Canalblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le blog de Tony Andreani
Publicité
Le blog de Tony Andreani
Archives
20 juillet 2010

Brève du 20 juillet 2010

Brève du 20 juillet 2010

 

La privatisation des compagnies ferroviaires a encore frappé

 

On se souvient peut-être des catastrophes ferroviaires en Grande Bretagne qui ont suivi la privatisation de British Rail. Les dernières nouvelles de la privatisation nous viennent d’Allemagne. Sur plusieurs trains à grande vitesse de la Deutsche Bahn les systèmes de climatisation sont tombés en panne le week-end dernier. Un groupe d’élèves tombés en syncope a dû être transporté d’urgence dans un hôpital, d’autres personnes ont dû être évacuées. Que s’est-il passé ? La presse allemande a révélé que les systèmes étaient conçus pour une température extérieure maximale de 32° (alors que la norme européenne avait fixé la limite de 35°, ce qui est déjà insuffisant en cas de forte canicule). Voilà qui permettait de faire des économies, donc de réduire les coûts, en vue de l’introduction en Bourse de la Compagnie. Mais il y eut bien d’autres incidents sur des réseaux exploités par la même Compagnie, la première en  Europe pour le transport ferroviaire.

On voit une fois de plus que la privatisation, même partielle, d’un tel service public est une aberration, dénoncée depuis longtemps dans de très nombreux écrits. En introduisant une norme de rentabilité financière là où elle n’a pas lieu d’être, on aboutit à ce que les obligations censées être imposées au privé ne sont pas respectées ou sont contournées. Traitant du sujet dans divers articles ou contributions, j’ai mis l’accent là-dessus. Et j’ai répondu à l’argument des privatiseurs sur la nécessité d’élargir le marché dans le cadre de la concurrence intra-européenne et sur les soi-disant bienfaits de la concurrence : d’une part il est parfaitement possible de maintenir le statut de l’entreprise publique à travers des accords de coopération, voire la constitution de co-entreprises entre plusieurs Etats, d’autre part, dans le cas du transport ferroviaire, la concurrence sur le même réseau est contraire à l’unité et à la sécurité du service public. L’abaissement des prix n’est effectif que dans les cas où la compagnie d’Etat était fort mal gérée (ce qui était le cas des chemins de fer italiens).

Voilà donc ce qui nous attend, si des trains de la Deutsche Bahn se mettent à rouler sur le réseau français. Il faudra voir aussi ce que la SNCF est allée faire en prenant des participations dans une société privée italienne : respectera-t-elle les mêmes obligations que sur le réseau français ?

Publicité
20 juillet 2010

Une explication marxiste

 Quelques éléments d’interprétation de la crise des économies capitalistes développées.

 

 (cet article de 1999 me paraît, à la relecture, toujours valable   aujourd’hui. La crise actuelle du capitalisme s’est inscrite sur le fond de cette tendance longue)

 

 

La récession que connaissent les économies développées depuis près d’un quart de siècle - et qui contraste avec la forte croissance qui s’observe ou s’est observée dans les pays dits émergents - ne trouve aucune explication satisfaisante dans la théorie économique dominante. La mise en oeuvre de politiques d’inspiration néo-libérale devait, en rétablissant les profits, favoriser l’investissement et la productivité, et donc assurer le retour de la croissance et du plein emploi. Or les taux de croissance demeurent de plus de moitié inférieurs à ceux des ‘Trente glorieuses’, la progression de la productivité globale est presque divisée par quatre, alors même que les profits ont retrouvé à peu près leur niveau d’avant la crise. Quant au chômage de masse, malgré la stagnation, voire la baisse du prix du travail, il ne se résorbe pas, ou ne le fait que faiblement. La théorie libérale ne sait comment répondre à ce démenti du réel. Les keynésiens ou post-keynésiens se trouvent également désarmés, ne trouvant guère d’explication nouvelle que dans la mondialisation et ne sachant comment interpréter la baisse des progrès de la productivité, alors que le taux d’investissement n’a pas diminué dans les mêmes proportions. De ce fait l’heure est peut-être venue de se réapproprier les outils d’analyse marxiens, si décriés ou négligés depuis le début de la crise. C’est ce que je voudrais tenter, même sommairement, à la suite de quelques écrits récents[1]

 

A relire les pages de Marx sur la baisse tendancielle du taux de profit et sur les causes qui la contrecarrent, elles apparaissent d’une actualité saisissante. Ecartons tout-de-suite de fausses interprétations. Cette loi ne signifie aucunement que la baisse du taux de profit se poursuit régulièrement et inexorablement en raison de l’accumulation du capital constant, qui entrainerait une élévation de la composition organique du capital (du poids des dépenses en capital par rapport aux dépenses en travail)[2]. C’est Marx lui-même qui le dit: « La loi n’agit que sous forme de tendance dont l’effet n’apparaît de manière frappante que dans des circonstances déterminées et sur de longues périodes de temps »[3].Il ne fait aucun doute, et déjà pour lui, que la part salariale dans la valeur ajoutée (le capital variable) dépend de la lutte des classes, qui dépend elle-même d’un grand nombre de facteurs. D’une manière générale cette loi est inséparable des «causes qui la contrecarrent ». Mais le terme de cause prête à confusion. Alors que la loi elle-même est un résultat involontaire de l’action des agents, un exemple remarquable d’effet pervers (puisque chaque capitaliste fait au contraire tout ce qu’il peut pour accroître son taux de profit), et par suite ressemble à la loi de la valeur, qui agit comme une loi « naturelle », les causes sont bien souvent délibérées, et devraient alors plutôt être appelées des moyens ou des instruments. Ces remarques étant faites, il apparaît que la tendance se vérifie sur de longues périodes de temps et semble s’infirmer sur d’autres (comme Duménil et Lévy le montrent par exemple sur un siècle d’économie américaine[4]), ce qu’il faut évidemment expliquer. Pour la période récente on observe que la baisse du taux de profit, qui a commencé dans les principaux pays quelques années avant la crise (vers 1968-69), s’est accélérée au début des années 70 (le taux de « rentabilité »passant de près de 17% à 12%) pour ne s’inverser qu’au début des années 80[5]. Or c’est précisément pendant ces années 80 qu’un certain nombre de mouvements spontanés de l’économie et les politiques libérales ont enclenché et développé ces « causes », dont parle Marx, qui contrecarrent la loi. Je vais suivre ici l’exposé de ces causes que l’on trouve dans le livre III du Capital, avant d’en rajouter quelques unes. Puis je reviendrai sur les causes de la baisse elle-même.

 

Marx évoque d’abord un accroissement du degré d’exploitation du travail par augmentation de la plus-value absolue et de la plus-value relative[6]. Voyons cela de plus près.

Qu’en est-il de la ‘prolongation de la journée de travail’? Certes le temps de travail a continué à baisser dans plusieurs pays après le début de la crise, mais les statistiques ignorent la réalité des dépassements d’horaires, des heures supplémentaires non payées, en ce qui concerne en tous cas certains employés et surtout les cadres[7]. L’intensité du travail, elle, a recommencé à augmenter, lentement mais sûrement (des études fines de l’INSEE le confirment pour le cas français sous tous les paramètres).

Mais l’une des causes les plus importantes qui contrecarrent la baisse du taux de profit est, dit Marx, « la réduction du salaire au-dessous de la valeur de la force de travail ». On sait que cette expression soulève bien des difficultés, puisque cette valeur varie historiquement, comme Marx le reconnaît lui-même. On en retiendra seulement l’idée d’une paupérisation relative. Or le fait est là, massif : la part des salaires dans la valeur ajoutée nationale a baissé dans des proportions très importantes. Si, en France, elle a continué à s’élever entre 1977 et 1982 (passant de 64 à 68,7%), elle a ensuite fortement chuté pour tomber aujourd’hui en dessous de 60%. C’est le résultat de ce qu’on a appelé les pratiques et les politiques d’austérité salariale, qui se sont traduites par une faible progression des salaires nominaux et des salaires réels, cependant que la part des profits augmentait dans une proportion presque inverse. L’accroissement du taux de plus-value (relative) est ici on ne peut plus manifeste.

Marx met en évidence ensuite une troisième cause qui contrecarre la loi : la baisse de valeur des éléments du capital constant, et tout d’abord du capital fixe, due à la fois à son usure physique et morale (son obsolescence) et aux progrès de la productivité dans le secteur des biens d’équipement, qui réduisent le coût de ces derniers. Mais le capital constant (les moyens de production) ne consiste pas qu’en immobilisations : il y a aussi tout le capital circulant sous forme de stocks et d’en cours, dont les progrès de la productivité ont également fait baisser la valeur. Cette dévalorisation, en limitant la part du capital constant dans la valeur produite, permet au taux de profit de se maintenir, et c’est certainement une des raisons qui expliquent le niveau élevé de ce taux pendant les « Trente glorieuses ». Or ce qu’il faut relever ici est que cette cause a moins joué son rôle de ralentisseur de la baisse du taux de profit dans la période suivante, puisque les progrès de la productivité se sont fortement réduits, ce qui explique sans doute en partie la hausse plus rapide du capital par tête - un autre aspect de ce phénomène étant que la substitution capital/travail est depuis toujours un moyen de contrer ou de casser la combativité des salariés. Dès lors un des moyens de contrecarrer cette moindre dévalorisation d’un stock de capital croissant était de réaliser de plus fortes « économies dans l’emploi du capital constant ». Le chapitre de Marx qui porte ce titre est parfaitement illustré par les méthodes actuelles de production à flux tendu et de qualité totale : on retrouve là un puissant arsenal de moyens pour contrecarrer la baisse du taux de profit, dont on sait qu’il a aussi des effets très marqués sur l’intensité du travail.

Une quatrième cause qui contrecarre la baisse du taux de profit, explique Marx d’une manière à première vue surprenante, est la « surpopulation relative » (c’est-à-dire le développement d’un chômage structurel). Dans son principe elle traduit simplement le fait que des machines remplacent des hommes et donc que du capital constant se substitue à du capital variable, ce qui devrait faire baisser, avec la quantité de travail ajouté, le taux général de profit. Mais ce mouvement est inégal. L’analyse marxienne est ici d’une frappante actualité. « Il existe d’abord, dit-il, une masse de salariés disponibles ou libérés qu’on peut acquérir à vil prix ». Il peut être rentable alors d’employer ces travailleurs bon marché plutôt que de leur substituer des équipements coûteux. C’est bien d’ailleurs ce que disent les économistes et les dirigeants libéraux - à ceci près que les premiers ne voient pas pourquoi il y a inévitablement, à partir du moment où la durée du travail tend à être maintenue, une armée industrielle de réserve. Il y a aussi, dit Marx, « maints secteurs de production qui, de par leur nature, opposent une plus grande résistance que d’autres à la transformation du travail manuel en travail mécanique ». On pensera ici évidemment au vaste secteur des services, et notamment des services aux personnes, où les progrès de la productivité sont malaisés. Puisque ces services sont souvent à basse composition organique du capital, qu’ils emploient proportionnellement plus de travail vivant que les autres, voilà un facteur qui a contrecarré et continue à contrecarrer la baisse du taux général de profit. Enfin Marx avance une troisième explication: « Il se crée de nouvelles branches de consommation destinées aux produits de luxe, qui prennent précisément pour base cette surpopulation en nombre relatif ». On pensera ici en particulier à tous ces emplois de « serviteur », du livreur de pizza au promeneur de chiens, dont le capitalisme s’est emparé et qui viennent conforter les statistiques des créations d’emplois. Mais toute une petite production de luxe s’est également développée pour répondre aux besoins issus de l’augmentation des revenus de la propriété et du capital, production où la part du capital constant est également faible. Ainsi existe-t-il toute une série de contre-tendances qui, limitant le chômage et poussant, à travers lui, les salaires à la baisse, s’opposent à la baisse du taux de profit.

Marx examine ensuite une cinquième catégorie de facteurs qui peuvent jouer contre cette baissse et qui ont trait au « commerce extérieur ». Son analyse est particulièrement intéressante pour l’époque actuelle, marquée par ce qu’on appelle la mondialisation des échanges et de la production.

Dans la mesure où le commerce extérieur fait baisser le prix des biens de production et des biens de consommation (qui entrent dans le «panier » des salariés), il joue dans le sens de la hausse du taux de profit en réduisant la valeur du capital constant et en élevant le taux de la plus-value relative[8]. Cette idée ne surprendra personne, puisque c’est là une des principales justifications du libre-échange. Ce que Marx aurait pu ajouter, c’est que le commerce international pousse les salaires à la baisse dans les pays développés. Alors que, pendant « l’âge d’or », les économies de ces pays restaient principalement autocentrées, travaillant surtout pour le marché intérieur et ne se concurrençant guère dans le domaine des exportations, du fait que chaque pays était plus ou moins spécialisé dans une ou quelques branches ou créneaux, la globalisation incite les pays concurrents à aligner leurs salaires (dont leurs charges sociales) sur les autres et finalement sur ceux où le degré d’exploitation est le plus élevé. Voilà une fameuse cause qui contrecarre la baisse du taux de profit, et l’on sait à quel point elle a contribué à casser la dynamique keynésienne, qui au contraire poussait les salaires à la hausse (dans ce qu’on a pu appeler le cercle vertueux du fordisme).

Marx invoque ensuite, dans cette rubrique, la péréquation internationale des taux de profit, qui permet aux pays avancés de vendre au-dessus de leur valeur nationale (mais aux prix mondiaux) leurs marchandises et d’empocher ainsi une sorte de surprofit (puisque leur productivité plus élevée leur permet de produire à un coût inférieur à celui des autres pays). Or qu’en est-il aujourd’hui?

L’ouverture des marchés fait que le mouvement de libre-échange généralisé anticipé par Marx a pris une ampleur nouvelle, si bien que la péréquation internationale des taux de profit, qui était inhibée par le caractère autocentré des économies et les particularités nationales (en matière de fiscalité, de barrières tarifaires etc.) est en train de devenir peu à peu une réalité. Même chose en ce qui concerne l’exportation de capitaux, qui concernait surtout à l’époque de Marx les colonies et au sujet de laquelle il remarquait que les profits plus élevés obtenus dans les colonies devaient entrer dans le système de péréquation du taux de profit général. Cette exportation, on le sait, est devenue la règle pour les firmes multinationales et pour les firmes transnationales (ce capital nomade dont parle Pierre-Noël Giraud[9]) en sorte que les profits réalisés à l’étranger jouent sur le taux de profit général du pays d’origine. Tout irait-il donc pour le mieux dans le meilleur des mondes libéral, tout jouerait-il donc en faveur du taux de profit? Et l’analyse de Marx se trouverait-elle confirmée?

En réalité ces causes qui contrecarrent la baisse du taux de profit sont elles-mêmes contrecarrées par d’autres. D’abord, dans la mesure où la concurrence devient globale et ne se fait plus seulement interbranches mais intrabranches, l’avantage comparatif en matière de productivité des pays développés tend à diminuer. On le voit bien avec les pays émergents, qui, en rattrapant leur retard en ce qui concerne la technologie et la formation de la main d’oeuvre, sont à même de réaliser des profits équivalents, et souvent supérieurs grâce au faible niveau de leurs salaires. En second lieu, comme la compétition se joue désormais surtout sur les prix, les grandes firmes ont tendance, pour réduire leurs frais de main-d’oeuvre, à réduire massivement leurs effectifs, d’autant plus qu’elles y sont quasiment sommées par les marchés financiers, à accélérer donc la substitution capital/travail et à tabler sur la « productivité » du capital plus que sur celle du travail. Voilà qui explique en grande partie, à mon avis, pourquoi, globalement, les taux de profit restent inférieurs à ceux de l’époque keynésienne, alors même que le partage de la valeur ajoutée a joué largement en faveur des capitalistes.

Marx évoque enfin, dans le même texte, une dernière cause qui contrecarre la baisse du taux de profit : l’augmentation du capital par actions. Il considère en effet les actionnaires comme des capitalistes porteurs d’intérêts. Et il semble dire que le développement de ce capital productif d’intérêt modère la baisse du taux de profit des capitalistes industriels, puisqu’il se contente d’une rémunération inférieure qui n’entre pas dans le système de la péréquation. L’idée peut nous paraître surprenante étant donné que les actionnaires sont considérés aujourd’hui non comme des prêteurs, mais comme des capitalistes « industriels » et que le taux de profit est rapporté aux capitaux propres, qui sont le plus souvent des capitaux par actions (c’est ce qu’on appelle la « rentabilité financière »). Mais, dans la mesure où elle invite à dépasser la forme profit, elle nous met sur la piste de ce que je crois être l’une des plus importantes causes (ou plutôt moyens) qui permettent de contrecarrer la baisse du taux de profit. Je veux dire la baisse du salaire des cadres. En effet la plus-value prend en partie la forme de sur-salaires (ce qu’il me serait un peu trop long d’expliquer ici). Baissez la part de ces sur-salaires, et vous accroîtrez les profits, cette autre forme de la plus-value. Certes je n’introduis pas ici un élément nouveau, puisqu’il est inclus dans la baisse de la part relative des salaires dans la valeur ajoutée. Mais il permet de mettre l’accent sur un phénomène nouveau.

Pendant toute la période keynésienne les cadres - je dirais plus volontiers la classe intermédiaire du capitalisme ou petite bourgeoisie capitaliste - ont bénéficié de sur-salaires plus ou moins considérables, et les profits s’en trouvaient diminués d’autant. Une bonne manière de les restaurer est, depuis quelques années, de licencier des cadres jusque là protégés, en particulier parce qu’ils étaient les chargés de mission du management participatif, ou de réduire la progression de leurs salaires, voire leurs salaires eux-mêmes. Il n’est pas rare aujourd’hui de voir de grandes firmes licencier des cadres expérimentés, auxquels elles devaient en partie leurs profits, pour réembaucher d’autres cadres chômeurs de longue durée à moitié prix. C’est une des raisons de ce qu’observent les sociologues : le déclin de la classe moyenne, pour parler comme Rifkin[10].

Mais il importe de faire une distinction parmi ces cadres, car une petite élite de dirigeants salariés et de cadres high tech voient au contraire leurs salaires progresser, parfois de manière faramineuse, et même émarger sur les profits, via les stock options. C’est ici que l’analyse de Marx montre à la fois ses limites et sa pertinence. Il distinguait l’intérêt et le profit d’entreprise, et voyait le capitaliste actif comme le porteur de ces deux fractions de la plus-value. Il pensait que les dirigeants salariés, eux, verraient leurs salaires s’établir au simple niveau de leur qualification par suite de leur concurrence sur le marché du travail. En réalité c’est l’élite salariée qui a joué le rôle du capitaliste actif, qui a fourni les ministres et le haut personnel du gouvernement privé des entreprises. Et c’est elle aujourd’hui qui reçoit une fraction croissante de la plus-value, sous le regard et le contrôle il est vrai de ces nouveaux actionnaires que sont, dans les grandes firmes, les gros investisseurs financiers et surtout les fonds de pension. Mais leur impressionnant prélèvement sur la plus-value est assez peu de chose comparativement à la baisse de la valeur de la force de travail de la plus grande partie de la classe moyenne.

 

Je crois avoir montré la pertinence de l’analyse marxienne pour une interprétation de quelques aspects évidents de la crise sociale. Tous ces phénomènes font système et jouent, quoique parfois avec des aspects contradictoires, dans le même sens : enrayer une baisse du taux de profit qui, pour s’être interrompue pendant environ un demi-siècle (des années 30 aux années 70) a repris de plus belle ensuite avant de se voir freinée. Reste à expliquer la raison de cette reprise d’une tendance qui avait déjà préoccupé les économistes classiques. Si les « causes » qui contrecarrent la loi l’ont emporté sur celle-ci pendant la période keynésienne, pourquoi n’y sont-elles pas parvenues aussi bien par la suite et restent-elles encore aujourd’hui impuissantes à rétablir un niveau aussi élevé des profits (ce qui a forcément des répercussions sur la croissance - sachant que les deux choses sont liées de manière complexe en économie capitaliste). La question est trop vaste pour que je puisse la développer complètement ici. Aussi irai-je à l’essentiel, en m’appuyant sur les analyses précédentes.

Mais revenons d’abord sur les principales raisons qui ont assuré, contre la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, la remontée de celui-ci pendant la période keynésienne.

On ne peut invoquer un accroissement de la plus-value absolue, ni de la plus-value relative (en dépit de l’intensification), ce d’autant plus que le chômage de masse ne pesait pas encore sur les salaires.

Le niveau élevé de la productivité du travail aurait dû être synonyme d’un accroissement relatif du capital constant, le même travail pouvant mettre en mouvement plus de capital. Cela aurait poussé le taux de profit à la baisse si, comme je l’ai expliqué précédemment, cette productivité élevée n’avait entraîné aussi une baisse de valeur des éléments du capital constant. Nous trouvons là une raison forte qui a contrecarré la tendance générale.

De même le commerce international à plutôt joué, à l’époque, à travers la péréquation, quoique très imparfaite, des taux de profit et le drainage de profits vers les pays développés, dans le sens des contre-tendances à la baisse du taux de profit. Mais il faut invoquer maintenant une autre raison.

Pendant l’âge d’or la production s’est déplacée massivement vers le tertiaire, vers les services. Or, dans ces secteurs peu gagnés encore par le progrès technique, la production était très travaillistique, la composition organique[11] du capital faible. Ainsi s’expliquerait d’une autre façon, par suite de l’égalisation des taux de profit entre les secteurs, le niveau élevé du taux général de profit. On sait que le tertiaire a aussi servi de terre d’accueil pour la main d’oeuvre libérée par le progrès technique dans l’industrie, tout comme l’industrie avait servi de deversoir pour la population libérée par la révolution agricole.

A partir de là se dessinent quelques éléments d’interprétation pour expliquer la crise économique, ou plutôt, comme l’on dit aujourd’hui, la récession qui affecte les pays développés, éléments qui me font penser qu’il n’y aura pas de sortie de crise, pas de retour d’un cycle de forte croissance.

 

Une première explication du « retour » de la baisse du taux de profit est à mon sens à chercher du côté des forces productives. Le fort ralentissement des gains de productivité ne peut qu’intriguer. Ce n’est pas, selon moi, le rythme de l’innovation qui est à mettre en cause, mais le fait que le taylorisme avait atteint ses limites, à la fois techniquement et au regard des motivations des agents, et que le progrès technologique a fait perdre beaucoup de leur intérêt aux économies d’échelle. La croissance de la productivité du travail (au sens habituel et non marxien du terme[12]) ne peut plus dès lors être ce qu’elle était. De la même façon le fordisme, en tant que production et consommation de masse, s’est trouvé dépassé par les exigences d’une production flexible devant répondre à une demande différenciée. Du coup la production est devenue beaucoup plus coûteuse en capital, ce qui expliquerait pour une part la baisse de l’efficience du capital.

Les gains de productivité sont, à mon avis, condamnés à demeure modérés, malgré l’ampleur de la révolution informationnelle. Le système capitaliste n’a pas réellement inventé de modèle post-taylorien et les innovations en matière d’organisation du travail et de gestion des ressources humaines ont pour la plupart fait long feu. Seule une transformation profonde des rapports sociaux, reposant sur une démocratisation des entreprises, pourrait relancer la productivité. Mais elle est antinomique avec le système de propriété et de gestion capitaliste, surtout dans les formes qu’il a prises à l’époque actuelle. Il est dès lors improbable que se produisent des baisses de valeur du capital constant susceptibles d’enrayer complètement la baisse du taux de profit.

Le tertiaire lui-même, en se mécanisant, en s’informatisant et en se taylorisant, voit la composition organique de ses capitaux s’élever, ce qui joue dans le sens de la tendance à la baisse du taux de profit.

Par ailleurs le changement dans la norme de consommation, qui voit la demande se déplacer vers les services, est à mon avis très profond et durable dans les pays développés. Car les biens durables qui ont fait la base de la croissance des trente glorieuses n’étaient pas à proprement parler des biens de consommation, mais des biens qui économisaient du temps de travail domestique et du temps de transport, libérant ainsi du temps libre. A partir du moment où les ménages se trouvent largement équipés en ces biens, la demande nécessairement en sera plus faible, malgré tous les efforts de relance d’une surconsommation, efforts du reste très coûteux. Cette demande peut continuer à se déplacer vers les services et la production de luxe, mais le mouvement vers l’alourdissement de la composition organique du capital se poursuivra dans ce secteur, quoique à un rythme plus modéré que dans l’industrie et de manière inégale (on remplace plus facilement par un ordinateur un employé de bureau qu’un enseignant ou une infirmière). Troisième raison donc qui joue dans le sens de la baisse du taux de profit.

Dans ces conditions une solution pour sauver les taux de profit était de tirer parti du commerce international et de poursuivre l’accumulation à l’échelle mondiale pour aller dans le sens d’une péréquation internationale des taux de profit. J’ai expliqué pourquoi, précédemment, à la suite de Marx. Mais j’ai dit aussi combien la concurrence mondialisée poussait les entreprises des pays développés à la substitution capital/travail et donc tendait inversement à faire baisser le taux de profit.

En définitive on voit que plusieurs facteurs extrêmement puissants jouaient dans le sens de la baisse de ce taux. Dès lors l’ensemble des pratiques et des politiques marquées du sceau de la régression sociale apparaissent sous une lumière crue : ce sont autant de tentatives, plus ou moins délibérées, plus ou moins bien intentionnées ou cyniques, ou simplement découvertes puis réinterprétées dans le langage de l’économie dominante, pour sauver le capitalisme du naufrage des taux de profit, sans que la croissance en profite nécessairement (du fait du détournement d’une partie des profits vers d’autres destinations que l’investissement)[13]. Au risque de tomber dans le catastrophisme, je pense que la crise économique et son corollaire, la crise sociale, ont toutes chances de s’aggraver. Il est donc temps de commencer à penser à des alternatives au capitalisme lui-même.

 

Tony ANDREANI



[1] Notamment ceux de Gérard Duménil et Dominique Lévy et ceux de Michel Husson

[2] Dans la théorie marxienne seul le travail vivant, celui qui correspond à la valeur ajoutée, est producteur de valeur, donc de plus-value (source du profit d’entreprise, de l’intérêt et de la rente foncière). S’il diminue relativement au travail mort, qui correspond à la valeur ancienne, le taux de profit (rapport du profit à l’ensemble de la valeur dépensée pour les moyens de production et pour les salaires) doit nécessairement diminuer. Ce taux de profit est à distinguer du taux de plus-value (rapport du profit aux salaires). Tout ceci ne se vérifie qu’à l’échelle macro-économique.

[3] Le Capital, Livre III, t. 1, p. 251, Editions sociales, 1969.

[4] Gérard Duménil et Dominique Lévy, La dynamique du capital, Un siècle d’économie américaine, PUF, 1996.

[5] Cf Michel Husson, Misère du capital, Syros, 1996, p. 28. Le taux de profit peut être calculé de plusieurs façons, selon que l’on tient compte ou non de l’amortissement du capital, de l’impôt sur les bénéfices etc. Les chiffres ci-dessus se réfèrent à des séries de l’OCDE concernant le « taux de rentabilité ». Ce qui nous importe ici, c’est la tendance : les courbes sont tout à fait comparables, quel que soit le mode de calcul.

[6] Pour mémoire : la plus-value est la quantité de valeur correspondant au travail non payé, ou surtravail.

[7] Aux Etats-Unis la durée hebdomadaire du travail est passée, entre 1979 et 1995, de 40,8h à 41,6h et la durée annuelle a augmenté de 1884h à 1953h.

[8] C’est-à-dire en réduisant la part des salaires dans la valeur ajoutée.

[9] Pierre-Noël Giraud, L’inégalité du monde, Economie du monde contemporain, Gallimard Folio, 1996.

[10] Jeremy Rifkin, La fin du travail, ed. française La découverte, 1996.

[11] Marx appelle composition organique du capital le rapport capital constant sur capital variable.

[12] Marx distingue la productivité du travail de l’intensité du travail, alors que la notion commune mêle les deux.

[13] De fait après 1980 le taux de profit progresse alors que le taux de croissance se maintient, à travers des fluctuations, à un bas niveau.

18 juillet 2010

Note du 5 juillet 2010

L’Europe progresse dans les sanctions

 

J’avais évoqué, dans une précédente brève, la méthode imaginée pour ramener les pays indisciplinés dans les clous des critères de Maastrich : le blâme public, à destination des agences de notation pour qu’elles rabaissent la note des Etats, et ainsi les contraignent à payer plus cher leurs emprunts. Mais cette forme de délation apparemment ne suffit pas. La Commission propose d’imposer des remèdes dans les domaines des salaires, du marché du travail (assouplir bien sûr ses régles), du marché des biens et des services, mais naturellement pas dans celui du marché du capital. Et ces règles seront assorties de sanctions, telles que la suppression des aides européennes, en particulier agricoles. Il s’agit donc d’en remettre une couche en matière de politiques néo-libérales, en suivant l’exemple allemand.

Décidément ces eurocrates sont incorrigibles : alors que le Vieux Continent glisse dans la dépression, on ne change rien à une équipe qui perd. Alors que la solidarité européenne a atteint son niveau le plus bas, on ne veut rien faire d’autre que de punir les cancres de la classe.

Je pense que la lucidité impose de rompre au plus tôt avec cette Europe-là. S’il est difficile de quitter la classe, au risque de se trouve déqualifié, le moment est sans doute venu de la désobéissance. J’y reviendrai dans une brève beaucoup plus longue.

18 juillet 2010

Surveiller et punir

Note du 9 juin 2010

 

 

L’Europe de la délation

 

Dans une précédente brève j’expliquais en quoi le plan de sauvetage des pays de la zone euro en difficulté était tout sauf une manifestation de solidarité. Mais, depuis, un nouveau seuil a été franchi dans la maltraitance de ces pays. Il s’agit de les contraindre à rentrer dans les clous des critères de Maastrich, censés fournir la preuve de leur bonne « gouvernance », en dénonçant publiquement ceux qui ne s’y conformeraient pas dans les délais convenus.

Voici les raisons invoquées : certains pays sont vertueux, d’autres laxistes, et il revient aux premiers de ramener les seconds dans le droit chemin. L’Allemagne est le pays vertueux par excellence : elle a bloqué le niveau de ses salaires, réduit ses prestations sociales, maintenu son taux d’inflation au plus bas, et cela lui vaut la meilleure note de la part des agences de notation, et par conséquent le taux d’intérêt le plus bas pour ses obligations d’Etat (elle profite même en ce moment de la crise en Europe, les investisseurs se ruant sur ses obligations en vendant celles des pays du Sud, ce qui fait encore baisser le taux des siennes). Elle exige donc que les autres pays fassent de même. Et ceci au nom de l’argument suivant : les Allemands en « ont assez de payer pour les autres ».

Il est curieux que cet argument soit accepté pour argent comptant, car en quoi l’Allemagne a-t-elle payé pour les autres ? Est-ce en contribuant au budget communautaire ? Elle est sans doute contributeur net (elle donne un peu plus qu’elle ne reçoit de ce budget), mais sa contribution ne représente, comme celle des autres pays, qu’à peine 1% de son PIB. Est-ce en faisant bénéficier le reste de la zone euro des bas taux d’intérêt demandés par la BCE (ce qui a permis aux autres pays de bénéficier de ces taux d’intérêt, moins élevés que s’ils n’étaient pas partie prenante de la BCE)? Mais ces taux d’intérêt ont d’abord bénéficié à son économie et à ses exportations (cf ma brève sur l’Allemagne). Est-ce en se résolvant finalement à abonder le Fonds de stabilisation ? Elle a pris bien garde de refuser un emprunt uniforme (une euro-obligation) des pays y souscrivant : elle empruntera à ses conditions propres. C’est pourtant en vertu de cet argument du bon samaritain que l’Allemagne, et la France à sa suite, entendent faire plier les autres pays en les sommant (à la manière du FMI) de s’imposer des cures d’austérité plus drastiques que la leur. Et voici comment : les mauvais élèves, ceux qui ne feront pas correctement leurs devoirs, se verront infliger des blâmes. Ces blâmes seront à destination des agences de notation (hier accusées de tous les péchés), qui dégraderont leur note, si bien qu’ils ne pourront financer leur dette publique qu’à des taux plus élevés. La peur de cette sanction financière fera le reste (à noter ici que la majorité au Parlement européen a refusé l’idée d’une agence publique européenne, comme quoi les mentors n’ont même pas le courage de leurs actes). C’est ainsi qu’on a franchi le mur de l’ignominie : en dénonçant aux marchés (c’est-à-dire, pour une large part, aux investisseurs…européens) les coupables.

Je reviendrai sur les vices de structure de la construction européenne, tels que la crise actuelle les met en évidence (mais nous les avions dénoncés depuis longtemps). Pour aller au plus court, disons que, dans un Etat unitaire ou fédéral, l’Etat vient compenser les déséquilibres entre ses régions à l’aide d’un budget de grande envergure. Mais un véritable Etat fédéral est impensable dans une Europe où il n’y a pas une mais des nations, avec des langues, des traditions, des institutions foncièrement différentes d’un pays à l’autre. Lors de la lutte contre le Traité constitutionnel européen beaucoup d’opposants avaient proposé les bases d’un Traité radicalement différent, conciliant, selon des procédures démocratiques, la souveraineté des nations avec une dose de supranationalité utile, mais circonscrite. Les bourgeoisies néo-libérales n’ont point voulu en entendre parler. Il n’a été vaguement question que d’un « gouvernement économique », lui-même entendu de manières divergentes, et qui s’est réduit finalement à un maquignonnage entre exécutifs, derrière le dos des Parlements nationaux, avec la complicité de la Commission (dont il faut rappeler qu’elle est une émanation des gouvernements et qu’elle ne décide rien, sauf en matière de concurrence). Ce « gouvernement économique » s’est ramené, dans les faits, à cette surveillance mutuelle que les droites des pays dominants de la zone euro veulent mettre en place aujourd’hui pour punir les Etats qui ne se plient pas à la doctrine néo-libérale (dans sa version allemande en particulier). Le terme du reste n’a aucun sens, car qu’est-ce qu’un gouvernement sans ressources propres ? En réalité on pourrait, en l’état actuel des choses, prendre un certain nombre de dispositions pour alléger la crise de la zone euro, dont bon nombre d’économistes pensent qu’elle va déboucher, à terme, sur son éclatement.

On peut très bien admettre que les Etats se coordonnent, à partir du moment où ils ont la même monnaie. Mais se coordonner ne veut pas dire s’aligner sur les seuls critères financiers du déficit et de la dette publique, quand les Etats ne sont pas au même niveau de développement, n’ont pas les mêmes ressorts de compétitivité, ne sont pas au même moment du cycle économique. Autrement dit il est inacceptable de remettre en cause, au nom de ces critères, leur souveraineté budgétaire – qui est l’essence même du pouvoir étatique - alors qu’ils ont déjà perdu leur souveraineté monétaire et leur politique de change. C’est ce que la gauche en France, pour une fois d’accord, refuse absolument - avec une partie de la droite. En revanche il serait possible de renforcer le budget communautaire, soit par des contributions accrues des Etats, soit par un impôt européen (et non avec les petites ressources indirectes prônées par la Commission). Avec ce budget on pourrait augmenter les fonds structurels qui ont permis dans le passé et permettraient à présent de soutenir les Etats en manque de compétitivité. Ce qui pourrait, cette fois, se faire sous conditions, puisqu’il s’agirait vraiment d’aides et non de sanctions. Deuxièmement il serait possible de créer un emprunt européen pour soutenir des projets européens auxquels tous les Etats prendraient part. Troisièmement on pourrait, de manière concertée, laisser filer l’inflation, ce allégerait le coût des dettes publiques et réduirait les écarts de compétitivité entre les pays de la zone euro. Bref des politiques européennes pourraient, après validation par les Parlements nationaux, compenser les déséquilibres qui menacent la zone euro d’éclatement. Et ceci sans remettre en cause la souveraineté budgétaire des Etats. Ce ne serait pas la solution à la question européenne, mais cela permettrait sans doute de franchir le mauvais pas.

Or il est à peu près certain que rien de tout cela, qui représenterait une forme de solidarité bien pesée, ne sera fait. L’Allemagne a prévenu : on ne fera jouer que la sanction pour déficits excessifs, malgré les risques de récession que la réduction des dépenses publiques fera peser. Elle a même envisagé des sanctions plus sévères : les pays qui n’obéissent pas à ce qu’on attend d’eux pourront être exclus du bénéfice du fonds de stabilisation, être privés du droit de vote, voire être exclus de la zone euro (et, pour cela, on n’hésitera pas à engager une modification du sacro-saint Traité de Lisbonne). En attendant elle a fortement invité les autres pays à inscrire dans leur Constitution les règles qui sont les siennes en matière de déficits. Derrière tout cela il y a une volonté à peine dissimulée : ramener l’Etat social et la protection sociale à sa plus simple expression.

Dès lors, si l’on veut éviter des suicides nationaux, et même, à plus long terme, un suicide collectif (dans ce jeu non-coopératif tout le monde finalement sera perdant), il faut envisager dès maintenant des sorties de la zone euro, calmement et en ordre, et non sous la contrainte et en désordre. Mais cela ne suffira pas : c’est tout l’édifice européen qu’il faudra bousculer. Dans l’un des articles de ce blog, je proposais la stratégie des « coups de boutoir », comme stratégie la plus réaliste et la moins risquée. La gauche devrait sérieusement y réfléchir.

 

18 juillet 2010

Le plan de sauvetage de la zone euro

Note du 13 mai 2010

 

 

L’Europe sauvée des eaux glaciales de la finance ?

 

 

Je me posais, dans la dernière brève, la question que tout le monde se pose : le plan de sauvetage de la zone euro a-t-il des chances de réussir ? Mais d’abord, que veut dire « réussir » ? Empêcher certains Etats de faire faillite (c’est-à-dire : ne plus pouvoir rembourser leurs dettes) ? Assurer la stabilité de l’euro (c’est-à-dire maintenir une parité élevée par rapport aux autres monnaies) ? Ou  bien : rétablir les équilibres commerciaux entre les pays de la zone (ce qui signifie, la monnaie étant unique, et une dévaluation unilatérale étant exclue, égaliser les niveaux de productivité et d’inflation entre les pays, ou, à défaut, effectuer des transferts compensateurs) ? Il suffit de rappeler quelques faits pour comprendre que seuls les deux premiers objectifs sont visés.

 

Petit résumé de la grande opération de sauvetage

 

Le plan de 750 milliards d’euros prêtables aux Etats en difficulté se décompose ainsi : 1° 440 milliards venant des 15 pays de la zone euro (tous sauf la Grèce, trop mal en point), chacun à proportion de sa part au capital de la BCE (de la plus grande, celle de l’Allemagne, à la plus petite, celle de Malte) ; 2° 60 milliards venant de la Commission européenne, avec la garantie du budget communautaire ; 3° 250 milliards venant du FMI. Ce plan est évidemment plus massif que le plan initialement adopté de 110 milliards d’euros de prêts destinés à la Grèce : il vise à soutenir d’autres Etats (le Portugal, l’Espagne en premier lieu), pour qu’ils ne voient pas eux aussi le taux de leurs emprunts auprès des marchés, déjà en hausse, s’envoler.

Comment les Etats de la zone euro vont-ils se procurer cet argent ? En l’empruntant : pour résoudre le problème des dettes publiques de certains Etats, tous vont s’endetter. Question : à quel taux ? Cela dépendra de la conjoncture au moment du lancement des tranches des emprunts (le plan pour le moment n’est que potentiel). Actuellement, pour des pays comme l’Allemagne et la France, il est bas. Le pari est que, comme c’est toute la zone euro qui emprunte, il restera bas, mais rien n’est moins sûr.

On se demandera, bien sûr, si des Etats européens tous lourdement endettés, suite à la grande crise économique et aux dépenses publiques effectuées pour soutenir le secteur bancaire et pour relancer l’économie (les ratios moyens qui sont prévus pour la zone euro en 2010 sont de 6,6 % du PIB pour le déficit public et de 84, 7% pour la dette publique), ne vont pas voir ces emprunts aggraver encore l’état de leurs finances. La réponse est qu’ils comptent bien se voir rembourser, et avec intérêt. Je vais y revenir.

 

Mais, comme tout cela risquait de ne pas « rassurer les marchés », le plan de sauvetage comporte un second volet : la BCE va acheter aux banques qui souhaitent les vendre les obligations des Etats qui pourraient un jour faire défaut. Ici deux points à noter. Tout d’abord ceci s’est fait à la demande pressante des banques européennes : il paraît que 47 d’entre elles l’ont suppliée de les délester de ces obligations qui pourraient bien être « pourries ». Il faut signaler que la crainte a été telle chez leurs actionnaires et chez leurs clients qu’elles ont perdu en quelques jours des milliards de capitalisation boursière (leurs actions ayant fortement dévissé). Horreur ! Deuxième point : la BCE a ainsi transgressé un interdit, à savoir ne jamais acheter des obligations d’Etat (alors que la FED américaine et la Banque d’Angleterre l’ont fait massivement). Mais la pression des gouvernements et la crainte de voir l’euro s’effondrer ont eu raison de ses scrupules et de sa sacro-sainte indépendance. Elle va donc monétiser la dette non des banques mais des Etats, en faisant marcher « la planche à billets ». Mais ici encore une remarque : la BCE ne pas acheter directement aux Etat des obligations, lors de leur émission, mais seulement sur « le marché secondaire » (le marché de l’occasion des titres déjà émis).

Voilà l’essentiel de ce qu’il faut savoir pour revenir à la question initiale : ce plan va-t-il réussir, et en quel sens ? A première vue l’effet est positif : en quelques heures les taux d’intérêt demandés par les investisseurs aux Etats ont fortement chuté (le taux grec aurait diminué de moitié), l’euro est remonté, les Bourses ont rattrapé une partie de leur chute, les banques ont regagné la capitalisation perdue. Comme on dit, les marchés, aussi prompts à s’affoler qu’à se rassurer, ont « repris confiance ». Le tout était de leur faire les yeux doux. Et la zone euro aurait fait preuve, devant la gravité de la crise, reconnue enfin par l’Allemagne, d’une belle solidarité.

Voyons les choses de plus près.

 

 Vous avez dit solidarité ?

 

Si tout se passe au mieux, la solidarité n’aura été qu’un paravent. On va prêter à la Grèce (il y a urgence) quelques dizaines de milliards. Je n’ai pas vu annoncer de taux, mais il sera sans doute, comme dans le plan précédent, de 5%, alors qu’on aura emprunté à 1,5% : une bonne affaire, une belle plus-value ! Une affaire telle qu’elle a conduit des députés socialistes à ne voter ce plan-là qu’en émettant « des réserves » et les députés communistes à voter contre, en parlant « d’usure ». Interrogée là-dessus Mme Lagarde (dans un entretien au Monde du 4 mai) a justifié ainsi ce taux usuraire : il « rémunère le risque » et il évite « d’encourager le vice ». Peut-être, mais alors il ne faut pas parler de « solidarité ». Le terme a un sens pour le Portugal, qui emprunte à un taux plus élevé, mais ce ne l’est sûrement pas pour l’Allemagne et la France. On est solidaire avec un ami lorsqu’on prend un risque à sa place, ou au moins qu’on partage le risque (en prêtant au taux auquel on a emprunté), pas lorsqu’on exige de lui une prime de risque ! Quant à la Banque centrale, ce ne sont pas les Etats en difficulté qu’elle veut aider (elle le ferait si elle achetait des titres lors de leur émission), mais les banques (françaises en particulier), qui se sont exposées au risque de non-remboursement des emprunts de ces Etats. On dira peut-être que, en soulageant les banques de leurs obligations risquées, elle leur permet de continuer à financer les dettes publiques et privées de ces mêmes Etats. L’argument ne vaudrait que si ces banques avaient, en contrepartie, pris l’engagement ferme, sous peine de sanctions, de reprendre leurs financements normalement.

 

Et, malgré tout, l’échec prévisible

 

Si les prêts ne sont nullement désintéressés, ils sont assortis de conditions drastiques. Des ministres des finances avaient prévenu la Grèce : « S’il y avait des manquements, les versements seraient stoppés » (le ministre allemand), la Slovaquie ne pourra (dixit le ministre slovaque) « octroyer aucun prêt aux Grecs avant de les voir faire leur devoir ». Le FMI a également posé ses conditions, tout en faisant preuve d’un peu de sollicitude pour les revenus les plus bas (selon DSK, devenu de fait, selon le mot de Pierre-Antoine Delhommais, le « super-ministre des finances de la Grèce »). Ce qui vaut pour la Grèce vaudra, avec un peu moins de rigueur, pour d’autres pays au déficit public moins important et moins endettés. En France même Fillon nous a annoncé une sévère crise d’amaigrissement des dépenses de l’Etat (moins 10% en trois ans). Tout cela ne serait qu’un mauvais moment à passer avant de retrouver les vaches grasses de la croissance, et, avec elles, les rentrées fiscales propres à éponger les dettes. C’est pourtant hautement improbable, de l’avis de plusieurs experts, et non des moindres (Jean-Paul Fitoussi, Nouriel Roubini, Martin Wolf, Paul Krugman et Joseph Stiglitz). Pourquoi ?

Dans le cas de la Grèce, les carottes sont cuites. Comment un pays en récession (la spéculation a fait tomber sa prévision de croissance, ou plutôt de décroissance, pour 2010 à – 4%) pourrait-il retrouver les moyens d’honorer ses dettes ? Comment un pays qui paierait des intérêts à 5% sur 110 milliards d’euros de prêts (et dont les dettes s’élèvent déjà à 133% du PIB) pourrait-il le faire alors qu’il lui faudrait, pour seulement ramener son déficit à un niveau de 8% du PIB cette année, une croissance positive ? Comment pourrait-il avoir une croissance positive, en réduisant brutalement les revenus des fonctionnaires et les retraites et en augmentant fortement la TVA, donc en tuant la demande ? Et, dans ces conditions, où trouver les recettes fiscales (d’autant plus qu’une partie encore plus grande de l’économie va basculer, les individus cherchant à arrêter la glissade de leurs revenus, dans l’économie informelle) ? Mais ce qui se dessine pour la Grèce se profile aussi pour d’autres pays. Les cures d’austérité, dans l’immense majorité des cas (la littérature économique le prouve) n’ont fait, en période de récession ou de croissance très faible, qu’aggraver le mal. Alors, oui, les Etats affaiblis et amaigris n’auront plus les moyens de rembourser leur dettes aux Etats en meilleure forme, et c’est toute la zone euro qui souffrira. A moins que les prêts ne soient pas versés (ils ne le seront qu’après vérification, chaque trimestre, que la cure d’austérité se poursuit normalement), mais alors ce sera encore pire. L’Allemagne, pour revenir à elle, non seulement ne fera pas les plus-values escomptées, mais sera victime de défaut de paiements, et, plus grave encore, verra son grand marché européen devenir exsangue.

En fait c’est toute la construction européenne qui devient caduque. On se rend compte aujourd’hui qu’il y avait des vices de structure. J’y reviendrai dans une prochaine brève, retrouvant là un terrain qui m’est plus familier.

 

 

Publicité
18 juillet 2010

note sur L'Allemagne et l'Europe

Note du 11 mai

 

 

L’Europe que l’Allemagne aime

 

C’est celle qui lui sert. Je veux dire qui sert à la bourgeoisie allemande (que je ne confonds évidemment pas avec le peuple allemand). Et je vais vous dire pourquoi  (sans faire dans la nuance) :

1° Parce l’Europe lui a permis de faire oublier sa compromission dans l’horreur nazie et à l’Allemagne de réintégrer, comme on dit, le concert des nations. Fort bien, mais de quelles nations parle-t-on au juste ?

2° Parce que l’Europe a ouvert de vastes horizons à sa politique, fondée sur sa conception propre du néo-libéralisme, à savoir l’ordolibéralisme (pour faire court : la concurrence à tous crins et tous azimuts, mâtinée d’un Etat de droit. Ne cherchez pas plus loin l’origine de la « concurrence libre et non faussée »). Que d’illusions ne s’est-on pas fait sur le « capitalisme rhénan » et sur « l’économie sociale de marché » ! On n’a pas vu que l’Etat social ne fut, pour cette bourgeoisie, qu’une concession provisoire aux syndicats (difficile de bazarder des assurances sociales qui dataient de Bismarck et de démolir les contre-pouvoirs accordés aux salariés tant que la social-démocratie s’y accrochait).

3° Parce qu’il lui fallait faire accepter la réunification, et une réunification qui s’est faite à ses conditions. Car le scénario aurait pu être tout autre : un seul Etat (avec des règles démocratiques unifiées), mais deux systèmes, qui auraient pu s’influencer l’un l’autre, car la RDA n’avait pas que des mauvais côtés. Au lieu de quoi il fallait raser cette dernière et pratiquer une épuration sauvage. Cela a coûté finalement très cher au contribuable allemand (ainsi qu’à nous d’ailleurs, du fait des taux d’intérêt très élevés des emprunts allemands, auxquels il nous a fallu emboîter le pas). Mais seul le résultat comptait : liquider tout ce qui pouvait évoquer, de près ou de loin, le socialisme.

4° Parce que l’Europe est pour elle Le grand marché d’exportation. On a mis du temps à comprendre le sens de la politique d’austérité mise en œuvre ces dernières années : rendre la production allemande compétitive, et, parallèlement, freiner les importations en restreignant la demande intérieure (ce qui a fait qu’on a pu dire de l’Allemagne qu’elle était devenue la Chine de l’Europe). Et voilà comment, dans un marché opportunément sans frontières, l’Europe s’est trouvée inondée de marchandises allemandes pendant que l’Allemagne trouvait les produits des autres pays (dont les quelques produits grecs) beaucoup trop chers.

5° Parce que l’Europe, telle qu’elle avait été ficelée par les traités, ne créait à l’Etat allemand que très peu d’obligations de solidarité, avec une BCE interdite de financer les Etats (ce qui aurait pu les aider à se développer), une politique monétaire axée sur la désinflation (pour mieux vendre) et non sur la croissance et l’emploi, les politiques budgétaires des autres Etats mises sous surveillance, quelles que fussent leurs conditions économiques (pour assurer la stabilité de l’euro) – autant de contraintes que la crise économique mondiale allait bousculer ou remettre en question.

6° Parce l’euro fort était avantageux. On pourrait se demander pourquoi, vu qu’il devrait normalement pénaliser les exportations. C’est oublier que cela permettait d’acheter moins cher les sous-produits dont l’Allemagne serait l’assembleur ou le vendeur final. Et cela permet aussi de comprendre pourquoi l’Allemagne ne veut absolument pas d’une Europe sociale : il lui faut faire produire à bon compte, dans les PECO en particulier (via des délocalisations), ce qu’elle veut exporter.

 

Le résultat de tout cela, c’est la crise actuelle : à trop vouloir exploiter l’Europe à son avantage, elle l’a mis en panne et livrée à la spéculation financière. Il a fallu que la zone euro commence à se désarticuler et l’euro à dévisser pour que la bourgeoisie allemande se rende compte qu’elle ne pouvait avoir le beurre et l’argent du beurre. Le plan de sauvetage, hier impensable, va-t-il suffire à renverser la vapeur ? Rappelons seulement, avec quelques députés socialistes qui ont émis « des réserves » et des députés communistes qui n’ont pas mâché leurs mots, que prêter à 5% quand on emprunte à 1% représente de l’usure et que les pays qui n’auront pas au moins un taux de croissance de 2% ne pourront honorer leurs dettes.

5 juillet 2010

Brève du 5 juillet 2010

L’Europe progresse dans les sanctions

 

J’avais évoqué, dans une précédente brève, la méthode imaginée pour ramener les pays indisciplinés dans les clous des critères de Maastrich : le blâme public, à destination des agences de notation pour qu’elles rabaissent la note des Etats, et ainsi les contraignent à payer plus cher leurs emprunts. Mais cette forme de délation apparemment ne suffit pas. La Commission propose d’imposer des remèdes dans les domaines des salaires, du marché du travail (assouplir bien sûr ses régles), du marché des biens et des services, mais naturellement pas dans celui du marché du capital. Et ces règles seront assorties de sanctions, telles que la suppression des aides européennes, en particulier agricoles. Il s’agit donc d’en remettre une couche en matière de politiques néo-libérales, en suivant l’exemple allemand.

Décidément ces eurocrates sont incorrigibles : alors que le Vieux Continent glisse dans la dépression, on ne change rien à une équipe qui perd. Alors que la solidarité européenne a atteint son niveau le plus bas, on ne veut rien faire d’autre que de punir les cancres de la classe.

Je pense que la lucidité impose de rompre au plus tôt avec cette Europe-là. S’il est difficile de quitter la classe, au risque de se trouve déqualifié, le moment est sans doute venu de la désobéissance. J’y reviendrai dans une brève beaucoup plus longue.

5 juillet 2010

Brève du 5 juillet 2010

 

Derniers méfaits du marché carbone

 

Dans mon article « Le changement climatique impose la planification » je dénonçais, à la suite de plusieurs auteurs, le marché des crédits carbone, plus connu sous le nom du marché des droits à polluer, institué par le protocole de Kyoto : une mauvaise solution au réchauffement climatique, complexe, inefficace, terrain de jeu pour la spéculation.

Voilà que je lis dans Le Monde du 26 juin une remise en cause, par des ONG spécialisées, du dispositif onusien appelé « mécanisme de développement propre ». Ce mécanisme transforme des économies réalisées dans la production de CO2 ou d’équivalents CO2 (des gaz à effet de serre encore plus nocifs que le CO2) en crédits vendables sur le marché aux entreprises polluantes, qui voient ainsi leurs droits à polluer augmenter. L’idée était d’inciter ainsi des industriels des pays du Sud à détruire des gaz nocifs (dans le cas présent un gaz, le HCFC23, généré lors de la production d’un autre gaz, le HFC22, utilisé dans l’industrie du froid), ce qu’ils n’auraient pas fait sans cette incitation financière. Or on s’aperçoit que cette vente de crédits carbone est si rentable que ces industriels se sont jetés dessus et que ce marché a pris une ampleur inattendue. Mais, tenez-vous bien, au moins la moitié de ces économies seraient fictives, et, qui plus est, des industriels « auraient artificiellement accru leur production et volontairement maintenu un niveau élevé de pourcentage de HFC23 généré par le processus », si bien qu’une bonne partie des gaz à effet de serre détruits grâce à l’argent des crédits carbone n’aurait jamais dû être émise - mais aurait permis à cette industrie de percevoir un milliard de dollars chaque année. Ces gaz, en outre, détruisent la couche d’ozone.

Voilà donc ce qui se passe quand on confie à une industrie privée, moyennant un avantage financier, la tâche de réduire des quantités de gaz et qu’on institue un marché spécialisé pour les crédits carbone qui découlent de cette économie. Alors que la solution simplissime était, pour un Etat, de taxer cette production ou, pour une agence de l’ONU, de subventionner directement, et sous contrôle, l’économie réalisée (pour aider les pays en développement à réduire leur bilan carbone). Le marché des droits à polluer s’avère ainsi non seulement inefficace, mais contre-productif !

Evidemment les marchés de ces crédits carbone ont commencé à s’affoler, dans la perspective d’une révision du mécanisme de développement propre. L’association qui représente les acteurs de ces marchés a dénoncé « la nature politique du débat et la pression qu’une telle politisation fait peser sur le régulateur ». Sans commentaires…

Publicité
Le blog de Tony Andreani
  • Comment réenchanter la politique ? En lui fixant un nouveau cap, qui serait la construction d’un socialisme du XXI° siècle. Un socialisme dont l’axe central serait la démocratie économique (au sens large).
  • Accueil du blog
  • Créer un blog avec CanalBlog
Publicité
Publicité
Derniers commentaires
Newsletter
Publicité