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Le blog de Tony Andreani
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Le blog de Tony Andreani
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29 novembre 2018

INTELLIGENCE ET STUPIDITE ARTIFICIELLES

 

 

L’ainsi nommée « intelligence artificielle » fascine et donne lieu aux spéculations les plus extravagantes. Entre autres celles-ci :

En copiant les facultés de l’esprit humain et en les portant à une puissance supérieure, elle ouvrirait une nouvelle ère pour l’humanité, celle où les machines feraient de plus en plus le travail à la place des hommes, et bien mieux qu’eux, ce qui, par voie de conséquence, réduirait drastiquement le nombre des emplois et élargirait le champ du loisir. Elles accroîtraient leurs capacités (c’est « l’intelligence augmentée ») au point de leur ouvrir, avec des progrès technologiques inouïs, de nouveaux espaces, par exemple la possibilité de coloniser d’autres planètes. Mieux encore : l’intelligence artificielle pourrait transformer l’homme lui-même en un être surhumain, potentiellement immortel (c’est le « transhumanisme »). Version beaucoup plus inquiétante, popularisée par la science fiction : elle pourrait prendre le pas sur l’homme en permettant la création d’un univers de robots doués de pouvoirs surhumains. Perspective plus proche : elle remplacerait avantageusement les relations humaines, si hasardeuses et si imparfaites, grâce à des robots humanoïdes sensibles, amicaux, attentionnés, voire excellents partenaires sexuels. Et j’en passe.

L’intérêt dans toute cette affaire est bien au contraire de nous montrer ce en quoi les machines « intelligentes » ne peuvent pas et ne seront jamais des quasi-humains, donc de nous renvoyer à des questions d’anthropologie, de morale, et finalement de politique. On va ici simplement poser quelques jalons de cette problématique.

Commençons par le commencement. Les machines intelligentes sont-elles si « intelligentes » que cela ?

 

En quoi les machines intelligentes sont stupides

 

« Intellegerer », c’est, étymologiquement, relier pour discerner, et, à cet égard les machines sont capables de rassembler et de traiter un nombre de données infiniment supérieur à ce qu’un intellect humain est capable de faire, mais elles le font dans un champ donné, toujours très circonscrit. On sait qu’elles peuvent battre le meilleur joueur aux échecs ou au jeu de go –il est vrai au prix d’un matériel impressionnant (des superordinateurs énormes et très voraces en énergie). Elles en appliquent les règles et tirent des inférences de millions de parties jouées par des humains. Le progrès a constitué en ce que les machines intelligentes sont devenues capables d’apprentissage, tout comme l’homme, et même déjà l’animal, quand ils  procèdent par essais et erreurs. Ce deep learning s’est développé en imitant les réseaux de neurones du cerveau. Fort bien. Et cela donne effectivement une puissance de calcul et d’analyse supérieure à la nôtre. Par exemple, en compilant des millions de dossiers médicaux, des milliards de radiographies, des millions de dossiers d’assurance, et en traitant ces données, un superordinateur peut établir, pour telle personne, un diagnostic de cancer plus sûr que celui d’un médecin et suggérer le traitement le plus approprié à son cas. On ne saurait que s’en féliciter.

Mais ce n’est pas tout un cerveau artificiel qui travaille, c’est seulement l’équivalent d’une infime partie du cortex. Il est à noter d’ailleurs qu’un cerveau humain est aussi capable d’une grande puissance, s’il parvient à se déconnecter de toutes les autres stimulations qu’il reçoit, et plus encore si une physiologie particulière l’y dispose (on sait que des autistes peuvent, par exemple, effectuer des opérations arithmétiques complexes à toute vitesse et sans se tromper). Mais, dès que le champ s’élargit, la machine devient « stupide ». Ce qui a fait dire à des spécialistes qu’elle serait incapable de réaliser ce que fait un rat, et peut-être même une fourmi. Elle est également incapable de faire tout ce qu’un petit enfant fait spontanément lorsqu’il apprend à se mouvoir, à saisir des objets, à reconnaître des formes. On est donc très long des capacités d’un cerveau animal, même rudimentaire, et a fortiori de celles d’un cerveau humain, avec ses  presque 100 milliards de  neurones et ses 10.000 milliards de synapses par cm3[1].

Admettons que les machines se perfectionneront. Après tout la voiture autonome peut avoir appris les mouvements de la conduite et reconnaître son environnement, au point, dit-on, qu’elle serait moins accidentogène qu’un conducteur humain, ignorant la fatigue et ne se laissant distraire par rien. Elle fera disparaître, prévoit-on, les métiers de chauffeur de taxi et de chauffeurs livreurs. Elle nous transportera d’un lieu  à un autre sans intervention humaine. Mais, on le voit bien, il s’agit toujours d’une activité limitée et ciblée. Si accident il y a, ou tout autre évènement imprévisible, la machine ne saura quoi faire. Et, surtout, les machines intelligentes ne savent que  copier nos activités dans la mesure même où elles sont machiniques.

 

Les machines intelligentes ne reproduisent qu’une facette du travail humain

 

C’est une vieille histoire. Le premier outil a été un prolongement de la main, ou plus généralement du geste humain. A partir de là on peut raconter l’évolution de la force productive du travail (car les dites « forces productives » ne sont rien d’autre que des facteurs qui accroissent, parfois très indirectement, la productivité du travail). Le machinisme simple, celui qui suit l’activité manuelle complexe de la manufacture, remplace des gestes par des dispositifs que le travailleur se contente de surveiller : c’est le contrôle au premier degré. Puis vient l’automation : le travailleur contrôle non la machine, mais un dispositif qui contrôle la machine (elle devient par exemple une machine à « commande numérique »). Alors oui, on peut parler avec la machine intelligente, d’un nouveau stade, d’une nouvelle époque dans le machinisme, d’une nouvelle révolution technologique, quand c’est la machine qui se contrôle elle-même. C’est ce que fait un robot. Son programme lui dicte les mouvements qu’il a à faire, et ce en fonction d’informations qu’il reçoit de son champ d’opération. On peut voir aujourd’hui, par exemple, un robot imiter parfaitement les gestes d’un opérateur manuel qui travaille à côté de lui, et qu’il pourra donc rapidement remplacer, quand son coût d’amortissement et de fonctionnement sera moins élevé que le salaire versé à ce dernier, compte tenu aussi d’autres avantages (il peut fonctionner jour et nuit, ne se fatigue pas, n’est distrait par rien, ne fait pas grève etc.). Il n’y a pas de doute : tout travail plus ou moins standardisé et répétitif sera un jour effectué par une machine intelligente (c’est déjà vrai pour certains travaux de secrétariat, de réponse téléphonique à des questions standardisées etc.). Il n’y aurait qu’à s’en féliciter, dès lors qu’un opérateur humain serait là pour intervenir quand la machine ne sait plus quoi faire ou répète stupidement ce qu’elle sait faire - ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas, comme nous en faisons l’expérience tous les jours.

On discute beaucoup la question de savoir si la généralisation des machines intelligentes ne va pas mettre au chômage des centaines de millions de travailleurs. Même s’il se créera de nouveaux emplois pour produire ces machines, les entretenir et les régler, il est probable qu’il en ira ainsi, et ce serait une formidable occasion de réduire le temps de travail pour tous si ce n’était contraire à la logique du système capitaliste. Mais la question que nous voulons souligner n’est pas là.

L’autre grande facette du travail humain, à côté de l’usage de l’outil (au sens le plus large du terme) est la coopération. Marx l’a particulièrement analysée à peu près en ces termes. Il y a une forme de coopération « objective » qui correspond à une division des tâches, que le machinisme peut parfaitement suppléer (cela devient une « chaîne » d’opérations ou de machines, qui fonctionnent selon un dispositif préétabli - aujourd’hui un programme informatique), mais aussi une coopération « subjective », qui se traduit, par des phénomènes comme l’émulation, l’information mutuelle, l’apprentissage mutuel, et d’autres choses encore comme l’ambiance de travail (pause  café comprise). Le management le sait bien, qui essaie de les exploiter, tout en les réduisant au maximum, de peur des effets d’insubordination qu’ils peuvent produire. Or de ces formes de coopération intersubjective les machines intelligentes sont incapables, car ces formes sont constituées et constitutives de liens interhumains. On verra tout-à-l’heure comment on tente de copier de tels liens, et avec quel succès…

 

Pourquoi les machines intelligentes sont incapables d’inventer

 

On l’a dit cent fois, ces machines ne savent résoudre que les problèmes pour la solution desquels elles sont programmées. Elles ne « pensent pas ». Mais pourquoi donc ? Une raison très simple et très souvent oubliée en est qu’elles ne peuvent se détacher de leur mémoire pour aller voir ailleurs, dans des zones inconnues ou inexplorées. Une grande faculté humaine, ce que Nietzsche avait bien vu, est la faculté d’oubli. Les machines artificielles n’oublient jamais et n’oublient rien. Quand nous oublions, cela ne veut pas dire que nous ne souvenons de rien, mais que nous n’avons conservé que des traces, qu’on pourra éventuellement retrouver et à partir desquelles on pourra reconstituer tout ou partie de ce que nous avons oublié, ceci dit en restant pour le moment au niveau de ce qu’on pourra appeler le préconscient. Or il faut bien oublier pour désencombrer des régions de notre cortex et ainsi aller vers d’autres régions, de nouvelles connexions. C’est ce que les philosophes appelaient l’imagination, et c’est elle qui nous permet d’inventer, souvent à l’improviste, et parfois, comme certains exemples célèbres l’ont montré, dans un état flottant, voire pendant un rêve, quand il ne dissipe par complètement au réveil.

 

Mais pourquoi sommes-nous « bêtes » ?

 

Nous n’avons pas, certes, la puissance calculatrice et déductive des machines artificielles. Celle-ci repose sur les quantités phénoménales de données qu’elles peuvent enregistrer et traiter. Prenons l’exemple de la reconnaissance faciale. Nous avons beau être physionomistes, nous ne ferons jamais aussi bien que les machines, parce que celles-ci ont appris à traiter des milliards d’images recueillies par des  caméras, dont celles produites par les internautes et voyageant sur un réseau (comme  Facebook), et elles le font de façon bien plus sûre que nous. A preuve : on peut aujourd’hui, dans certains pays, payer ses achats en scannant des produits et en utilisant son téléphone mobile pour les faire débiter sur son compte, sans risque d’erreur. De même les machines savent reconnaître un chien d’un chat sans risque de se tromper (on dit alors, un peu abusivement, qu’elles ont le « concept » d’un chat). Mais tout cela est dans la continuité de tout ce que les machines plus simples peuvent nous apporter, et l’histoire des sciences est jalonnée de dispositifs techniques qui ont rendu notre perception du monde plus fine (par exemple lorsque l’on est passé de la vision simple au microscope, puis au microscope électronique), plus rapide et plus sûre. La question que nous voulons soulever est pourquoi, en dépit de tout cela, nous agissons souvent comme des bêtes, c’est-à-dire en deçà de nos capacités.

On est en effet surpris que des esprits formidablement instruits, capables précisément souvent de résoudre des équations très compliquées à l’aide de machines, soient aussi aveugles à des réalités qui tombent sous le sens. On considère en général que c’est l’effet de préjugés relevant notamment de leur position dans la société, et en particulier de leurs intérêts de classe. Sans doute, mais cet effet d’aveuglement reste quelque peu mystérieux.

Alors vient à l’esprit l’idée que c’est là l’effet de notre vieille animalité. Nous avons été dressés par l’évolution à répondre à des situations d’urgence par des réflexes de sauvegarde ou de survie, ce que fait tout animal, mais que nous faisons plus encore parce que nous avons une conscience vive de notre fragilité et de notre mortalité. La machine intelligente, elle, n’a pas conscience qu’elle peut dysfonctionner ou même mourir (tomber définitivement en panne), et, de toute façon, elle s’en fout, car elle n’est pas un être sensible. Elle peut réagir à des signaux d’alerte, mais ne saurait se protéger ni s’auto-réparer.

Cet ancrage dans notre animalité est un point est tellement important que l’on pourrait y trouver l’origine de toutes sortes de biais cognitifs, notamment dans la science économique standard (biais lumineusement analysés par Jacques Généreux dans La déconnomie). Un destin qui n’est pas irrémédiable, mais aux conditions d’une prise de conscience, d’actes de volonté, et de toute une politique éducative.

Il est frappant que, à l’inverse, les hérauts de l’intelligence artificielle ne s’en préoccupent pas, et soient au contraire portés au déni de notre fragilité et de notre mortalité, eux qui voudraient que nous puissions fonctionner comme des machines parfaites, c’est-à-dire potentiellement immortelles. Vieux rêve de l’humanité, et fantasme renouvelé par la croyance dans des vertus miraculeuses de la science.

Mais ce n’est pas tout. Nos savants fous se sont mis à imaginer que nous pouvons fonctionner effectivement comme et aussi bien qu’une machine.

 

L’homo oeconomicus, machine intelligente

 

Il est étonnant de constater la similitude. Une machine intelligente doit traiter un grand nombre de données pour en extraire la solution optimale (ainsi, dans l’un de nos exemples précédents, la reconnaissance d’un visage). Un consommateur rationnel doit de même choisir la liste de produits qui satisferont ses besoins – une donnée pour eux de nature purement individuelle – compte tenu de son budget, et il choisira la solution optimale, celle qui, sous contrainte, maximisera sa satisfaction – un terme vague, emprunté au registre de l’apaisement de la soif ou de la faim. Il fera encore mieux, car il procédera à des « anticipations rationnelles » : il aura en effet calculé ce que sera le marché de demain et ce qu’il aura en moins dans sa bourse en fonction des impôts qu’il aura versés. Même chose pour l’entrepreneur « rationnel » qui prendra des décisions d’investissement en fonction de ses ressources financières, de l’état du marché et de ses évolutions à prévoir.

Tout cela, a-t-on fini par remarquer, ne tient aucun compte de la « complexité humaine ». Comme l’économie « comportementale » aura montré que divers facteurs autres que la préférence individuelle et la taille du porte-monnaie interviennent (des facteurs sociaux, culturels etc.), et qu’elle l’aura vérifié en laboratoire, sinon on ne la croirait pas, on se déclare prêt aujourd’hui à injecter des doses d’autres sciences humaines (la psychologie, la sociologie, la science politique) dans le modèle de base, autrement dit à complexifier un peu les équations pour se rapprocher des comportements effectifs. Mais voilà, on reste dans la perspective machiniste de l’optimisation sous contrainte, en ajoutant des facteurs, sur lesquels on pourrait agir[2].

Or, comme on l’a dit, les machines intelligentes ne fonctionnent que si leur domaine est à la fois strictement limité et doté de complétude. Rien de tel chez l’être humain d’abord parce qu’il n’a pas la puissance de calcul d’une machine (il ne peut comparer en un bref instant des quantités de produits et de prix), ensuite et surtout parce qu’il est mû par ce que Adam Smith appelait des « passions » parfaitement déraisonnables. Par exemple la passion de ce collectionneur qui n’a nullement l’intention d’être un vendeur ou un spéculateur, est totalement incompréhensible, puisque son « besoin » semble illimité. A y réfléchir, on s’aperçoit que la plupart des choix humains sont « irrationnels », n’en déplaise à ceux qui voient le choix d’un conjoint ou l’acte délinquant, voire criminel, comme le résultat d’un calcul coût/avantage. Et le plus fort est que les publicitaires le savent bien : ils ne vont pas seulement vous vanter les qualités d’un produit par rapport aux produits concurrents, ils vont lui associer les fantasmes les plus invraisemblables ou les plus délirants. Le choix rationnel existe certes,  mais il est de faible portée et très subordonné. C’est pourquoi une politique qui ne prendrait pas en considération les passions humaines serait vouée à l’échec ou ne réussirait que par une dictature sur les besoins, dictature dont le ciblage des centres d’intérêt du consommateur par les géants de l’internet à des fins publicitaires est déjà une forme.

Mais que faut-il entendre par « passions » ? Soyons simples. Au moins deux choses : des affects et des pulsions, ce dont toute machine est dénuée.

 

Les machines intelligentes ne peuvent que simuler des affects

 

Les concepteurs de machines ont voulu faire comme si elles avaient des émotions. De très nombreux laboratoires dans le monde s’attachent à créer des robots humanoïdes, avec lesquels on puisse communiquer comme avec des êtres humains. Le marché potentiel est immense, face à toutes les privations ou frustrations de liens interhumains. On crée donc des robots pour tenir compagnie à des personnes âgées et esseulées, pas forcément humanoïdes d’ailleurs (ils peuvent simuler un chien de compagnie), on crée des robots pour que les enfants puissent jouer avec comme de petits amis, on crée pour des adolescents attardés ou timides une « bonne copine » virtuelle ou matérielle (plus rarement un bon copain) afin de remplacer une copine réelle, on fabrique des robots sexuels pour des jeunes hommes (plus rarement des jeunes femmes) en panne de rapports réels (les Japonais sont très souvent vierges jusqu’à la trentaine). Est-il besoin de le dire, ces robots n’éprouvent aucune émotion, car ils n’ont que l’équivalent d’un bout de cortex, mais pas d’hypothalamus, pas de zones de plaisir. Ils ne présentent donc que des signes d’émotion (sourires, mouvements des yeux, quelques expressions langagières, et naturellement pas de signaux de stress ou de peur). Admettons que la reproduction des émotions humaines dans des robots « bio-inspirés » puisse aider les neurosciences à progresser, cela risque quand même de favoriser la robotisation des relations et des services les plus indispensables à l’équilibre psychique et de pousser les individus vers une forme d’autisme social (les enfants, eux, savent très bien faire la différence entre leurs jouets les plus imitatifs et les relations réelles)[3].

La dérive machinique est encore plus grave quand on aborde le domaine des pulsions.

 

Les machines intelligentes n’ont ni inconscient ni désir

 

Le behaviorisme autrefois essayait de reconstruire toute l’activité humaine en termes de stimuli et de réponses, à partir de l’observation de comportements animaux tels que ceux du rat de laboratoire. C’était réducteur et de peu d’intérêt dès qu’on allait vers l’étude des primates, mais, s’agissant de l’homme, cela devenait franchement stupide, car le psychisme humain a une particularité dont on ne va pas ici expliquer la genèse (contentons-nous de dire qu’elle s’origine en particulier dans la prématuration de l’enfant humain), celle de posséder un inconscient profond,  lieu des pulsions du «ça », en langage freudien, et des fantasmes liés à leur refoulement (par exemple le fantasme de toute puissance, dont l’élucidation sert à expliquer bien des choses)[4]. Et de là il résulte que le moteur des comportements humains n’est que secondairement le besoin, qui peut être satisfait, mais fondamentalement le désir, qui ne connaît pas de finitude. Alors apparaît toute l’absurdité de la conception de l’homme rationnel  des économistes, sorte d’avatar du behaviorisme et pilier idéal du calcul capitaliste. Il y aurait plein de leçons politiques à en tirer, mais nous voudrions mettre en évidence un dernier point.

 

Les machines intelligentes ne délibèrent pas et n’ont aucun sens moral

 

C’est pourtant une évidence, le moindre de nos gestes, en dehors des pures routines et des cas d’urgence vitale, appelle une délibération intime : vais-je faire ceci ou cela, maintenant ou plus tard, ou pas du tout ? Et qui dit délibération dit usage de la contradiction[5]. Or, pour qu’il y ait contradiction, il faut un contradicteur, ce contradicteur étant moi-même. Cela signifie, pour faire simple, que nous sommes doubles, et que le double du « sujet » s’est constitué à travers un jeu d’identifications à autrui[6], toute la foule de personnages qui inconsciemment nous ont fait ce que nous sommes. La machine intelligente, elle, n’a pas de double, n’a pas de distance à soi, et c’est pourquoi, tout en étant capable de raisonnement déductif, elle ne réfléchit pas et finalement ne pense pas, ne peut pas et ne pourra jamais penser. C’est pourquoi aussi elle ne peut avoir aucun surmoi, et a fortiori aucun sens moral, même rudimentaire. Ce qui nous fait penser à « l’homme aux écus ».

Faisons un dernier pas. Si nous sommes des êtres fondamentalement contradictoires, il faut alors non pas nier cette réalité native, mais l’assumer et la faire jouer positivement : mettre la raison au service de nos passions, et nos passions au service de notre raison, être un « individu social », comme disait Marx, sans cesser d’être un individu, bien au contraire. Maxime qui vaut au niveau politique : il s’agit de combiner le privé et le collectif pour qu’ils se renforcent l’un l’autre. Maxime qui vaut au niveau environnemental : il faut non pas dominer ou maîtriser la nature, mais construire une relation harmonique avec elle, faute de quoi l’humanité est condamnée à sa disparition.

 

 [1] Les spéculations sur la possibilité de copier fidèlement le cerveau humain, avec ses connexions neuronales,  sont étranges, quand on sait l’incroyable complexité du vivant le plus élémentaire. Une cellule, par exemple, est bien plus qu’un code génétique, elle entretient une multitude de rapports avec son environnement. C’est pourquoi, sans doute, les recherches sur le cancer, qui se sont polarisées sur une anomalie du code génétique, ne donnent que des résultats bien limités (une régression temporaire des marqueurs), faute d’avoir pris en compte les relations de la cellule cancéreuse aves ses nutriments.

[2] Tout vient de l’idée que, si les acteurs rationnels se comportent parfois d’une manière irrationnelle, c’est du fait de « biais de rationalité », venant par exemple de normes sociales générant du conformisme ou des comportements moutonniers (on pourrait même, paraît-il,  identifier, grâce à l’imagerie médicale, les zones cérébrales associées à ces biais), biais qu’il serait dès lors possible de corriger par une bonne information. Il est remarquable que tout l’apport de la sociologie, concernant le poids des structures sociales ou la spécificité des mouvements collectifs, soit réduit à des phénomènes de psychologie cognitive : il s’agit de sauver  à tout prix l’homo oeconomicus, et de conduire l’individu à se comporter selon ses canons. : ne pas se laisser influencer par les autres, bien faire, par exemple, son « marché politique » en fonction de ses seuls intérêts.

[3] La volonté d’imiter les comportements humains s’observe aussi dans le domaine de l’art. Tout récemment un tableau a été réalisé par une machine artificielle – et il s’est vendu aux enchères fort cher. Un tel tableau n’a pourtant rien de ce qui fait une œuvre d’art. Il peut reproduire des procédés de composition formelle, mais ignore ce qui fait émotion, empathie, pour tel ou tel amateur dans un tableau : la subjectivité radicale qui s’y exprime. Autre exemple : la prise de son d’un concert est aujourd’hui puissamment aidée par ordinateur pour varier les intensités, équilibrer les masses etc. Mais il lui fera toujours défaut le « sens artistique » que tel chef d’orchestre, dirigeant par exemple le Boléro de Ravel, lui imprime, et qui fait qu’aucun concert ne ressemblera à un autre.

[4] Les prophètes du cyberborg montrent à quel point ils ne comprennent rien au psychisme humain, quand ils considèrent l’homme comme un être débile, parce qu’il est inachevé à la naissance, impotent, là où l’animal sait d’instinct se mettre debout et se mouvoir. Ils oublient d’abord que ce dernier a tout à apprendre de ses géniteurs et de ses congénères, comme les éthologues l’ont bien montré, mais surtout ils ne voient pas que la prématuration de l’enfant humain, la discordance sensori-motrice qui le caractérise, sont un formidable atout : ils permettent la constitution d’un inconscient profond, qui est un immense réservoir d’affects et de sensations, et qui est heureusement « oublié », et une symbiose avec l’autre, qui fait de lui une véritable éponge à relations. Par la suite la construction de la personnalité se fait à travers de multiples identifications, qui lui permettent d’intérioriser (pour le meilleur, mais aussi parfois pour le pire) tout un univers d’autres humains.

[5] Un animal est capable de décisions difficiles, dans un environnement complexe, mais il ne discute par avec lui-même. A fortiori un ordinateur ignore-t-il la réflexivité, car il n’est pas à fois lui-même et l’autre.

[6] Cela passe par le « stade du miroir », que seuls les primates sont, semble-t-il, capables de franchir.

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29 novembre 2018

REPENSER LE PROGRES

(article publié dans la revue Commune, n° 64, septembre 2012)

 

« Révolution citoyenne », politique du « bonheur », des mots qu’on n’entendait plus et qui, par la voix de Jean-Luc Mélenchon, renouent avec la Révolution française, en écho lointain de celles de Robespierre et de Saint-Just. Des mots qui parlent à la mémoire historique du peuple français, et qui commencent à s’entendre au-delà de nos frontières. Mais pourquoi s’étaient-ils éclipsés ? Il faut revenir tout d’abord sur la dévaluation qui les a frappés, puis se demander ce que nous pouvons  et devons en faire, dans le contexte de la grande crise non seulement économique, sociale et écologique, mais encore morale et anthropologique, qui secoue l’Occident.

 

Le message brouillé des Lumières

 

Ce message était celui du progrès, et du progrès par la révolution. Le vieux monde, l’Ancien Régime, signifiaient la misère du plus grand nombre, la tyrannie politique, le règne de la superstition. Il ne fallait pas moins qu’une grande révolution pour mettre l’humanité sur le chemin du bien-être, de la liberté et de la raison, en instaurant les droits de l’homme et du citoyen, et en s’appuyant sur la science qui prenait son essor. Bien sûr il y aurait des obstacles de parcours, car l’ancien résisterait de toutes ses forces, et chaque fois il faudrait les surmonter par des révolutions, mais la marche était assurée. Georges Labica évoque, dans l’un de ses derniers écrits, la grande fresque du Polyforum Siqueiros de Mexico, qui s’intitule précisément « La grande marche de l’humanité » et qui ouvre la perspective d’un avenir radieux[1]. Or le vingtième siècle a gâché le tableau et le siècle commençant a encore assombri la perspective.

D’abord la promesse des grandes révolutions socialistes, la révolution soviétique et la révolution chinoise, n’a pas été tenue. La première a tourné au cauchemar, puis viré à l’atonie, et la seconde a plongé dans le chaos, avant de bifurquer. Et tout cela, le dénigrement systématique aidant, a plombé l’espérance.

Ensuite des contre-révolutions ont été durablement victorieuses. Ce ne fut pas le cas, heureusement, des « révolutions national-socialistes » (le fascisme, le nazisme), mais à quel prix ! Plus récemment la révolution islamiste en Iran, et surtout la révolution « néo-conservatrice » en Occident ont défait l’héritage des Lumières. La première a remis en selle la religion, la seconde aussi, du moins aux Etats-Unis, mais en la combinant avec une deuxième religion, à prétention scientifique, celle des marchés providentiels. Du coup tous les mots ont changé de sens. On continuait à parler de progrès, mais c’était un progrès dans l’avènement du règne de Dieu et dans le libre-échange. On s’est mis à appeler « réformes » toute une série de contre-réformes et à qualifier de « modernité » des formes de retour à l’ordre ancien (le capitalisme du X1X° siècle). Ce que Jacques Généreux a appelé « La grande Régression »[2]. Décidément la marche en avant de l’humanité semblait devenir un songe creux.

Que restait-il des Lumières ? L’invocation d’une démocratie réduite à sa plus simple expression. La République d’Iran n’est pas le khalifat, mais le pouvoir religieux contrôle les instances politiques. En Occident la souveraineté du peuple est confisquée par les élites et leurs experts : elle est devenue bonne « gouvernance ». En Russie et dans les anciens pays socialistes d’Europe de l’Est on a pu vite mesurer l’illusion de la liberté démocratique, au point qu’une partie de la population en est venue à éprouver la nostalgie de l’ancien système. Les Etats-Unis d’Amérique ont voulu exporter par la force leur démocratie de marché, mais n’ont réussi à créer que le désordre. Les « révolutions arabes » ont renversé des tyrannies, mais l’esprit des Lumières y est en butte au retour du religieux. Bref Révolution et Progrès humain ont cessé d’être synonymes.

Les défenseurs du progrès, les « progressistes », ont eux-mêmes cessé d’y croire. Ils y ont vu un mythe eschatologique, un Grand Récit trompeur. L’histoire ne serait qu’une série d’accidents, sans orientation définie. On a vu refleurir un pessimisme anthropologique, qui paraissait pourtant l’apanage des conservateurs : l’homme serait par nature égoïste, dominateur, violent, et l’histoire ne serait que le remplacement d’une élite par une autre. L’idée d’une maîtrise du devenir serait obsolète. Le progrès matériel, comme accumulation de biens, serait destructeur de la planète. La science serait enrôlée au service des puissants et serait porteuse de risques majeurs, à commencer par le risque nucléaire. La Révolution, en voulant précipiter des changements, serait vouée à l’échec ou finirait par dévorer ses enfants. Tout ce désenchantement aurait sans doute perduré – il touche particulièrement les Français, qui seraient devenus le peuple le plus pessimiste de la terre – si la situation en Occident n’était pas devenue aussi critique. C’est pourquoi, timidement, les thématiques de la révolution et du progrès humain font retour. Mais, pour les penser à nouveaux frais, il faut éviter de retomber dans l’utopie. Un bref survol des utopies modernes nous servira de point de départ.

 

L’utopique et le réalisable

 

La chose est entendue, toute conception nécessitariste de l’histoire, comme si elle devait suivre un cours obligé, doit être abandonnée, d’une part parce qu’elle fait fi de l’action des hommes, d’autre part parce qu’il y a de l’imprévisible, enfin parce que l’histoire est devenue mondiale, ce qui lui confère une insaisissable complexité. Mais cela ne signifie pas qu’elle soit devenue purement aléatoire. En réalité, à un moment donné, le nombre de possibles est limité. La contingence vient de ce qu’il existe à la fois des possibles réels et des possibles imaginaires, ces derniers étant des utopies, qui peuvent devenir partiellement auto-réalisatrices. Il nous faut revoir l’histoire contemporaine à la lumière de ces utopies.

Je pense que le propre des utopies est d’effacer les contradictions qui sont au cœur de la nature humaine. Evidemment l’invocation d’une nature humaine intangible paraît être l’argument conservateur par excellence. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. La nature humaine que j’ai ici en vue n’est qu’un ensemble d’invariants anthropologiques, si généraux qu’ils se prêtent à des réalisations historiques extrêmement diverses, voire à des transmutations qui les rendent méconnaissables. Je me contenterai ici d’évoquer quelques unes de ces contradictions. Tout individu est partagé entre un désir d’affirmation individuelle et un désir de communauté (une idée qui peut trouver appui chez Marx et Freud). Tout individu connaît une tension entre son appartenance à un groupe de proximité (par exemple un collectif de travail) et son appartenance à des ensembles économiques plus larges (par exemple une entreprise, une branche etc.). Tout individu voit s’opposer en lui le sujet économique, soucieux de son intérêt privé, et le sujet politique, porteur d’un intérêt plus général (sauf quand il se sent en rupture de ban). Sans aller plus loin, nous voyons se dessiner deux formes de l’utopie, qui l’une comme l’autre, tendent à faire prévaloir un pôle de la contradiction sur l’autre, selon ce que j’appellerai une dialectique négative.

Si nous relisons à partir de là la matrice anthropologique du système soviétique, nous voyons qu’il soumettait l’individu à la collectivité, l’intérêt privé à l’intérêt général (« servir le peuple »), les collectifs de travail au Plan, les choix individuels aux choix collectifs, le citoyen à l’unité et à la discipline du Parti. Si un tel système a pu tenir si longtemps, ce ne fut pas seulement par la contrainte, mais aussi parce qu’il a rencontré, dans une conjoncture historique particulière, des aspirations profondes. Mais il s’est délité avec la progression des conditions de vie, parce qu’il écrasait l’autre pôle des contradictions, le besoin de réalisation personnelle, le désir de voir le bout de ses actes, l’affirmation de la capacité politique.

Le capitalisme a exalté l’individu sans attaches, la concurrence de tous contre tous, la soumission aux intérêts de l’entreprise, l’abaissement du politique (jusqu’à vanter la « république des actionnaires »),  et détruit ainsi l’autre pôle, celui de la socialité, de la communauté, du travail signifiant, de la citoyenneté active. C’était aussi une forme d’utopie, une utopie libérale-libertaire, n’assignant aux individus qu’une finalité sans fin, celle de la richesse. Et, ici encore, cela n’a pu marcher qu’en exploitant certaines motivations.

Dans les deux cas un imaginaire social tend à tordre le réel, en détruisant une partie des possibles réels. Dès lors c’est un autre réalisable qui dessine, selon moi, l’horizon du progrès : celui qui fait jouer les contradictions d’une telle façon que l’un des pôles renforce l’autre, selon ce qu’on peut appeler une dialectique positive. Il s’agit, par exemple, de laisser tout leur espace aux choix privés, aux réalisations personnelles, tout en opérant ces choix collectifs qui font une communauté politique. Concrètement, on peut laisser largement au marché l’effectuation des premiers, tout en socialisant l’économie (à commencer par l’investissement) de diverses manières, mais on en appellera à l’instance politique pour orienter le développement (par la planification) et pour fournir ces biens sociaux qui font société (les services publics). C’est en se fixant des finalités collectives que l’on se donne un cadre et des moyens pour une vie personnelle enrichie, et inversement c’est en satisfaisant ses désirs et ses goûts individuels que l’on peut mieux participer à la vie de la cité. Autre exemple : c’est en promouvant la démocratie d’entreprise, qui confère sens et engagement au travail, que l’on peut revivifier la démocratie politique, et inversement le débat politique conduit à repenser la nature des produits, notamment leur impact écologique. On pourrait multiplier les exemples, mais on voit le sens général qui en résulte pour l’idée de progrès : la recherche d’un équilibre dynamique entre les contraires, toujours à découvrir, toujours à améliorer[3]. Cette idée transparaît dans des mots d’ordre comme « l’humain d’abord » (trouver pour le développement des indicateurs non plus de croissance brute, mais de bonheur humain), ou encore adopter une « règle verte » (trouver le bon équilibre entre la production et les ressources de la planète). Mais comment y parvenir, par la réforme ou par la révolution ?

 

Réforme et révolution

 

C’est le dilemme dont les considérations précédentes invitent à sortir. Le réformisme présuppose un progrès linéaire, mais,  comme un système économique tend à se conserver et non à laisser pacifiquement la place à son successeur, le réformisme se trouve constamment attaqué par la réaction, qui se pare des vertus du réalisme tout en essayant de faire jouer les séductions de l’imaginaire. On peut observer, dans l’histoire récente, comment la bureaucratie a fait échouer toutes les tentatives de réforme du système soviétique. On peut voir comment la classe dirigeante capitaliste, après avoir lâché du lest,  a entrepris de désagréger tout ce qui venait limiter son pouvoir (ce qui, en France, était issu du Conseil national de la Résistance), au nom des bienfaits de la mondialisation. Le réformisme « social-libéral » ne parvient même plus à sauver les quelques éléments de socialisme (sécurité sociale, droit du travail, régime de retraite par répartition) que les luttes sociales avaient pu imposer, et c’est pourquoi il se trouve en déclin partout en Europe.

La révolution, en voulant liquider par la force l’ordre ancien, pour accoucher de celui qui devait inévitablement advenir, s’est, de son côté, heurtée à sa résistance souterraine et a fini par succomber, en laissant au mieux un héritage. La Révolution française  a triomphé d’un Ancien Régime vermoulu, mais n’a pas arrêté la montée de la bourgeoisie, la Commune de Paris, faute de se trouver des alliés, a péri sous ses coups. Plus près de nous des décennies de « socialisme réel » n’ont débouché que sur une restauration capitaliste sauvage, laissant derrière elle un champ de ruines. L’exemple le plus extrême est celui du régime Khmer rouge, qui n’a pas survécu au massacre d’une partie de la population. Ainsi, en voulant éradiquer un système social qui lui était antagoniste, qui était certes détestable, mais qui satisfaisait à sa manière des besoins, la révolution s’est trompée de dialectique.

Dès lors on devine le sens de ce qu’il faudrait faire : combiner réforme et révolution dans une dialectique « positive ». Aujourd’hui il me semble inopérant de se limiter à réformer le système capitaliste de l’intérieur (par la conquête de nouveaux droits, la mise en place de nouveaux critères de gestion dans l’entreprise, un encadrement législatif limitant les abus etc.), car, même si celui-ci se voit contraint de céder du lest, il le reprendra à la première occasion. Je ne veux pas dire que le réformisme ne sert à rien. Bien sûr il est nécessaire d’essayer d’instiller un peu  de citoyenneté dans l’entreprise capitaliste, de définanciariser l’économie et de démondialiser le système mondial, et des pas peuvent et doivent être accomplis dans cette direction. Mais le succès ne peut être durable que si, en même temps, on ouvre une autre perspective et que si l’on conquiert un autre espace. Je veux parler ici de ce qu’on pourrait appeler un socialisme du XXI° siècle. Et la stratégie à laquelle je pense est celle d’un contournement, d’une sorte de guerre prolongée à partir de « bases révolutionnaires ». C’est par exemple en montrant qu’il existe une alternative au capitalisme dans des coopératives « socialisées » (au niveau de l’investissement, de l’information, de la mise en réseau) que l’on pourra déligitimer la grande firme capitaliste, la combattre sur le terrain même de la concurrence, aider ses travailleurs à y arracher des contre-pouvoirs et trouver à ces derniers une sanction législative. C’est encore, et parallèlement, en restaurant un capitalisme d’Etat réformé et démocratisé que l’on pourra faire perdre de son poids à la transnationale capitaliste (ce que la Chine réussit aujourd’hui fort bien). C’est en rétablissant la propriété entièrement publique sur les services publics, sous la forme rénovée d’une « appropriation sociale », que l’on pourra montrer quels étaient les effets négatifs de leur privatisation. Ainsi faut-il une bonne dose de révolution pour parvenir à réformer en profondeur un système capitaliste qui aura la vie dure, parce qu’il s’est doté aussi d’une multitude d’institutions et a imprégné toute la vie quotidienne. Mais, inversement, tout n’est pas à larguer dans le capitalisme tel qu’il est, quand il a su, dans son auto-réforme permanente, se doter d’institutions qui pourraient encore être utiles dans une société post-révolutionnaire (l’esprit d’entreprise, au bon sens du terme, l’usage de réseaux, la planification interne à la firme etc.).

Comment, en définitive, redonner, à travers une telle stratégie, du sens à l’idée de progrès ? Il s’agit tout d’abord de lui conférer sa pleine signification anthropologique : la poursuite du meilleur équilibre dynamique entre les besoins, dans des conditions qui elles-mêmes évoluent. Les chasseurs-cueilleurs primitifs étaient probablement plus heureux que nous (bien moins laborieux, bien plus égalitaires, bien plus unis, bien plus en accord avec la nature), mais leur horizon de vie était étroit, et leur survie toujours menacée. Nous vivons dans un autre monde, à bien des égards plus dangereux, mais avec beaucoup plus de ressources cognitives, et la découverte de l’universel : universalité de principe de la connaissance scientifique (toujours à conquérir sur l’idéologie), et universalité de la morale, celle-ci, si on la distingue de l’éthique, étant précisément l’assomption de l’universel humain. Or tels sont les fondamentaux du progrès.  Et l’on note bien en la matière des progressions : ainsi de la Charte onusienne des droits fondamentaux ou du développement du droit international (sous la forme par exemple de l’imputation de « crimes contre l’humanité »). Quel rapport avec une politique du bonheur ? Plus de bonheur rend plus moral, la moralité elle-même procurant une haute satisfaction, un puissant « intérêt ». C’est par là que le progrès social rejoint le progrès moral, et que l’histoire retrouve un sens.

 

[1] Georges Labica, Démocratie et révolution, Editions Le temps des cerises, 2002, p. 85.

[2] Jacques Généreux, La Grande Régression, Editions du Seuil, 2010.

[3] C’est une thématique très voisine que développe Jacques Généreux dans plusieurs de ses ouvrages, et notamment dans La dissociété, Editions du Seuil, 2006 et 2008. Posant qu’il faut remonter aux fondements anthropologiques et philosophiques des discours éclatés des savoirs académiques et à la source des dérives de la modernité vers « l’hypersociété », qui écrase l’individu, et vers la « dissociété », qui le délie de ses liens sociaux, il montre que la nature humaine est tiraillée, pour simplifier, entre le désir d’être soi et pour soi et le désir d’être avec les autres et pour les autres, entre l’égoïsme et l’altruisme, et y trouve mainte confirmation dans certains développements actuels des sciences humaines. Les Lumières ont promu l’individu contre les ordres sociaux [je pense ici que la thèse est excessive, car il y un autre versant des Lumières] et c’est pourquoi elles n’ont pu accomplir leur promesse de progrès humain. La société de progrès sera au contraire celle qui cherchera à combiner « de façon harmonieuse » les aspirations opposées de  l’être humain, en favorisant leur « synergie positive ».

28 novembre 2018

LA PRIVATISATION DES SERVICES PUBLICS EST UNE PRIVATISATION DE LA DEMOCRATIE

(cet article, publié dans la revue Actuel Marx, n° 34, 2° semestre 2003, garde toute sa pertinence. Seuls les exemples sont datés. On remarquera à ce propos que la fusion Gaz de France-Suez en une entreprise aujourd'hui dénommée Engie, a abouti à une privatisation de fait)

 

La défense des services publics est un des points chauds de la contestation des politiques néo-libérales, non seulement en France, mais encore à travers le monde. C’est même un point de ralliement, puisqu’elle sert à la fois à critiquer la marchandisation généralisée (au nom de la “ satisfaction des besoins ”), la logique de la rentabilité financière (au nom d’autres critères de gestion), l’explosion des inégalités (au nom du rétablissement d’une certaine forme d’égalité), la mondialisation libre-échangiste (au nom des spécificités nationales ou locales, culturelles en particulier), l’abaissement du politique (au nom de la restauration des politiques économiques, industrielles, sociales). Or ce combat est souvent confus, car il ne s’appuie pas sur des bases théoriques solides et mêle des considérations très diverses.

On voudrait ici, dans un premier temps, creuser la notion de service public elle-même, pour montrer son lien intrinsèque avec la citoyenneté, donc avec une conception exigeante de la démocratie : les biens “ sociaux ” doivent être accessibles à tous et leur périmètre est affaire de choix collectif. C’est pourquoi ils ne sauraient obéir à une logique totalement marchande et encore moins capitaliste. Il ne seront pas tous, pour autant, gratuits, car ils ne sont pas tous de même nature, et qu’un principe de libre choix et d’économie doit être, pour ceux qui ne sont pas les plus fondamentaux, respecté.

Dans un deuxième temps on montrera que les arguments en faveur d’une privatisation, même partielle, sont non seulement démentis par les faits (le bilan des privatisations est le plus souvent négatif, voire catastrophique), mais encore fallacieux : rien ne contraint, ni au niveau juridique, ni au niveau économique, les services publics à abandonner leur statut public et à copier les multinationales. En réalité, ce sont ces dernières, et, au-delà,  la finance qui veulent s’emparer de la rente que leur procure le marché d’usagers plus ou moins captifs, et ce sont les managers et leurs complices politiques qui veulent accaparer pouvoirs et privilèges. Le résultat des privatisations est que, en fin de compte, c’est la démocratie elle-même qui se trouve privatisée, c’est-à-dire ramenée aux suffrages des consommateurs et soumise aux jeux occultes d’une oligarchie élective.

 

Les services publics sont la condition de la citoyenneté[1].

 

Les services publics sont le plus souvent présentés comme des services “ d’intérêt général ”. Mais le terme est pour le moins ambigu, car l’intérêt général peut renvoyer aussi bien à une volonté générale, qui est un concept politique, qu’à l’intérêt de tous, qui est un concept économico-social. Bien que l’Union européenne n’ait toujours pas, par le biais de ses Traités, ou à travers les textes de sa Commission, forgé une doctrine précise – ce que les travaux de la Convention ne sont pas non plus appelés à faire[2] -, c’est la seconde acception qui est sous-entendue, et elle veut dire en fait que les individus doivent, malgré toutes les inégalités induites par le système économique et social, disposer d’un minimum, gratuitement (éducation, santé etc.) ou à prix régulé (par exemple pouvoir envoyer ou recevoir une lettre simple, ou encore téléphoner avec une ligne fixe, au même prix où qu’ils se trouvent sur un territoire donné). Le “ service universel ” n’est que le minimum universel qui permet de ne pas réduire une partie de la population à la condition d’individus désocialisés.

Il y a une autre justification, économique, cette fois, des services publics. Ils s’imposeraient chaque fois qu’un bien, de par sa nature, n’est pas réductible à une marchandise ordinaire, soit parce qu’il est impossible ou trop difficile de le faire payer individuellement (cf l’exemple classique de l’éclairage d’une rue, qu’on ne voit guère soumis à péage), soit parce qu’on ne pourra empêcher certains d’en user sans payer (ainsi de l’aménagement d’un paysage, encore que…), soit parce que ce bien comporte des ‘externalités’, positives (par exemple les effets diffus d’une éducation générale de base) ou négatives (par exemple une pollution, quand on ne sait pas comment faire payer le pollueur). Les services publics, on le voit, ne serviraient qu’à combler les lacunes d’une économie marchande. Le problème est que ces critères de définition des “ biens publics ” ne sont pas très opérants, ou se retournent contre leurs promoteurs (il est très difficile de trouver un seul bien qui ne comporte pas une quelconque externalité). La notion de service public, en réalité, ne prend véritablement de sens qu'au niveau politique.

La démocratie suppose un citoyen actif, et tout progrès de la démocratie signifie un citoyen de plus en plus actif. Le moment est venu de distinguer trois niveaux de la citoyenneté.

La citoyenneté est d’abord une citoyenneté proprement politique : l’individu doit avoir non seulement un certain nombre de droits (de vote, de réunion, d’expression etc.), mais encore des moyens intellectuels pour se faire une opinion et pour peser sur le processus politique. Cela suppose une formation, générale et civique, une information, et des moyens de communication. L’individu a droit aussi à sa sécurité personnelle. Tout ceci est généralement admis, sauf par les critiques de la démocratie en tant que telle (par exemple un Hayek, qui entend la contrôler par un aréopage de sages), mais tout le problème réside dans le niveau et l’impartialité de ces moyens. Dans un pays où l’éducation est laissée largement à l’initiative privée (financement, programmes, sélection des personnels), elle engendre plusieurs catégories de sujets politiques, aussi séparées que des castes. Dans un pays où l’essentiel de l’information est abandonné à de grands groupes privés, qui dépendent eux-mêmes de financements publicitaires, qui dépendent eux-mêmes de grands intérêts privés, le citoyen lambda reçoit une information qui est tout sauf impartiale. Tout cela est bien connu, mais la réduction continuelle du secteur public ou son alignement sur une gestion privée entraînent, quelles que soient par ailleurs les critiques que l’on puisse lui adresser, un dépérissement du sujet politique, dont la montée de l’abstentionnisme électoral n’est que l’un des indices. Il est faux de dire que l’Etat “ régalien ” est resté à peu près debout. La marchandisation et la privatisation des “ services ”, telle qu’elle est impulsée par l’Accord général sur le commerce de services (AGCS) de l’OMC, ne l’épargne plus.

La citoyenneté est ensuite une citoyenneté sociale. Si l’individu n’a pas un niveau de vie suffisant, un temps libre convenable, une certaine protection sociale contre les risques de l’existence, il est clair qu’il n’aura que de faibles possibilités de s’éduquer, de s’informer, de se cultiver. Le seul pouvoir politique qui lui reste, s’il pense que cela en vaut encore la peine, est le vote sanction, qui se fait à l’aveuglette. Insistons. Les services publics, dans une démocratie qui ne renie pas ses principes fondateurs (sinon égalitaires, du moins égalitaristes), n’ont pas d’abord pour finalité la “ justice sociale ”, c’est-à-dire un tempérament aux inégalités, et par suite un moyen de conserver la “ cohésion sociale ” (en fait d’éviter que les classes paupérisées ne redeviennent dangereuses) ou le “ lien social ” (en fait d’éviter l’atomisation complète, source de déviances et d’anarchie), mais de donner du corps ou de la chair à la citoyenneté. Ils ne sont pas destinés à être une “ roue de secours ” d’un capitalisme débridé ou de tout autre régime à façade démocratique. C’est toute l’équivoque du terme “ solidarité ”, dont on connaît les origines dans le christianisme social. Simplement, le fait est que, dans des sociétés où pullulent les inégalités, ils sont amenés à jouer un double rôle, celui du secours public aux plus faibles (insuffisant, comme l’on sait, puisque les organismes charitables sont de plus en plus nécessaires), et celui de l’aide au citoyen, comme distinct de l’individu[3]. Le premier ne doit pas faire oublier le second.

Enfin il y a une dimension économique de la citoyenneté, qui n’est pas absente de nos sociétés, mais qui n’est pas non plus théorisée. Dans une société ou presque tout est pris en charge par l’Etat, comme c’était le cas dans le système soviétique, où tout était d’une certaine manière service public, puisque répondant à des décisions politico-administratives, cette dimension était, bien ou mal (ce n’est pas le problème ici) intégrée. Mais dans une société où le plus grand nombre de décisions est laissé à l’initiative privée (fût-elle non capitaliste), le devoir de l’Etat est de favoriser cette initiative, c’est-à-dire de l’ouvrir au plus grand nombre d’abord parce qu’elle peut favoriser un dynamisme économique profitable à tous, ensuite parce qu’elle donne aux individus une prise sur le réel, donc une meilleure compréhension des enjeux politiques, ou, mieux encore, une formation à la démocratie sur le tas, s’il existe quelque chose comme une démocratie économique ou du moins des éléments dans ce sens. Les services publics ont ainsi de nombreuses missions, qui vont de l’information économique (par exemple sur la situation de l’emploi) au soutien de la formation continuée, de l’aide à la création d’entreprises aux plans sociaux en cas de licenciement, en passant par la création d’un certain nombre d’infrastructures (routes, aéroports etc.).

Jusque là nous n’avons parlé que de la citoyenneté “ individuelle ”. Mais il y a aussi ce qu’on pourrait appeler une citoyenneté “ collective ”, qui est à mettre en rapport avec la nation, non plus comme simple cadre juridique de l’exercice des droits et des obligations du citoyen, mais comme “ communauté de destin ”, avec des racines historiques et un avenir collectif (on évoquera plus loin le problème de l’insertion de la nation dans l’espace de l’Union européenne).

La nation doit pouvoir contrôler d’abord un certain nombre de biens stratégiques, qui sont au moins de trois sortes : 1° des biens qui supposent des investissements de très long terme, souvent financièrement risqués, que le secteur marchand est peu disposé à effectuer ; 2° des biens indispensables à l’indépendance nationale, ce qui touche aussi bien le secteur de la défense nationale que celui de la maîtrise des technologies de pointe, quand celles-ci sont plus ou moins monopolisées par certains pays, qui en surveillent jalousement la diffusion ou la commercialisation ; 3° des biens représentant des risques élevés pour la population et pour les générations futures, tels que les risques liés à la sécurité sanitaire ou à l’environnement. Dans ces trois cas, de tels biens devraient être pris en charge par des services publics.

La nation doit ensuite décider quels biens sont des “ biens d’usage collectif ”, c’est-à-dire des biens qui sont considérés comme faisant partie du mode de vie ou du standard de vie des citoyens, compte tenu de son niveau de développement. Ces biens “ de civilisation ”, tels que l’eau, l’électricité, le téléphone, les transports collectifs, les musées etc., doivent être accessibles à tous, sur un pied d’égalité.

Enfin les services publics devraient disposer, lorsque besoin est, de ressources externes venant d’organismes publics de financement (on peut donner ici l’exemple du financement du logement social en France par la collecte de l’épargne populaire et son utilisation par la Caisse des Dépôts et des Consignations).

L’ensemble de ces biens liés à l’exercice individuel et à l’exercice collectif de la citoyenneté constitue ainsi des biens sociaux, qui s’opposent aux biens privés, relevant de choix individuels.

 

Les services publics résultent d’un choix politique.

 

Il résulte de ce qui précède que le périmètre des services publics est variable, puisqu’il ne dépendent pas de critères techniques, ni d’une définition économico-sociale, mais de choix politiques. En ce qui concerne les biens sociaux liés à la citoyenneté individuelle, le choix est entre plus ou moins de démocratie, entre une citoyenneté plus ou moins passive ou active. En ce qui concerne les biens stratégiques le choix est entre la maîtrise ou non des conditions du développement, entre la souveraineté ou la dépendance, entre le contrôle ou non des risques majeurs. Dans bien des cas, il est de plus en plus évident que la maîtrise ou le contrôle dépassent le cadre national (par exemple la pollution et l’effet de serre ne connaissent pas de frontières). Ils supposent alors une coopération internationale, voire l’existence de services publics internationaux, comme il en existe par exemple dans le domaine spatial ou météorologique. S’agissant enfin des biens “ de civilisation ”, le choix a un caractère plus sociétal. Dans tel pays le sens de la communauté est assez fort pour que ces biens soient nombreux (il y aura par exemple de nombreux parcs publics, beaucoup de maisons communales), dans d’autres ils le seront moins, le mode de vie étant plus individualiste. En outre ces biens ne seront pas les mêmes selon le choix qui est fait de maintenir ou non une tradition, selon les conditions géographiques, selon les conceptions du bien être. Nous sommes ici dans le champ des ethos et des normes sociales, des arts de vivre et des idéaux collectifs, bref de tout ce que les théories économicistes tendent à ignorer ou à rejeter dans leur vision monadologique de le société.

Pour mieux me faire comprendre, je prendrai deux cas de figure. On oppose souvent les “ services publics à la française ”, dont se sont aussi inspirés d’autres pays latins, aux “ publics utilities ” des pays anglo-saxons. Au fondement de cette distinction, il y a bien deux conceptions différentes de la démocratie, une conception “ républicaine ”, qui met l’accent sur l’unité politique de la nation, et une conception plus libérale, qui voit plutôt la nation comme une conjonction d’intérêts particuliers, organisés au sein d’une société civile, qui ne délègue à l’Etat que des tâches limitées d’intérêt général, si possible concédées à des organismes privés. Mais les services publics à la française sont aussi le résultat d’une histoire très particulière. Dans un pays qui, pendant un siècle et demi, a été à la fois républicain et ultra libéral, au sens où toutes les organisations intermédiaires étaient combattues ou considérées avec suspicion, c’est seulement à la Libération que s’est mis en place un nouveau contrat social (après l’impulsion donnée par le Conseil National de la Résistance), lequel s’est concrétisé notamment par l’apparition ou le développement d’importants services publics. Ce choix politique fondateur, qui s’est inscrit même dans la Constitution[4], est à l’origine du paysage institutionnel que nous connaissons encore aujourd’hui, mais qui tend à tomber en lambeaux sous les coups du libéralisme “ dérégulateur ” (ce qui est une façon de parler, car la réglementation de la concurrence est encore plus complexe que celle des monopoles). Quand on parle de services publics à la française, on tend à confondre ce qui relève d’un dessein politique qui a une prétention à l’universalité (tout ce qui, dans la Révolution française, porte un idéal de laïcité et d’égalité, et qui a animé les combats pour une République sociale) et une conception particulière de la vie en commun, qui a fait par exemple que les municipalités ont construit plus de terrains de football que de stades de cricket, ou beaucoup plus de chaussées que de pistes cyclables. Mon deuxième cas de figure sera celui de la Chine actuelle. Ici le sujet politique est seulement en genèse, puisque la Chine émerge lentement d’un système politique “ à la soviétique ”, où les droits individuels étaient fort limités. La citoyenneté sociale et la citoyenneté économique sont très en retard par rapport à celle de certains pays occidentaux, parce qu’un système de sécurité sociale et d’aide à l’activité économique est en voie de construction, après que l’ancien système de prise en charge par les entreprises ou, à bien plus faible échelle, par les communes populaires, qui assurait une réelle égalité sociale, quoique très disparate, a été démantelé. En revanche la Chine garde un très fort contrôle de ses “ biens stratégiques ”, qui restent la plupart du temps propriété de l’Etat, généralement à 100%. Elle fait aussi très attention aux “ biens de base ”, à mesure que le développement permet de les répandre dans la population. On voit ainsi, à travers ces deux exemples, que, dans deux économies de marché différentes, les choix collectifs modèlent différemment l’étendue et la nature des services publics. Encore une fois, c’est là une affaire politique, et en aucun cas strictement économique, n’en déplaise aux théories du “ public choice ”.

 

Un bien social peut être plus ou moins marchandisé, mais ne peut être marchéisé

 

Il faut sortir ici de la fausse alternative entre le marchand et le non-marchand, comme synonyme de gratuité.

Il serait souhaitable que les biens sociaux liés à la citoyenneté individuelle soient tous gratuits, ce qui les rendrait accessibles sans discrimination à tout citoyen. Néanmoins plusieurs considérations tendent à modérer ce principe d’égalité. Tout d’abord il y a des risques d’usage dispendieux. Si personne ne fera un consommation excessive des moyens de la défense nationale, il n’en va pas de même par exemple en matière d’éducation ou de santé. C’est pourquoi il faut limiter la consommation gratuite ou quasi-gratuite des formations  qui ne sont pas les formations de base ou des soins de santé (ainsi de la distinction entre les médicaments essentiels et les médicaments de confort). Ensuite la gratuité n’est pas forcément synonyme d’égalité, car certaines catégories sociales font, pour diverses raisons, un usage plus grand que d’autres de ces biens. On sait, par exemple, que la gratuité de l’enseignement supérieur et, plus encore, des grandes écoles (beaucoup plus coûteuses), profite bien plus aux catégories supérieures qu’aux ouvriers ou aux employés, et il en va de même, quoiqu’à un bien moindre degré, pour les soins de santé. Enfin il y une tendance à une inflation des dépenses de l’Etat, chaque catégorie considérant, à tort et à raison, qu’elle n’est pas assez bien traitée. Même si l’on refuse la notion aberrante de “ prélèvements obligatoires ” (alors que la plupart des contributions reviennent sous forme de services à ceux qui les ont fournies), il y là un réel problème, qui impose une maîtrise des coûts.

S’il existe de bonnes raisons pour que ces biens sociaux liés à la citoyenneté individuelle soient partiellement payants, ou même, pour certains d’entre eux, entièrement marchands, il n’en reste pas moins qu’ils doivent être fournis ou bien par des administrations (lorsque des considérations d’uniformité des règles et d’efficacité hiérarchique l’imposent) ou bien par des établissements publics plus ou moins autonomes (avec leurs règles et leur capacité experte propres), sur la base de dotations publiques ou de contributions obligatoires (comme dans le système de sécurité sociale à la française). Les agents, payés par l’Etat ou les collectivités locales ou une autre institution publique, gardiens de la citoyenneté fondamentale, sont des fonctionnaires (ce qui est le meilleur moyen de garantir que le souci de l’intérêt général l’emporte sur un excès de concurrence interne et d’ambition personnelle), les prix, si prix il y a, sont administrés, la programmation est d’ordre impératif. Ici se posent de multiples questions, que nous n’aborderons pas ici, concernant les critères de gestion (pour donner un exemple la dotation par nombre de lits dans les services hospitaliers est devenue une absurdité), concernant les modes de contrôle (dans le même exemple, l’administration hospitalière n’est pas formée aux problèmes médicaux), concernant la participation des usagers etc. Si bien des réformes sont indispensables, ce secteur public restera non “ marchéisé ”, en ce sens qu’il ne doit pas être assujetti à des critères de rentabilité, qu’il doit seulement couvrir ses coûts.

On s’arrêtera ici seulement sur deux points. Le premier est celui de la concurrence. En principe elle est exclue, précisément parce qu’elle irait à l’encontre du principe d’égalité. Mais elle peut s’imposer dans certains domaines, quand les garanties d’impartialité ne sont pas suffisantes, par exemple dans le domaine des médias d’information générale ou scientifique (il est ainsi souhaitable qu’il y ait plusieurs chaînes publiques de télévision). Le deuxième est celui de l’existence d’un secteur privé, dans des domaines comme ceux de l’éducation, de la santé et, bien sûr, de l’information. On peut admettre son utilité pour deux raisons. La première est qu’il peut servir de garde-fou contre des abus de la puissance publique. Mais il est logique que l’usager paye alors un surprix. La deuxième est qu’il peut servir de stimulant au secteur public, en le contraignant indirectement à rationaliser et à resserrer sa gestion. Théoriquement le secteur public n’a pas à redouter cette concurrence, puisqu’il n’est pas soumis, lui, à une recherche de rentabilité, mais il existe un danger d’importation des méthodes de la rentabilisation, contre lequel il faudra toujours veiller.

Les choses se présentent différemment dans le cas des biens sociaux liés à la citoyenneté collective. Ici le risque d’usage dispendieux est beaucoup plus grand, qu’il soit le fait des ménages, des entreprises ou même de l’Etat (“ consommateur ” par exemple d’armement). Pour y parer, il convient que les biens soient généralement entièrement marchands, c’est-à-dire non subventionnés, produits avec des ressources propres ou empruntées (fût-ce à des taux préférentiels). L’argument de l’inégalité des consommations selon la place dans la hiérarchie sociale pèse aussi de tout son poids. Et la liberté de l’usage doit être respectée (par exemple on ne saurait contraindre un usager à payer, via un impôt, le prix d’un service public de l’eau, s’il possède sa propre source, ni à contribuer trop lourdement au financement d’un Opéra s’il n’en pas le goût). Mais marchandisation ne signifie pas, ici non plus, marchéisation. Car, tout d’abord, comme ces biens sont des biens sociaux, ils doivent être accessibles à tous sur un pied d’égalité. On retrouve ici les caractères traditionnellement conférés à un certain nombre de biens sociaux : possibilité d’accès, continuité, laïcité, neutralité. Ils font partie des “ missions du service public ”. Ensuite le critère de gestion ne peut être ni la rentabilité financière (la rentabilité capitaliste), ni même la “ non-lucrativité ” (comme c’est, en principe, le cas dans le secteur de l’économie sociale), puisque l’on n’a pas affaire à des entreprises privées, mais une rentabilité “ économique ”, ce qui signifie que l’établissement commercial ou l’entreprise doivent faire des bénéfices pour pouvoir s’autofinancer. Enfin ces biens sociaux, parce qu’ils sont utiles à la collectivité, doivent faire l’objet d’une planification, ou plutôt de “ contrats de plan ” (incluant des prévisions de prix), de manière à respecter une autonomie de gestion qui correspond à l’autonomie dans les sources de financement, mais qui est aussi favorable à l’initiative et à l’innovation. L’autonomie veut dire aussi, si les établissements ou les entreprises sont publics, que l’Etat (ou la collectivité locale) ne devraient opérer d’autre prélèvement sur les bénéfices que pour l’investir dans des institutions similaires, et non pour alimenter le budget général, et que, inversement, ils ne devraient pas fournir d’aide, sous forme de subventions ou sous d’autres formes, sauf dans le cas où de trop lourdes charges relativement aux conditions qui ont été fixées appellent compensation.

Nous pouvons en arriver, à présent, au problème des privatisations. Et l’on va voir que, volens nolens, elle détruisent le plus souvent les fondements des services publics quand il y a délégation au privé ou même seulement ouverture du capital public en direction des capitaux privés. On limitera l’analyse au domaine le plus sensible, celui des biens que nous appelions “ de civilisation ”, dont le caractère marchand est fortement prononcé. Elle vaudra a fortiori pour les autres domaines.

Nocivité des privatisations. La preuve par les faits

On rappellera d’abord les principaux arguments des apôtres de la privatisation.

Certains sont parfaitement recevables, mais appelleraient plutôt une réforme des services publics que leur privatisation. Ainsi lorsqu’on dénonce les “ rigidités administratives ” (lenteur des processus de décision, choix discrétionnaire des dirigeants par le ministre), les faiblesses du contrôle étatique, aboutissant à des gestions incompétentes ou délictueuses[5], la confusion des genres entre les injonctions politiques et les impératifs économiques des entreprises publiques.

Mais le fond de l’argumentation des privatiseurs repose sur la supériorité présumée des critères de marché : concurrence, vérité des prix, marché du travail. Ils mettent en avant les obstacles que la propriété publique opposerait à la mobilité du capital, et par suite à la constitution de grands groupes multinationaux, devenus nécessaire à l'époque de la mondialisation, à la fois pour réaliser des économies d’échelle et des synergies et pour faire face à la concurrence internationale. On négligera ici d’autres arguments indirects, qui relèvent d’un plaidoyer en faveur d’un capitalisme financiarisé, tels que la contribution au développement des places financières ou la promotion d’un ‘capitalisme populaire’ par le biais de l’actionnariat salarial.

Or, après une décennie de privatisations massives, le bilan est généralement accablant, qu’il s’agisse de l’eau, des chemins de fer, du téléphone ou de tant d’autres secteurs. On se contentera ici de l’exemple de l’électricité. La privatisation de l’électricité au Chili a entraîné, pendant plusieurs mois, des interruptions de fourniture qui ont affecté le pays entier, mettant en panne les entreprises elles-mêmes. Les compagnies privées avaient en effet tout misé sur l’hydroélectrique, source d’énergie à bon marché, pour accroître leurs profits, et ceci dans le court terme (celui qui est privilégié par les marchés financiers). Il a suffi de sécheresses exceptionnelles pour que le pays se trouve privé d’énergie. La Californie, l’Etat les plus riche de la planète, a connu de nombreuses coupures d’électricité, perturbant toutes les activités, au point que les autorités ont envisagé de renationaliser les compagnies. Celles-ci avaient en effet négligé travaux d’entretien et d’investissement. La libéralisation du marché de l’énergie a entraîné aussi aux Etats-Unis l’apparition d’entreprises de courtage, dont la fameuse Enron, qui, n’étant pas soumises aux contraintes de la production, ont fait peser les contraintes de rentabilité sur leurs fournisseurs et se sont lancées dans la spéculation. La concurrence a-t-elle été au moins bénéfique ? En Grande Bretagne les factures d’électricité ont augmenté de 20% en quatre ans pour les particuliers. Il y a bien quelques cas où ceux-ci ont pu payer leur électricité moins cher (en Allemagne par exemple), mais c’est souvent parce qu’on partait de haut. Finalement on serait bien en peine de trouver un exemple réussi de privatisation sur tous les plans qui intéressent l’usager.

Les raisons ne sont pas difficiles à comprendre. Les entreprises privées ne doivent pas seulement s’autofinancer, mais encore rémunérer leurs actionnaires, et ceci au plus haut pour les conserver (ainsi en viennent-elles à se dévouer à la “ valeur actionnariale ”, qui se calcule comme un surplus par rapport au taux moyen des obligations). Pour faire des profits élevés, elles sont conduites à des concentrations qui, bien souvent, sont plus faites pour impressionner les marchés financiers ou les banques que pour réaliser des gains de productivité. De grands oligopoles privés viennent ainsi, après une première phase où les concurrents sont nombreux, se substituer à l’ancien monopole public, si bien que les prix recommencent à monter, par entente plus ou moins tacite. L’horizon de la rentabilité capitaliste est un horizon de court terme, car les actionnaires sont en général impatients de toucher des dividendes et d’encaisser des plus-values lors de la vente de leurs actions.

Au-delà de ces effets liés à l’introduction du critère de la rentabilité financière (retour sur capitaux propres), le problème le plus grave est que les entreprises privées traitent spontanément les biens sociaux comme des biens privés. Il en résulte plusieurs conséquences. La concession de services publics à des entreprises privées permet à la puissance concédante de garder un certain contrôle du service fourni, lorsque celui-ci est simple et qu’on peut aisément, lors du renouvellement des concessions et de la passation d’un marché public, remplacer un fournisseur par un autre (ainsi lorsqu’une commune est mécontente de l’entreprise publique qui assure le transport scolaire). Ce contrôle devient très difficile lorsque la collectivité publique trouve en face d’elle de puissants fournisseurs dotés d’un savoir faire très complexe. Cette “ capture du régulateur par le régulé ” s’observe déjà dans le cas d’entreprises publiques, lorsqu’une administration est confrontée à une technocratie d’entreprise forte de son expertise, mais elle s’aggrave avec des opérateurs privés, sur lesquels elle n’a plus de contrôle direct. Les entreprises concessionnaires ont naturellement tendance à ne pas remplir les missions de service public qui leur sont confiées (accessibilité et continuité du service, péréquation entre gros et petits usagers etc.), parce que cela alourdit les coûts ou mécontente les plus gros clients, qui ont aussi le plus grand pouvoir de négociation. Ou bien elles cherchent à les contourner sous des prétextes divers. Or une autorité de régulation est ici fort démunie, parce qu’elle est surtout chargée de veiller à la concurrence, parce qu’elle est soumise à des pressions, parce qu’elle ne possède pas la maîtrise technique des dossiers, et enfin parce qu’il est toujours difficile de prendre des sanctions (susceptibles de recours devant la justice).

Un autre effet pervers de la privatisation concerne les personnels. Dans la logique de la rentabilisation capitaliste, les salariés (du moins ceux de la base) doivent être le moins payés possible, licenciables à volonté, parfaitement mobiles, “ flexibles ” à tous points de vue. C’est même là un des arguments les plus souvent avancés par les privatiseurs : en finir avec les “ rigidités salariales ”, avec les statuts qui font une grande place à l’ancienneté et qui assurent une grande sécurité de l’emploi, avec les corporatismes syndicaux. S’il est vrai que ces accusations ne sont pas toujours injustifiées (mais elles n’ont pas grand sens quand l’entreprise publique fait des bénéfices, et elles s’expliquent souvent par le caractère très conflictuel des rapports sociaux en son sein), il faut voir aussi qu’elle entraîne la fin d’un certain esprit de service public parmi les personnels : chacun, soumis à des contraintes individualisées de résultats et voyant sa paye varier en conséquence, ne pense plus qu’à son propre intérêt, et le dévouement à la chose publique disparaît en même temps que la solidarité des collectifs.

 

La mondialisation a bon dos

 

L’argument ultime des adeptes de la privatisation est celui de la taille critique que des entreprises doivent atteindre pour non seulement réaliser des économies d’échelle et des synergies, sources de réduction des prix (une réduction économiquement importante, parce que les prix des services entrent dans les coûts des autres entreprises et pèsent sur leur compétitivité), mais encore pour garder ou conquérir des parts de marché face à une concurrence agressive. L’argument suppose évidemment que la concurrence soit toujours une bonne chose. Puis il se monnaye en plusieurs sous-arguments. Les entreprises doivent pouvoir acheter d’autres entreprises pour “ se développer ”, et elles doivent faire vite pour éviter que les places ne soient déjà prises (c’est ainsi, par exemple qu’EDF a acheté des entreprises privatisées au Brésil et en Argentine). Elles doivent pouvoir acquérir des participations dans d’autres opérateurs, soit pour peser sur leur gestion, soit pour faciliter des acquisitions ultérieures. Elles doivent pouvoir nouer des alliances organiques avec d’autres grands opérateurs en procédant à des participations croisées. Or, dans tous ces cas, le statut public de l’entreprise serait un obstacle, d’abord parce qu’il faut une loi ou un décret pour ouvrir le capital au-delà du seuil fatidique des 50%, ensuite parce que le pays qui verra ses entreprises achetées ou contrôlées protestera à moins que la réciproque ne soit possible, enfin parce que l’entreprise publique n’attire pas les investisseurs s’ils doivent être en minorité ou s’ils soupçonnent l’autorité de tutelle de faire prévaloir ses vues. C’est cette argumentation que la gauche “ moderne ”, qui se dit encore attachée à l’existence d’un service public, fait valoir in fine, et il est clair qu’il conduit de l’ouverture du capital à une privatisation toujours plus grande, même si l’Etat reste un actionnaire significatif.

Or ce sont là de fausses bonnes raisons.

Tout d’abord la concurrence est loin d’être toujours souhaitable. C’est bien sûr le cas quand on a affaire à un monopole naturel (ainsi d’un réseau ferré, d’un réseau de lignes électriques, ou encore d’une autoroute), mais aussi quand la nature du bien s’y prête mal. Si l’on reprend l’exemple de l’électricité, elle est un bien qui ne se stocke pas[6] et qui suppose des investissements extrêmement lourds, risqués et à très long terme. Il n’y a pas de concurrent privé qui soit prêt à remplir toutes ces conditions, surtout si les missions sont contraignantes. Il ne faut pas oublier non plus les coûts induits par la concurrence elle-même (coût pour l’entreprise de la publicité, de techniques commerciales sophistiquées etc.) et pour l’usager (difficulté de se retrouver dans le maquis des tarifs). Admettons cependant que la concurrence soit parfois souhaitable (ce peut être le cas dans certains secteurs, comme les services de l’Internet, où les investissements sont devenus relativement moins importants). La solution, si l’on veut éviter tous les travers et toutes les dérives précédemment mentionnés, résiderait dans la concurrence entre entreprises publiques, plus facilement contrôlables.

L’entreprise de service public doit-elle avoir une stratégie d’expansion à l’international et se comporter comme une multinationale ? Une telle stratégie n’est justifiée économiquement que si cela permet réellement de réaliser des économies d’échelle ou des synergies. Sinon la finalité est de pomper des profits ailleurs et la stratégie est de type impérial, visant à conquérir des positions dominantes[7]. L’entreprise se comporte alors comme un opérateur privé et un prédateur, mal supporté par le pays d’accueil, sans compter les risques qu’elle prend[8]. Or, c’est là un bien mauvais calcul. Car c’est précisément si l’entreprise de service public ne se comporte pas comme une multinationale capitaliste qu’elle a les meilleures chances de faire pièce à ses concurrents capitalistes. Entreprise publique, elle peut remplir bien mieux les missions de service public du pays où elle s’implante, car telle est sa culture – quand elle ne cherche pas à se dérober à ses obligations. Ensuite elle offre des garanties de stabilité qu’aucune entreprise privée ne peut apporter, et elle peut se contenter d’un taux de rentabilité bien plus faible, n’ayant pas à rémunérer son actionnaire public comme des actionnaires privés. Enfin, si le pays d’accueil s’estime quand même colonisé, rien ne l’empêche d’exiger une participation au capital.

Les alliances, si elles ont des justifications techniques ou commerciales, supposent-elles des participations croisées en capital ? L’expérience montre que les échanges d’actions sont instables, l’un des partenaires cherchant à dominer l’autre, puis à prendre le contrôle de l’ensemble (en constituant des alliances avec d’autres actionnaires ou en rachetant des actions secrètement, par exemple), alors qu’il existe d’autres formes de partenariat (constitution de filiales communes, groupements d’intérêt économique) beaucoup plus stables, et qui ont fait leurs preuves.

 

L’ouverture du capital est la source de tous les dangers

 

Les analyses précédentes montrent que l’acquisition de participations en capital ou l’achat d’entreprises entières sont loin d’être toujours justifiées. Admettons cependant qu’ils le soient dans certains cas. L’argument des privatiseurs est bien connu : l’entreprise publique, ayant besoin de capitaux pour se développer, doit faire appel à des actionnaires extérieurs, si elle ne possède pas de capacités suffisantes d’autofinancement et si l’Etat ne procède pas à une augmentation de capital à partir de ses propres ressources. Mais pourquoi faudrait-il faire appel aux premiers plutôt qu’à ce dernier ? En réalité il existe une, et une seule justification possible pour l’ouverture du capital : c’est la possibilité d’acheter des entreprises en procédant à des offres publiques d’échange, qui supposent effectivement une ouverture du capital (l’expérience le confirme, les émissions nettes d’actions n’ont joué aucun rôle dans le financement des entreprises tout au long de ces dernières années). On peut ainsi acquérir une entreprise sans rien débourser, mais en offrant en échange aux vendeurs des actions de l’entreprise acheteuse. Et même un seuil de 50% peut être ici un obstacle à de grandes opérations (ce fut l’argument invoqué dans le cas de France Telecom). Les conséquences sont cependant désastreuses : l’entreprise publique se met sous la coupe du marché financier, de ses exigences en matière de rentabilité financière, de son court termisme, de ses brutales variations de cours, entraînant parfois des effondrements de la valorisation. Or il y a d’autres sources de financement qui laissent les entreprises maîtresses d’elles-mêmes : l’émission d’obligations ou le crédit bancaire sous forme de ressource longue, crédit facilité et à meilleur taux du fait qu’il s’agit d’entreprises publiques, même en l’absence d’une garantie de l’Etat. Il y a encore une autre solution, qui consisterait soit dans des participations d’autres entreprises publiques, soit dans la constitution de sociétés publiques d’investissement, regroupant les participations concurrentielles de l’Etat et le représentant dans les conseils d’administration[9]. L’ouverture du capital n’est donc nullement une nécessité. Elle est un prétexte, ouvrant la porte à une privatisation de plus en plus grande, comme l’expérience des dernières années, sous un gouvernement pourtant socialiste, l’a amplement démontré. C’est bien ce qu’attendent les capitaux privés[10].Alors il reste à s’interroger sur les raisons profondes de ce processus destructeur.

 

L’antagonisme des services publics avec les intérêts et l’ethos capitalistes

 

La place manquant ici pour une analyse digne de ce nom, on se contentera de quelques repérages.

Dans la mesure où les services publics échappent à l’emprise du capital, ils sont évidemment un manque à gagner pour les porteurs de capitaux. C’est seulement parce que le capital s’est trouvé dans une mauvaise passe avec la grande crise de 1929 et ses conséquences économiques et sociales désastreuses, avec les conflits pour l’hégémonie et la guerre mondiale, avec le défi soviétique enfin, qu’il a paru nécessaire aux dirigeants politiques de construire des institutions étatiques ou para-étatiques pour le stabiliser, y compris aux Etats-Unis. En France s’est ajoutée une circonstance supplémentaire : le secteur privé a été défaillant (par exemple dans les chemins de fer ou l’électricité), compromis avec l’occupant, et surtout tout était à reconstruire, ce qui supposait des investissements très lourds, de très long terme et à la rentabilité incertaine. Le capital a été trop heureux, alors, de laisser l’Etat s’en charger, sachant aussi que ces infrastructures et cet environnement seraient favorables aux affaires, et susceptibles d’aider à maintenir la paix sociale. Une bonne partie du patronat français est, après la Libération, favorable aux nationalisations (d’autant plus que les indemnisations ont été substantielles), à la seule condition que rien de fondamental ne soit changé dans la gestion. Dix ans après elle en tirera encore un bilan positif. Mais voilà que le secteur public devient rentable. De surplus il donne le mauvais exemple : il sert de “ locomotive sociale ”, il fausse, avec ses statuts particuliers, le marché du travail, et, pour dire les choses rapidement, il contient des “ éléments ” de socialisme qui représentent un risque d’alternative, d’autant plus que le gouvernement socialiste issu de l’élection présidentielle de 1981 se dirige, avec les nationalisations de 1982, vers une ébauche de socialisme de marché. Le patronat multiplie alors les pressions sur les gouvernements de gauche et de droite pour faire retour vers le privé, mais en bon ordre et en gardant un contrôle national du capital (par la mise en place de “ noyaux durs ” d’actionnaires). Cependant la grande transformation, celle qui va conduire à la démolition des services publics, spécialement dans leur version française, c’est, sous l’égide d’un gouvernement socialiste qui ne sait sans doute pas bien où cela va le mener, la montée en puissance de la finance de marché et l’adoption progressive, au fil des années 90, du modèle anglo-saxon et de son support idéologique, le “ gouvernement des marchés ”. Cette mutation et cette conversion gardent une part de mystère dans un pays à tradition étatiste comme la France (ou, plus exactement, un pays où les élites politico-administratives ont toujours été en concubinage et en connivence avec des capitaux localisés et concentrés : le “ capitalisme à la française ”). Mais il suffit de tirer les fils de ce changement structural pour comprendre d’où viennent les forces qui visent à ramener les services publics à des public utilities confiés au secteur privé, sous la seule condition d’une régulation que l’Etat n’ose même plus assumer directement.

Elles viennent certes des groupes industriels, mais aussi, et peut-être surtout, des milieux financiers, soit qu’ils y aient un intérêt direct (les assureurs par exemple cherchant à s’emparer de la protection sociale), soit qu’ils en attendent des profits indirects (via leurs participations dans les entreprises productives), soit encore qu’ils entendent gonfler la rente de leur intermédiation (les intérêts des crédits, mais, encore plus, les multiples commissions liées à leurs fonctions de conseil et de transaction sur les opérations capitalistiques - car, pour les investisseurs institutionnels, plus le capital s’émiette et circule, plus il leur est aisé de prélever leur dîme). La privatisation des grandes banques et des grands assureurs publics a joué ici un rôle décisif, parce que les services publics restants sont devenus dépendants de financements privés, sur lesquels le pouvoir politique n’avait plus guère de moyen d’action, et parce que la finance a poussé par tous les moyens à la poursuite de la privatisation[11].

L’autre grand artisan de la privatisation a été, on le sait, la “ noblesse d’Etat ” elle-même, et plus précisément celle de l’administration de l’économie et des finances, ce qui est quand même paradoxal, car elle sciait ainsi la branche sur laquelle elle était assise, plus encore dans un pays comme la France que dans d’autres pays occidentaux. La conversion s’est faite par de multiples influences et canaux (y compris par des relais universitaires, qui devraient être pourtant au-dessus des enjeux de pouvoir et d’argent), mais il est difficile de penser qu’elle n’a pas été inspirée par des intérêts bassement matériels et par des mobiles psychologiques qui n’ont rien à voir avec un souci d’efficacité économique. Les nationalisations présentaient certes de graves travers, dont celui de ne guère différer d’une gestion privée, au moins dans les entreprises dites du “ secteur concurrentiel ” (c’est pourquoi elles ont entraîné si peu de résistances de la part des salariés, qui ne voyaient pas bien ce qu’ils avaient à perdre), et celui d’être trop soumises à l’arbitraire de la tutelle. Mais c’est cela que la noblesse d’Etat aurait pu entreprendre de réformer, au prix d’un certain dessaisissement, mais qui ne l’aurait pas privée de tout pouvoir. On aurait pu démocratiser le fonctionnement, on aurait pu créer un contrôle parlementaire, on aurait pu créer des organismes chargés de veiller à la bonne gestion des actifs de l’Etat (notamment par une présence vigilante et active dans les conseils d’administration[12]). Mais on n’a rien fait de tout cela et on a préféré privatiser, qui plus est dans des conditions alléchantes pour les investisseurs étrangers, et laisser l’appréciation de la gestion au “ jugement des marchés ”. Il se peut que quelques uns (notamment les ministres communistes) aient été de bonne foi en croyant que, en gardant 50% du capital ou une minorité significative, on préserverait l’essentiel des moyens de contrôle, mais la plupart savaient sans doute ce qu’il faisaient. Il faut sans doute ici considérer le poids des réseaux de relations (utiles pour les réélections, pour conserver le pouvoir, pour parer aux mauvais coups), renfort d’autant plus important que les leviers vous échappent, et quelques intérêts bien dissimulés (on se souvient de quelques délits d’initiés). Mais il faut encore bien voir la pression exercée par les managers d’Etat eux-mêmes chargés de la privatisation.

Pour ces derniers la privatisation est une aubaine et une merveilleuse aventure à plus d’un titre. D’abord ils peuvent voir leurs rémunérations grimper en flèche (le stocks options permettant aussi de doubler la mise), et ils y parviendront d’autant mieux qu’ils menaceront de partir vers des concurrents plus offrants. Ensuite, libérés de l’œil du ministre, même s’il n’est plus très regardant, ils pourront se livrer au grand jeu de meccano financier qui doit leur permettre, par des acquisitions opportunes, de monter dans le palmarès des grandes entreprises, sans avoir à se donner la peine de transformer des processus productifs toujours lents à produire leurs effets. Ils éprouvent ainsi l’ivresse des bâtisseurs d’empire - lesquels se construisent plus facilement par les razzias que par les grands travaux. Autre avantage non négligeable : il devient facile d’intimider les salariés, au nom de la survie et de la compétitivité, et d’écarter les syndicats des grandes décisions, qui ne peuvent être prises que dans le secret. Enfin les ex-managers d’Etat peuvent prendre leur revanche sur ces technostructures qui leur tenaient la dragée haute.

 

Pour conclure

 

Le dépérissement des services publics entraîne une érosion continue des bases de la citoyenneté individuelle, dont les effets se donnent à voir tant dans le désenchantement politique que dans le délitement des comportements sociaux. Mais il touche aussi l’usage collectif de la citoyenneté. L’usager, déjà si peu mobilisé dans les structures de décision, perd ses droits au profit d’un consommateur traqué par les techniciens du marketing et assommé par la propagande publicitaire. La marchandisation capitaliste (la “ marchéisation ”) ne connaît que le pouvoir d’achat individuel et la flexibilité du prix (il n’est plus question de la continuité du service, du contrôle du prix, de péréquation etc.). Le “ gouvernement des marchés ” (c’est-à-dire, fondamentalement des marchés de capitaux) est devenu, clairement, l’antithèse de la démocratie, qui ne sert plus qu’à fixer les règles du jeu. Le comble est atteint quand, avec la mise en place d’un actionnariat salarié, on en vient à prôner les vertus politiques d’une “ république des actionnaires ”, qui rendrait au peuple des propriétaires des pouvoirs politiques dévoyés par la démocratie représentative. Les privatisations sont ainsi une privatisation de la démocratie, puisque le sujet politique, les choix collectifs, disparaissent au profit des choix privés de personnes privées. Elles sont aussi une privatisation de la démocratie, parce que le pouvoir politique, cessant d’être directement comptable des services publics, se défausse de ses responsabilités, tout comme il le fait avec la politique économique, même si, là, il continue à agir, mais dans l’ombre, dans un tête à tête avec les marchés financiers qui se passe au-dessus de la tête des citoyens[13].

Il n’y a pourtant rien de fatal dans une telle évolution. On terminera en rappelant que l’Union européenne ne contraint nullement au démantèlement des services publics. Le traité instituant la Communauté européenne “ ne préjuge en rien le régime de la propriété dans les Etats membres ” (article 294). L’Europe n’a d’autorité qu’en matière de concurrence. Or il n’y a aucune raison d’accepter l’ouverture à la concurrence, chaque fois que l’on peut prouver qu’il y a un monopole naturel, lié notamment à l’existence d’un réseau, ou que la concurrence détériore le service public, ou encore qu’elle comporte de graves inconvénients, par exemple en matière de  sécurité. Rien, en tous cas, ne justifie l’ouverture du capital, du moins au niveau des sociétés mères, sauf si devaient se constituer des services publics à un niveau européen (par entente entre deux ou plusieurs Etats). La bataille contre la privatisation est donc parfaitement possible, même en l’état actuel des choses. Mais elle ne pourra être durablement gagnée que si elle aboutit à une redéfinition de la notion de services publics elle-même, comme fondement non seulement d’un “ modèle social européen ”, qui risque fort d’être défini au rabais, mais de la citoyenneté nationale, et, là où faire se peut, d’une citoyenneté européenne qui, pour le moment, est encore dans les limbes.

   

  [1] Sur cette approche, on pourra lire notamment : L’appropriation sociale, Note de la Fondation Copernic, Editions Syllepse, 2002, et  Tony Andréani : “ Le démantèlement des services publics. Chemins pour une refondation ”, in Refaire la politique, dir. T. Andréani et M. Vakaloulis, Syllepse, 2002.

[2] Les services d’intérêt général ne figurent pas de manière explicite dans le mandat de son groupe de travail “ Europe sociale ”.

[3] L’individu, comme tel, pourrait en effet se désintéresser de son rôle de citoyen, même s’il disposait de bons revenus. C’est pour l’en dissuader que le législateur a institué, par exemple, l’instruction obligatoire.

[4] Rappelons le 6° alinéa du préambule de la Constitution du 27 Octobre 1946, repris dans la Constitution de la 5° République : “ Tout bien, toute entreprise, dont l’exploitation a ou acquiert le caractère d’un service public national ou d’un monopole de fait, doit devenir propriété de la collectivité ”.

[5] On évoquera, entre autres, les cas du Crédit Lyonnais et celui de France Telecom.

[6] C’est pourquoi il n’y a pas de marché mondial de l’électricité. Comme le font observer des cadres supérieurs d’EDF dans un document diffusé sur l’Internet sous le pseudonyme de Jean-Marcel Moulin, il n’y a de véritable marché européen de l’électricité qu’au niveau de la plaque continentale Allemagne, France, Benelux et Nord de la Suisse.

[7] Ce qui peut empêcher des groupes concurrents de réaliser des gains de productivité. On n’a pas assez observé combien la recherche d’un “ pouvoir de marché ” est opposée au progrès économique postulé par le libre-échangisme.

[8] Toujours dans le cas d’EDF, les prises de positions hors d’Europe ont entraîné des résultats désastreux.

[9] Ces sociétés seraient chargées des intérêts patrimoniaux de l’Etat, et pourraient s’opposer à lui, si, comme gardien de l’intérêt général, il avait tendance à imposer aux entreprises publiques des tâches qui remettent en cause leur viabilité économique (un exemple frappant de telles interventions aux effets désastreux a été celui du Crédit Lyonnais, aujourd’hui privatisé, après avoir été apuré par les contribuables).

[10] Sinon ils répugnent à acquérir des parts de capital d’une entreprise publique, car ils craignent que l’Etat se préoccupe plus de ses propres intérêts que de ceux de l’entreprise et que l’entreprise “ mixte ” n’offre pas de retour sur investissement à la hauteur de leurs exigences. Le gouvernement actuel s’apprêterait à ouvrir le capital de Gaz de France. Si Suez s’est déclaré intéressé, pour les synergies que cela pourrait entraîner pour ses propres productions, TotalFina Elf n’est pas demandeur, car un rendement de 8% de l’intéresse pas, alors que celui de son capital est de 15%. Les investisseurs institutionnels font le même raisonnement.

[11] Autant plus grande ici est la responsabilité des gouvernements socialistes successifs de n’avoir rien fait, en ce domaine, pour renationaliser, au moins en partie, ce qui avait été privatisé, puis d’avoir accéléré le mouvement, les arguments invoqués (besoin de capitaux, taille critique etc.) n’étant pourtant ici pas plus dirimants que dans les autres domaines. Le gouvernement Jospin n’a même plus joué vraiment le rôle de tutelle qui est normalement le sien vis-à-vis du secteur bancaire, qui a pourtant objectivement une fonction de service public (sécurité des dépôts, création de monnaie) – comme on l’a vu lors de la bataille d’OPE entre la Société générale et la BNP pour mener à bien la fusion avec Paribas (on lira à ce sujet la remarquable analyse de Frédéric Lordon, dans La politique du capital, Editions Odile Jacob, 2002, et en particulier l’ex-cursus de ce volume, “L’effondrement moral de l’Etat ”. Ce livre a inspiré quelques unes des remarques ci-dessus).

 [12] La déconfiture de France Telecom est un exemple frappant de la manière dont l’Etat n’a pas su remplir ni son rôle d’actionnaire, ni son rôle de gestionnaire (via ses représentants dans le conseil d’administration), ni son rôle de gardien de l’intérêt général, alors même qu’il conservait la majorité des actions.

[13] C’est la thématique qui est développée dans Refaire la politique, dir. Tony Andréani et Michel Vakaloulis, Editions Syllepse 2002.

27 novembre 2018

COMMENT FINANCER LA DETTE PUBLIQUE SANS SE SOUMETTRE AUX MARCHES

 

(article de 2012, repris partiellement dans L'Humanité dimanche n° 303 du 15 au 21 mars 2012. Il serait à actualiser)

 

 Sortir de la quadrature du cercle

 

L’Union européenne s’est prise à son propre piège. De mois en mois, de sommet en sommet dans la zone euro, de négociation en négociation entre Sarkozy et Merkel, on n’a cessé d’inventer et de compliquer les dispositifs pour « rassurer les marchés » et résoudre le problème des dettes souveraines. Sans y parvenir jusqu’à présent.

S’il faut rassurer les marchés, c’est que les Etats s’en sont remis à eux pour financer leurs emprunts. Le consensus s’est fait, parmi les libéraux de toutes tendances (y compris les « socio-libéraux ») qu’il devait en être ainsi. Ce postulat est partagé par tous les gouvernements occidentaux, mais à des degrés très divers, comme on va le voir. C’est en fait l’Union européenne qui en a fait son évangile, et l’on a abouti à la situation extravagante que voici.

Les Etats européens ne peuvent pas emprunter directement auprès de la Banque centrale européenne, ni de leur propre banque centrale. On voit alors la BCE prêter aux banques de l’argent, aujourd’hui à un taux de 1,25%, et les mêmes banques reprêter cet argent aux Etats européens à des taux qui varient de + 50% au double, au triple, au quintuple ou encore au-delà, en fonction des notes décernées aux Etats par des agences de notation qui sont des organismes privés (peu importe pour notre propos de savoir dans quelle mesure leurs jugements soient fondés ou non, le fait est que ce sont elles qui font la pluie et le beau temps). On voit les investisseurs institutionnels en général (les banques, mais aussi les compagnies d’assurances, les fonds de pension etc.) faire leur beurre – qu’on songe par exemple aux profits des banques françaises, nullement diminués par la crise – sur le dos des Etats en toute liberté. A cela on nous dit : « les investisseurs institutionnels, c’est vous, ce sont vos dépôts et placements en banque, c’est votre assurance-vie etc. ». Mais c’est complètement faux : nous ne détenons pas directement des obligations d’Etat, nous ne faisons que mettre notre argent à la disposition de ces investisseurs, qui en font ce qu’ils jugent bon d’en faire, et qui en placent une grande partie dans des supports qui n’ont rien à voir avec la dette de notre Etat, ni même avec celle d’autres Etats européens, ni avec des obligations publiques. Voilà donc que notre épargne va financer - peut-être de façon rentable (c’est bien le terme approprié, puisqu’il s’agit d’une rente), mais ce n’est pas la question - bien autre chose que notre dette publique. C’est de cette double façon que « les marchés » sont devenus les maîtres de notre destin. Et ceci de manière elle-même aberrante, puisqu’ils imposent des politiques dites d’austérité censées assurer la solvabilité des Etats (notamment par la réduction des dépenses publiques), mais qui tuent la croissance, et par là même contraignent  ces Etats à emprunter toujours plus (les rentrées fiscales et les cotisations sociales diminuant). Le cercle vicieux est ainsi enclenché et le piège se referme sur les pays européens en difficulté, pour plus tard atteindre les autres, de plus en plus en peine pour y exporter leurs produits.

On peut s’interroger sur les raisons d’une telle aberration. La réponse généralement fournie est que les investisseurs institutionnels n’ont qu’une courte vue : ils veulent accroître leurs profits sans réaliser qu’ils tuent en même temps la poule aux œufs d’or. Mais il est certain qu’il faut aller au-delà de cette explication trop simple. C’est d’une véritable complicité qu’il s’agit entre ces investisseurs, les grandes multinationales et les dirigeants politiques pour mettre à bas la protection sociale et la propriété publique et la transférer aux intérêts privés. Il suffit de regarder en quoi consistent les dictats conjugués de la « troïka » (BCE, Commission européenne, FMI) dans des pays comme la Grèce ou l’Italie : réduire le nombre de fonctionnaires, privatiser ce qui reste des services publics et du patrimoine (les Grecs n’auraient qu’à vendre leurs côtes à des promoteurs !), flexibiliser le marché du travail (autrement dit pouvoir licencier à volonté), abaisser les normes salariales etc. C’est l’application de ce que Noemi Klein appelle « la stratégie du choc » : profiter de la crise pour liquider l’Etat social et remettre au privé tout le secteur public.

Comme tout le monde peut le constater, la politique est ainsi mise au service de ces puissances privées, et la démocratie est devenue un pur jeu d’apparences. Ecoeurées par la compromission – de longue date – des gauches européennes avec ce système de mise en coupe réglée, les populations n’ont plus que le choix de voter pour des droites décidées à pousser encore plus loin la stratégie du choc (en Grèce, en Espagne, en Italie et ailleurs).

Mais le résultat est que la crise économique et sociale ne fait que s’aggraver, particulièrement dans la zone euro. Les maîtres de la « gouvernance » européenne se sont eux-mêmes pris dans leur propre piège, cherchant désespérément à sortir de ce qui est une quadrature du cercle. Il ne serait pourtant pas difficile d’en sortir, et l’on va voir comment. L’analyse que je vais présenter n’a rien d’original, mais elle est fort peu audible dans les discours politiques et médiatiques, souvent sous le prétexte que ces questions sont affaire de spécialistes, hors de portée du citoyen lambda. Elles n’ont pourtant rien de si difficile.

 

Tout d’abord faire financer directement, en partie, la dette publique par la banque centrale.

 

Mais d’abord pourquoi les Etats devraient-ils s’endetter ? En principe il existe une bonne raison à cela. Tout comme une entreprise a besoin de crédits pour financer ses investissements, au-delà de ses propres ressources, de même un Etat a besoin d’emprunter, s’il ne dispose pas d’un fort excédent budgétaire, pour financer ses investissements, source d’un développement futur. Le fait est, cependant, que les Etats occidentaux se sont endettés, tout au long des trois dernières décennies, pour financer aussi leurs dépenses courantes. On dit généralement que les partis au pouvoir l’ont fait inconsidérément, pour satisfaire leur clientèle électorale. Cette explication n’est pas suffisante. Ils l’ont fait aussi parce qu’ils y ont été fortement incités par des investisseurs privés en quête de rendements financiers, les obligations publiques étant considérées comme un placement sinon très rentable, du moins particulièrement sûr.

Si l’on admet donc que les Etats ont certains besoins bien fondés d’emprunter (ce qui ne signifie pas que leurs budgets doivent être déficitaires, pourvu que leurs recettes équilibrent au moins leurs dépenses, charges de la dette comprises), la première solution qui se présente à l’esprit est qu’ils empruntent directement auprès de leur propre banque centrale. C’est bien ce que font des Etats comme les Etats-Unis[1], la Grande Bretagne ou le Japon, et l’on peut constater que la dégradation ou la perspective de dégradation de leur note par les agences de notation ne les atteint guère. De la même façon, « il suffirait d’une phrase, comme l’écrit fort bien un journaliste du Monde (Alain Frachon, 11 novembre 2011), pour endiguer la crise de l’euro. La BCE devrait dire haut et fort qu’elle jouera le rôle de prêteur en dernier ressort pour les membres les plus endettés de l’union monétaire […] Les achats de l’institut d’émission vont rabaisser les taux à des niveaux praticables, si la seule déclaration d’intention de la banque centrale ne suffit pas à le faire ». C’est ce que préconisent des économistes de réputation internationale comme Paul Krugman, c’est ce que suggèrent des dirigeants politiques alarmés par la crise de l’euro comme les dirigeants américains, britanniques et chinois, tellement la chose est évidente.

Les banques centrales sont le prêteur en dernier ressort des banques : elles leurs apportent des liquidités en cas de besoin, et notamment lorsque les banques commencent à rechigner à se prêter entre elles. La BCE par exemple l’a fait massivement lors de la grande crise de 2007-2008. Et les banques centrales peuvent le faire de manière illimitée, puisqu’elles sont des instituts d’émission de la monnaie. Elles peuvent  de la même façon le faire vis-à-vis des Etats. Sachant cela, les marchés financiers seraient conduits à rabaisser leurs exigences, car les banques centrales interviendraient dès que les taux réclamés seraient trop élevés. On peut et on devrait aller plus loin : les banques centrales, si elles ne s’occupaient pas seulement de politique monétaire, mais aussi de la croissance et de l’emploi, devraient soutenir en permanence les Etats pour leur permettre de répondre aux besoins de l’économie. Comment expliquer que la BCE soit interdite de le faire par les traités européens, et qu’elle en ait elle-même fait son dogme, comment expliquer cette tare congénitale de la zone euro ?

L’explication la plus couramment fournie est que l’Allemagne s’oppose farouchement à lui accorder ce rôle, par crainte de voir la « planche à billets » s’emballer en créant une inflation qui ne serait plus maîtrisable, comme ce fut le cas pour elle pendant la République de Weimar. C’est pourquoi elle aurait exigé l’interdiction d’un tel rôle en échange de la création de la monnaie unique, et imposé une indépendance absolue de la Banque centrale européenne, dont l’unique objectif devrait être la stabilité de la monnaie. On peut douter que cette explication « historique » soit suffisante. Elle ne vaut rien en tous cas s’agissant de pays comme les Pays-Bas ou la Finlande, qui ne sont pas moins attachés au dogme. Il ne fait guère de doute que ce sont les lobbies financiers, et plus particulièrement bancaires, qui sont mobilisés contre une pratique qui réduirait leur liberté d’action et leurs profits, et en particulier le lobby des banques françaises. Au-delà c’est toute la bourgeoisie rentière qui la voit d’un mauvais œil, lors même qu’il s’agirait d’une mesure de salut public pour la zone euro. Tous ces profiteurs de la dette des Etats avancent des arguments plus ou moins fallacieux.

Le risque d’inflation serait réel, dans des économies que l’Etat n’a plus guère de moyens de contrôler (à la différence, par exemple, de la Chine), si aucune règle n’était fixée à la création de monnaie ou si celle-ci était soumise au bon vouloir d’Etats « laxistes » (c’est-à-dire prêts à s’endetter toujours plus pour résoudre leurs problèmes). Il faudrait de fait articuler la politique monétaire avec la politique budgétaire, ce qui, dans le cas de la zone euro, supposerait une coordination des politiques budgétaires entre des pays aux orientations et aux performances souvent radicalement différents. C’est tout le problème de la construction européenne, dont j’ai parlé dans une précédente note. Mais notons qu’aujourd’hui le risque d’inflation galopante est pratiquement inexistant dans une situation ou l’ensemble de l’économie européenne piétine. Mieux : un peu d’inflation supplémentaire serait bienvenu, puisqu’il contribuerait à alléger la charge de la dette, comme le notent de très nombreux experts.  Et l’on pourrait admettre que, les choses étant ce qu’elles sont, la BCE se contente d’un rôle de prêteur en dernier ressort, n’intervenant que pour acheter directement des titres des Etats les plus endettés, sous des conditions qui ne seraient pas ruineuses pour ces Etats et qui feraient l’objet de négociations politiques. Elle a été d’ailleurs contrainte d’acheter sur le marché secondaire (le marché de l’occasion) des milliards de titres grecs, irlandais, portugais, espagnols et italiens (pour 187 milliards d’euros depuis mai 2010), pour tenter de faire baisser les taux de ces emprunts, ce qu’elle s’était longtemps refusé à faire et ce qui a fait grincer des dents aux gouverneurs allemands. Ce qui revenait à plomber son bilan de « mauvaises créances », mais il était annoncé haut et fort que c’était temporaire (en attendant une prise de relais par le Fonds européen de stabilité financière), et elle a pris bien garde de « stériliser » ces achats en réduisant du même montant ses prêts aux banques. On voit qu’on nage ici en pleine absurdité pour ne pas remettre en cause le dogme. Donc la lutte contre l’inflation n’est qu’un prétexte : il s’agit avant tout de ne pas faire baisser le revenu de la rente.

On invoque une deuxième raison : il ne faudrait pas porter atteinte à la crédibilité de la BCE. Crédibilité auprès de qui ? Auprès bien sûr de tous les investisseurs internationaux qui pourraient acheter des titres de dette publique européenne, et ainsi soutenir le cours de l’euro. Autrement dit il faut maintenir un euro fort par rapport aux autres monnaies de réserve, et d’abord par rapport au dollar. Mais à qui profite cet euro fort ? A certains pays européens seulement, et d’abord à l’Allemagne, pour des raisons que j’ai expliquées dans une précédente note : l’euro fort permet d’acheter à bas coût tous les composants produits dans les pays de l’Europe orientale (Pologne, Slovaquie, Tchéquie etc.) qui entrent dans la composition des produits d’exportation allemands. La crédibilité, c’est aussi certes la solidité du bilan de la BCE. Or il faut remarquer que la BCE est bien moins regardante vis-à-vis des banques, dont elle a accepté, à titres de garantie, des titres plus que douteux - comme quoi la BCE est d’abord un affaire de banquiers, qui ont déjà travaillé dans de grandes banques internationales et ont gardé les contacts avec elles. Admettons pourtant qu’il faille veiller au bilan de la BCE, faute de quoi les Etats seraient obligés de la renflouer. Cela n’empêche nullement de lui conférer un rôle de prêteur en dernier ressort, et pas seulement à bilan constant (les Américains ont fait marcher la planche à billets bien au-delà : 960 milliards d’euros). C’est seulement le cours de l’euro qui en pâtirait…et ce serait une bonne chose.

Reste évidemment l’obstacle allemand. Sarkozy a essayé de le contourner en proposant de transformer le Fonds de stabilité financière (ce Fonds qui emprunte auprès des marchés financiers pour prêter aux Etats en difficulté) en une sorte de banque publique européenne, au capital constitué par les apports des Etats membres, et dont les ressources ne seraient plus limitées comme elles le sont aujourd’hui (elles dépendent de l’accord donné par tous les pays de la zone euro, dont certains ont montré à quel point ils étaient récalcitrants), mais potentiellement illimitées, puisqu’elle pourrait emprunter auprès de la BCE. Peine perdue. Arrivés à ce point de blocage, on ne voit plus d’autre solution, pour un pays comme la France et plus encore comme les pays plus en difficulté, de rompre le pacte et de demander à leur propre banque centrale de leur servir de prêteur en dernier ressort (ce que propose le Front de gauche). Mais à droite comme à gauche on préfère s’inscrire dans la chronique du désastre annoncé : guérir le malade à grands coups de rigueur pour finalement le tuer.

Ce recours au financement de dettes publiques par des banques centrales a évidemment des limites. En principe il s’agit plus de sauver des Etats d’une crise de liquidités (quand ils ont de plus en plus de mal à se financer sur les marchés) que d’une crise de solvabilité (quand il est clair qu’ils ne pourront plus rembourser leurs dettes). La création monétaire, en ce domaine comme en un autre, n’a de sens que si le remboursement se fait. Aussi faut-il aller au-delà et prévoir un autre type de financement, qui soit sûr et pérenne, et reste sous le contrôle non des marchés, mais des citoyens.

 

 Ensuite faire financer la dette publique par les particuliers nationaux

 

La première idée qui vient à l’esprit est que les Etats empruntent  auprès de leur propre population, et ceci directement, en lui proposant des bons du Trésor. Or c’est bien ce qui se faisait dans les années 1950, dans une proportion importante (aux Etats-Unis même : environ un tiers des emprunts de l’Etat fédéral). C’est Georges Pompidou (un ex-banquier) qui, en 1973, a accordé aux établissements financiers le privilège d’emprunter de l’argent à la Banque de France à un taux très faible pour le prêter ensuite plus cher à l’Etat. Mais c’est en 2004 que, sous la pression de la finance, le législateur a interdit à l’Etat de placer des bons du Trésor auprès des particuliers. Et voilà comment, ainsi que l’écrit Jean-Luc Gréau, « l’Etat est devenu l’otage des banques et la réciproque est vraie : on voit bien qu’avec la crise les banques sont devenues elles-mêmes des otages de l’Etat ».

Aujourd’hui le placement direct de la dette publique auprès des particuliers est devenu résiduel (1,4% aux Etats-Unis), sauf au Japon (5,2%). C’est pourtant un excellent moyen de contourner les marchés financiers, et dont les avantages sont multiples. Les épargnants français en particulier sont friands d’une épargne sécurisée, comme le montre leur prédilection pour les livrets populaires et surtout pour l’assurance-vie « en euros » (placée largement en obligations d’Etats). Ils disposeraient alors d’une garantie qui est celle de leur Etat, assise sur leurs impôts. Ils sauraient qu’ils participent au financement de leur dette publique, et non à celle d’Etats étrangers. S’ils pouvaient craindre que l’inflation ne lamine des intérêts assez faibles, ils sauraient aussi qu’ils seraient moins taxés sur ces intérêts, ce qui diminuerait leurs impôts. Rien, sinon la soumission de l’Etat aux intérêts de la finance, ne peut expliquer que l’on n’en revienne pas à ce placement direct.

 

Troisièmement faire financer la dette publique par les investisseurs nationaux

 

Admettons que la solution de bon sens du placement direct ne soit pas la panacée, parce que les Etats ont besoin d’émettre des obligations de manière continue et à des termes variables, et que les particuliers ne seront pas toujours au rendez-vous de France Trésor. En outre toute l’épargne ne peut aller au financement de l’Etat. Dès lors il paraît nécessaire qu’ils s’adressent aussi à des investisseurs institutionnels, tels que les banques ou des compagnies d’assurances, qui y souscrivent pour leur propre compte. C’est effectivement ce qui se passe aujourd’hui avec les obligations du Trésor. Mais ne serions-nous pas à nouveau devant la « pression des marchés » ? Une pression qui s’est d’ailleurs fortement accrue depuis que des règlements européens ont imposé à ces investisseurs de suivre les recommandations des agences de notation (que Bruxelles voudrait seulement « réformer » aujourd’hui, devant leur pouvoir démesuré). Sans doute, mais cette pression changerait de nature si ces investisseurs étaient, au moins principalement, des investisseurs nationaux et, mieux encore des investisseurs publics. Or c’est précisément le cas, en grande partie, dans un pays comme le Japon, où l’énorme dette publique (plus de 200% du PIB) est détenue par le secteur financier domestique (à 75%), dont les banques japonaises, au premier rang desquelles la banque publique de la Poste japonaise. Il existe en France comme au Japon une considérable épargne privée qui pourrait de même s’investir en titres d’Etat. Les Français épargnent en effet 20% de leurs revenus (à comparer par exemple au taux d’épargne états-unien qui était devenu presque nul avant de remonter un peu). Il est donc aberrant que la dette française soit détenue à plus de 60% par des non-résidents (fonds de pension, fonds souverains, banques etc.), pendant que les ménages français financent - sans le savoir - d’autres Etats. On objectera sans doute que les investisseurs français actuels (en fait de grandes multinationales de la finance), ne voyant que leurs propres intérêts, préféreront acheter des obligations d’autres Etats, l’Etat allemand par exemple, parce qu’elles seraient plus rémunératrices ou plus sûres. La réponse est de contraindre ces investisseurs privés à détenir un pourcentage élevé de la dette française et à se référer, si l’on ne veut pas leur imposer un taux d’intérêt, à une instance de notation véritablement indépendante. La chose n’est pas extravagante, puisque les banques françaises sont déjà tenues d’acheter 2,5% des émissions du Trésor. Il faudrait seulement élargir ces quotas (et, peut-être, comme le propose Jacques Nikonoff, interdire la revente des titres sur le marché secondaire). Quant au reste, il pourrait être laissé au marché, mais c’est lui qui deviendrait résiduel.

La même question pourrait se poser au niveau européen, si l’on instaurait, comme de nombreuses voix d’experts et d’hommes politiques le demandent, des « eurobonds ». Car, si ces obligations « mutualisées » européennes étaient livrées aux marchés, elles seraient soumises à leurs exigences, et tout laisse à penser que ces dernières seraient élevées (on constate déjà que le Fonds de stabilité leur emprunte à des coûts plus élevés que l’Etat allemand). Il faudrait donc que les investisseurs soient européens et qu’ils soient tenus de souscrire un certain pourcentage de ces emprunts.

 

En conclusion il existe trois moyens pour financer une dette publique sans se soumettre aux marchés internationaux, et ils ne rencontrent aucune objection sérieuse. Un grand nombre d’économistes patentés seraient, paraît-il, aujourd’hui convaincus que, pour le moins, une part de financement direct des dettes publiques par la BCE serait la seule façon de sauver la zone euro. Mais l’Allemagne, quelques autres pays et la BCE elle-même s’y opposent farouchement, en invoquant les traités européens. La chancelière allemande se dit pourtant prête à engager le processus d’une révision des traités, tant il est vrai que la situation actuelle s’avère sans issue. Mais cette révision, outre le fait qu’elle prendrait beaucoup de temps et pourrait connaître des accidents de parcours, ne remettrait nullement en cause le dogme du financement actuel par les marchés financiers. Il s’agirait seulement de durcir les règles budgétaires pour les Etats de la zone euro et de mettre en quelque sorte ceux-ci sous tutelle de la Commission européenne. Comme cela dessaisirait les Parlements nationaux de certaines de leurs prérogatives essentielles et serait vécu par les peuples comme un déni de démocratie, on imagine une élection du Président de la Commission par le Parlement européen, comme si cela pouvait les apaiser. Mais on peut prévoir que la crise de la zone euro ne sera pas réglée par ce laborieux échaudage et de toute façon le prendra de court. Dès lors c’est bien au niveau national que pourrait aujourd’hui se trouver la porte de sortie. Il s’agirait de décider, dans le cas d’un pays comme la France, de recourir aux trois modes de financement qui viennent d’être évoqués : un financement direct par la Banque de France[2], un financement direct par les ménages français, un financement par les investisseurs français sous contrainte (et éventuellement menace de nationalisation). On imagine la levée de boucliers que ces décisions politiques ne manqueront pas de susciter, mais aux grands maux les grands remèdes. Et l’avantage d’une telle politique est qu’elle ne suppose ni ne vise une sortie de l’euro, mais au contraire une manière de le sauver, au moins provisoirement, en le renationalisant partiellement. En effet, si la Banque de France retrouvait la possibilité de créer de la monnaie et d’acheter des titres de l’Etat français, elle émettrait des euros-francs (ce qui n’a rien d’extraordinaire, puisque dans la pratique les euros ont déjà une face nationale), dans des limites qu’il faudrait annoncer et sans doute négocier.

A terme qu’est-ce que tout cela signifie ? L’intervention de la Banque de France serait d’abord présentée comme provisoire : si la BCE change de doctrine et de pratique, ce remède temporaire pourrait être abandonné. Mais on peut aussi envisager que cette renationalisation soit pérenne : les euros nationaux ne dépendraient plus que des banques centrales nationales, et des appréciations et dépréciations seraient possibles, comme au temps du Système monétaire européen, et bienvenues puisqu’elles permettraient de corriger les écarts de performances entre les pays européens. Autres avantages, selon deux économistes[3] : « La flexibilité monétaire intrinsèque à cette mutation permettrait aussi l’adoption rapide de l’euro par les nouveaux pays membres de l’euro par les nouveaux membres de l’UE ainsi que par les anciens qui ne l’ont pas adopté. L’UE redeviendrait une zone économique soutenable et durable. L’Allemagne n’aurait pas à supporter une Europe de transferts financiers qui s’annonce sans fond ». Cette perspective rejoint celle de la transformation de l’euro en simple monnaie commune, ne servant que pour les échanges de l’UE avec le reste du monde.

 

 Note sur le financement actuel des dettes publiques

 

La détention directe de titres de dette publique par les particuliers nationaux n’est, on l’a vu, que résiduelle. Les financeurs sont aujourd’hui surtout d’une part les banques et compagnies d’assurance, dans le cadre de la gestion de leurs liquidités et de leur bilan (ce sont elles qui portent alors le risque), et d’autre part les gestionnaires d’actifs pour le compte de tiers, tels que les fonds de pension (le risque est alors porté par l’épargnant individuel).

La part du secteur financier national dans les pays de la zone euro est en moyenne de 34%. Elle est en Allemagne de 46% et de 38% en France (un des plus faibles pourcentages).

Si l’on considère maintenant l’ensemble des investisseurs européens de la zone euro, ils apportent 47% du financement de la zone, contre 53% pour les non-résidents dans la zone (dont les britanniques), ce qui représente une plus grande internationalisation qu’aux Etats-Unis (70% du financement y est domestique), qu’en Grande-Bretagne (71%) et au Japon (92%). C’est seulement si l’on considère tous les investisseurs européens, et non seulement ceux de la zone, qu’on aboutit à un pourcentage d’ouverture de la zone à l’international voisin de celui des Etats-Unis (environ 30%). On voit que la zone euro est plus dépendante de créanciers étrangers à la zone que ces derniers pays. Cela signifie aussi que les Etats de la zone disposent de moins de moyens d’action sur ces derniers, tels que la fiscalité ou la régulation financière. Ces créanciers étrangers sont majoritairement des acteurs financiers privés (notamment des fonds de pension), mais les fonds souverains étrangers jouent un rôle croissant.

Il faut noter encore que, à l’intérieur de la zone euro, ce sont les pays du cœur de la zone, notamment l’Allemagne, qui détiennent la plus grande partie de la dette des pays périphériques.

 

[1] La FED possède 17% de la dette des Etats-Unis, à comparer aux 3% de la dette de la zone euro que possède la BCE, et ceci uniquement via ses achats de titres sur le marché secondaire.

[2] A cette fin Jacques Sapir suggère de recourir à l’article 16 de la Constitution française (qui peut être mis en œuvre quand les institutions du pays et l’indépendance nationale sont menacées) et note que l’Allemagne ne pourrait riposter qu’en sortant elle-même de la zone euro, avec quelques uns de ses voisins immédiats, ou bien se verrait contrainte à négocier (cf. La démondialisation, Editions du Seuil, 2011, p. 258-259).

[3] Dominique Garabiol et Bruno Moschetto, « L’euro est mort, vive l’euro-franc », in Le Monde, 30 septembre 2011.

26 novembre 2018

VERS UN SOCIALISME ASSOCIATIF

 (conférence à l'Université de Bilbao et à l'Université de Saint Sébastien, avril 2012)

 

Je commencerai par un bref aperçu historique du contexte historique devant lequel nous nous trouvons, trente ans après la « révolution conservatrice » et la mise en place d’un nouveau régime du capitalisme, vingt ans après la chute du système soviétique, quatre ans après le début de la grande crise du capitalisme financiarisé et mondialisé, et à l’heure où plusieurs pays, qui se réclament du socialisme,  semblent avoir le vent en poupe, alors qu’ils émergent à peine du sous-développement. Rien ne paraît s’être produit comme on le prévoyait.

 

Quand on attendait le socialisme

 

Si l’on en croit Marx, le socialisme ne serait possible que dans des pays développés. Or, effectivement, pendant les années d’après guerre (les Trente glorieuses), le mouvement vers un socialisme mature semblait en marche. Les forces productives avaient connu un prodigieux essor : des technologies puissantes avaient bouleversé même l’agriculture et laissaient aux populations ce temps libre sans lequel, comme les Grecs le disaient, la participation des citoyens aux affaires publiques était impossible. Ces populations étaient sorties dans leur majorité de la misère et cessaient donc d’être tenaillées par les nécessités de la survie (le socialisme pouvait donc ne plus être un socialisme du pauvre). Elles avaient un niveau élevé d’instruction générale et technique. La démocratie, qui était enracinée dans une longue tradition, interrompue certes par les fascismes, avait trouvé une nouvelle vigueur (autre différence avec les socialismes de l’aire soviétique ou du Tiers Monde). Dans les pays avancés l’Etat keynésien présentait certains aspects qui relevaient du socialisme : la sécurité sociale, quelques traits du droit du travail, des services publics nationalisés, une forte intervention du pouvoir politique sur l’économie, allant même jusqu’à une planification incitative. La socialisation de l’économie était très poussée, si l’on entend par là la généralisation des échanges et leur caution juridique : la sphère de l’autoconsommation, notamment dans l’espace domestique, s’était fortement réduite. Enfin le salariat occupait une part toujours croissante de la population active.

Vers la fin des Trente glorieuses, un socialisme démocratique et avec marché paraissait à portée de la main, sans que l’on ait besoin de prendre le fusil. Le cas le plus frappant fut celui de l’arrivée au pouvoir des socialistes en France en 1981. En quelques mois ils avaient nationalisé la quasi-totalité du système bancaire et une bonne partie de l’appareil industriel, la droite était tétanisée et les préfets changeaient de bord comme de chemise. On avait, semblait-il, affaire à une expérience grandeur nature d’une sorte de socialisme de marché, bien différente du système soviétique. Il importe de savoir pourquoi l’expérience a capoté en un rien de temps et pourquoi l’ensemble du monde développé est entré dans l’ère néo-libérale. Bien entendu je ne peux ici tenter de décrypter toute cette histoire. Je n’en retiendrai que quelques points significatifs, importants pour notre propos.

 

Et ce fut la Grande Régression

 

J’emprunte cette expression au titre de l’excellent livre de Jacques Généreux. Certes les Trente glorieuses ne furent pas un chemin parsemé de roses, et il n’y aurait pas grand sens à donner dans la nostalgie. Mais au moins étaient-elles marquées, aux yeux de la grande majorité, par l’idée d’un progrès, un progrès pas seulement en termes de croissance et de richesse, mais aussi en termes de justice sociale et de pouvoirs accrus de chacun sur sa propre vie. Et puis ce fut le grand retournement : nous sommes entrés dans une sorte de crépuscule moyenâgeux (la crise sociale présente d’étonnant points communs avec celle qu’un historien[1] a décrite pour les 14° et 15° siècles), dont on ne pourra sortir que par une nouvelle Renaissance.

Pour comprendre cette involution, il faut partir des mouvements de fond de l’économie. La concurrence entre les capitaux exigeait l’ouverture de vastes marchés, donc le dépassement des frontières et l’essor de la globalisation. Problème devant lequel se trouve confrontée toute tentative socialiste aujourd’hui. La baisse du taux de profit menaçait l’investissement : il fallait trouver des contre-mesures (Marx dit : des contre tendances) pour l’enrayer, et elles furent d’une grande violence. Voici un autre problème pour un socialisme : comment affronter à armes égales un tel régime de production ? La concentration du capital appelait des sources de financement abondantes. Le crédit bancaire étant devenu onéreux, il fallait faire appel au marché financier, alimenté par de grands investisseurs institutionnels, lesquels ont réclamé leur dîme, un retour sur investissement, (bientôt corsé en « valeur pour l’actionnaire ») de plus en plus élevé. C’est là encore un autre problème pour le socialisme, qui devra revenir à un mode de financement par le crédit qui soit à la fois souple et rigoureux, et/ou trouver des investisseurs publics de grande envergure, mais sans passer par les marchés financiers. Tous ces mouvements du capital ont imposé une triple libéralisation : d’abord celle des changes, ensuite celle des taux d’intérêt et de  l’activité bancaire, enfin celle de la Bourse et, dans la foulée, des marchés dérivés.

Si je dis tout cela, c’est pour souligner que la révolution néo-libérale n’était pas seulement un changement de politique et une grande révision idéologique, mais qu’elle s’appuyait sur des tendances profondes du capitalisme. Nos socialistes des années 80 n’ont eu ni la lucidité ni le courage de résister à ces tendances. Ils ont pris le tournant de la rigueur, en décrochant les salaires des prix pour permettre au taux de profit de se relever, et surtout ils se sont adaptés, concurrence oblige. Je me souviens de Pierre Beregovoy (ministre de l’Economie de Mitterand) disant que, s’il restait partisan d’une économie mixte, le secteur privé devait quant à lui être laissé à la discrétion des actionnaires. Les socialistes français furent aussi les auteurs de la libéralisation, laquelle coupait les ailes à toute politique dirigiste. Mais il faut nous ajouter ceci : les banques et entreprises publiques ne furent pas transformées, mais gérées (pas si mal d’ailleurs) comme des entreprises capitalistes. L’affaiblissement des syndicats aidant, ce qu’il restait du secteur public n’incarnait rien d’autre qu’un capitalisme d’Etat. Il n’est pas étonnant dès lors qu’il y ait eu par la suite si peu d’opposition aux privatisations - sauf dans le champ des services publics.

Mais la Grande Régression n’a pas résulté seulement de facteurs économiques. Pour mémoire je rappelle quelques autres facteurs, qui ont entraîné un discrédit quasi total du socialisme, non seulement dans les élites, mais encore dans la population. Les années 70 avaient été marquées, dans la foulée de 1968, par une critique et une contestation généralisées du pouvoir de l’Etat. Le mot d’ordre était à l’autogestion, sans qu’on sache vraiment ce qu’elle impliquait. Et cela a favorisé le retour du libéralisme. Au bout du compte, c’est le capitalisme qui a récupéré la critique de l’Etat, car le capitalisme ne demandait qu’à s’autogérer. Cette offensive contre l’Etat a trouvé une justification supplémentaire dans la paralysie économique qui affectait le système soviétique et dans le manque de liberté politique qui y régnait. C’est l’époque où, en France plus que partout ailleurs, l’anti-totalitarisme a fait florès, emmené par les « nouveaux philosophes », tous d’anciens marxistes et révolutionnaires (et on sait que rien n’est plus virulent que le zèle des repentis, qui ont besoin en permanence de justifier, et d’abord à leurs propres yeux, leur conversion). En quelques années la France, qui avait été une patrie intellectuelle du  socialisme démocratique, est devenue, au grand étonnement de nombre d’observateurs, le pays le plus réactionnaire. Tel fut le « cauchemar des années 80 », pour reprendre l’expression d’un analyste[2], en particulier au niveau culturel. Ce furent les « années fric », les années où les patrons, qui avaient été vilipendés pendant la décennie 70, étaient devenus des héros. Quant à être encore marxiste, ou seulement socialiste, c’était  devenu un péché mortel. L’écroulement du camp socialiste et l’effondrement de l’URSS ont été le coup final. On ne peut imaginer retournement plus spectaculaire.

J’ai dit pourquoi la gauche s’était trouvée prise dans un engrenage, qui a conduit au déclin de la social-démocratie. Mais il faut reconnaître que la plupart des intellectuels se sont trouvés aussi dépassés, saisis d’incompréhension devant ce nouveau monde qui imposait ses règles et son ethos, et incapables de concevoir une alternative (c’est dans le monde anglo-saxon et non dans la vieille Europe que, curieusement, on trouvera des recherches théoriques sur de « nouveaux modèles de socialisme »). Il faut dire que la construction européenne était passée par là, sous la bannière de la « concurrence libre et non faussée ». Le réveil critique ne se fera que vers le milieu des années 90, puis à leur fin, avec la naissance du mouvement altermondialiste et de ses forums mondiaux et sociaux.

 

Mais le monde capitaliste vacille à nouveau sur sa base

 

Je fais à présent un grand saut dans l’histoire. Le capitalisme néo-libéral vient de connaître une crise majeure, vous le savez, en fait la troisième grande crise de son histoire (après celle de la fin du 19° siècle et celle de 1929). Mais celle-ci appelle plusieurs remarques. Cette crise ne fut pas un coup de tonnerre dans un ciel serein, sauf pour tous ceux qui ne voulaient rien voir et rien entendre – tel le grand gourou des marchés, je veux dire Alan Greenspan. Le séisme fut en réalité précédé par une série de secousses tectoniques : des crises, d’intensité plus faible, à peu près tous les deux ans. Ensuite le néo-libéralisme fut surtout un slogan idéologique. On sait aujourd’hui que les politiques inspirées par le monétarisme et la théorie de l’offre on été rapidement révisées, dès que leur échec a été constaté (James Galbraith[3] l’analyse de manière lumineuse dans le cas états-unien). Et l’Etat ne s’est nullement affaibli, comme le confirme le fait que les dits « prélèvements obligatoires » n’ont pas diminué dans les grands pays occidentaux, bien au contraire. Il a été seulement privatisé, c’est-à-dire entièrement soumis aux intérêts privés : finançant de moins en moins les services publics, il a financé de plus en plus les oligopoles capitalistes, par le jeu des baisses d’impôts sur les sociétés, des exonérations diverses de « charges », des subventions déguisées. On ne sera pas surpris que, quand la crise a menacé d’effondrement le capitalisme lui-même, les Etats soient intervenus massivement pour sauver le système financier et relancer l’économie réelle. Ce n’est pas seulement parce que les dirigeants et experts avaient gardé en mémoire les effets ravageurs de la non-intervention lors de la crise de 1929, c’est aussi parce qu’ils n’avaient jamais perdu la main. On a assisté alors à ce phénomène surprenant de responsables politiques qui faisaient, en catastrophe, des emprunts sans le dire au logiciel traditionnel du socialisme : des nationalisations plus ou moins franches, et des plans de relance dignes des plus beaux jours sinon de la planification impérative, du moins du keynésianisme. Tout cela cependant ne devait être que provisoire, simple médication pour remettre le malade en bonne santé. Mais le malade est bien plus profondément atteint qu’on ne le croit.

Je crois que, sans le savoir, nous sommes entrés dans une ère nouvelle. En quelques mots, voici pourquoi. Le capitalisme financiarisé a épuisé les parades qu’il a trouvées à sa crise, qui est à la fois une crise de suraccumulation et de surproduction. Il ne pourra, dans l’avenir, recourir à nouveau à l’extraordinaire dopage au crédit qui lui a permis, pendant une vingtaine d’années, de maintenir une croissance qui était en réalité artificielle, et qui s’est brisée en même temps que la pyramide de dettes sur laquelle il reposait. Ce serait courir au suicide, bien des experts en sont conscients. Il ne pourra à nouveau appeler à la rescousse des Etats qui se sont endettés dans des proportions telles que seule un croissance vigoureuse leur permettrait de revenir à l’équilibre. Il ne pourra éternellement compter sur l’épargne des pays émergents pour combler les déficits des balances courantes, car ces pays vont consacrer une part croissante de leur épargne à la production pour le marché intérieur. L’état de stagnation devrait donc se prolonger, aussi longtemps que ne seront pas remis en cause la déformation des revenus au profit des possédants, la dictature du court terme, l’hypertrophie d’une sphère financière qui absorbe une part disproportionnée de la richesse produite. Le basculement géopolitique du monde en faveur de pays qui sont restés fort étrangers au consensus de Washington va réduire sa sphère d’action. On pourra peut-être éviter les embardées, mais on n’empêchera pas la machine de glisser sur la pente négative. Au-delà, le capitalisme s’approche peu à peu de deux limites absolues. Quand l’immense majorité des travailleurs du monde seront devenus des salariés, qu’il n’y aura donc plus d’amortisseurs aux crises du côté des anciens modes de production, et quand ces masses salariales vont se battre pour voir leurs revenus s’élever, la concurrence à l’échelle mondiale perdra ses avantages pour les pays riches, et l’inflation sera de retour. L’autre limite est environnementale : l’épuisement des ressources naturelles et le changement climatique vont renchérir partout les coûts de production au point de mettre en péril les économies et d’aggraver encore les déséquilibre sociaux (qu’on se souvienne seulement de l’impact des chocs pétroliers sur les économies avancées dans les années 70). Dès lors c’est une fenêtre historique qui se rouvre pour le socialisme. Encore faut-il savoir ce vers quoi on voudrait aller.

 

Penser l’alternative

 

Je suis de ceux qui pensent que l’alternative ne naîtra pas spontanément des mouvements de résistance ou de révolte des peuples, surtout quand les individus ont été atomisés par la décomposition des structures collectives, anesthésiés par la société de consommation, et sont encore privilégiés par rapport à ceux de la périphérie (80% de la population mondiale), comme c’est le cas dans les pays les plus développés. La volonté farouche des oligarchies de continuer à profiter de leur rente peut conduire à l’anomie et au chaos. Pour paraphraser Marx, les hommes font l’histoire dans les conditions dont ils héritent, mais, pour la faire, encore faut-il qu’ils sachent ce vers quoi ils aspirent et quels possibles s’ouvrent à eux.

Nous ne sommes pas devant une table rase, car le socialisme n’est pas mort et enterré. Je ne vais pas discuter ici de la Chine et de son petit frère jumeau le Vietnam. Je dirais seulement que, pour sortir du socialisme de la misère, où la grande marmite ne contenait que le brouet du strict nécessaire, les dirigeants chinois ont jugé bon de laisser se développer, mais sous contrôle, un capitalisme autochtone et surtout des investissements étrangers qui ont donné un grand coup de fouet aux exportations. Ils ont tiré le meilleur parti qu’ils pouvaient de la globalisation, et on ne peut pas dire que cela leur ait mal réussi. Mais de nombreux traits du « modèle chinois », a bien des égards inédit dans l’histoire, relèvent encore plutôt du socialisme, à commencer par l’importance du secteur public et de la planification. On pourrait certes penser que ce modèle relève plutôt d’un capitalisme d’Etat, mais les choses sont plus compliquées que cela, et je crois que nous avons beaucoup à apprendre de la manière dont il est agencé. Il y a aussi l’expérience vénézuelienne, sur laquelle vous allez vous pencher. Elle est passionnante à divers titres, mais sa portée est limitée par le fait que le secteur capitaliste y reste prédominant, que ce socialisme repose sur la rente pétrolière et que les masses y connaissent encore un niveau de vie et d’instruction très faible. Il y bien d’autres expériences de par le monde, telle que la démocratie participative au Kerala. Mais, si nous pouvons apprendre de toutes ces expériences, il n’est pas besoin d’aller si loin pour apercevoir, dans nos sociétés, des linéaments utilisables pour une transformation socialiste. J’en évoquerai quelques uns au passage. Enfin les recherches sur les modèles de socialisme, même si elles marquent le pas, constituent une source d’inspiration utile. Certes depuis quelques années, la gauche radicale a fait, à mon avis, un réel effort programmatique, mais il lui manque une charpente et des approfondissements.

Avant de vous présenter quelques lignes directrices, je voudrais dire quelques mots sur les obstacles qui se dressent devant nous, dans nos pays, pour penser l’alternative et engager le processus pour rouvrir un espace socialiste. Le premier réside dans la rémanence d’une vieille tradition, celle d’un socialisme étatique, fût-il avec marché (dont l’esquisse se trouve déjà dans les dernières pages du Manifeste du Parti communiste), qui a été mise en œuvre par la social-démocratie. C’était un socialisme par le haut, où la démocratie économique était négligée au profit de la démocratie sociale, c'est-à-dire, dans le meilleur des cas, d’une cogestion, par partis interposés, avec les syndicats. Or une autre tradition socialiste, celle de l’économie sociale (coopératives et mutuelles essentiellement), a été considérée comme marginale par les partis de gauche et s’est refermée sur elle-même. Aujourd’hui encore ces partis ne la voient pas autrement que comme un Tiers secteur, venant colmater les brèches de l’économie capitaliste et de l’Etat providence, et les responsables eux-mêmes de cette économie sociale sont très réticents à sa transformation, pendant que les syndicalistes conservent leur ancienne méfiance à son égard, ne soutenant par exemple que par nécessité la reprise d’entreprises par les salariés. Le deuxième obstacle tient aux contraintes d’une concurrence globalisée : comment faire face à des oligopoles géants, dont le pouvoir de marché est colossal ? Le troisième obstacle est politique. Nos pays européens sont corsetés par ces traités européens qui ont débouché sur le Traité de Lisbonne, ratifié contre la volonté de plusieurs peuples européens, Traité qui interdit jusqu’à toute velléité de socialisme. Ainsi une expérience socialiste, au moins partielle, qui suppose un pouvoir politique maître chez lui, comme aux Etats-Unis, où elle est cependant à mon avis impossible (à la fois parce que nous sommes là au cœur du système impérialiste et parce que les traditions de ce pays y sont foncièrement hostiles), serait étouffée dans l’œuf si nous resterons dans le corset de ce Traité. Je ne vais pas entrer davantage dans cette question cruciale, mais je considère, avec une petite partie de la gauche française (je pense ici surtout au Parti de gauche) que la seule stratégie possible pour s’échapper de cette nasse est celle, non de la sortie de l’Union européenne, mais de la « désobéissance » sur un certain nombre de dossiers décisifs, bénéficiant d’un soutien populaire (exiger des dérogations, à défaut pratiquer la politique de la chaise vide sur ces dossiers).

 

Les grandes lignes d’un nouveau socialisme

 

Il reposerait sur un axe central : la démocratie économique. Vieux projet, qui remonte à la Révolution française : la République ne sera pas seulement une démocratie politique, mais aussi une République sociale. Mais la démocratie sociale a pris un sens limitatif : il s’agit des institutions qui accordent certains droits aux salariés pour contrebalancer le pouvoir absolu du patronat, par exemple l’existence de comités d’entreprises ou de délégués du personnel ou les négociations au sommet entre syndicats des salariés et syndicats patronaux sous la houlette de l’Etat - un « partenariat » de plus en plus inégal aujourd’hui, puisque les syndicats, qui sont nationaux, se trouvent face à des oligopoles, qui sont mondiaux, et qu’ils sont à peu près absents des petites entreprises. La démocratie économique, elle, accorde le pouvoir aux travailleurs, mais n’oublie pas d’autres agents économiques, tels que les usagers et les consommateurs. Et cette démocratie est essentielle pour revivifier la démocratie politique – une démocratie aujourd’hui en déshérence. Seuls des individus qui prennent des responsabilités dans la vie quotidienne peuvent devenir des citoyens actifs.

Le socialisme classique reposait sur l’idée que l’Etat représentait la population laborieuse, « le peuple tout entier », comme on disait au temps de l’URSS, mais cette idée s’est effondrée avec le système soviétique. Passée la période des grandes mobilisations pour sortir de la misère, où elle  a permis un indéniable essor économique, elle est apparue comme une enveloppe vide : les travailleurs ne pouvaient s’identifier à des objectifs sur lesquels ils n’avaient aucune prise et la démotivation fut générale[4]. Alors la démocratie économique est-elle synonyme d’autogestion, un terme qui avait disparu dans nos pays du vocabulaire politique, mais qui refait surface aujourd’hui ? Si l’on ne se contente pas de son acception vague (s’occuper de ses propres affaires, à tous les niveaux), l’autogestion ne se rencontre au sens fort, dans le monde de la production, qu’au sein des coopératives ouvrières de production, régies par le principe « un homme (un travailleur) une voix », tout en pouvant se prolonger en gestion partagée, si l’on fait intervenir d’autres parties prenantes. Mais un système de coopératives, reposant sur la propriété privée des associés, reste un système concurrentiel, comme Rosa Luxembourg l’avait bien vu, avec toutes ses conséquences, s’il ne se combine pas avec des formes de socialisation. Telle est la première ligne directrice : articuler la démocratie dans l’entreprise avec des niveaux plus larges et plus élevés de la démocratie, jusqu’au niveau étatique.

La deuxième ligne directrice consiste à relever le défi de l’efficience : le nouveau socialisme doit faire au moins aussi bien, en matière de productivité, que le capitalisme. Je dis bien : en matière de productivité, ce qu’il ne faut pas confondre avec le productivisme. Il s’agit seulement de réduire la quantité de travail requis pour un certain niveau de production, et non d’accroître la production par tous les moyens comme ceux employés par le capitalisme pour intensifier l’effort des travailleurs (à savoir toutes les variantes managériales de la carotte et du bâton).  C’est à ce problème que se sont attachés en priorité les théoriciens des modèles de socialisme.

La troisième ligne directrice concerne les finalités de la production. Elle doit être au service d’une société plus égalitaire. Le principe général sera celui non de la maximisation du profit, au bénéfice des détenteurs du capital, mais celui de la maximisation des revenus du travail, au bénéfice des travailleurs. On produira aussi des biens sociaux, également partagés ou du moins d’un accès égal pour tous. Ensuite on ne produira pas dans le mépris des conditions environnementales, mais en les prenant en compte dans le calcul économique. Enfin la production visera le bien-être, et non l’accumulation de biens matériels (le consumérisme).

 

Les trois champs de la démocratie économique

 

L’histoire du socialisme nous révèle qu’il a existé, depuis ses débuts, au moins trois grandes traditions que je pourrais résumer ainsi : la tradition d’un socialisme planificateur, se proposant de faire disparaître le marché, la tradition d’un socialisme de marché, visant à combiner le plan et le marché, la tradition d’un socialisme associatif, prônant l’organisation spontanée sous forme de coopératives et de fédérations. Ces traditions, qui ont connu des réalisations diverses au cours du vingtième siècle (pour ne citer que les plus importantes : le système soviétique, le secteur public des économies occidentales et le nouveau modèle chinois, le système yougoslave, du moins à certaines de ses époques), ont toujours privilégié un niveau de la démocratie (qu’elle fût plus ou moins réelle) par rapport aux autres. Il nous faut voir au contraire que ces niveaux se conditionnent les uns les autres et de la sorte se complètent. Quels sont ces niveaux ?

Le socialisme, c’est d’abord l’existence de choix collectifs, qu’il faut bien distinguer des choix privés. C’est donc la démocratie politique appliquée à l’économie. Mais pas au sens où la puissance publique ne ferait rien d’autre que de garantir la propriété privée et d’assurer la régularité et la sécurité des échanges (ce que Hayek appelle l’élaboration et l’application des « règles de juste conduite »)[5]. La société socialiste est une société où une collectivité, ancrée dans un espace national pertinent, décide de ses grandes orientations économiques et adopte des politiques publiques. C’est donc une société éminemment politique, et je dirai même une société volontariste, « constructiviste », qui essaie de maîtriser son destin, à l’opposé des vues du même Hayek. C’est pourquoi la planification est le corollaire de ces choix collectifs. Elle n’est plus abandonnée aux intérêts privés, comme elle l’est dans le capitalisme réel, où les grands oligopoles sont bien des instances de planification (qu’on pense par exemple aux grandes compagnies pétrolières). Mais ce ne sera plus une planification impérative, car celle-ci réduit drastiquement l’autonomie des entreprises et échoue devant l’incertitude.

Le socialisme, c’est ensuite l’existence de biens sociaux. J’entends par là des biens qui sont nécessaires à l’exercice effectif de la citoyenneté. Il revient au pouvoir politique de définir la nature et le périmètre de ces biens sociaux. Je préfère parler ici de biens sociaux que de biens publics, car ces biens ne sont pas seulement des biens communs, mais des biens qui font société. Cette distinction, notons-le, ne recouvre pas celle des choix collectifs et des choix privés : on peut, par exemple, orienter les choix privés en matière de logement et de chauffage, sans qu’ils cessent pour autant d’être des choix privés.

Le socialisme, c’est enfin l’objectif d’une démocratisation des entreprises, qui commencerait par celle des personnes qui y travaillent, lesquelles cesseraient ainsi d’être de simples « ressources humaines ».

Il découle de là que le socialisme ne correspondra pas à une formule unifiée. Il y aura au moins trois secteurs bien différents : 1° le secteur des services publics, qui fournissent des biens sociaux. Dans le système soviétique, c’est toute l’économie qui était devenue une sorte d’immense service public, où tous les biens apparaissaient comme des biens sociaux, définis par l’autorité politique, où tous les agents étaient comme des fonctionnaires, avec des salaires encadrés par une grille unique. On peut parler d’une société collectiviste, ne laissant que très peu de place aux choix privés (par exemple en matière de logement). Dans notre socialisme le secteur public n’a plus vocation qu’à s’occuper des biens sociaux, relevant de l’intérêt général, laissant d’autres secteurs s’occuper des biens privés, qui relèvent des éthiques individuelles. Il sera d’abord de la responsabilité de l’Etat ; 2° un secteur qui produit des biens privés, qui sera davantage marchand, afin de répondre aux demandes individuelles, mais qui ne phagocyte plus l’économie, comme il le fait dans le capitalisme, et où la démocratie d’entreprise pourra s’exercer plus largement 3° enfin un secteur de petite propriété privée, où la démocratie d’entreprise n’aurait pas grand sens, car il s’agirait de toutes petites entreprises, de type familial, artisanal ou quasi-artisanal. Si le socialisme comportera ainsi plusieurs secteurs (je laisse de côté pour le moment celui d’un secteur capitaliste rémanent), la planification n’aura pas le même sens et la même portée ici et là.

Je disais que ces secteurs sont complémentaires les uns des autres.  Les services publics favorisent, non seulement la citoyenneté politique (assise sur des droits politiques et sur des droits sociaux), mais encore la citoyenneté économique, en offrant aux individus des moyens pour jouer leur rôle économique (par exemple de la formation, ou de l’aide à l’emploi). Ils produisent aussi des biens et services nécessaire au fonctionnement des autres secteurs (je pense notamment aux banques et aux infrastructures de transport ou d’énergie). Le secteur producteur de biens privés laisse non seulement un large champ ouvert aux goûts individuels, mais, comme je l’ai dit, favorise la démocratie politique en servant d’école de responsabilité. Le petit secteur privé peut être un creuset d’innovations pour les autres secteurs (on sait que les start up sont souvent nées dans un minuscule local).

Je vais présenter à présent quelques aspects de ce socialisme pluriel tels que l’on pourra les retrouver dans le « modèle » de socialisme « associatif » que j’ai développé dans mes écrits – un modèle qui reprend de nombreuses propositions issues d’autres modèles et qui essaie tant de tirer les leçons des échecs des socialismes du passé que de s’appuyer les diverses expériences historiques en cours (évidemment je ne les connais pas toutes, et je ne peux qu’appeler de mes vœux un travail collectif d’investigation et de recueil).

 

Comment se réapproprier les services publics

 

Je laisserai de côté ici les grands services publics, ceux qui font nation, tels que l’éducation, la santé, les services dits régaliens, l’information (cette dernière posant des problèmes particuliers). Je m’arrêterai sur ceux qui « font société », en fournissant ce que j’appelle des « biens de civilisation » ou des « biens stratégiques », ou les deux à la fois, par exemple l’électricité, le gaz, l’eau, les moyens collectifs de transport, les infrastructures routières, portuaires et aéroportuaires, certains services culturels, et enfin, last but not least, les banques, qui produisent ces biens publics que sont la mise à disposition de la monnaie et le crédit.

L’idée générale est qu’ils doivent être, dans la plupart des cas, renationalisés, soustraits à l’empire du privé et même aux partenariats public/privés, afin qu’ils puissent remplir correctement leurs missions de service public. Autrement dit l’Etat doit être propriétaire à 100% des entreprises qui produisent ces biens sociaux, toute intrusion du capital privé, si minime soit-elle, dans leur capital tendant à aligner leur gestion sur la gestion capitaliste. Nous avons des exemples éloquents, en France comme dans d’autres pays, des dérives auxquelles a conduit leur privatisation, même partielle. Mais il ne s’agit pas de revenir au mode de fonctionnement qui prévalait dans le secteur public à l’époque des Trente glorieuses, et qui rapprochait fortement ces entreprises d’un capitalisme d’Etat. Voici trois changements qui me semblent décisifs. Le premier changement serait que l’Etat cesse de leur assigner des objectifs de rentabilité financière (comme le fit explicitement le premier ministre Laurent Fabius en 1984) et d’user à sa guise des dividendes que leur profits peuvent générer (c’est ainsi que France Telecom, même lorsqu’il fut transformé d’administration en établissement public, a servi pendant longtemps de vache à lait à l’Etat). Je suggère que l’Etat propriétaire se contente de prélever une taxe fixe (révisable) sur le capital. La deuxième transformation serait d’insuffler de la démocratie dans la gestion : ce pourrait être sous la forme d’une co-gestion avec les représentants des salariés, l’Etat gardant cependant le dernier mot en cas de litige persistant (certains proposent aussi une participation des représentants des usagers aux conseils d’administration. Je préfère, pour des raisons que je ne peux développer, une saisine obligatoire de ces représentants à titre de conseil). La troisième transformation consisterait en une autonomisation relative de ces entreprises. Il faut en finir avec l’action discrétionnaire de l’exécutif, nommant les présidents-directeurs généraux et intervenant à son gré dans la gestion, ce qui a abouti souvent à des gestions laxistes, incompétentes, voire délictueuses[6]. C’est au Parlement, et à la Cour des comptes, de veiller à la bonne exécution des missions de service public. Pour le reste ce serait non au ministre et à ses services de s’occuper de la gestion, mais à une agence spécialisée, composée de fonctionnaires indépendants et spécialisés, et déléguant des membres dans les conseils d’administration pour y représenter les intérêts de la puissance publique.

C’est ici que l’expérience chinoise de conduite des grandes entreprises publiques est particulièrement intéressante. Les sortir du système d’économie administrée ne fut pas une mince affaire, mais aujourd’hui elles fonctionnent de façon à peu près autonome, sous le contrôle de la Commission de contrôle et d’administration des biens de l’Etat. Jusqu’à une date récente elles ne fournissaient pas du tout de dividendes à l’Etat, et, si elles le font désormais, c’est à un niveau très faible, même avec l’augmentation récente (de l’ordre de 5 à 10% de leurs profits après impôt). Enfin la participation des personnels n’est pas très poussée, mais pas négligeable non plus (les salariés sont représentés au Conseil de surveillance, le Congrès des travailleurs est consulté et dispose d’un droit de veto, dont on m’a assuré qu’il usaient parfois).

Je voudrais m’arrêter sur le cas des banques publiques, car c’est peut-être le plus sensible, vu qu’elles disposent du pouvoir essentiel de garantir les encaisses monétaires et de créer de la monnaie, deux biens publics vitaux pour une société marchande. Si elles étaient sous le contrôle direct de l’exécutif, on pourrait redouter deux périls qui affecteraient l’ensemble de l’économie. Le premier serait que, sous injonction politique, elles accordent des crédits trop risqués, ce qui aboutirait à la multiplication de créances douteuses. Le second serait que, pour répondre à des objectifs politiques, elles créent trop de monnaie, ce qui générerait de l’inflation. C’est ce qui a conduit l’économiste Frédéric Lordon[7] à proposer une socialisation plutôt qu’une nationalisation pure et simple des grandes banques publiques. Autonomes dans leur gestion, elles deviendraient concessionnaires du service public. Le prix du crédit serait formé sur la base du taux directeur de la Banque centrale, comme en économie capitaliste, mais seulement au prorata de la part des encours effectivement refinancée auprès de la Banque centrale, et elles devraient se contenter d’un supplément correspondant à la couverture de leurs frais et à une petite marge, bien loin donc de la profitabilité capitaliste. Enfin elles ne seraient pas administrées seulement par des représentants de l’Etat (ou mieux, selon moi, d’une agence de l’Etat), mais aussi par ceux d’autres parties prenantes : salariés, entreprises, associations, collectivités locales. C’est peut-être un peu compliqué, et non dénué de divers biais, mais l’idée générale me semble pertinente.

Il me faut dire ici quelques mots d’objections couramment opposées à la renationalisation, et pas seulement émise par les libéraux. Les entreprises de services publics sont devenues très souvent des multinationales. Par exemple Electricité de France, devenue société anonyme mais encore à forte majorité de capital public (70%), a racheté, en totalité ou en partie, des opérateurs dans plusieurs autres pays d’Europe, et même la Régie des transports parisiens est présente dans d’autres pays. Or l’Union européenne exige que les entreprises publiques soient gérées exactement de la même façon que les entreprises privées (c’est ce que la Commission de Bruxelles appelle « le test de l’entrepreneur avisé »), ce qui signifie notamment que ces entreprises ne pourraient plus bénéficier, lorsqu’elles empruntent, de la garantie de l’Etat, car cela fausserait la concurrence – argument que les concurrents privés ne manquent pas de leur côté de faire valoir. Par ailleurs des Etats européens voient d’un très mauvais œil des entreprises publiques venir concurrencer leurs entreprises, généralement privées, sur leur territoire, et c’est ainsi toute la construction libérale de l’Europe qui fait obstacle à la réappropriation sociale des entreprises de service public. Il faut répondre à tous ces contradicteurs que leurs arguments sont irrecevables. De telles entreprises jouent un rôle si essentiel dans la vie nationale qu’il est absolument normal que les Etats qui le souhaitent puissent choisir leur statut et leur mode de gestion, et puissent garantir leurs dettes. C’est un point sur lequel, à défaut de pouvoir modifier le Traité de Lisbonne (ce qui suppose l’accord de 27 pays), il faut exiger une dérogation. Quant aux Etats qui seraient jaloux de voir une entreprise nationale intervenir sur leur territoire, on peut très bien leur proposer, outre la définition des charges pour les activités qui les concernent, la participation au capital de la société mère, pouvant aller jusqu’à la co-entreprise. Libre à eux de préférer des sociétés privées, qui ne présentent pas les mêmes avantages. D’une manière générale la libéralisation-privatisation des services publics est donc un verrou à faire sauter. Ceci non seulement dans la perspective d’une transformation socialiste, mais encore dans l’intérêt des capitalistes eux-mêmes.

 

Créer un secteur socialisé 

 

Pourquoi ne pas concevoir le socialisme comme « un ensemble d’associations coopératives réglant la production nationale selon un plan commun », comme Marx le disait dans un passage de La guerre civile en France ? Pour des raisons que l’on trouve déjà chez Marx et d’autres qui ont été mises en avant par les théoriciens, d’inspiration autogestionnaire, qui se sont penchés sur les obstacles rencontrés par les coopératives et sur les limites de l’expérience yougoslave. J’en retiendrai trois. Les coopératives de production ont du mal à trouver du capital pour se développer, celui-ci ne devant venir, si droit de vote il y a, que des producteurs associés, souvent rétifs à placer leur épargne dans un même panier (elles ont aussi du mal à obtenir des crédits auprès de banques, privées ou publiques, auxquelles elles n’inspirent pas confiance, tant leur mode de gestion leur est étranger). Si des coopératives parviennent quand même à accumuler, elles ont immédiatement un avantage par rapport à d’autres moins bien pourvues, mais qui pourraient être tout aussi efficientes : on retrouve la concurrence de type capitaliste et le même processus de concentration. Si enfin elles veulent atteindre la grande taille qui leur permettrait le damer le pion aux oligopoles capitalistes, elles se trouvent, du fait de leur fonctionnement démocratique, devant des problèmes d’organisation que les entreprises capitalistes ont résolu de manière disons féodale : une holding ou une maison mère qui contrôle des filiales, lesquelles à leur tour contrôlent des sous-filiales, sans parler de l’externalisation vers les sous-traitants. Ces obstacles expliquent en bonne partie pourquoi les coopératives sont restées marginales ou, en tout cas, en situation subordonnée.

De la vient l’idée d’un secteur non plus coopératif, mais socialisé, c’est-à-dire disposant d’institutions communes et fonctionnant en réseau. J’ai trouvé dans les modèles de socialisme des pistes diverses. L’une d’entre elles consisterait à faire financer le capital des coopératives par des bureaux administratifs, une autre par des établissements publics de financement, qui leur loueraient les éléments du  capital fixe (un peu comme le font les établissements privés de leasing) ou encore qui leur avanceraient le capital correspondant. Elles méritent assurément discussion. Mais ce ne sont pas les pistes que j’ai retenues, essentiellement par crainte de retrouver ces « marchandages administratifs » qui ont obéré la réforme hongroise et, d’une autre façon, le système yougoslave. Mon idée serait de les faire financer par des banques coopératives. J’ai examiné plusieurs variantes, mais celle qui m’a paru la meilleure est que ces banques fassent appel à l’épargne des ménages, pour le crédit courant[8], et aux ressources d’un fonds central d’investissement, alimenté par une partie des intérêts versés par les entreprises, pour leurs crédits d’investissement.

Je m’explique. Dans ce modèle de « socialisme associatif » les entreprises autogérées (au sens d’un self management) fonctionneraient uniquement à crédit, sans capitaux propres. Ce qui résout le problème de la répugnance au risque des travailleurs associés et le problème de l’inégalité de leurs dotations de départ. Les capitaux propres seraient remplacés par des crédits octroyés sous forme de ressources longues. Le principe peut être résumé en une formule : ce n’est plus le capital qui loue le travail, mais le travail qui loue le capital en l’empruntant et en versant un intérêt. Et l’objectif serait non plus la maximisation des revenus du capital, mais la maximisation des revenus du travail, une fois versés les intérêts, les impôts et les cotisations sociales.

Je m’arrête sur quelques points. Les banques coopératives diffèreraient des banques mutualistes actuelles, qui en principe sont possédées par leurs clients sociétaires, mais en fait gérées par une technostructure, en ceci qu’elles seraient autogérées, dirigées par leurs travailleurs, ce qui les rendrait plus à même de comprendre le fonctionnement et les problèmes des entreprises qui sont leurs clientes[9]. Mais elles seraient elles-mêmes sous la dépendance du Fonds central d’investissement, organisme public qui leur allouerait une partie de leurs ressources (l’autre venant de l’épargne des ménages) en fonction de la qualité de leur gestion -  un contrôle qui vise à vérifier qu’elles ne se soumettent pas à la pression de leurs clients et que leurs créances ne sont pas douteuses. C’est un peu compliqué sans doute, mais il s’agit d’éviter le laxisme, particulièrement dans la sélection des crédits d’investissement. On voit ainsi que l’investissement est socialisé, puisque le financement est entièrement externe et dûment contrôlé.  Mais on pourrait craindre un double écueil : les entreprises tomberaient ainsi sous la coupe des banques (c’est ce qui m’a été souvent reproché), et ces dernières répugneraient à prendre des risques, faute de cautionnement sur des capitaux propres qui n’existent pas dans les entreprises.

Pour le premier écueil, je crois qu’il est évité du fait que les banques coopératives, ou plutôt socialisées, sont en concurrence : les entreprises peuvent choisir leurs financeurs. Le second est plus sérieux. Pour y parer je pense que la relation entre les banques et les entreprises serait profondément différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Seraient institués des comités de crédit, organismes publics comprenant d’autres professionnels que ceux de la banque (mais extérieurs aux entreprises clientes). Ensuite il existerait des fonds d’assurance ou de cautionnement, qui seraient abondés par les entreprises (à partir d’un certain pourcentage de leurs profits), ce qui limiterait les risques pris par la banque, et donc son éventuelle répugnance au risque. Tout ceci n’est pas imaginaire, mais m’a été inspiré par certaines pratiques du financement solidaire, qui cherche à aider ceux  qui n’ont aucun moyen à monter une petite entreprise (par exemple un salon de coiffure ou un atelier de confection) et par des formes de mutualisation que l’on trouve, par exemple, dans certains réseaux de coopératives des districts industriels italiens. Nous avons donc là un deuxième niveau de socialisation, correspondant à une mutualisation des risques.

Voilà pour le financement. Comment seraient organisées les entreprises « socialisées » ? Elles pourraient l’être sous forme de réseau intégré, comme le sont en France les banques mutualistes (par ailleurs nullement autogérées), qui ont des caisses régionales et une caisse centrale – en fait une tête de pont qui s’est largement émancipée et s’est lancée dans la banque spéculative. Mais l’exemple le plus pertinent est celui, à mon avis, du groupe coopératif que vous connaissez bien, Mondragon Corporacion Cooperativa. Je n’entre pas dans le détail, mais nous avons là un schéma d’organisation qui montre que la démocratie peut fonctionner à grande échelle tout évitant un niveau excessif de délégation.

Les entreprises socialisées ne s’en tiendraient pas à ce niveau de coopération. D’abord elles partageraient un certain nombre de règles communes en matière de rémunérations : non pas une grille unique, mais des normes indicatives, avec sans doute la fixation d’un minimum et d’un maximum, ceci de manière à laisser une marge de choix et une certaine souplesse dans la distribution des excédents, quand il en existe. Ici encore on peut s’inspirer de l’exemple de MCC. Les entreprises seraient également tenues d’intégrer des réseaux socialisés d’information, auxquelles elles devraient fournir des informations en matière de produits, de rémunérations, de prix et de marges, de technologies et de méthodes de gestion (jusqu’à un certain point), de clients et de fournisseurs etc., afin de faciliter les échanges d’informations. Quelque chose de ce genre existe en France avec la loi qui impose aux entreprises un bilan social et environnemental, mais ces informations sont pauvres et communiquées de très mauvais gré. Ici il s’agit d’aller beaucoup plus loin, de manière à créer une véritable coopération entre les entreprises socialisées, qui jouerait à l’avantage de toutes. Un élément particulièrement important serait la communication des états et des prévisions de l’emploi, car elle permettrait d’organiser une sorte de marché interne des emplois. Après la socialisation du financement et la socialisation des risques nous avons donc un troisième niveau de socialisation correspondant au partage de règles et d’informations.

Un quatrième niveau de socialisation correspond à la coopération avec les consommateurs. Cette coopération pourrait être étroite, si des représentants des consommateurs (plus vraisemblablement de leurs associations) étaient partie prenante dans les conseils de gestion des entreprises socialisées. C’est ce qui est proposé dans plusieurs modèles. Pourquoi pas ? En tous cas les consommateurs devraient trouver place dans les réseaux socialisés d’informations, qui leur fourniraient quantité d’information que le marché ne leur procure pas – ce serait un moyen de réduire l’opacité du marché, comme le commerce équitable a commencé à le faire. Ils pourraient de leur côté formuler des exigences et des propositions, ce qui serait une manière d’orienter et d’anticiper les marchés futurs.

 

Planifier

 

Enfin il y a un cinquième niveau de socialisation, mais cette fois il concerne l’ensemble de l’économie, c’est celui de la planification. Avec lui on sort de l’économie dite de marché pour entrer dans une économie concertée. C’est un sujet que je ne vais pas développer ici, car je n’en ai pas le temps. Je me contenterai de trois observations. La planification ne serait pas de même nature dans le cas des biens sociaux et des services publics, et dans celui des biens privés et des entreprises ordinaires. Dans le premier cas elle serait « programmatique », non impérative certes, mais correspondant à des contrats de plan passés entre la puissance publique et les entreprises de service public. Dans le second la planification serait purement incitative, jouant sur des leviers indirects, tels que les taux d’intérêt bonifiés, la fiscalité différentielle, les commandes publics, des subventions dans certains cas. C’est ici à nouveau que le modèle chinois est particulièrement intéressant. Il suffit de lire le rapport du premier ministre, du ministre de l’économie et du ministre du Plan à la session annuelle de l’Assemblée nationale populaire pour voir l’importance et le degré de précision de cette planification. Ma deuxième remarque est que les réseaux socialisés d’information dont je parlais seraient une puissante source d’informations pour le plan (pour les consommateurs aussi), si tant est que le secteur socialisé connaisse un grand développement. Ma troisième observation est que la planification est absolument nécessaire pour faire aux problèmes environnementaux et notamment à celui du changement climatique. Ce n’est certainement pas le marché des « droits à polluer » qui peut résoudre la question de la réduction des gaz à effets de serre.

 

Les difficultés

 

L’ambition du secteur socialisé est de faire mieux et autrement que le capitalisme, et de le supplanter à terme. Mais c’est là que surgissent les difficultés que j’annonçais au début de mon exposé. Nombre d’entreprises socialisées devront prendre une dimension internationale, pour bénéficier de rendements croissants, car il me paraît évident qu’on ne pourra relocaliser toute l’économie, même en usant d’un protectionnisme raisonné. D’autre part elles se trouveront affrontées aux  grands oligopoles capitalistes sur des marchés largement ouverts. On voit bien ces difficultés à l’œuvre dans le cas de MCC. On a beaucoup critiqué MCC pour être devenue une multinationale créant ou absorbant des filiales de type capitaliste, où les travailleurs ne sont que des salariés (par exemple quand Fagor a racheté Brandt). Je crois que le groupe n’avait pas trop le choix. Faire des filiales des coopératives intégrées au groupe supposait de surmonter un certain nombre d’obstacles culturels et juridiques, d’élargir l’échelle du fonctionnement démocratique (ce ne sont plus 600 délégués qui participeraient au Congrès de MCC, mais des milliers venus du monde entier), enfin et surtout de partager des droits et des devoirs qui sont fort nombreux dans ce groupe très intégré. Il me paraît très difficile, dans le monde tel qu’il est, que des entreprises socialisées deviennent des transnationales en restant fidèles à leurs structures, à leur mode de financement et à leur mode de coopération au sein des réseaux. Il faudrait sans doute rester plus modeste, et se contenter d’associer les filiales de manière moins féodale que dans le système capitaliste. C’est pourquoi je pense que, si ce nouveau mode de production doit naître et se développer - c’est l’un des grands enjeux de la démocratie économique -, il ne faut pas abandonner une voie plus traditionnelle, celle des entreprises publiques, mais démocratisées.

 

Marcher sur les deux jambes

 

Je ne vais pas entrer dans la question d’une réforme profonde du capitalisme (il y a de nombreux écrits sur la question, et d’auteurs plus compétents que moi), mais il me paraît clair que l’on ne peut s’en abstraire, tant il est vrai que le capitalisme, qui a plusieurs siècles d’existence, qui s’est doté d’innombrables institutions et qui a profondément imprégné la vie quotidienne et les mentalités, n’est pas près de s’effondrer. Mais je voudrais dire en quelques mots comment on pourrait commencer à sortir de son orbite : en empruntant à nouveaux frais la voie classique de l’entreprise publique, non plus seulement pour les services publics, mais pour la production de biens privés. J’ai fait à ce sujet une proposition que je vous soumets. Pour le financement, au lieu de faire appel à l’Etat, qui souvent n’en aura pas les moyens, on créerait des fonds publics de financement, qui  feraient appel à l’épargne des ménages sous forme de bons. Ces fonds deviendraient actionnaires des entreprises publiques, et seulement d’elles (à la différence, par exemple, du petit fonds souverain français ou de la Caisse des dépôts et consignations, qui possède des participations notamment dans les entreprises du CAC 40). Ils pourraient s’échanger leurs actions sur un marché particulier, une manière de créer des incitations (la proposition s’inspire d’un modèle de l’économiste américain John Roemer). Ces entreprises publiques feraient une large part à la démocratie d’entreprise (cogestion avec les représentants des salariés, dans le cas du moins où il n’existe pas d’actionnaires privés). Elles obéiraient à un certain nombre de règles communes concernant notamment les rémunérations (plafonnement de celles des dirigeants), l’évolution des carrières, le réemploi des personnels en surnombre. On peut penser que, pour toutes ces raisons, les épargnants privilégieraient ce secteur, un peu comme ceux qui choisissent de faire des placements « éthiques ». Evidemment nous serions ici plus proches d’un capitalisme d’Etat que d’un socialisme pleinement démocratique.

Marcher sur les deux jambes signifierait ici engager les deux transformations à la fois : celle de ce secteur public rénové et celle d’un secteur socialisé beaucoup plus expérimental. Quand ce dernier aura fait ses preuves et atteint une certaine taille, de grandes entreprises publiques pourraient, à la demande des salariés, basculer dans son giron : elles deviendraient des entreprises socialisées, qui rachèteraient leurs actifs, tout en indemnisant les fonds propriétaires, avec les lignes de crédit fournies par les banques coopératives elles-mêmes, pourvues en ressources par le Fonds d’investissement socialisé.

 

Pour conclure

 

J’ai laissé de côté bien d’autres aspects d’un socialisme associatif, et en particulier ses institutions politiques, faute de temps et parce que je m’adressais à des économistes. Pour rester dans mon sujet, je voudrais m’interroger sur les chances de réalisation de cette économie alternative.

Il me semble évident qu’elle offrirait d’énormes opportunités pour sortir de la crise profonde et durable du capitalisme : des travailleurs au chômage pourraient  s’associer pour monter des entreprises sans apport préalable (c’est bien la voie qu’a ouverte le financement solidaire) ; des entreprises qui ferment alors qu’elles sont toujours rentables, mais pas au niveau exigé par les investisseurs institutionnels, pourraient être reprises par leurs salariés sans mise de fonds importante ; des coopératives en manque de capitaux pourraient résoudre leur problème en changeant de statut ; de petits patrons qui prennent leur retraite et ne sont pas heureux de voir racheter leurs entreprises pour une bouchée de pain par des fonds vautours pourraient être désireux de les céder à leurs employés ; de jeunes entrepreneurs trouveraient plus facilement à valider leurs projets et monter une entreprise avec le soutien des réseaux et de leurs organismes ; des syndicats qui voudraient en finir avec l’exploitation et l’oppression dont les salariés sont l’objet dans telle ou telle entreprise pourraient faire étudier sa transformation en entreprise socialisée par les experts des réseaux, procéder à un référendum sur le sujet, et s’adresser aux banques coopératives, elles-mêmes financées par le Fonds d’investissement, pour trouver les crédits nécessaires au lancement d’une offre publique d’achat, l’entreprise achetée étant ensuite transformée en entreprise socialisée. Evidemment une solution plus simple serait d’exproprier les propriétaires et de les indemniser par l’attribution de bons d’épargne sur les banques coopératives, mais elle supposerait un pouvoir politique résolu à le faire. Je me place ici dans l’hypothèse d’un gouvernement favorable à la transformation, mais timoré devant une telle perspective révolutionnaire.

Aujourd’hui, il faut bien le reconnaître, les chances d’engager une telle transformation sont minces. Les élites politiques à gauche n’y pensent même pas, même si la promotion des coopératives fait partie des thèmes avancés par un certain nombre de leurs leaders (ainsi en France dans le Parti de gauche, ou chez un socialiste comme Arnaud Montebourg, qui envisage des « coopératives capitalistes », en fait des coopératives classiques, mais soutenues par un fonds souverain d’investissement, qui y prendrait des participations). Du côté syndical toute la culture politique reste étrangère à cette forme de socialisme, malgré quelques timides rapprochements. Du côté des coopératives les réticences et le manque d’ambition sont évidents : on y répugne aux stratégies de croissance, de peur d’y perdre son âme. Mais des interrogations commencent à se formuler, tant la crise du capitalisme devient manifeste et tant elle pèse sur la vie des salariés. Ainsi, dans nos pays européens, les chances semblent plus faibles que dans des pays en construction, mais les choses peuvent changer sous la pression des circonstances et à travers l’agitation d’idées. C’est en fait toujours difficile d’inventer un monde nouveau.

 

[1] Guy Bois, La grande dépression médiévale. XIV° et XV° siècles. Le précédent d’une crise systémique, PUF, 2000.

[2] François Cusset, La décennie. Le grand cauchemar des années 1980, La découverte, 2006.

[3] James K. Galbraith, L’Etat prédateur. Comment la droite a renoncé au marché libre et pourquoi la gauche devrait en faire autant, Editions du Seuil, 2009, pour la traduction française.

[4] La question fut posée au moment de la perestroïka, et il y eut même une tentative pour faire élire les dirigeants des entreprises par les travailleurs eux-mêmes et leur faire prendre les grandes décisions.

[5] Ce qui, d’ailleurs ne signifie pas un laisser-aller : il a été amplement démontré que le marché n’est pas né spontanément, et que les libéralisations qui ont permis la Grande Régression ont été l’œuvre pleine et entière du pouvoir politique.

[6] On peut citer l’exemple du Crédit Lyonnais en France, avec en particulier une « affaire Bernard Tapie » que la ministre de l’Economie vient de clore d’une manière illégale.

[7] Frédéric Lordon, Une crise de trop. Reconstruction d’un monde failli. Fayard, 2009, p. 121 sq.

[8] Cette épargne pourrait prendre la forme de livrets et de bons d’épargne, portant le label « Economie socialisée », de manière à ce que les épargnants sachent qu’ils soutiennent ainsi un secteur alternatif au secteur capitaliste, qui respecte les travailleurs, les consommateurs et l’environnement.

[9] Mais leurs conseils de gestion ne seraient pas multi-collèges, pour garder leur indépendance vis-à-vis de leurs entreprises clientes (la structure multi-collège n’a de sens que dans un groupe intégré comme celui de Mondragon, où le pouvoir d’une coopérative est limité par celui des autres).

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26 novembre 2018

ASPHYXIER LA BOURSE, MAIS AUSSI S'EN PASSER

 

 

 

La Bourse, cette vieille institution du capitalisme, que l’on a vu proliférer dans toutes ses phases libérales, a été installée lors des trente dernières années par les pouvoirs politiques, plus ou moins délibérément, au cœur du financement de l’économie : on y négocie des titres de propriété, des créances obligataires, l’immense archipel des produits dérivés, mais aussi des matières premières, des entreprises entières (par le jeu des offres publiques d’achat et d’échange) et les Bourses elles-mêmes, sociétés cotées comme les autres. Bien sûr la grande majorité des entreprises ne sont pas entrées en Bourse, mais même des petites utilisent des produits financiers, et bien d’autre institutions le font aussi (fonds de pension, fonds souverains, universités, fondations etc.). Bien sûr une grande partie des transactions financières se font de gré à gré, mais la grande idée des régulateurs est de les ramener dans le droit chemin. Voilà donc où nous en sommes, et voilà qui explique, on ne peut plus en douter, la plus grande crise du capitalisme de son histoire.

Je ne vais pas ici expliquer en quoi la finance de marché (par opposition à la finance de crédit) en a été responsable. D'autres le feraient de manière bien plus compétente que moi. Ils montreraient en quoi les marchés financiers sont largement incompétents, irrationnels, intrinsèquement corrompus, et extrêmement coûteux, et ce ne sont pas les brillantes références qui leur manqueraient, à commencer par celle de Keynes. Je voudrais, quant à moi, m’arrêter d’abord sur quelques arguments qui ont servi à faire l’apologie de la Bourse, et qui servent à relativiser toutes les critiques qu’elle a pu susciter.

A une époque où les grandes entreprises sont devenues des transnationales, seuls, dit-on, les marchés peuvent leur fournir les larges financements, venant du monde entier, dont elles ont besoin. Mais leur financement pourrait aussi bien venir du crédit, puisque la plupart des banques sont elles aussi devenues de mastodontes, s’appuyant sur une épargne elle aussi venue du monde entier. En outre, on le sait désormais, l’apport des capitaux réalisé lors des introductions en bourse est plus que compensé par l’augmentation des dividendes et par les rachats d’actions qu’elles effectuent (à des cours élevés) pour augmenter la valeur de leurs actions (et par suite les plus-values réalisées par les investisseurs à la revente de celles-ci) – et ceci, ô paradoxe, en s’endettant lourdement. Et, plus généralement, on peut s’interroger sur les vertus supposées du financement dit « direct » (par la Bourse) par opposition au financement dit « intermédié » (par le crédit) quand on sait que le premier entraîne d’importants coûts de transaction et qu’il a donné lieu à une véritable orgie de crédit.

Un second argument avancé par les thuriféraires de la Bourse est qu’elle favoriserait une allocation efficace du capital, à travers la liquidité qu’elle procure aux investisseurs. On peut comprendre que cet argument ait du sens quand l’évaluation de la valeur des actifs ne reposait sur aucune base objective, liée à des résultats marchands. C’est l’une des raisons qui ont poussé les autorités chinoises, peinant à sortir d’une économie administrée, à faire partiellement appel à la Bourse. Mais dans l’économie capitaliste la liquidité (la possibilité de vendre  et d’acheter du jour au lendemain, et aujourd’hui de la micro-seconde à l’autre, dans ce qu’on appelle le trading à haute fréquence) présente un nombre incroyable d’effets pervers, qui vont de la soumission de l’entreprise cotée au très court terme et de ses actifs à leur valeur de marché instantanée (via les nouvelles normes comptables) à la construction de bulles, en passant par la multiplication d’acteurs purement spéculatifs, qui parfois ne possèdent même pas le titre qu’ils négocient (dans les ventes à découvert). Tout cela parce que le marché boursier, comme l’on sait, est fondamentalement un marché secondaire, un marché de l’occasion. Dès lors dire que les marchés financiers sont une sorte d’immense et bénéfique agence de notation (par ailleurs guidée par les agences de notation en titre) apparaît comme une plaisanterie. Un crédit souple et intelligent, en sus de l’autofinancement et de l’émission d’obligations, rendrait de meilleurs services.

Reste la possibilité offerte de lancer, de façon « amicale » ou « hostile », des offres publiques d’achat et surtout d’échange (on acquiert une entreprise sans débourser un sou, en donnant en échange des titres de l’entreprise acheteuse), si utile à la croissance extensive chère aux transnationales. Mais les fusions/acquisitions qui en résultent sont souvent loin de réaliser des gains de productivité et, ici encore, le crédit peut remplir le même office, sans obliger à puiser de suite dans la trésorerie de l’entreprise.

Ceci dit, il paraît difficile de se passer dans le court terme de la Bourse, pour toutes sortes de raisons qui tiennent en particulier à l’enchevêtrement des entreprises à travers les prises de participations et à la prévisible résistance acharnée des acteurs de la finance de marché. Même l’économie chinoise, qui est surtout une économie à base de crédit, est empêchée de le faire, notamment parce qu’elle cherche aussi à s’internationaliser. Mais on peut « rationaliser » le capitalisme en réduisant le rôle de la Bourse, par divers moyens que je ne peux détailler ici, l’un de ces moyens, facile à mettre en œuvre, consistant à imposer lourdement les plus-values, ce qui freinerait considérablement l’achat/vente des actions et des obligations sur le marché secondaire, manière de « l’asphyxier ».

Ce que je voudrais développer maintenant est l’idée d’un contournement de la Bourse par la construction de secteurs alternatifs, plus ou moins émancipés du capitalisme. Voici trois orientations, que j’ai eu l’occasion de présenter ailleurs[1] en m’inspirant d’économistes anglo-saxons, et que je voudrais mettre dans le débat.

La première concerne les services publics, du moins lorsqu’ils sont marchands (mais dans des conditions d’égalité d’accès et à un prix réglementé). Parce qu’ils fournissent des biens sociaux, ils ne devraient avoir, sauf exception, qu’un seul propriétaire, l’Etat (ou une collectivité locale). Pas de marché des actions donc. Le financement proviendrait, pour les capitaux propres, de l’Etat, qui aurait puisé dans les ressources fournies par une taxe uniforme sur le capital qu’il aurait prélevée sur l’ensemble de ces entreprises publiques. Le capital emprunté proviendrait de banques publiques dédiées (et, comme telles, nous soumises à un critère de rentabilité financière) ou de l’émission d’obligations auprès du public passant par ces banques et ne donnant lieu à aucun marché secondaire. L’une des raisons de la taxe est qu’elle laisserait à l’entreprise publique la pleine autonomie dont elle a besoin, sans aucune ingérence de l’exécutif, à la différence de ce qui s’est fait jusqu’à présent. L’Etat veillerait certes à la bonne gestion de ses actifs, par l’intermédiaire de représentants ad hoc dans le conseil d’administration (où seraient représentés aussi salariés et usagers), mais cesserait de se comporter comme un propriétaire privé, nommant qui il veut à la direction et pompant à son gré des dividendes. Bien entendu les « missions de service public » devraient être respectées, mais ce serait au Parlement de les définir et d’en contrôler l’exécution.

Un second secteur, à titre de transition, serait constitué par des entreprises publiques ordinaires, je veux dire productrices de biens privés, qui devraient être encore plus autonomes et associeraient également leurs travailleurs et les usagers à leur gestion. J’ai suggéré qu’elles soient financées par des fonds publics d’investissement, faisant appel à l’épargne populaire sous forme de livrets et de bons (et non de part sociales). Il pourrait y avoir un marché des actions, mais ce serait un marché particulier, où ces fonds pourraient s’échanger leurs titres, non pas au jour le jour, mais à intervalles plus longs, ce qui serait une manière de contrôler la rentabilité de ces entreprises tout en leur assurant un horizon temporel plus large. Nous nous trouverions là certes devant un capitalisme d’Etat, mais tempéré, un peu à la manière des grands groupes publics chinois. Le problème se compliquerait si ces entreprises étaient mixtes, faisant appel, mais de manière minoritaire, au capital privé. On retrouverait pour la part privée le marché boursier classique, mais il ne jouerait qu’un rôle limité.

Un troisième secteur serait aussi constitué d’entreprises « socialisées » (autogérées), vouées à occuper un terrain de plus en plus étendu et à se substituer à terme aux entreprises publiques qui viennent d’être évoquées. Dans le modèle que j’ai présenté, ces entreprises seraient entièrement financées par le crédit, sous forme de ressources longues (l’équivalent des capitaux propres) ou de ressources plus courtes. Cependant une telle économie d’endettement devrait être très différente de celle qui prévaut en économie capitaliste. Dans la variante du modèle que j’ai retenue ce sont des banques socialisées (autogérées) qui apportent des crédits aux entreprises en faisant appel aux ménages et en se voyant réaffecter par un Fonds public d’investissement des ressources provenant des intérêts versés par les entreprises. Un financement large donc, et un financement où le risque est bien assumé par les banques, mais avec toutes sortes de garanties, venant à la fois du lien étroit entre la banque et l’entreprise et d’une mutuellisation du risque (grâce à un fonds de garantie et de cautionnement abondé par les entreprises). Dans ce modèle, l’émission d’obligations est possible, mais n’est pas souhaitable, car le principe général est celui d’une socialisation de l’investissement, et non celui d’un appel direct par les entreprises à l’épargne. On voit que le financement se ferait entièrement hors marchés financiers. Cela n’empêcherait pas l’entreprise de devenir une très grande entreprise, et même une transnationale par des créations de filiales et des acquisitions, il est vrai au prix d’entorses partielles, pendant longtemps, à ses principes démocratiques (on peut évoquer ici l’exemple du groupe coopératif basque Mondragon).

 Je voudrais dire aussi quelques mots concernant le marché des produits dérivés. De tels produits sont certes utiles aux entreprises : il faut qu’elles puissent se couvrir contre les aléas des marchés pour « lisser » leurs conditions d’achat et de vente des matières premières, des monnaies, et contre les variations des taux d’intérêt (voire des actions). Je pense que ce ne devraient plus être les banques ou les fonds spéculatifs qui leur procurent ces assurances (futures, options, swaps), mais des assureurs spécialisés, dont il est préférable qu’ils soient publics, et que le marché secondaire de ces contrats devrait être interdit.

Au total, et c’est ma conclusion, on voit qu’on devrait en même temps asphyxier la Bourse, par des réglementations drastiques, et commencer à se  passer des marchés financiers, sans perdre l’un de leurs avantages présumés. L’objectif de ce qui serait à terme un nouveau socialisme (un « socialisme du XX1° siècle ») ne serait rien de moins que de rendre aux citoyens, aux travailleurs et indirectement aux épargnants le pouvoir qui leur a été confisqué.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Dans Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004, et Dix essais sur le socialisme du XX1° siècle, Editions Le temps des cerises, 2011.

26 novembre 2018

PEUT-ON REFORMER LE CAPITALISME FINANCIARISE?

(ce texte, qui fait suite à mon article de 2008 sur la crise du capitalisme financiarisé, évoque les remèdes qui ont été proposés pour parer à une nouvelle crise. Il resterait à montrer qu'elles sont restées largement lettre morte)

 

Les remèdes proposés

 

Le diagnostic des experts sur le capitalisme financiarisé est souvent sévère. Une bonne partie de ce que j’ai pu dire est emprunté à des économistes qui ont travaillé au cœur des institutions gouvernementales. Mais la plupart considèrent que l’on ne peut revenir, à l’époque de la globalisation, sur l’existence des firmes mondiales, sur la circulation internationale des capitaux, et donc sur la finance mondialisée telle qu’elle est (les marchés financiers, les grandes banques internationales, les investisseurs institutionnels, les marchés dérivés). Il s’agirait de « réguler » ces institutions pour éviter qu’elles n’entraînent des crises financières, qui elles-mêmes génèrent des crises économiques, et qu’elles ne continuent à creuser des inégalités sociales, internes et externes, dramatiques.

Mais d’abord que veut dire « régulation » ? Ce peut être de l’autorégulation (codes de bonne conduite). Ce peut être une régulation directe par les Etats : le politique impose des réformes juridiques aux acteurs du capitalisme financiarisé et les assortit de nouvelles règles. Ce peut être une régulation indirecte : on ne change rien aux institutions existantes, mais on donne à des autorités administratives « indépendantes » (banques centrales, commissions bancaires, autorités des marchés financiers) la mission de négocier avec elles des règles plus contraignantes, éventuellement sanctionnées par la loi, et de les faire appliquer. Ce peut être enfin une régulation internationale. Cela donne toute une gradation dans les propositions de régulation.

1° L’autorégulation. Par exemple les banques s’engageront à prendre moins de risques et à les rendre plus transparents, à changer leur politique de bonus et de rémunération de leurs dirigeants. Les plus libéraux s’en tiennent là. Mais la plupart des réformateurs pensent qu’on ne peut faire aucune confiance aux institutions privées, trop gourmandes de profits[8], pour être plus prudentes, et pour considérer au-delà de leurs intérêts propres celui de toute la profession, du fait de la concurrence qu’elles se livrent. Sans parler d’un intérêt général qui ne les concerne qu’en paroles.

2° Des propositions minimales de régulation politico-administrative :

-      Il s’agirait de contrôler l’action des banques, dont on a vu qu’elles sont devenues des acteurs centraux de la finance de marché. Il faudrait notamment les contraindre à disposer de capitaux propres en proportion suffisante et à constituer des provisions pour faire face aux risques qu’elles prennent. C’est ainsi que le Comité de Bâle, sous l’égide de la Banque des règlements internationaux, a édicté, en 1988, un certain nombre de règles, puis de nouvelles, que les régulateurs nationaux sont chargés de faire appliquer. Mais les banques (privées, rappelons-le) sont peu empressées à les mettre en œuvre (or elles reposent en partie sur l’autocontrôle) et s’ingénient à les contourner, notamment, comme nous l’avons vu, en transférant les risques sur d’autres acteurs, via la titrisation des crédits. Les experts eux-mêmes reconnaissent que les superviseurs ont toujours une longueur de retard face à la sophistication de leurs innovations financières.  

-      Il faudrait réglementer la titrisation, notamment pour dissocier les titres qui reposent sur des crédits risqués de ceux qui reposent sur des crédits plus sûrs, et les marchés dérivés, pour y limiter les effets de levier (les contrats de couverture passés sans bourse délier jusqu’au dénouement des contrats). Il semble bien difficile pour un régulateur de contrôler que ces dispositions de type prudentiel soient respectées. 

-      Il faudrait superviser les agences de notation, pour les rendre responsables de leurs performances et empêcher les collusions. Mais on ne voit pas bien comment on pourrait contrôler adéquatement et sanctionner des institutions qui sont privées. D’où une proposition plus radicale, mais contraire à l’esprit du libéralisme, qui consisterait à en faire des agences publiques, puisqu’elles fournissent un bien public : la certification.

-      Il faudrait encore modifier les mandats donnés aux banques centrales : elles devraient freiner l’expansion du crédit en période d’euphorie des marchés et le stimuler seulement en période de dépression. Mais cela supposerait un certain pouvoir interventionniste des Etats (au moins de conseil) contraire au principe d’indépendance des banques centrales.

     Toutes ces mesures supposeraient une entente internationale, puisqu’on a affaire à des acteurs mondiaux et à des marchés mondialisés. En effet ce type de régulation n’est efficace que s’il est mis en œuvre par tous les pays. Aussi certains proposent de créer des organismes indépendants supranationaux, des régulateurs globaux, chargés de définir des règles communes aux autorités nationales des marchés monétaires et des marchés financiers et des règles prudentielles applicables aux grands acteurs de la finance[9]. En fait les Etats ne semblent nullement prêts à se soumettre à une régulation « indépendante » internationale, en particulier les Etats-Unis, qui  pensent tirer le meilleur profit de la mondialisation financière. Et cette régulation supranationale des marchés rencontrera aussi l’hostilité farouche des banques centrales, des grandes banques internationales et des grands investisseurs institutionnels.

3° Quelques propositions plus fortes, car elles remettent en cause l’architecture et le fonctionnement de la finance internationale, tout en étant théoriquement applicables à l’échelle nationale (ou régionale).  Il faudrait :

-      Séparer l’activité de banque de détail de l’activité de banques d’affaires, comme ce fut fait aux Etats-Unis après la crise de 1929. Les banques de détail créeraient de la monnaie et distribueraient des crédits. Les banques d’affaires géreraient l’épargne qui leur est confiée pour la placer. Ce serait là une mesure clé, mais sa portée pratique serait limitée si elle n’est pas adoptée par tous les pays, puisque les banques internationales des pays qui la récuseraient pourraient encore intervenir sur le territoire des autres pays.

-      Promouvoir des investisseurs institutionnels qui auraient des politiques d’investissement de long terme. On évoque les fonds de pension « à prestations définies » (ceux qui, à la sortie, versent des retraites, et non du capital), les fonds « souverains » (fonds d’Etat), d’autres fonds d’investissement publics.

-      Taxer les mouvements de capitaux, pour freiner leur circulation. La taxe Tobin a trouvé de nombreux défenseurs, mais elle s’est heurtée à de nombreuses critiques, dont la principale me semble être la suivante. Si cette taxe est très faible, elle entravera bien les mouvements des capitaux d’arbitrage (ceux qui spéculent sur d’infimes variations des taux de change ou d’autres transactions monétaires), mais elle n’aura guère d’effet sur les mouvements de capitaux qui anticipent des variations beaucoup plus importantes. Si elle est beaucoup plus forte (par exemple de l’ordre de 3 ou 4%), elle aboutit à recloisonner les systèmes financiers nationaux, ce dont personne ne veut.

Cependant, à supposer que ces propositions, théoriquement réalisables à une échelle nationale, ou régionale, soient mises en œuvre, changeraient-elles quelque chose pour le salariat ?

 

     Peut-on envisager un nouveau keynésianisme ?

 

La plupart des institutions de l’époque keynésienne se sont effondrées : séparation des banques de détail et des banques d’affaires, contrôle étatique du crédit et donc de la politique monétaire, politiques « industrielles » (grâce aux aides d’Etat, par exemple sous la forme de crédits bonifiés, compensés par l’Etat), contrôle des changes, parités fixes entre les monnaies (système de Bretton Woods), droits de douane très sélectifs etc. Cette déconstruction s’est faite au nom des vertus supposées des marchés « efficients » et du libre-échange généralisé. La plupart des auteurs et des experts croient que ce phénomène est irréversible, comme corollaire de la mondialisation. On y reviendra. Mais il y a un tout autre volet du keynésianisme : c’est le compromis social capital/travail qui consistait à partager les gains de productivité. Or certains pensent, à gauche, que ce compromis peut être restauré d’une autre façon : en favorisant l’actionnariat des salariés, ce qui serait possible au sein d’un pays, ou d’une région du monde, sans nécessiter une entente internationale.

L’actionnariat des salariés pourrait prendre deux formes : la montée en  puissance de l’actionnariat salarié proprement dit au sein des entreprises, la présence des représentants des salariés au sein de fonds mutuels ou des fonds de pension qui gèrent leur épargne. Or tout porte à penser que cette voie est sans issue.

Dans les entreprises il faudrait que les salariés actionnaires disposent au moins de pouvoirs de veto (en possédant une minorité de blocage) et de contre-pouvoirs importants (en ayant une pleine capacité de faire des contre-propositions). Cela aurait aussi un indéniable avantage : assurer une certaine stabilité de l’actionnariat, les salariés devenant des actionnaires de référence. Or ces conditions ne peuvent être imposées à des entreprises privées[10]. Au surplus les actionnaires salariés en question seront forcément ceux du haut de l’échelle, ceux qui ont des revenus suffisants pour investir dans l’entreprise où ils travaillent, avec les risques que cela comporte. Il y a donc toutes chances que, même en gagnant du pouvoir au sein des conseils d’administration, ils se préoccupent surtout de leurs intérêts, c’est-à-dire des avantages qu’ils pourront tirer, eux aussi, de l’accroissement de la valeur actionnariale, et que par là ne s’accentue encore la division à l’intérieur du salariat.

Quant à la présence de représentants des salariés (de tous les salariés cette fois) au sein des fonds d’investissement, et en particulier des fonds de pension, que changerait-elle à la logique qui consiste à soutirer (ou à faire soutirer) aux entreprises où ils investissent (et que ces représentants ne connaissent pas) le maximum de rendement ? Ce sera sûrement l’intérêt des représentants patronaux[11], mais, le voudraient-ils, les représentants des salariés auront bien du mal à s’y opposer, lors même que des fonds concurrents leur assureraient une meilleure sortie pour leur retraite. L’exemple des fonds « éthiques » montre bien par ailleurs que, quelques exceptions mises à part, des épargnants bien intentionnés ne sont pas prêts pour autant à sacrifier la rentabilité de leurs placements, mais seulement à choisir ceux des fonds qui pourront se prévaloir auprès d’eux d’un bonus éthique.

En réalité on ne sort pas de la contradiction suivante : quand on est salarié, on souhaite diminuer la part des profits qui va aux actionnaires, quand on est actionnaire, on souhaite l’accroître. L’actionnariat des salariés ne peut que conduire à la schizophrénie[12].

C’est bien aux bases même du capitalisme financiarisé qu’il faudrait s’attaquer, car c’est sur ces bases que repose toute la pyramide financière qui finit par l’écraser. Autrement dit « asphyxier » la finance de marché. J’en viens aux propositions de réforme du capitalisme qui me semblent les plus pertinentes.

 

Comment réduire le poids de la finance de marché

 

On a vu tous les travers et les méfaits imputables à la finance de marché, du moins à celle qui passe par la Bourse. Comment se fait-il qu’elle ait encore tant de défenseurs parmi les économistes, pour autant qu’ils ne sont pas inféodés aux milieux d’affaires, qui, eux, y trouvent leur compte (y compris, bien sûr, les managers, qui n’ont jamais été aussi bien rémunérés, sans parler de leur vertige de puissance) ? Ils invoquent comme allant de soi plusieurs sortes de raisons, qu’il nous faut passer en revue.

1° La finance de marché aurait la vertu de mobiliser de grandes masses d’épargne, venant s’investir sur le marché boursier ou plus souvent dans les fonds qui y opèrent.

2° La finance de marché offrirait aux grandes entreprises (rappelons que l’immense majorité des petites entreprises n’est pas cotée en Bourse, sur aucun de ses marchés) des possibilités illimitées de financement externe, de telle sorte qu’elles n’aient plus à craindre un rationnement par le crédit.

3° La finance de marché aurait de grandes vertus d’information sur la situation des entreprises. En investissant les conseils d’administration, les institutionnels seraient en mesure de leur demander toutes sortes de comptes (mieux qu’une administration fiscale). Et leurs analystes financiers feraient le reste. Qui dit information, dit comparaison : les institutionnels investiront là où ils peuvent obtenir les meilleurs rendements. Les marchés financiers sont donc efficients.

4° La finance de marché permettrait aux investisseurs de déplacer rapidement leurs pions, et donc d’opérer un arbitrage permanent.

5° La finance de marché stimulerait puissamment l’innovation en quittant les entreprises routinières pour celles qui créent sans cesse de nouveaux produits et créent et utilisent de nouvelles technologie. Elle serait un puissant moteur de ce processus de « destruction créatrice » qui fait la force du capitalisme.

5° La finance de marché permettrait en même temps d’accroître la concentration du capital, notamment par croissance externe, en rendant aisées les fusions et acquisitions.

6° La finance de marché permettrait de prendre davantage de risques (les fonds pourraient même à l’occasion investir dans des entreprises momentanément déficitaires, si elles semblent porteuses d’un grand avenir), tout en les répartissant. C’est en vertu de cet argument qu’on ne remet pas en cause la titrisation des crédits risqués, tout en souhaitant limiter ses excès.

7° La finance de marché serait le grand vecteur de la mondialisation productive et de la mondialisation commerciale, source de croissance économique pour tous les pays qui s’ouvrent à elle, comme en témoignerait le décollage des pays émergents.

Or plusieurs de ces arguments sont en fait des arguments pro domo.

1° Il n’est guère besoin de mobiliser l’épargne, car celle-ci est déjà surabondante dans les pays riches, voire dans certains pays émergents – mais pas aux Etats-Unis[13]. Si cette épargne est actuellement attirée vers des produits qui comportent des placements en actions, c’est parce qu’ils lui apportent un plus, ce plus qui vient de l’extraction de la valeur actionnariale. Elle se dirigerait tout autant vers des actifs monétaires (livrets d’épargne), des produits liés à des titres de créance négociables (bons du Trésor par exemple) ou à des obligations, si elle y jouissait de conditions de taxation plus légères (on connaît l’importance en France des sommes placées sur les livrets d’épargne ou dans les contrats d’assurance vie « en euros », totalement ou largement défiscalisés). Mais, dira-t-on, il faut conserver un canal de financement « direct » sous forme d’actions. L’épargne pourrait alors très bien être collectée par des fonds qui gèreraient des actions, mais sans droit de vote : ceux-ci garderaient certes le pouvoir de « voter avec leurs pieds », mais ne pourraient plus exercer d’autre pression sur la gestion des entreprises.

2° Le capitalisme a aussi besoin d’actionnaires actifs, qui prennent le risque d’entreprise. C’est même en principe la principale raison d’être de l’actionnaire. Encore faut-il que ces actionnaires s’engagent, au lieu de faire défection à la première occasion[14]. L’existence d’un capital flottant met l’entreprise sous la menace permanente des fluctuations du cours des actions et d’une brutale dévalorisation de ce cours. On rétorque que c’est justement ce qui favorise une gestion tendue vers le bénéfice net, vers les fameux 15% de retour sur investissement. Mais c’est précisément cela qui déstabilise constamment les salariés, ainsi que nous l’avons vu, et qui handicape l’entreprise cotée en Bourse pour travailler sur un horizon long[15]. Elle a bien au contraire besoin d’un actionnariat stable pour faire face aux fluctuations de son activité et à l’incertitude de son environnement. Il y a plusieurs moyens de favoriser cette stabilité : l’engagement pris de conserver ses actions un certain temps[16], voire de ne les vendre qu’avec l’accord de l’entreprise et des autres actionnaires de référence[17], la présence de l’Etat dans le capital (notons au passage que c’est un argument qui milite en faveur d’entreprises publiques, ou du moins telles que l’Etat y ait une part significative du capital). Cela tarirait la source d’un grand nombre de transactions boursières, sur ce marché « de l’occasion » qui a pris des proportions gigantesques. Une autre façon de ralentir cette circulation effrénée de titres de propriété serait de donner plus d’amplitude à la taxation des plus-values réalisées lors de la vente d’actions en fonction de leur durée de détention[18].

3° Les informations que les investisseurs institutionnels peuvent obtenir grâce à leur présence dans les conseils d’administration ou simplement en formulant leurs exigences en la matière sont forcément, même quand elles ne sont pas biaisées par les dirigeants (qui bénéficient de ce qu’on appelle une « asymétrie d’information »), de qualité médiocre, essentiellement basées sur des données financières. Des actionnaires stables, à même d’assurer un suivi de la marche de l’entreprise sur une longue période seraient bien mieux informés. Surtout si des représentants des salariés font partie des conseils. Quant aux délits d’initiés, ils auraient moins de chances de se produire si l’on ne pouvait plus vendre ses actions à tout moment. Les marchés financiers permettent certes des comparaisons en continu : il suffit de suivre l’évolution des cours boursiers. Mais, précisément, ce sont ces comparaisons qui sont au fondement des pires excès de la spéculation, quand les paris reposent sur les bases les plus ténues, et que se produisent ces mouvements mimétiques si caractéristiques de la finance de marché.

4° La liquidité des titres de propriété, et la mobilité qu’elle rend possible, sont ainsi une source permanente d’instabilité et multiplient les coûts de transaction. On rétorquera que la liquidité est un avantage pour l’épargnant. Cet avantage serait maintenu s’il existait un marché des actions sans droit de vote, qui aurait sa cotation régulière (mais non continue), et qui reposerait sur un minimum d’informations légales. Ce marché serait infiniment moins coûteux, puisque les motifs et les paramètres de spéculation seraient très réduits.

5° Les grands fonds de placement actuels favorisent-ils l’innovation ? C’est plus que douteux, puisque leur action est temporellement étroite. On constate que ceux qui prennent réellement les risques de l’innovation sont plutôt les fonds spécialisés dont nous avons parlé, qui n’interviennent pas en Bourse, mais sur les marchés privés, de gré à gré, de la « private equity ». Ceux-ci pourraient effectivement jouer un rôle utile s’ils s’installaient durablement dans les entreprises qu’ils soutiennent et s’ils travaillaient avec leur propre argent. On a beaucoup discuté au sujet des fonds repreneurs d’entreprises, certains les présentant comme des prédateurs sans merci, d’autres comme des gestionnaires avisés, disposant d’une grande capacité d’analyse. Un capitalisme intelligent chercherait à les moraliser : taxer fortement les plus-values réalisées lors des reventes[19] (pour éviter les restructurations sauvages), empêcher ou freiner l’effet de levier (les achats d’entreprises à crédit). En fait des actionnaires stables seraient, d’une manière générale, plus disposés à l’innovation. Et la « destruction créatrice » ne se ferait plus au détriment d’entreprises viables, mais insuffisamment profitables à courte échéance.

6° L’argument selon lequel les marchés financiers sont le grand vecteur de la concentration du capital via les offres publiques d’achat et d’échange est de loin l’argument le plus probant en leur faveur. Le problème est que les acquisitions et fusions, via ces marchés, sont loin de permettre ces gains de productivité tant vantés, comme le montre le fait que leur résultat est souvent décevant. Une concentration qui se ferait de gré à gré, et non à travers d’homériques (et, répétons-le, extrêmement coûteuses) batailles de communication pour convaincre le capital flottant, serait bien supérieure à tous égards : elle éviterait les OPA inamicales et reposerait sur des bases sérieuses, bien analysées et reconnues par les partenaires.

7° Les marchés dérivés sont-ils nécessaires au fonctionnement des économies de marché ? Dans une certaine mesure sans doute : il faut par exemple que des entreprises puissent se protéger contre des variations de prix. Mais les marchés dérivés perdraient beaucoup de leur importance, s’il était mis un frein à la mobilité des capitaux – puisque leurs « sous-jacents » sont, en dehors des matières premières, des actions, des obligations, ou des indices qui les représentent (comme le CAC 40)[20].

8° La mondialisation n’est pas cette fontaine de jouvence que ses défenseurs mettent en avant. C’est là un très vaste sujet, que je ne peux ici qu’effleurer.

La mondialisation productive a certes des avantages : elle soutient le mouvement de concentration du capital, qui est bien, dans une certaine mesure au moins, source de gains de productivité. La mondialisation des échanges a aussi des avantages, du reste intimement liés à la première : des marchandises à plus faible coût peuvent, en circulant sur le marché mondial, à la fois faire baisser les prix dans les pays riches et permettre aux pays en développement d’exporter davantage, de faire rentrer des devises, et progressivement d’améliorer leur potentiel technologique (je fais abstraction ici des coûts environnements, liés notamment aux effets énergétiques et climatiques, des transports à longue distance). La mondialisation du capital peut aussi avoir ses avantages, quand elle prend la forme d’investissements directs à l’étranger (elle y apporte du capital, des savoir-faire, des technologies). Mais l’envers de ces mondialisations est considérable. Quand elle spécialise à outrance les pays, elle les rend complètement dépendants du marché mondial, et des firmes les plus puissantes (ce qui est particulièrement grave lorsque la souveraineté alimentaire est atteinte ou détruite). Quand elle réduit la cohérence économique des pays, elle casse les sources de leur développement[21] et sape les bases de leur souveraineté nationale, donc de leur démocratie. Même problème pour la gestion de la monnaie, dans un système de changes flottants. C’est leur politique économique elle-même qui est paralysée : la politique monétaire est contrainte par le mouvement des capitaux à la recherche des meilleurs taux d’intérêt, la politique budgétaire est contrainte par l’affaiblissement des recettes fiscales lié à la concurrence pour attirer les capitaux en les taxant le moins possible (sans parler des paradis fiscaux, trou noir de l’économie mondiale). Sans entrer dans plus de détails, on voit que la mondialisation doit être endiguée pour être bénéfique : un protectionnisme modéré, le contrôle des changes sur les grandes opérations en capital, le retour à des parités fixes modulables seraient quelques unes des mesures clés pour que la mondialisation ne se retourne pas contre les populations, et l’on voit déjà qu’elle réussissent plutôt bien à des pays émergents comme la Chine. Or ces politiques auraient un autre avantage, et non des moindres : réduire la spéculation sur les titres de propriété et de créance, sur les taux d’intérêt et sur les taux de change. Autrement dit, et encore une fois, empêcher la prolifération cancéreuse de la finance de marché, et en particulier de celle des marchés dérivés.

 

Un nouveau compromis social keynésien est-il possible ?

 

Dans tout ce que j’ai dit pour le moment je me plaçais au point de vue de l’intérêt bien compris des capitalistes. Mais où seraient les avantages pour les salariés ?

Il y aurait des avantages sur le plan macro-économique, qui pourraient redonner des marges de manœuvre à un gouvernement progressiste. L’énorme prélèvement opéré par la sphère financière sur l’économie réelle se réduirait considérablement. Car, même si l’éclatement des bulles financières fait s’envoler en fumée des masses de capital virtuel, le prélèvement demeure en régime de croisière. « Asphyxier » la finance de marché ferait certes disparaître des dizaines de milliers d’emplois (c’est déjà le cas, mais à plus petite échelle, quand se produit une crise financière). Mais une grande partie de la finance, et notamment toute la banque de détail, ne serait pas touchée, et les revenus tirés de la taxation pourraient servir à créer, à terme, de nombreux emplois, notamment dans la sphère publique (cet avantage fut évoqué dans les discussions sur la taxe Tobin). Les politiques économiques retrouveraient un peu d’autonomie, s’émancipant de la « dictature des marchés financiers ». Tous ces aspects mériteraient d’être longuement développés. Mais quid, au niveau micro-économique ?

Qu’est-ce qui empêchera les nouveaux actionnaires, tels ces fonds d’investissement « durable » devenant actionnaires stables, de référence, d’exiger comme aujourd’hui les 15% de retour sur investissement, et de mettre en œuvre les méthodes de gestion liées à la maximisation de la valeur actionnariale ?  On voit bien, aujourd’hui, que certaines grandes entreprises dominées par un grand propriétaire privé (les Bouygues, Pinault, Lagardère et autres Arnault) ne se comportent pas différemment des entreprises à capital flottant.

Quelques raisons permettent de croire à de légers changements. Des propriétaires « stables » seront plus soucieux de l’investissement que de la distribution de dividendes et du cours boursier, et moins enclins à rémunérer grassement des managers cupides (les stock options en particulier disparaîtraient). Si de grands patrons privés cherchent toujours le maximum d’enrichissement, la logique des fonds peut être un peu différente, surtout si leur réputation est en jeu, et donc leur capacité à attirer l’épargne. On a préconisé aussi, de divers côtés, de donner à l’entreprise un statut de personne morale, puisqu’elle est l’affaire de tous ceux qui y interviennent, et non des seuls apporteurs de capitaux. Je ne sais pas bien quels effets pratiques cela pourrait avoir, mais je ne crois pas trop au souci des actionnaires de prendre en considération tous les autres « stake holders ». Un autre aspect de la réforme me paraît plus important.

Des actionnaires stables seront plus faciles à identifier par les salariés. Et tout porte à penser que ces actionnaires viendront plutôt de l’espace national ou seront davantage désireux de s’y fixer durablement. Dès lors prennent sens un certain nombre de propositions qui paraissent aujourd’hui presque utopiques, notamment la présence obligatoire de représentants des salariés au sein des conseils d’administration, le rôle accru des comités d’entreprise, la mise en place de procédures d’alerte etc. Ainsi les salariés pourraient retrouver un peu du contre-pouvoir perdu. Les pratiques de secret et les choix discrétionnaires tels qu’ils existent aujourd’hui, venant d’actionnaires quasiment anonymes et de directions complices, deviendraient beaucoup plus difficiles. Et ceci surtout, je le répète, si l’Etat était un actionnaire significatif, lui-même émancipé de la logique de la valeur actionnariale. Quelle autre issue favorable aux salariés dans le système capitaliste mondialisé ? Faudrait-il attendre que les syndicats s’organisent à l’échelle internationale, alors que le travail reste territorialisé, à la différence du capital ? Ce serait attendre la Saint-Glinglin.

Ceci dit (et on pourrait certainement ajouter d’autres considérations), ce capitalisme ne serait pas la solution, à une époque qui est celle des multinationales et de leur concurrence exacerbée : la firme se préoccupera toujours plus de ses profits engrangés à l’échelle mondiale que des salariés restés au pays. C’est pourquoi je pense que, s’il faut soutenir des propositions du type de celles que je viens d’évoquer, la véritable alternative se situe ailleurs.

 

L’impératif d’un nouveau socialisme

 

Je ne dirai que quelques mots de cette question, que j’ai largement développée ailleurs[22].

Le nouveau socialisme, c’est le retour des choix collectifs – de grandes orientations qui n’empêchent nullement les choix privés –, et des moyens de les mettre en œuvre – une planification si l’on veut, mais souple et incitative (hors du domaine des services publics, où elle serait relativement impérative). Des choix collectifs supposent des options claires et un authentique débat politique. Ils doivent former un projet global cohérent, qui fasse sens et qui dessine un avenir, dans un monde que les innovations technologiques et les impacts environnementaux rendent de plus en plus incertain  et inquiétant.

Le nouveau socialisme, c’est donc la définition de politiques publiques guidant les mécanismes de marché, là où ils sont utiles, au lieu que ce soient les forces du marché qui modèlent la société à l’aveuglette : une politique macro-économique (par exemple de stimulation de l’investissement), une politique des revenus, une politique sociale, des politiques sectorielles (notamment là où les marchés créent des déséquilibres), une politique du territoire, une politique environnementale. Alors que ces politiques sont en déperdition, prises en otage par les firmes, et de plus en plus privées de moyens.

Le nouveau socialisme suppose un citoyen éclairé, jouissant d’un certain nombre de biens sociaux fondamentaux (éducation, santé, information, moyens de communication et de transport), un citoyen ayant en commun avec ses concitoyens un certain nombre de « biens de civilisation » - dont la nature et le périmètre peuvent varier d’une nation à l’autre -, et enfin un citoyen dont le pays dispose d’une certaine indépendance, grâce au contrôle de biens sociaux stratégiques.  Dire cela c’est avoir une conception forte du service public, bien éloignée de celle d’un service minimum, destiné à maintenir un minimum de cohésion sociale.

Démocratie appliquée à l’économie, biens sociaux faisant citoyenneté et société : il manque un troisième pilier à ce nouveau socialisme, axé sur la démocratie économique au sens large : la démocratie sur le lieu de travail.

Je n’en dirai pas plus ici sur ces lignes directrices. Elles conduisent à l’idée qu’il y aurait plusieurs formes de propriété, et plusieurs secteurs de l’économie, selon les objectifs recherchés. Je laisse ici de côté le secteur des services publics, qui relèverait essentiellement, de la propriété publique, et exceptionnellement de la délégation au privé, pour des raisons de fond (les biens sociaux relèvent de la responsabilité des pouvoirs publics) et pour des raisons d’expérience (le bilan des privatisations, dressé sérieusement et objectivement, est en général négatif). J’en viens à l’intérêt d’un secteur public ou semi-public entièrement marchand dans le domaine des biens privés (par opposition aux biens sociaux). Je parlerai ensuite d’un secteur « socialisé ».

 

Dans une perspective de transition, à côté d’entreprises entièrement publiques, l’existence d’entreprises « mixtes », dans le champ de la production des biens privés, offrirait des solutions que la réforme du capitalisme ne peut fournir. Tout d’abord la stabilité de l’actionnariat serait assurée par la présence de l’Etat (ou de la collectivité locale) majoritaire au sein du capital de l’entreprise[23]. Stabilité ne veut pas dire immobilisme, si les conditions d’une véritable gestion économique (non parasitée par le gouvernement et l’administration) sont remplies[24]. En second lieu de telles entreprises ne sont pas soumises à la valeur actionnariale : même cotées en Bourse, elles pourraient se contenter d’une rémunération du capital bien plus modeste. En troisième lieu, ce sont les seules où la participation des salariés à la gestion peut être non seulement édictée, mais pratiquée de façon effective. Trois atouts majeurs donc.

Les nationalisations ont mauvaise presse dans les milieux dirigeants européens, et sont vivement combattues par la Commission européenne (qui ne peut s’opposer à leur principe, mais peut leur mettre toutes sortes de bâtons dans les roues). Elles ne sont admises qu’en cas de nécessité absolue, de dernier recours, quand des entreprises considérées comme stratégiques sont menacées de reprise-démantèlement ou carrément de faillite, faute de repreneurs (ainsi pour la banque britannique Northern Rock). Mais à titre purement provisoire. Autrement dit on veut bien demander à l’Etat de les renflouer, avec des fonds publics, pourvu qu’il les revende aussitôt remises sur pied. Mais on répugne tellement à mettre à mal le credo de la supériorité des entreprises privées et à puiser dans le budget d’Etats eux-mêmes de plus en plus privés de ressources, qu’on en est venu à préférer un sauvetage par des fonds souverains étrangers. Ultime paradoxe du capitalisme financiarisé : s’en remettre à des fonds publics pourvu qu’ils laissent faire ou appliquent les normes et les pratiques de l’entreprise néo-libérale ![25]

Ces fonds « souverains » ont pourtant une autre logique. Que sont-ils exactement ? Il ne s’agit pas d’entreprises publiques étrangères qui viendraient créer des établissements ou des filiales sur le territoire national – ce qu’on appelle des investissements directs. Ces fonds sont soit des fonds d’investissement dédiés (notamment des fonds de réserve pour payer les retraites futures), soit des entreprises publiques qui trouvent un intérêt à prendre des participations dans les entreprises (ou les banques) des pays occidentaux, pour en retirer des revenus certes, mais aussi pour des motifs divers, tels que l’accès à des matières premières ou à des technologies. Or il est remarquable que leur politique soit celle de l’investissement à long terme, avec des taux de rentabilité supérieurs certes à ceux provenant de l’achat de bons de Trésor, mais pas nécessairement maximaux. Ainsi ce sont ces fonds publics étrangers, venant souvent de pays émergents, qui montrent la voie d’un capitalisme d’Etat et en font apparaître les avantages potentiels. L’Occident pris à son propre piège…ou la réforme venue d’ailleurs.

Ces fonds donnent une idée de la manière dont pourraient être financées, sans puiser nécessairement dans les ressources de l’Etat, des entreprises publiques ou semi-publiques dans le champ «concurrentiel » : ils pourraient faire appel à l’épargne sous forme de bons publics à termes déterminés (avec une liquidité donc limitée) et à rendement stabilisé. Actuellement en France les entreprises d’Etat ou les participations de l’Etat sont gérées par une Agence des participations de l’Etat, relativement autonome par rapport au Ministère de l’Economie – ce qui est un progrès par rapport à l’arbitraire politique qui prévalait antérieurement – mais d’une façon strictement identique à celle des entreprises privées cotées en Bourse – ce qui en fait une pure gestion selon les règles du capitalisme financiarisé et sert le plus souvent à préparer des privatisations[26]. Au contraire des fonds publics (qui ne devraient en aucun cas être des fonds de pension[27]) auraient, sous le contrôle du Parlement, une gestion capitaliste sans doute, mais avec des objectifs de long terme et dans des entreprises comportant une part importante de démocratie économique[28]. Ce ne serait pas le socialisme, mais quelques pas dans cette direction. Ajoutons qu’il y aurait plusieurs fonds, de manière à éviter le monopole, à les mettre en compétition par rapport aux épargnants (nationaux, ce qui éviterait que les revenus aillent à l’étranger), et à laisser aux entreprises mixtes la possibilité de faire appel à l’un ou à l’autre.

On se demandera pourtant pourquoi ces fonds se comporteraient différemment des autres investisseurs institutionnels, surtout s’ils doivent rémunérer à peu près aussi bien qu’eux les épargnants. La réponse est simple. Ces fonds publics seraient des actionnaires stables, et au surplus dédiés (investissant seulement dans les entreprises publiques ou semi-publiques). Dès lors ils seraient absents le plus souvent des marchés financiers, ne procédant à des échanges de participations qu’entre eux, sur un marché donc de gré à gré extrêmement étroit, et de telle sorte que le capital public reste toujours majoritaire. Il résulte de tout cela que les transactions que les fonds effectueraient seraient bien moins nombreuses, ce qui réduirait les coûts de transaction, et en définitive la quantité de valeur qu’ils devraient, en tant qu’actionnaires, prélever sur les entreprises. On peut penser aussi que les épargnants qui placeraient leurs économies dans ces fonds seraient plus motivés que ceux des fonds éthiques : ils soutiendraient ainsi un secteur voué à une véritable transformation sociale. Il y a une deuxième objection : qu’est-ce qui pourrait pousser des actionnaires ou des fonds privés à apporter du capital dans ces entreprises, sachant qu’ils ne pourront en prendre le contrôle, et que la valeur actionnariale y serait fortement diminuée ? Ce serait sans doute surtout la sécurité de leurs placements : compagnies d’assurance, grandes banques, fonds de pension trouveraient là, pour une partie de leur capitaux, des garanties de revenus qu’ils ne trouveraient pas ailleurs. Dernière question : les fonds publics ne pourraient-ils, inversement, prendre des participations, même petites, dans les entreprises privées, ce qui leur permettrait de peser sur leurs choix et d’y défendre les intérêts des salariés ? Je pense que ce ne serait pas leur rôle, qui doit être réservé à d’autres instances publiques.

 

L’autre voie pour sortir du capitalisme financiarisé est plus difficile à emprunter, mais beaucoup plus proche d’un socialisme véritable, c’est-à-dire, selon moi, reposant sur la démocratie économique. Je n’en dirai que quelques mots. Il s’agirait de créer un secteur d’entreprises « socialisées », reposant sur la gestion par les travailleurs associés. On sort ici de la logique capitaliste : ce n’est plus le capital qui loue le travail, mais le travail qui loue le capital. Et on s’émancipe complètement des marchés financiers : le financement extérieur vient uniquement de banques dédiées, et, s’il y a une part de financement interne, il vient des travailleurs associés eux-mêmes. En somme il s’agit de reprendre le principe des coopératives, mais sur des bases nouvelles. Dans l’un des modèles que j’ai présentés, les banques coopératives sont elles-mêmes adossées à un Fonds public d’investissement, qui reçoit une partie des intérêts versés aux banques par les entreprises et leur alloue des ressources d’épargne. Ce secteur socialisé peut s’inspirer de structures existantes, comme celles du financement solidaire, des réseaux de coopératives ou d’un groupe coopératif comme Mondragon.

Pourquoi parler d’un secteur « socialisé » ? D’abord parce que le financement des entreprises est socialisé à travers la collecte d’une épargne populaire par les banques coopératives et la collecte par le Fonds d’une partie des intérêts versés par les coopératives. Ensuite parce que les entreprises autogérées (au sens d’un self management) cotisent à des comités de conseil et à des organismes de cautionnement destinés à réduire le risque des crédits bancaires. Un troisième aspect de la socialisation est que les entreprises adoptent un certain nombre de règles communes en matière de rémunération, tout en conservant une certaine latitude. Un quatrième aspect enfin est l’existence de réseaux socialisés d’information : c’est là une manière de mettre en commun de l’information, ou encore de coopérer tout en se faisant concurrence.

Il ne m’est pas possible ici d’exposer les points forts et les faiblesses de ce modèle, qui est celui qui va le plus loin dans la voie de la démocratie d’entreprise. Je dirai seulement que, sa principale difficulté, selon moi, est la mise en œuvre de ses principes démocratiques quand l’entreprise dépasse une certaine échelle, et plus encore quand elle devient un groupe qui se développe à l’international. Car, s’il s’agit d’affronter les multinationales capitalistes, l’objectif est beaucoup plus compliqué à atteindre que dans le cas des entreprises publiques ou semi-publiques – et pourtant  c’est là est le principal défi à relever. Aussi faudrait-il penser à ménager toutes sortes d’étapes de transition.

 

Conclusion

 

Actuellement la gauche est partagée entre deux courants opposés : celui qui refuse le capitalisme (et, en attendant, lutte désespérément contre tous les coups portés au monde du travail, sans parvenir à inverser le mouvement) et celui qui considère que la seule position réaliste est de l’accepter en le modérant (par des mesures telles qu’elles n’effarouchent pas les investisseurs, et par un peu de redistribution). Deux stratégies qui sont perdantes et qui empêchent de faire l’unité. Je crois qu’il faudrait faire les deux choses à la fois : soutenir une réforme en profondeur du capitalisme et ouvrir de nouvelles voies vers le socialisme. Il n’y a rien de contradictoire dans cette stratégie. Bien au contraire : une transformation structurelle du capitalisme et une régulation forte de la mondialisation constitueraient un environnement plus favorable pour un socialisme de marché, et un secteur capitaliste réformé pourrait même lui servir de concurrent utile. Sur le plan doctrinal il faudrait réaliser la jonction entre disons les néo-keynésiens et les économistes radicaux. Sur le plan des alliances de classe enfin, il n’y aurait nulle contradiction à chercher des soutiens à la fois dans les milieux populaires, dans les catégories intermédiaires, et dans une fraction éclairée du patronat, celle précisément qui se sait écrasée par le capitalisme financiarisé. En termes politiques l’alliance pourrait aller d’une extrême gauche qui ne se contenterait plus de postures protestataires et de combats de retardement à un centre gauche qui ne désirerait pas se faire laminer ni se couper du monde du travail. Encore faudrait-il pour cela prendre toute la mesure d’une situation historique nouvelle et porteuse d’immenses dangers, tant pour les populations que pour la civilisation et la planète.

 

 [8] Le rendement financier des banques françaises est passé de 3% en 1995 à 15% en 2005, soit, comme nous l’avons vu,  la norme générale du capitalisme financiarisé.

[9] Cf. François Morin, Le nouveau mur de l’argent, Essai sur la finance globalisée, Editions du Seuil, 2006, Conclusion.

[10][10] Il ne faut pas confondre l’actionnariat salarié avec la représentation des salariés en tant que tels aux conseils d’administration, auquel cas ils ne disposent pas des droits des actionnaires. Certes ils peuvent alors peser sur la gestion, mais, même dans le meilleur des cas (co-gestion à l’allemande), ils restent minoritaires.

[11] Quand il s’agit de fonds de pension d’entreprise.

[12] Cf. mon article « Le capitalisme populaire, une mystification », in Utopie critique, n° 20, 2° trimestre 2001.

[13] Le taux d’épargne des ménages américains est proche de zéro. Certes les ménages fortunés épargnent, mais les Américains jeunes et modestes sont surendettés. Une telle situation explique largement l’endettement des Etats-Unis, qui dépendent de capitaux étrangers pour financer leur économie.

[14] Jean-Luc Gréau fait justement observer que les actionnaires ne peuvent revendiquer pour eux seuls la prise de risque : « L’actionnaire n’est pas le seul à faire les frais de la matérialisation négative du risque. A ses côtés, le personnel, les fournisseurs, les créanciers et parfois les clients subissent des atteintes sérieuses ou graves en proportion de leur lien avec l’entreprise » (L’avenir du capitalisme, Gallimard, 2005, p. 206-207). Et ce d’autant plus que les fonds qui le représentent, en diversifiant leurs portefeuilles, minimisent la prise de risque.  La véritable justification de l’actionnaire « n’est pas le risque qu’il prend, mais celui contre lequel il protège l’entreprise », lorsqu’il s’engage durablement.

[15] Partant du même constat (la norme des 15% ou plus a des effets ravageurs sur la gestion des entreprises, sur leur politique d’investissement et de salaires) Frédéric Lordon a proposé d’instituer un couperet fiscal, qui aurait l’avantage d’être applicable au niveau national (la fiscalité restant largement, dans l’Union européenne, du ressort des Etats nationaux) : opérer un prélèvement sur tout ce qui dépasse une norme qui correspondant au taux d’intérêt plus une prime de risque, autrement dit transformer ce que la finance considère comme un plancher pour le calcul de la valeur économique ajoutée (l’EVA) en un plafond, ce qui ferait descendre la norme de retour sur investissement de 15% à quelque 5 ou 6% (Cf. Frédéric Lordon, «Enfin une mesure contre la démesure de la finance, le SLAM », in Le Monde diplomatique, février 2007). Ce SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin) tarirait la source du prélèvement massif opéré par la finance. Une mesure de salubrité publique, qui aurait le mérite de la simplicité. Mais elle ne constitue pas, par elle-même, un obstacle à la circulation effrénée des titres de propriété sur le marché de l’occasion. Or c’est bien celle-là qu’il faudrait endiguer. En outre, elle présente un fort risque de fuite de capitaux, car elle réduirait le niveau des profits des investisseurs institutionnels et des grandes banques, ce qui ferait s’effondrer la valeur des titres. Certes cela pourrait être une bonne chose, si les salariés ou l’Etat avaient les moyens de les racheter…mais cela suppose la mise en place d’institutions socialistes (cf infra).

[16] Il pourrait être récompensé par l’octroi de droits de vote multiples.

[17] Je reprends ici une proposition de Jean-Luc Gréau (op. cit., p. 269).

[18] Actuellement la taxation est de 18% (+ 11% avec les prélèvements fiscaux) – si le montant des cessions dépasse 25.000 euros. Elle fait l’objet d’abattements après la 5° année de détention, et d’une exonération totale après 8 années. Cette taxation pourrait être relevée pour les cessions pendant les premières années de détention, et son seuil de déclenchement supprimé.

[19] Qui se font généralement dans les 3 à 5 ans, voire moins.

[20] François Morin (Le nouveau mur de l’argent, Essai sur la finance globalisée, Editions du Seuil, 2006) émet un pronostic extrêmement pessimiste sur les risques que fait peser sur l’économie l’inflation des marchés dérivés, due elle-même à l’accroissement des incertitudes sur les marchés sous-jacents : l’éclatement de cette bulle aurait des « conséquences considérables, à coup sûr, sur le marché sous-jacent, qui perdrait toute liquidité » (p. 185).

[21] Le développement suppose une base complexe de relations inter-industrielles et une certaine étendue du marché intérieur. C’est faute d’en disposer que de nombreux pays demeurent ou s’enfoncent dans le sous-développement, malgré l’afflux de capitaux étrangers.

[22] Dans Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004, et dans de nombreux articles.

[23] Ce serait une configuration proche de celles des entreprises publiques chinoises, très souvent introduites et cotées en Bourse, mais où les actions d’Etat ne sont pas librement négociables.  Sauf que le pouvoir des salariés, sans être inexistant, y est des plus faibles, du moins pour le moment.

[24] La question de l’autonomie des entreprises publiques du secteur marchand est une question fondamentale, qui a obéré leur fonctionnement aussi bien dans le capitalisme d’Etat à la française que dans tentatives de réforme des systèmes à la soviétique. Il est très intéressant de voir la manière dont les autorités chinoises ont essayé de résoudre le problème, mais il est encore difficile d’en tirer des leçons.

[25] C’est ainsi que quelques très grandes banques occidentales, mises mal en point par la crise des subprimes, on fait bon accueil à des fonds souverains pour les recapitaliser : le numéro un mondial, Citygroup, a fait appel à un fonds d’Abu Dhabi, la banque suisse UBS à un fonds singapourien, Morgan Stanley à un fonds chinois. Plusieurs de ces fonds souverains (dont les principaux sont un fonds de pension norvégien, des fonds de pays du Golfe, un fonds de stabilisation russe, un fonds chinois, des fonds singapouriens), dont les ressources viennent soit de l’exploitation de matières premières (surtout du pétrole et du gaz), soit de réserves de change accumulées (Chine), avaient déjà de petites participations dans des grands groupes internationaux.

[26] En France la Caisse des dépôts et des consignations, qui joue, entre autres fonctions, le rôle d’un investisseur public, garde un statut particulier : elle n’est pas supervisée par l’Agence, donc pas considérée comme une institution financière comme une autre, mais par le Parlement, du fait qu’elle cumule sa fonction avec d’autres, d’intérêt général (le financement du logement social et de la rénovation urbaine, la gestion du régime de retraites). Mais cette spécificité est menacée : si l’on privait la Caisse de la gestion de l’épargne populaire, celle-ci serait banalisée et tomberait sous la tutelle de l’Agence, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui  (qui pourrait décider d’en vendre des actifs au privé).

[27] Les retraites  sont une chose trop sérieuse pour être confiée à des fonds publics, même prudents. En outre, et surtout, les retraites doivent être considérées comme du salaire différé, par le bais de la solidarité intergénérationnelle, et non comme un produit d’épargne (ce qui ne veut pas dire qu’elles devraient être seulement financées par les revenus du travail).

[28] Dans Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, je proposais que, au sein des conseils d’administration, les représentants des instances publiques disposent d’un tiers des voix plus une, les représentants du capital privé un tiers des voix moins une, et les représentants des salariés le troisième tiers. Ce qui n’est pas là une innovation puisque une telle représentation des salariés existe au sein même des grandes entreprises privées dans les législations de plusieurs pays européens (et même plus en Allemagne). Mais son influence y est neutralisée, de diverses façons, par les représentants du capital privé. Je proposais aussi que le Directeur de l’entreprise semi-publique (ou son directoire) soit élu par ces trois corps.

(article paru dans Utopie critique, n° 46, 4° trimestre 2008)

26 novembre 2018

LA CRISE DU CAPITALISME FINANCIARISE

 

(Ce texte se propose de définir le capitalisme financiarisé et d'expliquer les raisons de sa crise. Ecrit aux lendemains de la grande crise de 2007-2008, il devrait être actualisé sur quelques points)

 

On compte plus d’une vingtaine de crises financières tout au long des trois dernières décennies. C’est là un rythme nouveau dans l’histoire du capitalisme, correspondant à l’essor sans précédent de la finance. La crise qui est en cours semble toutefois d’une gravité telle que de plus en plus d’économistes considèrent qu’elle est la plus sérieuse depuis 1945 et qu’elle pourrait entraîner une crise économique d’une ampleur jamais vue depuis celle de 1929. Pour le profane, il est difficile de se faire une opinion, tant la planète financière est devenue lointaine, tant son évolution est rapide, tant ses institutions sont devenus complexes, voire indéchiffrables. Je voudrais, dans un premier temps, l’aider à y voir clair, sans entrer dans un détail qui n’appartient qu’aux spécialistes, mais en mettant en place les principales pièces du puzzle. Ceci afin de comprendre comment des réactions en chaîne ont fini par entraîner ce qu’on appelle une crise systémique. En quelque sorte un petit exposé « pour les nuls ». De là je passerai à une caractérisation du capitalisme financiarisé.

Face à cette crise financière, dont on s’accorde pour le moins à considérer qu’elle est loin d’être terminée, et dont on scrute les effets présents et à venir sur l’économie réelle - une récession qui s’installe dans l’économie états-unienne et qui pourrait se propager bien au-delà -, les experts proposent toute une série de parades, des remèdes les plus homéopathiques aux remèdes de cheval. Je les évoquerai dans un second temps. Mais mon sentiment est que ces remèdes ne touchent qu’aux symptômes, alors que le mal est beaucoup plus profond. C’est aux causes qu’il faudrait aller, si l’on veut éviter qu’un capitalisme « malade de la finance », qui « a perdu la tête », n’entraîne les plus graves désordres économiques et sociaux. Et ces causes se nomment : la valeur actionnariale, le capital flottant, la dérive des banques, la couverture des risques qui finit par les multiplier. 

Ma thèse sera alors que le seul moyen de freiner la boulimie de la finance et ses innombrables effets pervers, dont le moindre n’est pas l’énorme prélèvement qu’elle opère sur la richesse produite, est de lui couper l’herbe sous les pieds, ou encore de la priver d’oxygène – car il est clair qu’elle résistera de toute sa puissance et de toutes ses forces à toute tentative pour l’attaquer directement. On verra quelles réformes radicales seraient susceptibles de réduire ce pouvoir de la finance, et, en quelque sorte, de sauver le capitalisme de lui-même. Mais pourquoi le sauver, s’il est vrai, comme je le pense et comme j’essaierai de le soutenir, qu’un système économique alternatif, un « socialisme de marché », est non seulement concevable, mais réalisable ? Parce que ce socialisme mettra forcément du temps à s’imposer et qu’il comportera pendant très longtemps un secteur capitaliste, qui lui servira de concurrent utile, et dont nous avons tout intérêt à ce qu’il repose sur des bases plus saines. Et aussi parce que des entreprises publiques ou semi-publiques (une voie de transition pour ce qui concerne la production de biens privés) auront à opérer dans un environnement qui resterait largement capitaliste. Ces considérations feront l’objet d’un deuxième article.

 

Qu’est-ce que la finance de marché?

 

Dès qu’une économie n’est plus de subsistance, dès qu’elle se dote de moyens monétaires pour permettre un développement des échanges, il lui faut aussi des moyens de financement destinés à l’investissement, dans un pari effectué sur l’avenir. Et le moyen traditionnel (déjà en usage aux époques les plus anciennes) est le crédit. Mais ce n’est pas du crédit qu’il s’agit quand one parle de « la finance de marché». Alors que le crédit passe par les banques accordant des prêts, cette finance met en contact « directement » les entreprises avec des apporteurs de capitaux sous formes de parts de capital (des actions de sociétés anonymes) ou de créances (obligations pour le long terme, titres de créance comme les « billets de trésorerie » pour le court terme). Et cette finance de marché opère selon deux modalités : l’appel à des investisseurs sur des marchés de gré à gré, ou bien le recours à la Bourse. Dans le premier cas (celui des investisseurs du capital « privé » - en anglais « private equity » -, parce qu’ils opèrent sur le marché des actions non cotées) les entreprises trouvent leurs capitaux auprès de particuliers (des proches ou parents aux « business angels ») ou de fonds spécialisés dans le capital-risque (pour les jeunes entreprises), dans le capital-développement (pour celles qui sont déjà matures et ont besoin de capitaux supplémentaires) ou le rachat d’entreprises (pour les entreprises qui cherchent un repreneur ou qui sont en difficulté). Dans le second elles s’introduisent en Bourse pour y lever des capitaux, y procéder à des  rachats de capital, ou y acheter d’autres entreprises. Les actions sont cotées sur le marché des actions, les obligations sur le marché obligataire.

Mais voyons cela de plus près. Tout d’abord la « désintermédiation », censée raccourcir le circuit de financement, n’est qu’une apparence. En fait les entreprises qui cherchent à se procurer des capitaux passent par les banques, qui leur servent d’intermédiaire dans les opérations, qu’il s’agisse d’émissions d’actions ou d’obligations ou de bons de trésorerie, et ceci moyennant le versement de commissions en rétribution de leurs services. Si elles le font quand même, c’est pour disposer de capitaux propres, lequels leur laissent plus de marges de manœuvre que les prêts : le montant des capitaux propres peut varier, alors que les dettes doivent être honorées et remboursées à échéances régulières. Nous verrons que cet argument devient illusoire quand la valorisation des capitaux est de fait imposée par les nouveaux actionnaires, lesquels, pour la même raison, s’opposent aux augmentations de capital.

Ensuite les investisseurs du « private equity », quand ils rachètent des entreprises, le font souvent non pas avec leur propre argent, mais avec de l’argent emprunté. Tel est le cas des professionnels du rachat par effet de levier (Leverage Buy Out, en anglais) : ils remboursent leur dette en restructurant les entreprises qu’ils achètent avec les profits qu’elles génèrent, avant de les revendre, avec de fortes plus-values. Ils se paient, en quelque sorte, sur la bête. On verra tout-à-l’heure que la crise actuelle du crédit risque fort de mettre ces derniers en difficulté, voire d’en acculer à la faillite.

Le marché boursier est très différent de celui du « private equity » : alors que ce dernier est relativement « illiquide » (on y garde les titres un certain temps et il n’est pas toujours facile de s’en défaire), le premier est « liquide », c’est-à-dire que l’on peut d’un instant à l’autre vendre ou acheter une action ou une obligation, en spéculant sur un mouvement à la hausse ou à la baisse. Et, si l’on y prend aussi un risque, ce risque est des plus limités, quand on a un portefeuille de valeurs diversifié. C’est ici qu’entrent en scène les « investisseurs institutionnels » (les « zinzins »), qui sont d’énormes fonds de placement, et les grandes banques, agissant parfois pour leur propre compte, mais le plus souvent pour le compte de tiers (particuliers ou autres fonds), pourvu qu’ils rémunèrent leurs clients, qui leur ont confié le soin d’agioter à leur place. Le point important à noter est que les « marchés financiers » (en entendant par là ceux qui passent par la Bourse) n’apportent du capital neuf que lors de l’émission. Ensuite ce sont des marchés « de  l’occasion »  : on y achète et on y vend les titres qui ont été déjà émis.

Marchés « privés », marchés financiers : il manque une troisième dimension à la planète financière : celle, moins bien connue, des marchés dérivés. Un marché dérivé est un marché d’assurance : on y négocie par exemple un droit d’achat (une « option ») ou une obligation d’achat (ont dit alors un « future ») d’un produit à un terme choisi (par exemple dans trois mois) et à un prix fixé à l’avance. Prenons le cas d’une option d’achat d’une matière première, comme le cuivre ou le blé. Une entreprise qui prévoit un achat de ce produit à une date déterminée veut se couvrir contre une hausse de son prix, et elle s’adresse pour ce faire généralement à un intermédiaire qui s’engage, si l’entreprise lève l’option, à lui fournir le contrat de livraison à cette date, et au prix convenu dans l’option. Cet agent fait partie d’une nouvelle catégorie de spéculateurs : il fait le pari qu’il empochera la différence si le prix au comptant entre temps a baissé, prenant le risque d’y perdre si au contraire le prix a augmenté. Pour ce risque il demande une prime : cette prime est la valeur de l’option d’achat. Ce système de couverture ou d’assurance est, lui aussi, très ancien, et correspond à un besoin économique :  les entreprises, pour mener à bien leurs plans de production, doivent compter sur des prix bien définis, et elles se déchargent donc du risque sur ces spéculateurs. Ce ne sont pas ces produits dérivés qui nous intéressent ici, mais ceux qui sont liés à la finance de marché, à savoir les produits dérivés qui reposent sur des actions (les options ou les obligations d’achat ou de vente à terme de ces actions) et sur des obligations (les options ou les obligations d’achat ou de vente à terme des obligations). Soit un investisseur institutionnel, par exemple une Sicav (une société d’investissement à capital variable) qui veut acheter (ou vendre) à terme des actions et qui veut se protéger contre une hausse (dans le premier cas) ou contre une baisse (dans le second cas) de son cours au comptant : elle s’adressera donc à un spéculateur, qui lui garantira leurs prix à une date déterminée. Mais, si elle compte investir dans des entreprises du CAC 40, l’indice des quarante plus grandes entreprises cotées sur la place de Paris, elle pourra souscrire aussi un contrat portant sur les variations de cet indice boursier, le spéculateur, de son côté, essayant de tirer parti des variations de cet indice. C’est à ce petit jeu que jouait un certain Jérôme Kerviel pour le compte du département des marchés dérivés de la Société générale. Or, ce qu’il  faut bien noter, c’est que les marchés de ces produits dérivés ont pris des dimensions considérables, et sans cesse croissantes, en partie liées à l’extension des marchés financiers sous-jacents. Quelques chiffres le montreront. Entre 2002 et 2005 le marché financier, à l’échelle mondiale, a vu ses transactions passer de 39.300 milliards de dollars US à 51.000 milliards. Pendant ce temps là les marchés dérivés (pris dans leur ensemble) sont passés de 693,100 milliards de dollars à 1406,900 milliards[1]. Kolossal !

Tels sont les grands morceaux du puzzle de la finance de marché, sachant que les pièces qui le composent sont beaucoup plus nombreuses. Il faut donner une idée maintenant de son poids de l’ensemble dans le système économique.

 

Le poids de la finance de marché et les voies de son essor

 

Il est difficile de séparer la finance de marché de la finance de crédit, tant leurs activités se sont entrelacées. On se contentera de donner quelques chiffres globaux. La finance dans son ensemble représente 400% du PIB mondial, c’est-à-dire de la richesse réelle produite, soit 190.000 milliards de dollars. Son taux de croissance s’est accéléré au cours des dernières années (passant d’un rythme d’environ 4% à environ 12%). Les échanges financiers entre pays dépassent de loin les échanges de biens et des services : le commerce international ne représente que 2% des transactions de change internationales. Plus largement les transactions relatives aux biens et services représentent un peu moins de 3% des paiements monétaires de la planète. Le poids de l’économie financière par rapport à l’économie réelle, qui était de 28 à 1 en 2002 est passé à 32 en 2005. Autant de signes que la finance internationale a véritablement décroché de l’économie réelle.

Cet essor est lié à ce qu’on appelle les 3 D. La désintermédiation correspond à ce que nous avons indiqué : le financement « direct » grâce au marché financier par opposition au financement « indirect » par le crédit. Le décloisonnement correspond au fait que les marchés financiers nationaux se sont interconnectés, à ce que bien des produits financiers sont devenus hybrides (ainsi des obligations convertibles en actions ou des crédits convertibles en titres négociables) et à ce les banques ont pu sans entraves opérer sur les trois grands marchés désignés précédemment. La dérégulation correspond au fait que l’autorité publique s’est largement dessaisie de son pouvoir normatif et de sanction au profit d’institutions « indépendantes » du pouvoir politique (ainsi des Commissions bancaires ou des autorités des marchés financiers). Tout cela était censé permettre des financements plus souples et plus larges de l’économie réelle, et une meilleure dissémination des risques. Il faut encore ajouter un élément, qui nous intéresse moins ici : la fin des changes fixes avec l’abandon du système de Breton Woods et son remplacement par des changes flottants, appelant de nouveaux instruments de couverture (par rapport aux risques de change). La philosophie générale était qu’il fallait laisser faire les marchés et de laisser apparaître de nouveaux marchés pour parfaire le fonctionnement du marché généralisé, considéré comme le corollaire de la mondialisation des échanges de biens et de services.

Mais qu’est-ce que ce capital, qui s’est mondialisé, et qui donne lieu à des transactions 30 fois plus importantes que les transactions portant sur les biens et services ? C’est de la monnaie de crédit (le crédit bancaire crée de la monnaie), autrement dit du capital de prêt, mais ce sont aussi des titres de propriété (généralement des actions assorties de droits de vote), certains titres de créance (les obligations ou les crédits transformés en titres négociables), et des produits dérivés de ces titres. Or il s’agit là de capital « fictif », pour reprendre l’expression de Marx : ce n’est point en effet du capital réel, constitué de machines, de brevets etc., mais des promesses sur des revenus futurs (dividendes, intérêts, plus-values diverses). La « valorisation » d’une entreprise en Bourse, par exemple, c’est le calcul de ce qu’elle pourra rapporter à ses propriétaires (ce qu’on appelle le « retour sur investissement »). Quand son cours chute et que des milliards partent en fumée, ces milliards ne correspondent à aucune destruction réelle de capital physique (d’actifs matériels ou immatériels inscrits à l’actif de son bilan), mais à une dévalorisation de ses anticipations de revenus, donc de sa « valeur actionnariale ». Le problème est que ce qui se passe dans cette sphère financière a des effets sur l’économie réelle, puisque celle-ci a besoin d’elle pour se développer… dans un certaine mesure. Si elle a besoin d’elle pour se développer, elle doit la financer à son tour : une partie de la richesse réelle est détournée à cet usage. C’est quand cette partie prend des proportions démesurées par rapport aux services rendus que l’économie réelle se met en berne.

 Mais il faut maintenant sortir de ces généralités pour comprendre comment une crise financière peut s’enclencher, et en particulier la dernière. Et, pour cela, il nous faut porter l’attention sur le rôle que les banques jouent aujourd’hui dans la finance.

 

Les banques, acteurs centraux de la finance de marché

 

Autrefois les banques dites « de détail » étaient confinées dans leurs fonctions de pourvoyeuses de crédit aux ménages et aux entreprises, fonction essentielle au fonctionnement de l’économie via la création de monnaie. Elles étaient distinctes des « banques d’affaires », qui investissaient dans des titres de propriété ou des titres de créance pour leur compte ou pour celui de leurs clients. Cette séparation fut instituée notamment aux Etats-Unis suite à la grande crise de 1929. Avec le développement de la finance de marché, le rôle des banques dans le financement des entreprises aurait décliné si cette séparation n’avait pas été abolie : elles font désormais plus d’affaires sur les marchés financiers que sur le marché du crédit[2].

On a beaucoup porté l’attention sur les investisseurs institutionnels, dont il convient de dire quelques mots. On distingue trois grandes catégories de « zinzins» : les fonds de pension, qui gèrent l’épargne retraite dans les pays où le financement des retraites se fait par capitalisation (ils détenaient, en 2006, 35,2% des actifs financiers gérés pour le compte de tiers) ; les compagnies d’assurances (28,1 % des actifs gérés) ; les fonds mutuels (appelés principalement Sicav en France, 35,2% des actifs gérés). A quoi il faut ajouter d’autres catégories d’investisseurs (les fonds d’investissement au sens étroit), sur lesquels nous reviendrons, mais qui ne pèsent que le tiers de ces derniers. Les banques paraissent absentes du tableau. Mais c’est oublier que les fonds délèguent le plus souvent aux banques la gestion de leurs actifs et que les fonds mutuels sont en général des filiales des banques[3]. A quoi il faut ajouter que les banques sont les principaux acteurs sur les marchés dérivés. Enfin les banques sont les conseillères et les opérateurs des grandes opérations de concentration du capital : absorptions et fusions, via les offres publiques d’achat ou d’échange, ce qui leur procure de substantielles commissions.

Ce double rôle des banques est à l’origine de la véritable explosion de la sphère financière que nous avons relevée. Et ceci de plusieurs façons. Premièrement les banques créent de la monnaie non seulement en distribuant des crédits, comme elles le faisaient depuis toujours, mais aussi en achetant des titres (obligations, actions, billets de trésorerie des entreprises), qui sont de la monnaie nouvelle tant qu’ils ne sont pas souscrits par des acheteurs auxquels ils les revendent. Deuxièmement de plus en plus d’investisseurs empruntent, surtout quand les taux d’intérêt sont bas, pour acheter des titres, ce qui entraîne une inflation du crédit. Troisièmement les banques se servent d’une innovation financière, la titrisation des crédits, qui consiste à les transformer en titres vendables à n’importe quels acheteurs (fonds divers, autres banques) : or, en vendant ces titres, les entreprises les sortent de leurs bilans, alors que, tant qu’elles les possèdent, elles sont tenues de les inscrire à leur actif comme à leur passif (ce sont pour elles des créances à leur actif, mais des dettes à leur passif). Ce qui leur permet d’alléger le pourcentage de fonds propres (leur capital propre) que les autorités monétaires leur imposent de posséder pour garantir leur solvabilité, et par suite d’accroître leurs prêts et leurs achats de titres. Ainsi, paradoxalement, alors que leur fonction de créditrices perd de son importance relative, la montée des financements par l’émission de titres nourrit la montée du crédit.

Nous avons présenté les principaux personnages qui sont les acteurs du drame qui se déroule lors d’une crise financière. Une crise financière, au sens étroit, se produit quand des titres ne trouvent plus que très difficilement des acheteurs, ce qui fait s’effondrer leurs cours, puis elle se généralise en atteignant le marché du crédit. Je dirai quelques mots de la dernière, la désormais célèbre crise des « subprimes », dont les enchaînements ont été abondamment décrits.

 

La crise des subprimes et ses enchaînements 

 

Des agences bancaires ou des établissement spécialisés dans le crédit immobilier (eux-mêmes empruntant auprès des banques) se sont mis à distribuer à tout va des prêts aux ménages américains pour l’achat de leurs maisons, dans une concurrence telle que c’est à qui proposerait les conditions les plus avantageuses (et ceci, il faut le noter, avec des pratiques tenant de l’escroquerie morale). Ils l’ont fait dans des conditions à haut risque, s’adressant souvent à des ménages pauvres incapables de fournir un apport personnel. Ces prêts étant censés garantis par la valeur hypothécaire de leurs maisons : en cas de non remboursement, le prêteur pouvait toujours se rembourser sur la vente forcée de celles-ci. Cela supposait que la valeur de l’immobilier continuerait à monter, et que le prêteur ferait de toute façon une bonne affaire. Mais il a suffi que la demande commence à baisser, ce qui devait arriver un jour ou l’autre, pour que les maisons saisies se vendent en dessous des  sommes prêtées : d’où une perte sèche pour les prêteurs, et des faillites d’établissement de crédits incapables de rembourser leurs propres emprunts. Et, plus les prêteurs essayaient de se débarrasser des maisons hypothéquées, plus la valeur de l’immobilier dégringolait. Le phénomène aurait été circonscrit à quelques banques si celles-ci n’avaient pas, entre temps, titrisé leurs prêts et n’avaient pas vendu ces titres à une multitude d’acquéreurs (autres banques, fonds divers), qui savaient d’autant moins à quoi ils étaient adossés que ces titres avaient été mélangés avec d’autres, pour faciliter leur émission. Ainsi personne ne savait exactement ce qu’il avait en portefeuille. Ce n’est que peu à peu que les grandes banques américaines, puis les autres banques et tous les fonds d’investissement à travers le monde ont réalisé que les titres qu’ils possédaient étaient des créances douteuses ou carrément pourries. Ceci explique pourquoi, encore aujourd’hui, on ne sait pas quelle est l’ampleur des pertes[4]. A partir du moment où la situation des banques devenait critique, où elles étaient menacées d’illiquidité (une situation où elles ne pourraient plus honorer leurs engagements envers leurs déposants et leurs épargnants en attendant des remboursements devenus de plus en plus aléatoires), et même, pour certaines, d’insolvabilité (des défauts de paiement définitifs), elles ont commencé à se défier les unes des autres et à cesser de se prêter entre elles sur le marché interbancaire. Se mettant ainsi les unes des autres en difficulté, au moins pour certaines, elles sont devenues réticentes à accorder de nouveaux crédits, non seulement pour des opérations risquées (en particulier celles des fonds d’investissement utilisant l’emprunt comme effet de levier, dont plusieurs sont en mauvaise posture), mais encore pour le financement normal des entreprises, pour les achats des consommateurs, et bien sûr pour l’investissement immobilier. Cet assèchement du crédit a tout de suite provoqué, d’abord aux Etats-Unis, un ralentissement de l’activité économique, et, de proche en proche, menacé de provoquer une récession de l’économie mondiale. Face à ce risque « systémique », les autorités monétaires se sont mobilisées : les banques centrales ont fourni des milliards de dollars ou d’euros de liquidités au jour le jour, la Banque centrale américaine (la FED) a abaissé considérablement ses « taux directeurs ». Autrement dit ceux qu’on appelle les « prêteurs en dernier ressort » (les banques centrales) ont fait tout leur possible pour éviter la panne du crédit (le « credit crunch »). De son côté l’Etat américain a majoré ses dépenses publiques pour provoquer un effet de relance. Mais tout cela n’a pas suffi. En mars 2008 la FED a annoncé qu’elle allait prêter à certaines banques plus de 400 milliards de dollars non plus au jour le jour, mais à un mois, en acceptant comme garantie des actifs risqués. Elle en viendra peut-être à leur acheter elle-même ces crédits risqués, ce qui veut dire que, en cas de non remboursement, elle paiera les pots cassés, pour demander ensuite au gouvernement, donc finalement au contribuable américain, d’éponger la note. Mais ce ne sont là que des remèdes temporaires à la situation d’illiquidité de l’ensemble du système bancaire. D’où l’injonction faite aux banques de se recapitaliser, en faisant appel, si nécessaire, à des fonds souverains étrangers, ce que de très grandes banques américaines ont été déjà contraintes de faire. Et, si cela ne suffit toujours pas, il ne restera que la solution d’injecter de l’argent public dans le capital des banques, autrement dit de les nationaliser partiellement. Il faut croire que le capitalisme financiarisé est aux abois pour en arriver à une solution aussi extrême, aussi contraire à tous les principes du libéralisme, et aussi coûteuse pour la population, venant en dernier ressort socialiser les pertes.  On en est là.

Mais il nous faut remonter maintenant aux fondements de cette finance de marché qui met en danger le capitalisme lui-même.

 

Qu’est-ce que le capitalisme financiarisé ?

 

On peut expliquer très simplement sur quelles bases il repose.

Dans le capitalisme d’après guerre, celui des « Trente glorieuses », les entreprises devaient certes faire des profits, mais il s’agissait avant tout de rentabilité «économique » : le profit net était rapporté à l’ensemble du capital, capital propre et capital emprunté. Autrement dit les entreprises devaient payer les intérêts de leurs dettes (le crédit était à l’époque de loin la principale source de financement extérieur) et, si possible, distribuer des dividendes et accroître leurs réserves. La seule norme vraiment impérative tournait autour du taux d’intérêt : le capital propre devait en principe recevoir en plus une prime de risque, ce qui n’était pas toujours le cas. Les managers visaient surtout la croissance interne de leur entreprise, ce qui passait par un bon compromis social avec les salariés pour assurer la stabilité de cette croissance, et ils étaient motivés autant par le prestige que par leurs rétributions. Le pouvoir des dirigeants était tel qu’on a pu parler d’un capitalisme « managérial ».

Dans le capitalisme financiarisé les managers sont tenus d’accroître la « valeur actionnariale », c’est-à-dire les dividendes versés et la valorisation boursière du capital propre. C’est ce qu’on appelle la rentabilité financière. Et la norme devient la « valeur économique ajoutée », c’est-à-dire une rentabilité financière bien supérieure au taux d’intérêt moyen (celui par exemple des obligations d’Etat). Tandis que ce dernier tourne aujourd’hui autour de 5%, cette norme se situe au moins à 15%. Ceci alors que le taux de croissance de l’économie mondiale est de 4%. Comme ce « surprofit » doit venir de quelque part, il signifie un énorme prélèvement supplémentaire sur la valeur ajoutée par le travail.

Qu’est-ce qui s’est passé ? Les nouveaux actionnaires sont en majeure part, nous le savons, les investisseurs institutionnels, les fameux « zinzins », et les grandes banques. Ils ne détiennent pas forcément individuellement de grandes parts de capital dans les entreprises, mais collectivement oui. Dans le capitalisme antérieur les actionnaires étaient des particuliers, d’autres grandes entreprises ou de grandes banques (en particulier dans le capitalisme rhénan ou japonais). Maintenant ce sont des fonds, agissant surtout pour le compte de tiers. Ces tiers sont soit une multitude de petits épargnants (chacun de nous par exemple lorsqu’il détient une part de Sicav, qui est un fonds mutuel) soit d’autres fonds qui collectent une épargne collective (les fonds d’assurance et les fonds de pension). Et ces fonds, dans leur concurrence, cherchent à tirer le maximum des entreprises où ils ont investi. Comme certains doivent verser à tout moment des revenus aux épargnants (qui peuvent par exemple du jour au lendemain demander la vente d’une part de Sicav), ils s’intéressent avant tout aux rendements « à court terme » de leurs placements. On pourrait penser ici que les fonds de pension agissent différemment, avec un souci du long terme, puisque les retraites (ou les sorties en capital) sont différées. Mais ils ne gèrent pas eux-mêmes leurs placements : ils les confient à des fonds gestionnaires et choisissent ceux qui leur proposent les meilleurs rendements. Ce sont donc ces fonds (fonds mutuels, fonds de pension, mais aussi compagnies d’assurance) qui exercent cette formidable pression sur les entreprises. Les 15% vont pour une part aux épargnants et aux retraités (surtout aux plus fortunés d’entre eux), et pour une autre part dans leur poche. C’est en ce sens que la finance donc s’est emparée de l’entreprise. Et c’est une finance très particulière : une finance de marché, du capital flottant qui se déplace sans cesse et va vers le plus offrant.

Cette emprise de la finance sur l’entreprise ne s’arrête pas là : elle commande ses modes de gestion, en sorte que la valeur actionnariale soit maximale. Dès lors tout s’enchaîne : 1° Les groupes devront se décomposer en filiales, de manière à ce que les sources de profit soient bien identifiées et que les moins rentables soient cédées. Il est hors de question qu’une activité bénéficiaire subventionne provisoirement une activité déficitaire 2° Les groupes devront se recentrer sur leur « cœur de métier » : tout le reste devra être sous-traité à des entreprises qui devront se contenter de faibles profits (ce sont souvent des PME, qui ne sont pas cotées en Bourse, et qui n’intéressent pas les zinzins) 3° Toutes les activités annexes (nettoyage, entretien par exemple) seront externalisées, pour les mêmes raisons 4° On donnera aux dirigeants des salaires très élevés (les salaires des grands patrons ont été multipliés par dix au cours des 25 dernières années : de 40 fois le salaire ouvrier à 400 fois) et des stock-options (des actions à prix fixé à l’avance, qu’ils seront libres ou non de « lever », et de revendre avec profit si les cours ont monté) pour les inciter à accroître la valeur actionnariale 5° On rendra le travailleur flexible (selon le carnet de commandes) et mobile (on le licenciera au moindre coût possible), pour réduire les frais salariaux, seuls les travailleurs très qualifiés bénéficiant de plus de stabilité et d’intéressements divers 6° Le travail devra être intensifié pour produire davantage de valeur 7° Une partie des activités sera délocalisée, soit à l’intérieur du pays, soit vers des pays de la zone de libre-échange (l’Union européenne en ce qui nous concerne), où le travail est moins cher, soit vers des pays hors zone, plus ou moins lointains, où le travail est encore moins cher. Pour diverses raisons, ces délocalisations sont moins importantes qu’on ne le croit, mais constituent une arme de pression et de chantage très puissante.

Ce capitalisme financiarisé suppose des marchés financiers très larges, fonctionnant en continu : les fonds et les banques doivent pouvoir acheter et vendre des actions à tout moment et partout sur les places financières de la planète. Un autre aspect des marchés financiers est le marché obligataire : les entreprises, pour se financer, ont eu de plus en plus recours à l’émission d’obligations, lesquelles leur revenait moins cher que le crédit bancaire, lorsque celui-ci est devenu plus onéreux, avec la désinflation (une inflation de 5% rend nul un taux d’intérêt de 5%). Mais comment en est-on arrivé à ce capitalisme de marchés financiers ?

 

La genèse

 

Le marché obligataire s’est fortement développé lorsque les Etats ont choisi de financer leurs déficits publics non en laissant filer l’inflation, mais en empruntant. C’est le début de la croissance des titres de la dette publique. Ils ont à cet effet laissé le marché déterminer les taux d’intérêt (en France ce fut par exemple la fin de l’encadrement du crédit, du taux de réserves obligatoires pour les Banques), se contentant d’agir indirectement sur lui (via la fixation des taux directeurs de la Banque centrale sur le marché monétaire, la Banque centrale devenant elle-même formellement indépendante du pouvoir politique). Les nouveaux investisseurs ont trouvé sur ce marché un bon terrain pour développer leurs activités.  Les Etats ont également choisi, nous l’avons vu, de décloisonner l’activité des banques et de décloisonner les marchés. Pourquoi cette déréglementation ?

Une des raisons fut le souhait des classes moyennes d’obtenir une meilleure rémunération de leur épargne, grâce à une plus grande liberté dans les placements et surtout grâce à la possibilité de faire effectuer ces placements partout dans le monde, autrement dit de pouvoir opérer un prélèvement à plus vaste échelle et de plus grande ampleur. On a dit que la génération du baby-boom a tondu la laine sur le dos des jeunes générations, ayant suffisamment gagné d’argent entre 20 et 40 ans pour désirer le placer entre 40 et 60 ans et en tirer des revenus, surtout venu l’âge de la retraite. Cela peut s’illustrer par l’image du père qui licencie le fils (le père – et/ou son entreprise- ont cotisé dans un fonds de retraite, qui impose ensuite des restructurations aux entreprises où il investit, et où le fils devient surnuméraire). Ce n’est pas faux, mais c’est quand même la grande bourgeoisie de la finance qui a conduit le processus et fait son beurre.

Mais la raison fondamentale du passage du capitalisme managérial au capitalisme de marchés financiers est certainement le mouvement de concentration du capital[5], poussant à une transnationalisation de firmes qui avait commencé pendant les Trente glorieuses, mais qui se heurtait à des obstacles politiques, juridiques et financiers. Ces grandes firmes avaient en particulier besoin de financements massifs et elles ne voulaient plus dépendre des banques de prêt pour les trouver. Elles ont choisi de s’introduire en Bourse pour y lever des capitaux, et y ont vu un autre avantage : elles seraient libres d’agir sur leurs capitaux propres, alors qu’elles ne l’étaient pas sur les capitaux empruntés. Ce mouvement est encore en vigueur aujourd’hui, mais il sert seulement à amorcer la pompe. Quand l’entreprise est bien installée en Bourse, elle n’en a plus besoin pour se financer, car elle dégage des capacités d’autofinancement suffisantes pour le faire. On constate même que les grandes entreprises lèvent moins de capital (lors d’épisodiques augmentations de capital) qu’elles n’en détruisent. Il est devenu en effet de pratique courante que, poussées par leurs nouveaux actionnaires, elles rachètent leurs actions, ce qui fait mécaniquement monter le cours en Bourse et les dividendes, et ceci pour la raison que nous savons : augmenter la valeur actionnariale[6]. Donc le véritable intérêt de la finance de marché est ailleurs. Il s’agit, pour les grandes firmes, de pouvoir acheter des concurrents en lançant une offre publique d’achat auprès de leur multitude d’actionnaires, et, mieux encore, de lancer des offres publiques d’échange, qui ne leur coûtent rien (puisque les actionnaires de la société fusionnée se voient proposer en échange des actions de la société fusionnante). Bref les marchés d’actions servent aujourd’hui surtout à faciliter la croissance externe des firmes, par acquisitions et fusions.

C’est donc sur ce terreau que se sont développés les investisseurs institutionnels et les grandes banques internationales dans leurs activités de banques d’affaires, et que les marchés financiers, particulièrement les marchés d’actions, ont pris l’extraordinaire essor que nous connaissons.

 

Les dérives

 

On ne dira que quelques mots ici des dérives inévitables de cette finance de marché. Elle est bien sûr injuste, puisqu’elle fait la part belle à la rente. Mais elle est aussi structurellement source de corruption, que les autorités des marchés financiers s’ingénient vainement à endiguer. Exemple : les dirigeants qui se voient attribuer des stock options pour les inciter à accroître la valeur actionnariale (qui est, notons-le bien, non pas une valeur fondée sur les actifs réels, mais sur la valeur de marché de l’action) cherchent à faire monter le cours boursier pour faire de belles plus values à la revente de leur actions : ils ont de ce fait tout intérêt à maquiller une situation réelle pour l’enjoliver. Autre exemple : les grands cabinets d’audit, qui sont payés par les firmes, ne voudront pas nuire à la valorisation de leurs actions, quitte à y perdre un peu de leur réputation lorsque la situation réelle de ces firmes finira par se révéler. Autre exemple : une grande banque qui veut garder comme cliente une grande firme ne va pas dissuader ses propres clients d’y investir, pas plus qu’elle ne va lui donner des conseils (par exemple en matière de fusions/acquisitions) qui lui feraient perdre des commissions juteuses. Et le département affaires ne sera jamais séparé du département crédit. On pourrait continuer de la sorte. En bref ce système d’intérêts croisés engendre inévitablement des « délits d’initiés », sinon au sens propre du terme, du moins au sens large (cacher des informations, donner des informations mirobolantes, par exemple sur les synergies formidables à attendre d’une fusion). Corruptrice, la finance de marché est également structurellement instable. Ceci, déjà mis en lumière par Keynes, est aujourd’hui largement reconnu : les marchés financiers sont moutonniers (pas par bêtise, mais par calcul rationnel) et créateurs de « prophéties auto-réalisatrices » : d’où les bulles, positives et négatives, qui sont devenues le régime courant du capitalisme financiarisé[7]. Enfin l’ensemble de la finance dite « directe » est de loin beaucoup plus coûteux pour l’entreprise même que la finance « intermédiée » (celle qui passe par le crédit bancaire). Il suffit de voir l’empilement des institutions et la montagne de transactions qu’elles opèrent pour comprendre que cela coûte finalement extrêmement cher à la société dans son ensemble. Ce coût s’élève encore quand on voit le stupéfiant développement pris par ce département de la finance de marché qui est celui des marchés dérivés.

Dès lors la question se pose : peut-on réformer ce capitalisme financiarisé ? Dans quelle mesure et de quelle façon ? Et quelle peut être l’alternative ? Ce sera l’objet d’un prochain article.

 


[1] Cf. François Morin, Le « nouveau ‘mur de l’argent’ », in Nouvelles Fondations, n° 7/8, décembre 2007, Fondation Gabriel Péri, p. 31. Il ne faut, bien sûr, pas confondre ces données de flux avec des données de stock.

[2] Les revenus tirés des opérations de crédit (la « marge d’intermédiation »), qui représentaient en 1990 80% des revenus bancaires n’en représentaient plus que 40% en 2004. Inversement les commissions perçues pour services financiers divers constituaient en 2004 60% de leurs revenus. Une évolution saisissante.

[3] Tout comme d’ailleurs les fonds d’investissement au sens étroit, ceux qui apportent du capital sur le marché de la private equity.  C’est le cas par exemple pour Crédit agricole Private equity ou pour Natixis Private Equity, filiale de la Caisse d’épargne et des Banques populaires.

[4] Le FMI a évalué le 8 avril le coût des dépréciations d’actifs à 945 milliards de dollars, dont 565 imputables aux prêts hypothécaires américains. Les banques supporteraient la moitié des 750 milliards de dollars liés  la crise des subprimes. Les ministres des finances du G7 (les sept pays les plus industrialisés), réunis le 11 avril, ont donné cent jours aux banques pour dévoiler l’intégralité de leurs pertes.

[5] On ne peut arguer du phénomène de mise en réseau (par opposition à la grande firme intégrée) pour contester cette concentration du capital. D’une part la taille des transnationales, avec leurs filiales, ne cesse de s’accroître. D’autre part, s’il est vrai que l’on a vu se multiplier les entreprises petites et moyennes, elles sont de plus en plus nombreuses à se trouver en situation de sous-traitance vis-à-vis de donneurs d’ordres puissants, qui leur imposent leurs exigences : la déconcentration n’est ainsi qu’une forme nouvelle de concentration.

[6] Jean-Luc Gréau souligne le paradoxe, quand les firmes en viennent à emprunter pour racheter leurs actions : « Non seulement ces rachats ont amenuisé la base capitaliste, mais ils ont fait naitre des dettes improductives. C’est exactement durant ces années de bulle que les rachats financés sur ressources d’emprunt se sont multipliés au point de représenter plus de 300 milliards de dollars chaque année aux Etats-Unis, soit une proportion égale ou supérieure à 3% du PIB » (L’avenir du capitalisme, Gallimard, 2005, p. 176). Les nouveaux propriétaires s’opposent aussi aux augmentations de capital, pour empêcher toute dilution du capital.

[7] Cf. mes articles « Le monde enchanté des marchés financiers », in Utopie critique, n° 16, 1° trimestre 2000, et « Le capitalisme financiarisé est-il viable ? », in Utopie critique, n° 24, 4° trimestre 2002.

(texte paru dans Utopie critique, n° 46, 4° trimestre 2008)
25 novembre 2018

RAPPORTS SOCIAUX ET RAPPORTS INTERINDIVIDUELS : UN POINT OBSCUR DE LA PENSEE MARXIENNE

 

 

On sait la volonté de Marx de revenir aux individus concrets, vivants, réels, de chair et de sang, avec leurs besoins, leurs capacités, leurs joies, leurs souffrances, leurs révoltes. C'est pourtant le même Marx qui en fait la personnification de rapports sociaux, qui leur attribue un être et des intérêts de classe. Cette dualité du discours marxien a donné lieu à des lectures diamétralement opposées, telles que d'un côté celle du structuralisme althussérien, où le sujet concret disparaît derrière le porteur de fonctions, et de l'autre celle en termes d'action rationnelle, chez un Elster par exemple, ou encore l'interprétation subjectiviste d'un Michel Henry. Je pense que chacune de ces lectures est réductrice et déformante, mais qu'elle trouve ses justificatifs dans le fait que Marx n'a jamais su distinguer et articuler clairement deux sphères opposées, la sphère du travail et la sphère du « temps libre » ou de la « consommation », la première correspondant aux rapports sociaux et la seconde aux rapports interindividuels. Il ne s'agit pas d'un point aveugle, car Marx s'est approché de cette distinction, mais bien d'un point obscur. Avant de la préciser et de montrer son importance décisive pour la théorie des sciences sociales, je voudrais résumer les termes actuels du débat.

 

La controverse dans les sciences sociales et les deux lectures de Marx

 

Je rappellerai d'abord succinctement quelques unes des critiques adressées par les théoriciens de l'action rationnelle au structuro-fonctionnalisme de Marx et de ses successeurs. Les individus, disent-ils, ne sont pas des agents que leur place dans les rapports sociaux constituerait en membres d'une classe se comportant comme un sujet collectif, pour la bonne raison qu'il n'y a pas de sujet supra-individuel, seules des personnes ayant des « états mentaux ». Ils ne sont pas des mécaniques agies par les structures, parce qu'ils ont des « compétences », sont doués de conscience réflexive et de volonté, interprètent les règles sociales, rusent avec les contraintes, cherchent à les modifier à leur avantage, déploient des stratégies. Bref ce sont des acteurs, mais des acteurs dont les actes ont souvent des conséquences inintentionnelles, en sorte qu'ils ne les reconnaissent pas dans leurs résultats. Dès lors une institution ne saurait avoir une fonction (reproductrice ou adaptative), car cela reviendrait à lui attribuer une entéléchie cachée, alors qu'elle n'est rien d'autre que le produit, voulu ou non voulu, de l'action de ceux qui y sont impliqués. Les théoriciens de l'action rationnelle postulent que tout individu fait un calcul coûts/avantages grâce auquel il cherche à maximiser, sous contraintes, sa satisfaction ou son profit, et qu'il ne participe à une action collective que pour autant qu'il en attend un bénéfice personnel proche et tangible. Sur le plan épistémologique ils récusent tous les modèles inspirés des sciences de la nature ou de la vie, puisque ces derniers ne font pas droit aux caractères propres à l'action humaine : conscience réfléchie, savoir des règles, effets des représentations sur le cours même de la vie sociale etc.

D'où une relecture de Marx, chez qui l'on ne manque pas de trouver nombre d'analyses en termes d'action délibérée aux conséquences imprévues, la plus célèbre étant celle des capitalistes individuels qui, en cherchant à augmenter leur taux de profit, aboutissent collectivement au résultat inverse, la baisse de ce taux. Toutes les analyses mécanicistes ou fonctionnalistes de Marx ne seraient que des vues inspirées par la naturalisme régnant dans l'épistémé de l'époque, ou bien des scories et bévues. De fait Marx fait souvent référence aux individus isolés, en montrant que (pour employer un langage qui n'est pas le sien) leurs stratégies ont des effets pervers ou sont sous-optimales.

Cette interprétation de l'agir et cette lecture de Marx, qui donnent souvent des résultats intéressants et convaincants (je pense par exemple à la Logique de l'action collective de Mancur Olson), laisse néanmoins échapper, nous le verrons, ce qui faisait et ce qui fait toujours la spécificité et la profondeur des analyses marxiennes. Mais voyons la position adverse.

La théorie de l'action rationnelle manque à voir d'abord le caractère « mécanique », c'est-à-dire irréfléchi, routinier, de la plupart des comportements, ceux qui caractérisent la « vie quotidienne » en général. Ce n'est pas que les agents soient dénués d'intelligence et incapables de stratégies, mais ils n'agissent précisément qu'à l'intérieur des limites définies par la structure, parce qu'ils n'ont nullement une claire conscience de celle-ci, mais l'ont au contraire « intériorisée » et « incorporée ». Pour reprendre l'image du jeu chère aux théoriciens de l'action rationnelle (laquelle devient un véritable modèle théorique avec l'utilisation de la théorie des jeux), les règles ne sont point posées devant eux comme un ensemble de contraintes objectives, mais perçues intuitivement et implicitement, un peu comme les règles de grammaire que nous suivons en parlant sans être pour autant à même de les expliciter. C'est ainsi qu'un auteur comme Bourdieu (qualifié souvent de néo-marxiste) tente de concilier l'effet des structures sur les individus avec la richesse et l'ingéniosité de leurs pratiques. La théorie de « l'habitus » et du « sens pratique » devrait permettre de dépasser à la fois une philosophie de la structure et une philosophie du sujet. Cela permettrait de comprendre l'existence de comportements collectifs (qu'on pourrait comparer à une somme de broderies sur un canevas commun) sans tomber dans la croyance à des entités collectives supérieures aux individus et à une fonctionnalité propre des institutions.

Cette opposition théorique trouve des répondants chez Marx. Ne le voit-on pas tantôt insister sur le rôle nécessitant des structures, tantôt montrer que les agents peuvent prendre conscience, s'organiser, mener des luttes sociales de classe? Je montrerai tout à l'heure que les deux perspectives sont chez lui indissociables. Pour revenir au débat actuel, il faut noter que les deux positions antagonistes se sont assouplies. Les théoriciens de l'action rationnelle ont admis que la rationalité était toujours plus ou moins limitée, et les partisans du néo-structuralisme qu'il restait une large place pour les stratégies individuelles, même au niveau des habitus. Un certain nombre d'auteurs ont tenté une synthèse, la plus riche et la plus articulée étant sans doute celle de Giddens, qui se propose de montrer que les structures ont à la fois un caractère contraignant et habilitant, que la conscience pratique coexiste avec une conscience discursive, que les propriétés structurelles sont à la fois le medium et le résultat de l'action etc. Je ne m'attarderai pas sur cette tentative de synthèse, à laquelle je ferai quelques emprunts. Ce que je voudrais souligner ici c'est que les deux approches laissent inexpliqués un certain nombre de phénomènes et qu'il convient de s'engager dans une autre direction, qui aille au-delà des essais de synthèse.

 

Des questions non résolues

 

La première série de problèmes concerne d'abord le changement, dont il faut comprendre à la fois la lenteur et les brutalités. L'école de l'action rationnelle reprochait aux auteurs structuralistes, et à Marx en particulier, leur incapacité à expliquer le changement, sinon de manière tout-à-fait exogène, par l'effet d'une structure sur une autre. Mais, ce que l'on voit mal, en adoptant leur perspective, c'est pourquoi le changement n'est pas constant et régulier, chaque acteur essayant de tirer le meilleur parti des règles et finalement de les transformer à son avantage. Au contraire une théorie comme celle de l'habitus rend très bien compte du caractère reproductif de la vie sociale, puisque celle-ci repose essentiellement sur des routines. Mais c'est elle à son tour qui a du mal à expliquer le changement, autrement que par la lutte entre institutions, les contradictions entre champs et une division dans les habitus eux-mêmes. L'une et l'autre approche manquent à expliquer la création des institutions, qui apparaît plus comme un mouvement de rupture que de continuité. Pour la première elle devrait résulter de la combinaison d'actions individuelles pour autant qu'elles répondent à des besoins de consommation ou de production, les institutions les plus efficaces étant sélectionnées par un mécanisme comparable à la sélection naturelle. Or l'observation historique s'inscrit bien souvent en faux contre cette conception. Pour l'autre l'innovation est difficilement concevable, car elle suppose une créativité des agents supérieure à celle que comportent les habitus. De même la première école explique assez bien la constitution de mouvements collectifs, mais mal leur durabilité, tandis que la seconde analyse bien la permanence des groupements d'intérêts, mais plus difficilement leur surgissement.

Deuxième série de problèmes, du reste liés aux précédents. Comment rendre compte des résistances dans les théories néo-structuralistes? Polémiquant contre la théorie althussérienne des appareils, qui sont comme des « machines infernales » assujettissant les individus, Bourdieu note que « ceux qui dominent dans un champ donné sont en position de le faire fonctionner à leur avantage, mais ils doivent toujours compter avec la résistance, la contestation, les revendications, les prétentions, « politiques » ou non, des dominés » (1). Fort bien, mais, si le champ conditionne les habitus, si « les tendances immanentes de l'ordre établi viennent continuellement au devant des attentes spontanément disposées à les devancer » (2), si enfin l'habitus fait apparaître le monde comme naturel, comment des résistances et des contestations sont-elles possibles? Question inverse, posée cette fois à la théorie de l'action rationnelle : si les individus ont une conscience, même limitée, des règles et contraintes du jeu social, comment peuvent-ils s'y soumettre et y consentir sans les remettre en question?

Troisième série de problèmes : comment les individus peuvent-ils se comporter de manière « irrationnelle », c'est-à-dire à la fois agir contre leurs intérêts bien compris et employer les moyens les plus inadéquats? On pourrait l'expliquer en termes de connaissance imparfaite. Les deux écoles à cet égard ne sont pas si distantes qu'il y paraît, et on les voit même se rapprocher singulièrement lorsqu'un Herbert Simon explique que l'information limitée conduit à restreindre ses objectifs et à se contenter de la moins mauvaise solution, au lieu de rechercher l'optimum. Il faut reconnaître cependant qu'une sociologie néo-weberienne comme celle de Bourdieu dispose de ressources ignorées par la théorie adverse : elle montre que les dominants, pour obtenir le consentement des dominés mais aussi pour se faire reconnaître de leurs pairs, conduisent des stratégies de légitimation, c'est-à-dire en remettent par rapport à la violence symbolique exercée par les règles elles-mêmes, renforcent les effets de naturalisation qui résultent de la simple incorporation des règles.

Le lecteur aura reconnu ici des problèmes qui étaient déjà chez Marx : comment les agents peuvent-ils se tromper sur leurs intérêts à long terme, comment les ouvriers par exemple peuvent-ils avoir des comportements individuels qui contredisent leurs intérêts de classe? A supposer même qu'ils se contentent d'un calcul égoïste, comment se fait-il qu'ils n'en voient pas les conséquences? Et pourquoi, dans ces conditions, les dominants auraient-ils encore besoin d'exercer des fonctions idéologiques à des fins d'occultation-légitimation? Ces derniers se laissent-ils prendre à leur propre idéologie, ou bien l'utilisent-ils cyniquement? Je reviendrai tout à l'heure rapidement sur la subtilité inégalée des analyses de Marx. Mais la réponse en termes de connaissance imparfaite ou de méconnaissance paraît foncièrement insuffisante, au moins pour deux raisons.

L'intérêt mène-t-il le monde? Si l'on ne confond pas l'intérêt avec la recherche d'une satisfaction, quelle qu'elle soit, l'intérêt concerne la possession de biens, qu'il s'agisse de biens matériels ou de services (comme ceux du coiffeur, du médecin etc.). Il est généralement admis que c'est la modernité, soit, pour aller vite, les rapports marchands et le capitalisme, qui ont fait triompher l'intérêt matériel sur le désir de prestige, de puissance, la générosité et autres sentiments moraux. Conception à l'évidence trop étroite. Peut-on se contenter d'élargir la notion d'intérêt vers des formes de profit non matériel (« profit culturel », « profit symbolique ») en soulignant la force de l'engagement dans le jeu social, l'intérêt pris au jeu lui-même? Pour Marx l'utilitarisme à la Bentham reflète une mentalité de « petit bourgeois », une forme de perversion sociale, mais il n'est pas très clair sur les autres mobiles, ni sur ceux de l'homme communiste à venir (il faut remonter aux Manuscrits de 1844 et à quelques indications de L'idéologie allemande pour trouver une théorie des besoins). Toutes ces approches paraissent bien ne pas tenir compte de ce qu'on appelait « les passions » (au sens classique, au sens romantique etc.) avec tout ce qu'elles comportent d'aveuglement sur les fins et les moyens. Or peut-on rendre compte sans elles de l'irrationalité des comportements humains, et particulièrement de la violence de la conflictualité dans les rapports sociaux? Plus généralement le bruit et la fureur de l'histoire moderne sont-ils réductibles à des conflits d'intérêts, même au sens élargi du terme?

Une deuxième raison conduit à mettre en doute la rationalité - que ce soit celle de l'acteur ou celle, plus inconsciente, de l'agent -, c'est l'importance des phénomènes de croyance. Bien sûr on pourrait expliquer la croyance par la méconnaissance des déterminations sociales. Bourdieu montre par exemple excellemment comment l'action pédagogique fonctionne comme magie sociale : par ses rites de consécration elle fait croire au mérite personnel et aux vertus de groupe, dissimulant à la fois l'origine sociale de ses critères et la portée sociale des techniques mises en oeuvre (techniques de forcing, de maîtrise de soi etc.). On peut dire ici que la croyance repose sur une connaissance tronquée des processus réels. Cependant la croyance va bien souvent au-delà de ce qui « nous arrange », de ce qui correspond à nos intérêts.

Voici quelques unes des raisons qui nous invitent à repenser l'ensemble des phénomènes sociaux dans une autre perspective, seulement entrevue par Marx et ayant très largement échappé aux différents courants de la théorie sociale contemporaine(3). C'est elle que je voudrais présenter brièvement maintenant.

 

La sphère du travail et sa rationalité

 

Il existe, selon moi, deux grandes sphères de l'existence humaine, que j'appellerai la sphère des activités de travail et celle des occupations de temps libre, ou de « consommation ». Il faut entendre par travail une activité soumise à des contraintes de temps et de résultats, dont la finalité ultime est la production régulière de moyens de consommation (au sens le plus large du terme). Il ne s'agit pas seulement des activités dites économiques. Sont aussi du travail les activités qui visent à la reproduction/transformation du système social en même temps qu'au règlement des conflits dans la sphère « privée » du temps libre - c'est-à-dire les activités politiques. L'ensemble de ces activités s'inscrivent dans des rapports sociaux, parce que les individus doivent y remplir des fonctions dans un système de répartition du travail, que la temporalité n'y est pas celle de l'existence individuelle, mais celle de l'organisation « productive », que les besoins individuels passent au second plan devant les finalités sociales. Si l'on veut bien prendre ces définitions à leur plus grand niveau de généralité, elles s'appliquent à toute société : ce qui fait le propre d'une société humaine, ce sont bien cette organisation, cette planification, cette répartition de l'activité, une activité qui a toujours un caractère structural (4) et transformateur, autant de traits que l'on ne trouve pas réunis dans les sociétés animales.

Examinons donc cette sphère. Ce n'est pas faire de l'économisme que de dire que les activités de travail sont rationalisantes. Elles visent bien un résultat optimal à travers un agencement de moyens optimal, impliquant une économie de ressources, à commencer par une minimisation de l'effort : maîtrise du produit par la maîtrise des moyens. A cet égard on peut entièrement accepter la théorie du choix rationnel. Sous sa forme la plus pure une telle théorie suppose seulement que la meilleure alternative est retenue parmi toutes les alternatives réalisables : elle s'applique aussi bien, disent Ferejohn et Satz, à « des entités comme les thermostats ou les pigeons » (5). Disons que, dans le cas des humains, l'activité rationnelle implique de longs apprentissages éducationnels et ouvre largement le champ du réalisable ainsi que la possibilité de choix. C'est pourquoi, par exemple, un ouvrier qui accomplit des tâches mécaniques, s'il est davantage sujet qu'un robot à des erreurs ou à des ratés de comportement, lui est infiniment supérieur quand il s'agit de faire face à l'inattendu et à l'incertain. Cette rationalité « téléologique », pour parler comme Max Weber, existe tout autant chez l'homme primitif que chez l'homme civilisé, l'homme technicien ou l'homme scientifique : seuls les moyens diffèrent. Il faut même aller plus loin : des activités comme la magie et la prière, pour autant qu'elles viennent combler les lacunes du savoir empirico-logique par un savoir et une pratique symboliques(6)(c'est le cas dans les sociétés primitives ou traditionnelles, où elles ne se confondent nullement avec ce dernier, qui est une véritable science concrète), sont aussi des activités rationnelles - abstraction faite d'autres finalités subjectives et sociales. Cette rationalité téléologique tend, dans la sphère du travail, à être indépendante de la « psychologie » des agents. Tout enfant déjà qui a construit ses apprentissages a dû se plier à l'épreuve du réel, couler son action dans des contraintes objectives, s'il voulait la réussir. De même l'homme au travail doit « s'oublier » pour faire le geste, suivre la norme ou la procédure efficaces.

Jusqu'ici je n'ai parlé que des rapports de travail qui visent à une productivité du travail (au sens de Marx), qu'on peut résumer ainsi : le maximum de résultats avec le minimum de dépense de travail. Ils diffèrent des activités de temps libre, où l'on peut prendre son temps, même si l'efficience peut être recherchée (par exemple dans l'effectuation d'une performance sportive) mais comme un projet individuel parmi d'autres, qu'on garde toujours la liberté de réduire ou d'abandonner. Mais ces rapports de travail s'inscrivent dans une structure sociale (des rapports de production au sens de Marx) qui met en jeu des pouvoirs de détermination des quanta de travail et de répartition de la « valeur » produite (laquelle renvoie, directement ou indirectement, à des dépenses de travail, qui doivent être socialement validées), lesquels à leur tour génèrent des pouvoirs concernant la distribution (ou l'allocation) des forces de travail, des moyens de production, et des moyens de consommation(7). La rationalité prend ici un sens tout différent : est rationnel ce qui correspond aux fins d'un système social particulier, ce qui reproduit tel régime de propriété. Je pourrais montrer ici, toujours en suivant Marx, que les rapports de travail déterminés par les formes de propriété privative (à distinguer de la propriété simplement privée) sont sous-optimaux. En d'autres termes les rapports de classe freinent, mais aussi occultent et inhibent divers aspects de la productivité du travail. Plus exactement ils ne développent que certaines potentialités contenues dans le procès de travail.

L'idée générale que je voudrais soutenir ici, c'est qu'un système économique est par nature de type utilitariste, puisqu'il s'agit de maximiser une production dans un cadre social donné. Il est vrai qu'un système ne pense pas, n'a pas de buts indépendamment de ceux qui sont poursuivis par les agents. Mais précisément c'est le système qui fait que les agents ont tels et tels buts. Je prendrai trois exemples de systèmes très différents.

Quand un groupe d'hommes va à la chasse, dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs nomades, il se propose bien d'optimiser le produit de cette chasse. Ici cela veut dire : tuer juste le gibier nécessaire à la subsistance quotidienne, tout en préservant la ressource elle-même. En l'absence de pratiques de conservation et de stockage de la viande, de techniques d'élevage, et d'échanges avec l'extérieur (si ce n'est sporadiques), il serait inutile ou contre-productif de viser plus de résultats. Comme, par ailleurs, le produit de la chasse sera réparti égalitairement, le chasseur n'aura d'autre intérêt individuel que de faire preuve d'esprit coopératif (toute attitude individualiste ou même toute recherche de prestige sont mal vues dans ces sociétés où les valeurs dominantes sont la générosité et la modestie)(8). Néanmoins toutes les possibilités productives ne sont pas exploitées : les techniques de conservation ne sont pas ignorées, mais écartées car les chasseurs savent qu'elles mettraient en péril la cohésion de leur société.

Deuxième exemple. Dans l'atelier corporatif le but est de produire une quantité donnée selon une qualité donnée. La production est certes destinée à la vente, mais elle est encadrée par des règlements corporatifs qui, pour éviter la concurrence, fixent le nombre d'outils de production et le quota de marchandises autorisés. Ici encore il y a une recherche d'optimum. Mais cette fois les intérêts sont des intérêts de classe. Le maître (qui travaille comme les autres et a dû passer des épreuves consacrant sa maîtrise) appartient à une corporation qui a longuement négocié les « tarifs » avec l'association des compagnons. Ces intérêts sont antagonistes, mais n'opposent pas les individus les uns aux autres. En particulier le salaire au rendement n'existe pas. Quant aux possibilités productives, elles sont largement sous-exploitées. Les règlements interdisent nombre d'innovations.

Troisième exemple : l'économie fondée sur la maximation du taux de profit, maximation qui est  considérée comme l'action rationnelle par excellence dans la conception néo-classique. Ici encore l'optimum n'a de sens que dans un système social particulier. Cette notion suppose d'abord une économie concurrentielle et monétaire, et l'hypothèse de rationalité implique que cette économie est plus efficace que tout autre. Cette hypothèse est déjà contestable : la concurrence n'a pas que des avantages et le prix est un indicateur très pauvre en information. Elle implique en second lieu que le capital reçoive un revenu (l'intérêt) comme le travail, ce qui renvoie à la psychologie des agents (les motifs de l'épargne). Nous sortons de la rationalité formelle vers la rationalité substantielle (l'intérêt au sens psychologique). A nouveau cette postulation est contestable : à supposer que l'intérêt soit le meilleur moyen pour allouer des ressources rares, l'épargne pourrait très bien ne pas être le fait des ménages. Reste la troisième implication : c'est l'intérêt qu'il faut maximiser (on sait que dans le modèle purement concurrentiel aucun profit ne peut se réaliser au-delà de l'intérêt). Nous nous trouvons alors devant une économie à structure capitaliste. Il suffira que (en sortant du modèle pur) on introduise une condition supplémentaire, à savoir que les détenteurs du capital doivent être distincts des travailleurs afin que des décisions économiques optimales soient prises, pour que l'on retrouve le capitalisme proprement dit. On voit bien à nouveau qu'il faut distinguer une rationalité générale (la nécessité pour un système productif quelconque de dégager un surplus pour qu'il se développe, soit de manière extensive, en accroissant le nombre de moyens de production, soit de manière intensive, en les modernisant, - surplus qui peut aller de pair avec une réduction du travail dépensé, en cas de forte augmentation de la productivité) et une rationalité spéciale, la rationalité capitaliste, dont les effets sous-optimaux (à l'intérieur du système, par rapport aux potentialités) ou négatifs (à l'extérieur des entreprises, sous forme d' « externalités ») sont considérables.

Dans tous les cas nous sommes devant une forme de rationalité et une logique d'intérêts, même si l'intérêt peut passer (comme dans le cas de nos chasseurs) par la négation de l'intérêt individuel. Tant qu'on en reste à ce niveau (tant qu'on ne fait pas intervenir les effets de l'autre sphère), il n'y a pas de comportement désintéressé ni passionnel. Quand l'intérêt n'est pas matériel, cela signifie seulement qu'il passe par un certain nombre de médiations, qui se situent au niveau de la reproduction du système. Prenons deux exemples. Pierre Bourdieu a très bien montré que, dans la société kabyle, les dépenses symboliques (qui peuvent être très importantes) ont une fonction économique précise : les chefs de maisonnée, qui ont besoin de forces de travail nombreuses à certains moments de l'année, ont intérêt à s'attacher toute une clientèle, appartenant généralement à leur parentèle, par des dons de toutes sortes, pour obtenir d'eux les prestations de services dont ils ont besoin au nom de la reconnaissance qui leur est due. Cela leur revient finalement moins cher que de rétribuer des gens à longueur d'année. Deuxième exemple : dans notre société un certain nombre de professions visent à obtenir, outre des rémunérations matérielles, un « profit symbolique » (les enseignants par exemple). C'est que ces professions, outre les services qu'elles peuvent fournir et qui en font des producteurs comme les autres (formation de la force de travail, services culturels), sont, pourrait-on dire, des chargés de mission idéologiques : à cet égard le profit symbolique (et toute la compétition qu'il entraîne) est une nécessité fonctionnelle répondant aux exigences du système (y compris lorsqu'ils le contestent, comme le font des enseignants - car la liberté de l'enseignement est un des moyens de légitimation d'un système qui se veut par ailleurs démocratique au niveau politique).

Nous pouvons revenir maintenant à la question posée tout à l'heure : comment les agents peuvent-ils aller contre leurs intérêts? La réponse la plus riche se trouve chez Marx, et je vais essayer de la résumer très rapidement.

Marx analyse longuement dans Le Capital ce qu'il appelle les « formes immédiates de représentation », principalement la forme valeur de la marchandise, la forme monnaie, la forme capital et la forme salaire. Or le propre de ces formes, qui sont vécues au niveau de la conscience immédiate (ou encore de l'idéologie spontanée), est qu'elles dissimulent et manifestent à la fois les rapports réels. Par exemple le fétichisme de la marchandise n'est pas pure illusion : certes les agents pensent qu'elle possède une valeur intrinsèque ou conventionnelle, mais en même temps ils n'ignorent pas qu'elles est aussi du travail cristallisé et que son prix varie selon qu'elle est plus ou moins offerte et demandée. Le rapport des individus à la structure est donc un rapport de méconnaissance, qui vient de ce qu'ils n'y occupent, surtout dans les sociétés complexes, qu'une place étroitement bornée par la division du travail. On peut bien dire qu'ils ne disposent que d'une information imparfaite ou asymétrique, mais le résultat est que leur savoir en est faussé et trompeur. La notion de rationalité limitée ne convient pas à ces formes « irrationnelles ». Mais inversement on ne pas peut dire que les individus ont « intériorisé » ou « incorporé » une structure (par exemple la structure marchande) dont ils seraient incapables d'expliciter le fonctionnement. Car ils en connaissent bien quelque chose, mais de façon déformée (la camera obscura fournit bien une certaine image du réel). Et c'est une des raisons qui expliquent que les structures ne soient pas seulement contraignantes, mais aussi habilitantes, comme le souligne fort bien Giddens - et ceci sans quitter le niveau des routines ou du sens pratique. Par exemple dans l'univers marchand les agents ne se contentent pas d'ajuster leur demande en fonction d'un prix qui leur apparaîtrait comme une donnée naturelle. Ils attendent, ils spéculent, ils font pression sur le vendeur (« j'ai trouvé moins cher ailleurs »), ils s'étonnent qu'un produit qui a dû demander tant de travail soit aussi peu cher ou inversement qu'un produit aussi simple à fabriquer soit aussi onéreux etc. Ils ont toujours plus de savoir que ne le croit le sociologue pressé de conclure. Mais évidemment ils ne suivent pas pour autant leurs intérêts réels : pour cela il faudrait qu'ils en sachent beaucoup plus, qu'ils connaissent tous les mécanismes de formation des prix. Autre exemple : l'ouvrier qui ne s'associe pas dans une forme quelconque d'action collective agit contre ses intérêts. Le théoricien de l'action rationnelle dira qu'il compte sur les autres pour la mener tout en espérant en obtenir le bénéfice. C'est oublier que l'ouvrier n'est pas un « idiot rationnel » (pour reprendre l'expression de Sen) : il sait bien que si chacun en fait autant, cela ira au détriment de tous. Le théoricien structuraliste dira qu'il a « intériorisé » la règle concurrentielle. Ce n'est pas si simple. Notre ouvrier en sait beaucoup plus sur le marché du travail que ce qu'on croit : il sait que ce marché n'est pas un pur marché, que le travail n'est pas une simple marchandise, que le marché des cadres comporte bien d'autres règles, que le patron ne fait pas que verser (ou se verser) des intérêts etc. Autrement dit il n'est pas entièrement dupe de la « forme salaire ». Il a bien une certaine conscience des mécanismes de l'exploitation. Et ce savoir, si déformé soit-il, est habilitant. Il faut donc chercher ailleurs les raisons d'un comportement qui, pour s'en tenir à l'intérêt individuel immédiat, va contre l'intérêt à long terme (par exemple le souci, bien compréhensible, non de tirer son épingle du jeu, mais d'améliorer sa situation ou celle de ses enfants à certains moments de son existence, la défiance par rapports aux syndicats, la peur des sanctions etc.).

L'idéologie spontanée est suffisamment riche de savoir pour susciter des résistances et des contestations de l'ordre établi. Elle entraîne des luttes « économiques », « politiques » et « idéologiques » sans quitter pour autant le terrain de l'infrastructure économique. C'est en réponse à ces luttes que les dominants doivent mettre en place des dispositifs de coercition et de légitimation, effectuer tout un travail idéologique qui renforce l'opacité des structures, vient masquer un peu plus les rapports réels. On le voit, les structures sont inséparables des luttes, des luttes génèrent de nouvelles structures, et ainsi de suite, jusqu'aux appareils politiques proprement dits. Tout cela, Marx l'a analysé souvent avec une grande précision, bien loin de donner dans un fonctionnalisme ad hoc ou dans un structuralisme nécessitant. On comprend aussi que le travail de domination ne résulte pas d'un pur calcul cynique : les dominants croient d'autant plus volontiers à la valeur de leurs méthodes de contrainte et à leur discours de légitimation que les formes de représentation dans lesquelles ils baignent (les « illusions » du capitaliste, dit Marx) leur semblent leur fournir une base empirique.

La théorie marxienne fournit bien d'autres éléments pour comprendre la méconnaissance des structures. Les individus participent à plusieurs espaces qui se déterminent les uns les autres, en grande partie derrière le dos des agents. Il y a des espaces emboités les uns dans les autres, par exemple dans une entreprise (je viens d'y faire allusion). Mais il y a aussi des espaces dont les uns servent à la reproduction (fournissent les conditions d'effectuation des autres) : ainsi le marché ou les structures de la parenté permettent la reproduction du « procès de production immédiat ». Il y aussi des liens non marchands entre tel ou tel champ productif, par exemple entre l'école et les entreprises. En mettant un ordre de détermination entre tous ces espaces, Marx nous permet de comprendre les homologies ou les isomorphismes qui existent entre eux, là où la plupart des théories sociologiques ne voient que des liens d'extériorité ou de simples interactions de type systémique. Or l'action d'une structure sur une autre contribue à rendre la structure indéchiffrable. Les individus ne voient guère comment agissent un certain nombre de règles ou de contraintes qui viennent d'ailleurs. Par exemple ils ne savent pas bien à quelles finalités sociales répond l'école. Mais en même temps ils ne l'ignorent pas tout-à-fait (l'enfant qui entre à l'école en sait déjà long sur le monde social que l'école sert à reproduire). Cette connaissance vague ou par ouï-dire, pour parler comme Spinoza, explique que les structures leur paraissent à la fois familières et étrangères, et, selon qu'elles servent ou non leurs intérêts immédiats, ils seront plus ou moins portés à les accepter (les intérioriser) ou les contester. Une dernière remarque : les contraintes sociales ne sont jamais telles qu'elles ne laissent pas ouverts des champs de possibles. C'est dans ce hiatus entre les contraintes et les potentialités que se dessinent les opportunités de changement.

 

La sphère du temps libre et des rapports interindividuels

 

La deuxième sphère est celle du « temps libre » et de la consommation. Elle peut comporter des activités ardues ou pénibles, ou des activités qui visent le meilleur résultat avec la plus grande économie de moyens, mais ces activités sont facultatives, sous la responsabilité des individus. C'est la sphère de la liberté, non pas au sens où l'on fait ce qu'on veut (il faut disposer de moyens de consommation), ni au sens où elle serait exempte de règles sociales, ou indépendante de l'autre sphère (qui la détermine de multiples façons), ni non plus au sens où l'individu y serait un décideur rationnel (c'est plutôt tout le contraire), mais simplement en ceci qu'il dispose davantage de son temps, qu'il cherche à s'y réaliser le plus possible, que les choix de vie lui sont plus ouverts. La deuxième caractéristique de cette sphère est qu'elle est le lieu par excellence des rapports interpersonnels, fondés sur la singularité de chacun et sur les sentiments qu'il porte à autrui (d'amour, de haine, de tendresse, d'envie, de jalousie etc.). La troisième caractéristique de cette sphère est qu'elle obéit à la temporalité de la vie individuelle, de la naissance à la mort, avec ses moments forts, ses crises, ses drames. On pourrait dire que cette sphère est celle de la rationalité par les valeurs plutôt que celle de la rationalité téléologique, pou reprendre l'opposition webérienne, si elle n'était pas d'abord, comme on le verra dans un instant, celle de l'irrationalité.

Or c'est elle que Marx en en vue lorsqu'il parle d'un « royaume de la liberté » qui commence là où cesse la contrainte du travail, et d'une promotion de l'individualité par delà les rapports de travail, aussi émancipés soient-ils des rapports de classe. Et, dans un passage de l'Introduction de 1857, il écrit explicitement : « L'acte final de la consommation, qui est conçu non seulement comme aboutissement, mais comme but final, se situe en dehors de l'économie » (10). La consommation en effet n'est pas un moment de la production, n'est pas un procès de reproduction, car, si elle sert bien à reproduire la force de travail, elle sert également à « produire » l'individu tout entier.

Cette distinction entre les deux sphères, dira-t-on, est un fait moderne (l'opposition travail/loisir), ou du moins propre à certaines sociétés (ainsi chez les anciens l'opposition du negotium et de l'otium). C'est qu'on ne l'a pas comprise. Dans toutes les sociétés, il y a un temps hors travail - que parfois les maîtres essaient de réduire au minimum, comme dans l'esclavagisme (mais pensons seulement à la condition ouvrière au milieu du 19° siècle) - distinct du temps de travail. A condition de prendre le travail dans toute son extension, et d'y inclure notamment le travail domestique. Si, dans les sociétés traditionnelles, le temps libre est difficile à voir, c'est qu'il s'entremêle aux activités de travail dans des modes de production qui sont avant tout familiaux. Même dans nos sociétés une grande partie du « loisir » est en fait du travail lié, contraint (cuisine, ménage, courses, soins aux enfants, éducation etc.). Autrement dit la distinction ne recouvre pas du tout une opposition sphère publique/sphère privée, et elle traverse en particulier la famille. Notons à cet égard que la distinction reproduction biologique/reproduction sociale est tout aussi fallacieuse. Faire des enfants, dans les sociétés traditionnelles, est une activité économique. On sait l'importance dans les sociétés primitives sédentarisées de la possession de forces de travail. Le contrôle de la circulation des femmes (et, dans une moindre mesure, des hommes) est même le procès essentiel de la reproduction sociale. Dans les sociétés paysannes plus avancées une famille nombreuse est une nécessité économique : les enfants apporteront des revenus, les aînés aideront les cadets, les descendants assureront les vieux jours des ascendants (c'était vrai aussi, il n'y pas si longtemps, dans les familles ouvrières les plus pauvres). Il faut attendre nos sociétés contemporaines pour que la reproduction biologique joue un moindre rôle, parce que la parenté devient un mécanisme reproductif de second ordre. Mais tout cela n'empêche que la famille soit aussi le lieu de relations interpersonnelles intenses, de puissants liens affectifs, et qu'elle comporte ses espaces de « temps libre », extérieurs à la reproduction sociale.

Pour préciser encore les choses, la distinction que nous venons de faire, et qui est à peu près absente de la littérature sociale, ne recoupe pas du tout celle que fait Giddens entre d'une part le champ « contextuel » des interactions dans des espaces spatio-temporels marqués physiquement et symboliquement (par exemple une maison), où les acteurs sont en situation de co-présence et de communication directe, et contrôlent le cours de l'interaction, et d'autre part celui des relations systémiques beaucoup plus distantes, où les acteurs ne se voient pas et communiquent, s'ils le font, indirectement. Tout ce que l'on peut dire ici, c'est que les rapports interindividuels, dans la sphère du temps libre, ont pour finalité une interaction au moins potentielle. Par exemple appartenir à un club sportif (amateur) ne signifie pas qu'on en connaît tous les membres (alors que c'est le cas dans un atelier ou un bureau), mais qu'on pourrait le faire, sur la base de rapports personnalisés. Notre distinction a en revanche quelques rapports avec la distinction habermassienne entre « monde vécu » et « systèmes économique et bureaucratique ». Mais elle en diffère sur de nombreux points. Le champ de la démocratie et de la culture politique appartiennent pour nous (en grande partie) à la sphère du travail, dans sa dimension politique. Cette sphère est l'instance principale, la sphère du temps libre étant seulement l'instance déterminante en dernière instance. La communication n'est pas plus aisée dans cette dernière sphère, sous prétexte que les rapports y sont interindividuels. Bien au contraire, c'est dans la sphère du travail qu'elle se fait le mieux (ou le moins mal), même si les rapports sont souvent plus distants, parce qu'elle y rencontre des contraintes « objectives », parce que la rationalité téléologique y joue un grand rôle. C'est elle encore qui est le haut lieu du symbolique, ou de la production idéologique, et non la sphère du temps libre, qui ne fait que lui fournir une matière première.

Cette sphère du temps libre ne se prête nullement à une analyse en termes économiques. Le grand tort de l'approche néo-classique, ou de ses rectifications institutionnalistes, est de la concevoir sur le modèle de la production, avec un consommateur qui effectue des choix rationnels en maximisant sa fonction d'utilité. De tels comportements existent, mais ils concernent des activités qui sont en fait des activités de production, au sein de l'espace privé. Par exemple la ménagère fait bien un calcul coût/bénéfice lorsqu'elle compare le prix du produit dans l'épicerie du coin avec le prix du même produit dans une grande surface compte tenu du temps de déplacement. De même, quand elle fait son marché, elle ne cherchera pas forcément le produit le moins cher, car cela supposerait un long travail d'investigation et de comparaison. Quant au choix des produits eux-mêmes, il reposerait sur des « préférences », qui sont l'alpha et l'oméga de la théorie. Mais ces préférences sont toujours conçues sur le modèle du besoin vital : satiété progressive, goût pour les mélanges. C'est là-dessus que repose la construction des courbes d'indifférence.

Or cette théorie fait bon marché de l'inscription des besoins dans ce que les psychanalystes ont appelé le désir et la jouissance. Je ne pourrai donner ici que des indications très brèves. Le désir n'est pas seulement la recherche d'un plaisir associé à la satisfaction. Il est lié, chez l'être humain (dont la formation se différencie des espèces animales par deux traits fondamentaux, la prématuration du nourrisson et la longueur relative de l'enfance), à des fantasmes originaires refoulés qui tendent à se réaliser à travers toutes les occasions que lui offriront les perceptions, le rêve et les actions elles-mêmes. Insatiable et inextinguible, le désir se subordonne les besoins. Quant à la jouissance (et son double, la souffrance), elle n'est pas seulement un plaisir (ou une douleur) particulièrement intense, mais une expérience liée à l'excès, au désordre et à l'angoisse. Marquée par des sensations qui l'ont accompagnée, elle s'organise autour d'objets fantasmatiques, eux aussi refoulés, qui nous permettent de la revivre tout en nous préservant du désordre. Or c'est le désir qui est à la source de nos passions ordinaires, et la jouissance de nos passions les plus absolues. Et la passion n'a rien à voir avec les « préférences » bien ordonnées de la psychologie économiste : perpétuellement insatisfaite, obéissant à une loi du tout ou rien, exclusive. Impossible ici d'établir des courbes d'indifférence, de faire des calculs d'utilité, de poser une préférence pour les mélanges. Les « besoins » ne sont que la menue monnaie de ce qu'on pourrait appeler nos aspirations fondamentales. Il faut ajouter que la psychologie économiste est aussi désarmée devant nombre de comportements paradoxaux, tels que l'altruisme, le masochisme, l'agressivité, l'ascétisme, qui ne prennent leur sens que comme destins de pulsions.

L'acteur ici n'est pas rationnel, parce qu'il ne peut pas l'être. Non seulement il ne connaît pas la source de ses mobiles, mais encore il ne sait pas et ne peut dire, exactement, ce qu'il désire, quoiqu'il puisse fournir toutes sortes de bonnes raisons, de « rationalisations », qui n'en épuisent jamais le sens. Il faut, on le sait, des expériences singulières, ou, à défaut, l'anamnèse de la cure, pour percer quelque peu le mystère. Rien ici n'est rationnel, parce que l'inconscient ignore la logique, la non-contradiction, comme toutes les formes de la logique modale. Soit à expliquer le comportement d'un criminel. Un économiste comme Becker y voit un calcul savant par lequel l'individu, avant de se décider, compare les bénéfices attendus de son crime avec le risque et le poids de la peine qu'il encourt. Il est en effet tout à fait possible qu'il se dise que en l'occurrence le jeu n'en vaille pas la chandelle. Mais ce n'est pas pour autant qu'il va renoncer à son désir, et, si celui-ci est suffisamment violent, rien ne sera susceptible de le dissuader.

On comprend désormais pourquoi la sphère du temps libre est bien plus propice que celle du travail à la manifestation des passions. Les contraintes objectives y étant beaucoup moins fortes, le champ est beaucoup plus ouvert au fantasme, ou, pour parler comme Freud, au principe de plaisir. Il suffit de noter par exemple que la rêverie ou la conversation à bâtons rompus, ces occupations qui sont en principe bannies de la sphère du travail, laissent aux émotions et aux associations d'idées une latitude bien plus grande que toute activité laborieuse.

La psychologie économiste manque tout autant la signification profonde des rapports interindividuels, car elle les conçoit aussi sur le modèle de la production et de l'échange - et ceci est vrai aussi bien des théories de l'acteur rationnel que de celles fondées sur la raison pratique. Nos rapports avec autrui sont pensés sur le mode de l'instrumentation, comme dans le modèle du pur marché, où les sujets ne communiquent que par les produits et les prix, ou sur le mode de la rivalité, comme dans l'univers compétitif, ou sur le mode de la dissimulation et de la tromperie, comme dans les théories de l'agence où chaque agent se trouve en butte à l' « opportunisme » des autres. Bien entendu de tels comportements existent, mais ils ne sont pas les plus fondamentaux et ce ne sont pas eux qui prévalent dans la sphère du temps libre et de la consommation.

On pose que les sujets sont déjà constitués, avec leurs préférences et leurs croyances, et qu'ils entrent ensuite en relation. Mais l'intersubjectivité n'est possible que si la socialité est inscrite profondément en nous. C'est la psychanalyse qui nous a montré comment se faisait cette inscription. Après le processus tout à fait passif de « l'incorporation » chez le nourrisson, le mécanisme clé est celui de l'identification, qui est bien différent de celui de l'imitation volontaire : l'enfant reproduit en lui des attitudes, des gestes, des postures, des façons de parler de ceux qui l'entourent, et ce processus, qui est constitutif de sa personnalité, se répétera ensuite chez le sujet plus âgé sous les formes les plus diverses d'introjection. Comme il est lié au désir et à la jouissance, il se passe au niveau inconscient. Enfin de nombreux faits de clinique ou d'observation sociologique montrent la présence chez l'être humain d'un puissant désir d'identification au groupe, au « corps collectif », qui a ses racines propres mais renvoie toujours à la chaude intimité des rapports familiaux. C'est sur cette base que se nouent les rapports intersubjectifs. Je ne peux entrer ici dans une analyse détaillée. Je dirai simplement que, pour nous faire comprendre d'autrui et le mettre au service de nos désirs, nous sommes contraints de nous décentrer, de nous mettre à sa place, ce qui repose sur les identifications réussies. Et la conclusion est que les relations intersubjectives supposent un fond d'empathie et de reconnaissance de l'altérité de l'autre. C'est ce fond qui rend possible, selon les vicissitudes de l'histoire personnelle du sujet, aussi bien les comportements véritablement altruistes (la bonté naturelle, la charité spontanée) que la méchanceté ou la cruauté (quand les identifications se sont faites avec la « mauvaise mère », le « père castrateur » ou avec l'« agresseur »). Sans doute faut-il rajouter encore une dimension fondamentale de l'intersubjectivité, absente de la psychanalyse freudienne, mais présente chez Nietzsche et surtout Adler. Notre capacité à nous identifier à autrui fait que nous désirons ce qu'il désire, que nous éprouvons de l'envie (ce problème qui fait le rouet des théoriciens libéraux), laquelle n'est qu'un autre nom d'une pulsion d'égalité. Or cette rivalité fondamentale - bien différente d'une rivalité pour les biens dans un monde de rareté - tourne aisément au désir de domination dès que nous nous sentons infériorisés. Telle serait la source subjective du désir de prestige et de puissance. A l'adresse des économistes signalons que les points principaux de cette analyse n'ont pas attendu la psychanalyse pour se trouver mis en lumière, mais se trouvent déjà chez ... Adam Smith. Sa théorie de la sympathie fait appel à l'identification et à l'imitation. Quant à l'amour de soi, il coïncide avec la recherche de l'amour des autres. S'il prend la forme de l'intérêt égoïste, c'est encore pour nous attirer, par la possession de biens, la sympathie des autres. Mais, porté par l'envie, il entraîne aussi l'envie de ceux qui en sont dépourvus. Dès lors, loin de s'opposer aux passions, les intérêts en sont, comme l'explique très justement J. P. Dupuy (11), une synthèse ou un concentré.

La psychologie économiste a par ailleurs une conception de la volonté et de la liberté qui paraît s'appliquer assez bien dans la sphère du travail. Elle s'appuie sur le modèle de l'action instrumentale, où le sujet énonce ses raisons, hiérarchise ses fins, et choisit, après délibération, les moyens les plus adaptés, et plus particulièrement sur le modèle de l'entrepreneur rationnel, pour qui l'entreprise est une sorte de machinerie au service d'une fin suprême parfaitement connue, la maximisation du taux de profit. En réalité, même en ce domaine, cette théorie de la volonté, qui ressuscite le vieux couple de l'âme et du corps machine, est largement factice et illusoire.

Nous ne sommes pas avec notre corps dans un rapport de sujet à objet. Quant à la volonté, pour la comprendre autrement que comme une faculté mythique, il faudrait retracer sa genèse, montrer comment l'enfant se met à distance de lui-même par le langage et creuse cette distance en répondant à autrui, ce qui suppose qu'il se mette à sa place. Le sentiment de la volonté pure vient de ce que se constitue en nous, à travers l'expérience du miroir et l'intériorisation du point de vue de l'autre, un double, sous la forme d'un je distinct du moi, qui bientôt pourra s'opposer à la volonté de l'autre. Toute notre vie est ainsi dialogue entre ce je qui est moi et un soi qui est désirant, pensant et agissant, dialogue dont aucune machine ni même aucun animal ne sont capables. C'est ainsi que nous pouvons prendre des décisions réfléchies et « rationnelles ». Mais la liberté est une autre paire de manches. Même si l'on oublie l'absurde théorie du libre-arbitre, il reste que nos décisions personnelles, celles qui nous engagent vraiment, se font non selon un classement d'utilité entre des intérêts que nous serions à même de reconnaître et d'expliciter, mais en fonction d'une part de passions qui ne nous livrent pas leur sens et qui sont en conflit les unes avec les autres, et d'autre part de jugements de valeur qui nous sont venus d'autrui et que nous avons intériorisés sans en avoir conscience (il faudrait ici retracer toute la genèse du surmoi et de l'idéal du moi selon Freud) avant de les « retravailler » pour notre propre compte. Dès lors, pour reprendre la formule de Sartre mais en pensant surtout à Nietzsche, « quand nous délibérons, les jeux sont faits ».

Dans la sphère du temps libre le vouloir est plus spontané, parce qu'il est moins soumis à des contraintes extérieures et moins encadré par des règles explicites. Ce qui ne veut pas dire qu'il soit plus libre. Le schéma de la décision rationnelle a toutes chances de ne refléter que les mises en scène du sujet.

Un dernier point enfin. Nous nous demandions d'où vient la croyance, non pas la croyance « rationnelle », celle qui cherche à interpréter le monde quand on ne peut l'expliquer, mais la croyance qui s'impose contre le réel, qui fait fi des démentis de l'expérience. Elle vient naturellement de l'activité fantasmatique du sujet, consistant alors, comme on le dit si bien, à prendre ses désirs pour la réalité. Elle trouve donc son terrain privilégié dans la sphère du temps libre. Mais la sphère du travail n'est pas immunisée contre cette forme de croyance. J'y reviendrai dans un instant.

 

La dialectique des deux sphères

 

Il faut partir de la séparation des deux sphères pour penser ensuite leurs interactions. Or elles sont innombrables, et je ne pourrai en donner qu'un très bref aperçu dans le cadre de cet article, essentiellement en réponse aux questions non résolues que je soulevais précédemment.

C'est évidemment le même homme qui vit dans les deux sphères, et les phénomènes de schizoïdie sont plutôt pathologiques. On ne change pas de peau, et à peine de veste, en se mettant au travail ou en retournant à la maison.

La sphère du temps libre et ses rapports interindividuels infiltre de toutes parts la sphère du travail, où les rapports ne sont du reste jamais tout à fait impersonnels. L'individu y transporte ses fantasmes et ses passions, ses sympathies et ses antipathies, sa confiance en lui ou ses angoisses, la force ou la faiblesse de son vouloir, ses croyances. Je considérerai seulement quatre phénomènes : l'autoritarisme patronal, la soumission à l'autorité et la résistance, les croyances irrationnelles..

Toutes les analyses institutionnalistes de la hiérarchie en termes non plus fonctionnels mais de choix rationnels et de contrats (incomplets), outre qu'elles font l'impasse sur la structure de propriété, ignorent ce que Bourdieu appelle le « travail de domination », qui lui-même à été appris dans des procès de formation spécifiques. Mais il faut sortir de la rationalité des intérêts, même plus ou moins conscients, pour comprendre l'autoritarisme, qui prend des formes très diverses selon le style de management et selon les individus. Impossible de le comprendre sans faire appel, chez l'entrepreneur le plus rationnel, à des processus psychiques tels que l'introjection de l'image paternelle, le fantasme de toute-puissance, l'identification à l'agresseur. Impossible de le comprendre non plus sans évoquer la transformation de l'envie en désir de domination, que la société concurrentielle ne saurait créer de toutes pièces.

La soumission à l'autorité trouve aussi ses racines dans le respect des interdits parentaux et la crainte, plus ou moins inconsciente, de la figure paternelle. Les psychanalystes ont expliqué longuement, et avec des outils théoriques qui n'ont rien à voir avec ceux de la décision rationnelle, les processus psychiques qui étaient au fondement du « désir de servitude » ou de « l'amour du maître ». Je pense par exemple qu'on ne peut comprendre la passivité ouvrière, en certaines circonstances, sans la référer à un sentiment de culpabilité.

Inversement les résistances, et par conséquent les luttes des classes dominées, ont manifestement souvent un caractère passionnel. Les révoltes les plus fortes ne sont pas construites par calcul, elles sont véritablement des explosions de haine. Et cela dépend de l'histoire personnelle des individus : il y a des rebelles, il y a des coléreux, il y a des rancuniers. D'une certaine façon ce sont là des évidences du sens commun, mais elles sont bonnes à rappeler aux théoriciens des sciences sociales.

Quant au phénomène de la croyance, on ne peut qu'être frappé par sa présence massive dans la sphère du travail, et encore aujourd'hui dans l'univers prétendument désenchanté de la modernité capitaliste. Ce ne sont pas seulement les petites gens qui consultent leur horoscope ou leur voyante, ce sont aussi les entrepreneurs les plus rationnels. On ne compte pas non plus les cercles, les églises, les lieux de spiritualité où les élites du monde des affaires viennent sauver leur âme. Plus banalement les comportements magiques (combien de livres de management sur l’ « intuition ») s'entremêlent constamment aux calculs spéculatifs. Seuls des cognitivistes impénitents peuvent s'en étonner. Il faut rappeler que les croyances sont une expression de nos fantasmes et que la rationalité est toujours une laborieuse conquête, même la science n'allant pas sans des actes de foi.

Revenons enfin à cette autre question que nous posions à la théorie sociale. Pourquoi le changement est-il si lent et parfois si brutal? On pourra invoquer les révolutions technologiques et l'accumulation de petites transformations qui font une mutation sociale. Et il serait tout à fait intéressant de montrer que personne, ni une sorte de malin génie (une ruse de l'histoire), ni une fonctionnalité des institutions ne détermine le changement, qui en passe toujours par des tâtonnements et des « trouvailles » historiques. Mais encore faut-il que des sujets fassent preuve d'invention. C'est ici qu'il faut réhabiliter le fantasme et la passion, qui bousculent les règles et la logique de l'action. La rationalité serait un carcan, corsetant l'activité dans d'étroites limites, sans la puissance d'évocation qui est celle du désir dans ses diverses manifestations. Enfin les grands mouvements historiques ont toujours un caractère passionnel. Il ne sert à rien de le déplorer, il vaut mieux essayer de le prévoir. En définitive c'est toujours quelque part du côté de la sphère du temps libre, du mode de vie et des moeurs, que se produisent les grandes impulsions qui vont agir sur la lente transformation des structures de la vie de travail.

Je parlerai fort peu des effets de la sphère du travail sur celle du temps libre. C'est là le terrain de choix des analyses sociologiques, particulièrement d'inspiration marxiste. Je me contenterai de faire une allusion aux effets de ce travail particulier qui est celui de l'économiste de l'école du choix rationnel. Il ne faudrait pas croire que l'impérialisme actuel de la science économique ne concerne que des cercles d'universitaires orthodoxes ou conformistes. Ces théories jouent un rôle normatif diffus : l'accent mis sur le marché, sur les calculs coûts/avantages, l'analyse des rapports conjugaux, amoureux et familiaux en termes de contrats, le démontage des intérêts en jeu dans le champ politique (théorie du marché politique, des groupes de pression, des castes), l'application d'un calcul de type marchand au don, à la loyauté, à l'équité ou à l'obéissance, tout cela finit par définir des modèles de conduite qui apportent de l'eau au moulin de la nouvelle civilisation capitaliste.

Pour conclure, et pour revenir à Marx, il me paraît clair qu'il n'a pas vu la portée et les enjeux d'une distinction dont il a pourtant eu l'idée. Nous n'allons pas lui reprocher de n'avoir pas lu Freud, Nietzsche, Adler et quelques uns de nos contemporains. Mais il aurait pu trouver chez quelques uns de ses devanciers, chez un Rousseau ou un Smith par exemple, de quoi penser une dialectique qui lui a largement échappé. C'est peut-être en ce sens qu'on peut le dire héritier des Lumières et de la grande tradition rationaliste classique, de Descartes à Hegel.

 

 (1)Réponses, Ed. du Seuil, 1992, p. 78.

(2)La noblesse d'Etat, Ed. de Minuit, 1989, p. 12.

(3)Le freudo-marxisme, qui s'était engagé dans une voie prometteuse et qui a produit des analyses éclairantes (je pense en particulier à celles d'Erich Fromm), a manqué l'articulation vie sociale/vie individuelle, en la cherchant par exemple du côté d'une dualité des pulsions (l'économique serait voué à la satisfaction des pulsions d'auto-conservation, et la vie privée à celle de la libido). En revanche l'oeuvre de Gérard Mendel s'ancre sur une distinction très proche de celle que je présente ici. Je ne l'ai rencontrée qu'après avoir écrit De la société à l'histoire (Méridiens Klincksieck, 2 t., 1989), mais depuis je lui dois beaucoup.

(5)Cf Gérard Mendel, La chasse structurale, Une interprétation du devenir humain, Payot, 1977.

(6) « La théorie du choix rationnel est-elle une théorie psychologique? », in Analyse économique des conventions, dir. André Orléan, PUF, 1994.

(7)Sur cette distinction, cf De la société à l'histoire, t. 1., p. 549 sq.

(8)Ces concepts sont longuement exposés, et défendus quant à leur généralité, dans le tome 1 de l'ouvrage précité.

(9)Pour une analyse de ces sociétés, cf ibidem, t. 2, p. 39-49, p. 485-487.

(10)Fondements de la critique de l'économie politique, Ed. Anthropos, p. 17-18.

(11)Cf J. P. Dupuy, « L'individu libéral, cet inconnu : D'Adam Smith à Friedrich Hayek », in Individu et justice sociale, Autour de John Rawls, Ed. du Seuil, 1988, p. 86 sq.

 

(Article publié dans Marx après le marxisme, tome 1 Marx à la question (dir. Michel Vakaloulis et Jean-Marie Vincent) L’Harmattan, 1997). On retrouve la trame de cet article dans mon livre Un être de raison, Critique de l’homo oeconomicus, Syllepse, 2000).

24 novembre 2018

LE MARXISME EN FRANCE

 

(Un tableau rapide datant de 2005. Conférence faite à Canton, Chine)

 

Vous m’avez demandé de vous parler des études marxistes en France, ce qui m’a bien embarrassé, car elles sont loin d’être florissantes. Aussi vais-je élargir un peu le sujet en vous disant aussi quelques mots sur les rapports au marxisme des partis politiques de gauche. J’aurais aimé évoquer aussi la place du marxisme dans l’opinion publique, mais nous ne disposons pas d’études sérieuses sur la question.

Par ailleurs je dois vous dire que je ne suis certainement pas le mieux informé sur la question. Aussi ma petite présentation aura malheureusement un caractère subjectif, reflétant davantage mes lectures et mes relations que la réalité.

Je vais donc commencer par un bref tableau de l’état du marxisme en France, puis je chercherai quelques raisons de cette situation.

 

I. Un état des lieux

 

Le marxisme a connu une période faste dans le courant des années 60 et 70 du siècle dernier. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, un très grand nombre d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes avaient rallié le parti communiste, qui était auréolé de son rôle dans la Résistance à l’occupant nazi, et qui tirait son prestige des succès de l’Union soviétique et surtout de sa forte implantation dans la classe ouvrière. D’autres comme Sartre et Simone de Beauvoir étaient des « compagnons de route », pendant que plusieurs intellectuels gardaient leurs distances (par exemple Albert Camus et Maurice Merleau-Ponty). Les libéraux ne dédaignaient pas de discuter ses thèses. Ainsi Raymond Aron, qui a consacré plusieurs livres à la critique du marxisme, qu’il connaissait bien (sa polémique avec Sartre, son ancien condisciple, a été un temps fort de la vie intellectuelle).

Mais les rapports des intellectuels avec le parti communiste se sont rapidement détériorés, notamment à la suite de l’intervention soviétique en Hongrie. Beaucoup l’ont quitté, et sont devenus par la suite de virulents anti-communistes. Par ailleurs la direction du parti communiste, dont la plupart des membres étaient issus du monde ouvrier et syndical, se méfiait des intellectuels, qu’elle cherchait plutôt à instrumentaliser. Enfin toute une série d’exclusions de dirigeants communistes a indigné ou découragé beaucoup de bonnes volontés. Malgré tout le parti communiste a été le pôle principal des recherches marxistes, notamment au sein de son Institut de recherches marxistes. Un autre courant a été constitué par des intellectuels qui avaient épousé le trotskisme, en particulier dans le groupe Socialisme et barbarie[1], la plupart devant, par la suite, rompre avec le marxisme.

Vers la fin des années 60 le marxisme version PCF fut de plus en plus contesté : il lui était reproché en particulier de reproduire la doxa stalinienne (je dois rappeler que le parti communiste a très mal vécu la « déstalinisation » qui a fait suite au rapport Khrouchtchev lors du vingtième Congrès, avec la dénonciation des crimes de Staline et du culte de la personnalité). La révolte étudiante de 1968, qui s’est très largement réclamée du marxisme, a fait du parti communiste un adversaire idéologique, de très nombreux écrits se réclamant de Trotski, de Mao, de Che Guevara. Sur le plan proprement théorique, une pléiade d’intellectuels, qui n’avaient pas quitté le PCF, mais étaient dans une position critique par rapport à lui, très impressionnés par ailleurs par la révolution culturelle chinoise, formèrent l’école du structuralisme marxiste, sous l’impulsion de Louis Althusser, qui avait été leur moniteur à l’Ecole normale supérieure[2]. Ce fut sans doute l’école la plus brillante du marxisme français. Elle a exercé une forte influence, y compris à l’étranger, et a donné lieu à d’innombrables débats (c’est en particulier contre elle que s’est construit le marxisme analytique anglo-saxon[3]). Toute cette énorme effervescence intellectuelle, qui a donné lieu à une importante production, aujourd’hui bien oubliée, était très liée au climat politique en Europe, et particulièrement en France et en Italie (grande grève salariale en France, suivie d’une multitude de luttes ouvrières, « Mai rampant » italien, actions de guerrilla sociale menées par des groupes d’extrême gauche). Il me faut signaler ici la naissance d’une école d’économistes qui empruntait à la fois au marxisme et au keynésianisme, et qui a largement diffusé à l’étranger : l’école de la « régulation »[4].

La décennie 80 est celle de l’effondrement du marxisme – ce qui est assez paradoxal, car c’est la période où la gauche était au pouvoir. Le débat intellectuel a laissé la place à l’ostracisme. Le marxisme était accusé de tous les péchés, notamment par les « nouveaux philosophes »[5], qui se sont faits une spécialité de sa dénonciation. La plupart des intellectuels ont viré de bord, traitant désormais leurs anciennes convictions par le dénigrement ou le mépris. Le marxisme, qui avait acquis droit de cité à l’Université à la fin des années 60, lesquelles ont connu des recrutements massifs d’enseignants, suite à l’explosion du nombre d’étudiants (multiplié par dix), s’en est trouvé banni. Pour passer une thèse et pour devenir professeur dans l’enseignement supérieur, la dernière chose à faire était de se référer au marxisme, ou même de lui emprunter des objets d’étude – à moins de prendre des chemins de traverse (quelques emprunts au marxisme, mais noyés parmi d’autres). Pour les marxistes de ma génération, ce fut vraiment la traversée du désert : on pouvait encore enseigner (ce qui a maintenu une influence diffuse), mais il devenait très difficile de publier. Pendant ces années pourtant les recherches continuent, s’orientant vers le réexamen des concepts fondamentaux, les tentatives d’intégration d’apports théoriques influencés par le marxisme ou étrangers à lui, la critique du libéralisme, et vers la prise en compte de questions plus ou moins négligées par la théorie marxiste, telles le nationalisme ou le racisme. L’orthodoxie a volé en éclats. Ces recherches presque clandestines produiront des fruits quelques années plus tard[6].

Il faut attendre le début des années 90 pour que les médias consacrent, de loin en loin, quelques articles ou dossiers au marxisme (le plus souvent à Marx lui-même), généralement sur un mode négatif. Cette situation n’a quelque peu changé que vers le milieu de la décennie, sous l’effet des dégâts du néo-libéralisme et surtout de la résurgence des luttes sociales (le grand mouvement de l’automne 95 a été la première réaction d’envergure au cours néo-libéral, après 15 ans de défaites et de déceptions, et il aura d’importantes répercussions politiques). Mais il faut attendre la fin de la décennie 90, quand s’est levé un grand vent de contestation de la mondialisation, pour que ce qui s’appelle aujourd’hui le mouvement altermondialiste redonne quelque actualité au marxisme.

Après ce bref rappel historique, je tenterai un bref état des lieux.

 

1° Les études théoriques

 

On peut distinguer trois grands courants. Le premier renoue avec le marxisme « classique ». Il s’agit soit d’études « marxologiques », concernant en premier lieu Marx, mais aussi quelques grands auteurs de la tradition (surtout Lukacs et l’école de Francfort), soit de la tentative d’appliquer les concepts de Marx à des objets contemporains, notamment économiques. Le deuxième se propose de rectifier le marxisme classique, en revenant sur ses concepts de base, mais aussi de l’élargir en lui incorporant des fragments d’autres théories, pour pallier ses lacunes et ses silences. Le troisième, que j’appellerai syncrétique, ne fait plus qu’un usage limité du marxisme : il lui emprunte quelques notions ou problématiques (par exemple la notion de classe sociale ou celle d’aliénation), mais puise plus largement dans d’autres théories (par exemple, en philosophie, chez des auteurs comme Habermas, Foucault ou Rawls). Il est donc difficile de parler du marxisme en France comme d’un corpus théorique relativement unifié[7].

Le domaine où les recherches marxistes sont les plus notables me semble être celui de l’économie (en témoigne par exemple le nombre d’ateliers consacrés à l’économie lors des Congrès Marx international). Pour ne parler que de quelques auteurs que je connais bien, je citerai les noms de Gérard Duménil et Dominique Lévy[8], François Chesnais[9], Michel Husson[10], Isaac Johsua[11], Jean-Marie Harribey[12], qui ont publié de nombreux livres et dont retrouve la signature dans plusieurs revues. Ces recherches portent essentiellement sur le capitalisme néo-libéral et sur la mondialisation. Quant aux théoriciens de l’école de la régulation, ils se sont de plus en plus éloignés du marxisme, et ont renoncé à toute perspective socialiste.

Ensuite vient sans doute la sociologie, qui fut toujours un terrain de prédilection des études marxistes, et où cette tradition continue, de manière plus ou moins discrète, dans un rapport de connivence, mais aussi de conflictualité, avec une école de sociologie très active, et qui a trouvé droit de cité dans l’Université, celle qui applique ou utilise les concepts de Pierre Bourdieu (la théorie de ce dernier, qui emprunte plus à Max Weber qu’à Marx, est une théorie des formes et des mécanismes de la domination, dans tous ses « champs »). Autour d’anciens comme Jean Lojkine, Pierre Cours-Salies, René Mouriaux, Robert Castel (à un moindre degré), on trouve un certain nombre de jeunes chercheurs, très proches des concepts de Marx (comme Michel Vakaloulis) ou y faisant seulement référence (par exemple Stéphane Beaud sur la classe ouvrière). Ils ont de la difficulté à se faire entendre dans une discipline majoritairement dominée par des courants d’inspiration libérale ou anglo-saxonne, appliquant les concepts de l’économie néo-classique (individualisme méthodologique, calculs d’intérêts) au champ social.

Le troisième terrain est celui de la philosophie. A côté de quelques anciens qui ont poursuivi leur oeuvre (Georges Labica, Jacques Bidet, André Tosel, Lucien Sève), de chercheurs de la génération suivante comme Yvon Quiniou et Denis Collin, auxquels on doit de remarquables travaux sur le marxisme et la morale, il y a quelques jeunes qui ont repris le flambeau – une petite dizaine (dont Eustache Kouvelakis, Emmanuel Renault, Isabelle Garo). On pourrait les rattacher à l’un ou l’autre courant que je mentionnais précédemment. Mais on peut situer aussi dans le champ philosophique plusieurs essayistes, comme Daniel Bensaïd, et Henri Maler.

Le quatrième terrain est celui de la science politique. En dehors de quelques travaux « marxologiques » (je pense à ceux de Jacques Texier et de Antoine Artous), la plupart des écrits relèvent plutôt de l’intervention politique ou de l’analyse de la conjoncture[13], mais ces derniers sont très nombreux (on les retrouve dans les revues dont je parlerai tout à l’heure).

Dans les autres champs la présence du marxisme est faible ou épisodique. La grande tradition de l’histoire marxisante (Jean Vilar, Georges Duby, Fernand Braudel) s’est épuisée, de même que celle de  l’anthropologie (Emmanuel Terray, Claude Meillassoux, Maurice Godelier). Il faut le regretter, mais tout en notant que ce sont les études historiques elles-mêmes qui ont abandonné les ambitions qui furent par exemple celles de l’école des Annales pour faire dans l’historiographie (étude d’une mode, d’une mentalité, des usages). Le marxisme s’est absenté des études juridiques, à quelques exceptions près (notamment des spécialistes du droit international comme Robert Charvin ou Monique Chemillier-Gendreau). Il n’est guère présent dans la culture, qui n’a jamais été son point fort (les quelques travaux actuels continuent à se référer à l’Ecole de Francfort), mais un peu plus dans le domaine de l’écologie (notamment grâce à Jean-Marie Harribey), et surtout dans les études féministes (notamment Christine Delphy), surtout quand elles ont une dimension sociologique.

Au total, en ce début de siècle, on peut dire sans doute que le marxisme théorique refait surface, mais de manière très limitée, et encore presque confidentielle. Car les médias lui sont encore massivement hostiles.

 

2° Le rejet médiatique.

 

Si l’on fait le tour des médias français qui laissent s’exprimer quelques auteurs marxistes ou marxisants, il est vite fait. Au niveau de la grande presse il ne reste que le quotidien L’Humanité (en grandes difficultés financières, à peu près 40.000 lecteurs) et le mensuel Le Monde diplomatique (près de 300.000 lecteurs). Quelques isolés font des reportages à la télévision. Aucun marxiste n’est jamais convié dans les grandes émissions littéraires. Heureusement depuis quelques années il y a l’Internet, où tous les hétérodoxes (ceux qui échappent au moule de « la pensée unique ») ont trouvé un vaste espace pour s’exprimer et pour communiquer. C’est grâce à l’Internet surtout que, lors du référendum de Juin dernier sur la Constitution européenne, la « gauche radicale », si minoritaire et si chassée des médias (qui étaient à 90% au moins pour le Oui) a remporté une étonnante victoire – à mon avis la première défaite politique du néo-libéralisme dans l’un des pays de la Triade.

 

3° Le marxisme dans l’édition et dans les revues.

 

Pour toutes les grandes maisons d’édition (aujourd’hui passées sous la coupe de grands groupes capitalistes), le marxisme ne présente aucun intérêt, soit parce qu’il n’est pas dans l’air du temps, soit parce qu’il ne se vend pas (assez rapidement). Le marxisme a donc trouvé refuge dans quelques petites maisons d’édition artisanales, sauvées par les coûts devenus infimes de la composition et de l’impression par les techniques actuelles. Je citerai par exemple des maisons d’édition issues des anciennes Editions sociales (les éditions du parti communiste), comme La dispute ou Le temps des cerises, d’autres plutôt issues des courants trotskystes, comme les éditions Syllepse (qui éditent en particulier les notes de la Fondation Copernic), et d’autres hors de tout patronage, mais à tonalité anti-capitaliste comme les éditions Agone, les éditions du Félin, les éditions de L’atelier etc. On trouve aussi un grand nombre d’ouvrages se référant au marxisme aux Editions L’Harmattan, une entreprise originale qui sauve d’innombrables recherches du silence en les éditant avec peu de moyens (plusieurs milliers de titres par an). Le problème de ces maisons d’édition est celui de la diffusion, accaparée par quelques réseaux sous la coupe des grands éditeurs. Je signalerai quand même une exception : les Presses Universitaires de France (qui sont en fait un éditeur privé) ont conservé un petit département qui édite des ouvrages marxistes dans la collection Actuel Marx Confrontation.

En ce qui concerne les revues la situation est bien meilleure. Elles sont nombreuses à publier des articles d’inspiration marxiste. La plus théorique est la revue Actuel Marx, bisannuelle, qui en est à son 37° numéro. Mais il y a beaucoup de revues politico-culturelles, en général trimestrielles, dont certaines ont un rapport étroit avec le marxisme (par exemple La Pensée, Recherches Internationales, Issues, L’homme et la société, Utopie critique, Critique communiste, Contretemps) et d’autres un rapport plus distant (par exemple Mouvements, Multitudes, Les Cahiers d’histoire). Il est rare qu’elles dépassent le millier d’exemplaires vendus. La revue Regards, mensuelle et plus axée sur l’actualité, s’adresse surtout aux militants communistes.

 

4° Le marxisme dans les associations et les syndicats.

 

Il y a d’abord les associations liées au parti communiste français. La plus active (aujourd’hui en grandes difficultés financières) est l’association Espaces Marx, qui organise de très nombreuses conférences et pilote quelques groupes de travail. Dans le sillage de la « mutation » du parti, ce qui était autrefois l’Institut de recherches marxistes, s’est ouvert à des intervenants de tendances les plus diverses, au point qu’on peut l’accuser d’un certain éclectisme. L’Omos (Observatoire du mouvement des sociétés), publie régulièrement des cahiers, qui enregistrent les discussions de ses groupes de travail. Tout récemment vient de se créer la Fondation Gabriel Péri, qui, comme toute fondation, pourra bénéficier de subsides gouvernementaux.

Il y ensuite l’association Attac, principale association du mouvement altermondialiste, fortement implantée en France (environ 40.000 adhérents, ce qui est considérable à l’échelle de la France), mais aussi à l’étranger. Elle est un peu l’auberge espagnole de tous les courants contestataires de la mondialisation capitaliste, mais elle comprend beaucoup de militants influencés par le marxisme, et leur fait une place jusque dans son Conseil scientifique.

Il y a aussi l’association Copernic, qui, elle est beaucoup plus nettement anticapitaliste, mais bien plus petite, car son objectif est essentiellement de fabriquer des « notes de synthèse », sur tous les sujets politiques et économiques, à destination des militants syndicaux et associatifs.

Ces deux associations ont joué le rôle moteur dans la lutte contre le projet de Constitution européenne (des centaines de « comités pour le non » se sont constitués dans toute la France).

Dans le champ syndical, très affaibli (environ 9% des salariés sont syndiqués, et ils sont surtout dans le secteur public), seuls deux syndicats gardent des attaches avec le marxisme : la CGT, qui s’est rendue indépendante du parti communiste, et Force ouvrière, où l’influence trotskyste n’est pas négligeable (La CFDT, qui fut plus proche du parti socialiste, s’est ralliée au social-libéralisme). C’est la base de ces syndicats qui s’est le plus mobilisée contre le projet de Constitution européenne, y trouvant enfin l’occasion de donner un coup d’arrêt aux politiques néo-libérales à l’œuvre depuis deux décennies.

 

Le marxisme et les partis politiques de gauche

 

Le parti communiste est le seul grand parti (faible au niveau de son audience électorale, qui a constamment décliné jusqu’à une date récente, mais disposant encore de plusieurs dizaines de milliers d’adhérents, souvent âgés) qui reste marqué par le marxisme. En fait il est difficile de lui donner une unité doctrinale, tant il est divisé entre des courants divers, et discordants, depuis des groupes fidèlement marxistes-léninistes, qui disposent de bulletins et de sites internet propres, jusqu’à une tendance social-démocrate, en passant par des courants modernistes, mais radicaux. Au niveau du discours politique, les références marxistes ont été gommées, pour se faire mieux entendre de l’opinion et pour montrer qu’on en a fini avec la « langue de bois » (on ne parle plus, par exemple, du prolétariat, ni même des travailleurs, mais des salariés ou des gens, on ne parle plus d’exploitation, mais d’inégalités etc.). Le parti communiste a pris ses distances par rapport au parti socialiste, tant sa participation à la « gauche plurielle » du gouvernement Jospin (1997-2002) a été pour lui ruineuse. S’il a quelque peu renoué avec l’extrême gauche, notamment lors de la campagne sur le référendum européen, il reste dépendant du parti socialiste, avec lequel il doit nouer des alliances électorales, s’il veut conserver quelques élus.

L’extrême gauche s’avoue beaucoup plus clairement marxiste, d’autant plus que, dans sa presque totalité, elle est restée d’obédience trotskiste. Il faudrait ici distinguer entre ses trois principales formations : Lutte ouvrière, qui n’a jamais appartenu à la IV° Internationale, petit groupe très fermé, assez implanté en milieu ouvrier, avec sa pasionaria (Arlette Laguiller, qui est restée populaire, depuis trente ans qu’elle se présente à l’élection présidentielle), sa fête annuelle, et son discours marxiste de facture classique ; le Parti des travailleurs, autre groupe assez fermé, qui correspond à une tendance trotskyste qui a quitté  la IV° Internationale, et dont la stratégie est celle de l’entrisme au Parti socialiste et dans le syndicat Force ouvrière ; la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IV° Internationale, dont les militants sont le plus souvent jeunes et issus de la petite-bourgeoisie, qui a une incontestable présence intellectuelle et qui est liée de près au mouvement altermondialiste. Ces trois formations sont peu nombreuses (au mieux deux ou trois milliers d’adhérents chacune), mais très actives. Elles sont en concurrence, mais ont un point commun : leur aversion du parti socialiste ou leur refus de coopérer avec lui.

L’évolution la plus notable concerne le parti socialiste. Depuis le Congrès de Tours (1920), qui a vu la SFIO (section française de l’Internationale ouvrière) éclater pour donner naissance au parti communiste[14], il est traditionnellement réformiste et anti-communiste. Mais, jusqu’en 1981, il était fortement marqué par le marxisme, à la différence des autres social-démocraties européennes, qui n’avaient aucune affinité avec lui, ou avaient rompu (ainsi pour le SPD allemand, lors de son Congrès de Bad-Godesberg en 1959), quoique son programme politique fut essentiellement keynésien. Les années 80 voient son éloignement progressif par rapport aux analyses marxistes, et même par rapport au keynésianisme. Il n’est plus question de rompre avec le capitalisme ni de « changer la vie » (titre du programme de 1972). Vu d’aujourd’hui le programme socialiste de 1980 sonne comme un programme gauchiste par rapport aux orientations qui ont suivi. Dans la crise qui a affecté tous les partis socio-démocrates, sous l’effet du nouveau capitalisme et de la mondialisation, le parti socialiste s’est mis à pencher de plus en plus vers le libéralisme, sous la forme d’une sorte de social-libéralisme. Il faut souligner ici que ce parti est composé de membres de la classe moyenne ou supérieure, et n’a pratiquement plus de militants ouvriers[15], ni beaucoup d’audience parmi les ouvriers et les employés  (dont les plus favorisés se sont mis à voter en partie pour la droite, et dont les plus défavorisés ont cherché souvent refuge dans l’extrême droite). Par ailleurs, bien qu’il ait encore un nombre important d’adhérents (environ 130.000), il est devenu essentiellement une machine électorale. Tout cela était vrai jusqu’à une date récente. La désaffection de l’électorat lors de l’élection présidentielle de 2002, qui a vu le candidat socialiste éliminé au premier tour, a été telle que cela a suscité une grave crise interne, qui s’est encore aggravée avec la campagne du référendum sur la Constitution européenne. A l’heure actuelle le parti est divisé entre une majorité social-libérale, qui a perdu lors du référendum national (après avoir gagné le référendum interne au parti), et des courants plus à gauche. C’est le prochain Congrès qui va décider du sort du Parti socialiste : il est possible que les minorités deviennent majoritaires, mais aussi qu’une scission se produise, comme celle qui vient d’affecter, pour des raisons voisines, le SPD allemand. En tous cas la période récente a vu la résurgence d’un conflit, jusque là larvé, entre « la première gauche », celle qui est restée d’inspiration keynésienne et quelque peu marxiste, et la « deuxième gauche », celle qui, dès la fin des années 70, entendait s’accommoder du capitalisme.

Le rapport des Verts au marxisme est encore plus compliqué. Un certain nombre de ses militants viennent de la mouvance marxiste, mais l’ont abandonnée, à la fois dans l’idée que le marxisme n’avait rien à dire sur l’écologie et que, dans les pays socialistes, il était tombé à plein dans le productivisme le plus destructeur, et dans l’idée que le capitalisme était incontournable : tout ce qu’on pouvait faire, c’était de lui soustraire quelques espaces (un « tiers secteur ») et le réguler. Les Verts, dans la conjoncture récente, ont connu une crise comparable à celle du PS.

Pour être tant soit peu complet, il faut souligner l’existence d’un grand nombre de groupes politiques, sans appareil digne de ce nom et sans présence électorale (si l’on excepte le petit « Mouvement des citoyens » de Jean-Pierre Chevènement, devenu le « Mouvement républicain et citoyen ») qui se réclament du républicanisme, généralement à gauche. On y trouve des marxistes.

 

II. Quelques éléments d’analyse.

 

Comment expliquer cet affaissement du marxisme dans un pays comme la France, où, pour des raisons historiques, il avait toujours joué un rôle éminent ? Il y des explications objectives, mais elles sont loin d’être suffisantes.

1° Sa base sociale s’est restreinte. Le pourcentage d’ouvriers dans la population active (aujourd’hui environ un quart) a diminué et surtout le monde ouvrier s’est fragmenté et divisé. Mais le pourcentage d’employés a augmenté, et ils se sont prolétarisés, si bien que la classe dominée est restée numériquement stable (environ 60% de la population active). Les partis de gauche – surtout le parti communiste – auraient donc pu garder leur assise s’ils avaient su adapter leur discours et leur programme. En revanche la classe intermédiaire (la petite bourgeoisie) est devenue bien plus nombreuse (presque 30% de la population active). Or, dans les années 60-70, cette classe restait sensible aux thèmes marxistes, parce qu’elle était largement implantée dans le secteur public (c’est elle qui constitue la principale clientèle électorale du parti socialiste). Avec les privatisations, les « cadres » se sont massivement retrouvés dans le privé, à la fois embrigadés dans la gestion capitaliste (avec le « management participatif ») et disposant de peu de moyens revendicatifs. Ils étaient donc le plus souvent marqués à droite. Mais cette situation est en train de changer : la condition de cette « nouvelle petite-bourgeoisie » s’est détériorée, et le clivage s’est accru en son sein entre une minorité privilégiée et une majorité dont les salaires stagnent et qui supporte une grande partie de la charge des impôts. La gauche devrait donc pouvoir reconquérir de larges fractions de cette classe, sensible aux thèmes écologistes et altermondialistes.

2° Le chômage, qui atteint aussi les « cadres », pèse lourdement sur les comportements, incitant chacun à la prudence (on épargne beaucoup en France) et aux stratégies individuelles (le « sauve qui peut »). Il existe en France un fort climat de désenchantement et de pessimisme, qui contraste avec le dynamisme des Trente glorieuses. La précarité du travail joue dans le même sens. Mais, là encore, un discours qui rouvrirait des perspectives serait bien accueilli.

3° Le système médiatique exerce une sorte de dictature sur les esprits. Une sorte de nomenklatura s’en est emparée, à la faveur de la multiplication des médias, de la concentration capitaliste et de l’emprise de la publicité. Elle est constituée souvent d’anciens gauchistes, et notamment d’ex-maoïstes des années 60-70. Ceux-ci sont d’autant plus virulents que, pour faire carrière, ils ont du renier leurs convictions. Il est intéressant de noter que les idéologues les plus fanatiques de la révolution conservatrice sont souvent d’anciens marxistes, qui ont gardé des réflexes de leur ancien sectarisme et ont perpétuellement à s’auto-justifier.

4° Le capitalisme contemporain a produit ce qu’on pourrait appeler un individualisme de masse, en aiguisant la concurrence sur le marché du travail, en sapant les éléments de solidarité, en encourageant la marchandisation dans tous les domaines, en promouvant, à l’aide de techniques sophistiquées de marketing, la consommation individualisée. Les gens commencent à se lasser d’être pris pour des cibles commerciales, mais les effets désagrégateurs de cette société de consommation effrénée continuent à se produire.

Voici donc quelques éléments de type objectif pour expliquer pourquoi le marxisme a cessé d’être dans l’air du temps. Mais, à mon avis, ils sont insuffisants. Il faut avancer des éléments de nature plus subjective ou idéologique.

1° Le marxisme ne s’est pas encore remis, en France, de son identification, sinon parmi les militants, du moins dans l’opinion, au socialisme à la soviétique. Il faut souligner que le parti communiste a défendu jusqu’à la fin le système soviétique, et vu d’abord d’un mauvais œil la perestroïka. Quand l’Union soviétique s’est effondrée, ainsi que les régimes affidés en Europe de l’Est, quand  ce socialisme a laissé la place à une restauration sauvage du capitalisme, l’image du marxisme a pris un coup terrible. Et les idéologues du parti socialiste ont été confortés dans l’idée que le socialisme était une impasse, que le capitalisme avait définitivement gagné la partie.

2° Le parti communiste a eu beaucoup de mal à se défaire d’une image de sectarisme, qui l’avait fait entrer en crise en 1968, mais plus encore au tournant des années 80 (quand il a défendu notamment l’intervention soviétique en Afghanistan), où il perdu le plus grand nombre de ses intellectuels, qui soit ont viré de bord, soit ont tenté en vain de le « rénover », soit sont rentrés dans leur tour d’ivoire. Quand, en 1995, il a voulu faire sa « mutation », il a perdu ses repères idéologiques, et donné l’impression d’une grande confusion. Regagnant de la sympathie dans l’opinion, il avait cessé en même temps d’être crédible.

3° La « crise » du marxisme est ancienne (personnellement je l’ai toujours connu en crise), mais elle a été aggravée par le fait qu’il était resté étranger aux nouveaux « mouvements sociaux ». Les thématiques écologiques ne sont pas venues de lui, et il a mis beaucoup de temps à les intégrer (alors que l’on pouvait trouver chez Marx bien des considérations de ce type). Traditionnellement partisan de l’égalité homme/femme, le mouvement marxiste a ignoré la spécificité du rapport de genre, ne le voyant qu’à travers la lunette des groupes sociaux classistes.

4° Le marxisme s’est trouvé désarmé devant les problèmes inter-individuels, car Marx n’apportait pas grand-chose en la matière et toute la tradition marxiste les avait négligés, considérant souvent qu’il s’agissait de préoccupations petite-bourgeoises et de difficultés qui seraient surmontées par la naissance d’un homme nouveau, délivré de ses penchants égoïstes et voué à la collectivité. Elle avait ainsi largement manqué la révolution psychanalytique et l’individualisme vitaliste de la pensée nietzschéenne. Moyennant quoi le marxisme n’était plus en phase avec une société où l’individualisme ne cessait de faire des progrès. Le marxisme analytique avait bien essayé de repenser la société à partir des intérêts individuels et de leur composition, mais il le faisait à l’aide des outils de l’économie néo-classique, dénaturant ainsi l’essentiel de son apport. Tout ceci explique la séduction exercée par des penseurs comme Michel Foucault (avec sa conception des micro-pouvoirs) ou Gilles Deleuze.

5° La problématique marxiste était traditionnellement celle de la justice sociale. Elle n’avait pas grand-chose à dire sur les inégalités entre individus. Les théories anglo-saxonnes de la justice ont au contraire eu un certain succès, parce qu’elles mettaient l’accent sur elles. Le marxisme a enfin été défaillant sur les problèmes de la morale, partant de l’idée que la morale reflétait les rapports sociaux, mais se privant ainsi d’un horizon d’universalisme, qui était pourtant au cœur du vécu de l’indignation. Du coup il se trouvait démuni par ce qu’il pouvait y avoir de moral, et pas seulement de politique, dans la thématique des droits de l’homme, où Marx avait vu du formalisme bourgeois cachant des intérêts de classe.

6° Enfin et peut-être surtout le marxisme s’est trouvé en mal d’utopie, parce qu’il n’y avait plus de modèle existant auquel se référer. Le modèle soviétique était mort. Le modèle cubain n’en était plus un. Le modèle yougoslave avait sombré avec la désintégration de la Yougoslavie et le déchaînement de la guerre entre ses Républiques et ses composantes ethniques. Quant à la Chine, personne ne s’y intéressait, parce qu’elle a été présentée par les médias comme un mélange de dictature communiste et de capitalisme sauvage et que les évènements de 1989 sont apparus comme l’enterrement d’un mouvement démocratique par une répression féroce.

Ces quelques éléments nous donnent une idée des obstacles à surmonter pour que le marxisme retrouve une audience et une force de frappe intellectuelle dans un pays comme la France, où il certainement plus de chances de le faire qu’aux Etats-Unis ou dans d’autres pays européens. Les conditions objectives ont loin d’être défavorables, dans la mesure où le capitalisme financiarisé reproduit une situation d’exploitation qui rappelle, à certains égards, celle qui existait au 19° siècle. Au niveau théorique, le marxisme doit être à nouveau un grand chantier : il doit retravailler ses concepts propres, et emprunter à d’autres théories ce qui lui permettrait de combler ses faiblesses et les lacunes originelles, mais aussi ce qui peut l’aider à s’actualiser – mais ceci sans éclectisme, qui lui ferait perdre en rigueur et en acuité. Au niveau politique il lui manque surtout un projet : il faut donc repenser le socialisme, dans ses principes généraux, mais aussi en fonction des conditions concrètes, qui ne peuvent être les mêmes ici et là. Il lui faut également bâtir des programmes de transition et repenser la question des alliances de classe.



[1] Fondé en 1949 par le philosophe Cornélius Castoriadis, avec Daniel Mothé, Jean-François Lyotard, Claude Lefort, ces deux derniers devant récuser ensuite le marxisme. Le groupe s’est auto-dissous en 1966.

[2] Les plus connus sont Etienne Balibar, Roger Establet, Pierre Macherey. Mais, à l’anti-humanisme althussérien s’opposèrent des défenseurs de l’humanisme marxiste, tels Lucien Sève  et Henri Lefebvre, un philosophe-sociologue qui marqua toute une génération par la diversité et l’originalité de ses écrits.

[3] Ce courant fut constitué de philosophes, comme Jon Elster et Gerry Cohen, d’économistes, comme John Roemer, de sociologues comme Eric Olin Wright.

[4] Il y eut plusieurs écoles françaises de la Régulation. On retiendra, pour l’école principale, les noms de Michel Aglietta, Robert Boyer, Alain Lipietz, et Bruno Théret. Ces « fils rebelles d’Althusser », pour reprendre une expression de Alain Lipietz, entendaient dépasser le structuralisme tout en conservant son acquis, mais en réintroduisant la subjectivité et les stratégies individuelles. A l’opposé des théoriciens néo-classiques, ils mettaient l’accent sur les institutions et leur rôle régulateur. Ils durent leur succès à ce qu’un certain nombre de leurs concepts – les régimes d’accumulation, les modes de régulation, le rapport salarial, le « fordisme » -, avaient un caractère opératoire en économie, et inspiraient aussi des études de sociologie concrète, comme celles de Benjamin Coriat. Par la suite l’école éclata, un certain nombre de ses tenants optant pour une approche opposée (l’individualisme méthodologique) et fondant l’école des Conventions (Olivier Favereau, André Orléan, Robert Salais, Luc Thévenot, Luc Boltanski), qui reposait sur de touts autres concepts (règles de coordination, luttes mimétiques entre les acteurs, apprentissages collectifs, efficacité et équité etc.), mais sans renoncer à certains aspects de l’héritage marxiste (notamment la thématique de l’injuste dans les rapports économiques). Ce tournant correspond à la montée en puissance du marché mondial, et notamment du marché des capitaux (on s’intéresse beaucoup à la monnaie et au fonctionnement des marchés financiers).

Un autre courant, plus fidèle au marxisme, appliqua un certain nombre des concepts de la théorie aux économies socialistes en crise (Jacques Sapir et Bernard Chavance).

Aujourd’hui de jeunes économistes continuent à utiliser des concepts régulationnistes, tout en opérant un certain retour à Marx.

[5] Bernard-Henri Lévy, André Gucksman furent les plus médiatisés.

[6] Elles furent surtout le fait de chercheurs de formation philosophique, tels Georges Labica (qui dirige aussi un Dictionnaire critique du marxisme, PUF 1983), André Tosel, Jacques Bidet, Maurice Godelier, Etienne Balibar, Tony Andréani.

[7] On trouvera un aperçu, qui dépasse le cadre français, de l’état actuel du marxisme dans le récent Dictionnaire Marx contemporain (dir. J. Bidet et E. Kouvelakis), PF, 2001.

[8] Auteurs notamment de La dynamique du capital. Un siècle d’économie américaine, PUF  1996 ; Crise et sortie de crise, Ordre et désordres néo-libéraux, PUF, 2000.

[9] Auteur en particulier de La mondialisation du capital, Syros, 1997

[10] On retiendra, parmi de nombreux écrits, Misère du capital, Syros, 1996.

[11] Auteur de La crise de 1929, PUF ; Le grand tournant, Une interrogation sur l’avenir du capital, PUF

[12] Le développement soutenable, Economica, 1998.

[13] Ainsi de ceux de Jean-Marie Vincent (récemment décédé), de Gilbert Achcar et de Tony Andréani.

[14] Lors de ce Congrès la majorité, qui a décidé de se conformer aux 21 conditions posées par Lénine pour adhérer à la Troisième Internationale, fait scission et quitte la Deuxième Internationale, qui venait à peine de renaître de ses cendres.  La SFIO changera de nom en 1971, lors du Congrès d’Epinay, pour devenir le Parti socialiste.

[15] En 1951 la SFIO comptait 35% d’ouvriers parmi ses adhérents. 25 ans plus tard ils n’étaient plus que 10%. Aujourd’hui ce pourcentage a encore décliné.

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