D’où viennent les superprofits. Sur la nature du capitalisme informatique
Les profits réalisés par les entreprises cotées aujourd’hui dans le monde se sont envolés. Mais il faut remonter au 19° siècle et à ses « barons voleurs » étasuniens pour trouver des profits comparables à ceux réalisés par les mastodontes de l’internet, avec leurs filiales spécialisées en IA, et d’autres géants de l’IA. Ceux-ci annoncent des profits plus mirobolants encore, grâce à des investissements si colossaux qu’ils dépasseraient le PIB de nombreux Etats, et non des moindres. On est arrivés au point que certains gourous de l’IA, sans les remettre en cause, s’inquiètent de leurs effets, redoutant une explosion sociale[i].
Mais d’où ces superprofits proviennent-ils ? Voilà qui invalide l’économie néoclassique elle-même, du moins dans sa formulation la plus théorique, puisque, une fois que le « facteur travail » et le « facteur capital » ont été payés à leur juste prix, le profit doit être nul.
Mais voilà surtout qui semble remettre définitivement en cause la théorie marxiste, pour laquelle le profit est généré par le travail, étant donné qu’il y aura de moins en moins de travail, celui-ci étant remplacé par des robots, éventuellement humanoïdes, et par l’IA, notamment pour des tâches intellectuelles.
On va voir qu’il n’en est rien, mais cela suppose sa bonne compréhension et une analyse des nouvelles formes du capitalisme. Mais rappelons d’abord comment le capital a évolué avant sa forme numérisée.
Le capitalisme actionnarial
Marx avait déjà souligné la révolution dans le capitalisme opérée par la société par actions. Le capitalisme n’était plus simplement patronal, il devenait collectif. Longtemps les grandes entreprises, avec un vaste actionnariat, ont côtoyé de petites entreprises, avec un actionnariat plus restreint. Mais, dispersés, les actionnaires ressemblaient à des rentiers, face à des managers tout puissants. Et ce fut même le cas de plus gros actionnaires à l’époque du « capitalisme managérial », après la Seconde Guerre mondiale. Quand de puissants investisseurs ont pris le contrôle des grandes entreprises, ils se sont mis à exiger des rendements de plus en plus élevés. C’est là que la finance a pris le pouvoir. Et la structuration du capital dans son ensemble a changé. D’une part des holdings se sont subordonné des quantités de filiales, en cascade. D’autre part le rapport de ces entreprises aux autres entreprises a changé avec le développement de la sous-traitance, aujourd’hui généralisée. Revenons aux profits.
Dans la forme classique du capitalisme les superprofits étaient simplement des profits d’oligopoles. Ces très grandes entreprises, fortes de l’ampleur de leur « capital constant » (celui investi dans les moyens de production) et de leur technologie avancée, vendaient non seulement leurs produits au-dessus de leur valeur de marché, mais avaient aussi, grâce à leur position dominante[ii], un « pouvoir de marché » tel qu’il leur permettait de réaliser un profit extra. Un point important ici à préciser est que les oligopoles ne sont pas des monopoles, mais se livrent une concurrence acharnée, ce qui conduit déjà, on le verra, à récuser une idée centrale qui sous-tend la théorie d’un « néo-féodalisme numérique », celle d’un pouvoir rentier. Les oligopoles d’aujourd’hui peuvent accroître leurs profits en en extrayant le maximum de leurs filiales les plus rentables et surtout de leurs sous-traitants. Mais les profits vont prendre leur envol avec le capitalisme numérique.
Le capitalisme numérique
Ce qu’il y a de nouveau avec le capitalisme numérique, c’est qu’il est un capitalisme de plateformes, fonctionnant grâce à des réseaux informatiques. Bien que la quasi-totalité des entreprises utilise aujourd’hui ces réseaux, les plus grandes en font un usage plus large et plus intensif, économisant ainsi du travail humain, et cette supériorité technologique est, comme dans toute économie de marché, source d’un profit plus élevé. Mais le cas le plus significatif est celui des firmes informatiques elles-mêmes, dont bien sûr celles qui produisent des services IA, ou sont dédiées à l’IA [iii], et c’est là que le problème devient crucial. D’où viennent leurs profits pharamineux, alors qu’elles semblent utiliser encore moins de travail ? Tout cela ne contredit-il pas la théorie marxienne de la baisse tendancielle du taux de profit, argument avancé par ses critiques ? Nullement, comme on va le voir. Car il existe, pour la contrecarrer, ce que Marx appelle des « contre-tendances », dont certaines sont spontanées, mais dont d’autres relèvent en réalité de politiques délibérées. Voyons quelles sont ces contre-tendances et comment elles opèrent dans le cas du capitalisme numérique.
1° Le capital « constant » (celui qui correspond aux moyens de production) tend à baisser en valeur du fait des progrès techniques dans le secteur des biens d’équipement, et dans celui des matières premières par suite de la mondialisation des échanges, ces dernières provenant toujours plus de pays à bas salaires (Marx a déjà bien souligné le rôle du commerce international dans la valeur de ces biens). La part du capital « variable » (les salaires) en devient proportionnellement plus importante, ce qui permet d’augmenter le taux de profit, puisqu’il y a plus de travail à exploiter. Or le capitalisme numérique bénéfice à plein de ces progrès techniques, parce qu’il utilise massivement l’automatisation, une électricité dont les sources se sont multipliées, et des matières premières importées à bas prix, dont des métaux rares (avec cependant un risque géopolitique).
2° Une autre source générale de profitabilité est l’allongement et l’intensification de ce travail, pour un même salaire, et c’est là qu’interviennent les politiques propres au néo-libéralisme. On le sait, le mouvement vers la réduction du temps de travail, sous la pression du mouvement ouvrier, s’est interrompu à partir des années 1980, et aujourd’hui les instances patronales et la droite ne cessent de réclamer le report de la durée légale de la semaine de travail et de l’âge de départ à la retraite. Quant à l’intensification du travail, moins visible, elle est aussi, sous une forme nouvelle, l’objectif du « new management », et elle touche également les ingénieurs et les cadres, mis eux-mêmes sous tension. Le capitalisme numérique n’échappe pas à la règle : le côté « cool » du management (atmosphère détendue et gratifications diverses) dissimule des horaires élastiques et une pression continue. La rémunération de la qualification a également baissé, car il existe désormais pléthore d’informaticiens.
3° Autre source de profitabilité : le chômage, qui permet de constituer ce que Marx appelait « l’armée industrielle de réserve » et d’exercer une pression à la baisse sur les salaires, ou simplement la menace du chômage. Or l’automatisation, la numérisation et, aujourd’hui, la diffusion de l’IA menacent des armées de « cols bleu » et de « cols blanc ».
Toutes ces politiques, d’entreprise ou étatiques, n’auraient aucune raison d’être poursuivies ou soutenues, si les profits jaillissaient spontanément du progrès technologique et de la mondialisation des échanges, comme le soutiennent les économistes libéraux.
4° La financiarisation, en éloignant toujours plus les actionnaires des lieux de travail, a brisé la résistance des travailleurs et de leurs syndicats. On se souvient que de puissants « investisseurs institutionnels » (banques d’affaires depuis la fin de la séparation entre les activités de crédit des banques et leurs activités d’investissement, compagnies d’assurances, fonds de pension, etc.) avaient déjà pris le pouvoir dans les conseils d’administration. Maintenant c’est la « banque de l’ombre », non régulée (de grands fonds tels que Blackrock ou Fidelity), hors de portée des salariés et même des dirigeants, qui est très souvent aux commandes. Rien d’étonnant à ce que la part des salaires dans la valeur ajoutée n’ait cessé de diminuer. Or cette financiarisation a, dans le capitalisme numérique, atteint son acmé. Ajoutons que les dirigeants eux-mêmes des très grandes entreprises de la tech sont choyés par de tels investisseurs de telle sorte qu’ils sont devenus eux-mêmes de très gros actionnaires en sorte que leurs fortunes sont devenues colossales, dépassant même celles des patrons des grandes multinationales.
Reste une question énigmatique : il y a relativement peu de salariés dans les firmes géantes du capitalisme numérique. Mais il s’agit là d’un faux-semblant.
Le travail dissimulé dans le capitalisme numérique
C’est d’abord celui des « travailleurs du clic », ceux qui sélectionnent les données utilisables et « modèrent », tant bien que mal, les contenus. Employés par des sous-traitants, qui les recrutent dans des pays à bas salaires, ils seraient plus de deux millions. On pourrait dire qu’ils sont les « soutiers » des grands navires de l’électronique
Mais, c’est vrai, cela ne peut expliquer l’extraordinaire profitabilité de ces firmes. C’est là qu’il faut faire appel à leurs clients, en tant que ceux-ci leur offrent un travail gratuit tout simplement lorsqu’ils se connectent, car ils leur fournissent les données qui sont leur matière première. On contestera ici l’idée d’un travail, puisqu’il n’est pas imposé. Et pourtant tout se passe comme s’il était imposé. Il est quasiment impossible aujourd’hui de ne pas accepter des « cookies », qui fournissent des données sur l’utilisateur. Ces données sont indispensables aux plateformes commerciales ou de contenu pour aller à la pêche de leurs clients. Dans le cas des firmes de l’IA, elles leur sont tout aussi indispensables pour entraîner leurs modèles. Elles peuvent aussi être simplement vendues à des courtiers (des « brokers »), qui les vendront à leur tour, dans le but de faire marcher une industrie publicitaire, qui est devenue, après l’électricité et l’agriculture, le troisième plus grand secteur économique de la planète.
On pourra contester que le fait de cliquer soit quand même un travail. Certes, quoique soutenu, il n’est pas continu, mais intermittent, comme celui des intermittents du spectacle. Mais il est bien contraint, comme, pour prendre un exemple très simple, celui d’un voyageur qui veut se payer un billet de train, et qui ne peut quasiment plus aller s’adresser à un employé dans un guichet de gare (et qui, s’il veut trouver le meilleur prix dans un système de prix dit « dynamique », doit passer un temps fou sur le réseau). Plus la numérisation progresse, plus le travail gratuit de l’utilisateur devient la norme. Calculé en temps de travail, celui des internautes ne fait que progresser. Ajoutons qu’il demande une qualification, de la plus minimale (les règles d’usage d’un ordinateur ou d’un smartphone) jusqu’à la plus poussée (apprendre l’usage des logiciels, des plus simples aux plus sophistiqués) et qu’il peut être fort intense, tant il demande d’application. Enfin, last but not least, tout est fait pour rendre l’usage de l’internet addictif, par exemple par le « scrolling ». Or tout ceci est accentué encore avec le développement de l’IA : il devient de plus en plus prescrit d’en faire usage tant dans le cadre du travail classique, où certes elle allège un grand nombre de tâches (quand elle ne les supprime pas), mais aussi alourdit la charge de travail dans l’activité subsistante.
Conclusion
Le propos n’était pas ici de faire le départ entre les bénéfices et les travers apportés par les technologies informatiques, mais de scruter l’origine des profits élevés, et parfois spectaculaires, réalisés par le capitalisme informatique, et particulièrement par les firmes géantes de l’internet. Or, pour les raisons qu’on a dites, ils n’ont rien de surprenant : s’il y a du travail en moins, il y en a beaucoup plus sous forme dissimulée. On n’a pas changé de système économique, pour aller vers un système rentier, dans lequel nous serions devenus tous corvéables, comme le soutient la théorie du « féodalisme numérique ». Toute rente suppose en effet une forme de monopole et la corvée est strictement prescrite, alors que la connexion l’est moins. Le capitalisme numérique ne correspond qu’à une nouvelle forme d’exploitation, qui s’est généralisée en sortant de l’entreprise elle-même, pour s’étendre à la masse de ses utilisateurs ou de ses clients (quand il faut payer des abonnements). Dans un autre système économique les choses iraient tout autrement. La charge de travail dans l’entreprise serait réduite, dans sa durée et son intensité, car les profits n’iraient qu’à l’investissement, et non dans la poche des actionnaires, qui ne seraient que faiblement rémunérés, ou même pas du tout (dans un système, tout à fait envisageable, où il n’y aurait plus d’actionnaires). Quant aux clients et utilisateurs, ils ne devraient fournir que les données utiles à la production du service commercial (ce qui engloberait des dépenses d’information, mais exclurait toute publicité de propagande ou d’influence). D’une manière générale ils ne paieraient le service que dans le cas où cela serait nécessaire au fonctionnement de l’entreprise, par exemple en effectuant un paiement ou en donnant un avis (dans le cas où il s’agirait d’un bien social, tel un service d’éducation ou de santé, et non d’un bien privé, ils le feraient via l’impôt).
[i] Ce qui a conduit des PDG comme Mark Zuckenberg (Meta), Jeff Bezos (Amazon) et Sam Altman (OpenAI) à soutenir l’idée d’un revenu universel d’existence, sans contrepartie en travail.
[ii] Position appuyée notamment sur leurs dépenses de publicité, la détention de brevets, des ententes entre eux.
[iii] Un exemple parmi d’autres de la puissance de ces firmes : Anthropic, qui n’existait pas il y a quatre ans, vaut aujourd’hui en Bourse 865 milliards de dollars étatsuniens.