Techno-féodalisme ou hypercapitalisme ?
Plusieurs théoriciens, se servant des outils conceptuels du marxisme, défendent la thèse que les plateformes numériques ne seraient pas une forme extrême du capitalisme, mais un mode de production si nouveau qu’il faudrait le qualifier autrement. Ils ont alors proposé le terme de « techno-féodalisme », et l’ont défendu avec des arguments séduisants. Que faut-il en penser ? Je vais m’attacher ici à examiner, point par point, leurs principaux arguments.
1° L’argument de base est que les plateformes utilisent le travail gratuit des internautes, lorsque ceux-ci, en se connectant, leur livrent, de manière le plus souvent consentante, une masse de données qu’elles vont exploiter. Ce qui fait alors d’eux de « nouveaux serfs ».
Certes les plateformes emploient encore des salariés pour concevoir leurs algorithmes, pour installer et entretenir leurs [1]infrastructures, pour leur propre gestion, mais ils sont relativement peu nombreux, en comparaison avec les effectifs des grandes entreprises industrielles et commerciales. Certes les plateformes salarient aussi des « petites mains » qui rendent les données utilisables (par exemple distinguer sur une photo un chien d’un loup) ou sont chargés de la « modération » des données récoltées, ce qu’elles font d’ailleurs au moindre coût en les délocalisant dans des pays à bas salaire. Tous ces salariés seront désignés comme des « techno-prolos »[2]. Mais l’essentiel du travail est fourni gratuitement pas les internautes.
L’objection qui vient à l’esprit est que les serfs d’autrefois étaient contraints de travailler, alors que les internautes choisissent librement de se connecter et le font souvent à titre de divertissement. Mais les théoriciens du techno-féodalisme ont raison.
D’abord c’est bien là une activité non payée. Elle n’est d’ailleurs pas propre aux plates-formes ; toutes les entreprises qui commercent ont remplacé des salariés par des actes de leurs clients (c’est, par exemple, le cas avec des caisses automatiques, grâce auxquelles le client règle lui-même son achat). Si, dans les deux cas, cela signifie une réduction des coûts, les plateformes le font seulement à bien plus grande échelle, lorsqu’elles récoltent des données, dont elles pourront se servir pour fournir leurs propres services, ou qu’elles pourront vendre à des tiers.
Ensuite l’activité des utilisateurs des plateformes présente bien toutes les caractéristiques d’un travail. La durée d’abord, soit toutes les heures passées devant l’ordinateur et surtout le smartphone, et ce d’autant plus qu’il faut aujourd’hui se servir de ces appareils pour réaliser quantité d’opérations courantes, depuis leur « dématérialisation », le client remplaçant de plus en plus le postier, l’employé qui répondait au téléphone etc. L’intensité ensuite : les connexions sur internet réclament le plus souvent beaucoup d’attention, dans des postures qui peuvent éprouver l’organisme. La qualification enfin : il faut avoir appris à manier ordinateurs et smartphones pour des opérations de plus en plus complexes avec des logiciels en constante évolution. Mais les plateformes font plus, elles captent l’attention par divers subterfuges : les notifications incessantes, le défilement incessant d’images, de vidéos publicitaires ou autres (le scrolling), les jeux, bref la sollicitation continue à remplir le temps libre quand il est disponible (par exemple dans les transports en commun, pendant les repas même). On sait que cette sollicitation touche particulièrement les jeunes générations, où il arrive qu’on ne se parle plus directement, mais par applications interposées. Bref le pouvoir addictif des plateformes fait que les connexions ressemblent bien à un travail forcé, comme l’était celui des anciens serfs.
Ce travail gratuit n’est pas spécifique aux plateformes. La différence est qu’elles l’utilisent à bien plus grande échelle que les entreprises marchandes ordinaires[3]. Il en résulte qu’elles peuvent faire des profits bien plus élevés que les entreprises qui emploient avant tout des salariés, d’où aussi l’explosion de leurs valorisations en Bourse. Alors on devrait en conclure que, outre le fait qu’elles sont ou deviennent de puissants oligopoles, elles représentent un secteur, de plus en plus vaste, voire omniprésent, de l’économie capitaliste, lequel, par ses caractéristiques, échappe à la tendance à l’égalisation des taux de profit entre les branches et de ce fait réalise constamment des superprofits. On devrait ici parler d’un secteur hypercapitaliste. Mais ce n’est pas l’avis des tenants du féodalisme numérique. Pourquoi ?
2° Ils avancent en effet un second argument. Avec les plateformes il ne s’agirait pas de l’extraction d’un profit, mais d’une rente, une « rente algorithmique ». La rente foncière repose sur la rareté intrinsèque d’un moyen de production : une parcelle de terre bien située, un emplacement à construire, un gisement pétrolier ne sont pas reproductibles comme tels. Marx expliquait que c’était là l’explication de la rente absolue, ou de la rente différentielle (par exemple celle venant de la possession d’un terrain plus ou moins fertile). Cet argument peine cependant à convaincre, car l’espace du numérique n’est pas clôturé. Il est toujours possible d’ajouter des câbles pour les transmissions, de créer des logiciels, de construire de nouveaux data centers, de proposer de nouvelles applications etc. Il peut donc y avoir concurrence, il est vrai de type oligopolistique, et, de fait, cette concurrence a lieu : aucune plateforme ne peut empêcher ses utilisateurs de migrer vers d’autres, et même celle qui dispose du plus vaste «cloud » est ou sera suivie par d’autres. Seuls les Etats peuvent mettre des barrières à cette concurrence.
3° Un troisième argument des tenants du féodalisme numérique est qu’il transforme toutes les autres entreprises en « vassaux », qui sont obligés de lui prêter allégeance et de leur verser une dime pour faire des affaires, ou même simplement pour exister. Ce serait la fin du deuxième pilier du capitalisme, à savoir, outre la détention des moyens de production, le libre marché, ouvert à tout concurrent qui se donne les moyens d’y intervenir. Cela a même conduit Yanis Vafoufakis à prédire le dépérissement du capitalisme au profit de ces nouveaux rentiers qui contrôlent les marchés.
Qu’il y ait quelque chose comme une « vassalisation », ce n’est pas niable. Sans le recours aux plateformes, aux connections qu’elles permettent et au marketing de persuasion dont elles sont les véhicules, beaucoup d’entreprises ne trouveraient pas leurs clients. Mais cela n’est pas si nouveau sous le ciel du capitalisme, car c’était déjà ce qui se passait avec la sous-traitance. Le donneur d’ordre pouvait choisir ses entreprises prestataires, leur donner accès à son marché et leur imposer leurs conditions. Simplement le phénomène est ici généralisé : une entreprise qui ne paie pas pour être référencée, et si possible en bonne place, jusqu’au petit restaurant, ne trouvera pas de clients et devra mettre la clef sous la porte.
4° Le propre des plateformes, nous dit-on, est qu’elles ne produisent rien. Mais c’est aussi le fait des entreprises commerciales, lesquelles cependant fournissent des utilités, quand elles mettent en contact les producteurs avec leurs clients, plus quelques services productifs comme la conservation des marchandises dans leurs entrepôts et leur présentation sur leurs étalages. Or c’est ce que font également les plateformes commerciales, comme Amazon, ou de contenu comme Netflix, à la seule différence que la présentation des produits se fait de manière totalement virtuelle, alors qu’une grande surface commerciale fait les deux (en magasin, ou aussi sur catalogue, par exemple pour les « drive ») et qu’elles conservent énormément plus de données client.
Le cas des moteurs de recherche et des réseaux sociaux est un peu différent. Les premiers non plus ne produisent rien, mais ils procurent bien des services de sélection et de transmission de toutes sortes d’informations, et les seconds des services de communication entre internautes, plus interactifs et variés en contenu (chats, visioconférences) que le téléphone traditionnel, auquel d’ailleurs des plateformes se substituent de plus en plus (Snapshat, WattsApp et autres).
Donc tous les cas les plateformes offrent bien des services. Ce qu’il faut critiquer, c’est la façon dont ils elles le font, mais ce n’est pas tellement nouveau. Les entreprises commerciales ont toujours joué de leur image de marque, et les médias traditionnels (presse, télévision) ont depuis longtemps fait une large place à la publicité. Les plateformes ont seulement démultiplié le marketing de persuasion, grâce à l’immense collecte de données qu’elles réalisent grâce au travail gratuit qu’elles exploitent, ce qui nous renvoie au premier argument. Les médias traditionnels déjà manipulaient l’information. Journaux et chaînes de télévision, censés appuyer leurs contenus sur des faits avérés et sur des analyses scientifiques, en les distinguant bien de leurs opinions, sont rares à le faire, surtout depuis qu’ils sont pour la plupart dans la main de grands capitalistes. Les plateformes, parce qu’elles appartiennent toutes à de grands groupes privés, ont seulement rendu encore plus caduque toute déontologie, laissant proliférer les fake news (aggravées par les trucages permis par l’IA), parce que cela accroît une collecte de données. qu’elles peuvent utiliser ou vendre à d’autres à des fins de manipulation politique. Cette destruction insidieuse d’un des piliers de la démocratie ne fait que prolonger l’hostilité viscérale de la bourgeoisie à une démocratie réelle, théorisée une hostilité accrue par le néo-libéralisme et par pointe extrême, le libertarisme.
5° Un autre argument invoqué par les théoriciens due techno-féodalisme est que les plateformes non seulement nous soutirent des données personnelles (identité, goûts, opinions), mais encore nous contraignent à les fournir. Il nous faut en effet, pour accéder à leurs services, créer un compte, et accepter des conditions dont le détail est tel que nous nous y perdons (comme avec les contrats d’assurance). Le Règlement général de protection des données (RGPD) européen limite en principe les données, mais, s’il est mis en œuvre par les administrations, il est beaucoup plus difficile pour les particuliers, auxquels cela demanderait une lecture attentive des clauses (comme dans le cas des petites lignes des contrats d’assurance), et un effort constant, pour le faire respecter
Ici encore ne n’est pas nouveau. Les commerçants traditionnels pratiquent, avec leurs cartes de fidélité, cette forme de capture du client. Elle est seulement devenue obligatoire avec les plateformes. Ce qui est plus important en la matière est que la collecte des données a donné un essor sans précédent à la publicité persuasive. Un dirigeant d’une chaîne de télévision privée disait, avant l’invention des plateformes, que, en captant notre attention, cette chaîne pouvait vendre à des annonceurs « notre temps de cerveau disponible ». Les plateformes sont passées à la vitesse supérieure : elles opèrent un renforcement de nos opinions et de nos goûts, surtout depuis que les algorithmes de l’IA sont capables précisément de renforcement, et elles nous font miroiter des sources de satisfactions auxquelles nous n’aurions jamais pensé. Les plateformes ne se contentent pas de tirer des revenus de la vente d’espaces publicitaires, mais elles multiplient ces espaces qui encombrent toute la vie quotidienne, et la soustraient à notre présence au monde. C’est le monde enchanté de la marchandise puissance 2.0.
Tout cela est exact, et fort bien vu par les théoriciens du féodalisme numérique, mais, encore une fois, c’était dans la logique du capitalisme et de la concurrence, depuis les premiers grands magasins décrits par Emile Zola jusqu’aux écrans numériques, en passant par les spots télévisés, autant de miroirs aux alouettes.
En conclusion
Aucun doute, les plateformes numériques ont bouleversé le mode de vie de plusieurs milliards d’habitants de la planète, pour le meilleur (un accès multiplié et instantané à l’information et à des connaissances, des possibilités de communiquer et d’échanger avec une masse d’individus, qui permettent de contourner des médias sous influence de leurs propriétaires), et pour le pire, comme nous l’avons vu (à quoi il faut rajouter la viralité des contenus les plus faux et les plus stupides, la cyber-surveillance, la cybercriminalité et le coût énergétique de leurs infrastructures). Mais le concept de technoféodalisme a davantage un sens métaphorique que scientifique. Tout porte à penser que les plateformes représentent plutôt un secteur hypercapitaliste, drainant des quantités énormes de plus-value, au détriment des autres secteurs, sans lesquels pourtant elles ne pourraient exister. Dès lors c’est du capitalisme qu’il faudrait sortir, mais en commençant par les remettre, du moins pour les principales, entre les mains de la puissance publique, pour que tous les citoyens puissent tirer parti de leurs services positifs et ne plus subir leurs aspects nocifs, pour cesser d’en être leurs esclaves plus ou moins consentants et en retrouver la maîtrise.
[1] Pour accéder aux plateformes les internautes sont obligés de décliner leur identité, à quelques exceptions près (les connections par https sur les moteurs de recherche, la messagerie électronique, qui vont d’ailleurs sans publcité.
[2] Ils ne percevraient, selon Varoufakis, que 1% des revenus des plateformes.
[3] Par exemple lorsque des supermarchés font faire le travail d’employés (caissiers, manutentionnaires) par leur clients.