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Le blog de Tony Andreani
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Le blog de Tony Andreani
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25 novembre 2025

 L’1A, la plus puissante et la plus nocive des technologies ?

 

 

l’IA représente, sans aucun doute, une révolution technologique (la sixième grande révolution, selon moi, dans l’histoire de l’humanité). Mais, comme toute technologie dans les sociétés de classes, elle a une double face. Je ne vais par ici traiter de l’IA en général, ni de ses limites intrinsèques (vaste sujet de réflexion philosophique), mais discuter dans un premier temps des gains de productivité qu’elle peut représenter, ensuite souligner les méfaits qu’elle entraîne sur le travailleur, sur le consommateur et sur le milieu naturel, et enfin relever les risques majeurs qu’elle représente pour l’humanité toute entière.

 

La face positive de l’IA

 

Cette face  positive, c’est un énorme gain de productivité, au sens strict (marxien) où cela signifie une économie de travail humain.

Elle allège le travail des travailleurs directement productifs, dits « manuels » (dans l’industrie, le transport, le stockage etc.), notamment en remplaçant des gestes par des automatismes et en perfectionnant la robotisation. Elle allège le travail des travailleurs indirectement productifs, dits « intellectuels » (agents de direction, techniciens, chercheurs), par des outils tels l’accès à une masse d’informations et leur traitement, la traduction d’une langue en une autre, la génération de textes et d’images, certaines prises de décision même. Mieux : elle permet des avancées scientifiques (par exemple dans le domaine des propriétés moléculaires) qui, sans elle, demanderaient beaucoup de temps, voire seraient impossibles. Elle allège enfin le travail des travailleurs improductifs, tels que ceux du commerce, de la comptabilité, de la banque, de l’assurance et de la finance, les remplaçant même à de nombreux postes de travail (un exemple : la suppression des traders par du trading automatique).

Dans la vie quotidienne elle est plus rapide et plus efficace que les moteurs de recherche, qui ne représentent que son degré faible : on peut lui demander des recettes de cuisine et des informations sur la qualité des produits, des avis sur des loisirs et des activités culturelles, sur la manière de se rendre à une adresse, sur la météo, sur un lieu de vacances, sur un appartement à louer ou un placement bancaire etc., et une réponse détaillée arrive en quelques secondes, sans qu’on ait à fouiller sur internet ni à perdre du temps avec des professionnels. C’est une des raisons pour laquelle l’utilisation d’un agent conversationnel (Chat GPT, parmi d’autres) s’est répandue comme une traînée de poudre.

Il faut cependant relativiser cette économie de travail, par rapport aux moyens de recueil, de traitement et de circulation de l’information antérieurs à l’internet (le livre, l’encyclopédie, le courrier postal et le fax, l’échange téléphonique). Les entreprises de l’IA ont en effet besoin d’énormes masses de données, qui lui sont fournies par les innombrables usagers de ses services, simplement quand ils se connectent, effectuant ainsi un travail gratuit[1] (cf. mon article sur le dit « féodalisme numérique »), et qui ensuite sont scrutées par les « travailleurs du clic » (ils seraient entre 150 et 400 millions dans le monde, soumis à un labeur harassant et parfois traumatisant, avec des salaires dérisoires). A quoi il faut, bien sûr, ajouter le travail des programmeurs spécialisés, travail opératif hautement qualifié, le travail des ingénieurs, qui est un travail de conception, et le travail scientifique (élaboration d’outils mathématiques, en l’occurrence statistiques). C’est en réalité dans les entreprises qui utilisent l’IA que se réalise une économie de travail vivant, supérieure au coût qu’elles doivent supporter pour l’utiliser. Mais quelle économie exactement ?

Ce n’est pas sous l’angle de sa durée et de son intensité, car les travailleurs qui s’en servent connaissent en général un renforcement de ces deux paramètres du travail que sont la durée et l’intensité : plus de temps passé devant les ordinateurs, plus d’attention et de postures difficiles. L’économie réalisée se fait surtout sous l’angle de la qualification, en tant que celle-ci réclame de plus ou moins longues durées d’apprentissage.

C’est en effet là le point fort de l’IA. Quand elle surpasse un joueur d’échecs ou de go, cela ne veut pas seulement dire qu’elle réalise ses opérations beaucoup plus vite (économie de temps). En fait elle explore, forte de son apprentissage (l’analyse de milliers d’opérations déjà réalisées), plus de stratégies possibles. Quand elle compose le dernier mouvement manquant d’une symphonie de Mahler, elle fait mieux qu’un musicien averti (à distinguer d’un grand interprète), parce qu’elle a passé au crible l’ensemble de l’œuvre du compositeur. Quand elle compare des milliers d’images IRM de poumons pour y déceler des signes de cancer, elle a acquis un savoir supérieur à celui de l’ensemble des praticiens et facilite par là le travail du radiologue au contact avec le patient. Quand elle compose une image de synthèse, elle le fait mieux qu’un professionnel de Photoshop, certes parfois avec des erreurs qu’il n’aurait pas faites, mais avec plus encore de réalisme. L’IA a donc donné à son utilisateur final une compétence qui ne lui a pas coûté un long temps d’apprentissage, et que souvent il n’aurait pu acquérir sans elle.

Pour l’entreprise capitaliste, c’est tout bénéfice : elle n’aura pas à payer sous forme de salaires ces temps de qualification, puisqu’ils seront incorporés dans le capital fixe des machines utilisées (capables, comme on dit, de machine learning), dont le coût est infiniment inférieur.

Si nous sortons de la sphère de la production et de ses rapports sociaux, donc des gains de productivité qu’elle peut réaliser, l’IA a envahi celle des rapports interindividuels, bien au-delà de ce permettaient les réseaux sociaux, dans leur fonction initiale (lors de la première phase de l’internet), à savoir favoriser la circulation de l’information et faciliter les échanges. Elle va même aujourd’hui jusqu’à remplacer ces rapports par les relations avec un robot (lesquelles représenteraient jusqu’à la moitié du trafic internet),  et, mieux encore, par un échange personnalisé avec un robot qui se présente comme un confident, un ami, voire comme un partenaire sexuel. Dans ce dernier cas, face à des situations de solitude, de détresse, de mal-être, le robot, qui a appris à vous connaître, qui a mémorisé des milliers de situation semblables, vous écoute et vous répond de manière « intelligente ». Disons qu’il joue le rôle d’un psychologue qui serait toujours et instantanément accessible, et ceci sans rien payer, ou seulement un modeste abonnement pour accéder à une version un peu poussée de l’agent conversationnel. Rien d’étonnant à ce que ce service séduise de plus en plus, comme il le fait aujourd’hui, les adolescents, mais aussi des personnes de tout âge. Mais peut-on parler ici d’un gain de qualification par rapport aux interlocuteurs de la vie ordinaire, parents, amis et voisins ? Il est en fait trompeur. Un exemple caricatural souligne cette tromperie : le dialogue, par robot interposé, avec des défunts, destiné à soulager la douleur d’une perte.

D’une manière générale, tous les gains de qualification vont bien souvent s’accompagner de redoutables effets néfastes, largement documentés et dénoncés par certains de ses meilleurs connaisseurs, qui réduisent ou annihilent ces gains, et, au-delà, menacent non seulement la force de travail, mais la force d’activité, si l’on entend par là les capacités qui s’exercent aussi dans la sphère du temps libre.

 

Les effets négatifs de l’IA sur le travailleur

 

1° On redoute d’abord qu’elle supprime nombre de métiers, entraînant par là-même un chômage massif. Certains soutiennent même qu’il n’en resterait que 35 qui en sortiraient indemnes.

Ceux qui seraient préservés seraient surtout  certains métiers manuels, demandant une expérience sur le terrain, tels ceux des éboueurs, des plombiers, des réparateurs, des employés de maison, d’hôtels et de bureau, des jardiniers, des cuisiniers, des livreurs, des soignants etc. A quoi il faut ajouter les métiers d’art et les métiers artisanaux. Observons cependant que beaucoup sont utilisateurs de l’IA, et parfois même dépendants d’elle (ainsi pour les livreurs ou les chauffeurs dont l’emploi du temps est calculé par l’IA),

Sont plus touchés les employés en général (les « cols blancs ») comme ceux du commerce, de la banque, du conseil, des services informatiques, des administrations, soit qu’ils ne savent pas bien utiliser l’IA, soit qu’ils soient remplacés par elle. Sont concernés par exemple les caissiers des grandes surfaces commerciales, les agents de billetterie, ceux des centres d’appel, les télévendeurs, les chargés de comptes bancaires, les chargés d’études marketing ou de relations publiques, les informaticiens etc.

Mais les professions les plus qualifiées sont également atteintes. On peut citer les interprètes, les traducteurs, les correcteurs, les journalistes, les programmateurs d’outils à commande numérique, les enseignants, les médecins, les psychologues, les avocats et juristes, les médecins, et même des professions scientifiques comme celles d’historien ou de mathématicien.

Entendons-nous bien. Dans la mesure où l’IA apporte des gains de productivité, surtout sous forme d’économies de temps de qualification, tout cela représente un progrès des « forces productives ». Mais si, en même temps, elle réduit la qualification de la plupart des travailleurs restants, comme on va le voir plus loin, elle dégrade le service rendu. Et, quand elle remplace le lien social par une interaction machinique, comme c’est le cas avec les chatbots, elle le fait encore plus.

De plus en créant une armée de chômeurs, elle donne aux capitalistes une arme puissante pour peser sur les salaires et, comme  l’on ne s’occupe guère des reconversions, la « casse sociale » s’en trouve accrue.

Les gains de productivité à l’échelle d’un pays (l’amélioration de la peine et des salaires des travailleurs), peuvent être réduits, voire annulés, pour bien d’autres raisons, qui ne sont pas seulement liée à la nature de l’IA, mais au fait qu’elle est dominée par des oligopoles privés,  presque tous états-uniens, qui se soustraient aux régulations étatiques destinées à en circonscrire l’usage, et disposent d’un pouvoir de pression et de lobbying supérieur à celui d’industries comme celle du tabac, de l’industrie  pétrolière ou chimique, parce que l’IA est devenue partie intégrante de ces technologies de l’information et de la communication qui, depuis l’essor de l’internet, des réseaux sociaux et des téléphones portables, constituent comme le système nerveux des économies, à l’instar de  l’électricité. Le pouvoir des oligopoles états-uniens est manifeste dans le cas de l’Union européenne,  quand ils refusent de se soumettre aux régulations décidées par le Parlement (le Digital Services Act et le Digital Market Act) surtout depuis l’administration Trump et son chantage aux droits de douane, qui met la Commission européenne sous pression. On parle à ce sujet, avec raison, d’une sorte de « colonialisme numérique ».

2° Ce qui est rarement observé est que, pour les emplois restants, le travail s’accompagne à la fois d’une intensification et d’une perte de compétences. Le travail est en effet devenu plus répétitif et déqualifié. Car nombre d’opérations effectuées par ces travailleurs maintenus le sont avec des dispositifs automatiques comportant une part d’IA, autrement dit des programmes incorporés, en sorte que ces travailleurs ne savent plus comment les réaliser, quand besoin est, sans eux.

L’IA a des effets négatifs sur l’apprentissage lui-même. C’est flagrant dans le cas de l’éducation. L’élève qui demande à un robot conversationnel de lui faire un exposé, un résumé de texte, une dissertation, y trouve certes plus aisément de la matière que s’il se sert seulement d’un moteur de recherche, mais cesse de faire un effort, d’imaginer, de réfléchir, et mémorisera difficilement. Les enseignants, quand ils ne contestent pas son utilité, peinent à jouer leur rôle d’éducateur.

La déqualification n’est pas intrinsèque à l’usage de l’IA, mais l’effet d’une gestion capitaliste, qui cherche à payer toujours moins le travail qualifié.

Cette perte de compétences devient un grave problème quand le machinisme à base d’IA tombe en panne, ou quand il est mis en panne par des agents malveillants. Et ce problème devient d’autant plus sérieux quand les produits sont en constant changement, ou ne durent pas, du fait d’une «obsolescence programmée ».

Or les pannes peuvent être catastrophiques. Si, par exemple, l’armada de chauffeurs-livreurs qui approvisionnent les commerces alimentaires d’une ville comme Paris, selon les instructions d’une IA, se trouve mise à l’arrêt, c’est la famine. Si se produit une panne générale d’internet, par suite d’un câble défaillant ou saboté, c’est le chaos absolu. La prévention des pannes ou la restauration des systèmes nécessite un travail hautement qualifié, ce qui réduit d’autant l’économie de travail que représente l’IA. Les cyber-attaques peuvent être destructrices.

Bien sûr des pannes sont inévitables dans un système hautement complexe, mais elles ont plus de chances de se produire quand les grands opérateurs, à savoir les oligopoles du cloud, sont privés, axés sur le rentabilité capitaliste.

3° Les risques sont multiples de perte de contrôle, pour deux raisons au moins. La première tient précisément à la puissance de l’IA. Un système informatisé, estime-t-on, fonctionne 50 fois plus vite qu’un cerveau humain. Alors à quoi bon se fatiguer à apprendre et à mémoriser ? La deuxième tient à son mode de fonctionnement, qui est totalement opaque. Je parle ici surtout de l’IA générative, celle qui repose sur des réseaux de « neurones », organisés en couches successives. Le professionnel de l’IA ne sait pas comment elle a obtenu ses résultats. Si une erreur s’est produite, il ne sait ni où ni comment. Contrairement à un cerveau humain, qui peut comprendre ses étapes, revenir en arrière, changer de direction, elle n’est qu’un grand automate.

Ici encore économiser du travail humain aggrave le phénomène.

 

Les effets négatifs de l’IA sur le consommateur

 

1° L’IA multiplie les erreurs, alors qu’elle donne souvent l’impression d’un texte bien écrit ou d’une image réaliste, parce qu’elle puise ses données au hasard de leurs occurrences sur internet. Elle peut, par exemple, faire des fautes d’orthographe, parce qu’elles y étaient courantes. Impossible de remonter à la source de l’erreur, parce qu’on ne sait pas où ni comment elle s’est produite. Tout ce que l’on peut faire, c’est sélectionner des sources plus fiables. Seul un expert humain (un lecteur érudit, un traducteur professionnel, un juriste compétent, etc.) peut s’en apercevoir, car la machine ne comprend pas de qu’elle fait.

2° l’IA permet toutes les tromperies. Il est aisé de manipuler un texte pour lui faire dire le contraire de ce qu’il dit, et encore plus facile de truquer des images aujourd’hui en supprimant toutes les erreurs manifestes. On est arrivé au point où il est devenu impossible de distinguer une image vraie d’une fausse. Mais l’IA va beaucoup plus loin. Elle permet de créer de toutes pièces, avec quelques « tutos » des romans, des vidéos, des poèmes, des chansons entièrement fictifs, ce qui n’empêchera pas de les commercialiser, avec grand profit, massivement. Ces produits sont de piètre qualité, carrément délirants (de la « bouillie numérique »), ou volontairement mystificateurs. Ils rencontrent pourtant d’autant plus de succès qu’ils sont d’abord facile pour des consommateurs qui ne lisent plus, qui n’ont aucune culture musicale, qui vivent dans leur bulle, loin de la réalité sociale, qui se complaisent dans leurs fantasmes. L’internet d’autrefois, outil de connaissance et d’échange, est devenu un espace de déculturation,

Il existe bien des contrôles opérés par des « modérateurs », mais les géants de l’IA répugnent à les développer, car cela réduirait le nombre de « clics » qui sont la matière première de leur activité et la source de leurs profits.

3° L’IA générative présente, c’est bien connu, toutes sortes de biais cognitifs. Ils sont liés à la manière dont elle collecte ses données. Ceux qui lancent cette collecte sont des ingénieurs le plus souvent masculins, généralement blancs, de culture occidentale, anglophones, diplômés de certaines écoles, plus souvent masculins que féminins. D’où autant de préjugés indécelables, sauf pour un œil averti.

4° L’IA a un puissant pouvoir de persuasion clandestine à travers ses algorithmes de recommandation. C’était vrai des réseaux sociaux, mais c’est encore plus vrai avec l’utilisation de l’IA, Elle enferme les individus dans des bulles cognitives, renforce leurs opinions et nourrit leurs préjugés et leurs fantasmes. Un exemple montre jusqu’où peuvent aller leurs effets les plus néfastes : elle a joué un grand rôle dans des génocides comme celui qui s’est produit en Birmanie.

On le sait, la gratuité des réseaux sociaux dissimule la vente de données, via des courtiers, à des entreprises désireuses de conquérir des marchés avec de la publicité, où la part d’information est souvent minime par rapport à celle de la séduction, si bien que le marketing publicitaire est devenu le troisième grand secteur de l’économie mondiale, après l’agriculture et l’industrie. L’IA y joue un rôle de plus en plus grand. Jusqu’à présent, ChatGpt et ses concurrents se refusaient à cette pratique, ne proposant, pour se financer, que des abonnements, en fait souscrits par une petite minorité d’utilisateurs. C’est sur le point d’être fini, les investisseurs réclamant leur dîme.

5° L’IA détruit les rapports interpersonnels, dans leur singularité, leur richesse, leur conflictualité même. Le robot conversationnel donne l’illusion d’un véritable échange, car il abonde dans le sens souhaité, se présentant comme un confident et un ami sincère, vous consolant de vos malheurs et vous aidant à les surmonter. Certes il aide à sortir des cas de solitude grave, mais finit par vous enfermer dans le solipsisme. On connaît des cas où il fait passer de tendances suicidaires à l’acte lui-même.

Plus généralement l’usage des robots conversationnels, qui vise à réduire les coûts d’une véritable interaction humaine, a de graves conséquences anthropologiques.

6° En effet l’IA obère les facultés psychiques. Des études scientifiques sur le fonctionnement du cerveau montrent qu’elle ne mobilise que certaines de ces zones, avec des conséquences comme un affaiblissement de l’attention, trop sollicitée, notamment avec le scrolling (le défilement incessant de contenus), de la mémorisation, de la réflexion. Les chercheurs en sciences cognitives vont jusqu’à parler à ce sujet d’une véritable « drogue numérique ». L’intérêt des firmes de l’IA est en effet de faire rester l’internaute, qui a été cartographié jusqu’à ses goûts les plus intimes, le plus longtemps possible sur des sites pour monnayer ensuite les données recueillies. Les effets de cette captation sont de l’anxiété, une détérioration de l’image de soi, une perte d’empathie, des tendances dépressives.

 

Les effets négatifs de l’IA sur le sujet sociopolitique

 

Ils sont  à présent bien connus, et je vais me contenter de lister les principaux.

1° L’IA oriente les choix individuels au bénéfice des grandes entreprises ou d’entités politiques. On a déjà noté son pouvoir de persuasion via les algorithmes de recommandation et le ciblage publicitaire, pouvoir accru par le fait qu’elle connaît tout d’eux, ou du moins tout ce qu’ils ont laissé comme traces sur la Toile (messages, consultation de sites etc.). Internet est devenu aujourd’hui le royaume des influenceurs, payés au nombre de vues qu’ils ont suscités, et parfois eux-mêmes crées avec l’IA. On peut parler ici d’une manipulation de masse à des fins commerciales. Mais il existe aussi une manipulation de masse à des fins politiques. On sait que, de manière discrète, des entreprises privées, mais aussi des Etats, influent sur les campagnes électorales, propageant de fausses informations. Des gens peu informés vont même demander à ChatGpt et autres robots non seulement de remplacer leur médecin ou un psychologue, mais pour qui voter.

L’1A permet d’instituer un système de surveillance généralisé des citoyens, difficilement limité par des régulations étatiques, comme celles de l’Union européenne. Elle le fait à travers toutes sortes de dispositifs, présentés comme sécuritaires (caméras permettant la reconnaissance des visages et des comportements, enregistrements des communications internet et des localisations). Elle est un puissant outil d’espionnage. Le paradoxe est que cette surveillance, qui a son utilité pour traquer les auteurs de délits et de crimes, s’avère très défaillante pour les freiner et plus encore pour empêcher la profusion des escroqueries et arnaques en tout genre. C’est que l’IA est un formidable outil pour falsifier des sites et documents, usurper des identités, pirater des comptes bancaires. Le génie de l’IA est sorti de sa boite et la falsification est devenue une véritable industrie.

3° Le plus grave est l’utilisation de l’IA à des fins militaires. Tous les types d’armement modernes (missiles, drones, batteries anti-aérienne) y font appel. Pour donner un exemple c’est l’IA qu’utilise l’armée israélienne pour cibler ses adversaires supposés. Et le mouvement n’est pas près de s’arrêter. La guerre cybernétique se sert massivement de l’IA. Des robots tueurs, choisissant et éliminant leurs victimes, sont déjà en service. Tout ceci est désormais bien connu.

La menace que l’usage de l’IA fait peser sur l’humanité est telle qu’elle paraît, à de bons analystes, aussi grave que celle que représentait, et représente encore, la bombe atomique. Et, en la matière, il n’existe à ce jour aucun traité de non-prolifération.

 

 

Les effets négatifs de l’IA sur le milieu naturel

 

Les supports physiques de l’IA sont énormément consommateurs de ressources naturelles, générateurs de pollutions et perturbateurs du climat. C’est particulièrement le cas des data centers, gros consommateurs d’électricité et d’eau. Les plus lucides des dirigeants des grandes firmes de l’IA le savent bien, n’ignorent pas que les compensations qu’ils mettent en avant (électricité verte, crédits carbone) sont insuffisants, mais continuent leur course en avant, préférant miser sur des réacteurs nucléaires à fusion atomique qui ne sont que dans les limbes.

 

Conclusion

 

Cette liste des effets néfastes de l’IA n’est pas exhaustive. Je disais pour commencer que l’IA est une technologie extrêmement puissante, parce qu’elle économise du travail humain, surtout du travail qualifié. Mais, en système capitaliste, cette économie est poussée à un point où elle détruit ou réduit les aspects coopératifs du travail, pourtant hautement productifs, comme l’a fait, avant elle, le taylorisme et le fordisme, en favorisant son intensification et sa déqualification.

Mise en œuvre par de grands oligopoles privés, elle représente  des menaces existentielles pour les sociétés et pour l’humanité toute entière, que les développements précédents n’ont fait qu’entrevoir : C’est en ce sens que cette technologie, qui pourrait libérer le travailleur des tâches les plus fastidieuses, qui peut être un outil de découverte scientifique et de créativité, peut se muer en la pire des technologies.

Comment sortir de ce cauchemar technologique ? Un espoir réside dans sa démesure elle-même. Beaucoup prédisent que les valorisations extravagantes des majors de l’internet qui, à force d’achats de tous les segments de l’IA, sont devenus comme des grenouilles qui se prennent pour un bœuf, finiront par éclater lors d’une gigantesque « bulle internet ». Mais, à notre époque d’un hypercapitalisme (celui des grands fonds d’investissement), il est probable qu’une telle bulle ne marquera qu’une pause dans la course en avant. D’autres pensent que les populations finiront par se lasser de leur servitude à l’internet « intelligent » et préféreront se débrancher. Cela peut en effet réduire son impact. Certains services peuvent même être obtenus sans avoir recours à l’IA générative, en utilisant la seule puissance des ordinateurs, par exemple optimiser des transports scolaires ou un service de covoiturage. Mais cela ne va pas loin. Au-delà il faut une telle puissance de calcul qu’il faut en passer par les data centers. Seuls des Etats peuvent y parvenir. Mais quels Etats pourraient-ils contrôler le capitalisme numérique?

Ce ne seront pas les Etats-Unis, puisqu’ils s’appuient sur leurs grandes firmes privées pour enrayer leur déclin, lesquelles firmes financent, de la manière la plus opportuniste, les campagnes électorales de leurs deux grands partis. Ce ne sera pas l’Union européenne, depuis longtemps vassalisée. Ce pourrait être la Chine, qui contrôle étroitement ses majors de l’IA et soutient l’open source de leurs algorithmes, Mais on voit qu’elle a bien du mal à lutter contre les mésusages de l’IA, lors même qu’elle les reconnaît. C’est peut-être du côté des Etats de la périphérie que se dessine une voie salvatrice. On voit ainsi des Etats africains, jusque là simples fournisseurs de la matière première de l’IA (les données, traitées par leurs « travailleurs du clic »), que se dessine une IA sobre en énergie (avec des mini clouds alimentés par l’énergie solaire) et adaptée à leurs besoins. Reste que cette IA locale ne suffira pas pour mettre en œuvre de grands programmes scientifiques - pour autant que ceux-ci sont bénéfiques pour l’humanité, et non pour assouvir les rêves fous des faux prophètes de la Silicon Valley. Ce sera à la coopération internationale des chercheurs, surtout ceux des institutions publiques, (à financement public) et des analystes critiques, de mener le combat idéologique et d’alerter les populations sur les risques de toute sorte liés au développement de l’IA Il faut aussi espérer que des traités internationaux, sous la pression des gouvernements, mais surtout des populations et des ONG,  verront le jour pour prévenir une apocalypse résultant de ses usages militaires.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Il s’agit bien d’un véritable travail, malgré les apparences, une des preuves en étant que les données soit  servent de matière première pour entraîner l’IA, soit sont vendues. Les données recueillies auprès de leurs clients par des entreprises commerciales pour leur usage, par exemple lorsqu’elles leur demandent de créer un compte, sont également une forme de travail subreptice, mais bien plus limitée.

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