J’avais
évoqué, dans une précédente brève, la méthode imaginée pour ramener les pays
indisciplinés dans les clous des critères de Maastrich : le blâme public,
à destination des agences de notation pour qu’elles rabaissent la note des
Etats, et ainsi les contraignent à payer plus cher leurs emprunts. Mais cette
forme de délation apparemment ne suffit pas. La Commission propose d’imposer
des remèdes dans les domaines des salaires, du marché du travail (assouplir
bien sûr ses régles), du marché des biens et des services, mais naturellement
pas dans celui du marché du capital. Et ces règles seront assorties de
sanctions, telles que la suppression des aideseuropéennes, en particulier agricoles. Il s’agit donc d’en remettre une
couche en matière de politiques néo-libérales, en suivant l’exemple allemand.
Décidément
ces eurocrates sont incorrigibles : alors que le Vieux Continent glisse
dans la dépression, on ne change rien à une équipe qui perd. Alors que la
solidarité européenne a atteint son niveau le plus bas, on ne veut rien faire
d’autre que de punir les cancres de la classe.
Je
pense que la lucidité impose de rompre au plus tôt avec cette Europe-là. S’il
est difficile de quitter la classe, au risque de se trouve déqualifié, le
moment est sans doute venu de la désobéissance. J’y reviendrai dans une brève
beaucoup plus longue.
Dans
mon article « Le changement climatique impose la planification »
je dénonçais, à la suite de plusieurs auteurs, le marché des crédits carbone,
plus connu sous le nom du marché des droits à polluer, institué par le
protocole de Kyoto : une mauvaise solution au réchauffement climatique,
complexe, inefficace, terrain de jeu pour la spéculation.
Voilà
que je lis dans Le Monde du 26 juin une remise en cause, par des ONG
spécialisées, du dispositif onusien appelé « mécanisme de développement
propre ». Ce mécanisme transforme des économies réalisées dans la
production de CO2 ou d’équivalents CO2 (des gaz à effet de serre encore plus
nocifs que le CO2) en crédits vendables sur le marché aux entreprises
polluantes, qui voient ainsi leurs droits à polluer augmenter. L’idée était
d’inciter ainsi des industriels des pays du Sud à détruire des gaz nocifs (dans
le cas présent un gaz, le HCFC23, généré lors de la production d’un autre gaz,
le HFC22, utilisé dans l’industrie du froid), ce qu’ils n’auraient pas fait
sans cette incitation financière. Or on s’aperçoit que cette vente de crédits
carbone est si rentable que ces industriels se sont jetés dessus et que ce
marché a pris une ampleur inattendue. Mais, tenez-vous bien, au moins la moitié
de ces économies seraient fictives, et, qui plus est, des industriels
« auraient artificiellement accru leur production et volontairement
maintenu un niveau élevé de pourcentage de HFC23 généré par le
processus », si bien qu’une bonne partie des gaz à effet de serre détruits
grâce à l’argent des crédits carbone n’aurait jamais dû être émise - mais
aurait permis à cette industrie de percevoir un milliard de dollars chaque
année. Ces gaz, en outre, détruisent la couche d’ozone.
Voilà
donc ce qui se passe quand on confie à une industrie privée, moyennant un
avantage financier, la tâche de réduire des quantités de gaz et qu’on institue
un marché spécialisé pour les crédits carbone qui découlent de cette économie.
Alors que la solution simplissime était, pour un Etat, de taxer cette
production ou, pour une agence de l’ONU, de subventionner directement, et sous
contrôle, l’économie réalisée (pour aider les pays en développement à réduire
leur bilan carbone). Le marché des droits à polluer s’avère ainsi non seulement
inefficace, mais contre-productif !
Evidemment
les marchés de ces crédits carbone ont commencé à s’affoler, dans la
perspective d’une révision du mécanisme de développement propre. L’association
qui représente les acteurs de ces marchés a dénoncé « la nature politique
du débat et la pression qu’une telle politisation fait peser sur le
régulateur ». Sans commentaires…
de Florence Aubenas, Editions de l’Olivier, 270 pages, 19
euros
On
a beaucoup parlé de ce livre, et, pour une fois, tant mieux. Car c’est un livre
admirable. A commencer par sa forme. On attend un travail de journaliste
« immergée », mais c’est l’œuvre d’une écrivaine : aucun cliché
journalistique, mais des notations de situations et d’ambiance qui valent un
long plan cinématographique, ou des dialogues qui vous restituent, au mot près,
des instants de vie comme on en trouve dans les meilleurs romans. On attend un
travail d’ethnologue du quotidien, mais c’est un récit plein de péripéties, qui
vous fait vivre un peu de la vie des personnages. Pas de jugement, pas de
commentaires, pas de misérabilisme. Juste une histoire, la quête d’un boulot,
qui dura quelques mois jusqu’à la porte de salut : un CDI, et les
rencontres faites ou les relations nouées à cette occasion.
Le
sujet, c’est la misère ordinaire, à savoir celle des précaires, ceux qu’on
cotoie sans les voir ni les reconnaître (combien d’entre nous, par exemple,
n’ont pas pris un train en trouvant tout naturel de trouver le wagon propre ou en
n’ayant aperçu le personnel d’entretien qu’un instant sur le quai, roulant son
matériel ?). C’est l’existence de ces femmes (généralement) qui décrochent
quelques heures de ménage par ci par là, dont certaines se lèvent à 5 heures du
matin, font une heure de voiture (indispensable) pour nettoyer un local entre 7
et 8 heures, gagner un salaire d’une heure payée au Smic, et repartent pour
faire à nouveau une heure de voiture, avant de recommencer le soir après la
clôture des bureaux ou des commerces.
Le
sujet, ce sont les rapports sociaux qui se montrentpas dans les statistiques. Exemple :
cette entreprise de nettoyage moderne, en pleine expansion, avec son jeune
entrepreneur dynamique, qui a gagné une part de marché sur ses concurrents
parce qu’il a proposé un service de nettoyage en 1h 45 au lieu de 2 heures, ce
qui entraîne une cadence d’enfer. Ce sont les rapports sociaux avec les
donneurs d’ordres : ces employés de bureau qui ne répondent même pas au
bonjour des femmes du nettoyage ou qui laissent des billets du genre «nettoyez
les traces de café», « saletés sous mon bureau ». Le sujet, c’est la société
du rendement et du mépris, à quelques exceptions près (un petit chef cordial,
un col blanc qui dit « Madame »).
Mais
il y a aussi les psychodrames du Pôle emploi, avec les temps d’entretien
désormais limités, le nombre de demandeurs à traiter, les tensions avec les
usagers à contrôler, et l’écho des suicides, en augmentation, de ces
fonctionnaires.
Je
ne vais pas vous raconter le livre, qui parle de lui-même, mais les impressions
que j’en retire. Ce qui me frappe d’abord, c’est la solitude de tous ces
précaires, privés des contacts suivis des milieux professionnels ordinaires,
perdus dans les quartiers péripériques de la grande ville, ne se rencontrant
plus guère que dans les supermarchés. Ce sous-prolétariat de la sous-traitance
(toutes les entreprises ont externalisé les services d’entretien) ne connaît
plus rien de ce qui fut le collectif. Il ne sait même pas ce qu’est une
présence syndicale (il y a un passage saisissant du livre où deux femmes de
ménage retraitées évoquent leur engagement syndical d’autrefois, qui leur
conférait une dignité, même si les ouvriers des « bastions » les
traitaient comme quantité négligeable).
Ce
qui me frappe ensuite, c’est la résignation, liée à l’absence d’espoir. Puisque
le chômage est une fatalité, il faut bien se contenter des quelques heures de
travail éclatées, dans l’espace et le temps, qui vous permettent de survivre. Les
divorces sont fréquents, on n’a pas le temps de s’occuper des enfants, on
attend avec impatience le jour des alloc, on ne voit pas pourquoi les choses
iraient mieux demain (une femme rêve d’avoir un jour une maison à elle, mais se
demande combien ça coûte et comment ça s’achète). On se dit qu’il faudrait peu
de choses pour que ces femmes et ces hommes retrouvent du sens à leur
existence, alors qu’ils demandent si peu.
Ce
qui me frappe, c’est la misère culturelle. Il y a la télé, et c’est à peu près
tout. Une sortie en boite une fois par mois, pour les plus jeunes, tient de la
dépense impossible. Les vacances, il ne faut pas y songer (parfois on fait
semblant de partir, pour ne pas accroître le déclassement). La politique, on
connaît pas ou on n’en voit pas l’intérêt. Comme dit une copine de
travail : « de toute façon, on a toujours tort, même quand on a
gagné » (une élection, un référendum).
Que
dire d’autre, sinon de saluer le courage, l’humour, la solidarité parfois de
ces damné(e)s de la terre. Le voici, l’envers de la société néo-libérale, et il
est abominable, dans un pays qui est la cinquième puissance mondiale et dont le
revenu par habitant est l’un des plus élevés de la planète. Les mingong ne sont
pas seulement en Chine, mais chez nous et avec tous leurs papiers - à cette
différence que les premiers gardent souvent l’espoir d’améliorer leur sort. Que
dire d’autre, sinon l’envie irrépressible qu’on éprouve de traiter de tous les
noms les laudateurs de cette société et tous ces petits marquis
qu’indiffère le sort de la populace ?
Rapports sociaux et
rapports interindividuels : un point obscur de la pensée marxienne
On sait la volonté de Marx de revenir aux individus concrets, vivants, réels,
de chair et de sang, avec leurs besoins, leurs capacités, leurs joies, leurs
souffrances, leurs révoltes. C'est pourtant le même Marx qui en fait la
personnification de rapports sociaux, qui leur attribue un être et des intérêts
de classe. Cette dualité du discours marxien a donné lieu à des lectures diamétralement
opposées, telles que d'un côté celle du structuralisme althussérien, où le
sujet concret disparaît derrière le porteur de fonctions, et de l'autre celle
en termes d'action rationnelle, chez un Elster par exemple, ou encore l'interprétation
subjectiviste d'un Michel Henry. Je pense que chacune de ces lectures est réductrice
et déformante, mais qu'elle trouve ses justificatifs dans le fait que Marx n'a
jamais su distinguer et articuler clairement deux sphères opposées, la sphère
du travail et la sphère du « temps libre » ou de la « consommation »,
la première correspondant aux rapports sociaux et la seconde aux rapports
interindividuels. Il ne s'agit pas d'un point aveugle, car Marx s'est approché
de cette distinction, mais bien d'un point obscur. Avant de la préciser et de
montrer son importance décisive pour la théorie des sciences sociales, je
voudrais résumer les termes actuels du débat.
la controverse dans les sciences sociales et les deux lectures de
Marx
Je rappelerai d'abord succinctement quelques unes des critiques adressées
par les théoriciens de l'action rationnelle au structuro-fonctionnalisme de
Marx et de ses successeurs. Les individus, disent-ils, ne sont pas des agents
que leur place dans les rapports sociaux constituerait en membres d'une classe
se comportant comme un sujet collectif, pour la bonne raison qu'il n'y a pas de
sujet supra-individuel, seules des personnes ayant des « états mentaux ».
Ils ne sont pas des mécaniques agies par les structures, parce qu'ils ont des « compétences »,
sont doués de conscience réflexive et de volonté, interprétent les règles
sociales, rusent avec les contraintes, cherchent à les modifier à leur
avantage, déploient des stratégies. Bref ce sont des acteurs, mais des acteurs
dont les actes ont souvent des conséquences inententionnelles, en sorte qu'ils
ne les reconnaissent pas dans leurs résultats. Dès lors une institution ne
saurait avoir une fonction (reproductrice ou adaptative), car cela reviendrait à
lui attribuer une entéléchie cachée, alors qu'elle n'est rien d'autre que le
produit, voulu ou non voulu, de l'action de ceux qui y sont impliqués. Les théoriciens
de l'action rationnelle postulent que tout individu fait un calcul coûts/avantages
grâce auquel ils cherche à maximiser, sous contraintes, sa satisfaction ou son
profit, et qu'il ne participe à une action collective que pour autant qu'il en
attend un bénéfice personnel proche et tangible. Sur le plan épistémologique
ils récusent tous les modèles inspirés des sciences de la nature ou de la vie,
puisque ces derniers ne font pas droit aux caractères propres à l'action
humaine : concience réfléchie, savoir des règles, effets des représentations
sur le cours même de la vie sociale etc.
D'où une relecture de Marx, chez qui l'on ne manque pas de trouver
nombre d'analyses en termes d'action délibérée aux conséquences imprévues, la
plus célèbre étant celle des capitalistes individuels qui, en cherchant à
augmenter leur taux de profit, aboutissent collectivement au résultat inverse,
la baisse de ce taux. Toutes les analyses mécanicistes ou fonctionnalistes de
Marx ne seraient que des vues inspirées par la naturalisme régnant dans l'épistémé
de l'époque, ou bien des scories et bévues. De fait Marx fait souvent référence
aux individus isolés, en montrant que (pour employer un langage qui n'est pas
le sien) leur stratégies ont des effets pervers ou sont sous-optimales.
Cette interprétation de l'agir et cette lecture de Marx, qui donnent
souvent des résultats intéressants et convaincants (je pense par exemple à la Logique
de l'action collective de Mancur Olson), laisse néanmoins échapper, nous le
verrons, ce qui faisait et ce qui fait toujours la spécificité et la profondeur
des analyses marxiennes. Mais voyons la position adverse.
La théorie de l'action rationnelle manque à voir d'abord le caractère « mécanique »,
c'est-à-dire irréfléchi, routinier, de la plupart des comportements, ceux qui
caractérisent la « vie quotidienne » en général. Ce n'est pas que les
agents soient dénués d'intelligence et incapables de stratégies, mais ils
n'agissent précisément qu'à l'intérieur des limites définies par la structure,
parce qu'ils n'ont nullement une claire conscience de celle-ci, mais l'ont au
contraire « intériorisée » et « incorporée ». Pour
reprendre l'image du jeu chère aux théoriciens de l'action rationnelle
(laquelle devient un véritable modèle théorique avec l'utilisation de la théorie
des jeux), les règles ne sont point posées devant eux comme un ensemble de
contraintes objectives, mais perçues intuitivement et implicitement, un peu
comme les règles de grammaire que nous suivons en parlant sans être pour autant
à même de les expliciter. C'est ainsi qu'un auteur comme Bourdieu (qualifié
souvent de néo-marxiste) tente de concilier l'effet des structures sur les
individus avec la richesse et l'ingéniosité de leurs pratiques. La théorie de « l'habitus »
et du « sens pratique » devrait permettre de dépasser à la fois une
philosophie de la structure et une philosophie du sujet. Cela permettrait de
comprendre l'existence de comportements collectifs (qu'on pourrait comparer à
une somme de broderies sur un canevas commun) sans tomber dans la croyance à
des entités collectives supérieures aux individus et à une fonctionnalité
propre des institutions.
Cette opposition théorique trouve des répondants chez Marx. Ne le
voit-on pas tantôt insister sur le rôle nécessitant des structures, tantôt
montrer que les agents peuvent prendre conscience, s'organiser, mener des
luttes sociales de classe? Je montrerai tout-à-l'heure que les deux perspectives
sont chez lui indissociables. Pour revenir au débat actuel, il faut noter que
les deux positions antagonistes se sont assouplies. Les théoriciens de l'action
rationnelle ont admis que la rationalité était toujours plus ou moins limitée,
et les partisans du néo-structuralisme qu'il restait une large place pour les
stragégies individuelles, même au niveau des habitus. Un certain nombre
d'auteurs ont tenté une synthèse, la plus riche et la plus articulée étant sans
doute celle de Giddens, qui se propose de montrer que les structures ont à la
fois un caractère contraignant et habilitant, que la conscience pratique
coexiste avec une conscience discursive, que les propriétés structurelles sont à
la fois le medium et le résultat de l'action etc. Je ne m'attarderai pas sur
cette tentative de synthèse, à laquelle je ferai quelques emprunts. Ce que je
voudrais souligner ici c'est que les deux approches laissent inexpliqués un
certain nombre de phénomènes et qu'il convient de s'engager dans une autre
direction, qui aille au-delà des essais de synthèse.
Des questions non résolues
La première série de problèmes concerne d'abord le changement, dont il
faut comprendre à la fois la lenteur et les brutalités. L'école de l'action
rationnelle reprochait aux auteurs structuralistes, et à Marx en particulier,
leur incapacité à expliquer le changement, sinon de manière tout-à-fait exogène,
par l'effet d'une structure sur une autre. Mais, ce que l'on voit mal, en
adoptant leur perspective, c'est pourquoi le changement n'est pas constant et régulier,
chaque acteur essayant de tirer le meilleur parti des règles et finalement de
les transformer à son avantage. Au contraire une théorie comme celle de
l'habitus rend très bien compte du caractère reproductif de la vie sociale,
puisque celle-ci repose essentiellement sur des routines. Mais c'est elle à son
tour qui a du mal à expliquer le changement, autrement que par la lutte entre
institutions, les contradictions entre champs et une division dans les habitus
eux-mêmes. L'une et l'autre approche manquent à expliquer la création des
institutions, qui apparaît plus comme un mouvement de rupture que de continuité.
Pour la première elle devrait résulter de la combinaison d'actions
individuelles pour autant qu'elles répondent à des besoins de consommation ou
de production, les institutions les plus efficaces étant sélectionnées par un mécanisme
comparable à la sélection naturelle. Or l'observation historique s'inscrit bien
souvent en faux contre cette conception. Pour l'autre l'innovation est
difficilement concevable, car elle suppose une créativité des agents supérieure
à celle que comportent les habitus. De même la première école explique assez
bien la constitution de mouvements collectifs, mais mal leur durabilité, tandis
que la seconde analyse bien la permanence des groupements d'intérêts, mais plus
difficilement leur surgissement.
Deuxième série de problèmes, du reste liés aux précédents. Comment
rendre compte des résistances dans les théories néo-structuralistes? Polémiquant
contre la théorie althussérienne des appareils, qui sont comme des « machines
infernales » assujettissant les individus, Bourdieu note que « ceux
qui dominent dans un champ donné sont en position de le faire fonctionner à
leur avantage, mais ils doivent toujours compter avec la résistance, la
contestation, les revendications, les prétentions, « politiques » ou
non, des dominés » (1). Fort bien, mais, si le champ conditionne les
habitus, si « les tendances immanentes de l'ordre établi viennent
continuellement au devant des attentes spontanément disposées à les devancer »
(2), si enfin l'habitus fait apparaître le monde comme naturel, comment des résistances
et des contestations sont-elles possibles? Question inverse, posée cette fois à
la théorie de l'action rationnelle : si les individus ont une conscience, même
limitée, des règles et contraintes du jeu social, comment peuvent-ils s'y
soumettre et y consentir sans les remettre en question?
Troisième série de problèmes : comment les individus peuvent-ils se
comporter de manière « irrationnelle », c'est-à-dire à la fois agir
contre leurs intérêts bien compris et employer les moyens les plus inadéquats?
On pourrait l'expliquer en termes de connaissance imparfaite. Les deux écoles à
cet égard ne sont pas si distantes qu'il y paraît, et on les voit même se
rapprocher singulièrement lorsqu'un Herbert Simon explique que l'information
limitée conduit à restreindre ses objectifs et à se contenter de la moins
mauvaise solution, au lieu de rechercher l'optimum. Il faut reconnaître
cependant qu'une sociologie néo-wéberienne comme celle de Bourdieu dispose de
ressources ignorées par la théorie adverse : elle montre que les dominants,
pour obtenir le consentement des dominés mais aussi pour se faire reconnaître
de leurs pairs, conduisent des stratégies de légitimation, c'est-à-dire en
remettent par rapport à la violence symbolique exercée par les règles elles-mêmes,
renforcent les effets de naturalisation qui résultent de la simple
incorporation des règles.
Le lecteur aura reconnu ici des problèmes qui étaient déjà chez Marx :
comment les agents peuvent-ils se tromper sur leurs intérêts à long terme,
comment les ouvriers par exemple peuvent-ils avoir des comportements
individuels qui contredisent leurs intérêts de classe? A supposer même qu'ils
se contentent d'un calcul égoïste, comment se fait-il qu'ils n'en voient pas
les conséquences? Et pourquoi, dans ces conditions, les dominants auraient-ils
encore besoin d'exercer des fonctions idéologiques à des fins d'occultation-légitimation?
Ces derniers se laissent-ils prendre à leur propre idéologie, ou bien l'utilisent-ils
cyniquement? Je reviendrai tout-à-l'heure rapidement sur la subtilité inégalée
des analyses de Marx. Mais la réponse en termes de connaissance imparfaite ou
de méconnaissance paraît foncièrement insuffisante, au moins pour deux raisons.
L'intérêt mène-t-il le monde? Si l'on ne confond pas l'intérêt avec la
recherche d'une satisfaction, quelle qu'elle soit, l'intérêt concerne la
possession de biens, qu'il s'agisse de biens matériels ou de services (comme
ceux du coiffeur, du médecin etc.). Il est généralement admis que c'est la
modernité, soit, pour aller vite, les rapports marchands et le capitalisme, qui
ont fait triompher l'intérêt matériel sur le désir de prestige, de puissance,
la générosité et autres sentiments moraux. Conception à l'évidence trop étroite.
Peut-on se contenter d'élargir la notion d'intérêt vers des formes de profit
non matériel (« profit culturel », « profit symbolique »)
en soulignant la force de l'engagement dans le jeu social, l'intérêt pris au
jeu lui-même? Pour Marx l'utilitarisme à la Bentham reflète une mentalité de « petit
bourgeois », une forme de perversion sociale, mais il n'est pas très clair
sur les autres mobiles, ni sur ceux de l'homme communiste à venir (il faut
remonter aux Manuscrits de 1844 et à quelques indications de L'idéologie
allemande pour trouver une théorie des besoins). Toutes ces approches
paraissent bien ne pas tenir compte de ce qu'on appelait « les passions »
(au sens classique, au sens romantique etc.) avec tout ce qu'elles comportent
d'aveuglement sur les fins et les moyens. Or peut-on rendre compte sans elles
de l'irrationnalité des comportements humains, et particulièrement de la
violence de la conflictualité dans les rapports sociaux? Plus généralement le
bruit et la fureur de l'histoire moderne sont-ils réductibles à des conflits
d'intérêts, même au sens élargi du terme?
Une deuxième raison conduit à mettre en doute la rationalité - que ce
soit celle de l'acteur ou celle, plus inconsciente, de l'agent -, c'est
l'importance des phénomènes de croyance. Bien sûr on pourrait expliquer la
croyance par la méconnaissance des déterminations sociales. Bourdieu montre par
exemple excellemment comment l'action pédagogique fonctionne comme magie
sociale : par ses rites de consécration elle fait croire au mérite personnel et
aux vertus de groupe, dissimulant à la fois l'origine sociale de ses critères
et la portée sociale des techniques mises en oeuvre (techniques de forcing, de
maîtrise de soi etc.). On peut dire ici que la croyance repose sur une connaissance
tronquée des processus réels. Cependant la croyance va bien souvent au-delà de
ce qui « nous arrange », de ce qui correspond à nos intérêts.
Voici quelques unes des raisons qui nous invitent à repenser l'ensemble
des phénomènes sociaux dans une autre perspective, seulement entrevue par Marx
et ayant très largement échappé aux différents courants de la théorie sociale
contemporaine(3). C'est elle que je voudrais présenter brièvement maintenant.
La sphère du travail et sa rationalité
Il existe, selon moi, deux grandes sphères de l'existence humaine, que
j'appellerai la sphère des activités de travail et celle des occupations de
temps libre, ou de « consommation ». Il faut entendre par travail une
activité soumise à des contraintes de temps et de résultats, dont la finalité
ultime est la production régulière de moyens de consommation (au sens le plus
large du terme). Il ne s'agit pas seulement des activités dites économiques.
Sont aussi du travail les activités qui visent à la reproduction/transformation
du système social en même temps qu'au règlement des conflits dans la sphère « privée »
du temps libre - c'est-à-dire les activités politiques. L'ensemble de ces
activités s'inscrivent dans des rapports sociaux, parce que les individus doivent
y remplir des fonctions dans un système de répartition du travail, que la
temporalité n'y est pas celle de l'existence individuelle, mais celle de
l'organisation « productive », que les besoins individuels passent au
second plan devant les finalités sociales. Si l'on veut bien prendre ces définitions
à leur plus grand niveau de généralité, elles s'appliquent à toute société : ce
qui fait le propre d'une société humaine, ce sont bien cette organisation,
cette planification, cette répartition de l'activité, une activité qui a
toujours un caractère structural (4) et transformateur, autant de traits que
l'on ne trouve pas réunis dans les sociétés animales.
Examinons donc cette sphère. Ce n'est pas faire de l'économisme que de
dire que les activités de travail sont rationalisantes. Elles visent bien un résultat
optimal à travers un agencement de moyens optimal, impliquant une économie de
ressources, à commencer par une minimisation de l'effort : maîtrise du produit
par la maîtrise des moyens. A cet égard on peut entièrement accepter la théorie
du choix rationnel. Sous sa forme la plus pure une telle théorie suppose
seulement que la meilleure alternative est retenue parmi toutes les
alternatives réalisables : elle s'applique aussi bien, disent Ferejohn et Satz,
à « des entités comme les thermostats ou les pigeons » (5). Disons
que, dans le cas des humains, l'activité rationnelle implique de longs
apprentissages éducationnels et ouvre largement le champ du réalisable ainsi
que la possibilité de choix. C'est pourquoi, par exemple, un ouvrier qui
accomplit des tâches mécaniques, s'il est davantage sujet qu'un robot à des
erreurs ou à des ratés de comportement, lui est infiniment supérieur quand il
s'agit de faire face à l'inattendu et à l'incertain. Cette rationalité « téléologique »,
pour parler comme Max Weber, existe tout autant chez l'homme primitif que chez
l'homme civilisé, l'homme technicien ou l'homme scientifique : seuls les moyens
diffèrent. Il faut même aller plus loin : des activités comme la magie et la
prière, pour autant qu'elles viennent combler les lacunes du savoir
empirico-logique par un savoir et une pratique symboliques(6)(c'est le cas dans
les sociétés primitives ou traditionnelles, où elles ne se confondent nullement
avec ce dernier, qui est une véritable science concrète), sont aussi des
activités rationnelles - abstraction faite d'autres finalités subjectives et
sociales. Cette rationalité téléologique tend, dans la sphère du travail, à être
indépendante de la « psychologie » des agents. Tout enfant déjà qui a
construit ses apprentissages a dû se plier à l'épreuve du réel, couler son
action dans des contraintes objectives, s'il voulait la réussir. De même
l'homme au travail doit « s'oublier » pour faire le geste, suivre la
norme ou la procédure efficaces.
Jusqu'ici je n'ai parlé que des rapports de travail qui visent à une
productivité du travail (au sens de Marx), qu'on peut résumer ainsi : le
maximum de résultats avec le minimum de dépense de travail. Ils diffèrent des
activités de temps libre, où l'on peut prendre son temps, même si l'efficience
peut être recherchée (par exemple dans l'effectuation d'une performance
sportive) mais comme un projet individuel parmi d'autres, qu'on garde toujours
la liberté de réduire ou d'abandonner. Mais ces rapports de travail
s'inscrivent dans une structure sociale (des rapports de production au sens de
Marx) qui met en jeu des pouvoirs de détermination des quanta de travail et de
répartition de la « valeur » produite (laquelle renvoie, directement
ou indirectement, à des dépenses de travail, qui doivent être socialement validées),
lesquels à leur tour générent des pouvoirs concernant la distribution (ou
l'allocation) des forces de travail, des moyens de production, et des moyens de
consommation(7). La rationalité prend ici un sens tout différent : est
rationnel ce qui correspond aux fins d'un système social particulier, ce qui
reproduit tel régime de propriété. Je pourrais montrer ici, toujours en suivant
Marx, que les rapports de travail déterminés par les formes de propriété
privative (à distinguer de la propriété simplement privée) sont sous-optimaux.
En d'autres termes les rapports de classe freinent, mais aussi occultent et
inhibent divers aspects de la productivité du travail. Plus exactement ils ne développent
que certaines potentialités contenues dans le procès de travail.
L'idée générale que je voudrais soutenir ici, c'est qu'un système économique
est par nature de type utilitariste, puisqu'il s'agit de maximiser une
production dans un cadre social donné. Il est vrai qu'un système ne pense pas,
n'a pas de buts indépendamment de ceux qui sont poursuivis par les agents. Mais
précisément c'est le système qui fait que les agents ont tels et tels buts. Je
prendrai trois exemples de systèmes très différents.
Quand un groupe d'hommes va à la chasse, dans les sociétés de
chasseurs-cueilleurs nomades, il se propose bien d'optimiser le produit de
cette chasse. Ici cela veut dire : tuer juste le gibier nécessaire à la
subsistance quotidienne, tout en préservant la ressource elle-même. En
l'absence de pratiques de conservation et de stockage de la viande, de techniques
d'élevage, et d'échanges avec l'extérieur (si ce n'est sporadiques), il serait
inutile ou contre-productif de viser plus de résultats. Comme, par ailleurs, le
produit de la chasse sera réparti égalitairement, le chasseur n'aura d'autre
intérêt individuel que de faire preuve d'esprit coopératif (toute attitude
individualiste ou même toute recherche de prestige sont mal vues dans ces sociétés
où les valeurs dominantes sont la générosité et la modestie)(8). Néanmoins
toutes les possibilités productives ne sont pas exploitées : les techniques de
conservation ne sont pas ignorées, mais écartées car les chasseurs savent
qu'elles mettraient en péril la cohésion de leur société.
Deuxième exemple. Dans l'atelier corporatif le but est de produire une
quantité donnée selon une qualité donnée. La production est certes destinée à
la vente, mais elle est encadrée par des réglements corporatifs qui, pour éviter
la concurrence, fixent le nombre d'outils de production et le quota de
marchandises autorisés. Ici encore il y a une recherche d'optimum. Mais cette
fois les intérêts sont des intérêts de classe. Le maître (qui travaille comme
les autres et a dû passer des épreuves consacrant sa maîtrise) appartient à une
corporation qui a longuement négocié les « tarifs » avec
l'association des compagnons. Ces intérêts sont antagonistes, mais n'opposent
pas les individus les uns aux autres. En particulier le salaire au rendement
n'existe pas. Quant aux possibilités productives, elles sont largement
sous-exploitées. Les réglements interdisent nombre d'innovations.
Troisième exemple : l'économie fondée sur la maximation du taux de
profit, maximation qui estconsidérée
comme l'action rationnelle par excellence dans la conception néo-classique. Ici
encore l'optimum n'a de sens que dans un système social particulier. Cette
notion suppose d'abord une économie concurrentielle et monétaire, et l'hypothèse
de rationalité implique que cette économie est plus efficace que tout autre.
Cette hypothèse est déjà contestable : la concurrence n'a pas que des avantages
et le prix est un indicateur très pauvre en information. Elle implique en
second lieu que le capital reçoive un revenu (l'intérêt) comme le travail, ce
qui renvoie à la psychologie des agents (les motifs de l'épargne). Nous sortons
de la rationalité formelle vers la rationalité substantielle (l'intérêt au sens
psychologique). A nouveau cette postulation est contestable : à supposer que
l'intérêt soit le meilleur moyen pour allouer des ressources rares, l'épargne
pourrait très bien ne pas être le fait des ménages. Reste la troisième
implication : c'est l'intérêt qu'il faut maximiser (on sait que dans le modèle
purement concurrentiel aucun profit ne peut se réaliser au-delà de l'intérêt).
Nous nous trouvons alors devant une économie à structure capitaliste. Il
suffira que (en sortant du modèle pur) on introduise une condition supplémentaire,
à savoir que les détenteurs du capital doivent être distincts des travailleurs
afin que des décisions économiques optimales soient prises, pour que l'on
retrouve le capitalisme proprement dit. On voit bien à nouveau qu'il faut
distinguer une rationalité générale (la nécessité pour un système productif
quelconque de dégager un surplus pour qu'il se développe, soit de manière
extensive, en accroissant le nombre de moyens de production, soit de manière
intensive, en les modernisant, - surplus qui peut aller de pair avec une réduction
du travail dépensé, en cas de forte augmentation de la productivité) et une rationalité
spéciale, la rationalité capitaliste, dont les effets sous-optimaux (à l'intérieur
du système, par rapport aux potentialités) ou négatifs (à l'extérieur des
entreprises, sous forme d' « externalités ») sont considérables.
Dans tous les cas nous sommes devant une forme de rationalité et une
logique d'intérêts, même si l'intérêt peut passer (comme dans le cas de nos
chasseurs) par la négation de l'intérêt individuel. Tant qu'on en reste à ce
niveau (tant qu'on ne fait pas intervenir les effets de l'autre sphère), il n'y
a pas de comportement désintéressé ni passionnel. Quand l'intérêt n'est pas matériel,
cela signifie seulement qu'il passe par un certain nombre de médiations, qui se
situent au niveau de la reproduction du système. Prenons deux exemples. Pierre
Bourdieu a très bien montré que, dans la société kabyle, les dépenses
symboliques (qui peuvent être très importantes) ont une fonction économique précise
: les chefs de maisonnée, qui ont besoin de forces de travail nombreuses à
certains moments de l'année, ont intérêt à s'attacher toute une clientèle,
appartenant généralement à leur parentèle, par des dons de toutes sortes, pour
obtenir d'eux les prestations de services dont ils ont besoin au nom de la
reconnaissance qui leur est due. Cela leur revient finalement moins cher que de
rétribuer des gens à longueur d'année. Deuxième exemple : dans notre société un
certain nombre de professions visent à obtenir, outre des rémunérations matérielles,
un « profit symbolique » (les enseignants par exemple). C'est que ces
professions, outre les services qu'elles peuvent fournir et qui en font des
producteurs comme les autres (formation de la force de travail, services
culturels), sont, pourrait-on dire, des chargés de mission idéologiques : à cet
égard le profit symbolique (et toute la compétition qu'il entraîne) est une nécessité
fonctionnelle répondant aux exigences du système (y compris lorsqu'ils le
contestent, comme le font des enseignants - car la liberté de l'enseignement
est un des moyens de légitimation d'un système qui se veut par ailleurs démocratique
au niveau politique).
Nous pouvons revenir maintenant à la question posée tout-à-l'heure :
comment les agents peuvent-ils aller contre leurs intérêts? La réponse la plus
riche se trouve chez Marx, et je vais essayer de la résumer très rapidement.
Marx analyse longuement dans Le Capital ce qu'il appelle les « formes
immédiates de représentation », principalement la forme valeur de la
marchandise, la forme monnaie, la forme capital et la forme salaire. Or le
propre de ces formes, qui sont vécues au niveau de la conscience immédiate (ou
encore de l'idéologie spontanée), est qu'elles dissimulent et manifestent à la
fois les rapports réels. Par exemple le fétichisme de la marchandise n'est pas
pure illusion : certes les agents pensent qu'elle possède une valeur intrinséque
ou conventionnelle, mais en même temps ils n'ignorent pas qu'elles sont aussi
du travail cristallisé et que leur prix varie selon qu'elles sont plus ou moins
offertes et demandées. Le rapport des individus à la structure est donc un
rapport de méconnaissance, qui vient de ce qu'ils n'y occupent, surtout dans
les sociétés complexes, qu'une place étroitement bornée par la division du
travail. On peut bien dire qu'ils ne disposent que d'une information imparfaite
ou asymétrique, mais le résultat est que leur savoir en est faussé et trompeur.
La notion de rationalité limitée ne convient pas à ces formes « irrationnelles ».
Mais inversement on ne pas peut dire que les individus ont « intériorisé »
ou « incorporé » une structure (par exemple la structure marchande)
dont ils seraient incapables d'expliciter le fonctionnement. Car ils en
connaissent bien quelque chose, mais de façon déformée (la camera obscura
fournit bien une certaine image du réel). Et c'est une des raisons qui
expliquent que les structures ne soient pas seulement contraignantes, mais
aussi habilitantes, comme le souligne fort bien Giddens - et ceci sans quitter
le niveau des routines ou du sens pratique. Par exemple dans l'univers marchand
les agents ne se contentent pas d'ajuster leur demande en fonction d'un prix
qui leur apparaîtrait comme une donnée naturelle. Ils attendent, ils spéculent,
ils font pression sur le vendeur (« j'ai trouvé moins cher ailleurs »),
ils s'étonnent qu'un produit qui a dû demander tant de travail soit aussi peu
cher ou inversement qu'un produit aussi simple à fabriquer soit aussi onéreux
etc. Ils ont toujours plus de savoir que ne le croit le sociologue pressé de
conclure. Mais évidemment ils ne suivent pas pour autant leurs intérêts réels :
pour cela il faudrait qu'ils en sachent beaucoup plus, qu'ils connaissent tous
les mécanismes de formation des prix. Autre exemple : l'ouvrier qui ne
s'associe pas dans une forme quelconque d'action collective agit contre ses intérêts.
Le théoricien de l'action rationnelle dira qu'il compte sur les autres pour la
mener tout en espérant en obtenir le bénéfice. C'est oublier que l'ouvrier
n'est pas un « idiot rationnel » (pour reprendre l'expression de Sen)
: il sait bien que si chacun en fait autant, cela aura au détriment de tous. Le
théoricien structuraliste dira qu'il a « intériorisé » la règle
concurrentielle. Ce n'est pas si simple. Notre ouvrier en sait beaucoup plus
sur le marché du travail que ce qu'on croit : il sait que ce marché n'est pas
un pur marché, que le travail n'est pas une simple marchandise, que le marché
des cadres comporte bien d'autres règles, que le patron ne fait pas que verser
(ou se verser) des intérêts etc. Autrement dit il n'est pas entièrement dupe de
la « forme salaire ». Il a bien une certaine conscience des mécanismes
de l'exploitation. Et ce savoir, si déformé soit-il, est habilitant. Il faut
donc chercher ailleurs les raisons d'un comportement qui, pour s'en tenir à
l'intérêt individuel immédiat, va contre l'intérêt à long terme (par exemple le
souci, bien compréhensible, non de tirer son épingle du jeu, mais d'améliorer
sa situation ou celle de ses enfants à certains moments de son existence, la défiance
par rapports aux syndicats, la peur des sanctions etc.).
L'idéologie spontanée est suffisamment riche de savoir pour susciter des
résistances et des contestations de l'ordre établi. Elle entraîne des luttes « économiques »,
« politiques » et « idéologiques » sans quitter pour autant
le terrain de l'infrastructure économique. C'est en réponse à ces luttes que
les dominants doivent mettre en place des dispositifs de coercition et de légitimation,
effectuer tout un travail idéologique qui renforce l'opacité des structures,
vient masquer un peu plus les rapports réels. On le voit, les structures sont
inséparables des luttes, des luttes générent de nouvelles structures, et ainsi
de suite, jusqu'aux appareils politiques proprement dits. Tout cela, Marx l'a
analysé souvent avec une grande précision, bien loin de donner dans un
fonctionnalisme ad hoc ou dans un structuralisme nécessitant. On comprend aussi
que le travail de domination ne résulte pas d'un pur calcul cynique : les
dominants croient d'autant plus volontiers à la valeur de leurs méthodes de
contrainte et à leur discours de légitimation que les formes de représentation
dans lesquelles ils baignent (les « illusions » du capitaliste, dit
Marx) leur semblent leur fournir une base empirique.
La théorie marxienne fournit bien d'autres éléments pour comprendre la méconnaissance
des structures. Les individus participent à plusieurs espaces qui se déterminent
les uns les autres, en grande partie derrière le dos des agents. Il y a des
espaces emboités les uns dans les autres, par exemple dans une entreprise (je
viens d'y faire allusion). Mais il y a aussi des espaces dont les uns servent à
la reproduction (fournissent les conditions d'effectuation des autres) : ainsi
le marché ou les structures de la parenté permettent la reproduction du « procès
de production immédiat ». Il y aussi des liens non marchands entre tel ou
tel champ productif, par exemple entre l'école et les entreprises. En mettant
un ordre de détermination entre tous ces espaces, Marx nous permet de
comprendre les homologies ou les isomorphismes qui existent entre eux, là où la
plupart des théories sociologiques ne voient que des liens d'extériorité ou de
simples interactions de type systémique. Or l'action d'une structure sur une
autre contribue à rendre la structure indéchiffrable. Les individus ne voient
guère comment agissent un certain nombre de règles ou de contraintes qui
viennent d'ailleurs. Par exemple ils ne savent pas bien à quelles finalités
sociales répond l'école. Mais en même temps ils ne l'ignorent pas tout-à-fait
(l'enfant qui entre à l'école en sait déjà long sur le monde social que l'école
sert à reproduire). Cette connaissance vague ou par ouï-dire, pour parler comme
Spinoza, explique que les structures leur paraissent à la fois familières et étrangères,
et, selon qu'elles servent ou non leurs intérêts immédiats, ils seront plus ou
moins portés à les accepter (les intérioriser) ou les contester. Une dernière
remarque : les contraintes sociales ne sont jamais telles qu'elles ne laissent
pas ouverts des champs de possibles. C'est dans ce hiatus entre les contraintes
et les potentialités que se dessinent les opportunités de changement.
La sphère du temps libre et des rapports interindividuels
La deuxième sphère est celle du « temps libre » et de la
consommation. Elle peut comporter des activités ardues ou pénibles, ou des
activités qui visent le meilleur résultat avec la plus grande économie de
moyens, mais ces activités sont facultatives, sous la responsabilité des
individus. C'est la sphère de la liberté, non pas au sens où l'on fait ce qu'on
veut (il faut disposer de moyens de consommation), ni au sens où elle serait exempte
de règles sociales, ou indépendante de l'autre sphère (qui la détermine de
multiples façons), ni non plus au sens où l'individu y serait un décideur
rationnel (c'est plutôt tout le contraire), mais simplement en ceci qu'il
dispose davantage de son temps, qu'il cherche à s'y réaliser le plus possible,
que les choix de vie lui sont plus ouverts. La deuxième caractéristique de
cette sphère est qu'elle est le lieu par excellence des rapports
interpersonnels, fondés sur la singularité de chacun et sur les sentiments
qu'il porte à autrui (d'amour, de haine, de tendresse, d'envie, de jalousie
etc.). La troisième caractéristique de cette sphère est qu'elle obéit à la
temporalité de la vie individuelle, de la naissance à la mort, avec ses moments
forts, ses crises, ses drames. On pourrait dire que cette sphère est celle de
la rationalité par les valeurs plutôt que celle de la rationalité téléologique,
pou reprendre l'opposition webérienne, si elle n'était pas d'abord, comme on le
verra dans un instant, celle de l'irrationalité.
Or c'est elle que Marx en en vue lorqu'il parle d'un « royaume de
la liberté » qui commence là où cesse la contrainte du travail, et d'une
promotion de l'individualité par delà les rapports de travail, aussi émancipés
soient-ils des rapports de classe. Et, dans un passage de l'Introduction de
1857, il écrit explicitement : « L'acte final de la
consommation,qui est con‡u non seulement comme aboutissement, mais comme but
final, se situe en dehors de l'économie » (10). La consommation en effet
n'est pas un moment de la production, n'est pas un procès de reproduction, car,
si elle sert bien à reproduire la force de travail, elle sert également à « produire »
l'individu tout entier.
Cette distinction entre les deux sphères, dira-t-on, est un fait moderne
(l'opposition travail/loisir), ou du moins propre à certaines sociétés (ainsi
chez les anciens l'opposition du negotium et de l'otium). C'est
qu'on ne l'a pas comprise. Dans toutes les sociétés, il y a un temps hors
travail - que parfois les maîtres essaient de réduire au minimum, comme dans
l'esclavagisme (mais pensons seulement à la condition ouvrière au milieu du 19°
siècle) - distinct du temps de travail. A condition de prendre le travail dans
toute son extension, et d'y inclure notamment le travail domestique. Si, dans
les sociétés traditionnelles, le temps libre est difficile à voir, c'est qu'il
s'entremêle aux activités de travail dans des modes de production qui sont
avant tout familiaux. Même dans nos sociétés une grande partie du « loisir »
est en fait du travail lié, contraint (cuisine, ménage, courses, soins aux
enfants, éducation etc.). Autrement dit la distinction ne recouvre pas du tout
une opposition sphère publique/sphère privée, et elle traverse en particulier
la famille. Notons à cet égard que la distinction reproduction
biologique/reproduction sociale est tout aussi fallacieuse. Faire des enfants,
dans les sociétés traditionnelles, est une activité économique. On sait
l'importance dans les sociétés primitives sédentarisées de la possession de
forces de travail. Le contrôle de la circulation des femmes (et, dans une
moindre mesure, des hommes) est même le procès essentiel de la reproduction
sociale. Dans les sociétés paysannes plus avancées une famille nombreuse est
une nécessité économique : les enfants apporteront des revenus, les aînés
aideront les cadets, les descendants assureront les vieux jours des ascendants
(c'était vrai aussi, il n'y pas si longtemps, dans les familles ouvrières les
plus pauvres). Il faut attendre nos sociétés contemporaines pour que la
reproduction biologique joue un moindre rôle, parce que la parenté devient un mécanisme
reproductif de second ordre. Mais tout cela n'empêche que la famille soit aussi
le lieu de relations interpersonnelles intenses, de puissants liens affectifs,
et qu'elle comporte ses espaces de « temps libre », extérieurs à la
reproduction sociale.
Pour préciser encore les choses, la distinction que nous venons de
faire, et qui est à peu près absente de la littérature sociale, ne recoupe pas
du tout celle que fait Giddens entre d'une part le champ « contextuel »
des interactions dans des espaces spatio-temporels marqués physiquement et
symboliquement (par exemple une maison), où les acteurs sont en situation de
co-présence et de communication directe, et contrôlent le cours de
l'interaction, et d'autre part celui des relations systémiques beaucoup plus
distantes, où les acteurs ne se voient pas et communiquent, s'ils le font,
indirectement. Tout ce que l'on peut dire ici, c'est que les rapports
interindividuels, dans la sphère du temps libre, ont pour finalité une
interaction au moins potentielle. Par exemple appartenir à un club sportif
(amateur) ne signifie pas qu'on en connaît tous les membres (alors que c'est le
cas dans un atelier ou un bureau), mais qu'on pourrait le faire, sur la base de
rapports personnalisés. Notre distinction a en revanche quelques rapports avec
la distinction habermassienne entre « monde vécu » et « systèmes
économique et bureaucratique ». Mais elle en diffère sur de nombreux
points. Le champ de la démocratie et de la culture politique appartiennent pour
nous (en grande partie) à la sphère du travail, dans sa dimension politique.
Cette sphère est l'instance principale, la sphère du temps libre étant
seulement l'instance déterminante en dernière instance. La communication n'est
pas plus aisée dans cette dernière sphère, sous prétexte que les rapports y
sont interindividuels. Bien au contraire, c'est dans la sphère du travail
qu'elle se fait le mieux (ou le moins mal), même si les rapports sont souvent
plus distants, parce qu'elle y rencontre des contraintes « objectives »,
parce que la rationalité téléologique y joue un grand rôle. C'est elle encore
qui est le haut lieu du symbolique, ou de la production idéologique, et non la
sphère du temps libre, qui ne fait que lui fournir une matière premiŠre.
Cette sphère du temps libre ne se prête nullement à une analyse en
termes économiques. Le grand tort de l'approche néo-classique, ou de ses
rectifications institutionnalistes, est de la concevoir sur le modèle de la
production, avec un consommateur qui effectue des choix rationnels en maximisant
sa fonction d'utilité. De tels comportements existent, mais ils concernent des
activités qui sont en fait des activités de production, au sein de l'espace
privé. Par exemple la ménagère fait bien un calcul coût/bénéfice lorsqu'elle
compare le prix du produit dans l'épicerie du coin avec le prix du même produit
dans une grande surface compte tenu du temps de déplacement. De même, quand
elle fait son marché, elle ne cherchera pas forcément le produit le moins cher,
car cela supposerait un long travail d'investigation et de comparaison. Quant
au choix des produits eux-mêmes, il reposerait sur des « préférences »,
qui sont l'alpha et l'oméga de la théorie. Mais ces préférences sont toujours
conçues sur le modèle du besoin vital : satiété progressive, goût pour les mélanges.
C'est là-dessus que repose la construction des courbes d'indifférence.
Or cette théorie fait bon marché de l'inscription des besoins dans ce
que les psychanalystes ont appelé le désir et la jouissance. Je ne pourrai
donner ici que des indications très brèves. Le désir n'est pas seulement la
recherche d'un plaisir associé à la satisfaction. Il est lié, chez l'être
humain (dont la formation se différencie des espèces animales par deux traits
fondamentaux, la prématuration du nourrisson et la longueur relative de
l'enfance), à des fantasmes originaires refoulés qui tendent à se réaliser à
travers toutes les occasions que lui offriront les perceptions, le rêve et les
actions elles-mêmes. Insatiable et inextinguible, le désir se subordonne les
besoins. Quant à la jouissance (et son double, la souffrance), elle n'est pas
seulement un plaisir (ou une douleur) particulièrement intense, mais une expérience
liée à l'excès, au désordre et à l'angoisse. Marquée par des sensations qui
l'ont accompagnée, elle s'organise autour d'objets fantasmatiques, eux aussi
refoulés, qui nous permettent de la revivre tout en nous préservant du désordre.
Or c'est le désir qui est à la source de nos passions ordinaires, et la
jouissance de nos passions les plus absolues. Et la passion n'a rien à voir
avec les « préférences » bien ordonnées de la psychologie économiste
: perpétuellement insatisfaite, obéissant à une loi du tout ou rien, exclusive.
Impossible ici d'établir des courbes d'indifférence, de faire des calculs
d'utilité, de poser une préférence pour les mélanges. Les « besoins »
ne sont que la menue monnaie de ce qu'on pourrait appeler nos aspirations
fondamentales. Il faut ajouter que la psychologie économiste est aussi désarmée
devant nombre de comportements paradoxaux, tels que l'altruisme, le masochisme,
l'agressivité, l'ascétisme, qui ne prennent leur sens que comme destins de
pulsions.
L'acteur ici n'est pas rationnel, parce qu'il ne peut pas l'être. Non
seulement il ne connaît pas la source de ses mobiles, mais encore il ne sait
pas et ne peut dire, exactement, ce qu'il désire, quoiqu'il puisse fournir
toutes sortes de bonnes raisons, de « rationalisations », qui n'en épuisent
jamais le sens. Il faut, on le sait, des expériences singulières, ou, à défaut,
l'anamnèse de la cure, pour percer quelque peu le mystère. Rien ici n'est
rationnel, parce que l'inconscient ignore la logique, la non-contradiction,
comme toutes les formes de la logique modale. Soit à expliquer le comportement
d'un criminel. Un économiste comme Becker y voit un calcul savant par lequel
l'individu, avant de se décider, compare les bénéfices attendus de son crime
avec le risque et le poids de la peine qu'il encourt. Il est en effet tout à fait
possible qu'il se dise que en l'occurence le jeu n'en vaille pas la chandelle.
Mais ce n'est pas pour autant qu'il va renoncer à son désir, et, si celui-ci
est suffisamment violent, rien ne sera susceptible de le dissuader.
On comprend désormais pourquoi la sphère du temps libre est bien plus
propice que celle du travail à la manifestation des passions. Les contraintes
objectives y étant beaucoup moins fortes, le champ est beaucoup plus ouvert au
fantasme, ou, pour parler comme Freud, au principe de plaisir. Il suffit de
noter par exemple que la rêverie ou la conversation à bâtons rompus, ces
occupations qui sont en principe bannies de la sphère du travail, laissent aux émotions
et aux associations d'idées une latitude bien plus grande que toute activité
laborieuse.
La psychologie économiste manque tout autant la signification profonde
des rapports interindividuels, car elle les conçoit aussi sur le modèle de la
production et de l'échange - et ceci est vrai aussi bien des théories de
l'acteur rationnel que de celles fondées sur la raison pratique. Nos rapports
avec autrui sont pensés sur le mode de l'instrumentation, comme dans le modèle
du pur marché, où les sujets ne communiquent que par les produits et les prix,
ou sur le mode de la rivalité, comme dans l'univers compétitif, ou sur le mode
de la dissimulation et de la tromperie, comme dans les théories de l'agence où
chaque agent se trouve en butte à l' « opportunisme » des
autres. Bien entendu de tels comportements existent, mais ils ne sont pas les
plus fondamentaux et ce ne sont pas eux qui prévalent dans la sphère du temps
libre et de la consommation.
On pose que les sujets sont déjà constitués, avec leurs préférences et
leurs croyances, et qu'ils entrent ensuite en relation. Mais l'intersubjectivité
n'est possible que si la socialité est inscrite profondément en nous. C'est la
psychanalyse qui nous a montré comment se faisait cette inscription. Après le
processus tout à fait passif de « l'incorporation » chez le
nourrisson, le mécanisme clé est celui de l'identification, qui est bien différent
de celui de l'imitation volontaire : l'enfant reproduit en lui des attitudes ,
des gestes, des postures, des façons de parler de ceux qui l'entourent, et ce
processus, qui est constitutif de sa personnalité, se répétera ensuite chez le
sujet plus âgé sous les formes les plus diverses d'introjection. Comme il est
lié au désir et à la jouissance, il se passe au niveau inconscient. Enfin de
nombreux faits de clinique ou d'observation sociologique montrent la présence
chez l'être humain d'un puissant désir d'identification au groupe, au « corps
collectif », qui a ses racines propres mais renvoie toujours à la chaude
intimité des rapports familiaux. C'est sur cette base que se nouent les
rapports intersubjectifs. Je ne peux entrer ici dans une analyse détaillée. Je
dirai simplement que, pour nous faire comprendre d'autrui et le mettre au
service de nos désirs, nous sommes contraints de nous décentrer, de nous mettre
à sa place, ce qui repose sur les identifications réussies. Et la conclusion
est que les relations intersubjectives supposent un fond d'empathie et de
reconnaissance de l'altérité de l'autre. C'est ce fond qui rend possible, selon
les vicissitudes de l'histoire personnelle du sujet, aussi bien les
comportements véritablement altruistes (la bonté naturelle, la charité spontanée)
que la méchanceté ou la cruauté (quand les identifications se sont faites avec
la « mauvaise mère », le « père castrateur » ou avec l'« agresseur »).
Sans doute faut-il rajouter encore une dimension fondamentale de
l'intersubjectivité, absente de la psychanalyse freudienne, mais présente chez
Nietzsche et surtout Adler. Notre capacité à nous identifier à autrui fait que
nous désirons ce qu'il désire, que nous éprouvons de l'envie (ce problème qui
fait le rouet des théoriciens libéraux), laquelle n'est qu'un autre nom d'une
pulsion d'égalité. Or cette rivalité fondamentale - bien différente d'une
rivalité pour les biens dans un monde de rareté - tourne aisément au désir de
domination dès que nous nous sentons infériorisés. Telle serait la source
subjective du désir de prestige et de puissance. A l'adresse des économistes
signalons que les points principaux de cette analyse n'ont pas attendu la
psychanalyse pour se trouver mis en lumière, mais se trouvent déjà chez ...
Adam Smith. Sa théorie de la sympathie fait appel à l'identification et à
l'imitation. Quant à l'amour de soi, il coîncide avec la recherche de l'amour
des autres. S'il prend la forme de l'intérêt égoïste, c'est encore pour nous
attirer, par la possession de biens, la sympathie des autres. Mais, porté par
l'envie, il entraîne aussi l'envie de ceux qui en sont dépourvus. Dès lors,
loin de s'opposer aux passions, les intérêts en sont, comme l'explique très
justement J. P. Dupuy (11), une synthèse ou un concentré.
La psychologie économiste a par ailleurs une conception de la volonté et
de la liberté qui paraît s'appliquer assez bien dans la sphère du travail. Elle
s'appuie sur le modèle de l'action instrumentale, où le sujet énonce ses
raisons, hiérarchise ses fins, et choisit, après délibération, les moyens les
plus adaptés, et plus particulièrement sur le modèle de l'entrepreneur
rationnel, pour qui l'entreprise est une sorte de machinerie au service d'une
fin suprême parfaitement connue, la maximisation du taux de profit. En réalité,
même en ce domaine, cette théorie de la volonté, qui ressuscite le vieux couple
de l'âme et du corps machine, est largement factice et illusoire.
Nous ne sommes pas avec notre corps dans un rapport de sujet à objet.
Quant à la volonté, pour la comprendre autrement que comme une faculté
mythique, il faudrait retracer sa genèse, montrer comment l'enfant se met à
distance de lui-même par le langage et creuse cette distance en répondant à
autrui, ce qui suppose qu'il se mette à sa place. Le sentiment de la volonté
pure vient de ce que se constitue en nous, à travers l'expérience du miroir et
l'intériorisation du point de vue de l'autre, un double, sous la forme d'un je
distinct du moi, qui bientôt pourra s'opposer à la volonté de l'autre. Toute
notre vie est ainsi dialogue entre ce je qui est moi et un soi qui est désirant,
pensant et agissant, dialogue dont aucune machine ni même aucun animal ne sont
capables. C'est ainsi que nous pouvons prendre des décisions réfléchies et « rationnelles ».
Mais la liberté est une autre paire de manches. Même si l'on oublie l'absurde
théorie du libre-arbitre, il reste que nos décisions personnelles, celles qui
nous engagent vraiment, se font non selon un classement d'utilité entre des intérêts
que nous serions à même de reconnaŒtre et d'expliciter, mais en fonction d'une
part de passions qui ne nous livrent pas leur sens et qui sont en conflit les
unes avec les autres, et d'autre part de jugements de valeur qui nous sont
venus d'autrui et que nous avons intériorisés sans en avoir conscience (il
faudrait ici retracer toute la genèse du surmoi et de l'idéal du moi selon
Freud) avant de les « retravailler » pour notre propre compte. Dès
lors, pour reprendre la formule de Sartre mais en pensant surtout à Nietzsche, « quand
nous délibérons, les jeux sont faits ».
Dans la sphère du temps libre le vouloir est plus spontané, parce qu'il
est moins soumis à des contraintes extérieures et moins encadré par des règles
explicites. Ce qui ne veut pas dire qu'il soit plus libre. Le schéma de la décision
rationnelle a toutes chances de ne refléter que les mises en scène du sujet.
Un dernier point enfin. Nous nous demandions d'où vient la croyance, non
pas la croyance « rationnelle », celle qui cherche à interpréter le
monde quand on ne peut l'expliquer, mais la croyance qui s'impose contre le réel,
qui fait fi des démentis de l'expérience. Elle vient naturellement de l'activité
fantasmatique du sujet, consistant alors, comme on le dit si bien, à prendre
ses désirs pour la réalité. Elle trouve donc son terrain privilégié dans la sphère
du temps libre. Mais la sphère du travail n'est pas immunisée contre cette
forme de croyance. J'y reviendrai dans un instant.
La dialectique des deux sphères
Il faut partir de la séparation des deux sphères pour penser ensuite
leurs interactions. Or elles sont innombrables, et je ne pourrai en donner qu'un
très bref apercu dans le cadre de cet article, essentiellement en réponse aux
questions non résolues que je soulevais précédemment.
C'est évidemment le même homme qui vit dans les deux sphères, et les phénomènes
de schizoïdie sont plutôt pathologiques. On ne change pas de peau, et à peine
de veste, en se mettant au travail ou en retournant à la maison.
La sphère du temps libre et ses rapports interindividuels infiltre de
toutes parts la sphère du travail, où les rapports ne sont du reste jamais tout
à fait impersonnels. L'individu y transporte ses fantasmes et ses passions, ses
sympathies et ses antipathies, sa confiance en lui ou ses angoisses, la force
ou la faiblesse de son vouloir, ses croyances. Je considérerai seulement quatre
phénomènes : l'autoritarisme patronal, la soumission à l'autorité et la résistance,
les croyances irrationnelles..
Toutes les analyses institutionnalistes de la hiérarchie en termes non
plus fonctionnels mais de choix rationnels et de contrats (incomplets), outre
qu'elles font l'impasse sur la structure de propriété, ignorent ce que Bourdieu
appelle le « travail de domination », qui lui-même à été appris dans
des procès de formation spécifiques. Mais il faut sortir de la rationalité des
intérêts, même plus ou moins conscients, pour comprendre l'autoritarisme, qui
prend des formes très diverses selon le style de management et selon les
individus. Impossible de le comprendre sans faire appel, chez l'entrepreneur le
plus rationnel, à des processus psychiques tels que l'introjection de l'image
paternelle, le fantasme de toute-puissance, l'identification à l'agresseur.
Impossible de le comprendre non plus sans évoquer la transformation de l'envie
en désir de domination, que la société concurrentielle ne saurait créer de
toutes pièces.
La soumission à l'autorité trouve aussi ses racines dans le respect des
interdits parentaux et la crainte, plus ou moins inconsciente, de la figure
paternelle. Les psychanalystes ont expliqué longuement, et avec des outils théoriques
qui n'ont rien à voir avec ceux de la décision rationnelle, les processus
psychiques qui étaient au fondement du « désir de servitude » ou de « l'amour
du maître ». Je pense par exemple qu'on ne peut comprendre la passivité
ouvrière, en certaines circonstances, sans la référer à un sentiment de
culpabilité.
Inversement les résistances, et par conséquent les luttes des classes
dominées, ont manifestement souvent un caractère passionnel. Les révoltes les
plus fortes ne sont pas construites par calcul, elles sont véritablement des
explosions de haine. Et cela dépend de l'histoire personnelle des individus :
il y a des rebelles, il y a des coléreux, il y a des rancuniers. D'une certaine
fa‡on ce sont là des évidences du sens commun, mais elles sont bonnes à
rappeler aux théoriciens des sciences sociales.
Quant au phénomène de la croyance, on ne peut qu'être frappé par sa présence
massive dans la sphère du travail, et encore aujourd'hui dans l'univers prétendûment
désenchanté de la modernité capitaliste. Ce ne sont pas seulement les petites
gens qui consultent leur horoscope ou leur voyante, ce sont aussi les
entrepreneurs les plus rationnels. On ne compte pas non plus les cercles, les églises,
les lieux de spiritualité où les élites du monde des affaires viennent sauver
leur âme. Plus banalement les comportements magiques (combien de livres de
management sur l’ « intuition ») s'entremêlent constamment aux
calculs spéculatifs. Seuls des cognitivistes impénitents peuvent s'en étonner.
Il faut rappeler que les croyances sont une expression de nos fantasmes et que
la rationalité est toujours une laborieuse conquête, même la science n'allant
pas sans des actes de foi.
Revenons enfin à cette autre question que nous posions à la théorie
sociale. Pourquoi le changement est-il si lent et parfois si brutal? On pourra
invoquer les révolutions technologiques et l'accumulation de petites
transformations qui font une mutation sociale. Et il serait tout à fait intéressant
de montrer que personne, ni une sorte de malin génie (une ruse de l'histoire),
ni une fonctionnalité des institutions ne détermine le changement, qui en passe
toujours par des tâtonnements et des « trouvailles » historiques.
Mais encore faut-il que des sujets fassent preuve d'invention. C'est ici qu'il
faut réhabiliter le fantasme et la passion, qui bousculent les règles et la
logique de l'action. La rationalité serait un carcan, corsetant l'activité dans
d'étroites limites, sans la puissance d'évocation qui est celle du désir dans
ses diverses manifestations. Enfin les grands mouvements historiques ont
toujours un caractère passionnel. Il ne sert à rien de le déplorer, il vaut
mieux essayer de le prévoir. En définitive c'est toujours quelque part du côté
de la sphère du temps libre, du mode de vie et des moeurs, que se produisent
les grandes impulsions qui vont agir sur la lente transformation des structures
de la la vie de travail.
Je parlerai fort peu des effets de la sphère du travail sur celle du
temps libre. C'est là le terrain de choix des analyses sociologiques, particulièrement
d'inspiration marxiste. Je me contenterai de faire une allusion aux effets de ce
travail particulier qui est celui de l'économiste de l'école du choix
rationnel. Il ne faudrait pas croire que l'impérialisme actuel de la science économique
ne concerne que des cercles d'universitaires orthodoxes ou conformistes. Ces théories
jouent un rôle normatif diffus : l'accent mis sur le marché, sur les calculs coûts/avantages,
l'analyse des rapports conjugaux, amoureux et familiaux en termes de contrats,
le démontage des intérêts en jeu dans le champ politique (théorie du marché
politique, des groupes de pression, des castes), l'application d'un calcul de
type marchand au don, à la loyauté, à l'équité ou à l'obéissance, tout cela
finit par définir des modèles de conduite qui apportent de l'eau au moulin de
la nouvelle civilisation capitaliste.
Pour conclure, et pour revenir à Marx, il me paraît clair qu'il n'a pas
vu la portée et les enjeux d'une distinction dont il a pourtant eu l'idée. Nous
n'allons pas lui reprocher de n'avoir pas lu Freud, Nietzsche, Adler et
quelques uns de nos contemporains. Mais il aurait pu trouver chez quelques uns
de ses devanciers, chez un Rousseau ou un Smith par exemple, de quoi penser une
dialectique qui lui a largement échappé. C'est peut-être en ce sens qu'on peut
le dire héritier des Lumières et de la grande tradition rationaliste classique,
de Descartes à Hegel.
(1)Réponses, Ed. du Seuil, 1992, p.
78.
(2)La noblesse d'Etat, Ed. de
Minuit, 1989, p. 12.
(3)Le freudo-marxisme, qui s'était engagé
dans une voie prometteuse et qui a produit des analyses éclairantes (je pense
en particulier à celles d'Erich Fromm), a manqué l'articulation vie sociale/vie
individuelle, en la cherchant par exemple du côté d'une dualité des pulsions
(l'économique serait voué à la satisfaction des pulsions d'auto-conservation,
et la vie privée à celle de la libido). En revanche l'oeuvre de Gérard Mendel
s'ancre sur une distinction très proche de celle que je présente ici. Je ne
l'ai rencontrée qu'après avoir écrit De la société à l'histoire (Méridiens
Klincksieck, 2 t., 1989), mais depuis je lui dois beaucoup.
(5)Cf Gérard Mendel, La chasse
structurale, Une interprétation du devenir humain, Payot, 1977.
(6) « La théorie du choix
rationnel est-elle une théorie psychologique? », in Analyse économique
des conventions, dir. André Orléan, PUF, 1994.
(7)Sur cette distinction, cf De la société
à l'histoire, t. 1., p. 549 sq.
(8)Ces concepts sont longuement exposés,
et défendus quant à leur généralité, dans le tome 1 de l'ouvrage précité.
(9)Pour une analyse de ces sociétés, cf
ibidem, t. 2, p. 39-49, p. 485-487.
(10)Fondements de la critique de l'économie politique, Ed. Anthropos,
p. 17-18.
(11)Cf J. P. Dupuy, « L'individu libéral,
cet inconnu : D'Adam Smith à Friedrich Hayek », in Individu et justice
sociale, Autour de John Rawls, Ed. du Seuil, 1988, p. 86 sq.
Vu
à la télé un reportage sur ces orchestres d’enfants. L’initiative, lancée il y
a une trentaine d’années, a pris une grande ampleur : elle touche
aujourd’hui 500.000 jeunes et vise le million. Financée par le gouvernement et
par des entreprises privées, elle a essaimé partout dans le pays notamment en
direction des écoles des bidonvilles, et jusque chez les petits chiffonniers
qui ramassent dans les décharges tout ce qui est vendable (les sacs en
plastique par exemple). Le résultat est impressionnant : des gamins et
gamines si visiblement heureux d’apprendre la musique et de jouer d’un
véritable instrument, au lieu de traîner dans la rue. Les parents ont à peine
besoin de les y pousser tant ils le font volontiers, dans une ambiance à la
fois de rires et de sérieux. Certains sont si petits qu’ils disparaissent
derrière leur violoncelle. Ils apprennent le solfège, les percussions et jouent
de tous les instruments de l’orchestre classique.
Le
miracle est qu’ils jouent très bien, aussi bien de la musique populaire que du
Mozart. On voit aussi, dans le reportage, une adolescente diriger un grand
orchestre classique avec une fougue et une sensibilité qui feraient pâlir les
bons élèves de nos conservatoires. Ils donnent des représentations auxquelles
le public parental participe comme dans un concert de rock, ou plutôt beaucoup
mieux (ainsi de ce classique de Gershwin, que toute la salle accompagne en
cadence).
Ajoutons
que, dans les bidonvilles où cette action culturelle est bien développée, le
niveau d’insécurité a fortement baissé, alors qu’il est, à Caracas et dans les
autres villes du Venezuela, l’un des plus élevés du monde.
Voyant
cela, on ne peut s’empêcher de penser, par contraste, à ce qui se passe dans
nos quartiers « difficiles », à l’ennui, au désoeuvrement et à la
violence qui y règnent parmi les jeunes, au désespoir de leurs parents, à nos
conservatoires musicaux si mal lotis et si désertés par les enfants des classes
populaires, à nos tristes politiques de la ville, à l’emprise du show biz et
des médias sur la sous culture des banlieues, aux vedettes du rap lancées à
grands coups de marketing, aux simagrées de la Star Académie, que sais-je
encore. Quand le Venezuela nous donne des leçons…
Bourdieu est souvent qualifié (par ses adversaires) de néo-marxiste.
Selon moi (qui suis plutôt l'un de ses sympathisants), il est plus wéberien que
marxisant, et c'est du reste ce qui lui permet d'aller au-delà de Marx,
d'apporter des enrichissements considérables à la sociologie d'inspiration
marxiste. Mais, en même temps, il régresse à bien des égards en decà du niveau
de conceptualisation marxien. Je voudrais le montrer sur quelques points, que
je ne pourrai développer que de manière très inégale. Je m'attacherai d'abord à
la théorie des champs et de leur reproduction : je pense que c'est là la
matrice théorique de l'oeuvre de Bourdieu. J'essaierai de montrer en quoi elle
diffère de la conception des procès et de leur hiérarchie chez Marx. Je considérerai
ensuite ce qu'on a pu appeler l'économisme de Bourdieu (l'utilisation d'un
vocabulaire économique, l'appel à la notion d'intérêt). J'expliquerai qu'il
fait la force des analyses bourdieusiennes, mais qu'il en marque en même temps
les limites : dangers du transfert conceptuel, non-distinction de la sphère des
rapports interindividuels et de celle des rapports sociaux, absence d'une
anthropologie générale, alors que l'oeuvre de Marx fournit des pistes sur ces
questions. De là je passerai à la théorie de l'agent chez Bourdieu pour
souligner à la fois tout l'intérêt des notions d'habitus et de sens pratique et
ce qu'elles masquent (notamment les formes et les raisons de la méconnaissance,
sur lesquelles la pensée de Marx reste une grande source d'inspiration).
La théorie des champs et de leur reproduction
Le concept de champ désigne un ensemble de rapports entre agents (ou
entre institutions) dont les positions de pouvoir diffèrent du fait qu'ils
disposent d'une quantité ou une autre de telle ou telle forme de capital. Un
champ comporte toujours un poùle dominant et une poùle dominé, mais, dans
chaque groupe, les agents se livrent aussi à des luttes "de
classement" en cherchant à améliorer leur position relative. Ce concept
n'est jamais défini avec une grande précision. Bourdieu lui-même le présente
comme un concept ouvert, un "poteau indicateur" dessinant un
programme de recherche et un principe d'évitement d'un certain nombre d'erreurs(1).
Ce concept me paraît intéressant, malgré sa connotation physicaliste,
dans la mesure où il se distancie de celui de structure en tant que celle-ci désignerait
des relations stables et des positions figées (surtout dans sa version
structuraliste) et du concept de système, même dans sa forme raffinée de la théorie
des systèmes, pour autant que cette dernière, si elle modélise bien le vivant
(les flux, les rétroactions etc.) évacue sinon le pouvoir, du moins le conflit.
La fécondité du concept de champ chez Bourdieu est qu'elle met au premier plan,
dans une inspiration wéberienne, les phénomènes de domination. C'est d'ailleurs
ce qui donne à tout l'oeuvre son caractère subversif et scandaleux. Les
dominants n'aiment pas, dans la société libérale des "dotations", des
"dons" et des "talents", qu'on leur parle de contrainte et
de violence, fût-elle symbolique, et de luttes acharnées pour l'exercice de ce
pouvoir. Toutefois le concept de domination chez Bourdieu semble se limiter à
un travail de commandement et de légitimation, appuyé sur la possession d'un
capital, sur une dotation précisément.
Comparons maintenant avec Marx. L'idée d'un champ de forces est
parfaitement présente chez ce dernier avec la notion (centrale dans sa pensée)
de procès. En effet le procès n'est pas seulement un processus finalisé, tel
que la valorisation d'un capital (la maximation du taux de profit), il implique
un rapport de pouvoir et, du moins dans les sociétés de classes, de domination.
Or la domination ne repose pas seulement sur la détention de moyens de production,
ce qui est une condition nécessaire mais non suffisante, mais aussi sur
l'exercice de fonctions (par exemple la gestion d'un capital). Le dominant
monopolise ces fonctions au sein d'une division du travail qu'il a mise en
place et qui n'est pas seulement liée à la complexité du procès (en dépit de ce
que tendent à faire accroire un certain nombre de théories contemporaines de la
hiérarchie en termes de contrat ou d'agence). Or Bourdieu ne met pas l'accent là-dessus,
ni sur le thème de la division du travail en général. Il se contente de montrer
que l'accès aux postes de direction est commandé de plus en plus, de nos jours,
par la possession de diplômes. Aussi bien son véritable apport n'est-il point là.
Il me semble qu'il se trouve dans l'analyse du travail de légitimation et de la
lutte-concours entre les dominants pour s'appoprier une part plus grande de « profit »
ou de « plus-value » au sein même de chaque institution, à l'aide de
stratégies (plus ou moins conscientes ou réfléchies), dont il a su
admirablement montrer la complexité et la subtilité. Marx au contraire a peu
parlé des fonctions idéologiques des dominants eux-mêmes, s'il a été plus
prolixe sur leurs porte-paroles. Et il a subsumé le groupe dirigeant sous la
figure du capitaliste, dont il a eu tendance à ne faire que le simple porteur
d'une fonction (d'où la possibilité d'une lecture structuraliste). L'apport est
ici considérable.
Mais la théorie des champs sert aussi, fondamentalement, à fournir une
alternative à l'économisme supposé de Marx. L'itinéraire de Bourdieu explique
bien, je pense, ses insatisfactions devant un marxisme qu'il n'a jamais considéré
avec hostilité ou prévention même si sa lecture de Marx paraît souvent hâtive
et superficielle. Son travail sur la société kabyle lui a montré que la
possession d'un capital, en l'occurence surtout de terres, est loin d'être la
seule source de pouvoir : la détention de ressources d'autorité ou de crédit
(du « capital symbolique ») y joue un grand rôle dans la mobilisation
de forces de travail (2). L'étude de l'institution scolaire lui a enseigné que
l'on peut disposer d'un grand pouvoir et exercer des formes de domination avec
la seule propriété de diplômes et autres titres de consécration (qui
constituent un « capital culturel » et symbolique). Enfin il voit
bien que le fait de disposer de relations personnelles (un « capital
social ») donne aussi accès à des positions de pouvoir et facilite la
possession d'autres capitaux. Fort bien : là aussi nous pouvons dire qu'il y a
enrichissement par rapport à Marx, qui n'a guère évoqué ces aspects. Mais
Bourdieu en est venu, à partir de là, à remettre en cause toute la conception
marxienne, et tout d'abord l'idée que l'économique (au sens de la production et
de la distribution des biens) détermine le reste de la structure sociale, en
particulier selon la fameuse métaphore de l'infrastructure et de la
superstructure.
L'économique est en général traité comme un champ parmi d'autres, mis
sur le même plan que le champ scolaire, le champ religieux, le champ artistique,
le champ scientifique etc. A vrai dire il y a une grande indétermination dans
la théorie des champs, quelque peu surprenante de la part d'un auteur qui se
veut aussi « constructiviste » et aussi peu « empiriste » :
la liste n'en est pas dressée systématiquement, on ne sait pas bien quelle est
leur place dans l'ensemble de la configuration sociale. On ne peut même pas
dire que chaque champ correspond à la détention d'une espèce de capital
particulière, puisqu'un même champ peut faire intervenir diverses espèces de
celui-ci. Simple prudence méthodologique? En dépit de cette indétermination, il
semble bien que, tout compte fait, Bourdieu considère que que le capital économique
soit « toujours à la racine en dernière analyse » (3), parce qu'il
permet des conversions en d'autres formes de capital (par exemple il permet de
s'acheter des relations) et surtout parce que ces autres formes se
convertissent en lui. Mais il est extrêmement difficile de voir clair dans ses
positions. A côté de textes affirmant cette détermination en dernière analyse
dans toutes les sociétés, nous en trouvons d'autres comme celui-ci: « Il
resterait à examiner pourquoi l'économie économique n'a cessé de gagner du
terrain par rapport aux économies orientées vers des fins non économiques et
pourquoi, dans nos sociétés même, le capital économique est dominant par
rapport au capital symbolique et même culturel ». L'économie économique (c'est-à-dire,
si l'on entend bien, celle où le capital économique est dominant) ne serait-elle
déterminante que dans le capitalisme? Ou bien faudrait-il penser que l'on ne
peut « ramener toutes les économies à la logique d'une économie...et,
en particulier, la logique des économies fondées sur l'indifférenciation des
fonctions économiques, politiques et religieuses à la logique tout à fait
singulière de l'économie économique dans laquelle le calcul économique est
exclusivement orienté par rapport à des fins exclusivement économiques »
(4), auquel cas la spécificité du capitalisme serait d'avoir séparé l'économique
des autres champs? On peut donc hésiter entre un élargissement du sens de l'économie
(il y a des économies où le capital économique n'est pas dominant), une
causalité structurale de type althussérien (l'économie détermine quelle
instance sera dominante dans la société, et ce peut être la politique ou la
religion), et une conception de type évolutionniste qui invoquerait une différenciation
progressive des champs.
C'est ici qu'on peut dire que Bourdieu régresse en deçà de Marx au lieu
de le prolonger. Ce dernier oppose l'économie capitaliste, orientée vers
l'accumulation du capital monétaire, aux économies orientées vers la production
de valeurs d'usage. Cette opposition certes n'est pas tout à fait
satisfaisante, mais elle indique bien qu'il peut y avoir plusieurs finalités « exclusivement
économiques ». Le problème posé par la dominance de l'instance économique
dans toutes les sociétés à été un sujet de controverses permanent parmi les
marxistes, qui lui ont donné des réponses très différentes. Et pourtant une
relecture attentive de Marx montre qu'il avait déjà donné les grandes lignes de
la solution, en distinguant le procès de production immédiat des procès qui
servent à le reproduire. C'est ce point que je voudrais préciser maintenant
quelque peu.
Bourdieu a repris de Marx le concept de reproduction, concept qui est
devenu central dans sa théorie, mais il l'a utilisé dans un sens très général,
alors que Marx a pointé un certain nombre de ses analyses vers un sens beaucoup
plus précis, qui revêt une importance décisive, puisqu'il met un ordre de détermination
entre les différents procès qui composent la structure sociale dans son
ensemble : un certain nombre de ceux-ci servent (sans pour autant adopter un
point de vue fonctionnaliste (5)) à reproduire les conditions d'effectuation
des procès « principaux » ou « fondamentaux ». Je
m'explique. Il existe en particulier dans la sphère économique (que Marx
appelle celle du « procès social de production ») des procès qui
permettent au procès de production immédiat de recommencer, parce qu'ils opérent
une distribution des forces de travail, des moyens de production et des moyens
de consommation. J'ai tenté de montrer ailleurs (6) que ces procès combinaient
quatre formes essentielles de distribution : le marché (c'est surtout lui que
Marx analyse, en particulier dans Le Capital), les modes de la parenté,
la force guerrière, des systèmes de « contrats ». Cette théorisation
permet de distinguer les différents « modes de production », non
seulement par leur structure de base, mais aussi par les formes de leurs procès
reproductifs. Ainsi le capitalisme se reproduit principalement par les marchés,
mais aussi à travers la parenté (avec l'héritage matériel et culturel), des
systèmes de « conventions » (par exemple le contrat de travail ou les
conventions collectives, à distinguer de leur encadrement et de leur sanction
au niveau juridique et politique), et en dernier lieu la force (surtout dans
les périodes d'accumulation primitive ou de crise grave). En revanche le
principal medium de la reproduction est la parenté dans les sociétés « traditionnelles »,
le contrat dans les sociétés « foncières » (féodales par exemple), la
force militaire dans les sociétés esclavagistes. Si le capital « social »
ou « symbolique » joue un roùle aussi important dans la société
kabyle, c'est parce que les liens familiaux (dans un système sociétal qui
combine un mode de production patriarcal et un mode de production foncier(7))
et le crédit symbolique comme forme de contrat « moral » permettent
au système de production/répartition de la valeur dominant (une valeur qui ne
prend ici que fort peu la forme monétaire) de se reproduire. D'ailleurs
Bourdieu analyse très bien ce processus reproductif, sans le théoriser adéquatement,
dans l'exemple en question. Les dons et services rendus à la parentèle (et la
logique de l'honneur et de la générosité qui va avec) permettent aux riches
propriétaires fonciers de mobiliser les forces de travail dont ils ont besoin
dans les périodes de pointe, en reconnaissance des services par eux rendus, ce
qui est moins onéreux finalement que de les rétribuer en permanence. Mais la
distinction des quatre sortes de capitaux rend très mal compte de tout cela. Du
danger des métaphores empruntées au champ de l'économie capitaliste...
Je passe à un second point. Bien qu'il ait élargi le sens de l'économique,
du moins dans certains textes, Bourdieu en a une conception singulièrement étroite,
peut-être héritée du marxisme standard : l'économie serait la sphère de la
production des biens matériels. A vrai dire les textes de Marx n'autorisent pas
une telle conception, souvent liée du reste à une mauvaise interprétation de sa
conception (qui a énormément évolué) du travail productif. Bien des indications
au contraire invitent à définir l'économique comme la sphère de la production
et de la distribution de tout ce qui est valeur d'usage, c'est-à-dire de tout
ce qui satisfait un besoin, de consommation ou de production, de quelque nature
qu'il soit. Je ne prendrai que deux exemples. L'école est-elle extérieure au
champ économique? Je pense au contraire qu'elle doit être considérée, pour une
part, comme une institution économique, puisqu'elle produit à la fois des
qualifications, qui sont des éléments aussi indispensables à la production que
des moyens matériels de production, et des biens culturels, des services de
formation et d'éducation utiles aux individus consommateurs (c'est d'ailleurs évident
pour les économistes « bourgeois », qui se contentent de souligner éventuellement
le caractère de « bien public » de ses produits). Elle fait donc
partie à cet égard du champ économique. Et ce n'est pas parce que,
lorqu'elle est publique, elle ne procure aucun profit à un entrepreneur privé,
qu'elle perd son caractère économique. Une église même doit être considérée
comme une institution économique dans la mesure où elle satisfait un besoin de
spiritualité (ou d'explication du monde, ou de salut etc.). Mais, en même
temps, ces institutions ont des fonctions idéologiques bien particulières
(symboliques, dit plutôt Bourdieu) qui, de toute évidence, servent à autre
chose qu'à satisfaire des besoins individuels ou productifs, qui servent à
reproduire, intentionnellement ou non, le pouvoir des dominants (là-dessus l'économie
régnante, même dans son versant institutionnaliste, reste à peu près muette).
Elles appartiennent alors, à cet égard, à ce que Marx appelait la
superstructure de la société (seule fonction retenue par Althusser avec sa théorie
des « appareils idéologiques d'Etat »). On voit bien ici les inconvénients
de la notion bourdieusienne de champ. D'abord elle masque le fait qu'une même
institution appartient à des espaces sociaux différents, et de ce fait remplit
des fonctions diverses, souvent contradictoires. Ensuite elle empêche de tracer
une ligne de démarcation nette entre l'économique, qu'il faut penser dans toute
son extension et sa complexité, et le politique, comme espace des procès qui
servent, notamment, à la reproduction/transformation de l'économique (8).
Je m'arrêterai sur un troisième point, qui représente un autre déficit
de la pensée de Bourdieu par rapport à celle de Marx : la disparition de la
notion d'exploitation, en tant qu'elle fait référence au travail dépensé. Ne
subsiste que la notion de profit, qui est rabattue, bien en deça des analyses
de Marx (qui distingue plus-value et profit), sur le bénéfice retiré de la
propriété d'une sorte de capital. Si l'on veut absolument rapprocher Bourdieu
du marxisme, ce serait plutoùt d'un certain marxisme analytique, qui voit dans
la détention d'actifs divers (capital argent, mais aussi capacités, statut,
pouvoir d'organisation etc.) la source de divers profits et a même pu bâtir à
partir de là une théorie des systèmes sociaux et de leur succession historique.
Avec la disparition de l'exploitation au sens marxien s'évanouit aussi
l'analyse de ces technologies sociales qui ne sont pas de l'ordre de la
violence symbolique, mais ont pour but de contraindre au travail, de faire
pression sur le travailleur non seulement par des réglements et des sanctions,
mais par l'agencement même du procès de travail (dans le taylorisme par
exemple), de manière à extraire de lui le plus grand surtravail possible. C'est
là un programme de recherches, dont Marx a été l'initiateur (qu'on pense à son
analyse de la « subsomption réelle » du procès de travail par le
procès de valorisation) et qui a connu de nombreux développements chez ses
successeurs. Bourdieu l'a négligé. Il a certes insisté sur la mobilisation de
capitaux non-économiques au sein même de l'économie, et montré à sa manière
comment il y a du politique et de l'idéologique dans la sphère économique elle-même
(je pense encore une fois à son analyse du travail de légitimation - un véritable
travail, qui requiert du temps, du savoir et des moyens -, là où Marx avait été
assez discret), mais on ne trouve nulle part chez lui une distinction (qui fait
le fil conducteur des analyses de Marx) entre d'une part des fonctions générales
nécessaires au fonctionnement de tout système de production, même si elles revêtent
toujours des formes particulières (elles ne sont pas les mêmes par exemple dans
une entreprise capitaliste et dans une coopérative), et d'autre part des
fonctions spéciales, dont notamment ces fonctions de coercition indirecte
auxquelles je viens de faire allusion (9).
L'oubli (volontaire?) du concept marxien d'exploitation a de nombreuses
répercussions, en particulier en ce qui concerne la théorie des classes. Bien
qu'il ait vertement critiqué les études anglo-saxonnnes en termes de
stratification, Bourdieu n'en est pas si éloigné, puisque c'est pas rapport à
la détention des quatre sortes de capitaux qu'il élabore sa conception des
classes, en faisant d'ailleurs plus ou moins abstraction de l'appartenance des
agents à des systèmes sociaux différents. Je ne prendra que deux exemples. Pour
lui les employés font partie de la petite bourgeoisie parce qu'ils possèdent un
certain « capital culturel ». Or une analyse de type marxien
montrerait que, dans leur quasi totalité, ils appartiennent comme les ouvriers à
la classe exploitée et dominée du mode de production capitaliste : leur niveau
de revenus, compte tenu de leur qualification, les situe en dessous du salaire
moyen (et plus encore, vu le caractère insignifiant de leurs autres revenus, en
dessous du revenu moyen de la population), en sorte qu'ils reçoivent moins que
ce qui devrait leur revenir en fonction de leur travail. En ce qui concerne
d'autres professions (les enseignants notamment), Bourdieu les classe dans les « salariés
bourgeois » du fait de l'importance de leur capital culturel et
symbolique. Or une analyse qui développerait toutes les implications contenues
dans le concept marxien de fonctions de domination (au sens général comme au
sens spécial du terme) montrerait que ces catégories sont profondément clivées,
et qu'il faut opposer en particulier les dominants aux dominants/dominés, qui
exercent des fonctions de domination subordonnées et souvent mineures : il en résulte,
selon moi, que la très grande majorité des dits salariés appartient à la petite
bourgeoisie (d'encadrement ou intellectuelle), seul un petit nombre d'entre eux
pouvant être assimilés aux bourgeois (dont le concept bien entendu doit être étendu
au-delà des propriétaires gestionnaires du capital). Je ne puis ici préciser
davantage ce que serait aujourd'hui une théorie d'inspiration marxienne des
classes (10), mais l'on voit bien quels peuvent être les effets pervers de la
conceptualisation en termes de capitaux de diverses sortes (après tout il n'y
pas quatre sortes de capitalisme, mais une seule). Ceci dit, je m'empresse
d'ajouter que, en ce qui concerne l'étude des « cultures » de classe,
les analyses de Bourdieu, quelques critiques qu'on puisse leur adresser, sont
de loin les meilleures sur le marché de la sociologie.
Sur l'économisme de Bourdieu
On a reproché à Pierre Bourdieu son « économisme », et la
critique se décline ainsi : tout en contestant les prétentions de l'économie,
il a fait de sa théorie un économisme généralisé, cherchant dans toutes les
sociétés et dans tous les champs à identifier des formes de capital et de
profit, convertibles en capital et profit matériels; l'usage de ces notions économiques
est dénué de rigueur; toutes ses analyses sont guidées par une problématique
psychologique de l'intérêt (11).
On l'aura compris, je ne vais pas faire grief à Bourdieu d'avoir étendu
ou élargi la notion d'économique, puisque je trouve au contraire qu'il ne l'a
pas fait de manière conséquente et convaincante. Il a tout à fait raison, à mon
sens, de considérer que toute économie fait intervenir une sorte de calcul coûts/profits,
autrement dit un calcul d'optimisation (y compris dans des pratiques
religieuses comme le moulin à prières)(12). Toute économie tend en effet à une
certaine rationalité « téléologique ». Ce qu'il n'a peut-être pas
assez montré est que chaque fois la conception de l'optimum diffère, parce que
l'optimum n'est pas seulement un optimum technique (produire le plus possible
avec le minimum d'effort), mais aussi un optimum social, qui tend à maintenir
les structures sociales existantes. Pour prendre un exemple, une société de
chasseurs-cueilleurs nomades vise à produire la quantité de viande nécessaire à
la subsistance quotidienne, mais sans aller au-delà et tout en préservant la
ressource : telle est pour elle l'optimum en l'absence de techniques de
conservation de la viande et d'élevage du bétail, techniques dont certaines
seraient à sa portée, mais qu'elle ne met pas en oeuvre, car cela entrainerait
la destruction d'un équilibre social fondé sur la distribution égalitaire du
produit.
Ce qui fait davantage problème, c'est l'idée que les différents capitaux
soient commutables, ce qui revient à les mettre sur le même plan, au lieu de
voir qu'ils ne jouent pas le même rôle au sein de l'espace économique, ou
encore qu'ils fonctionnent plutôt au niveau politico-idéologique. Du reste
Bourdieu lui-même avoue son embarras : « Je pose sans cesse, dans des
termes qui ne me satisfont pas complètement moi-même, le problème de la
conversion d'une espèce de capital en une autre » (13). Il vaudrait en
fait mieux renoncer à ces métaphores économiques, qui sont le signe d'un problème
mal posé. Le capital culturel, au sens étroit du terme, n'est rien d'autre que
la qualification, et, quoiqu'on ait pu dire, il possède ses formes d'évaluation
et de validation (les théories économiques du « capital humain »
n'ont pas tort à ce sujet), et est donc homogène au capital matériel : il
s'agit dans les deux cas de moyens de la production. Il n'en va pas de même
pour le dit capital symbolique ou social, parce qu'ils relèvent de l'espace de
la reproduction économique ou du politique. De ce fait la commutation est
souvent impossible. Par ailleurs la conversion est rarement directe : elle se
traduit non en capital matériel (par exemple pour un cadre supérieur fortement
diplômé en stock options), mais en profit matériel.
Deuxième question : les agents viseraient-ils toujours, pour Bourdieu, à
convertir leurs capitaux non matériels en capitaux, ou plus exactement en
profits matériels? Ceci nous conduit à la question de l'utilitarisme
bourdieusien.
Bourdieu s'est défendu d'utiliser le terme intérêt dans son sens étroit
- c'est-à-dire la poursuite d'avantages matériels, en laquelle il voit un
calcul économique de type capitaliste (14). Mais sa propre conception est loin
d'être claire. Il mêle constamment deux sens du mot intérêt : l'intérêt pour
l'enjeu (pour une forme de profit) et l'intérêt pour le jeu lui-même (15)(par
exemple un défroqué n'a plus d'intérêts dans le champ religieux, mais il
conserve un intérêt pour tout ce qui touche à la religion)(16). En vérité on ne
voit pas bien ce qui distingue sa conception du discours utilitariste quand il
revêt le sens large de la recherche d'avantages personnels, matériels ou non
matériels (prestige, reconnaissance etc.). Il sait même montrer avec une grande
force d'analyse, à la suite des moralistes français du 17°, comment les
motivations qui paraissent les plus désintéressées (la générosité, l'altruisme,
l'amour de la vérité) cachent un égoïsme profond et parfois sordide. Mais ce
n'est pas là-dessus qu'il faut le contredire. S'il importe de chercher, comme
le veut son opposant Raymond Boudon, les « bonnes raisons » que les « acteurs »
donnent de leurs actions, il n'en reste pas moins que ces bonnes raisons sont
souvent des « rationalisations » par lesquelles ils abusent les
autres et se mystifient eux-mêmes : depuis Marx (et, dans un autre régistre,
Nietzsche ou Freud) on ne devrait plus en douter. Ce qu'il faut simplement
remarquer ici, c'est que les avantages personnels ne sont pas toujours égoïstes
: ils peuvent se confondre plus ou moins avec les intérêts du groupe (familial
par exemple) ou même de la collectivité (comme on le verrait avec l'exemple de
nos chasseurs-cueilleurs). La vraie question, c'est plutoùt de savoir comment
les gens peuvent aller contre leurs intérêts, même lorsqu'ils sont à même de
les connaître plus ou moins adéquatement (je reviendrai bientoùt sur ce dernier
point).
Pour dire les choses très rapidement, un grand nombre de comportements
sont passionnels : ils ne correspondent pas du tout à une rationalité, même
limitée, même pratique. Peut-être même tous nos comportements sont-ils secrètement
passionnels, la recherche d'avantages leur étant subordonnée, ou faisant
fonction de couverture. Pour le comprendre je crois qu'il faut aller chercher
du côté des concepts de désir et de jouissance, tels que la psychanalyse les a élaborés.
Bourdieu ne serait peut-être pas en désaccord (il a fait des allusions à cette
dernière), mais il considère que ce n'est pas là son travail de sociologue (17).
Or je pense que cela lui fait manquer une distinction fondamentale, qui a été
entrevue par Marx, manquée par les freudo-marxistes, et qui est aujourd'hui
encore très peu théorisée (18): la distinction entre les rapports sociaux et
les rapports interindividuels, qui correspond elle-même à la distinction entre
la sphère du travail (à tous les niveaux, y compris le travail de domination)
et celle du temps libre, ou encore de la « consommation ». Pour aller
très vite la première sphère est celle où les individus exercent des fonctions
au sein d'une répartition du travail, fonctions qui servent à d'une part à
assurer finalement la production et la distribution régulières de moyens de
consommation (de toute nature) et d'autre part à assurer (au niveau politique)
la reproduction/transformation de cette structure économique, fonctions
largement impersonnelles, tandis que la seconde est celle des occupations où
les individus possèdent des marges de liberté, où ils nouent des rapports personnalisés,
où ils vivent selon le tempo de leur existence personnelle. Or, si la première
sphère est, comme je le disais tout-à-l'heure, celle de la rationalité
optimisatrice et des « intérêts », parce qu'elle correspond à des nécessités
reproductrices, la seconde est par excellence celle des désirs et des
jouissances, autrement dit des passions. Mais ces deux sphères ne sont
nullement séparées, puisque ce sont les mêmes individus qui habitent l'une et
l'autre. Nous pouvons transporter dans nos occupations de temps libre des
activités rationalisantes construites sur le mode du travail (déjà dans les
apprentissages infantiles), et inversement nous investissons avec le monde de
nos fantasmes le champ des activités professionnelles (de quelque sorte et de
quelque niveau qu'elles soient, jusqu'au « travail » du rentier). La
sociologie ne peut pas renvoyer ce monde du désir et de l'intersubjectivité à
la psychologie, pour la bonne raison que les deux sphères traversent toutes les
institutions (la famille en particulier, mais même l'entreprise, qui comporte
ses espaces, fussent-ils infimes, de loisir) et que les effets de l'une sur
l'autre sont innombrables. C'est l'ignorance de ces recouvrements et de ces
interactions qui fait la limite des analyses de Bourdieu, lesquelles, à mon
sens, restent étroitement sociologistes, comme le furent tant d'analyses
marxistes.
En particulier elles ne permettent pas de comprendre que, derrière le
travail de domination, il y ait un désir de domination, dont la genèse se
trouve au niveau interindividuel, dans des mécanismes comme ceux de
l'identification (et il s'agit là de tout autre chose que d'un désir de
reconnaissance). Je ne peux m'expliquer ici davantage : il faudrait reprendre toute
une lignée de travaux qui commencent notamment avec la théorie de l'amour-propre
chez Rousseau, de la sympathie chez Smith, de l'envie chez Nietzsche, pour
connaître une élaboration plus scientifique avec Freud (je pense par exemple au
processus de l'identification à l'agresseur) ou avec Adler (avec sa théorie du
complexe de supériorité). De la même façon, en ce qui concerne le consentement
ou la soumission, ils ne peuvent s'expliquer suffisamment par la résignation
des dominés au sort qui leur est fait, en vertu d'une sorte de calcul
utilitariste minimisant le coût de la frustration (comme dans la fable des
raisins verts). Ils sont à mon sens incompréhensibles si l'on ne fait pas
intervenir l'intériorisation de l'autorité parentale et son corollaire, la
culpabilité. On pourrait enfin montrer que le sentiment moral et l'altruisme ne
sont pas toujours des masques, même s'ils sont inévitablement intéressés
(comment pourrait-on faire quelque chose si lon ne s'y « intéressait »
pas?).
Je voudrais relever enfin un dernier point, mais d'importance :
l'absence chez Bourdieu d'une anthropologie générale. Il me semble que le
sociologue a accordé foi à une idée souvent attribuée à Marx et cautionnée par
quelques textes, idée selon laquelle ce serait la société qui créerait les
besoins, des besoins tellement plastiques qu'ils pourraient prendre à peu près
n'importe quelle forme (on se souviendra à ce propos de l'anti-humanisme théorique
d'Althusser). Or Marx n'a nullement abandonné l'idée d'une nature humaine, liée
à des invariants biologiques tels qu'ils se réalisent à travers une
socialisation primordiale (cf à nouveau ce que nous apprend la psychanalyse).
Simplement besoins et capacités prennent des formes particulières selon les
sociétés et, de plus, y connaissent des transformations spécifiques, des « destins
de pulsions » (la nature humaine n'est pas, dans ces conditions, quelque
chose de fixe, mais l'ensemble des potentialités humaines telles qu'elles sont
réalisées et travaillées ou non par l'histoire). Il faut aller dans cette voie
pour dépasser l'économisme ou le sociologisme (19).
C'est enfin parce qu'il y une contradiction permanente entre la sphère
du travail et celle du temps libre, entre les rapports sociaux et les rapports
interindividuels, et parce qu'il y a une base anthropologique qui ne se prête
pas à toutes les manipulations sociales, qu'il peut exister des « résistances »
et des « contestations », peu compréhensibles dans l'oeuvre de
Bourdieu, bien qu'elles soient constamment rappelées, sinon par les
contradictions dans les champs ou entre les champs et par la division au sein même
des habitus qui en résulte (20). C'est par là aussi qu'il peut y avoir
du changement révolutionnaire, ce changement si improbable dans une théorie
tout entière axée sur les phénomènes de reproduction. J'en arrive par là à mon
dernier point.
La théorie de l'habitus et du sens pratique
Avec la notion d'habitus Bourdieu essaie de dépasser à la fois
une philosophie du sujet et de la volonté (en particulier dans sa version « scientifique »
moderne, la théorie de l'acteur rationnel) et une philosophie de la structure
(en particulier sous la forme du structuralisme contemporain). Et l'on sait que
la pensée marxienne s'est prêtée aussi à cette double interprétation (une
lecture « à la Elster » et une lecture althussérienne). Il ne me paraît
pas qu'il y parvienne, et je pense que là aussi il reste en deça de certaines
indications de Marx.
La notion d'habitus est intéressante dans la mesure où elle exprime le
fait que le plus souvent nos actions, sans être mécaniques, sont peu réfléchies
et néanmoins fort adaptées, habiles, voire ingénieuses. Elles ne sont ni de
simples habitudes ni des routines sans créativité. Pour reprendre des
expressions de Bourdieu, l'habitus est à la fois disposition ou schème
organisateur et mise en oeuvre de stratégies ou ars inveniendi. Mais, si
l'on creuse un peu, on s'aperçoit qu'il hésite ou balance continuellement entre
deux discours.
Le premier est organisé autour du modèle du jeu, qui est le modèle
privilégié des théories de l'action rationnelle (souvent formalisé par elles à
l'aide de la théorie des jeux) : l'individu, connaissant les règles et les
enjeux d'un jeu social, cherche à tirer le meilleur parti des cartes dont il
dispose. Bourdieu s'en démarque sur deux points : les règles ne sont pas
explicitées et codifiées (celles qui le sont ne sont pas forcément celles qui
comptent le plus) et se présentent plutôt comme de simples « régularités »
(21) ; l'agent n'opère pas uncalcul réfléchi.
Mais il ne nous en dit pas beaucoup plus. Il faudrait pour cela examiner tous
les présupposés du modèle (connaissance exhaustive des fins et des moyens, hiérarchisation
explicite et réalisable, authenticité des raisons invoquées, absence de résistance
d'un donné qui doit être entièrement objectivable) et le contester dans le détail.
Ce premier discours de Bourdieu n'est pas loin d'une théorie de la rationalité
limitée, correspondant à une information limitée et à un ajustement des
aspirations à cette information (comme chez Herbert Simon).
Le deuxième discours est quasiment structuraliste. Il s'appuie sur les
notions énigmatiques d' « incorporation » ou d'«intériorisation »
des structures. Par exemple : « le champ structure l'habitus qui
est le produit de l'incorporation de la nécessité immanente de ce champ ou d'un
ensemble de champs plus ou moins concordants »(22). Ici tout est joué
d'avance : « La coïncidence entre les dispositions et la position, entre
le sens du jeu et le jeu, conduit l'agent à faire ce qu'il a à faire sans le
poser explicitement comme un but, en deça du calcul et même de la conscience,
en deçà du discours et de la représentation » (23). Cela revient à dire
que le sujet est incapable d'énoncer des règles auxquelles pourtant il obéit,
tout comme l'individu locuteur applique spontanément les règles de la grammaire
alors qu'il ne sait pas les formuler. Nous sommes passés de la conscience limitée
à l'inconscience. Et le résultat est que le monde social n'est pas interrogé :
l'habitus le fait apparaître comme naturel, comme allant de soi. Du coup les
agents font véritablement ce que leur commande la structure : ils moulent leurs
« espérances subjectives » sur leurs « chances objectives ».
C'est cette idée que Bourdieu reprend souvent en formules brillantes : « Les
tendances immanentes de l'ordre établi viennent continuellement au devant des
attentes spontanément disposées à les devancer », « l'école choisit
ceux qui la choisissent parce qu'elle les choisit » etc. Mais on se
demande alors comment il est encore possible de parler de stratégies (les
agents, obéissant aveuglément aux règles, ne peuvent en sonder les limites pour
trouver quelque voie inédite) et surtout comment les agents pourraient en venir
à vouloir les changer (alors que l'habitus, est-il dit, peut aussi
conduire à vouloir sortir du jeu...).
Ce balancement s'avère finalement assez stérile. Marx avait ouvert des
voies pour dépasser le dilemme du conscient et du non conscient, du savoir et
du non-savoir, que Bourdieu n'a pas explorées. J'en dirai juste quelques mots.
Dans de nombreuses analyses Marx montrait que les agents, au niveau de leur idéologie
immédiate ou spontanée, vivent dans des « formes de représentation »
qui tout à la fois montrent et dissimulent les rapports réels : forme
marchandise, forme monnaie, forme salaire, forme capital. Prenons cette dernière.
La forme capital signifie deux choses : le capital, ce « travail mort »,
paraît productif de valeur alors que toute la valeur ajoutée vient du travail;
le capital technique paraît doté d'une puissance propre qui s'impose comme une
nécessité objective au travailleur, alors qu'il est pétri de normes et de
contraintes sociales à travers toute l'ingéniérie de la « soumission réelle »
du procès de travail aux exigences de la valorisation. Donc la structure réelle
du procès capitaliste se dissimule sous des impératifs en apparence objectifs :
les règles ne se donnent pas pour ce qu'elles sont. Mais en même temps le
travailleur n'igore pas qu'il est exploité et enrichit son patron, ni que derrière
les contraintes machiniques se trouve l'ombre portée de tout l'appareil de
gestion capitaliste. Si l'on précise encore, cela signifie que les règles dépendent
de méta-règles élaborées dans un espace à plusieurs niveaux, dont certains sont
de plus en plus éloignées de ce que le travailleur peut connaître. On peut sans
doute parler d'information limitée, mais à condition de préciser qu'elle l'est
du fait de la division du travail, et d'une division qui est agencée précisément
pour la limiter.
On voit que, en empruntant cette voie, on peut commencer à sortir des
apories du double discours bourdieusien. L'incorporation n'est pas un processus
involontaire et inconscient. Le sujet connaît bien les règles (sans quoi il ne
pourrait pas vraiment jouer), mais il ne connaît pas les raisons des règles,
les règles des règles, ou plutôt il n'en sait pas grand chose. C'est pourquoi
il les accepte, y consent, les fait siennes, et n'y réfléchit pas davantage.
Mais il n'est pas non plus totalement ignorant, et c'est pourquoi il peut aussi
les contester, s'en détacher, s'en « désintéresser », et chercher à
repenser le jeu. Le terme qui convient le mieux ici, est celui de méconnaissance,
utilisé souvent par Bourdieu, mais dans un sens faible. En fait les sujets en
savent toujours plus qu'on ne le croit, surtout quand les règles vont à leur désavantage.
Dans une étude sur les enfants d'ouvriers dans une école anglaise (24), un
sociologue britannique a montré avec beaucoup de précision qu'ils ne sont pas
du tout dupes d'un système qui ne leur laisse pratiquement aucune chance de s'élever
socialement. On ne peut dire ni qu'ils croient à l'idéologie officielle de l'égalité
des chances (auquel cas ils travailleraient de leur mieux), ni qu'ils ont
tellement intériorisé leurs faibles chances qu'ils se soumettent à leur destin
(auquel cas ils seraient passifs). On les voit au contraire développer toutes sortes
de stratégies d'insubordination aux limites du système de sanction (rouspétance,
parlotes, incompréhension feinte, travail non demandé etc.). Ils en savent
finalement beaucoup plus long sur l'école que les autres enfants, que les règles
scolaires avantagent. Mais, en même temps ce savoir est quand même trop limité
pour leur permettre une contestation réelle, comparable à ce que fut celle
d'une partie des élèves bourgeois en 68.
La méconnaissance vient non seulement de ce qu'un champ est complexe,
mais encore de ce qu'il est déterminé par d'autres, d'une façon qui se passe
largement derrière le dos des agents. Il faudrait bien retrouver ici cette hiérarchie
de détermination sur laquelle Bourdieu ne s'étend guère, soucieux qu'il est
avant tout de préserver l' « autonomie relative » des champs.
Par exemple le système scolaire comporte bien ses positions de pouvoir
relativement au capital culturel, mais il est déterminé aussi par l'héritage
culturel en provenance du milieu familial (Bourdieu y a longuement insisté) et
par le système productif, ses demandes et ses finalités (il faut ici regarder
plutôt du côté des travaux de Baudelot et Establet). Or ces déterminations
externes (et croisées) font que les structures de l'école, et les normes et règles
qui permettent de les reproduire, sont largement indéchiffrables aux agents.
Mais pas tout à fait. Pour revenir à notre exemple les enfants d'ouvriers en
savent long, à travers leurs parents, sur le sort professionnel qui les attend,
et donc sur ce qui est demandé aux ouvriers et attendu d'eux.
Pour compléter le tableau de la méconnaissance, il faudrait bien entendu
prendre en compte tout le travail de légitimation effectué par les dominants,
toute la violence symbolique qui vient se superposer à l'effet des règles. Mais
là-dessus, je l'ai dit, les travaux de Bourdieu sont inégalés. Reste que, pour
comprendre l' « illusio » des dominants, le fait qu'ils
s'investissent dans le jeu qui les favorise et croient à leur idéologie, il
faut faire un pas de plus. Les dominants ne sont pas plus dupes de leur
discours qu'ils ne sont des mystificateurs cyniques. Il y a bien chez eux une
grande part de mensonge et de mauvaise foi. Aussi bien, s'ils croient à ce
qu'ils racontent, c'est aussi parce qu'ils estiment qu'au fond ils ont de
bonnes raisons, et cela renvoie au fait qu'ils sont effectivement facilement
dupes des formes immédiates de représentation. Il me semble que Marx nous a mis
ici sur la voie, lorsqu'il analyse notamment les « illusions » du
capitaliste (l'illusion de la concurrence, l'illusion des revenus etc.).
Ajoutons que tout savoir incomplet, lacunaire et contradictoire appelle un
remplissement par les formes irrationnelles de la croyance, et que le désir et
le fantasme trouvent ici toutes les bonnes occasions pour se réaliser.
C'est ainsi, à mon avis, que l'on peut comprendre ce que Bourdieu
appelle illusio, à savoir la force et l'aveuglement qui caractérisent
l'investissement dans le jeu social, et qui vont bien au-delà d'un calcul
rationnel, quand bien même ils ne le contredisent pas : d'une part la
rationalité cache des mécanismes passionnels, d'autre part elle est faussée par
tous les processus sociaux qui produisent de l'apparence. Mais il ne s'agit
jamais que de méconnaissance, et la puissance du désir refoulé peut toujours
rouvrir des chemins de connaissance et conduire à remettre en cause les règles
du jeu.
(1) Cf Choses dites, Editions de Minuit, 1987, p. 54.
(2) Cf Esquisse d'une théorie de la pratique, Droz, Genève, 1972,
p. 236-237.
(3) Questions de sociologie, Editions de Minuit, 1980, p. 57.
(4) Choses dites, p. 130.
(5) La finalité n'est pas déjà donnée, mais se découvre à travers des tâtonnements
et des « trouvailles » historiques.
(6) Cf De la société à l'histoire, Méridiens-Klincksieck, 1989,
t. 1, chap. 4 et t. 2, chap. 3.
(7) Sur ces concepts, cf l'ouvrage précité, t. 2.
(8) Sur cette conception du politique, cf ibidem, t. 1, chap. 5.
(9) Sur cette distinction, cf ibidem, notamment t. 1, p. 266-267.
(10 Je renvoie le lecteur à l'essai d'analyse des classes sociales
aujourd'hui en France que nous avons présenté, Marc Féray et moi, dans le
chapitre 7 du Discours sur l'égalité parmi les hommes, Ed. L'Harmattan,
1993.
(11) Cf Alain Caillé, Don, intérêt et désintéressement, Bourdieu,
Mauss, Platon et quelques autres, 1° Partie, La loi de l'intérêt, p. 55-173,
Editions La Découverte,
(12) Cf Choses dites, p. 130.
(13) Questions de sociologie, p. 57.
(14) Bourdieu oppose l'intérêt au self-interest de Smith, qui suppose
une économie capitaliste (Questions de sociologie, p. 34), moyennant
quoi il se trompe, comme la plupart des commentateurs sur la théorie smithienne
du self love et de la sympathie.
(15) Choses dites, p. 124.
(16) Cf Choses dites, p. 107.
(17) « la sociologie prend le biologique et le psychologique
comme un donné. Et elle s'efforce d'établir comment le monde social l'utilise, le
transforme, le transfigure » (Questions de sociologie, p. 30). Il déclare
encore « Moi, je m'occupe du travail que les espaces sociaux font subir à
la libido, mais la libido elle-même n'est pas mon travail » (interview télévisé).
(18) Je l'ai développée longuement dans De la société à l'histoire.
Mais elle est aussi au coeur des écrits de Gérard Mendel.
(19) A ce propos Bourdieu a raison de penser que les frontières entre
les deux disciplines sont tout à fait artificielles.
(2O) Cf Réponses, Editions du Seuil, 1992, p. 102.
(21) Cf Choses dites, p. 80 sq. Réponses, vers 78
(22) Réponses, p. 102.
(23) Ibidem, p. 104.
(24) Paul Willis, Learning to Labour, Farnborough, Saxon House,
1977. Bourdieu a contribué à faire connaître cette recherche en France.
Dans
l'histoire de la pensée socialiste, on peut distinguer, schématiquement, trois
grandes représentations du socialisme, trois "modèles", au sens le
plus large du terme. Elles naissent au 19° siècle et se prolongent jusqu'à nos
jours.
Le
premier modèle est un modèle fondé sur la coopération. Les travailleurs s'associent
en coopératives, dont ils deviennent les patrons, organisent des services
communs sous forme de mutuelles, constituent des fédérations par branches
d'industrie, lesquelles envoient des délégués à une Chambre nationale des
intérêts. Sur le plan territorial, ils forment des "communes", qui se
fédèrent pour constituer un organisme politique aux fonctions limitées. Le
marché et la concurrence subsistent, mais les prix ne sont plus ceux du marché
capitaliste, qui englobent le profit des employeurs, et la concurrence est
encadrée. Proudhon sera le principal théoricien de ce socialisme[1]. Ce
modèle aura une nombreuse descendance[2].
Le
deuxième modèle est un modèle planificateur. Les moyens de production sont
propriété sociale, les unités de production n'échangent plus leurs produits,
mais se répartissent les tâches de production selon un plan. Le marché a
disparu, remplacé par un organisme central de nature administrative. Au plan
territorial l'Etat (ou ce qu’il en reste) est également centralisé. On trouve
une première version de ce modèle chez Saint-Simon et chez des penseurs
communistes, avant que Marx et Engels le reformulent. Ce modèle trouvera une
réalisation historique avec le système soviétique, et il continue à inspirer
certains modèles théoriques de socialisme[3].
Le
troisième modèle est un modèle de socialisme d'Etat avec marché. Les moyens de
production sont mis en œuvre par des entreprises d'Etat, qui font des profits, mais
les distribuent autrement. Le marché et la concurrence sont largement maintenus.
L’Etat obéit plus ou moins aux principes de la démocratie libérale. Parmi les
fondateurs on pourra citer le nom de Louis Blanc. Ce modèle sera partiellement
réalisé avec la création d’un secteur public dans un certain nombre de pays
occidentaux. Il est repris aujourd’hui par plusieurs théoriciens d’un
« socialisme de marché ».[4]
Or
toute une tradition marxiste a considéré que seul le second modèle était
authentiquement marxiste, et que c'est lui qui distinguait le communisme du
réformisme (on dira plus tard le projet communiste du projet social-démocrate).
Le
but de cet article est de montrer que Marx et Engels ont en réalité soutenu les
trois modèles, mais pour des étapes différentes de la construction du
communisme : pour une première période après la prise de pouvoir par le
prolétariat (une période de transition), ils envisagent un socialisme de
marché, proche du troisième modèle, et c'est seulement pour une seconde période
(celle du socialisme proprement dit) qu'ils prônent le passage à un modèle de
planification intégrale, abolissant le marché. Mais, pour cette seconde période
même, ils s'éloignent du socialisme d'Etat planificateur pour le repenser dans
l'esprit du premier modèle.
Or
ici la contribution d'Engels est décisive. Dans la division du travail entre
les deux fondateurs du marxisme, c'est à Engels que revient le plus souvent la
tâche de présenter la société future, en s'appuyant certes sur des indications
nombreuses de Marx, mais en les commentant et en les prolongeant. Qui plus est,
après la mort de Marx, c'est Engels qui se charge de critiquer les autres
conceptions, de faire le point sur le sens de leurs écrits passés, d'expliciter
leur position commune, et c'est aussi Engels qui procèdera à un certain nombre
de rectifications de grande importance. C'est donc lui surtout que nous allons
suivre, "d'un socialisme à l'autre".
Le
programme du Manifeste : un socialisme étatique de marché.
Ce
très célèbre programme correspond, si l'on y fait bien attention, à une période
de transition qui comporte une économie mixte, mi-socialiste, mi-capitaliste.
En effet, après "la conquête de la démocratie", la propriété
bourgeoise n'est pas abolie, mais peu à peu supplantée par la propriété de
l'Etat socialiste. Au début celui-ci s'empare seulement du crédit (dont Marx et
Engels entrevoient le rôle clé dans une économie monétaire), confié à une
Banque nationale jouissant d'un monopole exclusif, de tous les moyens de
transport et d'un certain nombre de manufactures. Comment et pourquoi se fait
ce passage progressif de la propriété capitaliste à la propriété publique?
Là-dessus,
il faut lire l'opuscule de Engels, Les principes du communisme, qui est
légèrement antérieur au Manifeste[5]. Le
passage se fera d'une triple façon : l'Etat prolétarien exproprie certaines
entreprises capitalistes ; il s'appuie aussi sur d'autres mesures pour
faire dépérir la propriété capitaliste, notamment l'impôt progressif et l'impôt
sur l'héritage, et la suppression de l'héritage entre collatéraux (frères,
neveux etc) ; avec les fonds ainsi obtenus, il peut également acheter ou
créer des entreprises. C'est donc pas à pas que le socialisme progresse.
Il
y a une raison économique à cela : le passage au socialisme doit se faire
"dans les conditions de la production bourgeoise", ainsi que le dit Le
Manifeste, autrement dit là seulement où la socialisation des forces
productives est assez avancée (et non dans les conditions de la petite
agriculture ou de l'artisanat), et il ne progressera que dans la mesure où l’Etat
aura donné une forte impulsion à cette socialisation (il s'agit, dira encore Le
Manifeste, "d'augmenter au plus vite les forces productives"). De
tout cela on peut conclure que la transformation socialiste n'est pas seulement
une affaire de rapport de force politique - même si le basculement du pouvoir
politique est une nécessité, ce que ne voient pas les proudhoniens -, mais
aussi le fait de la lutte économique entre les deux systèmes. Les principes
du communisme le disent en toutes lettres, dans la seconde mesure qui est
annoncée, à savoir "l'expropriation graduelle des propriétaires fonciers,
des propriétaires de fabriques, des magnats du chemin de fer et de la marine
marchande, en partie à travers la compétition exercée par l'industrie d'Etat et
en partie à travers des nationalisations avec compensations"[6].
Pendant ce temps - une transition qui peut être fort longue avant que toutes
les conditions économiques soient réunies - le marché subsiste, mais pas
complètement. En effet le marché du travail est en partie aboli, parce que la
concurrence par le prix entre les travailleurs disparaît au sein du secteur d’Etat
et que les propriétaires de fabriques sont ainsi poussés à verser les mêmes
salaires que les entreprises d'Etat (c'est la quatrième mesure énoncée dans Les
principes), et ce d’autant plus que s’évanouit la pression exercée par le chômage, car l'Etat prolétarien procure
du travail à tous. Quant aux travailleurs du secteur d'Etat, ils cessent d'être
des salariés, puisque, à travers leurs représentants politiques, ils deviennent
les co-propriétaires des entreprises nationalisées et cessent de créer une plus-value
pour d'autres. Ces limitations apportées au marché jouent donc contre le
capitalisme, et une ébauche de plan peut commencer à apparaître.
Le
programme communiste : un socialisme planificateur
Le
socialisme de marché n'est qu'une transition vers un socialisme planificateur
(première phase, ou phase inférieure de la société communiste). On retrouve ici
les indications fournies par la critique marxienne du programme de Gotha (qui
ne sont que des notes marginales non destinées à la publication) et surtout les
passages célèbres de l'Anti-Dühring. Cela ne fait aucun doute, ce
socialisme abolira le marché, en le remplaçant par une organisation planifiée
consciente. On connaît ces phrases, qui ont été maintes fois commentées, mais
qu'il faut rappeler : "Dès que la société se met en possession des moyens
de production et les emploie pour une production immédiatement socialisée, le
travail de chacun, si différent que soit son caractère spécifique d'utilité,
devient d'emblée et directement du travail social. La quantité de travail
social que contient un produit n'a pas besoin, dès lors, d'être constatée par
un détour ; l'expérience quotidienne indique quelle quantité de travail est
nécessaire en moyenne. La société peut calculer simplement combien il y a d'heures
de travail dans une machine à vapeur, dans un hectolitre de froment de la
dernière récolte, dans cent mètres carrés de tissu de qualité déterminée […] Ce
sont, en fin de compte, les effets utiles des divers objets d'usage, pesés
entre eux et par rapport aux quantités de travail nécessaires à leur
production, qui détermineront le plan. Les gens règleront tout très simplement
sans intervention de la fameuse 'valeur'"[7].
Ainsi, avec le marché, disparaissent la concurrence et les prix : la valeur se
lit directement en termes de quanta de travail, ce qui met fin au fétichisme de
la marchandise.
Nous
devons faire ici deux remarques. Ce programme planificateur ne pourra être mis
en œuvre que lorsque tous les moyens de production seront en possession de la
société et que lorsque "la production sera immédiatement socialisée",
c'est-à-dire produite à grande échelle, avec des niveaux de productivité
élevés. Ensuite l'objectif est de parvenir à une maîtrise consciente du
fonctionnement économique, en lieu et place de ces forces aveugles qui
gouvernent la production marchande. Comment cet objectif est-il
réalisable ? Nous y reviendrons.
Les
rectifications du programme : retour à une forme de socialisme associatif.
Ce
socialisme planificateur soulève de redoutables questions, que Marx et surtout
Engels vont rencontrer et qui les conduisent à ce qu'on peut appeler des
rectifications, qui sont de toute première importance.
La
première question est celle de la participation effective des travailleurs à
l'élaboration du plan et à la gestion de leurs unités de production. Engels est
bien conscient du problème : "La gestion commune de la production ne peut
être effectuée par les gens tels qu'ils sont aujourd'hui"[8]. Par
le fait même le socialisme planificateur (celui que Bakounine dénoncera comme
étant "le gouvernement des savants et des experts") risque d'être
renvoyé à une lointaine échéance, quand la division du travail aura
complètement disparu. Déjà dans Les principes on pouvait lire :
"l'éducation devra rapidement rendre les jeunes capables de passer d'une
branche à l'autre de l'industrie en fonction des besoins de la société et de
leurs propres inclinaisons"[9].
Voilà qui paraît des plus utopiques. Comment imaginer un travailleur à ce point
"polytechnicien" qu'il puisse changer de métier à volonté? Marx et
Engels ne renonceront jamais à cette utopie. Mais moins utopique est l'idée
d'un travailleur qui ait une connaissance suffisante de la gestion de son unité
de production, voire de la gestion planifiée d'une économie nationale, et la
réduction de cette division du travail là (entre production et gestion)
représenterait bien une transformation révolutionnaire.
Le
second problème est celui de l'autonomie relative des unités de production.
Marx et Engels ne l'ont jamais abordé de front, mais tout porte à penser qu'ils
sont conscients de sa nécessité, ce qui expliquerait leur revirement sur la question
des coopératives, qui s'exprime on ne peut plus clairement dans l'Adresse inaugurale
de l’Association internationale des travailleurs (1864) et dans La guerre
civile enFrance (1871) : après les avoir combattues comme étant
d'esprit petit-bourgeois, ils en sont désormais de chauds partisans. Mais pour
quelle période?
D'abord
indiscutablement pour la période de transition. Marx en parle dans le troisième
livre du Capital en ces termes : "A l’intérieur de la vieille forme
[de propriété privée] les usines coopératives des ouvriers représentent la
première forme de cette rupture, bien qu’évidemment elles reproduisent et ne
peuvent pas ne pas reproduire dans leur organisation effective, tous les
défauts du système existant. Mais, dans ces coopératives, la contradiction
entre capital et travail est supprimée »[10]. Il
se rallie donc dans une certaine mesure à la perspective défendue par Proudhon.
Et lui emprunte même l'idée d'un financement par le crédit : "Ce système
de crédit qui constitue la base principale de la transformation progressive des
entreprises capitalistes en sociétés par actions offre également le moyen d’une
extension progressive des entreprises coopératives à une échelle plus ou moins
nationale"[11]. Dès lors l'Etat
prolétarien ne créera plus seulement des entreprises d'Etat, il encouragera le
développement des coopératives, non en leur apportant des fonds, comme le
voulait Lassalle (c'était une illusion s'agissant de l'Etat bismarckien, qui
était un Etat bourgeois), ou des capitaux (comme dans les entreprises d'Etat
capitalistes), mais en leur offrant un environnement adéquat, notamment en
matière de crédit.
Qu'en
sera-t-il au terme du processus, quand tous les capitalistes auront été soit
expropriés (éventuellement avec indemnisation), soit vaincus dans la
compétition et que les coopératives auront conquis tout l'espace économique?
Ces coopératives vont-elles disparaître au profit de la propriété commune,
devenir de simples unités de production de la production socialisée (que Lénine
verra comme une sorte de grand cartel)? Un passage de La guerre civile en
France ne va pas du tout dans ce sens : "Si la production coopérative
ne doit pas rester un leurre et une duperie ; si elle doit évincer le système
capitaliste ; si l'ensemble des associations coopératives doit régler la
production nationale selon un plan commun, la prenant ainsi sous son contrôle
et mettant fin à l'anarchie constante et aux convulsions périodiques qui sont
le destin inéluctable de la production capitaliste, qui serait-ce, Messieurs,
sinon du communisme, du très 'possible' communisme"[12]? En
somme le socialisme (non comme phase de transition, mais comme phase inférieure
de la société communiste), ce serait les coopératives plus le plan. Nous n'en
saurons pas plus, mais on peut déduire ce que cela signifierait. Les
travailleurs seraient propriétaires des moyens de production à deux niveaux :
la coopérative et le plan, deux niveaux qui correspondraient aux deux niveaux
de la démocratie. Marx et Engels continuent à critiquer les coopératives, mais
en tant qu'elles poursuivent leurs intérêts propres, se coordonnent à travers
le marché, s'enrichissent ou s'appauvrissent en fonction de leur accumulation
propre et des aléas de ce marché.
Que
Marx et Engels se soient ralliés à un modèle décentralisateur, nous en avons
d'autre part de solides confirmations si nous passons au niveau politique. Et
c'est ici Engels, s'appuyant sur l'analyse et le jugement positif que Marx a
émis à propos des institutions politiques de la Commune de Paris, qui va
prendre ses distances par rapport à une centralisation des fonctions politiques
qui devrait être le corollaire d'un plan économique directeur. Il rectifie
d'abord, en 1885, l'opinion qu'ils s'étaient faite de la première République
française comme prolongeant l'œuvre centralisatrice de la monarchie absolue. En
fait, sous le gouvernement jacobin lui-même, les communes, les arrondissements
et les départements jouissaient d'une large autonomie administrative, et ceci
au sein même de la République une et indivisible[13].
C'est Bonaparte qui, après le 18 Brumaire, supprime les libertés locales et les
remplace par le commandement préfectoral. Quelques années plus tard, en 1991,
dans sa préface à la nouvelle édition de La guerre civile en France,
Engels va plus loin, à propos du programme électoral de Clémenceau : la
constitution communale est "la forme politique de la dictature du
prolétariat", ce qu'il confirmera dans sa critique du programme d'Erfurt[14].
Cette prise de position en faveur de la décentralisation politique - dans le
cadre d'une République 'une et indivisible' [15]- vient
corroborer et conforter l'évolution des conceptions de Marx et Engels en ce qui
concerne l'organisation économique de la société future.
Que
pouvons nous penser aujourd'hui de ces modèles de socialisme chez les
fondateurs du marxisme et de leur périodisation ?
Commentaires
sur la période de transition
La
société de transition qui se dessine à travers ces écrits peut être
caractérisée ainsi :
1°
Il y aurait plusieurs formes de propriété. Là où les forces productives sont
peu développées, peu socialisées, le socialisme n'a pas encore lieu d'être
(petite agriculture, artisanat, petit commerce, mini-entreprises industrielles
ou de services). Mais le capitalisme lui-même, fût-ce sous sa forme
"socialisée" de sociétés par actions, n'est pas aboli. Le secteur
socialiste entre en compétition avec lui, et doit l'emporter d'abord avec ses
armes économiques. La question est plus compliquée quand l'industrie moderne
est encore dans les limbes ou peu développée. Car il est alors plus difficile
de créer un secteur socialisé et d'emprunter au capitalisme tout ce qui peut
l'être - moyennant un certain nombre de transformations concernant non
seulement les rapports sociaux, mais aussi l'organisation de la production.
2°
Toutefois l'introduction d'un secteur socialiste, même à grande échelle, ne
suffit pas. Il faut, dès la période de transition, restreindre un certain
nombre d'aspects du marché capitaliste, à commencer par le marché du travail.
Il faut notamment une législation du travail contraignante et ce que nous
appellerions aujourd'hui un système collectif d'assurances sociales. C'est bien
ce qui s'est fait, sous la poussée des luttes de classes, dans les pays occidentaux,
surtout après la deuxième guerre mondiale, et que l'on peut considérer comme
des 'éléments de socialisme'. Mais cela reste modeste par rapport à ce que Marx
et Engels envisageaient, à savoir une action très volontariste pour casser la
concurrence entre travailleurs. Et, on le sait, cette restriction du marché du
travail est en cours de démantèlement avec les politiques néo-libérales. On
peut penser qu'un tel programme social devrait, pour que le socialisme puisse
un jour l'emporter, être mis en œuvre de manière progressive, et cependant
résolue, car il est la clé d'une compétition 'loyale' entre le secteur
socialiste et le secteur capitaliste.
3°
Le secteur socialiste pourrait être mis en place par paliers, mais il faudrait
rapidement atteindre un seuil critique, sinon il ne pourra faire le poids par
rapport au secteur capitaliste. A cet égard 'l'économie mixte' n'a jamais
atteint ce seuil critique dans les pays occidentaux[16]. La
question est encore plus cruciale à l'époque des firmes transnationales : on ne
voit pas comment un pays socialiste pourrait damer le pion à des firmes aussi
puissantes, disposant d'énormes quantités de capitaux venant d'investisseurs de
tous les pays, si elles ne se dotent pas aussi d'entreprises de cette taille.
Ici apparaît une difficulté de taille, que Marx et Engels n'ont pas aperçue,
même s'ils avaient anticipé la naissance de firmes travaillant sur le marché
mondial, parce qu'ils continuent à raisonner dans le cadre d'une économie
nationale : si le pays en question n'a pas les moyens de capitaliser de telles
entreprises sans faire appel à des capitaux privés, si, au surplus, il est
conduit, pour disposer de tous les atouts nécessaires, à passer des alliances
capitalistiques avec des concurrents capitalistes, le secteur socialiste ne sera-t-il
pas soumis à la logique et aux exigences de ces capitaux privés?
4°
Le secteur socialiste sera-t-il constitué d'entreprises d'Etat? Ce qui
rejoindrait à la fois ce qui s'est fait dans les pays occidentaux, mais qui est
en déclin (la plupart des entreprises nationalisées ont été privatisées, l'Etat
gardant au mieux une part significative des actions), ce qui continue à exister
aujourd'hui en Chine, et ce qui est prôné par certains modèles de socialisme de
marché. Marx et Engels se sont orientées dans une autre direction, sans
désavouer pour autant la première (celle du programme du Manifeste) : le
secteur socialisé serait constitué de grandes coopératives gérées par leurs
travailleurs, mais sous le contrôle de l'Etat prolétarien, celui-ci détenant le
crédit via une Banque nationale.
Il
y aurait beaucoup à dire sur une telle perspective. Les leçons de l'histoire
n'ont guère été encourageantes, mais c'est peut-être parce que les tentatives
n'ont pas été poussées assez loin[17].
Divers modèles théoriques de socialisme ont cherché aujourd'hui la bonne
solution. A mon avis elles impliquent une véritable création institutionnelle,
dont on peut trouver les prémices dans certaines formes de 'financement
solidaire'. En attendant, la voie la plus balisée reste celle d'entreprises
publiques, mais sous des conditions qui les différencieraient radicalement des
entreprises capitalistes, et en particulier une réelle autonomie de gestion par
rapport à leur propriétaire (l'Etat, d'autres entreprises d'Etat, des
collectivités locales), qui prendrait tout son sens avec la démocratisation
interne de leur fonctionnement (les salariés disposant de pouvoirs de contrôle
et de co-décision), laquelle les rapprocherait des "associations
coopératives" visées par La guerrecivile en France[18].
5°
Pas de socialisme sans planification, c'est-à-dire sans une ébauche au moins de
maîtrise consciente de l'économie, correspondant à de grands choix collectifs
élaborés au niveau politique. C'est là que les "régimes
socio-démocrates" ont toujours été défaillants, même aux plus beaux jours
du keynésianisme, à la fois par faiblesse politique, par technocratisme et par
une confiance excessive dans le jeu des mécanismes marchands. Une telle
planification ne serait pas impérative, mais incitative. Je vais y revenir tout
à l'heure. Evidemment la planification est bien plus malaisée dans une économie
ouverte. Il faut donc aussi maîtriser l'ouverture.
Commentaires
sur le socialisme, première phase du communisme
Marx
et Engels n'ont pas remis en question l'abolition du marché, au terme d'une
période de transition qui le restreint progressivement. Ce fut aussi la ligne
suivie par les bolcheviks, qui, s'ils ont grandement divergé sur le sens de la
période de transition (la NEP fut un retour à une telle période après le
'communisme de guerre'), restaient d'accord sur le but final, que Staline a
décidé d'atteindre à marche forcée, avec la collectivisation autoritaire des
années 30.
Nous
pouvons penser aujourd'hui que cette collectivisation était un contresens
historique, l'état des forces productives n'y étant aucunement propice. Mais il
faut aller au-delà : le socialisme de planification intégrale n'était-il pas
une impasse historique? Que faut-il penser donc de ce modèle planificateur, qui
serait l'horizon du projet communiste?
1°
La planification intégrale n'est pas nécessairement une impossibilité
technique, et elle est pourtant vouée à l'échec. Pourquoi?
Les
planificateurs soviétiques ont quand même fait marcher l'économie, et les
progrès de l'informatique suggèrent que les calculs les plus complexes
deviennent possibles en temps réel. Mais la planification impérative se heurte
à un premier obstacle, mis en avant par certains libéraux et mieux encore par
Keynes : l'incertitude (un concept absent de la théorie marxiste classique). On
ne peut pas prévoir, même à l'aide des outils de prospective les plus
sophistiqués, l'évolution des goûts et celle des techniques (ainsi que leurs
retombées sur l'environnement), on ne peut pas prévoir le comportement des
agents, à moins de le prédéterminer, ce qui tuerait l'innovation. L'histoire du
modèle soviétique en administre la preuve : outre le fait que les plans ont dû
toujours être révisés en cours de route, l'économie n'a progressé que de
manière extensive, et a manqué la plupart des révolutions techniques (et
organisationnelles). Et l'une des raisons était que l'innovation, que les
autorités voulaient pourtant stimuler, était mal vue aussi bien par les
planificateurs, dont elles risquait de déjouer les calculs, que par les
directeurs d'entreprises, qui voulaient remplir leurs obligations sans prendre
de risques.
Ensuite
la planification intégrale et impérative (elle ne peut être impérative que si
elle est intégrale) déresponsabilise les agents, depuis le travailleur
individuel jusqu'au collectif de travail le plus large. Ils ne savent pas
finalement pourquoi et pour qui ils travaillent, ils ne "voient pas le
bout de leurs actes" (sans parler de leurs intérêts). Nous retrouvons ici le
problème soulevé par Engels, celui des capacités nécessaires pour dominer un
processus complexe. Je l'ai dit, il est possible, grâce à une éducation
initiale et permanente appropriée, de maîtriser les connaissances nécessaires à
la gestion d'une entreprise, et même à la gestion d'une économie nationale.
Mais l'horizon n'est pas de même nature : c'est une chose bien plus abstraite
de se mobiliser pour atteindre par exemple un certain taux de croissance, de
consommation ou d'épargne, alors que c'est une chose bien plus concrète de
produire un produit (aujourd'hui même l'ouvrier qui a participé à la
fabrication d'un Airbus A380 éprouve une satisfaction et une fierté à le voir
réussir son premier vol et à apprendre qu'il trouvera des clients).
Voici
donc au moins deux raisons pour lesquelles la planification intégrale doit être
abandonnée. Mais est-ce à dire que c'est tout le projet marxiste qui s'écroule
avec ce modèle de socialisme planificateur, abolissant le marché?
2°
En fait, si l'on y regarde de près, le modèle marxiste n'est pas celui-ci, il
garde une dimension échangiste. La Critique du programme de Gotha avance
l'idée d'un échange entre un certificat de travail, constatant que l'individu a
fourni tant de travail, et un produit venant d'un 'stock de biens sociaux'.
Rien ne laisse entendre ici qu'il s'agirait de tickets de rationnement :
l'individu est libre de choisir le produit qu'il veut. Il y a donc bien ici une
offre sociale et une demande, mais il ne s'agit pas d'un échange marchand, car
les produits ne sont pas des marchandises dotées d'un prix. Quant au rapport
entre les unités de production, tout laisse à penser qu'il s'agit aussi d'un
échange. Souvenons nous que ce ne sont pas des ateliers d'une seule et même
fabrique, mais des "associations coopératives". Or la seule manière
rationnelle, en l'absence de prix, est pour elles de procéder à des échanges
quanta de travail contre quanta de travail - à moins de recourir à des prix
administrés, ce qui n'est nulle part évoqué. Ce n'est pas à ce niveau que le
plan intervient, mais en amont, lorsqu'il détermine les quantités de travail
"socialement nécessaires". Or il est évident que, si l'on ne peut
prévoir avec précision la demande, certains produits seront produits en
excédent et d'autres insuffisamment. Ce qui servirait de signal aux organismes
de planification pour qu’ils modifient leurs plans. Quant aux travailleurs, ils
continueraient à être rémunérés de la même façon, que leur travail se soit
avéré utile ou non. C’est ainsi que James Lawler interprète le modèle marxiste
rectifié : il y aurait un « marché communiste », mais qui ne
conserverait que quelques fonctions du marché, puisqu’il n’y aurait plus de
monnaie ni de prix, mais seulement des « bons » constatant que les
travailleurs ont fourni telle quantité de travail social[19].
Néanmoins nous pouvons douter qu’un tel socialisme soit possible. Au moins pour
deux raisons. La première est que, dans une économie complexe et dynamique, le
système des valeurs-travail serait en perpétuel mouvement au point d’être
insaisissable (pour chaque produit la valeur-travail des moyens de production utilisés
varierait constamment). Ensuite on ne voit pas comment une économie socialiste
pourrait se passer du crédit, comme Marx le croit, bien qu’il ait aperçu le
rôle de la création monétaire par les banques (elle anticipe sur la production
future). Or, si le crédit est porteur d’intérêt, c’est tout le système des
valeurs-travail qui se trouve faussé. Et l’on voit mal comment autrement les
travailleurs seraient incités à faire un usage économe des moyens de production
et une sélection adéquate des investissements.
Conclusion
Marx
et Engels ont recommandé une sorte de socialisme de marché pour la période de
transition vers le socialisme, et cette sorte de socialisme emprunte des traits
à la fois au socialisme étatique de marché et au modèle associationniste. La
longue expérience historique qui s’est déroulée depuis leurs écrits montre
l’intérêt, mais en même temps les difficultés d’une telle entreprise. On peut,
en tous cas, en résumer l’orientation générale ainsi : 1° Il y aurait
plusieurs formes de propriété en fonction du degré de socialisation des forces
productives. 2° La propriété publique s’imposerait dans la sphère de ce que
nous appelons aujourd’hui les services publics, qui permettent aux travailleurs
d’exercer leurs capacités, notamment gestionnaires (on retrouve ici la
thématique marxiste d’une réduction de la division du travail), et aussi leurs
capacités politiques, leur « citoyenneté » (qui correspond à la
conception républicaine que Marx et Engels ont faite leur). 3° Dans les autres
secteurs la propriété publique peut être une voie de transition vers des
« associations coopératives », et en tous cas elle doit permettre une
participation des travailleurs à la gestion. 4° Il y aurait des choix
collectifs débouchant sur un plan, qui ne serait plus impératif, mais
orientatif et incitatif. Tout cela va dans le sens de la démocratie économique,
qui est ce qui, en définitive, oppose radicalement le socialisme au
capitalisme.
Mais
la conception que se font Marx et Engels du socialisme comme première phase du
communisme doit être aussi revisitée, en tenant compte des rectifications
qu’ils ont opérées, et en particulier de celles de Engels, et des leçons de
l’histoire. Cette conception est souvent présentée aujourd’hui comme une pure
utopie. De fait l’idée d’une société sans classes paraît hors d’atteinte, s’il
est vrai que la division du travail ne pourra jamais être tout à fait abolie,
si le principe ‘à chacun selon son travail’ ne peut être rigoureusement mis en
œuvre, et si les intérêts personnels ne peuvent complètement s’effacer devant
l’intérêt général. Sans doute faut-il mieux considérer le socialisme comme une
société travaillée par des contradictions de toute nature. Le but du socialisme
serait alors de faire jouer ces contradictions de manière dynamique, dans le
sens du progrès humain. De même la planification intégrale serait abandonnée au
profit d’un pilotage de l’économie à travers des leviers indirects - l’offre et
la demande, la monnaie et le crédit continuant à jouer leur rôle économique,
mais dans un cadre prospectif éclairé par une comptabilité en temps de travail
et une réflexion collective sur les valeurs d’usage (s’agissant en particulier
des bifurcations technologiques et des coûts environnementaux). A ce compte le
socialisme « mature » reste une utopie nécessaire. Car, si le
capitalisme fait rêver des populations entières au bien-être, il engendre des
formes de désagrégation sociale et de destruction de la planète qui ne sont pas
soutenables à long terme.
Tony Andréani
[1] Il
donnera naissance à ce qu’on appelle aujourd’hui ‘l’économie sociale’, composée
de coopératives, de mutuelles et d’associations, organismes ‘à but non
lucratif’.
[2] Le
socialisme autogestionnaire yougoslave s’en inspirera en partie (avec cette
importante différence que la propriété y est sociale). Plusieurs modèles
théoriques contemporains peuvent y être rattachés, notamment ceux de Bowles et
Gintis et de Pat Devine (cf mon livre Le socialisme est (a) venir, tome
2, Les possibles, Première partie, chapitre 4, « Les modèles
autogestionnaires » (Editions Syllepse, Paris, 2004).
[3] Comme
ceux de Cockshott et Cottril et de Albert et Hahnel. Cf ibidem, p. 42-43.
[4] Cf ibidem,
Première partie, chapitre 3, « Les modèles orientés vers la maximisation
et la distribution égalitaire du profit ».
[5] Mais
nous savons, par une lettre qu'il écrit à Marx, que cet écrit (Cf Marx et
Engels, Collected Works, Vol. 6, Moscou, Progress Publishers, p. 504) concorde
avec les vues exposées dans Le Manifeste, lesquelles sont seulement plus
condensées, étant donné la finalité de ce dernier (Lettre de Engels à Marx du
23-24 novembre 1847, ibidem, vol. 38, p. 149).
[12] Karl
Marx, La guerre civile en France, Paris, Editions sociales, 1968, p. 68.
[13] Ce
que les historiens contemporains de la Révolution ont confirmé. Cf Florence
Gauthier, « Centralisme jacobin, vraiment ? » in Utopie
critique, n° 32, Paris, 1° trimestre 2004.
[14] Cf
là-dessus Jacques Texier, « Les innovations d’Engels, 1885, 1891 »,
in Friedrich Engels, savant et révolutionnaire, dir. Georges Labica et
Mireille Delbraccio, Presses Universitaires de France, Paris, 1997, p. 161-174.
[15] Et
non d’une République fédérative, contrairement à Proudhon. Engels reste fidèle
à l’esprit de la Révolution française et à sa conception de la citoyenneté,
liée à la notion rousseauiste de contrat social.
[16] A
l’exception de la courte période qui a suivi l’arrivée de la gauche au pouvoir
en France en 1981, avec la nationalisation de la quasi-totalité du secteur
bancaire et d’un nombre important de grandes entreprises industrielles et de
services.
[17] Je
pense à une timide tentative pendant la perestroïka, et, dans une moindre
mesure, au socialisme autogestionnaire yougoslave.
[18] J’ai
fait un certain nombre de propositions concernant ces deux voies dans Le
socialisme est (a) venir, tome 2
[19] Cf
James Lawler, « Marx as Market Socialist », in Market Socialism,
The Debate Among Socialists, dir. Bertell Ollman, Routledge, New York and
London, 1998, p. 23-52.
Si la gauche revient au pouvoir et si elle se contente de faire fonctionner nos institutions politiques telles qu’elles existent, elle est assurée de retomber dans la même « vieille gadoue ». Le présent texte, extrait d’un ouvrage sur le socialisme à venir, va bien au-delà de ce qui serait aujourd’hui possible, même avec un programme de transformations économiques audacieux. Je le soumets quand même à la réflexion, car il tente d’apporter quelques réponses à un certain nombre de problèmes de fond qui, tout en étant très anciens, connaissent une nouvelle actualité.
Une démocratie à la fois directe et déléguée
La seule démocratie pleine et entière est la démocratie directe, qui ignore la division du travail gouvernants/gouvernés, et qui signifierait non la fin du politique, mais la disparition de l’Etat, comme ensemble de corps de professionnels et de spécialistes chargés des affaires publiques. C’est ce que nous pouvons retenir des Sophistes grecs, de Rousseau et de Marx. Et Athènes en a fourni sans doute la seule véritable illustration historique, encore qu’elle ne concernât, comme on le sait, qu’une petite minorité de sa population. Mais on peut concevoir les grandes lignes de ce que serait une démocratie à la fois directe et déléguée, qui représenterait un considérable “ dépérissement ” de l’Etat. Elle reposerait sur l’idée que les “ délégués ” sont chargés de préparer les grandes options soumises à la délibération populaire et de veiller à leur exécution, ainsi que de s’occuper des décisions subordonnées. On ne délègue ici que des responsabilités bien définies.
1° La souveraineté populaire s’exprimerait de deux façons. D’abord par l’élection de délégués (députés nationaux, responsables locaux) s’étant présentés aux suffrages avec un programme en matière économique et politique relativement précis et cohérent, grossièrement chiffré, bref avec un mandat, qui, sans être impératif (qui leur lierait les mains et qui deviendrait rapidement obsolète dans un monde en changement rapide), les engagerait et les obligerait à rendre des comptes. On ne voit guère comment cela serait possible sans l’existence de partis politiques, invention politique relativement récente mais qui a l’avantage d’offrir aux citoyens des alternatives (ce qui n’était pas le cas dans le système soviétique). Pour éviter les promesses volontairement vagues et les catalogues incohérents destinés à rallier le maximum de voix, un Conseil pourrait être chargé de dresser les grandes rubriques du programme électoral et d’exiger un minimum de précision. Les candidats élus devraient constituer une majorité de gouvernement, de telle sorte qu’il y ait une certaine stabilité de l’exécutif (diverses formules ont existé, telle que le contrat de législature : un gouvernement ne peut être renversé que si une autre majorité de gouvernement est préalablement constituée, le Parlement ne peut être dissous que sous des conditions très restrictives etc.). A ce compte la représentation proportionnelle serait la plus conforme à la démocratie (avec des conditions telles qu’un seuil de représentativité).
L’autre voie, complémentaire de la première, serait celle de la consultation de type référendaire, soit d’initiative populaire, soit lorsque la majorité gouvernementale souhaite, face à une décision qui engage à long terme l’avenir de la nation (telle que la signature d’un traité international), qui suscite de très fortes controverses ou qui présente un caractère imprévu, en référer directement au peuple. Si séduisant que soit ce recours à la démocratie directe, il présente de nombreux pièges, mis en évidence par diverses études. L’idée générale qui devrait prévaloir est que la consultation devrait se faire dans des termes clairs (mais en évitant la formulation qui n’appelle qu’une réponse par oui ou par non) et surtout après un débat public approfondi. Sinon des sondages suffiraient, et la démocratie par sondages n’est rien d’autre qu’une étude de marché politique. Je me permets ici de citer quelques lignes que j’écrivais à ce sujet : “ La démocratie n’a de portée que si elle repose sur un véritable débat interactif. L’individu qui parle peut penser qu’il agit sur l’opinion de ses interlocuteurs. Il se forge lui-même son opinion en écoutant les autres. Il peut déjouer les pièges des questions qui lui sont posées, faire surgir de nouveaux problèmes, voire formuler des amendements et des propositions (adresses aux élus, pétitions, propositions de lois etc.) (...) Dans toutes les grandes luttes sociales, on assiste à ces “ prises de parole ”, et l’on peut constater le degré de passion qu’elles suscitent chez des gens jusque là indifférents ou désabusés. La démocratie n’est pas un choc de préférences toutes faites, elle est un processus qui génère en particulier de l’information et des effets de formation. On pourrait retrouver ici, s’agissant du marché politique, les mêmes critiques qu’on peut adresser au marché économique : pauvreté de l’information, asymétries et méfiance, blocage des flux, opportunisme etc. ”[1].
2° Les citoyens devraient avoir une formation adéquate, ce qui, contrairement à l’affirmation (intéressée) selon laquelle ils ne sauraient avoir la compétence nécessaire, n’est pas hors de portée. Je ne crois pas beaucoup me tromper en assurant que, si l’équivalent d’une année d’études était consacré pendant leur cursus scolaire à l’acquisition des connaissances essentielles en matière économique et politique, ils auraient le bagage général de la plupart de nos décideurs. Bien entendu le recours aux experts resterait nécessaire, mais, contrairement aux pratiques actuelles de nos gouvernants, qui se défaussent sur ceux qu’ils ont choisi pour donner une apparence d’impartialité et de scientificité à leurs décisions, la contre-expertise serait de règle.
Les citoyens devraient aussi disposer d’une information abondante, plurale, claire et facilement accessible, ce qui serait grandement facilité par les technologies actuelles de l’information et de la communication. Information d’origine publique et privée (ce qui pose tout le problème des aides publiques aux médias). Des expériences de démocratie directe locale montrent qu’il n’y a là rien d’irréalisable.
Plus généralement une vraie démocratie de participation suppose un haut niveau de la vie culturelle, permettant aux citoyens de prendre une part active à l’élaboration des idées et au débat idéologique, et non plus d’en laisser l’apanage aux seules professions intellectuelles. J’y reviendrai un peu plus loin.
3° La démocratie des délégués devrait être plutôt de type “ représentatif ” que de type “ délégatif ”. Je veux dire - et j’ai déjà plusieurs fois insisté sur ce point - que les délégués devraient, autant que possible, être élus directement par la base, et non par chaque échelon intermédiaire. Les élections à plusieurs degrés éloignent les délégués de leurs mandants et permettent toutes sortes de jeux de pouvoir et de coalitions qui constituent l’aspect “ politicien ” de la vie politique. A cet égard la démocratie “ bourgeoise ”, dans la mesure où elle fait élire par exemple le député par le peuple, et non le sénateur par un collège électoral restreint, est supérieure à la démocratie “ conseilliste ”.
4° Les groupements qui participent à la vie publique devraient naturellement s’appliquer à eux-mêmes les principes d’une démocratie à la fois directe et déléguée. C’est le cas tout particulièrement des partis politiques, qui ont tous fonctionné selon une principe de “ centralisme démocratique ”, alors même qu’ils le dénonçaient dans les partis communistes. C’est seulement devant leur discrédit croissant qu’ils ont commencé à se démocratiser réellement, même les partis de droite.
Les partis politiques ne devraient plus être des machines électorales, mais des résonateurs de la société, des fédérateurs d’opinions, des générateurs de programmes, selon des règles qui autorisent l’existence de courants tout en évitant, autant que possible, les phénomènes de chapelle et de clientélisme, et qui permettent de rester en prise avec les électeurs et les mouvements sociaux.
Je pense qu’en ce domaine l’intervention du législateur ne peut être que limitée (il peut veiller à ce que leur financement soit uniquement public et à base de cotisations, il ne saurait leur imposer un statut type). C’est de l’émulation que devraient naître des progrès en la matière.
5° Une démocratie socialiste devrait rendre au Parlement l’essentiel du pouvoir législatif et limiter sévèrement le pouvoir réglementaire du gouvernement, et le plus possible le pouvoir de création des normes dont les juges disposent ou qu’ils sont amenés à exercer face aux lacunes et aux défaillances de la loi. Bref, aller à l’inverse de la Constitution de la V° République en France, qui énumère de façon extrêmement limitative le domaine de la loi.
Une démocratie socialiste devrait rendre au Parlement la maîtrise des grandes orientations économiques et la définition des grandes lignes des politiques publiques. C’est à lui qu’il reviendrait, ainsi que nous l’avons vu, de discuter les projets de plan présentés par le gouvernement et d’adopter le Plan final[2].
Elle devrait assurer l’indépendance totale de la justice “ du siège ”, et, dans une large mesure, celle du “ parquet ”. Un souci de démocratie pourrait conduire à prôner l’élection des juges, comme cela se pratique partiellement aux Etats-Unis, pour éviter leur professionnalisation et les soumettre au contrôle populaire. Je pense - et l’expérience le confirme - que cela comporterait plus de dangers que de garanties. C’est là un domaine où la professionnalisation est à peu près inévitable et il est préférable que le juge soit au-dessus de la mêlée. L’essentiel, je le répète, est que son pouvoir normatif soit le plus réduit possible (à l’opposé ici de toute une tradition anglo-saxonne).
6° Enfin toute une série de dispositions constitutionnelles, qui font l’objet aujourd’hui d’un débat bien confus, pourraient prévenir la confiscation du pouvoir par les délégués. Je ne ferai que mentionner la limitation du cumul des mandats, le statut de l’élu, le niveau raisonnable de la rétribution, le problème de la rotation (problème délicat, comme l’exemple de la Yougoslavie, entre autres, l’a montré[3]), sans engager une discussion. Mais d’autres transformations pourraient être envisagées, à peu près ignorées de la démocratie libérale. Je n’en évoquerai que deux. Les délégués pourraient être tenus de reprendre, en cours de mandat et pour de courtes durées, leur activité professionnelle, ce qui les remettrait au contact du concret et cesserait d’en faire des intouchables[4]. L’expérience des socialismes historiques à cet égard n’est pas entièrement négative. Les citoyens qui participeraient à des réunions publiques pourraient, moyennant des attestations de présence, soit percevoir une faible rémunération, soit obtenir un petit dégrèvement dans leur feuille d’impôt (comme aujourd’hui lorsqu’ils font des dons à des associations d’utilité publique). On voit, sur des exemples de ce genre, que “ l’invention démocratique ” pourrait se poursuivre, au lieu de régresser, comme elle le fait aujourd’hui sous la pression des forces économiques dominantes.
Un troisième pilier : la “ démocratie participative ”
Le fonctionnement institutionnel dont je viens d’exposer les grandes lignes est très loin des réalités telles que nous les connaissons. D’où la question : des formes de démocratie qui reposent sur une participation plus active, plus immédiate, plus “ physique ”, des individus ne sont-elles pas nécessaires, et ne devraient-elles pas même être conservées dans une société socialiste, où les institutions politiques seraient différentes et l'engagement des citoyens plus fort?
Disons-le sans ambages, elles ne sauraient se substituer à la forme canonique de la démocratie moderne, qui repose sur le suffrage universel. Si seules les personnes présentes à des réunions ou à des assemblées générales pouvaient se prononcer, toutes les autres se trouveraient écartées du processus politique, alors que leur absence peut avoir toutes sortes de raisons légitimes (manque de temps, difficultés personnelles, éloignement, etc), ou même moins honorables (détachement, indifférence, etc). Le principe de l’égalité doit absolument être respecté.
De ce fait la “démocratie participative ” ne peut être qu’un troisième pilier (après celui de l’élection et du referendum), complémentaire des deux premiers et visant à les renforcer, même s’il peut se prévaloir d’un glorieux ancêtre, la Commune de Paris avec ses “ comités de quartier ”. Et ce d’autant plus que toutes les expériences d’une telle démocratie qui sont aujourd’hui à l’œuvre, avec un succès notable, ne montrent que des taux de participation relativement faibles. Dans une ville comme Porto Alegre, dont le modèle s’est largement répandu au Brésil et dans d’autres villes d’Amérique latine, elle ne dépasse pas 1,5% des adultes pour la participation à une assemblée plénière et 6% pour la participation à une réunion, pourcentage qui tomberait encore plus bas si l’on comptabilisait les présences assidues[5]. Même si l’on peut penser qu’elle pourrait être beaucoup plus élevée dans d’autres conditions, il n’en reste pas moins que la fraction mobilisée de la population ne saurait décider pour tous. C’était déjà la limite politique de la démocratie athénienne, outre le fait que cette dernière excluait les femmes, les esclaves et les métèques, soit la très grande majorité de la population. Cette limite est encore plus manifeste quand on change d’échelle, quand on passe d’une ville de quelques dizaines ou centaines de milliers d’habitants à un Etat qui en comporte plusieurs millions.
Le troisième pilier est néanmoins un puissant renfort de la démocratie aussi longtemps que la démocratie est confisquée, de fait, par une classe dominante, qu’elle demeure “ bourgeoise ”, et aussi longtemps que la participation au processus politique, du fait de l’inadéquation des institutions et des pesanteurs historiques, reste faible, autrement dit tant que la démocratie reste largement “ formelle ”. Elle est alors une procédure qui vient compenser les inégalités de fait devant le scrutin, et une école à la fois pour améliorer les institutions et pour accroître la participation. Or à cet égard les expériences actuelles de “ démocratie participative ” représentent un très grand apport, dont je voudrais donner une idée.
Le premier point à relever est qu’elles ne reproduisent pas les défauts du système conseilliste, que j’ai déjà soulignés (la délégation d’un étage à l’autre au sein de la pyramide des conseils, avec toutes les distorsions qui s’ensuivent). La délégation est ici limitée au maximum. Pour reprendre le modèle de Porto Alegre, les réunions de quartier, ouvertes à tous, ne désignent que des porte-parole, qui n’auront qu’un droit de parole au second niveau, celui des “ assemblées plénières de secteur ”, où tous les habitants sont incités à venir assister à la délibération[6]. Ces assemblées désignent des délégués à un troisième niveau, celui des “ forums de secteur ”, qui sont chargés de formaliser les listes des interventions jugées prioritaires, listes dont la sommation permettra d’élaborer au niveau de la ville la première “ matrice ” du “ budget participatif ” : il y a bien ici délégation, mais elle est nécessaire pour réduire la taille de l’instance délibérative, à ce niveau déjà plus technique et plus agrégé. Des assemblées de 100 à 2000 personnes n’y parviendraient pas. Le quatrième niveau de la pyramide, son sommet, est celui qui va adopter la matrice définitive du budget, après divers correctifs introduits lors de la discussion avec l’exécutif (la mairie désignée par le suffrage universel) et ses services (pour les problèmes de faisabilité technique). Or il est remarquable que ce sommet (le “ Conseil du Budget participatif ”) soit désigné directement par les Assemblées plénières, et non médiatement par les délégués dans les Forums, et qu’il le soit au scrutin de liste, donc de façon très politique. Nous sommes ici dans une logique voisine de celle du système représentatif, où chaque citoyen vote pour l’élection de la municipalité, du Conseil général, du Conseil régional, des députés (le scrutin est direct), et non dans celle du système conseilliste traditionnel.
Le deuxième trait remarquable est la déprofessionnalisation de la fonction de délégué, qui s’inspire de la Commune de Paris et du meilleur du système conseilliste. Les délégués ne sont pas rémunérés, ne sont élus que pour un an, ne peuvent être reconduits qu’une fois, ne peuvent cumuler des mandats dans la structure participative, ne peuvent faire partie du sommet de l’exécutif (le maire et son adjoint, mais aussi les directeurs des services municipaux). Autant de dispositions susceptibles de révolutionner le système classique de la démocratie représentative. Elles ont eu en particulier le grand mérite de mettre pratiquement fin au clientélisme, qui est endémique dans ce système, même lorsqu’il est limité par de nombreux garde-fous. Elles ne sauraient être appliquées avec une telle rigueur dans une instance représentative, qui suppose plus de continuité dans l’action et plus de technicité, mais c’est la bonne direction (j’y ai insisté dans le développement précédent), la seule manière non seulement de permettre une certaine rotation dans les responsabilités, mais encore d’éviter la confiscation du pouvoir politique par des professionnels de la politique, avec son cortège de conséquences (les appétits de pouvoir, le carriérisme, le népotisme, la corruption etc.).
Le troisième trait novateur est l’efficacité du dispositif, qui permet d’éviter les discussions à perte de vue, les prises de parole interminables, la confusion, les stratégies de manipulation, la déception qui s’ensuit, bref tous les défauts bien connus de la démocratie d’assemblée et du spontanéisme. Elle repose sur la mise en œuvre de procédures strictes en même temps qu’évolutives. Ainsi les “ critères de répartition ” représentent des objectifs précis à atteindre : chaque réunion de quartier doit classer et hiérarchiser ses demandes, les assemblées plénières de “ secteur ” s’appuient sur cette première notation pour déterminer à leur tour des priorités, classées 1 à 4, l’addition de ces notes donnant à l’échelle de la ville une première “ matrice budgétaire ”. Un organisme de planification, dépendant de la municipalité, détermine à partir de là les grandes orientations budgétaires, en les accordant avec les engagements passés et en assurant la continuité des services publics[7]. Voilà à nouveau une procédure dont pourrait s’inspirer une assemblée représentative, y compris à l’échelle nationale, au lieu que l’exécutif présente un budget déjà ficelé, dont on ne peut plus discuter que des détails de répartition.
Le quatrième trait, et sans doute le plus important, est que le processus est réellement délibératif. Le problème que pose cette démocratie “ de mobilisation ” est qu’elle risque de se concentrer sur les intérêts particuliers, les individus se mobilisant précisément pour faire valoir ces intérêts, dans une logique “ utilitariste ” voisine de celle qui domine les associations, dont beaucoup ne se constituent que pour défendre leurs revendications (par exemple le rejet d’un aéroport ou d’une décharge à proximité des habitations de leurs membres) auprès des pouvoirs publics, ce qui est légitime quand ces intérêts n’ont pas été pris en compte, mais qui l’est moins quand un intérêt plus général est perdu de vue. Or les discussions permettent ici de prendre la mesure des intérêts contradictoires, de connaître des arguments opposés, de tenter des conciliations qui ne soient pas de simples marchandages dans une négociation où ce sont les plus actifs et les plus habiles qui gagnent. Plus généralement cette démocratie “ de proximité ” a les effets dialogiques qui compensent les effets conflictuels propres à toute démocratie vivante, répondant ainsi au vœu d’un Sieyes : “ Quand on se réunit, c’est pour délibérer, c’est pour connaître les avis des uns et des autres, pour profiter des lumière réciproques, pour confronter les volontés particulières, pour les modifier, pour les concilier, enfin pour obtenir un résultat commun à la pluralité ”[8]. Le processus participatif est par là même un ferment éducatif et une véritable école de politisation. Là aussi la leçon devrait être entendue dans le cadre de la démocratie représentative : celle-ci ne devrait pas se ramener à un pugilat, complaisamment entretenu par les médias, dans une logique purement rivalitaire et concurrentielle. Ce qui pourrait se traduire non seulement par des procédures, comme il en existe pour encadrer le débat parlementaire, mais par des “ codes de bonne conduite ”. Faute de quoi les joutes politiques lassent et finissent pas générer une immense fatigue.
On voit bien tout le bénéfice que la démocratie représentative et référendaire pourrait tirer de la démocratie “ participative ”, dans la mesure où elle reprend le meilleur de la tradition conseilliste et en évite les principaux pièges. Et cela seul suffit déjà à la considérer comme un troisième pilier indispensable, mais dont l’utilité se réduirait à mesure que la première deviendrait plus effective.
Mais je voudrais dire quelques mots sur le rôle non seulement de renfort, mais de contre poids qu’elle peut jouer aujourd’hui. Il est indéniable qu’elle a fourni aux classes populaires des moyens de peser sur les décisions et de rééquilibrer un peu leur position dans les affaires urbaines. Mais cela se fait dans des conditions particulières, qui rendent sa généralisation problématique.
D’abord elle ne concerne que le budget public, et donc surtout la répartition des services publics (eau, électricité, voirie, crèches, écoles, voire maisons de la justice, logement social etc.), tout le reste demeurant du ressort de l’exécutif et de l’Assemblée municipale. Si ce budget public se restreint et si ces services publics se réduisent, son champ s’en trouve d’autant limité. Toute la pression du capitalisme néo-libéral pour baisser les impôts et faire descendre les services publics à un étiage minimal en sape ainsi les racines. En second lieu cette démocratie ne remet aucunement en cause la privatisation de l’économie dans son ensemble. C’est d’ailleurs pourquoi elle ne se heurte pas à une forte opposition des classes dominantes, et même rencontre le soutien de grandes institutions internationales comme l’ONU et la Banque mondiale, inquiète de la progression continue des inégalités et de la relégation des couches les plus pauvres, vouées à redevenir des “ classes dangereuses ”[9].
Ensuite le risque existe que ce soient les classes moyennes qui s’emparent du dispositif, de manière délibérée pour mieux satisfaire leurs demandes, plus ou moins involontairement en accaparant les postes de délégués et de conseillers, parce qu’elles sont moins étranglées par les difficultés de l’existence, parce qu’elles ont davantage d’instruction et de savoir-faire. Ce n’est pas le cas à Porto Alegre, où la participation est plus forte dans les quartiers pauvres et où les fonctions électives au sommet de la pyramide sont assurées par un nombre de personnes qui correspond quand même à peu près à leur poids dans la population[10]. Et les résultats obtenus sont si nets que la participation populaire ne s’est pas découragée. Mais ceci est lié tant aux institutions brésiliennes qu’à une forte volonté politique. Le système politique en effet, d’inspiration populiste, est de type présidentiel à tous les niveaux. C’est ainsi que le maire et le vice-maire sont élus au suffrage universel direct et que l’exécutif municipal n’est responsable que devant eux. On se trouve donc devant cette situation que des maires de gauche (en l’occurrence un maire qui appartient au Parti des travailleurs) peuvent soutenir un dispositif (et influer sur les règles internes dont il se dote), qui favorise le poids relatif des quartiers populaires, et qu’ils peuvent imposer les dispositions du budget participatif à une Assemblée municipale dominée par la droite mais dont les pouvoirs sont limités. Une telle situation, qui repose sur le présidentialisme et sur la puissance de partis de gauche, n’est évidemment pas reproductible partout. Si les classes populaires cessaient de trouver un débouché à leurs demandes dans le système de la démocratie participative, elles retomberaient bientôt dans l’abstentionnisme.
Enfin la démocratie participative perd de sa substance quand elle fonctionne à plus grande échelle, à celle d’une région ou d’un Etat, pour au moins deux raisons : les problèmes sont plus abstraits, plus éloignés de la vie concrète, même si les décisions politiques auront finalement des effets sur celle-ci, et, comme ils sont plus difficiles à maîtriser, le “ cens social ” joue beaucoup plus fortement en faveur des personnes les plus instruites et les plus organisées.
Une Chambre des intérêts?
Deux principes sont en conflit depuis les origines de la pensée socialiste : la démocratie des travailleurs et la démocratie des citoyens.
La valorisation du travail (par opposition au capital rentier) a conduit à l’idée d’une démocratie des travailleurs, qu’on se représentait sur le mode délégatif pour s’assurer que chaque échelon contrôle l’échelon immédiatement supérieur, dans une progression censée aller de l’intérêt particulier vers l’intérêt général.
Dans le système soviétique les élections se faisaient non dans le cadre des unités de production, mais dans celui des unités d’habitation, mais la démocratie des travailleurs restait le principe organisateur, puisque les candidatures étaient préparées surtout sur les lieux de travail et que le Parti se voulait l’incarnation du prolétariat. Mais le système délégatif au sein du Parti a conduit aux résultats inverses des mérites qu’on lui prêtait : la confiscation du pouvoir par le sommet et la lutte d’influence entre les intérêts économiques (d’entreprise, de branche, de région), qui étaient devenus des sortes de maffias. Le système yougoslave, qui a reposé, très largement, sur une démocratie laborale et fini par mettre en œuvre un système entièrement délégatif, a reproduit un certain nombre de ces défauts. J’en reparlerai un peu plus loin.
A l’opposé la valorisation de la citoyenneté (parfois accompagnée d’une critique du travail comme tel) a conduit à une conception de la démocratie selon laquelle le citoyen devait mettre au pas les intérêts économiques particuliers en les soumettant à une planification d’ensemble.
Pour réconcilier ces deux vues, on a proposé que le pouvoir des citoyens soit articulé au pouvoir des travailleurs, celui-ci s’incarnant dans une Chambre de l’autogestion, ou même, plus largement, dans une Chambre des intérêts - en partant de l’idée que toutes sortes de conflits qui ne seraient pas de nature économique, même s’ils avaient quelques racines économiques, ne disparaîtraient pas dans une société socialiste : conflits de genre, conflits de confession, conflits ethniques etc. Que faut-il en penser?
Si la démocratie citoyenne fonctionnait bien, il n’y aurait pas lieu de lui trouver des compléments ou des antidotes. Les partis politiques pourraient se faire l’écho des intérêts particuliers, économiques ou non, tout en les dépassant vers des programmes d’intérêt général. Les intérêts régionaux ou locaux trouveraient à se défendre dans un système politique convenablement décentralisé. Tous les groupes particuliers pourraient soutenir leurs intérêts grâce aux associations et aux médias, publics ou non. Mais la démocratie citoyenne restera probablement loin de cet idéal. Les partis, sans trop le dire, se feront les défenseurs de telle couche sociale et même classe sociale (n’ayons pas peur des mots) plutôt que de telle autre. Les intérêts locaux chercheront à tirer la couverture à eux en agissant sur le sommet, puisque celui-ci aura toujours des arbitrages à effectuer. Les associations se constitueront en groupes de pression auprès des candidats et des élus. Plus grave : les entreprises auraient beau être autogérées, certaines seraient plus importantes que d’autres (avec des effectifs de travailleurs qui peuvent être des multiples de 10, de 100, de 1000 ou plus), et elles seront tentées de faire valoir leurs intérêts. Des branches seront beaucoup plus puissantes que d’autres, et feront de même. Des conflits d’intérêt sont à prévoir entre les fonctionnaires, les travailleurs des services publics et ceux des entreprises autogérées. Les citoyens eux-mêmes seront pris entre leurs intérêts de consommateurs ou d’usagers et leurs intérêts de travailleurs. Et, si bien informés et éclairés soient-ils, ils auront du mal à démêler dans les discours et les programmes des partis politiques, comme dans les débats et les votes du Parlement et dans les décisions de l’instance gouvernementale, le jeu des intérêts en présence.
Certes il convient de ne pas minimiser l’importance des changements politiques, dont j’ai précédemment tenté de donner une idée. On serait très loin du système capitaliste où l’Etat, depuis qu’il s’est lui-même désarmé, est devenu l’otage des multinationales et des marchés financiers, et où les lobbies agissent, discrètement ou ouvertement, pour faire adapter ce qui lui reste de pouvoir régulateur ou réglementaire à leur avantage. La puissance publique aurait restauré ou élargi ses moyens, et la démocratie ne se laisserait plus confisquer par les exécutifs. Mais les intérêts particuliers ne seraient pas pour autant transcendés, et auraient encore (parfois d’ailleurs de bonne foi, en croyant agir pour le bien de tous) de nombreux moyens d’influence et d’action. Ce qui rendrait nécessaire l’existence d’un second système représentatif, tel que les intérêts particuliers puissent s’exprimer directement et surtout aux yeux de tous, qu’ils disposent d’un espace propre pour mieux se connaître et d’une arène où s’affronter, et tel que le pouvoir politique citoyen puisse débattre avec lui. Néanmoins cette proposition présente de nombreuses difficultés, que je voudrais examiner rapidement.
On peut envisager trois hypothèses.
Selon la première cette Chambre des intérêts (ou de l’autogestion, à supposer que l’ensemble du système social se soit inspiré peu ou prou de la démocratisation participative, dans toutes ses institutions) aurait un pouvoir délibératif, même si le dernier mot devait revenir au Parlement (on pourrait avoir un système de navette, comme actuellement en France entre le Sénat et l’Assemblée nationale). Mais cette Chambre pose d’inextricables problèmes de représentativité (si le principe “ un homme, une voix ” était retenu pour le résoudre, les collectivités les plus nombreuses seraient forcément mieux représentées), et le système politique risque de devenir partiellement corporatiste. Ce qui serait très loin des principes du socialisme. L’exemple de la Yougoslavie, à cet égard, est éclairant.
Le système politique mis en place en Yougoslavie, après l’adoption de la Constitution de Février 1974, visait à résoudre ce problème de représentativité tout en évitant le corporatisme. Ce fut certainement la tentative historique la plus poussée pour mettre en œuvre une démocratie autogestionnaire, inspirée de la Commune de Paris et des Soviets.
La base de l’organisation politique était constituée de “ Délégations ” issues en majeure partie des entreprises et autres institutions de travail (81% des délégués), mais aussi des citoyens (16% de délégués des communautés locales) et d’organisations socio-politiques (3%). La démocratie était donc essentiellement laborale. Pour parer à une monopolisation du pouvoir par la techno-bureaucratie, les délégués étaient élus par les organisations de base du travail associé (des unités qui disposaient d’une très grande autonomie au sein des entreprises, de manière à rendre la participation aux décisions aussi directe que possible. C’est ainsi qu’un million de délégués furent élus), et leur nombre devait correspondre à la composition sociale de ces organisations (en vertu de la Constitution les trois quarts d’entre eux devaient être des ouvriers). Enfin la Constitution voulait que les délégués ne représentent pas seulement les intérêts de leurs mandants : ils n’étaient pas tenus par un mandat impératif, ils devaient se prononcer sur toutes les questions, ils devaient parvenir à un consensus, c’est-à-dire à une synthèse entre les intérêts particuliers et les intérêts généraux.
Toutes ces précautions, cependant, si elles ont réduit le pouvoir de fait des élites, ne semblent pas avoir mis fin au corporatisme, qui est le défaut majeur d’une démocratie laborale.
Ce sont ces délégations qui élisaient ensuite les Conseils qui, dans les mêmes proportions, constituaient l’Assemblée communale, puis les Assemblées communales élisaient de la même façon l’Assemblée de la République et le Conseil fédéral (pendant que les Assemblées des Républiques élisaient un Conseil des Républiques). Le système était donc entièrement délégatif - alors que, selon la Constitution précédente, deux Conseils centraux (le Conseil des communautés locales et le Conseil des nationalités) étaient élus directement par les citoyens. Dans ce type de démocratie le pouvoir s’éloigne inéluctablement des citoyens, comme dans toutes les organisations bâties sur le mode pyramidal.
Selon une deuxième hypothèse la Chambre des intérêts ne serait que consultative, mais jouerait un rôle très important dans la préparation des décisions politiques. Dans le modèle de planification démocratique proposé par Pat Devine[11], et sans doute inspiré de la Yougoslavie, les intérêts se coordonnent et se concilient à tous les niveaux (dans l’unité de production, où tous les acteurs concernés, de près ou de loin, par les décisions participent à la gestion ; au niveau de la branche, où un organisme de coordination conciliera les intérêts des unités de production, et finalement répartira les investissements majeurs, etc.) pour se retrouver finalement au niveau national dans cette Chambre des intérêts, qui joue un très grand rôle, puisqu’elle adopte des positions, plus ou moins divergentes, qui serviront de base aux variantes du plan national que la commission nationale du Plan sera chargée d’élaborer.
L’idée est séduisante, puisqu’elle repose sur un processus démocratique allant de la base au sommet et ayant une fonction d’apprentissage mutuel. Mais les mêmes raisons me conduisent à la critiquer. D’abord le problème de la représentativité est difficile à résoudre (d’autant plus que la Chambre des intérêts fera place aussi aux intérêts de genre, religieux, ethniques etc.). Ensuite elle reproduit les défauts du système délégatif, que j’évoquais précédemment. En troisième lieu elle suppose une culture de la négociation, du compromis, voire de la recherche du consensus, qui me semble une idée plus utopique que réaliste. Elle consonne avec l’optimisme néo-libéral d’individus rationnels, fondamentalement pacifiques, réglant tous leurs rapports entre eux par des contrats privés et heureux de se passer de la main visible du pouvoir politique. Je pense que la conflictualité sociale et interindividuelle reste insurmontable, tant que les individus ne se pensent pas comme citoyens, ne se projettent pas au niveau d’un contrat social global, transcendant sans les annuler leurs intérêts particuliers. Enfin le système incline fort vers le corporatisme et le communautarisme, les partis politiques n’ayant plus qu’à peser les propositions en fonction de “ leurs valeurs et de leurs conceptions ”[12], et l’Assemblée représentative qu’à décider sur la base des rapports de la Chambre des intérêts.
La troisième hypothèse - celle que je retiendrai - serait celle d’un Conseil économique et social, où seraient représentés les grands secteurs de l’économie, à proportion peut-être de leur contribution au PIB, uniquement pour présenter leurs revendications : secteurs privés, secteur capitaliste sans doute, secteur socialisé, services publics, fonction publique, Chambres des métiers, et syndicats correspondants. Ce Conseil n’aurait aucun rapport avec les organismes de planification, qui, je l’ai déjà dit, seraient des organismes publics, à fonction technique, et indépendants du pouvoir politique. Il pourrait seulement les appeler en consultation (sans exclure la consultation de cabinets privés). Quel serait donc l’intérêt d’un tel Conseil? Il serait d’abord de fournir un espace public institutionnalisé (autre que les associations, les médias etc.) à l’expression des intérêts, de manière à minorer le poids du lobbying occulte. Il serait ensuite que ces intérêts effectivement se connaissent et se comprennent mieux. Il serait enfin de communiquer au public, et particulièrement au pouvoir représentatif, des rapports qui seraient plus fiables que ceux émanant d’experts ou d’instituts de sondage, et plus “ sociaux ” que ceux produits par les commissions du Plan ou les services spécialisés des ministères. J’avoue que cette proposition me paraît très sujette à caution, mais en même temps je ne vois pas bien comment on pourrait se passer d’un Conseil de genre. Quant aux intérêts non économiques, ils s’exprimeraient de façon tout à fait indépendante, par le canal des associations les plus diverses. Leur donner une place institutionnelle serait consacrer une forme ou une autre de communautarisme.
Peut-on aller plus loin dans la représentation des intérêts particuliers ? Catherine Samary propose plusieurs chambres ou conseils “où les syndicats et organisations de défense d’intérêts spécifiques, incluant toutes les communautés qui le souhaitent (à partir d’un certain seuil de représentativité) peuvent avoir des représentants délégués. Selon des modalités à définir, ils pourraient assister en droit aux débats du Parlement, être dotés de moyens d’information et d’enquête, disposer aussi d’un droit de formuler des propositions de lois, d’un droit de vote indicatif sur les projets de loi et d’une possibilité d’interrompre un processus de décision sur une loi jugée préjudiciable à la communauté défendue : une telle interruption impose alors de porter sur la place publique – devant le peuple souverain – le débat ; avec diverses modalités possibles de poursuites (référendum après débats, retour au P arlement, après négociations) ”[13]. On imagine sans peine la difficulté de constituer de telles “ Chambres associées organiquement au Parlement ”, tant il est probable qu’elles seraient extrêmement nombreuses. Mais surtout, dotées de tant de pouvoirs, elles exerceraient une pression permanente sur la représentation nationale et finiraient par paralyser son travail, notamment en faisant usage de leur droit de veto. Et on laisserait bien et bien se déployer ici une logique communautariste, sans que les intérêts soient conduits à s’accorder entre eux, comme ce serait le cas dans un Conseil unique. En revanche l’idée que les groupements d’intérêts (les chasseurs par exemple !), une fois reconnus, selon des critères de représentativité précis, sans être pour autant institutionnalisés[14], puissent assister au débat parlementaire, après avoir été informés au préalable des projets de loi, et même y disposer d’un temps de parole, pendant lequel ils pourraient suggérer des amendements, mérite d’être retenue, car elle serait favorable à la vie démocratique, à l’élargissement de l’espace public.
Un espace public
Bien d’autres questions devraient être abordées dans ce chapitre, telles que le fonctionnement de la justice, le sens et la nature des sanctions, la fiscalité, la protection sociale, la décentralisation et l’aménagement du territoire, la politique sanitaire et celle de l’environnement, la défense et les relations extérieures etc. Mais elles posent un trop grand nombre de problèmes pour pouvoir être abordées ici. Je voudrais cependant m’arrêter quelque peu sur la question sensible des modalités et des lieux de la production des idées. Le socialisme historique en a fait une affaire d’appareils idéologiques d’Etat, ce qui a nourri le procès qui lui a été intenté en totalitarisme, le plus souvent à juste titre. Le capitalisme néo-libéral prétend avoir rendu la production des idées à la “ société civile ”, mais on a vu (dans le volume précédent) ce qu’il fallait en penser. Le défi posé au socialisme de demain est de constituer un nouvel espace public.
Il est bien difficile d’imaginer ce que pourrait être une civilisation post-capitaliste. Mais il serait illusoire de croire que de bonnes institutions économiques et politiques suffiraient à changer complètement les modes de vie et le climat intellectuel. La critique et l’innovation seront plus que jamais nécessaires, mais reste à savoir quels en seraient les auteurs et dans quelles institutions elles pourraient s’exercer.
Le risque est que la production des idées demeure l’apanage des professions intellectuelles. Où l’on retrouve le vieux problème de la division du travail. L’utopie voudrait que l’on cesse d’être exclusivement “ chasseur, pêcheur, pasteur ou Critique critique ”, et que chacun puisse se développer dans toutes les branches à la fois. Mais il y aura toujours des professionnels des idées, parce que c’est aussi une question de goût, et que les coûts d’une mobilité sociale seraient exorbitants. Comment, dès lors, faire intervenir le public?
Une première solution peut être trouvée du côté de l’intervention des usagers ou des consommateurs dans les institutions économiques, et l’on en a déjà parlé. Une deuxième voie serait de favoriser tous les groupements, toutes les associations à vocation culturelle, et même de soutenir celles qui, parce qu’elles touchent au coeur des questions politiques et morales, seraient d’utilité publique. Mais les dangers sont nombreux : ces associations peuvent très bien se transformer en appareils, et défendre surtout des intérêts particuliers, voire des conceptions opposées aux principes mêmes de la démocratie.
C’est pourquoi un espace public est indispensable. Il serait d’abord du devoir des représentants de mener un véritable débat sur tous les aspects de la vie en société, et de lui donner la plus grande publicité. Ce débat existe aujourd’hui, mais sous des formes considérablement appauvries : il se réduit le plus souvent à des considérations économiques, assorties de leurs répercussions “ sociales ”, et à des discussions juridiques, avec un vague habillage philosophique. Les autres questions, dites aussi “ questions de société ”, sont reléguées au second plan, et c’est souvent à la justice de les soulever et de les traiter. Enfin, chaque fois qu’il y a un problème difficile ou qui émeut l’opinion, la tendance est à s’en remettre à des experts, ou à des “ comités de sages ”. Dans une société socialiste, les représentants devraient prendre toutes leurs responsabilités, aborder les questions de morale et de civilisation, s’interpeller sur les fondements économiques du système, ne jamais convoquer des experts sans qu’ils soient divers. Et ce débat, qui supposerait du temps et ne serait pas forcément lié à des questions d’actualité, devrait être rendu public par tous les moyens adéquats (espaces télévisuels, compte rendus dans la presse, sites internet etc.).
Des médias publics devraient ensuite permettre aux citoyens d’être éclairés et d’intervenir dans le débat, sans se trouver contraints par des préoccupations commerciales et une recherche à tout prix de la rentabilité. Comme il ne s’agit pas d’en refaire des appareils d’Etat, ils devraient être soit des établissements publics, fonctionnant avec des dotations budgétaires, mais largement autogérés par la profession (les représentants de l’Etat n’ayant pour tâche que de veiller aux équilibres financiers), soit des entreprises socialisées ou privées concessionnaires de missions de service public (je pense en particulier à des organismes de presse d’information générale), ayant simplement à respecter un cahier des charges, en échange de quoi elles pourraient recevoir des subventions. Il serait important en particulier qu’il y eût des chaînes de télévision d’opinion.
Je considère enfin que certaines limites devraient être imposées à des libertés, comme la liberté d’expression ou la liberté commerciale - et ce serait précisément au débat public de les examiner et aux représentants, voire au peuple, d’en décider. Dans le volume précédent j’ai relevé quelques unes des dérives auxquelles conduit la doctrine du laisser-faire - devenue un véritable totalitarisme à l’envers. On peut ici s’inspirer des idées de John Stuart Mill, ou même de Marx (dont il faut rappeler combien il était hostile à tout endoctrinement par l’Etat). Totale liberté dans la vie privée certes, mais à condition qu’on ne mette pas en péril la liberté des autres. Pour ne prendre qu’un exemple, à supposer que la publicité continue à jouer un rôle douteux dans une société socialiste, malgré les formes diverses de l’intervention des consommateurs, il ne faudrait pas craindre d’interdire des pratiques mensongères ou manipulatrices, après avis de commissions indépendantes[15]. La démission de l’Etat ne signifie souvent rien d’autre que la soumission des individus à des marchands d’illusions.
[1]Discours sur l’égalité parmi les hommes, p. 347.
[2] L'expérience yougoslave, ici encore, montre la voie, bien qu'elle ait été obérée par des aspects qui l'ont faussée (la mise en œuvre d'une système plus conseilliste que représentatif, le monopole de la Ligue des communistes). “ Les débats sur le développement économique et social de la Yougoslavie à l’horizon 1980 et, au-delà, jusqu’en 1985 (…) se déroulent pour la première fois suivant cette procédure autogestionnaire. Le gouvernement yougoslave et les organismes chargés de la planification sociale ont présenté aux délégués à l’Assemblée et à l’opinion publique les idées maîtresses de ce développement en leur demandant de choisir entre plusieurs possibilités. C’est après un débat très animé que l’on a entrepris d’élaborer le projet de plan. Considérant que tel ou tel secteur de l’économie n’y occupait pas la place voulue (…) bien des entreprises ont formulé des objections et proposé leurs propres solutions ” (Milojko Drulovic, L’autogestion àl’épreuve, Le modèle yougoslave, Fayard, 1973, p. 244).
[3] En Yougoslavie la Constitution de 1963 avait instauré le principe de la rotation obligatoire pour toutes les fonctions publiques de direction : directeurs, députés, dirigeants des organisations socio-politiques ne pouvaient être élus plus de deux fois consécutives.
[4] En Yougoslavie les délégués, dans les “ Délégations ” instituées par la Constitution de 1994, restaient à leur poste de travail et recevaient leur rémunération habituelle.
[5] Cf Marion Gret et Yves Sintomer, Porto Alegre, L’espoir d’une autre démocratie, La Découverte, 2002, p. 76.
[6] Les intervenants doivent s’inscrire à l’avance et n’ont qu’un très bref temps de parole. “ Chaque petit groupe a déjà un ou plusieurs porte-parole et le nombre de ses délégués va dépendre du nombre de personnes inscrites sous le nom du groupe. Il faut donc convaincre tous ceux que l’on peut de venir participer au moins à cette réunion afin d’obtenir un maximum de délégués qui défendront les demandes devant les autres groupes ” (ibidem, p. 37).
[7] Je simplifie considérablement un processus qui est en fait beaucoup plus long (il prend une année, comporte trois matrices budgétaires successives) et beaucoup plus complexe (à côté des assemblées locales, il y a des “ commissions thématiques ”, etc.).
[8] Cité par Marion Gret et Yves Sintomer, op. cit., p. 123.
[9] L’ONU a considéré la gestion “ populaire ” municipale de Porto Alegre comme l’une des quarante innovations urbaines les plus notables dans le monde, la Banque mondiale a offert des prêts avantageux (cf Marion Gret et Yves Sintomer, op. cit., p. 65).
[10] Cf Marion Gret et Yves Sintomer, op. cit., p. 82-83.
[11] Pat Devine, Democracy and Economic Planning, The Political Economy of Self GoverningSociety, Polity Press, Oxford, 1998.
[13] “ De l’émancipation de chacun/e à l’intérêt général – et réciproquement. Quelle appropriation sociale ? ”, consultable sur le site http://hussonet.fr/gesd.
[14] Je partage le point de vue exprimé par Yves Salesse, selon lequel les formes d’auto-organisation doivent “ trouver leur place sans être institutionnalisées ”, et les arguments qu’il développe dans Réformes et révolution : propositions pour une gauche de gauche, Editions Agone, 2001.
[15] La publicité, qui a exploité abondamment tous les fantasmes sexuels, n’hésite plus à jouer des frissons de la mort. Un spot, pour une carte de crédit américaine, met en scène l’équipe d’un bloc opératoire, qui attend pour se mettre à l’ouvrage de voir si la carte du malade est bien valable. Dans un autre spot, des personnes prises au piège d’un incendie s’apprêtent à se jeter par les fenêtres d’un immeuble. Les pompiers, qui ont tendu une bâche pour en recevoir une qui a déjà sauté, la déplacent à toute vitesse vers le point de chute d’une autre qui a brandi sa carte. Les limites de l’ignoble sont allégrement franchies.
Je viens de revoir Ginger et Fred, du grand Fellini. Et ne peux qu’inciter chaudement les lecteurs de cette brève à faire de même, quitte à acheter le DVD (c’est le genre de film qu’on peut regarder sans se lasser, tant il fourmille de saynètes, comme les toiles des maîtres de
la Renaissance
). L’histoire est très touchante, celle de deux vieux artistes de music-hall qui se retrouvent trente ans après leur dernière prestation (un numéro de danse et de claquettes inspiré des deux célèbres duettistes, Ginger Rogers et Fred Astaire), conviés à faire partie d’un show télévisé pour le soir de Noël, et tentant malgré tout de retrouver ler grâce d’autrefois. Mais ce n’est pas cette histoire qui est le plus remarquable dans ce film - magnifiquement interprété par Giuletta Masina et Marcello Mastroianni. C’est la parodie du show, car elle surpasse toutes les critiques que l’on a pu en faire. La plus grande partie du film se déroule dans les coulisses, lors de la préparation du show. Et cet envers du décor est hallucinant : avec une précision d’horloger Fellini démonte tous les mécanismes qui vont faire d’une série de personnages (une bande de nains habillés comme des singes savants, un vieil amiral gâteux exposant ses médailles comme un exhibitionniste, des girls accoutrées comme des poupées mécaniques, et tant d’autres curiosités dignes d’un musée du mauvais goût) un spectacle destiné à distraire et émouvoir un public préparé par un chauffeur de salle, puis emmené par un animateur pailleté, sorte de Mr Loyal au sourire inoxydable. Pour ceux d’entre vous qui ont eu vent de la télé berlusconienne, ou qui, sans franchir les Alpes, supportent mal nos émissions de variétés, qui font aussi volontiers dans le rétro, la fresque fellinienne, qui date pourtant de 1986, est proprement jubilatoire. En outre, c’est un pur chef d’œuvre, comme tous les films de cet immense créateur.
Grandeur et servitudes des coopératives de production (rubrique Coopératives)
Cet article, publié dans Utopie critique (n° 17, 2° semestre 2000), évoque la reprise de la mine galloise de Tower Colliery par les mineurs, qui fut une réussite exemplaire jusqu’à la fermeture de la mine, pour cause d’épuisement du filon, en 2009 (plus de la moitié des mineurs ont pu ensuite se recaser dans d’autres mines, cette fois avec l’aide des pouvoirs publics). On peut lire à ce sujet le petit article de Richard Neuville dans le récent ouvrage collectif Autogestion, hier, aujourd’hui,demain, Editions Syllepse, 2010, et, bien sûr, voir ou revoir le film de Jean-Michel Carré. Cette expérience fut pour moi l’occasion d’analyser les problèmes auxquels se heurtent les coopératives de production, leurs atouts et leurs faiblesses. C’est pourquoi je l’ai retenu dans ce blog.
Du bon et du mauvais usage de l’expertise (rubrique Démocratie)
Ce texte est l’une des contributions du livre Refaire la politique (Editions Syllepse, 2002). A quelques détails près, il est plus que jamais d’actualité, dans un monde où la « gouvernance » (la gestion par des appareils technocratiques) tend à supplanter les institutions de la souveraineté populaire. Toutefois, en ce qui concerne les autorités administratives indépendantes, je fais une différence essentielle entre celles qui visent à protéger les droits civiques et politiques, et dont l’indépendance est une bonne chose, et celles qui, consacrées à la « régulation » de la vie économique, servent, comme le veut le néo-libéralisme, à amputer la main visible de l’Etat.
Socialisme et verrous européens (rubrique Europe)
Ce texte est un exposé fait lors d’un colloque du Mpep en février 2009. Comme le traité de Lisbonne, dans la droite ligne des précédents traités européens, vise à interdire toute forme de socialisme, et même toute réforme en profondeur du capitalisme, les projets de transformation sociale sont bloqués. Sortir par le haut de cette impasse supposerait une remise à plat de toute la construction européenne. Comme elle est, malgré la crise actuelle qu’elle traverse et qui est révélatrice, tout à fait improbable, et comme la sortie de l’Europe (mise en discussion en particulier par le Mpep) me paraît hautement périlleuse, je propose la stratégie des « coups de boutoir » sur quelques dossiers précis, susceptibles de rencontrer l’assentiment populaire. Mais ma voix semble bien isolée, pour le moment du moins.
Le changement climatique impose la planification (rubrique Planification)
Ce texte (automne 2009, paru dans la revue Utopie critique, n° 50, 1° trimestre 2010) montre d’abord que la réponse par le marché au problème climatique (le marché des droits à polluer) est une mauvaise réponse, coûteuse et inefficace. Seule la planification est à la hauteur de l’enjeu, via la taxation des émissions de CO2 (au passage est critiquée l’absurde taxe Sarkozy, aujourd’hui abandonnée), les conditions d’attribution des commandes publiques, les aides publiques, et la taxation aux frontières. Mais cela ne suffit pas : il faut s’attaquer à la surconsommation, dont les riches sont le moteur (comme le soutient Hervé Kempf s’appuyant sur la belle analyse, qui a plus d’un siècle, de l’économiste hétérodoxe Thorstein Veblen), donc aller vers une planification des revenus, qui en réduise les écarts.
Socialisme et démocratie économique (rubrique Démocratie et rubrique Socialisme)
Ce texte (fin 2004, paru dans la revue Utopie critique, n° 32, 1° trimestre 2005, retouché depuis) résume les propositions faites dans mon livre Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, en les complétant sur quelques points. Evidemment elles sont beaucoup plus détaillées et argumentées dans ce livre, en particulier dans sa dernière partie (« Deux propositions pour le temps présent »). Mais on trouvera aussi dans cet article une esquisse de stratégie pour la transition, incluant une réforme profonde du secteur capitaliste. C’est bien sur ce texte que je souhaite et espère le plus grand nombre de commentaires…
Questions sur Mao (rubrique Marxismes)
Après m’être replongé, suite à la lecture de deux biographies, dans l’histoire de la révolution chinoise et dans un certain nombre des écrits de Mao, je livre mes réflexions dans cet article paru dans le numéro 43/44 de la Revue Commune (Editions Le temps des cerises). Elles vont à contre-courant des idées aujourd’hui reçues sur le Grand Timonier : non, Mao n’était pas un clone de Staline, et le bilan du maoïsme, s’il n’est pas aussi lumineux que le croit le philosophe Alain Badiou, n’est pas non plus un simple cortège d’horreurs. Je le présente plutôt en ombres et lumières.
Le socialisme, objet à identifier (rubrique Socialisme)
Cet article, paru dans la Revue Commune (Editions Le temps des cerises, n° 51, septembre 2008), répondait à une question posée par cette dernière : le socialisme, objet introuvable ? Je m’y interroge sur les raisons de son éclipse, et je les trouve dans la chape de plomb du discours dominant, dans la faiblesse théorique de la gauche, et dans la cécité devant ses branches encore vivantes ou ses nouvelles pousses. La suite de l’article reprend, succinctement, des propositions que j’ai développées dans d’autres textes.
La crise pour sortir du capitalisme ? (rubrique Capitalisme)
Ce texte, à paraître prochainement dans un recueil collectif sur la crise, aux Editions Le temps des cerises, commence par une analyse de cette dernière, et se poursuit par la question : le capitalisme peut-il repartir de plus belle ? Il y a fort peu de chances qu’il en soit ainsi, parce que les séquelles de la crise sont toujours là et parce que les réformes faites ou envisagées sont mineures ou cosmétiques. Dès lors se pose de manière pressante la question de l’alternative. Elle consisterait à «marcher sur les deux jambes », à savoir promouvoir une réforme radicale du capitalisme (j’indique trois directions qui me semblent cruciales) et ouvrir un espace pour un socialisme du XXI° siècle, dont je fournis une esquisse, incluant un contrôle des marchés.
Une histoire édifiante : vie et mort de la Camif (rubrique Coopératives)
Une petite note (de février 2009) à la mémoire de la Camif, cette coopérative de distribution que nous (les enseignants) avons tant aimée : comment elle incarnait une forme de commerce respectueuse du client et comment le management moderne a fini par la tuer, au mépris de ses salariés.
L’insertion de la Chine dans le marché mondial signifie-t-elle la mort programmée du modèle chinois ? (rubrique Chine)
Ce texte, paru dans le recueil Marchés et démocratie (Note de la Fondation Gabriel Péri, Août 2007), commence par expliquer pourquoi la Chine est entrée à l’OMC, au risque de faire éclater son modèle. Mais quel est ce modèle ? J’ai essayé d’en dégager les traits essentiels. La vulgate le présente comme la mise en oeuvre d’un capitalisme sauvage, sous la houlette d’un Parti totalitaire (certains disent, de manière plus nuancée, « autoritaire »). Pour des observateurs plus informés, il s’agirait d’un système marqué par la dominance d’un capitalisme d’Etat. Qu’on puisse parler d’un capitalisme d’Etat ne manque pas d’arguments, mais je soutiens que les choses ne sont pas aussi simples : des aspects socialistes demeurent. Et le tout est à replacer dans une trajectoire historique très particulière. Ce « modèle » est-il voué à se dissoudre dans le grand bain libéral ? Pour le moment la Chine montre qu’elle sait se protéger.
Une expérience historique inédite (rubrique Chine)
Ce texte est un court article, paru (sous une forme condensée) en 2007 dans L’Humanité. Il répond aux idées reçues sur la Chine, et apporte quelques précisions supplémentaires sur son rôle dans la mondialisation et le sens de sa politique étrangère.
Le système soviétique et la question du socialisme (rubrique Socialisme)
A l’occasion d’un colloque du Mpep (février 2009), je fais un retour sur la nature du système soviétique (que j’ai analysé beaucoup plus longuement dans Le socialisme est (a)venir, tome, 1, L’inventaire, Editions Syllepse, 2001). Un système complexe, où je trouve des aspects capitalistes d’Etat, mais aussi des aspects socialistes, déformés en collectivisme. Un système miné par des apories qui finiront par le paralyser, et impossible à démocratiser. Les tentatives de réforme seront trop timides et trop tardives. Il y a beaucoup de leçons à tirer de ce qui fut une considérable expérience historique.
Lendemains de chute (rubrique Socialisme)
C’est le titre d’un numéro spécial de la revue Regards (octobre 2009). Je réponds à des questions qui m’étaient posées sur les raisons de la chute de l’URSS et du camp soviétique, et sur ses conséquences.
D’autres articles seront publiés sur ce blog dans les prochains jours.
Comment réenchanter la politique ? En lui fixant un nouveau cap, qui serait la construction d’un socialisme du XXI° siècle. Un socialisme dont l’axe central serait la démocratie économique (au sens large).