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Le blog de Tony Andreani
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Le blog de Tony Andreani
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24 mai 2010

La démocratie nouvelle

Refaire la democratie

Si la gauche revient au pouvoir et si elle se contente de faire fonctionner nos institutions politiques telles qu’elles existent, elle est assurée de retomber dans la même « vieille gadoue ». Le présent texte, extrait d’un ouvrage sur le socialisme à venir, va bien au-delà de ce qui serait aujourd’hui possible, même avec un programme de transformations économiques audacieux. Je le soumets quand même à la réflexion, car il tente d’apporter quelques réponses à un certain nombre de problèmes de fond qui, tout en étant très anciens, connaissent une nouvelle actualité.

Une démocratie à la fois directe et déléguée

La seule démocratie pleine et entière est la démocratie directe, qui ignore la division du travail gouvernants/gouvernés, et qui signifierait non la fin du politique, mais la disparition de l’Etat, comme ensemble de corps de professionnels et de spécialistes chargés des affaires publiques. C’est ce que nous pouvons retenir des Sophistes grecs, de Rousseau et de Marx. Et Athènes en a fourni sans doute la seule véritable illustration historique, encore qu’elle ne concernât, comme on le sait, qu’une petite minorité de sa population. Mais on peut concevoir les grandes lignes de ce que serait une démocratie à la fois directe et déléguée, qui représenterait un considérable “ dépérissement ” de l’Etat. Elle reposerait sur l’idée que les “ délégués ” sont chargés de préparer les grandes options soumises à la délibération populaire et de veiller à leur exécution, ainsi que de s’occuper des décisions subordonnées. On ne délègue ici que des responsabilités bien définies.

1° La souveraineté populaire s’exprimerait de deux façons. D’abord par l’élection de délégués (députés nationaux, responsables locaux) s’étant présentés aux suffrages avec un programme en matière économique et politique relativement précis et cohérent, grossièrement chiffré, bref avec un mandat, qui, sans être impératif (qui leur lierait les mains et qui deviendrait rapidement obsolète dans un monde en changement rapide), les engagerait et les obligerait à rendre des comptes. On ne voit guère comment cela serait possible sans l’existence de partis politiques, invention politique relativement récente mais qui a l’avantage d’offrir aux citoyens des alternatives (ce qui n’était pas le cas dans le système soviétique). Pour éviter les promesses volontairement vagues et les catalogues incohérents destinés à rallier le maximum de voix, un Conseil pourrait être chargé de dresser les grandes rubriques du programme électoral et d’exiger un minimum de précision. Les candidats élus devraient constituer une majorité de gouvernement, de telle sorte qu’il y ait une certaine stabilité de l’exécutif (diverses formules ont existé, telle que le contrat de législature : un gouvernement ne peut être renversé que si une autre majorité de gouvernement est préalablement constituée, le Parlement ne peut être dissous que sous des conditions très restrictives etc.). A ce compte la représentation proportionnelle serait la plus conforme à la démocratie (avec des conditions telles qu’un seuil de représentativité).

L’autre voie, complémentaire de la première, serait celle de la consultation de type référendaire, soit d’initiative populaire, soit lorsque la majorité gouvernementale souhaite, face à une décision qui engage à long terme l’avenir de la nation (telle que la signature d’un traité international), qui suscite de très fortes controverses ou qui présente un caractère imprévu, en référer directement au peuple. Si séduisant que soit ce recours à la démocratie directe, il présente de nombreux pièges, mis en évidence par diverses études. L’idée générale qui devrait prévaloir est que la consultation devrait se faire dans des termes clairs (mais en évitant la formulation qui n’appelle qu’une réponse par oui ou par non) et surtout après un débat public approfondi. Sinon des sondages suffiraient, et la démocratie par sondages n’est rien d’autre qu’une étude de marché politique. Je me permets ici de citer quelques lignes que j’écrivais à ce sujet : “ La démocratie n’a de portée que si elle repose sur un véritable débat interactif. L’individu qui parle peut penser qu’il agit sur l’opinion de ses interlocuteurs. Il se forge lui-même son opinion en écoutant les autres. Il peut déjouer les pièges des questions qui lui sont posées, faire surgir de nouveaux problèmes, voire formuler des amendements et des propositions (adresses aux élus, pétitions, propositions de lois etc.) (...) Dans toutes les grandes luttes sociales, on assiste à ces “ prises de parole ”, et l’on peut constater le degré de passion qu’elles suscitent chez des gens jusque là indifférents ou désabusés. La démocratie n’est pas un choc de préférences toutes faites, elle est un processus qui génère en particulier de l’information et des effets de formation. On pourrait retrouver ici, s’agissant du marché politique, les mêmes critiques qu’on peut adresser au marché économique : pauvreté de l’information, asymétries et méfiance, blocage des flux, opportunisme etc. ”[1].

2° Les citoyens devraient avoir une formation adéquate, ce qui, contrairement à l’affirmation (intéressée) selon laquelle ils ne sauraient avoir la compétence nécessaire, n’est pas hors de portée. Je ne crois pas beaucoup me tromper en assurant que, si l’équivalent d’une année d’études était consacré pendant leur cursus scolaire à l’acquisition des connaissances essentielles en matière économique et politique, ils auraient le bagage général de la plupart de nos décideurs. Bien entendu le recours aux experts resterait nécessaire, mais, contrairement aux pratiques actuelles de nos gouvernants, qui se défaussent sur ceux qu’ils ont choisi pour donner une apparence d’impartialité et de scientificité à leurs décisions, la contre-expertise serait de règle.

Les citoyens devraient aussi disposer d’une information abondante, plurale, claire et facilement accessible, ce qui serait grandement facilité par les technologies actuelles de l’information et de la communication.  Information d’origine publique et privée (ce qui pose tout le problème des aides publiques aux médias). Des expériences de démocratie directe locale montrent qu’il n’y a là rien d’irréalisable.

Plus généralement une vraie démocratie de participation suppose un haut niveau de la vie culturelle, permettant aux citoyens de prendre une part active à l’élaboration des idées et au débat idéologique, et non plus d’en laisser l’apanage aux seules professions intellectuelles. J’y reviendrai un peu plus loin.

3° La démocratie des délégués devrait être plutôt de type “ représentatif ” que de type “ délégatif ”. Je veux dire - et j’ai déjà plusieurs fois insisté sur ce point - que les délégués devraient, autant que possible, être élus directement par la base, et non par chaque échelon intermédiaire. Les élections à plusieurs degrés éloignent les délégués de leurs mandants et permettent toutes sortes de jeux de pouvoir et de coalitions qui constituent l’aspect “ politicien ” de la vie politique. A cet égard la démocratie “ bourgeoise ”, dans la mesure où elle fait élire par exemple le député par le peuple, et non le sénateur par un collège électoral restreint, est supérieure à la démocratie “ conseilliste ”.

4° Les groupements qui participent à la vie publique devraient naturellement s’appliquer à eux-mêmes les principes d’une démocratie à la fois directe et déléguée. C’est le cas tout particulièrement des partis politiques, qui ont tous fonctionné selon une principe de “ centralisme démocratique ”, alors même qu’ils le dénonçaient dans les partis communistes. C’est seulement devant leur discrédit croissant qu’ils ont commencé à se démocratiser réellement, même les partis de droite.

Les partis politiques ne devraient plus être des machines électorales, mais des résonateurs de la société, des fédérateurs d’opinions, des générateurs de programmes, selon des règles qui autorisent l’existence de courants tout en évitant, autant que possible, les phénomènes de chapelle et de clientélisme, et qui permettent de rester en prise avec les électeurs et les mouvements sociaux.

Je pense qu’en ce domaine l’intervention du législateur ne peut être que limitée (il peut veiller à ce que leur financement soit uniquement public et à base de cotisations, il ne saurait leur imposer un statut type). C’est de l’émulation que devraient naître des progrès en la matière.

5° Une démocratie socialiste devrait rendre au Parlement l’essentiel du pouvoir législatif et limiter sévèrement le pouvoir réglementaire du gouvernement, et le plus possible le pouvoir de création des normes dont les juges disposent ou qu’ils sont amenés à exercer face aux lacunes et aux défaillances de la loi. Bref, aller à l’inverse de la Constitution de la V° République en France, qui énumère de façon extrêmement limitative le domaine de la loi.

Une démocratie socialiste devrait rendre au Parlement la maîtrise des grandes orientations économiques et la définition des grandes lignes des politiques publiques. C’est à lui qu’il reviendrait, ainsi que nous l’avons vu, de discuter les projets de plan présentés par le gouvernement et d’adopter le Plan final[2].

Elle devrait assurer l’indépendance totale de la justice “ du siège ”, et, dans une large mesure, celle du “ parquet ”. Un souci de démocratie pourrait conduire à prôner l’élection des juges, comme cela se pratique partiellement aux Etats-Unis, pour éviter leur professionnalisation et les soumettre au contrôle populaire. Je pense - et l’expérience le confirme - que cela comporterait plus de dangers que de garanties. C’est là un domaine où la professionnalisation est à peu près inévitable et il est préférable que le juge soit au-dessus de la mêlée. L’essentiel, je le répète, est que son pouvoir normatif soit le plus réduit possible (à l’opposé ici de toute une tradition anglo-saxonne).

  Enfin toute une série de dispositions constitutionnelles, qui font l’objet aujourd’hui d’un débat bien confus, pourraient prévenir la confiscation du pouvoir par les délégués. Je ne ferai que mentionner la limitation du cumul des mandats, le statut de l’élu, le niveau raisonnable de la rétribution, le problème de la rotation (problème délicat, comme l’exemple de la Yougoslavie, entre autres, l’a montré[3]), sans engager une discussion. Mais d’autres transformations pourraient être envisagées, à peu près ignorées de la démocratie libérale. Je n’en évoquerai que deux. Les délégués pourraient être tenus de reprendre, en cours de mandat et pour de courtes durées, leur activité professionnelle, ce qui les remettrait au contact du concret et cesserait d’en faire des intouchables[4]. L’expérience des socialismes historiques à cet égard n’est pas entièrement négative. Les citoyens qui participeraient à des réunions publiques pourraient, moyennant des attestations de présence, soit percevoir une faible rémunération, soit obtenir un petit dégrèvement dans leur feuille d’impôt (comme aujourd’hui lorsqu’ils font des dons à des associations d’utilité publique). On voit, sur des exemples de ce genre, que “ l’invention démocratique ” pourrait se poursuivre, au lieu de régresser, comme elle le fait aujourd’hui sous la pression des forces économiques dominantes.

Un troisième pilier : la “ démocratie participative ”

Le fonctionnement institutionnel dont je viens d’exposer les grandes lignes est très loin des réalités telles que nous les connaissons. D’où la question : des formes de démocratie qui reposent sur une participation plus active, plus immédiate, plus “ physique ”, des individus ne sont-elles pas nécessaires, et ne devraient-elles pas même être conservées dans une société socialiste, où les institutions politiques seraient différentes et l'engagement des citoyens plus fort?

Disons-le sans ambages, elles ne sauraient se substituer à la forme canonique de la démocratie moderne, qui repose sur le suffrage universel. Si seules les personnes présentes à des réunions ou à des assemblées générales pouvaient se prononcer, toutes les autres se trouveraient écartées du processus politique, alors que leur absence peut avoir toutes sortes de raisons légitimes (manque de temps, difficultés personnelles, éloignement, etc), ou même moins honorables (détachement, indifférence, etc). Le principe de l’égalité doit absolument être respecté.

De ce fait la “démocratie participative ” ne peut être qu’un troisième pilier (après celui de l’élection et du referendum), complémentaire des deux premiers et visant à les renforcer, même s’il peut se prévaloir d’un glorieux ancêtre, la Commune de Paris avec ses “ comités de quartier ”. Et ce d’autant plus que toutes les expériences d’une telle démocratie qui sont aujourd’hui à l’œuvre, avec un succès notable, ne montrent que des taux de participation relativement faibles. Dans une ville comme Porto Alegre, dont le modèle s’est largement répandu au Brésil et dans d’autres villes d’Amérique latine, elle ne dépasse pas 1,5% des adultes pour la participation à une assemblée plénière et 6% pour la participation à une réunion, pourcentage qui tomberait encore plus bas si l’on comptabilisait les présences assidues[5]. Même si l’on peut penser qu’elle pourrait être beaucoup plus élevée dans d’autres conditions, il n’en reste pas moins que la fraction mobilisée de la population ne saurait décider pour tous. C’était déjà la limite politique de la démocratie athénienne, outre le fait que cette dernière excluait les femmes, les esclaves et les métèques, soit la très grande majorité de la population. Cette limite est encore plus manifeste quand on change d’échelle, quand on passe d’une ville de quelques dizaines ou centaines de milliers d’habitants à un Etat qui en comporte plusieurs millions.

Le troisième pilier est néanmoins un puissant renfort de la démocratie aussi longtemps que la démocratie est confisquée, de fait, par une classe dominante, qu’elle demeure “ bourgeoise ”, et aussi longtemps que la participation au processus politique, du fait de l’inadéquation des institutions et des pesanteurs historiques, reste faible, autrement dit tant que la démocratie reste largement “ formelle ”. Elle est alors une procédure qui vient compenser les inégalités de fait devant le scrutin, et une école à la fois pour améliorer les institutions et pour accroître la participation. Or à cet égard les expériences actuelles de “ démocratie participative ” représentent un très grand apport, dont je voudrais donner une idée.

Le premier point à relever est qu’elles ne reproduisent pas les défauts du système conseilliste, que j’ai déjà soulignés (la délégation d’un étage à l’autre au sein de la pyramide des conseils, avec toutes les distorsions qui s’ensuivent). La délégation est ici limitée au maximum. Pour reprendre le modèle de Porto Alegre, les réunions de quartier, ouvertes à tous, ne désignent que des porte-parole, qui n’auront qu’un droit de parole au second niveau, celui des “ assemblées plénières de secteur ”, où tous les habitants sont incités à venir assister à la délibération[6]. Ces assemblées désignent des délégués à un troisième niveau, celui des “ forums de secteur ”, qui sont chargés de formaliser les listes des interventions jugées prioritaires, listes dont la sommation permettra d’élaborer au niveau de la ville la première “ matrice ” du “ budget participatif ” : il y a bien ici délégation, mais elle est nécessaire pour réduire la taille de l’instance délibérative, à ce niveau déjà plus technique et plus agrégé. Des assemblées de 100 à 2000 personnes n’y parviendraient pas. Le quatrième niveau de la pyramide, son sommet, est celui qui va adopter la matrice définitive du budget, après divers correctifs introduits lors de la discussion avec l’exécutif (la mairie désignée par le  suffrage universel) et ses services (pour les problèmes de faisabilité technique). Or il est remarquable que ce sommet (le “ Conseil du Budget participatif ”) soit désigné directement par les Assemblées plénières, et non médiatement par les délégués dans les Forums, et qu’il le soit au scrutin de liste, donc de façon très politique. Nous sommes ici dans une logique voisine de celle du système représentatif, où chaque citoyen vote pour l’élection de la municipalité, du Conseil général, du Conseil régional, des députés (le scrutin est direct), et non dans celle du système conseilliste traditionnel.

Le deuxième trait remarquable est la déprofessionnalisation de la fonction de délégué, qui s’inspire de la Commune de Paris et du meilleur du système conseilliste. Les délégués ne sont pas rémunérés, ne sont élus que pour un an, ne peuvent être reconduits qu’une fois, ne peuvent cumuler des mandats dans la structure participative, ne peuvent faire partie du sommet de l’exécutif (le maire et son adjoint, mais aussi les directeurs des services municipaux). Autant de dispositions susceptibles de révolutionner le système classique de la démocratie représentative. Elles ont eu en particulier le grand mérite de mettre pratiquement fin au clientélisme, qui est endémique dans ce système, même lorsqu’il est limité par de nombreux garde-fous. Elles ne sauraient être appliquées avec une telle rigueur dans une instance représentative, qui suppose plus de continuité dans l’action et plus de technicité, mais c’est la bonne direction (j’y ai insisté dans le développement précédent), la seule manière non seulement de permettre une certaine rotation dans les responsabilités, mais encore d’éviter la confiscation du pouvoir politique par des professionnels de la politique, avec son cortège de conséquences (les appétits de pouvoir, le carriérisme, le népotisme, la corruption etc.).

Le troisième trait novateur est l’efficacité du dispositif, qui permet d’éviter les discussions à perte de vue, les prises de parole interminables, la confusion, les stratégies de manipulation, la déception qui s’ensuit, bref tous les défauts bien connus de la démocratie d’assemblée et du spontanéisme. Elle repose sur la mise en œuvre de procédures strictes en même temps qu’évolutives. Ainsi les “ critères de répartition ” représentent des objectifs précis à atteindre : chaque réunion de quartier doit classer et hiérarchiser ses demandes, les assemblées plénières de “ secteur ” s’appuient sur cette première notation pour déterminer à leur tour des priorités, classées 1 à 4, l’addition de ces notes donnant à l’échelle de la ville une première “ matrice budgétaire ”. Un organisme de planification, dépendant de la municipalité, détermine à partir de là les grandes orientations budgétaires, en les accordant avec les engagements passés et en assurant la continuité des services publics[7]. Voilà à nouveau une procédure dont pourrait s’inspirer une assemblée représentative, y compris à l’échelle nationale, au lieu que l’exécutif présente un budget déjà ficelé, dont on ne peut plus discuter que des détails de répartition.

Le quatrième trait, et sans doute le plus important, est que le processus est réellement délibératif. Le problème que pose cette démocratie “ de mobilisation ” est qu’elle risque de se concentrer sur les intérêts particuliers, les individus se mobilisant précisément pour faire valoir ces intérêts, dans une logique “ utilitariste ” voisine de celle qui domine les associations, dont beaucoup ne se constituent que pour défendre leurs revendications (par exemple le rejet d’un aéroport ou d’une décharge à proximité des habitations de leurs membres) auprès des pouvoirs publics, ce qui est légitime quand ces intérêts n’ont pas été pris en compte, mais qui l’est moins quand un intérêt plus général est perdu de vue. Or les discussions permettent ici de prendre la mesure des intérêts contradictoires, de connaître des arguments opposés, de tenter des conciliations qui ne soient pas de simples marchandages dans une négociation où ce sont les plus actifs et les plus habiles qui gagnent. Plus généralement cette démocratie “ de proximité ” a les effets dialogiques qui compensent les effets conflictuels propres à toute démocratie vivante, répondant ainsi au vœu d’un Sieyes : “ Quand on se réunit, c’est pour délibérer, c’est pour connaître les avis des uns et des autres, pour profiter des lumière réciproques, pour confronter les volontés particulières, pour les modifier, pour les concilier, enfin pour obtenir un résultat commun à la pluralité ”[8]. Le processus participatif est par là même un ferment éducatif et une véritable école de politisation. Là aussi la leçon devrait être entendue dans le cadre de la démocratie représentative : celle-ci ne devrait pas se ramener à un pugilat, complaisamment entretenu par les médias, dans une logique purement rivalitaire et concurrentielle. Ce qui pourrait se traduire non seulement par des procédures, comme il en existe pour encadrer le débat parlementaire, mais par des “ codes de bonne conduite ”. Faute de quoi les joutes politiques lassent et finissent pas générer une immense fatigue.

On voit bien tout le bénéfice que la démocratie représentative et référendaire pourrait tirer de la démocratie “ participative ”, dans la mesure où elle reprend le meilleur de la tradition conseilliste et en évite les principaux pièges. Et cela seul suffit déjà à la considérer comme un troisième pilier indispensable, mais dont l’utilité se réduirait à mesure que la première deviendrait plus effective.

Mais je voudrais dire quelques mots sur le rôle non seulement de renfort, mais de contre poids qu’elle peut jouer aujourd’hui. Il est indéniable qu’elle a fourni aux classes populaires des moyens de peser sur les décisions et de rééquilibrer un peu leur position dans les affaires urbaines. Mais cela se fait dans des conditions particulières, qui rendent sa généralisation problématique.

D’abord elle ne concerne que le budget public, et donc surtout la répartition des services publics (eau, électricité, voirie, crèches, écoles, voire maisons de la justice, logement social etc.), tout le reste demeurant du ressort de l’exécutif et de l’Assemblée municipale. Si ce budget public se restreint et si ces services publics se réduisent, son champ s’en trouve d’autant limité. Toute la pression du capitalisme néo-libéral pour baisser les impôts et faire descendre les services publics à un étiage minimal en sape ainsi les racines. En second lieu cette démocratie ne remet aucunement en cause la privatisation de l’économie dans son ensemble. C’est d’ailleurs pourquoi elle ne se heurte pas à une forte opposition des classes dominantes, et même rencontre le soutien de grandes institutions internationales comme l’ONU et la Banque mondiale, inquiète de la progression continue des inégalités et de la relégation des couches les plus pauvres, vouées à redevenir des “ classes dangereuses ”[9].

Ensuite le risque existe que ce soient les classes moyennes qui s’emparent du dispositif, de manière délibérée pour mieux satisfaire leurs demandes, plus ou moins involontairement en accaparant les postes de délégués et de conseillers, parce qu’elles sont moins étranglées par les difficultés de l’existence, parce qu’elles ont davantage d’instruction et de savoir-faire. Ce n’est pas le cas à Porto Alegre, où la participation est plus forte dans les quartiers pauvres et où les fonctions électives au sommet de la pyramide sont assurées par un nombre de personnes qui correspond quand même à peu près à leur poids dans la population[10]. Et les résultats obtenus sont si nets que la participation populaire ne s’est pas découragée. Mais ceci est lié tant aux institutions brésiliennes qu’à une forte volonté politique. Le système politique en effet, d’inspiration populiste, est de type présidentiel à tous les niveaux. C’est ainsi que le maire et le vice-maire sont élus au suffrage universel direct et que l’exécutif municipal n’est responsable que devant eux. On se trouve donc devant cette situation que des maires de gauche (en l’occurrence un maire qui appartient au Parti des travailleurs) peuvent soutenir un dispositif (et influer sur les règles internes dont il se dote), qui favorise le poids relatif des quartiers populaires, et qu’ils peuvent imposer les dispositions du budget participatif à une Assemblée municipale dominée par la droite mais dont les pouvoirs sont limités. Une telle situation, qui repose sur le présidentialisme et sur la puissance de partis de gauche, n’est évidemment pas reproductible partout. Si les classes populaires cessaient de trouver un débouché à leurs demandes dans le système de la démocratie participative, elles retomberaient bientôt dans l’abstentionnisme.

Enfin la démocratie participative perd de sa substance quand elle fonctionne à plus grande échelle, à celle d’une région ou d’un Etat, pour au moins deux raisons : les problèmes sont plus abstraits, plus éloignés de la vie concrète, même si les décisions politiques auront finalement des effets sur celle-ci, et, comme ils sont plus difficiles à maîtriser, le “ cens social ” joue beaucoup plus fortement en faveur des personnes les plus instruites et les plus organisées.

Une Chambre des intérêts? 

Deux principes sont en conflit depuis les origines de la pensée socialiste : la démocratie des travailleurs et la démocratie des citoyens.

La valorisation du travail (par opposition au capital rentier) a conduit à l’idée d’une démocratie des travailleurs, qu’on se représentait sur le mode délégatif pour s’assurer que chaque échelon contrôle l’échelon immédiatement supérieur, dans une progression censée aller de l’intérêt particulier vers l’intérêt général.

Dans le système soviétique les élections se faisaient non dans le cadre des unités de production, mais dans celui des unités d’habitation, mais la démocratie des travailleurs restait le principe organisateur, puisque les candidatures étaient préparées surtout sur les lieux de travail et que le Parti se voulait l’incarnation du prolétariat. Mais le système délégatif au sein du Parti a conduit aux résultats inverses des mérites qu’on lui prêtait : la confiscation du pouvoir par le sommet et la lutte d’influence entre les intérêts économiques (d’entreprise, de branche, de région), qui étaient devenus des sortes de maffias. Le système yougoslave, qui a reposé, très largement, sur une démocratie laborale et fini par mettre en œuvre un système entièrement délégatif, a reproduit un certain nombre de ces défauts. J’en reparlerai un peu plus loin.

A l’opposé la valorisation de la citoyenneté (parfois accompagnée d’une critique du travail comme tel) a conduit à une conception de la démocratie selon laquelle le citoyen devait mettre au pas les intérêts économiques particuliers en les soumettant à une planification d’ensemble.

Pour réconcilier ces deux vues, on a proposé que le pouvoir des citoyens soit articulé au pouvoir des travailleurs, celui-ci s’incarnant dans une Chambre de l’autogestion, ou même, plus largement, dans une Chambre des intérêts - en partant de l’idée que toutes sortes de conflits qui ne seraient pas de nature économique, même s’ils avaient quelques racines économiques, ne disparaîtraient pas dans une société socialiste : conflits de genre, conflits de confession, conflits ethniques etc. Que faut-il en penser?

Si la démocratie citoyenne fonctionnait bien, il n’y aurait pas lieu de lui trouver des compléments ou des antidotes. Les partis politiques pourraient se faire l’écho des intérêts particuliers, économiques ou non, tout en les dépassant vers des programmes d’intérêt général. Les intérêts régionaux ou locaux trouveraient à se défendre dans un système politique convenablement décentralisé. Tous les groupes particuliers pourraient soutenir leurs intérêts grâce aux associations et aux médias, publics ou non.  Mais la démocratie citoyenne restera probablement loin de cet idéal. Les partis, sans trop le dire, se feront les défenseurs de telle couche sociale et même classe sociale (n’ayons pas peur des mots) plutôt que de telle autre. Les intérêts locaux chercheront à tirer la couverture à eux en agissant sur le sommet, puisque celui-ci aura toujours des arbitrages à effectuer. Les associations se constitueront en groupes de pression auprès des candidats et des élus. Plus grave : les entreprises auraient beau être autogérées, certaines seraient plus importantes que d’autres (avec des effectifs de travailleurs qui peuvent être des multiples de 10, de 100, de 1000 ou plus), et elles seront tentées de faire valoir leurs intérêts. Des branches seront beaucoup plus puissantes que d’autres, et feront de même. Des conflits d’intérêt sont à prévoir entre les fonctionnaires, les travailleurs des services publics et ceux des entreprises autogérées. Les citoyens eux-mêmes seront pris entre leurs intérêts de consommateurs ou d’usagers et leurs intérêts de travailleurs. Et, si bien informés et éclairés soient-ils, ils auront du mal à démêler dans les discours et les programmes des partis politiques, comme dans les débats et les votes du Parlement et dans les décisions de l’instance gouvernementale, le jeu des intérêts en présence.

Certes il convient de ne pas minimiser l’importance des changements politiques, dont j’ai précédemment tenté de donner une idée. On serait très loin du système capitaliste où l’Etat, depuis qu’il s’est lui-même désarmé, est devenu l’otage des multinationales et des marchés financiers, et où les lobbies agissent, discrètement ou ouvertement, pour faire adapter ce qui lui reste de pouvoir régulateur ou réglementaire à leur avantage. La puissance publique aurait restauré ou élargi ses moyens, et la démocratie ne se laisserait plus confisquer par les exécutifs. Mais les intérêts particuliers ne seraient pas pour autant transcendés, et auraient encore (parfois d’ailleurs de bonne foi, en croyant agir pour le bien de tous) de nombreux moyens d’influence et d’action. Ce qui rendrait nécessaire l’existence d’un second système représentatif, tel que les intérêts particuliers puissent s’exprimer directement et surtout aux yeux de tous, qu’ils disposent d’un espace propre pour mieux se connaître et d’une arène où s’affronter, et tel que le pouvoir politique citoyen puisse débattre avec lui. Néanmoins cette proposition présente de nombreuses difficultés, que je voudrais examiner  rapidement.

On peut envisager trois hypothèses.

Selon la première cette Chambre des intérêts (ou de l’autogestion, à supposer que l’ensemble du système social se soit inspiré peu ou prou de la démocratisation participative, dans toutes ses institutions) aurait un pouvoir délibératif, même si le dernier mot devait revenir au Parlement (on pourrait avoir un système de navette, comme actuellement en France entre le Sénat et l’Assemblée nationale). Mais cette Chambre pose d’inextricables problèmes de représentativité (si le principe “ un homme, une voix ” était retenu pour le résoudre, les collectivités les plus nombreuses seraient forcément mieux représentées), et le système politique risque de devenir partiellement corporatiste. Ce qui serait très loin des principes du socialisme. L’exemple de la Yougoslavie, à cet égard, est éclairant.

Le système politique mis en place en Yougoslavie, après l’adoption de la Constitution de Février 1974, visait à résoudre ce problème de représentativité tout en évitant le corporatisme. Ce fut certainement la tentative historique la plus poussée pour mettre en œuvre une démocratie autogestionnaire, inspirée de la Commune de Paris et des Soviets.

La base de l’organisation politique était constituée de “ Délégations ” issues en majeure partie des entreprises et autres institutions de travail (81% des délégués), mais aussi des citoyens (16% de délégués des communautés locales) et d’organisations socio-politiques (3%). La démocratie était donc essentiellement laborale. Pour parer à une monopolisation du pouvoir par la techno-bureaucratie, les délégués étaient élus par les organisations de base du travail associé (des unités qui disposaient d’une très grande autonomie au sein des entreprises, de manière à rendre la participation aux décisions aussi directe que possible. C’est ainsi qu’un million de délégués furent élus), et leur nombre devait correspondre à la composition sociale de ces organisations (en vertu de la Constitution les trois quarts d’entre eux devaient être des ouvriers). Enfin la Constitution voulait que les délégués ne représentent pas seulement les intérêts de leurs mandants : ils n’étaient pas tenus par un mandat impératif, ils devaient se prononcer sur toutes les questions, ils devaient parvenir à un consensus, c’est-à-dire à une synthèse entre les intérêts particuliers et les intérêts généraux.

Toutes ces précautions, cependant, si elles ont réduit le pouvoir de fait des élites, ne semblent pas avoir mis fin au corporatisme, qui est le défaut majeur d’une démocratie laborale.

Ce sont ces délégations qui élisaient ensuite les Conseils qui, dans les mêmes proportions, constituaient l’Assemblée communale, puis les Assemblées communales élisaient de la même façon l’Assemblée de la République et le Conseil fédéral (pendant que les Assemblées des Républiques élisaient un Conseil des Républiques). Le système était donc entièrement délégatif - alors que, selon la Constitution précédente, deux Conseils centraux (le Conseil des communautés locales et le Conseil des nationalités) étaient élus directement par les citoyens. Dans ce type de démocratie le pouvoir s’éloigne inéluctablement des citoyens, comme dans toutes les organisations bâties sur le mode pyramidal.

Selon une deuxième hypothèse la Chambre des intérêts ne serait que consultative, mais jouerait un rôle très important dans la préparation des décisions politiques. Dans le modèle de planification démocratique proposé par Pat Devine[11], et sans doute inspiré de la Yougoslavie, les intérêts se coordonnent et se concilient à tous les niveaux (dans l’unité de production, où tous les acteurs concernés, de près ou de loin, par les décisions  participent à la gestion ; au niveau de la branche, où un organisme de coordination conciliera les intérêts des unités de production, et finalement répartira les investissements majeurs, etc.) pour se retrouver finalement au niveau national dans cette Chambre des intérêts, qui joue un très grand rôle, puisqu’elle adopte des positions, plus ou moins divergentes,  qui serviront de base aux variantes du plan national que la commission nationale du Plan sera chargée d’élaborer.

L’idée est séduisante, puisqu’elle repose sur un processus démocratique allant de la base au sommet et ayant une fonction d’apprentissage mutuel. Mais les mêmes raisons me conduisent à la critiquer. D’abord le problème de la représentativité est difficile à résoudre (d’autant plus que la Chambre des intérêts fera place aussi aux intérêts de genre, religieux, ethniques etc.). Ensuite elle reproduit les défauts du système délégatif, que j’évoquais précédemment. En troisième lieu elle suppose une culture de la négociation, du compromis, voire de la recherche du consensus, qui me semble une idée plus utopique que réaliste. Elle consonne avec l’optimisme néo-libéral d’individus rationnels, fondamentalement pacifiques, réglant tous leurs rapports entre eux par des contrats privés et heureux de se passer de la main visible du pouvoir politique. Je pense que la conflictualité sociale et interindividuelle reste insurmontable, tant que les individus ne se pensent pas comme citoyens, ne se projettent pas au niveau d’un contrat social global, transcendant sans les annuler leurs intérêts particuliers. Enfin le système incline fort vers le corporatisme et le communautarisme, les partis politiques n’ayant plus qu’à peser les propositions en fonction de “ leurs valeurs et de leurs conceptions ”[12], et l’Assemblée représentative qu’à décider sur la base des rapports de la Chambre des intérêts.

La troisième hypothèse - celle que je retiendrai - serait celle d’un Conseil économique et social, où seraient représentés les grands secteurs de l’économie, à proportion peut-être de leur contribution au PIB, uniquement pour présenter leurs revendications : secteurs privés, secteur capitaliste sans doute, secteur socialisé, services publics, fonction publique, Chambres des métiers, et syndicats correspondants. Ce Conseil n’aurait aucun rapport avec les organismes de planification, qui, je l’ai déjà dit, seraient des organismes publics, à fonction technique, et indépendants du pouvoir politique. Il pourrait seulement les appeler en consultation (sans exclure la consultation de cabinets privés). Quel serait donc l’intérêt d’un tel Conseil? Il serait d’abord de fournir un espace public institutionnalisé (autre que les associations, les médias etc.) à l’expression des intérêts, de manière à minorer le poids du lobbying occulte. Il serait ensuite que ces intérêts effectivement se connaissent et se comprennent mieux. Il serait enfin de communiquer au public, et particulièrement au pouvoir représentatif, des rapports qui seraient plus fiables que ceux émanant d’experts ou d’instituts de sondage, et plus “ sociaux ” que ceux produits par les commissions du Plan ou les services spécialisés des ministères. J’avoue que cette proposition me paraît très sujette à caution, mais en même temps je ne vois pas bien comment on pourrait se passer d’un Conseil de genre. Quant aux intérêts non économiques, ils s’exprimeraient de façon tout à fait indépendante, par le canal des associations les plus diverses. Leur donner une place institutionnelle serait consacrer une forme ou une autre de communautarisme.

Peut-on aller plus loin dans la représentation des intérêts particuliers ? Catherine Samary propose plusieurs chambres ou conseils “où les syndicats et organisations de défense d’intérêts spécifiques, incluant toutes les communautés qui le souhaitent (à partir d’un certain seuil de représentativité) peuvent avoir des représentants délégués. Selon des modalités à définir, ils pourraient assister en droit aux débats du Parlement, être dotés de moyens d’information et d’enquête, disposer aussi d’un droit de formuler des propositions de lois, d’un droit de vote indicatif sur les projets de loi et d’une possibilité d’interrompre un processus de décision sur une loi jugée préjudiciable à la communauté défendue : une telle interruption impose alors de porter sur la place publique – devant le peuple souverain – le débat ; avec diverses modalités possibles de poursuites (référendum après débats, retour au P           arlement, après négociations) ”[13]. On imagine sans peine la difficulté de constituer de telles “ Chambres associées organiquement au Parlement ”, tant il est probable qu’elles seraient extrêmement nombreuses. Mais surtout, dotées de tant de pouvoirs, elles exerceraient une pression permanente sur la représentation nationale et finiraient par paralyser son travail, notamment en faisant usage de leur droit de veto. Et on laisserait bien et bien se déployer ici une logique communautariste, sans que les intérêts soient conduits à s’accorder entre eux, comme ce serait le cas dans un Conseil unique. En revanche l’idée que les groupements d’intérêts (les chasseurs par exemple !), une fois reconnus, selon des critères de représentativité précis, sans être pour autant institutionnalisés[14], puissent assister au débat parlementaire, après avoir été informés au préalable des projets de loi, et même y disposer d’un temps de parole, pendant lequel ils pourraient suggérer des amendements, mérite d’être retenue, car elle serait favorable à la vie démocratique, à l’élargissement de l’espace public.

Un espace public 

Bien d’autres questions devraient être abordées dans ce chapitre, telles que le fonctionnement de la justice, le sens et la nature des sanctions, la fiscalité, la protection sociale, la décentralisation et l’aménagement du territoire, la politique sanitaire et celle de l’environnement, la défense et les relations extérieures etc. Mais elles posent un trop grand nombre de problèmes pour pouvoir être abordées ici. Je voudrais cependant m’arrêter quelque peu sur la question sensible des modalités et des lieux de la production des idées. Le socialisme historique en a fait une affaire d’appareils idéologiques d’Etat, ce qui a nourri le procès qui lui a été intenté en totalitarisme, le plus souvent à juste titre. Le capitalisme néo-libéral prétend avoir rendu la production des idées à la “ société civile ”, mais on a vu (dans le volume précédent) ce qu’il fallait en penser. Le défi posé au socialisme de demain est de constituer un nouvel espace public.

Il est bien difficile d’imaginer ce que pourrait être une civilisation post-capitaliste. Mais il serait illusoire de croire que de bonnes institutions économiques et politiques suffiraient à changer complètement les modes de vie et le climat intellectuel. La critique et l’innovation seront plus que jamais nécessaires, mais reste à savoir quels en seraient les auteurs et dans quelles institutions elles pourraient s’exercer.

Le risque est que la production des idées demeure l’apanage des professions intellectuelles. Où l’on retrouve le vieux problème de la division du travail. L’utopie voudrait que l’on cesse d’être exclusivement “ chasseur, pêcheur, pasteur ou Critique critique ”, et que chacun puisse se développer dans toutes les branches à la fois. Mais il y aura toujours des professionnels des idées, parce que c’est aussi une question de goût, et que les coûts d’une mobilité sociale seraient exorbitants. Comment, dès lors, faire intervenir le public?

Une première solution peut être trouvée du côté de l’intervention des usagers ou des consommateurs dans les institutions économiques, et l’on en a déjà parlé. Une deuxième voie serait de favoriser tous les groupements, toutes les associations à vocation culturelle, et même de soutenir celles qui, parce qu’elles touchent au coeur des questions politiques et morales, seraient d’utilité publique. Mais les dangers sont nombreux : ces associations peuvent très bien se transformer en appareils, et défendre surtout des intérêts particuliers, voire des conceptions opposées aux principes mêmes de la démocratie.

C’est pourquoi un espace public est indispensable. Il serait d’abord du devoir des représentants de mener un véritable débat sur tous les aspects de la vie en société, et de lui donner la plus grande publicité. Ce débat existe aujourd’hui, mais sous des formes considérablement appauvries : il se réduit le plus souvent à des considérations économiques, assorties de leurs répercussions “ sociales ”, et à des discussions juridiques, avec un vague habillage philosophique. Les autres questions, dites aussi “ questions de société ”, sont reléguées au second plan, et c’est souvent à la justice de les soulever et de les traiter. Enfin, chaque fois qu’il y a un problème difficile ou qui émeut l’opinion, la tendance est à s’en remettre à des experts, ou à des “ comités de sages ”. Dans une société socialiste, les représentants devraient prendre toutes leurs responsabilités, aborder les questions de morale et de civilisation, s’interpeller sur les fondements économiques du système, ne jamais convoquer des experts sans qu’ils soient divers. Et ce débat, qui supposerait du temps et ne serait pas forcément lié à des questions d’actualité, devrait être rendu public par tous les moyens adéquats (espaces télévisuels, compte rendus dans la presse, sites internet etc.).

Des médias publics devraient ensuite permettre aux citoyens d’être éclairés et d’intervenir dans le débat, sans se trouver contraints par des préoccupations commerciales et une recherche à tout prix de la rentabilité. Comme il ne s’agit pas d’en refaire des appareils d’Etat, ils devraient être soit des établissements publics, fonctionnant avec des dotations budgétaires, mais largement autogérés par la profession (les représentants de l’Etat n’ayant pour tâche que de veiller aux équilibres financiers), soit des entreprises socialisées ou privées concessionnaires de missions de service public (je pense en particulier à des organismes de presse d’information générale), ayant simplement à respecter un cahier des charges, en échange de quoi elles pourraient recevoir des subventions. Il serait important en particulier qu’il y eût des chaînes de télévision d’opinion.

Je considère enfin que certaines limites devraient être imposées à des libertés, comme la liberté d’expression ou la liberté commerciale - et ce serait précisément au débat public de les examiner et aux représentants, voire au peuple, d’en décider. Dans le volume précédent j’ai relevé quelques unes des dérives auxquelles conduit la doctrine du laisser-faire - devenue un véritable totalitarisme à l’envers. On peut ici s’inspirer des idées de John Stuart Mill, ou même de Marx (dont il faut rappeler combien il était hostile à tout endoctrinement par l’Etat). Totale liberté dans la vie privée certes, mais à condition qu’on ne mette pas en péril la liberté des autres. Pour ne prendre qu’un exemple, à supposer que la publicité continue à jouer un rôle douteux dans une société socialiste, malgré les formes diverses de l’intervention des consommateurs, il ne faudrait pas craindre d’interdire des pratiques mensongères ou manipulatrices, après avis de commissions indépendantes[15]. La démission de l’Etat ne signifie souvent rien d’autre que la soumission des individus à des marchands d’illusions.

[1] Discours sur l’égalité parmi les hommes, p. 347.

[2] L'expérience yougoslave, ici encore, montre la voie, bien qu'elle ait été obérée par des aspects qui l'ont faussée (la mise en œuvre d'une système plus conseilliste que représentatif, le monopole de la Ligue des communistes). “ Les débats sur le développement économique et social de la Yougoslavie à l’horizon 1980 et, au-delà, jusqu’en 1985 (…) se déroulent pour la première fois suivant cette procédure autogestionnaire. Le gouvernement yougoslave et les organismes chargés de la planification sociale ont présenté aux délégués à l’Assemblée et à l’opinion publique les idées maîtresses de ce développement en leur demandant de choisir entre plusieurs possibilités. C’est après un débat très animé que l’on a entrepris d’élaborer le projet de plan. Considérant que tel ou tel secteur de l’économie n’y occupait pas la place voulue (…) bien des entreprises ont formulé des objections et proposé leurs propres solutions ” (Milojko Drulovic, L’autogestion à l’épreuve, Le modèle yougoslave, Fayard, 1973, p. 244).

[3] En Yougoslavie la Constitution de 1963 avait instauré le principe de la rotation obligatoire pour toutes les fonctions publiques de direction : directeurs, députés, dirigeants des organisations socio-politiques ne pouvaient être élus plus de deux fois consécutives.

[4] En Yougoslavie les délégués, dans les “ Délégations ” instituées par la Constitution de 1994, restaient à leur poste de travail et recevaient leur rémunération habituelle.

[5] Cf Marion Gret et Yves Sintomer, Porto Alegre, L’espoir d’une autre démocratie, La Découverte, 2002, p. 76.

[6] Les intervenants doivent s’inscrire à l’avance et n’ont qu’un très bref temps de parole. “ Chaque petit groupe a déjà un ou plusieurs porte-parole et le nombre de ses délégués va dépendre du nombre de personnes inscrites sous le nom du groupe. Il faut donc convaincre tous ceux que l’on peut de venir participer au moins à cette réunion afin d’obtenir un maximum de délégués qui défendront les demandes devant les autres groupes ” (ibidem, p. 37).

[7] Je simplifie considérablement un processus qui est en fait beaucoup plus long (il prend une année, comporte trois matrices budgétaires successives) et beaucoup plus complexe (à côté des assemblées locales, il y a des “ commissions thématiques ”, etc.).

[8] Cité par Marion Gret et Yves Sintomer, op. cit., p. 123.

[9] L’ONU a considéré la gestion “ populaire ” municipale de Porto Alegre comme l’une des quarante innovations urbaines les plus notables dans le monde, la Banque mondiale a offert des prêts avantageux (cf Marion Gret et Yves Sintomer, op. cit., p. 65).

[10] Cf Marion Gret et Yves Sintomer, op. cit., p. 82-83.

[11] Pat Devine, Democracy and Economic Planning, The Political Economy of Self Governing Society, Polity Press, Oxford, 1998.

[12]Pat Devine, ibidem, p. 194.

[13] “ De l’émancipation de chacun/e à l’intérêt général – et réciproquement. Quelle appropriation sociale ? ”, consultable sur le site http://hussonet.fr/gesd.

[14] Je partage le point de vue exprimé par Yves Salesse, selon lequel les formes d’auto-organisation doivent “ trouver leur place sans être institutionnalisées ”, et les arguments qu’il développe dans Réformes et révolution : propositions pour une gauche de gauche, Editions Agone, 2001.

[15] La publicité, qui a exploité abondamment tous les fantasmes sexuels, n’hésite plus à jouer des frissons de la mort. Un spot, pour une carte de crédit américaine, met en scène l’équipe d’un bloc opératoire, qui attend pour se mettre à l’ouvrage de voir si la carte du malade est bien valable. Dans un autre spot, des personnes prises au piège d’un incendie s’apprêtent à se jeter par les fenêtres d’un immeuble. Les pompiers, qui ont tendu une bâche pour en recevoir une qui a déjà sauté, la déplacent à toute vitesse vers le point de chute d’une autre qui a brandi sa carte. Les limites de l’ignoble sont allégrement franchies.


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24 mai 2010

Brève du 24 mai

Ginger et Fred, une sublime parodie

Je viens de revoir Ginger et Fred, du grand Fellini. Et ne peux qu’inciter chaudement les lecteurs de cette brève à faire de même, quitte à acheter le DVD (c’est le genre de film qu’on peut regarder sans se lasser, tant il fourmille de saynètes, comme les toiles des maîtres de

la Renaissance

). L’histoire est très touchante, celle de deux vieux artistes de music-hall qui se retrouvent trente ans après leur dernière prestation (un numéro de danse et de claquettes inspiré des deux célèbres duettistes, Ginger Rogers et Fred Astaire), conviés à faire partie d’un show télévisé pour le soir de Noël, et tentant malgré tout de retrouver ler grâce d’autrefois. Mais ce n’est pas cette histoire qui est le plus remarquable dans ce film - magnifiquement interprété par Giuletta Masina et Marcello Mastroianni. C’est la parodie du show, car elle surpasse toutes les critiques que l’on a pu en faire. La plus grande partie du film se déroule dans les coulisses, lors de la préparation du show. Et cet envers du décor est hallucinant : avec une précision d’horloger Fellini démonte tous les mécanismes qui vont faire d’une série de personnages (une bande de nains habillés comme des singes savants, un vieil amiral gâteux exposant ses médailles comme un exhibitionniste, des girls accoutrées comme des poupées mécaniques, et tant d’autres curiosités dignes d’un musée du mauvais goût) un spectacle destiné à distraire et émouvoir un public préparé par un chauffeur de salle, puis emmené par un animateur pailleté, sorte de Mr Loyal au sourire inoxydable. Pour ceux d’entre vous qui ont eu vent de la télé berlusconienne, ou qui, sans franchir les Alpes, supportent mal nos émissions de variétés, qui font aussi volontiers dans le rétro, la fresque fellinienne, qui date pourtant de 1986, est proprement jubilatoire. En outre, c’est un pur chef d’œuvre, comme tous les films de cet immense créateur.

11 mai 2010

Liste des articles

Liste et contenu des articles

Grandeur et servitudes des coopératives de production (rubrique Coopératives)

Cet article, publié dans Utopie critique (n° 17, 2° semestre 2000), évoque la reprise de la mine galloise de Tower Colliery par les mineurs, qui fut une réussite exemplaire jusqu’à la fermeture de la mine, pour cause d’épuisement du filon, en 2009 (plus de la moitié des mineurs ont pu ensuite se recaser dans d’autres mines, cette fois avec l’aide des pouvoirs publics). On peut lire à ce sujet le petit article de Richard Neuville dans le récent ouvrage collectif Autogestion, hier, aujourd’hui, demain, Editions Syllepse, 2010, et, bien sûr, voir ou revoir le film de Jean-Michel Carré. Cette expérience fut pour moi l’occasion d’analyser les problèmes auxquels se heurtent les coopératives de production, leurs atouts et leurs faiblesses. C’est pourquoi je l’ai retenu dans ce blog.

Du bon et du mauvais usage de l’expertise (rubrique Démocratie)

Ce texte est l’une des contributions du livre Refaire la politique (Editions Syllepse, 2002). A quelques détails près, il est plus que jamais d’actualité, dans un monde où la « gouvernance » (la gestion par des appareils technocratiques) tend à supplanter les institutions de la souveraineté populaire. Toutefois, en ce qui concerne les autorités administratives indépendantes, je fais une différence essentielle entre celles qui visent à protéger les droits civiques et politiques, et dont l’indépendance est une bonne chose, et celles qui, consacrées à la « régulation » de la vie économique, servent, comme le veut le néo-libéralisme, à amputer la main visible de l’Etat.

Socialisme et verrous européens (rubrique Europe)

Ce texte est un exposé fait lors d’un colloque du Mpep en février 2009. Comme le traité de Lisbonne, dans la droite ligne des précédents traités européens, vise à interdire toute forme de socialisme, et même toute réforme en profondeur du capitalisme, les projets de transformation sociale sont bloqués. Sortir par le haut de cette impasse supposerait une remise à plat de toute la construction européenne. Comme elle est, malgré la crise actuelle qu’elle traverse et qui est révélatrice, tout à fait improbable, et comme la sortie de l’Europe (mise en discussion en particulier par le Mpep) me paraît hautement périlleuse, je propose la stratégie des « coups de boutoir » sur quelques dossiers précis, susceptibles de rencontrer l’assentiment populaire. Mais ma voix semble bien isolée, pour le moment du moins.

Le changement climatique impose la planification (rubrique Planification)

Ce texte (automne 2009, paru dans la revue Utopie critique, n° 50, 1° trimestre 2010) montre d’abord que la réponse par le marché au problème climatique (le marché des droits à polluer) est une mauvaise réponse, coûteuse et inefficace. Seule la planification est à la hauteur de l’enjeu, via la taxation des émissions de CO2 (au passage est critiquée l’absurde taxe Sarkozy, aujourd’hui abandonnée), les conditions d’attribution des commandes publiques, les aides publiques, et la taxation aux frontières. Mais cela ne suffit pas : il faut s’attaquer à la surconsommation, dont les riches sont le moteur (comme le soutient Hervé Kempf s’appuyant sur la belle analyse, qui a plus d’un siècle, de l’économiste hétérodoxe Thorstein Veblen), donc aller vers une planification des revenus, qui en réduise les écarts.

Socialisme et démocratie économique (rubrique Démocratie et rubrique Socialisme)

Ce texte (fin 2004, paru dans la revue Utopie critique, n° 32, 1° trimestre 2005, retouché depuis) résume les propositions faites dans mon livre Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, en les complétant sur quelques points. Evidemment elles sont beaucoup plus détaillées et argumentées dans ce livre, en particulier dans sa dernière partie (« Deux propositions pour le temps présent »). Mais on trouvera aussi dans cet article une esquisse de stratégie pour la transition, incluant une réforme profonde du secteur capitaliste. C’est bien sur ce texte que je souhaite et espère le plus grand nombre de commentaires…

Questions sur Mao (rubrique Marxismes)

Après m’être replongé, suite à la lecture de deux biographies, dans l’histoire de la révolution chinoise et dans un certain nombre des écrits de Mao, je livre mes réflexions dans cet article paru dans le numéro 43/44 de la Revue Commune (Editions Le temps des cerises). Elles vont à contre-courant des idées aujourd’hui reçues sur le Grand Timonier : non, Mao n’était pas un clone de Staline, et le bilan du maoïsme, s’il n’est pas aussi lumineux que le croit le philosophe Alain Badiou, n’est pas non plus un simple cortège d’horreurs. Je le présente plutôt en ombres et lumières.

Le socialisme, objet à identifier (rubrique Socialisme)

Cet article, paru dans la Revue Commune (Editions Le temps des cerises, n° 51, septembre 2008), répondait à une question posée par cette dernière : le socialisme, objet introuvable ? Je m’y interroge sur les raisons de son éclipse, et je les trouve dans la chape de plomb du discours dominant, dans la faiblesse théorique de la gauche, et dans la cécité devant ses branches encore vivantes ou ses nouvelles pousses. La suite de l’article reprend, succinctement, des propositions que j’ai développées dans d’autres textes.

La crise pour sortir du capitalisme ? (rubrique Capitalisme)

Ce texte, à paraître prochainement dans un recueil collectif sur la crise, aux Editions Le temps des cerises, commence par une analyse de cette dernière, et se poursuit par la question : le capitalisme peut-il repartir de plus belle ? Il y a fort peu de chances qu’il en soit ainsi, parce que les séquelles de la crise sont toujours là et parce que les réformes faites ou envisagées sont mineures ou cosmétiques. Dès lors se pose de manière pressante la question de l’alternative. Elle consisterait à «marcher sur les deux jambes », à savoir promouvoir une réforme radicale du capitalisme (j’indique trois directions qui me semblent cruciales) et ouvrir un espace pour un socialisme du XXI° siècle, dont je fournis une esquisse, incluant un contrôle des marchés.

Une histoire édifiante : vie et mort de la Camif (rubrique Coopératives)

Une petite note (de février 2009) à la mémoire de la Camif, cette coopérative de distribution que nous (les enseignants) avons tant aimée : comment elle incarnait une forme de commerce respectueuse du client et comment le management moderne a fini par la tuer, au mépris de ses salariés.

L’insertion de la Chine dans le marché mondial signifie-t-elle la mort programmée du modèle chinois ? (rubrique Chine)

Ce texte, paru dans le recueil Marchés et démocratie (Note de la Fondation Gabriel Péri, Août 2007), commence par expliquer pourquoi la Chine est entrée à l’OMC, au risque de faire éclater son modèle. Mais quel est ce modèle ? J’ai essayé d’en dégager les traits essentiels. La vulgate le présente comme la mise en oeuvre d’un capitalisme sauvage, sous la houlette d’un Parti totalitaire (certains disent, de manière plus nuancée, « autoritaire »). Pour des observateurs plus informés, il s’agirait d’un système marqué par la dominance d’un capitalisme d’Etat. Qu’on puisse parler d’un capitalisme d’Etat ne manque pas d’arguments, mais je soutiens que les choses ne sont pas aussi simples : des aspects socialistes demeurent. Et le tout est à replacer dans une trajectoire historique très particulière. Ce « modèle » est-il voué à se dissoudre dans le grand bain libéral ? Pour le moment la Chine montre qu’elle sait se protéger.

Une expérience historique inédite (rubrique Chine)

Ce texte est un court article, paru (sous une forme condensée) en 2007 dans L’Humanité. Il répond aux idées reçues sur la Chine, et apporte quelques précisions supplémentaires sur son rôle dans la mondialisation et le sens de sa politique étrangère.

Le système soviétique et la question du socialisme (rubrique Socialisme)

A l’occasion d’un colloque du Mpep (février 2009), je fais un retour sur la nature du système soviétique (que j’ai analysé beaucoup plus longuement dans Le socialisme est (a)venir, tome, 1, L’inventaire, Editions Syllepse, 2001). Un système complexe, où je trouve des aspects capitalistes d’Etat, mais aussi des aspects socialistes, déformés en collectivisme. Un système miné par des apories qui finiront par le paralyser, et impossible à démocratiser. Les tentatives de réforme seront trop timides et trop tardives. Il y a beaucoup de leçons à tirer de ce qui fut une considérable expérience historique.

Lendemains de chute (rubrique Socialisme)

C’est le titre d’un numéro spécial de la revue Regards (octobre 2009). Je réponds à des questions qui m’étaient posées sur les raisons de la chute de l’URSS et du camp soviétique, et sur ses conséquences.

D’autres articles seront publiés sur ce blog dans les prochains jours.

10 mai 2010

Denis Collin, Le cauchemar de Marx

Denis Collin, Le cauchemar de Marx. Le capitalisme est-il une histoire sans fin ? Editions Marx Milo, 2009, 318 p.

Auteur de nombreux ouvrages de philosophie (notamment La théorie de la connaissance chez Marx, Questions de morale, La matière et l’esprit), de philosophie politique ( Morale et justice sociale), d’essais politiques (L’illusion plurielle, La fin du travail et la mondialisation,), chroniqueur infatigable de l’actualité politique et sociale (sur le site La sociale), Denis Collin s’attaque, dans son dernier livre, à la grande question à laquelle devraient s’affronter tous les héritiers du marxisme : pourquoi le capitalisme paraît-il une ‘histoire sans fin’, pourquoi le « mouvement réel » n’a-t-il nullement enfanté cette société communiste qu’il semblait, d’après Marx, porter dans ses entrailles ?

Le paradoxe est en effet énorme. Les analyses de Marx sont aujourd’hui encore l’instrument le plus puissant, le plus acéré, pour comprendre la crise majeure que connaît le capitalisme. Collin le montre avec précision et rigueur dans la première partie de son livre, quand il reprend les pages extraordinaires de Marx sur les contre-tendances à la baisse du taux ce profit ou quand il met l’accent sur la théorie de la suraccumulation du capital. Alors il faut expliquer pourquoi le capitalisme néo-libéral a pu prendre un tel essor, et là Denis Collin touche juste : en faisant miroiter l’abondance, en exploitant le désir de liberté tant comprimé par le taylorisme et d’autres disciplines sociales, en révolutionnant en permanence techniques et modes de vie, le capitalisme a repoussé ses limites, abondé dans le fétichisme, créé un nouvelle religion de la marchandise avec la publicité désormais placée au cœur de son fonctionnement. Tel est le « c auchemar » de Marx : la dictature du prolériat est devenue celle des fonds de pension.

Or, entre temps, il y a eu ‘les illusions mortelles’ du socialisme et du communisme du siècle passé. C’est l’objet de la deuxième partie du livre, où Denis Collin tente un bilan, particulièrement sévère, de ces expériences, avec des thèses provocantes, appuyées sur de nombreux repères historiques. La social-démocratie n’a en fait, selon lui, jamais voulu dépasser le capitalisme : c’est justement dans la mesure où ces partis étaient des partis ouvriers qu’ils se sont contentés ‘d’organiser l’intégration des ouvriers au sein du mode de production capitaliste’, avant de les délaisser pour défendre les classes moyennes. Quant au ‘socialisme réel’, son échec ne vient pas de ce que la révolution a été prématurée (comment pouvait-elle avoir lieu autrement que dans des maillons faibles du système capitaliste mondial ?), mais de ce qu’il s’est nourri des illusions du communisme selon Marx, partant de l’idée que le développement du salariat conduisait au communisme, alors que le salariat signifiait tout autant la concurrence entre salariés, croyant que la classe dominée, parvenue au pouvoir, ne connaîtrait plus la domination, alors qu’elle a accouché d’une élite de permanents, d’experts et de bureaucratie qui l’a dominée d’une autre façon, et maintenant que que l’Etat pourrait dépérir, alors qu’il ne faisait que le renforcer. A partir de là, Denis Collin revient sur la nature de l’URSS : « ni capitalisme d’Etat, ni socialisme, ni communisme », mais un Etat centralisé, essayant de mettre en œuvre une impossible planification. Cette partie, qui  comporte des arguments très forts (tels que la grande faiblesse de la théorie marxienne de l’Etat, qui certes ne dénie pas l’existence de fonctions d’intérêt général dans le communisme, mais leur retire, avec l’abolition des classes, tout caractère politique), est un peu moins convaincante. L’histoire de la social-démocratie fut plus contrastée. Le « socialisme réel », qu’on ne peut se contenter de caractériser de manière négative, a bel et bien, selon moi, suivi une trajectoire différente de celle du capitalisme et comporté, par-delà des illusions mystificatrices, des éléments de communisme, il est vrai déformés, et les socialismes du XX1° siècle ou bien en gardent des traces, ou bien en renouvellent la perspective. Quoiqu’il en soit, il est bien vrai que l’avenir est sombre.

D’où tout l’intérêt de la troisième partie du livre, intitulée « Comment sortir du cauchemar : le communisme avec ou sans Marx ». Bien qu’il ne s’agisse que d’une esquisse, cette partie est passionnante. Il faut d’abord féliciter Denis Collin d’asseoir le communisme du possible sur une base anthropologique nouvelle, rejoignant tout un courant de pensée qui se fait jour aujourd’hui (par exemple dans un livre comme La dissociété, de Jacques Généreux, bien que ce dernier ne soit pas mentionné), ainsi que sur des principes moraux, qui, loin de s’éloigner de la nature humaine, s’ancrent en elle et donnent toute leur force aux révoltes anti-capitalistes, par exemple dans les revendications concernant la dignité des personnes. Ensuite on peut se retrouver dans les grands traits de ce qu’il appelle un communisme non utopique (avec la reprise des principes de la République, les références à des organisations de travail associé, et une très intéressance discussion sur une autre croissance allant de pair avec des décroissances). Il s’agit dans tous les cas non d’annuler des contradictions profondes, puisqu’elles sont de nature anthropologique, mais de les assumer. Cette repensée, qui n’en est qu’à ses débuts, serait plutôt, selon moi, à inscrire dans la perspective d’un nouveau socialisme que dans celle, devenue sujette à mésinterprétation, du communisme, mais c’est là une question finalement secondaire.

Ce livre, qu’on le critique ou non, est le livre courageux et lucide dont nous avions besoin. Il reste à espérer qu’il suscitera le débat qu’il mérite.

10 mai 2010

Quiniou, Morale et politique

Contre le cynisme libéral, fonder la politique sur la morale

L’ambition morale de la politique. Changer l’homme ?

De Yvon Quiniou, L’Harmattan, Collection Raison mondialisée, 270 pages, 26 euros.

Au moment où fleurissent les critiques du néo-libéralisme, ce livre va plus loin : il engage la contre-offensive au fond. L’idéologie dominante n’a eu de cesse de séparer la politique de la morale, en la réduisant à une bonne « gouvernance » censée favoriser le bien-être général en laissant jouer les intérêts à travers les mécanismes du marché (l’intérêt personnel, on le sait, est le postulat de toute la dite science économique et de ses prolongements). Toute tentative pour faire de la morale en politique est, pour elle, une construction indue, parce qu’elle empiète sur la liberté des individus, et dangereuse, car, en prétendant changer l’homme par nature égoïste, elle conduit au totalitarisme. Elle déclare l’individu entièrement responsable de son sort, et, dans le même mouvement, cantonne la morale à la sphère individuelle, et ramène la justice à une forme de charité. Quant elle invoque les droits de l’homme, elle oublie ceux du citoyen, dans toute leur extension. Le résultat est sous nos yeux : une profonde défiance et un grand dégoût envers la politique. Or le marxisme est ici pris à contre-pied, parce qu’il a aussi pensé la politique surtout en termes de gestion des intérêts et qu’il a vu dans la morale et dans le Droit des masques des rapports sociaux. C’est tout cela qui a conduit Yvon Quiniou à développer, avec force arguments, des thèses qu’il est difficile de résumer ici, mais dont on va donner un aperçu.

Il faut absolument distinguer la morale de l’éthique. L’éthique désigne les valorisations qui sont issues de la vie (dans toutes ses dimensions) et qui sont réfléchies dans des sagesses, ces conseils pour bien vivre que chaque philosophie a voulu prodiguer. La politique ne saurait intervenir en ce domaine, car c’est celui du singulier et du facultatif : on ne discutera pas des goûts et des couleurs, on écartera donc définitivement l’idée que le politique définisse nos « vrais » besoins (c’est une concession qu’il faut faire au libéralisme). La morale en revanche s’occupe de l’Universel : elle énoncer des règles formelles et obligatoires (ainsi du respect de la personne humaine), assorties de sanction, et c’est bien Kant qui fournit le modèle de leur énonciation. La politique dépend de cette morale, car c’est elle qui lui donne tout son sens. Si cette distinction est essentielle, il reste à répondre aux objections, et ce sont les réponses qui font la force et l’originalité des propos de Quiniou. On n’en retiendra ici que quatre. Une telle morale est généralement qualifiée d’idéaliste. Pas du tout, rétorque-t-il, du point de vue matérialiste qui est le sien (et qui est au fondement des sciences) : la morale est, comme l’a soutenu Darwin, un fait d’évolution constatable. Elle l’est aussi historiquement : il y a bien un progrès moral dans l’histoire de l’humanité, comme en témoigne la lente progression des droits humains (par exemple de l’égalité homme/femme). Une telle morale serait angélique, alors que s’impose le pessimisme anthropologique (qui pourrait s’appuyer sur Nietzsche ou Freud, que Quiniou a beaucoup lus). Mais peu importe : à supposer même qu’elle s’appuie sur l’intérêt bien compris, la morale objective, celle qui s’occupe du contenu et non de l’intention, est la condition du vivre ensemble et le vecteur de l’émancipation (au surplus l’expérience quotidienne atteste la réalité des « sentiments moraux »). Mais si la politique ne se mêle pas de l’éthique (du « bon », du « bien-être »), ne va-t-elle pas se révéler impuissante à changer le cours des choses, et, a fortiori, à améliorer l’homme ? Voici la réponse : la politique n’a pas à intervenir dans le contenu de nos vies, mais à nous fournir les conditions, et seulement les conditions, d’un choix informé et donc de la réalisation de nos potentialités. C’est pourquoi elle va s’attacher avant tout à la transformation des conditions économiques et sociales, puisque ce sont elles qui sont les plus déterminantes (reste à démontrer en quoi le communisme, qui ne viendra pas tout seul, est la meilleure solution). Dernière objection, et la plus grave : que faire si les hommes ne veulent pas devenir sujets de leur propre vie, mais sont heureux dans la servitude volontaire ? Et la réponse : seul le mouvement de la démocratie peut leur donner envie d’en sortir, mais une politique de la morale peut, par l’éducation critique, les y aider.

Ce bref aperçu donne une idée de la puissance argumentative du livre. Un livre difficile, car il déploie une riche analytique conceptuelle. Mais cette dernière est indispensable pour démêler l’écheveau des confusions où se perdent les discussions d’aujourd’hui. Un livre désormais incontournable.

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10 mai 2010

La grande crise vue par Isaac Johsua

A propos du livre de Isaac Johsua « La grande crise du XXI° siècle »

(éditions La Découverte, 2009)

Parmi tant de livres sur la crise, qui se vendent comme des petits pains (voilà au moins un produit qui marche bien), celui-ci tranche avec les autres. Outre le fait qu’il est écrit de manière limpide (malgré le vocabulaire un peu technique, vous comprenez tout sans effort) et qu’il a l’avantage de souligner l’originalité de la crise en inscrivant les phénomènes actuels dans le temps (on n’a jamais vu, par exemple, tel taux depuis telle date), il a le grand mérite d’inscrire cette dernière dans l’histoire longue du capitalisme.

Résumons : le capitalisme est marqué par une instabilité foncière. Pendant longtemps les crises ont été amorties par le fait qu’une grande partie de la production lui échappait, se faisant encore sous d’anciens modes de production. Avec le grand essor de la mondialisation (surtout celle du capital), les crises gagnent en extension et en profondeur. Elles ont été contenues pendant les « Trente glorieuses » par le régime « fordiste », avec son compromis social et toute sa panoplie keynesienne de moyens d’intervention, mais aussi sa conséquence, la baisse des profits, qui sont le moteur du système. Le nouveau régime qui s’instaure au début des années 1980 repose sur un tout autre modèle : « de moins en moins d’épargne, de plus en plus de dettes ». Mouvement qui prend toute son ampleur aux Etats-Unis (qu’Isaac Johsua a particulièrement étudiés) : le taux d’épargne des ménages américains devient nul, le taux de consommation (70% du PIB) y est plus élevé que partout ailleurs - ceci n’étant possible que parce que les Etats-Unis, autrefois créanciers du reste du monde, en deviennent débiteurs (en particulier vis-à-vis des pays émergents) et qu’ils jouissent du privilège du dollar. Ce qu’il reste de la politique économique, susceptible de contrecarrer les crises, se résume à une politique monétaire expansive : le pilotage par les taux d’intérêts (bas), qui décourage l’épargne mais encourage la création monétaire par les banques, alimente l’endettement et stimule la consommation, dont la bulle immobilière américaine n’est que le dernier avatar. Toute l’histoire économique des trente dernières années est ainsi celle d’une fuite en avant : dès que le ralentissement de la demande se profile, on la relance par le crédit, surtout au sein de la « locomotive mondiale ».

L’économie est inondée de liquidités par le laxisme des banques centrales, ceci jusqu’à ce que la pyramide de l’endettement s’écroule. Il n’est pas besoin de chercher d’autre explication à l’explosion de la sphère financière, celle de la finance de marché et de ses dérivés (elle est suscitée et nourrie par une création monétaire continue) et à son implosion finale (l’économie réelle ne suit pas).

Sur cette base, la théorie de la crise est à revoir. Ce n’est pas une crise des débouchés, puisque la part de la consommation (surtout privée) ne cesse de progresser. Il faut simplement voir que c’est la consommation des riches qui se porte le mieux (contrairement au passé, ils épargnent relativement de moins en moins), celle des pauvres se faisant, elle, dans des conditions de crédit de plus en plus périlleuses. Ce n’est pas une crise de l’investissement, la part de celui-ci dans la répartition du profit étant resté à peu près stable. La crise est en fait essentiellement une crise de suraccumulation, c’est-à-dire « une accumulation de capital qui s’accomplit à un rythme tel qu’elle ne peut maintenir dans la durée le taux de profit escompté par les apporteurs de capitaux », dans un emballement comparable à la fièvre de l’or. Une suraccumulation dont on trouve de nombreux exemples dans le passé, mais qui a pris une ampleur nouvelle et a été manifeste lors de la crise de la « nouvelle économie » (la net-économie), crise dont la crise actuelle n’est que le prolongement. Rien d’étonnant à ce que cette dernière se traduise par une immense destruction de capitaux, l’ensemble des capitaux « fictifs » (les titres) revenant sur terre.

A cette analyse extrêmement convaincante, je n’ajouterai que quelques commentaires. On voit bien que toutes les tentatives de « régulation de la sphère financière » ne feront qu’élever des digues qui seront bientôt emportées, car la source du mal est ailleurs : dans l’inflation de crédit qui la nourrit. Et, quant on pense aux centaines de milliards qui vont être dépensées dans l’économie américaine pour racheter aux frais du contribuable (c’est-à-dire en alourdissant la dette publique) les mauvaises dettes privées, en faisant fonctionner en dernier ressort la planche à billets (la création monétaire par la FED), on se dit qu’on ne recule que pour mieux sauter. En tout état de cause ce ne sont pas des « plans de relance » conjoncturels qui peuvent redresser la situation. La seule solution d’une sortie de crise serait un retour à la planification et à une véritable politique économique, qui encadrerait les marchés, et qui répondrait aussi à l’urgence économique autrement que par des mécanismes marchands (le marché des droits à polluer) qui sont devenus une nouvelle source de spéculation. C’est bien ce que suggère Isaac Johsua à la fin de son livre. Je ne peux aussi qu’être d’accord avec lui, lorsqu’il pose la question : « On nationalise des banques pour sauver les profits : au nom de quoi refuserait-on de nationaliser des entreprises pour sauver des salariés ? ».

Deuxième observation : la relance de la demande, n’en déplaise à la gauche, n’est pas non plus le remède miracle. Il faudrait bien au contraire freiner la consommation des riches, car c’est elle qui a fait dériver tout le système, ces derniers manifestant une avidité sans limites, qui pousse précisément à la suraccumulation pour générer des profits exorbitants au regard des possibilités réelles. Mais c’est peut-être là une faiblesse de l’analyse de Joshua : le mécanisme pour extraire une telle plus-value a reposé sur un développement si énorme et si parasitaire de la finance de marché (celle des actions, des titres de créance et des produits dérivés) que celui-ci a fini par peser sur le profit lui-même, d’où la suraccumulation. Non seulement la finance s’est autonomisée, mais elle a pompé une grande partie de la richesse réelle (qu’on songe seulement au détournement de profit opéré pour le compte des dirigeants d’entreprise et des traders). Ensuite le prélèvement opéré pour la consommation des super-riches a eu un effet dramatique sur le modèle de développement en suscitant aussi le consumérisme gaspilleur des autres classes sociales, par effet d’imitation, comme Veblen l’avait déjà si bien vu il y a plus d’un siècle (lire à ce propos Hervé Kempf: « Comment les riches détruisent la planète »). Dès lors limiter ou taxer lourdement les hauts revenus et les patrimoines n’est plus seulement une affaire de « justice sociale » ou de « décence » (moraliser le capitalisme, dit-on), mais une question de salut public pour l’humanité toute entière, qui vit dans une planète finie et terriblement fragilisée.

10 mai 2010

Socialisme et démocratie économique

Socialisme et démocratie économique[1]

Dans cet exposé je voudrais présenter quelques lignes directrices d'un livre que je viens de publier[2], en les dégageant de leurs attendus théoriques pour les situer dans le cadre d'une bataille à engager pour un nouveau socialisme. Car, selon moi, la gauche est condamnée à un déclin irrémédiable si elle ne prend pas un nouveau départ, si elle ne sort pas de son état de confusion intellectuelle, si elle ne se dote pas d'un nouveau programme de transition vers un socialisme dont elle puisse défendre les couleurs. Or je pense que l'axe central de la bataille à engager est la démocratie économique, cette expression pouvant résumer à elle seule le nouveau projet socialiste. Mais que faut-il entendre par démocratie économique ?

Les champs de la démocratie économique

    La démocratie économique, c’est d’abord la démocratie politique appliquée à l’économie. C’est l’idée que le peuple souverain peut, de diverses manières, effectuer un certain nombre de choix collectifs qui permettront d’orienter et de maîtriser le développement économique. Là est la ligne de clivage et de rupture avec le libéralisme, pour lequel la vie économique doit être la simple résultante de choix privés, tels qu’ils s’expriment à travers les marchés. Notons bien que si ces derniers fonctionnaient de manière optimale, comme le voudrait l’utopie libérale, la démocratie deviendrait quasiment inutile : elle se limiterait à codifier les règles du marché, qui elles-mêmes seraient issues de ses pratiques (Hayek a été le grand théoricien de cette société “ouverte ”, où la démocratie devrait être soustraite à la volonté populaire, au gouvernement des hommes, ceux-ci n’agissant plus que dans un cadre institutionnel défini par une Assemblée législative de sages et d’experts)[3].

    Il faut bien mesurer les conséquences de cette première thèse.

   Le socialisme a été longtemps assimilé à la propriété étatique des moyens de production (en attendant la propriété commune avec le dépérissement de l’Etat). Il s’opposait ainsi au capitalisme, forme la plus achevée de la propriété privée, mais forme entrant en contradiction avec elle-même, quand elle prend une forme sociale, notamment avec l’institution des sociétés par actions. Or je pense que ce n’est pas le bon point de départ. En réalité, pour Marx lui-même, la propriété n’est pas une fin, mais un moyen, pour atteindre les deux grands objectifs de la société communiste : l’épanouissement de l’individu, libéré des appartenances de classe, et la maîtrise consciente du développement économique. C’est pourquoi l’idée d’un plan concerté est au moins aussi importante encore que la forme de la propriété.

    Dire que le socialisme implique des choix collectifs ne signifie pas que tout relève de ces choix. S’il en était ainsi, nous aurions affaire à une société collectiviste, et non, au sens de Marx, communiste (ou plutôt cheminant vers le communisme). Il nous faut donc opérer une distinction entre les choix collectifs et les choix privés. Là est sans doute le principal point de rupture avec le modèle soviétique, qui entendait imposer des normes collectives tant aux individus qu’aux collectifs de travail. Là est aussi la force du libéralisme, dans la mesure où il entend laisser aux individus et aux entreprises la plus grande liberté d’action. A cet égard le marché est bien, en son principe (je veux dire : si l’on oublie à quel point il est manipulé par des puissances privées), une forme minimale de démocratie. Je peux choisir ou non de consommer tel ou tel bien, de travailler plus ou moins, de me former plus ou moins, d’épargner plus ou moins. Bien sûr le marché des biens de consommation, par exemple, n’est pas un vote un homme/une voix, mais un vote tant d’euros/tant de marchandises, mais, si vous supposez que les budgets sont égaux, le principe démocratique est respecté. De même un collectif de travail ne se voit pas imposer dans une économie de marché des normes administratives de production et de distribution : il répond à une demande, il choisit ses fournisseurs, et d’une certaine manière il choisit ses clients. Mais le socialisme ne se contente pas de cette forme élémentaire, et généralement biaisée[4], de démocratie. Il vise à articuler les choix privés avec l’existence d’un certain nombre de choix collectifs, relevant de la démocratie politique, et se réalisant à travers une planification “ orientative ”.

   La planification ne saurait être intégrale pour une autre raison fort simple, non théorisée par Marx (ni d’ailleurs par l’économie néo-classique) : toute économie complexe est affectée d’une grande part d’incertitude. Tant les goûts que les techniques changent constamment, et aucune technique de calcul ne permet de les prévoir adéquatement. Il en résulte qu’une planification intégrale et directive est de fait impossible (le système soviétique lui-même n’a jamais pu la réaliser, et ce n’était pas seulement parce que l’administration économique ne disposait pas des dernières générations d’ordinateurs).

   Donc, telle est la première idée de ce livre : autant une planification démocratique est indispensable, autant elle ne peut concerner que de “ grandes orientations ”, et elle ne sera dès lors que “ programmatique ” ou “ incitative ”. Je reviendrai plus loin sur ces notions.

   La démocratie économique, c’est en second lieu, le choix et la production d’un certain nombre de biens sociaux. Je propose donc une nouvelle distinction : celle entre biens sociaux et biens privés. Et par biens sociaux, j’entends les biens qui sont nécessaires à l’exercice de la citoyenneté, donc qui ont une portée politique. Cette notion de citoyenneté oppose aussi le socialisme au libéralisme. La liberté politique doit être une liberté positive. Et ceci en un double sens. Il faut d’abord que les individus aient les capacités réelles d’exercer leurs droits politiques, ce qui suppose un accès égal à l’éducation et à l’information, à la santé, et à  nombre d’autres biens encore. Il faut ensuite que les individus aient suffisamment de choses en commun pour se sentir appartenir à une même collectivité politique (ce que j’ai appelé, dans le livre, des biens de civilisation) et qu’ils puissent donner à cette collectivité les instruments de son indépendance (ce que j’ai appelé des biens stratégiques). C’est à chaque collectivité (ce qui se nomme dans les temps modernes des nations) de décider du champ de ces biens sociaux.

   La démocratie économique, c’est en troisième lieu la démocratie sur le lieu de travail, mais aussi dans quelques autres espaces de la vie économique. Une démocratie qui est d’abord une affaire de dignité : il faut que les gens se sentent responsables de ce qu’ils font et qu’ils puissent retrouver effectivement du pouvoir sur leurs actes. Le socialisme que je défends dans ce livre est donc, dans une certaine mesure, un socialisme autogestionnaire. Mais, dans une certaine mesure seulement. Pourquoi ?

D’abord tout le champ des services publics échappe à l’autogestion, puisqu’il concerne des biens sociaux, et que ceux-ci doivent être de la responsabilité des pouvoirs publics (ce qui n’exclut pas des formes de démocratisation de la gestion). Nous sommes ici dans le domaine de la chose publique, de la “ res publica ”. La propriété doit par conséquent être publique. C’est seulement dans le domaine de la production des biens privés que des formes de propriété non publique seront à divers égards préférables.

    Ensuite l’autogestion, au sens plein (gestion et propriété par des travailleurs associés), présente trois défauts majeurs, que le courant autogestionnaire n’a jamais su prendre suffisamment en compte. Le premier est que, si des entreprises autogérées ne parviennent pas à s’autofinancer, elles deviennent hétéronomes dès qu’elles concèdent des droits de propriété à des capitaux extérieurs, si bien que la démocratie d’entreprise s’autodétruit. Le second défaut est que, si les entreprises autogérées sont en concurrence pure et simple les unes avec les autres, elles se privent de toutes les ressources de la coopération, et reproduisent de la sorte les faiblesses du fonctionnement capitaliste (où l’on sait d’ailleurs parfois utiliser la coopération, par exemple dans les alliances, partenariats etc. entre entreprises). Le troisième défaut est que, si ces entreprises parviennent quand même à s’autofinancer largement, elles enclenchent, comme dans le capitalisme, un processus d’accumulation privée, qui conduit à des inégalités de toutes sortes, qui n’ont plus rien à voir avec les capacités ou les efforts de leurs travailleurs.

    C’est pourquoi mon socialisme “ autogestionnaire ” (dans le champ de la production des biens privés) comporte une socialisation de l’investissement, qui à la fois sauvegarde la démocratie de gestion (le self management) et fait fonctionner la coopération. Ceci indépendamment de cette autre forme de socialisation qui se réalise à travers la planification globale.

   Voilà les idées force qui sous-tendent la démocratie économique. Avant de poursuivre, je voudrais rappeler brièvement l’existence de ces quelques éléments de démocratie économique qui ont existé sous le capitalisme et qui sont en voie de dissolution. Où il apparaît que le capitalisme “ actionnarial ” ou “ financiarisé ” d’aujourd’hui est devenu antinomique avec cette démocratie, et par suite avec la démocratie tout court.

Le capitalisme est devenu antinomique avec la démocratie.

Pendant une longue période, qui correspond aux Trente Glorieuses, sous l'effet des luttes sociales et d'une certaine conjoncture historique, marquée en particulier par le défi soviétique, sont apparus divers éléments de démocratie économique, dont on peut dire qu'ils correspondent à des noyaux de socialisme au sein du capitalisme.

Si le socialisme est d'abord, comme je le soutenais, l'existence de choix collectifs, alors il y avait bien quelque chose comme de la politique économique pendant la période keynésienne. On a pu certes considérer que la politique économique keynésienne n'était qu'une manière de réguler l'économie capitaliste, de lui éviter des à-coups, d'amortir ses contradictions. C'est vrai, mais quand elle visait à supprimer le chômage (dit keynésien), à "euthanasier le rentier" et à soutenir la consommation de masse, elle avait bien aussi des objectifs sociaux à finalité redistributive.

Or, aujourd'hui, ces objectifs sociaux ne sont plus de mise. Quand il y a encore une certaine politique économique (comme aux Etats-Unis), elle ne sert plus que de régulation au service des détenteurs de capitaux. Un pas de plus et l'on ne peut plus guère parler de politique économique : il y a d'un côté une politique monétaire entièrement vouée à la réduction de l'inflation à son plus bas niveau, ce qui avantage en premier lieu les rentiers, et de l'autre une politique budgétaire étroitement circonscrite par la limitation des dépenses publiques et les réductions d'impôt touchant d'abord les revenus les plus élevés. C'est ce qui se passe en Europe où la Banque centrale, devenue indépendante, n'a plus comme mission que de surveiller l'inflation (ce qui lui donne en même temps un rôle décisif dans la détermination du taux de change), et où le dogme de la baisse des prélèvements obligatoires (comme s'ils ne servaient qu'à des dépenses improductives!) et la concurrence fiscale entre les Etats réduisent drastiquement les marges de manœuvre. De cet abaissement de la politique les citoyens ont parfaitement conscience, surtout quand on leur répète inlassablement qu'il n'y a pas d'autre "politique" possible.

Un autre aspect des choix collectifs, disais-je, est la détermination de biens sociaux et leur promotion comme conditions de la citoyenneté. Or, dans la conception beveridgienne (le volet de gauche du keynésianisme), il s'agissait bien d'émanciper les individus du besoin en leur fournissant, gratuitement ou à faible prix, des biens de base. Mais, au-delà de l'objectif de justice sociale, les services publics avaient en fait une vocation encore plus forte : donner une assise sociale à la citoyenneté, servir de point d'appui à la démocratie politique (le pauvre, sans parler du SDF, n'a plus les moyens ni le ressort pour exercer ses droits politiques). Pendant trente ans, le champ de ces services publics n'a cessé de s'étendre, englobant divers aspects de la sécurité sociale (de la retraite par répartition aux allocations de chômage, de l'assurance maladie à la couverture d'autres risques sociaux), certains moyens publics d'information, la formation professionnelle, le service public de l'emploi etc.

Or le choix en matière de biens sociaux se réduit de plus en plus au profit des biens privés (par exemple l'assurance maladie privée, les retraites par capitalisation). Quant à ce qu'il reste des biens sociaux fondamentaux, ils se voient se réduire comme peau de chagrin (cf. par exemple le déremboursement de médicaments ou la baisse du niveau des retraites). Sans parler des Etats-Unis, où 45 millions de personnes sont dépourvues de toute couverture sociale. Le résultat est que les citoyens relégués dans les limbes de la société sont exclus de fait de la vie politique. D'ailleurs les partis de gouvernement dits de gauche les oublient volontiers : leur discours s'adresse surtout aux classes moyennes.

Mais les biens sociaux, pendant la période keynésienne, ne se limitaient pas à des biens sociaux tels que l'éducation, la santé, l'information, les transports publics. Ils s'étendaient vers des biens de civilisation, tels que l'électricité, le téléphone, le courrier, les bibliothèques publiques, les maisons de la culture etc. C'était là un autre noyau de socialisme, puisque ces biens étaient d'une certaine façon socialisés (cf. les critères assignés à ces services publics : égalité d'accès, continuité, péréquation, laïcité etc.), et que les institutions qui les produisaient n'étaient pas ou n’étaient que peu soumises à des conditions de rentabilité capitaliste, restaient sous le contrôle direct de la puissance publique, et pouvaient recevoir des aides publiques pour compenser certaines charges liées à leurs missions. Un important secteur économique échappait ainsi partiellement aux règles du marché et relevait de choix politiques (cf. par exemple la fixation des tarifs du gaz ou de l'électricité). On sait que ce secteur "collectif" est en voie de démantèlement. Les missions de service public sont revues à la baisse (cf. par exemple la réduction du maillage du territoire par les bureaux de poste) ; elles sont de plus en plus déléguées au secteur privé ou à des entreprises publiques où l'Etat ne joue plus que le rôle d'un actionnaire parmi d'autres, voire minoritaire ; le contrôle est confié à des instances indépendantes de régulation, chargées avant tout de veiller à la concurrence ; les aides publiques sont le plus souvent supprimées (la Commission de Bruxelles, de sa propre initiative ou sur plaintes diverses, ne cesse d'y faire la chasse). Tout cela signifie que l'usage collectif de ces biens de civilisation s'efface devant les usages privés, et que la politique n'a plus guère à y intervenir.

Enfin une dernière catégorie de biens sociaux - un autre noyau de socialisme - disparaît du champ de la démocratie politique. Il s'agit de ce que j'appelais des biens stratégiques, qui sont de trois sortes : 1° des biens qui supposent des investissements de long terme et financièrement risqués. Pendant la période keynésienne, ces biens étaient produits soit par des entreprises publiques, soit par des entreprises privées, mais qui investissaient sur un horizon long avec parfois des soutiens étatiques (par exemple des prêts bonifiés). Il y avait alors des politiques industrielles, liées à une planification incitative 2° des biens liés à l'indépendance nationale, par exemple à la maîtrise de technologies de pointe 3° des biens représentant des risques élevés pour la population, pour l'environnement et pour les générations futures, ce qui mettait en jeu la responsabilité publique (cf. par exemple l’industrie nucléaire). Ces biens impliquaient le plus souvent une production à rendements croissants : autrement dit la baisse des coûts et des prix unitaires demandait du temps. Or le capitalisme actuel, axé sur la rentabilité financière (le retour sur capitaux propres) à court terme (il faut faire des profits élevés au plus tôt, si possible de trimestre en trimestre), se détourne de ces biens, et ce qu'il reste du secteur public tend à faire de même, parce qu'il se trouve soumis aux mêmes contraintes financières. Il y a évidemment de la planification privée (dans les grandes firmes), mais elle est strictement encadrée par ces mêmes contraintes. L'exemple de l'électricité est ici particulièrement frappant : le désinvestissement y est manifeste, entraînant de graves risques de coupures électriques.

Enfin dans la production même de biens privés, le pouvoir collectif se réduit au profit des forces du marché. La planification incitative de la période keynésienne, avec toute sa panoplie d'instruments, a disparu. Or elle était bien un élément de socialisme. Cette période a vu aussi le développement d'une législation du travail tendant à donner des cadres collectifs au marché du travail : durée légale du travail, contrats à durée indéterminée, règles diverses protégeant les travailleurs et unifiant leur condition, conventions collectives etc. C'est tout cela que la déréglementation en cours vise à détruire pour le remplacer par des contrats libres, à la merci du bon vouloir des employeurs.

Le socialisme correspond aussi à des formes spécifiques de propriété, liées à la démocratie économique. Quand il s'agit de biens sociaux, la forme étatique, disais-je, s'impose, car l'Etat représente les intérêts de la collectivité. Mais l'Etat devrait être sous le contrôle de la représentation nationale, elle-même contrôlant le gouvernement. C'est donc la démocratie politique qui devrait être ici à l'œuvre. Quand il s'agit de biens privés, la forme étatique n'est, selon moi, nullement la plus adéquate, et d'autres formes de propriété sont même préférables, si elles  laissent plus de place à la démocratie d'entreprise et sont plus favorables à l'efficience sous toutes ses formes.

Or, qu'en était-il durant la période keynésienne? Le capitalisme restait très largement dominant. La seule situation où l'on a pu croire qu'allait se construire une sorte de socialisme de marché fut la période du gouvernement socialiste des années 1981-1986. Avec la nationalisation du quasi totalité du secteur bancaire, d'une partie importante du secteur industriel et même des services (assurances), le secteur public avait pris une importante extension. Mais la gestion est restée de type capitaliste et la participation des salariés à la gestion surtout formelle. Quant au secteur privé, la démocratie économique, pendant la même période keynésienne, est restée des plus limitées. Les coopératives de production n'ont jamais connu un grand essor, et, dans notre pays, sont restées marginales. L'économie sociale a été bien plus développée, mais on ne peut vraiment la qualifier de démocratique : les associés, mutualistes et coopérateurs n'ont guère, ne serait-ce que du fait de leur nombre, voix au chapitre, et les salariés restent sous la coupe du management, même s'ils sont un peu mieux traités que dans les entreprises capitalistes. Restent les quelques éléments de "démocratie sociale" qui ont été introduits pendant la période dans le secteur capitaliste : comités d'entreprise, conventions collectives signées avec les organisations sociales, sous la houlette de l'Etat (qui, en France, pouvait les "étendre"), cogestion (dans les grandes entreprises allemandes) etc.

Ces formes de démocratie économique sont en voie de disparition. Les coopératives de production régressent. L'économie sociale se maintient, mais les entreprises les plus puissantes (notamment les banques coopératives) y dérivent de plus en plus vers un fonctionnement capitaliste, en se dotant, pour disposer de plus de capitaux ou pour conquérir des parts de marché, de filiales capitalistes. La droite ne voit dans l'économie sociale qu'archaïsme et les lobbies capitalistes font tout pour la torpiller (il n'est que de voir la mauvaise volonté de la Commission de Bruxelles pour légiférer à son endroit et ses efforts pour lui imposer toutes les règles de la concurrence). La gauche au pouvoir a plutôt soutenu l'économie sociale, par tradition ou pour la mettre à l'abri des OPA, mais elle n'a jamais su ou voulu l'aider à résoudre ses problèmes de structure ou de financement. Les Verts se sont faits les avocats d'un Tiers secteur, que la gauche plurielle a voulu initier. Cela redonnait quelque rôle aux pouvoirs publics, puisqu'ils en étaient en partie les bailleurs de fonds, mais d'une part ce secteur  n'avait d'autre ambition que de venir en complément pour satisfaire des besoins mal pris en compte par le marché et par les services publics, d'autre part il tendait à empiéter sur ces derniers sans assurer pour autant toutes ses missions, notamment l'égalité d'accès. Au total on peut dire que la gauche a renoncé à la démocratie économique, au niveau micro-économique, prenant son parti de la prééminence du capitalisme, en particulier avec des arguments fondés sur la mondialisation. Dès lors c'est le socialisme lui-même qui cessait d'être un horizon.

Le changement de cap

Dans le premier volume de Le socialisme est (a)venir, j'ai voulu faire un inventaire des socialismes historiques, soulignant la diversité des expériences (il n'y eut pas que le système soviétique, même s'il fut prédominant) et tentant de tirer les leçons de  leurs échecs, mais aussi de leurs réussites, qu'on a trop tendance à oublier. Dans ce volume (tome 2, Les possibles) j'ai d'abord passé en revue la littérature contemporaine sur les "modèles de socialisme", montrant qu'on pouvait les référer à trois grandes traditions, qui remontent au 19° siècle, mais qui ne s'inscrivent vraiment dans la réalité historique qu'au 20° siècle : 1° une tradition de planification intégrale, qui abolit largement les rapports marchands. Et dont on peut trouver une source chez Marx. Elle s'est incarnée dans le système soviétique, et on la retrouve dans certains modèles actuels, à la différence que ces derniers cherchent dans la démocratie économique le moyen d'éviter la bureaucratie, son autoritarisme et son inefficience relative ; 2° une tradition de socialisme marchand et concurrentiel, qui remonte aussi à Marx (cf. le programme politique du Manifeste du Parti communiste). Elle s'est réalisée surtout sous la forme du secteur d'Etat concurrentiel des pays capitalistes. Mais elle s'est aussi développée, sur le plan théorique, par l'élaboration de modèles très proches d'un capitalisme d'Etat ou d’un capitalisme populaire, assorti d'un marché des capitaux (limité)[5]. La démocratie n'y figure que sous sa forme uniquement politique (la démocratie d'entreprise en est plus ou moins exclue) 3° une tradition de combinaison entre démocratie politique, sous les auspices d'un plan assoupli, et démocratie économique, soit sous la forme d'une large autonomie de gestion d'entreprises publiques, soit sous celle de l'autogestion sociale. Elle a pris corps d'un côté dans les modèles décentralisés (surtout le modèle hongrois, et, pour une part, le modèle chinois d’aujourd'hui), de l'autre dans les diverses figures du socialisme autogestionnaire yougoslave. Toute une gamme de modèles théoriques s'en sont inspirés, qui vont de coopératives soutenues par diverses institutions étatiques[6] à plusieurs types d'entreprises publiques ou socialisées[7], ces derniers allant tous de pair avec un contrôle social de l'investissement (je ne peux ici entrer dans quelque détail).

C'est en prenant appui sur ces modèles, surtout ceux de  la troisième famille, que j'ai proposé dans ce livre un modèle de socialisme qui se veut intégrateur, tout en offrant quelques traits originaux. Ce modèle n’est pas fermé : il s’offre à des enrichissements et à des rectifications (j’ai d’ailleurs, sur plusieurs points, élaboré des variantes, notamment pour nourrir la discussion). Je vais à présent en présenter les grandes lignes.

Les trois secteurs de l’économie

Le socialisme comporterait trois secteurs : le secteur public, le secteur socialisé, et un secteur privé.

Le secteur public comprendrait la quasi totalité des services publics, qui eux-mêmes se répartissent en plusieurs sous-secteurs : 1° celui des administrations. Je ne me suis peu attaché aux services administratifs. C’est pourtant là un dossier très important, puisqu’il implique des réformes, qui, tout en maintenant le caractère et l’esprit de la fonction publique (il y a, en la matière, toute une tradition française qui mérite d’être sauvegardée), aille dans le sens d’une meilleure efficacité et d’une plus grand implication des personnels. Il s’agit d’écarter toute intrusion des modes de gestion propres aux entreprises tout en donnant aux acteurs des responsabilités et des moyens d’évaluer les résultats de leur action, autrement dit de sortir du dilemme entre les recettes libérales et la hiérarchie bureaucratique. Un axe central est la substitution d’une logique de programmes pluri annuels à une logique de répartition annuelle de crédits[8]. 2° celui des établissements publics administratifs, dotés d’une autonomie de gestion. Une véritable réforme ici irait dans le sens d’une meilleure relation contractuelle entre ces établissements (par exemple un lycée ou un hôpital) et les administrations de tutelle, qui permette d’éviter le « marchandage administratif », et d’une démocratisation de leur fonctionnement (on peut s’inspirer de l’exemple, certes imparfait, des universités). 3° celui des établissements publics industriels et commerciaux. C’est dans ce domaine que j’ai essayé de faire des propositions précises.

   J’ai souligné en quoi toute privatisation, même partielle, détruisait la nature du service public, en le soumettant à une logique capitaliste et en le conduisant à ne pas respecter ses missions, en dépit de toutes les instances de régulation supposées y veiller. Et mes principales propositions sont les suivantes : 1° une propriété de l’Etat (ou de la collectivité locale) à 100% ; 2° l’Etat n’est pas actionnaire et ne perçoit pas de dividendes, mais les entreprises lui versent une taxe pour l’usage du capital, taxe qui doit servir uniquement à la création d’autres entreprises publiques dans le secteur ou à la recapitalisation de certaines ; 3° la gestion est démocratisée sous la forme d’une co-gestion Etat/représentants des salariés, et les dirigeants, cessant d’être nommés par l’Etat, sont élus par le conseil d’administration ; 4° les missions sont définies par le Parlement et concrétisées par le gouvernement sous la forme de contrats de plan, mais le Parlement  surveille annuellement leur exécution - où l’on retrouve le rôle de la démocratie politique ; 5° le contrôle de la gestion est assuré par une agence spécialisée, qui désigne les représentants de l’Etat au sein des conseils d’administration[9]. C’est là une manière de briser les rapports de connivence ou de collusion des dirigeants avec le pouvoir gouvernemental qui ont si souvent obéré la gestion des entreprises publiques, non seulement dans le système soviétique, mais encore dans les services publics des pays occidentaux ; 6° les entreprises publiques pourraient aussi avoir des activités marchandes ordinaires, mais séparées, de préférence au sein de filiales[10] ; 7° la concurrence ne serait pas exclue, dans tous les cas où un monopole n’est pas techniquement préférable, mais elle se ferait entre entreprises publiques, donc sous le contrôle des pouvoirs publics ; 8° le statut des personnels serait intermédiaire entre celui de la fonction publique et celui des travailleurs des entreprises des secteurs qui produisent des biens privés, ceci de manière à préserver l’esprit de service public ; 9° les usagers seraient représentés au sein d’une commission publique d’évaluation[11].

    On le voit, ces dispositions s’opposent non seulement à ce que des services publics soient (d’une manière générale) concédés à des entreprises privées, mais aussi à ce que des entreprises publiques soient gérées comme des entreprises capitalistes. Si l’Etat devait être un actionnaire comme les autres, ainsi que le veut la doctrine européenne des “ services d’intérêt économique général ”, autant vaudrait privatiser. Mais il me fallait répondre aux arguments des privatiseurs sur la nécessité d’ouvrir le capital pour permettre aux entreprises publiques, via les marchés financiers (par le jeu des OPA et surtout des OPE), de devenir des multinationales. Je l’ai fait d’une triple façon : l’appel à d’autres sources de capitaux, notamment auprès d’un pôle public bancaire ; les coopérations et partenariats ; les co-entreprises avec des Etats étrangers.

   Ces propositions valent pour une société socialiste établie “ sur ses propres bases ”. Mais elles indiquent la direction à suivre pour une période de transition. Il faudrait renationaliser, aussi promptement que le permettent les ressources financières, les principaux services publics, mais en même temps mettre en place les institutions qui permettraient de sortir des apories du passé. On a employé à ce sujet le terme d’appropriation sociale. Il convient en effet pour indiquer que la représentation nationale définit le périmètre du secteur public et  en prend le contrôle stratégique, pour souligner que l’Etat prend au sérieux son rôle de propriétaire de biens publics, à travers une agence des biens d’Etat, et de gestionnaire à travers les représentants qu’elle choisit pour les conseils d’administration, pour montrer que les travailleurs s’approprient aussi leur outil de travail, en particulier par l’intermédiaire de leurs représentants au sein des mêmes conseils, et enfin pour noter que les usagers sont partie prenante de l’évaluation[12].

    Dans ce livre j’ai aussi fait des propositions pour la reconstruction d’un secteur public marchand, hors services publics. J’en résumerai l’essentiel. 1° Les entreprises publiques seraient généralement des sociétés anonymes d’économie mixte, où l’Etat (ou une collectivité publique) détiendrait 51% du capital, directement, par le biais d’autres entreprises publiques, ou encore par celui de fonds publics d’investissement. Ces derniers pourraient faire appel à l’épargne pour y prendre des parts sociales (sans droits de vote). Ainsi l’Etat n’aurait pas à puiser uniquement dans ses propres ressources, ou dans celles d’autres entreprises publiques. Ces fonds dédiés (qui ne devraient, en aucun cas, être des fonds de pension, même s’agissant des retraites des fonctionnaires) auraient, sous le contrôle du Parlement, des objectifs de long terme et ne seraient pas soumis à une contrainte de rentabilité financière élevée pour rémunérer les épargnants, du fait que leurs activités seraient de faible ampleur (ils ne peuvent échanger leurs participations qu’entre eux sur un marché de gré à gré, ils n’interviennent pas sur les marchés financiers, sauf pendant la période d’appropriation des titres privés). Les épargnants de leur côté sauraient que, en souscrivant les parts sociales, ils soutiennent le secteur public tout en obtenant une rémunération satisfaisante. Il y aurait plusieurs fonds, de manière à éviter le monopole, à les mettre en compétition par rapport aux épargnants (nationaux, de telle sorte que les revenus de cette épargne ne partiraient pas à l’étranger), et à laisser aux entreprises semi-publiques la possibilité de faire appel à l’un ou à l’autre. Mais pourquoi alors l’entrée de capitaux privés ? Essentiellement pour élargir la base capitalistique. Ce qui entraînerait, pour les grandes entreprises, une introduction en Bourse et l’appel à des investisseurs institutionnels[13]. Mais le risque de mouvements spéculatifs reste limité, puisque le capital privé n’est pas majoritaire. Ce capital privé devrait être attiré par la stabilité de l’actionnaire principal, la transparence et l’indépendance dans la gestion, la qualité du climat social, enfin le poids qu’il pourrait exercer sur les décisions, tout en ne disposant pas d’une minorité de blocage. En effet 2° Les conseils d’administration (ou de surveillance) seraient tripartites : un tiers des voix plus une aux représentants des entités publiques, un tiers moins une à celui des actionnaires privés et un tiers à celui des salariés. Ce n’est là nullement une innovation, puisque ce tiers des voix accordé aux salariés existe dans plusieurs pays européens… au sein même des entreprises privées (sans parler de la cogestion dans les entreprises allemandes de plus de 2000 salariés). Mais ce troisième tiers pourrait constituer une minorité de blocage, ou au moins de suspension, des décisions importantes. 3° L’instance de direction serait élue, pour les deux premiers tiers des mandats, par l’assemblée générale des actionnaires, ce qui met fin à l’intervention discrétionnaire de la puissance publique. 4° Le contrôle exercé par cette dernière se limiterait à autoriser ou non des franchissements de seuil, essentiellement au niveau des filiales (dont certaines pourraient descendre au-dessous du seuil des 51%) ? Point de contrats de plan ici, aux différences des entreprises de services publics. 5° La mobilité du capital public entre actionnaires publics, n’est pas exclue, mais se ferait de gré à gré et sous contrôle public.

    Je ne peux entrer dans plus de détails ni dans une discussion, mais je voudrais souligner que ces entreprises d’économie mixte relèveraient bien plus d’un capitalisme d’Etat que du socialisme, même si la logique n’est pas celle de la rentabilité maximale (ce qui permet de consacrer une partie plus importante du profit net à l’investissement qu’à la distribution de dividendes et de viser davantage le long terme). Nous sommes ici dans une configuration proche de celles de l’entreprise publique chinoise, souvent cotée en Bourse, mais où les actions d’Etat ne sont pas vendables au public. L’élément de socialisme, c’est la participation des représentants élus des salariés aux grandes décisions (à condition qu’elle soit effective, qu’ils aient par exemple la possibilité et les moyens de proposer des contre-projets), ainsi que d’autres formes d’intervention dans la gestion (par exemple rôle accru des comités d’entreprise, des syndicats, élection de conseils d’ateliers).  Ceci dit, c’est sans doute  aujourd’hui la voie la plus praticable pour de grandes entreprises engagées dans un processus de transnationalisation, ne serait-ce que pour faire pièce aux multinationales capitalistes. La structure du groupe, avec sa maison mère (ou sa société holding), ses filiales et ses sous-filiales, s’adapte bien à ce processus et a fait depuis longtemps ses preuves. Il est vrai que les salariés d’une filiale n’ont que peu de pouvoir face à des stratégies qui sont décidées à un niveau supérieur (restructurations, réductions d’effectifs, voire liquidation). Néanmoins leur pouvoir n’est pas négligeable, puisque les représentants des salariés à ce niveau sont élus par l’ensemble des salariés du groupe,  et diverses dispositions peuvent le renforcer (institution de comités d’entreprise de groupe, obligations de reclassement prioritaire au sein du groupe etc.).

    J’en viens maintenant au second secteur d’une économie socialiste, ce que j’ai appelé le secteur socialisé, qui correspond à des propositions plus nouvelles et plus hardies. En voici les grandes lignes.

    Les entreprises seraient gérées par leurs travailleurs, comme le sont aujourd’hui les coopératives. Elles pourraient être de très grande taille sans perdre leur caractère démocratique, si elles étaient agencées en réseau (je me suis appuyé ici sur l’exemple des coopératives de crédit, mais surtout sur celui du complexe des coopératives de Mondragon, un groupement en pleine expansion qui a la taille d’une multinationale, sur lequel je reviendrai).

    Le trait le plus novateur est que les entreprises socialisées n’ont pas de capitaux propres et fonctionnent uniquement sur capitaux empruntés, ce qui les différencie des coopératives et ce qui en même temps peut permettre de lever les obstacles en matière de financement qui ont constamment handicapé ces dernières : essentiellement les difficultés qu’ont les coopérateurs pour apporter du capital et la crainte qu’ils éprouvent à risquer une trop grande partie de leur épargne dans une seule entreprise. A noter cependant qu’elles devraient disposer d’une certaine proportion de crédits sous forme de ressources longues, représentant l’équivalent de capitaux propres. Pour trouver leurs capitaux elles font appel au crédit auprès de banques elles-mêmes socialisées. Ces banques, dans trois variantes du modèle, sont elles-mêmes adossées à un Fonds de financement (ou, dans la variante qui me paraît la meilleure, à un Fonds d’investissement), qui leur fournit des ressources d’épargne en fonction de la qualité de leur gestion. Cela signifie que, dans tous les cas de figure, l’investissement est socialisé, sur la base de la collecte d’une épargne populaire (livrets et bons d’épargne). Il ne dépend plus de l’entreprise autogérée, qui n’est pas autorisée à s’autofinancer (pour l’investissement net), ni d’apporteurs extérieurs de capitaux, sous forme d’actions ou d’obligations, mais seulement d’organismes de crédit. La différence est fondamentale : l’entreprise n’a plus à rémunérer des actionnaires qui exercent sur elle une pression constante pour accroître leurs dividendes et la valeur de marché de leurs actions, mais seulement des créanciers, qui ne peuvent modifier le taux d’intérêt une fois que le prêt est accordé. A cette condition elle est entièrement libre de sa gestion. L’autre point clé est que, les entreprises ne pouvant plus tabler sur une accumulation privée du capital, se retrouvent à égalité des chances, ce qui tarit une source importante d’inégalités.

    Cette proposition serait irréaliste si la relation entre les banques et les entreprises n’était pas entièrement modifiée. Celles-ci répugneraient, comme aujourd’hui, à prendre des risques, d’autant plus que les entreprises qu’elles financent n’ont pas de capitaux propres, si d’une part les risques n’étaient pas mieux évalués[14], et si d’autre part il n’y avait pas une certaine mutualisation des profits et des pertes. D’où l’institution de comités de crédit (comprenant notamment des professionnels de la branche) et d’organismes de garantie fonctionnant sur une base mutualiste, cautionnant une partie des prêts (l’exemple de Mondragon montre ici à nouveau la possibilité d’un système de solidarité entre les coopératives, celles qui sont en difficulté temporaire ou ayant d’urgents besoins d’argent pour leur développement pouvant compter sur l’appui des autres). En souscrivant aux uns et aux autres, les entreprises contribuent à cette socialisation de l’investissement.

    Le troisième trait du modèle est l’existence de réseaux socialisés d’information : c’est là une manière pour les entreprises socialisées de mettre en commun de l’information, ou encore de coopérer tout en se faisant concurrence. C’est là aussi un canal permettant aux consommateurs d’intervenir dans la conception et dans l’évaluation des produits. J’y reviendrai plus loin. Voilà donc une troisième forme de socialisation.

    Le quatrième trait est que les entreprises du secteur socialisé adoptent certaines règles communes en matière de rémunération, tout en conservant chacune une large latitude. Ici encore il y a donc à la fois concurrence et coopération.

    Une formule résume la logique à l’œuvre dans le secteur socialisé : ce n’est plus le capital qui loue le travail, mais le travail qui loue le capital. Et le principe d’optimisation n’est plus la maximisation du taux de profit, mais la maximisation des revenus du travail (une fois acquittés les intérêts et les impôts). Les travailleurs empochent tout le surplus, s’il existe, par rapport à leurs rémunérations de base, sous forme de rémunérations supplémentaires. Le système cesse d’être capitaliste, tout en gagnant en efficience, car les travailleurs sont plus motivés, puisqu’ils travaillent pour eux-mêmes, contrôlent leurs dirigeants bien mieux que ne le feraient des actionnaires, sont enfin mieux disposés au partage de l’information et à l’innovation. L’efficience allocative est assurée aussi par le contrôle exercé par les banques, elles-mêmes sous la surveillance du Fonds de financement. L’adaptation aux aléas du marché est meilleure que dans l’entreprise capitaliste, car les travailleurs acceptent plus volontiers de voir leurs « bonus » et même leurs salaires de base varier en fonction de la conjoncture, s’ils sont assurés de garder leur emploi ou, au pire, d’être fortement indemnisés en cas de perte de cet emploi et d’être rapidement recasés dans d’autres entreprises socialisées. On voit la supériorité d’un tel système sur celui de l’actionnariat salarié, qui reste dans la logique capitaliste et qui, au demeurant, est un marché de dupes.

    Dans mon livre, j’ai essayé de dessiner une voie de transition vers un tel modèle : c’est en quelque sorte le modèle à l’état réduit (par exemple : il y a encore des capitaux propres, des réserves, les réseaux d’information ne sont pas encore constitués). Elle me semble parfaitement praticable, pourvu qu’il existe une volonté politique, et elle offrirait un débouché à bien des entreprises ou des travailleurs sinistrés par le fonctionnement du capitalisme financiarisé. Diverses réalisations d’économie alternative nous indiquent déjà des chemins[15]. Néanmoins je voudrais souligner les difficultés liées à un développement de ce secteur, outre l’importance de la création institutionnelle qu’il implique.

    Tant qu’on reste à une petite échelle (dans une région, dans un pays), rien n’est sans doute insurmontable (il peut y avoir unicité d’un régime juridique, construction d’une culture commune), mais, dès qu’on passe à l’échelle internationale, tout se complique. Or même de petites entreprises, situées sur un créneau porteur, peuvent avoir besoin d’un tel développement. Comment faire entrer dans un réseau des coopératives qui se situent à l’autre bout de la planète ? Comment imaginer une assemblée générale de centaines ou de milliers de représentants des coopérateurs dispersés à travers le monde ? L’exemple du complexe Mondragon[16] est éloquent à cet égard. Sur ses 83.601 travailleurs (fin 2006) seulement un peu moins de la moitié sont des coopérateurs, la plupart dans les coopératives situées dans une même vallée du Pays basque espagnol. Le complexe, pour se développer au-delà, s’est doté de filiales (dans 18 pays), dont les groupes qui le composent sont propriétaires à la manière de propriétaires capitalistes, et où les travailleurs sont de simples salariés (mais il est prévu qu’ils puissent devenir ultérieurement actionnaires minoritaires de ces filiales). Pourquoi ? Il semble que cela ne tienne pas tant à un « égoïsme coopérativiste » qu’aux risques que ferait courir au complexe la transformation de filiales éloignées, surtout situées en pays étranger, en coopératives, avec toutes les obligations qu’il devrait assumer à leur égard. Donc l’obstacle est d’abord économique, dans un monde hyperconcurrentiel. Mais il y a aussi des obstacles juridiques et surtout culturels (que connaissent également les multinationales capitalistes, mais qu’il leur est plus facile de surmonter du fait de la concentration du pouvoir aux sommets).

    Les risques économiques qui peuvent peser sur le complexe Mondragon seraient cependant bien moindres s’il existait un vaste secteur socialisé, plus souple que la structure très intégrée de ce groupe, mais disposant, ne serait-ce que par son importance, d’instruments de solidarité bien plus puissants. Restent les autres obstacles. Il me semble qu’ils ne peuvent être facilement levés : il faudrait d’abord que le secteur se structure à l’échelle nationale, ce qui lui donnerait une extension d’autant plus grande que le pays est grand, puis qu’il trouve des relais dans d’autres pays. Autant dire qu’une telle construction ne peut se faire que pas à pas. Le projet va bien plus loin que celui d’un capitalisme d’Etat, mais est certainement plus difficilement réalisable. Dans l’intervalle on ne pourra sans doute guère échapper à des filialisations du type Mondragon, en respectant pourtant mieux les travailleurs de ces filiales.

    Enfin, même dans un socialisme mature, continuerait à exister un secteur privé. Pourquoi ? D’abord parce que l’expérience historique nous montre qu’il n’est pas bon d’interdire. Si le secteur public ou le secteur socialisé doivent l’emporter, ce sera par leur attrait propre, et non par la contrainte (à noter qu'il donnera également des motifs de lutte aux travailleurs du secteur privé). Ensuite parce que l’entreprise publique ou l’entreprise socialisée supposent une certaine taille. Elles seraient difficiles à mettre en place dans le petit commerce, l’artisanat, certaines professions libérales, et n’y apporteraient pas de gain de productivité. Enfin parce que des entreprises capitalistes constitueraient un challenge permanent pour le secteur public et le secteur socialisé, notamment en ce qui concerne l’esprit entrepreneurial – le meilleur du capitalisme. On le voit, je ne propose nullement une rupture brutale, mais une sorte de révolution permanente.

    Dans les conditions actuelles la transformation serait sans aucun doute difficile. La résistance de la classe dominante serait farouche et multiforme, mais relativement à court d’arguments face à ce “ socialisme de marché ”. Surtout il faudrait affronter les multinationales sur leur propre terrain. Dans ce livre, je n’ai de cesse de le dire : il y a le défi de l’efficience, et il y a aussi le défi de la mondialisation. Le projet d’un secteur socialisé est ambitieux, car il ne vise pas du tout à créer un “ Tiers secteur ” venant colmater les brèches du public et du privé. Les entreprises socialisées auraient vocation à être aussi des multinationales, pour tirer profit comme elles des économies d’échelle et des synergies, quand celles-ci existent réellement (c’est loin d’être toujours le cas dans le système actuel)[17]. Elles devraient notamment pouvoir acheter des entreprises dans divers pays, pour les transformer ensuite en entreprises socialisées (en transformant peu à peu le capital en créances). Car il ne faudrait pas qu’elles se comportent comme des prédateurs et des exploiteurs. J’ai essayé d’indiquer à quelles conditions cela est possible et comment ces entreprises pourraient tout pacifiquement, et sans doute de manière progressive (vu les obstacles culturels et juridiques), “ exporter ” leurs rapports sociaux.

    Sur le long terme il y aurait transfert d’entreprises publiques produisant des biens privés vers le secteur socialisé, après consultation du personnel et sur décision des pouvoirs publics, ici encore en transformant peu à peu du capital public en titres de créances d’Etat.

La planification et la politique économique

    Si la planification est consubstantielle au socialisme, ce n’est pas seulement parce qu’elle permet de dépasser “ l’anarchie ” du marché ou de compenser ses défaillances (en particulier la multitude de ses effets sociaux induits, ce qu’on appelle les “ externalités ”, positives ou négatives), c’est surtout parce qu’elle est le lieu d’exercice de la démocratie, l’endroit où peut se nouer le contrat social, l’espace où peuvent s’élaborer les choix collectifs, se définir les “ grandes orientations ” : parmi celles-ci on peut citer la proportion, à l’échelle globale, entre consommation et investissement, la politique du temps de travail, la délimitation des biens sociaux, la politique des revenus, la politique sociale, la politique sectorielle (le soutien à des branches lorsque le marché est défaillant), la politique du territoire, et, last but not least, la politique environnementale.

    Nous savons aujourd’hui, à travers l’exemple soviétique, qu’un plan directif est impossible (en fait il fut toujours un tâtonnement, et, loin de commander le développement, il reposait sur une régulation par la pénurie). Nous savons également qu’un plan centralisé peut conduire à une confiscation du pouvoir par la bureaucratie et la technocratie. Dès lors comment faire ? Certains auteurs ont proposé que les choix s’élaborent de bas en haut, par exemple à travers des processus de coordination négociée, le dernier mot restant au Parlement[18]. Si séduisante que soit l’idée, je n’y crois guère, car ce mode d’élaboration serait trop long et trop complexe, mais aussi pour une raison de principe : la recherche de compromis entre les intérêts particuliers et de consensus ressemble à une sorte de marché politique, alors que la démocratie implique, selon moi, la manifestation d’une volonté générale, se dégageant d’un débat sur de grandes options. Il me fallait alors indiquer à quelles conditions institutionnelles le plan reflèterait cette volonté (le Parlement ne doit pas se laisser dessaisir par le gouvernement) et les experts se trouveraient confinés dans leur rôle technique.

    Le plan revêtirait un caractère, sinon directif, du moins “ programmatique ” dans le champ des biens sociaux (celui des services publics), avec contrôle des prix, et un caractère incitatif dans celui des biens privés, à l’aide d’outils classiques, mais aujourd’hui tombés en désuétude, tels que les taux d’intérêts différentiels, la fiscalité différentielle, les commandes publiques, les subventions dans certains cas. Il pourrait même s’appliquer au cas par cas, s’il s’effectuait selon les critères d’un calcul économique public objectif et non contestable. Evidemment le plan incitatif prend à contre-pied le néo-libéralisme, bien que la concurrence ne soit pas mise en cause. Ce plan est une nouvelle manière, macro-économique, de réaliser une forme de socialisation, mais sans intervenir directement sur l’investissement et les prix.

    La politique économique a une fonction plus générale : assurer le plein emploi, le type et le taux de croissance souhaité, la stabilité des prix, l’équilibre extérieur. J’ai consacré tout un chapitre à cette nouvelle politique économique, arguant qu’elle serait plus aisée à mettre en œuvre dans une économie largement fondée sur le crédit et suggérant la manière dont pourrait s’opérer une déconnexion partielle des taux du crédit par rapport aux taux de rémunération de l’épargne et par rapport aux taux des marchés de capitaux mondiaux. Mais mes hypothèses sont fragiles, et je crains de ne pas bien maîtriser le sujet. En tous cas j’ai voulu me situer dans le cadre d’une économie ouverte, sujet sur lequel il fallait innover, parce que les modèles de socialisme sont à peu près muets sur la question.

    Il y a une grande faiblesse dans mon livre : la trop rapide attention accordée à la politique environnementale, alors qu’il s’agit d’un défi majeur pour le XXI° siècle, l’équilibre écologique de la planète n’étant plus très loin du seuil de rupture. Or justement le seul moyen d’y faire face est la planification, tant au niveau national qu’international. C’est particulièrement vrai dans le cas de la maîtrise de la réduction des émissions de gaz à effet de serre responsables du changement climatique[19]. Mais il m’aurait fallu montrer que la réponse à la question environnementale passe aussi par la transformation du type de croissance et par une politique égalisatrice des revenus et de la richesse, susceptible de désamorcer la surconsommation et le gaspillage, donc par un autre volet de la planification.

La socialisation des marchés

   Le socialisme défendu dans ce livre est-il est un socialisme de marché ? Il ne l’est pas pour les services publics, puisque ceux-ci sont hors marché ou faiblement marchands (notamment au niveau de la formation des prix). En revanche le secteur socialisé et le secteur privé sont marchands, en ce sens que les entreprises y sont en concurrence et que les prix y sont libres. Mais ce socialisme n’est pas pour autant un socialisme de marché, comme c’est le cas dans un certain nombre de modèles. Il faut ici distinguer le secteur socialisé et le secteur privé. Alors que le second ne serait soumis qu’à des régulations comparables à celles qui existent aujourd’hui, mais quelque peu renforcées, le premier opérerait au sein de marchés socialisés, du moins pour les échanges qui le concernent. Qu’est-ce à dire ?

   Pour le marché des capitaux, j’ai déjà expliqué ce que signifierait une socialisation de l’investissement au sein du secteur socialisé. Le marché des emplois (on ne peut plus parler d’un marché du travail, puisque les employeurs sont en même temps employés et vice-versa) serait également socialisé en ce sens qu’il existerait, comme je l’ai déjà dit, un certain nombre de règles communes assez fortes. J’ai présenté dans le livre plusieurs variantes allant d’un marché des emplois classique, quoique présentant plus de garanties pour les travailleurs que le marché capitaliste, à un système de rémunérations proche de la grille des emplois de la fonction publique. La meilleure variante – la plus souple tout en empêchant l’apparition de trop fortes inégalités – me semble consister dans la construction de normes indicatives, guidant les travailleurs associés dans leur politique de rémunérations, et d’un cadre réglementaire relativement strict, avec, par exemple, des normes plancher et des normes plafond obligatoires (l’exemple des coopératives de Mondragon est encore une fois très suggestif[20]). Ce que j’ai voulu montrer aussi est qu’il existerait des tendances spontanées au plein emploi, à l’inverse de la tendance capitaliste à engendrer du chômage.

    J’en viens au marché des marchandises. La mise en place de réseaux socialisés d’information, telle qu’elle a été proposée par Diane Elson, serait un moyen de réduire fortement ce que Marx appelle le fétichisme de la marchandise. En effet tant les producteurs que les consommateurs y trouveraient un grand nombre d’informations sur les conditions dans lesquelles les marchandises sont produites, conditions à la fois sociales (modes d’organisation et de travail, formation des prix), technologiques (procédés de fabrication, traçabilité des produits) et environnementales (respect des normes). En somme il s’agit de reprendre à grande échelle les pratiques de cette petite révolution que représente le commerce équitable.

   Je me suis posé la question de savoir si des représentants des consommateurs devaient, comme plusieurs modèles le proposent, avoir une place importante dans les conseils de gestion des entreprises socialisées, à côté des travailleurs et d’autres parties prenantes (stake holders). Je ne  suis pas de cet avis, pour diverses raisons. En revanche les associations de consommateurs pourraient avoir un statut public et joueraient un rôle bien plus important qu’aujourd’hui et grandement facilité par leur accès aux réseaux socialisés d’information. C’est la donc un autre aspect de la démocratie économique, bien au-delà du vote monétaire faiblement averti et manipulé du consommateur tel qu’il existe aujourd’hui. A ce sujet j’aimerais aussi parler du rôle des instances démocratiques dans le choix des techniques, mais cette question me mènerait trop loin.

Les institutions politiques

    Je n’ai pas, en la matière, été bien loin dans la modélisation. J’ai tenu surtout à démarquer la démocratie socialiste de la démocratie néo-libérale d’un côté, de la démocratie conseilliste de l’autre. Alors que nous devons aux théoriciens de la démocratie libérale des principes importants (la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice, la distinction de la sphère publique et de la sphère privée), la démocratie néo-libérale rabaisse le Parlement, donne à l’exécutif (en particulier dans les régimes présidentiels) la plus grande partie de l’initiative, institutionnalise le marchandage judiciaire et le lobbying, installe les intérêts privés dans des instances de régulation autonomes par rapport à l’Etat. La démocratie socialiste serait au contraire de nature “ républicaine ”, en ce qu’elle redonnerait au Parlement l’essentiel du pouvoir législatif et le contrôle du gouvernement, et exclurait la représentation directe des intérêts particuliers (ceux-ci doivent passer par l’intermédiaire des partis et associations politiques). La démocratie socialiste serait de type représentatif  (et, dans certaines circonstances et sous certaines conditions, référendaire), plutôt que de type conseilliste, car les élections à plusieurs degrés éloignent les délégués de leurs mandants et permettent toutes sortes de jeux de pouvoir. Dans ce cadre général j’ai rappelé quelques unes des dispositions qui pourraient rendre cette démocratie plus effective (notamment au niveau des moyens d’information) et moins politicienne (limitation du cumul des mandats, rotation, incitations à la participation etc.).

    Je me suis surtout attaché à deux problèmes. Convient-il de doubler la démocratie représentative par une démocratie “ participative ” (comités de quartier et autres assemblées d’un niveau plus élevé), dans l’esprit des expériences brésiliennes ? J’ai exprimé sur ce sujet un avis nuancé. Dans l’état actuel de la démocratie, ces institutions sont indiscutablement favorables à la vie politique, surtout quand elles évitent les défauts du système conseilliste (délégation à plusieurs étages) et la professionnalisation, comme c’est bien le cas à Porto Alegre. Mais la démocratie participative ne saurait être qu’un troisième pilier de la démocratie, car elle ne doit pas priver de substance la démocratie représentative, qui est celle de tous les citoyens, fussent-ils passifs. De plus elle ne mobilise qu’un petit nombre de personnes, souvent les plus cultivées et les plus militantes. Enfin son extension au-delà de l’échelon local est difficile. L’autre question que je me suis posé est celle de l’opportunité d’une seconde Chambre, Chambre de l’autogestion ou Chambre des intérêts, proposition que l’on trouve dans certains modèles de socialisme. Il s’agirait ici non de permettre une institutionnalisation des groupes de pression, mais d’instaurer un second système représentatif, le Parlement ayant quand même le dernier mot. Mon objection est que cette Chambre poserait d’inextricables problèmes de représentativité et présenterait un fort risque de corporatisme, voire de communautarisme, si d’autres intérêts que les intérêts économiques devaient être aussi représentés (ce que l’exemple de la Yougoslavie a illustré). Je pense en revanche que l’idée d’un Conseil économique et social, où les grands secteurs économiques (les trois secteurs) et les organismes de branche confronteraient leurs revendications, et pourraient déjà tenter de les concilier, et dont les rapports seraient non seulement adressés au Parlement, mais encore à l’opinion publique, serait de nature à éclairer tant l’électeur que ses représentants (les intérêts non économiques, eux, s’exprimeraient de façon non institutionnalisée, par le canal des associations les plus diverses).

    En tous cas la démocratie socialiste suppose beaucoup d’invention, en tirant les leçons des expériences passées. Nous ne sommes encore qu’à la préhistoire de la démocratie.

Conclusions sur la démocratie économique

    J’espère avoir fait comprendre que la démocratie économique est bien le cœur d’un nouveau projet socialiste. Elle remet la politique au poste de commandement : non pas pour reconduire une économie de commandement à la soviétique, mais pour orienter le fonctionnement économique en fonction de grandes orientations décidées collectivement, et incarnées dans un plan programmatique ou incitatif.

    Elle redonne corps à la communauté nationale, et par suite à la souveraineté populaire (qui peut autoriser des délégations de souveraineté, comme dans le cas de l’Europe, où ces délégations devraient rester sous le contrôle des élus, nationaux et européens – du moins aussi longtemps qu’il n’existe pas de nation européenne). Communauté dont les biens sociaux constituent le ciment.

    Elle restitue aux travailleurs la responsabilité de leurs entreprises, du pouvoir sur leurs actes, en leur en donnant les moyens (grâce à la socialisation de l’investissement), tout en leur évitant de s’enfermer dans un “ égoïsme d’entreprise ”, source de corporatisme et d’inégalités indues. Dans le cas des services publics, la démocratie économique relève d’abord, puisqu’il s’agit de biens sociaux, de la puissance publique, de la participation des travailleurs ensuite. Quant au secteur privé, il n’échappe pas tout à fait à la démocratie économique, puisque qu’il en connaît les effets sous la forme de la législation du travail, sous celle de sa contribution à une protection sociale publique, et sous celle de la planification incitative.

    Toutes ces conditions constituent un terreau pour la régénération de la démocratie politique, dont les institutions elles-mêmes seraient profondément transformées.

Mener le combat sur deux fronts

    Réinventer un socialisme du XX° siècle sera certainement une tâche de longue haleine. Ma conviction est que des pas ont été faits ou franchis dans un certain nombre de pays émergents (en Asie surtout) ou dans des pays qui ont rompu avec les politiques néo-libérales (en Amérique latine principalement). Dans les métropoles capitalistes, les conditions sont bien plus difficiles, ce qui explique que les luttes y soient plus défensives qu’offensives. Il existe certes désormais des propositions de rupture issues du mouvement altermondialiste, et, plus largement, de la « gauche de la gauche ». Mais ces propositions restent à mon avis tributaires de deux limites : 1° la plupart, si judicieuses et étayées qu’elles soient, sont totalement irrecevables pour les milieux dirigeants et par ailleurs peu compréhensibles par les milieux populaires ; 2° elles ne vont pas au cœur du système du capitalisme financiarisé, qu’elles se proposent surtout de contenir par tout un jeu de taxations (notamment par des taxes sur les mouvements des capitaux, sur les bénéfices quand les entreprises distribuent trop de dividendes, quand elles délocalisent, quand elles privilégient le travail précaire etc.). Si l’on constate aujourd’hui un certain essoufflement de la contestation, c’est sans doute du fait de sa diversité et de sa répugnance à nouer des alliances tactiques avec des forces politiques, mais aussi du fait d’un certain déficit théorique, reconnu par plusieurs de ses acteurs, notamment sur la question majeure de la finance. Tout se passe comme si, au-delà d’une critique souvent brillante du capitalisme financiarisé et de la mondialisation capitaliste, on reculait devant l’idée d’une réforme structurelle du capitalisme, pour le sauver de ses errements, comme s’il s’agissait là d’une honteuse compromission avec le système, auquel on se contente de vouloir imposer des contre-pouvoirs.

    Or il faudrait mener la lutte sur les deux fronts : effectuer des percées sur les problèmes qui ont toujours handicapé le secteur public et le secteur à base coopérative pour se rendre à même d’enfoncer des coins dans le système, mais aussi conforter des propositions qui visent à refonder le capitalisme sur de nouvelles bases. Pourquoi ?

    D’abord parce que le capitalisme restera pour très longtemps un secteur sinon dominant, du moins majeur dans nos économies contemporaines. En outre, dans l’esquisse de socialisme que je viens d’évoquer, l’un des chemins en porte largement les stigmates (ainsi du capitalisme d’Etat  - avec des éléments socialistes - comme opposé au capitalisme privé). Plus : j’ai considéré que, même dans un socialisme mature, il devrait subsister un secteur capitaliste, quoique soumis à certaines contraintes.

    Ensuite parce que personne n’a intérêt à attendre que de nouvelles convulsions du capitalisme financiarisé ne mettent nos sociétés et notre planète dans un état de délabrement dramatique.

    Enfin parce que, parmi les tenants même du capitalisme, il y a aujourd’hui suffisamment d’économistes lucides (je pense ici en particulier à ceux qu’on appelle les néo-keynésiens), de patrons d’entreprises moyennes et parfois grandes, de forces traditionnellement ancrées à droite pour souhaiter ou accompagner des réformes en profondeur du système. En effet, si certains pensent qu’il suffirait d’améliorer la « gouvernance » des entreprises (par exemple grâce à la présence d’administrateurs indépendants dans les conseils d’administration, ou en réglementant les stock-options), de réagencer ou moraliser les institutions liées à finance (banques, cabinets d’audit, cabinets d’experts-comptables, agences de notation) pour éviter les conflits d’intérêt, de faire jouer un rôle plus actif aux institutions de régulation (commissions bancaires, gendarmes de la Bourse, banques centrales), d’autres ne se font pas d’illusions, reconnaissant qu’il s’agirait là bien souvent de cautères sur une jambe de bois (sauf à transformer certaines de ces institutions en services publics), mais se contentent le plus souvent de justifier et de réclamer des interventions accrues des Etats, sous des formes diverses.

    Or en fait c’est la finance de marché elle-même qu’il faudrait « asphyxier », tout comme Keynes voulait euthanasier les rentiers. Voici, à titre indicatif, quelques unes des idées qui ont été lancées[21] : réorienter l’épargne placée en Bourse vers des fonds d’investissement dédiés aux entreprises non cotées ; imposer, par le droit, la présence dans les conseils d’administration d’actionnaires de référence, s’engageant, dans l’esprit des pactes d’actionnaires, à conserver leurs actions et à ne les céder qu’avec l’accord de l’entreprise et des autres actionnaires de référence ; instituer pour les autres actionnaires un marché d’actions à dividende prioritaire, mais sans droit de vote ; taxer fortement les plus-values en fonction de la durée de détention (comme cela se  fait pour la propriété immobilière). Les objectifs, on le voit, sont d’une part de stabiliser l’actionnariat pour le responsabiliser et mettre l’entreprise à l’abri des OPA hostiles (alors que, pour le capital flottant, l’entreprise n’est qu’une tirelire), d’autre part de bloquer le court-termisme, si préjudiciable à l’investissement de long terme, y compris en matière de « capital humain » (c’étaient là aussi des objectifs du capitalisme d’Etat dont j’ai parlé). De telles propositions permettraient d’assécher le pouvoir parasitaire, très coûteux, et finalement inapproprié en matière d’allocation des ressources, de la finance de marché. Elles méritent donc un examen approfondi.

    En menant les deux combats de front  - celui de la démocratie économique et celui de la « rationalisation » du capitalisme -, on sortirait de la double impasse que représente d’un côté une perspective révolutionnaire en fait mal assurée de ses buts et se rabattant sur des tactiques de harcèlement peu efficaces, et d’un autre côté une perspective réformiste qui n’apporte que des correctifs mineurs au capitalisme financiarisé (ce qu’on appelle le « social-libéralisme »). L’heure est venue de tenter de conjuguer réforme et révolution, ou, si l’on préfère, de faire preuve d’un réformisme radical.


[1] Conférence faite à Paris, automne 2004, parue dans Utopie critique, n° 32, 1° trimestre 2005, et complétée pour le présent livre.

[2] Le socialisme est (a) venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004.

[3] Cf  F.A. Hayek, Droit, législation et liberté, t. 3 L’ordre politique d’un peuple libre, ed. française PUF, 1983, chapitre 17. Les membres de l’Assemblée législative devraient être âgés de plus de 45 ans et seraient élus pour 15 ans. Ils contrôleraient l’Assemblée gouvernementale. On ne saurait mieux restreindre et contraindre le pouvoir populaire. Mais ce sont les anarcho-capitalistes qui expriment le mieux l’utopie libérale (ou plutôt néo-libérale) : les tribunaux et même les lois deviennent privés, l’Etat est aboli. On ne saurait sourire de cette utopie, car elle est déjà l’œuvre dans nombre de pratiques existantes, par exemple le marchandage judiciaire et la lex mercatoria (les arbitrages privés).

[4] Le choix du consommateur est formaté par les « pouvoirs de marché » des firmes. Je fais référence ici notamment à la publicité, à la symbolique des marques, aux techniques sophistiquées de marketing. Lire en particulier Naomi Klein, No Logo, traduction française Actes Sud, 2001.

[5] Cf notamment ceux de John Roemer, de Pranab Bardhan et de James Yunker.

[6] Cf des modèles tels que ceux de Samuel Bowles et Herbert Gintis, Murat Sertel, Thomas Weisskopf.

[7] Cf en particulier les modèles de David Schweickart, de Diane Elson et de Pat Devine.

[8] Je renvoie ici à la doctrine de la fonction publique si bien développée par Anicet Le Pors et aux excellentes propositions de Yves Salesse dans Réformes et révolution : propositions pour une gauche de gauche, Editions Agone, 2001, notamment p. 160-165.

[9] Cette proposition se rapproche de l’institution, par le gouvernement Raffarin, d’une Agence des participations de l’Etat, visant à exercer une sorte de « gouvernement d’entreprise » sourcilleux sur les entreprises publiques. Elle diffère de cette réforme de droite sur des points essentiels : elle renforce la représentation des salariés, alors que cette réforme prépare leur suppression ; le contrôle de la gestion se fait en fonction d’une rentabilité spécifique et non en fonction de le rentabilité capitaliste, alignée sur celle des entreprises cotées en Bourse ; elle exclut la forme de la société anonyme, destinée en fait à préparer la privatisation, au moins partielle.

Yves Salesse (op. cit., p. 83-91) estime que les représentants de l’Etat au conseil d’administration ne devraient pas être seulement des fonctionnaires, que des politiques devraient y figurer pour éviter la confiscation du pouvoir par la bureaucratie, elle-même sous l’emprise de la technocratie d’entreprise. Je pense que le principal danger réside dans l’arbitraire politique au niveau de la gestion courante. C’est pourquoi je suis favorable à un contrôle de cette gestion par une instance administrative, mais composée de personnels spécialisés, avec des garanties d’indépendance.

[10] Ceci suppose l’abandon du «principe de spécialité ».

[11] Devrait-on maintenir, voire renforcer, la représentation des usagers au sein des conseils d’administration, en particulier pour éviter le face à face Etat/salariés ? Je ne le crois pas, car je redoute un jeu de coalitions, tantôt entre les représentants de l’Etat et ceux des usagers, tantôt entre les représentants des salariés et ces derniers. En revanche cette Commission publique d’évaluation serait automatiquement saisie pour juger des résultats et pour donner son avis sur toutes les décisions importantes.

[12] L’appropriation sociale signifie aussi que le niveau étatique n’est pas toujours pertinent : les collectivités locales sont souvent mieux placées pour gérer des services tels que le transport scolaire ou la distribution de l’eau. Mais on ne saurait aller trop loin dans cette voie au risque de créer des disparités entre territoires. Idem pour la délégation de services « de proximité » à des associations. Enfin certains services publics gagneraient à prendre la dimension européenne : ainsi pour le fret ferroviaire. Sur l’ensemble de ces questions, voir L’appropriation sociale, note de la Fondation Copernic, Editions Syllepse, 2002.

[13] Ou, mieux, à des investisseurs s’engageant à devenir des actionnaires de référence.

[14] A noter que, pour des opérations de financement de grande envergure, il pourrait être constitué des consortiums de crédit, de manière à répartir les risques.

[15] Je fais ici référence non pas au complexe Mondragon (cf note suivante), qui tout en fonctionnant en réseau (comme d’ailleurs aujourd’hui les grandes entreprises capitalistes, quoique d’une toute autre façon), constitue un groupe (très intégré), mais à des réseaux de coopératives, qui donnent une image en réduction d’un véritable secteur économique. Ainsi, en Italie, des réseaux d’Emilie Romagne, qui mettent certaines  fonctions en commun, ou du réseau des coopératives Lega-coop, qui vont un peu plus loin, avec des structures communes de financement. Or ces réseaux n’ont pu se développer qu’avec le soutien des pouvoirs politiques locaux. La volonté politique est encore plus nette au Venezuela, où le gouvernement bolivarien a lancé en 2001 un vaste programme d’associations coopératives, sous la houlette des Conseils communaux (il existait en 2007 près de 200.000 coopératives, dont cependant seulement un tiers fonctionnaient effectivement), avec le soutien financier de banques communales, qui elles-mêmes sont des coopératives.

[16] Le complexe Mondragon (du nom d’une petite ville du pays basque espagnol) comporte quelque 120 coopératives, opérant dans divers métiers (la construction, l’électroménager, les composants, la machine-outil etc.). Le fonctionnement de base est celui des coopératives. Mais celles-ci sont organisées en sous-groupes, chacun ayant une assemblée générale, un organisme de direction et un directeur général. Les sous-groupes sont eux-mêmes organisés en  divisions (il y a une division financière, une division dans la distribution, et douze divisions dans la production). Enfin les divisions sont chapeautées par un organisme central. Or même ce dernier reste sous contrôle démocratique, puisque c’est un congrès des coopératives, constitué de représentants des coopératives de base, qui a en charge la coordination et la planification du complexe dans son ensemble et qui supervise le comité exécutif qui réunit les plus hauts responsables. Le complexe Mondragon (septième groupe industriel espagnol) possède sa propre banque, une Université, des centres de recherche et de formation, un Fonds d’éducation et de promotion de la coopération, un Fonds social.

[17] Dans bien des cas il suffirait en fait de simples coopérations entre entreprises (filiales ou coopératives communes, groupements d’intérêt économique) pour engranger des gains de productivité. Les synergies invoquées pour les opérations de fusion et d’absorption ne servent souvent que de caution pour drainer et centraliser les profits.

[18] Cf le modèle, très élaboré, de Pat Devine, dont le lecteur pourra trouver une présentation condensée dans sa contribution « Planification participative par coordination négociée » au volume Le socialisme de marché à la croisée des chemins (dir. Tony Andréani), Editions Le temps des cerises, 2004.

[19] Il est devenu patent que la solution libérale (celle de la fixation de quotas d’émissions et de l’institution d’un marché des « droits à polluer ») n’en est pas une : elle est compliquée, source d’opacité, de concussions et de mouvements spéculatifs, onéreuse pour la société en multipliant les acteurs et les coûts de transactions, et finalement peu efficace (les émissions continuent, à l’échelle globale, à augmenter). La planification démocratique, par ses objectifs, ses normes et son jeu d’incitations utilisant toute la panoplie des moyens d’intervention, serait à la fois bien plus simple et infiniment plus puissante. Cf Aurélien Bernier, Le climat otage de la finance, Mille et une nuits, 2008.

[20] Les rémunérations y prennent pour référence le module de base du groupe et sont adaptées en fonction de l’aire géographique ou sectorielle et selon la situation des sous-groupes.

[21] Notamment par Jean-Luc Gréau, L’avenir du capitalisme, Editions Gallimard, 2005.

8 mai 2010

Le système soviétique

Le système soviétique et la question du socialisme

                                                                           (article, octobre 2009)

Pourquoi nous faut-il, théoriquement et politiquement, revenir sur le système soviétique, et non l’abandonner à la critique rongeuse des historiens ? Parce qu’on peut en tirer un grand nombre de leçons pour une repensée du socialisme – quelques  leçons positives, mais aussi surtout des leçons négatives, qui n’en sont pas moins instructives (on dit couramment que l’on apprend plus de ses échecs que de ses succès).

Pour les dirigeants soviétiques de l’époque, le système soviétique incarnait, on le sait, le « socialisme réel », par opposition au capitalisme social que les socio-démocrates baptisaient aussi du nom de socialisme. Aujourd’hui encore certains considèrent que ce système avait bien posé les bases d’un authentique socialisme, mais qu’il lui manquait les moyens de sa réalisation, et qu’il a échoué parce qu’il n’a pas su se démocratiser. D’autres considèrent que le système soviétique n’était qu’une variante – capitaliste d’Etat – du système capitaliste. Je n’ai retenu que les deux interprétations les plus opposées, mais il y en eut bien d’autres, mettant l’accent sur tel ou tel de ses aspects.

Je vais soutenir que l’affaire était bien plus complexe, que le système soviétique était hybride, et donc qu’il comportait à la fois certes des aspects capitalistes, mais aussi  des aspects socialistes. Cependant ces aspects socialistes étaient déformés en collectivisme, et de ce fait marqués au sceau de l’utopie et aporétiques. C’est pourquoi son étude reste aujourd’hui du plus haut intérêt : elle nous montre ce que le socialisme peut être et ne pas être.

En quoi le système soviétique s’inspirait de Marx

La question ne peut être éludée, parce que l’on entend souvent dire que tout était de la faute de Marx, ou qu’au contraire le soviétisme était à l’opposé du marxisme. Or y a au moins deux conceptions du « socialisme » chez Marx et Engels, pour simplifier énormément[1]. Marx, on le sait, n’emploie pas volontiers le terme de socialisme, qu’il rattache à des courants utopistes. Pour lui le système qui doit succéder au capitalisme est le système communiste. Mais, pendant toute une période historique, le communisme ne fait que ses premiers pas en occupant les hauteurs de l’économie : le programme du Manifeste, avec la prise de pouvoir par le plus grand nombre et ses nationalisations limitées, n’est manifestement qu’un programme de transition. Nous pourrions ici parler d’un socialisme étatique de marché. L’autre conception est celle que l’on trouve notamment dans la Critique du programme de Gotha : le socialisme a gagné la partie, et il est vraiment la première étape du communisme, une étape où les rapports marchands et les rapports de classe ont disparu, chacun recevant désormais « selon son travail ».

Or je pense que c’est ce socialisme-là que les dirigeants bolcheviks avaient en tête – la NEP et son socialisme de marché ne représentant  qu’en recul provisoire – et que leurs successeurs ont continué à défendre. Souvenons-nous que pour eux l’URSS était une société sans classes, exception faire de l’existence d’une classe paysanne subsistant dans les Kolkhozes et d’un clivage concernant le groupe des « intellectuels » (la division travail manuel/travail intellectuel n’étant pas abolie). Et c’est aussi ce socialisme qui a rencontré pendant longtemps une réelle adhésion des citoyens soviétiques, même si la réalité était bien loin du discours officiel, et qui a fait rêver à travers le monde. Pourtant ce socialisme-communisme, bien qu’il ne fût pas vraiment irréel, était largement utopique, et c’est de là que nous pouvons tirer de premières leçons.

Une image fantasmée de la société future

La société future devait être une société d’abondance, et le « socialisme réel » devait marcher à grands pas vers cette abondance (Khrouchtchev, on s’en souvient, voulait rattraper et dépasser en quelques années le niveau de vie des Etats-Unis). Ce mythe de l’abondance explique en partie, à mon avis, pourquoi le système soviétique a été aussi productiviste – comme le capitalisme. Il fallait développer à toute allure et les forces productives, quels que fussent les dégâts du progrès. Or nous savons bien aujourd’hui que les contraintes environnementales et écologiques ne permettent pas le développement illimité de la richesse. Et Marx s’en doutait déjà, mais sans doute pensait-il que les besoins se limiteraient d’eux-mêmes sous le communisme. Mais nous avons une autre raison, anthropologique cette fois, pour abandonner ce mythe de l’abondance : si l’on peut apprendre à tempérer nos besoins, le désir, lui ne connaît pas de limite, et, dans une condition humaine où il y aura toujours certaines inégalités naturelles, et donc toujours des comportements mimétiques et rivalitaires, le processus peut être sans cesse relancé, si bien qu’il faudra, pour éviter la consommation dispendieuse de beaucoup de biens, les rationner par le revenu.

Je dis cela parce que, dans certaines visions de gauche, on prône la gratuité d’un très grand nombre de ces biens. Or c’est là une rêverie, non seulement parce que ces biens doivent être payés via des impôts, mais encore parce le gaspillage est inévitable (par exemple en URSS le pain était si bon marché qu’on le donnait aux cochons).

La société future devait être aussi une société d’hommes spontanément solidaires, mieux encore : tout entiers dévoués à la collectivité. Il s’agissait de faire naître l’homme nouveau, même si ce devait être au forceps, quoi que ce thème ne fût pas chez Marx (qui ne militait que pour un individu intégral, « homme riche de besoins et de capacités »). Or, comme dans le cas précédent, cette utopie a eu sa part de réalité : il y a eu, même si nous avons peine à le croire aujourd’hui, des élans collectivistes dans le peuple soviétique, trouvant des racines dans la tradition communautaire du mir, et de véritables dévouements, parfois poussés jusqu’au religieux (ainsi chez ces dirigeants qui ont accepté de se renier, lors des fameux procès, pour ne pas nuire à la cause). Mais l’utopie consistait à ce qu’on déniait l’autre part des individus, leur intérêt personnel (fût-il « désintéressé », non égoïste, comme dans l’amour du travail bien fait), lequel a resurgi avec une force inouïe, lorsque le système soviétique s’est discrédité et décomposé. Toute nouvelle pensée du socialisme doit faire droit aux deux côtés de l’individu, disons, pour faire bref, son côté communautaire et son côté individualiste – là où le libéralisme ne voit et ne promeut qu’un seul.

Les apories du calcul économique soviétique (ou l’illusion d’un calcul parfait).

Si Marx voulait en finir avec les rapports marchands, c’est parce que ce système était à la fois opaque (on n’y reconnaissait plus la véritable source de la valeur, le travail) et irrationnel (les prix ne reflétaient plus que de très loin les valeurs-travail), si bien qu’il était impossible de le maîtriser. Mais par quoi le remplacer ?

Par un calcul en termes de valeurs d’usage et de quantités physiques ? Je voudrais rappeler que ce n’était pas du tout l’idée de Marx : il faudrait, dans le communisme comme dans tout autre système social, effectuer une comptabilité en termes de valeur, et plus précisément en termes de quantités de travail. Je dis ceci à l’intention de ceux qui ne cessent d’opposer la valeur d’usage à la valeur assimilée à la valeur d’échange, la satisfaction des besoins à la logique de la production marchande. Il y là de grandes confusions. En effet le calcul en termes de valeurs d’usage est tout simplement impossible : elles sont trop nombreuses et trop hétérogènes (l’économie néo-classique se heurte à la même difficulté de principe, quand elle pense se fonder sur les utilités). Quant à la valeur d’échange, elle n’est qu’une des figures de la valeur en général, et le travail social abstrait qu’elle incarne n’est qu’une des figures du travail « abstrait » en général (autrement dit : de «la dépense de travail »).

Alors la question se pose : pourquoi la comptabilité soviétique fut-elle néanmoins, principalement, une comptabilité en termes physiques ? Et je donne tout de suite la réponse qui me semble la plus convaincante, telle qu’on peut la trouver chez des auteurs comme François Seurot et Gérard Roland : parce qu’on ne peut planifier impérativement (et donc aussi centralement) que des quantités physiques (des tonnes d’acier, des mètres de tissus etc.), du fait qu’on ne peut prévoir avec certitude ce qu’il en coûtera pour les produire, quantités que l’on mettra en rapport  à travers les « balances matières » des tableaux inter-industriels. Mais cela suppose nécessairement un calcul qui les homogénéise, et il s’est fait à travers un système particulier de prix (les prix administrés) sur lequel je reviendrai, mais qui ne présentera nullement les avantages des prix marchands.

La question qui est devant nous est alors la suivante : comment une économie socialiste peut-elle effectuer sa comptabilité ? Certains auteurs pensent que, avec l’aide des ordinateurs modernes, on pourrait calculer simultanément la valeur-travail de millions de produits, mais ils reconnaissent en même temps que le jeu de l’offre et de la demande doit être utilisé dans le court terme pour s’assurer que les produits seront validés[2]. Je crois que cette hypothèse théorique est imaginable, mais vaine, parce que, le monde économique étant affecté d’une foncière incertitude (du fait du changement permanent des techniques et des goûts), les valeurs-travail seront en évolution constante. Ce qui nous conduit à dire qu’on ne pourra jamais se passer des rapports marchands, de leur fluidité, de la source d’informations qu’ils représentent et de leur valeur d’apprentissage – là-dessus la critique libérale, et notamment celle des économistes autrichiens, a été décisive. J’ajoute pourtant que cela n’interdit pas un calcul a posteriori des valeurs-travail, et que cela serait de la plus grande utilité sociale.

La première phase du communisme à la Marx souffre d’un autre défaut, lui aussi rédhibitoire. Toute économie a besoin d’avances sur l’avenir, par exemple de semences pour assurer les prochaines récoltes. Toute économie dotée d’une monnaie a besoin d’un système de crédit. Or on n’a pas trouvé mieux jusqu’à présent pour équilibrer l’offre et la demande d’épargne pour pousser les producteurs à économiser les ressources que le crédit avec intérêt. C’est justement ce système qui a fort peu fonctionné dans l’économie soviétique, non pas parce que tout le crédit était public, mais parce que la Banque centrale (en situation de monopole) prêtait pratiquement sans intérêt. Alors même qu’elle pouvait contrôler presque toutes les transactions légales (remarquable avantage, si on le compare au système bancaire actuel !), elle n’avait ainsi aucune action sur elles, devant satisfaire toutes les demandes qui correspondaient aux plans, si boulimiques qu’ils fussent (lui donner le pouvoir de rationner le crédit aurait retiré autant de pouvoir à l’administration économique).

Curieusement Marx, qui a écrit tout un livre sur le crédit (essentiellement pour montrer qu’il représentait un prélèvement sur la plus-value, ce qui est exact), et qui a pu reconnaître l’utilité du crédit, s’agissant par exemple des coopératives, n’en a tiré aucune leçon (sans doute pensait-il que le crédit devrait être sans intérêt). Mais, si nous admettons que le crédit avec intérêt est incontournable, c’est tout le système des valeurs-travail qui s’effondre à nouveau. Voilà qui doit nous conduire, si nous voulons repenser le socialisme, à prendre à bras le corps cette question du crédit (lequel ne saurait être abandonné à des banques commerciales capitalistes, on a vu où cela conduit) et de sa modulation en fonction des objectifs du plan.

L’indésirable planification des besoins

Certains auteurs ont parlé, s’agissant du système soviétique, d’une « dictature sur les besoins ». De fait les dirigeants soviétiques décidaient de ce qui convenait au peuple, de la hiérarchie des besoins et des voies pour les satisfaire. C’est pourquoi les prix étaient « administrés » : bien sûr ils devaient tenir compte des forces productives, mais s’écartaient de tout calcul de rentabilité économique (à bien distinguer de la rentabilité financière), des produits étant même vendus à perte. On peut dire que ces prix étaient en un certain sens « politiques » : les loyers étaient par exemple dérisoires. De tels prix sont-ils à proscrire ?

Je voudrais amorcer ici une distinction, qui sera bien utile pour une repensée du socialisme, celle entre des biens sociaux (dont feraient partie ce qu’on appelle souvent des biens publics) et des biens privés. En bref, les biens sociaux, tels que je les entends, sont les biens qui sont indispensables à l’exercice de la citoyenneté, tels que l’éducation, la santé, ou l’information de base, et des biens qui « font société » (tels que l’électricité, le téléphone, la rue, le jardin public, le musée etc.). Alors que les biens privés relèvent du libre choix des individus. Or les biens sociaux relèvent de décisions politiques, n’en doutons pas. Aussi n’est-ce pas en ce domaine que le système soviétique a été critiquable, mise à part la manière dont étaient prises les décisions. C’est même là qu’il a connu ses meilleures réalisations, avant de tomber en ruines. Le problème est qu’il a traité tous les besoins comme s’ils étaient des besoins sociaux, effaçant par là même toute frontière entre ce que nous appelons les services publics et la production des biens privés.

Pour le dire vite, deux raisons essentielles s’opposent à une détermination politique des biens privés. La première est qu’on ne saurait réellement imaginer de remplacer la dictature sur les besoins par la définition démocratique des besoins. A tous les modèles de socialisme qui vont dans ce sens, depuis la délibération d’assemblées de citoyens sur leurs besoins et les produits correspondants jusqu’à leur participation aux instances décisionnelles des producteurs[3], j’oppose une première raison : cette démocratie serait extrêmement lente et laborieuse, épuisant la bonne volonté de la plupart des individus, et elle serait extrêmement coûteuse en termes de travail social dépensé. Mais j’ai une deuxième raison, que j’emprunte aux libéraux : la tyrannie de la majorité. Les demandes très minoritaires (tel type de chaussures par exemple) seront écartées, ce qui est préjudiciable pour les « perdants » et dommage pour la diversité vestimentaire. Tout ceci ne veut pas dire que les « consommateurs » doivent être écartés des processus de décision, bien au contraire : le socialisme devra rompre avec la manipulation de la consommation, et remettre en cause la culture consumériste. Ceci à travers toute une série de liens institutionnalisés entre d’une part les « usagers » (pour les biens sociaux) et les consommateurs (pour les autres biens) et d’autre part les administrations, établissements publics et entreprises[4].

Les travers fondamentaux (ou apories centrales) du collectivisme planificateur

Les dirigeants soviétiques ont retenu de Marx l’idée d’une économie organisée selon un plan, par contraste avec l’anarchie capitaliste. Ils en ont non seulement conclu qu’elle impliquait la propriété publique de tous les moyens de production, mais encore ils en ont donné une représentation particulière de cette dernière : la société devait être organisée comme un vaste atelier ou un grand cartel, qui ne comporterait plus d’entreprises, mais des centres de production recevant leurs objectifs des Ministères de branche, eux-mêmes sous l’autorité d’organismes centraux (ce furent le Comité d’Etat du Plan et le Comité d’Etat de l’approvisionnement) soumis au pouvoir politique. A cette conception organiciste correspondait nécessairement une planification impérative et centralisée.

On a parlé à ce propos, à juste titre, d’économie de commandement. Mais, en fait, l’économie était fort mal commandée, et ceci d’abord pour des raisons d’ordre pratique : comme l’incertitude ne se laisse par réduire, les plans n’étaient guère que des extrapolations (« à partir du niveau atteint »), qu’il fallait sans cesse réajuster, et ceci jusqu’au niveau le plus bas (les centres de production recevaient de nouvelles instructions en fin d’année, et essayaient désespérément d’y faire face dans la tourmente du « bourrage »). Et la réalisation des plans était rendue encore plus difficile par la difficulté de l’approvisionnement correspondant aux transferts planifiés. Nous sommes bien loin ici de la liberté qu’ont les entreprises, dans une économie décentralisée, d’établir leurs propres plans et de la grande souplesse des échanges marchands[5].

Le deuxième travers fondamental du collectivisme soviétique fut la perte de responsabilité, d’initiative, et en définitive de motivation des travailleurs, et ceci pour deux raisons. Tout d’abord l’entreprise ignorait la démocratie économique, qui était en contradiction parfaite avec le centralisme, parce qu’elle aurait pu remettre en cause en permanence les objectifs du planificateur, alors que des dirigeants nommés par l’organisme de tutelle étaient aux ordres. Ensuite aucun travailleur soviétique, en dehors des périodes de mobilisation générale de la population, ne pouvait se reconnaître dans un Plan d’ensemble qui était beaucoup trop général et abstrait pour lui, ni dans des plans d’entreprise qui en étaient l’émanation. Tout travailleur en effet désire autant que possible « voir le bout de ses actes », savoir à quoi sert ce qu’il fait et si les produits auxquels il coopère satisfont ou non ceux auxquels ils sont destinés. Le problème, bien sûr, n’est pas propre au travailleur soviétique, puisqu’on le rencontre aussi bien dans toutes les entreprises capitalistes d’une certaine taille, où la subordination et « l’aliénation » ne sont guère moindres, mais il était aggravé dans l’économie soviétique du fait des aléas constants qui affectaient le travail quotidien.

Partant de ces constats certains analystes, comme Jacques Sapir, sont allés plus loin : non seulement la planification centralisée fonctionnait mal, mais encore elle cachait une forte présence du marché dans l’économie soviétique. Ils ont fait remarquer qu’elle fonctionnait à travers un système de prix. Ils ont souligné la présence de marchés reconnus (les marchés Kolkhoziens) et de marchés parallèles « gris » (les échanges directs entre entreprises) et « noirs », qui compensaient les défaillances des transferts administratifs. Ils ont surtout relevé l’importance de la « concurrence administrative » entre les unités de production pour obtenir les plans les plus importants et les meilleurs approvisionnements des autorités de tutelle, et l’existence d’une véritable « marchandage administratif » pour  s’assurer des plans les plus faisables (car, dans la réalité, les entreprises disposaient d’une large autonomie, mais sous contrainte). Toutes ces analyses étaient extrêmement pertinentes. Elles ont permis de comprendre des traits caractéristiques de cette économie, entre autres : la mauvaise qualité de l’information (on était dans un système de « tricherie généralisée »), la boulimie d’investissements (il fallait toujours demander plus pour être sûr d’avoir le moins), le suremploi (il fallait toujours avoir des travailleurs disponibles, notamment pour les périodes de « bourrage »). Mais leurs conclusions ne m’ont pas convaincu. Les prix administrés ne jouaient pas du tout le même rôle d’ajustement et d’information que dans les économies marchandes : ils n’avaient qu’une fonction passive (même chose pour le crédit, nous l’avons vu). La concurrence et le marchandage administratif différaient complètement de la concurrence entre producteurs marchands, qui supposent la liberté de choisir ses clients et ses fournisseurs, et un marché du travail où l’on recrute ou congédie la main-d’œuvre que l’on veut. Et la preuve en est bien que la régulation économique n’était pas de même nature ; alors que la régulation par le marché ajuste les offres et les demandes et que la régulation capitaliste se fait sur fond d’une tendance permanente à la surproduction, la régulation à la soviétique connaissait des goulets d’étranglement et fonctionnait « à la pénurie », laquelle d’une part était le véritable indicateur des dysfonctionnements et d’autre part débouchait sur une pénurie permanente de moyens de consommation (les étalages vides et les longues queues devant les magasins d’Etat).

Quelles conclusions tirer de tout cela ? Que le marché l’a définitivement emporté sur le plan ? Certes pas. Mais ce que nous devons penser, pour un nouveau socialisme, c’est 1° que la planification reste plus indispensable que jamais, parce que, dans une économie mondialisée, les décisions économiques ont des conséquences de plus en plus lourdes, et ne sauraient être abandonnées à de grandes entreprises privées (les multinationales en premier lieu), et parce que les contraintes environnementales ne peuvent être adéquatement prises en charge ni par ces dernières ni par des marchés spécifiques 2° que la nouvelle planification ne saurait être impérative, sauf, dans une certaine mesure, dans le cas des biens sociaux, puisque ceux-ci doivent relever, je l’ai dit, de choix politiques. Elle ne pourra être qu’incitative, à travers toutes sortes de leviers indirects, tels que les taux différentiels d’intérêt ou les taux différentiels de fiscalité – ce qui serait pratiqué désormais non au compte gouttes, mais à grande échelle (la Chine nous donne une idée de l’ampleur et de la puissance d’une telle planification)[6].

Mais il faut en venir à la question de la propriété et des rapports sociaux. Qu’est-ce qui, en définitive, a conduit à l’échec le système soviétique ? Est-ce l’étatisme en tant que tel ?


L’URSS, un capitalisme d’Etat ?

Dans la mesure où la plus grande partie de l’économie relevait de l’Etat, dans ses différentes instances, tant géographiques (l’URSS était une Union de républiques et de territoires autonomes) que hiérarchiques (de la propriété de l’Etat central à celle des soviets locaux, qui ne contrôlaient en fait que des institutions sociales), on peut parler d’un système étatique (contrôlé en fait par le Parti communiste, dont les institutions doublaient toutes les instances étatiques). Et, comme tous les profits étaient prélevés par les Ministères pour être redistribués ensuite, on peut dire également que la plus-value était accaparée non par des propriétaires privés, mais par l’Etat lui-même. C’est ce qui a permis à divers théoriciens de considérer que le régime social était celui d’un capitalisme d’Etat quasiment pur[7], sans la rétention des profits et la concurrence qui caractérisaient le secteur public marchand en Occident. Et qui en profitait ? La nomenklatura collectivement, c’est-à-dire les deux ou trois pour cent de la population qui correspondent à la bourgeoisie privée des pays occidentaux. Cette thèse est parfaitement soutenable, mais elle oublie les aspects socialistes, fussent-ils déformés en collectivisme, que j’ai mentionnés précédemment. Selon moi, le système soviétique était un système hybride, un mixte de capitalisme d’Etat et de socialisme collectiviste, et je donnerai quelques indices qui en témoigneront.

Le système soviétique était fortement égalitariste au niveau des revenus, et il l’a même été de plus en plus (le rapport entre le décile supérieur et le décile inférieur est passé de 7,24% en 1948 à 4,4% en 1956 et 2,9% en 1975). En l’absence de revenus du patrimoine, les avantages de la nomenklatura passaient par le biais de privilèges, tels que les logements et voitures de fonction. Ces privilèges étaient soigneusement dissimulés pour ne pas heurter la population. En outre ils étaient relativement modestes par rapport à la fortune insolente des magnats capitalistes, surtout ceux d’aujourd’hui.

Le système était certes salarial, puisque les travailleurs étaient « séparés des moyens de production » en l’absence de toute forme d’autogestion et alors que leurs représentants dans les soviets ou dans les instances du Parti ne les représentaient pas (je vais y revenir). De plus certaines méthodes étaient inspirées du capitalisme, tel que le taylorisme et le salaire au rendement (peu efficaces d’ailleurs dans le contexte de l’entreprise soviétique). Mais ils disposaient dans les faits de nombreux contre-pouvoirs, du fait que le chômage était inexistant, que les directeurs d’entreprise faisaient tout pour les attirer des travailleurs ou les garder, et que le syndicat et le Parti s’opposaient presque toujours aux licenciements-sanction. Il faut noter que cela n’allait pas sans des comportements conservateurs de la part des ouvriers, liés à une vieille tradition égalitariste et au fait que le système des stimulants ne pouvait que verser dans l’arbitraire[8].

Le capitalisme d’Etat était donc pour le moins tempéré en URSS. Mais il était aussi inefficient, en particulier du fait que l’Etat jouait plusieurs rôles à la fois : celui d’un propriétaire, qui, comme tel, aurait dû veiller au bon usage des fonds publics et à la valorisation de ses actifs, celui d’un gestionnaire, à travers la nomination des dirigeants, celui enfin d’un créancier et d’un débiteur (via la Banque de l’URSS). C’est ainsi que des entreprises étaient maintenues en vie, alors qu’elles faisaient des pertes ou que leur appareil était obsolète. Ce sont des travers que l’on rencontrera aussi dans les entreprises du secteur public occidental, même dans celles soumises à la concurrence. Faut-il en conclure, comme les libéraux, que l’Etat ne doit pas être entrepreneur, qu’il n’a rien à faire dans le champ de la production, et même de la finance ? Que le système soviétique a péri de ne pas avoir connu une logique strictement économique, de ne pas avoir pratiqué le processus de « destruction créatrice » dont on crédite le capitalisme ? C’est une question que nous aurons à traiter à fond. Je dirai seulement, pour le moment, que, dans l’ensemble, et malgré leur caractère autocratique et technocratique, les entreprises publiques du secteur concurrentiel occidental n’ont pas plus mal marché que les firmes capitalistes privées, et que la Chine nous donne aujourd’hui l’image d’un vaste secteur public dynamique, une fois opérée (ce n’est pas fini) la difficile séparation entre les rôles tenus par l’Etat.

L’impossible démocratie soviétique

La cause paraît entendue : le système soviétique était totalitaire, parce qu’on n’y trouvait ni pluralisme politique, ni séparation des pouvoirs, ni même les libertés fondamentales du citoyen. Pourtant l’ambition avait été de mettre en œuvre une démocratie d’un type nouveau, une démocratie socialiste, inspirée de certaines innovations de la Commune de Paris : présentation des candidatures par des assemblées de travailleurs, maintien de l’activité professionnelle des représentants du peuple, traitements modestes, révocabilité. L’omniprésence du Parti les a rendues à peu près lettre morte. Par ailleurs le Parti unique reposait en principe sur une démocratie délégative, chaque niveau désignant ses délégués, de la base au sommet. On sait que le fonctionnement réel fut à l’inverse. Les critiques du soviétisme ont estimé, à partir de là, que tout le mal venait de ce fonctionnement anti-démocratique, générateur de bureaucratie et des pires dérives, de l’Etat policier au goulag.

A mon avis, ils se trompent. Une économie collectiviste, gérée en fonction d’un plan impératif et centralisé, ne pouvait être dirigée que d’en haut et de manière quasi-dictatoriale, sinon elle n’aurait pas marché du tout. De plus le système soviétique étant hybride, traversé de fortes contradictions entre ses aspects communistes déformés et ses aspects capitalistes, ne pouvait se maintenir que sous la contrainte d’un pouvoir surpuissant, ne tolérant les débats que dans un cadre prédéfini et dans des cercles restreints (car les débats n’ont pas manqué, notamment dans les années 60, où ils ont pointé à nouveau vers un socialisme de marché, avant d’être enterrés[9]). Je m’éloigne ici beaucoup des analyses proposées par les théoriciens de l’école de la régulation. A les suivre, le système économique était régulé à sa façon (par la pénurie, les ajustements constants, les marchés parallèles etc.). Mais cette conception en fait fonctionnaliste mésestimait les contradictions foncières du système, et n’a pu de ce fait prévoir l’implosion finale, dès que la contrainte politique s’est relâchée.

Que conclure de tout cela ? Que l’économie ne saurait être en aucune façon socialisée, ni dirigée, si l’on veut une société démocratique ? Que la démocratie doit nécessairement se calquer sur le modèle libéral-bourgeois ? Certainement pas. On fera au contraire remarquer, pour le moment, que ce modèle n’est pas si éloigné du système politique soviétique qu’il n’y paraît, avec sa prééminence de l’exécutif sur la représentation populaire, sa tendance au bipartisme ressemblant aux deux fractions (concurrentes) d’un même parti, sa professionnalisation des élites politiques, sa mainmise des intérêts économiques sur les médias, ses élections biaisées par la propagande orchestrée par les spin doctors etc. En réalité certaines institutions de la démocratie soviétique mériteraient d’être remises à l’ordre du jour. Mais à condition de trouver une autre base économique pour le socialisme de demain, qui leur fournirait un socle pour leur développement.

Un mauvais internationalisme

Les dirigeants bolcheviks étaient convaincus, comme Marx, que la révolution ne pouvait l’emporter que si elle se mondialisait, mais ils ont compris qu’elle devait bien commencer quelque part, et précisément dans le maillon le plus faible du système mondial. Ils n’avaient pas tort, mais ont opté ensuite, avec Staline, pour la révolution dans un seul pays. Nous savons aujourd’hui que c’était une double erreur. Qu’il faille commencer par un pays (ou quelques uns), certes. Mais l’URSS s’est largement coupée des échanges mondiaux, ce qui lui a coûté très cher. Et ensuite elle a prétendu imposer son modèle à tous les pays, sous les auspices du Kominterm, puis du Kominform, quel que fut le contexte : les uns ont été mis sous le joug, les autres (la Yougoslavie de Tito, la Chine de Mao) se sont rebellés.

Je ne m’étendrai pas sur la question, mais on peut dire que l’internationalisme d’aujourd’hui doit être profondément différent. D’une part les pays socialistes doivent s’insérer dans le commerce mondial, sans y laisser miner leurs institutions : c’est bien le problème posé aujourd’hui à la Chine ou au Venezuela, en particulier, et ce n’est pas chose facile à une époque où le capitalisme s’est puissamment mondialisé, notamment au plan de la circulation des capitaux. D’autre part chaque pays qui s’engage dans la voie du socialisme le fera de manière spécifique, tenant compte non seulement de ses ressources, mais aussi de l’état de sa population et de ses traditions. Qu’il s’agisse de la Chine, du Vietnam, de Cuba, du Venezuela ou de la Bolivie, les conditions ne sont pas du tout les mêmes, ne serait-ce que parce que les uns sortent de systèmes à la soviétique, avec leurs pesanteurs mais aussi leurs acquis, alors que d’autres en sont à émerger d’un capitalisme néo-colonial et ultra-libéral qui les a menés à la ruine.


Pourquoi un nouveau socialisme n’a-t-il pas vu le jour en URSS ?

C’est bien la question qui nous hante. Toutes les tentatives d’auto-réforme du système soviétique ont échoué en URSS parce qu’elles ont été trop limitées et parce qu’elles se sont heurtées à l’immense appareil de la bureaucratie économique. On ne pouvait introduire quelques mécanismes marchands (des prix flexibles, des indices de production vendue ou de rentabilité) dans un système planifié qui les contredisait – ce fut bien la preuve a posteriori que ce système n’était marchand que dans ses trous et sur ses marges. Il fallait une révolution dans le système, et ce fut la tentative de la perestroïka. Elle était très ambitieuse. Je n’en dirai que quelques mots. On peut la résumer dans les trois A : autonomie, autofinancement, autogestion, ce qui allait plus loin que la réforme hongroise, qui avait cependant donné quelques résultats positifs[10]. La planification ne s’effectuerait plus que par des leviers indirects (taxe sur les ressources productives, taux de crédit, fiscalité, commandes d’Etat). La réforme de l’entreprise, qui devait rester publique, était problématique (y aurait-il aussi un actionnariat des salariés, voire de la population ?), et elle supposait en tous cas d’autres réformes de grande ampleur (réforme des prix, réforme bancaire, réforme fiscale) qui demandaient du temps, une approche gradualiste (comme celles qui faisaient leur premiers pas en Chine). Mais surtout elle s’est heurtée à la mauvaise volonté d’une bureaucratie qui se voyait dépossédée de ses pouvoirs et de la plus grande partie de la population, qui craignait d’y perdre des avantages acquis.  Malheureusement l’expérience de la perestroïka ne nous apprendra pas grand-chose : venue trop tard ou trop tôt, elle a été bien trop brève.

Quelques conclusions

Nous avons au passage tiré quelques leçons, que je reprendrai en quelques mots :

- Le socialisme du possible sera très différent du socialisme, première étape du communisme de Marx. Il ne pourra pas se passer des rapports marchands, c’est-à-dire du jeu de l’offre et de la demande dans une économie qui sera nécessairement décentralisée, sans être capitaliste pour autant. Ce n’est pas seulement une question d’efficacité économique : il s’agit aussi de l’engagement des travailleurs vers des objectifs qui feront sens pour eux. C’est seulement dans le champ des biens sociaux (autrement dit des services publics) que l’économie peut et doit être plus ou moins administrée (plans programmatiques, prix contrôlés). En revanche il est possible et nécessaire de « socialiser le marché » : socialisation plus ou moins poussée de l’investissement, mutualisation de services communs, socialisation de l’information. Je ne peux en dire plus dans le cadre de cet exposé. Mais je voudrais souligner qu’il faut cesser de confondre économie de marché et économie capitaliste.

Le marché capitaliste est ce qu’on pourrait appeler un « surmarché », parce que, orienté vers la rente fournie aux actionnaires, faisant du travail un simple coût, ignorant la réalité sociale de l’entreprise pour ne s’attacher qu’à la société de capitaux, il rompt le lien avec le travail, organise l’opacité, et brise la concurrence au profit de quelques grands oligopoles. Le marché socialiste serait tout autre : il rendrait leur place centrale aux producteurs, rétablirait leur lien avec les consommateurs, conjuguerait concurrence et coopération.

- Le socialisme du possible, ayant besoin du crédit avec intérêt, s’écartera nécessairement des valeurs-travail, si bien que le calcul économique en sera inévitablement imparfait. Ceci dit, la maîtrise publique, directe ou indirecte, du crédit sera une condition essentielle de sa réussite. La monnaie et le crédit sont en effet des biens publics.

- Le socialisme du possible dissociera nettement le secteur des biens sociaux, relevant des services publics, du secteur des biens privés.

- Le socialisme du possible rétablira la planification, mais (hors des services publics) sous la forme d’une planification incitative, jouant de toute la gamme des subventionnements. La planification aura comme l’un de ses principaux objectifs le plein emploi.

- Le socialisme du possible fera la part la plus large possible à la démocratie d’entreprise, condition essentielle pour que les travailleurs se sentent « maîtres des moyens de production ». Mais cela ne pourra se faire que par étapes.

Pour sortir du système capitaliste, la propriété publique reste pour le moment le chemin le plus praticable. Il faut donc en revenir aux nationalisations, qui, hors des services publics, peuvent se limiter, si nécessaire, à une propriété à 50%, mais tout en mettant en oeuvre une appropriation sociale, pour reprendre une expression souvent utilisée, une appropriation comportant notamment une forte participation des travailleurs à la gestion, ce qui la distingue d’un pur capitalisme d’Etat. Deux grands obstacles ici : 1° assurer une réelle autonomie des entreprises publiques par rapport au pouvoir politique, de telle sorte qu’elles obéissent à des critères strictement économiques, quoique sensiblement différents de ceux de l’entreprise capitaliste privée (à la différence de ceux imposés par l’Agence des participations de l’Etat). C’est à la planification, mais avec ses leviers indirects, de faire prévaloir les priorités politiques. Telle est la leçon qu’il faut retenir du système soviétique, et c’est là que l’expérience de la Chine est particulièrement intéressante. 2° leur donner une dimension transnationale, quand besoin est, sans en faire des outils de  l’impérialisme, ce qui suppose des transformations internes (par exemple donner des parts de pouvoir ou du moins de contre-pouvoir aux filiales) et, à terme, d’autres règles du commerce international.

La deuxième voie, la plus prometteuse, est d’inspiration autogestionnaire, mais sous certaines conditions : l’autogestion ne peut marcher, à grande échelle, que si les entreprises se dotent d’un certain nombre de règles communes (faute de quoi elles s’abandonnent à une concurrence de type capitaliste) et que si elles s’appuient sur un système bancaire coopératif indépendant d’elles, bien qu’alimenté par les intérêts quelles leur versent – sinon l’on retrouve quelque chose qui ressemble à la concurrence et aux marchandages administratifs de l’économie soviétique. Ce furent là des points faibles de l’expérience yougoslave, une expérience pourtant passionnante. C’est aussi une question sur laquelle a buté la trop courte tentative de la perestroïka. De nos jours le fonctionnement du grand groupe coopératif Mondragon ou celui des districts industriels italiens suggèrent des solutions à ces problèmes.

- Le socialisme du possible comportera donc plusieurs secteurs : celui des services publics, celui des entreprises publiques ordinaires, celui d’entreprises que je préfère appeler socialisées qu’autogérées (bien que leur principe démocratique soit celui des coopératives de production). Mais la petite entreprise restera privée, et le secteur capitaliste encore très large, quoique soumis à de nouvelles réglementations. C’est en un double sens qu’un socialisme de marché resterait un socialisme de transition : d’une part parce que les rapports sociaux capitalistes seront encore très présents au sein des secteurs socialistes (il faudra beaucoup de temps pour les transformer), d’autre part parce que la coexistence (conflictuelle) avec le secteur capitaliste se poursuivra au moins pendant des décennies.

- Le socialisme du possible sera fortement égalitariste, ce qui ne pèse nullement sur la motivation des individus (dans le système soviétique médecins et enseignants étaient moins bien payés que certaines catégories d’ouvriers, ce qui n’a nullement découragé les motivations, tout en ayant quelques effets pervers). Mais il n’ignorera pas les stimulants (ce qui revient à prendre en compte, dans une certaine mesure, le principe « à chacun selon son travail »[11]). Et, il ne faut pas se le dissimuler, il comportera encore, même en son sein, des classes. Il est illusoire de penser que les classes sociales puissent être abolies, parce que la division du travail ne pourra jamais l’être suffisamment. C’est au pouvoir politique de réduire les inégalités et les antagonismes, cela ne se fera jamais tout seul.

- Le socialisme du possible impliquera justement une transformation en profondeur de la démocratie politique, reprenant certaines innovations avortées de la démocratie soviétique et de la démocratie yougoslave, allant notamment dans le sens de la déprofessionnalisation des élus et de la promotion de la démocratie directe (tout en évitant les pièges de la démocratie par délégation successive de bas en haut).

- Le socialisme du possible ne supprimera pas, d’une manière générale, les contradictions pour des raisons plus profondes encore, qui ont des racines anthropologiques[12]. Je propose de considérer que les contradictions sociales ne sont pas une catastrophe, mais une source de vitalité, qu’elles peuvent être traitées dans l’optique d’une dialectique positive, de la recherche d’un « équilibre dynamique » entre les contraires, renforçant les deux côtés de l’être humain et de l’être social.

C’est pourquoi il est dangereux de rêver à la «fin » des aliénations, des exploitations et des dominations. Cette pensée eschatologique conduit soit à un coup de force idéologique, décrétant sa réalisation presque accomplie (comme on l’a vu avec le discours officiel soviétique), soit à une politique des petits pas incapable de trouver les seuils de rupture, ceux qu’on peut réellement viser.

- Le socialisme du possible sera volontariste, sans être autoritaire. C’est la seule manière de s’engager dans une croissance raisonnable et raisonnée, permettant de sortir l’immense majorité de la misère, tout en préservant les équilibres naturels, et en faisant face au changement climatique.

- Quant au communisme, s’il faut en maintenir la perspective, je dirai seulement d’un mot que ce serait le socialisme installé sur ses propres bases et maîtrisant au mieux, de façon positive, ses propres contradictions et celle de l’être humain.

Tony Andréani


[1] Selon moi, une troisième conception s’esquisse dans les textes tardifs, qui marquent un retour à une forme de socialisme associatif. Cf. « Engels, d’un socialisme à l’autre », in Actuel Marx,  n° 40, 2° semestre 2006, p. 124-134.

[2] Cf. Paul Cockshott et Allin Cottrill, Towards a New Socialism, Nottingham, 1993.

[3] Cf. par exemple celui d’Ernest Mandel et celui de Pat Devine. On trouvera une revue succincte des modèles contemporains de socialisme dans mon livre Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Syllepse, 2004.

[4] Aujourd’hui même les associations d’usagers et de consommateurs constituent un début de contre-pouvoir aux stratégies commerciales des entreprises. On peut très bien concevoir que, dans les secteurs socialisés d’une économie socialiste, elles soient obligatoirement informées et consultées. Mais les installer dans les conseils d’administration présenterait, selon moi, des risques sérieux de conflits de pouvoir.

[5] Ce qui est étonnant c’est que ce système d’économie mal commandée ait quand même donné pendant longtemps des résultats impressionnants, il est vrai surtout dans le domaine des biens de production (entre 1929 et 1940 la production industrielle de l’URSS a été multipliée par 3. De 5% des produits manufacturés dans le monde, elle est passée à 18% en 1938. L’URSS, malgré les immenses destructions de la deuxième guerre mondiale, s’est hissée ensuite au rang de deuxième économie mondiale).

[6] Cf. ma contribution « L’insertion de la Chine dans le marché mondial signifie-t-elle la mort programmée du modèle chinois ? » in Marchés et démocratie, dir. Jean-Claude Delaunay et Bernard Frédérick, Note de la Fondation Gabriel Péri, août 2007, p. 94-95.

[7] Charles Bettelheim parlait d’un « capitalisme de Parti ».

[8] C’est l’une des raisons pour lesquelles les ouvriers n’ont nullement soutenu la perestroïka de Gorbatchev, alors même qu’elle leur ouvrait la porte vers de nouveaux pouvoirs au sein de l’entreprise.

[9] Sur l’histoire de ces débats concernant la place du marché dans une économie socialiste, lire Bernard Frédérick, « La question du marché en Union soviétique  (1922-1970) », in  Marchés et démocratie, op. cit., p. 57-81.  Le débat des années 60, autour d’économistes comme Ota Sik et Wlodzimierz Brus, reste passionnant pour qui veut bien s’y référer.  Mais toutes les réformes préconisées heurtaient de front l’immense appareil de l’administration économique, si bien que le Parti communiste y mit brutalement un terme en réprimant d’abord militairement le Printemps de Prague et en enterrant ensuite tous les projets de réforme en Union soviétique jusqu’à la mort de Brejnev.

[10] Cf. mon analyse dans Le socialisme est (a) venir, tome 1, L’inventaire, Syllepse, 2001, p. 196-203. Et sur la perestroïka, p. 203-207.

[11] Cette question des stimulants « matériels » appelle des réflexions approfondies. Elles n’avaient pas grand sens dans le système soviétique, ni dans l’économie maoïste, parce que les travailleurs (ou les collectifs) n’avaient pas la responsabilité de leur produit, si bien qu’elle a engendré les mêmes résistances de la part des salariés que dans les entreprises capitalistes. Mais elle a pesé sur l’efficience, les réformateurs n’ont pas eu tort de le souligner. Par ailleurs le principe ne peut pas avoir le même sens dans tous les cas (peut-on mesurer la « performance » d’un enseignant ?) et peut être source de graves injustices, les individus n’étant pas interchangeables. Enfin, si rien ne peut justifier les rémunérations exorbitantes de talents soi-disant rares, il peut être légitime de récompenser certaines charges de travail particulières.

[12] J’ai développé cette thématique dans le tome 1 de Le socialisme est (a)venir (notamment dans la conclusion : « Propos d’étape ») et dans plusieurs articles, en particulier « Comment marcher sur les deux jambes », in Nouvelles Fondations, n° ¾, année 2006, p. 86-94.

Le système soviétique et la question du socialisme

                                                                           (article, octobre 2009)

Pourquoi nous faut-il, théoriquement et politiquement, revenir sur le système soviétique, et non l’abandonner à la critique rongeuse des historiens ? Parce qu’on peut en tirer un grand nombre de leçons pour une repensée du socialisme – quelques  leçons positives, mais aussi surtout des leçons négatives, qui n’en sont pas moins instructives (on dit couramment que l’on apprend plus de ses échecs que de ses succès).

Pour les dirigeants soviétiques de l’époque, le système soviétique incarnait, on le sait, le « socialisme réel », par opposition au capitalisme social que les socio-démocrates baptisaient aussi du nom de socialisme. Aujourd’hui encore certains considèrent que ce système avait bien posé les bases d’un authentique socialisme, mais qu’il lui manquait les moyens de sa réalisation, et qu’il a échoué parce qu’il n’a pas su se démocratiser. D’autres considèrent que le système soviétique n’était qu’une variante – capitaliste d’Etat – du système capitaliste. Je n’ai retenu que les deux interprétations les plus opposées, mais il y en eut bien d’autres, mettant l’accent sur tel ou tel de ses aspects.

Je vais soutenir que l’affaire était bien plus complexe, que le système soviétique était hybride, et donc qu’il comportait à la fois certes des aspects capitalistes, mais aussi  des aspects socialistes. Cependant ces aspects socialistes étaient déformés en collectivisme, et de ce fait marqués au sceau de l’utopie et aporétiques. C’est pourquoi son étude reste aujourd’hui du plus haut intérêt : elle nous montre ce que le socialisme peut être et ne pas être.

En quoi le système soviétique s’inspirait de Marx

La question ne peut être éludée, parce que l’on entend souvent dire que tout était de la faute de Marx, ou qu’au contraire le soviétisme était à l’opposé du marxisme. Or y a au moins deux conceptions du « socialisme » chez Marx et Engels, pour simplifier énormément[1]. Marx, on le sait, n’emploie pas volontiers le terme de socialisme, qu’il rattache à des courants utopistes. Pour lui le système qui doit succéder au capitalisme est le système communiste. Mais, pendant toute une période historique, le communisme ne fait que ses premiers pas en occupant les hauteurs de l’économie : le programme du Manifeste, avec la prise de pouvoir par le plus grand nombre et ses nationalisations limitées, n’est manifestement qu’un programme de transition. Nous pourrions ici parler d’un socialisme étatique de marché. L’autre conception est celle que l’on trouve notamment dans la Critique du programme de Gotha : le socialisme a gagné la partie, et il est vraiment la première étape du communisme, une étape où les rapports marchands et les rapports de classe ont disparu, chacun recevant désormais « selon son travail ».

Or je pense que c’est ce socialisme-là que les dirigeants bolcheviks avaient en tête – la NEP et son socialisme de marché ne représentant  qu’en recul provisoire – et que leurs successeurs ont continué à défendre. Souvenons-nous que pour eux l’URSS était une société sans classes, exception faire de l’existence d’une classe paysanne subsistant dans les Kolkhozes et d’un clivage concernant le groupe des « intellectuels » (la division travail manuel/travail intellectuel n’étant pas abolie). Et c’est aussi ce socialisme qui a rencontré pendant longtemps une réelle adhésion des citoyens soviétiques, même si la réalité était bien loin du discours officiel, et qui a fait rêver à travers le monde. Pourtant ce socialisme-communisme, bien qu’il ne fût pas vraiment irréel, était largement utopique, et c’est de là que nous pouvons tirer de premières leçons.

Une image fantasmée de la société future

La société future devait être une société d’abondance, et le « socialisme réel » devait marcher à grands pas vers cette abondance (Khrouchtchev, on s’en souvient, voulait rattraper et dépasser en quelques années le niveau de vie des Etats-Unis). Ce mythe de l’abondance explique en partie, à mon avis, pourquoi le système soviétique a été aussi productiviste – comme le capitalisme. Il fallait développer à toute allure et les forces productives, quels que fussent les dégâts du progrès. Or nous savons bien aujourd’hui que les contraintes environnementales et écologiques ne permettent pas le développement illimité de la richesse. Et Marx s’en doutait déjà, mais sans doute pensait-il que les besoins se limiteraient d’eux-mêmes sous le communisme. Mais nous avons une autre raison, anthropologique cette fois, pour abandonner ce mythe de l’abondance : si l’on peut apprendre à tempérer nos besoins, le désir, lui ne connaît pas de limite, et, dans une condition humaine où il y aura toujours certaines inégalités naturelles, et donc toujours des comportements mimétiques et rivalitaires, le processus peut être sans cesse relancé, si bien qu’il faudra, pour éviter la consommation dispendieuse de beaucoup de biens, les rationner par le revenu.

Je dis cela parce que, dans certaines visions de gauche, on prône la gratuité d’un très grand nombre de ces biens. Or c’est là une rêverie, non seulement parce que ces biens doivent être payés via des impôts, mais encore parce le gaspillage est inévitable (par exemple en URSS le pain était si bon marché qu’on le donnait aux cochons).

La société future devait être aussi une société d’hommes spontanément solidaires, mieux encore : tout entiers dévoués à la collectivité. Il s’agissait de faire naître l’homme nouveau, même si ce devait être au forceps, quoi que ce thème ne fût pas chez Marx (qui ne militait que pour un individu intégral, « homme riche de besoins et de capacités »). Or, comme dans le cas précédent, cette utopie a eu sa part de réalité : il y a eu, même si nous avons peine à le croire aujourd’hui, des élans collectivistes dans le peuple soviétique, trouvant des racines dans la tradition communautaire du mir, et de véritables dévouements, parfois poussés jusqu’au religieux (ainsi chez ces dirigeants qui ont accepté de se renier, lors des fameux procès, pour ne pas nuire à la cause). Mais l’utopie consistait à ce qu’on déniait l’autre part des individus, leur intérêt personnel (fût-il « désintéressé », non égoïste, comme dans l’amour du travail bien fait), lequel a resurgi avec une force inouïe, lorsque le système soviétique s’est discrédité et décomposé. Toute nouvelle pensée du socialisme doit faire droit aux deux côtés de l’individu, disons, pour faire bref, son côté communautaire et son côté individualiste – là où le libéralisme ne voit et ne promeut qu’un seul.

Les apories du calcul économique soviétique (ou l’illusion d’un calcul parfait).

Si Marx voulait en finir avec les rapports marchands, c’est parce que ce système était à la fois opaque (on n’y reconnaissait plus la véritable source de la valeur, le travail) et irrationnel (les prix ne reflétaient plus que de très loin les valeurs-travail), si bien qu’il était impossible de le maîtriser. Mais par quoi le remplacer ?

Par un calcul en termes de valeurs d’usage et de quantités physiques ? Je voudrais rappeler que ce n’était pas du tout l’idée de Marx : il faudrait, dans le communisme comme dans tout autre système social, effectuer une comptabilité en termes de valeur, et plus précisément en termes de quantités de travail. Je dis ceci à l’intention de ceux qui ne cessent d’opposer la valeur d’usage à la valeur assimilée à la valeur d’échange, la satisfaction des besoins à la logique de la production marchande. Il y là de grandes confusions. En effet le calcul en termes de valeurs d’usage est tout simplement impossible : elles sont trop nombreuses et trop hétérogènes (l’économie néo-classique se heurte à la même difficulté de principe, quand elle pense se fonder sur les utilités). Quant à la valeur d’échange, elle n’est qu’une des figures de la valeur en général, et le travail social abstrait qu’elle incarne n’est qu’une des figures du travail « abstrait » en général (autrement dit : de «la dépense de travail »).

Alors la question se pose : pourquoi la comptabilité soviétique fut-elle néanmoins, principalement, une comptabilité en termes physiques ? Et je donne tout de suite la réponse qui me semble la plus convaincante, telle qu’on peut la trouver chez des auteurs comme François Seurot et Gérard Roland : parce qu’on ne peut planifier impérativement (et donc aussi centralement) que des quantités physiques (des tonnes d’acier, des mètres de tissus etc.), du fait qu’on ne peut prévoir avec certitude ce qu’il en coûtera pour les produire, quantités que l’on mettra en rapport  à travers les « balances matières » des tableaux inter-industriels. Mais cela suppose nécessairement un calcul qui les homogénéise, et il s’est fait à travers un système particulier de prix (les prix administrés) sur lequel je reviendrai, mais qui ne présentera nullement les avantages des prix marchands.

La question qui est devant nous est alors la suivante : comment une économie socialiste peut-elle effectuer sa comptabilité ? Certains auteurs pensent que, avec l’aide des ordinateurs modernes, on pourrait calculer simultanément la valeur-travail de millions de produits, mais ils reconnaissent en même temps que le jeu de l’offre et de la demande doit être utilisé dans le court terme pour s’assurer que les produits seront validés[2]. Je crois que cette hypothèse théorique est imaginable, mais vaine, parce que, le monde économique étant affecté d’une foncière incertitude (du fait du changement permanent des techniques et des goûts), les valeurs-travail seront en évolution constante. Ce qui nous conduit à dire qu’on ne pourra jamais se passer des rapports marchands, de leur fluidité, de la source d’informations qu’ils représentent et de leur valeur d’apprentissage – là-dessus la critique libérale, et notamment celle des économistes autrichiens, a été décisive. J’ajoute pourtant que cela n’interdit pas un calcul a posteriori des valeurs-travail, et que cela serait de la plus grande utilité sociale.

La première phase du communisme à la Marx souffre d’un autre défaut, lui aussi rédhibitoire. Toute économie a besoin d’avances sur l’avenir, par exemple de semences pour assurer les prochaines récoltes. Toute économie dotée d’une monnaie a besoin d’un système de crédit. Or on n’a pas trouvé mieux jusqu’à présent pour équilibrer l’offre et la demande d’épargne pour pousser les producteurs à économiser les ressources que le crédit avec intérêt. C’est justement ce système qui a fort peu fonctionné dans l’économie soviétique, non pas parce que tout le crédit était public, mais parce que la Banque centrale (en situation de monopole) prêtait pratiquement sans intérêt. Alors même qu’elle pouvait contrôler presque toutes les transactions légales (remarquable avantage, si on le compare au système bancaire actuel !), elle n’avait ainsi aucune action sur elles, devant satisfaire toutes les demandes qui correspondaient aux plans, si boulimiques qu’ils fussent (lui donner le pouvoir de rationner le crédit aurait retiré autant de pouvoir à l’administration économique).

Curieusement Marx, qui a écrit tout un livre sur le crédit (essentiellement pour montrer qu’il représentait un prélèvement sur la plus-value, ce qui est exact), et qui a pu reconnaître l’utilité du crédit, s’agissant par exemple des coopératives, n’en a tiré aucune leçon (sans doute pensait-il que le crédit devrait être sans intérêt). Mais, si nous admettons que le crédit avec intérêt est incontournable, c’est tout le système des valeurs-travail qui s’effondre à nouveau. Voilà qui doit nous conduire, si nous voulons repenser le socialisme, à prendre à bras le corps cette question du crédit (lequel ne saurait être abandonné à des banques commerciales capitalistes, on a vu où cela conduit) et de sa modulation en fonction des objectifs du plan.

L’indésirable planification des besoins

Certains auteurs ont parlé, s’agissant du système soviétique, d’une « dictature sur les besoins ». De fait les dirigeants soviétiques décidaient de ce qui convenait au peuple, de la hiérarchie des besoins et des voies pour les satisfaire. C’est pourquoi les prix étaient « administrés » : bien sûr ils devaient tenir compte des forces productives, mais s’écartaient de tout calcul de rentabilité économique (à bien distinguer de la rentabilité financière), des produits étant même vendus à perte. On peut dire que ces prix étaient en un certain sens « politiques » : les loyers étaient par exemple dérisoires. De tels prix sont-ils à proscrire ?

Je voudrais amorcer ici une distinction, qui sera bien utile pour une repensée du socialisme, celle entre des biens sociaux (dont feraient partie ce qu’on appelle souvent des biens publics) et des biens privés. En bref, les biens sociaux, tels que je les entends, sont les biens qui sont indispensables à l’exercice de la citoyenneté, tels que l’éducation, la santé, ou l’information de base, et des biens qui « font société » (tels que l’électricité, le téléphone, la rue, le jardin public, le musée etc.). Alors que les biens privés relèvent du libre choix des individus. Or les biens sociaux relèvent de décisions politiques, n’en doutons pas. Aussi n’est-ce pas en ce domaine que le système soviétique a été critiquable, mise à part la manière dont étaient prises les décisions. C’est même là qu’il a connu ses meilleures réalisations, avant de tomber en ruines. Le problème est qu’il a traité tous les besoins comme s’ils étaient des besoins sociaux, effaçant par là même toute frontière entre ce que nous appelons les services publics et la production des biens privés.

Pour le dire vite, deux raisons essentielles s’opposent à une détermination politique des biens privés. La première est qu’on ne saurait réellement imaginer de remplacer la dictature sur les besoins par la définition démocratique des besoins. A tous les modèles de socialisme qui vont dans ce sens, depuis la délibération d’assemblées de citoyens sur leurs besoins et les produits correspondants jusqu’à leur participation aux instances décisionnelles des producteurs[3], j’oppose une première raison : cette démocratie serait extrêmement lente et laborieuse, épuisant la bonne volonté de la plupart des individus, et elle serait extrêmement coûteuse en termes de travail social dépensé. Mais j’ai une deuxième raison, que j’emprunte aux libéraux : la tyrannie de la majorité. Les demandes très minoritaires (tel type de chaussures par exemple) seront écartées, ce qui est préjudiciable pour les « perdants » et dommage pour la diversité vestimentaire. Tout ceci ne veut pas dire que les « consommateurs » doivent être écartés des processus de décision, bien au contraire : le socialisme devra rompre avec la manipulation de la consommation, et remettre en cause la culture consumériste. Ceci à travers toute une série de liens institutionnalisés entre d’une part les « usagers » (pour les biens sociaux) et les consommateurs (pour les autres biens) et d’autre part les administrations, établissements publics et entreprises[4].

Les travers fondamentaux (ou apories centrales) du collectivisme planificateur

Les dirigeants soviétiques ont retenu de Marx l’idée d’une économie organisée selon un plan, par contraste avec l’anarchie capitaliste. Ils en ont non seulement conclu qu’elle impliquait la propriété publique de tous les moyens de production, mais encore ils en ont donné une représentation particulière de cette dernière : la société devait être organisée comme un vaste atelier ou un grand cartel, qui ne comporterait plus d’entreprises, mais des centres de production recevant leurs objectifs des Ministères de branche, eux-mêmes sous l’autorité d’organismes centraux (ce furent le Comité d’Etat du Plan et le Comité d’Etat de l’approvisionnement) soumis au pouvoir politique. A cette conception organiciste correspondait nécessairement une planification impérative et centralisée.

On a parlé à ce propos, à juste titre, d’économie de commandement. Mais, en fait, l’économie était fort mal commandée, et ceci d’abord pour des raisons d’ordre pratique : comme l’incertitude ne se laisse par réduire, les plans n’étaient guère que des extrapolations (« à partir du niveau atteint »), qu’il fallait sans cesse réajuster, et ceci jusqu’au niveau le plus bas (les centres de production recevaient de nouvelles instructions en fin d’année, et essayaient désespérément d’y faire face dans la tourmente du « bourrage »). Et la réalisation des plans était rendue encore plus difficile par la difficulté de l’approvisionnement correspondant aux transferts planifiés. Nous sommes bien loin ici de la liberté qu’ont les entreprises, dans une économie décentralisée, d’établir leurs propres plans et de la grande souplesse des échanges marchands[5].

Le deuxième travers fondamental du collectivisme soviétique fut la perte de responsabilité, d’initiative, et en définitive de motivation des travailleurs, et ceci pour deux raisons. Tout d’abord l’entreprise ignorait la démocratie économique, qui était en contradiction parfaite avec le centralisme, parce qu’elle aurait pu remettre en cause en permanence les objectifs du planificateur, alors que des dirigeants nommés par l’organisme de tutelle étaient aux ordres. Ensuite aucun travailleur soviétique, en dehors des périodes de mobilisation générale de la population, ne pouvait se reconnaître dans un Plan d’ensemble qui était beaucoup trop général et abstrait pour lui, ni dans des plans d’entreprise qui en étaient l’émanation. Tout travailleur en effet désire autant que possible « voir le bout de ses actes », savoir à quoi sert ce qu’il fait et si les produits auxquels il coopère satisfont ou non ceux auxquels ils sont destinés. Le problème, bien sûr, n’est pas propre au travailleur soviétique, puisqu’on le rencontre aussi bien dans toutes les entreprises capitalistes d’une certaine taille, où la subordination et « l’aliénation » ne sont guère moindres, mais il était aggravé dans l’économie soviétique du fait des aléas constants qui affectaient le travail quotidien.

Partant de ces constats certains analystes, comme Jacques Sapir, sont allés plus loin : non seulement la planification centralisée fonctionnait mal, mais encore elle cachait une forte présence du marché dans l’économie soviétique. Ils ont fait remarquer qu’elle fonctionnait à travers un système de prix. Ils ont souligné la présence de marchés reconnus (les marchés Kolkhoziens) et de marchés parallèles « gris » (les échanges directs entre entreprises) et « noirs », qui compensaient les défaillances des transferts administratifs. Ils ont surtout relevé l’importance de la « concurrence administrative » entre les unités de production pour obtenir les plans les plus importants et les meilleurs approvisionnements des autorités de tutelle, et l’existence d’une véritable « marchandage administratif » pour  s’assurer des plans les plus faisables (car, dans la réalité, les entreprises disposaient d’une large autonomie, mais sous contrainte). Toutes ces analyses étaient extrêmement pertinentes. Elles ont permis de comprendre des traits caractéristiques de cette économie, entre autres : la mauvaise qualité de l’information (on était dans un système de « tricherie généralisée »), la boulimie d’investissements (il fallait toujours demander plus pour être sûr d’avoir le moins), le suremploi (il fallait toujours avoir des travailleurs disponibles, notamment pour les périodes de « bourrage »). Mais leurs conclusions ne m’ont pas convaincu. Les prix administrés ne jouaient pas du tout le même rôle d’ajustement et d’information que dans les économies marchandes : ils n’avaient qu’une fonction passive (même chose pour le crédit, nous l’avons vu). La concurrence et le marchandage administratif différaient complètement de la concurrence entre producteurs marchands, qui supposent la liberté de choisir ses clients et ses fournisseurs, et un marché du travail où l’on recrute ou congédie la main-d’œuvre que l’on veut. Et la preuve en est bien que la régulation économique n’était pas de même nature ; alors que la régulation par le marché ajuste les offres et les demandes et que la régulation capitaliste se fait sur fond d’une tendance permanente à la surproduction, la régulation à la soviétique connaissait des goulets d’étranglement et fonctionnait « à la pénurie », laquelle d’une part était le véritable indicateur des dysfonctionnements et d’autre part débouchait sur une pénurie permanente de moyens de consommation (les étalages vides et les longues queues devant les magasins d’Etat).

Quelles conclusions tirer de tout cela ? Que le marché l’a définitivement emporté sur le plan ? Certes pas. Mais ce que nous devons penser, pour un nouveau socialisme, c’est 1° que la planification reste plus indispensable que jamais, parce que, dans une économie mondialisée, les décisions économiques ont des conséquences de plus en plus lourdes, et ne sauraient être abandonnées à de grandes entreprises privées (les multinationales en premier lieu), et parce que les contraintes environnementales ne peuvent être adéquatement prises en charge ni par ces dernières ni par des marchés spécifiques 2° que la nouvelle planification ne saurait être impérative, sauf, dans une certaine mesure, dans le cas des biens sociaux, puisque ceux-ci doivent relever, je l’ai dit, de choix politiques. Elle ne pourra être qu’incitative, à travers toutes sortes de leviers indirects, tels que les taux différentiels d’intérêt ou les taux différentiels de fiscalité – ce qui serait pratiqué désormais non au compte gouttes, mais à grande échelle (la Chine nous donne une idée de l’ampleur et de la puissance d’une telle planification)[6].

Mais il faut en venir à la question de la propriété et des rapports sociaux. Qu’est-ce qui, en définitive, a conduit à l’échec le système soviétique ? Est-ce l’étatisme en tant que tel ?


L’URSS, un capitalisme d’Etat ?

Dans la mesure où la plus grande partie de l’économie relevait de l’Etat, dans ses différentes instances, tant géographiques (l’URSS était une Union de républiques et de territoires autonomes) que hiérarchiques (de la propriété de l’Etat central à celle des soviets locaux, qui ne contrôlaient en fait que des institutions sociales), on peut parler d’un système étatique (contrôlé en fait par le Parti communiste, dont les institutions doublaient toutes les instances étatiques). Et, comme tous les profits étaient prélevés par les Ministères pour être redistribués ensuite, on peut dire également que la plus-value était accaparée non par des propriétaires privés, mais par l’Etat lui-même. C’est ce qui a permis à divers théoriciens de considérer que le régime social était celui d’un capitalisme d’Etat quasiment pur[7], sans la rétention des profits et la concurrence qui caractérisaient le secteur public marchand en Occident. Et qui en profitait ? La nomenklatura collectivement, c’est-à-dire les deux ou trois pour cent de la population qui correspondent à la bourgeoisie privée des pays occidentaux. Cette thèse est parfaitement soutenable, mais elle oublie les aspects socialistes, fussent-ils déformés en collectivisme, que j’ai mentionnés précédemment. Selon moi, le système soviétique était un système hybride, un mixte de capitalisme d’Etat et de socialisme collectiviste, et je donnerai quelques indices qui en témoigneront.

Le système soviétique était fortement égalitariste au niveau des revenus, et il l’a même été de plus en plus (le rapport entre le décile supérieur et le décile inférieur est passé de 7,24% en 1948 à 4,4% en 1956 et 2,9% en 1975). En l’absence de revenus du patrimoine, les avantages de la nomenklatura passaient par le biais de privilèges, tels que les logements et voitures de fonction. Ces privilèges étaient soigneusement dissimulés pour ne pas heurter la population. En outre ils étaient relativement modestes par rapport à la fortune insolente des magnats capitalistes, surtout ceux d’aujourd’hui.

Le système était certes salarial, puisque les travailleurs étaient « séparés des moyens de production » en l’absence de toute forme d’autogestion et alors que leurs représentants dans les soviets ou dans les instances du Parti ne les représentaient pas (je vais y revenir). De plus certaines méthodes étaient inspirées du capitalisme, tel que le taylorisme et le salaire au rendement (peu efficaces d’ailleurs dans le contexte de l’entreprise soviétique). Mais ils disposaient dans les faits de nombreux contre-pouvoirs, du fait que le chômage était inexistant, que les directeurs d’entreprise faisaient tout pour les attirer des travailleurs ou les garder, et que le syndicat et le Parti s’opposaient presque toujours aux licenciements-sanction. Il faut noter que cela n’allait pas sans des comportements conservateurs de la part des ouvriers, liés à une vieille tradition égalitariste et au fait que le système des stimulants ne pouvait que verser dans l’arbitraire[8].

Le capitalisme d’Etat était donc pour le moins tempéré en URSS. Mais il était aussi inefficient, en particulier du fait que l’Etat jouait plusieurs rôles à la fois : celui d’un propriétaire, qui, comme tel, aurait dû veiller au bon usage des fonds publics et à la valorisation de ses actifs, celui d’un gestionnaire, à travers la nomination des dirigeants, celui enfin d’un créancier et d’un débiteur (via la Banque de l’URSS). C’est ainsi que des entreprises étaient maintenues en vie, alors qu’elles faisaient des pertes ou que leur appareil était obsolète. Ce sont des travers que l’on rencontrera aussi dans les entreprises du secteur public occidental, même dans celles soumises à la concurrence. Faut-il en conclure, comme les libéraux, que l’Etat ne doit pas être entrepreneur, qu’il n’a rien à faire dans le champ de la production, et même de la finance ? Que le système soviétique a péri de ne pas avoir connu une logique strictement économique, de ne pas avoir pratiqué le processus de « destruction créatrice » dont on crédite le capitalisme ? C’est une question que nous aurons à traiter à fond. Je dirai seulement, pour le moment, que, dans l’ensemble, et malgré leur caractère autocratique et technocratique, les entreprises publiques du secteur concurrentiel occidental n’ont pas plus mal marché que les firmes capitalistes privées, et que la Chine nous donne aujourd’hui l’image d’un vaste secteur public dynamique, une fois opérée (ce n’est pas fini) la difficile séparation entre les rôles tenus par l’Etat.

L’impossible démocratie soviétique

La cause paraît entendue : le système soviétique était totalitaire, parce qu’on n’y trouvait ni pluralisme politique, ni séparation des pouvoirs, ni même les libertés fondamentales du citoyen. Pourtant l’ambition avait été de mettre en œuvre une démocratie d’un type nouveau, une démocratie socialiste, inspirée de certaines innovations de la Commune de Paris : présentation des candidatures par des assemblées de travailleurs, maintien de l’activité professionnelle des représentants du peuple, traitements modestes, révocabilité. L’omniprésence du Parti les a rendues à peu près lettre morte. Par ailleurs le Parti unique reposait en principe sur une démocratie délégative, chaque niveau désignant ses délégués, de la base au sommet. On sait que le fonctionnement réel fut à l’inverse. Les critiques du soviétisme ont estimé, à partir de là, que tout le mal venait de ce fonctionnement anti-démocratique, générateur de bureaucratie et des pires dérives, de l’Etat policier au goulag.

A mon avis, ils se trompent. Une économie collectiviste, gérée en fonction d’un plan impératif et centralisé, ne pouvait être dirigée que d’en haut et de manière quasi-dictatoriale, sinon elle n’aurait pas marché du tout. De plus le système soviétique étant hybride, traversé de fortes contradictions entre ses aspects communistes déformés et ses aspects capitalistes, ne pouvait se maintenir que sous la contrainte d’un pouvoir surpuissant, ne tolérant les débats que dans un cadre prédéfini et dans des cercles restreints (car les débats n’ont pas manqué, notamment dans les années 60, où ils ont pointé à nouveau vers un socialisme de marché, avant d’être enterrés[9]). Je m’éloigne ici beaucoup des analyses proposées par les théoriciens de l’école de la régulation. A les suivre, le système économique était régulé à sa façon (par la pénurie, les ajustements constants, les marchés parallèles etc.). Mais cette conception en fait fonctionnaliste mésestimait les contradictions foncières du système, et n’a pu de ce fait prévoir l’implosion finale, dès que la contrainte politique s’est relâchée.

Que conclure de tout cela ? Que l’économie ne saurait être en aucune façon socialisée, ni dirigée, si l’on veut une société démocratique ? Que la démocratie doit nécessairement se calquer sur le modèle libéral-bourgeois ? Certainement pas. On fera au contraire remarquer, pour le moment, que ce modèle n’est pas si éloigné du système politique soviétique qu’il n’y paraît, avec sa prééminence de l’exécutif sur la représentation populaire, sa tendance au bipartisme ressemblant aux deux fractions (concurrentes) d’un même parti, sa professionnalisation des élites politiques, sa mainmise des intérêts économiques sur les médias, ses élections biaisées par la propagande orchestrée par les spin doctors etc. En réalité certaines institutions de la démocratie soviétique mériteraient d’être remises à l’ordre du jour. Mais à condition de trouver une autre base économique pour le socialisme de demain, qui leur fournirait un socle pour leur développement.

Un mauvais internationalisme

Les dirigeants bolcheviks étaient convaincus, comme Marx, que la révolution ne pouvait l’emporter que si elle se mondialisait, mais ils ont compris qu’elle devait bien commencer quelque part, et précisément dans le maillon le plus faible du système mondial. Ils n’avaient pas tort, mais ont opté ensuite, avec Staline, pour la révolution dans un seul pays. Nous savons aujourd’hui que c’était une double erreur. Qu’il faille commencer par un pays (ou quelques uns), certes. Mais l’URSS s’est largement coupée des échanges mondiaux, ce qui lui a coûté très cher. Et ensuite elle a prétendu imposer son modèle à tous les pays, sous les auspices du Kominterm, puis du Kominform, quel que fut le contexte : les uns ont été mis sous le joug, les autres (la Yougoslavie de Tito, la Chine de Mao) se sont rebellés.

Je ne m’étendrai pas sur la question, mais on peut dire que l’internationalisme d’aujourd’hui doit être profondément différent. D’une part les pays socialistes doivent s’insérer dans le commerce mondial, sans y laisser miner leurs institutions : c’est bien le problème posé aujourd’hui à la Chine ou au Venezuela, en particulier, et ce n’est pas chose facile à une époque où le capitalisme s’est puissamment mondialisé, notamment au plan de la circulation des capitaux. D’autre part chaque pays qui s’engage dans la voie du socialisme le fera de manière spécifique, tenant compte non seulement de ses ressources, mais aussi de l’état de sa population et de ses traditions. Qu’il s’agisse de la Chine, du Vietnam, de Cuba, du Venezuela ou de la Bolivie, les conditions ne sont pas du tout les mêmes, ne serait-ce que parce que les uns sortent de systèmes à la soviétique, avec leurs pesanteurs mais aussi leurs acquis, alors que d’autres en sont à émerger d’un capitalisme néo-colonial et ultra-libéral qui les a menés à la ruine.


Pourquoi un nouveau socialisme n’a-t-il pas vu le jour en URSS ?

C’est bien la question qui nous hante. Toutes les tentatives d’auto-réforme du système soviétique ont échoué en URSS parce qu’elles ont été trop limitées et parce qu’elles se sont heurtées à l’immense appareil de la bureaucratie économique. On ne pouvait introduire quelques mécanismes marchands (des prix flexibles, des indices de production vendue ou de rentabilité) dans un système planifié qui les contredisait – ce fut bien la preuve a posteriori que ce système n’était marchand que dans ses trous et sur ses marges. Il fallait une révolution dans le système, et ce fut la tentative de la perestroïka. Elle était très ambitieuse. Je n’en dirai que quelques mots. On peut la résumer dans les trois A : autonomie, autofinancement, autogestion, ce qui allait plus loin que la réforme hongroise, qui avait cependant donné quelques résultats positifs[10]. La planification ne s’effectuerait plus que par des leviers indirects (taxe sur les ressources productives, taux de crédit, fiscalité, commandes d’Etat). La réforme de l’entreprise, qui devait rester publique, était problématique (y aurait-il aussi un actionnariat des salariés, voire de la population ?), et elle supposait en tous cas d’autres réformes de grande ampleur (réforme des prix, réforme bancaire, réforme fiscale) qui demandaient du temps, une approche gradualiste (comme celles qui faisaient leur premiers pas en Chine). Mais surtout elle s’est heurtée à la mauvaise volonté d’une bureaucratie qui se voyait dépossédée de ses pouvoirs et de la plus grande partie de la population, qui craignait d’y perdre des avantages acquis.  Malheureusement l’expérience de la perestroïka ne nous apprendra pas grand-chose : venue trop tard ou trop tôt, elle a été bien trop brève.

Quelques conclusions

Nous avons au passage tiré quelques leçons, que je reprendrai en quelques mots :

- Le socialisme du possible sera très différent du socialisme, première étape du communisme de Marx. Il ne pourra pas se passer des rapports marchands, c’est-à-dire du jeu de l’offre et de la demande dans une économie qui sera nécessairement décentralisée, sans être capitaliste pour autant. Ce n’est pas seulement une question d’efficacité économique : il s’agit aussi de l’engagement des travailleurs vers des objectifs qui feront sens pour eux. C’est seulement dans le champ des biens sociaux (autrement dit des services publics) que l’économie peut et doit être plus ou moins administrée (plans programmatiques, prix contrôlés). En revanche il est possible et nécessaire de « socialiser le marché » : socialisation plus ou moins poussée de l’investissement, mutualisation de services communs, socialisation de l’information. Je ne peux en dire plus dans le cadre de cet exposé. Mais je voudrais souligner qu’il faut cesser de confondre économie de marché et économie capitaliste.

Le marché capitaliste est ce qu’on pourrait appeler un « surmarché », parce que, orienté vers la rente fournie aux actionnaires, faisant du travail un simple coût, ignorant la réalité sociale de l’entreprise pour ne s’attacher qu’à la société de capitaux, il rompt le lien avec le travail, organise l’opacité, et brise la concurrence au profit de quelques grands oligopoles. Le marché socialiste serait tout autre : il rendrait leur place centrale aux producteurs, rétablirait leur lien avec les consommateurs, conjuguerait concurrence et coopération.

- Le socialisme du possible, ayant besoin du crédit avec intérêt, s’écartera nécessairement des valeurs-travail, si bien que le calcul économique en sera inévitablement imparfait. Ceci dit, la maîtrise publique, directe ou indirecte, du crédit sera une condition essentielle de sa réussite. La monnaie et le crédit sont en effet des biens publics.

- Le socialisme du possible dissociera nettement le secteur des biens sociaux, relevant des services publics, du secteur des biens privés.

- Le socialisme du possible rétablira la planification, mais (hors des services publics) sous la forme d’une planification incitative, jouant de toute la gamme des subventionnements. La planification aura comme l’un de ses principaux objectifs le plein emploi.

- Le socialisme du possible fera la part la plus large possible à la démocratie d’entreprise, condition essentielle pour que les travailleurs se sentent « maîtres des moyens de production ». Mais cela ne pourra se faire que par étapes.

Pour sortir du système capitaliste, la propriété publique reste pour le moment le chemin le plus praticable. Il faut donc en revenir aux nationalisations, qui, hors des services publics, peuvent se limiter, si nécessaire, à une propriété à 50%, mais tout en mettant en oeuvre une appropriation sociale, pour reprendre une expression souvent utilisée, une appropriation comportant notamment une forte participation des travailleurs à la gestion, ce qui la distingue d’un pur capitalisme d’Etat. Deux grands obstacles ici : 1° assurer une réelle autonomie des entreprises publiques par rapport au pouvoir politique, de telle sorte qu’elles obéissent à des critères strictement économiques, quoique sensiblement différents de ceux de l’entreprise capitaliste privée (à la différence de ceux imposés par l’Agence des participations de l’Etat). C’est à la planification, mais avec ses leviers indirects, de faire prévaloir les priorités politiques. Telle est la leçon qu’il faut retenir du système soviétique, et c’est là que l’expérience de la Chine est particulièrement intéressante. 2° leur donner une dimension transnationale, quand besoin est, sans en faire des outils de  l’impérialisme, ce qui suppose des transformations internes (par exemple donner des parts de pouvoir ou du moins de contre-pouvoir aux filiales) et, à terme, d’autres règles du commerce international.

La deuxième voie, la plus prometteuse, est d’inspiration autogestionnaire, mais sous certaines conditions : l’autogestion ne peut marcher, à grande échelle, que si les entreprises se dotent d’un certain nombre de règles communes (faute de quoi elles s’abandonnent à une concurrence de type capitaliste) et que si elles s’appuient sur un système bancaire coopératif indépendant d’elles, bien qu’alimenté par les intérêts quelles leur versent – sinon l’on retrouve quelque chose qui ressemble à la concurrence et aux marchandages administratifs de l’économie soviétique. Ce furent là des points faibles de l’expérience yougoslave, une expérience pourtant passionnante. C’est aussi une question sur laquelle a buté la trop courte tentative de la perestroïka. De nos jours le fonctionnement du grand groupe coopératif Mondragon ou celui des districts industriels italiens suggèrent des solutions à ces problèmes.

- Le socialisme du possible comportera donc plusieurs secteurs : celui des services publics, celui des entreprises publiques ordinaires, celui d’entreprises que je préfère appeler socialisées qu’autogérées (bien que leur principe démocratique soit celui des coopératives de production). Mais la petite entreprise restera privée, et le secteur capitaliste encore très large, quoique soumis à de nouvelles réglementations. C’est en un double sens qu’un socialisme de marché resterait un socialisme de transition : d’une part parce que les rapports sociaux capitalistes seront encore très présents au sein des secteurs socialistes (il faudra beaucoup de temps pour les transformer), d’autre part parce que la coexistence (conflictuelle) avec le secteur capitaliste se poursuivra au moins pendant des décennies.

- Le socialisme du possible sera fortement égalitariste, ce qui ne pèse nullement sur la motivation des individus (dans le système soviétique médecins et enseignants étaient moins bien payés que certaines catégories d’ouvriers, ce qui n’a nullement découragé les motivations, tout en ayant quelques effets pervers). Mais il n’ignorera pas les stimulants (ce qui revient à prendre en compte, dans une certaine mesure, le principe « à chacun selon son travail »[11]). Et, il ne faut pas se le dissimuler, il comportera encore, même en son sein, des classes. Il est illusoire de penser que les classes sociales puissent être abolies, parce que la division du travail ne pourra jamais l’être suffisamment. C’est au pouvoir politique de réduire les inégalités et les antagonismes, cela ne se fera jamais tout seul.

- Le socialisme du possible impliquera justement une transformation en profondeur de la démocratie politique, reprenant certaines innovations avortées de la démocratie soviétique et de la démocratie yougoslave, allant notamment dans le sens de la déprofessionnalisation des élus et de la promotion de la démocratie directe (tout en évitant les pièges de la démocratie par délégation successive de bas en haut).

- Le socialisme du possible ne supprimera pas, d’une manière générale, les contradictions pour des raisons plus profondes encore, qui ont des racines anthropologiques[12]. Je propose de considérer que les contradictions sociales ne sont pas une catastrophe, mais une source de vitalité, qu’elles peuvent être traitées dans l’optique d’une dialectique positive, de la recherche d’un « équilibre dynamique » entre les contraires, renforçant les deux côtés de l’être humain et de l’être social.

C’est pourquoi il est dangereux de rêver à la «fin » des aliénations, des exploitations et des dominations. Cette pensée eschatologique conduit soit à un coup de force idéologique, décrétant sa réalisation presque accomplie (comme on l’a vu avec le discours officiel soviétique), soit à une politique des petits pas incapable de trouver les seuils de rupture, ceux qu’on peut réellement viser.

- Le socialisme du possible sera volontariste, sans être autoritaire. C’est la seule manière de s’engager dans une croissance raisonnable et raisonnée, permettant de sortir l’immense majorité de la misère, tout en préservant les équilibres naturels, et en faisant face au changement climatique.

- Quant au communisme, s’il faut en maintenir la perspective, je dirai seulement d’un mot que ce serait le socialisme installé sur ses propres bases et maîtrisant au mieux, de façon positive, ses propres contradictions et celle de l’être humain.

Tony Andréani


[1] Selon moi, une troisième conception s’esquisse dans les textes tardifs, qui marquent un retour à une forme de socialisme associatif. Cf. « Engels, d’un socialisme à l’autre », in Actuel Marx,  n° 40, 2° semestre 2006, p. 124-134.

[2] Cf. Paul Cockshott et Allin Cottrill, Towards a New Socialism, Nottingham, 1993.

[3] Cf. par exemple celui d’Ernest Mandel et celui de Pat Devine. On trouvera une revue succincte des modèles contemporains de socialisme dans mon livre Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Syllepse, 2004.

[4] Aujourd’hui même les associations d’usagers et de consommateurs constituent un début de contre-pouvoir aux stratégies commerciales des entreprises. On peut très bien concevoir que, dans les secteurs socialisés d’une économie socialiste, elles soient obligatoirement informées et consultées. Mais les installer dans les conseils d’administration présenterait, selon moi, des risques sérieux de conflits de pouvoir.

[5] Ce qui est étonnant c’est que ce système d’économie mal commandée ait quand même donné pendant longtemps des résultats impressionnants, il est vrai surtout dans le domaine des biens de production (entre 1929 et 1940 la production industrielle de l’URSS a été multipliée par 3. De 5% des produits manufacturés dans le monde, elle est passée à 18% en 1938. L’URSS, malgré les immenses destructions de la deuxième guerre mondiale, s’est hissée ensuite au rang de deuxième économie mondiale).

[6] Cf. ma contribution « L’insertion de la Chine dans le marché mondial signifie-t-elle la mort programmée du modèle chinois ? » in Marchés et démocratie, dir. Jean-Claude Delaunay et Bernard Frédérick, Note de la Fondation Gabriel Péri, août 2007, p. 94-95.

[7] Charles Bettelheim parlait d’un « capitalisme de Parti ».

[8] C’est l’une des raisons pour lesquelles les ouvriers n’ont nullement soutenu la perestroïka de Gorbatchev, alors même qu’elle leur ouvrait la porte vers de nouveaux pouvoirs au sein de l’entreprise.

[9] Sur l’histoire de ces débats concernant la place du marché dans une économie socialiste, lire Bernard Frédérick, « La question du marché en Union soviétique  (1922-1970) », in  Marchés et démocratie, op. cit., p. 57-81.  Le débat des années 60, autour d’économistes comme Ota Sik et Wlodzimierz Brus, reste passionnant pour qui veut bien s’y référer.  Mais toutes les réformes préconisées heurtaient de front l’immense appareil de l’administration économique, si bien que le Parti communiste y mit brutalement un terme en réprimant d’abord militairement le Printemps de Prague et en enterrant ensuite tous les projets de réforme en Union soviétique jusqu’à la mort de Brejnev.

[10] Cf. mon analyse dans Le socialisme est (a) venir, tome 1, L’inventaire, Syllepse, 2001, p. 196-203. Et sur la perestroïka, p. 203-207.

[11] Cette question des stimulants « matériels » appelle des réflexions approfondies. Elles n’avaient pas grand sens dans le système soviétique, ni dans l’économie maoïste, parce que les travailleurs (ou les collectifs) n’avaient pas la responsabilité de leur produit, si bien qu’elle a engendré les mêmes résistances de la part des salariés que dans les entreprises capitalistes. Mais elle a pesé sur l’efficience, les réformateurs n’ont pas eu tort de le souligner. Par ailleurs le principe ne peut pas avoir le même sens dans tous les cas (peut-on mesurer la « performance » d’un enseignant ?) et peut être source de graves injustices, les individus n’étant pas interchangeables. Enfin, si rien ne peut justifier les rémunérations exorbitantes de talents soi-disant rares, il peut être légitime de récompenser certaines charges de travail particulières.

[12] J’ai développé cette thématique dans le tome 1 de Le socialisme est (a)venir (notamment dans la conclusion : « Propos d’étape ») et dans plusieurs articles, en particulier « Comment marcher sur les deux jambes », in Nouvelles Fondations, n° ¾, année 2006, p. 86-94.

8 mai 2010

La chute du camp soviétique

Lendemains de chute

(Interview publiée dans la revue Regards, oct. 2009)

Comment expliquez-vous le choc de 89 ? Quels sont les problèmes auxquels le bloc communiste est confronté (consensus de Washington, endettement des pays de l’Est auprès d’organismes internationaux, fin de la rente pétrolière de l’URSS…) ?

L’automne 1989 marque le début de la décomposition, puis de la chute des régimes communistes en Europe de l’Est, alors qu’il faudra attendre deux ans pour que l’URSS implose. Cela ne peut se comprendre que parce que le « bloc communiste » (il faut entendre le bloc euro-asiatique, le seul qui avait conservé une certaine unité ) était fissuré depuis longtemps. En fait surtout depuis l’écrasement du printemps de Prague, qui a enterré (sauf, dans une certaine mesure, en Hongrie) les tentatives de réforme qui avaient été menées dans les pays satellites de l’URSS.

Mais ces fissures n’étaient pas aussi béantes qu’on l’a dit : les populations dans les pays de l’Est européen n’étaient pas devenues farouchement hostiles au « socialisme réel », mais plutôt résignées, souhaitant malgré tout conserver les avantages du système, et la dissidence, sauf en Pologne, restait marginale. C’est que, contrairement à ce qu’on a dit, ces pays ne se trouvaient pas dans une situation coloniale. Le pouvoir soviétique était certes de type impérial, mais les relations économiques, au sein du CAEM, étaient plutôt équilibrées, au point que les Soviétiques ont pu se plaindre qu’elles leur coûtaient cher : de fait l’Union soviétique exportait surtout de l’énergie à bon marché, et importait beaucoup de produits manufacturiers de ces pays (particulièrement de Tchécoslovaquie et de RDA). Le nationalisme y était alors peu virulent (exception faite des pays baltes) : ce sont les réformateurs dits radicaux qui l’exploiteront et l’exacerberont contre les bureaucraties en place. Dans le cas de l’URSS, contrairement aux thèses sur « L’empire éclaté », les mouvements nationalitaires étaient plus faibles encore. La bureaucratie centrale du P.C.U.S avait fait une large place aux dirigeants issus des républiques périphériques (à commencer par Staline !) et la planification soviétique y avait permis des développements économiques importants, en les extirpant de rapports sociaux pré-capitalistes.

Donc les fissures dans ce « bloc soviétique » constituaient bien des lignes de fracture, mais c’est bien du cœur de ce bloc, qu’est venue, à mon avis, la secousse sismique qui a fini par le faire craquer et tout emporter. Pour ce qui est des pays de l’Est, c’est lorsque Moscou a signifié à leurs partis communistes qu’ils devaient se sortir eux-mêmes de leur crise économique et politique, sans l’aide du Parti frère, qu’ils ont senti le sol se dérober sous leurs pieds. En ce qui concerne les républiques soviétiques périphériques, les choses sont différentes. Il faut rappeler ici que ces républiques étaient devenues largement autonomes. Elles restaient certes partie prenante  du Plan central, mais leurs dirigeants géraient toute une économie seconde, faite de trocs et de services rendus. C’est quand le centre a relâché la pression qu’elles sont devenues irrédentistes, souvent pour sauver leurs frontières menacées et des morceaux de l’économie administrée. 

Dès lors les problèmes liés à l’ouverture (relative) des pays appartenant à la sphère soviétique ne furent pas les mêmes. Il est exact que la fin de la rente pétrolière a pesé sur l’économie de l’Union soviétique. L’envolée des cours du pétrole dans les années 70 avait représenté une manne financière pour celle-ci et un ballon d’oxygène permettant de différer des réformes. Quand ces cours ont dégringolé, cette manne s’est tarie. Les pays de l’Est, eux, ont encaissé sévèrement la crise de la dette, qui étranglera tant de pays en voie de développement : ils s’étaient imprudemment endettés quand les taux d’intérêt étaient bas (suite au déluge de pétrodollars en provenance des pays de l’OPEP), ils se sont trouvés gravement endettés lorsque la Fed américaine a brutalement relevé ses taux. Là encore le ballon d’oxygène s’est transformé en un lourd fardeau. Quant au consensus de Washington dont vous parlez (l’imposition du néo-libéralisme à toute la planète endettée, via le FMI et la Banque mondiale), il ne jouera vraiment son rôle qu’après 1989. Peu nombreux étaient sans doute les ultra-libéraux avant cette date dans les pays du «socialisme réel », la plupart des économistes partisans d’une réforme radicale lorgnant plutôt du côté du compromis social-démocrate. C’est lorsque le système a montré son incapacité à s’auto-réformer que, soit par conversion idéologique, soit par intérêt, une partie des élites dirigeantes a viré de bord, encouragée par de soi-disant experts occidentaux, qui leur disaient que le tout marché allait résoudre par miracle tous les problèmes. En bref la pression idéologique de l’Occident me paraît pour l’essentiel postérieure à la chute du mur.

Je voudrais souligner trois facteurs qui ont considérablement aggravé la crise qui couvait depuis longtemps. La première, bien connue, est la course aux armements, relancée par le projet reaganien de la guerre des étoiles. L’économie soviétique, en panne depuis une dizaine d’années, n’était plus à même de rivaliser sur le plan militaire avec la puissance américaine, et de nombreux responsables se sont dits qu’il était temps de mettre un terme à la guerre froide, à commencer par Gorbatchev, quand il arriva au pouvoir. Le second est l’engagement militaire en Afghanistan, qui devint rapidement le Vietnam de l’Union soviétique (les Etats-Unis armant les rebelles afghans, comme l’Union soviétique avait soutenu l’effort de guerre des  Vietnamiens). Le troisième fut la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, qui apparut comme un concentré des vices de l’économie administrée. Ceci dit, tous ces facteurs ont joué sur une économie malade et sur un pouvoir politique affaibli et divisé. C’est vraiment vers les causes internes qu’il faut se tourner pour comprendre la crise de l’Union soviétique, qui a défait aussi l’imperium soviétique.

En reprenant une perspective plus longue, d’après vous quels sont les ingrédients de cette crise ? L’analysez-vous comme une une fragilité structurelle du bloc communiste ou (juste) une incapacité à se réformer ? Sur quoi les tentatives de réforme des années 50 et 60 en Hongrie…ont-elles buté ? Est-ce dû à un contexte international ou à des insuffisances internes ?

Vaste question, à laquelle je ne pourrai répondre que de manière très synthétique. Le système économique de type soviétique n’était pas si fragile, puisqu’il a tenu un demi-siècle. C’était, comme on l’a souvent dit, une économie de commandement ou encore une économie administrée. On a pu penser qu’elle a été imposée par les circonstances, celle d’un pays ruiné après la guerre civile et l’échec du communisme de guerre. Je crois que cette explication est insuffisante : la NEP avait montré qu’on pouvait faire redémarrer l’économie de ce pays sans le livrer à nouveau à des trusts capitalistes. Mais les dirigeants bolcheviks étaient et se voulaient les continuateurs de l’une des trois grandes traditions du socialisme (à côté d’un socialisme de marché et du coopérativisme) : celle qui voulait abolir les rapports marchands (la « loi de la valeur ») et les remplacer par une planification de la production, de la distribution et finalement des besoins. Tous les débats entre eux ont tourné autour du rythme, et non de l’objectif final, si bien que Staline n’a pas eu trop de mal à l’emporter. Ce qui fait de l’expérience soviétique, et de ses répliques, une expérience unique dans l’histoire.

Cette expérience n’a jamais pleinement réussi : une grande partie de l’économie, et une partie toujours croissante, a échappé aux organismes du Plan. Mais je ne crois pas pour autant que le système soviétique n’était qu’une variante particulière d’une économie marchande et salariale, en arguant du fait qu’elle continuait à utiliser une monnaie et à être régie par des prix, et que l’économie parallèle (avec toutes ses nuances allant de l’économie grise, tolérée, à l’économie occulte, illégale) a toujours été nécessaire à son fonctionnement. Les rapports entre les unités de production étaient régis, pour l’essentiel, par des ordres de transfert, la monnaie ne jouait qu’un rôle passif (la Banque de l’URSS accordant sur ordres des crédits presque gratuits), les prix des biens de consommation étaient également indirectement administrés, tous les profits étaient centralisés pour être ensuite redistribués, les salaires étaient largement définis par des grilles etc. Tout cela formait système, et avait une certaine cohérence, avec ses lois propres (par exemple son mode de régulation « par la pénurie »), comme l’ont montré en Occident certains théoriciens « régulationnistes ».

Mais cela n’empêchait pas des contradictions, ainsi qu’en témoigne à sa manière la variété des interprétations, depuis celle du capitalisme d’Etat jusqu’à la « dictature sur les besoins » en passant par toutes les formes de la dégénérescence bureaucratique. Je crois que toutes ces interprétations ont eu leur part de vérité, mais qu’elles ont laissé échapper une contradiction fondamentale : le système soviétique n’était pas un objet non identifiable avec les catégories classiques du marxisme, mais un mixte d’éléments capitalistes très particuliers(une sorte de monopole unique, ou d’immense holding, avec drainage de la plus-value vers le Parti/Etat, des formes spécifiques de gestion autoritaire des entreprises etc.) et d’éléments communistes (égalitarisme salarial, distribution selon les besoins, etc.). Or ces éléments étaient si fortement opposés, engendraient une telle tension, que le « système » ne pouvait tenir que par la contrainte, contrainte qui supposait in fine un Parti tout puissant, contrôlant l’appareil  d’Etat et l’ensemble de la société.

Ce qui peut étonner dès lors est que le système soviétique ait engendré pendant longtemps un développement économique bien supérieur à celui des pays capitalistes et ait tenu aussi longtemps. En fait l’économie de commandement supposait une population mobilisée, à tous les sens du terme. Mobilisée par le désir de sortir de la misère. Mobilisée par les formidables possibilités d’ascension sociale qu’il offrait (Moshé Lewin a fortement insisté sur cette raison du succès du stalinisme : de simples paysans pouvaient devenir ouvriers, puis ingénieurs en un temps record, puis cadres du Parti, voire même hauts dirigeants). Mobilisée par la guerre féroce que lui a livrée le nazisme. Mobilisée par la fierté nationale que représentait la mutation rapide de l’économie soviétique en deuxième économie mondiale, et par le développement de sa sphère d’influence. A côté de cela, la Terreur stalinienne, l’archipel du Goulag, le régime policier, les entraves à la liberté d’expression et aux autres libertés, la chape de plomb de l’idéologie officielle, les faux-semblants de la démocratie soviétique, sans être ignorés, sont apparus aux yeux du plus grand nombre comme le prix à payer pour atteindre des lendemains meilleurs, d’autant plus que ce prix s’est allégé après la mort de Staline. C’est lorsque la vie quotidienne s’est grandement améliorée (tous les citoyens soviétiques jouissaient, dans les années 60-70, d’un certain confort matériel, en dépit de la pauvreté et de la mauvaise qualité des biens de consommation, et d’incomparables avantages sociaux, y compris la quasi- gratuité d’un certain nombre de biens culturels) que, le changement de génération aidant, l’insatisfaction est devenue grandissante. Si la société s’était démobilisée, ce n’est pas seulement parce qu’elle vivait mieux, c’est aussi parce que le Parti, qui jusque là inspirait un certain respect, s’est déconsidéré par les privilèges, quoique soigneusement cachés, dont jouissait la nomenklatura, et par la montée de la corruption.

Quant aux tentatives de réforme, elles ont toutes échoué jusqu’aux années 80, parce qu’elles ne changeaient rien aux rouages du système, visant seulement à l’assouplir, et rencontraient l’opposition de l’immense bureaucratie du Parti et du Plan.

Dans les années 80 quels types de réponses les réformateurs ont-ils essayé d’adopter (retour au stalinisme classique, recherche d’un équilibre entre la planification et le marché…) ?

Quand Gorbatchev publie son livre Perestroïka, il dresse un tableau très lucide des maux de l’économie soviétique, mais cet écrit, pas plus que ceux de ses conseillers,  ne dessine un canevas précis des réformes à effectuer, et de l’ordre dans lequel les mener. La chose est singulière car un économiste comme Wlodzimierz Brus avait dès 1960 proposé un autre modèle de socialisme (un modèle « d’économie planifiée avec application du mécanisme de marché ») relativement élaboré. Je ne peux expliquer cet état d’impréparation que par la fermeture du débat pendant la période brejnévienne. C’est en partie pour permettre de le  rouvrir que Gorbatchev a lancé la glasnost (« ouverture » ou « transparence »). On sait ce qu’il en est advenu : la critique a débordé le champ économique pour toucher tous les aspects de la vie politique, et la perestroïka a dû être conduite de manière précipitée et incohérente. Que signifiait libéraliser des formes de propriété et même aller jusqu’à l’autogestion (élection des directeurs des entreprises d’Etat) si on ne révolutionnait pas dans la même foulée le système bancaire, les formes de la protection sociale, la fiscalité etc. ? C’était engendrer le chaos. L’exemple de la Chine a montré, a contrario, qu’il fallait commencer non par la glasnost politique mais par une réforme progressive, tâtonnante, expérimentale, du système économique – quoiqu’on puisse penser du tour qu’elle a prise par la suite. Vous évoquez l’exemple de la réforme hongroise (lancée en 1968). Il aurait fallu comprendre pourquoi elle ne fut qu’un demi-succès, malgré le remplacement de la planification impérative par une planification indirecte, à l’aide de « leviers économiques », tels que les taux d’intérêt ou les taux d’imposition différentiels. Les entreprises étaient restées sous tutelle, de sorte que le « marchandage administratif », typique des entreprises soviétiques, s’était déplacé vers un « marchandage autour des régulateurs », preuve qu’on ne peut jouer le jeu de l’autonomie (des entreprises publiques) à moitié. De même il aurait fallu créer un système bancaire public bien différencié, véritablement autonome, indépendant des organismes de planification. Tous problèmes que la Chine mettra beaucoup de temps à résoudre, si tant est qu’elle y soit parvenue. Quoiqu’il en soit, le « laboratoire hongrois » aurait dû inspirer les réformateurs soviétiques bien avant et  bien plus qu’il ne l’a fait.

Qu’est ce qui ressort de la rupture de 89 ? Comment définir ce qui se passe depuis ? Et pourquoi les tenants du libéralisme semblent-ils être les seuls crédibles ?

La fin de l’URSS fut une catastrophe sans précédent pour la Russie. Une catastrophe territoriale : elle fut ramenée 400 ans en arrière. Une catastrophe économique : en dix ans la production industrielle a chuté de près de 60%, bien plus que pendant la seconde Guerre mondiale. Les privatisations ont constitué le plus grand hold up de tous les temps, avec cet objectif à peine caché : fabriquer le plus vite possible une bourgeoisie privée si puissante qu’il serait impossible de revenir en arrière. Une catastrophe sociale : on se souvient des retraités contraints de vendre sur les trottoirs leurs derniers effets pour survivre. Une catastrophe culturelle : l’un des peuples les plus cultivés de la terre (en dehors du domaine politique) sombrant dans l’alcoolisme. Une catastrophe démographique et sanitaire. A l’heure d’aujourd’hui la Russie ne s’est toujours que partiellement relevée. La catastrophe ne fut pas moindre pour la plupart des républiques périphériques. Alors que, les indépendances une fois actées, les liens avec la Russie auraient dû prendre la forme d’un marché commun, le commerce avec elle s’est effondré. Quant à la situation des pays de l’Est, elle s’est également considérablement aggravée, notamment sous le poids du véritable « ajustement structurel » que leur ont imposé les instances européennes pour les intégrer à l’Union. Elle ne s’est redressée que parce qu’elles sont devenues des sortes de colonies de déploiement des capitaux occidentaux, avant que la crise économique récente ne les atteigne plus que les autres pays de l’Union européenne. La réunification allemande s’est faite de la pire des façons, alors que la solution de « Un Etat, deux systèmes » (s’influençant l’un l’autre) – telle que la Chine l’appliquera avec HongKong, et sans doute dans le futur avec Taiwan - était parfaitement possible. Bref la mort du bloc soviétique n’a profité qu’à une nouvelle et mince classe dominante. Il est inutile de souligner ici le coup terrible porté par cette mort à toutes les formes de résistance au capitalisme néo-libéral dans les pays occidentaux : quand vous y parlez alternative, on vous répond invariablement : voulez-vous revenir au système soviétique ?, comme s’il avait incarné la seule forme possible de socialisme. Et les jeunes générations, qui en ignorent à peu près tout, s’en laissent persuader.

Pourtant cette expérience historique, qui a duré tout le « court vingtième siècle » (selon l’expression de l’historien Eric Hobsbawn, à qui l’on doit l’une des meilleures analyses de la « fin du socialisme »), ne doit pas être considérée comme une parenthèse, mais comme une tentative de grande ampleur et d’un immense intérêt, si l’on veut bien tirer les leçons tant de ses succès que de son échec final : oui, le socialisme reposant sur une planification impérative (et nécessairement centralisée) est une impasse, malgré certains aspects positifs. Mais d’autres expériences historiques majeures (la voie hongroise, la voie yougoslave, la voie chinoise ou vietnamienne, les nouveaux socialismes latino-américains) ou plus limitées (certains aspects de l’Etat keynésien, le mouvement coopérativiste) n’ont pas fini de fournir des enseignements et des idées aux hommes de bonne volonté.

8 mai 2010

socialisme à la chinoise

Une expérience historique inédite

(article,  2007)

Une image court les médias et finit dans les conversations : la Chine est le mélange inédit, mais contradictoire et forcément instable, entre un régime politique « communiste » et une économie caractérisée par un « capitalisme sauvage ». Et les reportages viennent corroborer cette image. Disons le tout de suite : tout cela n’est pas pure désinformation, mais masque une réalité autrement plus originale et complexe, que l’on ne cherche guère à appréhender. Par méconnaissance, mais aussi pour des raisons intéressées. La Chine, par son insolente réussite économique, la plus longue et la plus soutenue de toute l’histoire, met à mal le credo néo-libéral, en montrant qu’il y a une meilleure voie vers la croissance que le capitalisme financiarisé. Elle met aussi mal à l’aise une social-démocratie en perte de repères et de vitesse, en lui rappelant que ses vieux outils keynésiens sont encore opératoires, pourvu qu’on décide de les adapter. Enfin la gauche critique, n’y retrouvant pas ses petits, la rejette avec dédain. Dans tous les cas, il semble bien que l’on passe à côté du caractère véritablement inédit de ce qui est une expérience historique de grande ampleur.

La Chine a-t-elle voulu tourner le dos à son passé socialiste ? Est-elle en transition rapide, mais maîtrisée, vers le capitalisme ? Ce n’est pas ce que dit le discours officiel, qui parle d’une ‘économie socialiste de marché’ et d’une ‘étape inférieure du socialisme’. Ce discours n’est-il qu’un paravent ?

La politique de ‘réforme’ visait en fait seulement à sortir la Chine des blocages de l’économie administrée. Si elle a bien un précédent historique (la Nouvelle Politique Economique des années 20 dans l’ex-URSS), elle est inédite par sa longueur, son processus expérimental, et l’absence d’horizon défini. Et  le résultat de cette politique de réforme ne ressemble pas une restauration pure et simple du capitalisme.

Qu’est-ce donc que ce socialisme « à la chinoise » - ce qui veut dire construit dans les conditions particulières de la Chine ? Voici les principaux traits, au niveau économique : 1° Un secteur étatique étendu. Il n’est plus majoritaire ni dans l’industrie, ni dans les services, mais il occupe le cœur de l’économie, et est en voie de concentration (il s’agit en particulier de créer quelques champions nationaux capables de tenir tête aux multinationales étrangères) ; 2° un secteur « collectif » plus faible et composite (coopératives, sociétés d’économie mixte etc.), mais employant une bonne part de la population active urbaine et surtout rurale ; 3° un secteur certes proprement capitaliste, mais qui représente (hors co-entreprises) moins d’un cinquième de la production nationale ; 4° une économie qui reste principalement une économie d’endettement, avec des banques en quasi-totalité sous le contrôle de l’Etat ; 5° une planification, rebaptisée ‘contrôle macro-économique’, qui s’appuie, dans le secteur marchand, sur des moyens indirects (grande variété de taux d’imposition sur les entreprises et sur la consommation, crédits ‘bonifiés’) et sur un système d’autorisations ; 6° des services publics en grande partie financés par l’Etat ou contrôlés par lui (le gouvernement à cette fin a  défini plusieurs secteurs « stratégiques », comprenant notamment l’énergie, les transports et les télécommunications); 7° une politique économique volontariste. Par exemple la Banque centrale est tout sauf indépendante ; 8° la propriété publique de la terre - les terres agricoles étant exploitées par des familles qui représentent plus de la moitié de la population. Ce court descriptif fait indéniablement penser à certains aspects socialistes que l’on a pu connaître dans l’Occident des Trente glorieuses, mais pointe aussi les différences. Il laisse pendantes de nombreuses questions, que je ne peux toutes évoquer ici. Je me limiterai à trois.

Capitalisme d’Etat ? Le socialisme à la chinoise en différerait s’il s’accompagnait d’une importante participation des travailleurs à la gestion. Cette participation pour l’instant est très limitée (sous des formes originales), mais elle fait partie des objectifs officiels. Avec l’ouverture du capital des entreprises publiques, le financement via la Bourse et les autres institutions du marché financier va-t-il se substituer à la finance indirecte (le crédit bancaire) ? Pour le moment la finance dite (improprement d’ailleurs) directe ne joue qu’un rôle circonscrit et secondaire, quoique croissant. Cette question fait l’objet d’un large débat en Chine.

Capitalisme sauvage ? Remarquons l’hypocrisie des officines occidentales accusant le régime de ne pas respecter les droits élémentaires des travailleurs, quand des représentants des Chambres de commerce menacent de délocaliser ailleurs si les entreprises ne peuvent plus s’opposer à une présence syndicale. En réalité une législation du travail existe bel et bien, mais était très mal et très peu appliquée, surtout dans les entreprises privées sous-traitantes, soumises à une très forte pression par les donneurs d’ordre étrangers (idem pour les normes sanitaires) et demeurant parfois dans la zone d’ombre de l’économie informelle. Et il faut reconnaître que la politique de développement à tout prix a prévalu pendant longtemps. Cela a déjà changé et c’est l’un des enjeux du 17° Congrès du Parti communiste chinois.

Absence de protection sociale ? En la matière les effets de la réforme économique ont été clairement négatifs. Mais la situation était inédite parce que le système de protection sociale, qui était autrefois à la charge des unités de travail, devait être construit de toutes pièces. De nouvelles et importantes mesures ont déjà été prises lors de la dernière session de l’Assemblée nationale populaire, et c’est un autre enjeu du Congrès qui vient de s’achever.

Mais on ne saurait évaluer l’expérience chinoise (dont ‘l’économie de marché à orientation socialiste’ vietnamienne est une sœur jumelle) sans évoquer la réforme politique.

Vers une démocratie socialiste ? On peut dire que le régime politique chinois a déjà fait de petits pas vers certains principes de la démocratie libérale (séparation des pouvoirs, liberté d’expression etc.). Mais ce qu’il faut savoir c’est d’abord qu’il existe des expériences de démocratie à la base (par exemple élection directe des chefs de village, démocratie participative sous forme d’audits publics etc.), ensuite qu’il y a un intense débat en Chine sur le sujet. Rares sont les courants qui réclament le multipartisme, pour lequel ce pays sans tradition démocratique n’est nullement préparé. La plupart (y compris la Nouvelle gauche) sont en faveur d’une démocratisation interne du Parti dominant, et pour une démarche « incrémentale ». Et l’on ne comprend rien à ce débat si l’on ne le replace pas dans son contexte : des termes comme « stabilité » ou « harmonie sociale » n’ont pas du tout le même sens là-bas et ici. La stabilité n’y est pas synonyme de conservatisme, elle traduit avant tout la volonté de rompre avec une histoire millénaire chaotique et de ne pas répéter les violentes secousses de l’ère maoïste. L’harmonie sociale signifie une volonté de réduire d’énormes inégalités, mais répond aussi à un idéal profondément ancré dans la culture chinoise : la recherche d’un équilibre (dynamique) entre les contraires.

Il faut dire maintenant quelques mots du rôle de la Chine dans le monde, qui suscite bien des craintes et des fantasmes.

Un vecteur de la mondialisation ? Les Chinois comprennent mal les raisons et les objectifs du mouvement altermondialiste. Pourquoi ? D’abord les chercheurs chinois considèrent que la mondialisation est une tendance incontournable, liée à une accélération de la concentration capitaliste : Marx ne l’avait-il pas prédit ? Ensuite il est évident que la Chine tire de grands avantages de sa politique d’’ouverture’ : des exportations florissantes, un commerce extérieur excédentaire, des investissements étrangers impulsant ce commerce, des transferts de technologie, et, last but not least, de considérables réserves en devises pour leur Banque centrale. Mais une autre raison pour laquelle la mondialisation ne les soucie guère est qu’ils savent se protéger de ses effets les plus négatifs[1], et ce malgré l’entrée dans l’OMC, que la Chine a su négocier en posant ses conditions telles que le contrôle des investissements via un régime d’autorisation et le contrôle des changes (sur certaines opérations en capital), le maintien de la plupart de ses aides publiques, ou encore, tout récemment, des lois restrictives sur les fusions-absorptions. Bien entendu cela ne fait pas l’affaire de nos salariés, victimes de délocalisations, voyant les emplois se créer ailleurs, soumis à la concurrence des bas salaires chinois. Mais à qui devraient-ils s’en prendre, sinon à leurs entreprises et à leurs gouvernements, apôtres d’un libre-échange qui sert les possédants?  Ceci dit, la mondialisation inquiète quand même un certain nombre d’intellectuels chinois : l’esprit de marché n’est-il pas en train d’éroder les valeurs chinoises traditionnelles (l’honneur, l’honnêteté etc.),  la culture du capitalisme n’est-elle pas en miner « la civilisation spirituelle socialiste » exaltée par les autorités ?

Une politique de grande puissance ? Si l’on veut dire par là que la Chine veille à défendre ses intérêts, à s’assurer l’accès à des matières premières et des sources d’énergie qu’elle ne trouve pas en quantité suffisante sur son territoire, à se protéger contre des menaces extérieures, et notamment contre les tentatives de déstabilisation venant de la première puissance mondiale, peu disposée à se laisser ravir cette première place, en se dotant d’un potentiel militaire dissuasif et en se cherchant des alliés, sa politique est incontestablement une politique de grande puissance. Mais peut-elle fait autrement ? Si l’on veut dire que la Chine a une politique impérialiste, c’est pour le moins contestable. Pour deux raisons. D’abord sa politique se veut obstinément pacifique. Et, de fait, on ne trouve pas d’autre grande puissance (exception faite, pour des raisons particulières, de l’Allemagne et du Japon) qui se soit comme elle abstenue, depuis bientôt trois décennies, d’intervenir sur un théâtre extérieur. Car un principe fondamental de sa politique étrangère est le respect des souverainetés nationales, fussent-elles dévoyées. Tout le contraire d’une politique d’ingérence. Ensuite sa politique n’est pas une politique d’intrusion, de pression ou de chantage économique, mais bien plutôt une politique de coopération, en particulier en Afrique ou en Amérique latine (coopération technique, prêts sans conditionnalité).

On voit que cette expérience chinoise ne peut être jaugée à l’aune de nos critères habituels et des modèles passés. Il faut un décentrement du regard pour comprendre son caractère inédit. Inédit aussi parce qu’il se situe à l’époque de la mondialisation, et de l’urgence écologique, qui  l’atteint en tout premier lieu et qui est aujourd’hui sans doute son principal défi, dont elle commence seulement à prendre toute la mesure.


[1] Cf., pour plus de détails, Tony Andréani, « L’insertion de la Chine dans le marché mondial signifie-t-elle la mort programmée du ‘modèle’ chinois ? », in Marchés et démocratie, sous la direction de Jean-Claude  Delaunay et Bernard Frédérick, Fondation Gabriel Péri, 2007.

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