répartissent en plusieurs sous-secteurs : 1° celui des administrations. Je ne me suis peu attaché aux services administratifs. C’est pourtant là un dossier très important, puisqu’il implique des réformes, qui, tout en maintenant le caractère et l’esprit de la fonction publique (il y a, en la matière, toute une tradition française qui mérite d’être sauvegardée), aille dans le sens d’une meilleure efficacité et d’une plus grand implication des personnels. Il s’agit d’écarter toute intrusion des modes de gestion propres aux entreprises tout en donnant aux acteurs des responsabilités et des moyens d’évaluer les résultats de leur action, autrement dit de sortir du dilemme entre les recettes libérales et la hiérarchie bureaucratique. Un axe central est la substitution d’une logique de programmes pluri annuels à une logique de répartition annuelle de crédits[8]. 2° celui des établissements publics administratifs, dotés d’une autonomie de gestion. Une véritable réforme ici irait dans le sens d’une meilleure relation contractuelle entre ces établissements (par exemple un lycée ou un hôpital) et les administrations de tutelle, qui permette d’éviter le « marchandage administratif », et d’une démocratisation de leur fonctionnement (on peut s’inspirer de l’exemple, certes imparfait, des universités). 3° celui des établissements publics industriels et commerciaux. C’est dans ce domaine que j’ai essayé de faire des propositions précises.

   J’ai souligné en quoi toute privatisation, même partielle, détruisait la nature du service public, en le soumettant à une logique capitaliste et en le conduisant à ne pas respecter ses missions, en dépit de toutes les instances de régulation supposées y veiller. Et mes principales propositions sont les suivantes : 1° une propriété de l’Etat (ou de la collectivité locale) à 100% ; 2° l’Etat n’est pas actionnaire et ne perçoit pas de dividendes, mais les entreprises lui versent une taxe pour l’usage du capital, taxe qui doit servir uniquement à la création d’autres entreprises publiques dans le secteur ou à la recapitalisation de certaines ; 3° la gestion est démocratisée sous la forme d’une co-gestion Etat/représentants des salariés, et les dirigeants, cessant d’être nommés par l’Etat, sont élus par le conseil d’administration ; 4° les missions sont définies par le Parlement et concrétisées par le gouvernement sous la forme de contrats de plan, mais le Parlement  surveille annuellement leur exécution - où l’on retrouve le rôle de la démocratie politique ; 5° le contrôle de la gestion est assuré par une agence spécialisée, qui désigne les représentants de l’Etat au sein des conseils d’administration[9]. C’est là une manière de briser les rapports de connivence ou de collusion des dirigeants avec le pouvoir gouvernemental qui ont si souvent obéré la gestion des entreprises publiques, non seulement dans le système soviétique, mais encore dans les services publics des pays occidentaux ; 6° les entreprises publiques pourraient aussi avoir des activités marchandes ordinaires, mais séparées, de préférence au sein de filiales[10] ; 7° la concurrence ne serait pas exclue, dans tous les cas où un monopole n’est pas techniquement préférable, mais elle se ferait entre entreprises publiques, donc sous le contrôle des pouvoirs publics ; 8° le statut des personnels serait intermédiaire entre celui de la fonction publique et celui des travailleurs des entreprises des secteurs qui produisent des biens privés, ceci de manière à préserver l’esprit de service public ; 9° les usagers seraient représentés au sein d’une commission publique d’évaluation[11].

    On le voit, ces dispositions s’opposent non seulement à ce que des services publics soient (d’une manière générale) concédés à des entreprises privées, mais aussi à ce que des entreprises publiques soient gérées comme des entreprises capitalistes. Si l’Etat devait être un actionnaire comme les autres, ainsi que le veut la doctrine européenne des “ services d’intérêt économique général ”, autant vaudrait privatiser. Mais il me fallait répondre aux arguments des privatiseurs sur la nécessité d’ouvrir le capital pour permettre aux entreprises publiques, via les marchés financiers (par le jeu des OPA et surtout des OPE), de devenir des multinationales. Je l’ai fait d’une triple façon : l’appel à d’autres sources de capitaux, notamment auprès d’un pôle public bancaire ; les coopérations et partenariats ; les co-entreprises avec des Etats étrangers.

   Ces propositions valent pour une société socialiste établie “ sur ses propres bases ”. Mais elles indiquent la direction à suivre pour une période de transition. Il faudrait renationaliser, aussi promptement que le permettent les ressources financières, les principaux services publics, mais en même temps mettre en place les institutions qui permettraient de sortir des apories du passé. On a employé à ce sujet le terme d’appropriation sociale. Il convient en effet pour indiquer que la représentation nationale définit le périmètre du secteur public et  en prend le contrôle stratégique, pour souligner que l’Etat prend au sérieux son rôle de propriétaire de biens publics, à travers une agence des biens d’Etat, et de gestionnaire à travers les représentants qu’elle choisit pour les conseils d’administration, pour montrer que les travailleurs s’approprient aussi leur outil de travail, en particulier par l’intermédiaire de leurs représentants au sein des mêmes conseils, et enfin pour noter que les usagers sont partie prenante de l’évaluation[12].

    Dans ce livre j’ai aussi fait des propositions pour la reconstruction d’un secteur public marchand, hors services publics. J’en résumerai l’essentiel. 1° Les entreprises publiques seraient généralement des sociétés anonymes d’économie mixte, où l’Etat (ou une collectivité publique) détiendrait 51% du capital, directement, par le biais d’autres entreprises publiques, ou encore par celui de fonds publics d’investissement. Ces derniers pourraient faire appel à l’épargne pour y prendre des parts sociales (sans droits de vote). Ainsi l’Etat n’aurait pas à puiser uniquement dans ses propres ressources, ou dans celles d’autres entreprises publiques. Ces fonds dédiés (qui ne devraient, en aucun cas, être des fonds de pension, même s’agissant des retraites des fonctionnaires) auraient, sous le contrôle du Parlement, des objectifs de long terme et ne seraient pas soumis à une contrainte de rentabilité financière élevée pour rémunérer les épargnants, du fait que leurs activités seraient de faible ampleur (ils ne peuvent échanger leurs participations qu’entre eux sur un marché de gré à gré, ils n’interviennent pas sur les marchés financiers, sauf pendant la période d’appropriation des titres privés). Les épargnants de leur côté sauraient que, en souscrivant les parts sociales, ils soutiennent le secteur public tout en obtenant une rémunération satisfaisante. Il y aurait plusieurs fonds, de manière à éviter le monopole, à les mettre en compétition par rapport aux épargnants (nationaux, de telle sorte que les revenus de cette épargne ne partiraient pas à l’étranger), et à laisser aux entreprises semi-publiques la possibilité de faire appel à l’un ou à l’autre. Mais pourquoi alors l’entrée de capitaux privés ? Essentiellement pour élargir la base capitalistique. Ce qui entraînerait, pour les grandes entreprises, une introduction en Bourse et l’appel à des investisseurs institutionnels[13]. Mais le risque de mouvements spéculatifs reste limité, puisque le capital privé n’est pas majoritaire. Ce capital privé devrait être attiré par la stabilité de l’actionnaire principal, la transparence et l’indépendance dans la gestion, la qualité du climat social, enfin le poids qu’il pourrait exercer sur les décisions, tout en ne disposant pas d’une minorité de blocage. En effet 2° Les conseils d’administration (ou de surveillance) seraient tripartites : un tiers des voix plus une aux représentants des entités publiques, un tiers moins une à celui des actionnaires privés et un tiers à celui des salariés. Ce n’est là nullement une innovation, puisque ce tiers des voix accordé aux salariés existe dans plusieurs pays européens… au sein même des entreprises privées (sans parler de la cogestion dans les entreprises allemandes de plus de 2000 salariés). Mais ce troisième tiers pourrait constituer une minorité de blocage, ou au moins de suspension, des décisions importantes. 3° L’instance de direction serait élue, pour les deux premiers tiers des mandats, par l’assemblée générale des actionnaires, ce qui met fin à l’intervention discrétionnaire de la puissance publique. 4° Le contrôle exercé par cette dernière se limiterait à autoriser ou non des franchissements de seuil, essentiellement au niveau des filiales (dont certaines pourraient descendre au-dessous du seuil des 51%) ? Point de contrats de plan ici, aux différences des entreprises de services publics. 5° La mobilité du capital public entre actionnaires publics, n’est pas exclue, mais se ferait de gré à gré et sous contrôle public.

    Je ne peux entrer dans plus de détails ni dans une discussion, mais je voudrais souligner que ces entreprises d’économie mixte relèveraient bien plus d’un capitalisme d’Etat que du socialisme, même si la logique n’est pas celle de la rentabilité maximale (ce qui permet de consacrer une partie plus importante du profit net à l’investissement qu’à la distribution de dividendes et de viser davantage le long terme). Nous sommes ici dans une configuration proche de celles de l’entreprise publique chinoise, souvent cotée en Bourse, mais où les actions d’Etat ne sont pas vendables au public. L’élément de socialisme, c’est la participation des représentants élus des salariés aux grandes décisions (à condition qu’elle soit effective, qu’ils aient par exemple la possibilité et les moyens de proposer des contre-projets), ainsi que d’autres formes d’intervention dans la gestion (par exemple rôle accru des comités d’entreprise, des syndicats, élection de conseils d’ateliers).  Ceci dit, c’est sans doute  aujourd’hui la voie la plus praticable pour de grandes entreprises engagées dans un processus de transnationalisation, ne serait-ce que pour faire pièce aux multinationales capitalistes. La structure du groupe, avec sa maison mère (ou sa société holding), ses filiales et ses sous-filiales, s’adapte bien à ce processus et a fait depuis longtemps ses preuves. Il est vrai que les salariés d’une filiale n’ont que peu de pouvoir face à des stratégies qui sont décidées à un niveau supérieur (restructurations, réductions d’effectifs, voire liquidation). Néanmoins leur pouvoir n’est pas négligeable, puisque les représentants des salariés à ce niveau sont élus par l’ensemble des salariés du groupe,  et diverses dispositions peuvent le renforcer (institution de comités d’entreprise de groupe, obligations de reclassement prioritaire au sein du groupe etc.).

    J’en viens maintenant au second secteur d’une économie socialiste, ce que j’ai appelé le secteur socialisé, qui correspond à des propositions plus nouvelles et plus hardies. En voici les grandes lignes.

    Les entreprises seraient gérées par leurs travailleurs, comme le sont aujourd’hui les coopératives. Elles pourraient être de très grande taille sans perdre leur caractère démocratique, si elles étaient agencées en réseau (je me suis appuyé ici sur l’exemple des coopératives de crédit, mais surtout sur celui du complexe des coopératives de Mondragon, un groupement en pleine expansion qui a la taille d’une multinationale, sur lequel je reviendrai).

    Le trait le plus novateur est que les entreprises socialisées n’ont pas de capitaux propres et fonctionnent uniquement sur capitaux empruntés, ce qui les différencie des coopératives et ce qui en même temps peut permettre de lever les obstacles en matière de financement qui ont constamment handicapé ces dernières : essentiellement les difficultés qu’ont les coopérateurs pour apporter du capital et la crainte qu’ils éprouvent à risquer une trop grande partie de leur épargne dans une seule entreprise. A noter cependant qu’elles devraient disposer d’une certaine proportion de crédits sous forme de ressources longues, représentant l’équivalent de capitaux propres. Pour trouver leurs capitaux elles font appel au crédit auprès de banques elles-mêmes socialisées. Ces banques, dans trois variantes du modèle, sont elles-mêmes adossées à un Fonds de financement (ou, dans la variante qui me paraît la meilleure, à un Fonds d’investissement), qui leur fournit des ressources d’épargne en fonction de la qualité de leur gestion. Cela signifie que, dans tous les cas de figure, l’investissement est socialisé, sur la base de la collecte d’une épargne populaire (livrets et bons d’épargne). Il ne dépend plus de l’entreprise autogérée, qui n’est pas autorisée à s’autofinancer (pour l’investissement net), ni d’apporteurs extérieurs de capitaux, sous forme d’actions ou d’obligations, mais seulement d’organismes de crédit. La différence est fondamentale : l’entreprise n’a plus à rémunérer des actionnaires qui exercent sur elle une pression constante pour accroître leurs dividendes et la valeur de marché de leurs actions, mais seulement des créanciers, qui ne peuvent modifier le taux d’intérêt une fois que le prêt est accordé. A cette condition elle est entièrement libre de sa gestion. L’autre point clé est que, les entreprises ne pouvant plus tabler sur une accumulation privée du capital, se retrouvent à égalité des chances, ce qui tarit une source importante d’inégalités.

    Cette proposition serait irréaliste si la relation entre les banques et les entreprises n’était pas entièrement modifiée. Celles-ci répugneraient, comme aujourd’hui, à prendre des risques, d’autant plus que les entreprises qu’elles financent n’ont pas de capitaux propres, si d’une part les risques n’étaient pas mieux évalués[14], et si d’autre part il n’y avait pas une certaine mutualisation des profits et des pertes. D’où l’institution de comités de crédit (comprenant notamment des professionnels de la branche) et d’organismes de garantie fonctionnant sur une base mutualiste, cautionnant une partie des prêts (l’exemple de Mondragon montre ici à nouveau la possibilité d’un système de solidarité entre les coopératives, celles qui sont en difficulté temporaire ou ayant d’urgents besoins d’argent pour leur développement pouvant compter sur l’appui des autres). En souscrivant aux uns et aux autres, les entreprises contribuent à cette socialisation de l’investissement.

    Le troisième trait du modèle est l’existence de réseaux socialisés d’information : c’est là une manière pour les entreprises socialisées de mettre en commun de l’information, ou encore de coopérer tout en se faisant concurrence. C’est là aussi un canal permettant aux consommateurs d’intervenir dans la conception et dans l’évaluation des produits. J’y reviendrai plus loin. Voilà donc une troisième forme de socialisation.

    Le quatrième trait est que les entreprises du secteur socialisé adoptent certaines règles communes en matière de rémunération, tout en conservant chacune une large latitude. Ici encore il y a donc à la fois concurrence et coopération.

    Une formule résume la logique à l’œuvre dans le secteur socialisé : ce n’est plus le capital qui loue le travail, mais le travail qui loue le capital. Et le principe d’optimisation n’est plus la maximisation du taux de profit, mais la maximisation des revenus du travail (une fois acquittés les intérêts et les impôts). Les travailleurs empochent tout le surplus, s’il existe, par rapport à leurs rémunérations de base, sous forme de rémunérations supplémentaires. Le système cesse d’être capitaliste, tout en gagnant en efficience, car les travailleurs sont plus motivés, puisqu’ils travaillent pour eux-mêmes, contrôlent leurs dirigeants bien mieux que ne le feraient des actionnaires, sont enfin mieux disposés au partage de l’information et à l’innovation. L’efficience allocative est assurée aussi par le contrôle exercé par les banques, elles-mêmes sous la surveillance du Fonds de financement. L’adaptation aux aléas du marché est meilleure que dans l’entreprise capitaliste, car les travailleurs acceptent plus volontiers de voir leurs « bonus » et même leurs salaires de base varier en fonction de la conjoncture, s’ils sont assurés de garder leur emploi ou, au pire, d’être fortement indemnisés en cas de perte de cet emploi et d’être rapidement recasés dans d’autres entreprises socialisées. On voit la supériorité d’un tel système sur celui de l’actionnariat salarié, qui reste dans la logique capitaliste et qui, au demeurant, est un marché de dupes.

    Dans mon livre, j’ai essayé de dessiner une voie de transition vers un tel modèle : c’est en quelque sorte le modèle à l’état réduit (par exemple : il y a encore des capitaux propres, des réserves, les réseaux d’information ne sont pas encore constitués). Elle me semble parfaitement praticable, pourvu qu’il existe une volonté politique, et elle offrirait un débouché à bien des entreprises ou des travailleurs sinistrés par le fonctionnement du capitalisme financiarisé. Diverses réalisations d’économie alternative nous indiquent déjà des chemins[15]. Néanmoins je voudrais souligner les difficultés liées à un développement de ce secteur, outre l’importance de la création institutionnelle qu’il implique.

    Tant qu’on reste à une petite échelle (dans une région, dans un pays), rien n’est sans doute insurmontable (il peut y avoir unicité d’un régime juridique, construction d’une culture commune), mais, dès qu’on passe à l’échelle internationale, tout se complique. Or même de petites entreprises, situées sur un créneau porteur, peuvent avoir besoin d’un tel développement. Comment faire entrer dans un réseau des coopératives qui se situent à l’autre bout de la planète ? Comment imaginer une assemblée générale de centaines ou de milliers de représentants des coopérateurs dispersés à travers le monde ? L’exemple du complexe Mondragon[16] est éloquent à cet égard. Sur ses 83.601 travailleurs (fin 2006) seulement un peu moins de la moitié sont des coopérateurs, la plupart dans les coopératives situées dans une même vallée du Pays basque espagnol. Le complexe, pour se développer au-delà, s’est doté de filiales (dans 18 pays), dont les groupes qui le composent sont propriétaires à la manière de propriétaires capitalistes, et où les travailleurs sont de simples salariés (mais il est prévu qu’ils puissent devenir ultérieurement actionnaires minoritaires de ces filiales). Pourquoi ? Il semble que cela ne tienne pas tant à un « égoïsme coopérativiste » qu’aux risques que ferait courir au complexe la transformation de filiales éloignées, surtout situées en pays étranger, en coopératives, avec toutes les obligations qu’il devrait assumer à leur égard. Donc l’obstacle est d’abord économique, dans un monde hyperconcurrentiel. Mais il y a aussi des obstacles juridiques et surtout culturels (que connaissent également les multinationales capitalistes, mais qu’il leur est plus facile de surmonter du fait de la concentration du pouvoir aux sommets).

    Les risques économiques qui peuvent peser sur le complexe Mondragon seraient cependant bien moindres s’il existait un vaste secteur socialisé, plus souple que la structure très intégrée de ce groupe, mais disposant, ne serait-ce que par son importance, d’instruments de solidarité bien plus puissants. Restent les autres obstacles. Il me semble qu’ils ne peuvent être facilement levés : il faudrait d’abord que le secteur se structure à l’échelle nationale, ce qui lui donnerait une extension d’autant plus grande que le pays est grand, puis qu’il trouve des relais dans d’autres pays. Autant dire qu’une telle construction ne peut se faire que pas à pas. Le projet va bien plus loin que celui d’un capitalisme d’Etat, mais est certainement plus difficilement réalisable. Dans l’intervalle on ne pourra sans doute guère échapper à des filialisations du type Mondragon, en respectant pourtant mieux les travailleurs de ces filiales.

    Enfin, même dans un socialisme mature, continuerait à exister un secteur privé. Pourquoi ? D’abord parce que l’expérience historique nous montre qu’il n’est pas bon d’interdire. Si le secteur public ou le secteur socialisé doivent l’emporter, ce sera par leur attrait propre, et non par la contrainte (à noter qu'il donnera également des motifs de lutte aux travailleurs du secteur privé). Ensuite parce que l’entreprise publique ou l’entreprise socialisée supposent une certaine taille. Elles seraient difficiles à mettre en place dans le petit commerce, l’artisanat, certaines professions libérales, et n’y apporteraient pas de gain de productivité. Enfin parce que des entreprises capitalistes constitueraient un challenge permanent pour le secteur public et le secteur socialisé, notamment en ce qui concerne l’esprit entrepreneurial – le meilleur du capitalisme. On le voit, je ne propose nullement une rupture brutale, mais une sorte de révolution permanente.

    Dans les conditions actuelles la transformation serait sans aucun doute difficile. La résistance de la classe dominante serait farouche et multiforme, mais relativement à court d’arguments face à ce “ socialisme de marché ”. Surtout il faudrait affronter les multinationales sur leur propre terrain. Dans ce livre, je n’ai de cesse de le dire : il y a le défi de l’efficience, et il y a aussi le défi de la mondialisation. Le projet d’un secteur socialisé est ambitieux, car il ne vise pas du tout à créer un “ Tiers secteur ” venant colmater les brèches du public et du privé. Les entreprises socialisées auraient vocation à être aussi des multinationales, pour tirer profit comme elles des économies d’échelle et des synergies, quand celles-ci existent réellement (c’est loin d’être toujours le cas dans le système actuel)[17]. Elles devraient notamment pouvoir acheter des entreprises dans divers pays, pour les transformer ensuite en entreprises socialisées (en transformant peu à peu le capital en créances). Car il ne faudrait pas qu’elles se comportent comme des prédateurs et des exploiteurs. J’ai essayé d’indiquer à quelles conditions cela est possible et comment ces entreprises pourraient tout pacifiquement, et sans doute de manière progressive (vu les obstacles culturels et juridiques), “ exporter ” leurs rapports sociaux.

    Sur le long terme il y aurait transfert d’entreprises publiques produisant des biens privés vers le secteur socialisé, après consultation du personnel et sur décision des pouvoirs publics, ici encore en transformant peu à peu du capital public en titres de créances d’Etat.

La planification et la politique économique

    Si la planification est consubstantielle au socialisme, ce n’est pas seulement parce qu’elle permet de dépasser “ l’anarchie ” du marché ou de compenser ses défaillances (en particulier la multitude de ses effets sociaux induits, ce qu’on appelle les “ externalités ”, positives ou négatives), c’est surtout parce qu’elle est le lieu d’exercice de la démocratie, l’endroit où peut se nouer le contrat social, l’espace où peuvent s’élaborer les choix collectifs, se définir les “ grandes orientations ” : parmi celles-ci on peut citer la proportion, à l’échelle globale, entre consommation et investissement, la politique du temps de travail, la délimitation des biens sociaux, la politique des revenus, la politique sociale, la politique sectorielle (le soutien à des branches lorsque le marché est défaillant), la politique du territoire, et, last but not least, la politique environnementale.

    Nous savons aujourd’hui, à travers l’exemple soviétique, qu’un plan directif est impossible (en fait il fut toujours un tâtonnement, et, loin de commander le développement, il reposait sur une régulation par la pénurie). Nous savons également qu’un plan centralisé peut conduire à une confiscation du pouvoir par la bureaucratie et la technocratie. Dès lors comment faire ? Certains auteurs ont proposé que les choix s’élaborent de bas en haut, par exemple à travers des processus de coordination négociée, le dernier mot restant au Parlement[18]. Si séduisante que soit l’idée, je n’y crois guère, car ce mode d’élaboration serait trop long et trop complexe, mais aussi pour une raison de principe : la recherche de compromis entre les intérêts particuliers et de consensus ressemble à une sorte de marché politique, alors que la démocratie implique, selon moi, la manifestation d’une volonté générale, se dégageant d’un débat sur de grandes options. Il me fallait alors indiquer à quelles conditions institutionnelles le plan reflèterait cette volonté (le Parlement ne doit pas se laisser dessaisir par le gouvernement) et les experts se trouveraient confinés dans leur rôle technique.

    Le plan revêtirait un caractère, sinon directif, du moins “ programmatique ” dans le champ des biens sociaux (celui des services publics), avec contrôle des prix, et un caractère incitatif dans celui des biens privés, à l’aide d’outils classiques, mais aujourd’hui tombés en désuétude, tels que les taux d’intérêts différentiels, la fiscalité différentielle, les commandes publiques, les subventions dans certains cas. Il pourrait même s’appliquer au cas par cas, s’il s’effectuait selon les critères d’un calcul économique public objectif et non contestable. Evidemment le plan incitatif prend à contre-pied le néo-libéralisme, bien que la concurrence ne soit pas mise en cause. Ce plan est une nouvelle manière, macro-économique, de réaliser une forme de socialisation, mais sans intervenir directement sur l’investissement et les prix.

    La politique économique a une fonction plus générale : assurer le plein emploi, le type et le taux de croissance souhaité, la stabilité des prix, l’équilibre extérieur. J’ai consacré tout un chapitre à cette nouvelle politique économique, arguant qu’elle serait plus aisée à mettre en œuvre dans une économie largement fondée sur le crédit et suggérant la manière dont pourrait s’opérer une déconnexion partielle des taux du crédit par rapport aux taux de rémunération de l’épargne et par rapport aux taux des marchés de capitaux mondiaux. Mais mes hypothèses sont fragiles, et je crains de ne pas bien maîtriser le sujet. En tous cas j’ai voulu me situer dans le cadre d’une économie ouverte, sujet sur lequel il fallait innover, parce que les modèles de socialisme sont à peu près muets sur la question.

    Il y a une grande faiblesse dans mon livre : la trop rapide attention accordée à la politique environnementale, alors qu’il s’agit d’un défi majeur pour le XXI° siècle, l’équilibre écologique de la planète n’étant plus très loin du seuil de rupture. Or justement le seul moyen d’y faire face est la planification, tant au niveau national qu’international. C’est particulièrement vrai dans le cas de la maîtrise de la réduction des émissions de gaz à effet de serre responsables du changement climatique[19]. Mais il m’aurait fallu montrer que la réponse à la question environnementale passe aussi par la transformation du type de croissance et par une politique égalisatrice des revenus et de la richesse, susceptible de désamorcer la surconsommation et le gaspillage, donc par un autre volet de la planification.

La socialisation des marchés

   Le socialisme défendu dans ce livre est-il est un socialisme de marché ? Il ne l’est pas pour les services publics, puisque ceux-ci sont hors marché ou faiblement marchands (notamment au niveau de la formation des prix). En revanche le secteur socialisé et le secteur privé sont marchands, en ce sens que les entreprises y sont en concurrence et que les prix y sont libres. Mais ce socialisme n’est pas pour autant un socialisme de marché, comme c’est le cas dans un certain nombre de modèles. Il faut ici distinguer le secteur socialisé et le secteur privé. Alors que le second ne serait soumis qu’à des régulations comparables à celles qui existent aujourd’hui, mais quelque peu renforcées, le premier opérerait au sein de marchés socialisés, du moins pour les échanges qui le concernent. Qu’est-ce à dire ?

   Pour le marché des capitaux, j’ai déjà expliqué ce que signifierait une socialisation de l’investissement au sein du secteur socialisé. Le marché des emplois (on ne peut plus parler d’un marché du travail, puisque les employeurs sont en même temps employés et vice-versa) serait également socialisé en ce sens qu’il existerait, comme je l’ai déjà dit, un certain nombre de règles communes assez fortes. J’ai présenté dans le livre plusieurs variantes allant d’un marché des emplois classique, quoique présentant plus de garanties pour les travailleurs que le marché capitaliste, à un système de rémunérations proche de la grille des emplois de la fonction publique. La meilleure variante – la plus souple tout en empêchant l’apparition de trop fortes inégalités – me semble consister dans la construction de normes indicatives, guidant les travailleurs associés dans leur politique de rémunérations, et d’un cadre réglementaire relativement strict, avec, par exemple, des normes plancher et des normes plafond obligatoires (l’exemple des coopératives de Mondragon est encore une fois très suggestif[20]). Ce que j’ai voulu montrer aussi est qu’il existerait des tendances spontanées au plein emploi, à l’inverse de la tendance capitaliste à engendrer du chômage.

    J’en viens au marché des marchandises. La mise en place de réseaux socialisés d’information, telle qu’elle a été proposée par Diane Elson, serait un moyen de réduire fortement ce que Marx appelle le fétichisme de la marchandise. En effet tant les producteurs que les consommateurs y trouveraient un grand nombre d’informations sur les conditions dans lesquelles les marchandises sont produites, conditions à la fois sociales (modes d’organisation et de travail, formation des prix), technologiques (procédés de fabrication, traçabilité des produits) et environnementales (respect des normes). En somme il s’agit de reprendre à grande échelle les pratiques de cette petite révolution que représente le commerce équitable.

   Je me suis posé la question de savoir si des représentants des consommateurs devaient, comme plusieurs modèles le proposent, avoir une place importante dans les conseils de gestion des entreprises socialisées, à côté des travailleurs et d’autres parties prenantes (stake holders). Je ne  suis pas de cet avis, pour diverses raisons. En revanche les associations de consommateurs pourraient avoir un statut public et joueraient un rôle bien plus important qu’aujourd’hui et grandement facilité par leur accès aux réseaux socialisés d’information. C’est la donc un autre aspect de la démocratie économique, bien au-delà du vote monétaire faiblement averti et manipulé du consommateur tel qu’il existe aujourd’hui. A ce sujet j’aimerais aussi parler du rôle des instances démocratiques dans le choix des techniques, mais cette question me mènerait trop loin.

Les institutions politiques

    Je n’ai pas, en la matière, été bien loin dans la modélisation. J’ai tenu surtout à démarquer la démocratie socialiste de la démocratie néo-libérale d’un côté, de la démocratie conseilliste de l’autre. Alors que nous devons aux théoriciens de la démocratie libérale des principes importants (la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice, la distinction de la sphère publique et de la sphère privée), la démocratie néo-libérale rabaisse le Parlement, donne à l’exécutif (en particulier dans les régimes présidentiels) la plus grande partie de l’initiative, institutionnalise le marchandage judiciaire et le lobbying, installe les intérêts privés dans des instances de régulation autonomes par rapport à l’Etat. La démocratie socialiste serait au contraire de nature “ républicaine ”, en ce qu’elle redonnerait au Parlement l’essentiel du pouvoir législatif et le contrôle du gouvernement, et exclurait la représentation directe des intérêts particuliers (ceux-ci doivent passer par l’intermédiaire des partis et associations politiques). La démocratie socialiste serait de type représentatif  (et, dans certaines circonstances et sous certaines conditions, référendaire), plutôt que de type conseilliste, car les élections à plusieurs degrés éloignent les délégués de leurs mandants et permettent toutes sortes de jeux de pouvoir. Dans ce cadre général j’ai rappelé quelques unes des dispositions qui pourraient rendre cette démocratie plus effective (notamment au niveau des moyens d’information) et moins politicienne (limitation du cumul des mandats, rotation, incitations à la participation etc.).

    Je me suis surtout attaché à deux problèmes. Convient-il de doubler la démocratie représentative par une démocratie “ participative ” (comités de quartier et autres assemblées d’un niveau plus élevé), dans l’esprit des expériences brésiliennes ? J’ai exprimé sur ce sujet un avis nuancé. Dans l’état actuel de la démocratie, ces institutions sont indiscutablement favorables à la vie politique, surtout quand elles évitent les défauts du système conseilliste (délégation à plusieurs étages) et la professionnalisation, comme c’est bien le cas à Porto Alegre. Mais la démocratie participative ne saurait être qu’un troisième pilier de la démocratie, car elle ne doit pas priver de substance la démocratie représentative, qui est celle de tous les citoyens, fussent-ils passifs. De plus elle ne mobilise qu’un petit nombre de personnes, souvent les plus cultivées et les plus militantes. Enfin son extension au-delà de l’échelon local est difficile. L’autre question que je me suis posé est celle de l’opportunité d’une seconde Chambre, Chambre de l’autogestion ou Chambre des intérêts, proposition que l’on trouve dans certains modèles de socialisme. Il s’agirait ici non de permettre une institutionnalisation des groupes de pression, mais d’instaurer un second système représentatif, le Parlement ayant quand même le dernier mot. Mon objection est que cette Chambre poserait d’inextricables problèmes de représentativité et présenterait un fort risque de corporatisme, voire de communautarisme, si d’autres intérêts que les intérêts économiques devaient être aussi représentés (ce que l’exemple de la Yougoslavie a illustré). Je pense en revanche que l’idée d’un Conseil économique et social, où les grands secteurs économiques (les trois secteurs) et les organismes de branche confronteraient leurs revendications, et pourraient déjà tenter de les concilier, et dont les rapports seraient non seulement adressés au Parlement, mais encore à l’opinion publique, serait de nature à éclairer tant l’électeur que ses représentants (les intérêts non économiques, eux, s’exprimeraient de façon non institutionnalisée, par le canal des associations les plus diverses).

    En tous cas la démocratie socialiste suppose beaucoup d’invention, en tirant les leçons des expériences passées. Nous ne sommes encore qu’à la préhistoire de la démocratie.

Conclusions sur la démocratie économique

    J’espère avoir fait comprendre que la démocratie économique est bien le cœur d’un nouveau projet socialiste. Elle remet la politique au poste de commandement : non pas pour reconduire une économie de commandement à la soviétique, mais pour orienter le fonctionnement économique en fonction de grandes orientations décidées collectivement, et incarnées dans un plan programmatique ou incitatif.

    Elle redonne corps à la communauté nationale, et par suite à la souveraineté populaire (qui peut autoriser des délégations de souveraineté, comme dans le cas de l’Europe, où ces délégations devraient rester sous le contrôle des élus, nationaux et européens – du moins aussi longtemps qu’il n’existe pas de nation européenne). Communauté dont les biens sociaux constituent le ciment.

    Elle restitue aux travailleurs la responsabilité de leurs entreprises, du pouvoir sur leurs actes, en leur en donnant les moyens (grâce à la socialisation de l’investissement), tout en leur évitant de s’enfermer dans un “ égoïsme d’entreprise ”, source de corporatisme et d’inégalités indues. Dans le cas des services publics, la démocratie économique relève d’abord, puisqu’il s’agit de biens sociaux, de la puissance publique, de la participation des travailleurs ensuite. Quant au secteur privé, il n’échappe pas tout à fait à la démocratie économique, puisque qu’il en connaît les effets sous la forme de la législation du travail, sous celle de sa contribution à une protection sociale publique, et sous celle de la planification incitative.

    Toutes ces conditions constituent un terreau pour la régénération de la démocratie politique, dont les institutions elles-mêmes seraient profondément transformées.

Mener le combat sur deux fronts

    Réinventer un socialisme du XX° siècle sera certainement une tâche de longue haleine. Ma conviction est que des pas ont été faits ou franchis dans un certain nombre de pays émergents (en Asie surtout) ou dans des pays qui ont rompu avec les politiques néo-libérales (en Amérique latine principalement). Dans les métropoles capitalistes, les conditions sont bien plus difficiles, ce qui explique que les luttes y soient plus défensives qu’offensives. Il existe certes désormais des propositions de rupture issues du mouvement altermondialiste, et, plus largement, de la « gauche de la gauche ». Mais ces propositions restent à mon avis tributaires de deux limites : 1° la plupart, si judicieuses et étayées qu’elles soient, sont totalement irrecevables pour les milieux dirigeants et par ailleurs peu compréhensibles par les milieux populaires ; 2° elles ne vont pas au cœur du système du capitalisme financiarisé, qu’elles se proposent surtout de contenir par tout un jeu de taxations (notamment par des taxes sur les mouvements des capitaux, sur les bénéfices quand les entreprises distribuent trop de dividendes, quand elles délocalisent, quand elles privilégient le travail précaire etc.). Si l’on constate aujourd’hui un certain essoufflement de la contestation, c’est sans doute du fait de sa diversité et de sa répugnance à nouer des alliances tactiques avec des forces politiques, mais aussi du fait d’un certain déficit théorique, reconnu par plusieurs de ses acteurs, notamment sur la question majeure de la finance. Tout se passe comme si, au-delà d’une critique souvent brillante du capitalisme financiarisé et de la mondialisation capitaliste, on reculait devant l’idée d’une réforme structurelle du capitalisme, pour le sauver de ses errements, comme s’il s’agissait là d’une honteuse compromission avec le système, auquel on se contente de vouloir imposer des contre-pouvoirs.

    Or il faudrait mener la lutte sur les deux fronts : effectuer des percées sur les problèmes qui ont toujours handicapé le secteur public et le secteur à base coopérative pour se rendre à même d’enfoncer des coins dans le système, mais aussi conforter des propositions qui visent à refonder le capitalisme sur de nouvelles bases. Pourquoi ?

    D’abord parce que le capitalisme restera pour très longtemps un secteur sinon dominant, du moins majeur dans nos économies contemporaines. En outre, dans l’esquisse de socialisme que je viens d’évoquer, l’un des chemins en porte largement les stigmates (ainsi du capitalisme d’Etat  - avec des éléments socialistes - comme opposé au capitalisme privé). Plus : j’ai considéré que, même dans un socialisme mature, il devrait subsister un secteur capitaliste, quoique soumis à certaines contraintes.

    Ensuite parce que personne n’a intérêt à attendre que de nouvelles convulsions du capitalisme financiarisé ne mettent nos sociétés et notre planète dans un état de délabrement dramatique.

    Enfin parce que, parmi les tenants même du capitalisme, il y a aujourd’hui suffisamment d’économistes lucides (je pense ici en particulier à ceux qu’on appelle les néo-keynésiens), de patrons d’entreprises moyennes et parfois grandes, de forces traditionnellement ancrées à droite pour souhaiter ou accompagner des réformes en profondeur du système. En effet, si certains pensent qu’il suffirait d’améliorer la « gouvernance » des entreprises (par exemple grâce à la présence d’administrateurs indépendants dans les conseils d’administration, ou en réglementant les stock-options), de réagencer ou moraliser les institutions liées à finance (banques, cabinets d’audit, cabinets d’experts-comptables, agences de notation) pour éviter les conflits d’intérêt, de faire jouer un rôle plus actif aux institutions de régulation (commissions bancaires, gendarmes de la Bourse, banques centrales), d’autres ne se font pas d’illusions, reconnaissant qu’il s’agirait là bien souvent de cautères sur une jambe de bois (sauf à transformer certaines de ces institutions en services publics), mais se contentent le plus souvent de justifier et de réclamer des interventions accrues des Etats, sous des formes diverses.

    Or en fait c’est la finance de marché elle-même qu’il faudrait « asphyxier », tout comme Keynes voulait euthanasier les rentiers. Voici, à titre indicatif, quelques unes des idées qui ont été lancées[21] : réorienter l’épargne placée en Bourse vers des fonds d’investissement dédiés aux entreprises non cotées ; imposer, par le droit, la présence dans les conseils d’administration d’actionnaires de référence, s’engageant, dans l’esprit des pactes d’actionnaires, à conserver leurs actions et à ne les céder qu’avec l’accord de l’entreprise et des autres actionnaires de référence ; instituer pour les autres actionnaires un marché d’actions à dividende prioritaire, mais sans droit de vote ; taxer fortement les plus-values en fonction de la durée de détention (comme cela se  fait pour la propriété immobilière). Les objectifs, on le voit, sont d’une part de stabiliser l’actionnariat pour le responsabiliser et mettre l’entreprise à l’abri des OPA hostiles (alors que, pour le capital flottant, l’entreprise n’est qu’une tirelire), d’autre part de bloquer le court-termisme, si préjudiciable à l’investissement de long terme, y compris en matière de « capital humain » (c’étaient là aussi des objectifs du capitalisme d’Etat dont j’ai parlé). De telles propositions permettraient d’assécher le pouvoir parasitaire, très coûteux, et finalement inapproprié en matière d’allocation des ressources, de la finance de marché. Elles méritent donc un examen approfondi.

    En menant les deux combats de front  - celui de la démocratie économique et celui de la « rationalisation » du capitalisme -, on sortirait de la double impasse que représente d’un côté une perspective révolutionnaire en fait mal assurée de ses buts et se rabattant sur des tactiques de harcèlement peu efficaces, et d’un autre côté une perspective réformiste qui n’apporte que des correctifs mineurs au capitalisme financiarisé (ce qu’on appelle le « social-libéralisme »). L’heure est venue de tenter de conjuguer réforme et révolution, ou, si l’on préfère, de faire preuve d’un réformisme radical.


[1] Conférence faite à Paris, automne 2004, parue dans Utopie critique, n° 32, 1° trimestre 2005, et complétée pour le présent livre.

[2] Le socialisme est (a) venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004.

[3] Cf  F.A. Hayek, Droit, législation et liberté, t. 3 L’ordre politique d’un peuple libre, ed. française PUF, 1983, chapitre 17. Les membres de l’Assemblée législative devraient être âgés de plus de 45 ans et seraient élus pour 15 ans. Ils contrôleraient l’Assemblée gouvernementale. On ne saurait mieux restreindre et contraindre le pouvoir populaire. Mais ce sont les anarcho-capitalistes qui expriment le mieux l’utopie libérale (ou plutôt néo-libérale) : les tribunaux et même les lois deviennent privés, l’Etat est aboli. On ne saurait sourire de cette utopie, car elle est déjà l’œuvre dans nombre de pratiques existantes, par exemple le marchandage judiciaire et la lex mercatoria (les arbitrages privés).

[4] Le choix du consommateur est formaté par les « pouvoirs de marché » des firmes. Je fais référence ici notamment à la publicité, à la symbolique des marques, aux techniques sophistiquées de marketing. Lire en particulier Naomi Klein, No Logo, traduction française Actes Sud, 2001.

[5] Cf notamment ceux de John Roemer, de Pranab Bardhan et de James Yunker.

[6] Cf des modèles tels que ceux de Samuel Bowles et Herbert Gintis, Murat Sertel, Thomas Weisskopf.

[7] Cf en particulier les modèles de David Schweickart, de Diane Elson et de Pat Devine.

[8] Je renvoie ici à la doctrine de la fonction publique si bien développée par Anicet Le Pors et aux excellentes propositions de Yves Salesse dans Réformes et révolution : propositions pour une gauche de gauche, Editions Agone, 2001, notamment p. 160-165.

[9] Cette proposition se rapproche de l’institution, par le gouvernement Raffarin, d’une Agence des participations de l’Etat, visant à exercer une sorte de « gouvernement d’entreprise » sourcilleux sur les entreprises publiques. Elle diffère de cette réforme de droite sur des points essentiels : elle renforce la représentation des salariés, alors que cette réforme prépare leur suppression ; le contrôle de la gestion se fait en fonction d’une rentabilité spécifique et non en fonction de le rentabilité capitaliste, alignée sur celle des entreprises cotées en Bourse ; elle exclut la forme de la société anonyme, destinée en fait à préparer la privatisation, au moins partielle.

Yves Salesse (op. cit., p. 83-91) estime que les représentants de l’Etat au conseil d’administration ne devraient pas être seulement des fonctionnaires, que des politiques devraient y figurer pour éviter la confiscation du pouvoir par la bureaucratie, elle-même sous l’emprise de la technocratie d’entreprise. Je pense que le principal danger réside dans l’arbitraire politique au niveau de la gestion courante. C’est pourquoi je suis favorable à un contrôle de cette gestion par une instance administrative, mais composée de personnels spécialisés, avec des garanties d’indépendance.

[10] Ceci suppose l’abandon du «principe de spécialité ».

[11] Devrait-on maintenir, voire renforcer, la représentation des usagers au sein des conseils d’administration, en particulier pour éviter le face à face Etat/salariés ? Je ne le crois pas, car je redoute un jeu de coalitions, tantôt entre les représentants de l’Etat et ceux des usagers, tantôt entre les représentants des salariés et ces derniers. En revanche cette Commission publique d’évaluation serait automatiquement saisie pour juger des résultats et pour donner son avis sur toutes les décisions importantes.

[12] L’appropriation sociale signifie aussi que le niveau étatique n’est pas toujours pertinent : les collectivités locales sont souvent mieux placées pour gérer des services tels que le transport scolaire ou la distribution de l’eau. Mais on ne saurait aller trop loin dans cette voie au risque de créer des disparités entre territoires. Idem pour la délégation de services « de proximité » à des associations. Enfin certains services publics gagneraient à prendre la dimension européenne : ainsi pour le fret ferroviaire. Sur l’ensemble de ces questions, voir L’appropriation sociale, note de la Fondation Copernic, Editions Syllepse, 2002.

[13] Ou, mieux, à des investisseurs s’engageant à devenir des actionnaires de référence.

[14] A noter que, pour des opérations de financement de grande envergure, il pourrait être constitué des consortiums de crédit, de manière à répartir les risques.

[15] Je fais ici référence non pas au complexe Mondragon (cf note suivante), qui tout en fonctionnant en réseau (comme d’ailleurs aujourd’hui les grandes entreprises capitalistes, quoique d’une toute autre façon), constitue un groupe (très intégré), mais à des réseaux de coopératives, qui donnent une image en réduction d’un véritable secteur économique. Ainsi, en Italie, des réseaux d’Emilie Romagne, qui mettent certaines  fonctions en commun, ou du réseau des coopératives Lega-coop, qui vont un peu plus loin, avec des structures communes de financement. Or ces réseaux n’ont pu se développer qu’avec le soutien des pouvoirs politiques locaux. La volonté politique est encore plus nette au Venezuela, où le gouvernement bolivarien a lancé en 2001 un vaste programme d’associations coopératives, sous la houlette des Conseils communaux (il existait en 2007 près de 200.000 coopératives, dont cependant seulement un tiers fonctionnaient effectivement), avec le soutien financier de banques communales, qui elles-mêmes sont des coopératives.

[16] Le complexe Mondragon (du nom d’une petite ville du pays basque espagnol) comporte quelque 120 coopératives, opérant dans divers métiers (la construction, l’électroménager, les composants, la machine-outil etc.). Le fonctionnement de base est celui des coopératives. Mais celles-ci sont organisées en sous-groupes, chacun ayant une assemblée générale, un organisme de direction et un directeur général. Les sous-groupes sont eux-mêmes organisés en  divisions (il y a une division financière, une division dans la distribution, et douze divisions dans la production). Enfin les divisions sont chapeautées par un organisme central. Or même ce dernier reste sous contrôle démocratique, puisque c’est un congrès des coopératives, constitué de représentants des coopératives de base, qui a en charge la coordination et la planification du complexe dans son ensemble et qui supervise le comité exécutif qui réunit les plus hauts responsables. Le complexe Mondragon (septième groupe industriel espagnol) possède sa propre banque, une Université, des centres de recherche et de formation, un Fonds d’éducation et de promotion de la coopération, un Fonds social.

[17] Dans bien des cas il suffirait en fait de simples coopérations entre entreprises (filiales ou coopératives communes, groupements d’intérêt économique) pour engranger des gains de productivité. Les synergies invoquées pour les opérations de fusion et d’absorption ne servent souvent que de caution pour drainer et centraliser les profits.

[18] Cf le modèle, très élaboré, de Pat Devine, dont le lecteur pourra trouver une présentation condensée dans sa contribution « Planification participative par coordination négociée » au volume Le socialisme de marché à la croisée des chemins (dir. Tony Andréani), Editions Le temps des cerises, 2004.

[19] Il est devenu patent que la solution libérale (celle de la fixation de quotas d’émissions et de l’institution d’un marché des « droits à polluer ») n’en est pas une : elle est compliquée, source d’opacité, de concussions et de mouvements spéculatifs, onéreuse pour la société en multipliant les acteurs et les coûts de transactions, et finalement peu efficace (les émissions continuent, à l’échelle globale, à augmenter). La planification démocratique, par ses objectifs, ses normes et son jeu d’incitations utilisant toute la panoplie des moyens d’intervention, serait à la fois bien plus simple et infiniment plus puissante. Cf Aurélien Bernier, Le climat otage de la finance, Mille et une nuits, 2008.

[20] Les rémunérations y prennent pour référence le module de base du groupe et sont adaptées en fonction de l’aire géographique ou sectorielle et selon la situation des sous-groupes.

[21] Notamment par Jean-Luc Gréau, L’avenir du capitalisme, Editions Gallimard, 2005.

8 mai 2010

Le système soviétique

Le système soviétique et la question du socialisme

                                                                           (article, octobre 2009)

Pourquoi nous faut-il, théoriquement et politiquement, revenir sur le système soviétique, et non l’abandonner à la critique rongeuse des historiens ? Parce qu’on peut en tirer un grand nombre de leçons pour une repensée du socialisme – quelques  leçons positives, mais aussi surtout des leçons négatives, qui n’en sont pas moins instructives (on dit couramment que l’on apprend plus de ses échecs que de ses succès).

Pour les dirigeants soviétiques de l’époque, le système soviétique incarnait, on le sait, le « socialisme réel », par opposition au capitalisme social que les socio-démocrates baptisaient aussi du nom de socialisme. Aujourd’hui encore certains considèrent que ce système avait bien posé les bases d’un authentique socialisme, mais qu’il lui manquait les moyens de sa réalisation, et qu’il a échoué parce qu’il n’a pas su se démocratiser. D’autres considèrent que le système soviétique n’était qu’une variante – capitaliste d’Etat – du système capitaliste. Je n’ai retenu que les deux interprétations les plus opposées, mais il y en eut bien d’autres, mettant l’accent sur tel ou tel de ses aspects.

Je vais soutenir que l’affaire était bien plus complexe, que le système soviétique était hybride, et donc qu’il comportait à la fois certes des aspects capitalistes, mais aussi  des aspects socialistes. Cependant ces aspects socialistes étaient déformés en collectivisme, et de ce fait marqués au sceau de l’utopie et aporétiques. C’est pourquoi son étude reste aujourd’hui du plus haut intérêt : elle nous montre ce que le socialisme peut être et ne pas être.

En quoi le système soviétique s’inspirait de Marx

La question ne peut être éludée, parce que l’on entend souvent dire que tout était de la faute de Marx, ou qu’au contraire le soviétisme était à l’opposé du marxisme. Or y a au moins deux conceptions du « socialisme » chez Marx et Engels, pour simplifier énormément[1]. Marx, on le sait, n’emploie pas volontiers le terme de socialisme, qu’il rattache à des courants utopistes. Pour lui le système qui doit succéder au capitalisme est le système communiste. Mais, pendant toute une période historique, le communisme ne fait que ses premiers pas en occupant les hauteurs de l’économie : le programme du Manifeste, avec la prise de pouvoir par le plus grand nombre et ses nationalisations limitées, n’est manifestement qu’un programme de transition. Nous pourrions ici parler d’un socialisme étatique de marché. L’autre conception est celle que l’on trouve notamment dans la Critique du programme de Gotha : le socialisme a gagné la partie, et il est vraiment la première étape du communisme, une étape où les rapports marchands et les rapports de classe ont disparu, chacun recevant désormais « selon son travail ».

Or je pense que c’est ce socialisme-là que les dirigeants bolcheviks avaient en tête – la NEP et son socialisme de marché ne représentant  qu’en recul provisoire – et que leurs successeurs ont continué à défendre. Souvenons-nous que pour eux l’URSS était une société sans classes, exception faire de l’existence d’une classe paysanne subsistant dans les Kolkhozes et d’un clivage concernant le groupe des « intellectuels » (la division travail manuel/travail intellectuel n’étant pas abolie). Et c’est aussi ce socialisme qui a rencontré pendant longtemps une réelle adhésion des citoyens soviétiques, même si la réalité était bien loin du discours officiel, et qui a fait rêver à travers le monde. Pourtant ce socialisme-communisme, bien qu’il ne fût pas vraiment irréel, était largement utopique, et c’est de là que nous pouvons tirer de premières leçons.

Une image fantasmée de la société future

La société future devait être une société d’abondance, et le « socialisme réel » devait marcher à grands pas vers cette abondance (Khrouchtchev, on s’en souvient, voulait rattraper et dépasser en quelques années le niveau de vie des Etats-Unis). Ce mythe de l’abondance explique en partie, à mon avis, pourquoi le système soviétique a été aussi productiviste – comme le capitalisme. Il fallait développer à toute allure et les forces productives, quels que fussent les dégâts du progrès. Or nous savons bien aujourd’hui que les contraintes environnementales et écologiques ne permettent pas le développement illimité de la richesse. Et Marx s’en doutait déjà, mais sans doute pensait-il que les besoins se limiteraient d’eux-mêmes sous le communisme. Mais nous avons une autre raison, anthropologique cette fois, pour abandonner ce mythe de l’abondance : si l’on peut apprendre à tempérer nos besoins, le désir, lui ne connaît pas de limite, et, dans une condition humaine où il y aura toujours certaines inégalités naturelles, et donc toujours des comportements mimétiques et rivalitaires, le processus peut être sans cesse relancé, si bien qu’il faudra, pour éviter la consommation dispendieuse de beaucoup de biens, les rationner par le revenu.

Je dis cela parce que, dans certaines visions de gauche, on prône la gratuité d’un très grand nombre de ces biens. Or c’est là une rêverie, non seulement parce que ces biens doivent être payés via des impôts, mais encore parce le gaspillage est inévitable (par exemple en URSS le pain était si bon marché qu’on le donnait aux cochons).

La société future devait être aussi une société d’hommes spontanément solidaires, mieux encore : tout entiers dévoués à la collectivité. Il s’agissait de faire naître l’homme nouveau, même si ce devait être au forceps, quoi que ce thème ne fût pas chez Marx (qui ne militait que pour un individu intégral, « homme riche de besoins et de capacités »). Or, comme dans le cas précédent, cette utopie a eu sa part de réalité : il y a eu, même si nous avons peine à le croire aujourd’hui, des élans collectivistes dans le peuple soviétique, trouvant des racines dans la tradition communautaire du mir, et de véritables dévouements, parfois poussés jusqu’au religieux (ainsi chez ces dirigeants qui ont accepté de se renier, lors des fameux procès, pour ne pas nuire à la cause). Mais l’utopie consistait à ce qu’on déniait l’autre part des individus, leur intérêt personnel (fût-il « désintéressé », non égoïste, comme dans l’amour du travail bien fait), lequel a resurgi avec une force inouïe, lorsque le système soviétique s’est discrédité et décomposé. Toute nouvelle pensée du socialisme doit faire droit aux deux côtés de l’individu, disons, pour faire bref, son côté communautaire et son côté individualiste – là où le libéralisme ne voit et ne promeut qu’un seul.

Les apories du calcul économique soviétique (ou l’illusion d’un calcul parfait).

Si Marx voulait en finir avec les rapports marchands, c’est parce que ce système était à la fois opaque (on n’y reconnaissait plus la véritable source de la valeur, le travail) et irrationnel (les prix ne reflétaient plus que de très loin les valeurs-travail), si bien qu’il était impossible de le maîtriser. Mais par quoi le remplacer ?

Par un calcul en termes de valeurs d’usage et de quantités physiques ? Je voudrais rappeler que ce n’était pas du tout l’idée de Marx : il faudrait, dans le communisme comme dans tout autre système social, effectuer une comptabilité en termes de valeur, et plus précisément en termes de quantités de travail. Je dis ceci à l’intention de ceux qui ne cessent d’opposer la valeur d’usage à la valeur assimilée à la valeur d’échange, la satisfaction des besoins à la logique de la production marchande. Il y là de grandes confusions. En effet le calcul en termes de valeurs d’usage est tout simplement impossible : elles sont trop nombreuses et trop hétérogènes (l’économie néo-classique se heurte à la même difficulté de principe, quand elle pense se fonder sur les utilités). Quant à la valeur d’échange, elle n’est qu’une des figures de la valeur en général, et le travail social abstrait qu’elle incarne n’est qu’une des figures du travail « abstrait » en général (autrement dit : de «la dépense de travail »).

Alors la question se pose : pourquoi la comptabilité soviétique fut-elle néanmoins, principalement, une comptabilité en termes physiques ? Et je donne tout de suite la réponse qui me semble la plus convaincante, telle qu’on peut la trouver chez des auteurs comme François Seurot et Gérard Roland : parce qu’on ne peut planifier impérativement (et donc aussi centralement) que des quantités physiques (des tonnes d’acier, des mètres de tissus etc.), du fait qu’on ne peut prévoir avec certitude ce qu’il en coûtera pour les produire, quantités que l’on mettra en rapport  à travers les « balances matières » des tableaux inter-industriels. Mais cela suppose nécessairement un calcul qui les homogénéise, et il s’est fait à travers un système particulier de prix (les prix administrés) sur lequel je reviendrai, mais qui ne présentera nullement les avantages des prix marchands.

La question qui est devant nous est alors la suivante : comment une économie socialiste peut-elle effectuer sa comptabilité ? Certains auteurs pensent que, avec l’aide des ordinateurs modernes, on pourrait calculer simultanément la valeur-travail de millions de produits, mais ils reconnaissent en même temps que le jeu de l’offre et de la demande doit être utilisé dans le court terme pour s’assurer que les produits seront validés[2]. Je crois que cette hypothèse théorique est imaginable, mais vaine, parce que, le monde économique étant affecté d’une foncière incertitude (du fait du changement permanent des techniques et des goûts), les valeurs-travail seront en évolution constante. Ce qui nous conduit à dire qu’on ne pourra jamais se passer des rapports marchands, de leur fluidité, de la source d’informations qu’ils représentent et de leur valeur d’apprentissage – là-dessus la critique libérale, et notamment celle des économistes autrichiens, a été décisive. J’ajoute pourtant que cela n’interdit pas un calcul a posteriori des valeurs-travail, et que cela serait de la plus grande utilité sociale.

La première phase du communisme à la Marx souffre d’un autre défaut, lui aussi rédhibitoire. Toute économie a besoin d’avances sur l’avenir, par exemple de semences pour assurer les prochaines récoltes. Toute économie dotée d’une monnaie a besoin d’un système de crédit. Or on n’a pas trouvé mieux jusqu’à présent pour équilibrer l’offre et la demande d’épargne pour pousser les producteurs à économiser les ressources que le crédit avec intérêt. C’est justement ce système qui a fort peu fonctionné dans l’économie soviétique, non pas parce que tout le crédit était public, mais parce que la Banque centrale (en situation de monopole) prêtait pratiquement sans intérêt. Alors même qu’elle pouvait contrôler presque toutes les transactions légales (remarquable avantage, si on le compare au système bancaire actuel !), elle n’avait ainsi aucune action sur elles, devant satisfaire toutes les demandes qui correspondaient aux plans, si boulimiques qu’ils fussent (lui donner le pouvoir de rationner le crédit aurait retiré autant de pouvoir à l’administration économique).

Curieusement Marx, qui a écrit tout un livre sur le crédit (essentiellement pour montrer qu’il représentait un prélèvement sur la plus-value, ce qui est exact), et qui a pu reconnaître l’utilité du crédit, s’agissant par exemple des coopératives, n’en a tiré aucune leçon (sans doute pensait-il que le crédit devrait être sans intérêt). Mais, si nous admettons que le crédit avec intérêt est incontournable, c’est tout le système des valeurs-travail qui s’effondre à nouveau. Voilà qui doit nous conduire, si nous voulons repenser le socialisme, à prendre à bras le corps cette question du crédit (lequel ne saurait être abandonné à des banques commerciales capitalistes, on a vu où cela conduit) et de sa modulation en fonction des objectifs du plan.

L’indésirable planification des besoins

Certains auteurs ont parlé, s’agissant du système soviétique, d’une « dictature sur les besoins ». De fait les dirigeants soviétiques décidaient de ce qui convenait au peuple, de la hiérarchie des besoins et des voies pour les satisfaire. C’est pourquoi les prix étaient « administrés » : bien sûr ils devaient tenir compte des forces productives, mais s’écartaient de tout calcul de rentabilité économique (à bien distinguer de la rentabilité financière), des produits étant même vendus à perte. On peut dire que ces prix étaient en un certain sens « politiques » : les loyers étaient par exemple dérisoires. De tels prix sont-ils à proscrire ?

Je voudrais amorcer ici une distinction, qui sera bien utile pour une repensée du socialisme, celle entre des biens sociaux (dont feraient partie ce qu’on appelle souvent des biens publics) et des biens privés. En bref, les biens sociaux, tels que je les entends, sont les biens qui sont indispensables à l’exercice de la citoyenneté, tels que l’éducation, la santé, ou l’information de base, et des biens qui « font société » (tels que l’électricité, le téléphone, la rue, le jardin public, le musée etc.). Alors que les biens privés relèvent du libre choix des individus. Or les biens sociaux relèvent de décisions politiques, n’en doutons pas. Aussi n’est-ce pas en ce domaine que le système soviétique a été critiquable, mise à part la manière dont étaient prises les décisions. C’est même là qu’il a connu ses meilleures réalisations, avant de tomber en ruines. Le problème est qu’il a traité tous les besoins comme s’ils étaient des besoins sociaux, effaçant par là même toute frontière entre ce que nous appelons les services publics et la production des biens privés.

Pour le dire vite, deux raisons essentielles s’opposent à une détermination politique des biens privés. La première est qu’on ne saurait réellement imaginer de remplacer la dictature sur les besoins par la définition démocratique des besoins. A tous les modèles de socialisme qui vont dans ce sens, depuis la délibération d’assemblées de citoyens sur leurs besoins et les produits correspondants jusqu’à leur participation aux instances décisionnelles des producteurs[3], j’oppose une première raison : cette démocratie serait extrêmement lente et laborieuse, épuisant la bonne volonté de la plupart des individus, et elle serait extrêmement coûteuse en termes de travail social dépensé. Mais j’ai une deuxième raison, que j’emprunte aux libéraux : la tyrannie de la majorité. Les demandes très minoritaires (tel type de chaussures par exemple) seront écartées, ce qui est préjudiciable pour les « perdants » et dommage pour la diversité vestimentaire. Tout ceci ne veut pas dire que les « consommateurs » doivent être écartés des processus de décision, bien au contraire : le socialisme devra rompre avec la manipulation de la consommation, et remettre en cause la culture consumériste. Ceci à travers toute une série de liens institutionnalisés entre d’une part les « usagers » (pour les biens sociaux) et les consommateurs (pour les autres biens) et d’autre part les administrations, établissements publics et entreprises[4].

Les travers fondamentaux (ou apories centrales) du collectivisme planificateur

Les dirigeants soviétiques ont retenu de Marx l’idée d’une économie organisée selon un plan, par contraste avec l’anarchie capitaliste. Ils en ont non seulement conclu qu’elle impliquait la propriété publique de tous les moyens de production, mais encore ils en ont donné une représentation particulière de cette dernière : la société devait être organisée comme un vaste atelier ou un grand cartel, qui ne comporterait plus d’entreprises, mais des centres de production recevant leurs objectifs des Ministères de branche, eux-mêmes sous l’autorité d’organismes centraux (ce furent le Comité d’Etat du Plan et le Comité d’Etat de l’approvisionnement) soumis au pouvoir politique. A cette conception organiciste correspondait nécessairement une planification impérative et centralisée.

On a parlé à ce propos, à juste titre, d’économie de commandement. Mais, en fait, l’économie était fort mal commandée, et ceci d’abord pour des raisons d’ordre pratique : comme l’incertitude ne se laisse par réduire, les plans n’étaient guère que des extrapolations (« à partir du niveau atteint »), qu’il fallait sans cesse réajuster, et ceci jusqu’au niveau le plus bas (les centres de production recevaient de nouvelles instructions en fin d’année, et essayaient désespérément d’y faire face dans la tourmente du « bourrage »). Et la réalisation des plans était rendue encore plus difficile par la difficulté de l’approvisionnement correspondant aux transferts planifiés. Nous sommes bien loin ici de la liberté qu’ont les entreprises, dans une économie décentralisée, d’établir leurs propres plans et de la grande souplesse des échanges marchands[5].

Le deuxième travers fondamental du collectivisme soviétique fut la perte de responsabilité, d’initiative, et en définitive de motivation des travailleurs, et ceci pour deux raisons. Tout d’abord l’entreprise ignorait la démocratie économique, qui était en contradiction parfaite avec le centralisme, parce qu’elle aurait pu remettre en cause en permanence les objectifs du planificateur, alors que des dirigeants nommés par l’organisme de tutelle étaient aux ordres. Ensuite aucun travailleur soviétique, en dehors des périodes de mobilisation générale de la population, ne pouvait se reconnaître dans un Plan d’ensemble qui était beaucoup trop général et abstrait pour lui, ni dans des plans d’entreprise qui en étaient l’émanation. Tout travailleur en effet désire autant que possible « voir le bout de ses actes », savoir à quoi sert ce qu’il fait et si les produits auxquels il coopère satisfont ou non ceux auxquels ils sont destinés. Le problème, bien sûr, n’est pas propre au travailleur soviétique, puisqu’on le rencontre aussi bien dans toutes les entreprises capitalistes d’une certaine taille, où la subordination et « l’aliénation » ne sont guère moindres, mais il était aggravé dans l’économie soviétique du fait des aléas constants qui affectaient le travail quotidien.

Partant de ces constats certains analystes, comme Jacques Sapir, sont allés plus loin : non seulement la planification centralisée fonctionnait mal, mais encore elle cachait une forte présence du marché dans l’économie soviétique. Ils ont fait remarquer qu’elle fonctionnait à travers un système de prix. Ils ont souligné la présence de marchés reconnus (les marchés Kolkhoziens) et de marchés parallèles « gris » (les échanges directs entre entreprises) et « noirs », qui compensaient les défaillances des transferts administratifs. Ils ont surtout relevé l’importance de la « concurrence administrative » entre les unités de production pour obtenir les plans les plus importants et les meilleurs approvisionnements des autorités de tutelle, et l’existence d’une véritable « marchandage administratif » pour  s’assurer des plans les plus faisables (car, dans la réalité, les entreprises disposaient d’une large autonomie, mais sous contrainte). Toutes ces analyses étaient extrêmement pertinentes. Elles ont permis de comprendre des traits caractéristiques de cette économie, entre autres : la mauvaise qualité de l’information (on était dans un système de « tricherie généralisée »), la boulimie d’investissements (il fallait toujours demander plus pour être sûr d’avoir le moins), le suremploi (il fallait toujours avoir des travailleurs disponibles, notamment pour les périodes de « bourrage »). Mais leurs conclusions ne m’ont pas convaincu. Les prix administrés ne jouaient pas du tout le même rôle d’ajustement et d’information que dans les économies marchandes : ils n’avaient qu’une fonction passive (même chose pour le crédit, nous l’avons vu). La concurrence et le marchandage administratif différaient complètement de la concurrence entre producteurs marchands, qui supposent la liberté de choisir ses clients et ses fournisseurs, et un marché du travail où l’on recrute ou congédie la main-d’œuvre que l’on veut. Et la preuve en est bien que la régulation économique n’était pas de même nature ; alors que la régulation par le marché ajuste les offres et les demandes et que la régulation capitaliste se fait sur fond d’une tendance permanente à la surproduction, la régulation à la soviétique connaissait des goulets d’étranglement et fonctionnait « à la pénurie », laquelle d’une part était le véritable indicateur des dysfonctionnements et d’autre part débouchait sur une pénurie permanente de moyens de consommation (les étalages vides et les longues queues devant les magasins d’Etat).

Quelles conclusions tirer de tout cela ? Que le marché l’a définitivement emporté sur le plan ? Certes pas. Mais ce que nous devons penser, pour un nouveau socialisme, c’est 1° que la planification reste plus indispensable que jamais, parce que, dans une économie mondialisée, les décisions économiques ont des conséquences de plus en plus lourdes, et ne sauraient être abandonnées à de grandes entreprises privées (les multinationales en premier lieu), et parce que les contraintes environnementales ne peuvent être adéquatement prises en charge ni par ces dernières ni par des marchés spécifiques 2° que la nouvelle planification ne saurait être impérative, sauf, dans une certaine mesure, dans le cas des biens sociaux, puisque ceux-ci doivent relever, je l’ai dit, de choix politiques. Elle ne pourra être qu’incitative, à travers toutes sortes de leviers indirects, tels que les taux différentiels d’intérêt ou les taux différentiels de fiscalité – ce qui serait pratiqué désormais non au compte gouttes, mais à grande échelle (la Chine nous donne une idée de l’ampleur et de la puissance d’une telle planification)[6].

Mais il faut en venir à la question de la propriété et des rapports sociaux. Qu’est-ce qui, en définitive, a conduit à l’échec le système soviétique ? Est-ce l’étatisme en tant que tel ?


L’URSS, un capitalisme d’Etat ?

Dans la mesure où la plus grande partie de l’économie relevait de l’Etat, dans ses différentes instances, tant géographiques (l’URSS était une Union de républiques et de territoires autonomes) que hiérarchiques (de la propriété de l’Etat central à celle des soviets locaux, qui ne contrôlaient en fait que des institutions sociales), on peut parler d’un système étatique (contrôlé en fait par le Parti communiste, dont les institutions doublaient toutes les instances étatiques). Et, comme tous les profits étaient prélevés par les Ministères pour être redistribués ensuite, on peut dire également que la plus-value était accaparée non par des propriétaires privés, mais par l’Etat lui-même. C’est ce qui a permis à divers théoriciens de considérer que le régime social était celui d’un capitalisme d’Etat quasiment pur[7], sans la rétention des profits et la concurrence qui caractérisaient le secteur public marchand en Occident. Et qui en profitait ? La nomenklatura collectivement, c’est-à-dire les deux ou trois pour cent de la population qui correspondent à la bourgeoisie privée des pays occidentaux. Cette thèse est parfaitement soutenable, mais elle oublie les aspects socialistes, fussent-ils déformés en collectivisme, que j’ai mentionnés précédemment. Selon moi, le système soviétique était un système hybride, un mixte de capitalisme d’Etat et de socialisme collectiviste, et je donnerai quelques indices qui en témoigneront.

Le système soviétique était fortement égalitariste au niveau des revenus, et il l’a même été de plus en plus (le rapport entre le décile supérieur et le décile inférieur est passé de 7,24% en 1948 à 4,4% en 1956 et 2,9% en 1975). En l’absence de revenus du patrimoine, les avantages de la nomenklatura passaient par le biais de privilèges, tels que les logements et voitures de fonction. Ces privilèges étaient soigneusement dissimulés pour ne pas heurter la population. En outre ils étaient relativement modestes par rapport à la fortune insolente des magnats capitalistes, surtout ceux d’aujourd’hui.

Le système était certes salarial, puisque les travailleurs étaient « séparés des moyens de production » en l’absence de toute forme d’autogestion et alors que leurs représentants dans les soviets ou dans les instances du Parti ne les représentaient pas (je vais y revenir). De plus certaines méthodes étaient inspirées du capitalisme, tel que le taylorisme et le salaire au rendement (peu efficaces d’ailleurs dans le contexte de l’entreprise soviétique). Mais ils disposaient dans les faits de nombreux contre-pouvoirs, du fait que le chômage était inexistant, que les directeurs d’entreprise faisaient tout pour les attirer des travailleurs ou les garder, et que le syndicat et le Parti s’opposaient presque toujours aux licenciements-sanction. Il faut noter que cela n’allait pas sans des comportements conservateurs de la part des ouvriers, liés à une vieille tradition égalitariste et au fait que le système des stimulants ne pouvait que verser dans l’arbitraire[8].

Le capitalisme d’Etat était donc pour le moins tempéré en URSS. Mais il était aussi inefficient, en particulier du fait que l’Etat jouait plusieurs rôles à la fois : celui d’un propriétaire, qui, comme tel, aurait dû veiller au bon usage des fonds publics et à la valorisation de ses actifs, celui d’un gestionnaire, à travers la nomination des dirigeants, celui enfin d’un créancier et d’un débiteur (via la Banque de l’URSS). C’est ainsi que des entreprises étaient maintenues en vie, alors qu’elles faisaient des pertes ou que leur appareil était obsolète. Ce sont des travers que l’on rencontrera aussi dans les entreprises du secteur public occidental, même dans celles soumises à la concurrence. Faut-il en conclure, comme les libéraux, que l’Etat ne doit pas être entrepreneur, qu’il n’a rien à faire dans le champ de la production, et même de la finance ? Que le système soviétique a péri de ne pas avoir connu une logique strictement économique, de ne pas avoir pratiqué le processus de « destruction créatrice » dont on crédite le capitalisme ? C’est une question que nous aurons à traiter à fond. Je dirai seulement, pour le moment, que, dans l’ensemble, et malgré leur caractère autocratique et technocratique, les entreprises publiques du secteur concurrentiel occidental n’ont pas plus mal marché que les firmes capitalistes privées, et que la Chine nous donne aujourd’hui l’image d’un vaste secteur public dynamique, une fois opérée (ce n’est pas fini) la difficile séparation entre les rôles tenus par l’Etat.

L’impossible démocratie soviétique

La cause paraît entendue : le système soviétique était totalitaire, parce qu’on n’y trouvait ni pluralisme politique, ni séparation des pouvoirs, ni même les libertés fondamentales du citoyen. Pourtant l’ambition avait été de mettre en œuvre une démocratie d’un type nouveau, une démocratie socialiste, inspirée de certaines innovations de la Commune de Paris : présentation des candidatures par des assemblées de travailleurs, maintien de l’activité professionnelle des représentants du peuple, traitements modestes, révocabilité. L’omniprésence du Parti les a rendues à peu près lettre morte. Par ailleurs le Parti unique reposait en principe sur une démocratie délégative, chaque niveau désignant ses délégués, de la base au sommet. On sait que le fonctionnement réel fut à l’inverse. Les critiques du soviétisme ont estimé, à partir de là, que tout le mal venait de ce fonctionnement anti-démocratique, générateur de bureaucratie et des pires dérives, de l’Etat policier au goulag.

A mon avis, ils se trompent. Une économie collectiviste, gérée en fonction d’un plan impératif et centralisé, ne pouvait être dirigée que d’en haut et de manière quasi-dictatoriale, sinon elle n’aurait pas marché du tout. De plus le système soviétique étant hybride, traversé de fortes contradictions entre ses aspects communistes déformés et ses aspects capitalistes, ne pouvait se maintenir que sous la contrainte d’un pouvoir surpuissant, ne tolérant les débats que dans un cadre prédéfini et dans des cercles restreints (car les débats n’ont pas manqué, notamment dans les années 60, où ils ont pointé à nouveau vers un socialisme de marché, avant d’être enterrés[9]). Je m’éloigne ici beaucoup des analyses proposées par les théoriciens de l’école de la régulation. A les suivre, le système économique était régulé à sa façon (par la pénurie, les ajustements constants, les marchés parallèles etc.). Mais cette conception en fait fonctionnaliste mésestimait les contradictions foncières du système, et n’a pu de ce fait prévoir l’implosion finale, dès que la contrainte politique s’est relâchée.

Que conclure de tout cela ? Que l’économie ne saurait être en aucune façon socialisée, ni dirigée, si l’on veut une société démocratique ? Que la démocratie doit nécessairement se calquer sur le modèle libéral-bourgeois ? Certainement pas. On fera au contraire remarquer, pour le moment, que ce modèle n’est pas si éloigné du système politique soviétique qu’il n’y paraît, avec sa prééminence de l’exécutif sur la représentation populaire, sa tendance au bipartisme ressemblant aux deux fractions (concurrentes) d’un même parti, sa professionnalisation des élites politiques, sa mainmise des intérêts économiques sur les médias, ses élections biaisées par la propagande orchestrée par les spin doctors etc. En réalité certaines institutions de la démocratie soviétique mériteraient d’être remises à l’ordre du jour. Mais à condition de trouver une autre base économique pour le socialisme de demain, qui leur fournirait un socle pour leur développement.

Un mauvais internationalisme

Les dirigeants bolcheviks étaient convaincus, comme Marx, que la révolution ne pouvait l’emporter que si elle se mondialisait, mais ils ont compris qu’elle devait bien commencer quelque part, et précisément dans le maillon le plus faible du système mondial. Ils n’avaient pas tort, mais ont opté ensuite, avec Staline, pour la révolution dans un seul pays. Nous savons aujourd’hui que c’était une double erreur. Qu’il faille commencer par un pays (ou quelques uns), certes. Mais l’URSS s’est largement coupée des échanges mondiaux, ce qui lui a coûté très cher. Et ensuite elle a prétendu imposer son modèle à tous les pays, sous les auspices du Kominterm, puis du Kominform, quel que fut le contexte : les uns ont été mis sous le joug, les autres (la Yougoslavie de Tito, la Chine de Mao) se sont rebellés.

Je ne m’étendrai pas sur la question, mais on peut dire que l’internationalisme d’aujourd’hui doit être profondément différent. D’une part les pays socialistes doivent s’insérer dans le commerce mondial, sans y laisser miner leurs institutions : c’est bien le problème posé aujourd’hui à la Chine ou au Venezuela, en particulier, et ce n’est pas chose facile à une époque où le capitalisme s’est puissamment mondialisé, notamment au plan de la circulation des capitaux. D’autre part chaque pays qui s’engage dans la voie du socialisme le fera de manière spécifique, tenant compte non seulement de ses ressources, mais aussi de l’état de sa population et de ses traditions. Qu’il s’agisse de la Chine, du Vietnam, de Cuba, du Venezuela ou de la Bolivie, les conditions ne sont pas du tout les mêmes, ne serait-ce que parce que les uns sortent de systèmes à la soviétique, avec leurs pesanteurs mais aussi leurs acquis, alors que d’autres en sont à émerger d’un capitalisme néo-colonial et ultra-libéral qui les a menés à la ruine.


Pourquoi un nouveau socialisme n’a-t-il pas vu le jour en URSS ?

C’est bien la question qui nous hante. Toutes les tentatives d’auto-réforme du système soviétique ont échoué en URSS parce qu’elles ont été trop limitées et parce qu’elles se sont heurtées à l’immense appareil de la bureaucratie économique. On ne pouvait introduire quelques mécanismes marchands (des prix flexibles, des indices de production vendue ou de rentabilité) dans un système planifié qui les contredisait – ce fut bien la preuve a posteriori que ce système n’était marchand que dans ses trous et sur ses marges. Il fallait une révolution dans le système, et ce fut la tentative de la perestroïka. Elle était très ambitieuse. Je n’en dirai que quelques mots. On peut la résumer dans les trois A : autonomie, autofinancement, autogestion, ce qui allait plus loin que la réforme hongroise, qui avait cependant donné quelques résultats positifs[10]. La planification ne s’effectuerait plus que par des leviers indirects (taxe sur les ressources productives, taux de crédit, fiscalité, commandes d’Etat). La réforme de l’entreprise, qui devait rester publique, était problématique (y aurait-il aussi un actionnariat des salariés, voire de la population ?), et elle supposait en tous cas d’autres réformes de grande ampleur (réforme des prix, réforme bancaire, réforme fiscale) qui demandaient du temps, une approche gradualiste (comme celles qui faisaient leur premiers pas en Chine). Mais surtout elle s’est heurtée à la mauvaise volonté d’une bureaucratie qui se voyait dépossédée de ses pouvoirs et de la plus grande partie de la population, qui craignait d’y perdre des avantages acquis.  Malheureusement l’expérience de la perestroïka ne nous apprendra pas grand-chose : venue trop tard ou trop tôt, elle a été bien trop brève.

Quelques conclusions

Nous avons au passage tiré quelques leçons, que je reprendrai en quelques mots :

- Le socialisme du possible sera très différent du socialisme, première étape du communisme de Marx. Il ne pourra pas se passer des rapports marchands, c’est-à-dire du jeu de l’offre et de la demande dans une économie qui sera nécessairement décentralisée, sans être capitaliste pour autant. Ce n’est pas seulement une question d’efficacité économique : il s’agit aussi de l’engagement des travailleurs vers des objectifs qui feront sens pour eux. C’est seulement dans le champ des biens sociaux (autrement dit des services publics) que l’économie peut et doit être plus ou moins administrée (plans programmatiques, prix contrôlés). En revanche il est possible et nécessaire de « socialiser le marché » : socialisation plus ou moins poussée de l’investissement, mutualisation de services communs, socialisation de l’information. Je ne peux en dire plus dans le cadre de cet exposé. Mais je voudrais souligner qu’il faut cesser de confondre économie de marché et économie capitaliste.

Le marché capitaliste est ce qu’on pourrait appeler un « surmarché », parce que, orienté vers la rente fournie aux actionnaires, faisant du travail un simple coût, ignorant la réalité sociale de l’entreprise pour ne s’attacher qu’à la société de capitaux, il rompt le lien avec le travail, organise l’opacité, et brise la concurrence au profit de quelques grands oligopoles. Le marché socialiste serait tout autre : il rendrait leur place centrale aux producteurs, rétablirait leur lien avec les consommateurs, conjuguerait concurrence et coopération.

- Le socialisme du possible, ayant besoin du crédit avec intérêt, s’écartera nécessairement des valeurs-travail, si bien que le calcul économique en sera inévitablement imparfait. Ceci dit, la maîtrise publique, directe ou indirecte, du crédit sera une condition essentielle de sa réussite. La monnaie et le crédit sont en effet des biens publics.

- Le socialisme du possible dissociera nettement le secteur des biens sociaux, relevant des services publics, du secteur des biens privés.

- Le socialisme du possible rétablira la planification, mais (hors des services publics) sous la forme d’une planification incitative, jouant de toute la gamme des subventionnements. La planification aura comme l’un de ses principaux objectifs le plein emploi.

- Le socialisme du possible fera la part la plus large possible à la démocratie d’entreprise, condition essentielle pour que les travailleurs se sentent « maîtres des moyens de production ». Mais cela ne pourra se faire que par étapes.

Pour sortir du système capitaliste, la propriété publique reste pour le moment le chemin le plus praticable. Il faut donc en revenir aux nationalisations, qui, hors des services publics, peuvent se limiter, si nécessaire, à une propriété à 50%, mais tout en mettant en oeuvre une appropriation sociale, pour reprendre une expression souvent utilisée, une appropriation comportant notamment une forte participation des travailleurs à la gestion, ce qui la distingue d’un pur capitalisme d’Etat. Deux grands obstacles ici : 1° assurer une réelle autonomie des entreprises publiques par rapport au pouvoir politique, de telle sorte qu’elles obéissent à des critères strictement économiques, quoique sensiblement différents de ceux de l’entreprise capitaliste privée (à la différence de ceux imposés par l’Agence des participations de l’Etat). C’est à la planification, mais avec ses leviers indirects, de faire prévaloir les priorités politiques. Telle est la leçon qu’il faut retenir du système soviétique, et c’est là que l’expérience de la Chine est particulièrement intéressante. 2° leur donner une dimension transnationale, quand besoin est, sans en faire des outils de  l’impérialisme, ce qui suppose des transformations internes (par exemple donner des parts de pouvoir ou du moins de contre-pouvoir aux filiales) et, à terme, d’autres règles du commerce international.

La deuxième voie, la plus prometteuse, est d’inspiration autogestionnaire, mais sous certaines conditions : l’autogestion ne peut marcher, à grande échelle, que si les entreprises se dotent d’un certain nombre de règles communes (faute de quoi elles s’abandonnent à une concurrence de type capitaliste) et que si elles s’appuient sur un système bancaire coopératif indépendant d’elles, bien qu’alimenté par les intérêts quelles leur versent – sinon l’on retrouve quelque chose qui ressemble à la concurrence et aux marchandages administratifs de l’économie soviétique. Ce furent là des points faibles de l’expérience yougoslave, une expérience pourtant passionnante. C’est aussi une question sur laquelle a buté la trop courte tentative de la perestroïka. De nos jours le fonctionnement du grand groupe coopératif Mondragon ou celui des districts industriels italiens suggèrent des solutions à ces problèmes.

- Le socialisme du possible comportera donc plusieurs secteurs : celui des services publics, celui des entreprises publiques ordinaires, celui d’entreprises que je préfère appeler socialisées qu’autogérées (bien que leur principe démocratique soit celui des coopératives de production). Mais la petite entreprise restera privée, et le secteur capitaliste encore très large, quoique soumis à de nouvelles réglementations. C’est en un double sens qu’un socialisme de marché resterait un socialisme de transition : d’une part parce que les rapports sociaux capitalistes seront encore très présents au sein des secteurs socialistes (il faudra beaucoup de temps pour les transformer), d’autre part parce que la coexistence (conflictuelle) avec le secteur capitaliste se poursuivra au moins pendant des décennies.

- Le socialisme du possible sera fortement égalitariste, ce qui ne pèse nullement sur la motivation des individus (dans le système soviétique médecins et enseignants étaient moins bien payés que certaines catégories d’ouvriers, ce qui n’a nullement découragé les motivations, tout en ayant quelques effets pervers). Mais il n’ignorera pas les stimulants (ce qui revient à prendre en compte, dans une certaine mesure, le principe « à chacun selon son travail »[11]). Et, il ne faut pas se le dissimuler, il comportera encore, même en son sein, des classes. Il est illusoire de penser que les classes sociales puissent être abolies, parce que la division du travail ne pourra jamais l’être suffisamment. C’est au pouvoir politique de réduire les inégalités et les antagonismes, cela ne se fera jamais tout seul.

- Le socialisme du possible impliquera justement une transformation en profondeur de la démocratie politique, reprenant certaines innovations avortées de la démocratie soviétique et de la démocratie yougoslave, allant notamment dans le sens de la déprofessionnalisation des élus et de la promotion de la démocratie directe (tout en évitant les pièges de la démocratie par délégation successive de bas en haut).

- Le socialisme du possible ne supprimera pas, d’une manière générale, les contradictions pour des raisons plus profondes encore, qui ont des racines anthropologiques[12]. Je propose de considérer que les contradictions sociales ne sont pas une catastrophe, mais une source de vitalité, qu’elles peuvent être traitées dans l’optique d’une dialectique positive, de la recherche d’un « équilibre dynamique » entre les contraires, renforçant les deux côtés de l’être humain et de l’être social.

C’est pourquoi il est dangereux de rêver à la «fin » des aliénations, des exploitations et des dominations. Cette pensée eschatologique conduit soit à un coup de force idéologique, décrétant sa réalisation presque accomplie (comme on l’a vu avec le discours officiel soviétique), soit à une politique des petits pas incapable de trouver les seuils de rupture, ceux qu’on peut réellement viser.

- Le socialisme du possible sera volontariste, sans être autoritaire. C’est la seule manière de s’engager dans une croissance raisonnable et raisonnée, permettant de sortir l’immense majorité de la misère, tout en préservant les équilibres naturels, et en faisant face au changement climatique.

- Quant au communisme, s’il faut en maintenir la perspective, je dirai seulement d’un mot que ce serait le socialisme installé sur ses propres bases et maîtrisant au mieux, de façon positive, ses propres contradictions et celle de l’être humain.

Tony Andréani


[1] Selon moi, une troisième conception s’esquisse dans les textes tardifs, qui marquent un retour à une forme de socialisme associatif. Cf. « Engels, d’un socialisme à l’autre », in Actuel Marx,  n° 40, 2° semestre 2006, p. 124-134.

[2] Cf. Paul Cockshott et Allin Cottrill, Towards a New Socialism, Nottingham, 1993.

[3] Cf. par exemple celui d’Ernest Mandel et celui de Pat Devine. On trouvera une revue succincte des modèles contemporains de socialisme dans mon livre Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Syllepse, 2004.

[4] Aujourd’hui même les associations d’usagers et de consommateurs constituent un début de contre-pouvoir aux stratégies commerciales des entreprises. On peut très bien concevoir que, dans les secteurs socialisés d’une économie socialiste, elles soient obligatoirement informées et consultées. Mais les installer dans les conseils d’administration présenterait, selon moi, des risques sérieux de conflits de pouvoir.

[5] Ce qui est étonnant c’est que ce système d’économie mal commandée ait quand même donné pendant longtemps des résultats impressionnants, il est vrai surtout dans le domaine des biens de production (entre 1929 et 1940 la production industrielle de l’URSS a été multipliée par 3. De 5% des produits manufacturés dans le monde, elle est passée à 18% en 1938. L’URSS, malgré les immenses destructions de la deuxième guerre mondiale, s’est hissée ensuite au rang de deuxième économie mondiale).

[6] Cf. ma contribution « L’insertion de la Chine dans le marché mondial signifie-t-elle la mort programmée du modèle chinois ? » in Marchés et démocratie, dir. Jean-Claude Delaunay et Bernard Frédérick, Note de la Fondation Gabriel Péri, août 2007, p. 94-95.

[7] Charles Bettelheim parlait d’un « capitalisme de Parti ».

[8] C’est l’une des raisons pour lesquelles les ouvriers n’ont nullement soutenu la perestroïka de Gorbatchev, alors même qu’elle leur ouvrait la porte vers de nouveaux pouvoirs au sein de l’entreprise.

[9] Sur l’histoire de ces débats concernant la place du marché dans une économie socialiste, lire Bernard Frédérick, « La question du marché en Union soviétique  (1922-1970) », in  Marchés et démocratie, op. cit., p. 57-81.  Le débat des années 60, autour d’économistes comme Ota Sik et Wlodzimierz Brus, reste passionnant pour qui veut bien s’y référer.  Mais toutes les réformes préconisées heurtaient de front l’immense appareil de l’administration économique, si bien que le Parti communiste y mit brutalement un terme en réprimant d’abord militairement le Printemps de Prague et en enterrant ensuite tous les projets de réforme en Union soviétique jusqu’à la mort de Brejnev.

[10] Cf. mon analyse dans Le socialisme est (a) venir, tome 1, L’inventaire, Syllepse, 2001, p. 196-203. Et sur la perestroïka, p. 203-207.

[11] Cette question des stimulants « matériels » appelle des réflexions approfondies. Elles n’avaient pas grand sens dans le système soviétique, ni dans l’économie maoïste, parce que les travailleurs (ou les collectifs) n’avaient pas la responsabilité de leur produit, si bien qu’elle a engendré les mêmes résistances de la part des salariés que dans les entreprises capitalistes. Mais elle a pesé sur l’efficience, les réformateurs n’ont pas eu tort de le souligner. Par ailleurs le principe ne peut pas avoir le même sens dans tous les cas (peut-on mesurer la « performance » d’un enseignant ?) et peut être source de graves injustices, les individus n’étant pas interchangeables. Enfin, si rien ne peut justifier les rémunérations exorbitantes de talents soi-disant rares, il peut être légitime de récompenser certaines charges de travail particulières.

[12] J’ai développé cette thématique dans le tome 1 de Le socialisme est (a)venir (notamment dans la conclusion : « Propos d’étape ») et dans plusieurs articles, en particulier « Comment marcher sur les deux jambes », in Nouvelles Fondations, n° ¾, année 2006, p. 86-94.

Le système soviétique et la question du socialisme

                                                                           (article, octobre 2009)

Pourquoi nous faut-il, théoriquement et politiquement, revenir sur le système soviétique, et non l’abandonner à la critique rongeuse des historiens ? Parce qu’on peut en tirer un grand nombre de leçons pour une repensée du socialisme – quelques  leçons positives, mais aussi surtout des leçons négatives, qui n’en sont pas moins instructives (on dit couramment que l’on apprend plus de ses échecs que de ses succès).

Pour les dirigeants soviétiques de l’époque, le système soviétique incarnait, on le sait, le « socialisme réel », par opposition au capitalisme social que les socio-démocrates baptisaient aussi du nom de socialisme. Aujourd’hui encore certains considèrent que ce système avait bien posé les bases d’un authentique socialisme, mais qu’il lui manquait les moyens de sa réalisation, et qu’il a échoué parce qu’il n’a pas su se démocratiser. D’autres considèrent que le système soviétique n’était qu’une variante – capitaliste d’Etat – du système capitaliste. Je n’ai retenu que les deux interprétations les plus opposées, mais il y en eut bien d’autres, mettant l’accent sur tel ou tel de ses aspects.

Je vais soutenir que l’affaire était bien plus complexe, que le système soviétique était hybride, et donc qu’il comportait à la fois certes des aspects capitalistes, mais aussi  des aspects socialistes. Cependant ces aspects socialistes étaient déformés en collectivisme, et de ce fait marqués au sceau de l’utopie et aporétiques. C’est pourquoi son étude reste aujourd’hui du plus haut intérêt : elle nous montre ce que le socialisme peut être et ne pas être.

En quoi le système soviétique s’inspirait de Marx

La question ne peut être éludée, parce que l’on entend souvent dire que tout était de la faute de Marx, ou qu’au contraire le soviétisme était à l’opposé du marxisme. Or y a au moins deux conceptions du « socialisme » chez Marx et Engels, pour simplifier énormément[1]. Marx, on le sait, n’emploie pas volontiers le terme de socialisme, qu’il rattache à des courants utopistes. Pour lui le système qui doit succéder au capitalisme est le système communiste. Mais, pendant toute une période historique, le communisme ne fait que ses premiers pas en occupant les hauteurs de l’économie : le programme du Manifeste, avec la prise de pouvoir par le plus grand nombre et ses nationalisations limitées, n’est manifestement qu’un programme de transition. Nous pourrions ici parler d’un socialisme étatique de marché. L’autre conception est celle que l’on trouve notamment dans la Critique du programme de Gotha : le socialisme a gagné la partie, et il est vraiment la première étape du communisme, une étape où les rapports marchands et les rapports de classe ont disparu, chacun recevant désormais « selon son travail ».

Or je pense que c’est ce socialisme-là que les dirigeants bolcheviks avaient en tête – la NEP et son socialisme de marché ne représentant  qu’en recul provisoire – et que leurs successeurs ont continué à défendre. Souvenons-nous que pour eux l’URSS était une société sans classes, exception faire de l’existence d’une classe paysanne subsistant dans les Kolkhozes et d’un clivage concernant le groupe des « intellectuels » (la division travail manuel/travail intellectuel n’étant pas abolie). Et c’est aussi ce socialisme qui a rencontré pendant longtemps une réelle adhésion des citoyens soviétiques, même si la réalité était bien loin du discours officiel, et qui a fait rêver à travers le monde. Pourtant ce socialisme-communisme, bien qu’il ne fût pas vraiment irréel, était largement utopique, et c’est de là que nous pouvons tirer de premières leçons.

Une image fantasmée de la société future

La société future devait être une société d’abondance, et le « socialisme réel » devait marcher à grands pas vers cette abondance (Khrouchtchev, on s’en souvient, voulait rattraper et dépasser en quelques années le niveau de vie des Etats-Unis). Ce mythe de l’abondance explique en partie, à mon avis, pourquoi le système soviétique a été aussi productiviste – comme le capitalisme. Il fallait développer à toute allure et les forces productives, quels que fussent les dégâts du progrès. Or nous savons bien aujourd’hui que les contraintes environnementales et écologiques ne permettent pas le développement illimité de la richesse. Et Marx s’en doutait déjà, mais sans doute pensait-il que les besoins se limiteraient d’eux-mêmes sous le communisme. Mais nous avons une autre raison, anthropologique cette fois, pour abandonner ce mythe de l’abondance : si l’on peut apprendre à tempérer nos besoins, le désir, lui ne connaît pas de limite, et, dans une condition humaine où il y aura toujours certaines inégalités naturelles, et donc toujours des comportements mimétiques et rivalitaires, le processus peut être sans cesse relancé, si bien qu’il faudra, pour éviter la consommation dispendieuse de beaucoup de biens, les rationner par le revenu.

Je dis cela parce que, dans certaines visions de gauche, on prône la gratuité d’un très grand nombre de ces biens. Or c’est là une rêverie, non seulement parce que ces biens doivent être payés via des impôts, mais encore parce le gaspillage est inévitable (par exemple en URSS le pain était si bon marché qu’on le donnait aux cochons).

La société future devait être aussi une société d’hommes spontanément solidaires, mieux encore : tout entiers dévoués à la collectivité. Il s’agissait de faire naître l’homme nouveau, même si ce devait être au forceps, quoi que ce thème ne fût pas chez Marx (qui ne militait que pour un individu intégral, « homme riche de besoins et de capacités »). Or, comme dans le cas précédent, cette utopie a eu sa part de réalité : il y a eu, même si nous avons peine à le croire aujourd’hui, des élans collectivistes dans le peuple soviétique, trouvant des racines dans la tradition communautaire du mir, et de véritables dévouements, parfois poussés jusqu’au religieux (ainsi chez ces dirigeants qui ont accepté de se renier, lors des fameux procès, pour ne pas nuire à la cause). Mais l’utopie consistait à ce qu’on déniait l’autre part des individus, leur intérêt personnel (fût-il « désintéressé », non égoïste, comme dans l’amour du travail bien fait), lequel a resurgi avec une force inouïe, lorsque le système soviétique s’est discrédité et décomposé. Toute nouvelle pensée du socialisme doit faire droit aux deux côtés de l’individu, disons, pour faire bref, son côté communautaire et son côté individualiste – là où le libéralisme ne voit et ne promeut qu’un seul.

Les apories du calcul économique soviétique (ou l’illusion d’un calcul parfait).

Si Marx voulait en finir avec les rapports marchands, c’est parce que ce système était à la fois opaque (on n’y reconnaissait plus la véritable source de la valeur, le travail) et irrationnel (les prix ne reflétaient plus que de très loin les valeurs-travail), si bien qu’il était impossible de le maîtriser. Mais par quoi le remplacer ?

Par un calcul en termes de valeurs d’usage et de quantités physiques ? Je voudrais rappeler que ce n’était pas du tout l’idée de Marx : il faudrait, dans le communisme comme dans tout autre système social, effectuer une comptabilité en termes de valeur, et plus précisément en termes de quantités de travail. Je dis ceci à l’intention de ceux qui ne cessent d’opposer la valeur d’usage à la valeur assimilée à la valeur d’échange, la satisfaction des besoins à la logique de la production marchande. Il y là de grandes confusions. En effet le calcul en termes de valeurs d’usage est tout simplement impossible : elles sont trop nombreuses et trop hétérogènes (l’économie néo-classique se heurte à la même difficulté de principe, quand elle pense se fonder sur les utilités). Quant à la valeur d’échange, elle n’est qu’une des figures de la valeur en général, et le travail social abstrait qu’elle incarne n’est qu’une des figures du travail « abstrait » en général (autrement dit : de «la dépense de travail »).

Alors la question se pose : pourquoi la comptabilité soviétique fut-elle néanmoins, principalement, une comptabilité en termes physiques ? Et je donne tout de suite la réponse qui me semble la plus convaincante, telle qu’on peut la trouver chez des auteurs comme François Seurot et Gérard Roland : parce qu’on ne peut planifier impérativement (et donc aussi centralement) que des quantités physiques (des tonnes d’acier, des mètres de tissus etc.), du fait qu’on ne peut prévoir avec certitude ce qu’il en coûtera pour les produire, quantités que l’on mettra en rapport  à travers les « balances matières » des tableaux inter-industriels. Mais cela suppose nécessairement un calcul qui les homogénéise, et il s’est fait à travers un système particulier de prix (les prix administrés) sur lequel je reviendrai, mais qui ne présentera nullement les avantages des prix marchands.

La question qui est devant nous est alors la suivante : comment une économie socialiste peut-elle effectuer sa comptabilité ? Certains auteurs pensent que, avec l’aide des ordinateurs modernes, on pourrait calculer simultanément la valeur-travail de millions de produits, mais ils reconnaissent en même temps que le jeu de l’offre et de la demande doit être utilisé dans le court terme pour s’assurer que les produits seront validés[2]. Je crois que cette hypothèse théorique est imaginable, mais vaine, parce que, le monde économique étant affecté d’une foncière incertitude (du fait du changement permanent des techniques et des goûts), les valeurs-travail seront en évolution constante. Ce qui nous conduit à dire qu’on ne pourra jamais se passer des rapports marchands, de leur fluidité, de la source d’informations qu’ils représentent et de leur valeur d’apprentissage – là-dessus la critique libérale, et notamment celle des économistes autrichiens, a été décisive. J’ajoute pourtant que cela n’interdit pas un calcul a posteriori des valeurs-travail, et que cela serait de la plus grande utilité sociale.

La première phase du communisme à la Marx souffre d’un autre défaut, lui aussi rédhibitoire. Toute économie a besoin d’avances sur l’avenir, par exemple de semences pour assurer les prochaines récoltes. Toute économie dotée d’une monnaie a besoin d’un système de crédit. Or on n’a pas trouvé mieux jusqu’à présent pour équilibrer l’offre et la demande d’épargne pour pousser les producteurs à économiser les ressources que le crédit avec intérêt. C’est justement ce système qui a fort peu fonctionné dans l’économie soviétique, non pas parce que tout le crédit était public, mais parce que la Banque centrale (en situation de monopole) prêtait pratiquement sans intérêt. Alors même qu’elle pouvait contrôler presque toutes les transactions légales (remarquable avantage, si on le compare au système bancaire actuel !), elle n’avait ainsi aucune action sur elles, devant satisfaire toutes les demandes qui correspondaient aux plans, si boulimiques qu’ils fussent (lui donner le pouvoir de rationner le crédit aurait retiré autant de pouvoir à l’administration économique).

Curieusement Marx, qui a écrit tout un livre sur le crédit (essentiellement pour montrer qu’il représentait un prélèvement sur la plus-value, ce qui est exact), et qui a pu reconnaître l’utilité du crédit, s’agissant par exemple des coopératives, n’en a tiré aucune leçon (sans doute pensait-il que le crédit devrait être sans intérêt). Mais, si nous admettons que le crédit avec intérêt est incontournable, c’est tout le système des valeurs-travail qui s’effondre à nouveau. Voilà qui doit nous conduire, si nous voulons repenser le socialisme, à prendre à bras le corps cette question du crédit (lequel ne saurait être abandonné à des banques commerciales capitalistes, on a vu où cela conduit) et de sa modulation en fonction des objectifs du plan.

L’indésirable planification des besoins

Certains auteurs ont parlé, s’agissant du système soviétique, d’une « dictature sur les besoins ». De fait les dirigeants soviétiques décidaient de ce qui convenait au peuple, de la hiérarchie des besoins et des voies pour les satisfaire. C’est pourquoi les prix étaient « administrés » : bien sûr ils devaient tenir compte des forces productives, mais s’écartaient de tout calcul de rentabilité économique (à bien distinguer de la rentabilité financière), des produits étant même vendus à perte. On peut dire que ces prix étaient en un certain sens « politiques » : les loyers étaient par exemple dérisoires. De tels prix sont-ils à proscrire ?

Je voudrais amorcer ici une distinction, qui sera bien utile pour une repensée du socialisme, celle entre des biens sociaux (dont feraient partie ce qu’on appelle souvent des biens publics) et des biens privés. En bref, les biens sociaux, tels que je les entends, sont les biens qui sont indispensables à l’exercice de la citoyenneté, tels que l’éducation, la santé, ou l’information de base, et des biens qui « font société » (tels que l’électricité, le téléphone, la rue, le jardin public, le musée etc.). Alors que les biens privés relèvent du libre choix des individus. Or les biens sociaux relèvent de décisions politiques, n’en doutons pas. Aussi n’est-ce pas en ce domaine que le système soviétique a été critiquable, mise à part la manière dont étaient prises les décisions. C’est même là qu’il a connu ses meilleures réalisations, avant de tomber en ruines. Le problème est qu’il a traité tous les besoins comme s’ils étaient des besoins sociaux, effaçant par là même toute frontière entre ce que nous appelons les services publics et la production des biens privés.

Pour le dire vite, deux raisons essentielles s’opposent à une détermination politique des biens privés. La première est qu’on ne saurait réellement imaginer de remplacer la dictature sur les besoins par la définition démocratique des besoins. A tous les modèles de socialisme qui vont dans ce sens, depuis la délibération d’assemblées de citoyens sur leurs besoins et les produits correspondants jusqu’à leur participation aux instances décisionnelles des producteurs[3], j’oppose une première raison : cette démocratie serait extrêmement lente et laborieuse, épuisant la bonne volonté de la plupart des individus, et elle serait extrêmement coûteuse en termes de travail social dépensé. Mais j’ai une deuxième raison, que j’emprunte aux libéraux : la tyrannie de la majorité. Les demandes très minoritaires (tel type de chaussures par exemple) seront écartées, ce qui est préjudiciable pour les « perdants » et dommage pour la diversité vestimentaire. Tout ceci ne veut pas dire que les « consommateurs » doivent être écartés des processus de décision, bien au contraire : le socialisme devra rompre avec la manipulation de la consommation, et remettre en cause la culture consumériste. Ceci à travers toute une série de liens institutionnalisés entre d’une part les « usagers » (pour les biens sociaux) et les consommateurs (pour les autres biens) et d’autre part les administrations, établissements publics et entreprises[4].

Les travers fondamentaux (ou apories centrales) du collectivisme planificateur

Les dirigeants soviétiques ont retenu de Marx l’idée d’une économie organisée selon un plan, par contraste avec l’anarchie capitaliste. Ils en ont non seulement conclu qu’elle impliquait la propriété publique de tous les moyens de production, mais encore ils en ont donné une représentation particulière de cette dernière : la société devait être organisée comme un vaste atelier ou un grand cartel, qui ne comporterait plus d’entreprises, mais des centres de production recevant leurs objectifs des Ministères de branche, eux-mêmes sous l’autorité d’organismes centraux (ce furent le Comité d’Etat du Plan et le Comité d’Etat de l’approvisionnement) soumis au pouvoir politique. A cette conception organiciste correspondait nécessairement une planification impérative et centralisée.

On a parlé à ce propos, à juste titre, d’économie de commandement. Mais, en fait, l’économie était fort mal commandée, et ceci d’abord pour des raisons d’ordre pratique : comme l’incertitude ne se laisse par réduire, les plans n’étaient guère que des extrapolations (« à partir du niveau atteint »), qu’il fallait sans cesse réajuster, et ceci jusqu’au niveau le plus bas (les centres de production recevaient de nouvelles instructions en fin d’année, et essayaient désespérément d’y faire face dans la tourmente du « bourrage »). Et la réalisation des plans était rendue encore plus difficile par la difficulté de l’approvisionnement correspondant aux transferts planifiés. Nous sommes bien loin ici de la liberté qu’ont les entreprises, dans une économie décentralisée, d’établir leurs propres plans et de la grande souplesse des échanges marchands[5].

Le deuxième travers fondamental du collectivisme soviétique fut la perte de responsabilité, d’initiative, et en définitive de motivation des travailleurs, et ceci pour deux raisons. Tout d’abord l’entreprise ignorait la démocratie économique, qui était en contradiction parfaite avec le centralisme, parce qu’elle aurait pu remettre en cause en permanence les objectifs du planificateur, alors que des dirigeants nommés par l’organisme de tutelle étaient aux ordres. Ensuite aucun travailleur soviétique, en dehors des périodes de mobilisation générale de la population, ne pouvait se reconnaître dans un Plan d’ensemble qui était beaucoup trop général et abstrait pour lui, ni dans des plans d’entreprise qui en étaient l’émanation. Tout travailleur en effet désire autant que possible « voir le bout de ses actes », savoir à quoi sert ce qu’il fait et si les produits auxquels il coopère satisfont ou non ceux auxquels ils sont destinés. Le problème, bien sûr, n’est pas propre au travailleur soviétique, puisqu’on le rencontre aussi bien dans toutes les entreprises capitalistes d’une certaine taille, où la subordination et « l’aliénation » ne sont guère moindres, mais il était aggravé dans l’économie soviétique du fait des aléas constants qui affectaient le travail quotidien.

Partant de ces constats certains analystes, comme Jacques Sapir, sont allés plus loin : non seulement la planification centralisée fonctionnait mal, mais encore elle cachait une forte présence du marché dans l’économie soviétique. Ils ont fait remarquer qu’elle fonctionnait à travers un système de prix. Ils ont souligné la présence de marchés reconnus (les marchés Kolkhoziens) et de marchés parallèles « gris » (les échanges directs entre entreprises) et « noirs », qui compensaient les défaillances des transferts administratifs. Ils ont surtout relevé l’importance de la « concurrence administrative » entre les unités de production pour obtenir les plans les plus importants et les meilleurs approvisionnements des autorités de tutelle, et l’existence d’une véritable « marchandage administratif » pour  s’assurer des plans les plus faisables (car, dans la réalité, les entreprises disposaient d’une large autonomie, mais sous contrainte). Toutes ces analyses étaient extrêmement pertinentes. Elles ont permis de comprendre des traits caractéristiques de cette économie, entre autres : la mauvaise qualité de l’information (on était dans un système de « tricherie généralisée »), la boulimie d’investissements (il fallait toujours demander plus pour être sûr d’avoir le moins), le suremploi (il fallait toujours avoir des travailleurs disponibles, notamment pour les périodes de « bourrage »). Mais leurs conclusions ne m’ont pas convaincu. Les prix administrés ne jouaient pas du tout le même rôle d’ajustement et d’information que dans les économies marchandes : ils n’avaient qu’une fonction passive (même chose pour le crédit, nous l’avons vu). La concurrence et le marchandage administratif différaient complètement de la concurrence entre producteurs marchands, qui supposent la liberté de choisir ses clients et ses fournisseurs, et un marché du travail où l’on recrute ou congédie la main-d’œuvre que l’on veut. Et la preuve en est bien que la régulation économique n’était pas de même nature ; alors que la régulation par le marché ajuste les offres et les demandes et que la régulation capitaliste se fait sur fond d’une tendance permanente à la surproduction, la régulation à la soviétique connaissait des goulets d’étranglement et fonctionnait « à la pénurie », laquelle d’une part était le véritable indicateur des dysfonctionnements et d’autre part débouchait sur une pénurie permanente de moyens de consommation (les étalages vides et les longues queues devant les magasins d’Etat).

Quelles conclusions tirer de tout cela ? Que le marché l’a définitivement emporté sur le plan ? Certes pas. Mais ce que nous devons penser, pour un nouveau socialisme, c’est 1° que la planification reste plus indispensable que jamais, parce que, dans une économie mondialisée, les décisions économiques ont des conséquences de plus en plus lourdes, et ne sauraient être abandonnées à de grandes entreprises privées (les multinationales en premier lieu), et parce que les contraintes environnementales ne peuvent être adéquatement prises en charge ni par ces dernières ni par des marchés spécifiques 2° que la nouvelle planification ne saurait être impérative, sauf, dans une certaine mesure, dans le cas des biens sociaux, puisque ceux-ci doivent relever, je l’ai dit, de choix politiques. Elle ne pourra être qu’incitative, à travers toutes sortes de leviers indirects, tels que les taux différentiels d’intérêt ou les taux différentiels de fiscalité – ce qui serait pratiqué désormais non au compte gouttes, mais à grande échelle (la Chine nous donne une idée de l’ampleur et de la puissance d’une telle planification)[6].

Mais il faut en venir à la question de la propriété et des rapports sociaux. Qu’est-ce qui, en définitive, a conduit à l’échec le système soviétique ? Est-ce l’étatisme en tant que tel ?


L’URSS, un capitalisme d’Etat ?

Dans la mesure où la plus grande partie de l’économie relevait de l’Etat, dans ses différentes instances, tant géographiques (l’URSS était une Union de républiques et de territoires autonomes) que hiérarchiques (de la propriété de l’Etat central à celle des soviets locaux, qui ne contrôlaient en fait que des institutions sociales), on peut parler d’un système étatique (contrôlé en fait par le Parti communiste, dont les institutions doublaient toutes les instances étatiques). Et, comme tous les profits étaient prélevés par les Ministères pour être redistribués ensuite, on peut dire également que la plus-value était accaparée non par des propriétaires privés, mais par l’Etat lui-même. C’est ce qui a permis à divers théoriciens de considérer que le régime social était celui d’un capitalisme d’Etat quasiment pur[7], sans la rétention des profits et la concurrence qui caractérisaient le secteur public marchand en Occident. Et qui en profitait ? La nomenklatura collectivement, c’est-à-dire les deux ou trois pour cent de la population qui correspondent à la bourgeoisie privée des pays occidentaux. Cette thèse est parfaitement soutenable, mais elle oublie les aspects socialistes, fussent-ils déformés en collectivisme, que j’ai mentionnés précédemment. Selon moi, le système soviétique était un système hybride, un mixte de capitalisme d’Etat et de socialisme collectiviste, et je donnerai quelques indices qui en témoigneront.

Le système soviétique était fortement égalitariste au niveau des revenus, et il l’a même été de plus en plus (le rapport entre le décile supérieur et le décile inférieur est passé de 7,24% en 1948 à 4,4% en 1956 et 2,9% en 1975). En l’absence de revenus du patrimoine, les avantages de la nomenklatura passaient par le biais de privilèges, tels que les logements et voitures de fonction. Ces privilèges étaient soigneusement dissimulés pour ne pas heurter la population. En outre ils étaient relativement modestes par rapport à la fortune insolente des magnats capitalistes, surtout ceux d’aujourd’hui.

Le système était certes salarial, puisque les travailleurs étaient « séparés des moyens de production » en l’absence de toute forme d’autogestion et alors que leurs représentants dans les soviets ou dans les instances du Parti ne les représentaient pas (je vais y revenir). De plus certaines méthodes étaient inspirées du capitalisme, tel que le taylorisme et le salaire au rendement (peu efficaces d’ailleurs dans le contexte de l’entreprise soviétique). Mais ils disposaient dans les faits de nombreux contre-pouvoirs, du fait que le chômage était inexistant, que les directeurs d’entreprise faisaient tout pour les attirer des travailleurs ou les garder, et que le syndicat et le Parti s’opposaient presque toujours aux licenciements-sanction. Il faut noter que cela n’allait pas sans des comportements conservateurs de la part des ouvriers, liés à une vieille tradition égalitariste et au fait que le système des stimulants ne pouvait que verser dans l’arbitraire[8].

Le capitalisme d’Etat était donc pour le moins tempéré en URSS. Mais il était aussi inefficient, en particulier du fait que l’Etat jouait plusieurs rôles à la fois : celui d’un propriétaire, qui, comme tel, aurait dû veiller au bon usage des fonds publics et à la valorisation de ses actifs, celui d’un gestionnaire, à travers la nomination des dirigeants, celui enfin d’un créancier et d’un débiteur (via la Banque de l’URSS). C’est ainsi que des entreprises étaient maintenues en vie, alors qu’elles faisaient des pertes ou que leur appareil était obsolète. Ce sont des travers que l’on rencontrera aussi dans les entreprises du secteur public occidental, même dans celles soumises à la concurrence. Faut-il en conclure, comme les libéraux, que l’Etat ne doit pas être entrepreneur, qu’il n’a rien à faire dans le champ de la production, et même de la finance ? Que le système soviétique a péri de ne pas avoir connu une logique strictement économique, de ne pas avoir pratiqué le processus de « destruction créatrice » dont on crédite le capitalisme ? C’est une question que nous aurons à traiter à fond. Je dirai seulement, pour le moment, que, dans l’ensemble, et malgré leur caractère autocratique et technocratique, les entreprises publiques du secteur concurrentiel occidental n’ont pas plus mal marché que les firmes capitalistes privées, et que la Chine nous donne aujourd’hui l’image d’un vaste secteur public dynamique, une fois opérée (ce n’est pas fini) la difficile séparation entre les rôles tenus par l’Etat.

L’impossible démocratie soviétique

La cause paraît entendue : le système soviétique était totalitaire, parce qu’on n’y trouvait ni pluralisme politique, ni séparation des pouvoirs, ni même les libertés fondamentales du citoyen. Pourtant l’ambition avait été de mettre en œuvre une démocratie d’un type nouveau, une démocratie socialiste, inspirée de certaines innovations de la Commune de Paris : présentation des candidatures par des assemblées de travailleurs, maintien de l’activité professionnelle des représentants du peuple, traitements modestes, révocabilité. L’omniprésence du Parti les a rendues à peu près lettre morte. Par ailleurs le Parti unique reposait en principe sur une démocratie délégative, chaque niveau désignant ses délégués, de la base au sommet. On sait que le fonctionnement réel fut à l’inverse. Les critiques du soviétisme ont estimé, à partir de là, que tout le mal venait de ce fonctionnement anti-démocratique, générateur de bureaucratie et des pires dérives, de l’Etat policier au goulag.

A mon avis, ils se trompent. Une économie collectiviste, gérée en fonction d’un plan impératif et centralisé, ne pouvait être dirigée que d’en haut et de manière quasi-dictatoriale, sinon elle n’aurait pas marché du tout. De plus le système soviétique étant hybride, traversé de fortes contradictions entre ses aspects communistes déformés et ses aspects capitalistes, ne pouvait se maintenir que sous la contrainte d’un pouvoir surpuissant, ne tolérant les débats que dans un cadre prédéfini et dans des cercles restreints (car les débats n’ont pas manqué, notamment dans les années 60, où ils ont pointé à nouveau vers un socialisme de marché, avant d’être enterrés[9]). Je m’éloigne ici beaucoup des analyses proposées par les théoriciens de l’école de la régulation. A les suivre, le système économique était régulé à sa façon (par la pénurie, les ajustements constants, les marchés parallèles etc.). Mais cette conception en fait fonctionnaliste mésestimait les contradictions foncières du système, et n’a pu de ce fait prévoir l’implosion finale, dès que la contrainte politique s’est relâchée.

Que conclure de tout cela ? Que l’économie ne saurait être en aucune façon socialisée, ni dirigée, si l’on veut une société démocratique ? Que la démocratie doit nécessairement se calquer sur le modèle libéral-bourgeois ? Certainement pas. On fera au contraire remarquer, pour le moment, que ce modèle n’est pas si éloigné du système politique soviétique qu’il n’y paraît, avec sa prééminence de l’exécutif sur la représentation populaire, sa tendance au bipartisme ressemblant aux deux fractions (concurrentes) d’un même parti, sa professionnalisation des élites politiques, sa mainmise des intérêts économiques sur les médias, ses élections biaisées par la propagande orchestrée par les spin doctors etc. En réalité certaines institutions de la démocratie soviétique mériteraient d’être remises à l’ordre du jour. Mais à condition de trouver une autre base économique pour le socialisme de demain, qui leur fournirait un socle pour leur développement.

Un mauvais internationalisme

Les dirigeants bolcheviks étaient convaincus, comme Marx, que la révolution ne pouvait l’emporter que si elle se mondialisait, mais ils ont compris qu’elle devait bien commencer quelque part, et précisément dans le maillon le plus faible du système mondial. Ils n’avaient pas tort, mais ont opté ensuite, avec Staline, pour la révolution dans un seul pays. Nous savons aujourd’hui que c’était une double erreur. Qu’il faille commencer par un pays (ou quelques uns), certes. Mais l’URSS s’est largement coupée des échanges mondiaux, ce qui lui a coûté très cher. Et ensuite elle a prétendu imposer son modèle à tous les pays, sous les auspices du Kominterm, puis du Kominform, quel que fut le contexte : les uns ont été mis sous le joug, les autres (la Yougoslavie de Tito, la Chine de Mao) se sont rebellés.

Je ne m’étendrai pas sur la question, mais on peut dire que l’internationalisme d’aujourd’hui doit être profondément différent. D’une part les pays socialistes doivent s’insérer dans le commerce mondial, sans y laisser miner leurs institutions : c’est bien le problème posé aujourd’hui à la Chine ou au Venezuela, en particulier, et ce n’est pas chose facile à une époque où le capitalisme s’est puissamment mondialisé, notamment au plan de la circulation des capitaux. D’autre part chaque pays qui s’engage dans la voie du socialisme le fera de manière spécifique, tenant compte non seulement de ses ressources, mais aussi de l’état de sa population et de ses traditions. Qu’il s’agisse de la Chine, du Vietnam, de Cuba, du Venezuela ou de la Bolivie, les conditions ne sont pas du tout les mêmes, ne serait-ce que parce que les uns sortent de systèmes à la soviétique, avec leurs pesanteurs mais aussi leurs acquis, alors que d’autres en sont à émerger d’un capitalisme néo-colonial et ultra-libéral qui les a menés à la ruine.


Pourquoi un nouveau socialisme n’a-t-il pas vu le jour en URSS ?

C’est bien la question qui nous hante. Toutes les tentatives d’auto-réforme du système soviétique ont échoué en URSS parce qu’elles ont été trop limitées et parce qu’elles se sont heurtées à l’immense appareil de la bureaucratie économique. On ne pouvait introduire quelques mécanismes marchands (des prix flexibles, des indices de production vendue ou de rentabilité) dans un système planifié qui les contredisait – ce fut bien la preuve a posteriori que ce système n’était marchand que dans ses trous et sur ses marges. Il fallait une révolution dans le système, et ce fut la tentative de la perestroïka. Elle était très ambitieuse. Je n’en dirai que quelques mots. On peut la résumer dans les trois A : autonomie, autofinancement, autogestion, ce qui allait plus loin que la réforme hongroise, qui avait cependant donné quelques résultats positifs[10]. La planification ne s’effectuerait plus que par des leviers indirects (taxe sur les ressources productives, taux de crédit, fiscalité, commandes d’Etat). La réforme de l’entreprise, qui devait rester publique, était problématique (y aurait-il aussi un actionnariat des salariés, voire de la population ?), et elle supposait en tous cas d’autres réformes de grande ampleur (réforme des prix, réforme bancaire, réforme fiscale) qui demandaient du temps, une approche gradualiste (comme celles qui faisaient leur premiers pas en Chine). Mais surtout elle s’est heurtée à la mauvaise volonté d’une bureaucratie qui se voyait dépossédée de ses pouvoirs et de la plus grande partie de la population, qui craignait d’y perdre des avantages acquis.  Malheureusement l’expérience de la perestroïka ne nous apprendra pas grand-chose : venue trop tard ou trop tôt, elle a été bien trop brève.

Quelques conclusions

Nous avons au passage tiré quelques leçons, que je reprendrai en quelques mots :

- Le socialisme du possible sera très différent du socialisme, première étape du communisme de Marx. Il ne pourra pas se passer des rapports marchands, c’est-à-dire du jeu de l’offre et de la demande dans une économie qui sera nécessairement décentralisée, sans être capitaliste pour autant. Ce n’est pas seulement une question d’efficacité économique : il s’agit aussi de l’engagement des travailleurs vers des objectifs qui feront sens pour eux. C’est seulement dans le champ des biens sociaux (autrement dit des services publics) que l’économie peut et doit être plus ou moins administrée (plans programmatiques, prix contrôlés). En revanche il est possible et nécessaire de « socialiser le marché » : socialisation plus ou moins poussée de l’investissement, mutualisation de services communs, socialisation de l’information. Je ne peux en dire plus dans le cadre de cet exposé. Mais je voudrais souligner qu’il faut cesser de confondre économie de marché et économie capitaliste.

Le marché capitaliste est ce qu’on pourrait appeler un « surmarché », parce que, orienté vers la rente fournie aux actionnaires, faisant du travail un simple coût, ignorant la réalité sociale de l’entreprise pour ne s’attacher qu’à la société de capitaux, il rompt le lien avec le travail, organise l’opacité, et brise la concurrence au profit de quelques grands oligopoles. Le marché socialiste serait tout autre : il rendrait leur place centrale aux producteurs, rétablirait leur lien avec les consommateurs, conjuguerait concurrence et coopération.

- Le socialisme du possible, ayant besoin du crédit avec intérêt, s’écartera nécessairement des valeurs-travail, si bien que le calcul économique en sera inévitablement imparfait. Ceci dit, la maîtrise publique, directe ou indirecte, du crédit sera une condition essentielle de sa réussite. La monnaie et le crédit sont en effet des biens publics.

- Le socialisme du possible dissociera nettement le secteur des biens sociaux, relevant des services publics, du secteur des biens privés.

- Le socialisme du possible rétablira la planification, mais (hors des services publics) sous la forme d’une planification incitative, jouant de toute la gamme des subventionnements. La planification aura comme l’un de ses principaux objectifs le plein emploi.

- Le socialisme du possible fera la part la plus large possible à la démocratie d’entreprise, condition essentielle pour que les travailleurs se sentent « maîtres des moyens de production ». Mais cela ne pourra se faire que par étapes.

Pour sortir du système capitaliste, la propriété publique reste pour le moment le chemin le plus praticable. Il faut donc en revenir aux nationalisations, qui, hors des services publics, peuvent se limiter, si nécessaire, à une propriété à 50%, mais tout en mettant en oeuvre une appropriation sociale, pour reprendre une expression souvent utilisée, une appropriation comportant notamment une forte participation des travailleurs à la gestion, ce qui la distingue d’un pur capitalisme d’Etat. Deux grands obstacles ici : 1° assurer une réelle autonomie des entreprises publiques par rapport au pouvoir politique, de telle sorte qu’elles obéissent à des critères strictement économiques, quoique sensiblement différents de ceux de l’entreprise capitaliste privée (à la différence de ceux imposés par l’Agence des participations de l’Etat). C’est à la planification, mais avec ses leviers indirects, de faire prévaloir les priorités politiques. Telle est la leçon qu’il faut retenir du système soviétique, et c’est là que l’expérience de la Chine est particulièrement intéressante. 2° leur donner une dimension transnationale, quand besoin est, sans en faire des outils de  l’impérialisme, ce qui suppose des transformations internes (par exemple donner des parts de pouvoir ou du moins de contre-pouvoir aux filiales) et, à terme, d’autres règles du commerce international.

La deuxième voie, la plus prometteuse, est d’inspiration autogestionnaire, mais sous certaines conditions : l’autogestion ne peut marcher, à grande échelle, que si les entreprises se dotent d’un certain nombre de règles communes (faute de quoi elles s’abandonnent à une concurrence de type capitaliste) et que si elles s’appuient sur un système bancaire coopératif indépendant d’elles, bien qu’alimenté par les intérêts quelles leur versent – sinon l’on retrouve quelque chose qui ressemble à la concurrence et aux marchandages administratifs de l’économie soviétique. Ce furent là des points faibles de l’expérience yougoslave, une expérience pourtant passionnante. C’est aussi une question sur laquelle a buté la trop courte tentative de la perestroïka. De nos jours le fonctionnement du grand groupe coopératif Mondragon ou celui des districts industriels italiens suggèrent des solutions à ces problèmes.

- Le socialisme du possible comportera donc plusieurs secteurs : celui des services publics, celui des entreprises publiques ordinaires, celui d’entreprises que je préfère appeler socialisées qu’autogérées (bien que leur principe démocratique soit celui des coopératives de production). Mais la petite entreprise restera privée, et le secteur capitaliste encore très large, quoique soumis à de nouvelles réglementations. C’est en un double sens qu’un socialisme de marché resterait un socialisme de transition : d’une part parce que les rapports sociaux capitalistes seront encore très présents au sein des secteurs socialistes (il faudra beaucoup de temps pour les transformer), d’autre part parce que la coexistence (conflictuelle) avec le secteur capitaliste se poursuivra au moins pendant des décennies.

- Le socialisme du possible sera fortement égalitariste, ce qui ne pèse nullement sur la motivation des individus (dans le système soviétique médecins et enseignants étaient moins bien payés que certaines catégories d’ouvriers, ce qui n’a nullement découragé les motivations, tout en ayant quelques effets pervers). Mais il n’ignorera pas les stimulants (ce qui revient à prendre en compte, dans une certaine mesure, le principe « à chacun selon son travail »[11]). Et, il ne faut pas se le dissimuler, il comportera encore, même en son sein, des classes. Il est illusoire de penser que les classes sociales puissent être abolies, parce que la division du travail ne pourra jamais l’être suffisamment. C’est au pouvoir politique de réduire les inégalités et les antagonismes, cela ne se fera jamais tout seul.

- Le socialisme du possible impliquera justement une transformation en profondeur de la démocratie politique, reprenant certaines innovations avortées de la démocratie soviétique et de la démocratie yougoslave, allant notamment dans le sens de la déprofessionnalisation des élus et de la promotion de la démocratie directe (tout en évitant les pièges de la démocratie par délégation successive de bas en haut).

- Le socialisme du possible ne supprimera pas, d’une manière générale, les contradictions pour des raisons plus profondes encore, qui ont des racines anthropologiques[12]. Je propose de considérer que les contradictions sociales ne sont pas une catastrophe, mais une source de vitalité, qu’elles peuvent être traitées dans l’optique d’une dialectique positive, de la recherche d’un « équilibre dynamique » entre les contraires, renforçant les deux côtés de l’être humain et de l’être social.

C’est pourquoi il est dangereux de rêver à la «fin » des aliénations, des exploitations et des dominations. Cette pensée eschatologique conduit soit à un coup de force idéologique, décrétant sa réalisation presque accomplie (comme on l’a vu avec le discours officiel soviétique), soit à une politique des petits pas incapable de trouver les seuils de rupture, ceux qu’on peut réellement viser.

- Le socialisme du possible sera volontariste, sans être autoritaire. C’est la seule manière de s’engager dans une croissance raisonnable et raisonnée, permettant de sortir l’immense majorité de la misère, tout en préservant les équilibres naturels, et en faisant face au changement climatique.

- Quant au communisme, s’il faut en maintenir la perspective, je dirai seulement d’un mot que ce serait le socialisme installé sur ses propres bases et maîtrisant au mieux, de façon positive, ses propres contradictions et celle de l’être humain.

Tony Andréani


[1] Selon moi, une troisième conception s’esquisse dans les textes tardifs, qui marquent un retour à une forme de socialisme associatif. Cf. « Engels, d’un socialisme à l’autre », in Actuel Marx,  n° 40, 2° semestre 2006, p. 124-134.

[2] Cf. Paul Cockshott et Allin Cottrill, Towards a New Socialism, Nottingham, 1993.

[3] Cf. par exemple celui d’Ernest Mandel et celui de Pat Devine. On trouvera une revue succincte des modèles contemporains de socialisme dans mon livre Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Syllepse, 2004.

[4] Aujourd’hui même les associations d’usagers et de consommateurs constituent un début de contre-pouvoir aux stratégies commerciales des entreprises. On peut très bien concevoir que, dans les secteurs socialisés d’une économie socialiste, elles soient obligatoirement informées et consultées. Mais les installer dans les conseils d’administration présenterait, selon moi, des risques sérieux de conflits de pouvoir.

[5] Ce qui est étonnant c’est que ce système d’économie mal commandée ait quand même donné pendant longtemps des résultats impressionnants, il est vrai surtout dans le domaine des biens de production (entre 1929 et 1940 la production industrielle de l’URSS a été multipliée par 3. De 5% des produits manufacturés dans le monde, elle est passée à 18% en 1938. L’URSS, malgré les immenses destructions de la deuxième guerre mondiale, s’est hissée ensuite au rang de deuxième économie mondiale).

[6] Cf. ma contribution « L’insertion de la Chine dans le marché mondial signifie-t-elle la mort programmée du modèle chinois ? » in Marchés et démocratie, dir. Jean-Claude Delaunay et Bernard Frédérick, Note de la Fondation Gabriel Péri, août 2007, p. 94-95.

[7] Charles Bettelheim parlait d’un « capitalisme de Parti ».

[8] C’est l’une des raisons pour lesquelles les ouvriers n’ont nullement soutenu la perestroïka de Gorbatchev, alors même qu’elle leur ouvrait la porte vers de nouveaux pouvoirs au sein de l’entreprise.

[9] Sur l’histoire de ces débats concernant la place du marché dans une économie socialiste, lire Bernard Frédérick, « La question du marché en Union soviétique  (1922-1970) », in  Marchés et démocratie, op. cit., p. 57-81.  Le débat des années 60, autour d’économistes comme Ota Sik et Wlodzimierz Brus, reste passionnant pour qui veut bien s’y référer.  Mais toutes les réformes préconisées heurtaient de front l’immense appareil de l’administration économique, si bien que le Parti communiste y mit brutalement un terme en réprimant d’abord militairement le Printemps de Prague et en enterrant ensuite tous les projets de réforme en Union soviétique jusqu’à la mort de Brejnev.

[10] Cf. mon analyse dans Le socialisme est (a) venir, tome 1, L’inventaire, Syllepse, 2001, p. 196-203. Et sur la perestroïka, p. 203-207.

[11] Cette question des stimulants « matériels » appelle des réflexions approfondies. Elles n’avaient pas grand sens dans le système soviétique, ni dans l’économie maoïste, parce que les travailleurs (ou les collectifs) n’avaient pas la responsabilité de leur produit, si bien qu’elle a engendré les mêmes résistances de la part des salariés que dans les entreprises capitalistes. Mais elle a pesé sur l’efficience, les réformateurs n’ont pas eu tort de le souligner. Par ailleurs le principe ne peut pas avoir le même sens dans tous les cas (peut-on mesurer la « performance » d’un enseignant ?) et peut être source de graves injustices, les individus n’étant pas interchangeables. Enfin, si rien ne peut justifier les rémunérations exorbitantes de talents soi-disant rares, il peut être légitime de récompenser certaines charges de travail particulières.

[12] J’ai développé cette thématique dans le tome 1 de Le socialisme est (a)venir (notamment dans la conclusion : « Propos d’étape ») et dans plusieurs articles, en particulier « Comment marcher sur les deux jambes », in Nouvelles Fondations, n° ¾, année 2006, p. 86-94.

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8 mai 2010

La chute du camp soviétique

Lendemains de chute

(Interview publiée dans la revue Regards, oct. 2009)

Comment expliquez-vous le choc de 89 ? Quels sont les problèmes auxquels le bloc communiste est confronté (consensus de Washington, endettement des pays de l’Est auprès d’organismes internationaux, fin de la rente pétrolière de l’URSS…) ?

L’automne 1989 marque le début de la décomposition, puis de la chute des régimes communistes en Europe de l’Est, alors qu’il faudra attendre deux ans pour que l’URSS implose. Cela ne peut se comprendre que parce que le « bloc communiste » (il faut entendre le bloc euro-asiatique, le seul qui avait conservé une certaine unité ) était fissuré depuis longtemps. En fait surtout depuis l’écrasement du printemps de Prague, qui a enterré (sauf, dans une certaine mesure, en Hongrie) les tentatives de réforme qui avaient été menées dans les pays satellites de l’URSS.

Mais ces fissures n’étaient pas aussi béantes qu’on l’a dit : les populations dans les pays de l’Est européen n’étaient pas devenues farouchement hostiles au « socialisme réel », mais plutôt résignées, souhaitant malgré tout conserver les avantages du système, et la dissidence, sauf en Pologne, restait marginale. C’est que, contrairement à ce qu’on a dit, ces pays ne se trouvaient pas dans une situation coloniale. Le pouvoir soviétique était certes de type impérial, mais les relations économiques, au sein du CAEM, étaient plutôt équilibrées, au point que les Soviétiques ont pu se plaindre qu’elles leur coûtaient cher : de fait l’Union soviétique exportait surtout de l’énergie à bon marché, et importait beaucoup de produits manufacturiers de ces pays (particulièrement de Tchécoslovaquie et de RDA). Le nationalisme y était alors peu virulent (exception faite des pays baltes) : ce sont les réformateurs dits radicaux qui l’exploiteront et l’exacerberont contre les bureaucraties en place. Dans le cas de l’URSS, contrairement aux thèses sur « L’empire éclaté », les mouvements nationalitaires étaient plus faibles encore. La bureaucratie centrale du P.C.U.S avait fait une large place aux dirigeants issus des républiques périphériques (à commencer par Staline !) et la planification soviétique y avait permis des développements économiques importants, en les extirpant de rapports sociaux pré-capitalistes.

Donc les fissures dans ce « bloc soviétique » constituaient bien des lignes de fracture, mais c’est bien du cœur de ce bloc, qu’est venue, à mon avis, la secousse sismique qui a fini par le faire craquer et tout emporter. Pour ce qui est des pays de l’Est, c’est lorsque Moscou a signifié à leurs partis communistes qu’ils devaient se sortir eux-mêmes de leur crise économique et politique, sans l’aide du Parti frère, qu’ils ont senti le sol se dérober sous leurs pieds. En ce qui concerne les républiques soviétiques périphériques, les choses sont différentes. Il faut rappeler ici que ces républiques étaient devenues largement autonomes. Elles restaient certes partie prenante  du Plan central, mais leurs dirigeants géraient toute une économie seconde, faite de trocs et de services rendus. C’est quand le centre a relâché la pression qu’elles sont devenues irrédentistes, souvent pour sauver leurs frontières menacées et des morceaux de l’économie administrée. 

Dès lors les problèmes liés à l’ouverture (relative) des pays appartenant à la sphère soviétique ne furent pas les mêmes. Il est exact que la fin de la rente pétrolière a pesé sur l’économie de l’Union soviétique. L’envolée des cours du pétrole dans les années 70 avait représenté une manne financière pour celle-ci et un ballon d’oxygène permettant de différer des réformes. Quand ces cours ont dégringolé, cette manne s’est tarie. Les pays de l’Est, eux, ont encaissé sévèrement la crise de la dette, qui étranglera tant de pays en voie de développement : ils s’étaient imprudemment endettés quand les taux d’intérêt étaient bas (suite au déluge de pétrodollars en provenance des pays de l’OPEP), ils se sont trouvés gravement endettés lorsque la Fed américaine a brutalement relevé ses taux. Là encore le ballon d’oxygène s’est transformé en un lourd fardeau. Quant au consensus de Washington dont vous parlez (l’imposition du néo-libéralisme à toute la planète endettée, via le FMI et la Banque mondiale), il ne jouera vraiment son rôle qu’après 1989. Peu nombreux étaient sans doute les ultra-libéraux avant cette date dans les pays du «socialisme réel », la plupart des économistes partisans d’une réforme radicale lorgnant plutôt du côté du compromis social-démocrate. C’est lorsque le système a montré son incapacité à s’auto-réformer que, soit par conversion idéologique, soit par intérêt, une partie des élites dirigeantes a viré de bord, encouragée par de soi-disant experts occidentaux, qui leur disaient que le tout marché allait résoudre par miracle tous les problèmes. En bref la pression idéologique de l’Occident me paraît pour l’essentiel postérieure à la chute du mur.

Je voudrais souligner trois facteurs qui ont considérablement aggravé la crise qui couvait depuis longtemps. La première, bien connue, est la course aux armements, relancée par le projet reaganien de la guerre des étoiles. L’économie soviétique, en panne depuis une dizaine d’années, n’était plus à même de rivaliser sur le plan militaire avec la puissance américaine, et de nombreux responsables se sont dits qu’il était temps de mettre un terme à la guerre froide, à commencer par Gorbatchev, quand il arriva au pouvoir. Le second est l’engagement militaire en Afghanistan, qui devint rapidement le Vietnam de l’Union soviétique (les Etats-Unis armant les rebelles afghans, comme l’Union soviétique avait soutenu l’effort de guerre des  Vietnamiens). Le troisième fut la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, qui apparut comme un concentré des vices de l’économie administrée. Ceci dit, tous ces facteurs ont joué sur une économie malade et sur un pouvoir politique affaibli et divisé. C’est vraiment vers les causes internes qu’il faut se tourner pour comprendre la crise de l’Union soviétique, qui a défait aussi l’imperium soviétique.

En reprenant une perspective plus longue, d’après vous quels sont les ingrédients de cette crise ? L’analysez-vous comme une une fragilité structurelle du bloc communiste ou (juste) une incapacité à se réformer ? Sur quoi les tentatives de réforme des années 50 et 60 en Hongrie…ont-elles buté ? Est-ce dû à un contexte international ou à des insuffisances internes ?

Vaste question, à laquelle je ne pourrai répondre que de manière très synthétique. Le système économique de type soviétique n’était pas si fragile, puisqu’il a tenu un demi-siècle. C’était, comme on l’a souvent dit, une économie de commandement ou encore une économie administrée. On a pu penser qu’elle a été imposée par les circonstances, celle d’un pays ruiné après la guerre civile et l’échec du communisme de guerre. Je crois que cette explication est insuffisante : la NEP avait montré qu’on pouvait faire redémarrer l’économie de ce pays sans le livrer à nouveau à des trusts capitalistes. Mais les dirigeants bolcheviks étaient et se voulaient les continuateurs de l’une des trois grandes traditions du socialisme (à côté d’un socialisme de marché et du coopérativisme) : celle qui voulait abolir les rapports marchands (la « loi de la valeur ») et les remplacer par une planification de la production, de la distribution et finalement des besoins. Tous les débats entre eux ont tourné autour du rythme, et non de l’objectif final, si bien que Staline n’a pas eu trop de mal à l’emporter. Ce qui fait de l’expérience soviétique, et de ses répliques, une expérience unique dans l’histoire.

Cette expérience n’a jamais pleinement réussi : une grande partie de l’économie, et une partie toujours croissante, a échappé aux organismes du Plan. Mais je ne crois pas pour autant que le système soviétique n’était qu’une variante particulière d’une économie marchande et salariale, en arguant du fait qu’elle continuait à utiliser une monnaie et à être régie par des prix, et que l’économie parallèle (avec toutes ses nuances allant de l’économie grise, tolérée, à l’économie occulte, illégale) a toujours été nécessaire à son fonctionnement. Les rapports entre les unités de production étaient régis, pour l’essentiel, par des ordres de transfert, la monnaie ne jouait qu’un rôle passif (la Banque de l’URSS accordant sur ordres des crédits presque gratuits), les prix des biens de consommation étaient également indirectement administrés, tous les profits étaient centralisés pour être ensuite redistribués, les salaires étaient largement définis par des grilles etc. Tout cela formait système, et avait une certaine cohérence, avec ses lois propres (par exemple son mode de régulation « par la pénurie »), comme l’ont montré en Occident certains théoriciens « régulationnistes ».

Mais cela n’empêchait pas des contradictions, ainsi qu’en témoigne à sa manière la variété des interprétations, depuis celle du capitalisme d’Etat jusqu’à la « dictature sur les besoins » en passant par toutes les formes de la dégénérescence bureaucratique. Je crois que toutes ces interprétations ont eu leur part de vérité, mais qu’elles ont laissé échapper une contradiction fondamentale : le système soviétique n’était pas un objet non identifiable avec les catégories classiques du marxisme, mais un mixte d’éléments capitalistes très particuliers(une sorte de monopole unique, ou d’immense holding, avec drainage de la plus-value vers le Parti/Etat, des formes spécifiques de gestion autoritaire des entreprises etc.) et d’éléments communistes (égalitarisme salarial, distribution selon les besoins, etc.). Or ces éléments étaient si fortement opposés, engendraient une telle tension, que le « système » ne pouvait tenir que par la contrainte, contrainte qui supposait in fine un Parti tout puissant, contrôlant l’appareil  d’Etat et l’ensemble de la société.

Ce qui peut étonner dès lors est que le système soviétique ait engendré pendant longtemps un développement économique bien supérieur à celui des pays capitalistes et ait tenu aussi longtemps. En fait l’économie de commandement supposait une population mobilisée, à tous les sens du terme. Mobilisée par le désir de sortir de la misère. Mobilisée par les formidables possibilités d’ascension sociale qu’il offrait (Moshé Lewin a fortement insisté sur cette raison du succès du stalinisme : de simples paysans pouvaient devenir ouvriers, puis ingénieurs en un temps record, puis cadres du Parti, voire même hauts dirigeants). Mobilisée par la guerre féroce que lui a livrée le nazisme. Mobilisée par la fierté nationale que représentait la mutation rapide de l’économie soviétique en deuxième économie mondiale, et par le développement de sa sphère d’influence. A côté de cela, la Terreur stalinienne, l’archipel du Goulag, le régime policier, les entraves à la liberté d’expression et aux autres libertés, la chape de plomb de l’idéologie officielle, les faux-semblants de la démocratie soviétique, sans être ignorés, sont apparus aux yeux du plus grand nombre comme le prix à payer pour atteindre des lendemains meilleurs, d’autant plus que ce prix s’est allégé après la mort de Staline. C’est lorsque la vie quotidienne s’est grandement améliorée (tous les citoyens soviétiques jouissaient, dans les années 60-70, d’un certain confort matériel, en dépit de la pauvreté et de la mauvaise qualité des biens de consommation, et d’incomparables avantages sociaux, y compris la quasi- gratuité d’un certain nombre de biens culturels) que, le changement de génération aidant, l’insatisfaction est devenue grandissante. Si la société s’était démobilisée, ce n’est pas seulement parce qu’elle vivait mieux, c’est aussi parce que le Parti, qui jusque là inspirait un certain respect, s’est déconsidéré par les privilèges, quoique soigneusement cachés, dont jouissait la nomenklatura, et par la montée de la corruption.

Quant aux tentatives de réforme, elles ont toutes échoué jusqu’aux années 80, parce qu’elles ne changeaient rien aux rouages du système, visant seulement à l’assouplir, et rencontraient l’opposition de l’immense bureaucratie du Parti et du Plan.

Dans les années 80 quels types de réponses les réformateurs ont-ils essayé d’adopter (retour au stalinisme classique, recherche d’un équilibre entre la planification et le marché…) ?

Quand Gorbatchev publie son livre Perestroïka, il dresse un tableau très lucide des maux de l’économie soviétique, mais cet écrit, pas plus que ceux de ses conseillers,  ne dessine un canevas précis des réformes à effectuer, et de l’ordre dans lequel les mener. La chose est singulière car un économiste comme Wlodzimierz Brus avait dès 1960 proposé un autre modèle de socialisme (un modèle « d’économie planifiée avec application du mécanisme de marché ») relativement élaboré. Je ne peux expliquer cet état d’impréparation que par la fermeture du débat pendant la période brejnévienne. C’est en partie pour permettre de le  rouvrir que Gorbatchev a lancé la glasnost (« ouverture » ou « transparence »). On sait ce qu’il en est advenu : la critique a débordé le champ économique pour toucher tous les aspects de la vie politique, et la perestroïka a dû être conduite de manière précipitée et incohérente. Que signifiait libéraliser des formes de propriété et même aller jusqu’à l’autogestion (élection des directeurs des entreprises d’Etat) si on ne révolutionnait pas dans la même foulée le système bancaire, les formes de la protection sociale, la fiscalité etc. ? C’était engendrer le chaos. L’exemple de la Chine a montré, a contrario, qu’il fallait commencer non par la glasnost politique mais par une réforme progressive, tâtonnante, expérimentale, du système économique – quoiqu’on puisse penser du tour qu’elle a prise par la suite. Vous évoquez l’exemple de la réforme hongroise (lancée en 1968). Il aurait fallu comprendre pourquoi elle ne fut qu’un demi-succès, malgré le remplacement de la planification impérative par une planification indirecte, à l’aide de « leviers économiques », tels que les taux d’intérêt ou les taux d’imposition différentiels. Les entreprises étaient restées sous tutelle, de sorte que le « marchandage administratif », typique des entreprises soviétiques, s’était déplacé vers un « marchandage autour des régulateurs », preuve qu’on ne peut jouer le jeu de l’autonomie (des entreprises publiques) à moitié. De même il aurait fallu créer un système bancaire public bien différencié, véritablement autonome, indépendant des organismes de planification. Tous problèmes que la Chine mettra beaucoup de temps à résoudre, si tant est qu’elle y soit parvenue. Quoiqu’il en soit, le « laboratoire hongrois » aurait dû inspirer les réformateurs soviétiques bien avant et  bien plus qu’il ne l’a fait.

Qu’est ce qui ressort de la rupture de 89 ? Comment définir ce qui se passe depuis ? Et pourquoi les tenants du libéralisme semblent-ils être les seuls crédibles ?

La fin de l’URSS fut une catastrophe sans précédent pour la Russie. Une catastrophe territoriale : elle fut ramenée 400 ans en arrière. Une catastrophe économique : en dix ans la production industrielle a chuté de près de 60%, bien plus que pendant la seconde Guerre mondiale. Les privatisations ont constitué le plus grand hold up de tous les temps, avec cet objectif à peine caché : fabriquer le plus vite possible une bourgeoisie privée si puissante qu’il serait impossible de revenir en arrière. Une catastrophe sociale : on se souvient des retraités contraints de vendre sur les trottoirs leurs derniers effets pour survivre. Une catastrophe culturelle : l’un des peuples les plus cultivés de la terre (en dehors du domaine politique) sombrant dans l’alcoolisme. Une catastrophe démographique et sanitaire. A l’heure d’aujourd’hui la Russie ne s’est toujours que partiellement relevée. La catastrophe ne fut pas moindre pour la plupart des républiques périphériques. Alors que, les indépendances une fois actées, les liens avec la Russie auraient dû prendre la forme d’un marché commun, le commerce avec elle s’est effondré. Quant à la situation des pays de l’Est, elle s’est également considérablement aggravée, notamment sous le poids du véritable « ajustement structurel » que leur ont imposé les instances européennes pour les intégrer à l’Union. Elle ne s’est redressée que parce qu’elles sont devenues des sortes de colonies de déploiement des capitaux occidentaux, avant que la crise économique récente ne les atteigne plus que les autres pays de l’Union européenne. La réunification allemande s’est faite de la pire des façons, alors que la solution de « Un Etat, deux systèmes » (s’influençant l’un l’autre) – telle que la Chine l’appliquera avec HongKong, et sans doute dans le futur avec Taiwan - était parfaitement possible. Bref la mort du bloc soviétique n’a profité qu’à une nouvelle et mince classe dominante. Il est inutile de souligner ici le coup terrible porté par cette mort à toutes les formes de résistance au capitalisme néo-libéral dans les pays occidentaux : quand vous y parlez alternative, on vous répond invariablement : voulez-vous revenir au système soviétique ?, comme s’il avait incarné la seule forme possible de socialisme. Et les jeunes générations, qui en ignorent à peu près tout, s’en laissent persuader.

Pourtant cette expérience historique, qui a duré tout le « court vingtième siècle » (selon l’expression de l’historien Eric Hobsbawn, à qui l’on doit l’une des meilleures analyses de la « fin du socialisme »), ne doit pas être considérée comme une parenthèse, mais comme une tentative de grande ampleur et d’un immense intérêt, si l’on veut bien tirer les leçons tant de ses succès que de son échec final : oui, le socialisme reposant sur une planification impérative (et nécessairement centralisée) est une impasse, malgré certains aspects positifs. Mais d’autres expériences historiques majeures (la voie hongroise, la voie yougoslave, la voie chinoise ou vietnamienne, les nouveaux socialismes latino-américains) ou plus limitées (certains aspects de l’Etat keynésien, le mouvement coopérativiste) n’ont pas fini de fournir des enseignements et des idées aux hommes de bonne volonté.

8 mai 2010

socialisme à la chinoise

Une expérience historique inédite

(article,  2007)

Une image court les médias et finit dans les conversations : la Chine est le mélange inédit, mais contradictoire et forcément instable, entre un régime politique « communiste » et une économie caractérisée par un « capitalisme sauvage ». Et les reportages viennent corroborer cette image. Disons le tout de suite : tout cela n’est pas pure désinformation, mais masque une réalité autrement plus originale et complexe, que l’on ne cherche guère à appréhender. Par méconnaissance, mais aussi pour des raisons intéressées. La Chine, par son insolente réussite économique, la plus longue et la plus soutenue de toute l’histoire, met à mal le credo néo-libéral, en montrant qu’il y a une meilleure voie vers la croissance que le capitalisme financiarisé. Elle met aussi mal à l’aise une social-démocratie en perte de repères et de vitesse, en lui rappelant que ses vieux outils keynésiens sont encore opératoires, pourvu qu’on décide de les adapter. Enfin la gauche critique, n’y retrouvant pas ses petits, la rejette avec dédain. Dans tous les cas, il semble bien que l’on passe à côté du caractère véritablement inédit de ce qui est une expérience historique de grande ampleur.

La Chine a-t-elle voulu tourner le dos à son passé socialiste ? Est-elle en transition rapide, mais maîtrisée, vers le capitalisme ? Ce n’est pas ce que dit le discours officiel, qui parle d’une ‘économie socialiste de marché’ et d’une ‘étape inférieure du socialisme’. Ce discours n’est-il qu’un paravent ?

La politique de ‘réforme’ visait en fait seulement à sortir la Chine des blocages de l’économie administrée. Si elle a bien un précédent historique (la Nouvelle Politique Economique des années 20 dans l’ex-URSS), elle est inédite par sa longueur, son processus expérimental, et l’absence d’horizon défini. Et  le résultat de cette politique de réforme ne ressemble pas une restauration pure et simple du capitalisme.

Qu’est-ce donc que ce socialisme « à la chinoise » - ce qui veut dire construit dans les conditions particulières de la Chine ? Voici les principaux traits, au niveau économique : 1° Un secteur étatique étendu. Il n’est plus majoritaire ni dans l’industrie, ni dans les services, mais il occupe le cœur de l’économie, et est en voie de concentration (il s’agit en particulier de créer quelques champions nationaux capables de tenir tête aux multinationales étrangères) ; 2° un secteur « collectif » plus faible et composite (coopératives, sociétés d’économie mixte etc.), mais employant une bonne part de la population active urbaine et surtout rurale ; 3° un secteur certes proprement capitaliste, mais qui représente (hors co-entreprises) moins d’un cinquième de la production nationale ; 4° une économie qui reste principalement une économie d’endettement, avec des banques en quasi-totalité sous le contrôle de l’Etat ; 5° une planification, rebaptisée ‘contrôle macro-économique’, qui s’appuie, dans le secteur marchand, sur des moyens indirects (grande variété de taux d’imposition sur les entreprises et sur la consommation, crédits ‘bonifiés’) et sur un système d’autorisations ; 6° des services publics en grande partie financés par l’Etat ou contrôlés par lui (le gouvernement à cette fin a  défini plusieurs secteurs « stratégiques », comprenant notamment l’énergie, les transports et les télécommunications); 7° une politique économique volontariste. Par exemple la Banque centrale est tout sauf indépendante ; 8° la propriété publique de la terre - les terres agricoles étant exploitées par des familles qui représentent plus de la moitié de la population. Ce court descriptif fait indéniablement penser à certains aspects socialistes que l’on a pu connaître dans l’Occident des Trente glorieuses, mais pointe aussi les différences. Il laisse pendantes de nombreuses questions, que je ne peux toutes évoquer ici. Je me limiterai à trois.

Capitalisme d’Etat ? Le socialisme à la chinoise en différerait s’il s’accompagnait d’une importante participation des travailleurs à la gestion. Cette participation pour l’instant est très limitée (sous des formes originales), mais elle fait partie des objectifs officiels. Avec l’ouverture du capital des entreprises publiques, le financement via la Bourse et les autres institutions du marché financier va-t-il se substituer à la finance indirecte (le crédit bancaire) ? Pour le moment la finance dite (improprement d’ailleurs) directe ne joue qu’un rôle circonscrit et secondaire, quoique croissant. Cette question fait l’objet d’un large débat en Chine.

Capitalisme sauvage ? Remarquons l’hypocrisie des officines occidentales accusant le régime de ne pas respecter les droits élémentaires des travailleurs, quand des représentants des Chambres de commerce menacent de délocaliser ailleurs si les entreprises ne peuvent plus s’opposer à une présence syndicale. En réalité une législation du travail existe bel et bien, mais était très mal et très peu appliquée, surtout dans les entreprises privées sous-traitantes, soumises à une très forte pression par les donneurs d’ordre étrangers (idem pour les normes sanitaires) et demeurant parfois dans la zone d’ombre de l’économie informelle. Et il faut reconnaître que la politique de développement à tout prix a prévalu pendant longtemps. Cela a déjà changé et c’est l’un des enjeux du 17° Congrès du Parti communiste chinois.

Absence de protection sociale ? En la matière les effets de la réforme économique ont été clairement négatifs. Mais la situation était inédite parce que le système de protection sociale, qui était autrefois à la charge des unités de travail, devait être construit de toutes pièces. De nouvelles et importantes mesures ont déjà été prises lors de la dernière session de l’Assemblée nationale populaire, et c’est un autre enjeu du Congrès qui vient de s’achever.

Mais on ne saurait évaluer l’expérience chinoise (dont ‘l’économie de marché à orientation socialiste’ vietnamienne est une sœur jumelle) sans évoquer la réforme politique.

Vers une démocratie socialiste ? On peut dire que le régime politique chinois a déjà fait de petits pas vers certains principes de la démocratie libérale (séparation des pouvoirs, liberté d’expression etc.). Mais ce qu’il faut savoir c’est d’abord qu’il existe des expériences de démocratie à la base (par exemple élection directe des chefs de village, démocratie participative sous forme d’audits publics etc.), ensuite qu’il y a un intense débat en Chine sur le sujet. Rares sont les courants qui réclament le multipartisme, pour lequel ce pays sans tradition démocratique n’est nullement préparé. La plupart (y compris la Nouvelle gauche) sont en faveur d’une démocratisation interne du Parti dominant, et pour une démarche « incrémentale ». Et l’on ne comprend rien à ce débat si l’on ne le replace pas dans son contexte : des termes comme « stabilité » ou « harmonie sociale » n’ont pas du tout le même sens là-bas et ici. La stabilité n’y est pas synonyme de conservatisme, elle traduit avant tout la volonté de rompre avec une histoire millénaire chaotique et de ne pas répéter les violentes secousses de l’ère maoïste. L’harmonie sociale signifie une volonté de réduire d’énormes inégalités, mais répond aussi à un idéal profondément ancré dans la culture chinoise : la recherche d’un équilibre (dynamique) entre les contraires.

Il faut dire maintenant quelques mots du rôle de la Chine dans le monde, qui suscite bien des craintes et des fantasmes.

Un vecteur de la mondialisation ? Les Chinois comprennent mal les raisons et les objectifs du mouvement altermondialiste. Pourquoi ? D’abord les chercheurs chinois considèrent que la mondialisation est une tendance incontournable, liée à une accélération de la concentration capitaliste : Marx ne l’avait-il pas prédit ? Ensuite il est évident que la Chine tire de grands avantages de sa politique d’’ouverture’ : des exportations florissantes, un commerce extérieur excédentaire, des investissements étrangers impulsant ce commerce, des transferts de technologie, et, last but not least, de considérables réserves en devises pour leur Banque centrale. Mais une autre raison pour laquelle la mondialisation ne les soucie guère est qu’ils savent se protéger de ses effets les plus négatifs[1], et ce malgré l’entrée dans l’OMC, que la Chine a su négocier en posant ses conditions telles que le contrôle des investissements via un régime d’autorisation et le contrôle des changes (sur certaines opérations en capital), le maintien de la plupart de ses aides publiques, ou encore, tout récemment, des lois restrictives sur les fusions-absorptions. Bien entendu cela ne fait pas l’affaire de nos salariés, victimes de délocalisations, voyant les emplois se créer ailleurs, soumis à la concurrence des bas salaires chinois. Mais à qui devraient-ils s’en prendre, sinon à leurs entreprises et à leurs gouvernements, apôtres d’un libre-échange qui sert les possédants?  Ceci dit, la mondialisation inquiète quand même un certain nombre d’intellectuels chinois : l’esprit de marché n’est-il pas en train d’éroder les valeurs chinoises traditionnelles (l’honneur, l’honnêteté etc.),  la culture du capitalisme n’est-elle pas en miner « la civilisation spirituelle socialiste » exaltée par les autorités ?

Une politique de grande puissance ? Si l’on veut dire par là que la Chine veille à défendre ses intérêts, à s’assurer l’accès à des matières premières et des sources d’énergie qu’elle ne trouve pas en quantité suffisante sur son territoire, à se protéger contre des menaces extérieures, et notamment contre les tentatives de déstabilisation venant de la première puissance mondiale, peu disposée à se laisser ravir cette première place, en se dotant d’un potentiel militaire dissuasif et en se cherchant des alliés, sa politique est incontestablement une politique de grande puissance. Mais peut-elle fait autrement ? Si l’on veut dire que la Chine a une politique impérialiste, c’est pour le moins contestable. Pour deux raisons. D’abord sa politique se veut obstinément pacifique. Et, de fait, on ne trouve pas d’autre grande puissance (exception faite, pour des raisons particulières, de l’Allemagne et du Japon) qui se soit comme elle abstenue, depuis bientôt trois décennies, d’intervenir sur un théâtre extérieur. Car un principe fondamental de sa politique étrangère est le respect des souverainetés nationales, fussent-elles dévoyées. Tout le contraire d’une politique d’ingérence. Ensuite sa politique n’est pas une politique d’intrusion, de pression ou de chantage économique, mais bien plutôt une politique de coopération, en particulier en Afrique ou en Amérique latine (coopération technique, prêts sans conditionnalité).

On voit que cette expérience chinoise ne peut être jaugée à l’aune de nos critères habituels et des modèles passés. Il faut un décentrement du regard pour comprendre son caractère inédit. Inédit aussi parce qu’il se situe à l’époque de la mondialisation, et de l’urgence écologique, qui  l’atteint en tout premier lieu et qui est aujourd’hui sans doute son principal défi, dont elle commence seulement à prendre toute la mesure.


[1] Cf., pour plus de détails, Tony Andréani, « L’insertion de la Chine dans le marché mondial signifie-t-elle la mort programmée du ‘modèle’ chinois ? », in Marchés et démocratie, sous la direction de Jean-Claude  Delaunay et Bernard Frédérick, Fondation Gabriel Péri, 2007.

8 mai 2010

Questions sur Mao

Questions sur Mao

J’ai longuement hésité avant de répondre à l’invitation de la revue Commune, qui me demandait ce que je pensais de Mao et du maoïsme, trente ans après la mort d’un personnage historique qui m’avait beaucoup impressionné et intellectuellement marqué[1]. Je m’étais bien promis d’en savoir plus sur le Grand Timonier et de refaire, à partir de là, un « examen de conscience » politique, mais j’ai été pris par d’autres tâches et, surtout, celle-ci me semblait au-dessus de mes forces. Comme elle l’est toujours, j’aurais choisi l’abstention si je n’avais lu, entre temps, deux biographies récentes, qui ont réveillé ma curiosité et m’ont incité à prendre la plume, plus pour poser des questions que pour donner des réponses assurées. Il me faut, pour commencer, en dire deux mots.

La première biographie, celle de Chang et Halliday, prétend dire la vérité sur Mao, et se voit encensée par la presse internationale. Les auteurs se disent historiens et assurent avoir consulté des tonnes d’archives, qui sont répertoriées sur plus d’une centaine de pages. La thèse est simple : Mao aurait été un despote sanguinaire, « responsable d’au moins soixante dix millions de morts en temps de paix ». Il aurait été bien pire que Staline, qui, lui au moins, croyait à ses idées. Car Mao ne pensait pas ce qu’il disait et écrivait, et le marxisme ne devait être pour lui qu’un moyen de jouer au maître d’école et d’intimider les autres. Alors que pour Staline, le Parti était le porteur et l’instrument des lois de l’histoire, pour Mao il n’était qu’un instrument destiné à asseoir son pouvoir personnel, le moyen d’une effroyable tyrannie. Et la soif de pouvoir de Mao était telle qu’il n’avait d’autre objectif que de faire de la Chine une superpuissance et de devenir par là le maître du monde, une sorte de docteur Folamour qui aurait partiellement réussi. C’est ainsi que toute sa politique étrangère n’aurait eu qu’un but : doter la Chine d’armements modernes, but auquel il aurait sacrifié des centaines de millions de vies, par la guerre, l’asservissement et la famine.

Ce livre de 800 pages ne répond en rien aux exigences d’une recherche scientifique[2]. C’est une sorte de procès à charge, où l’on ne convoquerait que des témoins de l’accusation, en prenant leurs paroles pour argent comptant. Les auteurs évacuent les sources qui pourraient aller à l’encontre de leurs thèses. Ils ne disent pas grand-chose du contexte social et historique de la Chine. Ils ne citent de Mao que des propos rapportés, et presque jamais ses textes eux-mêmes, au point qu’on peut les soupçonner de ne pas les avoir vraiment lus. Ils se contentent d’indices pour soutenir des affirmations péremptoires[3]. Ils n’hésitent pas non plus à romancer des passages, décrivant par exemple le rouge flamboyant des feuilles d’érable que Mao aurait contemplé en telle circonstance. Bref le livre sent d’un bout à l’autre la malveillance et la malhonnêteté, de telle sorte qu’on éprouve du malaise, voire de la répugnance, du moins si l’on est soucieux d’une certaine objectivité. Si ce livre pourtant m’a interpellé, c’est que, en dépit de la masse des allégations non fondées, il comporte néanmoins des informations et des faits qui ne doivent pas être complètement inventés ou tordus. Et ceux-ci prêtent à réflexion.

Je suis, hélas, incapable de contester des points un par un, car il faudrait aller aux sources, et la plupart sont en langue chinoise. Je ne puis davantage reconstruire les éléments d’histoire invoqués qui, pour aller à l’encontre de la mythologie de la révolution chinoise, n’en devraient pas moins être examinés avec attention (ce travail est en cours parmi les historiens chinois). Quant à la seconde biographie, celle de Philip Short[4], elle est d’un tout autre genre. L’auteur restitue, avec beaucoup de notations précises, le contexte social et historique de la Chine au long du siècle et il essaie de comprendre, force documents et textes à l’appui, la personnalité et le projet politique de Mao, esquissant des interprétations et les présentant comme telles. Du coup l’ouvrage est captivant, car il donne un certain nombre de clefs, même si l’on peut ne pas partager un certain nombre de jugements. Bien qu’il me semble bien plus rigoureux scientifiquement, je suis là aussi dans l’incapacité de confirmer ou d’infirmer tel ou tel fait, tel ou tel épisode. Aussi mon propos sera-t-il beaucoup plus modeste.  Je voudrais d’une part essayer de retrouver une cohérence entre les aspects contrastés d’une figure historique qui m’a toujours frappé par son côté paradoxal. Et, à cet égard, je m’attacherai aux textes, et particulièrement aux textes officiels, d’autant plus importants qu’ils dessinent des orientations politiques destinées à être suivies d’effets. Je voudrais d’autre part tenter de cerner, à trente ans de distance, là où le maoïsme, aventure sans doute unique dans l’histoire (provoquer volontairement la révolution dans la révolution) a achoppé, puisque finalement, après d’étonnants succès, il a fini dans l’échec. Car, de cela, il n’est jamais trop tard ou trop tôt pour chercher à tirer des leçons théoriques et politiques. N’ayant ni les moyens ni l’ambition de dresser un bilan systématique, je procéderai, de manière un peu impressionniste, par l’examen de thématiques, et, j’y insiste, beaucoup plus à la manière d’hypothèses que d’assertions solides et vérifiées.

Mao et le pouvoir

Mao était-il assoiffé de pouvoir, y trouvait-il sa raison de vivre et sa jouissance suprême ? Je ne le crois pas. D’abord pour des raisons psychologiques. Mao, loin d’être un médiocre (le pouvoir absolu, nous le savons au moins depuis la psychanalyse, est la revanche des médiocres, torturés par un complexe d’infériorité), était un personnage sûrement fort intelligent, autant persuadé de ses capacités qu’il confessait ses limites, et un séducteur, aimé par deux de ses épouses et adulé par beaucoup de ceux qui l’ont approché. En second lieu il détestait l’autorité. On sait qu’il fut un élève indiscipliné, rebelle aussi à l’autorité paternelle (et en Chine cela tenait du sacrilège), et un étudiant brillant, mais plutôt cabochard. Il me semble qu’il éprouvait une véritable aversion pour la tradition et le poids qu’elle faisait peser sur les comportements et les consciences, tout particulièrement pour le confucianisme[5], ce qui peut expliquer l’énergie qu’il a déployée dans sa volonté de destruction de l’ancien. J’irai même plus loin : l’appel lancé, au début de la révolution culturelle, aux étudiants et plus largement aux jeunes, ses encouragements devant les premières manifestations de contestation, ont dû consonner avec l’esprit de révolte et les enthousiasmes de sa jeunesse. « Oser penser » , ce mot d’ordre, comme d’autres encore, était en fait sa maxime de toujours. Attaquer le pouvoir établi, en l’occurrence le pouvoir du Parti, jusqu’en son «quartier général », signifiait pour lui une fois de plus s’en prendre au conservatisme, aux règles établies, à l’esprit de soumission de l’appareil. Nous aurions donc, selon moi, ce phénomène assez unique dans l’histoire d’un dirigeant arrivé au faîte du pouvoir et jouissant d’un prestige hors pair, et pourtant désireux de détruire certaines racines du pouvoir sur lequel il est assis. Ramener cette ambition à une manière détournée d’éliminer tous ceux qui pouvaient lui faire ombrage, est le genre d’explication simpliste qui rend cette histoire singulière incompréhensible.

Il ne faut pas être naïf : pour accéder au pouvoir et pour s’y maintenir, à ce niveau de responsabilité et dans un monde aussi chaotique que celui de la Chine, qui n’a jamais connu de démocratie, ni le moindre équilibre des pouvoirs, demandait beaucoup d’habilité tactique et de ruse. Il y a incontestablement du Machiavel chez Mao, à cette différence près qu’il ne considérait pas d’abord ses adversaires comme des méchants, mais surtout comme des gens qui se trompaient et s’obstinaient dans leurs erreurs : pour lui tout est avant tout une affaire « de ligne ». On peut penser ici aux luttes acharnées qui se déroulèrent pendant la Révolution française, à cette différence que cette dernière n’a duré que quelques années, avant que le Directoire et le Consulat n’y mettent fin : même destruction violente de l’Ancien Régime (dont le fait hautement symbolique de la mise à mort du roi), mêmes difficultés d’accoucher de nouvelle règles sociales,  mêmes combat entre des lignes opposées, mêmes épisodes de terreur dans des circonstances critiques[6].

C’est ici qu’il faut, à mon avis, souligner une contradiction, dont le maoïsme restera prisonnier : pour imposer ses vues, Mao n’a d’autre ressource que de s’appuyer sur un appareil puissamment concentré, celui du Parti communiste. C’est parfaitement logique pendant les décennies de guerre civile (qui est en même temps une guerre sociale), mais cette centralisation extrême devient un obstacle considérable dans la période de construction de la nouvelle société. Il est finalement aberrant que des décisions d’une portée incalculable aient pu être prises en petit comité, entre une dizaine de personnes du Bureau politique, de manière donc au moins aussi concentrée qu’en Union soviétique. Mao pensait avoir trouvé la solution, en défendant l’idée d’un rapport étroit avec les masses, thème constant de toutes ses interventions. Mais ce rapport était hautement problématique, on y reviendra plus loin.

L’objection qui vient à l’esprit, s’agissant du supposé goût pour le pouvoir de Mao, est celle du fameux « culte de la personnalité », notamment pendant la Révolution culturelle, avec la grande opération de propagande autour du petit livre rouge. Or plusieurs textes (dont une lette à sa femme, qu’il n’a pas empêché de diffuser plus tard[7]) laissent à penser que Mao n’en fut pas, à l’époque, l’initiateur, mais plutôt qu’il a laissé faire. Intellectuellement, cela ne pouvait le satisfaire de reproduire un culte comparable à celui de Staline, ni de faire apparaître ses écrits comme la vérité révélée, alors qu’il était bien décidé à s’appliquer à lui-même le principe de l’autocritique. Mais, politiquement, cela lui servait à combattre les tendances « révisionnistes » au sein du Parti et à enclencher un vaste mouvement de lecture (dans une société encore fort peu cultivée), d’analyse et de discussion. Je reviendrai plus loin sur la révolution culturelle.

Mao et le savoir

S’il n’a pas de soif du pouvoir pour lui-même, Mao a en revanche une soif de savoir inextinguible. On sait, par ceux qui l’ont côtoyé, qu’il passait énormément de temps, et une bonne partie de ses nuits (il dormait le jour) à lire, que sa chambre était encombrée de livres et qu’il consultait de grandes quantités de rapports. Dans l’un de ses discours, il déclare que tout le monde doit étudier et qu’il faut trouver le temps pour cela. Et, à propos de lui-même, « il y a tant de choses que je n’ai pas encore étudiées ; j’ai tant de lacunes, je ne suis absolument pas un être accompli, il m’est arrivé si souvent ne pas pouvoir me souffrir moi-même ! (…) En règle générale j’emploierai chaque jour de ma vie à étudier (…) sinon le moment où je paraîtrai devant Marx sera insupportable. Et s’il me posait quelques questions auxquelles je ne saurais répondre ? »[8].

L’ambition de Mao n’est pas d’être un grand chef, un commandant suprême, mais un guide, mieux encore : un éducateur[9]. Et, de fait, je pense que ce qui a fait son prestige, au moins auprès des cadres, des militants et tout simplement de tous ceux qui savaient lire, ce sont sa capacité et sa fécondité théoriques (une œuvre considérable, d’une taille comparable aux écrits de Marx ou de Lénine), la simplicité et la clarté de son exposition, son sens pédagogique (notamment à travers le choix des exemples). Personne, sans doute, parmi les dirigeants chinois, ne lui arrivait à la cheville à cet égard. Sans cette stature intellectuelle, et alors qu’il n’était pas un tribun ni vraiment un meneur sachant enflammer les foules (Staline était, semble-t-il, plus doué en la matière), on ne voit pas comment il aurait pu exercer un tel pouvoir de conviction, un tel magistère[10]. Il aurait probablement été à la merci du premier complot venu parmi tous ceux qu’il a mis sur la sellette ou fait réprimer.

Mais le rapport de Mao au savoir est aussi une critique du savoir pédant et livresque, divorcé du concret. Il suffit de relire à cet égard ses virulentes attaques contre le culte du livre et contre le stylé stéréotypé dans le Parti - des pages qui devraient continuer à inspirer aujourd’hui. Aucune étude ne vaut, selon lui, si elle ne s’accompagne d’enquêtes sur le terrain[11], et le voilà qui ne va jusqu’à préciser quelle doit être la technique de l’enquête, comment elle ne doit pas se perdre dans l’empirique, mais poser au réel les questions importantes[12]. Quant au style stéréotypé, il dresse contre lui « un réquisitoire en huit points », qui incrimine le « verbiage interminable », « l’air affecté et prétentieux destiné à intimider les gens », le « langage plat et insipide » (alors que le vocabulaire du peuple est « très riche et vivant »), le catalogue disparate (« comme dans une pharmacie chinoise »), les attaques irresponsables etc. Une critique que n’aurait pas désavouée un Pierre Bourdieu.

Mao se garde bien de l’anti-intellectualisme, et dans divers textes il se plaît à souligner l’apport indispensable des intellectuels, mais il connaît trop leurs défauts pour leur laisser toute latitude. Voilà qui nous mène à la question de son dogmatisme et de ce qu’on dénonce comme son double jeu vis-à-vis d’eux.

Mao et la critique

L’affirmation surprendra peut-être, mais Mao a été un défenseur de la liberté de pensée. Les opinions minoritaires, dit-il, peuvent être la vérité de demain (et de citer Copernic, Darwin) ; c’est la pratique, dont la pratique scientifique, qui fera le tri. La liberté de pensée, dit-il, doit s’accompagner de la liberté d’expression, et notamment de la liberté de critique[13]. Dans une société habituée à respecter l’autorité, et dans un Parti dont les cadres ont tendance à se comporter comme les anciens fonctionnaires impériaux, si soucieux de tenir leur rang, de telles propositions étaient difficiles à avaler. On pourrait ici multiplier les citations, par exemple : « Ecoutez les avis, surtout ceux qui sont désagréables (…) Laissez les autres donner leur point de vue, le ciel ne s’écroulera pas (…) Ne croyez pas que vous avez toujours raison comme si vous étiez le seul à posséder la vérité »[14]. Tout le monde peut ainsi critiquer les cadres, jusqu’au plus petit subalterne. Corollairement, chacun doit avoir le courage de reconnaître ses erreurs. Mao ne s’est pas exempté de cette règle de conduite, puisqu’il a reconnu publiquement avoir commis de graves erreurs (purge sanglante de 1930, erreurs de stratégie militaire ayant conduit à des défaites, entière responsabilité personnelle concernant la politique des petits hauts fourneaux pendant le Grand bond etc.[15]).

Il y cependant deux aspects de la critique, qui ont fait peser de lourdes hypothèques, à mon avis, sur la politique maoïste. Le premier est que l’appel à la critique tous azimuts peut facilement dégénérer en un système de dénonciations généralisé, chacun essayant de régler son compte au voisin, de l’accuser de ce qu’il n’a pas fait et de l’étiqueter comme mauvais élément (réactionnaire, droitier, voire espion ou saboteur). La critique n’est loisible que si ceux qui sont critiqués ont les moyens de se défendre, s’ils peuvent porter plainte pour diffamation ou mauvais traitement. Ce qui implique des instances de conciliation et des tribunaux indépendants. Le grand tort de Mao, selon moi, est de n’avoir pas prôné des instruments judiciaires de règlement des conflits, probablement dans l’idée qu’il ne faut pas apaiser les conflits, mais les laisser aller jusqu’au bout, fût-ce au prix de graves injustices. Cela tient aussi peut-être à un certain mépris – partagé alors par beaucoup de marxistes – pour le droit, censé figer la société dans des règles paralysantes. Quoiqu’il en soit, les campagnes idéologiques maoïstes ont souvent tourné à la chasse aux sorcières, qu’il l’ait voulu ou non, que ce fût ou non la faute de dirigeants ou de cadres soucieux de se faire bien voir et de rester dans la ligne par opportunisme ou par précaution[16].

L’autre dérive est celle des méfaits de l’autocritique. On sait que, dans les partis communistes, l’autocritique a fonctionné comme un effroyable moyen de pression psychologique, puisque, en particulier lors des procès de Moscou, des communistes se sont accusés de fautes imaginaires, pas seulement sous la torture physique ou morale, mais aussi dans un esprit de sacrifice, pour ne pas ruiner leur foi communiste, ou ne pas nuire à la révolution. Une autocritique n’a aucun sens si elle est forcée. Les déclarations de Mao pour récuser la contrainte n’ont cependant pas manqué. Par exemple : « la lutte idéologique se distingue des autres formes de lutte : on ne peut y appliquer que la méthode patiente du raisonnement, et non la méthode brutale de contrainte »[17]. Le précepte ne fut guère appliqué. L’autocritique forcée (pressions psychologiques, brutalités physiques, tortures, menace de la déchéance sociale, de la prison ou du camp de travail) fut monnaie courante, et pas seulement le fait des Gardes rouges[18]. Par ailleurs il suffit que l’autocritique se donne pour un impératif moral pour qu’elle engendre les plus sinistres effets pervers : auto-humiliation (particulièrement sévère dans la mentalité chinoise, où il ne faut pas perdre la face, ce qui a pu conduire souvent au suicide), confession de peur de perdre son rang, conformisme pour plaire à l’autorité.

Il me semble que, dans l’esprit de Mao, l’autocritique s’inscrit dans un programme d’ensemble, qui est celui de la rééducation. Pour lui il est toujours possible de se rééduquer, c’est-à-dire, de rompre avec sa vieille éducation ou ses vieilles idées pour en embrasser de nouvelles. Dangereuse utopie sans aucun doute : on ne se refait pas si facilement, surtout quand éprouve du ressentiment ou quand on a été brisé.

La période des « Cent fleurs » a illustré les limites et les excès de l’usage de la critique dans la politique maoïste. Certains l’interprètent aujourd’hui comme une gigantesque manipulation : Mao aurait lancé le mouvement pour mieux débusquer et ensuite frapper tous les adversaires de sa politique[19]. Même si tout n’est pas faux dans cette interprétation (pour Mao le mouvement de la critique doit amener dogmatiques et « révisionnistes » à se découvrir), elle fait l’impasse sur le contexte de l’époque. Du côté des intellectuels certains s’en prendront violemment au nouveau régime. Mais ce sont aussi les anciennes classes dirigeantes qui entament alors des opérations de sabotage. Et tout cela fait craindre une répétition de la révolte hongroise, qui a bel et bien, par l’un de ses côtés, menacé le socialisme. Enfin les « droitiers » (ceux qui veulent ralentir le rythme de la révolution ou copier les méthodes soviétiques) profitent de la libéralisation pour défendre leurs idées (plus douteuse est l’interprétation selon laquelle ils auraient encouragé la pagaille pour montrer que la politique maoïste conduisait au chaos)[20]. Quoi qu’il en soit, la répression ne semble pas avoir eu la brutalité que la propagande occidentale a exploitée : elle a surtout consisté à obliger des centaines de milliers de personnes à aller travailler de leurs mains, dans les usines ou les campagnes, ce qui sera réédité pendant la révolution culturelle[21].

La période des cent fleurs pose la question cruciale de la démocratie « populaire », avec son parti unique, ou plus exactement dominant[22] dans le cas de la Chine. J’ai tendance à penser que, dans certaines circonstances historiques (guerre civile, doublée d’une guerre sociale, état d’arriération des masses, transition chaotique), le parti dominant est la seule solution pour empêcher la décomposition de la société ou la soumission du pays aux intérêts étrangers. Mais encore faut-il que ce parti connaisse une véritable démocratie interne (j’y reviens plus loin). Et rien ne peut justifier les limitations à la liberté d’expression, quand précisément le parti dominant dispose des moyens de contrer le sabotage et d’empêcher la mainmise des forces hostiles sur les moyens d’information (nous savons, par des exemples comme ceux du Chili ou des républiques d’Amérique centrale, de quoi sont capables l’impérialisme étranger et les bourgeoisies compradores). Ce furent là, me semble-t-il, deux pierres d’achoppement du maoïsme.

Mao et la morale

La biographie de Chang et Halliday fait de Mao un être totalement immoral. Mao aurait tenu, vers l’âge de 24 ans, des propos comme ceux-ci :  « Je ne souscris par à l’idée que pour être moral le motif de nos actions doit tendre vers le bien d’autrui. La morale ne doit pas être définie par rapport aux autres (…) Les gens tels que moi veulent (…) satisfaire pleinement leur cœur et, ce faisant, nous adoptons automatiquement les codes moraux les plus valables (…) J’ai mon désir et j’agis conformément à ce qu’il me dicte. Je ne suis responsable envers personne » (etc.)[23]. Et les auteurs de conclure : « Mao exprima les traits dominants de son caractère, qui demeurèrent inchangés au cours des soixante années suivantes ». On comprendrait alors pourquoi, selon eux, Mao fut capable de toutes les vilénies (par exemple se désintéresser de ses nombreux enfants, refuser à Chou En-lai de se faire soigner de son cancer[24]). Tout cela est pourtant loin d’être probant.

Les propos de jeunesse se comprennent beaucoup mieux si l’on se souvient de la critique de la morale idéaliste chez de grands auteurs de l’époque, comme Nietzsche ou Rauh : les principes moraux ne peuvent trouver leurs sources dans des maximes rationnelles, mais dans le jeu des instincts. Le jeune Mao est dans une situation semblable, mais vis-à-vis du confucianisme[25]. Personnellement, je trouve que cet « amoralisme » est d’une certaine façon rassurant : il évite le fanatisme moral. J’ai été frappé par le contraste entre les écrits de Mao et le livre de Liu Chaoqi, « Pour être un bon communiste », véritable bible à l’usage des membres du Parti : les premiers comportent surtout des préceptes politiques (je pense en particulier à l’écrit « A propos des méthodes de direction »), le second tient du catéchisme moral. Quant aux vicissitudes de la vie de Mao, il faut les relier aussi à une activité politique incessante et acharnée, à un climat de conflits nationaux et internationaux permanent, qui laissaient peu de place à une vie personnelle harmonieuse[26]. La personnalité de Mao – son engagement sans répit pour le socialisme – est incompréhensible si l’on en fait une sorte de Bokassa ou d’Idi Amin Dada à l’échelle de la Chine. Je ne veux pas dire que Mao était un saint homme, mais simplement que sa passion de la politique faisait sans doute passer tout le reste au second plan. Pour faire référence à Camus, il aurait certainement préféré la révolution à sa propre mère (qu’il adorait).

Je soupçonne quand même Mao d’avoir, comme beaucoup de marxistes, considéré que la morale n’était qu’une superstructure, aussi variable que pouvaient l’être les infrastructures de la société. Aujourd’hui je pense que, si le socialisme doit reposer sur des bases anthropologiques réelles (donc sur une véritable politique des besoins, alors que le capitalisme les frustre, les subvertit ou les dénature), il ne peut évacuer la dimension morale « abstraite » (disons kantienne), qui donne tout son sens à ses idéaux.

Une accusation plus grave est d’affirmer que Mao a, s’agissant de lui-même, fait tout le contraire de ce qu’il prônait sur le plan politique : il aurait abhorré le travail manuel, il n’aurait pratiquement jamais été en contact avec les masses, il aurait mené une existence fastueuse, avec d’innombrables résidences personnelles[27]. Il y a sans doute un peu de vrai dans ce tableau, mais peut-on imaginer que le plus haut responsable du pays puisse mener la vie d’un cadre ordinaire, ne serait-ce que pour des raisons d’emploi du temps et de sécurité ? Par ailleurs Mao n’est pas en contradiction avec lui-même, puisque, tout en prônant la politique la plus égalitariste de toute l’histoire moderne, il a toujours critiqué l’égalitarisme absolu[28]. Il y décidément quelque chose d’indécent à mettre en cause le « train de vie » des dirigeants de pays socialistes, quand on ne dit pas un mot des immenses fortunes ou avantages des puissants des pays capitalistes.

Mao et la violence

C’est sur cette question que Chang et Hallyday se déchaînent. Pour eux, la violence étatique (arrestations arbitraires, jugements sommaires, déportations en masse, exécutions à grande échelle, mises en esclavage, sacrifice de millions de vies pour les besoins de la realpolitik etc.) a été le principal, sinon le seul instrument de gouvernement de Mao. Qui plus est, ce dernier aurait été un véritable sadique, prenant plaisir à la torture et aux tueries. On a envie de dire :  « trop, c’est trop », surtout quand les sources sont douteuses, quand des bouts de phrase sont isolés du texte, et quand le nombre de morts ou de suicides est calculé par extrapolation. Pourtant, on ne peut évacuer la question de la violence révolutionnaire.

Ici encore il faut tenir compte du contexte historique. La société chinoise traditionnelle, quand on prend la peine de se pencher sur elle, fut à la fois une société extrêmement policée, et une société d’une rare cruauté, tant s’agissant des luttes intestines au sein du pouvoir impérial qu’au plan des rapports à la population (ce n’est pas pour rien que les « supplices chinois » ont atteint une triste célébrité, dépassant en horreur ceux pratiqués pendant notre Moyen Age et sous le pouvoir royal). Par ailleurs cette société chinoise n’a pas connu la révolution individualiste qui remonte loin en Occident : l’individu en tant que tel y compte beaucoup moins que ses communautés d’appartenance, et la mort y est vécue comme une dimension de la vie. Or on ne rompt pas avec ce lourd héritage, que les Lumières n’ont pas traversé, en quelques décennies (il explique bien des survivances actuelles, qui nous paraissent barbares, telle que le recours à la peine de mort). Enfin un grand nombre des tueries ou des massacres rapportés se sont produits en période de guerre, une guerre civile inexpiable[29], ou pendant la révolution culturelle, qui a connu des épisodes de guerre civile. Dans de telles conditions, il est quand même, je crois, à l’honneur de Mao d’avoir voulu à plusieurs reprises limiter les exactions – ce que Chang et Halliday passent totalement sous silence. Déjà à l’époque de Yanan, Mao s’était opposé à l’exécution des prisonniers et avait voulu instituer un tabou sur la peine de mort. Plus tard, traitant des rapports entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires, il a condamné la liquidation physique de ces derniers, sauf en cas de crime[30]. En ce qui concerne ses adversaires politiques, il s’est toujours opposé à leur exécution - sans s’élever pourtant contre de mauvais traitements.

Ceci dit, l’attitude de Mao par rapport à la violence reste profondément ambiguë : il reste, je crois, profondément persuadé que la violence est une accoucheuse de l’histoire, que la lutte des contraires est un destin de l’humanité, qu’elle se poursuivra même pendant le communisme. Et il a beaucoup d’indulgence pour les opprimés : leur violence peut être contenue, mais elle est fondamentalement juste. Si l’on compare cela au grand rêve d’une humanité enfin réconciliée et débarrassée de la violence – un but qui peut excuser tous les moyens pour y parvenir – on ne peut s’empêcher de penser qu’il n’a pas tort. Mais là où il tort, je le redis, c’est de ne pas avoir instauré un règne de la légalité, cette légalité eût-elle comporté des mesures répressives pour les ennemis de la liberté (une liberté qu’il juge impensable ou mystificatrice sans une certaine égalité).

Mao et la philosophie

Pour comprendre quelque chose  à la politique maoïste, je suis persuadé qu’il faut en passer par la philosophie de Mao. Je ne peux ici entrer dans de longues analyses – il y faudrait un livre -, mais je voudrais en relever quelques aspects, que tout lecteur de ses textes retrouvera aisément.

Ce qui anime Mao, ce n’est pas la volonté de puissance, c’est d’abord et avant tout la recherche de la Vérité – un vrai leitmotive de ses écrits. La rencontre avec le marxisme a été décisive à cet égard : c’était pour lui la théorie qui voulait et qui pouvait se vérifier dans l’action, et qui, de ce fait, était supérieure aux autres (à savoir les théories idéalistes, qui se contentaient d’interpréter le monde, et les théories empiristes, qui restaient le nez collé sur le réel). Et c’est pourquoi il est anti-dogmatique : le marxisme doit constamment se confronter à d’autres théories, se remettre en question, et il faudra le remanier ou même y renoncer si l’action venait à le démentir. Or le marxisme implique que la vérité ne soit pas l’œuvre de quelques hommes, fussent-ils géniaux, mais de la multitude de ceux qui sont engagés dans l’action.

C’est ce qui explique deux convictions inébranlables dans la pensée de Mao. La première est que la seule ligne politique valable est la ligne de masse. Bien entendu les individus sont pris dans des préjugés et des croyances et englués dans leurs intérêts matériels (Mao ne se fait pas plus d’illusions sur les paysans que sur les ouvriers). Mais d’une part ceux qui sont en prise directe sur le réel en savent, d’une certaine façon, beaucoup plus que les « intellectuels ». D’où son idée que la rééducation en passe en partie (je veux dire : pas seulement pour connaître les conditions de vie des exploités) par le travail manuel : « Une année comme paysan et deux années comme ouvrier, voilà la véritable école supérieure ! Les universités, ce sont les usines et les villages »[31]. D’autre part ceux qui entrent dans l’action vont bousculer leurs habitudes de pensée et faire bouger celles des autres. D’où son éloge des luttes des dominés, fussent-elles violentes, et son encouragement donné aux « activistes », même s’ils commettent des erreurs, qu’ils pourront ensuite corriger. Plus largement, Mao voit la politique comme une science expérimentale : on voit ce qui marche et ce qui ne marche pas, et on soutient des initiatives même très minoritaires, surtout si elles viennent des masses (par exemple Mao n’était pas un défenseur à tout crin des communes populaires et des cantines, où il avait vu un possible communisme, mais pensait avant tout qu’elles avaient valeur d’expériences, dont certaines devaient, si elles réussissaient, être popularisées[32]).

Deuxième conviction : les individus, sauf si leurs intérêts de classe les aveuglent comme une maladie sans rémission, peuvent toujours se réformer, moyennant des conditions propices à leur « rééducation ». Ils ne sont presque jamais irrécupérables, et il suffira qu’ils reconnaissent leurs erreurs pour qu’on leur rende leur travail et leur place dans la société ou le Parti. On a accusé bien entendu la rééducation de constituer un lavage de cerveau. L’expression ne gêne pas Mao, pourvu que la rééducation se fasse par la persuasion, et non par l’autorité ou la contrainte. Certes les rééducateurs peuvent à leur tour se tromper et tromper les rééduqués, mais ce sont alors eux-mêmes qui devront être rééduqués et leurs victimes réhabilitées. Il y a là, il faut le dire, un étrange et inquiétant optimisme. Mao mésestime toute la violence symbolique que peuvent comporter les pratiques de rééducation, la blessure narcissique que représente la reconnaissance d’une erreur, la puissance des manœuvres psychologiques d’auto dissimulation. Plus grave encore, il y a une contradiction dans le fait de désigner d’office comme individu à rééduquer quelqu’un en fonction de son passé ou de ses origines, sans présupposer qu’il ait pu se réformer lui-même[33]. L’inquisition est bien le contraire de la persuasion. Et l’histoire a bien montré que trois décennies de «rééducation » n’ont pas, loin de là, entraîné cette transformation culturelle que Mao croyait possible.

La recherche de la vérité se combine chez Mao à une philosophie matérialiste dialectique tout à fait originale, dont je voudrais dire quelques mots. Cette philosophie puise à la fois dans la dialectique marxiste (surtout dans celle de Engels) et dans la pensée chinoise traditionnelle. Le matérialisme d’abord : il s’agit de bien plus qu’un matérialisme méthodologique (la science suppose la réalité de son soubassement), puisqu’il dessine une ontologie. Autant Mao n’est pas un sceptique dans sa théorie de la connaissance, autant sa conception du monde relativise le réel appréhendé : pour lui l’histoire humaine n’est après tout qu’un fragment de l’histoire naturelle, et la planète un fragment de l’Univers. Je ne saurais dire quelles sont les racines orientales (taoïsme sans doute, bouddhisme peut-être) de ce matérialisme foncier (à la différence du confucianisme, qui est surtout un humanisme), mais il imprègne une vision du monde qui conduit à un détachement qu’on ne trouve que chez les contemplatifs, qui, eux, se désintéressent de l’action. Quand il envisage le futur de l’histoire humaine elle-même, il compte toujours par décennies, par siècles, voire par millénaires ! Je ne connais pas d’autre exemple d’homme politique de premier plan se projetant de cette manière et aussi loin dans l’avenir.

La dialectique ensuite : là est, à mon sens, le cœur du maoïsme. «Un se divise en deux », « toute chose est elle-même et son contraire », de telles formules conduisent Mao à un balancement dialectique qui est fascinant pour le lecteur et a dû fortement impressionner ses auditoires, quelle que fut la question abordée (par exemple il est bon que le marxisme rencontre toujours son contraire, il est bon qu’il y ait en Chine des partis « libéraux », « les guerres nourrissent la paix, les périodes de paix nourrissent la guerre »…). Une des choses que Mao reproche à Staline, c’est de n’avoir pas compris grand-chose à la dialectique[34]. De fait Staline reste dans la conception hégélienne de la dialectique : la négation débouche sur la négation de la négation, et le communisme sera la synthèse finale. Rien de tel chez Mao : la lutte des contraires ne cessera jamais, c’est ce qui fait la richesse de la vie, et le communisme lui-même sera un perpétuel combat[35]. Une telle conception de la dialectique plonge ses racines dans la philosophie chinoise traditionnelle, où le yin et le yang, le Ciel et la Terre, et tout ce qui est dans l’univers, sont en constante opposition. Mais, à ce qu’il me semble, Mao s’en détache dans la mesure où il met beaucoup plus l’accent sur le déséquilibre que sur l’équilibre des forces. Du coup sa philosophie réduit le caractère tragique de l’histoire. Par exemple : il ne se fait aucune illusion sur les lendemains, le révisionnisme pourra l’emporter, le capitalisme pourra être restauré, l’équilibre du monde sera bouleversé, mais qu’importe, un jour reviendra où les masses se soulèveront à nouveau et où les choses basculeront de l’autre côté, car le mouvement des contradictions sera sans fin. On ne peut qu’être frappé devant cette absence de téléologie, ce refus de l’eschatologie. Une seule certitude peut-être : la vérité se fraiera toujours un chemin. 


Mao et la politique

Je crois qu’on comprend mieux à partir de là le sens de la politique maoïste. Chaque chose en ce monde a un bon et un mauvais côté, et peut être contrebalancée par son contraire. Ainsi pour Mao le Parti est un mal nécessaire, à cette étape de l’histoire. Et inévitablement le Parti se bureaucratise, c’est-à-dire se dégrade en groupement d’intérêts et s’endort dans ses rites, ses idées et ses certitudes. Il y a alors deux remèdes, qui fournissent l’antithèse salvatrice : 1° l’éducation par l’étude et la rééducation par les campagnes de rectification (qui concernent aussi le style de travail) et le retour périodique à la production (envoi des cadres dans les campagnes et les usines)[36]. 2° les mouvements de masse, cette ‘démo-cratie’, qui sert de contrepoids au centralisme. Contrairement à la thèse selon laquelle Mao n’aurait déclenché de tels mouvements que pour rasseoir son pouvoir, l’appel aux masses pour qu’elles critiquent les dirigeants, et même se soulèvent s’ils ne répondent pas à leurs attentes, fut une perspective stratégique constante dans la politique de Mao.

En fait les garanties démocratiques inscrites dans les statuts du Parti ont peu pesé face à la hiérarchie descendante[37], les campagnes idéologiques ont dégénéré en luttes pour le pouvoir, et les retours à la production sont apparus, au moins en partie, comme des mesures disciplinaires. Il faut bien admettre que cette dialectique était bancale, et qu’elle conduisait plus à l’instabilité qu’à des équilibres dynamiques. La révolution culturelle a aussi montré la force et les limites de la politique maoïste.

Quand Mao la fait adopter en 1966, il n’imagine pas le maelström qu’il va déclencher, il le reconnaîtra lui-même. Il ne pense pas que des jeunes plutôt instruits[38] vont se mettre à tout casser, se lancer dans de terribles chasses aux sorcières, se livrer à tant de traitements cruels, créer des factions prêtes à en découdre (en se réclamant de lui), voire à s’exterminer. Il pense qu’il suffira de fermer les écoles et universités pendant quelques mois et que les études pourront ensuite reprendre calmement (il faudra prolonger, vu le chaos ambiant, le délai de six mois, puis d’une année, et encore d’une année). Il n’a pas prévu que la Chine allait se trouver dans un état de quasi anarchie, surtout quand les ouvriers et les employés sont entrés en ébullition. Si au début il s’est opposé à toute répression du mouvement, il n’a pas trouvé ensuite d’autre ressource que de faire intervenir l’armée (à laquelle on interdit de se servir de ses armes)[39], en lui donnant un rôle clé dans les comités révolutionnaires et en lui confiant la tâche de faire tourner l’économie et de se substituer aux cadres suspendus (quand les violences gagneront tout le pays, l’armée en viendra, dans certaines provinces, à la répression brutale). Et il va recourir à sa méthode favorite : non plus seulement les voyages volontaires, mais aux frais de l’Etat, vers les campagnes[40], mais la rééducation forcée, qui dura fort longtemps. Mon propos n’est pas, ici, de retracer l’histoire de la révolution culturelle, mais de souligner les pièges et les leurres de ce volontarisme politique bien particulier : la mobilisation des individus face à des institutions qui résistent, alors même qu’il n’existe pas de structures reconnues de contre-pouvoir. Les « masses » n’ont pas toujours raison, et il arrive inévitablement qu’elles s’opposent violemment les unes aux autres. Le bilan réel de la révolution culturelle – qui constitua à la fois l’apogée et la chute du maoïsme – est difficile à établir. Au passif il faut compter un très grand nombre de morts[41] et de victimes, une stagnation de l’économie (qui ne s’est pas effondrée[42]), des destructions du patrimoine national, des années d’enseignement et de recherche perdues, le désenchantement d’une jeunesse qui pense avoir été flouée[43], des transformations dans les rapports sociaux avortées (j’y reviens plus loin). Il y a pourtant un actif : la révolution culturelle fut une fantastique libération d’énergie et des observateurs considèrent que, tout en s’étant effectuée sous le signe d’un conformisme extrême et d’une ferveur quasi religieuse, elle a conduit ensuite les gens à penser par eux-mêmes ; nombreux de ceux là même qui ont pâti des violences et des interruptions de leurs études ou de leur carrière disent encore aujourd’hui qu’ils ont tiré quelques bénéfices du brassage social, et certains vont même jusqu’à souhaiter une nouvelle révolution culturelle, certes plus maîtrisée, pour renouer avec les valeurs du socialisme[44] ; l’aile gauche du Parti n’hésite pas à se réclamer, sous réserve, de l’héritage maoïste.

Mao et l’économie

Mao le reconnaissait lui-même : il ne connaissait pas grand-chose à l’économie (qu’il invite pourtant tous les cadres à connaître). Mais il avait une conviction profonde : il fallait combattre sans cesse l’économisme.

C’est dans ce domaine que le volontarisme politique de Mao finit dans le paradoxe. Mao pense, me semble-t-il, qu’on peut diriger le développement économique comme on commande à une armée. Dès lors l’économie de commandement, copiée sur le modèle soviétique (comme système qui visait à la planification intégrale et à la résorption des rapports marchands), lui convenait parfaitement, même s’il s’est écarté passablement de ce modèle (par exemple en ce qui concerne les rapports entre industrie lourde, industrie légère et agriculture). Le Grand Bond en avant fut l’illustration la plus évidente de ce volontarisme, avec ses objectifs de production irréalistes. En d’autres termes Mao, qui ne cesse de vanter l’esprit d’initiative et la créativité des masses, ne s’avise pas qu’il faut laisser aux unités de production une large autonomie propice à ces comportements, et que celle-ci doit s’accompagner de relations horizontales, relations de coopération, mais aussi de marché et de concurrence, au moins dans une certaine mesure. C’est la raison sans doute pour laquelle il n’a manifesté aucun intérêt pour le modèle yougoslave. Au fond, tout en voulant limiter la centralisation (c’est ainsi que chaque province devait d’abord « compter sur ses propres forces »), il pensait que le socialisme ne pouvait s’en passer, pourvu qu’on favorise des « expériences » qui pourraient, en cas de succès, être généralisées. Entre les différents modèles de socialisme issus de la tradition socialiste[45], y compris la tradition marxiste, il a toujours privilégié le modèle de planification impérative, dans l’idée que le marché était le terreau de la petite bourgeoisie, et surtout du capitalisme (ce qui, du reste, n’était pas totalement faux. L’évolution actuelle de la Chine montre combien il est difficile de maîtriser le développement du capitalisme, dès lors que l’on lâche la bride aux rapports marchands).

L’autre aspect de la critique maoïste de l’économisme - celui qui m’a le plus impressionné, il y a trente ans -  était la critique maoïste du primat des forces productives. On peut résumer la position de Mao en trois thèses : 1° les rapports de production déterminent le rythme des forces productives. En changeant ces rapports, on peut accélérer le développement, faire bien mieux que l’Union soviétique et rattraper rapidement les pays capitalistes les plus avancés 2° si l’on duplique les méthodes de commandement et d’incitation capitalistes (le pouvoir conféré aux dirigeants, une forte hiérarchie des salaires, le salaire au mérite, les licenciements et pénalités diverses), on aura, par delà les modifications du régime juridique de propriété, des rapports sociaux de type capitaliste, qui non seulement s’opposent au socialisme, lequel vise à réduire les inégalités et à associer toutes les catégories de travailleurs à la gestion, mais encore stérilisent les pouvoirs créateurs de individus 3° si l’on fait jouer certains ressorts capitalistes (le profit au poste de commandement, la nature des produits déterminée par le seul marché), on abolit les finalités collectives et on transforme les individus en consommateurs individuels, qui ne cherchent plus que leurs satisfactions privées et se détournent de la politique, si bien que ces aspects capitalistes produisent à la chaîne des esprits bourgeois ou petits-bourgeois.

Faut-il dire aujourd’hui que cette critique de l’économisme était fausse, puisqu’elle a finalement échoué ? Vaste question que je ne peux aborder ici, mais il est évident que l’évolution actuelle de la Chine tend à montrer que certaines prévisions de Mao n’étaient pas dénuées de pertinence. Où était donc l’erreur ? Il y en a au moins une que je voudrais relever. En bon matérialiste, Mao aurait du penser que les forces productives n’étaient pas une matière modelable à volonté. Si l’on prend l’exemple de l’agriculture, l’état des techniques et des ressources disponibles rendait sans doute intéressantes des formes de coopération (le mouvement des coopératives a du reste donné de bons résultats), mais pas des structures collectives aussi fortes que les communes populaires, avec leur système d’équipes, de brigades, de points travail etc. Et les mentalités n’y étaient pas davantage prêtes[46]. Dès que les communes ont été démantelées et que la petite exploitation paysanne a été rétablie (la terre restant heureusement propriété publique), l’essor économique dans les campagnes fut remarquable. Pour le reste il y aurait beaucoup à retenir de la création institutionnelle maoïste (les comités de triple union, la participation à la production, les comités d’usagers etc.), dans une économie socialiste qui ne serait plus une économie de commandement.

Brève conclusion

Le maoïsme me renvoie toujours cette question lancinante : comment faire que la révolution soit possible, et surtout durable, quand les structures économiques et politiques, qui s’alourdissent avec la complexité de la société, tendent toujours à reconstituer une classe dominante, quand celle-ci tend à monopoliser tous les leviers, et aussi quand l’environnement international exerce ses pressions, ne serait-ce que par le jeu des échanges économiques ? Pour Mao, c’est la question centrale, et c’est pourquoi il a toujours considéré que, dans une société socialiste, même évoluée, le problème n’était jamais réglé, que la lutte entre les deux voies (la voie socialiste et la voie capitaliste) continuait de plus belle, et qu’elle donnait lieu à un combat sans fin entre deux lignes. Pour le dire d’une autre façon, comment marcher vers plus d’égalité et de liberté en empêchant les retours en arrière, les restaurations ou les changements de maîtres, quand les exploités et les dominés n’y sont, jusqu’à présent, jamais parvenus ? Mao a cru trouver une voie dans sa conception de la dictature du prolétariat : un parti de masse dirigeant (mais sans exclusivité), un Etat entièrement soumis à ce parti, la mobilisation des masses pour bousculer la bureaucratie, une économie de commandement s’accompagnant d’une intense participation des travailleurs, des campagnes idéologiques lancées d’en haut mais s’appuyant sur le peuple pour permettre le travail de la Vérité. En un mot cela s’appelle du volontarisme politique, et comment sans ce volontarisme (l’exact opposé du néo-libéralisme) inverser le cours de l’histoire ? Mais l’histoire a montré les limites et les dérives de ce volontarisme. Si bien qu’aujourd’hui on en vient à penser que, tout en gardant le noyau de la dialectique maoïste, il faudrait en penser autrement les termes et considérablement l’affiner. Le (ou les partis) qui se réclament effectivement du prolétariat[47], s’ils deviennent ou redeviennent des partis de masse, ne devraient plus (à terme) craindre l’existence de partis bourgeois, qui peuvent même représenter un adversaire utile. Des formes de démocratie plus directe (notamment les référendums d’initiative populaire) peuvent donner aux « masses » les moyens d’intervenir par elles-mêmes dans la politique. L’Etat[48] « républicain » devrait certes être soumis au pouvoir politique (assemblées populaires, gouvernement), et non aux puissances privées, mais la justice devrait être indépendante pour que les lois soient respectées et la corruption enrayée – il s’agit de concevoir l’équilibre des pouvoirs aussi comme une dialectique. Le modèle économique du socialisme devrait être complètement repensé dans l’esprit d’une dialectique positive[49] : la combinaison d’une planification incitative (ce qui maintient l’impulsion politique) et de plus d’autogestion (ce qui va plus loin que les « comités de triple union » dans le cadre d’une économie dirigée, et favorise initiative, responsabilité et créativité sans avoir à constamment mobiliser les travailleurs comme on motive des soldats) ; la combinaison de la production de biens sociaux  (pour assurer la citoyenneté et la solidarité) et de la production de « biens privés » (pour répondre aux demandes individuelles). La lutte idéologique et, plus généralement, la vie culturelle reposeraient aussi sur une dialectique entre le débat politique et les initiatives venant des individus et de leurs associations. Etc…Je ne saurais bien sûr en dire plus ici, car les problèmes sont multiples et complexes, et les questions ne peuvent être aujourd’hui que largement débattues. Je voulais seulement suggérer que l’aventure (dans le bon sens du terme) maoïste ne devrait pas être passée par pertes et profits, que l’on peut en tirer quantité d’enseignements tant négatifs que positifs. Ce n’est pas la consternante biographie de Chang et Halliday qui peut contribuer à cet examen, car, s’agissant même des informations qu’elle apporte, il faudrait les passer sérieusement au crible. Ce n’est pas non plus le silence général (y compris en Chine, où l’inventaire du maoïsme n’est pas à l’ordre du jour) qui peut servir la cause des révolutions futures.

Tony Andréani

[1] Je précise que, pour autant, je n’ai pas été un militant maoïste, en partie parce que j’étais peu convaincu par les diverses variantes du maoïsme occidental.

[2] Ce manque de sérieux est relevé par un historien, Jean-Louis Margolin, pourtant co-auteur du Livre noir du communisme, dans l’article « Mao, une contestable biographie », Le Monde, 29 juin 2006.

[3] On peut noter, par exemple, l’usage fréquent de la formulation : « il est quasiment certain que… », là où un historien professionnel dirait, en l’absence de certitude : « il est probable (ou vraisemblable) que ».

[4] Philip Short, Mao Tsé-Toung, Fayard, 2005, pour la traduction française. Philip Short, ancien correspondant de la BBC, a vécu en Chine dans les années 70 et 80, et y est retourné régulièrement.

[5] Comme tous les jeunes Chinois, Mao a été fortement imprégné par le confucianisme, et il lui est arrivé plus tard de reconnaître des mérites à Confucius.

[6] Je pense ici surtout à la période de la guerre civile. Mao, après la prise de pouvoir, s’est mainte fois opposé à la répression brutale, ce qui ne veut pas dire que ses admonestations, adressées aux responsables de tous niveaux, aient été suivies (j’y reviens plus loin). Chang et Halliday en font au contraire le responsable unique de toutes les exactions – ce qui est logique dans leur thèse d’un système totalitaire, dominé par un dictateur tout-puissant, mais qui témoigne d’une incroyable méconnaissance de l’histoire réelle.

[7] Voici quelques extraits de cette lettre : « Je n’ai jamais cru que ces quelques petits livres écrits par moi contenaient une telle puissance spirituelle. Quand il (Lin Piao) les aura portés aux nues, le pays tout entier ne tardera pas à suivre son exemple. C’est aussi exagéré qu’une  ‘Wang Po offrant des melons qu’elle vendrait et dont elle chanterait elle-même les louanges’. J’ai été poussé par eux sur le ‘Mont-Liang’ ; je ne peux sans doute pas leur refuser mon assentiment. Etre obligé, dans une question d’une importance extrême, de donner mon assentiment contre ma propre conviction, voilà qui ne m’était encore jamais arrivé de toute ma vie » (in Le Grand livre rouge, Ecrits, discours et entretiens, 1949-1971, Flammarion, 1975, p. 260). Citons également ces lignes d’un discours prononcé au cours d’un voyage d’inspection, en août-septembre 1971 : « Je ne suis pas un génie (…) les génies ne sont que des êtres un peu plus intelligents ; le génie ne s’appuie pas sur une ou plusieurs personnes, mais sur un parti, et le parti est l’avant-garde du prolétariat. Un génie s’appuie sur la ligne de masse, sur la sagesse collective » (ibidem, p. 270). En 1969 Mao fait effacer de la nouvelle constitution du Parti les termes selon lesquels il aurait développé le marxisme-léninisme « de façon créative » et « avec génie ».

Le Grand livre rouge (publié en 1975) est un recueil de textes peu connus. Ce recueil est précieux, car, à la différence d’autres éditions, il donne une image très vivante de la pensée de Mao et de ses interventions à des moments critiques de l’histoire de la Chine populaire, en les assortissant de précisions qui permettent d’en situer le contexte et d’identifier les personnages évoqués. Je désignerai, dans la suite de ces notes, ce livre par le sigle GLR.

[8] Discours prononcé en 1959 à la Conférence élargie de la Commission militaire du Comité central, in GLR, p. 301-302.

[9] En 1958 Mao décida de créer deux lignes de direction, la première ligne étant confiée à un secrétariat du Parti (avec, comme secrétaire général Deng Xiao Ping), et de « passer en seconde ligne », pour se consacrer aux problèmes théoriques. Il a expliqué plus tard (octobre 1966) : « J’ai laissé le grand pouvoir m’échapper de manière délibérée (…) J’ai laissé à d’autres le soin de s’occuper des affaires courantes ; j’ai édifié leur autorité pour que, le jour où je mourrais, notre pays ne soit pas le théâtre d’un trop grand bouleversement. (…) Mais, à présent, ils ont édifié des ‘royaumes indépendants’ et négligé de venir discuter avec moi un grand nombre d’affaires » (in GRL, pp. 167-168). Mao repassera en première ligne pendant la révolution culturelle et le secrétariat du Parti sera supprimé.

[10] A lire les discours de Mao, on est frappé par la vivacité du propos, émaillé de références littéraires : le texte ne donne jamais dans la langue de bois. C’est encore plus frappant quand il improvise (s’il soignait ses textes déclaratifs, à la virgule près, il se laissait aller dans les discours improvisés) : le texte est souvent drôle, trivial, parfois provocateur. J’imagine que ce non-conformisme exerçait un effet de séduction sur son public.

[11] Un thème qu’il a élaboré longuement dans ‘De la pratique’, qui reste un grand texte philosophique, dans la lignée de la théorie marxienne de la connaissance.

Mao s’est adonné, dans les premières années de son engagement politique, à des travaux d’enquête, surtout  en milieu paysan, qui ont débouché sur des écrits devenus célèbres : « Analyse des classes de la société chinoise » (1926) et « Rapport sur l’enquête menée dans le Hunan à propos du mouvement paysan » (1927). En 1930 il s’est livré à des enquêtes encore plus détaillées, et même extraordinairement minutieuses, car, écrivait-il, mieux valait enquêter en profondeur dans un seul endroit que de se livrer à une étude superficielle (cf Philip Short, op. cit., pp. 269-270). A plusieurs reprises tout au long de sa carrière, surtout quand il avait des doutes sur la politique à suivre ou sur les rapports qui lui parvenaient, il a fait de longues tournées d’inspection dans les provinces, mais, alors placé sous la garde des organes de sécurité, il ne pouvait plus s’immerger dans la population et devait se contenter d’interroger des responsables locaux ou de rares administrés, avec lesquels le contact était biaisé. Ceci explique largement pourquoi  ce pragmatique s’est si souvent abusé sur la réalité.

[12] Cf « Contre le culte du livre » (1930), in Ecrits choisis en trois volumes, Maspéro, 1969, tome 1, p. 58-68. J’en retiens ces phrases : « Exécuter aveuglément les directives, sans les discuter ni les examiner à la lumière des conditions réelles, voilà l’erreur profonde de l’attitude formaliste (…) Nous disons que le marxisme est une théorie juste ; non certes que Marx soit un ‘prophète’, mais sa théorie s’est vérifiée dans notre pratique, dans notre lutte (…) Parmi ceux qui ont lu des livres marxistes, beaucoup sont devenus des renégats de la révolution ; et souvent des ouvriers illéttrés sont capables de bien assimiler le marxisme » (p. 61).

[13] Citons, entre autres, cet extrait d’un discours de 1957 : « Dans les affaires qui concernent le domaine du peuple, le peuple a un droit de critique, nous privons uniquement les contre-révolutionnaires de ce droit. Il faut respecter la constitution, le droit d’exprimer ses opinions, la liberté de réunion et d’assemblée, de même que la liberté d’expression et la liberté de la presse ». Dans le même texte, il dit à propos du droit de grève « qu’il faut l’autoriser bien qu’il n’y ait aucun paragraphe sur la grève dans la constitution », demandant seulement qu’on ne fasse pas de propagande en faveur de la grève ! (in GLR, p. 138 et p. 139). Les détracteurs de Mao affirment aujourd’hui que ces déclarations étaient parfaitement hypocrites, uniquement destinées à lancer la campagne des « Cent fleurs ». Elles furent pourtant nombreuses en ce sens, s’inscrivant dans ce que Mao appellait la ligne de masse. Qu’elles furent peu suivies d’effets est une autre affaire. Il faut sortir de ce postulat absurde que le Parti obéissait à Mao au doigt et à l’œil.

[14] Citations extraites de Han Suyin, Le premier jour du monde, Stock, 1975, p. 125. Ce livre est traité avec mépris par les contempteurs actuels de Mao, qui font de son auteur un thuriféraire. C’est pourtant loin d’être le cas. Par ailleurs l’ouvrage comprend nombre d’informations de première main, et peut donc être lu ou relu avec profit.

[15] « J’ai commis deux fautes…d’avoir demandé 10,7 millions de tonnes d’acier, ce qui a entraîné l’affectation en masse des travailleurs dans l’industrie…Le charbon et le fer ne se déplacent pas tout seuls, il fallait les transporter…je n’y avais pas pensé » (in Han Suyin, op. cit., p. 194).

[16] Ces campagnes ont fait des ravages. Ce fut déjà le cas à Yanan, lorsque fut lancée, en 1942, une campagne « de rectification » au sein du Parti, qui devait être bénigne, mais qui dégénéra : on voyait partout des espions parmi eux qui qui avaient rejoint la base communiste. Elle se solda par beaucoup d’arrestations, de nombreux suicides, et des milliers d’exclusions du Parti. Mao reconnut plus tard que cela avait été une erreur, et la plupart des victimes furent réhabilitées. Ce fut aussi le cas, notamment, lors des campagnes des « trois anti » et des « cinq anti » en 1951, où tout le monde s’est mis à dénoncer tout le monde (elles auraient entraîné plusieurs centaines de milliers de victimes, dont la plupart par suicide – une forme de protestation traditionnelle en Chine), lors de la campagne de 1955 contre les intellectuels contre-révolutionnaires,  lors de la campagne des « Cent fleurs » en 1956, et bien sûr plus encore lors des deux premières années de la Révolution culturelle. Sur tous ces points cf Philip Short, op. cit., pp. 337-341, p. 382, pp. 398-399, p. 404 sq. et chapitre 15.

[17] Ecrits choisis, op. cit., tome 3, p. 126. Et encore : « Dans le domaine de l’esprit, on ne peut forcer quiconque, pas plus qu’on ne peut détourner quiconque de sa foi » (in GLR, p. 137).

[18] On en trouvera, parmi d’autres, un témoignage accablant dans le récit de Nien Cheng, Vie et mort à Shanghaï, Le livre de poche, Albin Michel, 1987.

[19] Philip Short ne croit pas à un piège, mais pense que Mao a été débordé : « Il sous-estima le volume et l’amertume des critiques, et la capacité des cadres à y résister. Ce qui avait démarré comme une tentative pour combler le fossé entre le Parti et le peuple (et en même temps pour démasquer et punir un certain nombre d’anti-communistes irréductibles) s’était retourné contre son initiateur. C’était devenu un piège non pas pour un petit nombre, mais pour des centaines de milliers de citoyens qui avaient pris le Parti au mot. Le revirement total était entièrement du fait de Mao. Toutefois, à l’évidence, il l’entreprit à contrecoeur. Il dirait plus tard qu’il avait été ‘troublé par des apparences trompeuses’, à un moment où le Parti et la société dans son ensemble cédaient à la panique devant le risque de troubles à grande échelle » (op. cit., p. 411).

[20] Elle est avancée par Han Suyin, op. cit., p. 128-129.

[21] Selon certaines sources, 500.000 « intellectuels » auraient été envoyés à la campagne, où ils resteront 20 ans. Cette déportation ne doit pas conduire à faire oublier une toute autre politique lancée à cette époque. En 1957 Mao fait adopter par un plenum le principe de la « triple alliance » entre les cadres administratifs, les techniciens et les ouvriers. Les deux premières catégories devront faire le travail des ouvriers au moins deux fois par semaine. Les règlements qui étouffent l’esprit d’initiative de travailleurs seront abolis ou révisés. Le mouvement sera relancé pendant la révolution culturelle.

[22] Il y avait – il y a toujours - huit autres partis. Disposant d’une représentation dans l’Assemblée nationale populaire, ils ont joué un rôle mineur, mais pas négligeable. Mao tenait beaucoup à ce que le parti communiste ne soit pas seul en scène.

[23] Op. cit., pp. 26-27.

[24] Ce triste épisode est narré avec force détails par Chang et Hallyday - qui font par ailleurs de Chou En-lai un être servile et méprisable et lui prêtent des attitudes qu’ils ne peuvent appuyer sur aucune source directe, en tous cas pas sur des écrits ou des propos de Chou. Ils assurent que Mao a tout fait, en 1972, pour l’empêcher de se soigner, car ce dernier lui faisait ombrage. Il est bien difficile de se faire une opinion sur les faits eux-mêmes. Mais je n’exclus qu’un Mao très affaibli (il mourra en 1976, quelques mois après Chou) et déboussolé par les échecs de la révolution culturelle, ayant fort mal préparé sa succession, ait connu un véritable désarroi intérieur, et notamment ait voulu à tout prix utiliser les talents diplomatiques de son second, qui lui étaient à ce moment des plus utiles, en faisant reporter examens médicaux et opérations, pour finalement y consentir (mais trop tard). Les dernières années de Mao semblent bien éloignées de la sérénité. Sans doute peut-on dire qu’il paie alors la facture d’un certain nombre d’apories de sa politique.

[25] On ne cite pas Nietzsche au nombre de ses lectures, mais Spencer. Certains de ses articles de jeunesse ont cependant un son très nietzschéen (cf le passage cité par Philip Short, op. cit., p. 60). Par ailleurs il faut souligner que Mao avait lu de grands auteurs libéraux comme Adam Smith et John Stuart Mill. Il ne négligera jamais les notions d’individu et d’intérêt personnel, en sorte qu’il ne donnera jamais dans le fantasme de l’homme nouveau, purifié par la révolution de ses instincts égoïstes. 

[26] La biographie de Philip Short, qui n’est pourtant en rien complaisante, donne, à la différence de celle de Chang et Halliday, de précieux éclairages sur les circonstances qui ont pesé sur sa vie privée, en même temps que sur la nature de celle-ci (ses rapports avec ses enfants, ses épouses, plus tard ses maîtresses ou compagnes).

[27] Chang et Hallyday reconnaîssent cependant qu’il n’aimait pas le luxe, et qu’il n’a accumulé aucune fortune personnelle.

[28] Mao, contrairement à ce qu’on a pu dire, était hostile à cet égalitarisme, qui lui semblait issu de la mentalité paysanne. Voici un exemple précis : « On doit pouvoir atteindre un salaire quatre fois plus élevé, ou même davantage encore. Si nous partons du point de vue que dans la paysannerie règne une tendance au nivellement, nous ne devons ni introduire de différences excessives, ni supprimer non plus les différences de salaires (…) en ville la différence doit être un peu plus grande, c’est nécessaire » (discours de 1958, in GLR, p. 157). Mao est opposé au « vent du communisme » à l’époque du socialisme.

[29] Philip Short, s’interrogeant sur les purges sanglantes du début des années 30, est d’avis que « le facteur crucial était la guerre civile » (op. cit., p. 249). Il rappelle justement la férocité avec laquelle les rébellions étaient réprimées sous les dynasties impériales, et la cruauté dont faisaient preuve les troupes nationalistes. Il avance aussi ces éléments d’explication quant aux purges : « Les hommes jeunes – aucun n’avait plus de quarante ans – qui dirigeaient le Parti, séparés de leurs épouses, de leurs familles, de leurs enfants (…) concentraient toute leur énergie et toute leur fidélité sur un seul objectif : la cause. De cette résolution implacable naquit un engagement fanatique qui ne laissait aucune place à la moralité du monde extérieur normal. Dans l’Armée rouge, des régiments entiers étaient composés d’orphelins communistes dont le seul désir était la revanche de classe. La haine était une arme puissante, qu’elle soit dirigée vers les ennemis de l’extérieur ou les ennemis de l’intérieur » (op. cit., pp 250-251). Mao ne fut pas le principal artisan des purges, mais il y prit part.

[30] « A part les criminels et les assassins, on n’a pas le droit d’incarcérer des êtres humains à discrétion (…) En aucun cas on n’a le droit de tirer à la légère sur le peuple, pas plus que de procéder à des arrestations arbitraires. Si l’on ne peut éviter de tirer, que ce soit seulement quelques salves en l’air (…) Dans la mesure du possible, on doit éviter le recours à la violence » (discours de janvier 1957, in GLR, pp. 132-133). Mao s’est toujours élevé contre les exécutions capitales, sauf cas bien limités. Par exemple : « Dans certains cas, là où les individus sabotent notre travail, nous levons l’interdiction des exécutions capitales ; mais cela n’est applicable que pour ceux qui détruisent des usines et des ponts, les auteurs d’attentats à la frontière, près de Canton, ou d’assassinats, ou encore pour les incendiaires » (discours de 1962, in GLR, p. 213). A propos des mauvais traitements, il a même fait son mea culpa : « Maintenant c’est dans les écoles qu’on arrête les gens et qu’on les traite comme des prisonniers de guerre ; on fait pression sur eux, on leur arrache des aveux et on les force à croire quelque chose ; celui qui n’avoue pas est battu, voire battu à mort, ou sérieusement blessé. Je trouve que les intellectuels (allusion aux gardes rouges) sont les moins civilisés. A mon avis, les plus civilisés ce sont les rustres. Maintenant on a découvert le châtiment du style réacteur (allusion à la position courbée les mains derrière le dos, comme un avion à réaction). Et c’est moi qui suis l’instrument du malheur. Dans le « Rapport d’enquête sur le mouvement paysan au Hunan », j’ai suggéré la méthode suivante « coiffer le coupable d’un bonnet d’âne en papier et le promener à travers le village », mais il n’a jamais été question d’un « siège d’avion » (entretien avec des responsables des gardes rouges, Juillet 1968, in GLR, p. 242).

[31] Entretien avec des chefs des Gardes rouges, 1968, in GRL, p. 240.

[32] Ce fut le cas notamment pour deux expériences pilotes, celles du village de Tatchai et celle de l’usine de Taking.

[33] A deux reprises au moins le fait d’avoir une ascendance dans les classes « noires » fut une manière d’écarter, de stigmatiser, voire de réprimer les individus. C’était là une dramatique erreur, totalement contraire aux enseignements du marxisme, qui ne peut s’expliquer, me semble-t-il, que par la hantise de voir la contre-révolution triompher et/ou par le zêle borné de la bureaucratie. Elle fut corrigée après coup. En 1935 Mao fait adopter par le Poliburo le principe que l’adhésion au Part soit ouverte à « tous ceux qui voulaient combattre pour les positions du Parti communiste sans tenir compte de leur origine de classe. Au début de la Révolution culturelle, les rebelles ne devaient pas appartenir aux cinq (puis sept, puis neuf) classes noires. Quelques mois après, le principe de l’origine de classe fut dénoncé comme « idéalisme historique », et des millions de jeunes rallièrent la cause des radicaux.

[34] « Staline s’est effectivement laissé prendre au piège de la métaphysique, il ne reconnaissait pas l’unité des antithèses » (GLR, p. 129, cf aussi ibidem, p. 151).

[35] Cf cette formulation, parmi tant d’autres : « Une fois entrés dans le communisme, ce sera le combat du nouveau contre l’ancien, et du juste contre le faux. Même au bout de quelques dizaines de milliers d’ans, le faux ne parviendra pas encore à s’imposer » (in GLR, p. 273).

[36] Mao en revanche n’est pas pour la rotation (il faut bénéficier de l’expérience acquise) ni pour une excessive décentralisation (il faut une unité d’action).

[37] La soumission de l’appareil se manifesta par exemple par les rapports positifs envoyés par les responsables locaux lors du Grand bond, alors que la situation était catastrophique, une famine terrible sévissant dans les campagnes (elle aurait fait entre 20 ou 30 millions de victimes). Il semble que Mao et Chou En-lai n’en prirent connaissance que très tardivement.

[38] En fait l’instruction n’était guère faite pour développer le sens critique. A noter que les collégiens furent parmi les plus fanatisés et les plus sauvages.

[39] L’armée soutenant souvent les rebelles « conservateurs », Mao a envisager un moment d’armer les étudiants et les ouvriers – et certains de fait se sont emparés d’armements. Mais, devant la montée du désordre, il interdira la saisie d’armes par les rebelles et autorisera de nouveau (en septembre 1967) l’armée à tirer en cas de nécessité.

[40] Au début tout s’est bien passé : les étudiants ont découvert une Chine profonde qu’ils ignoraient, et ils furent plutôt bien accueillis par les paysans et les ouvriers. Mais rapidement les masses n’ont pas supporté les petits chefs en puissance, leurs exactions et leurs luttes intestines. Ce qui nous rappelle, à faible échelle, les lendemains d’un certain Mai 1968.

[41] Chang et Halliday avancent le chiffre de 3 millions de morts pendant les 10 ans de la révolution culturelle. Ces chiffres, comme tous ceux donnés dans ce livre, sont sujets à caution (selon d’autres sources, le nombre de morts aurait été d’un million. Philip Short avance aussi le chiffre d’un million après trois ans de révolution culturelle). Mais le bilan des affrontements de toutes sortes (y compris de la simple criminalité) fut à n’en pas douter très lourd. Sans parler des persécutions.

[42] Les économistes chinois considèrent aujourd’hui qu’il y eut cependant, entre 1966 et 1968, une chute du PNB de 13 à 14%.

[43] La remise en ordre coupa les ailes aux activistes. Mais surtout l’envoi dans les campagnes dessilla les yeux : partis souvent dans l’enthousiasme, les jeunes citadins purent observer l’extrême pauvreté dans les campagnes, ce qui décrédibilisa grandement la propagande sur les bienfaits du socialisme.

[44] Significatifs à cet égard sont quelques témoignages, recueillis aujourd’hui, cités dans un article du Monde du 1° juillet 2006.

[45] Cf mon livre Le socialisme est (a) venir, Syllepse 2006.

Il faut pourtant ajouter que Mao n’a jamais complètement renoncé à un modèle fondé sur l’association, tel qu’il avait pu le trouver chez Kropotkine (dans sa jeunesse il s’était senti bien plus proche de l’anarchisme que du marxisme, et cette influence n’a jamais cessé de l’habiter). Les communes populaires étaient inspirées de ce modèle, axé sur l’autonomie des collectifs de travailleurs et sur une large gratuité des biens, donc plus proche du communisme anarchiste que de l’anarchisme de Proudhon, qui admettait le marché, le crédit etc. « Nous devons mettre en pratique, disait-il à ses collègues en 1958, certains des idéaux du socialisme utopique » (Cité par Philip Short, op. cit., p. 424). Il en était même venu à penser alors que l’organisation communale pourrait être étendue aux usines et aux villes.

Au fond Mao a toujours voulu articuler centralisme et autonomie, plan impératif et initiative de la base, mais c’était là en quelque sorte la quadrature du cercle. Selon moi c’est bien parce qu’il voulait en finir avec toute forme d’économie laissant jouer des rapports marchands qu’il a rapidement outrepassé le programme économique qu’il avait dessiné pour les lendemains de la Libération, lequel ressemblait beaucoup à la NEP soviétique.

[46] Mao était du reste le premier à le reconnaître (en 1955) : « Les paysans veulent la liberté, mais nous voulons le socialisme » (cité par Philip Short, op. cit., p. 391). Il faut ajouter que, si les communes populaires n’ont pas convaincu les paysans, outre le fait qu’ils se trouvaient perdus dans de vastes organisations économiques intégrées, c’était parce qu’elles étaient le plus souvent tombées sous la coupe des bureaucrates du Parti, lesquels leur rappelaient fâcheusement le règne des propriétaires fonciers. Certaines pourtant ont fonctionné de manière bien plus démocratique, et il en existe encore aujourd’hui une poignée - qui sont des plus dynamiques.

[47] Dans les pays occidentaux même le prolétariat (ouvriers et employés) représente toujours la grande majorité des travailleurs (en France environ 60%).

[48] Sachant que le « dépérissement de l’Etat » d’une part ne signifie en aucun cas le dépérissement des fonctions politiques, mais au contraire leur développement dans une société qui entendrait enfin se donner les moyens d’améliorer le règlement des conflits, et d’autre part que la déprofessionalisation de l’administration n’est ni possible, ni souhaitable, même si les rapports avec les administrés peuvent être transformés (en revanche la déprofessionalisation des fonctions électives est possible et nécessaire).

[49] Non pas une disparition des contradictions, mais la recherche d’un « équilibre dynamique » (un se divise toujours en deux, mais chaque pôle renforce l’autre). Thème que j’ai développé dans Le socialisme est (a) venir, op. cit., tome 1, et dans un article « Le socialisme comme dialectique positive », in Utopie critique, n° 28, 1° trimestre 2004.


8 mai 2010

Vie et mort de la Camif

Une histoire édifiante : vie et mort de

la CAMIF

Février 2009

D’abord il me faut vous dire quelques mots de

la CAMIF. Lancée

en 1947 par

la MAIF

, la mutuelle d’assurance des enseignants, elle s’est ensuite émancipée jusqu’à devenir une grande entreprise coopérative de vente par correspondance aux enseignants, plus petite certes que

La Redoute

ou les Trois Suisses, mais d’une taille respectable. Elle comportait plusieurs filiales : une filiale Particuliers, une filiale Habitat, une filiale Collectivités, et deux autres petites filiales. Mais le gros du chiffre d’affaires (70%) était fourni par la filiale Particuliers. Et tout alla bien jusqu’en 1999-2000, où elle a connu ses deux premiers exercices déficitaires. On a voulu alors renforcer son sociétariat en acceptant les adhérents de

la MGEN

, mutuelle de santé des enseignants, puis tout acheteur. Et les mutuelles cousines,

la MAIF

,

la MGEN

,

la CASDEN

, ainsi que les Banques populaires sont venues à la rescousse. Je passe sur quelques péripéties. En 2007 le groupe fait appel à des capitaux privés pour recapitaliser la filiale Particuliers : celle-ci passe alors sous le contrôle de OSIRIS Partners, une société de gestion d’un fonds d’investissement. En octobre 2008

la CAMIF

est mise en redressement judiciaire : elle n’est pas tout à fait morte, mais Camif Particuliers est liquidée, sans autorisation de poursuivre ses activités, et le gros du personnel est en voie de licenciement.

Voilà pour les faits. A présent je vais vous raconter ma petite histoire, et je pense qu’elle n’est pas sans rapport avec cette faillite.

J’ai été sociétaire-client de la CAMIF pendant des décennies. J’y ai commandé régulièrement, sur un catalogue de près de 400 pages, des meubles, des rideaux, de l’électroménager, des vêtements et plein d’autres choses. Et j’étais très satisfait des services qu’elle m’offrait.

Ses produits étaient en général un peu plus chers que chez ses concurrents. Mais la qualité était presque toujours au rendez-vous : les laboratoires de l’entreprise les testaient et les sélectionnaient avec soin. Les produits étaient généralement livrés à temps, plus rarement avec des délais accrus, mais sans rupture de stock. Le catalogue contenait de petites notices d’information, qui me fournissaient les détails techniques essentiels, assortis de quelques conseils selon l’usage que j’envisageais. A tout moment je pouvais obtenir quelqu’un au téléphone, qui me dirigeait vers un technicien, lequel prenait tout le temps voulu pour répondre à mes questions (on n’était pas à l’époque où l’on vous dis « faites le 1 », puis « appuyez sur la touche étoile », attendez huit minutes, etc.), et je tombais toujours sur quelqu’un de compétent. Bref j’étais un client fidèle, mais comme j’étais en même temps automatiquement sociétaire, je recevais certaines années une « ristourne » quand le résultat de l’entreprise avait été suffisamment bénéficiaire.

Puis a débarqué (je ne sais comment, je ne fais que livrer un témoignage) un nouveau management, « moderne », rompu aux techniques de l’optimisation des ressources, humaines en particulier, et très féru dans les dernières innovations du marketing, sans doute après être passé dans les écoles de commerce adéquates. Et, dès ce moment-là tout a changé. Auparavant je recevais le gros catalogue une fois par an, les prix ne bougeaient pas, et c’est tout juste s’il y avait des soldes sur quelques produits une fois l’exercice écoulé. Après j’ai été inondé de courriers (je crois bien un par semaine) me proposant des rabais, des rabais exceptionnels, des chèques cadeaux, des promotions, et j’en passe. Il fallait alors être un imbécile pour acheter au prix catalogue, le mieux étant de guetter en permanence la bonne affaire et de se précipiter dessus. Le flot de prospectus est allé croissant jusqu’à ce que je sois saisi par la nausée. Alors j’ai cessé définitivement d’acheter quoique ce soit à la CAMIF.

Je me souviens aussi que, toujours en tant que sociétaire, je recevais les documents pour voter aux assemblées générales de la CAMIF sur les résolutions présentées par la direction. Quand la CAMIF a commencé à éprouver de sérieuses difficultés, une certaine année (j’ai oublié laquelle) le comité d’entreprise a présenté, après une brève mais éloquente analyse de la situation, des contre-résolutions. La direction les a mises en dernière page, après les avoir commentées pour dire tout le mal qu’elle en pensait. Comme il n’y a probablement eu que peu de votants, la direction s’est arrangée pour l’emporter haut la main.

Si la CAMIF est allée de mal en pis, je pense que c’est parce que nombre de ses clients particuliers (ils étaient encore 1,2 millions en 2007) ont fait comme moi, ou ont simplement raréfié leurs achats. Passée sous contrôle extérieur, la filiale Particuliers vient donc de fermer ses portes, liquidant ce qu’il reste des stocks et ayant même le plus grand mal à assurer la livraison des articles déjà commandés et payés. Si les clients sont choqués, le traumatisme est terrible pour les employés licenciés.

Je trouve cette histoire est édifiante à double titre. Cette coopérative réputée vieillotte faisait cas de ses clients, comme de ses fournisseurs. Nous l’aimions parce que nous pouvions lui faire confiance, sachant qu’elle ne cherchait pas à nous vendre à tout prix, voire à nous arnaquer sur la qualité ; nous savions que ses employés faisaient bien leur métier, parce qu’ils étaient responsabilisés et par ailleurs correctement payés. Et sa crise, j’en suis persuadé (mais il faudrait interroger ses employés, qui en savent long sur la question) ne vient pas de la dite crise générale des entreprises de vente à distance, ni de son manque de spécialisation ou d’agressivité sur le marché, mais d’un management stupide, qui n’avait rien compris, malgré ses déclarations de principe, à sa spécificité ni à ses rapports de proximité avec la clientèle. Deuxième leçon : si la coopérative avait été une coopérative de production, dirigée par des élus, elle n’aurait sans doute pas connu tous ces déboires, car elle avait une assise solide, une longue expérience accumulée, et un chiffre d’affaires important. Mais ce n’était qu’une coopérative de distribution, possédée en théorie pas ses sociétaires-clients, détenteurs de parts sociales, mais en réalité peu et mal informés, et généralement abstentionnistes lors des votes, car ils avaient d’autres chats à fouetter. Peut-être se seraient-ils encore mobilisés si la filiale avait été encore la leur et si leur avis avait été sérieusement sollicité, mais de toute façon OSIRIS n’en voulait pas : détentrice de 66% du capital, elle a préféré la mise en faillite, pour aller placer ses billes ailleurs.

Il faudrait revenir sur toute cette histoire, mais je m’en tiendrai à cet épilogue, et je demanderai à mon lecteur de trouver l’épitaphe qui convient.

Post-scriptum : aux dernières nouvelles les salariés licenciés de

la Camif

tenteraient de monter une coopérative de production.

8 mai 2010

Une réussite exemplaire

Grandeur et servitudes des coopératives de production

A propos de « Charbons ardents »

de Jean-Michel Carré

                                                                                                   (2000)

« Si nous prenons l’utopie comme objectif,

peut-être arrivera-t-on au moins à mi parcours »

Dai Davis « Dosco », Mineur de surface, 53 ans

Les coopératives de production (les seules coopératives véritablement autogérées par leurs travailleurs), nées avec le mouvement ouvrier, ont résisté au temps, avec un taux de mortalité plutôt inférieur à celui des entreprises de capitaux, mais elles ne représentent qu’un secteur marginal dans un pays comme la France, un peu plus étoffé il est vrai dans d’autres pays, surtout en voie de développement. Elles ont été, on le sait, longtemps méprisées par l’idéologie marxiste, qui n’y voyait que du socialisme petit-bourgeois, d’inspiration proudhonienne, en dépit de tout le bien que Marx était venu à en penser. A l’heure où le socialisme étatique s’est discrédité et où la Chine elle-même en promeut le développement, la question irrésistiblement vient à l’esprit : et si le socialisme de demain, ce ne serait pas quelque chose comme des coopératives plus un plan? Mais le doute immédiatement surgit : pourquoi donc n’ont-elles pas eu une dynamique conquérante, pourquoi semblent-elles condamnées à occuper quelques niches au sein d’un capitalisme devenu sans frein et sans rivages? Est-ce parce qu’elles sont immergées dans un océan hostile, ou, pire, victimes d’un complot, à commencer par celui du silence, du fait du défi qu’elles représentent? Ou bien est-ce parce qu’elles comportent des faiblesses et des limites internes, qu’elles ne savent ou ne peuvent surmonter?

Les coopératives ont suscité de très importantes recherches théoriques, qui ont essayé de déduire de leur forme institutionnelle les handicaps et les travers auxquels elles risquent de se trouver confrontés, et les recherches empiriques ont dans l’ensemble validé ces déductions. J’y ferai référence dans la suite de cet article. Mais toute la littérature sur le sujet - et elle est considérable - est unanime pour constater que les coopératives ne sont jamais inférieures aux entreprises capitalistes en matière de productivité et de « rentabilité ». Ce qui évite de s’égarer sur de fausses pistes, mais soulève une seconde question : pourquoi, en général, ne font-elles pas beaucoup mieux, alors qu’elles disposent de formidables atouts, ceux-là même après lesquels le « management participatif » a couru et essaie encore de courir en vain? Il y a pourtant des exceptions, et, naturellement, elles sont aussi instructives que le cas général.

Justement nous avons aujourd’hui sous les yeux une réussite exemplaire, qui nous invite à réfléchir à nouveau aux problèmes des coopératives. C’est celle de Tower Colliery, cette mine galloise rachetée et autogérée par ses salariés, telle qu’elle est nous est montrée dans l’excellent documentaire, aussi palpitant qu’un film de fiction, de Jean-Michel Carré, et dans le livre d’entretiens qui l’accompagne. Voici un résumé de cette belle histoire et un aperçu de cette expérience en cours.

En 1994 le gouvernement de John Major décide de fermer définitivement, après tant d’autres, la mine, qui était propriété de British Coal, donc une entreprise nationalisée (en 1947), sous prétexte d’une rentabilité insuffisante. En réalité il s’agit de démanteler l’un des derniers îlots de résistance ouvrière et l’un des derniers bastions du syndicat le plus combatif, le syndicat des mineurs NUM, et de préparer en sous-main le rachat de l’entreprise par ses cadres. Les ouvriers, aidés d’une députée intrépide, s’y opposent, mais les Houillères imposent des conditions tellement draconiennes pour le maintien de l’activité qu’ils finissent pas céder et par accepter les 80.000 F d’indemnités de licenciement qu’on leur propose. Ils ne sont alors qu’une poignée à avoir l’idée de racheter leur mine, mais si déterminés que, quelques jours après, le principe du rachat est voté à l’unanimité. Puis le plus grand nombre accepte de prendre le risque considérable de transformer ces indemnités chèrement obtenues en actions, et de se lancer dans l’inconnu. Le rachat ne se fera pas sans peine, face à des offres privées concurrentes. Au bout d’un an les résultats et les bénéfices ont été tels que la coopérative a pu rembourser le prêt consenti par la Barclays (à hauteur des fonds propres). Et, cinq ans après, l’entreprise marche toujours aussi bien.

Tower Colliery comprend 262 travailleurs permanents, tous actionnaires et disposant du même droit de vote aux assemblées générales, lesquelles se réunissent quatre fois par an. Seuls des travailleurs sous contrat, recrutés pour des tâches temporaires, ne sont pas propriétaires. La mine est dirigée par six directeurs élus à bulletin secret, dont deux sont renouvelés tous les ans. A l’exception de l’ingénieur des mines et du directeur financier, ce sont d’anciens ouvriers, qui ont dû apprendre en un temps record des métiers dont ils ne savaient rien : la direction du personnel, le marketing, les relations avec les banques et avec l’administration etc. Les salaires ouvriers sont parmi les plus élevés de Grande Bretagne : près de 13.000 F pour un ouvrier de surface, près de 18.000 F pour un mineur de fond, environ 10.000 F pour les femmes de la cantine. La hiérarchie des salaires est faible : de 24 à 28.000 F pour les cadres, de 16 à 24.000 F pour les directeurs (un peu plus pour le directeur financier). Les primes ont été supprimées : question de justice, et aussi pour ne pas menacer la sécurité. L’entreprise, qui est d’un bon niveau technique, a su se moderniser. Le niveau de sécurité est tel que les primes d’assurance ont pu être divisées par deux. La mine, forte de son exceptionnelle capacité d’expertise, forme à nouveau des apprentis. Elle est si florissante qu’elle se permet de subventionner de nombreuses activités non seulement pour ses travailleurs, mais encore dans l’environnement.

Il faut lire le livre pour comprendre à quel point les relations professionnelles ont changé, et comment ces mineurs ont découvert un véritable bonheur dans leur travail, un travail pourtant dont on imagine la rudesse. Ces hommes sont devenus, de ce fait, des militants de leur cause. Ils ont le sentiment, dans une société qui a tourné le dos à tous leurs idéaux, d’être les pionniers d’un monde nouveau, les dignes héritiers de la tradition socialiste. Ils vont populariser leur expérience partout où on les appelle, ils reçoivent des délégations de mineurs des pays de l’Est, du Vietnam, des visiteurs du monde entier, avec une cordialité et un sens des réalités qui impressionnent. Ils se battent au sein du Labour de Tony Blair, si opposé de leur idéologie mais pris à contre-pied par leur esprit d’entreprise et leur succès dans la réanimation de la région, pour y trouver des appuis et y faire rayonner leurs idées. Ils apparaissent, dans le paysage industriel désolé d’un Royaume de plus en plus désuni, comme les nouveaux Lip, bannières au vent (la leur a pour devise « Vigilance is the price of freedom »), fiers d’eux-mêmes et de leur succès, constructeurs d’une utopie.

Tel est le beau, le très beau côté de la médaille. Les mineurs de Tower Colliery infligent un démenti sanglant à tous les théoriciens néo-institutionnalistes qui se sont évertués à découvrir, sans grand souci ni de la logique ni des faits, les vices de l’autogestion pour mieux démontrer la supériorité de l’entreprise capitaliste. Ces théoriciens disent que les managers seront insuffisamment motivés par des salaires trop faibles. Faux. Ils disent qu’il n’y aura pas assez d’autorité et de discipline pour faire échec à « l’opportunisme » des travailleurs. Faux. Ils disent que rien ne vaut la concurrence pour pousser les travailleurs à l’effort. Faux. Ils disent que le processus démocratique paralyse la prise de décision. Faux. Ils disent que seule la poursuite de la rentabilité financière permet d’optimiser la gestion. Faux. Voici une mine qui fait des bénéfices, et qui le fait précisément grâce à l’engagement de ses travailleurs. Certes, si cette mine peut être rentable avec des salaires aussi élevés (comparativement aux salaires polonais ou chinois), c’est parce que ce charbon, quoique puisé à une très grande profondeur, donc à coût plus élevé que celui des mines à ciel ouvert, est d’une excellente qualité, et au reste très peu polluant. Mais c’est surtout parce que l’exploitation ne se fait pas de la même façon : on répare un équipement au lieu de le remplacer s’il peut encore servir, on se met tous ensemble pour faire face à un aléa, au lieu de laisser les ingénieurs se débrouiller etc. Cette mine est aussi ... une mine de coopération, d’intelligence et de savoir collectif. Une leçon vivante des potentialités de l’autogestion.

Tout n’est pourtant pas aussi rose que cette brève évocation pourrait le laisser supposer, si bien que l’avenir de l’expérience est incertain - et les travailleurs de Tower Colliery en sont bien conscients.  C’est donc pour nous l’occasion de revisiter, in vivo, les problèmes qui se posent aux coopératives de production, les servitudes qui s’opposent à leur grandeur. Je vais m’attacher ici à ceux qui sont liés à la démocratie d’entreprise, à la structure de la propriété, et, last but not least, au financement. Ils inviteront à repenser le socialisme autogestionnaire.

Les coopératives sont souvent créées parce que quelques personnes ont de fortes convictions ou parce que les travailleurs ont le dos au mur et un passé militant. L’enthousiasme est grand au début, puis l’engagement décline, la démocratie s’avérant plus difficile et plus exigeante que prévu et un sentiment de sécurité s’installant : les assemblées générales deviennent peu fréquentées, on laisse faire les responsables, quitte à se retourner ensuite contre eux, on ne se préoccupe des lendemains que lorsque les premières menaces commencent à peser. Qu’en est-il à Tower Colliery? Si la mobilisation a été exceptionnelle, c’est que le spectre du chômage planait (les femmes de mineurs, préoccupées aussi de l’avenir de leurs enfants, ont poussé à la roue), et que les mineurs étaient de vieux combattants du syndicalisme et du socialisme, trempés dans les dures luttes des années 80 et repliés sur l’un de leurs derniers sites. En outre ils appartenaient à une profession particulière, où la solidarité est puissante dans des conditions de travail où la mort rôde à chaque instant et où l’autodiscipline est de rigueur, où la hiérarchie à la base repose sur la compétence, où l’affrontement physique avec la matière engendre une noblesse du métier, bref où l’on se serre les coudes dans des conditions hostiles. On voit bien ici que l’autogestion ne fait des miracles que lorsque les esprits y sont préparés et qu’ils ne se heurtent pas sans expérience aux conflits que la démocratie d’entreprise elle-même fait surgir. Même dans ces conditions extrêmement favorables, le bilan n’est pas totalement positif.

Lors du tournage du film, qui a duré un an, Tyrone O’Sullivan, l’initiateur du projet, ancien syndicaliste, aujourd’hui président de Tower, personnage éminemment sympathique et charismatique, et l’équipe de direction ont proposé de mettre à l’étude un grand projet touristique sur le site (un musée vivant de la mine), qui pourrait venir compléter l’activité de production, voire permettre une reconversion lorsque la mine serait épuisée (dans une quinzaine d’années). Il n’y eut que 86 présents, dont 51 ont voté pour et 35 contre. Mais ce sont ces derniers qui l’ont emporté grâce aux votes par procuration (180 votants au total). Fallait-il autoriser ces votes? La question est en discussion. Toujours est-il que la participation commence à faiblir. Outre le petit groupe de sceptiques et d’individualistes du premier jour (dont certains sont devenus d’autant plus réfractaires qu’ils ont pris leur retraite), nombreux ont craint de se lancer dans une nouvelle aventure, au risque de voir leurs bons salaires d’aujourd’hui menacés. Je reviendrai plus loin sur ce problème du risque.

En outre l’esprit coopératif ne se transmet pas si facilement. Quelques jeunes sont devenus des passionnés de la cause (le film suit l’un d’eux), mais les « enfants de Thatcher » n’ont plus les mêmes désirs, les mêmes espoirs, ni les mêmes ambitions. On sait à Tower Colliery que la relève ne se fera pas toute seule. Avis à ceux qui croient pouvoir construire le socialisme dans la foulée des mobilisations populaires...

Un des problèmes les plus sérieux que l’autogestion a à résoudre, outre celui de la volonté, est celui de la culture gestionnaire. On sait que rien n’y prépare aujourd’hui l’immense majorité des salariés, ni l’école, ni bien entendu l’entreprise. Et les Scop françaises savent depuis longtemps que c’est là l’une des clés de la réussite, mais leurs moyens sont bien faibles, et il s’agit là d’un investissement onéreux qui ne porte pas ses fruits avant longtemps. A Tower Colliery on est conscient de ce problème, et on essaie de le résoudre avec les moyens du bord, à commencer par la circulation permanente de l’information.

En dépit de ses difficultés (et nous allons en rencontrer d’autres en abordant les autres problèmes des coopératives), la démocratie d’entreprise est cependant ce qui fait la supériorité des entreprises coopératives non seulement sur le capitalisme, mais sur cette forme particulière de capitalisme d’Etat (mâtinée, dans le meilleur des cas, de quelques éléments de socialisme) que représentent les entreprises publiques dans les pays occidentaux et, naturellement, sur un système à la soviétique. Ce n’est certes pas la fin des conflits interindividuels, ni non plus, pour parler vite, la fin de la domination, de l’exploitation et de l’aliénation, mais le changement est radical (et se traduit très concrètement tant dans la vie de travail que dans le temps hors travail), pour deux raisons fondamentales que je voudrais souligner avant de poursuivre, et qui fondent le choix en faveur d’un socialisme autogestionnaire. La première est que la finalité n’est plus la maximisation des revenus du capital, mais bel et bien celle des revenus du travail. Les travailleurs de Tower Colliery ne cherchent ni à accroître leurs dividendes au détriment de leurs salaires, ni à faire des plus-values en cédant leurs actions (ce qui pose quand même un problème sur lequel je vais revenir). La deuxième est que les associés sont à même d’apprécier le résultat de leurs efforts parce qu’ils sont autonomes. Ils ne travaillent pas pour un Etat patron sur lequel ils n’ont aucune prise et qui ne représente que de manière extrêmement abstraite et lointaine un supposé intérêt général, ils ne travaillent pas dans le cadre d’un plan impératif dont les tenants et les aboutissants leur échappent. En un mot, ils peuvent « voir le bout de leurs actes », ce qui n’est pas le cas du salarié d’EDF ou de Thomson, et ce qui n’était pas celui du travailleur soviétique, dont on sait à quel point il s’est senti irresponsable et malmené, mis dans l’incapacité de donner du sens à son travail et même tout simplement de le faire correctement. Il y a bien sûr un envers (« l’égoïsme d’entreprise » et l’inégalité entre entreprises), mais c’est d’abord l’endroit qu’il faut garder en ligne de mire.

J’en viens au deuxième problème des coopératives, à savoir la structure de la propriété. Dans le mouvement coopératif français on a toujours pensé qu’elle pouvait mettre en danger l’esprit coopératif et nuire à la solidarité. C’est pourquoi il existait un certain nombre de règles juridiques pour parer à ces dangers : les « parts sociales » ne pouvaient se valoriser, car les réserves constituées étaient impartageables (en cas de dissolution de la coopérative, elles allaient à une autre coopérative ou à une oeuvre d’intérêt général) ; la rémunération des parts ne pouvait dépasser le rendement moyen des obligations sur le marché ; et, bien sûr, en cas de départ ou de mise à la retraite, les parts ne pouvaient être cessibles qu’à des associés. Un certain nombre de ces dispositions ont été aujourd’hui allégées, sans disparaître pour autant. Il s’agissait donc d’éviter que les associés aient un comportement capitaliste, et que les détenteurs du plus grand nombre de parts détournent le fonctionnement démocratique à leur profit, en cherchant à accroître les dividendes et à valoriser leur capital. Mais ces généreuses intentions ont entraîné des effets pervers, conduisant tous au sous investissement. Les travailleurs en poste depuis longtemps répugnaient à épargner à l’avantage des nouveaux venus, alors même qu’ils auraient pu trouver ailleurs de meilleures conditions de rémunération de cette épargne. Il était certes possible de demander aux travailleurs nouvellement recrutés d’épargner à leur tour, par exemple par des prélèvement sur leurs salaires ou par des emprunts à l’extérieur. Mais ces derniers étaient peu disposés à faire rapidement des sacrifices importants, surtout s’ils n’étaient pas sûrs de faire carrière dans l’entreprise. Les travailleurs approchant de la retraite étaient également réticents à mettre leur épargne dans l’entreprise, sachant qu’ils devraient céder leurs parts, et ceci à leur valeur nominale de départ. « Se payer d’abord », une telle façon de voir n’était évidemment pas propice à l’investissement, et les réserves impartageables, prévues par le législateur justement pour éviter une distribution excessive des bénéfices sous forme de compléments de salaire, ne résolvaient pas suffisamment le problème.

La « solution » qui a été adoptée par nombre de coopératives fut de distinguer les associés des simples salariés, que ces derniers aient souhaité le rester ou que les conditions mises à leur association  aient été draconiennes. On a vu ainsi des coopératives comprenant beaucoup plus de salariés que d’associés : on ne pouvait plus parler alors d’autogestion. Et nous retrouverons la même déviation avec la constitution de filiales de forme capitaliste.

Dans le cas de Tower Colliery, la situation est tout autre : les parts sont des actions ordinaires, qui peuvent se valoriser. C’est ainsi que les nouveaux associés, avec le même apport qui fut celui des fondateurs de la coopérative (80.000 F), ne peuvent aujourd’hui détenir qu’un nombre d’actions quatre fois moindre. D’une certaine manière, c’est juste : les anciens ont sacrifié des dividendes, ont renoncé à des augmentations de salaire, pour investir, et il est normal qu’ils en recueillent le fruit, alors que les entrants n’ont rien fait de tel. Mais cette inégalité pose à son tour des problèmes. Certes nous sommes bien ici dans une coopérative, et non dans un cas banal de rachat de l’entreprise par des salariés : quel que soit le nombre d’actions possédées, les associés ont le même droit de vote. « Un homme, une voix », le principe est respecté, et c’est lui qui fait toute la différence avec d’autres formes d’entreprises possédées par leurs salariés (je pense, par exemple, à certaines compagnies d’aviation américaines). Mais la tendance au sous investissement reste difficile à enrayer.

En effet on hésite à épargner s’il faut attendre le départ ou la retraite pour en tirer un avantage, en sorte qu’il est nécessaire de distribuer quelques dividendes. Les nouveaux recrutés, disposant de très peu d’actions, se retrouvent alors avec des revenus inférieurs à ceux de leurs anciens. On cherche actuellement, à Tower Colliery, une solution à cette difficulté avec la distribution de primes. Mais surtout l’inégalité dans la détention d’actions risque de pousser ceux qui en ont moins dans le sens non seulement de la baisse des dividendes, mais encore des réserves constituées pour l’autofinancement, de manière à conserver de bons salaires et à payer moins cher de nouvelles actions. On voit combien il est difficile de sortir de ce dilemme : ou bien on ne favorise pas la capitalisation par souci d’égalité, mais on la décourage, ou bien on la favorise, mais ceux qui ont moins de capital trainent les pieds.

Ceci me conduit à la question plus générale du financement, qui est, de l’avis de tous les spécialistes, le grand point faible, le talon d’Achille des coopératives. C’est lui qui explique pourquoi les coopératives n’ont pu souvent se moderniser et se développer, et ont été conduites à la faillite ou au rachat, pourquoi les plus grandes sont restées des naines par rapport aux grandes firmes capitalistes, surtout à l’époque de la mondialisation, pourquoi en définitive le secteur végète depuis le siècle dernier. Le problème général est le suivant : alors que dans les entreprises capitalistes les apporteurs de capitaux sont généralement distincts des travailleurs, les coopératives lient la propriété au travail : seuls les associés peuvent souscrire des actions de plein droit et participer aux augmentations de capital. Ce qui est tout à fait insuffisant lorsqu’il s’agit de faire des investissements lourds, de créer des filiales ou de racheter d’autres entreprises (je reviendrai plus loin sur les problèmes que pose la filialisation en termes de démocratie et sur la possibilité de  solutions alternatives).  Quelles sont donc les principales solutions à ce problème de financement?

- on peut d’abord demander aux associés de souscrire des actions lors d’augmentations de capital (soit individuellement, soit par une transformation d’une partie des bénéfices en parts sociales). Mais, outre les raisons déjà évoquées à leur réticences à le faire, il y en une qui joue un grand rôle : ils prennent de gros risques en mettant toutes leurs économies dans l’entreprise. On peut comprendre qu’ils ne souhaitent pas placer toute leur épargne dans le même panier.

- on peut émettre des actions sans droit de vote (titres participatifs, certificats d’investissement). C’est ce qui se fait parfois, et c’est une hypothèse retenue dans plusieurs modèles de socialisme autogestionnaire. Mais on trouvera peu de candidats, en dehors des associés, des anciens qui ont pris leur retraite, des cercles de famille ou des sympathisants, pour acheter des actions qui ne donnent aucun pouvoir sur la gestion, qu’on ne peut vendre facilement, et qui rapportent peu de dividendes (si elles devaient rapporter gros, non seulement elles représenteraient un prélèvement important sur le travail, mais encore la rentabilité financière redeviendrait une priorité).

- on peut créer des filiales de type capitaliste, faisant appel à des capitaux extérieurs. C’est la voie souvent empruntée par les coopératives qui veulent se développer (par les mutuelles aussi). Mais, même si la coopérative mère se réserve la majorité des actions, elle est conduite à adopter les critères de gestion capitalistes, pour répondre aux exigences des capitaux extérieurs. La coopération n’est plus qu’un îlot privilégié au sein d’un groupe qui ne l’est plus et la démocratie d’entreprise se réduit comme une peau de chagrin.

- on peut s’associer à des entreprises capitalistes. C’est le cas de figure qui se présente dans le projet d’association de Tower Colliery avec une compagnie minière privée, la Celtic, pour l’exploitation d’une mine à ciel ouvert dans la même région, à Margham. La Celtic, qui est intéressée par l’expertise des travailleurs de Tower Colliery, n’est pas disposée à les laisser contrôler la nouvelle société, fût-ce dans une  joint venture à 50/50%. Mais, même si elle acceptait, le fait de détenir la moitié des actions ne pourrait empêcher de satisfaire à ses exigences en ce qui concerne le niveau des bénéfices  (donc aussi le niveau des rémunérations et des avantages sociaux), au risque de la  voir faire défection.

On voit bien, dans ces deux dernières solutions, où conduit le pacte avec le diable.

- reste la dernière solution : émettre des obligations ou faire appel au crédit. C’est là que gît la plus grande difficulté. Les investisseurs et les banques capitalistes ne prêtent pas volontiers aux coopératives, parce que celles-ci souvent n’ont pas assez de fonds propres, parce qu’ils ne peuvent y prendre des participations en capital, parce qu’ils se méfient d’entreprises où ce n’est pas la rentabilité du capital qui prime et dont les directions peuvent être modifiées à chaque assemblée générale, et enfin parce que les règles de gestion ne sont pas celles auxquelles ils sont habituées. Les banques coopératives ne se comportent pas autrement, parce qu’elles n’ont pas grand chose de coopératif  (l’immense majorité des coopérateurs ne sont que leurs clients associés) et qu’elles ont les mêmes critères de gestion. Il reste une possibilité : que les coopératives de production se dotent de leurs propres sociétés d’investissement et de leurs propres banques, capables de répondre à leurs besoins et à leurs spécificités. C’est celle qui est mise en oeuvre, avec succès, par le groupement des coopératives de Mondragon, au pays basque espagnol. Mais cette voie de financement reste limitée, tant que les coopératives ne pèsent pas lourd dans l’économie. Et elle suppose une forte solidarité entre les coopératives. On voit que, dans les conditions actuelles, seule une intervention résolue des pouvoirs publics pourrait stimuler le secteur, en orientant vers lui une partie de l’épargne populaire, telle qu’elle est collectée par exemple en France à travers les Caisses d’épargne L’Ecureuil (qui sont passés sous régime coopératif). Encore faudrait-il que ce crédit coopératif soit soumis à d’autres règles de gestion que celles qu’il pratique actuellement.

A supposer que ce problème crucial de financement soit résolu, quelle forme d’organisation permettrait-elle aux coopératives de maintenir vivace la démocratie d’entreprise ?

Si les entreprises capitalistes ont atteint une taille aussi gigantesque - telle que leur chiffre d’affaires est supérieur à celui de bien des Etats et qu’elles apparaissent à bien des égards comme les maîtres du monde -, c’est parce que le capitalisme a su se doter d’institutions extrêmement ingénieuses permettant de mobiliser des masses immenses de capitaux, issus d’ailleurs de plus en plus de l’épargne salariale, de les recomposer à volonté à travers tout le jeu des prises de participations et des fusions, et de concentrer le pouvoir avec le moins de capital possible (ce que permet la structure en holding). Et, si l’on cherche constamment à accroître la taille, c’est aussi parce que l’effet de dimension permet de réaliser de considérables économies de capital constant et de salaires, qu’il s’agisse de la production, de la commercialisation, de la recherche-développement, ou du traitement et de la circulation de l’information, tout ceci reposant sur des économies d’échelle, l’existence de synergies et l’internalisation d’économies externes. La question est alors : comment des coopératives pourraient-elles encore être gérées démocratiquement, si elle pouvaient comprendre des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers, de travailleurs, au surplus répartis à travers le monde entier, et régis par législations sociales et des normes salariales très différentes?

Une hypothèse qui est évoquée est celle de réseaux de coopératives liés entre elles par des systèmes de contrats, tout comme, dans l’économie capitaliste, des donneurs d’ordres peuvent négocier avec des entreprises sous-traitantes (de plusieurs rangs) des contrats marchands très spécifiés. Cela permettrait aux coopératives de rester relativement petites et de sauvegarder toute leur indépendance de gestion. Cette hypothèse est certainement à creuser, mais je ne crois pas qu’elle puisse aller très loin. Pour obtenir les effets de taille, il faut, me semble-t-il, une planification d’ensemble, une politique globale sur un terme assez long et qui puisse être contrôlée plus sûrement qu’à travers un système de contrats, où les contractants voient d’abord leur propre intérêt.  En outre les relations contractuelles sont généralement déséquilibrées : plus les donneurs d’ordres sont puissants, plus ils peuvent imposer à leurs sous-traitants les conditions qui assurent la meilleure rentabilité de leurs propres capitaux. Il est fort à craindre que les coopératives qui seront au coeur des processus productifs se comporteront de la même manière, voyant d’abord les intérêts de leurs travailleurs, et que les autres, toutes autogérées qu’elles soient, se retrouvent dans la même subordination, et ceci en dépit de quelques beaux exemples de coopération égalitaire ou d’intercoopération (mais généralement dans le même métier et dans le même souci de faire face à la concurrence).

Le capitalisme a trouvé, ici aussi, une solution ingénieuse, pour éviter le gigantisme bureaucratique et pour laisser à des entreprises contrôlées par un sommet une assez grande autonomie : c’est la filialisation. Est-elle applicable aux coopératives? Elle l’est déjà, même sans faire appel à des capitaux extérieurs, mais elle remet en cause, évidemment, la démocratie d’entreprise. Même Tower Colliery  possède aujourd’hui de petites filiales (dans la commercialisation de détail du charbon), et, si les conditions de rémunération sont proches de celles de la maison mère, c’est celle-ci qui contrôle les décisions. Mais on pourrait imaginer une structure différente : la « société mère » ne serait plus qu’une sorte de holding financière, à laquelle toutes les « filiales » apporteraient des capitaux au prorata de leur importance (tous les travailleurs seraient donc apporteurs de capitaux et co-propriétaires), et c’est au niveau de cette société que se prendraient les grandes décisions d’investissement et que se définirait la politique des dividendes. Le principe démocratique « un homme, une voix » serait respecté, mais, comme il paraît peu réaliste que des dizaines de milliers de travailleurs se réunissent en assemblées générales pour prendre rapidement et efficacement des décisions stratégiques, c’est une forme de démocratie délégative qui interviendrait au niveau de la société mère. On se trouverait ici devant une grande organisation, avec ses avantages et ses inconvénients. Les « filiales » cependant ne seraient pas assimilables à des départements ou des divisions dans la mesure où elles resteraient maîtresses d’un grand nombre de décisions (toute la gestion courante, y compris la politique des salaires) et où elles pourraient entretenir entre elles des relations marchandes. Cette structure ne serait nullement exclusive de relations de partenariat entre groupes coopératifs, comme il en existe déjà entre les grands groupes capitalistes.

On voit que les problèmes qui se posent aujourd’hui aux coopératives sont aussi les problèmes que rencontre toute tentative pour penser un socialisme autogestionnaire : problème de la démocratie dans des organisations à grande échelle, problème du financement, problèmes liés à « l’égoïsme » des associés, dans leurs rapports réciproques, voire dans leurs rapports aux non-associés, à quoi il faut ajouter, bien sûr, les problèmes liés à « l’égoïsme » d’entreprise dans une économie décentralisée, échappant à toute planification d’ensemble. Ce sont ces problèmes qu’il faut prendre à bras le corps. Je ne peux aborder ici tous les « modèles » de socialisme autogestionnaire, qui ont essayé d’y apporter une réponse. Dans un prochain article, j’en évoquerai quelques uns et j’en proposerai un à mon tour, qui serait susceptible de lever d’emblée un certain nombre des difficultés internes qui ont été précédemment évoquées (il reposera sur des entreprises fonctionnant uniquement à crédit, sur un financement par des banques elles-mêmes socialisées et autogérées, elles-mêmes tributaires d’un Fonds social de financement - alimenté par les intérêts versés par les entreprises et par l’épargne des ménages, sans passer par les marchés financiers -, sur l’existence de « groupes » démocratiques, sur des salaires « encadrés », sur une coopération par l’intermédiaire notamment de réseaux d’information) et de relier les entreprises « socialisées » par une planification incitative au service d’une politique économique, d’une politique sociale et d’une politique « industrielle ». Et je me demanderai dans quelle mesure il serait possible, s’il existait une volonté politique, de constituer au sein des économies capitalistes actuelles un Tiers secteur « socialisé » capable, à côté sans doute d’un secteur public rénové, d’ouvrir une voie inédite, à laquelle se joindraient les coopératives qui seraient volontaires pour y participer. Que les travailleurs de Tower Colliery soient ici remerciés pour nous avoir réveillés de notre sommeil dogmatique, avoir secoué les torpeurs de nos désespérances et nous avoir incités à aller de l’avant.

P.S. (2010)  Aujourd’hui Tower Colliery a disparu, non parce que l’expérience a tourné à l’échec, bien au contraire, mais parce que le filon de charbon, comme prévu, s’est épuisé.

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