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Le blog de Tony Andreani

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Le blog de Tony Andreani
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5 janvier 2011

lE CONCEPT DE CLASSE SOCIALE

qu'est-ce qu'une classe sociale?

Le concept de classe est à la fois simple et hautement complexe - sans doute le plus difficile de toute la théorie sociale dans la mesure où il met en jeu la plupart de ses autres concepts.

Il y a des rapports de classes à partir du moment où il existe des rapports de domination et d'exploitation : telle est l'intuition centrale de la pensée marxienne, et c'est elle qui donne une portée théorique à ce qui n'était jusque-là qu'une notion juridico-politique (confondue, sous l'Ancien Régime, avec celles de rang, d'ordre ou d'état) ou une catégorie économique descriptive (fondée sur des différences de fortune ou, comme chez les Physiocrates, sur des distinctions de branches). Mais de tels rapports sont ordinairement rattachés au régime de propriété, bien que Marx ait mis en garde contre un critère qui, lui aussi, pouvait être pris en un sens juridique et dissimuler la "propriété réelle".

Cent ans après le concept de classe a paru toujours à ce point confus que le "marxisme analytique" (Roemer, Wrigh, et alii) a tenté de donner une définition rénovée des classes (4). Cette définition s'appuie sur le concept de propriété, mais en élargissant son extension : la propriété de ressources productives ou d'actifs ("assets") ne concerne pas seulement le capital, mais aussi le travail, les compétences ("skills"), et le "statut" (pour Roemer) ou l'"organisation" (pour Wright). Ces auteurs se proposent de rendre compte des traits dominants aussi bien du féodalisme (possession, avec le servage, de la force de travail) et du capitalisme (propriété du capital) que de ceux de l'étatisme (détention d'un statut ou d'un pouvoir d'organisation par les bureaucrates) et du socialisme (pouvoir fondé sur la compétence).

Ce modèle pourtant s'éloigne de la conception marxienne, qui portait sur la domination et l'extraction de surtravail (et donc de survaleur) qu'elle rendait possible. Pour l'auteur du Capital les rapports fondamentaux étaient des rapports de production, alors que le marxisme analytique parle plutôt des conditions de la reproduction (en particulier à travers le marché). Pour Marx la propriété s'accompagnait de fonctions sociales (qu'il désigne, dans le cas du capitalisme, comme étant des fonctions d'"autorité", de "direction" ou de "surveillance") faisant du détenteur des moyens de production un "organisateur et maître de la production". Dans le marxisme analytique au contraire la notion même de domination disparaît ou n'est réintroduite que par la bande (à travers le "pouvoir d'organisation" de Wright) ou après coup (Roemer l'inclut dans certaines définitions). En second lieu le modèle présente clairement l'inconvénient d'être trop daté. La propriété d'une ressource productive ne devient nettement identifiable qu'avec le marché et le capitalisme. Ainsi raisonner en termes de propriété, fût-ce au sens économique du terme, est limitatif et trop situé sur le plan historique. Enfin le marxisme analytique croit devoir renoncer à la théorie de la valeur-travail, qui lui paraît dénuée de valeur scientifique (il accepte au contraire, pour l'essentiel, les fondements néo-classiques de la théorie économique contemporaine) et doit alors recourir à une théorie des jeux bien formelle et difficilement opératoire pour rendre compte de l'exploitation (5).

Si l'on veut renouer avec l'inspiration marxienne tout en accroissant la rigueur et la précision des concepts, la tâche est difficile et appellerait de longs développements. Nous nous contenterons ici de cerner les points principaux.

Les détenteurs du pouvoir économique sont, au premier chef, ceux qui prennent les décisions de gestion et les imposent aux autres agents. Dans une entreprise parfaitement démocratique, où tous participeraient directement aux décisions, il y aurait bien un rapport de production, un pouvoir de chacun sur tous et de tous sur chacun, mais il n'y aurait pas de domination. L'entreprise capitalisme, elle, est dominée par ses gros actionnaires et ses managers. Nous reviendrons sur le rapport entre ces deux couches sociales, mais il faut noter qu'un manager qui serait sans propriété n'en serait pas moins un dominant. Les décisions de gestion comportent, entre autres choses, le pouvoir de déterminer le nombre de travailleurs et leurs qualifications (et par suite les embauches et les licenciements), de fixer leur dépense de travail, directement ou indirectement (via l'organisation du travail et le choix des techniques de production), de décider des classifications, échelles de salaires et systèmes de rémunération au rendement. Nous sommes là au coeur des prérogatives patronales ou managériales, comme le montre bien le refus intransigeant, obstiné, qu'opposent les directions d'entreprises à toute espèce de partage. Est-il besoin de dire qu'elles signifient une domination du "capital" sur le "travail", les entrepreneurs n'étant pas ces purs acheteurs marchands que postule le modèle néo-classique? Il n'est pas très difficile d'identifier les porteurs de ces fonctions de "propriété" ou de "gestion". Certes il existe une hiérarchie parmi ces dirigeants, mais tous, à un degré ou un autre, interviennent dans ces grandes décisions, et par suite détiennent leviers de commande et de contrôle. Cette catégorie sociale est l'héritière directe de la bourgeoisie du 19°siècle, et il n'y a pas de raison de lui attribuer un autre nom. Tel est le noyau dur de la classe économiquement dominante, autour duquel gravitent les atomes des petits actionnaires et obligataires qui tirent de substantiels revenus de leurs titres, et qui, s'ils n'ont aucun pouvoir direct, peuvent néanmoins, en cédant ces derniers, marquer leur défiance envers les dirigeants d'entreprise et ainsi les sanctionner (tout autre est le cas des petits salariés qui se sont vu distribuer des actions). Face à cette catégorie dominante, tous les autres salariés sont des dominés, ce qui ne veut pas dire, on le verra, qu'ils constituent une seule et même classe.

Mais le concept de classe ne prend son sens qu'avec une seconde dimension, celle de l'exploitation, dont la définition apparaît fort simple : est exploiteur celui qui s'attribue une quote-part du produit social supérieure à celle qui devrait lui revenir en fonction du travail qu'il a effectué, est exploité celui qui reçoit une quote-part inférieure (6). Mais cette définition pose des problèmes et présente des insuffisances.

Une première difficulté apparaît avec le problème de la "qualité" du travail. Elle a paru rédhibitoire au marxisme analytique, au point qu'il a renoncé à toute mesure de l'exploitation en termes de quantités de travail dans l'idée qu'il n'y avait aucun moyen de rendre le travail homogène. Les théoriciens et économistes des pays "socialistes" se sont ingéniés à embrouiller les choses, dans le but de justifier une forte hiérarchie des salaires, en utilisant et mêlant des expressions comme "travail difficile", "qualifié", "compétent", "responsable" etc. Or que signifie, en réalité, la qualité? Ce peut être le soin, l'attention apportés à un travail, mais ceci se ramène à un plus grand effort ou une plus grande intensité du travail, parfaitement mesurable, même s'il est difficile de le faire de l'extérieur - car elle met en jeu toutes sortes de paramètres et ne peut être réellement évaluée que par les travailleurs eux-mêmes. La qualité peut aussi signifier la qualification. Or cette dernière, contrairement à ce qu'on a soutenu, est aussi mesurable, de la façon suivante : par le temps passé pour l'acquérir (qui se traduit en mois ou années de formation) et par un certain nombre de coûts annexes (les frais d'enseignement). Tout ceci n'a rien à voir avec le fait qu'un travail plus qualifié soit plus productif qu'un travail moins qualifié (par exemple le coût de la qualification pourrait entraîner un salaire de base augmenté de 10%, alors que le travail aurait donné deux fois plus de résultats). Quant au fait qu'un travail soit plus "difficile" ou plus "responsable", cela peut se mesurer aussi en termes d'effort fourni : un tel travail peut demander une certaine dépense d'énergie, à comparer avec celle requise par un travail plus facile, ou demander une plus grande qualification. Il ressort de là qu'une distribution qui se ferait selon le principe "à chacun selon son travail" (selon sa dépense de travail), n'ayant à rétribuer que l'intensité du travail et les coûts de la qualification (on peut en avoir une idée en supposant que le travailleur en formation a emprunté pour vivre et a acquitté le prix de ses études dans un système où l'enseignement serait entièrement payant) aboutirait à une très faible hiérarchie des rémunérations. Pour ce qui concerne l'échelle des qualifications, elle ne pourrait guère dépasser le rapport de 1 à 1,5, qui correspondrait au remboursement, tout au long de la vie de travail actif, du coût de la formation (naturellement s'il est supporté par l'individu).

Une deuxième difficulté, qui, elle aussi, a paru insurmontable, est que l'exploitation ne semblait mesurable que si l'on comparait une dépense de travail avec un revenu (consommable ou accumulable) lui-même évaluable en termes de quantités de travail. Or non seulement l'économie marchande et capitaliste fonctionne en termes de prix et de revenus monétaires, mais encore les prix y diffèrent, du fait de l'égalisation des taux de profit, des valeurs, au sens de l'économie classique, fussent-elles des valeurs moyennes (ces "quantités de travail socialement nécessaires" dont parlait Marx, et qui correspondaient pour lui à un état d'équilibre entre l'offre et la demande et à des conditions moyennes de productivité dans la branche). La difficulté est effectivement de taille, et insoluble tant qu'on s'évertue à convertir des valeurs en prix et réciproquement. En fait le fameux problème de la "transformations des valeurs en prix de production", qui a fait les délices, souvent pervers, de générations d'économistes, ne peut trouver de réponse satisfaisante, parce que c'est un faux problème : il faut comprendre que les prix sont une chose, et les valeurs une autre. Pour mesurer l'exploitation, il faudrait réévaluer tous les processus productifs en termes de quantités de travail, et les statistiques font ici défaut, ou sont extrêmement grossières, si bien que les rares travaux effectués en ce domaine ne peuvent être qu'approximatifs (7). Une autre conséquence de cette discordance prix/valeurs est qu'il est impossible de mesurer l'exploitation entreprise par entreprise et branche par branche : on ne peut, si l'on veut par exemple définir un taux d'exploitation, que considérer l'ensemble de la classe exploiteuse et l'ensemble de la classe exploitée dans un pays donné. Tout ceci nous montre déjà comment une délimitation des classes est impraticable de façon rigoureuse avec les outils dont nous disposons, mais cela ne prouve pas que les classes n'existent pas, si l'on se place au niveau requis, c'est-à-dire au niveau macro-économique. A noter au passage que cela complique aussi en pratique le problème de l'évaluation de la valeur des qualifications. A noter aussi que dans le concret des rapports sociaux les choses se présentent différemment : ici chaque employé fait face à son employeur et n’évalue son exploitation qu’à l’aune du salaire reçu, dans la mesure où il peut le comparer aux autres (chose difficile, car les salaires et les divers suppléments ne font l’objet d’aucune publicité) et aux revenus du capital (dont il est encore plus ignorant). C’est l’une des raisons pour lesquelles le phénomène de l’exploitation reste tellement obscur. Mais tout cela n’empêche pas l’existence de fortes oppositions d’intérêts entre les classes, déterminées en dernière analyse par une distribution des pouvoirs, des richesses et du produit du travail social dont on ne perçoit que quelques effets (les travailleurs seraient évidemment bien plus conscients de la réalité s’ils étaient à même de connaître et d’analyser les statistiques macro-économiques, quelles que soient leurs lacunes, des instituts de la comptabilité nationale).

Une troisième difficulté, qui passe généralement inaperçue, est la suivante : doit-on prendre en compte tout travail, de quelque nature qu'il soit? Il faut faire une distinction essentielle entre le "travail général", qui correspond à des fonctions indispensables à tout système productif, et sont seulement remplies de manière particulière selon la nature de ce système, et des "fonctions spéciales", qui sont liées à la domination et à l'exploitation (8). Dans le cas du capitalisme les gestionnaires du capital prennent des décisions (concernant l'investissement, la fixation des salaires, les modes d'organisation du travail etc.) que des "travailleurs associés" seraient également conduits à prendre. Ce travail général doit être rétribué comme tout autre, et lui aussi selon sa qualification. Le fait qu'une fraction du profit d'entreprise serve, via l'autofinancement, à l'accumulation privée et à un fonds de réserve également privé, lesquels deviennent ainsi des fonds d'exploitation, ne change rien à l'affaire (on reviendra dans un instant sur la question de l'intérêt). Mais ils effectuent aussi un "travail de domination" (Bourdieu) aux multiples facettes, entre autres : garder le secret sur les informations cruciales, dresser des barrières autour de leur pouvoir, s'attribuer un fonds de consommation extra (supérieur au salaire qui devrait leur revenir en fonction de leur travail), choisir les meilleurs méthodes de pression physique et psychologique sur le travailleur (notamment via les formes de salaire au rendement), diviser les salariés, briser leurs formes de résistance etc. On ne saurait, sans contradiction, mettre ce travail, qui suppose en outre de nombreux moyens de production, au compte de leur contribution au procès productif, puisqu'il disparaîtrait dans une entreprise où le travail serait "associé". Et de tels "frais de surveillance" pèsent très lourdement sur la gestion… Cela nous conduit à revoir notre définition de la sorte : est exploiteur un agent qui s'attribue une quote-part du produit social supérieure à celle qui devrait lui revenir en fonction du travail général qu'il a effectué.

On objectera à cette théorie de l'exploitation qu'elle se réfère uniquement au travail fourni, dans sa durée, son intensité et sa qualification. Or le détenteur de capital ne sera-t-il pas exploité s'il ne perçoit aucun revenu pour la mise à disposition de ce dernier? C'est naturellement ce que soutiennent les économistes libéraux, pour lesquels tous les facteurs de production doivent être rémunérés - le marché fixant le juste prix. On peut bien sûr leur rétorquer qu'ils présupposent une appropriation privée du capital. Mais le problème subsiste avec un capital public ou avec un capital qui, tout en étant fourni par des particuliers, ne leur donnerait aucun droit de regard sur la gestion : l'épargne, publique ou privée, ne doit-elle pas être rémunérée, dans la mesure où elle implique un "sacrifice"? Nous reviendrons sur la question dans le dernier chapitre. Il n'y a, à notre avis, que deux types de réponse acceptables. Ou bien l'argent prêté est suffisamment rémunéré par le maintien de sa valeur (pendant que tous les autres biens sont frappés d'obsolescence), ou bien il doit recevoir un intérêt réel - qui pourrait être déterminé soit par le marché soit par la puissance publique. Dans le premier cas il se trouve inclus dans le "fonds de remplacement de la valeur des moyens de production", et il y a peu de choses à changer à la théorie de l'exploitation, dans le second il faut déduire du produit social net (c'est-à-dire net du fonds précédent) un fonds afférent à l'intérêt, l'exploitation ne commençant qu'au-delà. Cette question est moins importante qu'il n'y paraît, car, comme on le verra dans notre dernier chapitre, un écrasement de l'échelle des revenus (déclarés et occultes) du travail, tel qu'il se produirait très vraisemblablement dans un système socialiste authentiquement démocratique, ne permettrait pas de grandes différences dans les possibilités d'épargne. Une autre objection pourrait concerner la rémunération du "talent" et de l'"innovation" (on sait qu'elle est invoquée pour justifier le profit d'entreprise). Admettre une telle rémunération conduirait à revoir la théorie marxienne de l'exploitation, mais dans une faible mesure : on pourrait admettre que les qualités ainsi manifestées par certains individus appellent une "prime" (point de fondement objectif ici : ce serait à la société d'en décider, et ceci pour des raisons d'efficacité, et non point de "justice"), mais elle différerait profondément du salaire de rareté postulé par l'économiste libéral. Une troisième objection porterait sur le principe "à chacun selon son travail" lui-même, dans la mesure où ce principe est de nature méritocratique. Nous renvoyons à plus tard une discussion sur ce problème, mais il nous faut remarquer ici que la théorie de l'exploitation concerne des ensembles de travailleurs, et non des individus. La question cependant, on le verra, est lourde d'implications sociales.

Toute la théorie de la domination et de l'exploitation (et l'on vient de voir comment les deux concepts sont intrinsèquement liés) se situe au niveau économique. Mais quid du pouvoir politique et du pouvoir "spirituel"? On pourra toujours montrer que les détenteurs de ces pouvoirs ne sont pas les mêmes agents que ceux qui exercent le pouvoir économique, en l'occurrence les gestionnaires du capital. Ce serait (partiellement) vrai pour le système social capitaliste, beaucoup moins pour les systèmes sociaux antérieurs. Mais il sera beaucoup plus difficile de prouver que le lieu central du pouvoir n'est pas l'économie - le penseur libéral devrait, d'ailleurs, en convenir aisément. Seule une interprétation extrêmement schématique de la pensée marxienne pouvait prétendre que la classe économiquement dominante se confondait avec la classe politiquement et idéologiquement dominante. Car non seulement les mêmes agents n'exercent pas, en général, simultanément les mêmes fonctions, mais encore les classes dominées ont, au moins depuis l'instauration du suffrage universel, une place dans les institutions politiques et culturelles (c'est pourquoi nous parlerons, dans le chapitre sur l'Etat, non pas d'un Etat capitaliste, mais d'un Etat du capitalisme).

Si complexe que soit la question de la "classification" des dirigeants et élites politiques et culturelles, elle peut se résoudre ainsi : dans la mesure où ils exercent une domination et contribuent à la reproduction du système économique de domination et d'exploitation, ils constituent une fraction de la classe dominante ; dans la mesure où ils joueraient un simple rôle de "délégué" (on reviendra sur ce terme) de la classe dominée et exploitée et se contentent d'une rétribution qui soit simplement fonction de leur travail et de leur qualification, ils constitueraient une fraction de la classe exploitée. Mais on voit tout de suite qu'un grand nombre d'agents ne sont ni dans un cas ni dans l'autre, et ceci nous conduit à une dernière série de considérations concernant la théorie des classes.

Entre la classe dominante et exploiteuse et la classe dominée, il existe un nombre plus ou moins grand d'agents qui, n'exerçant pas les fonctions de "propriété réelle" ou de "gestion", à quelque degré que ce soit, mais soit des fonctions de direction subordonnée (concernant non les grandes décisions, mais la direction immédiate du procès de production), soit simplement des fonctions de production, fussent-elles de haut niveau, soit les deux à la fois, constituent une "classe intermédiaire". Ces agents sont des "bénéficiaires de l'exploitation", dans la mesure où ils se voient rétrocéder par la classe dominante une quote-part du produit social supérieure à celle qu'ils devraient recevoir en fonction du travail général qu'ils ont fourni (car là encore il importe de distinguer travail général et travail spécial, lié à la domination et à l'exploitation). Dans le cas du capitalisme on pourra parler d'une "petite bourgeoisie capitaliste". Une fraction de cette petite bourgeoisie se retrouve elle aussi dans le système politique et dans les "professions idéologiques", où elle possède, on le verra, un poids particulièrement important.

Cette théorie des classes, dont nous venons de résumer les grandes lignes et qui nous servira dans les analyses plus concrètes présentées dans les pages qui suivent, se situe au niveau "objectif", à celui des "rapports réels", indépendamment de la façon dont ils sont représentés. Mais que vaut cette distinction objectif/subjectif, ou encore réel/imaginaire? Elle doit, bien sûr, être relativisée, sauf à tomber dans un structuralisme épistémologiquement douteux. Nous ne pouvons entrer ici dans une analyse détaillée. Nous dirons seulement que tout ce qui se passe au plan de la distribution du travail social, des revenus et du pouvoir, ne peut manquer d'avoir des effets sur la vie sociale réelle, même si les mécanismes économiques fonctionnent selon d'autres critères et si la science économique, à son tour, ne s'intéresse qu'à ces mécanismes (supposons par exemple que la rémunération des facteurs soit strictement proportionnelle à leur productivité marginale, cela voudrait dire seulement que c'est par ce canal que se réalise ce transfert de valeur qu'on nomme exploitation). Ces effets en passent pourtant toujours par le niveau d'information et de conscience immédiate des agents (par exemple la pénibilité selon les branches n'acquiert un sens social qu'à travers les comparaisons que peuvent effectuer les travailleurs). L'objectif est donc toujours en un certain sens du subjectif. Mais entre cette conscience immédiate et les représentations individuelles et collectives plus élaborées toutes sortes de médiations font que la "conscience de classe" diffère toujours, et parfois jusqu'à l'"inversion", de la réalité spontanément vécue.

Une première conclusion est donc que des classes ne peuvent pas ne pas exister aussi longtemps qu'il existe des rapports de domination et d'exploitation. Elles n'ont donc certainement pas disparu. Seraient-elles seulement "en voie de disparition"? C'est, on l'a vu, ce que nombre d'auteurs ont conclu de l'utilisation de quelques indices. A la réflexion, ces indices sont plutôt mineurs, et la conclusion bien vite tirée. C'est comme si l'ouverture d'une fenêtre faisait d'une bicoque un château, comme si l'érosion du Cap Horn faisait de l'Amérique latine une simple péninsule, ou comme si un hamburger sans ketchup devenait un jambon beurre. Surtout les indices semblent bien mal interprétés. Sans avoir la prétention, surtout en l'espace d'un chapitre, de présenter une théorie tant soit peu complète des classes sociales aujourd’hui, nous allons essayer de jeter un coup d’œil un peu plus « armé » sur le paysage social que dessinent les sociétés capitalistes avancées, ou plutôt sur une partie de ce paysage : les classes sociales relevant du système capitaliste. Au surplus notre analyse ne concernera que les rapports salariaux (rapports de pouvoir, de travail et de distribution des revenus sous forme de salaires directs) qui, à eux seuls, font déjà apparaître nettement les différences et les oppositions de classes. Il est clair que, si nous ajoutions aux revenus du travail ceux du capital et ceux du patrimoine, le relief serait encore plus accusé.

(Ce texte est extrait du chapitre 7, « Des classes sociales, encore », du Discours sur l’égalité parmi les hommes. Penser l’alternative, Tony Andréani et Marc Féray, L’Harmattan, 1993 (p. 227-234). Il se poursuit, dans ce chapitre, par une analyse concrète des classes propres au système capitaliste (le prolétariat, la bourgeoisie, la petite-bourgeoisie) dans le contexte de l’époque. Il faudrait naturellement la réactualiser, mais les grandes lignes n’ont pas beaucoup changé).

(4) Pour avoir une idée des travaux de cette école, on se reportera au dossier que lui a consacré la revue Actuel Marx, dans son numéro 7 (1° semestre 1990)

(5) On trouvera quelques éléments de critique plus détaillés in T. Andréani De la société à l’histoire, Méridiens-Klincksieck, 1989, t. 2, p. 169-174.

(6) Pour une explication détaillée du concept d’exploitation, Cf T. Andréani, op. cit., t. 1, p. 394 sq et t. 2, p. 156-159.

(7) Baudelot et Establet sont les seuls auteurs, à notre connaissance, à avoir tenté une estimation chiffrée de la valeur de la qualification en économie capitaliste (La petite-bourgeoisie en France, Maspéro, 1974, p. 215 sq). Ils ont pris en compte trois éléments : a) les frais d’études initiales, évalués à partir des coûts de scolarité établis par le Ministère de l’Education nationale ; b) les frais d’entretien de enfants à la charge de la famille pendant la période d’acquisition de la qualification, et c) les frais d’entretien de la qualification pendant la vie active.

(8) Pour une analyse détaillée de ces fonctions, cf T. Andréani, op. cit., t. 1, p. 397 sq.

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19 décembre 2010

Trois récits sur la finance

 

 

Petit voyage intellectuel au centre de la finance

 

 

On a beau lire sur le monde de la finance des manuels, des ouvrages d’économistes avertis et critiques, des articles intelligents, tout cela reste abstrait. C’est ce qui m’a poussé, moi qui n’ai jamais boursicoté, et encore moins mis les pieds dans une salle de marché, à regarder du côté de la littérature et de l’enquête journalistique, et j’ai acheté un peu au hasard trois livres qui en traitaient. J’ai dû bien tomber, car les trois ouvrages en question sont captivants, et de plus excellemment écrits. Voici quelques impressions et réflexions qu’ils m’ont inspirés.

 

Les voltigeurs du capital-argent

 

Vous avez sans doute vu, comme moi, des reportages ou des films de fiction sur ces  grands opérateurs des marchés financiers que sont les banques d’affaires, vous avez aperçu des images de ces salles de marché où, depuis la disparition de la corbeille, des traders scrutent des écrans d’ordinateur et sont pendus à plusieurs téléphones, vous avez peut-être lu certains de leurs témoignages qui ont fait des succès de librairie. Mais je vous conseille la lecture de City boy, Confession d’un trader repenti, de Geraint Anderson (Pocket, 2008). Outre le fait que le livre est d’une drôlerie irrésistible (et de surcroît excellemment traduit par un parfait connaisseur de notre langue verte), il est une mine de renseignements sur l’activité ordinaire des agioteurs de la City et sur leurs mœurs.

Ce qui m’a frappé le plus, c’est que toute cette activité repose sur la capture et la manipulation de l’information financière. Le héros du livre (une autobiographie déguisée) est d’abord courtier, vendeur de bons tuyaux à de gros clients qui souhaitent investir dans des titres divers, puis devient un analyste spécialisé. Il va chercher, entre autres sources, de l’information auprès de dirigeants d’entreprises qui, lors de conférences faites à l’intention de ces intermédiaires, arrangent volontiers les comptes pour leur faire émettre des recommandations favorables - surtout au moment où ils souhaitent faire monter les cours pour réaliser au plus haut leurs stock-options. Evidemment nos intermédiaires ne sont pas dupes, mais cela leur sert à rédiger des notes positives sur ces entreprises, ce qui peut en faire des clients de la banque, et une nouvelle source d’information, qui sera utilisée cette fois pour convaincre leurs propres clients, les gérants de fonds, qu’ils prendront soin par ailleurs de s’attacher par toutes sortes de bons offices, tels que les invitations dans les restaurants les plus chers ou dans les clubs privés les plus huppés (ou les plus scabreux). Plus ces clients les chargeront d’opérations de courtage, plus la banque y gagnera, et plus leur bonus grandiront. Ceci n’est qu’un exemple

Au passage on notera l’osmose entre l’activité de prêt de la banque et son activité de banque d’affaires : on ne va pas émettre un jugement négatif sur un client auquel on a beaucoup prêté (le lecteur se souviendra ici des scandales Enron, Tyco, Worldcom).

On découvre aussi bien des choses sur le fonctionnement de ces hedge funds (fonds spéculatifs) que la banque a aidés à monter, à condition d’être leur principal intermédiaire ou qu’elle a créés en son propre sein (en les faisant bénéficier de toutes les informations qu’elle a recueillies). Le hedge fund pratique notamment la vente à découvert, c’est-à-dire qu’il emprunte un titre à un fonds traditionnel pour le vendre puis le racheter quand le cours a baissé et le restituer enfin à ce fonds, en encaissant au passage une belle plus-value. Or, pour réaliser un tel tour de magie, il faut avoir influencé le marché. On apprend dans ce livre que les hedge funds lancent des bobards par le canal de sites internet informels d’investisseurs et de forums. On est passé là de la manipulation de l’information à l’intox. Nous voici donc dans un monde bruissant de rumeurs, où tout l’art est de mentir le mieux et de deviner qui ment le mieux.

Bref la salle de marché et la banque dans son entier sont le théâtre d’un vaste délit d’initié, en principe interdit mais finalement couvert, et qu’aucun régulateur ne parviendra facilement à démêler. En effet, pour peu qu’on y réfléchisse, cette pratique est au ressort même d’un marché financier : comment arriver à vendre (ou à acheter) si l’on ne trouve pas un acheteur (ou un vendeur) moins bien informé que soi, et comment ne pas tout faire pour se procurer cette information ou pour la biaiser ? Qui a dit que l’avantage des marchés financiers est qu’ils sont les bons juges de l’efficacité des entreprises parce qu’ils dispensent aux investisseurs une information objective ?

La psychologie des City Boys est décrite avec une précision clinique dans ce livre. Disons qu’elle illustre l’ethos néo-libéral parvenu à son apogée : se défoncer au travail (le trader s’use vite), se faire valoir par tous les moyens (on se souviendra ici de Jérôme Kerviel), être le plus compétitif (il existe, apprenons nous, un classement des équipes par les clients des banques, scruté avec angoisse par tous les traders), faire fortune pendant le minimum de temps et le montrer par tous les signes de richesse possibles, s’éclater après le travail par toutes les jouissances instantanées possibles (la drogue, les partouzes), loin d’une famille pour laquelle on dit travailler et où l’on s’ennuie. Toutes les valeurs bourgeoises traditionnelles ont été jetées par-dessus les moulins, car la réussite n’a pas de prix.

Dans les armées d’autrefois il y avait les chefs qui commandaient, les fantassins qui risquaient leur peau dans le corps à corps, et puis des escadrons de tirailleurs chargés de faire le feu en première ligne avant de se retirer : les voltigeurs. La finance moderne a trouvé ses propres voltigeurs.

 

L’aristocratie du capital-argent : Goldmann Sachs

 

Dans l’Ancien Régime le Roi était le détenteur suprême du pouvoir, car il incarnait le sommet de la hiérarchie nobiliaire et s’affirmait de droit divin. Mais ce pouvoir absolu était en réalité très dépendant de ses ministres, conseillers et grands collecteurs d’impôt. Dans les démocraties la souveraineté vient théoriquement du peuple, mais le gouvernement est d’abord le « chargé d’affaires de la bourgeoisie », pour reprendre une formule de Marx (on notera que nos derniers ministres de l’économie ont tous été des chefs d’entreprise). Or depuis que les marchés des capitaux ont été largement ouverts, il s’est mis sous la coupe d’une aristocratie financière internationalisée, les grandes banques d’investissement, et, mieux encore, l’aristocratie de ces grandes banques. A présent que la crise a fait le ménage, on peut désigner les membres de cette aristocratie de l’argent, qui a fait de son mieux pour pousser les gouvernements à éliminer ses concurrents : ce sont J.P. Morgan (Etats-Unis), Barclays (Grande Bretagne), Crédit Suisse, Deutsch Bank, enfin et surtout Goldman Sachs. Un sacré oligopole.

Un excellent livre, La Banque, Comment Glodman Sachs dirige le monde, de Marc Roche, nous dévoile le pouvoir de l’ombre de cette dernière.

Comment cette banque new-yorkaise est-elle devenue un si grand manitou ? En devenant le grand opérateur mondial du capitalisme financiarisé. J’avais pendant longtemps fixé mon attention sur les « zinzins », ces investisseurs institutionnels (fonds de pension, compagnies d’assurances, fonds mutuels, fondations et même universités) devenus les propriétaires des multinationales, et je continue à penser qu’ils sont bien le cœur du capitalisme financiarisé (c’est-à-dire axé sur le marché des actions, des obligations et des produits dérivés). Mais ce que je n’avais pas bien vu, c’est que 1° les grandes banques sont aussi des zinzins (dans la mesure où elles font du négoce en fonds propres), et surtout que 2° les zinzins en passent par elles nécessairement pour toutes leurs opérations : achat et vente de titres, bien sûr, mais aussi restructurations, acquisitions et fusions. Goldman Sachs est un champion en la matière - et elle encaisse à chaque fois des montagnes de commissions. Ce que je n’avais pas bien saisi non plus, c’est que cette banque est aussi l’opérateur préféré des Etats convertis au néo-libéralisme. Quand ceux-ci émettent des titres du Trésor, ils s’adressent à elle (parmi d’autres : elle est l’un des 18 spécialistes qui vendent de la dette d’Etat française) ; quand il se lancent dans des privatisations, elle est leur conseil privilégié, forte d’une expertise appuyée sur une cohorte de techniciens de haut vol, notamment financiers et juristes (ils connaissent par exemple sur le bout des doigts les législations de tous les pays). A qui s’est adressé le gouvernement de la RFA pour privatiser les entreprises de l’ex-RDA ? A Goldman Sachs. A qui s’est adressée la Chine, lorsqu’elle a ouvert (partiellement) le capital de ses entreprises publiques (dont ses grandes banques) ? A Goldman Sachs.

Pour devenir ce courtier et ce conseiller privilégiés, Goldman Sachs a placé ses hauts cadres dans tous les centres du pouvoir gouvernemental : on les a retrouvés, pour les plus connus, au Secrétariat du Trésor américain (Robert Rubin sous Clinton, Henri Paulson sous Bush) et à la Commission européenne (Romano Prodi, Mario Monti). En fait cette franc-maçonnerie, de manière plus discrète, est partout, jusqu’à la Banque nationale de Grèce (Petros Christodoulos est responsable de l’agence de la dette grecque…) et jusque dans le conseil du Fonds souverain chinois (John Thornton). Elle dispose d’une armée de lobbyistes à Bruxelles. Elle a des informateurs partout, notamment dans les banques centrales, dont elle peut anticiper les décisions. Vous avez dit conflits d’intérêt ?

Car Goldman Sachs joue avant tout son propre jeu. On l’a bien vu avec la crise grecque, et cela a fini par scandaliser : elle a conseillé l’ancien gouvernement grec pour dissimuler une partie de sa dette, mais en même temps elle a fait de l’argent en vendant des produits de couverture de cette dette. Puis elle a tenté d’empêcher un sauvetage de l’Etat grec, car il aurait fait monter l’euro, au moment où elle jouait l’euro à la baisse. Elle a pu également conseiller à ses clients d’acheter certains titres, au moment où elle-même se débarrassait de ceux qu’elle possédait. La « banque au service de ses clients » est une maîtresse du double jeu.

J’ai, ailleurs, résumé ma critique des marchés financiers (versus le financement par le crédit) en cinq points : ils sont injustes (jusqu’à l’obscénité), ils sont (largement) incompétents, ils sont irrationnels (moutonniers, auto-réalisateurs), ils sont corrupteurs et corrompus, ils sont (extrêmement) coûteux. Si je reprends ces cinq critiques des marchés financiers, on voit qu’ils s’appliquent particulièrement à cette banque. Inutile d’insister sur les fortunes qu’elle a fait gagner à ses dirigeants, ses experts et ses traders (à titre d’exemple : un associé-gérant gagne en moyenne 5 millions de dollars par an). En matière de corruption, disons passive, on ne fait pas mieux qu’elle, en toute légalité : toute sa force repose sur son réseau, qui lui fait connaître avant les autres et souvent au détriment de ses clients mêmes, des informations que se transmettent entre ses différents départements, parfaitement « initiés ». En matière de compétence, elle est n’est pas beaucoup mieux armée que l’ensemble des opérateurs financiers, mais cela lui suffit pour jouer un premier rôle dans la finance alternative, celle des hedge funds (fonds spéculatifs) qu’elle héberge (car ils n’ont pas d’infrastructure) et celle qu’elle gère pour son compte propre. Nombreux sont d’ailleurs parmi les créateurs de hedge funds d’anciens dirigeants. Là où les marchés sont moutonniers, soit elle enclenche une tendance mais sait se dégager à temps, soit elle prend leur contre-pied avant de déclencher la tendance opposée. Il faudrait aussi évoquer son rôle clé dans la création de produits financiers sophistiqués (c’est un jeune centralien français recruté par elle qui a mis au poins les CDO, ces paquets d’obligations qui dissimulaient des subprimes), sa force de frappe sur les marchés de couverture (notamment les CDS, ces contrats contre les risques de crédit), son rôle spéculatif sur le marché du pétrole, et aujourd’hui des crédits carbone. Et, à travers toutes ses activités, elle engrange toutes les commissions et toutes les plus-values possibles : un prélèvement qui doit se chiffrer en je ne sais combien de milliards de dollars sur la richesse réelle.

Car les profits bancaires viennent bien de quelque part. L’argent ne crée pas de l’argent. La part qui revient au capital bancaire est forcément un prélèvement sur ce produit social qui ne va ni en salaires, ni en contributions sociales, ni en impôts, et l’importance de ce prélèvement dépend du rapport de force établi entre le capital actif et le capital spéculatif (au sens large du terme). On voit, à travers le cas typique de Goldman Sachs, sur quoi s’appuie ce rapport de force, bien au-delà de son rôle d’intermédiation entre l’épargne et l’investissement : sur le développement hypertrophique de la Bourse (circulation effrénée des actions et des obligations sur le marché secondaire, multiplication des produits de couverture face aux aléas des échanges), et sur la collision de la haute finance avec les Etats, qu’il s’agisse de la production des règles et des institutions qui en contrôlent l’application, ou de la gestion des dettes publiques.

Goldman Sachs, de pure banque d’affaires ou d’investissement qu’elle était, est devenue en septembre 2008, quand la crise a pris un tour dramatique (la panne de crédit), un holding bancaire. Autrement dit elle est rentrée dans le rang de la plupart des autres banques, qui sont à la fois des banques de crédit (ou « banques de détail ») et des banques d’affaires. Mais il ne faut pas croire que ce fut à son corps défendant. Cela lui a permis d’obtenir un accès illimité aux fonds fédéraux américains en cas de difficulté de trésorerie, et d’emprunter à la banque centrale américaine à taux zéro pour ensuite acheter des bons du Trésor qui rapportaient 3 à 4%. Il est vrai que G.S. s’est vue imposer en octobre 2008 une entrée de l’Etat américain dans son capital, ce qui ressemblait à une nationalisation partielle, mais elle a obtenu qu’il n’intervienne pas dans sa gestion (elle a rendu ensuite les 10 milliards de dollars, en juillet 2009). A noter aussi que G.S., qui avait été le grand conseiller des Etats pour les privatisations, est devenu leur meilleur conseiller pour les nationalisations (notamment auprès du Trésor britannique), sachant parfaitement que la priorité était de sauver le système financier d’un naufrage qui aurait fini par l’atteindre elle-même, et que ces nationalisations ne seraient que provisoires. Tout cela en dit long sur son pouvoir d’influence et de manipulation.

En lisant City Boy, on découvrait, au sein d’une salle de marché d’une grande banque ordinaire, tout un petit monde de vendeurs et de traders passablement agité, flambeurs bien plus excités que des joueurs de casino, toujours au bord de la crise de nerfs, se défoulant dans les bars à putes et shootés à la coke, frimant à qui mieux mieux. Bref une bande de rigolos, capables cependant de faire sauter la banque dans leur acharnement à faire mieux que le voisin du desk et à encaisser les meilleurs bonus. Avec Goldman Sachs nous avons affaire à une toute autre espèce de financiers, disons les hauts fonctionnaires du capital argent. Le livre de Marc Roche nous offre ici une peinture fascinante. Les Goldman boys sont des sortes de « moines soldats », entièrement dévoués à la Firme, évalués et auto-évalués en permanence, sur toutes sortes de critères (dont la philanthropie !), travaillant en équipes très soudées, interdits de manifester tout signe ostentatoire. Quand à la direction, avec son mode de cooptation très particulier (au sommet de la hiérarchie on devient partenaire-associé), elle fait penser à la Curie romaine. Normal : elle est le haut clergé de la religion de l’argent.  

 

Le raid informatique

 

Je vous propose de poursuivre ce petit voyage intellectuel au centre de la finance par une fiction politico-financière qui vous fera froid dans le dos : Comment j’ai liquidé le siècle, de Flore Vasseur (Editions des équateurs, 2010). Ce livre, qui a des allures de thriller, m’a épaté. Cette romancière semble bien tout connaître des arcanes de la finance et des péripéties qui ont marqué l’histoire récente, celle de la grande crise de 2008-2009, ainsi que de ses acteurs. A croire qu’elle a fait un master de finance, qu’elle est entrée dans l’intimité de quelques traders de haut niveau, qu’elle s’est faufilée dans les réceptions du Gotha des affaires, qu’elle a été une journaliste économique très avertie et une journaliste d’investigation hors pair.

Je ne vais pas vous raconter l’intrigue du livre, auto-récit d’un fils de plombier et de coiffeuse passé par l’X et recruté pour son excellence en mathématiques financières par une banque nommée Crédit général (l’allusion est claire), puis téléguidé (avec son consentement) par une mystérieuse grande ayatollah de la finance bien décidée à sauver le monde occidental de sa défaite programmée face à la Chine et prête pour cela à faire exploser toute la planète financière, et à ruiner en même temps l’économie mondiale. L’arme de notre terroriste est une petite clé USB qui contient un programme qui, dans un premier temps, va emballer les marchés, et dans un second temps, passée une valeur-pivot des transactions, les faire s’écrouler.

En lisant cette histoire, on se dit, bien sûr, que c’est une fiction qui dépasse la réalité, et puis on ne peut s’empêcher de se demander si ce n’est pas la réalité qui dépasse la fiction. Car les marchés, si propices aux manœuvres et aux coups de bluff de leur acteurs vedettes, n’ont par ailleurs plus grand-chose d’humain : non seulement tout s’y passe par des serveurs et entre des ordinateurs connectés entre eux sur la Toile, mais encore les ordres d’achat et de vente se font de manière automatique. Je cite : « Les algorithmes calculent en temps réel la position optimale, l’ordinateur passe la commande à la nanoseconde près. De nos jours 70% des transactions journalières sont placés dans des systèmes comme les miens [ceux du héros du récit]. L’avenir du monde se négocie chaque jour entre automates hyper-intelligents, ces drones de la finance ». C’est ce que tout banquier vous confirmera, peu ou prou. Là où l’histoire dépasse la fiction, c’est quand la petite clé va déclencher une panne informatique générale, bloquant non seulement la circulation de l’argent, mais toute la vie quotidienne. Mais cette fable fait réfléchir.

Un journaliste (Yves Mamou, dans Le Monde du 28 octobre 2010) a relevé quelques exemples de l’extraordinaire pouvoir de nuisance que l’informatique et l’internet rendent possible. Jérôme Kerviel a failli couler la Société générale. Un jeune américain a piraté et revendu plus de 130 millions de cartes bancaires. Julien Assange a mis en ligne 77.000 documents confidentiels du Département d’Etat américain, et rien n’a pu arrêter la diffusion : la communauté anonyme de Wikileaks a trouvé de nouveaux serveurs pour héberger le site, et les documents ont été répliqués sur d’innombrables sites miroirs. Avec un logiciel vendu 25,95 dollars les insurgés irakiens et afghans ont pu sans difficulté pirater les flux vidéos de drones militaires américains qui tentent de les espionner et de les exterminer. On peut, selon le cas, se réjouir que l’arme de l’information devienne accessible à de simples bricoleurs pas nécessairement aussi doués que les hackers. Mais, quand on pense que les 1155 milliers de milliards de dollars des transactions effectuées en une année (c’est un chiffre de 2002) sont susceptibles de comporter des bulles amplifiées par des robots ou de connaître des perturbations résultant de quelques attaques bien ciblées, il y a de quoi s’inquiéter, surtout si l’on sait que les transactions commerciales ne représentent que 2% de ce total, tout le reste consistant en transactions financières, en transactions de change et en transactions sur les produits dérivés (ces dernières valant pour la moitié de l’ensemble). Autrement dit la circulation de l’argent pour l’argent a pris une dimension phénoménale, si bien que le risque systémique n’est plus seulement localisé en des lieux précis, mais généralisé. Certes la prochaine crise aura des causes déterminées, mais les systèmes experts pourraient bien en en accélérer les effets dans une mesure que nous ne pouvons imaginer, et des interventions imprévues et imprévisibles déclencher des catastrophes d’une ampleur insoupçonnée. Il faut décidément ramener la finance à la raison, c’est-à-dire à la portion congrue, car le risque est peut-être comparable à celui que dessine le changement climatique.

19 août 2010

Les promesses de la voie chinoise

Adam Smith à Pékin. Les promesses de la voie chinoise.

 Editions Verso, 2007, édition française Max Milo, 2009, 504 pages.

 

 

Ce titre est intrigant. Pour le lecteur prisonnier des clichés des médias occidentaux, il semble vouloir dire : la Chine est le nouveau champion du capitalisme « dérégulé », de « l’autorégulation des marchés », bref du néo-libéralisme. Le lecteur plus informé de la réalité chinoise s’étonnera, de son côté, qu’elle soit placée sous l’égide de Smith plutôt que sous celle de Marx, fût-ce d’un Marx complètement révisé « à la chinoise ». C’est que l’on n’a pas lu Smith et de ce fait rien compris à sa manière de penser l’économie et l’histoire. Voilà pourquoi le livre s’ouvre sur une présentation des thèses de Smith.

Que disait ce dernier ? Qu’il y avait une voie naturelle du développement qu’on peut résumer ainsi. Dans cette voie le marché est utilisé comme un instrument du gouvernement parmi d’autres. L’Etat doit intervenir activement non seulement en créant et reproduisant les conditions d’existence du marché, mais encore en s’occupant lui-même des infrastructures et de l’éducation, et en régulant directement la monnaie et le crédit. Il doit soutenir en priorité l’agriculture, et de là l’industrie. Il favorisera principalement le commerce intérieur et n’utilisera le commerce extérieur que comme complément, quitte à modifier ses priorités si la société est menacée par la violence intestine ou par d’autres Etats. Car il doit, enfin et surtout, de préoccuper de la stabilité sociale, ce qui revient à modérer l’exploitation capitaliste : la bonne concurrence sera entre capitalistes et non entre travailleurs, un niveau élevé des salaires étant préférable à un niveau élevé des profits. Smith pense que cette voie est caractéristique de l’Asie, et c’est pourquoi il prévoit un grand avenir pour la Chine. Par contraste la voie européenne est artificielle : elle s’origine dans le commerce extérieur, cherche à développer d’abord l’industrie et les exportations, ceci pour répondre à la baisse du taux de profit qu’engendre la concurrence sans frein (ce n’est là nullement une découverte de Marx), et elle engendre du conflit social et des guerres entre les nations. Voilà une différence, nous dit Arrighi, que Marx et Schumpeter n’ont pas bien saisie, car ils se sont surtout attachés à la voie occidentale, à l’accumulation illimitée du capital, qui devait aller jusqu’à la mondialisation globale. Or précisément la résurgence de la Chine tient à ce qu’elle a repris le cours du développement « naturel », tout en l’hybridant, alors que la voie occidentale, longtemps triomphante, a abouti à une impasse.

La plus grande partie du livre est consacrée à cette voie occidentale. Je n’en donnerai ici qu’un aperçu, car c’est l’ascension chinoise (et, plus généralement, celle de l’Asie de l’Est) qui nous intéresse ici. La voie occidentale est capitaliste, parce que la bourgeoisie y a pris le pouvoir et a pu ainsi s’adonner à l’accumulation sans fin. Mais cette accumulation se heurte d’abord à des limites territoriales, ce qui a débouché sur des guerres inter-étatiques, et sur la conquête de régions du monde en retard de développement ou, malgré un niveau de richesse comparable, en état d’infériorité militaire. Ce dernier cas était celui de la Chine, au moins aussi prospère que les nations les plus avancées de l’Occident au 18° siècle. Arrighi montre que, même au 19°, ce n’est pas, contrairement à ce que disait Marx, « l’artillerie du bas prix de leurs marchandises » (produites dans des conditions industrielles), mais bien la supériorité de leur armement, forgée à travers les conflits européens, qui a défait puis soumis la Chine, et que là se trouve la cause principale de la Grande divergence entre les deux voies (le cas du Japon étant un peu particulier). Dans le triptyque capitalisme-industrialisme-militarisme, si caractéristique de la voie occidentale, le militarisme est un facteur clé : ce sont même les exigences et les progrès de l’armement qui sont à l’origine de la révolution industrielle. Deuxième grande tendance de la voie occidentale : la suraccumulation, qui n’est pas seulement liée à l’existence de contenants trop étroits (les territoires nationaux), pousse à la dépossession complète des producteurs. Rappelons ici ce que veut dire suraccumulation : à la différence de la surproduction, qui est passagère (déséquilibre entre l’offre agrégée et la demande agrégée), la suraccumulation, qui résulte de la concurrence acharnée que se livre les capitaux, signifie que les capitaux ne parviennent plus à réaliser les taux de profit antérieurs, ni même des taux de profits suffisants (supérieurs à des primes de risque). C’est ce qui se passe dans les périodes de déclin, notamment la Grande dépression de la fin du 19° siècle et la stagnation qui suit les Trente Glorieuses. Troisième grande différence : le capitalisme occidental se sert de moyens financiers pour réaliser sa concentration et pour s’attaquer, via l’endettement, aux territoires les plus vulnérables.

Le livre nous fournit à partir de là une histoire passionnante de la voie capitaliste occidentale. Ainsi de l’analyse de la crise de profitabilité qui s’amorce aux Etats-Unis à la fin des années 60. Arrighi discute ici les thèses de Brenner, qu’il a l’élégance d’exposer et de citer longuement. La concurrence exacerbée entre les capitaux ne fut pas, selon lui, le seul facteur de cette crise, mais les résistances puissantes du prolétariat occidental aux mécanismes de son exploitation ont joué un grand rôle. Et je ne peux que le suivre dans cette voie : c’est bien pour casser ces résistances que l’on a accéléré l’automatisation et cassé le modèle de la grande firme verticale et intégrée qui avait si bien réussi, aux Etats-Unis et ailleurs, à doper la productivité (la firme en réseau a fait éclater les collectifs salariés). Autre facteur de la crise : la révolte des pays du Sud contre l’exploitation coloniale et les autres formes de dépendance. Remarquable est aussi l’analyse du nouvel impérialisme qui se met en place avec la révolution conservatrice et monétariste pour contrecarrer ces facteurs de crise : impérialisme économique (les capitaux s’investissent en masse dans certains pays sous-développés, l’endettement - provoqué - met à genoux Etats et capitaux locaux dans la périphérie, au Sud) et impérialisme politique ( opérations militaires déguisées en opérations de police internationale, accords déséquilibrés, pressions des institutions du consensus de Washington ). Cet impérialisme, qui ira jusqu’à une tentative de gouvernement du monde par les Etats-Unis, une fois le camp socialiste défait, culmine avec l’administration Bush, avant de se déliter sous l’effet de l’échec de la deuxième guerre en Irak, parce que cette guerre ne pouvait plus se parer d’aucune légitimité et parce que les Etats-Unis n’ont pu cette fois la faire financer par leurs alliés (Arrighi a cette formule : l’Etat protecteur – notamment face à la menace communiste – ne réussissait plus à être l’Etat racketteur qu’il était devenu). Au bout du compte le redressement des profits opéré à partir des années 80 et l’embellie du  capitalisme états-unien se sont heurtés aux limites et aux contradictions de ce nouvel impérialisme. Pendant ce temps là la voie de développement asiatique avait repris son cours interrompu et la Chine en particulier entrepris son ascension.

La dernière partie du livre est consacrée à « la généalogie du Nouvel Age asiatique ». Elle est fort intéressante, car appuyée sur une solide connaissance historique (la bibliographie est considérable). D’abord, contrairement aux Etats occidentaux, les vieux Etats asiatiques (qui étaient des Etats/nations bien avant l’Europe) n’avaient aucune tradition de conquête. Par exemple les innombrables guerres que la Chine a connues ne visaient, dans la plupart des cas, qu’à préserver les frontières de l’Empire du Milieu. Politique qui s’est poursuivie aujourd’hui : l’armée chinoise n’a qu’une vocation défensive, et le pays n’a pas de prétention impérialiste. Ensuite la voie asiatique n’a pas reposé sur l’accumulation de capital, mais sur l’utilisation d’une force de travail nombreuse, qualifiée et polyvalente, avec l’éthique du travail correspondante. Enfin le rôle de l’Etat était bien, en Asie de l’Est, celui que Smith préconisait pour faire la richesse des nations (on notera que la bureaucratie des Qing était même fortement planificatrice). Et c’est tout cela qui explique, en particulier, le prodigieux décollage de la Chine, sans précédent dans l’histoire.

S’agissant donc de la Chine, les acquis de l’ère maoïste ( l’unification du pays, la mise en place d’infrastructures, la généralisation de l’instruction primaire etc.) ont fourni les bases d’un mixte de « révolution industrieuse » et de révolution industrielle. Arrighi retrace le chemin suivi : d’abord l’essor de la petite agriculture paysanne, dans le cadre d’une propriété publique de la terre maintenue et en héritant du legs des coopératives, ensuite le développement très rapide des petites entreprises de bourgs et de villages, offrant un complément de ressources ou un débouché aux paysans, puis l’appel aux capitaux venant de la diaspora chinoise, qui ont fourni le gros des investissements étrangers et enclenché une industrialisation modernisée, enfin le développement conjoint du marché intérieur et des exportations. L’Etat, qui s’est retiré de la plupart des activités économiques, mais a gardé la haute main sur les secteurs stratégiques (à travers ses entreprises d’Etat ou ses entreprises actionnarisées d’Etat), et qui pilote l’économie à grande distance des prescriptions libérales du consensus de Washington (à travers ses injonctions à la Banque centrale, ses grandes banques publiques, sa panoplie de plans incitatifs, son contrôle sélectif des changes etc.), est bien l’orchestrateur et le garant de ce développement. Tout cela est bien connu de ceux qui ont étudié de près le cours des réformes chinoises, mais c’est l’éclairage historique qui est intéressant : la Chine retrouve, tout en se modernisant, des orientations qui ont fait sa force dans le passé impérial. Pour ne donner que deux exemples : l’organisation en réseau est une vieille tradition, et la Chine est plus performante en la matière que l’entreprise européenne, qui a dû s’y convertir, mais tardivement ; les districts industriels (myriades de firmes voués à une industrie particulière) y jouent un rôle bien plus important qu’en Italie, où ils ont fait le succès de la petite industrie transalpine.

Au terme de ses analyses, Arrighi peut conclure que la voie occidentale de développement est arrivée au bout de sa logique et qu’elle est déjà surpassée par la voie asiatique. A preuve : l’état de dépendance financière dans lequel se trouve l’Etat états-unien par rapport notamment au Japon et à la Chine, grands acheteurs de ses obligations. Le projet d’un gouvernement mondial sous la houlette états-unienne ayant capoté (« La Chine est le vainqueur de la lutte contre le terrorisme »), le basculement du monde est en marche (la transformation de l’ASEAN en est un indice parmi d’autres).

Aussi passionnant que soit ce livre, on n’apprendra pas grand-chose de plus sur la Chine contemporaine, ni sur la répartition et la nature de ses formes de propriété, ni sur son système financier, ni sur ses politiques publiques (par exemple en matière d’environnement), ni sur les problèmes de son organisation administrative, ni sur son Parti communiste. La question de savoir ce que signifie une « économie non capitaliste de marché » reste en suspens. Socialisme de marché ou forme spécifique de capitalisme ? Arrighi reste prudent. On peut le comprendre. D’abord nous sommes loin d’être au clair sur ce que pourrait être un socialisme de marché (ou avec marché), qui a bien quelques brefs antécédents (comme la NEP en URSS) et quelques prémisses ici ou là mais aucune réalisation stable, et qui au surplus ne peut qu’être adapté à des contextes historiques particuliers. Ensuite bien des aspects de la Chine actuelle, du nombre de milliardaires à l’armée des mingong, plaident plutôt en faveur d’un capitalisme hybride, et parfois féroce. Je n’entrerai pas ici dans cette problématique, ni dans celle de savoir s’il faut au non parler, pour le secteur public, d’un capitalisme d’Etat, mais me contenterai de reprendre quelques idées avancées par Arrighi, et que je partage. La bourgeoisie privée semble bien loin de s’être installée au cœur du pouvoir d’Etat : elle est bien plutôt sous contrôle, comme elle l’a été dans l’Empire céleste. Ensuite le mouvement vers la constitution d’une classe capitaliste tout entière consacrée à l’accumulation semblait bien en marche pendant l’ère Jiang Zemin, mais paraît fortement contrecarré sous Hu Jintao. Et ce d’autant plus que de larges couches de la population se sont rebellées, comme en témoigne la montée continue de la conflictualité sociale. A cet égard Arrighi fait observer que leur attitude est fort différente de celle de bien d’autres classes populaires asiatiques, même si elle ne ressemble pas à ce qu’on connaît en Occident. C’est là encore un legs de l’ère maoïste. J’ajouterais que l’existence d’un parti dominant n’est pas la monstruosité que dénoncent les leaders d’opinion occidentaux : les courants ne sont pas moins vifs en son sein qu’entre les partis qui occupent le devant de la scène en Occident, et la difficile recherche du consensus dans ses instances (mais aussi dans les assemblées représentatives), a au moins l’avantage de déboucher sur des politiques qui, n’étant pas soumises à un rythme électoral accéléré, ont l’avantage de la durée.  Quoiqu’il en soit, l’ère de l’imperium occidental, puis états-unien, est bien terminée, comme en témoignent les hésitations et confusions stratégiques qui le traversent, fort bien relevées par l’auteur.

 

9 août 2010

brève du 9 août 2010

La forêt soviétique était mieux protégée…

 

 

L’URSS a laissé, on le sait, un très mauvais bilan en matière environnementale. Mais tout n’était pas aussi lamentable qu’on a voulu le dire. Voilà qu’on apprend, par la voix d’une historienne du CNRS, Marie-Helène Mandrillon (Le Monde du 7 août 2010) qu’il existait une mission fédérale de protection de la forêt et qu’elle était assurée par un corps de forestiers nombreux et compétents. Après la disparition de l’URSS les forestiers, privés de moyens de subsistance, ont été autorisés à vendre le bois qu’ils coupaient, négligeant dès lors leur travail d’entretien. Puis le ministère de l’environnement a été supprimé en 2000 et le code foncier réformé en 2007 : l’Etat fédéral s’est déchargé de la protection de la forêt sur sur les régions, mal outillées pour y faire face. Enfin de grands groupes industriels ont investi dans l’exploitation des forêts de manière irresponsable, tandis que des groupes financiers défrichaient pour créer des lotissement sans autorisation – autant de sources de départs de feu. Au temps de l’URSS il y avait aussi une surveillance aérienne des tourbières et des moyens de lutte : ils ont également disparu.

Ainsi la catastrophe qui s’est abattue sur la Russie a-t-elle sans doute été favorisée par la canicule, mais elle a trouvé aussi ses causes dans la suppression d’un service public et la libéralisation économique. Un exemple à méditer : nous n’en sommes par là en France, mais on ne sait pas ce que nous réservent les coupes budgétaires et le lotissement à tout va.

20 juillet 2010

Brève du 20 juillet 2010

Brève du 20 juillet 2010

 

La privatisation des compagnies ferroviaires a encore frappé

 

On se souvient peut-être des catastrophes ferroviaires en Grande Bretagne qui ont suivi la privatisation de British Rail. Les dernières nouvelles de la privatisation nous viennent d’Allemagne. Sur plusieurs trains à grande vitesse de la Deutsche Bahn les systèmes de climatisation sont tombés en panne le week-end dernier. Un groupe d’élèves tombés en syncope a dû être transporté d’urgence dans un hôpital, d’autres personnes ont dû être évacuées. Que s’est-il passé ? La presse allemande a révélé que les systèmes étaient conçus pour une température extérieure maximale de 32° (alors que la norme européenne avait fixé la limite de 35°, ce qui est déjà insuffisant en cas de forte canicule). Voilà qui permettait de faire des économies, donc de réduire les coûts, en vue de l’introduction en Bourse de la Compagnie. Mais il y eut bien d’autres incidents sur des réseaux exploités par la même Compagnie, la première en  Europe pour le transport ferroviaire.

On voit une fois de plus que la privatisation, même partielle, d’un tel service public est une aberration, dénoncée depuis longtemps dans de très nombreux écrits. En introduisant une norme de rentabilité financière là où elle n’a pas lieu d’être, on aboutit à ce que les obligations censées être imposées au privé ne sont pas respectées ou sont contournées. Traitant du sujet dans divers articles ou contributions, j’ai mis l’accent là-dessus. Et j’ai répondu à l’argument des privatiseurs sur la nécessité d’élargir le marché dans le cadre de la concurrence intra-européenne et sur les soi-disant bienfaits de la concurrence : d’une part il est parfaitement possible de maintenir le statut de l’entreprise publique à travers des accords de coopération, voire la constitution de co-entreprises entre plusieurs Etats, d’autre part, dans le cas du transport ferroviaire, la concurrence sur le même réseau est contraire à l’unité et à la sécurité du service public. L’abaissement des prix n’est effectif que dans les cas où la compagnie d’Etat était fort mal gérée (ce qui était le cas des chemins de fer italiens).

Voilà donc ce qui nous attend, si des trains de la Deutsche Bahn se mettent à rouler sur le réseau français. Il faudra voir aussi ce que la SNCF est allée faire en prenant des participations dans une société privée italienne : respectera-t-elle les mêmes obligations que sur le réseau français ?

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20 juillet 2010

Une explication marxiste

 Quelques éléments d’interprétation de la crise des économies capitalistes développées.

 

 (cet article de 1999 me paraît, à la relecture, toujours valable   aujourd’hui. La crise actuelle du capitalisme s’est inscrite sur le fond de cette tendance longue)

 

 

La récession que connaissent les économies développées depuis près d’un quart de siècle - et qui contraste avec la forte croissance qui s’observe ou s’est observée dans les pays dits émergents - ne trouve aucune explication satisfaisante dans la théorie économique dominante. La mise en oeuvre de politiques d’inspiration néo-libérale devait, en rétablissant les profits, favoriser l’investissement et la productivité, et donc assurer le retour de la croissance et du plein emploi. Or les taux de croissance demeurent de plus de moitié inférieurs à ceux des ‘Trente glorieuses’, la progression de la productivité globale est presque divisée par quatre, alors même que les profits ont retrouvé à peu près leur niveau d’avant la crise. Quant au chômage de masse, malgré la stagnation, voire la baisse du prix du travail, il ne se résorbe pas, ou ne le fait que faiblement. La théorie libérale ne sait comment répondre à ce démenti du réel. Les keynésiens ou post-keynésiens se trouvent également désarmés, ne trouvant guère d’explication nouvelle que dans la mondialisation et ne sachant comment interpréter la baisse des progrès de la productivité, alors que le taux d’investissement n’a pas diminué dans les mêmes proportions. De ce fait l’heure est peut-être venue de se réapproprier les outils d’analyse marxiens, si décriés ou négligés depuis le début de la crise. C’est ce que je voudrais tenter, même sommairement, à la suite de quelques écrits récents[1]

 

A relire les pages de Marx sur la baisse tendancielle du taux de profit et sur les causes qui la contrecarrent, elles apparaissent d’une actualité saisissante. Ecartons tout-de-suite de fausses interprétations. Cette loi ne signifie aucunement que la baisse du taux de profit se poursuit régulièrement et inexorablement en raison de l’accumulation du capital constant, qui entrainerait une élévation de la composition organique du capital (du poids des dépenses en capital par rapport aux dépenses en travail)[2]. C’est Marx lui-même qui le dit: « La loi n’agit que sous forme de tendance dont l’effet n’apparaît de manière frappante que dans des circonstances déterminées et sur de longues périodes de temps »[3].Il ne fait aucun doute, et déjà pour lui, que la part salariale dans la valeur ajoutée (le capital variable) dépend de la lutte des classes, qui dépend elle-même d’un grand nombre de facteurs. D’une manière générale cette loi est inséparable des «causes qui la contrecarrent ». Mais le terme de cause prête à confusion. Alors que la loi elle-même est un résultat involontaire de l’action des agents, un exemple remarquable d’effet pervers (puisque chaque capitaliste fait au contraire tout ce qu’il peut pour accroître son taux de profit), et par suite ressemble à la loi de la valeur, qui agit comme une loi « naturelle », les causes sont bien souvent délibérées, et devraient alors plutôt être appelées des moyens ou des instruments. Ces remarques étant faites, il apparaît que la tendance se vérifie sur de longues périodes de temps et semble s’infirmer sur d’autres (comme Duménil et Lévy le montrent par exemple sur un siècle d’économie américaine[4]), ce qu’il faut évidemment expliquer. Pour la période récente on observe que la baisse du taux de profit, qui a commencé dans les principaux pays quelques années avant la crise (vers 1968-69), s’est accélérée au début des années 70 (le taux de « rentabilité »passant de près de 17% à 12%) pour ne s’inverser qu’au début des années 80[5]. Or c’est précisément pendant ces années 80 qu’un certain nombre de mouvements spontanés de l’économie et les politiques libérales ont enclenché et développé ces « causes », dont parle Marx, qui contrecarrent la loi. Je vais suivre ici l’exposé de ces causes que l’on trouve dans le livre III du Capital, avant d’en rajouter quelques unes. Puis je reviendrai sur les causes de la baisse elle-même.

 

Marx évoque d’abord un accroissement du degré d’exploitation du travail par augmentation de la plus-value absolue et de la plus-value relative[6]. Voyons cela de plus près.

Qu’en est-il de la ‘prolongation de la journée de travail’? Certes le temps de travail a continué à baisser dans plusieurs pays après le début de la crise, mais les statistiques ignorent la réalité des dépassements d’horaires, des heures supplémentaires non payées, en ce qui concerne en tous cas certains employés et surtout les cadres[7]. L’intensité du travail, elle, a recommencé à augmenter, lentement mais sûrement (des études fines de l’INSEE le confirment pour le cas français sous tous les paramètres).

Mais l’une des causes les plus importantes qui contrecarrent la baisse du taux de profit est, dit Marx, « la réduction du salaire au-dessous de la valeur de la force de travail ». On sait que cette expression soulève bien des difficultés, puisque cette valeur varie historiquement, comme Marx le reconnaît lui-même. On en retiendra seulement l’idée d’une paupérisation relative. Or le fait est là, massif : la part des salaires dans la valeur ajoutée nationale a baissé dans des proportions très importantes. Si, en France, elle a continué à s’élever entre 1977 et 1982 (passant de 64 à 68,7%), elle a ensuite fortement chuté pour tomber aujourd’hui en dessous de 60%. C’est le résultat de ce qu’on a appelé les pratiques et les politiques d’austérité salariale, qui se sont traduites par une faible progression des salaires nominaux et des salaires réels, cependant que la part des profits augmentait dans une proportion presque inverse. L’accroissement du taux de plus-value (relative) est ici on ne peut plus manifeste.

Marx met en évidence ensuite une troisième cause qui contrecarre la loi : la baisse de valeur des éléments du capital constant, et tout d’abord du capital fixe, due à la fois à son usure physique et morale (son obsolescence) et aux progrès de la productivité dans le secteur des biens d’équipement, qui réduisent le coût de ces derniers. Mais le capital constant (les moyens de production) ne consiste pas qu’en immobilisations : il y a aussi tout le capital circulant sous forme de stocks et d’en cours, dont les progrès de la productivité ont également fait baisser la valeur. Cette dévalorisation, en limitant la part du capital constant dans la valeur produite, permet au taux de profit de se maintenir, et c’est certainement une des raisons qui expliquent le niveau élevé de ce taux pendant les « Trente glorieuses ». Or ce qu’il faut relever ici est que cette cause a moins joué son rôle de ralentisseur de la baisse du taux de profit dans la période suivante, puisque les progrès de la productivité se sont fortement réduits, ce qui explique sans doute en partie la hausse plus rapide du capital par tête - un autre aspect de ce phénomène étant que la substitution capital/travail est depuis toujours un moyen de contrer ou de casser la combativité des salariés. Dès lors un des moyens de contrecarrer cette moindre dévalorisation d’un stock de capital croissant était de réaliser de plus fortes « économies dans l’emploi du capital constant ». Le chapitre de Marx qui porte ce titre est parfaitement illustré par les méthodes actuelles de production à flux tendu et de qualité totale : on retrouve là un puissant arsenal de moyens pour contrecarrer la baisse du taux de profit, dont on sait qu’il a aussi des effets très marqués sur l’intensité du travail.

Une quatrième cause qui contrecarre la baisse du taux de profit, explique Marx d’une manière à première vue surprenante, est la « surpopulation relative » (c’est-à-dire le développement d’un chômage structurel). Dans son principe elle traduit simplement le fait que des machines remplacent des hommes et donc que du capital constant se substitue à du capital variable, ce qui devrait faire baisser, avec la quantité de travail ajouté, le taux général de profit. Mais ce mouvement est inégal. L’analyse marxienne est ici d’une frappante actualité. « Il existe d’abord, dit-il, une masse de salariés disponibles ou libérés qu’on peut acquérir à vil prix ». Il peut être rentable alors d’employer ces travailleurs bon marché plutôt que de leur substituer des équipements coûteux. C’est bien d’ailleurs ce que disent les économistes et les dirigeants libéraux - à ceci près que les premiers ne voient pas pourquoi il y a inévitablement, à partir du moment où la durée du travail tend à être maintenue, une armée industrielle de réserve. Il y a aussi, dit Marx, « maints secteurs de production qui, de par leur nature, opposent une plus grande résistance que d’autres à la transformation du travail manuel en travail mécanique ». On pensera ici évidemment au vaste secteur des services, et notamment des services aux personnes, où les progrès de la productivité sont malaisés. Puisque ces services sont souvent à basse composition organique du capital, qu’ils emploient proportionnellement plus de travail vivant que les autres, voilà un facteur qui a contrecarré et continue à contrecarrer la baisse du taux général de profit. Enfin Marx avance une troisième explication: « Il se crée de nouvelles branches de consommation destinées aux produits de luxe, qui prennent précisément pour base cette surpopulation en nombre relatif ». On pensera ici en particulier à tous ces emplois de « serviteur », du livreur de pizza au promeneur de chiens, dont le capitalisme s’est emparé et qui viennent conforter les statistiques des créations d’emplois. Mais toute une petite production de luxe s’est également développée pour répondre aux besoins issus de l’augmentation des revenus de la propriété et du capital, production où la part du capital constant est également faible. Ainsi existe-t-il toute une série de contre-tendances qui, limitant le chômage et poussant, à travers lui, les salaires à la baisse, s’opposent à la baisse du taux de profit.

Marx examine ensuite une cinquième catégorie de facteurs qui peuvent jouer contre cette baissse et qui ont trait au « commerce extérieur ». Son analyse est particulièrement intéressante pour l’époque actuelle, marquée par ce qu’on appelle la mondialisation des échanges et de la production.

Dans la mesure où le commerce extérieur fait baisser le prix des biens de production et des biens de consommation (qui entrent dans le «panier » des salariés), il joue dans le sens de la hausse du taux de profit en réduisant la valeur du capital constant et en élevant le taux de la plus-value relative[8]. Cette idée ne surprendra personne, puisque c’est là une des principales justifications du libre-échange. Ce que Marx aurait pu ajouter, c’est que le commerce international pousse les salaires à la baisse dans les pays développés. Alors que, pendant « l’âge d’or », les économies de ces pays restaient principalement autocentrées, travaillant surtout pour le marché intérieur et ne se concurrençant guère dans le domaine des exportations, du fait que chaque pays était plus ou moins spécialisé dans une ou quelques branches ou créneaux, la globalisation incite les pays concurrents à aligner leurs salaires (dont leurs charges sociales) sur les autres et finalement sur ceux où le degré d’exploitation est le plus élevé. Voilà une fameuse cause qui contrecarre la baisse du taux de profit, et l’on sait à quel point elle a contribué à casser la dynamique keynésienne, qui au contraire poussait les salaires à la hausse (dans ce qu’on a pu appeler le cercle vertueux du fordisme).

Marx invoque ensuite, dans cette rubrique, la péréquation internationale des taux de profit, qui permet aux pays avancés de vendre au-dessus de leur valeur nationale (mais aux prix mondiaux) leurs marchandises et d’empocher ainsi une sorte de surprofit (puisque leur productivité plus élevée leur permet de produire à un coût inférieur à celui des autres pays). Or qu’en est-il aujourd’hui?

L’ouverture des marchés fait que le mouvement de libre-échange généralisé anticipé par Marx a pris une ampleur nouvelle, si bien que la péréquation internationale des taux de profit, qui était inhibée par le caractère autocentré des économies et les particularités nationales (en matière de fiscalité, de barrières tarifaires etc.) est en train de devenir peu à peu une réalité. Même chose en ce qui concerne l’exportation de capitaux, qui concernait surtout à l’époque de Marx les colonies et au sujet de laquelle il remarquait que les profits plus élevés obtenus dans les colonies devaient entrer dans le système de péréquation du taux de profit général. Cette exportation, on le sait, est devenue la règle pour les firmes multinationales et pour les firmes transnationales (ce capital nomade dont parle Pierre-Noël Giraud[9]) en sorte que les profits réalisés à l’étranger jouent sur le taux de profit général du pays d’origine. Tout irait-il donc pour le mieux dans le meilleur des mondes libéral, tout jouerait-il donc en faveur du taux de profit? Et l’analyse de Marx se trouverait-elle confirmée?

En réalité ces causes qui contrecarrent la baisse du taux de profit sont elles-mêmes contrecarrées par d’autres. D’abord, dans la mesure où la concurrence devient globale et ne se fait plus seulement interbranches mais intrabranches, l’avantage comparatif en matière de productivité des pays développés tend à diminuer. On le voit bien avec les pays émergents, qui, en rattrapant leur retard en ce qui concerne la technologie et la formation de la main d’oeuvre, sont à même de réaliser des profits équivalents, et souvent supérieurs grâce au faible niveau de leurs salaires. En second lieu, comme la compétition se joue désormais surtout sur les prix, les grandes firmes ont tendance, pour réduire leurs frais de main-d’oeuvre, à réduire massivement leurs effectifs, d’autant plus qu’elles y sont quasiment sommées par les marchés financiers, à accélérer donc la substitution capital/travail et à tabler sur la « productivité » du capital plus que sur celle du travail. Voilà qui explique en grande partie, à mon avis, pourquoi, globalement, les taux de profit restent inférieurs à ceux de l’époque keynésienne, alors même que le partage de la valeur ajoutée a joué largement en faveur des capitalistes.

Marx évoque enfin, dans le même texte, une dernière cause qui contrecarre la baisse du taux de profit : l’augmentation du capital par actions. Il considère en effet les actionnaires comme des capitalistes porteurs d’intérêts. Et il semble dire que le développement de ce capital productif d’intérêt modère la baisse du taux de profit des capitalistes industriels, puisqu’il se contente d’une rémunération inférieure qui n’entre pas dans le système de la péréquation. L’idée peut nous paraître surprenante étant donné que les actionnaires sont considérés aujourd’hui non comme des prêteurs, mais comme des capitalistes « industriels » et que le taux de profit est rapporté aux capitaux propres, qui sont le plus souvent des capitaux par actions (c’est ce qu’on appelle la « rentabilité financière »). Mais, dans la mesure où elle invite à dépasser la forme profit, elle nous met sur la piste de ce que je crois être l’une des plus importantes causes (ou plutôt moyens) qui permettent de contrecarrer la baisse du taux de profit. Je veux dire la baisse du salaire des cadres. En effet la plus-value prend en partie la forme de sur-salaires (ce qu’il me serait un peu trop long d’expliquer ici). Baissez la part de ces sur-salaires, et vous accroîtrez les profits, cette autre forme de la plus-value. Certes je n’introduis pas ici un élément nouveau, puisqu’il est inclus dans la baisse de la part relative des salaires dans la valeur ajoutée. Mais il permet de mettre l’accent sur un phénomène nouveau.

Pendant toute la période keynésienne les cadres - je dirais plus volontiers la classe intermédiaire du capitalisme ou petite bourgeoisie capitaliste - ont bénéficié de sur-salaires plus ou moins considérables, et les profits s’en trouvaient diminués d’autant. Une bonne manière de les restaurer est, depuis quelques années, de licencier des cadres jusque là protégés, en particulier parce qu’ils étaient les chargés de mission du management participatif, ou de réduire la progression de leurs salaires, voire leurs salaires eux-mêmes. Il n’est pas rare aujourd’hui de voir de grandes firmes licencier des cadres expérimentés, auxquels elles devaient en partie leurs profits, pour réembaucher d’autres cadres chômeurs de longue durée à moitié prix. C’est une des raisons de ce qu’observent les sociologues : le déclin de la classe moyenne, pour parler comme Rifkin[10].

Mais il importe de faire une distinction parmi ces cadres, car une petite élite de dirigeants salariés et de cadres high tech voient au contraire leurs salaires progresser, parfois de manière faramineuse, et même émarger sur les profits, via les stock options. C’est ici que l’analyse de Marx montre à la fois ses limites et sa pertinence. Il distinguait l’intérêt et le profit d’entreprise, et voyait le capitaliste actif comme le porteur de ces deux fractions de la plus-value. Il pensait que les dirigeants salariés, eux, verraient leurs salaires s’établir au simple niveau de leur qualification par suite de leur concurrence sur le marché du travail. En réalité c’est l’élite salariée qui a joué le rôle du capitaliste actif, qui a fourni les ministres et le haut personnel du gouvernement privé des entreprises. Et c’est elle aujourd’hui qui reçoit une fraction croissante de la plus-value, sous le regard et le contrôle il est vrai de ces nouveaux actionnaires que sont, dans les grandes firmes, les gros investisseurs financiers et surtout les fonds de pension. Mais leur impressionnant prélèvement sur la plus-value est assez peu de chose comparativement à la baisse de la valeur de la force de travail de la plus grande partie de la classe moyenne.

 

Je crois avoir montré la pertinence de l’analyse marxienne pour une interprétation de quelques aspects évidents de la crise sociale. Tous ces phénomènes font système et jouent, quoique parfois avec des aspects contradictoires, dans le même sens : enrayer une baisse du taux de profit qui, pour s’être interrompue pendant environ un demi-siècle (des années 30 aux années 70) a repris de plus belle ensuite avant de se voir freinée. Reste à expliquer la raison de cette reprise d’une tendance qui avait déjà préoccupé les économistes classiques. Si les « causes » qui contrecarrent la loi l’ont emporté sur celle-ci pendant la période keynésienne, pourquoi n’y sont-elles pas parvenues aussi bien par la suite et restent-elles encore aujourd’hui impuissantes à rétablir un niveau aussi élevé des profits (ce qui a forcément des répercussions sur la croissance - sachant que les deux choses sont liées de manière complexe en économie capitaliste). La question est trop vaste pour que je puisse la développer complètement ici. Aussi irai-je à l’essentiel, en m’appuyant sur les analyses précédentes.

Mais revenons d’abord sur les principales raisons qui ont assuré, contre la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, la remontée de celui-ci pendant la période keynésienne.

On ne peut invoquer un accroissement de la plus-value absolue, ni de la plus-value relative (en dépit de l’intensification), ce d’autant plus que le chômage de masse ne pesait pas encore sur les salaires.

Le niveau élevé de la productivité du travail aurait dû être synonyme d’un accroissement relatif du capital constant, le même travail pouvant mettre en mouvement plus de capital. Cela aurait poussé le taux de profit à la baisse si, comme je l’ai expliqué précédemment, cette productivité élevée n’avait entraîné aussi une baisse de valeur des éléments du capital constant. Nous trouvons là une raison forte qui a contrecarré la tendance générale.

De même le commerce international à plutôt joué, à l’époque, à travers la péréquation, quoique très imparfaite, des taux de profit et le drainage de profits vers les pays développés, dans le sens des contre-tendances à la baisse du taux de profit. Mais il faut invoquer maintenant une autre raison.

Pendant l’âge d’or la production s’est déplacée massivement vers le tertiaire, vers les services. Or, dans ces secteurs peu gagnés encore par le progrès technique, la production était très travaillistique, la composition organique[11] du capital faible. Ainsi s’expliquerait d’une autre façon, par suite de l’égalisation des taux de profit entre les secteurs, le niveau élevé du taux général de profit. On sait que le tertiaire a aussi servi de terre d’accueil pour la main d’oeuvre libérée par le progrès technique dans l’industrie, tout comme l’industrie avait servi de deversoir pour la population libérée par la révolution agricole.

A partir de là se dessinent quelques éléments d’interprétation pour expliquer la crise économique, ou plutôt, comme l’on dit aujourd’hui, la récession qui affecte les pays développés, éléments qui me font penser qu’il n’y aura pas de sortie de crise, pas de retour d’un cycle de forte croissance.

 

Une première explication du « retour » de la baisse du taux de profit est à mon sens à chercher du côté des forces productives. Le fort ralentissement des gains de productivité ne peut qu’intriguer. Ce n’est pas, selon moi, le rythme de l’innovation qui est à mettre en cause, mais le fait que le taylorisme avait atteint ses limites, à la fois techniquement et au regard des motivations des agents, et que le progrès technologique a fait perdre beaucoup de leur intérêt aux économies d’échelle. La croissance de la productivité du travail (au sens habituel et non marxien du terme[12]) ne peut plus dès lors être ce qu’elle était. De la même façon le fordisme, en tant que production et consommation de masse, s’est trouvé dépassé par les exigences d’une production flexible devant répondre à une demande différenciée. Du coup la production est devenue beaucoup plus coûteuse en capital, ce qui expliquerait pour une part la baisse de l’efficience du capital.

Les gains de productivité sont, à mon avis, condamnés à demeure modérés, malgré l’ampleur de la révolution informationnelle. Le système capitaliste n’a pas réellement inventé de modèle post-taylorien et les innovations en matière d’organisation du travail et de gestion des ressources humaines ont pour la plupart fait long feu. Seule une transformation profonde des rapports sociaux, reposant sur une démocratisation des entreprises, pourrait relancer la productivité. Mais elle est antinomique avec le système de propriété et de gestion capitaliste, surtout dans les formes qu’il a prises à l’époque actuelle. Il est dès lors improbable que se produisent des baisses de valeur du capital constant susceptibles d’enrayer complètement la baisse du taux de profit.

Le tertiaire lui-même, en se mécanisant, en s’informatisant et en se taylorisant, voit la composition organique de ses capitaux s’élever, ce qui joue dans le sens de la tendance à la baisse du taux de profit.

Par ailleurs le changement dans la norme de consommation, qui voit la demande se déplacer vers les services, est à mon avis très profond et durable dans les pays développés. Car les biens durables qui ont fait la base de la croissance des trente glorieuses n’étaient pas à proprement parler des biens de consommation, mais des biens qui économisaient du temps de travail domestique et du temps de transport, libérant ainsi du temps libre. A partir du moment où les ménages se trouvent largement équipés en ces biens, la demande nécessairement en sera plus faible, malgré tous les efforts de relance d’une surconsommation, efforts du reste très coûteux. Cette demande peut continuer à se déplacer vers les services et la production de luxe, mais le mouvement vers l’alourdissement de la composition organique du capital se poursuivra dans ce secteur, quoique à un rythme plus modéré que dans l’industrie et de manière inégale (on remplace plus facilement par un ordinateur un employé de bureau qu’un enseignant ou une infirmière). Troisième raison donc qui joue dans le sens de la baisse du taux de profit.

Dans ces conditions une solution pour sauver les taux de profit était de tirer parti du commerce international et de poursuivre l’accumulation à l’échelle mondiale pour aller dans le sens d’une péréquation internationale des taux de profit. J’ai expliqué pourquoi, précédemment, à la suite de Marx. Mais j’ai dit aussi combien la concurrence mondialisée poussait les entreprises des pays développés à la substitution capital/travail et donc tendait inversement à faire baisser le taux de profit.

En définitive on voit que plusieurs facteurs extrêmement puissants jouaient dans le sens de la baisse de ce taux. Dès lors l’ensemble des pratiques et des politiques marquées du sceau de la régression sociale apparaissent sous une lumière crue : ce sont autant de tentatives, plus ou moins délibérées, plus ou moins bien intentionnées ou cyniques, ou simplement découvertes puis réinterprétées dans le langage de l’économie dominante, pour sauver le capitalisme du naufrage des taux de profit, sans que la croissance en profite nécessairement (du fait du détournement d’une partie des profits vers d’autres destinations que l’investissement)[13]. Au risque de tomber dans le catastrophisme, je pense que la crise économique et son corollaire, la crise sociale, ont toutes chances de s’aggraver. Il est donc temps de commencer à penser à des alternatives au capitalisme lui-même.

 

Tony ANDREANI



[1] Notamment ceux de Gérard Duménil et Dominique Lévy et ceux de Michel Husson

[2] Dans la théorie marxienne seul le travail vivant, celui qui correspond à la valeur ajoutée, est producteur de valeur, donc de plus-value (source du profit d’entreprise, de l’intérêt et de la rente foncière). S’il diminue relativement au travail mort, qui correspond à la valeur ancienne, le taux de profit (rapport du profit à l’ensemble de la valeur dépensée pour les moyens de production et pour les salaires) doit nécessairement diminuer. Ce taux de profit est à distinguer du taux de plus-value (rapport du profit aux salaires). Tout ceci ne se vérifie qu’à l’échelle macro-économique.

[3] Le Capital, Livre III, t. 1, p. 251, Editions sociales, 1969.

[4] Gérard Duménil et Dominique Lévy, La dynamique du capital, Un siècle d’économie américaine, PUF, 1996.

[5] Cf Michel Husson, Misère du capital, Syros, 1996, p. 28. Le taux de profit peut être calculé de plusieurs façons, selon que l’on tient compte ou non de l’amortissement du capital, de l’impôt sur les bénéfices etc. Les chiffres ci-dessus se réfèrent à des séries de l’OCDE concernant le « taux de rentabilité ». Ce qui nous importe ici, c’est la tendance : les courbes sont tout à fait comparables, quel que soit le mode de calcul.

[6] Pour mémoire : la plus-value est la quantité de valeur correspondant au travail non payé, ou surtravail.

[7] Aux Etats-Unis la durée hebdomadaire du travail est passée, entre 1979 et 1995, de 40,8h à 41,6h et la durée annuelle a augmenté de 1884h à 1953h.

[8] C’est-à-dire en réduisant la part des salaires dans la valeur ajoutée.

[9] Pierre-Noël Giraud, L’inégalité du monde, Economie du monde contemporain, Gallimard Folio, 1996.

[10] Jeremy Rifkin, La fin du travail, ed. française La découverte, 1996.

[11] Marx appelle composition organique du capital le rapport capital constant sur capital variable.

[12] Marx distingue la productivité du travail de l’intensité du travail, alors que la notion commune mêle les deux.

[13] De fait après 1980 le taux de profit progresse alors que le taux de croissance se maintient, à travers des fluctuations, à un bas niveau.

18 juillet 2010

Note du 5 juillet 2010

L’Europe progresse dans les sanctions

 

J’avais évoqué, dans une précédente brève, la méthode imaginée pour ramener les pays indisciplinés dans les clous des critères de Maastrich : le blâme public, à destination des agences de notation pour qu’elles rabaissent la note des Etats, et ainsi les contraignent à payer plus cher leurs emprunts. Mais cette forme de délation apparemment ne suffit pas. La Commission propose d’imposer des remèdes dans les domaines des salaires, du marché du travail (assouplir bien sûr ses régles), du marché des biens et des services, mais naturellement pas dans celui du marché du capital. Et ces règles seront assorties de sanctions, telles que la suppression des aides européennes, en particulier agricoles. Il s’agit donc d’en remettre une couche en matière de politiques néo-libérales, en suivant l’exemple allemand.

Décidément ces eurocrates sont incorrigibles : alors que le Vieux Continent glisse dans la dépression, on ne change rien à une équipe qui perd. Alors que la solidarité européenne a atteint son niveau le plus bas, on ne veut rien faire d’autre que de punir les cancres de la classe.

Je pense que la lucidité impose de rompre au plus tôt avec cette Europe-là. S’il est difficile de quitter la classe, au risque de se trouve déqualifié, le moment est sans doute venu de la désobéissance. J’y reviendrai dans une brève beaucoup plus longue.

18 juillet 2010

Surveiller et punir

Note du 9 juin 2010

 

 

L’Europe de la délation

 

Dans une précédente brève j’expliquais en quoi le plan de sauvetage des pays de la zone euro en difficulté était tout sauf une manifestation de solidarité. Mais, depuis, un nouveau seuil a été franchi dans la maltraitance de ces pays. Il s’agit de les contraindre à rentrer dans les clous des critères de Maastrich, censés fournir la preuve de leur bonne « gouvernance », en dénonçant publiquement ceux qui ne s’y conformeraient pas dans les délais convenus.

Voici les raisons invoquées : certains pays sont vertueux, d’autres laxistes, et il revient aux premiers de ramener les seconds dans le droit chemin. L’Allemagne est le pays vertueux par excellence : elle a bloqué le niveau de ses salaires, réduit ses prestations sociales, maintenu son taux d’inflation au plus bas, et cela lui vaut la meilleure note de la part des agences de notation, et par conséquent le taux d’intérêt le plus bas pour ses obligations d’Etat (elle profite même en ce moment de la crise en Europe, les investisseurs se ruant sur ses obligations en vendant celles des pays du Sud, ce qui fait encore baisser le taux des siennes). Elle exige donc que les autres pays fassent de même. Et ceci au nom de l’argument suivant : les Allemands en « ont assez de payer pour les autres ».

Il est curieux que cet argument soit accepté pour argent comptant, car en quoi l’Allemagne a-t-elle payé pour les autres ? Est-ce en contribuant au budget communautaire ? Elle est sans doute contributeur net (elle donne un peu plus qu’elle ne reçoit de ce budget), mais sa contribution ne représente, comme celle des autres pays, qu’à peine 1% de son PIB. Est-ce en faisant bénéficier le reste de la zone euro des bas taux d’intérêt demandés par la BCE (ce qui a permis aux autres pays de bénéficier de ces taux d’intérêt, moins élevés que s’ils n’étaient pas partie prenante de la BCE)? Mais ces taux d’intérêt ont d’abord bénéficié à son économie et à ses exportations (cf ma brève sur l’Allemagne). Est-ce en se résolvant finalement à abonder le Fonds de stabilisation ? Elle a pris bien garde de refuser un emprunt uniforme (une euro-obligation) des pays y souscrivant : elle empruntera à ses conditions propres. C’est pourtant en vertu de cet argument du bon samaritain que l’Allemagne, et la France à sa suite, entendent faire plier les autres pays en les sommant (à la manière du FMI) de s’imposer des cures d’austérité plus drastiques que la leur. Et voici comment : les mauvais élèves, ceux qui ne feront pas correctement leurs devoirs, se verront infliger des blâmes. Ces blâmes seront à destination des agences de notation (hier accusées de tous les péchés), qui dégraderont leur note, si bien qu’ils ne pourront financer leur dette publique qu’à des taux plus élevés. La peur de cette sanction financière fera le reste (à noter ici que la majorité au Parlement européen a refusé l’idée d’une agence publique européenne, comme quoi les mentors n’ont même pas le courage de leurs actes). C’est ainsi qu’on a franchi le mur de l’ignominie : en dénonçant aux marchés (c’est-à-dire, pour une large part, aux investisseurs…européens) les coupables.

Je reviendrai sur les vices de structure de la construction européenne, tels que la crise actuelle les met en évidence (mais nous les avions dénoncés depuis longtemps). Pour aller au plus court, disons que, dans un Etat unitaire ou fédéral, l’Etat vient compenser les déséquilibres entre ses régions à l’aide d’un budget de grande envergure. Mais un véritable Etat fédéral est impensable dans une Europe où il n’y a pas une mais des nations, avec des langues, des traditions, des institutions foncièrement différentes d’un pays à l’autre. Lors de la lutte contre le Traité constitutionnel européen beaucoup d’opposants avaient proposé les bases d’un Traité radicalement différent, conciliant, selon des procédures démocratiques, la souveraineté des nations avec une dose de supranationalité utile, mais circonscrite. Les bourgeoisies néo-libérales n’ont point voulu en entendre parler. Il n’a été vaguement question que d’un « gouvernement économique », lui-même entendu de manières divergentes, et qui s’est réduit finalement à un maquignonnage entre exécutifs, derrière le dos des Parlements nationaux, avec la complicité de la Commission (dont il faut rappeler qu’elle est une émanation des gouvernements et qu’elle ne décide rien, sauf en matière de concurrence). Ce « gouvernement économique » s’est ramené, dans les faits, à cette surveillance mutuelle que les droites des pays dominants de la zone euro veulent mettre en place aujourd’hui pour punir les Etats qui ne se plient pas à la doctrine néo-libérale (dans sa version allemande en particulier). Le terme du reste n’a aucun sens, car qu’est-ce qu’un gouvernement sans ressources propres ? En réalité on pourrait, en l’état actuel des choses, prendre un certain nombre de dispositions pour alléger la crise de la zone euro, dont bon nombre d’économistes pensent qu’elle va déboucher, à terme, sur son éclatement.

On peut très bien admettre que les Etats se coordonnent, à partir du moment où ils ont la même monnaie. Mais se coordonner ne veut pas dire s’aligner sur les seuls critères financiers du déficit et de la dette publique, quand les Etats ne sont pas au même niveau de développement, n’ont pas les mêmes ressorts de compétitivité, ne sont pas au même moment du cycle économique. Autrement dit il est inacceptable de remettre en cause, au nom de ces critères, leur souveraineté budgétaire – qui est l’essence même du pouvoir étatique - alors qu’ils ont déjà perdu leur souveraineté monétaire et leur politique de change. C’est ce que la gauche en France, pour une fois d’accord, refuse absolument - avec une partie de la droite. En revanche il serait possible de renforcer le budget communautaire, soit par des contributions accrues des Etats, soit par un impôt européen (et non avec les petites ressources indirectes prônées par la Commission). Avec ce budget on pourrait augmenter les fonds structurels qui ont permis dans le passé et permettraient à présent de soutenir les Etats en manque de compétitivité. Ce qui pourrait, cette fois, se faire sous conditions, puisqu’il s’agirait vraiment d’aides et non de sanctions. Deuxièmement il serait possible de créer un emprunt européen pour soutenir des projets européens auxquels tous les Etats prendraient part. Troisièmement on pourrait, de manière concertée, laisser filer l’inflation, ce allégerait le coût des dettes publiques et réduirait les écarts de compétitivité entre les pays de la zone euro. Bref des politiques européennes pourraient, après validation par les Parlements nationaux, compenser les déséquilibres qui menacent la zone euro d’éclatement. Et ceci sans remettre en cause la souveraineté budgétaire des Etats. Ce ne serait pas la solution à la question européenne, mais cela permettrait sans doute de franchir le mauvais pas.

Or il est à peu près certain que rien de tout cela, qui représenterait une forme de solidarité bien pesée, ne sera fait. L’Allemagne a prévenu : on ne fera jouer que la sanction pour déficits excessifs, malgré les risques de récession que la réduction des dépenses publiques fera peser. Elle a même envisagé des sanctions plus sévères : les pays qui n’obéissent pas à ce qu’on attend d’eux pourront être exclus du bénéfice du fonds de stabilisation, être privés du droit de vote, voire être exclus de la zone euro (et, pour cela, on n’hésitera pas à engager une modification du sacro-saint Traité de Lisbonne). En attendant elle a fortement invité les autres pays à inscrire dans leur Constitution les règles qui sont les siennes en matière de déficits. Derrière tout cela il y a une volonté à peine dissimulée : ramener l’Etat social et la protection sociale à sa plus simple expression.

Dès lors, si l’on veut éviter des suicides nationaux, et même, à plus long terme, un suicide collectif (dans ce jeu non-coopératif tout le monde finalement sera perdant), il faut envisager dès maintenant des sorties de la zone euro, calmement et en ordre, et non sous la contrainte et en désordre. Mais cela ne suffira pas : c’est tout l’édifice européen qu’il faudra bousculer. Dans l’un des articles de ce blog, je proposais la stratégie des « coups de boutoir », comme stratégie la plus réaliste et la moins risquée. La gauche devrait sérieusement y réfléchir.

 

18 juillet 2010

Le plan de sauvetage de la zone euro

Note du 13 mai 2010

 

 

L’Europe sauvée des eaux glaciales de la finance ?

 

 

Je me posais, dans la dernière brève, la question que tout le monde se pose : le plan de sauvetage de la zone euro a-t-il des chances de réussir ? Mais d’abord, que veut dire « réussir » ? Empêcher certains Etats de faire faillite (c’est-à-dire : ne plus pouvoir rembourser leurs dettes) ? Assurer la stabilité de l’euro (c’est-à-dire maintenir une parité élevée par rapport aux autres monnaies) ? Ou  bien : rétablir les équilibres commerciaux entre les pays de la zone (ce qui signifie, la monnaie étant unique, et une dévaluation unilatérale étant exclue, égaliser les niveaux de productivité et d’inflation entre les pays, ou, à défaut, effectuer des transferts compensateurs) ? Il suffit de rappeler quelques faits pour comprendre que seuls les deux premiers objectifs sont visés.

 

Petit résumé de la grande opération de sauvetage

 

Le plan de 750 milliards d’euros prêtables aux Etats en difficulté se décompose ainsi : 1° 440 milliards venant des 15 pays de la zone euro (tous sauf la Grèce, trop mal en point), chacun à proportion de sa part au capital de la BCE (de la plus grande, celle de l’Allemagne, à la plus petite, celle de Malte) ; 2° 60 milliards venant de la Commission européenne, avec la garantie du budget communautaire ; 3° 250 milliards venant du FMI. Ce plan est évidemment plus massif que le plan initialement adopté de 110 milliards d’euros de prêts destinés à la Grèce : il vise à soutenir d’autres Etats (le Portugal, l’Espagne en premier lieu), pour qu’ils ne voient pas eux aussi le taux de leurs emprunts auprès des marchés, déjà en hausse, s’envoler.

Comment les Etats de la zone euro vont-ils se procurer cet argent ? En l’empruntant : pour résoudre le problème des dettes publiques de certains Etats, tous vont s’endetter. Question : à quel taux ? Cela dépendra de la conjoncture au moment du lancement des tranches des emprunts (le plan pour le moment n’est que potentiel). Actuellement, pour des pays comme l’Allemagne et la France, il est bas. Le pari est que, comme c’est toute la zone euro qui emprunte, il restera bas, mais rien n’est moins sûr.

On se demandera, bien sûr, si des Etats européens tous lourdement endettés, suite à la grande crise économique et aux dépenses publiques effectuées pour soutenir le secteur bancaire et pour relancer l’économie (les ratios moyens qui sont prévus pour la zone euro en 2010 sont de 6,6 % du PIB pour le déficit public et de 84, 7% pour la dette publique), ne vont pas voir ces emprunts aggraver encore l’état de leurs finances. La réponse est qu’ils comptent bien se voir rembourser, et avec intérêt. Je vais y revenir.

 

Mais, comme tout cela risquait de ne pas « rassurer les marchés », le plan de sauvetage comporte un second volet : la BCE va acheter aux banques qui souhaitent les vendre les obligations des Etats qui pourraient un jour faire défaut. Ici deux points à noter. Tout d’abord ceci s’est fait à la demande pressante des banques européennes : il paraît que 47 d’entre elles l’ont suppliée de les délester de ces obligations qui pourraient bien être « pourries ». Il faut signaler que la crainte a été telle chez leurs actionnaires et chez leurs clients qu’elles ont perdu en quelques jours des milliards de capitalisation boursière (leurs actions ayant fortement dévissé). Horreur ! Deuxième point : la BCE a ainsi transgressé un interdit, à savoir ne jamais acheter des obligations d’Etat (alors que la FED américaine et la Banque d’Angleterre l’ont fait massivement). Mais la pression des gouvernements et la crainte de voir l’euro s’effondrer ont eu raison de ses scrupules et de sa sacro-sainte indépendance. Elle va donc monétiser la dette non des banques mais des Etats, en faisant marcher « la planche à billets ». Mais ici encore une remarque : la BCE ne pas acheter directement aux Etat des obligations, lors de leur émission, mais seulement sur « le marché secondaire » (le marché de l’occasion des titres déjà émis).

Voilà l’essentiel de ce qu’il faut savoir pour revenir à la question initiale : ce plan va-t-il réussir, et en quel sens ? A première vue l’effet est positif : en quelques heures les taux d’intérêt demandés par les investisseurs aux Etats ont fortement chuté (le taux grec aurait diminué de moitié), l’euro est remonté, les Bourses ont rattrapé une partie de leur chute, les banques ont regagné la capitalisation perdue. Comme on dit, les marchés, aussi prompts à s’affoler qu’à se rassurer, ont « repris confiance ». Le tout était de leur faire les yeux doux. Et la zone euro aurait fait preuve, devant la gravité de la crise, reconnue enfin par l’Allemagne, d’une belle solidarité.

Voyons les choses de plus près.

 

 Vous avez dit solidarité ?

 

Si tout se passe au mieux, la solidarité n’aura été qu’un paravent. On va prêter à la Grèce (il y a urgence) quelques dizaines de milliards. Je n’ai pas vu annoncer de taux, mais il sera sans doute, comme dans le plan précédent, de 5%, alors qu’on aura emprunté à 1,5% : une bonne affaire, une belle plus-value ! Une affaire telle qu’elle a conduit des députés socialistes à ne voter ce plan-là qu’en émettant « des réserves » et les députés communistes à voter contre, en parlant « d’usure ». Interrogée là-dessus Mme Lagarde (dans un entretien au Monde du 4 mai) a justifié ainsi ce taux usuraire : il « rémunère le risque » et il évite « d’encourager le vice ». Peut-être, mais alors il ne faut pas parler de « solidarité ». Le terme a un sens pour le Portugal, qui emprunte à un taux plus élevé, mais ce ne l’est sûrement pas pour l’Allemagne et la France. On est solidaire avec un ami lorsqu’on prend un risque à sa place, ou au moins qu’on partage le risque (en prêtant au taux auquel on a emprunté), pas lorsqu’on exige de lui une prime de risque ! Quant à la Banque centrale, ce ne sont pas les Etats en difficulté qu’elle veut aider (elle le ferait si elle achetait des titres lors de leur émission), mais les banques (françaises en particulier), qui se sont exposées au risque de non-remboursement des emprunts de ces Etats. On dira peut-être que, en soulageant les banques de leurs obligations risquées, elle leur permet de continuer à financer les dettes publiques et privées de ces mêmes Etats. L’argument ne vaudrait que si ces banques avaient, en contrepartie, pris l’engagement ferme, sous peine de sanctions, de reprendre leurs financements normalement.

 

Et, malgré tout, l’échec prévisible

 

Si les prêts ne sont nullement désintéressés, ils sont assortis de conditions drastiques. Des ministres des finances avaient prévenu la Grèce : « S’il y avait des manquements, les versements seraient stoppés » (le ministre allemand), la Slovaquie ne pourra (dixit le ministre slovaque) « octroyer aucun prêt aux Grecs avant de les voir faire leur devoir ». Le FMI a également posé ses conditions, tout en faisant preuve d’un peu de sollicitude pour les revenus les plus bas (selon DSK, devenu de fait, selon le mot de Pierre-Antoine Delhommais, le « super-ministre des finances de la Grèce »). Ce qui vaut pour la Grèce vaudra, avec un peu moins de rigueur, pour d’autres pays au déficit public moins important et moins endettés. En France même Fillon nous a annoncé une sévère crise d’amaigrissement des dépenses de l’Etat (moins 10% en trois ans). Tout cela ne serait qu’un mauvais moment à passer avant de retrouver les vaches grasses de la croissance, et, avec elles, les rentrées fiscales propres à éponger les dettes. C’est pourtant hautement improbable, de l’avis de plusieurs experts, et non des moindres (Jean-Paul Fitoussi, Nouriel Roubini, Martin Wolf, Paul Krugman et Joseph Stiglitz). Pourquoi ?

Dans le cas de la Grèce, les carottes sont cuites. Comment un pays en récession (la spéculation a fait tomber sa prévision de croissance, ou plutôt de décroissance, pour 2010 à – 4%) pourrait-il retrouver les moyens d’honorer ses dettes ? Comment un pays qui paierait des intérêts à 5% sur 110 milliards d’euros de prêts (et dont les dettes s’élèvent déjà à 133% du PIB) pourrait-il le faire alors qu’il lui faudrait, pour seulement ramener son déficit à un niveau de 8% du PIB cette année, une croissance positive ? Comment pourrait-il avoir une croissance positive, en réduisant brutalement les revenus des fonctionnaires et les retraites et en augmentant fortement la TVA, donc en tuant la demande ? Et, dans ces conditions, où trouver les recettes fiscales (d’autant plus qu’une partie encore plus grande de l’économie va basculer, les individus cherchant à arrêter la glissade de leurs revenus, dans l’économie informelle) ? Mais ce qui se dessine pour la Grèce se profile aussi pour d’autres pays. Les cures d’austérité, dans l’immense majorité des cas (la littérature économique le prouve) n’ont fait, en période de récession ou de croissance très faible, qu’aggraver le mal. Alors, oui, les Etats affaiblis et amaigris n’auront plus les moyens de rembourser leur dettes aux Etats en meilleure forme, et c’est toute la zone euro qui souffrira. A moins que les prêts ne soient pas versés (ils ne le seront qu’après vérification, chaque trimestre, que la cure d’austérité se poursuit normalement), mais alors ce sera encore pire. L’Allemagne, pour revenir à elle, non seulement ne fera pas les plus-values escomptées, mais sera victime de défaut de paiements, et, plus grave encore, verra son grand marché européen devenir exsangue.

En fait c’est toute la construction européenne qui devient caduque. On se rend compte aujourd’hui qu’il y avait des vices de structure. J’y reviendrai dans une prochaine brève, retrouvant là un terrain qui m’est plus familier.

 

 

18 juillet 2010

note sur L'Allemagne et l'Europe

Note du 11 mai

 

 

L’Europe que l’Allemagne aime

 

C’est celle qui lui sert. Je veux dire qui sert à la bourgeoisie allemande (que je ne confonds évidemment pas avec le peuple allemand). Et je vais vous dire pourquoi  (sans faire dans la nuance) :

1° Parce l’Europe lui a permis de faire oublier sa compromission dans l’horreur nazie et à l’Allemagne de réintégrer, comme on dit, le concert des nations. Fort bien, mais de quelles nations parle-t-on au juste ?

2° Parce que l’Europe a ouvert de vastes horizons à sa politique, fondée sur sa conception propre du néo-libéralisme, à savoir l’ordolibéralisme (pour faire court : la concurrence à tous crins et tous azimuts, mâtinée d’un Etat de droit. Ne cherchez pas plus loin l’origine de la « concurrence libre et non faussée »). Que d’illusions ne s’est-on pas fait sur le « capitalisme rhénan » et sur « l’économie sociale de marché » ! On n’a pas vu que l’Etat social ne fut, pour cette bourgeoisie, qu’une concession provisoire aux syndicats (difficile de bazarder des assurances sociales qui dataient de Bismarck et de démolir les contre-pouvoirs accordés aux salariés tant que la social-démocratie s’y accrochait).

3° Parce qu’il lui fallait faire accepter la réunification, et une réunification qui s’est faite à ses conditions. Car le scénario aurait pu être tout autre : un seul Etat (avec des règles démocratiques unifiées), mais deux systèmes, qui auraient pu s’influencer l’un l’autre, car la RDA n’avait pas que des mauvais côtés. Au lieu de quoi il fallait raser cette dernière et pratiquer une épuration sauvage. Cela a coûté finalement très cher au contribuable allemand (ainsi qu’à nous d’ailleurs, du fait des taux d’intérêt très élevés des emprunts allemands, auxquels il nous a fallu emboîter le pas). Mais seul le résultat comptait : liquider tout ce qui pouvait évoquer, de près ou de loin, le socialisme.

4° Parce que l’Europe est pour elle Le grand marché d’exportation. On a mis du temps à comprendre le sens de la politique d’austérité mise en œuvre ces dernières années : rendre la production allemande compétitive, et, parallèlement, freiner les importations en restreignant la demande intérieure (ce qui a fait qu’on a pu dire de l’Allemagne qu’elle était devenue la Chine de l’Europe). Et voilà comment, dans un marché opportunément sans frontières, l’Europe s’est trouvée inondée de marchandises allemandes pendant que l’Allemagne trouvait les produits des autres pays (dont les quelques produits grecs) beaucoup trop chers.

5° Parce que l’Europe, telle qu’elle avait été ficelée par les traités, ne créait à l’Etat allemand que très peu d’obligations de solidarité, avec une BCE interdite de financer les Etats (ce qui aurait pu les aider à se développer), une politique monétaire axée sur la désinflation (pour mieux vendre) et non sur la croissance et l’emploi, les politiques budgétaires des autres Etats mises sous surveillance, quelles que fussent leurs conditions économiques (pour assurer la stabilité de l’euro) – autant de contraintes que la crise économique mondiale allait bousculer ou remettre en question.

6° Parce l’euro fort était avantageux. On pourrait se demander pourquoi, vu qu’il devrait normalement pénaliser les exportations. C’est oublier que cela permettait d’acheter moins cher les sous-produits dont l’Allemagne serait l’assembleur ou le vendeur final. Et cela permet aussi de comprendre pourquoi l’Allemagne ne veut absolument pas d’une Europe sociale : il lui faut faire produire à bon compte, dans les PECO en particulier (via des délocalisations), ce qu’elle veut exporter.

 

Le résultat de tout cela, c’est la crise actuelle : à trop vouloir exploiter l’Europe à son avantage, elle l’a mis en panne et livrée à la spéculation financière. Il a fallu que la zone euro commence à se désarticuler et l’euro à dévisser pour que la bourgeoisie allemande se rende compte qu’elle ne pouvait avoir le beurre et l’argent du beurre. Le plan de sauvetage, hier impensable, va-t-il suffire à renverser la vapeur ? Rappelons seulement, avec quelques députés socialistes qui ont émis « des réserves » et des députés communistes qui n’ont pas mâché leurs mots, que prêter à 5% quand on emprunte à 1% représente de l’usure et que les pays qui n’auront pas au moins un taux de croissance de 2% ne pourront honorer leurs dettes.

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