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Le blog de Tony Andreani
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Le blog de Tony Andreani
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18 février 2011

Le véritable visage du néo-libéralisme

L’Etat prédateur

 

Comment la droite a renoncé au marché libre, et pourquoi la gauche devrait en faire autant

 

James K. Galbraith

(Editions du Seuil, 2009)

 

 

Voici un livre absolument remarquable, qui devrait faire réfléchir tous les critiques du néo-libéralisme et leur éviter de tomber dans des panneaux. Le néo-libéralisme est un corps de doctrines devenu une doxa abondamment répandue dans les discours politiques et dans les médias, mais qui n’a été que fort peu mis en pratique et qui, dans sa version canonique, a été depuis longtemps remisé au placard par la droite. Ce n’est plus guère qu’une idéologie passe-partout, qui cache une réalité bien plus sinistre : celle d’un Etat non affaibli, mais renforcé, colonisé et prédateur. Car le néo-libéralisme a peu à voir avec le monde réel, et les pouvoirs en place le savent bien. Ne nous trompons donc pas d’adversaire, et la gauche serait bien avisée de changer son fusil d’épaule.

Le grand intérêt de ce livre est de montrer que le néo-libéralisme est non seulement divorcé du réel, mais encore qu’il a échoué lorsqu’il a été mis en œuvre dans toutes ses prescriptions. La démonstration est menée avec rigueur, beaucoup de brio, et une grande précision historique. Si l’on veut comprendre quelque chose aux crises économiques et aux changements politiques qui ont marqué l’histoire des Etats-Unis depuis trente ans, les clefs sont là. Mieux : c’est toute l’histoire mondiale qui se trouve éclairée. Je vais essayer de donner une idée de la substance de ce livre, en le faisant de manière grossière vu l’espace qui m’est imparti, mais il faut savoir que les analyses sont très fouillées, car, manifestement l’auteur (fils du grand économiste John K. Galbraith) connaît son sujet sur le bout des ongles.

Le second intérêt de ce livre est que l’auteur dessine quelques lignes d’une politique alternative, pour un pays comme les Etats-Unis, mais qui valent pour d’autres pays.

 

Enterrer les idée reçues

 

Le néo-libéralisme repose sur quatre piliers : le monétarisme, l’économie de l’offre (qui implique notamment les réductions d’impôt et les déreglementations), l’équilibre budgétaire, le libre-échange. Galbraith y consacre quatre chapitres.

Selon le monétarisme l’inflation résulte d’une émission excessive de monnaie, et il revient à la banque centrale de l’endiguer en augmentant son taux d’intérêt (ce qui fut fait en 1979, mais avec de lourdes conséquences : une récession et une des raisons de la défaite de Carter, mais surtout la crise de la dette du Tiers Monde). Or, n’en déplaise au dogme (j’ajoute : celui qui fonde aussi la mission divine de la BCE), la banque centrale n’a que peu d’influence sur l’inflation (via le coût du capital). L’inflation des années 70 avait bien d’autres causes (le coût des matières premières et celui du travail). Et sa quasi disparition dans les années suivantes eut aussi d’autres raisons que la manipulation des taux d’intérêt par la banque centrale (ce furent la stagnation des salaires, suite à leur désindexation par rapport aux prix, et la mondialisation). Même Milton Friedman a dû revoir sa copie.

L’économie de l’offre soutenait qu’il fallait réduire les impôts pour favoriser l’épargne, donc l’investissement, et réduire les charges des entreprises pour les rendre plus compétitives (une rengaine que nous connaissons bien). Or les réductions d’impôt inaugurées par Reagan, et poursuivies ensuite tant par Clinton que par Bush, n’ont aucunement relancé l’épargne investie : elles se sont transformées en consommations somptuaires et placements financiers, générateurs de dividendes et de plus-values diverses. Au reste l’épargne intérieure des ménages n’a couvert qu’une infime partie de l’investissement, l’essentiel venant de l’autofinancement et…de l’épargne extérieure, placée dans le pays. Dire que les riches allaient investir, ce qui finalement profiterait aux pauvres, fut tout simplement faux : ils ont seulement pillé les entreprises.

L’équilibre budgétaire est une règle d’or pour les néo-libéraux, mais ils se sont empressés de la violer, ainsi qu’en témoigne la montée des déficits publics dans la plupart des pays développés. Il ne fut atteint que sous Clinton, mais dans des conditions très particulières. On sait qu’un déficit budgétaire n’est pas une mauvaise chose s’il permet de relancer l’investissement, qui permettra ensuite, via les rentrées fiscales, de le résorber. Alors, pourquoi faire de l’équilibre budgétaire un impératif catégorique, démenti dans la pratique ? Uniquement pour justifier le transfert de l’investissement public vers le secteur privé, en lui déléguant la production des biens publics, voire en le subventionnant (on pourrait rajouter ici bien des exemples européens, notamment sous la forme des partenariats public/privé).

Galbraith s’attache particulièrement au cas des Etats-Unis, et c’est fort intéressant. Le déficit états-unien, dit-il, est une conséquence du déficit commercial, et ce dernier est lui-même une conséquence inéluctable de l’abandon du système de Bretton Woods, qui permettait aux banques centrales des autres pays d’exiger la contrepartie en or de ce déficit. Avec la fin du dollar gagé sur l’or le déficit américain était de fait devenu nécessaire pour permettre à ces pays de disposer de dollars pour leurs réserves. Le déficit de la balance courante américaine a eu une autre fonction : faire affluer l’épargne de l’extérieur pour prendre le relais de l’épargne intérieure. Il est donc devenu « partie intégrante du système mondial ». Seul un changement du système monétaire international pourrait ramener les Etats-Unis sur la voie de l’équilibre budgétaire. On voit que cet équilibre ne peut devenir un objectif (à moyen terme il reste souhaitable) que dans un système international où les pays régleraient leurs dettes avec leurs propres moyens. On pourrait tirer de là quelques réflexions en ce qui concerne l’Union européenne. Quand l’Allemagne propose de constitutionnaliser les limites à ne pas dépasser pour le déficit budgétaire, elle peut le faire parce que son commerce extérieur est excédentaire…surtout aux dépens des autres pays de l’UE.

Dernier pilier du néo-libéralisme : l’exaltation du marché et du libre-échange. Galbraith montre que le marché est une fiction. Le consommateur est tout sauf souverain face à des firmes qui font le marché. Et la concurrence est faussée dans un monde où les firmes qui l’emportent sont celles qui ont des rendements croissants (grâce aux économies d’échelle) et qui planifient (notamment en matière de recherche-développement).

Quant au libre-échange, il n’existe pas davantage. Son apologie au nom des avantages comparatifs (chaque pays se spécialiserait là où il dispose de plus d’atouts) ne tient pas. Les pays qui tirent parti de l’échange sont ceux qui se diversifient et qui acquièrent un pouvoir de marché grâce à la puissance de leurs firmes. Et la « discipline du marché » est devenue en fait celle des banques, jaugeant, avec les agences de notation, les pays non en fonction de critères objectifs, mais selon les facilités qu’ils offrent aux rentiers.

Voilà donc un aperçu de la démolition effectuée par Galbraith des thèses néo-libérales. Quel est donc le monde réel qui se cache sous cette couverture idéologique ?

 

L’Etat prédateur

 

L’expression n’est pas très bien venue. Elle pourrait faire penser à un Etat qui s’empare du secteur privé et draine ses profits, sinon à la manière soviétique, du moins à celle de certains Etats autoritaires. En réalité ce sont les firmes qui s’emparent de l’Etat et le mettent à leur service. Réalité qui s’est appliquée particulièrement à l’administration Bush, mais qui va nous rappeler quelque chose (l’Etat sarkozien pour ne pas le nommer). Je cite : « Une coalition d’adversaires implacables de l’Etat réglementé dont dépend l’intérêt public, composé d’entreprises dont les principales activités lucratives concurrencent en tout ou en partie les grands services publics de l’increvable New Deal. Une coalition qui cherche à prendre le contrôle de l’Etat, pour empêcher l’intérêt public de s’affirmer mais aussi pour braconner dans les flux économiques crées par l’intérêt public passé » (p. 192), tel est le sens de l’Etat prédateur. Et Galbraith d’en donner des illustrations. En matière de maladie, de logement, de prêts étudiants, les néo-conservateurs n’ont eu de cesse de réduire ou démanteler les dispositifs publics, aggravant l’inégalité d’accès à ces biens et le gaspillage (le coût global de la santé est beaucoup plus élevé aux Etats-Unis qu’en Europe, pour une qualité souvent inférieure). Ils ont voulu s’attaquer au système public des retraites, au prétexte qu’il courait à la crise financière, mais cette fois sans y parvenir. Dans plusieurs secteurs les firmes privées ont utilisé l’Etat, les commandes publiques, pour accroître leur pouvoir de marché, et, à cette fin, elles n’avaient aucun intérêt à rétrécir le rôle de l’Etat. Le moins d’Etat, l’Etat modeste ne sont donc que des slogans.

L’Etat ainsi colonisé est devenu, dit Galbraith, une « république-entreprise, où les méthodes, les normes, la culture et la corruption de l’entreprise sont devenues aussi celles de l’Etat » (p. 209). On y retrouve la même pratique du secret et de l’opacité qui prévaut dans la grande entreprise, la même figure d’un PDG détaché des mécanismes internes de l’entreprise, et « toutes les innovations apparues dans les milieux d’affaires apparues depuis quarante ans en matière de malversations, tromperies, escroqueries et manipulations du marché » (p. 212). Suivez mon regard en ce qui concerne notre pays.

 

Combattre les prédateurs

 

Combattre les prédateurs, c’est d’abord dénoncer les fausses évidences du catéchisme néo-libéral, trop souvent entérinées par la gauche.

Le marché du travail n’existe pas. Il n’y a pas de courbe d’offre du travail, mais seulement une courbe de demande : c’est la demande totale de travail qui détermine le niveau de l’emploi, et celle-ci dépend de l’investissement. Il ne sert donc à rien de faire baisser des salaires supposés trop élevés, si cette demande n’est pas au rendez-vous. On constate même empiriquement que le chômage et l’inégalité des salaires vont dans le même sens (cette inégalité est plus forte en Europe, et le chômage aussi).

Les « dysfonctionnements du marché » existent bien, mais des ajustements mineurs ne changeront pas le fait que le marché concurrentiel est une fiction derrière laquelle se cachent les pouvoirs de marché. Dès lors, « dans bien des cas, la bonne politique consiste à limiter, restreindre, réglementer, discipliner, vaincre ou contourner les marchés, voire à les supprimer » (p. 221).

Galbraith énonce deux lignes de force pour sortir de l’Etat prédateur (notons qu’elles ne remettent pas en cause le capitalisme, mais visent à lui opposer des contre-pouvoirs, ce qui serait déjà un sacré progrès). Il faut planifier, dit-il, car le marché ne peut résoudre les problèmes essentiels, du fait qu’il ne connaît que les besoins solvables et qu’il est incapable de configurer l’avenir (ce ne sont pas les marchés à terme qui le pourraient, car ils ne vont pas au-delà de courtes et hasardeuses spéculations). Il faut ensuite fixer des normes, qui peuvent aller jusqu’à la réglementation de certains prix. Je cite ce passage, qui me paraît particulièrement pertinent : « Le monde économique des prix et des salaires ‘flexibles’ est un monde où une forme de complexité artificiellement fabriquée est un outil de déploiement de la puissance privée. Un consommateur ne peut réussir dans ce contexte que s’il a la capacité et le désir de chercher – de dénicher l’aiguille de la bonne affaire cachée dans l’immense meule de foin des offres sans intérêt, des arnaques et des balivernes. Sans normes fiables, sans idée claire de ce qui est sûr et raisonnable et de ce qui ne l’est pas, l’efficacité globale du marché décline parce que les coûts de recherche et de transaction augmentent au-delà de toute raison » (p. 261). Imposer des normes exigeantes, en matière environnementale par exemple, ne dessert pas l’économie nationale, parce que cela oblige les entreprises à faire des efforts d’innovation et à élever leur compétitivité.

 

En conclusion, ce livre est un bon avertissement adressé à la gauche. Qu’elle arrête de se battre contre des moulins à vent et qu’elle regarde les choses en face : les néo-libéralisme (le tout marché) est plus dans les discours, académiques ou triviaux, que dans la réalité des pratiques. Vouloir « réguler » les marchés ne peut agir qu’à la marge : il faut les réduire et les normer. Galbraith ne va sans doute pas très loin dans l’alternative, mais ses démonstrations sont rigoureuses. Il suffit de regarder attentivement l’histoire économique et politique des trente dernières années pour comprendre qu’il ne faut pas croire la doxa sur parole, et qu’il faut résolument changer de cap.

 

 

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13 février 2011

Regards de gauche sur la crise

Groupons-nous et demain ! La crise internationale et ses alternatives  de gauche

 

Editions Le temps des cerises, 2010, 291p.

 

 

Ce n’est pas parce que j’ai contribué à cet ouvrage collectif que je le signale à l’intention des lecteurs. C’est parce qu’il offre une pluralité de regards internationaux (27 exactement), et ceci à travers un large éventail de positions. Il est issu d’un colloque tenu à Sao Paulo en 2009, et s’est enrichi de plusieurs autres contributions. Les auteurs sont souvent des universitaires de renom ou des figures politiques importantes de la gauche socialiste ou communiste.

On y trouvera d’abord des analyses de la crise qui tranchent de plusieurs façons avec la multitude d’écrits qui ont été produits sur la question - au reste souvent intéressants (je pense par exemple au recueil d’articles publié par le Cercle des économistes, Fin de monde ou sortie de crise ?). Plusieurs auteurs se sont attachés à l’inscrire dans l’histoire longue du capitalisme. Par exemple Samir Amin la présente comme la troisième grande crise de son histoire, après celle de la fin du 19° siècle et la Grande Dépression de 1929, et y voit la manifestation d’un « capitalisme sénile », stade de l’impérialisme dominé par des oligopoles mondialisés. Ou encore François Morin rappelle comment elle fait suite à trois phases de libéralisation des marchés depuis 1971. Ensuite les analyses convergent dans le diagnostic - au-delà de traits fréquemment relevés, tels que l’envolée des taux de profit et la faiblesse des taux d’investissement, l’emballement du crédit et l’hypertrophie de la sphère financière. On a affaire à des phénomènes, de très grande ampleur, de suraccumulation et de sous-consommation, qui ne peuvent se résoudre par une destruction de valeur qui purgerait le système de ses excès. La crise est systémique, pas seulement parce que des maillons faibles, en lâchant, ont entraîné des répercussions en chaîne, mais encore parce c’est le système lui-même qui est vicié. Le néo-libéralisme est allé trop loin pour poursuivre sa marche en avant. Tous les auteurs m’ont paru d’accord pour estimer que toutes les mesures de « régulation » ne sont pas et ne seront pas, vu le poids exercé par l’oligarchie financière, assez radicales pour éviter une rechute.

Un second intérêt de cet ouvrage, dans ses articles plus monographiques, est de fournir des informations sur l’état des lieux dans un grand nombre de pays : Etats-Unis, Grande Bretagne, autres pays de l’UE, Russie, Pologne, Inde, Vietnam, Afrique du Sud, Amérique latine, particulièrement Brésil, Cuba et Venezuela. Ces aperçus sont rapides, mais suggestifs. Ce sont les articles sur la Chine qui sont le plus fouillés.

Le troisième intérêt de cet ouvrage est, évidemment, d’une part de lister des propositions véritablement alternatives, d’autre part d’examiner quelles opportunités la crise pourrait ouvrir pour un basculement à gauche, que la plupart des auteurs inscrivent nettement (à la différence, notons-le, du parti communiste français) dans la perspective d’un socialisme du 21° siècle. Les propositions alternatives sont nombreuses : on en trouve par exemple sous la plume de Paul Boccara ou de William Tabb. Il s’agit, pourrait-on dire, de ramener le capitalisme à la raison et vers des compromis sociaux (changer les critères de gestion, imposer les multinationales, fermer les paradis fiscaux, rétablir une forte progressivité de l’impôt etc.). Une mesure clé fait consensus : nationaliser (en partie ou en totalité) les banques. Je pense qu’il y là matière à dessiner un programme pour empêcher une réédition encore plus grave de la crise, mais la difficulté vient des contextes nationaux : les marges de manœuvre sont très faibles au cœur de la puissance hégémonique, de cette place financière mondiale (et ce paradis fiscal) que représente la Grande Bretagne, et encore plus faibles dans les autres pays d’une Union européenne, corsetée par son ultra-libéral Traité de Lisbonne. Plusieurs articles donnent la mesure de ces difficultés.

Ce qui m’a le plus concerné, c’est la question d’un retour possible du socialisme. Le recueil témoigne ici d’une grande incertitude. Valter Pomar, par exemple, pense que nous ne sommes pas sortis des stratégies défensives, que des modèles de substitution n’ont pas clairement émergé, qu’il y a un contraste frappant entre l’ampleur de la crise et la timidité des propositions. Roberto Amaral est encore plus pessimiste. Les auteurs latino-américains, que l’on attendait sur le sujet, soulignent que les conquêtes de la gauche sont limitées et fragiles, que les difficultés sont devant elles. Samir Amin estime que le recul de l’hégémonie états-unienne et de la rente impérialiste ne signifie pas que les oligopoles mondiaux et les oligarchies qui les soutiennent ont perdu de leur pouvoir. Il mise sur la révolte des peuples du Sud et appelle de ses vœux une nouvelle internationale. C’est peut-être sur le rôle de la Chine que les avis sont le plus divergents, du moins tels que je peux les lire en filigrane. Fait-elle simplement partie de l’internationale du Capital, ou bien peut-elle être un point d’appui pour le grand basculement ? Je me rangerais volontiers à l’avis de Valter Pomar : la Chine était contrainte de développer dans une certaine mesure le capitalisme si elle voulait pouvoir le dépasser. Elle n’est, effectivement, qu’à un « stade primaire » (ou seulement préparatoire) du socialisme. Reste que la façon dont elle a, grâce à ses institutions qui sont fort étrangères au néo-libéralisme, échappé à la crise est impressionnante (lire à ce propos les articles de Ma Jingpeng, de Wang Dong, de Wladimir Pomar) et que sa politique étrangère est bien différente de celle de l’impérialisme (lire l’article de Gourmo Abdoul Lo sur ses relations avec l’Afrique). En tous cas, voilà un énorme chantier, dont le réseau intellectuel organisé par Correspondances internationales, devrait résolument se saisir lors de ses prochaines initiatives.

13 février 2011

Quand le management tue

Travailler à en mourir

 

Documentaire de Paul Moreira, 2007

(diffusion France 2, jeudi 10 février 0h, 25)

 

 

Ce documentaire sur le caractère destructeur des conditions et relations de travail dans certaines grandes entreprises d’aujourd’hui est proprement hallucinant. J’ai beau avoir lu plusieurs ouvrages sur la souffrance au travail, dont l’excellent livre de Vincent de Gaulejac, La société malade de la gestion (Seuil, 2009), j’en suis sorti stupéfait. Et cela m’a fait réfléchir.

D’abord on peine à comprendre l’utilité, du point de vue même du management de l’entreprise, de ces nouvelles techniques de gestion des « ressources humaines ».  Car elles n’ont pas seulement un côté révoltant, mais encore un côté absurde : à quoi cela sert-il de surmener les salariés et de les mettre tous en rivalité les uns avec les autres ? Un cas frappant montré dans le documentaire est celui de ce chef d’équipe dans une agence du CIC : il avait si bien joué son rôle d’animateur et su créer un tel climat au sein de son équipe qu’il avait été remarqué par sa hiérarchie au point d’être sélectionné pour figurer sur une affiche vantant l’excellence du service fourni à la clientèle. Puis, du jour au lendemain, on lui annonce qu’il ne sait pas son métier, qu’il lui faut apprendre les véritables critères de performance, à savoir faire vendre le maximum de services au maximum de clients dans le minimum de temps. C’est la même chose dans les centres d’appel, objets d’un autre reportage du documentaire. Les téléopérateurs  doivent y prendre huit appels par heure, répondre aux clients selon les prescriptions d’un script sans s’en écarter, vendre au moins deux prestations pendant ce temps, faute de quoi ils seront sanctionnés. Ainsi de cette employée qui a dépassé de trente secondes le temps imparti. Tout cela est contrôlé par un superviseur, qui écoute les réponses, et qui est lui-même contrôlé par un autre superviseur, tout cela en temps réel. Et, régulièrement, le superviseur pousse ses subordonnés à améliorer leurs performances, s’ils veulent bien servir l’entreprise, ou décrocher un petit bonus (ceci ne se passe pas à France Telecom, mais dans une grande société de services de télécommunication à d’autres entreprises). On sent physiquement, à regarder le reportage, la pression qui s’exerce sur le salarié et son degré d’isolement. Or, comment le superviseur peut-il ne pas voir la fatigue qui s’installe et qui tue la motivation au travail ? Comment le management peut-il imaginer que les clients, à la longue, ne se rendront pas compte qu’ils trouvent au bout du fil des robots humains et qu’eux-mêmes sont traités comme des vaches à traire ? En fait la raison en est simple : il s’agit de forcer la vente dans l’immédiat, car c’est ce que font les concurrents, et peu importent alors les relations à long terme avec la clientèle. On a ici un exemple paradigmatique des absurdités auxquels conduit la concurrence forcenée.

Tout au long de ce documentaire, je me suis ensuite demandé comment les salariés peuvent accepter cette pression de tous les instants, surtout quand on a cassé leur métier, quand on a taylorisé leurs tâches au-delà de tous ce que les experts en analyse des mouvements et des temps avaient imaginé dans l’industrie. Je me suis souvenu en effet de tout ce que j’avais lu sur le travail en miettes dans les process de fabrication industriels, et que nous avions dénoncé dans les années 70 : les ouvriers à la chaîne, les OS, pouvaient encore échanger quelques mots, exploiter de petits temps morts, et au moins étaient-ils confrontés à une matière physique, et non au consommateur. Ici, dans ces open spaces des services, on ne peut plus se parler, on n’a aucune plage de récupération, et on passe son temps minuté à entuber le client. La réponse vient, dans le reportage, des salariés eux-mêmes. S’ils peuvent accepter cette servitude, c’est tout simplement parce qu’ils on peur de se retrouver au chômage, ou de ne pas voir leur CDD transformé en CDI. Et, quand le centre d’appel est délocalisé en Tunisie (avec des salaires de 150 euros), c’est parce qu’ils ont trouvé enfin un emploi pour survivre. Ainsi va le management à la peur dans notre capitalisme du 21° siècle.

Mais surtout ce que ce documentaire m’a fait mieux comprendre, c’est comment ces bagnes modernes conduisent à la dépression, et, de plus en plus fréquemment, au suicide. Ce management « moderne » détruit l’estime de soi. Car les salariés, dans leur grande majorité, s’investissent dans leur travail. C’est ce que des sociologues du travail ont appelé « l’implication paradoxale » : on devrait rester en retrait face à un système qui vous asservit, et pourtant on ne peut s’empêcher de faire de son mieux. Au fond, c’est compréhensible : il est extrêmement difficile de se détacher de ce à quoi on est contraint de participer huit heures ou plus par jour, il y faut une sacrée dose de « mauvais esprit » (les cadres des usines automobiles le savent bien, c’est chez les jeunes « de banlieue » qu’ils trouvent le plus de résistance). Donc nos salariés s’impliquent dans leur travail, et voilà qu’on leur répète qu’ils ne font jamais ce qu’il faut. Quand, au surplus, ils ont connu un autre régime de production, où ils étaient reconnus, et qu’on leur dit à présent qu’ils ne sont bons à rien, qu’ils sont devenus une charge pour l’entreprise où ils ont travaillé pendant des années, ils craquent, et ce d’autant plus qu’ils étaient plus motivés. Comme ils transportent dans leur entourage familial leur misère psychologique, cela enclenche un cycle infernal : les relations s’y dégradent, les couples se heurtent, les enfants se plaignent, l’estime de soi descend encore de quelques crans. Le suicide peut être au bout de ce calvaire, sans même souvent que l’entourage s’inquiète, car on n’ose pas faire part de ses «difficultés », de peur de s’en trouver encore plus rabaissé. Le documentaire montre un cas bouleversant. Il s’agit d’un cadre aux alentours de la cinquantaine qui s’enfonce dans la dépression et le mutisme, et sa conjointe, une jolie femme au visage marqué, dit ne plus le reconnaître. On apprend, au cours de l’interview, la relation d’amour qui les liait. Il a voulu vivre au mieux avec elle les dernières années qu’il lui restait à vivre (« Je sais bien, je n’en ai plus pour longtemps », dit-elle), et c’est toute sa vie qui s’effondre.

Mais le travail peut tuer autrement, en épuisant physiquement, et non moralement, le salarié. La grande entreprise, on le sait, a pris comme règle de sous-traiter le plus grand nombre de tâches possible. Or, dans ces sociétés de sous-traitance, le droit du travail est régulièrement bafoué. Le documentaire présente un cas dramatique, celui d’un homme de 31 ans, qui, pour gagner sa vie, et dans l’espoir de voir son CDD transformé en CDI, a travaillé de manière démentielle, c’est-à-dire en répondant à toutes les demandes de son patron. Arrivé épuisé d’une mission, il pouvait être convoqué trois heures après, en pleine nuit (il s’agit d’une entreprise de sous-traitance pour Arcelor Mittal), et il lui arrivait de travailler 20 heures d’affilée. Il est alors foudroyé et se retrouve dans le coma. C’est sur son lit d’hôpital, où seuls bougent encore un peu ses yeux, que son épouse lui apporte la lettre qui lui promet un CDI.

Nous voilà donc devant un système littéralement mortifère. Et la question que je me suis posé est : d’où viennent, comment sont formés, que vivent ces tortionnaires ordinaires qui sévissent dans les entreprises d’aujourd’hui ? Car, il faut bien le dire, nous ne sommes pas loin de l’univers concentrationnaire, avec ses kapos et ses sinistres exécutants. Pour le premier niveau de la hiérarchie, la chose paraît assez simple : on exécute les consignes venues d’en haut, et c’est là-dessus que l’on est noté. J’ai vu récemment, à la télévision, une expérience réalisée, sous un prétexte, auprès de participants conviés à l’émission (elle faisait suite à des travaux menés dans des laboratoires de psychologie sociale). Ces derniers devaient autoriser l’administration de chocs électriques à un individu cobaye (en fait un acteur, qui simulait divers degrés de gêne, puis de souffrance). Et la plupart ont accepté de laisser l’expérience aller jusqu’au supplice (des gémissements et des cris insupportables), pourvu qu’on les rassurât qu’elle était sans conséquences et que de toute façon les animateurs en assumaient l’entière responsabilité. Donc la soumission aux ordres, quand ils sont censés venir d’une autorité légitime, est un début d’explication. Mais il y aussi, certainement, l’endoctrinement. La vie des affaires est une guerre économique (le vocabulaire militaire est omni-présent), et, comme à la guerre, c’est marche ou crève. Tout cela doit être fortement intériorisé, et d’autant plus que la sauvegarde de son poste et le salaire sont en jeu. Mais, qui est cet « en haut » qui a concocté, ou appris des méthodes aussi barbares ?

Je n’en ai pas des preuves précises, mais je pense que tout cela doit se passer dans les écoles de commerce, et spécialement les enseignements de gestion, sur la base d’innombrables manuels, dont on retrouve certains même dans nos librairies de gare. A ce niveau le salarié est un fantôme, une pure abstraction : une « ressource » qui doit performer, qui doit être contrôlée, comme peut l’être un dispositif matériel, à l’aide d’une multitude de critères, dont certains défient le simple bon sens (on en trouvera un exemple éloquent, s’agissant du management qualité, dans le livre de Vincent de Gaulejac, p. 347-348).

Arrivés à ce point, nous comprenons comment le capitalisme, dès qu’il dépasse le cadre de la PME, qui connaît encore des sentiments humains, fussent-ils la morgue et le sadisme, est une machinerie folle et implacable, avec pour seul moteur la profitabilité (et, mieux encore aujourd’hui, la « valeur pour l’actionnaire », un actionnaire qui en général n’a jamais mis les pieds dans l’entreprise). La contrainte de rentabilité et la contrainte concurrentielle se transforment en machines à broyer les êtres humains. Et l’on pourrait relire ici quelques phrases saisissantes de Marx. Il est donc temps, plus que temps, de revoir les règles de ce jeu structural et structurant, d’une violence inouïe, comme il n’en a sans doute jamais existé dans l’histoire, même à l’époque de l’esclavage (où le maître avait tout intérêt à sauvegarder la valeur marchande de l’esclave). Il est temps aussi de commencer à bâtir un autre mode de production.

5 février 2011

Démocratiser l'économie

Démocratiser l’économie. Le marché à l’épreuve des citoyens

 

Hughes Sibille et Tarek Guezali*

Grasset 2010

 

 

Démocratiser l’économie : un titre bien ambitieux pour un plaidoyer finalement modeste, là où on attendait un grand projet transformateur.

La démocratisation des entreprises capitalistes est à peine abordée, en évoquant la présence de représentants des salariés dans les conseils d’administration (mais cela se pratique déjà dans d’autres pays, sans beaucoup changer la donne), et l’activisme de petits actionnaires, qui pourraient, en se coalisant, imposer le respect de certaines normes (l’expérience montre qu’ils sont surtout soucieux de leurs dividendes). Les entreprises publiques sont ignorées. Restent donc trois champs pour la démocratie économique : les sociétés de personnes, l’entrepreneuriat social et la responsabilité sociale des entreprises. Que nous en disent les auteurs ?

 

L’économie sociale : peu de propositions

 

Le sujet des coopératives de production (Scop) est peu développé. Il serait quand même intéressant de savoir pourquoi elles ne progressent pas, ou si peu. On aurait aimé que soit abordé le thème des réseaux de coopératives, lesquels sont une voie essentielle pour leur permettre de dépasser leurs limites. Rien non plus sur l’expérience de Mondragon.

S’agissant des autres coopératives, des mutuelles et des associations, les auteurs reconnaissent que la démocratie y est largement formelle (pour des raisons en fait bien compréhensibles, dont le grand nombre des clients) et regrettent que les salariés n’y aient pas le droit de vote. Ils appellent de leurs vœux des « sociétés de partenaires », où « le pouvoir pourrait être réparti entre salariés, usagers, apporteurs de fonds, fournisseurs, communauté », dans la lignée des SCIC. Mais cela pose quantité de problèmes de représentation et de risques de conflits de pouvoirs, qui ne sont pas abordés (le bilan des SCIC n’est d’ailleurs pas très encourageant). En ce qui concerne les banques coopératives, qui justement fonctionnent en réseau (les caisses régionales), ils ne nous disent pas quelles modifications de structure il faudrait adopter. Ils n’évoquent pas davantage la possibilité de banques coopératives organisées en Scop.

 

L’entreprenariat social (ou économie solidaire) : quoi de novateur ?

 

Le passage en revue des diverses formes de l’économie solidaire est la partie la plus nourrie de l’ouvrage. Elle est fort intéressante, mais surtout factuelle.

Toutes les tentatives pour réinsérer les exclus du monde du travail, et souvent pour les orienter vers des formes d’économie alternative (commerce équitable, produits bio etc.) sont évidemment bien intentionnées, et donnent des résultats appréciables – encore que le micro-crédit à grande échelle ait été souvent détourné, comme on peut le contester en Inde. Il reste que tout ce massif d’initiatives ne dépasse pas le domaine des palliatifs : création d’autoentreprises ou de microentreprises pour sortir quelques dizaines de milliers de personnes du chômage. Pourtant, et les auteurs ne le soulignent pas assez, le financement solidaire est porteur d’innovations qui pourraient être de grande portée : accompagnement et suivi des projets, mutualisation des risques, relations étroites entre la banque et les clients. On pense par exemple aux Cigales ou à la Nouvelle Economie fraternelle, qui ne sont pas citées.

 

Peut-on se fier à la RSE (responsabilité sociale des entreprises) ?

 

Les auteurs semblent lui faire un certain crédit. Reconnaissant qu’elle est mise en œuvre essentiellement comme facteur de compétitivité (amélioration de l’image de marque, meilleur ancrage territorial etc.), ils pensent qu’elle pourrait aller plus loin si d’autres acteurs que les actionnaires y étaient associés (des ONG par exemple). En réalité on ne voit pas que l’entreprise capitaliste puisse se soucier d’autre chose que de sa rentabilité si elle n’y est pas contrainte. Et cela suppose des interventions des pouvoirs publics, qui exigeraient d’elles un bilan social et environnemental dont ils définiraient les critères et dont ils contrôleraient le reporting sans complaisance. Ce sont aussi eux qui les inciteraient à respecter les normes par divers moyens, comme leur prise en compte dans les appels d’offres pour les marchés publics ou l’utilisation de taxations différentielles.

 

Au bout du compte, on voit que les auteurs de ce livre, qui commencent par énoncer des principes forts (associer les citoyens aux décisions politiques les concernant, rendre les individus acteurs de l’économie, demander des comptes à ceux qui exercent des responsabilités sociales), s’inscrivent dans une tradition qui se méfie de l’Etat et compte sur la société civile pour rendre un peu de pouvoir à ceux qui en sont privés, et qui ne remet pas en cause la prédominance écrasante du secteur capitaliste, en restant dans l’optique d’un tiers secteur. D’ailleurs ils ne s’en cachent pas. Ainsi, à propos des sociétés de personnes, ils refusent d’y voir « la grande alternative au capitalisme que fantasment parfois certains promoteurs de l’économie sociale » (p. 51). La démocratie économique, décidément, n’y trouvera pas son compte. D’autant plus qu’un autre aspect fondamental de la démocratie économique, à savoir le poids que les citoyens, en tant que tels, devraient exercer sur les choix collectifs et sur les politiques publiques, est laissé dans l’ombre.

 

*Hughes Grasset est vice-président du Crédit coopératif, Tarik Guezali est délégué général du Mouvement des entrepreneurs sociaux

1 février 2011

La crise de trop

Fréderic Lordon

 

La crise de trop

Reconstruction d’un monde failli

Fayard, 2009

 

Dans ce livre brillant, à l’humour corrosif, Frédéric Lordon refait la genèse de la grande crise du capitalisme financiarisé et nous montre pourquoi c’est l’Union européenne qui en est finalement la plus atteinte. Mais le livre ne s’abandonne pas aux délices de la critique, il propose aussi des pistes précises pour sortir de ce « monde failli ».

 

Genèse de la crise

 

Comment en est-on arrivé là ? J’avais suivi, dans mes propres réflexions, à peu près le même raisonnement que Lordon, mais ce dernier est certainement bien plus expert que moi (il n’ignore rien des arcanes de la finance), et plus pédagogue aussi. Critiquant, ridiculisant au besoin, ceux qui ont cherché la source de la crise dans une « dérive financière » et montré du doigt tous ces méchants financiers qui avaient spéculé et s’étaient enrichis sans vergogne, il explique en quoi les vrais responsables sont les « architectes du système », ceux qui ont mis en place la « contrainte actionnariale » (avec son talisman, la « valeur économique ajoutée », l’EVA) et la « contrainte concurrentielle » généralisée (qui met en compétition non seulement les produits, mais encore les pays et leurs systèmes sociaux).

La contrainte actionnariale d’abord : c’est celle qui est imposée par les investisseurs institutionnels à la recherche des meilleurs rendements pour leurs placements : le fameux 15% de retour sur investissement, quand ce n’est pas plus (le record de France ayant peut-être été établi par Total en 2007 : 31%). La contrainte concurrentielle ensuite : elle a signifié, pour les dirigeants des entreprises, l’obligation de réaliser ces superprofits, au risque de voir les actions de leur société se dévaluer (et leurs stock-options avec) et l’entreprise courir le risque d’une OPA ou d’une OPE.

Ce retour sur investissement était destiné à satisfaire les actionnaires d’une double façon : d’abord en leur distribuant des dividendes élevés (la part des dividendes passe de 3,2% du PIB dans les années 70 à 8,5% en 2007), ensuite en leur permettant de réaliser de belles plus-values boursières lors de la revente de leurs actions. Par ailleurs les dirigeants ont trouvé un moyen de doper l’une et l’autre source de revenus : le rachat des actions de leur entreprise, puisque, en diminuant le nombre des actions, ils pouvaient augmenter le rendement de chaque action (les entreprises du CAC 40 ont ainsi racheté pour 19 milliards d’euros d’actions en 2007 et 11 en 2008).

Dès lors la part des salaires dans la valeur ajoutée ne pouvait que baisser. Elle l’a fait brutalement dans les années 80 (entre 8 et 10 points de PIB selon les pays), pour se stabiliser ensuite. Lordon nous donne la raison de ce dernier infléchissement. Les surprofits ont concerné les plus grandes entreprises, les entreprises cotées. Or ces grandes entreprises ont vassalisé leurs filiales et des légions de PME en position de sous-traitantes, drainant vers elles une grande partie de leurs profits : « pour le dire vite, à ces niveaux de la pyramide industrielle, tout le monde souffre, le travail et le capital » (p. 180).

Si la part des salaires diminue et si l’investissement est également pénalisé du fait du gonflement des dividendes (le taux d’investissement se redressera après 1980, mais restera inférieur à celui de 1970), il n’y a plus qu’une solution pour maintenir un certain niveau de croissance (qui demeurera inférieur de moitié à celui des Trente glorieuses) : l’endettement. Et voilà le point de départ de l’hypertrophie de la sphère financière. Les banques vont d’abord multiplier leurs chiffres d’affaires en distribuant force crédits, et accroître leurs marges en profitant de la faiblesse des taux directeurs des banques centrales (que pouvait en effet  faire d’autre un Greenspan que de les encourager à prêter ?). Les banques vont ensuite faire leur beurre avec toutes les commissions prélevées sur la valse des titres, dopée par les plus-values. Elles vont encore engranger du profit en servant de conseil, en particulier pour toutes les opérations de fusion/acquisition destinées à accroître (à tort et à raison) la valeur actionnariale. Il ne manquait plus, aux banques et à d’autres acteurs financiers, qu’à négocier des produits dérivés (ces produits de couverture qui devenaient indispensables avec le flottement continu des prix des biens, des titres et des monnaies), et à spéculer sur eux. C’est ainsi que les innovations financières ont pu se développer à plein régime, avec le consentement d’autorités de régulation par ailleurs dépassées.

Frédéric Lordon nous rappelle que tout cela ne s’est pas fait tout seul. Ce sont les dirigeants politiques qui ont été les architectes du système. Ce sont eux qui ont mis fin à l’indexation des salaires sur les prix, supprimé le contrôle des changes et aboli toutes les entraves à la libre circulation des capitaux (abolition préparée en Europe par la directive Delors-Lamy de 1987). Ce sont eux qui ont privatisé à tour de bras, déroulant le tapis rouge aux investisseurs institutionnels internationaux (Jospin a été un champion en la matière). Ce sont eux qui ont allégé la fiscalité sur les revenus du capital (en France Beregovoy en 1990). Ce sont eux qui ont décloisonné les activités financières, permettant aux banques de devenir des supermarchés de la finance. Ce sont eux qui ont créé ou développé les marchés de produits dérivés en leur laissant toute latitude. Certes ils ne l’ont pas fait pour la beauté du geste, ou seulement pour mettre le pied à l’étrier à leurs affidés : cette libéralisation, ce feu vert aux superprofits étaient bien ce que réclamaient des transnationales en quête de développement. Mais le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’ont pas fait grand chose pour brider ce nouveau régime du capitalisme. Et ceux qui ont fait le moins en ce sens, ce sont les dirigeants politiques européens.

 

L’UE l’a bien cherché

 

L’Union européenne était censée protéger ses citoyens en encadrant les activités financières et en empêchant la spéculation contre les monnaies (pour les pays de la zone euro). Combien risibles apparaissent aujourd’hui les déclarations selon lesquelles la crise, née aux Etats-Unis, ne saurait franchir le mur de l’Atlantique. Lordon souligne le fait que les traités successifs et, pour finir, le traité de Lisbonne, en son article 63, ont stipulé la liberté totale de la circulation des capitaux non seulement dans l’espace européen, mais encore avec le reste du monde, ce que les autres Etats se sont bien gardés de faire. Je ne peux résister ici à l’envie de citer ce passage, s’agissant de ces actifs pourris qui ont pu voyager en toute liberté pour infester les banques européennes :  « Ainsi, dans un très beau mouvement de maximalisme doctrinal, l’Union européenne, traité après traité, a installé les structures de la propagation de la vérole, et les Grands européens viennent-ils s’étonner d’avoir la chtouille, après avoir interdit le port du préservatif – mais de cela, non, ils n’ont aucun souvenir » (p. 55). Ce sont les mêmes traités qui ont interdit à la BCE de prêter aux Etats, donc qui les ont livrés au bon vouloir et aux manœuvres des marchés financiers, et l’on voit où cela a conduit. L’hypocrisie est à son comble quand on se retranche derrière les traités comme derrière les tables de la loi, et qu’on vient les violer en catimini quand la maison brûle (prêt de la BCE à la Hongrie, achat de titres d’Etat sur le marché secondaire pour calmer la spéculation, pédale douce devant les abus de position dominante issus des restructurations bancaires).

 J’ai voulu donner une petite idée de la puissance critique de l’ouvrage de Frédéric Lordon. Mais sont intérêt est aussi d’ouvrir trois chantiers pour sortir de l’impasse. Je me limiterai ici aux deux premiers.

 

On ne joue pas avec la monnaie

 

Comment « arraisonner les banques et les banquiers » ? Evidemment en les remettant sous contrôle public. Car les banques sont concessionnaires de ce qui est en fait un service public de la plus haute importance : la garantie des encaisses (dépôts et épargne) et le crédit à l’économie (ces avances qui permettent notamment aux entreprises de desserrer leur contrainte budgétaire). La crise a montré, s’il en était besoin, que quand ces fonctions se délitent, l’ensemble du système économique est au bord de l’effondrement. Or, ne pourrait-on pas envisager une solution radicale au problème du contrôle de la création monétaire : réserver cette création à la Banque centrale, les banques ne pouvant ouvrir des prêts qu’à partir des prêts consentis par cette dernière, et d’autres banques n’ayant plus comme fonction que la garde des dépôts ? Lordon n’évoque pas cette solution, mais elle se heurte à cet écueil qu’il souligne par ailleurs : que le pouvoir politique soit tenté de trouver une solution monétaire à des problèmes politiques et qu’il laisse courir l’inflation. Si l’on en revient donc à l’idée qu’il vaut mieux concéder le pouvoir de création monétaire à des banques, en le régulant par diverses procédures (réserves obligatoires, taux directeur pour le refinancement) et en le contrôlant par l’imposition de ratios, pourquoi ne pas nationaliser ces banques ? C’est une proposition que, avec d’autres, j’ai défendue, mais en l’assortissant d’un certain nombre de garde-fous (séparation des activités de crédit et des activités de marché, interdiction des activités spéculatives sur les marchés dérivés, et surtout autonomie de gestion, de telle sorte que les banques publiques ne soient pas soumises à des injonctions politiques)[1]. Lordon pense que des banques publiques seraient néanmoins conduites à sélectionner leurs crédits en fonction des demandes de l’Etat proprétaire, ce qui pourrait les surcharger de mauvaises créances. C’est pourquoi il préconise de les socialiser autrement : en les subordonnant (choix de leurs dirigeants, suivi de leur politique) à des comités associant, outre des représentants de l’Etat, des représentants de leurs salariés, de leurs entreprises clientes, d’associations d’usagers, des collectivités locales, avec un statut intermédiaire entre la société de capitaux et l’établissement public. Quant à la création monétaire par les banques, elle ne devrait donner lieu à paiement d’intérêts par leurs clients que dans la mesure où cette création a quand même un coût pour elles, correspondant à leur obligation de se refinancer (avec intérêt) auprès de la banque centrale. On y ajouterait cependant une marge pour couvrir leurs frais de fonctionnement et de développement. Autant dire que leur niveau de profitabilité serait étroitement encadré. Proposition intéressante sans aucun doute, mais peut-être difficile à mettre en pratique.

 

Slam sur les rentiers

 

L’autre grand chantier consiste à « défaire la contrainte actionnariale ». On ne sort pas du cadre du capitalisme, mais on veut en casser l’ubris financière. Comment ? Par une mesure très simple, qui a l’avantage de pouvoir être prise à l’échelon national : le couperet fiscal. Lordon s’inspire ici, ironiquement, de la théorie de l’EVA (Economic Value Added): les idéologues du capitalisme financiarisé ont en effet inventé cette idée géniale que le vrai profit ne commençait qu’une fois payés tous les coûts, dont le coût du capital, ce dernier étant calculé en additionnant le taux d’intérêt de l’actif sans risque (généralement les bons du Trésor à 3 mois) et une prime de risque spécifique. Alors que la justification traditionnelle de la rémunération du capital est le risque pris par le capitaliste, supérieur à celui du prêteur, voilà que cette rémunération est déclarée insuffisante, non « créatrice de valeur » pour l’actionnaire : c’est donc le surprofit qui devient le profit exigible. Eh bien, c’est ce surprofit qu’il faut prélever par l’impôt, en mettant en place un SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin, pour parler anglais), une marge qui fixe une limite supérieure à la rentabilité financière, c’est-à-dire en décrétant que tout ce qui excède le taux d’intérêt plus la prime de risque sera taxé de manière confiscatoire. Ce qui ramènerait les retours sur investissement de 15% et plus vers les limites plus raisonnables d’un 5 ou 6%.

Evidemment le SLAM a soulevé un certain nombre d’objections, non quant à sa faisabilité, très simple (il faudrait néanmoins prendre en compte non seulement les dividendes versés, mais aussi les plus-values boursières réalisées, et les rehaussements de ces deux revenus résultant, comme on l’a vu, du rachat par les entreprises de leurs propres actions), mais quant à ses conséquences. On a relevé le risque d’une fuite des capitaux[2]. Qu’importe, répond Lordon, puisque de toute façon la Bourse ne finance pas les entreprises : les prélèvements opérés par les actionnaires sont supérieures aux injections de capitaux frais (ceux qui sont apportés lors des introductions en Bourse). L’argument ne me convainc pas entièrement. Si par fuite des capitaux on entend la vente d’actions devenues moins rentables, il n’y aurait pas à la regretter. Les vendeurs devant trouver des acheteurs, leur cours s’effondrera, et c’est tout (j’ajouterais que ce serait une excellente chose si des salariés par exemple voulaient les racheter). Mais cela aura un inconvénient du point de vue capitaliste : les OPE deviendront bien plus difficiles (on ne pourra plus acheter aussi facilement des entreprises étrangères en proposant à leurs actionnaires, en échange, des actions dévaluées de l’entreprise acheteuse). Il y aussi un risque d’OPA par des d’autres capitalistes : j’accorde qu’il serait faible (pourquoi achèteraient-ils des entreprises devenues peu rentables ?), et qu’on pourrait toujours, comme le dit Lordon, y faire face en mettant en action un fonds anti-OPA alimenté par le produit de la taxe.

Cependant le principal problème, selon moi, est du côté des achats d’actions sur le marché primaire (lors des introductions en Bourse) : les acheteurs vont se raréfier. Et, même si, au bout du compte, l’entreprise se trouve plus pillée que soutenue, ces apports d’argent frais sont généralement bienvenus, car ils favorisent le développement de l’entreprise. Aussi, si nous nous plaçons dans l’optique d’un capitalisme national devant fonctionner de manière raisonnable (ce qui n’exclut pas, en même temps, l’ouverture d’un autre espace économique qui serait, selon moi, socialiste), le couperet devrait être moins méchant. Et, s’il est moins sévère, les investisseurs ne vont pas déserter une économie développée sans y regarder à deux fois.

Je voyais une autre limite au SLAM : il ne freinerait pas le mouvement perpétuel des actions sur le marché secondaire, alors qu’il conviendrait de le réduire drastiquement, afin d’assurer une stabilité de l’actionnariat, indispensable pour viser le long terme (ce qui aurait également pour heureuse conséquence d’asphyxier la Bourse, à défaut de pouvoir s’en passer totalement). Lordon pense qu’un aspect de la taxation basée sur le SLAM est de nature à inciter l’actionnaire à ne pas se défaire à la première occasion de son titre : comme la taxation prend en compte la quote-part du revenu futur lié au rachat de ses actions par l’entreprise, il préférera attendre que ce surcroît de revenu se matérialise lors de la distribution (annuelle) des dividendes pour vendre son action, ce qui allongera son horizon temporel. Peut-être, mais cela n’aura qu’un effet de freinage bien limité. Pour le dissuader de vendre, une taxation progressive des plus-values selon la durée de détention (par exemple 100% la première année, 75% l’année suivante) serait bien plus efficace.

 

Je n’aborderai pas ici le troisième dossier ouvert par Frédéric Lordon, celui de la mondialisation et du suicide de l’Union européenne, car l’analyse ne débouche pas sur des propositions aussi précises que dans les deux dossiers précédents. Mais je voudrais saluer pour finir la démarche de l’auteur : enfin des propositions précises et argumentées (et forcément techniques) pour « arraisonner », au niveau de ses structures de base, le capitalisme financiarisé.



[1] Dans ma contribution « La crise pour sortir du capitalisme ? » à l’ouvrage collectif Groupons-nous et demain ! La crise internationale et les alternatives de gauche, Editions Le temps des cerises, 2010, p. 228-229, consultable également sur mon blog. Je n’entre pas dans le détail ici de la manière dont cette autonomie serait assurée.

[2] Je l’évoquais dans un article « Peut-on réformer le capitalisme financiarisé ? », deuxième partie, paru dans la revue Utopie critique, n° 46, 4° trimestre 2008. Consultable également sur mon blog.

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