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Le blog de Tony Andreani
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Le blog de Tony Andreani
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16 décembre 2018

LA MONNAIE COMMUNE, SEULE ISSUE A LA CRISE DE LA ZONE EURO

 

(Je reprends ici des passages du chapitre 4 de mon livre Le « modèle chinois » et nous, consacré à crise européenne et à la manière pour les pays de la zone euro de la surmonter. J’y ajoute, en italiques, quelques précisions)

 

1. Il faudrait d’abord, pour les pays de la zone euro,  récupérer de la souveraineté monétaire (politique des taux d’intérêt et politique de change) et cela selon moi implique clairement, à terme, une sortie de la monnaie unique.

Il peut y avoir des étapes intermédiaires, car les opinions n’y sont pas prêtes (sauf peut-être en Italie), les chefs d’entreprises trouvant certains avantages dans l’euro et les simples citoyens ne voyant que les facilités ou les garanties qu’il permet, sans se rendre compte qu’il est un instrument de domination. En outre on ne change pas facilement l’architecture monétaire qui le soutient. C’est ainsi que dans notre pays la France insoumise, pourtant extrêmement critique, considère que, dans une renégociation des traités européens, on pourrait commencer par exiger un changement de statuts de la Banque centrale européenne, tel qu’il lui soit permis de financer directement des Etats, ce qui donnerait de l’air aux finances nationales, en réduisant le coût de la dette publique. On peut aller un peu plus loin : demander que  les banques nationales soient autorisées à créer des euros pour financer une partie du déficit public, mais sous conditions[1]. Mais il ne peut s’agir là que de solutions provisoires, qui modèrent la sujétion monétaire, et ne sont pas soutenables à long terme.

Car l’euro, de toute façon, n’est pas viable. Cela a été amplement démontré, une monnaie unique implique un Etat de type fédéral, à même d’opérer des transferts entre les Etats qui le composent pour corriger des disparités et une spécialisation croissantes, comme il appert dans l’actuelle zone euro, surtout entre les pays du Nord et les pays du Sud.

Il faut bien voir ici que ces disparités sont liées à la combinaison de l’euro et du marché unique des capitaux. Avec ce dernier en effet les Etats peuvent se financer sans difficulté auprès de tous les épargnants européens. C’est d’autant plus important que les taux d’intérêt publics déterminent tous les autres taux. Certains Etats (les Etats « périphériques ») en ont profité pour emprunter massivement, à des taux qui étaient faibles et convergents dans les années qui ont suivi la création de l’euro, pendant que d’autres (les Etats « du centre : Allemagne, Autriche, Pays-bas), forts de leur balance commerciale excédentaire, ne l’ont pas fait, si bien que l’épargne de ces derniers s’est recyclée dans les premiers. Cette épargne européenne est allée vers les secteurs les plus dynamiques, par exemple l’immobilier et le tourisme en Espagne, et surtout le secteur industriel en Allemagne, celui qui, pour des raisons historiques, était le plus avancé et le plus pourvoyeur d’exportations. D’où la spécialisation et la polarisation croissantes des économies, et en particulier la désindustrialisation des pays périphériques, France comprise, devenus de plus en plus importateurs de biens industriels. Cette disparité a été aggravée par le fait que les Etats du centre disposaient des plus grands ports européens, ce qui réduisait les coûts de transport et de commercialisation. Or, tant qu’il existait une possibilité de dévaluer, un Etat pouvait soutenir son industrie par la baisse des prix, mais ce n’était plus possible avec la monnaie unique.

Par la suite, les déséquilibres se sont accentués quand les Etats emprunteurs, ayant connu des bulles qui se sont dégonflées, ont dù se financer à des taux beaucoup plus élevés que les autres, et ont vu leurs déficits et leurs dettes s’envoler. Ne pouvant jouer sur leurs taux directeurs et sur la valeur de leur monnaie, ils se sont trouvés en crise, et ont dû faire appel à une « aide » européenne, qui n’a été accordée que sous la condition d’une dévaluation salariale, et d’abord pour sauver les créances des grandes banques.

Ce n’est pas avec le misérable 0,3% des « aides structurelles » du budget européen (contre 20% aux Etats-Unis) que des transferts massifs sont possibles, et il ne fait pas de doute qu’aucun Etat européen n’est prêt à y consentir, et surtout pas l’Allemagne qui serait la plus grosse contributrice. La création d’un budget de la zone euro, qui était la  grande idée du Parti socialiste français, et qui est aujourd’hui soutenue par Emmanuel Macron, ne résoudrait pas davantage le problème, même si l’on assure qu’elle serait finalement neutre en termes de transferts (les pays de la zone seraient tantôt contributeurs nets, tantôt bénéficiaires nets, selon l’état de leurs finances), car son objectif n’est pas fondamentalement de rééquilibrer les économies de la zone, mais d’amortir leurs cycles, et par suite d’éviter que des écarts ne se creusent encore plus[2].

Aux dernières nouvelles (le Sommet bruxellois du 14 décembre) un accord s’est fait a minima : le budget de la zone euro ne sera plus qu’un simple « instrument monétaire », de portée extrêmement réduite.

On pourrait alors revenir aux monnaies nationales, mais ce serait la fin d’une certaine intégration monétaire et le retour des spéculations contre la monnaie - y mettre fin était le principal argument invoqué lors de la création de l’euro. Une bien meilleure solution serait de remplacer l’euro par une monnaie commune, solution soutenue par de nombreux économistes et quelques hommes politiques[3].

Précisons le principe d’une monnaie commune, qui n’est pas sans exemples historiques. Une banque centrale gère cette monnaie commune, mais les banques nationales ont une pleine autonomie de leur politique monétaire (elles n’en sont plus des filiales). Les monnaies nationales sont liées à cette monnaie commune par des parités fixes, mais ajustables d’un commun accord en fonction de la variation de divers critères, le principal étant les taux d’inflation dans les différents pays. On ne peut donc plus spéculer sur le cours des monnaies nationales, puisqu’elles ne sont convertibles qu’en monnaie commune. Les transactions avec les autres pays de la zone se font obligatoirement par la conversion d’une monnaie nationale en une autre en passant par la monnaie commune (conversion opérée par une banque centrale européenne, qui sert en quelque sorte de bureau de change[4]), cependant que les transactions avec les pays étrangers se font obligatoirement en passant aussi par la monnaie commune, mais cette fois selon le cours du marché. Le système des parités ajustables, en même temps qu’il restaure la souveraineté monétaire des Etats, leur  permet de compenser leurs déséquilibres entre eux. On va y revenir.

La France a-t-elle le poids suffisant pour imposer cette substitution d’une monnaie commune à la monnaie unique ? Ici les avis divergent sur cette question stratégique. Tous sont à peu près d’accord sur le fait qu’il vaudrait mieux qu’elle ne fasse pas cavalier seul, qu’elle se trouve des alliés pour soutenir ses vues. Ceci dit, plusieurs considèrent que L’Allemagne s’y refusera farouchement, notamment parce qu’elle s’opposera à ce que sa monnaie puisse être réévaluée. Jean-Pierre Chevènement pense au contraire que l’Allemagne y trouverait son avantage et que « cette mutation s’imposera le jour où l’Allemagne ne voudra plus soutenir à fonds perdus le système de la monnaie unique »[5]. Personnellement je pense que notre pays, même seul, disposerait d’un atout décisif pour faire prévaloir ses vues, si, à défaut d’être entendu, il menaçait de sortir, sinon de l’Union européenne, du moins des Traités, car c’est alors l’un des piliers du temple - bien plus que la Grande Bretagne - qui s’écroulerait[6]. Rien n’interdirait d’ailleurs à l’Allemagne de constituer, à l’intérieur de la nouvelle zone euro-monnaie commune,  une zone mark avec les pays qui voudraient s’y associer. Reste que, si l’on développe toutes les implications positives d’une monnaie commune, comme je vais le faire, cela va tellement à l’encontre de l’ordo-libéralisme allemand, qui ne voit que du bien à la concurrence entre les Etats, que la partie serait loin d’être gagnée. Aussi faudrait-il sans doute aller pas à pas dans l’établissement des conditions des parités entre les monnaies nationales au sein de la monnaie commune. Enfin, dans le cas où l’Allemagne ne voudrait décidément pas entendre parler de monnaie commune, et préférait conserver une zone réduite à monnaie unique sous sa domination, il y aurait encore une issue, celle de quitter la zone euro actuelle pour constituer une zone à monnaie commune avec les pays qui seraient convaincus d’y trouver leur intérêt (c’est l’idée d’un « eurosud » ou « eurosol », c’est-à-dire solidaire, qui a été avancée notamment par Jacques Généreux[7]).

Je ne peux pas entrer ici dans l’examen des conditions concrètes dans lesquelles pourrait s’opérer le passage de la monnaie unique à la monnaie commune. Elles seraient certainement des plus périlleuses, au point que plusieurs de ses partisans pensent qu’il faudra inévitablement en passer par le retour aux monnaies nationales, avec des mesures drastiques pour faire face au déchaînement des forces de la spéculation internationale, qui a tout à perdre avec un système qui est fait précisément pour les mettre au pas. Même dans le cas où un accord se serait dessiné entre la France et ses partenaires (ou certains de ses partenaires), à partir du moment où il serait annoncé, les tentatives de sabotage commenceraient. Il est clair qu’il faut s’y préparer et prévoir toutes les parades[8].

Revenons à présent à ce système de la monnaie commune, seul susceptible de sauver ce qui peut être sauvé du projet européen[9]. La France serait donc libre de fixer les taux directeurs de sa banque centrale et d’utiliser d’autres instruments monétaires pour stimuler son économie. Le problème est que le financement de la dette publique continuerait à se faire, mais en passant par la monnaie commune, auprès des marchés financiers internationaux, qui pourraient exiger des taux d’intérêt très élevés pesant lourdement sur les finances de l’Etat et limitant drastiquement sa marge d’action. Aussi lui faudrait-il se financer autrement, d’abord en empruntant auprès de sa propre banque centrale, sous des conditions limitatives (pour ne pas faire marcher la planche à billets au-delà des besoins de l’économie), comme cela se fait dans de plusieurs pays dans le monde (dont la Chine), à un taux qui pourrait même être nul, ensuite en empruntant auprès des ménages français (à un taux qui devrait être quelque peu rémunérateur, comme cela se fait au Japon), et enfin en empruntant auprès de ses banques, tenues d’acquérir un certain pourcentage des titres émis (comme cela se fait en Chine). A ce titre il enrichirait éventuellement sa propre banque centrale, et très modérément ses propres concitoyens et ses propres banques, et non des investisseurs internationaux, qui, il est vrai, se contentent aujourd’hui d’un très faible rendement des obligations publiques, mais peuvent changer d’avis quand cela leur chante. Reste qu’on devrait toujours leur rembourser la dette actuelle avec ses intérêts. Aussi faudrait-il sans doute négocier avec eux une restructuration des dettes (heureusement libellées presque en totalité en droit français), comme des pays l’ont fait, et l’Union européenne ne pourrait l’empêcher, la France n’étant pas endettée vis-à-vis du Mécanisme européen de stabilité.

 

2° Il faudrait aussi retrouver une souveraineté budgétaire.

La France serait alors libre de son déficit public, n’étant plus tenue par les critères du désastreux Traité de stabilité, de coordination et de gouvernance que François Hollande a fait ratifier (avec sa cible de 0,5% de déficit maximal), ni même par les critères de Maastricht, qui étaient des conditions de la monnaie unique. Elle pourrait alors mener des politiques de relance « à la chinoise ». Rappelons que la dette n’est pas un problème, quand la croissance, avec les rentrées fiscales qui vont avec, permet de la rembourser. Ici encore l’exemple de la Chine est parlant. Et il y a divers moyens de faire de la relance pour arriver au taux de croissance souhaité (qui soit au moins celui de la « croissance potentielle », celle qui correspond au plein emploi des capacités de production), par exemple augmenter le SMIC et engager de grands programmes d’investissement public, avec leurs effets d’entraînement (le multiplicateur keynésien), encore une fois ce que la Chine fait régulièrement.

A noter que le fameux TSCG, qui s’accompagne d’une surveillance permanente des déficits et des dettes par la Commission européenne, prompte à faire des « recommandations » et à agiter des menaces de sanction, comme elle le fait actuellement avec l’Italie, est juridiquement caduc, puisqu’il ne portait que sur une durée de 5 ans. Mais on fait comme s’il était pérenne.

On objectera que, la France continuant à appartenir au marché unique, si les autres pays ne relancent par simultanément, ce sont eux qui profiteraient de l’aubaine, en lui vendant davantage et en important moins, ce qui déséquilibrerait la balance commerciale. En outre l’augmentation des salaires créerait un différentiel d’inflation avec les autres pays, rendant les produits nationaux moins compétitifs. François Mitterand et son Parti en ont fait la cruelle expérience en 1981-82-83, se trouvant contraints de dévaluer à plusieurs reprises, et finalement prenant « le tournant de la rigueur » pour ne pas sortir le franc du système monétaire européen. Mais le système des parités ajustables dans le cadre d’une monnaie commune (le SME n’en était pas une) résoudrait largement le problème, puisqu’il ferait entrer en ligne de compte les différentiels d’inflation, et, mieux encore, la variation des coûts du travail, ce qui redonnerait aux produits nationaux de la compétitivité. Je ne pense pas qu’il le résoudrait complètement, car la disparité des fiscalités dans l’Union européenne continuerait à peser sur les produits français, notamment dans les secteurs industriel et agricole.  Faudrait-il donc mettre des barrières à l’importation, comme le fait la Chine ?

 

3° Venons en donc à la question d’un protectionnisme au sein de l’Union européenne

Le Front national a proposé sa solution : rétablir des droits de douane sélectifs, c’est-à-dire qui ne toucheraient que les produits où le pays enregistre un déficit de compétitivité. C’est alors la fin du marché unique. La droite avait trouvé une autre solution, compatible avec les principes de l’Union européenne, qui laisse aux Etats la maîtrise de leur fiscalité : la TVA « sociale », qui consiste à alléger les cotisations sociales versées par les entreprises, donc leurs coûts, en en faisant financer une partie par l’impôt. Solution qui n’en est pas une, car ce sont alors les finances publiques qui en souffrent, donc les moyens dont dispose l’Etat pour opérer une relance. Le crédit impôt compétitivité emploi instauré par François Hollande (réduction de 6% de la grande masse des salaires via un reversement d’impôt aux entreprises – au lieu de subventions directes interdites par les Traités européens au motif de distorsion de concurrence) est encore pire, car il prive les finances publiques de dizaines de milliards d’euros chaque année, qui seraient bien utiles pour soutenir l’économie, tout en étant par ailleurs sans grand effet sur l’emploi tant il a été mal appliqué. Emmanuel Macron a annoncé qu’il allait le remplacer en 2019 par une baisse directe et pérenne de 6 points sur la masse salariale, toujours en vue de diminuer le coût du travail et de favoriser la compétitivité des entreprises françaises, ce qui aura le même effet sur les finances de l’Etat, car il devra compenser ce manque à gagner. Tout cela n’est en fait que du protectionnisme déguisé pour le rendre compatible avec les règles de l’Union européenne, dans une course sans fin au moins-disant social, qui n’est nullement découragée par celle-ci (notamment par le biais des « réformes structurelles » qui lui sont chères). Un autre remède de court terme serait de réserver les marchés publics aux acteurs nationaux s’ils font partie des programmes de relance (ce qui peut être prouvé). Ce serait une réponse à l’attitude non coopérative des autres pays (bien entendu, en cas de relance concertée avec nos pays fournisseurs, cette restriction des appels d’offre publics aux acteurs nationaux - pratiquée dans plusieurs pays extérieurs à l’Union européenne - serait abandonnée), mais c’est interdit par l’Union. En réalité, si l’on veut écarter toute forme de protectionnisme plus ou moins masqué en son sein (et c’est souhaitable dans le cadre d’un marché unique des marchandises), la seule solution est de relever la productivité des salariés français par des progrès techniques, ce que la Chine a entrepris résolument de faire. Cela peut se faire par la recherche publique et par la recherche privée, et, en la matière, le crédit d’impôt recherche (le CIC) peut être approuvé, s’il est distribué aux entreprises qui en ont réellement besoin.

Mais, si l’on renonce au protectionnisme, on se trouve devant un autre écueil de taille : la concurrence, dite « libre et non faussée », y est en fait faussée par les pratiquesde dumping. Or, en ce qui concerne le dumping social (puisque le droit social n’est nullement unifié), la monnaie commune fournirait la solution, puisque parmi les critères de parité figureraient les coûts du travail. Ceux-ci sont évidemment plus faibles quand les prestations sociales sont plus faibles dans un pays que dans un autre. Ces différences dans le coût du travail seraient donc prises en compte dans le calcul des parités. Le dumping environnemental, lui, est beaucoup plus difficile dans la mesure où les règles environnementales sont unifiées, si contestables qu’elles puissent être, dans l’espace européen (c’est là sans doute l’un des réels acquis de l’Union).

 Mais reste le dumping fiscal, abondamment pratiqué, comme l’on sait, au sein de l’Union, et qui a bien sûr de lourdes répercussions sur les prix, comme sur les finances de chaque pays. La solution idéale serait que les conditions fiscales soient harmonisées, mais, depuis plus de vingt ans que le traité de Maastricht a été ratifié, on n’en a guère pris le chemin. Ce n’est pas étonnant, parce que les grandes firmes n’y ont aucun intérêt et que la tendance générale est de faire baisser partout, par leur mise en concurrence, les ressources et les moyens des Etats. Des conditions fiscales avantageuses ont été aussi présentées comme le moyen pour les pays en retard de rattraper leurs déficits de compétitivité (c’est pourquoi ils y sont farouchement attachés). L’argument n’aurait de sens que s’il avait permis effectivement ce rattrapage. Malheureusement ce n’est pas vrai : pour la plupart d’entre eux, l’écart s’est creusé au lieu de se résorber. Une proposition qui avait été avancée était d’établir des droits de douane pour compenser ce dumping fiscal et de les reverser à ces pays pour les aider à combler leurs retards, mais elle n’est jamais entrée dans l’agenda européen, puisqu’elle serait contraire au marché unique. Dès lors, si l’harmonisation fiscale ne se réalise pas, on ne voit pas d’autre solution que d’intégrer certains écarts fiscaux parmi les critères d’ajustement des parités au sein de la monnaie commune, pour que la concurrence soit enfin loyale. Bien entendu le calcul des parités devrait tenir compte du retard des pays de la zone euro pour qu’ils ne perdent pas les avantages que leur confère la faiblesse de leurs coûts sociaux et fiscaux, à défaut de tout mécanisme compensateur d’importance : il pourrait s’appuyer sur le PIB par habitant, ou, mieux, sur un engagement à élever leurs normes en fonction des progrès de la productivité[10].

Ceci nous conduit à la question des subventions, pourchassées par le néo-libéralisme au nom de la concurrence, tant dans l’Union européenne, qui y voit des aides d’Etat, qu’au niveau international (par l’OMC), qui les qualifie de pratiques de dumping. Et pourtant elles n’ont rien à voir avec le dumping qui consiste à vendre à perte ou à des prix inférieurs pratiqués à l’exportation par rapport aux prix intérieurs, qui sont effectivement à proscrire et à combattre. Les subventions sont des aides à certains secteurs pour leur permettre de survivre ou faire face à la concurrence, quand l’intérêt national est en jeu. Ce sont aussi l’un des instruments de toute politique économique digne de ce nom.

Plus généralement, c’est toute la question des aides d’Etat, qui peuvent être considérées comme des formes de subvention non financières,  qui est en jeu. Ces aides d’Etat (par exemple des taux de crédit bonifiés, des conditions fiscales particulières) sont des outils indispensables à une planification incitative. L’Union européenne en tolère certaines, sinon il n’y aurait plus du tout de politiques publiques. Mais ce sont toutes les aides d’Etat qui doivent être autorisées, sous les seules conditions qu’elles ne visent pas telle ou telle entreprise, mais des secteurs entiers, qu’elles soient distribuées de façon non discriminatoire (les entreprises étrangères installées sur le territoire doivent pouvoir en bénéficier comme les autres) et qu’elles ne s’appliquent pas aux filiales présentes dans les autres pays (ce qui serait en effet de la concurrence déloyale)[11].

Un problème spécifique concerne les pays qui appartiennent à l’Union européenne, mais qui n’ont pas intégré la zone euro. Ces pays bénéficient en effet du marché unique, alors que leurs conditions fiscales et sociales sont très inférieures au pays de la zone, même s’ils ont dû accepter quelques normes générales valables pour tous les pays. On pourrait prendre l’exemple de la Pologne, qui, du fait de la faiblesse de ces normes, est l’un des lieux de délocalisation préférés des multinationales, et plus spécifiquement des entreprises allemandes. Exiger une mise à niveau de ces normes au niveau de celui des autres pays leur serait cependant défavorable.

On avait proposé pour des pays en voie de développement extérieurs à l’Union et s’appuyant sur des normes sociales et fiscales basses pour se développer, l’instauration d’un mécanisme compensateur : des droits de douane leur seraient prélevés mais pour leur être ensuite reversés afin de leur permettre d’élever ces normes[12]. Ce mécanisme pourrait être utilisé aussi à l’intérieur de l’Union en direction des pays en retard. Mais, plus simplement, il pourrait être exigé, en contrepartie du maintien dans le marché unique, un alignement progressif des normes en fonction de l’élévation du niveau de productivité de ces pays (même si cette mesure pose des problèmes complexes).

 

4° Reste un point important à considérer pour le bon fonctionnement d’une zone euro à monnaie commune, celui de la réduction des déséquilibres des balances courantes.

Actuellement certains pays exportateurs, comme l’Allemagne, connaissent une balance nettement excédentaire, et d’autres, comme la France, une balance déficitaire. On dira que la responsabilité leur en revient. Mais, si ces déséquilibres ne sont pas pris en compte dans le calcul des parités, du moins à partir d’un certain seuil, les premiers en profiteront, en s’opposant à une réévaluation de leur monnaie relativement à la monnaie commune (qui diminuerait leurs exportations en renchérissant relativement leurs produits), pour ne plus augmenter leurs salaires, donc la demande qu’ils peuvent adresser aux autres pays de la zone entière, pendant que les seconds, pénalisés par la sous-évaluation de leur monnaie, seront privés de l’effet d’une relance sur leurs propres exportations et devront s’ajuster par des baisses de salaires et du chômage, ce qui ne va nullement dans le sens d’une harmonisation par le haut. Aussi faudrait-il inclure aussi dans le calcul des parités une réduction de ces déséquilibres – encore une préconisation de Keynes[13].

Au total les conditions que je viens d’énoncer pour le fonctionnement harmonieux d’un ensemble européen basé sur une monnaie commune sont, je le reconnais, extrêmement exigeantes. Elles ont l’avantage de rééquilibrer les pays à l’intérieur de la zone euro et de pouvoir convaincre ceux qui n’en font pas partie de s’y associer. Elles se distinguent de propositions qui consisteraient à n’admettre dans cet ensemble que les pays relativement homogènes[14]. Elles supposent une forte et constante coopération entre ses membres, qui se seraient mis préalablement d’accord sur ses règles[15], bref un projet strictement opposé à l’actuel fonctionnement de la zone euro et même de l’Union européenne toute entière, qui est foncièrement non-coopératif et qui, à travers une concurrence entre les Etats constamment faussée, dresse les peuples les uns contre les autres. Autrement dit encore, il peut se revendiquer d’un véritable européisme, parce qu’il combine la souveraineté des nations avec l’intérêt général lié à leur association, au lieu de les dissoudre dans un bain (relativement) post-national qui ne sert que leurs classes dominantes. Mais peut-être ce projet est-il trop ambitieux et faut-il d’abord viser un peu plus bas, pour des raisons d’opportunité politique.

 



[1] C’est une proposition que j’avais envisagée, mais en l’assortissant de la condition suivante : que ce financement serve uniquement aux investissements d’avenir d’un Etat, lui permettant, grâce à la croissance induite, d’améliorer ses rentrées fiscales, donc de réduire son déficit et in fine sa dette, ceci en acceptant tous les contrôles demandés (cf Crise européenne, Posologie du fédéralisme, Note de la Fondation Gabriel Péri, 2013, p. 53).

[2] Ce budget de la zone euro, qui pourrait être de 2% de son PIB, trouverait ses recettes du côté de la réaffectation d’un partie de l’impôt sur les sociétés et de quelques autres taxes, tandis que ses dépenses iraient d’une part à un soutien conjoncturel aux prestations chômage dans  les pays en difficulté, et d’autre part au soutien à certains investissements, potentiellement à caractère plurinational (infrastructures, recherche et développement etc.). Laissons de côté les problèmes de faisabilité. Un tel budget suppose un degré de plus dans le fédéralisme européen (avec sans doute un Ministre des finances pour en assurer la direction), ce qui pose un lourd problème de légitimité démocratique, auquel ses initiateurs cherchent une parade. Mais ce qui nous intéresse ici est qu’il n’a d’autre ambition que « d’assurer une stabilisation macroéconomique et financière optimale », étant entendu que les marchés feront le reste, tantôt relançant, tantôt freinant la croissance, le tout étant d’éviter des emballements. Or les marchés ont plutôt tendance à creuser les écarts entre les pays et sont incapables d’effectuer de grands programmes d’investissement quand une économie patine. Seuls les Etats sont capables de le faire : c’est la grande leçon de Keynes et de la Chine. Le problème va donc bien au-delà de la recherche du ‘mix économique’ optimal (entre la politique monétaire et la politique budgétaire), qui ne sert qu’à lisser les a.coups.

[3] Cf. notamment Jacques Sapir, Faut-il sortir de l’euro ? Editions du Seuil, 2012 ;  Jacques Nikonoff, Sortons de l’euro ! Restituer la souveraineté monétaire du peuple, Mille et une nuits 2011 ; Aurélien Bernier, Désobéissons à l’Union européenne, Mille et une nuits, 2011 ; Jacques Généreux, Nous on peut ! Manuel anticrise à l’usage du citoyen, Editions du Seuil, 2012 ; Frédéric Lordon, La malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique, Les liens qui libèrent, 2014 ; Franck Dedieu, Benjamin Masse-Stamberger, Béatrice Mathieu, Laura Raim, Casser l’euro pour sauver l’Europe, Les liens qui libèrent, 2014. La monnaie commune, comme solution de secours, est évoquée par Jean-Pierre Chevènement dans La France est-elle finie ? Fayard, 2011, et dans 1914-2014. L’Europe est-elle finie ? Fayard 2013.

[4] C’est le mécanisme proposé par Frédéric Lordon, op.cit., p. 190 sq. Une autre possibilité serait que ce soient les banques nationales elles-mêmes qui effectuent la conversion, s’achetant les unes aux autres les devises des autres pays de la zone pour répondre aux besoins des acteurs nationaux. Mais une banque centrale est préférable, parce qu’elle pourrait mener une politique de  change unifiée vis-à-vis des pays étrangers.

[5] Op. cit. 2013, p. 102.

[6] C’est la position de Jean-Luc Mélenchon, qui a déclaré que, s’il devait choisir entre l’euro actuel et la souveraineté nationale, il choisirait la dernière. Le programme de la France insoumise, L’Avenir en commun  (Editions du Seuil, décembre 2016) prévoit que, en cas d’échec des négociations avec les partenaires européens notamment sur une réforme de la Banque centrale européenne, le gouvernement français « réquisitionnerait la Banque de France pour transformer l’euro en monnaie commune, et non plus unique » (p. 85). Ce serait déjà sortir des Traités.

[7] Op. cit., p. 181-184.

[8] Plusieurs sont envisagées, en particulier dans Frank Dedieu et alii, op. cit., 3° partie, « Les voies de sortie ».

[9] Le Front national l’avait un moment reprise à son compte, mais on ne sait pas s’il s’agissait d’une démarche sincère (et au reste peu détaillée) ou seulement d’un paravent pour revenir en fait au franc sans effaroucher une partie de sa clientèle électorale, encore attachée à l’euro.

[10] Le critère du PIB par habitant est simple, mais ne reflète pas le niveau des normes sociales et fiscales. La richesse moyenne des habitants peut dissimuler des normes très basses et un énorme niveau d’inégalité.

[11] La Charte de La Havane, qui devait régir le commerce international aux lendemains de la Seconde guerre mondiale, et qui a été abandonnée en 1950, après que les Etats-Unis ont refusé de la ratifier, autorisait les aides d’Etat « pour faciliter le développement et la reconstruction de certaines branches industrielles et agricoles », ainsi que les subventions dans certaines circonstances. C’est bien ce dont il s’agit ici : aides et subventions favorisent le développement d’un pays, pourvu qu’elles ne soient pas discriminatoires dans le cadre d’un marché unique.

[12] Jacques Sapir in La démondialisation, Editions du Seuil, 2011, p. 254. Ce qui rejoint l’idée d’un protectionnisme « altruiste ».

[13] La question est évoquée par Jacques Généreux, op. cit. p.183-184, et, plus longuement, par Frédéric Lordon, op.cit. p. 203-205

[14] Frédéric Lordon pense que l’on « ne saurait y faire entrer que des économies ayant des modèles socio-productifs semblables et, corrélativement, des structures de coût voisines » (op. cit., p. 211).

[15] Ce qui n’empêchera pas de laborieuses négociations lors de l’application…

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14 décembre 2018

LA TRANSFORMATION REVOLUTIONNAIRE, ou COMMENT MARCHER SUR LES DEUX JAMBES

 

(article paru dans Nouvelles Fondations, n° 3-4, 2006, p. 86-94, repris dans mes Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Le Temps des cerises, 2011, p. 223-250.Tout le § sur le PCF, qui se réfère au début des années 2000, devrait être actualisé)

 

Sommes nous dans une période prérévolutionnaire ? Ce qui se passe depuis quelques années – la montée des contestations contre les politiques néo-libérales, les mouvements massifs et internationalisés contre la mondialisation capitaliste (forums sociaux, contre-sommets), des formes de rébellion sociale (manifestations massives, émeutes urbaines, saccage de magasins etc.), une agitation diffuse portée par d’innombrables associations – tout cela pourrait faire penser que nous sommes dans une situation comparable à celle de 1846-1847 ou de 1905. Mais la différence saute immédiatement aux yeux. Avant 1848 (donc avant même Le Manifeste du Parti communiste) la société est pleine de projets de réforme sociale, qui ne viennent pas seulement des grands noms du socialisme utopique ; en 1905 le mouvement russe de l’époque pense avoir dans ses cartons les clefs d’un avenir différent (la grande opposition entre les communistes et les anarchistes de gauche porte surtout sur les moyens). Et les ouvriers, s’ils sont rarement les inspirateurs du mouvement révolutionnaire, en sont les gros bataillons, avec des paysans prêts à faire un bout de chemin pour se libérer de l’esclavage foncier. Aujourd’hui ce sont surtout les éléments de la nouvelle petite bourgeoisie, et particulièrement de la petite bourgeoisie d’Etat, qui se sont mobilisés. Et, s’ils croient savoir ce dont ils ne veulent pas, ils ne savent pas vraiment où ils vont, et encore moins comment y aller. C’est, du coup, toute une conception de la révolution qui est prise à revers : l'émancipation sera le fait non des "masses laborieuses", et des partis qui les représentent, mais des individus et des groupements multiples issus de "la société civile", faisant pression sur les pouvoirs institués. C’est en même temps le projet révolutionnaire d’une société socialiste ancrée sur la collectivité, opposée en tous points à la société capitaliste axée sur les intérêts privés, qui se trouve invalidé au profit d’une politique émancipatrice des individus. Je voudrais montrer comment cette inversion, même si elle est riche de multiples développements, non seulement rencontre ses limites, mais encore se prête à des récupérations par le capitalisme qui en désamorcent constamment le potentiel transformateur. Commençons donc par la vision traditionnelle de la révolution, avec ce qui fut son eschatologie : en deux mots, c’était celle du renversement de l’ordre existant visant à effacer ses contradictions.

 

La révolution comme suppression des contradictions

 

A grands traits, qu’est-ce alors que la révolution ? C’est le renversement, par des voies démocratiques ou par la violence, si celles-ci sont bouchées, de l’ordre-désordre existant. Elle sera l’effet d’une intense lutte de classe, et elle vise à la disparition des contradictions de classe. Il s’agit de créer, comme disait Babeuf, une “ communauté des égaux ”. Les exploiteurs seront expropriés au profit du peuple, représenté d’abord par un Etat nouveau, une démocratie de la base au sommet qui se veut de type plus ou moins conseilliste, à l’instar de la Commune de Paris. Il s’agit ensuite d’en finir avec les forces aveugles du marché en leur substituant un “ plan concerté ” (on pense remplacer la monnaie par une autre unité de compte, en termes physiques ou en termes de valeur travail). Il est frappant de contester que toutes les discussions, à l’époque très ouvertes, sur la Nouvelle Politique Economique, s’accordent sur le but à atteindre, après cette phase de “ recul stratégique ” : une économie où l’on pourra calculer ex ante tout ce qu’il faut produire et comment le produire (comme, dans les faits, un tel calcul s’avérera impossible, l’économie deviendra, on le sait, administrée et commandée. C’est le pouvoir politique qui décidera de tout : de la hiérarchie des besoins, des secteurs prioritaires, de l'échelle des rémunérations, des prix, des transferts entre unités de production etc.). Nous avons affaire à une conception organiciste de la société, où chaque lieu de production ferait partie d’une vaste machinerie sociale, ce qui opposerait ce nouveau mode de production à l’anarchie qui caractérise la société capitaliste, et à ses conséquences, telles que le chômage ou les crises périodiques. A cette conception organiciste répond une organisation solidariste du travail. Les travailleurs occupent des places dans les divisions du travail, en attendant la résorption de la division du travail manuel et du travail intellectuel. Leur motivation principale est de servir la collectivité et la révolution, l’homme nouveau dépasse les intérêts égoïstes. Les hommes sont guidés par la raison, la science se substitue aux idéologies, et l’esprit religieux disparaît de lui-même au profit de l’idéal du progrès humain.

C’était là un projet grandiose, qui réduisait toute l’histoire passée à une préhistoire. Les hommes devenaient enfin maîtres de leur destin. Toutes les contradictions étaient dépassées : les oppositions de classe, avec l’abolition du salariat, l’oppression étatique avec la démocratie de masse, les conflits d’intérêts avec le triomphe de l’homme communautaire, spontanément moral, les luttes idéologiques avec le communisme scientifique. Il est courant de dire aujourd’hui qu’il s’agissait là d’une utopie, décrochée des nécessités économiques et de la réalité des individus et des rapports humains, et que, de ce fait, elle devait nécessairement conduire à l’inefficience, au totalitarisme, à la répression, et finalement à l’échec. Cette chronique (réécrite) d’une mort annoncée oublie que la tentative révolutionnaire a connu, à côté des erreurs et des crimes qui l’ont accompagnée, des succès, au moins pendant les premières décennies, et qu’elle a rencontré ce qu’il faut bien appeler une adhésion populaire. Cela signifie que, par certains côtés, elle rencontrait la réalité et satisfaisait des aspirations (pour faire bref, le désir de communauté, le besoin de choix collectifs, l’identification à un projet national, et en même temps porteur d’universalité). Elle a sombré quand elle a cessé d’y répondre, quand elle est apparue comme une rhétorique creuse, masquant ou travestissant la permanence des vieilles contradictions. Elle a sombré aussi parce qu’elle n’a marché que sur une jambe, sacrifiant l’autre (en bref, le désir d’individualité, le besoin d’autonomie, les habitus civilisationnels). Cette  conception de la révolution était anti-dialectique, au sens où elle visait à supprimer les contradictions en éradiquant un de leurs pôles, et en empêchant ainsi toute “ résolution ”.

 

Les contradictions étant indépassables, le progrès consiste à les transformer de dialectique négative en dialectique positive

 

Ma conviction est que les hommes sont des êtres contradictoires et qu’il faut non pas en prendre son parti sur le mode du regret, mais en tirer des règles d’action et des motifs d’espérance. Je ne pourrai être ici qu’extrêmement rapide et allusif.

Partons de cette constatation bien simple que l’être humain est un sujet qui ne cesse de se contredire, au sens où toute décision, si minime soit-elle, entraîne un minimum de délibération, où l’on se fait des objections à soi-même. Un ordinateur ne se contredit jamais, un animal peut prendre une décision, mais semble incapable de ces instants de réflexion que l’on trouve même dans la plupart de nos routines (sauf dans celles qui sont commandées par l’extrême urgence). Si l’on ajoute que seul l’homme a, si l’on en croit la psychanalyse, un inconscient (un refoulé), la contradiction devient très intense – quelque chose qui échappe à toutes les théories de l’action rationnelle. Freud y voit même la source du tragique humain (l’éternel combat entre le ça et le surmoi et entre les pulsions de vie et la pulsion de mort), mais nous ne sommes pas obligés de partager ce pessimisme, très lié à une époque précisément tragique de l’histoire. Il n’en reste pas moins que cette contradiction explique l’impossibilité du bonheur : on ne coïncide jamais avec soi-même, sauf dans les rares moments de la jouissance, de la souffrance ou de l’amour (on reconnaîtra là un vieux thème de la philosophie).

Si la contradiction est au cœur de la psyché, on ne sera pas surpris que l’être humain soit animé par des désirs contradictoires. Je retiendrai au moins trois sortes de contradictions indépassables, celles auxquelles je faisais allusion précédemment. J’en dirai juste quelques mots, sans avoir le temps de les préciser et d’en analyser la source. D’abord une contradiction à l’intérieur de l’individu entre un désir d’individualité et un désir de communauté, qui prend par exemple la forme d’une contradiction entre l’intérêt individuel (lequel peut englober des motifs altruistes) et le besoin d’appartenir à une communauté qui vous dépasse (à commencer par la famille), ou celle de la contradiction entre rivalité et coopération. Ensuite une contradiction entre l’insertion dans une communauté restreinte et des communautés plus larges. Par exemple, l’atelier ou le bureau sont des espaces de proximité (avec des sous-groupes), auxquels nous sommes autrement attachés qu’à un établissement, une entreprise, lesquels ont eux-mêmes des horizons et des intérêts bien différents que ceux d’un groupe d’entreprises, d’un marché, d’une économie nationale. Enfin une contradiction entre l’individu comme individu, avec divers enracinements sociétaux, et l’individu comme sujet politique, soit, dans les sociétés démocratiques, comme citoyen. Comme individu par exemple je peux vouloir une voiture rapide et puissante, comme citoyen je peux vouloir qu’elle ne mette pas en danger mes concitoyens et qu’elle ne soit pas polluante.

Or, pour revenir à l’utopie communiste, il apparaît qu’elle valorisait l’un des pôles de ces contradictions et déniait l’autre, au point de vouloir le détruire. Seule comptait l’insertion dans le collectif, tout le reste n’était que manifestation d’esprit petit-bourgeois ou déviance. Et d’une certaine façon cela a marché, notamment parce que cette politique rencontrait le désir fusionnel et le désir d’égalité (on ne peut comprendre l’adhésion au stalinisme sans voir l’importance du phénomène d’identification et les formidables possibilités de promotion sociale qu’il offrait au temps du développement accéléré de l’URSS). Mais d’un autre côté le désir d’individualité était tellement brimé qu’il se manifestait de façon détournée, par exemple sous la forme du carriérisme et sous la forme, honteuse à l’époque, des privilèges (il a littéralement explosé lorsque les contraintes se sont desserrées). Je pourrais faire la même démonstration pour les contradictions entre les appartenances aux différentes collectivités (les règles sociales donnaient aux individus un sentiment de solidarité, corollaire de la conception organiciste de la société, mais l’économie administrée ne permettait pas aux individus de voir le bout de leurs actes ni d’être intéressés aux résultats, d’où la démobilisation croissante du travailleur soviétique), ou pour les contradictions entre les aspirations individuelles et un Etat qui prétendait incarner la volonté populaire, sous la houlette d’un parti omniscient.

 

L’inversion de l’utopie collectiviste

 

Or aujourd’hui les partis “ révolutionnaires ” (entendons ceux qui veulent encore modifier profondément l’ordre existant) ont, en quelque sorte, inversé cette utopie, en valorisant les pôles opposés des contradictions. C’est particulièrement évident pour un parti comme les Verts, qui est devenu largement libéral-libertaire, ce l’est un peu moins pour les partis d’extrême gauche, qui restent partiellement attachés aux idéaux communistes. Mais ce faut surtout frappant en ce qui concerne le parti communiste, quand il a entrepris sa « mutation ».

Le PCF s’est mis à militer pour un “ nouveau communisme ”. Ce communisme était défini comme “ un développement de la société fondé sur la valorisation de chaque personne. Ce que nous appelons le dépassement du capitalisme ” (in Résolutions du 31° Congrès, Octobre 2001). Chacun devait “ s’affirmer ”, “ se réaliser ”, devenir créateur et artiste de sa vie. Le dépassement du capitalisme se ferait non par une révolution, mais par une transformation par petites touches, une sorte de subversion en douceur du système, à travers la conquête de droits, pour aller vers une “mise en commun ”, un “ partage des savoirs et des pouvoirs ”. Tout l’accent était ainsi mis sur l’individu, contre les formes de communauté, soupçonnées d’être par nature oppressives. Un tel discours empruntait au libéralisme, mais en le corrigeant par des échos du personnalisme chrétien (la dignité des personnes, le souci de la justice sociale). Et sans doute pouvait-il se réclamer de Marx, puisque pour ce dernier le but du communisme était bien de promouvoir l’individu, en le libérant des appartenances de classe et de leurs effets aliénants. Mais Marx pensait que seul un changement radical du système social rendrait possible cette émancipation des individus (par ailleurs il mésestimait, selon moi, le besoin d’attaches communautaires). Or le PCF ne voulait plus de ce changement radical des rapports sociaux de production, d'un changement systémique, parce qu’il redoutait les effets d’une conception trop économiste et de l’étatisme.

Tout cela s’expliquait sans doute parce que le parti communiste était encore traumatisé par son allégeance antérieure à Moscou et son adhésion au système soviétique, et parce que, n’ayant pas compris Mai 1968, son souci était désormais de coller au plus près au mouvement d’individuation, jusqu’à en épouser tout le spontanéisme et toutes les revendications (il parlait beaucoup de “ nouveaux droits ”, mais jamais de devoirs ou d’obligations). Ce désir d’accompagner les aspirations libertaires (beaucoup plus présentes d’ailleurs dans les catégories moyennes que dans les classes populaires)  et cette méfiance vis-à-vis de l’Etat le conduisaient aussi à en appeler à la société civile, à l’intervention de tous les acteurs à tous les niveaux, au lieu de réclamer, comme il le faisait autrefois, la “ démocratisation de l’Etat ”. C’est dans le même esprit de promotion de l’individu qu’il a réformé ses statuts, proclamant la “ souveraineté de l’adhérent ” et procédant à toutes sortes d’innovations pour en finir avec la “ forme parti ”.

Cette inversion de la perspective était frappante dans les textes d'orientation du 30° Congrès. La question de la propriété n’était plus au centre de ses préoccupations. Certes le PCF se prononçait pour une “ économie mixte à prédominance sociale ”, mais on n’en voyait pas bien les contours. Il était pour le maintien d’un secteur public, mais ne s’était pas opposé à ce que, même dans les services publics, il y eût une ouverture du capital à des intérêts privés. Certains de ses membres jugeaient même favorablement la dilution de la propriété dans les grands groupes, y voyant une forme de “ socialisation ”, alors que cela revient à légitimer le capitalisme populaire. Le PCF n’avait pas, pour autant, de propositions en ce qui concerne le secteur de l’économie sociale, laissant en quelque sorte ce champ aux Verts, sans s’interroger sur ses limites, ses dérives (vers le capitalisme), ses potentialités. Tout se passait comme s’il acceptait la sphère dominante de l’économie capitaliste, en cherchant à la réformer de l’intérieur : les salariés devraient intervenir dans la gestion des entreprises privées pour “ agir sur leurs stratégies, sur leurs finalités, sur leurs critères de gestion ”. Mais on ne peut rien changer de tout cela, car cela appartient au "code source" du capitalisme. Tout au plus peut-on y introduire quelques éléments antagonistes, qui en tempèrent la logique. Dès lors tout risquait de n’être plus qu’une affaire de nuances avec le programme des socialistes.

Le 32° Congrès (Avril 2003), venant après les défaites électorales de 2002, a marqué une évolution significative. Le parti communiste a admis avoir pris des positions erronées sur l'ouverture du capital de certaines entreprises publiques. Il s’est prononcé pour une appropriation sociale des moyens de production, d'échange et de financement et, sans sortir du flou sur les formes de propriété, a fait quelques propositions concrètes (un élargissement du champ des services publics, un  grand pôle public de la défense, un pôle financier public, des crédits sélectifs). Le 33° Congrès (juin 2006) a précisé ces propositions en élaborant un  un programme économique dans son point 3. Ce programme ne manque certes pas d’intérêt, mais son ambition limitée, qui se voudrait réaliste, le met en porte à faux : irrecevable dans une économie dominée par capitalisme financiarisé[1], il peine à convaincre, faute d’un horizon plus large où l’inscrire : celui d’un nouveau projet socialiste, qui prenne à bras le corps les contradictions, parce que le socialisme est resté une notion suspecte.

En renversant l’utopie collectiviste et organiciste, le Parti communiste n’a pas réussi à redresser la barre (et l’on pourrait dire des choses semblables pour les autres partis de gauche), parce que, ce faisant, il est entré dans le jeu du capitalisme, beaucoup plus fort sur le terrain de l’individualisme, mais aussi habile à récupérer ses contre tendances. C’est ce que je vais développer en quelques mots.


Le capitalisme joue habilement des contradictions

 

Il est loin le temps où le capitalisme vantait le travail[2], l’épargne précautionneuse, la famille et la morale de l’abstinence. Bien sûr il garde quelque chose de ces valeurs dans ses “ gènes ”, mais, comme des  sociologues l’avaient vu depuis longtemps (je pense ici surtout à Christopher Lasch[3]), le capitalisme est devenu, dans son courant dominant, libertaire, consumériste, hyper individualiste, en quelque sorte “ gauchiste ” (si l’on suit les analyses de Boltanski et Chiapello[4]). Tout est devenu licite (par exemple l’industrie pornographique), la publicité inonde tout l’espace social sur la façon dont tout un chacun fera son bonheur, la confidence publique et l’exhibitionnisme ont aboli toutes les frontières de l’espace privé. L’individu est appelé à être mobile, risqueur, mutant (même sur le plan de l’ethos sexuel). Ce qu’un auteur[5] a appelé “ le bougisme ”. L’entreprise n’a plus à connaître de règles sociales imposées. La démocratie est devenue une démocratie de marché. Bref tous les pôles adverses des contradictions sont dissous dans un bain libéral.

Naturellement tous ces pôles ne se laissent pas réduire ou domestiquer facilement. Le désir de communauté refait surface dans les divers communautarismes (religieux, ethniques, néo-tribaux), dont le propre est d’être autoritaires et/ou excluants. Le capitalisme s’en accommode très bien, et même les exploite, tant qu’ils ne débouchent pas sur un prosélytisme trop expansif, sur la violence ou le terrorisme. L’entreprise est critiquée, en ce qu’elle fait fi de l’intérêt général ? Qu’à cela ne tienne : l’entreprise exercera sa “ responsabilité sociale ” - pourvu qu’elle soit seule à la définir. La démocratie néo-libérale est contestée, parce qu’elle n’a plus de grain à moudre, qu’elle est remplacée par la “ bonne gouvernance ” ? Eh bien, c’est la “ république des actionnaires ” qui prendra la relève, chaque actionnaire exerçant son pouvoir (fonction de son nombre d’actions) dans le “ gouvernement d’entreprise ”. Tout cela, cependant, n’empêche pas la société de se déliter et les citoyens, qu’on avait convertis en consommateurs, de demander un retour de l’Etat pour assurer la sécurité des biens et des personnes et restaurer un minimum de morale publique. Là aussi, le capitalisme sait faire, car il n’a pas oublié certaines recettes de l’ordre moral et policier d’autrefois.

Engager la lutte avec le capitalisme sur son terrain, c’est là une stratégie illisible pour tous ceux qui souffrent de ses méfaits, et c’est une stratégie perdante parce qu’il dispose de beaucoup plus de pouvoirs et de relais pour propager son idéologie et pour actionner des contre-feux. Je prends un exemple. L’idée d’une responsabilité sociale des entreprises n’est pas absurde, mais laisser aux entreprises (ou plutôt à leurs dirigeants) le soin de la définir et de la mettre en œuvre, c’est faire le jeu du néo-libéralisme tant qu’on ne demande pas à l’Etat de normer cette responsabilité et de la sanctionner (ce qui reviendrait, notons-le, à une forme indirecte de planification). Autrement dit le pôle “ entreprise ”, comme collectivité de travail, doit être articulé au pôle Etat comme représentant de la collectivité nationale, d’une façon qui représente ce que j’appelle une dialectique positive : d’un côté les entreprises seraient à même de réorienter leurs efforts et leurs investissements en fonction de l’intérêt général, ce qui leur donne d’autres finalités que le profit pur et simple, de l’autre l’Etat n’a plus à tout investiguer et peut mieux remplir ses missions.

Pour sortir de l’immense désarroi idéologique que connaît un parti comme le parti communiste[6], mais aussi toute la gauche, je propose ainsi de repenser les objectifs en fonction d’une telle dialectique positive, ce qui les rendrait clairs et  crédibles, dans la mesure même où ils répondraient à des attentes opposées des individus, qui aujourd’hui ne savent plus à quel saint se vouer. Je vais illustrer mon propos très rapidement sur la question majeure, celle qui est au centre des interrogations et des préoccupations de beaucoup de Français (mais pas seulement d’eux) : celle d'une alternative possible au capitalisme.

 

Le socialisme comme dialectique “ positive ”

 

    Si tout le monde sait ce que capitalisme veut dire, personne ne sait plus quel est le système social qui peut prétendre au rôle de système concurrent, mieux encore, de “ système successeur ”, pour reprendre une expression de David Schweickart[7]. On a compris que pour la majorité du parti socialiste, qui n’a plus de socialiste que le nom, le capitalisme est devenu l’horizon indépassable de notre temps. Mais il est bien fâcheux que le parti communiste ait renoncé aussi au socialisme, identifié au système soviétique et à ses variantes, et que les partis d’extrême gauche soient plus que silencieux ou prudents sur le sujet (le projet devant, selon eux, se bâtir à travers les luttes et être le moins possible anticipé).

Or le socialisme à venir consisterait précisément à faire jouer les contradictions de manière dynamique, au lieu de laisser l'un des pôles écraser l'autre. Je vais en donner une rapide esquisse en partant des trois contradictions dont je parlais[8].

Soit la contradiction entre le sujet politique, jouissant de droits politiques égaux, et l'agent économique, placé dans des situations inégales, allant aujourd'hui jusqu'à ce qu'on appelle l'exclusion. Une bonne manière de la « résoudre » est d'étendre le champ des services publics, pour que le citoyen puisse disposer de biens tels que la santé, l'éducation, les formes diverses de protection sociale, mais aussi de services économiques, tels qu'un niveau de formation professionnelle, l'accès à l'emploi, des moyens pour entreprendre. Le capitalisme tend à l'inverse à réduire toujours plus le périmètre de ces services publics, ce qui fait peu à peu de la citoyenneté une coquille vide. Ce sont pourtant eux qui permettent au citoyen de jouer son rôle économique de manière active, ce qui est favorable au développement économique, et inversement c'est cette capacité économique qui permet à l'individu de jouer pleinement son rôle de citoyen, en comprenant mieux les enjeux des décisions politiques (ce qui milite donc fortement en faveur de la démocratie économique, non seulement comme facteur d'efficacité, mais encore comme soubassement de la démocratie politique). On voit que chaque pôle de la contradiction peut ainsi renforcer l'autre.

Prenons la contradiction entre l'appartenance à une collectivité comme l'entreprise et l'appartenance au système de l'économie nationale, ou encore, pour faire court, entre les intérêts particuliers et l'intérêt national. La manière de la résoudre, c'est d'effectuer un certain contrôle social de l'investissement, pour qu'il aille dans le sens des orientations et des priorités définies au niveau des grands choix collectifs, ce qui revient à réhabiliter la planification, mais une planification assez souple pour laisser aux entreprises la plus grande marge d'autonomie, sans quoi on retomberait dans les travers de l'économie administrée (manque de dynamisme, manque de motivation, mauvaise allocation des ressources). A noter que la planification ne requiert pas la propriété publique, mais peut aussi se réaliser à travers d'autres formes diverses de propriété, il est vrai d'autant mieux que les formes sociales prédomineront[9]. C'est un des sens de ce qu'on a proposé d'appeler "l'appropriation sociale"[10]. Ici encore un pôle renforce l'autre : les incitations (fiscales, par les taux de crédit etc.) permettent de mieux réaliser les finalités collectives qu'un système de commandement, et le contrôle de l'investissement permet de donner aux entreprises les plus socialement utiles des moyens dont elles ne disposeraient pas dans un système qui sélectionne les investissements en fonction de la rentabilité financière.

Prenons la contradiction entre le désir d'individualité et le désir de communauté. Il y a quantité de manières de la résoudre dynamiquement. Par exemple les biens sociaux fournis par les services publics "font société" (surtout ceux qu'on pourrait appeler des "biens de civilisation"), par opposition aux biens privés, qui atomisent le consommateur - tout en étant indispensables à l'exercice de ses choix personnels. Par exemple les associations de consommateurs, le commerce équitable, le financement solidaire montrent dès aujourd'hui dans quelle voie on pourrait socialiser le marché même des biens privés.

 

Comment combiner le national et le mondial

 

Je voudrais ici dire quelques mots d’une autre contradiction, dont la puissance est aujourd’hui explosive : la contradiction entre l’appartenance à une nation, et la place dans le système politique et économique international. Vieille contradiction certes, que le mouvement ouvrier pensait résoudre par l’internationalisme. Mais c’était à une époque où les économies étaient encore largement autocentrées, surtout dans ce qu’on appelait le « camp socialiste ». Pourtant, même dans ce camp, le « socialisme réel » a échoué dans sa prétention à instaurer des relations de coopération : L’URSS a voulu imposer son modèle, les relations politiques ont été marquées par la sujétion ou la rivalité, les partis frères se sont tirés dans le dos, les relations économiques, bien qu’elles ne se soient pas réduites à un pur calcul d’intérêts, ont été déséquilibrées. Autrement dit le nationalisme l’emportait sur l’internationalisme. Mais tout cela a changé aujourd’hui avec la mondialisation économique, qui a rendu la contradiction particulièrement aigue en faisant pencher la balance de l’autre côté, au détriment des nations et des appartenances nationales. L’un des pôles est en train de détruire l’autre. Rappelons rapidement en quoi.

Le fait le plus marquant (plus que la libéralisation des échanges de marchandises, et alors même que les forces de travail restent pour l’essentiel confinées dans le cadre national) est l’internationalisation des capitaux. Bien que les entreprises transnationales gardent des attaches nationales (parfois surtout au niveau de leur management), ainsi que des soutiens politiques, elles ne cessent de dynamiter les règlementations étatiques nationales[11] et les marchés locaux du travail, défaisant ce qui faisait (en partie) le ciment des nations. Là où les tenants de la mondialisation libérale voient un progrès bénéficiant à tous les citoyens d’un pays et un processus gagnant-gagnant entre les pays, la simple observation montre que les effets sont tout autres et l’analyse conduit à de sombres prédictions.

Les citoyens des pays développés sont-ils gagnants ? La montée en puissance des importations représente des avantages, en termes de prix, pour ceux qui peuvent consommer, mais elle détruit beaucoup d’emplois dans le pays importateur, que ne compensent pas les emplois du secteur exportateur, car, pour concurrencer les pays à bas salaires et à faible couverture sociale, les pays développés doivent se positionner sur des créneaux plus capitalistiques que travaillistiques. Ce processus est aggravé par les délocalisations, les entreprises faisant produire ailleurs ce qui sera ensuite importé. En second lieu la compétition mondialisée tend à aligner vers le bas les salaires des pays développés, dans un processus sans fin, si bien que la demande intérieure s’y trouve réduite. Finalement les seuls qui bénéficient vraiment de la mondialisation sont les détenteurs de capitaux, ce qui accroît les inégalités de revenus. Telle est, au bout du compte, la situation que l’on peut observer dans les pays développés : croissance faible, richesse à un pôle, pauvreté et chômage à l’autre pôle. Et les conséquences sont des réactions de rejet de cette mondialisation-là : crainte de l’étranger, retour de l’extrême droite nationaliste, hostilité aux immigrés qui « prennent les emplois ». Un phénomène que l’on observe notamment aux Etats-Unis et en Europe. La bourgeoisie mondialisée n’arrive pas à convaincre que la guerre économique est une bonne chose, et elle doit se mettre elle-même à jouer des peurs nationalistes pour conserver le pouvoir politique.

Les pays en voie de développement sont-ils gagnants ? Certains le sont, grâce à l’essor de leurs exportations, mais en se mettant à la remorque des capitaux internationaux, notamment des grands fonds occidentaux, ce qui reproduit l’impérialisme sur des bases nouvelles. Par ailleurs leur avantage comparatif ne sera que temporaire (d’autres seront prêts à produire moins cher). Et, ici encore, seule une petite partie de la population, celle qui participe au capital ou qui le fait fonctionner, profite d’une croissance soutenue. Seuls les pays qui contrôlent, de diverses façons, le mouvement des capitaux, tirent vraiment leur épingle du jeu, mais là encore au prix d’un creusement des inégalités. Enfin un grand nombre de pays sont perdants, parce qu’ils sont à la fois en situation de dépendance et de manque de capitaux. Et c’est évidemment dans ces pays que le rejet de la mondialisation libérale prend les formes les plus aigues et les plus violentes, celle en particulier du nationalisme exacerbé et du fondamentalisme religieux, hotile à l’occidentalisation.

On peut voir, d’ores et déjà, que la mondialisation destructrice des nations  conduit au chaos dans les relations internationales et à la décomposition sociale dans chaque pays, ce qui entraîne le retour en force des nationalismes ethnicisants (par exemple en Europe de l’Est). Et on peut prévoir qu’elle se heurtera sur le long terme à un certain nombre de limites absolues, tenant à la démographie (l’immense réservoir de main-d’œuvre se tarit peu à peu avec le ralentissement de la progression démographique), à l’appauvrissement des ressources naturelles (source de conflits de plus en plus dangereux), et à des conséquences environnementales irréversibles. C’est donc en ce domaine également qu’il faudrait retrouver une dialectique « positive », qui rétablisse un équilibre dynamique entre les deux pôles de la nation et de l’internationalisation, et dont les grandes lignes seraient les suivantes : un développement plus autocentré, qui laisse cependant jouer partie les échanges internationaux ; un protectionnisme modéré qui vise à empêcher les compétitions déloyales et à rendre une cohérence économique aux nations (ou à des ensembles régionaux), combiné à des accords d’échange, mais sous la condition de certaines clauses sociales ou de compensation (favorables aussi aux travailleurs des pays dominés) ; corollairement un contrôle du mouvement des capitaux via des autorisations et/ou des impositions de taxes. Et c’est là que l’on retrouve, en même temps, la nécessité du socialisme. Car ce n’est pas seulement en régulant un capitalisme qui « perd la tête »[12] qu’on pourra rétablir une réelle dynamique constructive dans le jeu des rapports internationaux.

 

Et le communisme, alors ?

 

Eh bien, il faut se défaire de cette idée que le communisme signifiera la fin des contradictions. Si mon idée est juste, si les contradictions sont inscrites au cœur de la psyché, si l’individu est pris entre des exigences opposées, si toute société connaît une contradiction entre les collectifs restreints et des collectifs plus larges, si l’homme est à la fois un animal de besoins et un animal politique, caractérisé, comme disait Kant, par son « insociable sociabilité » - pour faire référence aux contradictions que j’ai citées -, alors il faut aller encore plus loin. Je considérais autrefois que, si un certain nombre de contradictions étaient liées à notre humaine condition d’homo faber et socius (en langage marxiste, les contradictions entre force de travail et moyens de travail, entre procès de travail et procès de production/répartition de la valeur, entre procès de production et procès de reproduction, entre procès social de production et procès de consommation, entre l’homme et la nature etc…), d’autres étaient réductibles, celles-là même qui justifiaient leur dépassement dans l’utopie communiste. Aujourd’hui je vois les choses un peu différemment. Considérons les traits fondamentaux d’une société communiste, selon Marx. Que faut-il en penser ?

Une société d’abondance, où il suffirait de travailler fort peu pour jouir d’une profusion de biens, grâce à une prodigieuse élévation de la productivité du travail, semble impossible au moins pour deux raisons. La première est que l’appétit des individus pour plus de biens, ou simplement pour de nouveaux biens, est inextinguible, du fait de leur rivalité face à des différences naturelles qui ne disparaîtraient pas, même si les conditions sociales étaient rigoureusement égalisées. On objectera que cette rivalité était combattue avec succès dans des sociétés de chasseurs-cueilleurs qui faisaient prévaloir les valeurs de la coopération, de la gentillesse et de la modestie. C’est vrai, mais cela se faisait sous les contraintes de la reproduction sociale : ces sociétés sans biens (avant le stockage, dont elles étaient capables, mais dont elles avaient conscience qu’il changerait tout)  ne pouvaient survivre qu’en partageant travail, ressources, et produits. Dès que l’on peut posséder des biens, comme Rousseau l’a si bien exposé, commencent la lutte pour leur possession ou du moins les comportements dispendieux, si bien que la gratuité généralisée n’est pas une solution. La deuxième raison est que la planète est finie et que la production accélérée menace toujours plus les équilibres écologiques. Il faudra donc bien se rationner. Si la rareté demeure ainsi un destin incontournable, faut-il s’en désoler ? Il vaut mieux voir la société du futur comme celle qui recherche le bon équilibre entre les besoins et la production de biens (et services), celle dont le productivisme aveugle ne menacera plus, à plus ou moins long terme, les conditions d’existence, et inversement celle qui ne se résignera pas à stopper la production de biens au nom du principe de réalité. On aura reconnu ici la question que soulèvent les partisans de la décroissance. Indépendamment de la question de la répartition des biens, qui reste fondamentale (la grande majorité de l’humanité ne connaît pas des conditions de vie décentes)[13], le problème – et le défi – est de faire décroître un certain nombre de productions gaspilleuses et nuisibles, mais aussi de faire croître d’autres productions, et de trouver de nouveaux biens, ceux qui enrichiront la civilisation.

Deuxième grand trait selon Marx de la société communiste, déjà réalisé dans sa première phase (le socialisme) : la disparition des classes sociales, avec l’appropriation commune des moyens de production. Les classes sociales, soutiennent les fondateurs du marxisme, sont nées de la division du travail (qui entraîne la propriété privée). Or ici à nouveau la leçon des sauvages est remarquable. On peut dire, avec quelques réserves, que les sociétés de chasseurs-cueilleurs ont bel et bien représenté une forme de communisme primitif[14]. Et ce furent, effectivement, des sociétés où il n’existait aucune division du travail, en dehors d’une certaine division sexuelle du travail liée alors aux contraintes de la conception et du portage des enfants, laquelle n’a entraîné ni exploitation, ni véritable domination des femmes par les hommes[15]. Mais, dès que l’on est passé à des activités plus diversifiées (avec le stockage, les débuts de l’agriculture et de l’élevage), la division du travail manuel, et, progressivement, celle du travail manuel et du travail intellectuel, sont devenues, en même temps qu’un facteur de productivité, un terreau pour des rapports de classe, qui les ont renforcées à leur tour. Aujourd’hui l’idée marxienne selon laquelle le travailleur pourrait parcourir les branches de la division du travail (devenir « polytechnicien »), ou même seulement accomplir tour à tour les grandes fonctions du travail (fonctions d’opération, de conception, de gestion etc.) apparaît comme une véritable utopie : cela dépasserait les capacités d’un individu, ferait chuter sa productivité, brimerait ses dispositions (les goûts eux-mêmes se diversifient avec la diversité des métiers et fonctions). Et la conséquence est que la division de la société en classes a tendance à se reproduire constamment, en s’étayant sur la division du travail. C’est pourquoi je pense, comme Mao, que cette contradiction fondamentale ne disparaîtra jamais, et que la lutte pour en réduire les effets destructeurs sera sans fin. A nouveau faut-il nécessairement le déplorer ? C’est ici que l’idée d’une dialectique positive peut à nouveau servir d’analyseur.

Expliquons nous. Les contradictions de classe (sous le double aspect combiné de l’exploitation et de la domination) représentent sans aucun doute une dialectique négative. C’est le discours de la classe dominante qui tend à la présenter comme une dialectique positive, c’est-à-dire une dialectique qui profite in fine aux deux parties, car les inégalités sociales seraient un puissant moteur du développement. Pour combattre cette vue, jamais démontrée de manière convaincante, il faut revenir en deçà, vers la division du travail, sous ses multiples faces (travail manuel/travail intellectuel, travail productif/travail de gestion, division gouvernés/gouvernants etc.), et chercher la mesure exacte dans laquelle cette division est ou non bénéfique pour les deux côtés, ou elle « renforce » ou non chacun des deux pôles. On découvre alors que la participation de chacun des groupes à l’activité des autres[16] enrichit leurs agents, qu’elle leur permet simultanément de mieux accomplir leur activité, de mieux satisfaire leurs besoins, et de donner un résultat supérieur pour tous. Je voudrais insister ici sur un point : la recherche de la bonne mesure, ou du bon point d’équilibre, ne doit pas être confondue avec la recherche d’un compromis, lequel maintient toujours l’avantage d’un côté[17]. Pour donner un exemple, on sait que le management capitaliste a compris tout l’intérêt qu’il pouvait trouver dans des technologies sociales rendant aux exécutants une part d’initiative ou donnant aux salariés une certaine voix au chapitre, mais on sait aussi qu’il fixe des limites bien définies à la réduction de la division du travail. C’est dans ces conditions que la structure de classe, qui, par elle-même est toujours antagoniste et joue un rôle toujours destructeur, montre son seul côté positif : celui d’un indicateur que la division du travail va dans le mauvais sens. En résumé, s’il est vrai que la division du travail tend toujours à produire, ou à reconstituer des antagonismes de classe, la perspective du communisme est de battre en brèche ces oppositions pour remonter à leurs fondements dans la division du travail elle-même (dont le régime de propriété n’est, finalement, qu’une cristallisation) et pour les transformer. Le communisme est un combat de tous les instants.

Terminons par le dernier trait assigné par Marx à la société communiste : la transformation du travail de moyen de vivre en « premier besoin vital ». Les commentateurs ont relevé là une incohérence : alors que Marx avait défini la liberté comme l’émancipation par rapport à la contrainte du travail, voilà qu’il en fait un « besoin ». Cette incohérence pourtant disparaît quand on traite la contradiction travail/ temps libre en termes de dialectique positive. Si le travail s’enrichit d’un peu de la liberté, de l’imagination qui peut caractériser le temps libre, il devient plus gratifiant, satisfaisant alors le besoin fondamental d’activité[18], et finalement plus productif que le travail purement contraint ; si le temps libre se nourrit de ce que le travail apporte (de la socialisation, du principe de réalité), il n’en est que plus actif, plus épanouissant. Un pôle renforce ainsi l’autre.

Ces considérations paraîtront bien générales, et pourtant elles aident à concevoir ce que pourrait être la perspective d’une société communiste. Elle n’abolira ni la rareté, ni la division du travail, ni le travail lui-même, mais elle recherchera des équilibres dynamiques. Elle fera une grande place à une certaine autogestion, pour éviter que la monopolisation des fonctions de propriété ne proroge ou ne reconstitue constamment des oppositions de classe. Mais elle ne recherchera pas une démocratie de tous les instants, car la charge d’une telle démocratie pèserait trop sur les individus pour leur permettre de jouir des plaisirs du temps libre (et, entre autres effets pervers, elle engendrerait des « drogués du pouvoir »). Elle cherchera à établir une bonne relation entre ses collectifs de base, ses « entreprises » (au sens noble du terme), et le niveau des choix collectifs (tout porte à penser que subsistera quelque chose comme des nations). Elle visera à trouver le bon équilibre, au niveau politique, entre la démocratie représentative, où seraient, comme au niveau économique, déléguées des responsabilités, et la démocratie directe, où chaque citoyen devient un intervenant et un décideur. La place me manque ici pour en dire plus. Mais l’on voit bien le sens de la marche. Et le socialisme serait une étape, ou une transition, comme l’on voudra, dans cette marche. A condition que le projet général en soit clairement énoncé. Et que soient organisées des forces sociales et politiques qui lutteront, dans une lutte sans merci, contre toutes celles qui inversent, au nom de supposées lois de l’économie, le sens de cette marche. Ce qui débouche sur toute une série d’autres problèmes (rôle des partis dans leurs rapports aux autres organisations, démocratisation de ces partis etc.).

 

Une petite conclusion

 

Pour conclure, je pense que le moment est venu d'une sorte de révolution copernicienne dans notre façon de concevoir la révolution et l'émancipation. Loin de vouloir effacer les contradictions, ce que l'utopie communiste et l'utopie néo-libérale nous promettent chacune à leur manière, il faut les identifier et reconnaître que certaines sont indépassables. Le chemin de l'émancipation consisterait à combiner les opposés de façon dynamique et par là même à répondre à des aspirations contradictoires. Une dialectique non plus tragique, mais productive. Dit autrement, il s'agirait de marcher sur les deux jambes, pour cesser de boiter et de s'égarer dans des chemins de traverse, dont on ne sait plus comment sortir. On éviterait ainsi bien des catastrophes historiques, et on pourrait reparler de progrès, de marche en avant vers un avenir plus apaisé.

Cessons donc de rêver à la disparition des contradictions. Après tout, comme le pensait profondément Mao[19], les contradictions sont le mouvement même de la vie, le sel de l’existence pour des êtres humains dont elles sont une condition native. Dans une de ses nouvelles, Dino Buzzati[20] dépeint le monde des Bienheureux : ils s’ennuient horriblement, car ils n’ont plus rien à désirer ni plus rien à faire. Mais l’histoire humaine a engendré des contradictions qui ont été source de souffrances et de malheurs infinis, et,  comme la planète est finie, on ne peut attendre l’apocalypse pour espérer un jour meilleur. Le temps presse pour dénouer les contradictions destructrices, qui se maquillent sous les traits de l’utopie. La tâche est difficile, mais n’est pas insurmontable : il nous faudrait trouver le bon instrument, le bon scalpel qui dissocie la contradiction positive de la contradiction négative, et passer à l’expérimentation.



[1] Par exemple il est exclu que les entreprises capitalistes, même et surtout les plus grandes, acceptent que les salariés aient des « droits de décision » pour tout ce qui concerne leurs « décisions essentielles ». De même on ne voit pas comment le rôle des banques serait « changé, pour faire reculer et remettre en cause la dictature de la rentabilité financière, promouvoir un crédit sélectif en faveur de l’emploi », si elles restent de grandes banques capitalistes internationalisées, libres d’utiliser ou non le mécanisme des crédits bonifiés. Une réforme interne du secteur capitaliste se produira peut-être un jour, quand ses contradictions seront devenues intenables (de nombreux partisans du capitalisme multiplient déjà les propositions en ce sens), mais c’est sur d’autres secteurs qu’il faudra s’appuyer si l’on veut impulser une profonde transformation sociale. Or, s’agissant de ces autres secteurs (public, coopératif), le programme reste manifestement insuffisant.

[2] Certes les partis de droite agitent volontiers aujourd’hui la « valeur travail », mais il ne faut pas s’y tromper : cela leur sert uniquement à dénoncer les politiques d’assistance aux sans-travail. Pendant ce temps les valeurs liées à la richesse s’affichent avec une outrecuidance jamais vue.

[3] Christopher Lasch, La culture du narcissisme, Editions Climats, 1979.

[4] Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.

[5] Pierre-André Taguieff, Résister au bougisme, Mille et une nuits, 2002.

[6] Je pense à tous ces textes qui ne cessent d'épeler de "nouveaux enjeux", de "nouveaux défis", et d'énoncer des questions, sans parvenir à définir avec précision les premiers et sans apporter de réponses claires aux secondes.

[7] David Schweickart, « Matérialisme historique et défense d’un (genre de) socialisme de marché », in Le socialisme de marché à la croisée des chemins, dir. Tony Andréani, Le temps des cerises, 2003, p. 203 sq.

[8] J’ai développé ce thème plus longuement dans Le socialisme est (a) venir, tome 1, L’inventaire, Editions Syllepse, 2001, notamment pp. 233-237, et dans un article « Le socialisme comme dialectique positive », in Utopie critique, n° 28, 1° trimestre 2004, pp. 39-52.

[9] La propriété d'Etat est la forme requise dans le cas des services publics, puisqu'ils fournissent des biens sociaux. Toute délégation au secteur privé, même avec une régulation par des instances dites indépendantes, conduit à une dégradation du service rendu (tous les faits l'attestent aujourd'hui), et l'ouverture du capital fait de même, en faisant dominer la logique financière sur toute autre forme de rationalité. Dans les autres domaines la propriété d'Etat reste une voie possible (sous toutes sortes de conditions), mais ne me semble pas être la voie de l'avenir, qui serait plutôt celle d'un système coopératif autogestionnaire, dont l'économie solidaire offre quelques prémisses. Quoiqu'il en soit, le socialisme comportera certainement des formes diverses de propriété, y compris les petites entreprises privées et même un secteur capitaliste (jouant un rôle de compétiteur), dont la reproduction élargie serait cependant bloquée par diverses mesures juridiques concernant la transmission des biens.

[10] Cf. L’appropriation sociale, Note de la Fondation Copernic, Editions Syllepse.

[11] Elles utilisent pour ce faire en particulier ce puissant instrument de déréglementation qu’est l’Organisation mondiale du commerce. Cf le livre décapant d’Agnès Bertrand et Laurence Kalafatides, OMC, Le pouvoir invisible, Fayard, 2002.

[12] Cf., parmi nombre d’autres ouvrages qui tirent la sonnette d’alarme, Jean-Luc Gréau, Le capitalisme malade de sa finance, Gallimard, 1998, et Patrick Artus/Marie-Paule Virard, Le capitalisme est en train de s’autodétruire, Editions La Découverte, 2005.

[13] Denis Collin, après avoir dénonce le « mythe de l’abondance », également partagé par les marxistes et les libéraux, souligne que, faute d’un sujet rationnel capable de s’auto-limiter, c’est bien sur un système de droit qu’il faut compter pour fixer et appliquer des critères de distribution des ressources rares (Revive la République, Armand Colin, p. 160).

[14]  Il existera au cours de l’histoire quelques autres modes de production sans classes, mais ils resteront marginaux au sein de sociétés déjà divisées en classes.

[15] Je renvoie à mon analyse de ces sociétés dans De la société à l’histoire, tome 2, Les concepts transhistoriques, Les modes de production, Méridiens Klincksieck, pp. 34-48, 305-308, 422, 477-478.

[16] Les groupes de « triple union » (ouvriers, techniciens, cadres) furent une des meilleures innovations de la politique maoïste. Avec ces groupes on est aussi loin de l’idée utopiste d’une rotation permanente entre les fonctions, que des meilleures, mais toujours minimales, tentatives de décloisonnement pratiquées dans les entreprises capitalistes, telles que les stages initiaux de quelques jours effectués par les cadres sur les chaînes de production.

[17] Il faut ici, bien sûr, distinguer les compromis tactiques, qui peuvent être utiles aux parties faibles, des compromis stratégiques, qui se font pour finir à leur détriment.

[18] Cf. les ouvrages décisifs de Gérard Mendel, L’acte est une aventure, Du sujet métaphysique au sujet de l’actepouvoir, Editions La Découverte, 1998, et Le vouloir de création, Autohistoire d’une œuvre, Editions de l’Aube, 1998.

[19] Cf. par exemple ces propos, cités par Philip Short (Mao Tsé-Toung, Editions Fayard, 2005) : « C’est bien si la vie est un peu plus compliquée, autrement elle est trop ennuyeuse (…) S’il y avait seulement la paix, et pas de troubles (…) cela conduirait à la paresse mentale » (p. 402). « Les contradictions et la lutte continueront pour toujours ; sinon le monde ne vaudra plus la peine d’être vécu. Les politiciens bourgeois disent que la philosophie du Parti communiste est une philosophie de lutte. C’est juste, mais les façons de lutter varient selon les époques » (p. 439).

[20] Dino Buzzati, Le K., Poche 2004.

14 décembre 2018

DEUX PROBLEMES POUR l'ENTREPRISE AUTOGEREE

 

(texte repris sous le titre « Démocratie d’entreprise et ccopératives », dans le volume collectif Autogestion, Hier, aujourd’hui et demain, Syllepse, 2010, p. 305-310)

 

L'entreprise autogérée a fait l'objet d'une considérable littérature, qu'il s'agisse de sa forme actuelle (dans les coopératives de production), ou que l'on cherche à en faire la base d'un socialisme autogestionnaire. Antithèse de l'entreprise capitaliste, puisqu'elle repose sur la démocratie d'entreprise (un homme/une voix), différente de l'entreprise d'Etat, qui n'admet qu'une représentation limitée des travailleurs dans les conseils d'administration (pouvant théoriquement aller jusqu'à une forme de co-gestion), elle semble seule être porteuse d'une véritable alternative économique. Mais, dans la réalité, elle ne parvient pas que rarement à se développer. Pourtant les problèmes qui bloquent son développement sont aujourd'hui bien identifiés, mais on peine à trouver leur solution.

On ne se propose pas ici d'inventorier tous ces problèmes, mais seulement de s'attacher à deux d'entre eux, ceux qui font le plus difficulté : le problème de la démocratie dans une grande organisation, et le problème du financement, de telle sorte que ce financement ne vienne pas contredire les principes de base de l'autogestion. En outre ces questions se posent de manière différente selon que l'entreprise autogérée est pensée comme autonome, au sein d'un environnement capitaliste, ou bien comme s'inscrivant dans un projet socialiste, dans un contexte où les grands choix collectifs (se matérialisant dans une planification, fût-elle seulement incitative) orientent les choix privés et où il existe une très large socialisation de l'investissement. Dans cette communication on en restera à la première perspective, la plus modeste, mais la plus à portée de la main : comment créer un secteur d'entreprises autogérées qui marche, à côté des services publics (qui relèvent d'une manière ou d'une autre de la collectivité, donc de l'Etat), et du secteur capitaliste, et de telle sorte qu'il soit susceptible de conquérir du terrain sur ce dernier?

 

Le problème de la démocratie dans une grande organisation

 

Un des arguments en faveur de l'entreprise capitaliste est qu'elle n'est pas contrainte par un problème de taille. D'une part le pouvoir, y étant concentré dans le haut management, plus ou moins contrôlé par un conseil d'administration ou de surveillance (c'est tout le problème de la "gouvernance d'entreprise"), peut y prendre des décisions sans s'embarrasser de trop de procédures et rapidement, quand l'urgence ou les opportunités l'imposent. D'autre part le montage capitalistique en sociétés mères (qui peut être une holding) et en filiales ou sous-filiales permet, avec une détention du capital limitée, de contrôler un grand nombre d'entreprises en cascade, et ainsi de mettre en œuvre des stratégies pour tout un groupe (une sorte de planification interne, des prix de transfert etc.). Cette concentration serait toujours favorable à des gains de productivité, réalisés essentiellement sous forme d'économie d'échelle et de synergies. En outre, s'agissant de multinationales, on peut optimiser les implantations en fonction des différences de salaires, de coûts sociaux, de fiscalité, donc gagner en compétitivité. La réalité est bien loin de cette présentation idéale, mais peu nous importe ici.

Dans une entreprise autogérée, les processus de décision sont plus lourds et plus lents, du fait de la complexité des procédures démocratiques. Il est cependant facile de rétorquer que cet handicap peut être largement compensé, sur le plan motivationnel, par l'engagement des travailleurs, sur le plan de l'efficience allocative (du travail, du capital) par le contrôle exercé par eux sur leurs dirigeants, sur le plan de l'efficience dynamique, par la révélation de tout un savoir caché ou retenu et par la qualité de l'innovation. Mais la question la plus sensible est celle de l'effectivité des procédures démocratiques elles-mêmes. Comment, passé un certain seuil (quelques dizaines ou, au mieux, quelques centaines de travailleurs), aller au-delà d'une démocratie représentative des plus formelles? Et comment en même temps laisser à des sous-unités assez d'autonomie pour que la participation y soit effective et que l'on ne tombe pas dans un lourd système bureaucratique?

Une première voie serait de conserver des entreprises relativement petites nouant entre elle des partenariats ou passant divers contrats d'association. C'est possible dans certains cas, mais cela fait perdre toute vue d'ensemble, toute unité stratégique, et cela ne permet pas guère de réaliser des économies d'échelle. Or il existe une autre solution, c'est la structure en réseau, qui existe déjà dans de grands groupes coopératifs, tels que les Caisses d'Epargne ou les Caisses du Crédit agricole. Plutôt que d'entrer dans le détail de la structure et du fonctionnement de ces groupes, je prendrai l'exemple, à mon avis le plus novateur et le plus réussi, du groupe des coopératives de Mondragon.

Pour aller à l'essentiel, ce sont ici une centaine de coopératives, dans un grand nombre de métiers, qui se fédèrent en sous-groupes de branche (chacun a aussi une assemblée générale, un organisme de direction et un directeur général). Les sous-groupes eux-mêmes sont organisés en divisions (il y a une division financière, une division dans la distribution et sept divisions dans la production). Enfin les divisions sont chapeautées par un organisme central au niveau du groupe dans son ensemble. Tout ceci ressemble fort à une pyramide de conseils ouvriers (une délégation d'étage en étage), et pourtant il n'en est rien. Le sommet est sous le contrôle d'un Congrès des coopératives, constitué de représentants, au nombre de 650, des coopératives de base, représentants qui ont en charge la planification et la coordination de l'ensemble du groupe. Il y a donc une réelle démocratie, tant au niveau des coopératives qu'à celui du groupe tout entier. Je passe ici sur bien d'autres dispositions originales (existence de fonds centraux, d'un conseil social doublant le conseil de surveillance dans chaque entreprise etc.). Le fait est que cette structure en réseau, qui mêle démocratie représentative et démocratie semi-directe, fonctionne bien. Après une période de construction et de tâtonnements qui a duré des décennies, le groupe des coopératives Mondragon, devenu le huitième groupe espagnol (avec un effectif de 66.500 salariés en 2002, deux fois plus que toutes les coopératives de production françaises réunies), connaît depuis cinq ans un essor remarquable, pour ne pas dire foudroyant. La preuve est ainsi faite que la démocratie d'entreprise n'est pas seulement faite pour de petites structures.

 

Le problème du financement

 

C'est le talon d'Achille des coopératives de production (et même des coopératives avec un très vaste sociétariat, comme les coopératives de crédit). L'autofinancement y est insuffisant. D'abord parce que les coopérateurs répugnent, au delà des réserves impartageables, à mettre leurs économies dans l'entreprise, pour diverses raisons, dont la principale est qu'ils prendraient trop de risques, et ceci pour une rémunération de leurs parts sociales inférieure à celle des placements sur le marché. D'où une tendance générale, relevée dans les études empiriques, au sous-investissement. Ensuite parce que, même dans le meilleur des cas, l'autofinancement ne suffit pas financer des investissements de grande taille et à long terme, pour créer de nouveaux établissements, ou pour fusionner avec d'autres entreprises.

Plusieurs modèles d'économie autogérée ont cherché à apporter à apporter des réponses à ce problème crucial. Bowles et Gintis ont ainsi proposé de favoriser la prise de risque par les travailleurs associés en imaginant un système d'assurances sociales perfectionné, mettant largement les travailleurs à l'abri des autres risques, une politique redistributrice de grande ampleur leur offrant plus de ressources, un système de crédit amélioré permettant à chacun d'emprunter plus facilement l'argent nécessaire pour acquérir des parts sociales. Cela suppose un changement social de grande envergure, impliquant une forte intervention de l'Etat. Et cela limite quand même les possibilités de financement aux apports des coopérateurs. Sertel et Dow ont proposé un modèle un peu différent : pour intégrer une firme autogérée, les travailleurs devraient acquitter un droit d'entrée proportionnel à la valeur actualisée du capital (comme lorsque de nouveaux actionnaires des entreprises capitalistes paient, en sus de leur action, un droit de souscription). Les parts sociales pourraient ensuite être échangées sur un marché des droits d'association. Et l'accès au crédit pour disposer de l'argent nécessaire à l'acquisition de ces droits d'entrée serait également facilité par l'Etat. Cette proposition peut être utile, mais elle se heurte aux mêmes objections. Dès lors, quelles autres solutions?

Une première possibilité est de faire appel à des capitaux extérieurs, mais sans le conférer un droit de vote. Elle est déjà en usage (cf par exemple les parts B du crédit agricole), mais elle est de faible portée. Les détenteurs de tels titres participatifs ne touchant pas de dividendes et n'ayant pas de droit sur les réserves, seraient rémunérés par un intérêt, qui devrait être à un niveau au moins comparable à celui des obligations sur le marché. Mais ils n'auraient pas les mêmes fortes garanties de remboursement. Et surtout les investisseurs institutionnels ne seraient nullement intéressés par des placements sur lesquels ils ne peuvent peser et qui ne seraient pas susceptibles de maximiser une valeur actionnariale (dividende plus plus-values à la cession). Cette première possibilité n'est pas à écarter. Certaines pratiques de financement solidaire (on ne parle pas ici des "fonds éthiques" qui proposent des placements dans des entreprises capitalistes supposées avoir des préoccupations éthiques, mais des fonds qui financement effectivement des entreprises alternatives) montre qu'elle est praticable, mais à toute petite échelle. L'autre solution est l'appel massif au crédit bancaire.

L'objectif serait de parvenir à terme à un financement uniquement par le crédit, autrement dit de faire disparaître peu à peu les capitaux propres, ceux apportés par les coopérateurs comme ceux venant d'apporteurs extérieurs. Pourquoi? D'une part pour contourner la répugnance au risque des travailleurs associés. D'autre part pour empêcher l'accumulation privée des capitaux, comme dans le capitalisme, qui entraîne une inégalité entre les entreprises, celles qui sont mieux dotées en capital ayant de meilleures possibilités d'autofinancement et un accès plus facile au crédit. Il faut que les entreprises qui ont des projets viables puissent trouver l'argent dont elles ont besoin, sans avoir à compter sur leurs propres ressources financières (ce problème a trouvé un début de solution, en économie capitaliste, avec le capital-risque), qu'elles soient à armes égales face au marché.

Un financement largement ou uniquement par le crédit - ce qui va complètement à rebours du financement actuel des entreprises capitalistes, qui passe de plus en plus par les marchés financiers, surtout via les OPA et les OPE - suppose, pour être crédible et opérationnel, de profonds changements institutionnels, qui semblent pourtant réalisables dans une optique réformiste résolue :

1° du côté des entreprises autogérées, il conviendrait qu'elles maintiennent un certain pourcentage de ressources longues (des crédits de long terme), qui constitueraient leur assise financière et apporteraient la garantie qu'elles ne sont pas à la merci des remboursements en cas de difficultés passagères.

2° du côté des banques, il faudrait des banques assez puissantes pour pouvoir faire largement appel à l'épargne à destination du secteur autogéré. Ce pourrait être le cas de banques publiques ou de banques coopératives, ou du moins de filiales spécialisées de ces banques (dans le cas français on pourrait penser à la Caisse des dépôts et consignations, aux Caisses d'épargne l'Ecureuil, voire à la Poste). Les ressources pourraient par exemple être collectées sous forme de souscriptions à un livret "Economie autogérée", comparable au livret A, et sous forme de bons d'épargne à échéances et à intérêts divers.

3° La relation entre les banques et les entreprises s'inspirerait des méthodes mises au point par les organismes de financement solidaires. Les entreprises s'adresseraient, pour formuler leurs demandes de crédit, à des bureaux d'accueil et de conseil, financés par l'ensemble du secteur autogéré, sous forme d'une contribution (les Scop ont mis en place une institution de ce genre). Il existerait des comités de crédit, sortes de cabinet d'audit, comprenant des comptables et des professionnels, pour examiner et finaliser ces demandes. Ils seraient financés également par des contributions des entreprises et par les banques (qui y auraient tout intérêt). Un fonds de garantie mutuel serait créé, à partir d'une troisième contribution des entreprises, pour apporter sa caution à une partie des prêts fournis par les banques. Dans ces conditions les banques, qui assument le risque de financement, le feraient dans de bien meilleurs conditions qu'aujourd'hui. En outre les relations entre les banques et les entreprises devraient être beaucoup plus suivies.

On n'entrera pas plus avant dans cette esquisse. Mais on va voir qu'elle ouvrirait un espace qui permettrait de constituer assez rapidement un secteur d'entreprises autogérées assez vaste pour marcher sur ses propres jambes.

 

Qui a intérêt aujourd'hui à l'autogestion?

 

On pourrait répondre : presque tous les salariés. Mais soyons plus réalistes. Un grand nombre d'entrepreneurs individuels désireux de créer leur entreprise, ou d'accroître la taille de leur entreprise, sans se voir contraints de se faire racheter par une plus grande, demanderaient certainement à déposer des dossiers. De nombreuses coopératives de production qui manquent de capitaux en feraient autant, en changeant de statut, plutôt que de se mettre sous la coupe d'actionnaires extérieurs. Les salariés des établissements ou filiales que les entreprises capitalistes s'apprêtent à fermer, parce qu'elles ne sont pas assez rentables de leur point de vue, pourraient les racheter en obtenant, par les voies indiquées, les financements nécessaires (il faudrait que la procédure soit assez rapide, respectant un délai légal) - alors que les rachats d'entreprises par les salariés sont aujourd'hui rares, et ne concernent en général que les cadres. Cela concerne des milliers de travailleurs chaque année, et nombre de ces entreprises ou de ces établissements seraient viables, dès lors qu'il n'y aurait plus à rémunérer des propriétaires, en dehors des travailleurs eux-mêmes (pour la part des capitaux que, dans un premier temps, ils apporteraient). Enfin les syndicats pourraient prendre l'initiative de faire étudier leur transformation en entreprises autogérées, de faire valider le projet par un cabinet d'audit public, et de demander un référendum. L'expropriation se ferait alors par décret, si une législation avait prévu le cas, et en indemnisant les anciens propriétaires. On le voit, les chemins seraient multiples et l'expérience pourrait se construire pas à pas. Il faudrait pour cela une volonté politique, susceptible aussi d'engendrer un fort soutien populaire.

 

Le blog de Tony Andreani
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