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Le blog de Tony Andreani
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27 janvier 2011

Crises et dettes en Europe

Manifeste d’économistes atterrés

 

 

Crise et dettes en Europe : 10 fausses évidences, 22 mesures en débat pour sortir de l’impasse

 (Editions Les liens qui libèrent, 2010)

 

Ce manifeste est à coup sûr une initiative politique importante, et l’on doit absolument lire ce petit livre, déjà adopté par 700 économistes français, représentant, à considérer les signatures, un large spectre de la profession (il est tout aussi intéressant de noter les absents parmi les vedettes de la discipline).

La critique des fausses évidences, qui sont colportées par le discours politique (pas seulement à droite) et qui courent les médias, est forte, d’autant plus qu’elle est menée avec la plus grande sobriété. Les 22 mesures ont été manifestement pesées au trébuchet. On peut dire qu’elles vont bien dans le sens d’une véritable régulation du capitalisme européen, ce qui implique une réforme profonde des institutions de l’Union.

 

Je pense néanmoins qu’elles ne vont pas toujours assez loin. J’imagine bien qu’il fallait mettre d’accord les signataires sur une plate-forme commune. Mais, si l’on veut changer de capitalisme, nombre des mesures préconisées paraissent bien timides. Quelques exemples.

S’agissant des banques, on pourrait certes leur interdire de spéculer pour leur compte propre, mais comment cloisonner efficacement leurs activités ? La meilleure solution serait ici de revenir à une séparation des banques de dépôt et des banques d’affaires. Et, si l’on veut contrôler leurs activités, la nationalisation (sous une forme nouvelle) semble bien s’imposer, vu le rôle central qu’elles jouent dans l’économie (elles fournissent un véritable bien public).

Le Manifeste propose de réduire la liquidité et la spéculation par des contrôles des mouvements de capitaux et par une taxe sur les transactions financières. Mais de quels contrôles s’agit-il ? Et, de toute façon, de telles mesures paraissent bien insuffisantes pour réduire la liquidité, et notamment pour assurer une stabilité de l’actionnariat.

Le Manifeste propose d’exiger des agences de notation un calcul économique transparent. Mais comment s’assurer de la transparence sans dépêcher des inspecteurs ? A ce compte ne vaudrait-il pas mieux une (ou des) agences publiques ?

Je m’arrêterai à ces exemples, et mon intention n’est pas ici de me mêler à une discussion sur la bonne alternative, ou l’alternative la plus réaliste, au capitalisme néo-libéral qui sévit en Europe. La question que pose Le Manifeste, puisqu’il vise à sortir l’Union européenne de l’impasse où elle s’est enfermée, est : comment faire ?

 

Car, si certaines mesures peuvent être prises à l’échelon national (accroître le caractère redistributif de la fiscalité, renforcer les contre-pouvoirs dans l’entreprise etc.), d’autres sont en contradiction totale avec le Traité de Lisbonne. C’est le cas, en particulier, de la proposition d’autoriser la BCE à financer directement les Etats (à un faible taux d’intérêt), ou de la négociation d’accords concernant les mouvements de marchandises et de capitaux avec le reste du monde. Elles imposent donc une renégociation de ce Traité.

D’autres propositions vont dans le sens d’une plus forte intégration : coordination des politiques macro-économiques pour réduire les déficits commerciaux de certains pays (car les excédents des uns font les déficits des autres), harmonisation vers le haut des politiques fiscales et sociales, instauration d’une fiscalité européenne et accroissement du budget européen (pour compenser les déséquilibres entre pays). Ces propositions ne sont pas antinomiques avec le Traité de Lisbonne, mais elles sont en totale opposition avec ce que l’Union européenne a toujours été dans une certaine mesure et à ce qu’elle est devenue : le lieu d’une guerre économique entre les Etats. On le voit bien aujourd’hui : la crise de l’euro (le seul réel trait d’union en matière économique, avec la politique agricole) n’a pas suffi à convaincre les dirigeants européens d’avancer résolument en ce sens. En outre, un tel effort d’intégration n’a aucun répondant du côté des institutions politiques – si l’on excepte un rôle un peu plus actif du Parlement européen, par ailleurs si peu représentatif des citoyens de l’Union (il suffit de noter leur taux d’abstention aux élections européennes). Donc ces mesures prônent une intégration dont aucun gouvernement actuel ne veut, et surtout pas le gouvernement allemand.

Les signataires du Manifeste abordent la question de la faisabilité de leurs propositions dans la conclusion : « Il n’est évidemment pas réaliste d’imaginer que 27 pays décideront en même temps d’opérer une telle rupture dans la méthode et les objectifs de la construction européenne ». Ils estiment que quelques pays pourraient prendre des initiatives, s’engager dans des coopérations renforcées, et ensuite tendre la main aux autres pays pour qu’ils rejoignent le mouvement. Mais, que faudrait-il pour cela ? Il faudrait que des gauches, convaincues de la nécessité de ce nouveau cours, arrivent au pouvoir dans quelques grands pays. Autant dire que le chemin reste long, alors que la crise européenne ne cesse de s’aggraver. A commencer par la crise de l’euro, que tous les fonds de stabilisation envisagés seront bien incapables d’enrayer. Les signataires du Manifeste en sont conscients, puisqu’ils n’excluent pas que cette crise mène à l’éclatement de la zone euro (et proposent, dans ce cas, de se rabattre sur une monnaie commune de type bancor).

Sarkozy et Merkel semblent s’être entendus pour réviser un seul article du Traité de Lisbonne, mais tout en sachant que cela prendra des années, car le processus de révision et de ratification par 27 Etats est extrêmement long et compliqué. Dès lors y a-t-il une autre issue que de cesser tout simplement d’appliquer certaines dispositions de ce Traité, en adoptant une stratégie, fût-elle unilatérale, de « désobéissance » active ? Autrement dit d’accélérer une crise au lieu de la laisser couver jusqu’à ce que le malade soit impossible à traiter ?

 

 

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26 janvier 2011

La Grande Régression

La Grande Régression

de Jacques Généreux (Editions du Seuil, 2010)

 

 

Voici un livre tout à fait remarquable, parce qu’il offre une perspective d’ensemble, charpentée autour d’une conceptualisation forte, sur la crise contemporaine. Il ne s’arrête pas à la crise économique, qui fait aujourd’hui l’objet de tant d’ouvrages critiques sur le capitalisme financiarisé (mettant rarement en cause la capitalisme lui-même), ni à la crise de civilisation, elle aussi objet d’une pléthore d’écrits en tous sens, mais entend articuler tous les aspects de la crise et l’inscrire dans l’histoire longue des sociétés humaines. Il cherche enfin à l’analyser à partir de ses fondements anthropologiques pour comprendre sur quels ressorts psychologiques le capitalisme actuel a pu s’appuyer pour entraîner les esprits et les plonger dans une sorte de servitude volontaire. On sort de cette lecture avec le sentiment d’y voir enfin plus clair, et on ne saurait mieux souligner l’intérêt exceptionnel de ce livre, dont je vais ici essayer de présenter quelques idées force.

 

 La Grande Régression est d’abord une restauration

 

C’est un retour au libéralisme en œuvre dans les années 20 du siècle dernier, et, sur le plan doctrinal, au libéralisme du 19° siècle, à sa croyance dans l’efficience et l’autorégulation des marchés, dont les néo-classiques ont fourni l’épure théorique. Il fallait pour ses promoteurs fermer la grande parenthèse des Trente glorieuses, qui avait bouleversé l’ordonnancement social et les dogmes de ce libéralisme. Le ‘néo-libéralisme’ n’a donc rien de néo, il n’a fait que pousser jusqu’au bout la logique du libéralisme. Pour autant Généreux n’est pas un nostalgique de la période keynésienne : elle n’était certes pas un paradis, mais valait par la direction qu’elle suivait.

L’ouvrage comporte une analyse fouillée des divers aspects de cette régression par rapport à cette période. Régression économique d’abord. Contrairement aux analyses qui voient dans la crise financière la source de tous les problèmes, Généreux montre que c’est le changement de système productif qui a produit cette dernière. Deux traits ont été décisifs : la baisse du taux d’investissement (et son pendant, la montée des dividendes) et la diminution de la part des salaires dans la valeur ajoutée – phénomènes qui se retrouvent dans tous les pays développés. La seule issue était alors la montée de l’endettement privé et public. C’est sur ces bases que se sont développées les innovations financières (CDO, CDS etc.) qui ont poussé le capitalisme vers sa plus grande crise historique. En quelques pages, l’auteur nous offre une analyse magistrale de la perversion du système, où l’on voit notamment des banques et des fonds spéculant, avec l’argent des autres, sur la faillite de leurs clients et des Etats, avec un cynisme et un machiavélisme achevés. La régression écologique ensuite : alors que la contestation écologique, qui apparaît dans les années 70, fait le lien avec l’expansion d’un capitalisme sans entraves, l’écologie actuelle tente  bien souvent de pactiser avec lui, et le capitalisme vert vient agiter de grandes peurs pour mieux asseoir sa nouvelle profitabilité, dans le parfait mépris des biens publics.

Puis vient la régression politique : ici l’analyse est de la brutalité qu’il convient. Généreux montre parfaitement que l’Etat n’a nullement perdu de son poids, ainsi qu’en témoigne le maintien ou la progression des dépenses publiques et des « prélèvements obligatoires ». C’est dit en une formule frappante : « L’Etat-nation n’a pas reculé, il a été privatisé, il a mobilisé sa puissance au service d’intérêts privés » (p. 43). Au lieu de continuer à financer des services publics, il a distribué des milliards d’aides aux entreprises, multiplié pour elles les exonérations sociales, accru les dépenses de sécurité etc. Il n’a pas moins régulé, bien au contraire, mais a mis son pouvoir législatif et réglementaire au service des marchés (le traité de Lisbonne et les directives européennes en sont une magnifique illustration). Le pouvoir politique a usé, à la suite des entreprises, de toute la rhétorique de la guerre économique pour casser les revendications sociales. Il a systématiquement déconstruit l’espace national au profit des « territoires », qu’il a voulu rendre les plus attractifs possibles pour les multinationales. Pour signaler un dernier aspect de cette privatisation de l’Etat, les pouvoirs publics utilisent à présent la crise des finances publiques pour privatiser à nouveau à tour de bras, y compris en vendant des morceaux entiers du patrimoine national, comme on peut le constater dans nombre de pays européens, menacés d’une crise de solvabilité dans laquelle ils se sont mis eux-mêmes, puisqu’ils se sont endettés pour sauver le système financier de la déroute et l’économie d’une récession prolongée.

La régression par rapport à la direction prise lors des Trente Glorieuses est impressionnante – et je n’en ai ici résumé que quelques aspects. Mais la force du livre est que la perspective s’élargit vers une interprétation globale de cette inversion de l’Histoire.

 

La Grande Régression est l’accomplissement d’une hypermodernité

 

La thèse de Généreux, que je trouve très convaincante, est que la société dite néo-libérale n’est pas du tout post-moderne, mais qu’elle est l’aboutissement de certains aspects de la modernité, essentiellement l’idée que les individus ne devraient avoir d’autres liens entre eux que ceux de l’échange et du contrat, et que l’Etat ne devrait être rien d’autre que le lieu d’un macro-contrat servant à organiser ces liens, en parachevant la destruction de tous les liens communautaires traditionnels (où l’on pourrait retrouver quelques phrases fameuses de Marx). Pour l’expliquer, il me faut donner une idée succincte de l’appareil théorique que Généreux mobilise à cet effet.

Il faut, dit-il, considérer les « invariants anthropologiques », ou « traits fondamentaux » sur la base desquels se construisent les sociétés. Les hommes sont par nature des êtres sociaux, partagés entre deux soucis : être avec autrui, pour et par autrui, mais aussi être soi, pour et par soi. Entre ces deux soucis se crée une dialectique positive, une synergie, quand ils nouent des « liens qui libèrent », des liens qui d’un seul et même mouvement les attachent à des formes concrètes de communauté (de la famille à la nation) et les aident à construire leur espace d’autonomie. A l’inverse les liens sont aliénants quand ils les enferment et les coupent de leurs potentialités. Pour que les liens soient solides, ils doivent reposer sur un tiers (ce que la psychanalyse a pu appeler la figure de l’Autre) qui leur confère autorité et légitimité. A partir de ce socle anthropologique (qu’il a longuement développé dans La dissociété, en convoquant aussi divers travaux récents de la psychologie expérimentale), et en faisant varier les liens intracommunautaires et intercommunautaires selon qu’ils sont forts ou faibles, Généreux a construit une typologie des grands destins sociaux : « l’hypersociété » quand les liens intercommunautaires sont forts et les liens intracommunautaires faibles (la figure moderne en est le socialisme totalitaire), la « dissociété » quand les deux sortes de liens sont faibles (c’est le cas de l’actuelle société libérale), la société « communautarisée » quand les liens intracommunautaires sont forts et les autres liens faibles (c’est la tendance aujourd’hui du renfermement sur des communautés étroites, telles que les groupements ethniques ou sectaires), et enfin la « société de progrès humain », quand les deux types de liens sont puissants (c’était le chemin emprunté pendant les Trente glorieuses). Cette typologie pourrait paraître anhistorique, si l’on ne voyait pas que toute l’histoire humaine et un long et incertain cheminement des relations les plus proches (l’exemple premier est celui des bandes de chasseurs-cueilleurs) vers les relations les plus distantes : au fur et à mesure que l’horizon s’élargit, il rend possible l’agrandissement de la sphère de la liberté réelle, ou encore de l’autonomie, mais la bifurcation vers l’hypersociété et vers la dissociété y fait obstacle. Or elle était inscrite dans le projet de la modernité, dans le message ambigu des Lumières, qu’il va donc falloir dépasser. Nos sociétés capitalistes contemporaines connaissent, comme toutes les autres, une tension vers les quatre pôles, mais c’est celui de la dissociété qui domine, et qui prépare le retour de l’hypersociété, sous la forme d’un communautaro-fascisme, fascisme soft mais non moins violent de par la force de son pouvoir répressif et de ses appareils idéologiques (Les Etats-Unis en sont la pointe avancée).

L’histoire humaine a connu plutôt une dialectique de progrès, dans la mesure où la spirale des cercles relationnels n’a cessé de s’élargir, de la famille jusqu’à la planète. Ceci jusqu’à la Grande Régression, qui a fait tourner cette spirale ou cette ronde à l’envers, qui tend vers l’affrontement entre l’individu roi et la société intégrale, deux contraires irréconciliables, comme un précipité instable. C’est cela, l’hypermodernité. On comprend pourquoi Généreux en vient à dire : « en procédant à une déconstruction systématique de la société, le projet néo-libéral n’est pas moins que l’abolition de douze mille ans d’évolution qui avaient mené l’humanité des communautés primitives jusqu’aux portes d’une grande société de progrès humain […] Moins de trente ans ont suffi à la contre-révolution libérale pour ‘réussir’ à combiner la nouvelle aliénation des individus, le désordre social et la guerre de communautés, voire la guerre des civilisations » (p. 195-196).

 

Les antinomies sociétales qui en résultent

 

Cette grille de lecture s’avère extrêmement utile pour comprendre non seulement la dégradation des rapports sociaux, mais encore ces problèmes sociétaux sur lesquels tant de philosophes et d’essayistes hors sol discourent, qu’il s’agisse des questions de l’école, de la famille, du couple, de l’amour, de la religion etc. Généreux nous offre des analyses lumineuses des causes sociales et anthropologiques de ces faits de société que sont que la demande de protection permanente, le repli sur la famille, la crise de l’autorité au sein de l’école, l’injonction permanente à réaliser le couple parfait, l’inflation des religions personnelles, le relativisme intellectuel (on ne dit plus « je sais », mais « je crois que »). Il est impossible de les résumer ici.

Mais la grande antinomie est la suivante : comment se fait-il que les individus acceptent le sort qu’il leur est fait, ou du moins qu’ils s’y résignent ? Du côté des agents du capital, il n’y a point trop de mystère : il leur suffit d’épouser la « pulsion dominatrice du capital ». Car il ne faut pas s’y tromper, la concurrence est moins une concurrence pour la possession des biens que pour celle de positions de pouvoir. Or, quand on entre dans ce jeu, il faut le jouer jusqu’au bout si l’on ne veut pas en être rapidement éliminé. Mais du côté des dominés, comment comprendre cet « étrange aveuglement général », cette « sorte de maladie de la pensée » qui les affectent ? Il ne suffit pas d’invoquer le conditionnement général. D’une certaine façon le néo-libéralisme, avec son exaltation du risque, des choix individuels, du mérite même, « comble les pulsions libertaires de la société », le besoin d’être soi jusqu’aux vertiges du narcissisme. Mais cette liberté angoisse, et ce d’autant plus que les liens sociaux se sont défaits, que le tiers transcendant s’est dissous. D’où la peur de l’autre, et c’est sur cette peur que surfe le pouvoir en place, en multipliant les politiques sécuritaires et en renforçant en permanence les motifs de peur. Cela aboutit, par exemple, aux communautés fermées par des barrières physiques ou au nationalisme agressif, dont les Etats-Unis de Bush ont donné l’illustration la plus extrême.

 

Quelles leçons tirer de la Grande Régression ?

 

Ce livre pourrait paraître désespérant, puisque rien ne semble pouvoir arrêter la catastrophe qui est en cours et que la servitude volontaire nous y rend aveugles. Tel n’est pas le cas. L’alternative, ou encore la reprise de la marche vers le progrès humain, est à notre portée. Généreux ne la développe pas dans ce livre, mais dans un précédent (qui va être réédité sous le titre L’autre société). Il s’est contenté de quelques indications chemin faisant (comment les pouvoirs pourraient être redistribués dans l’entreprise, ce qu’il faudrait faire pour arraisonner le capital financier, ce que l’Union européenne aurait dû faire pour éviter de plonger dans la crise de l’euro etc.). Le livre nous laisse pourtant un peu sur notre faim : est-ce avec l’arme du vote, dans l’état délabré de nos démocratie, qu’on pourra entrer dans une nouvelle Renaissance, après le Moyen Age libéral ?

Cela me conduit à la seule critique d’envergure que je pourrais lui adresser. L’appel à des déterminants anthropologiques ne m’embarrasse nullement. Cela fait longtemps que je les utilise dans mes propres analyses : oui, il y a bien une nature humaine, si l’on veut bien admettre qu’elle ne comporte que quelques invariants, qu’elle n’est qu’un champ de potentialités que l’histoire réalisera diversement, y compris en les dénaturant (j’ai par exemple soutenu aussi qu’il existe un « besoin de communauté » en m’appuyant sur les travaux de Gérard Mendel). J’ai également, alors que je n’avais pas encore lu Généreux, proposé de considérer l’être humain comme un être « contradictoire », et opposé les dialectiques négatives, qui tendent à faire triompher l’un des pôles de nos contradictions (le désir d’individualité par exemple) sur l’autre, aux dialectiques positives, qui, en renforçant les deux pôles opposés (par exemple le désir d’individualité et le besoin de communauté), favorisent un progrès de l’individu et de la société. L’histoire est inintelligible sans de telles considérations. Pour prendre un cas concret, peut-on comprendre la différence des habitus sociétaux entre les Allemands et les Français sans invoquer, comme le fait à juste titre Emmanuel Todd, les types de famille que l’on rencontre dans l’histoire de ces deux pays, et que la modernité n’a pas complètement rapprochés ? Mais la question est de savoir quelle est la place exacte, dans la structuration sociale, de ces données anthropologiques.

A lire La Grande Régression, on a le sentiment qu’elle est centrale, et qu’elle  remet en cause le matérialisme historique de Marx. Généreux ne le dit pas, se contentant de la remarque critique suivante : « Les idées ou la culture ne déterminent pas les rapports de production et l’économie, mais les infrastructures économiques ne déterminent pas davantage les superstructures idéologiques ; les politiques économiques ne sont ni impuissantes ni toutes-puissantes, etc. Il n’y a pas en réalité « d’infrastructure » ou de « superstructure », car, dans une interaction générale et continue entre des individus et des groupes humains, rien n’est en dessous ou en-dessus, il n’y a ni début ni fin, chaque élément est à la fois cause et conséquence » (p. 203). On pourrait discuter de ces formulations, mais la question n’est pas là. Dans le schéma marxien il s’agit toujours de rapports sociaux, et non de rapports intersubjectifs. L’histoire se détermine-t-elle en fonction des rapports de production et des rapports politico-idéologiques (quel que soit le lien de causalité entre eux) ou en fonction des liens intersubjectifs, étroits ou larges, faibles ou forts ? Je pense qu’il faut bien distinguer ces deux champs, qui s’interpénètrent à l’évidence, mais qui ne se recoupent pas. On ne peut faire de l’évolution de la productivité du travail et des rapports (impersonnels) de production (avec les concepts d’exploitation, de domination, mais aussi les rapports politiques) des variables secondaires de la longue odyssée humaine. Mais, c’est vrai, on ne saurait en rester là, parce qu’on retrouverait le caractère mécanique et évolutionniste du matérialisme historique (avec la succession intangible de ses modes de production) et qu’on ne serait pas loin du grand récit libéral d’une humanité sortant peu à peu de la rareté, grâce au développement de la division du travail et des échanges, pour aller vers l’abondance et l’extinction des conflits sociaux. Dès lors, pour enrichir l’analyse, il faut croiser les deux champs, s’attaquer à la dialectique non seulement entre infrastructure et superstructure, mais aussi entre rapports sociaux et rapports intersubjectifs (y compris le rapport à soi). Je serais même prêt à admettre quelque chose comme une détermination en dernière instance par l’intersubjectif, par les liens humains (après tout l’homme est tout autant un être de besoins qu’un être qui travaille dans une cité), mais à condition de ne pas minorer celui des rapports de production.  Si matérialisme il y a, ce sera un double matérialisme.

Tout ceci peut paraître bien théorique. Et pourtant ce n’est pas sans conséquences politiques immédiates. La sortie du néo-libéralisme, la réouverture d’un chemin de progrès (loin de toute eschatologie) ne se fera pas seulement par l’éveil des consciences et par le bulletin de vote, pas seulement par les résistances individuelles à la déliaison, mais encore par les formes collectives de la révolte sociale, violente ou non violente. Quand les « Conti » (les ouvriers d’une usine française de la firme Continental) se sont battus contre leur employeur invisible, ils n’ont sans doute pas gagné grand-chose, mais ils ont pendant un temps bousculé l’ordre libéral et sa caution étatique. C’est de la multiplication de ces révoltes éminemment politiques, et de leur soutien populaire, que pourra naître aussi la grande transformation. Mais ces révoltes ont besoin de projets pour ne pas tourner à la désespérance, de projets qui incarnent d’autres rapports de production, aussi bien à large échelle qu’à la petite échelle de tant d’expériences novatrices qui se rencontrent de par le monde, et qu’il faudrait populariser (des expériences qui peuvent être reprises même sans le soutien de l’Etat central, au niveau des régions, des villes « en transition » etc.). Généreux ne me contredirait pas, puisqu’il a lui-même apporté sa pierre à la construction de tels projets, mais il semble considérer que c’est là « la moins urgente des questions » (p. 44).

5 janvier 2011

lE CONCEPT DE CLASSE SOCIALE

qu'est-ce qu'une classe sociale?

Le concept de classe est à la fois simple et hautement complexe - sans doute le plus difficile de toute la théorie sociale dans la mesure où il met en jeu la plupart de ses autres concepts.

Il y a des rapports de classes à partir du moment où il existe des rapports de domination et d'exploitation : telle est l'intuition centrale de la pensée marxienne, et c'est elle qui donne une portée théorique à ce qui n'était jusque-là qu'une notion juridico-politique (confondue, sous l'Ancien Régime, avec celles de rang, d'ordre ou d'état) ou une catégorie économique descriptive (fondée sur des différences de fortune ou, comme chez les Physiocrates, sur des distinctions de branches). Mais de tels rapports sont ordinairement rattachés au régime de propriété, bien que Marx ait mis en garde contre un critère qui, lui aussi, pouvait être pris en un sens juridique et dissimuler la "propriété réelle".

Cent ans après le concept de classe a paru toujours à ce point confus que le "marxisme analytique" (Roemer, Wrigh, et alii) a tenté de donner une définition rénovée des classes (4). Cette définition s'appuie sur le concept de propriété, mais en élargissant son extension : la propriété de ressources productives ou d'actifs ("assets") ne concerne pas seulement le capital, mais aussi le travail, les compétences ("skills"), et le "statut" (pour Roemer) ou l'"organisation" (pour Wright). Ces auteurs se proposent de rendre compte des traits dominants aussi bien du féodalisme (possession, avec le servage, de la force de travail) et du capitalisme (propriété du capital) que de ceux de l'étatisme (détention d'un statut ou d'un pouvoir d'organisation par les bureaucrates) et du socialisme (pouvoir fondé sur la compétence).

Ce modèle pourtant s'éloigne de la conception marxienne, qui portait sur la domination et l'extraction de surtravail (et donc de survaleur) qu'elle rendait possible. Pour l'auteur du Capital les rapports fondamentaux étaient des rapports de production, alors que le marxisme analytique parle plutôt des conditions de la reproduction (en particulier à travers le marché). Pour Marx la propriété s'accompagnait de fonctions sociales (qu'il désigne, dans le cas du capitalisme, comme étant des fonctions d'"autorité", de "direction" ou de "surveillance") faisant du détenteur des moyens de production un "organisateur et maître de la production". Dans le marxisme analytique au contraire la notion même de domination disparaît ou n'est réintroduite que par la bande (à travers le "pouvoir d'organisation" de Wright) ou après coup (Roemer l'inclut dans certaines définitions). En second lieu le modèle présente clairement l'inconvénient d'être trop daté. La propriété d'une ressource productive ne devient nettement identifiable qu'avec le marché et le capitalisme. Ainsi raisonner en termes de propriété, fût-ce au sens économique du terme, est limitatif et trop situé sur le plan historique. Enfin le marxisme analytique croit devoir renoncer à la théorie de la valeur-travail, qui lui paraît dénuée de valeur scientifique (il accepte au contraire, pour l'essentiel, les fondements néo-classiques de la théorie économique contemporaine) et doit alors recourir à une théorie des jeux bien formelle et difficilement opératoire pour rendre compte de l'exploitation (5).

Si l'on veut renouer avec l'inspiration marxienne tout en accroissant la rigueur et la précision des concepts, la tâche est difficile et appellerait de longs développements. Nous nous contenterons ici de cerner les points principaux.

Les détenteurs du pouvoir économique sont, au premier chef, ceux qui prennent les décisions de gestion et les imposent aux autres agents. Dans une entreprise parfaitement démocratique, où tous participeraient directement aux décisions, il y aurait bien un rapport de production, un pouvoir de chacun sur tous et de tous sur chacun, mais il n'y aurait pas de domination. L'entreprise capitalisme, elle, est dominée par ses gros actionnaires et ses managers. Nous reviendrons sur le rapport entre ces deux couches sociales, mais il faut noter qu'un manager qui serait sans propriété n'en serait pas moins un dominant. Les décisions de gestion comportent, entre autres choses, le pouvoir de déterminer le nombre de travailleurs et leurs qualifications (et par suite les embauches et les licenciements), de fixer leur dépense de travail, directement ou indirectement (via l'organisation du travail et le choix des techniques de production), de décider des classifications, échelles de salaires et systèmes de rémunération au rendement. Nous sommes là au coeur des prérogatives patronales ou managériales, comme le montre bien le refus intransigeant, obstiné, qu'opposent les directions d'entreprises à toute espèce de partage. Est-il besoin de dire qu'elles signifient une domination du "capital" sur le "travail", les entrepreneurs n'étant pas ces purs acheteurs marchands que postule le modèle néo-classique? Il n'est pas très difficile d'identifier les porteurs de ces fonctions de "propriété" ou de "gestion". Certes il existe une hiérarchie parmi ces dirigeants, mais tous, à un degré ou un autre, interviennent dans ces grandes décisions, et par suite détiennent leviers de commande et de contrôle. Cette catégorie sociale est l'héritière directe de la bourgeoisie du 19°siècle, et il n'y a pas de raison de lui attribuer un autre nom. Tel est le noyau dur de la classe économiquement dominante, autour duquel gravitent les atomes des petits actionnaires et obligataires qui tirent de substantiels revenus de leurs titres, et qui, s'ils n'ont aucun pouvoir direct, peuvent néanmoins, en cédant ces derniers, marquer leur défiance envers les dirigeants d'entreprise et ainsi les sanctionner (tout autre est le cas des petits salariés qui se sont vu distribuer des actions). Face à cette catégorie dominante, tous les autres salariés sont des dominés, ce qui ne veut pas dire, on le verra, qu'ils constituent une seule et même classe.

Mais le concept de classe ne prend son sens qu'avec une seconde dimension, celle de l'exploitation, dont la définition apparaît fort simple : est exploiteur celui qui s'attribue une quote-part du produit social supérieure à celle qui devrait lui revenir en fonction du travail qu'il a effectué, est exploité celui qui reçoit une quote-part inférieure (6). Mais cette définition pose des problèmes et présente des insuffisances.

Une première difficulté apparaît avec le problème de la "qualité" du travail. Elle a paru rédhibitoire au marxisme analytique, au point qu'il a renoncé à toute mesure de l'exploitation en termes de quantités de travail dans l'idée qu'il n'y avait aucun moyen de rendre le travail homogène. Les théoriciens et économistes des pays "socialistes" se sont ingéniés à embrouiller les choses, dans le but de justifier une forte hiérarchie des salaires, en utilisant et mêlant des expressions comme "travail difficile", "qualifié", "compétent", "responsable" etc. Or que signifie, en réalité, la qualité? Ce peut être le soin, l'attention apportés à un travail, mais ceci se ramène à un plus grand effort ou une plus grande intensité du travail, parfaitement mesurable, même s'il est difficile de le faire de l'extérieur - car elle met en jeu toutes sortes de paramètres et ne peut être réellement évaluée que par les travailleurs eux-mêmes. La qualité peut aussi signifier la qualification. Or cette dernière, contrairement à ce qu'on a soutenu, est aussi mesurable, de la façon suivante : par le temps passé pour l'acquérir (qui se traduit en mois ou années de formation) et par un certain nombre de coûts annexes (les frais d'enseignement). Tout ceci n'a rien à voir avec le fait qu'un travail plus qualifié soit plus productif qu'un travail moins qualifié (par exemple le coût de la qualification pourrait entraîner un salaire de base augmenté de 10%, alors que le travail aurait donné deux fois plus de résultats). Quant au fait qu'un travail soit plus "difficile" ou plus "responsable", cela peut se mesurer aussi en termes d'effort fourni : un tel travail peut demander une certaine dépense d'énergie, à comparer avec celle requise par un travail plus facile, ou demander une plus grande qualification. Il ressort de là qu'une distribution qui se ferait selon le principe "à chacun selon son travail" (selon sa dépense de travail), n'ayant à rétribuer que l'intensité du travail et les coûts de la qualification (on peut en avoir une idée en supposant que le travailleur en formation a emprunté pour vivre et a acquitté le prix de ses études dans un système où l'enseignement serait entièrement payant) aboutirait à une très faible hiérarchie des rémunérations. Pour ce qui concerne l'échelle des qualifications, elle ne pourrait guère dépasser le rapport de 1 à 1,5, qui correspondrait au remboursement, tout au long de la vie de travail actif, du coût de la formation (naturellement s'il est supporté par l'individu).

Une deuxième difficulté, qui, elle aussi, a paru insurmontable, est que l'exploitation ne semblait mesurable que si l'on comparait une dépense de travail avec un revenu (consommable ou accumulable) lui-même évaluable en termes de quantités de travail. Or non seulement l'économie marchande et capitaliste fonctionne en termes de prix et de revenus monétaires, mais encore les prix y diffèrent, du fait de l'égalisation des taux de profit, des valeurs, au sens de l'économie classique, fussent-elles des valeurs moyennes (ces "quantités de travail socialement nécessaires" dont parlait Marx, et qui correspondaient pour lui à un état d'équilibre entre l'offre et la demande et à des conditions moyennes de productivité dans la branche). La difficulté est effectivement de taille, et insoluble tant qu'on s'évertue à convertir des valeurs en prix et réciproquement. En fait le fameux problème de la "transformations des valeurs en prix de production", qui a fait les délices, souvent pervers, de générations d'économistes, ne peut trouver de réponse satisfaisante, parce que c'est un faux problème : il faut comprendre que les prix sont une chose, et les valeurs une autre. Pour mesurer l'exploitation, il faudrait réévaluer tous les processus productifs en termes de quantités de travail, et les statistiques font ici défaut, ou sont extrêmement grossières, si bien que les rares travaux effectués en ce domaine ne peuvent être qu'approximatifs (7). Une autre conséquence de cette discordance prix/valeurs est qu'il est impossible de mesurer l'exploitation entreprise par entreprise et branche par branche : on ne peut, si l'on veut par exemple définir un taux d'exploitation, que considérer l'ensemble de la classe exploiteuse et l'ensemble de la classe exploitée dans un pays donné. Tout ceci nous montre déjà comment une délimitation des classes est impraticable de façon rigoureuse avec les outils dont nous disposons, mais cela ne prouve pas que les classes n'existent pas, si l'on se place au niveau requis, c'est-à-dire au niveau macro-économique. A noter au passage que cela complique aussi en pratique le problème de l'évaluation de la valeur des qualifications. A noter aussi que dans le concret des rapports sociaux les choses se présentent différemment : ici chaque employé fait face à son employeur et n’évalue son exploitation qu’à l’aune du salaire reçu, dans la mesure où il peut le comparer aux autres (chose difficile, car les salaires et les divers suppléments ne font l’objet d’aucune publicité) et aux revenus du capital (dont il est encore plus ignorant). C’est l’une des raisons pour lesquelles le phénomène de l’exploitation reste tellement obscur. Mais tout cela n’empêche pas l’existence de fortes oppositions d’intérêts entre les classes, déterminées en dernière analyse par une distribution des pouvoirs, des richesses et du produit du travail social dont on ne perçoit que quelques effets (les travailleurs seraient évidemment bien plus conscients de la réalité s’ils étaient à même de connaître et d’analyser les statistiques macro-économiques, quelles que soient leurs lacunes, des instituts de la comptabilité nationale).

Une troisième difficulté, qui passe généralement inaperçue, est la suivante : doit-on prendre en compte tout travail, de quelque nature qu'il soit? Il faut faire une distinction essentielle entre le "travail général", qui correspond à des fonctions indispensables à tout système productif, et sont seulement remplies de manière particulière selon la nature de ce système, et des "fonctions spéciales", qui sont liées à la domination et à l'exploitation (8). Dans le cas du capitalisme les gestionnaires du capital prennent des décisions (concernant l'investissement, la fixation des salaires, les modes d'organisation du travail etc.) que des "travailleurs associés" seraient également conduits à prendre. Ce travail général doit être rétribué comme tout autre, et lui aussi selon sa qualification. Le fait qu'une fraction du profit d'entreprise serve, via l'autofinancement, à l'accumulation privée et à un fonds de réserve également privé, lesquels deviennent ainsi des fonds d'exploitation, ne change rien à l'affaire (on reviendra dans un instant sur la question de l'intérêt). Mais ils effectuent aussi un "travail de domination" (Bourdieu) aux multiples facettes, entre autres : garder le secret sur les informations cruciales, dresser des barrières autour de leur pouvoir, s'attribuer un fonds de consommation extra (supérieur au salaire qui devrait leur revenir en fonction de leur travail), choisir les meilleurs méthodes de pression physique et psychologique sur le travailleur (notamment via les formes de salaire au rendement), diviser les salariés, briser leurs formes de résistance etc. On ne saurait, sans contradiction, mettre ce travail, qui suppose en outre de nombreux moyens de production, au compte de leur contribution au procès productif, puisqu'il disparaîtrait dans une entreprise où le travail serait "associé". Et de tels "frais de surveillance" pèsent très lourdement sur la gestion… Cela nous conduit à revoir notre définition de la sorte : est exploiteur un agent qui s'attribue une quote-part du produit social supérieure à celle qui devrait lui revenir en fonction du travail général qu'il a effectué.

On objectera à cette théorie de l'exploitation qu'elle se réfère uniquement au travail fourni, dans sa durée, son intensité et sa qualification. Or le détenteur de capital ne sera-t-il pas exploité s'il ne perçoit aucun revenu pour la mise à disposition de ce dernier? C'est naturellement ce que soutiennent les économistes libéraux, pour lesquels tous les facteurs de production doivent être rémunérés - le marché fixant le juste prix. On peut bien sûr leur rétorquer qu'ils présupposent une appropriation privée du capital. Mais le problème subsiste avec un capital public ou avec un capital qui, tout en étant fourni par des particuliers, ne leur donnerait aucun droit de regard sur la gestion : l'épargne, publique ou privée, ne doit-elle pas être rémunérée, dans la mesure où elle implique un "sacrifice"? Nous reviendrons sur la question dans le dernier chapitre. Il n'y a, à notre avis, que deux types de réponse acceptables. Ou bien l'argent prêté est suffisamment rémunéré par le maintien de sa valeur (pendant que tous les autres biens sont frappés d'obsolescence), ou bien il doit recevoir un intérêt réel - qui pourrait être déterminé soit par le marché soit par la puissance publique. Dans le premier cas il se trouve inclus dans le "fonds de remplacement de la valeur des moyens de production", et il y a peu de choses à changer à la théorie de l'exploitation, dans le second il faut déduire du produit social net (c'est-à-dire net du fonds précédent) un fonds afférent à l'intérêt, l'exploitation ne commençant qu'au-delà. Cette question est moins importante qu'il n'y paraît, car, comme on le verra dans notre dernier chapitre, un écrasement de l'échelle des revenus (déclarés et occultes) du travail, tel qu'il se produirait très vraisemblablement dans un système socialiste authentiquement démocratique, ne permettrait pas de grandes différences dans les possibilités d'épargne. Une autre objection pourrait concerner la rémunération du "talent" et de l'"innovation" (on sait qu'elle est invoquée pour justifier le profit d'entreprise). Admettre une telle rémunération conduirait à revoir la théorie marxienne de l'exploitation, mais dans une faible mesure : on pourrait admettre que les qualités ainsi manifestées par certains individus appellent une "prime" (point de fondement objectif ici : ce serait à la société d'en décider, et ceci pour des raisons d'efficacité, et non point de "justice"), mais elle différerait profondément du salaire de rareté postulé par l'économiste libéral. Une troisième objection porterait sur le principe "à chacun selon son travail" lui-même, dans la mesure où ce principe est de nature méritocratique. Nous renvoyons à plus tard une discussion sur ce problème, mais il nous faut remarquer ici que la théorie de l'exploitation concerne des ensembles de travailleurs, et non des individus. La question cependant, on le verra, est lourde d'implications sociales.

Toute la théorie de la domination et de l'exploitation (et l'on vient de voir comment les deux concepts sont intrinsèquement liés) se situe au niveau économique. Mais quid du pouvoir politique et du pouvoir "spirituel"? On pourra toujours montrer que les détenteurs de ces pouvoirs ne sont pas les mêmes agents que ceux qui exercent le pouvoir économique, en l'occurrence les gestionnaires du capital. Ce serait (partiellement) vrai pour le système social capitaliste, beaucoup moins pour les systèmes sociaux antérieurs. Mais il sera beaucoup plus difficile de prouver que le lieu central du pouvoir n'est pas l'économie - le penseur libéral devrait, d'ailleurs, en convenir aisément. Seule une interprétation extrêmement schématique de la pensée marxienne pouvait prétendre que la classe économiquement dominante se confondait avec la classe politiquement et idéologiquement dominante. Car non seulement les mêmes agents n'exercent pas, en général, simultanément les mêmes fonctions, mais encore les classes dominées ont, au moins depuis l'instauration du suffrage universel, une place dans les institutions politiques et culturelles (c'est pourquoi nous parlerons, dans le chapitre sur l'Etat, non pas d'un Etat capitaliste, mais d'un Etat du capitalisme).

Si complexe que soit la question de la "classification" des dirigeants et élites politiques et culturelles, elle peut se résoudre ainsi : dans la mesure où ils exercent une domination et contribuent à la reproduction du système économique de domination et d'exploitation, ils constituent une fraction de la classe dominante ; dans la mesure où ils joueraient un simple rôle de "délégué" (on reviendra sur ce terme) de la classe dominée et exploitée et se contentent d'une rétribution qui soit simplement fonction de leur travail et de leur qualification, ils constitueraient une fraction de la classe exploitée. Mais on voit tout de suite qu'un grand nombre d'agents ne sont ni dans un cas ni dans l'autre, et ceci nous conduit à une dernière série de considérations concernant la théorie des classes.

Entre la classe dominante et exploiteuse et la classe dominée, il existe un nombre plus ou moins grand d'agents qui, n'exerçant pas les fonctions de "propriété réelle" ou de "gestion", à quelque degré que ce soit, mais soit des fonctions de direction subordonnée (concernant non les grandes décisions, mais la direction immédiate du procès de production), soit simplement des fonctions de production, fussent-elles de haut niveau, soit les deux à la fois, constituent une "classe intermédiaire". Ces agents sont des "bénéficiaires de l'exploitation", dans la mesure où ils se voient rétrocéder par la classe dominante une quote-part du produit social supérieure à celle qu'ils devraient recevoir en fonction du travail général qu'ils ont fourni (car là encore il importe de distinguer travail général et travail spécial, lié à la domination et à l'exploitation). Dans le cas du capitalisme on pourra parler d'une "petite bourgeoisie capitaliste". Une fraction de cette petite bourgeoisie se retrouve elle aussi dans le système politique et dans les "professions idéologiques", où elle possède, on le verra, un poids particulièrement important.

Cette théorie des classes, dont nous venons de résumer les grandes lignes et qui nous servira dans les analyses plus concrètes présentées dans les pages qui suivent, se situe au niveau "objectif", à celui des "rapports réels", indépendamment de la façon dont ils sont représentés. Mais que vaut cette distinction objectif/subjectif, ou encore réel/imaginaire? Elle doit, bien sûr, être relativisée, sauf à tomber dans un structuralisme épistémologiquement douteux. Nous ne pouvons entrer ici dans une analyse détaillée. Nous dirons seulement que tout ce qui se passe au plan de la distribution du travail social, des revenus et du pouvoir, ne peut manquer d'avoir des effets sur la vie sociale réelle, même si les mécanismes économiques fonctionnent selon d'autres critères et si la science économique, à son tour, ne s'intéresse qu'à ces mécanismes (supposons par exemple que la rémunération des facteurs soit strictement proportionnelle à leur productivité marginale, cela voudrait dire seulement que c'est par ce canal que se réalise ce transfert de valeur qu'on nomme exploitation). Ces effets en passent pourtant toujours par le niveau d'information et de conscience immédiate des agents (par exemple la pénibilité selon les branches n'acquiert un sens social qu'à travers les comparaisons que peuvent effectuer les travailleurs). L'objectif est donc toujours en un certain sens du subjectif. Mais entre cette conscience immédiate et les représentations individuelles et collectives plus élaborées toutes sortes de médiations font que la "conscience de classe" diffère toujours, et parfois jusqu'à l'"inversion", de la réalité spontanément vécue.

Une première conclusion est donc que des classes ne peuvent pas ne pas exister aussi longtemps qu'il existe des rapports de domination et d'exploitation. Elles n'ont donc certainement pas disparu. Seraient-elles seulement "en voie de disparition"? C'est, on l'a vu, ce que nombre d'auteurs ont conclu de l'utilisation de quelques indices. A la réflexion, ces indices sont plutôt mineurs, et la conclusion bien vite tirée. C'est comme si l'ouverture d'une fenêtre faisait d'une bicoque un château, comme si l'érosion du Cap Horn faisait de l'Amérique latine une simple péninsule, ou comme si un hamburger sans ketchup devenait un jambon beurre. Surtout les indices semblent bien mal interprétés. Sans avoir la prétention, surtout en l'espace d'un chapitre, de présenter une théorie tant soit peu complète des classes sociales aujourd’hui, nous allons essayer de jeter un coup d’œil un peu plus « armé » sur le paysage social que dessinent les sociétés capitalistes avancées, ou plutôt sur une partie de ce paysage : les classes sociales relevant du système capitaliste. Au surplus notre analyse ne concernera que les rapports salariaux (rapports de pouvoir, de travail et de distribution des revenus sous forme de salaires directs) qui, à eux seuls, font déjà apparaître nettement les différences et les oppositions de classes. Il est clair que, si nous ajoutions aux revenus du travail ceux du capital et ceux du patrimoine, le relief serait encore plus accusé.

(Ce texte est extrait du chapitre 7, « Des classes sociales, encore », du Discours sur l’égalité parmi les hommes. Penser l’alternative, Tony Andréani et Marc Féray, L’Harmattan, 1993 (p. 227-234). Il se poursuit, dans ce chapitre, par une analyse concrète des classes propres au système capitaliste (le prolétariat, la bourgeoisie, la petite-bourgeoisie) dans le contexte de l’époque. Il faudrait naturellement la réactualiser, mais les grandes lignes n’ont pas beaucoup changé).

(4) Pour avoir une idée des travaux de cette école, on se reportera au dossier que lui a consacré la revue Actuel Marx, dans son numéro 7 (1° semestre 1990)

(5) On trouvera quelques éléments de critique plus détaillés in T. Andréani De la société à l’histoire, Méridiens-Klincksieck, 1989, t. 2, p. 169-174.

(6) Pour une explication détaillée du concept d’exploitation, Cf T. Andréani, op. cit., t. 1, p. 394 sq et t. 2, p. 156-159.

(7) Baudelot et Establet sont les seuls auteurs, à notre connaissance, à avoir tenté une estimation chiffrée de la valeur de la qualification en économie capitaliste (La petite-bourgeoisie en France, Maspéro, 1974, p. 215 sq). Ils ont pris en compte trois éléments : a) les frais d’études initiales, évalués à partir des coûts de scolarité établis par le Ministère de l’Education nationale ; b) les frais d’entretien de enfants à la charge de la famille pendant la période d’acquisition de la qualification, et c) les frais d’entretien de la qualification pendant la vie active.

(8) Pour une analyse détaillée de ces fonctions, cf T. Andréani, op. cit., t. 1, p. 397 sq.

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