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Le blog de Tony Andreani

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Le blog de Tony Andreani
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21 octobre 2019

Le CAPITALISME VA-T-IL, PEUT-il DEVENIR "RESPONSABLE"?

 

La sénatrice Elizabeth Warren, en lice pour l’investiture démocrate aux Etats-Unis et bien placée, d’après les sondages, pour la gagner, a mis dans son programme le projet d’un « capitalisme responsable » et a interpelé à ce sujet les plus grands patrons du pays. En France le gouvernement à fait voter, par sa majorité à l’Assemblée, dans le cadre de la loi Pacte, des dispositions pour modifier les articles du code civil afin de redéfinir l’objet social de l’entreprise en y inscrivant des objectifs « sociaux et environnementaux ». Mais que se passe-t-il donc ?

Le capitalisme financiarisé était devenu depuis les années 1980 la religion des investisseurs et des manageurs. En deux mots la boussole était de maximiser la « valeur actionnariale », ou fair value, c’est-à-dire la distribution de dividendes et la valeur des actions de l’entreprise sur le marché (y compris en faisant racheter par elle ses propres actions, de manière à en faire monter le cours en diminuant le nombre d’actionnaires). Sous l’œil d’actionnaires vigilants, les dirigeants devaient obtenir les meilleurs résultats, en taillant dans les coûts, en restructurant l’entreprise, en procédant à des fusions ou acquisitions etc., et ils seraient grassement payés à cet effet, au moins dix fois plus que par le passé, sans compter une foule d’autres avantages sonnants et trébuchants. En fait ce n’étaient pas les petits actionnaires qui, lors des assemblées générales annuelles, ces grandes messes où officiaient les dirigeants, veillaient au grain, mais les fonds d’investissement auxquels ils avaient confié leurs économies. Et, parmi ces fonds, les plus vigilants étaient les « fonds activistes »[1], la fine fleur du capitalisme actionnarial. Ils méritent que l’on s’attarde un peu sur eux.

Comme les crocodiles dans le marigot, ils font semblant de dormir en attendant leur heure pour sommer les dirigeants d’agir, d’opérer des cessions d’activités moins rentables, voire de scissionner l’entreprise. Comment le font-ils ? Même avec 1 ou 2% du capital, ils peuvent, par leur pouvoir d’influence sur les autres actionnaires, en réclamant aussi un siège au conseil d’administration, voire via une opération financière agressive (emprunter des actions pour les vendre et les racheter ensuite moins cher dès que le cours a baissé) mettre sous pression ces dirigeants, et même obtenir leur remplacement. La finance fait ici clairement la loi. Les autres fonds d’investissement sont plus patients, mais au fond ont la même stratégie.

Tout allait fort bien dans le monde du capitalisme financiarisé, responsable seulement devant les actionnaires, jusqu’aux dernières années. Mais voilà que les grandes entreprises, en fait des transnationales, se sont trouvées soumises de plus en plus à d’autres pressions pour en finir avec la dictature de la fair value.

 

Un capitalisme pressé de toutes parts de devenir « responsable »

 

Sont mis en cause d’abord ses effets sur le climat et, plus largement, sur les environnements. La critique a maintenant dépassé la sphère politique et les cercles militants pour atteindre de larges couches de l’opinion, qui voient bien que les dérèglements climatiques perturbent jusqu’à la vie quotidienne, que le niveau des pollutions est devenu critique, que la faune et de la flore sauvages sont en train de dépérir. On a commencé à comprendre que la mondialisation, avec ses transports de marchandises d’un bout du monde à l’autre et leurs dépenses énergétiques, sa pollution subséquente des mers et des ports, son tourisme de masse, sans oublier les espèces invasives qu’elle fait circuler, pèse lourdement sur les changements climatiques et les écosystèmes locaux. Des jeunes partout montent au créneau, des associations font du tapage ou des coups d’éclat. On se dit qu’il est urgent de relocaliser tout ce qui peut l’être.

Ensuite on se rend compte que les produits sont de moins en moins fiables (peu durables, fragiles, dangereux pour la santé). Certes on n’en est pas à remettre en cause l’utilité ce qui est utilisé dans la vie quotidienne, à s’interroger sur les nouveaux usages, mais on n’a plus confiance, comme l’illustre la montée du bio.

Enfin le monde du travail n’en finit pas de s’insurger. Les conditions de travail dans les chaînes de production, mais aussi dans les bureaux, sont devenues à la fois si pénibles et si peu gratifiantes que le cœur n’y est plus. Les licenciements boursiers sont vécus comme de la maltraitance. Les salaires, stagnants, ne permettent plus, souvent, de boucler les fins de mois. Un peu partout la « casse sociale » détruit les protections. Les travailleurs 2.0, soi-disant indépendants, sont à la merci des plateformes, qui ressuscitent le travail à la tâche du 19° siècle[2]. Même une partie des cadres frais émoulus des écoles de commerce et d’ingénieurs ne rêvent plus d’intégrer les plus grandes multinationales, mais plutôt de créer leur propre entreprise, où retrouver un peu d’initiative et de créativité[3]. Bref il y a comme un vent de révolte, ou du moins un gros malaise dans la civilisation, quelque chose en tous cas comme un courant de désaffiliation. Plus personne ne peut croire que les marchés capitalistes vont résoudre les problèmes qu’ils ont créés. C’est donc confrontés à ce climat général de sinistrose que les milieux patronaux s’inquiètent et cherchent désormais à donner quelques gages à tous ces mécontents.


Quand des dirigeants d’entreprise disent vouloir prendre en considération d’autres objectifs que le seul profit

 

Aux Etats-Unis les 181 membres du Business Round Table, le lobby des grands patrons américains, ont signé une déclaration affirmant que l’entreprise ne doit pas seulement créer de la valeur pour ses actionnaires (les share holders), mais aussi se préoccuper de ces autres « parties prenantes » (ou stake holders) que sont la communauté, les salariés et les fournisseurs. Black Rock, le premier gestionnaire mondial d’actifs,  a incité les entreprises où il intervient à se trouver une « raison d’être » plus large que le seul profit. D’autres gérants de fonds affirment qu’ils tiennent compte de critères ESG (environnement, social, gouvernance). Toutes ces belles déclarations doivent être confrontées, on le verra, à leur application réelle, mais la question décisive est de savoir si elles peuvent acquérir une portée juridique, donc contraignante. Tout à fait instructives à cet égard sont, en France, les nouvelles dispositions concernant les statuts des entreprises dans la loi Pacte, adoptée en dernière lecture le 11 avril 2019.

Le texte prévoit que « la société doit être gérée en fonction de son intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité ». Une révolution juridique vraiment ? Il s’agissait de modifier des articles du Code civil, qui ne définissaient l’entreprise que comme constituée dans l’intérêt des associés, les apporteurs de capitaux, quitte à faire une distinction subtile entre leur intérêt individuel et leur intérêt commun. Désormais l’intérêt social se voit donc élargi, mais sans précision. Le texte prévoit également que les entreprises qui le souhaitent peuvent se doter d’une «raison d’être », constituée des principes dont elle se dote. Enfin des entreprises qui le voudront pourront se déclarer « à mission », sans devoir être éligibles à l’agrément en tant qu’entreprises d’utilité sociale, comme c’est le cas pour celles de l’économie sociale et solidaire. Fort bien, mais aucune de ces dispositions ne sort du domaine du flou et surtout du facultatif, et il n’est prévu aucune sanction en cas de non-respect, au-delà de ce qui existe déjà (la responsabilité civile et pénale pour telle ou telle action dommageable de l’entreprise) : pas de possibilité d’annulation des statuts, pas de cause de nullité pour tel tout tel acte des organes de gestion. Fondateurs et gestionnaires peuvent dormir sur leurs deux oreilles, ils ne risquent aucun contentieux. On reste dans le domaine des bonnes intentions, sinon des vœux pieux.

 

Petit tour d’horizon de la dite responsabilité sociale vis-à-vis des salariés

 

Aux Etats-Unis la candidate Elizabeth Warren a exposé un projet de loi qui accorderait 40% des sièges du conseil de surveillance aux salariés et réduirait les ventes d’actions pour les dirigeants. C’était bien trop pour le Wall Street Journal, qui en appelle à « défendre la moralité du libre marché (sic) et le devoir judiciaire des entreprises vis-à-vis de leurs actionnaires », mais d’autres porte parole des milieux dirigeants leur accorderaient bien un strapontin.

En France cette participation des salariés aux organes de gestion, qui est un vieux serpent de mer, a refait surface avec la Loi Pacte, qui prévoit un léger renforcement du nombre d’administrateurs salariés dans les entreprises de plus de 1.000 salariés ou de plus de 5.000 salariés. Ces derniers ne sont-ils pas en effet la première « partie prenante » ? On reste bien loin du tiers envisagé un moment par Nicolas Sarkozy, et plus encore de la co-gestion à l’allemande dans les grandes entreprises. Mais, de toute façon, les salariés ne seront jamais à partie égale. On le voit bien dans le cas allemand, où les représentants du capital ont une voix de plus et où le management tient les rênes. Tout au plus les représentants syndicaux ont-ils accès à une meilleure information que celle des comités d’entreprise français, mis le plus souvent devant le fait accompli et pouvant tout au plus faire valoir des objections venant de leurs cabinets d’experts, quand ils en ont un.

Mais il faut aller au fond : au nom de quoi les détenteurs de capitaux peuvent-ils se considérer comme la principale partie prenante, alors que ce sont les salariés qui produisent toute la valeur ajoutée ? Sans eux en effet, le capital investi serait, pour reprendre le concept de Marx, du « travail mort », qui ne conserverait même pas sa  valeur, s’il n’était pas mis en œuvre, du fait de son obsolescence ? La justification traditionnelle du rôle éminent des capitalistes est qu’ils prennent des risques en avançant du capital. On pourrait objecter que les salariés prennent aussi le risque de perdre leur emploi, mais ce n’est pas peut-être pas l’essentiel. Les créanciers,  et tout d’abord les banques, courent aussi le risque de ne pas se voir rembourser leurs prêts ou de ne pas en percevoir les intérêts, et ils ne peuvent exiger pour autant de diriger l’entreprise. En toute logique, les capitalistes devraient être aussi considérés comme des prêteurs d’un genre particulier. En fait il ne leur reste qu’une seule justification : leur travail d’entrepreneur. On peut le leur concéder quand ils créent effectivement une entreprise ou quand ils décident de relancer son activité par des emprunts, des augmentations de capital ou des acquisitions/fusions. Mais ce travail d’entreprenariat est très rapidement relayé par des ingénieurs, des chefs de projet, et par tous les autres salariés dans la mesure où ils font marcher l’entreprise, en sorte qu’il ne mériterait qu’une rémunération de courte durée. Par exemple les Bill Gates, Jeff Bezos et compagnie ont sans doute eu l’idée qu’il y avait de nouveaux marchés à conquérir ou développer, mais ce ne sont pas eux qui ont créé la valeur ajoutée de leurs entreprises, et rien ne peut justifier qu’ils soient devenus les premières fortunes mondiales. Le capitalisme n’est pas seulement immoral, quand il traite ses salariés, pour parler comme Kant, non comme des fins, mais comme de simples moyens, mais encore il n’a guère de justification économique. Ceci dit, qu’est-ce qui le pousse donc à devenir plus «social », selon le vœu de certains de ses hérauts ?

En janvier dernier 600 entrepreneurs se sont réunis à l’OCDE, dans le cadre d’un Parlement 2020 des entreprises d’avenir, avec un engagement à maintenir l’emploi. En 2019 le PDG de Danone s’est prononcé, devant une trentaine de ses pairs, pour une croissance plus inclusive. Leur souci est manifestement de sortir des griffes du capitalisme financiarisé, de s’assurer une fidélité de leur actionnariat et de se projeter dans un plus long terme, mais aussi d’avoir des salariés moins mobiles et plus impliqués. En fait, s’ils voulaient vraiment réformer le capitalisme pour le rendre plus stable, moins spéculatif, ils devraient commencer par réclamer des mesures législatives bien plus décisives : réserver les sièges en assemblée générale aux seuls actionnaires primaires (ceux qui ont acheté leurs actions lors de l’émission, et non sur le marché secondaire), ou bien moduler les droits de vote selon la durée de détention, ou encore taxer les plus-values réalisées à la revente en fonction de cette durée. On n’en est pas là.

 

Qu’en est-il de la dite responsabilité environnementale ?

 

Au sens étroit, la responsabilité environnementale consiste pour une entreprise à réparer tout dommage causé par elle à l’environnement (au sol, aux eaux, aux espèces et habitats protégés, etc.). C’est le principe pollueur-payeur. En France elle a force de loi depuis le 1° août 2008. Quand la réparation primaire (la remise en état) n’est pas possible, l’entreprise est tenue d’opérer des réparations compensatoires, de manière à permettre une régénération des cycles naturels, par exemple de planter des arbres ailleurs quand elle en a détruit pour s’installer dans un site. Les entreprises se sont montrées très inventives dans ces techniques de compensation, et, aux Etats-Unis, elles ont trouvé encore mieux : faire appel à un marché spécialisé. avec ses biobanques, auxquelles on achète un droit à détruire tel espace naturel ou telle ou telle espèce animale ou végétale, en échange d’un espace ou d’une variété conservés ailleurs[4], et ses intermédiaires, des bourses spécialisées. Car, en bonne logique néo-libérale, le marché peut résoudre tous les problèmes, y compris ceux qu’il crée. On a pourtant vu que le marché des droits à polluer, censé réduire la production de CO2 en lui donnant  un coût, a été une véritable …usine à gaz, tellement il a été inopérant, là où une taxation aurait été bien plus efficace. Mais qu’importe.

Cependant les entreprises prétendent désormais aller bien au-delà, en se préoccupant des problèmes globaux de la planète. C’est leur nouveau mantra. Même aux Etats-Unis où le Président et son Parti républicain restent fortement, comme l’on sait, climato-sceptiques, 360 investisseurs, représentant des capitaux de plus de 30.000 milliards d’euros, se sont engagés dans l’action Climate Action 100+. En Europe Shareholders for change, qui gère 22 milliards d’euros d’actifs, tente de convaincre les entreprises où ils ont investi (H§M, par exemple) de prendre en compte les critères environnementaux dans la rémunération de leurs dirigeants. Les grands groupes mondiaux se sentent tenus de soigner leur image, vu l’importance de l’impact de leur activité sur le changement climatique et sur les écosystèmes. Il ne s’agit plus seulement, comme pour les marques alimentaires ou de produits d’entretien, de faire « plus vert que vert » avec un marketing qui convainc de moins en moins, et qui est vivement critiqué par les associations de consommateurs, mais de procéder à une évaluation des effets de leur activité elle-même, et de consigner dans un reporting leurs efforts pour en combattre les effets négatifs (ce sera leur « part verte »). Prenons l’exemple de Apple : la firme affirme qu’elle vise à produire en circuit fermé, en reconditionnant les appareils usagés ou en recyclant les matériaux utilisés, ce qui réduit aussi l’empreinte carbone de ses produits ; elle assure avoir recours à 100% d’énergies renouvelables pour alimenter ses bureaux, ses magasins et ses centres de données. Google n’est pas en reste avec aussi 100% d’énergies renouvelables utilisées pour ses activités à travers le monde, et se dit fière de ses technologies qui font économiser de l’électricité aux ménages. Bref le green washing ne serait plus de saison, La responsabilité environnementale des entreprises capitalistes deviendrait un engagement des plus sérieux.

Le problème est d’abord qu’on a du mal à croire ces nouveaux convertis sur parole. Aussi ont-ils fait appel à des agences de l’évaluation, qui leur proposent de jauger leurs « trajectoires climat ». C’est ce qu’ont fait onze entreprises du CAC 40 pour les rendre conformes à l’accord de Paris. Encore faudrait-il que ces agences soient indépendantes, alors que ce sont elles qui paient leurs services – on risque de se trouver devant la même collusion qu’avec les agences de notation, dont on sait combien elles étaient bienveillantes avec leurs clients. Un second problème est que, pour vraiment prendre en compte leur engagement en faveur du climat (et il en va de même pour leur engagement social), nos entreprises vertueuses devraient revoir en profondeur leur comptabilité, car la comptabilité classique ne fait apparaître les dommages causés à l’environnement que sous la forme de provisions environnementales, et la comptabilité à l’anglo-saxonne, adoptée aussi en Europe, axée sur la fair value et où tous les actifs sont évalués à leur prix de marché, rend encore plus difficile cette mesure (quel est, par exemple, le prix de marché d’une pollution diffuse et étalée dans le temps ?). Et qui dit changement de comptabilité, dirait aussi un travail tout nouveau pour les experts-comptables et pour les commissaires aux comptes. Un troisième problème est que les écoles d’ingénieurs et de gestion ne font de la responsabilité environnementale qu’un additif à leur enseignement ; une question de soft law, une éthique des affaires, un volet social, pour ne pas dire un supplément d’âme, sans modifier leurs méthodes comptables. Mais peut-on véritablement changer ce qui est l’ADN du capitalisme, la recherche du profit par les détenteurs de capitaux ?

Au-delà de la responsabilité stricte, celle du payeur/pollueur, l’utilisation de critères environnementaux non seulement reste du domaine du facultatif, de la bonne volonté, avec seulement une obligation de reporting, mais encore se réfère à un « développement durable », sans mettre en question le développement lui-même, c’est-à-dire l’accumulation du capital, ni la concurrence oligopolistique. On ne sera pas surpris que les préoccupations environnementales restent d’abord, au sein de cette concurrence, une question de bonne image, et que les mesures effectivement prises n’aillent pas au fond des problèmes. Nous allons y revenir.

Mais les choses iraient-elles mieux si les entreprises n’étaient plus capitalistes ?

 

Une économie solidaire pourrait-elle être plus responsable ?

 

C’est vers elle que se tournent, tout d’abord, des réformateurs qui cherchent comment impliquer les autres « parties prenantes » dans le fonctionnement des entreprises, non seulement les salariés, comme nous l’avons vu, mais aussi les fournisseurs (on traitera avec des fournisseurs responsables) et des représentants de l’environnement. Tel est le cas du modèle CARE : une entreprise serait tenue de préserver non seulement son capital financier (ne pas faire de pertes) et son « capital humain » (l’intégrité physique et psychique de ses salariés), mais encore son « capital naturel » (en compenser les pertes s’il est altéré)[5], le tout inscrit au passif du bilan comme à l’actif (avec toutes les provisions pour amortissement nécessaires). L’évaluation des deux derniers capitaux ne doit pas dépendre des représentants du premier, mais de personnes désignées par les salariés en ce qui concerne le capital humain et de personnes compétentes (scientifiques, membres d’ONG environnementales) pour le capital naturel. Ayant conservé ses capitaux, l’entreprise crée une valeur ajoutée, et, si profit il y a, il est à partager avec les salariés. Tout cela implique un changement des normes comptables. Une sociologue propose de son côté une sorte de bicamérisme : le Conseil économique et social verrait ses pouvoirs renforcés avec un droit de veto sur toutes les questions traitées par le Conseil d’administration[6]. On trouve encore d’autres formes d’association capital-travail.

Quant à l’économie sociale et solidaire existante, elle devrait être d’autant plus soucieuse de responsabilité sociale et environnementale qu’elle est, en principe, à but non lucratif, et plus encore dans le cas des coopératives de production, où les travailleurs sont leurs propres gestionnaires (ce qui n’est pas le cas dans les coopératives de consommation, dans les coopératives agricoles, dans les mutuelles et moins encore dans les banques, où le management a en fait les mains libres),  De fait on voit des SCOP, comme Ethicable, soutenir leurs fournisseurs, une mutuelle comme la MAIF mesurer régulièrement son empreinte carbone et chercher à réduire ses consommations et ses déchets etc. Difficile de dire si ces actions « pour la planète » servent à autre chose qu’à accroître ou remobiliser leur clientèle, mais elles semblent plus marquées que dans les entreprises capitalistes qui se disent les plus responsables.

Ceci dit, on ne peut attendre des entreprises, quelles qu’elles soient, plus que ce qu’elles veulent ou peuvent donner. Pourquoi ?

 

Les limites structurelles de la responsabilité sociale et environnementale

 

Tout d’abord, dans une économie de marché proprement concurrentielle (toutes les économies avec marché ne l’ont pas été), les entreprises ne se préoccupent de leurs fournisseurs et de leurs clients que si cela sert leurs intérêts, et se soucient fort peu des collectivités qui les entourent (à la différence de la production ou du commerce de proximité), sauf lorsqu’elles y sont contraintes, et encore moins de l’environnement lointain. La « main invisible » ignore ces dernières considérations, et c’est encore plus vrai des entreprises capitalistes, pour lesquelles l’objectif qui prime sur tous les autres est le profit. Quand des normes ou des taxes leur sont imposées, elles cherchent par tous les moyens à les réduire ou à les contourner, du trucage à l’évasion fiscale.

C’est dans cet univers que sont plongées les entreprises les plus vertueuses, ce qui limite forcément leurs  ambitions. Reprenons l’exemple des Scop : outre d’autres handicaps, elles doivent affronter une concurrence qui a des moyens puissants avec tous ses services de communication et ses campagnes publicitaires. Elle ne peut que limiter ses engagements, d’autant plus qu’elle est peu organisée en réseau.

En second lieu l’économie capitaliste est, per se, à tendance oligopolistique (c’est ce que Marx appelait la concentration et la centralisation du capital), un exemple frappant étant celui des GAFA, qui absorbent leur concurrents un à un, et qui, forts de leurs superprofits, s’étendent au-delà de leurs secteurs d’origine. Dans ces conditions on comprend que ce soient de grands groupes, et non de petites entreprises, qui peuvent se payer le luxe de mesures environnementales. Mais, admettons, par hypothèse, que l’économie soit entièrement constituée d’entreprises sociales et solidaires, il reste que, tant que la politique sociale et environnementale des entreprises restera largement facultative, la concurrence la tirera vers le bas.

En troisième lieu l’horizon d’une entreprise, de quelque nature qu’elle soit, reste forcément étroit, limité à ses parties prenantes. Les grands groupes, qui ont des cascades de sous-traitants, même s’ils le voulaient, ne pourraient entièrement les contrôler. Quant aux innombrables maillons des chaînes de valeur qui ont abouti aux produits qu’ils ont trouvés sur le marché, ils sont pratiquement hors de leur portée. Reprenons l’exemple de Google, disant n’utiliser que de l’électricité provenant d’énergies renouvelables. Il ne sait rien de la manière dont a été produite cette énergie (avec quelles infrastructures, quels matériaux, et ainsi de suite).

Quatrièmement l’horizon temporel d’une entreprise, quelle qu’elle soit, est forcément court : l’incertitude est telle qu’elle ne peut savoir quels seront les marchés futurs, ce qui se passera pour elle dans dix, vingt ou cinquante ans.

Enfin  la plupart des effets environnementaux sont, pour une entreprise, très difficiles à évaluer ou quasiment inévaluables (comment mesurer par exemple la quantité de particules fines émises par les pneus d’une voiture, qui se dispersent dans la nature ?). En outre les mesures prises ne peuvent avoir qu’une portée limitée. On ne peut pas tout recycler, les énergies renouvelables demandent des matériaux qui pour la plupart ne le seront pas, les autres ressources naturelles sont en voie d’épuisement, les espèces détruites ne seront pas ressuscitées etc.[7]

Voilà donc où nous voulons en venir : seul un acteur qui domine un espace économique, in fine national, et qui doit aussi pouvoir voir au-delà, peut avoir des politiques sociales et environnementales, et cet acteur ne peut être que l’Etat, un Etat qui ne se contente pas de produire des normes après coup, tout en les imposant pour qu’elles soient effectives, mais qui planifie.

 

La planification qui devrait s’imposer

 

On ne va pas parler ici de tous les aspects de la planification, mais seulement de la planification écologique, même si celle-ci ne peut prendre corps que si tous les autres sont mis en action (par exemple, comment faire la « transition verte » sans une politique budgétaire adéquate ?).

La planification suppose des scenarii prévisionnels, et ceux-ci des connaissances scientifiques accumulées. A cet égard, remarquables sont les scenarii du GIEC concernant l’évolution climatique : des milliers d’études sont compilées, puis synthétisées pour se représenter ce qui se passera en 2020, en 2030, en 2050 ou même en 2100 selon le degré de réchauffement climatique de la planète : la modification des continents, le réchauffement et l’acidification des océans, le régime des pluies et des tempêtes, les sécheresses et les désertifications, les migrations et l’extinction d’espèces. D’autres prévisions concernent les effets de tel ou tel niveau de la pollution par des substances toxiques ou des rejets. Il faut prendre aussi en compte les variations selon les évolutions prévisibles de la population. Bref la multiplication et la richesse des bases de données, énormément facilitées par la révolution numérique, constituent des outils pour la planification dont on ne disposait pas dans le passé.

Or toutes ces mesures sont physiques, ou matérielles, et non pas des mesures en valeur. Leur donner un prix ne peut être qu’un indicateur, et ne saurait être le seul instrument de mesure pour une planification. C’est là qu’il faut récuser la notion même de « capital naturel », tant au niveau d’une entreprise qu’à celui d’un espace économique, et encore plus au niveau mondial. On ne peut faire entrer dans une comptabilité que ce qui renvoie, d’une manière ou d’une autre, au travail humain passé, et non toute la complexité des processus naturels. Par exemple l’idée même d’une compensation intégrale d’un dommage causé à l’environnement n’est pas tenable, car tous les effets n’en sont pas mesurables. La nature n’est pas un ensemble de stocks reconstituables. Elle l’est d’autant moins que les ressources naturelles s’épuisent : selon l’ONG Global Footprint Network l’humanité vit à crédit en 2019 depuis le 21 juillet. ce qui veut dire que l’humanité a consommé plus de ressources que ce que la Terre est capable d’en produire et qu’elle a émis plus de gaz à effet de serre que ce qu’elle est capable d’en absorber. Ceux qui considèrent que la raréfaction des ressources sera combattue par l’élévation de leur prix se trompent, car, comme elles sont multiples et entrent diversement dans l’élaboration d’un produit (il y a aussi les bâtiments, les systèmes de réfrigération etc.), leur prix ne sera pas dirimant. En fait, pour avoir une idée des consommations intermédiaires, et remonter jusqu’à leur origine, le plus pertinent serait de retrouver une planification à la soviétique, avec ses balances matières ![8] Mais, dès lors que l’on est dans des économies avec marché et avec des prix, qui ont ce grand avantage de donner sans détour une masse d’informations sur les offres et sur les demandes, on est bien obligé de combiner des objectifs en termes physiques avec un système de prix, sur lesquels on peut agir de diverses manières[9]. Quant au « capital humain », la notion est tout aussi inadéquate, pour des raisons évidentes : les humains ne sont ni des machines, ni des animaux d’élevage. A la rigueur on peut calculer un prix pour le maintien en bonne santé physique, mais qui va évaluer quelque chose comme la santé psychique ? Seuls les travailleurs eux-mêmes peuvent apprécier leur qualité de vie au travail.

On voit que, si la planification écologique peut disposer d’une quantité de données incomparable avec celle du passé, et par là même effectuer des scenarii prévisionnels mieux établis, elle est une tâche très complexe, qui requiert une forte méthodologie et de très nombreux spécialistes. Encore faut-il qu’elle soit soucieuse d’objectivité et guidée par des choix politiques de long terme et qui aillent dans le sens de l’intérêt commun.

Dans le cas, le plus simple finalement, de la maîtrise des émissions de CO2 et autres gaz à effet de serre, ou de la « trajectoire climat », le moyen le plus efficace de l’assurer est la taxation carbone, et certainement pas le marché des droits à polluer. Mais l’on voit ce qu’elle suppose : des contrôles exigeants, par une instance publique, des émissions et des efforts de réduction (ces derniers pouvant être pris en compte pour diminuer son montant), des agents bien formés et soumis à un contrôle d’impartialité. Mais il y a d’autres instruments, tels que la sélection des prestataires pour les commandes publiques ou les subventions aux énergies renouvelables. Dans les autres cas, les cibles étant plus fines, il faut des normes plus détaillées et des outils plus nombreux.

Quels sont ces outils pour que les investissements soient réellement verts ? Ce peuvent être des crédits fléchés verts proposés par les banques ordinaires, avec un refinancement spécial par la banque centrale, ou bien des crédits fournis pas des banques vertes spécialisées, dans les deux cas avec des taux bonifiés. Ce peuvent être des obligations vertes proposées par les banques. Un fonds national de développement vert doit aussi procéder directement à des investissements dans les secteurs les plus stratégiques pour la conversion écologique. Tous ces outils sont bien aujourd’hui évoqués dans les économies développées, mais jamais ou peu mis en œuvre.

La planification sera d’autant plus efficace qu’il existera un important secteur public, sur lequel le pouvoir politique pourra agir directement, une recherche publique qui élaborera des scenarii et testera les moyens à utiliser, des services publics qui ne seront pas soumis aux règles du marché et seront finalement moins dispendieux en matières premières et en travail que les services offerts par le privé[10].  

La planification ne signifie pas que tout sera décidé d’en haut, au niveau du pouvoir central. Elle doit être au contraire largement décentralisée, avec des plans régionaux, et même locaux, mais s’inscrivant dans un plan d’ensemble et avec des normés réglementaires communes. Et ceci pour deux raisons. C’est à des échelons les plus proches des conditions concrètes que les problèmes et les solutions peuvent être les mieux identifiés. Ensuite la voie à suivre n’est pas celle de grands systèmes de production d’énergie, de traitement des déchets, de dépollution etc., coûteux en infrastructures et en matériaux, mais de systèmes plus simples et moins fragiles, avec des interconnexions limitées : de petites éoliennes plutôt que des grandes, de petites fermes solaires plutôt que des champs de panneaux solaires, de petits barrages plutôt que d’énormes barrages ayant un fort impact sur l’environnement etc. En cas de catastrophe ou de pannes informatiques, ces systèmes sont plus autonomes et plus résilients. Déjà aujourd’hui on voit des villes « en transition » ou des quartiers « verts » qui se sont engagés dans cette direction avec succès.

Enfin la planification ne répondrait pas à l’ampleur des problèmes environnementaux si elle n’allait pas dans le sens d’un changement profond dans  le mode de vie, afin de le rendre plus sobre, moins consumériste (on a calculé que, pour généraliser le mode de vie états-unien, il faudrait cinq planètes). Mais cela ne se décrète pas. Tant que la hiérarchie des revenus, et par suite de patrimoines, sera ce qu’elle est, il sera très difficile d’enrayer la course au standing.  C’est pourquoi la planification des revenus, seule susceptible d’entraîner un changement en profondeur du système des besoins, est le complément indispensable de toute planification écologique[11].

 

Petite conclusion

 

Le capitalisme, depuis qu’il s’est codifié, n’est responsable que devant les propriétaires du capital, qui sont devenus en grande majorité des actionnaires. Il ne s’intéresse aux autres « parties prenantes » que si cela fait mieux marcher la boutique et/ou s’il y est contraint. Lancé, par nature, dans la voie d’un développement illimité, axé sur l’accumulation du capital, il ne saurait, de lui-même, s’autolimiter, et, de fait, il n’a cessé de conquérir de nouveaux espaces, en poussant à la marchandisation de tous les biens et services. Mais sa responsabilité sera toujours limitée, un peu comme dans les sociétés du même nom. C’est sous la pression sociale qu’il a accordé des droits aux salariés, qu’il ne cesse aujourd’hui de rogner, et c’est sous la pression de l’opinion publique, de groupements politiques (des partis, des associations, des organisations non gouvernementales) et de gouvernements, alarmés par un certain nombre de désastres écologiques, qu’il en est venu à prendre en compte les « effets externes » de ses entreprises. C’est certes mieux que rien, mieux que des cautères sur une jambe de bois, mais il s’agit plutôt de pansements que de remèdes.

Mais les entreprises non-capitalistes, en principe à but non-lucratif, ne peuvent pas non plus résoudre des problèmes écologiques qui les dépassent. Nous avons essayé de dire pourquoi.

Les problèmes environnementaux issus de la société industrielle, puis post-industrielle, sont devenus d’une telle ampleur, à tous les niveaux, que seuls les Etats, de l’Etat central aux collectivités locales, sont à même de les prendre en charge, et ce, grâce à une véritable planification, proscrite par une idéologie néo-libérale qui ne jure que par l’efficience allocative des marchés. Cette planification, ou « production selon les prévisions », pour reprendre des termes de Marx, ne suppose pas, comme il le croyait, une collectivisation intégrale des moyens de production, car, pour des raisons que ne peuvent être développées ici, l’économie doit rester plurielle. Comme, par ailleurs, le capitalisme n’est manifestement pas encore au bord de l’effondrement, alors même que la civilisation actuelle en est menacée, la planification doit agir sur le secteur capitaliste, et pas seulement sur le secteur public et sur le petit secteur de l’économie sociale et solidaire. Elle ne sera pas impérative, comme dans une économie de commandement à la soviétique, mais seulement, quoique puissamment, incitative, mis à part un secteur public où elle peut être « programmatique ». Elle devra favoriser les forces productives qui limitent le réchauffement climatique et préservent l’environnement, mais aussi viser à transformer le mode de vie, en commençant par une planification des revenus pour les rendre moins inégalitaires et viser à la sobriété.

Hélas, nous en sommes fort loin. Il y a peu de réalisations, en dehors de l’exemple chinois, d’une planification qui s’impose aux entreprises capitalistes, en les mettant sous contrôle. Faudra-t-il attendre une crise mortelle du mode de production dominant pour que sa nécessité en vienne à s’imposer ? En tout cas, c’est elle qu’il faut défendre, en en creusant à la fois les fins et les moyens. On ne peut attendre des consommateurs qu’ils fassent le grand ménage parmi les technologies et les produits. Tout au plus peuvent-ils y contribuer. On ne peut attendre des initiatives locales, si prometteuses qu’elles soient, qu’elles révolutionnent le mode de production, d’échange et de consommation. On ne peut attendre des mobilisations sur le climat et contre les dégâts causés par la course aux profits qu’elles mettent les Etats au pied du mur, si elles ne parviennent pas à leur signifier ce qu’ils devraient faire et comment.

 

[1] Ces fonds, dont les plus importants sont états-uniens, s’appellent Third Point, Eliott, ValueAct Capital, Trian Partners etc., et ont  chacun entre une dizaine et une trentaine de milliards de dollars sous gestion, autrement dit une énorme puissance de feu.

[2] Peu connues, mais essentielles au fonctionnement des majors de l’internet et de l’intelligence artificielle, tels que les GAFA, sont les « petites mains » qui, pour un revenu dérisoire, collectent les données nécessaires au fonctionnement des algorithmes. Cf. à ce sujet le remarquable documentaire du magazine Cash investigation du jeudi 2 Octobre dernier. Ils sont les véritables soutiers de l’économie numérique.

[3] Bien sûr ce n’est qu’une tendance. 40.000 cadres, venus de tous les pays, rejoignent chaque année Amazon, où ils sont dorlotés.

[4] Et peu importe qu’on aille planter des eucalyptus …en Amazonie, où ils sont totalement inadaptés.

[5] Cf. l’article de Hervé Cbego «Comptabiliser ce qui compte vraiment », dans Le Monde des 6 et 7 octobre2019.

[6] Cf. l’article de Isabelle Ferreras « Démocratiser l’entreprise » dans Le Monde des 13 et 14 octobre 2019.

[7] Pour l’ensemble de cette analyse, cf. mon article « La Grande transformation », consultable sur le site La sociale et sur mon blog.

[8] Dans le système soviétique ces balances servaient à équilibrer l’offre d’intrants disponibles avec la demande d’extrants ciblés, et le but était de formuler, après un tâtonnement (plusieurs itérations) un plan d’allocation des ressources et des investissements dans l’économie nationale, puis les plans de financement suivaient. Sur le plan technique ce système de balances-matières a montré de nombreuses défaillances (produits trop agrégés, lenteur). On peut penser que, aujourd’hui, avec les progrès de  l’informatique, de ses logiciels et de ses algorithmes, ce mode de planification pourrait être grandement amélioré. A ma connaissance, il n’est plus utilisé par la planification chinoise, qui, devenue purement incitative, est élaborée en termes de valeur. C’est sans doute dommage : il pourrait guider la formation des prix.

[9] Sur les raisons de l’inefficience de la planification soviétique, bien démontrée dans de nombreux ouvrages, cf. mon analyse dans le chapitre sur « Les raisons de la faillite du système soviétique ».de mon livre Le socialisme est (a)venir, tome 1, L’inventaire, Syllepse, 2001.

[10] On sait par exemple l’avantage des transports en commun sur les déplacements et transports en automobile, qui devraient être réduits au minimum incompressible. On a calculé que la production automobile, avec tous les intrants et les services associés, représente environ 40% de l’économie mondiale !

[11] J’ai développé le sujet dans mon article « Le changement écologique impose la planification », consultable sur mon blog. On y trouvera également un article « Au cœur de tout projet alternatif, la planification ».

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9 octobre 2019

HONG KONG : UNE "REVOLUTION CITOYENNE", VRAIMENT?

 

Ce sont les termes employés par Jean-Luc Mélenchon, comparant le mouvement de protestation à Hong Kong à celui des Gilets jaunes, car il serait, comme ce dernier, porteur d’un « large panel de revendications de contrôle démocratique et de refus des inégalités sociales ». Il n’est pas allé à Hong Kong, et moi non plus. Pour tenter de savoir s’il dit vrai, je me limiterai à des faits ou observations qu’on peut trouver, en cherchant bien et en ignorant les commentaires, dans les médias occidentaux, sans même me référer aux sources chinoises. J’y ajouterai quelques rappels historiques.

 

« Un refus des inégalités sociales » ?

 

Parmi les revendications des manifestants je n’en ai pas trouvé trace. Est-ce parce qu’on vit bien à Hong Kong, où le PIB par habitant est 3,5 fois supérieur à celui des Chinois continentaux ? Le niveau des inégalités sociales est l’un des plus élevés du monde. D’après Oxfam, les 10% les plus riches ont des revenus 44 fois supérieurs à ceux des 10% les plus pauvres. La région compte 67 milliardaires, pendant que 20% de la population vit sous le seuil de pauvreté et que de nombreux travailleurs précaires se logent dans des cases de moins de 5 m2. Or les révolutions citoyennes les plus caractérisées (Venezuela, Equateur, Bolivie, Tunisie, Egypte, Mexique, Algérie aujourd’hui) sont parties de révoltes contre la misère, avant d’aller vers des revendications politiques. Idem pour les Gilets jaunes, dont on sait qu’elles ont commencé par des protestations contre la vie chère, les bas salaires et la désertion des services publics. A Hong Kong on a beau chercher, on n’entend aucune demande concernant le logement (il faut 10 ans pour obtenir un logement social dans une ville où le prix de l’immobilier est 2 fois celui de Paris et où règne la spéculation, telle que de nombreux logements sont vides), aucune concernant le système de santé, les frais de scolarité etc. Et si l’on s’en prend à l’oligarchie du monde des affaires, ce n’est pas pour lui demander de la justice sociale, mais pour dénoncer sa collusion avec Pékin. Bizarre, pour une révolution citoyenne…

 

Une révolution « pro-démocratie » ?

 

Il faut rappeler d’abord que la démocratie n’existait tout simplement pas avant l’accord entre le gouvernement chinois et la Grande Bretagne de 1984, qui devait aboutir à la rétrocession du territoire à la Chine, dont elle avait été spoliée lors de la guerre de l’opium en 1842, de celle de 1860, et pour finir avec le bail de 99 ans qui lui avait été imposé, pour une autre partie de ce territoire, en 1898. A la suite de la rétrocession les Hongkongais se sont vu reconnaître pour 50 ans la plupart des attributs de la souveraineté : un régime juridique spécial (la common law britannique), un Parlement élu partiellement au suffrage universel, et qui devait en principe le devenir totalement en 2017, leur propre monnaie, leur régime fiscal et douanier, leurs traités commerciaux, leurs libertés politiques et civiques, dont la liberté de manifester, la liberté de la presse et celle de l’enseignement. On a connu des régimes plus autoritaires ! N’échappaient au gouvernement local que la défense, les affaires étrangères et le drapeau, qui devait être celui de la Chine continentale.

Qu’en est-il donc des « revendications démocratiques » ? Le mouvement « des parapluies » de 2014 s’est élevé non contre le nouveau Parlement, qui allait être élu au suffrage universel (jusque là il comportait une moitié de députés élus  et une moitié désignée par des « organismes socio-professionnels »), mais contre une désignation du chef de l’exécutif à partir d’une liste restreinte élaborée par un comité de grands électeurs. Or le projet, suite aux manifestations, a été abandonné.

Aujourd’hui les manifestants ont commencé par demander l’abandon d’un projet de loi d’extradition. Etait-ce une menace pour la démocratie ? Il visait en réalité des crimes et des délits de droit commun, tels que ceux des fugitifs et des maffias (les triades s’étant repliées sur Hong Kong), ensuite des délits d’ordre économique, comme ceux de riches Chinois continentaux faisant évader leurs fortunes ou se servant simplement de la place financière pour contourner illégalement le contrôle des capitaux en Chine continentale. Il excluait explicitement des motifs d’ordre politique, et comportait toutes sortes de garde-fous pour préserver l’indépendance de la justice locale. On ne peut dès lors que s’interroger : qui avait intérêt à faire capoter cette loi, qui a été à présent retirée ? Où étaient donc les menaces sur l’ordre juridique du territoire ?

Quant au système politique, on ne sait pas très bien ce que veulent les manifestants actuels, sinon la généralisation du suffrage universel. Ce qui est clair, c’est qu’ils demandent  que le gouvernement chinois n’ait rien à voir là-dedans. Mais alors il faut être clair : une autonomie totale, c’est l’indépendance, ou du moins le chemin vers elle.

De fait la presse occidentale reconnaît que parmi les manifestants il y a au moins une minorité d’indépendantistes, qui du reste le font savoir en brandissant le drapeau britannique du temps de la colonisation, et même parfois le drapeau américain, et qui brulent le drapeau chinois. Rappelons que tous les partis sont autorisés et même représentés à Hong Kong, sauf un parti ouvertement indépendantiste, ce qui est la moindre des choses pour un territoire spécial chinois.

Nos commentateurs de presse sont-ils prêts à soutenir l’indépendance de la Catalogne ou du Pays basque ou de la Corse ? Alors, qu’ils le disent, car c’est le même problème.

Les manifestants se plaignent d’être durement réprimés par la police locale. Sans entrer dans le détail, force est de constater que cette répression, qui se fait dans des normes légales, est bien mesurée par rapport à celle qu’ont connu les Gilets jaunes, alors que  le niveau des violences a été nettement plus élevé. Il faut quand même beaucoup d’hypocrisie pour dénoncer ici celles attribuées aux Black Blocks et trouver légitimes là-bas l’usage des cocktails Molotov et des barres de fer, les bris de vitrines et d’équipements publics, le saccage de stations de métro, l’agression du bâtiment du Parlement local etc. Il en faut aussi pour dénoncer la limitation des manifestations autorisées et la récente interdiction du port de masques, alors qu’elles sont en vigueur dans notre pays. On pourrait aussi comparer le nombre d’arrestations, de condamnations, de blessés et de mutilés. Mais passons, la France ne pouvant plus être considérée comme une référence en la matière.

 

Un mouvement devenu de plus en plus anti-chinois

 

C’est perceptible, même à s’en tenir à ce que dit la presse. Les Chinois venus du continent qui se sont installés dans la région comme immigrants légaux, sont à peu près un million sur une population de près de 7,4 millions d’habitants. Leurs petits commerces sont régulièrement attaqués, tout comme les grandes entreprises continentales qui ont des établissements à Hong Kong. Les touristes continentaux chinois qui venaient faire des emplettes dans la journée sont regardés d’un mauvais œil. Comment comprendre tout cela, alors que c’est contraire à l’intérêt même des Hongkongais ?

Rappelons quelques données. La région ne représente plus que le 1/40° de l’économie chinoise, et le ralentissement économique y était marqué, même avant les manifestations qui ont fait fuir les touristes, mais ce n’était pas la faute aux autorités de Pékin. Car la région jouit de privilèges exceptionnels, nullement remis en cause : un taux d’imposition des sociétés de 0%, ce qui en fait un paradis fiscal, une grande place financière, la troisième du monde, concurrencée certes par Shenzhen et Shanghaï, mais lieu de passage le plus commode pour les investisseurs étrangers en Chine, dont ceux de la diaspora chinoise, et pour les investisseurs chinois à l’étranger ; un port franc qui réexporte des marchandises venues de toute l’Asie ; des moyens de transport et de communication vers le continent ultramodernes. Elle peut tirer aussi de nombreux avantages de son insertion dans la grande zone économique en construction autour du Delta des Perles. Bref on ne peut pas chercher du côté d’un marasme économique général imputable à Pékin les raisons du mouvement actuel. Des lors quelles explications ?

Il semble bien que, pour une part au moins, ce mouvement soit identitaire, et que l’on puisse même y retrouver des ressorts classiques de l’extrême droite : la crispation culturelle, la xénophobie. Pour une autre part, il tient sans doute à une aversion, venant de catégories plutôt aisées, pour le socialisme à la chinoise, et d’une crainte, notamment chez les étudiants, de se voir concurrencés par une élite venue du continent. Il est également vraisemblable que des catégories populaires s’y soient jointes pour protester contre leurs conditions de vie et contre une oligarchie qu’elles estiment liée à Pékin, mais ce ne sont pas elles qui se sont fait entendre.

Sous couvert de la défense des droits de l’homme (les manifestations ont été chaque fois initiées par le Front civil des droits de l’homme), le mouvement paraît fortement séparatiste, sinon indépendantiste, alors même que la région spéciale aurait tout à perdre d’un affaiblissement de ses relations avec le continent, où elle exporte la moitié de ses produits et d’où elle importe la moitié de ses marchandises.

Ce qui conduit à une troisième explication : les menées des pays occidentaux, en fait surtout les Etats-Unis et la Grande Bretagne, pour déstabiliser et discréditer la Chine. Elle n’a rien de complotiste quand on sait le rôle joué par des associations de toute nature financées ouvertement de l’extérieur (notamment par le National Endowment for Democracy états-unien et ses obligés locaux), par les Eglises catholique et protestante et d’autres relais d’influence. Tout cela ressemble fort, comme le dit cette fois la presse de Pékin, au soutien apporté par l’Occident aux « révolutions de couleur » pour désagréger le camp soviétique, à cette différence que le gouvernement de Hong Kong n’a absolument rien de totalitaire. Les manifestants devraient également se souvenir de ce qu’il est advenu aux pays de l’Est européen quand ils se sont libérés de la tutelle soviétique : l’accaparement des biens publics par une oligarchie prédatrice et corrompue, et, en réaction, un basculement xénophobe d’une partie de la population vers la droite extrême…

Reste à s’interroger sur l’attitude des milieux d’affaires, effectivement surreprésentés dans les institutions locales, et à se demander si certains ne jouent pas un double jeu : continuer leur business as usual, tout en cherchant à se protéger des initiatives venant des autorités centrales, qui auraient pu menacer, via une loi d’extradition somme toute banale, leurs intérêts, et de leurs campagnes anti-corruption qui auraient pu toucher, indirectement, les commerces de luxe.

En tous cas on est très loin d’une quelconque « révolution citoyenne »[1].

 

[1] Pour une analyse plus approfondie, et pour des précisions concernant notamment les partis politiques rassemblés au sein du Front  civil des droits de l’homme et les figures de proue du mouvement, fort bien reçues aux Etats-Unis, lire les articles de Mourad sur le site du Grand soir.

27 septembre 2019

LA GRANDE TRANSFORMATION

 

Pourquoi il faut et on peut changer aussi les procès de travail

et le système des besoins

 

Ceux, dont je suis, qui pensent que le système capitaliste est devenu insoutenable du fait de l’ampleur sans précédent des inégalités de revenus et de patrimoines qu’il génère, de la soumission accrue du travail qu’il produit en le réduisant à un simple coût, de son action sur le climat, des innombrables dommages qu’il cause aux écosystèmes, de son entreprise de destruction subreptice des formes les plus élémentaires de la démocratie, s’interrogent sur la manière de le remplacer par un système successeur. En outre, sa logique est manifestement intenable à long terme : l’accumulation ne peut être infinie, les dettes ne peuvent s’accroitre sans aboutir à des krachs, les crises de surproduction deviendront de plus en plus insurmontables. Nous y reviendrons. Mais il est tout aussi essentiel d’interroger l’autre face du procès de valorisation capitaliste : les procès de travail qu’il met en œuvre, et, au-delà, le système des besoins qu’il induit.

Les lignes qui suivent sont fortement nourries par le remarquable ouvrage de Philippe Bihouix, L’âge des low techs[1]. Fruit d’un travail de haute qualité scientifique (l’auteur est un ingénieur, qui  n’ignore aucun domaine des technologies), appuyé sur une impressionnante documentation, cet ouvrage montre les impasses auxquelles conduisent les technologies de pointe, tant vantées par les bonds qu’elles sont censées réaliser, et développe les voies et moyens, tout en gardant le meilleur d’entre elles, de revenir à des technologies plus simples et plus robustes, mais soutenables. Quant à leurs effets sur le mode de vie, ces dernières ne peuvent que l’améliorer. C’est ce que je vais développer, en m’appuyant sur les concepts que Marx a élaborés pour analyser le procès de travail (l’objet du travail, l’instrument de travail et le travailleur lui-même comme travailleur « concret et utile »), puis sur les effets du procès de valorisation sur ce procès. Pour finir je m’attacherai au procès de consommation, ici encore en suivant une suggestion de Marx, et, à travers lui, au système des besoins.

 

L’épuisement des objets de travail

 

L’objet de travail, c’est bien sûr d’abord la nature elle-même : sol, forêts, végétaux, espèces animales, eau, vents, marées, métaux, sédiments fossiles. Tout cela est lié, d’une manière ou d’une autre, aux conditions climatiques, dont le rapide changement, conséquence des activités humaines (de sorte que l’on peut parler d’une nouvelle ère géologique, « l’anthropocène »), occupe désormais le devant de la scène. Mais la raréfaction des sols cultivables (suite à l’urbanisation, au bétonnage, aux autoroutes), la déforestation, l’extinction des espèces (la « 6° extinction »), l’assèchement et l’appauvrissement des sols etc., sont aussi à présent bien documentés et constatables au quotidien.

Philippe Bihouix s’attache particulièrement aux métaux, puisqu’ils sont la matière première de toutes les technologies, industrielles et post-industrielles. Or il note que l’on a extrait plus de métaux en quelques décennies que dans toute l’histoire de l’humanité, et qu’ils se font de plus en plus rares, à l’exception du fer et de l’aluminium. Certes on réussit à en extraire toujours plus, mais au prix de dépenses d’énergie de plus en plus considérables, et il faut de plus en plus de métaux pour disposer d’une énergie de plus en plus difficile à produire.

Cette énergie a été pendant longtemps fournie par la nature (l’eau, le vent), elle est obtenue depuis le début de l’ère industrielle à partir d’énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz). Or celles-ci, qui étaient facilement accessibles, s’épuisent. Le charbon est plus difficile à extraire, tout comme le pétrole conventionnel, dont le pic, note-t-il, a été atteint en 2006. Le pétrole et le gaz non conventionnels, eux, demandent énormément d’énergie pour être produits, sans parler des émissions de CO2 et de leur impact sur le climat.

L’objet de travail, c’est aussi la nature déjà plus ou moins transformée. Les outils et machines simples utilisaient le bois, les pierres, le sable, le cuir etc., qui étaient fournis par la nature. Eux aussi, pour la plupart, s’épuisent, comme le sable roulé, qu’il faut aller chercher dans des plages et rivières de plus en plus lointaines. Mais les technologies modernes utilisent des métaux de plus en plus rares[2] et composites, qui ont subi de nombreuses transformations. Pendant longtemps, note Philippe Bihouix, la chimie usait de ressources naturelles renouvelables. Désormais la chimie industrielle repose sur les ressources qui ne le sont pas, précisément les ressources fossiles. Tout comme la chimie des matières plastiques, qui ont en outre l’inconvénient d’être peu recyclables et pas biodégradables - d’où leur fort impact en matière de pollution.

Les défenseurs inconditionnels des hautes technologies assurent que c’est le progrès technologique lui-même qui résoudra les problèmes. Philippe Bihouix démonte leurs assertions. L’économie circulaire ne recycle pas grand-chose. La croissance dite « verte »  utilise des métaux de plus en plus complexes, très difficiles à recycler. La bio-économie (animaux au patrimoine génétique modifié, bio-matériaux, bio-carburants) réduit les surfaces cultivables. Les nanotechnologies ont des applications dispersives, donc impossibles à recycler. L’économie 2.0, reposant sur l’informatique, réduit bien quelques dépenses de matériaux, mais entraîne d’énormes dépenses d’énergie et pousse, indirectement, à un développement exponentiel d’autres dépenses (qu’on pense à l’essor du tourisme mondial stimulé par l’internet).

Bref le dit progrès technique conduit à « la triple impasse extractiviste, productiviste et consumériste », et ceci d’autant plus  qu’il connaît ce que l’auteur appelle un « effet de parc » (il faut beaucoup de temps pour changer les technologies) et un « effet rebond » (leur coût d’utilisation en baisse stimule la demande).

Voyons maintenant ce qui se passe du côté des instruments de travail.

 

Des instruments de travail de plus en plus sophistiqués, difficiles à produire, à entretenir et à réparer.

 

Personne ne niera les formidables bonds de productivité permis par le développement des technologies (qu’on songe, par exemple, au temps mis pour construire des routes ou des immeubles). Mais il ne faut pas oublier les revers. Un premier exemple : la célèbre 2CV Citroën, vu sa simplicité, pouvait être entretenue et réparée par quasiment n’importe qui, pour des coûts très modestes. Les voitures d’aujourd’hui, bourrées d’automatismes et d’électronique, demandent des spécialistes, et coûtent à l’usage de plus en plus cher. Or les progrès en matière de conduite, de vitesse, de confort et de sécurité qu’elles apportent ne sont pas proportionnels à ce coût. De plus elles utilisent des matériaux rares (c’est encore plus vrai de la voiture électrique, sans parler de la voiture autonome), ce qui nous renvoie à l’impasse précédente. Un deuxième exemple : les éoliennes de grande puissance, parfois hautes comme la moitié de la tour Eiffel, sont censées fournir une énergie renouvelable fournie gratuitement par la nature. C’est oublier, note notre auteur, que, outre leur coût de construction, elles utilisent des aimants surpuissants, une technologie très coûteuse. Troisième exemple : les panneaux photovoltaïques, eux aussi considérés comme producteurs d’énergie « verte », utilisent des matériaux extrêmement rares, difficiles à extraire (avec de grandes dépenses d’énergie). Certes leur coût a baissé, mais jusqu’à quand ? Quatrième exemple : les navires de transport de marchandises. Ici encore la sophistication et la taille ont permis des gains de productivité considérables avec la conteneurisation. Mais au prix de gigantesques installations portuaires, de dépenses d’énergie (sale) énormes, d’une pollution des mers et des ports. Dernier exemple : l’informatisation du monde a tous les avantages que l’on connaît. Mais, si l’on considère toute la chaîne qu’elle suppose, des câbles sous-marins aux centres de serveurs difficiles à produire, à réfrigérer, donc très énergivores, et à entretenir, on est très loin d’une « économie dématérialisée », On pourrait multiplier les exemples de progrès qui, à considérer l’ensemble des coûts impliqués, qui ne feront que croître avec l’épuisement de ressources de base, sont des progrès réels mais au total chèrement payés, et qui, en agissant sur le climat, ont des effets destructeurs qui ne sont pas pris en compte. Pour toutes ces hautes technologies (high tech), il faudrait, de toute évidence, mettre en balance les avantages et les inconvénients, ce que, nous y viendrons, le système de l’économie capitaliste de marché ne permet pas de faire.

 

Un travailleur dépossédé de ses savoirs faire et voué aussi à l’épuisement

 

C’est la thématique la plus étudiée par les sciences sociales. On ne la développera pas ici. Un exemple suffira : les manutentionnaires des entrepôts d’Amazon, accrochés à leur télécommande, sont des sortes de robots vivants, en attendant qu’ils soient remplacés par de vrais robots (comme dans certains entrepôts chinois). D’une manière générale, avec l’hyper-division du travail et les implications du lean management[3], la santé des travailleurs a recommencé à se dégrader, et ceci même dans les professions considérées comme intellectuelles, avec notamment la croissance des troubles musculo-squelettiques. La durée du travail, qui aurait pu diminuer beaucoup avec les progrès de la productivité, tend partout à augmenter. L’intensité du travail aussi, et pas seulement dans les bagnes du travail qui ont fleuri, sous l’effet de la mondialisation, dans les pays les moins développés. Pour la première fois l’espérance de vie diminue dans les pays développés,  et tout d’abord l’espérance de vie en bonne santé.

Après ces constats il s’agit de comprendre pourquoi et comment on en est arrivé à de telles impasses, et comment en sortir. Philippe Bihouix esquisse des solutions, sur lesquelles je vais revenir, et met en cause le mode de production dans son ensemble, mais sans développer la question. C’est là que je voudrais prendre le relai.

 

Le capitalisme a modelé le procès de travail selon sa logique et ses intérêts

 

Aux adorateurs des « forces productives » et de leur nécessaire développement, il faut rappeler que Marx a montré, avec précision mais de manière partielle, que le capitalisme, qui a certes, comme aucun autre système de production dans l’histoire, fait faire d’extraordinaires bonds à la productivité du travail, au sens strict du terme (à savoir des économies de travail vivant pour un résultat donné, et non des gains de « rendement », lesquels englobent des accroissements de la durée et de l’intensité du travail), se soumet le procès de travail en triant les forces productives (du travail)[4] et en les modelant dans le sens de son intérêt. C’est ce qu’il appelle la « subsomption réelle » du procès de travail au procès de valorisation capitaliste.

Pour comprendre comment cela se passe, il faut donc revenir à la base : le procès de valorisation capitaliste. Bref retour à Marx. Le capitaliste est d’abord un marchand : il achète des marchandises, leur fait subir une transformation quelconque, et les revend (c’est le procès marchandise-argent-marchandise, M-A-M). Il ne soucie ni de ce qui se passe en amont, ni de ce qui se passe en aval. Seuls compte pour lui le prix d’achat (le moins élevé possible, pourvu que la marchandise soit apte à la transformation voulue) et le prix de vente (le plus élevé possible, pourvu que la marchandise transformée soit vendable, réalise « le saut périlleux » de sa réalisation comme marchandise). Peu lui importent les effets de la marchandise achetée sur les travailleurs qui l’ont produite (leurs conditions de travail, leurs salaires) et sur l’environnement. Il ne se préoccupe pas davantage des effets sur les travailleurs qui vont l’utiliser ou sur les consommateurs finaux, pourvu qu’il réussisse à persuader ses acheteurs de l’utilité et de la qualité de la valeur d’usage qu’il leur propose et du bon prix de celle-ci, C’est ainsi qu’on en viendra à acheter, avec la mondialisation des échanges, des produits réalisés quelque part dans le monde dans les pires conditions d’exploitation, et que l’on produira des produits qui ont des effets nocifs, mais ignorés ou dissimulés, sur les utilisateurs et les consommateurs d’une part, et sur l’environnement d’autre part. Tout ceci est logique, tant que la chaîne des achats-vente est laissée à elle-même ou très peu régulée par des autorités publiques. On dira que c’est le propre de toute production marchande simple, sauf que celle-ci, dans les sociétés précapitalistes, reste proche des utilisateurs, qui sont à même d’en juger, à quelques exceptions près (le commerce de longue distance). Dès lors on comprend que ce que les économistes appellent des « effets externes » à la pure relation marchande se soient multipliés et aient donné lieu à toutes sortes de « maux publics ».

En deuxième lieu les capitalistes veulent faire des profits, et, aujourd’hui, dans les grandes entreprises, augmenter leur « valeur actionnariale » (en Bourse ou dans les marchés de gré à gré). Et, pour eux, seuls comptent le court terme, et, au mieux, le moyen terme : un horizon temporel étroit, qui conduit les plus cupides à se dire « après moi le déluge ». Comportement aggravé avec la financiarisation, puisque les investisseurs ont le regard braqué sur les résultats trimestriels. Certes les grandes entreprises doivent voir plus loin, mais elles sont bridées par de telles exigences des marchés financiers. Rien d’étonnant de ce fait à ce qu’elles ne soucient pas de l’épuisement des ressources naturelles, quasiment pas des effets de serre qu’elles génèrent, et pas du tout ou très peu des dégâts qu’elles infligent à l’environnement. Toutes les études montrent que la « responsabilité environnementale» des entreprises relève plus de l’annonce publicitaire et de l’image de marque que de pratiques effectives. Idem pour la « responsabilité sociale », qui demanderait des contrôles beaucoup plus stricts des sous-traitants que ceux qui sont pratiqués.

En troisième lieu le capitalisme est fondé sur la concurrence, qui était jusque là restée limitée ou même bannie (dans les corporations de métiers). Le but est non seulement de réaliser un profit (c’est le procès argent-marchandise-argent, ou A-M-A’), mais encore un surprofit par rapport aux concurrents, ce qui conduit nécessairement à une forme oligopolistique de la concurrence. Et pour cela tout est bon.

Les capitalistes entendent d’abord utiliser les moyens de production les moins onéreux (ce que Marx appelle « faire des économies sur le capital constant »). Souci louable en soi, car source de gains de productivité (le même travail vivant utilisera moins de « travail mort » pour un même résultat), mais qui conduit souvent à baisser la qualité des produits. On peut citer les exemples récents de steaks de mauvaise qualité, voire trafiqués, ou celui des produits alimentaires bourrés de pesticides qu’utilise l’industrie agro-alimentaire car ils sont moins chers, pour illustrer le tri parmi les moyens de production qui a été effectué. Idem pour leur modelage : voir la quantité invraisemblable d’ingrédients nocifs que contiennent la plupart des produits de consommation courante, qui servent à enjoliver le produit ou à assurer une plus longue conservation, au détriment de la santé des consommateurs[5].

Pour mieux vendre ou gagner des parts de marché, les capitalistes vont aussi  innover sans cesse, même si ces innovations sont souvent factices ou de peu d’intérêt, et faire miroiter des qualités imaginaires (de la « réclame » à la publicité telle qu’on la connaît aujourd’hui le développement a été exponentiel). Et ceci sans parler des contrefaçons, qui sont aussi le plus souvent une tricherie sur la qualité, mais qui sont un cas particulier. Tout cela est un effet de système : aucun capitaliste ne peut y échapper, à partir du moment où l’un le fait.

Ces quelques considérations concernent l’objet et les instruments de travail. Mais la soumission réelle concerne aussi, bien sûr, le travailleur, avec toutes les technologies sociales mises en œuvre pour faciliter le contrôle de son activité, l’intensification de son travail, la diminution de sa qualification, qui ont de multiples effets non seulement sur sa dépense de travail, mais aussi sur son travail concret. Marx en donnait déjà de nombreux exemples, et l’inventivité des capitalistes à cet égard, du taylorisme au lean management et à la robotisation numérique des gestes a été impressionnante. On n’en dira pas plus ici.

La conclusion est claire. C’est tout le procès de travail qu’il faudrait changer, et ce ne peut être fait qu’en sortant du mode de production capitaliste. Certes on pourrait et on devrait réduire, par le droit du travail et l’imposition de normes de production plus respectueuses du travailleur, du consommateur et de l’environnement, tous les travers et méfaits de la production capitaliste. Mais on en est arrivé au point où c’est tout le mode de production, et, avec lui, le mode de consommation lui-même qui sont devenus insoutenables.

 

Impossibilité d’une croissance sans fin. La question de la décroissance

 

Première évidence : la continuation indéfinie de la croissance du PIB est tout simplement impossible : un taux de croissance du PIB de seulement 1%  signifierait un PIB multiplié par 300% au bout de 100 ans et de 20.000% au bout de 1000 ans[6]. Deuxième évidence : cette croissance est toujours plus le fait du capitalisme, parce que celui-ci tend à liquider, surtout depuis le triomphe de « l’économie de marché », tous les autres modes de production (précapitalistes, étatique, coopératif), à la fois dans chaque pays et à l’échelle globale, avec la mondialisation des échanges. On a parlé, à ce propos, de « capitalisme absolu »[7].

Cependant cette croissance capitaliste rencontre deux limites. La première est  celle de la main d’œuvre exploitable. La salarisation ayant progressé dans toute la planète, il faudrait un jour, la croissance de la population ne pouvant être infinie, aller chercher une autre planète habitée d’humains pour trouver de nouvelles sources de plus-value. La seconde est le prodigieux accroissement des inégalités, à une échelle inconnue dans l’histoire, qui génère troubles sociaux, rébellions de toutes sortes, criminalités, bref un chaos lui aussi inédit, du moins de cette ampleur.

Mais ce qui accélère l’histoire et qui fait que ces limites seront plus rapidement atteintes est évidemment les dégâts causés  par l’anthropocène à la nature habitable  (détérioration du climat, extinction des espèces, réduction des terres cultivables, des ressources en eau et en minerais, pollution généralisée), et ils  sautent aujourd’hui aux yeux. C’est confrontées à l’ampleur de ces phénomènes que sont nées les théories de la décroissance et celles de l’effondrement, qui le plus souvent (mais pas toujours) mettent en cause le caractère capitaliste de la croissance. Et, là, on se trouve rapidement devant un paradoxe : comme freiner la croissance quand 748 millions d’habitants de la planète sont privés d’eau potable, quand la faim dans le monde progresse (815 millions de personnes souffrent de sous-alimentation chronique, un chiffre en augmentation) ? Pour leur permettre de sortir de cette situation critique et améliorer leur sort, il faut bien construire toutes sortes d’infrastructures et les doter de moyens de production plus efficaces, donc plus coûteux, mais tout en économisant les ressources[8]. Il faut donc plus de croissance, d’autant plus que la population mondiale continue à augmenter, quoique  plus lentement (il y aura deux milliards de Terriens de plus en 2050). La réponse des partisans de la décroissance consiste à prôner une réduction et une meilleure répartition de la richesse matérielle dans les pays qui en ont les moyens, les pays riches, où les ménages sont souvent suréquipés, donc au moins une stagnation du PIB, ce qui ferait école et laisserait plus de ressources disponibles aux pays pauvres. Il existe pourtant une autre réponse, le changement des procès de travail, des technologies en particulier, et celui du mode de consommation. C’est ici que l’on retrouve les analyses de Philippe Bihouix[9]. Il y a des productions qui devraient effectivement décroître, celles qui sont dispendieuses en ressources, et d’autres qui devraient croître, celles qui le sont moins, en sorte qu’un mode de vie plus sobre, mais en définitive plus heureux, soit généralisable, à la fois en direction des pauvres des pays riches et des populations des pays pauvres. Il faudrait de toute façon cesser de tout axer sur la croissance du PIB, instrument de mesure très imparfait[10].

 

Ce qui devrait décroître

 

C’est d’abord tout ce qui épuise les ressources naturelles, avec son impact sur le climat. A l’inverse il faudrait privilégier les ressources renouvelables. Mais cela implique de changer les technologies et les modes de vie. Voici quelques exemples simples donnés par l’auteur. Le bon vieux thermomètre médical à mercure est pratiquement inusable, à moins de le casser, alors que les appareils électroniques, qui utilisent un grand nombre de composants, n’ont qu’une durée de vie limitée, tout en n’apportant pas de gain réel en matière d’usage (sauf dans les hôpitaux). Les piles jetables, impossibles à recycler, seraient avantageusement remplacées par des piles rechargeables. On pourrait réchapper tous les pneus des véhicules, et pas seulement ceux des camions. On pourrait réutiliser la tête des marteaux si l’on en changeait seulement le manche. On devrait construire, au lieu des éoliennes géantes, bourrées de produits rares et complexes, des éoliennes de village, moins gourmandes en matériaux, et par ailleurs plus faciles à installer et à entretenir. Etc.

Le deuxième principe général est de faire plus simple et réparable, non seulement pour augmenter la durée de vie des produits (le contraire de leur « obsolescence programmée »), mais encore pour réduire la quantité de matières premières utilisée et pour éviter d’avoir à faire appel à des spécialistes hautement qualifiés. Cela réduirait certes le commerce (donc le PIB) si on faisait l’entretien et les réparations soi-même, mais, comme ce ne serait possible que dans certains cas, on verrait se recréer de nombreux ateliers de réparation, sources d’autant d’emplois. L’illustration la plus frappante du principe « faire plus simple » concerne le domaine de la mobilité. Philippe Bihouix a calculé que la production des voitures et des systèmes techniques associés représente, au bas mot, entre 30 et 40% de la production mondiale ! En sorte que, hormis les cas où elle est absolument indispensable, il faudrait absolument remplacer la voiture par le vélo et le train[11],  Dans le même ordre d’idées, il faudrait « démachiniser » non sans doute la production (les robots économisent du travail humain, quoique jusqu’à un certain point – ils ne s’entretiennent ni se réparent eux-mêmes), mais dans les services, où le travail est souvent déplacé (gratuitement) vers les utilisateurs (ainsi avec les bornes et les interfaces informatiques).

Qu’on nous comprenne bien : il ne s’agit pas de priver de tous les progrès de la technologie, par exemple du traitement automatique de données en médecine ou dans d’autres professions intellectuelles, mais de les utiliser à bon escient. L’intelligence artificielle ne doit pas être surestimée, Philippe Bihouix a parfaitement raison d’en souligner les limites. Rien ne remplacera le diagnostic final du médecin ni le jugement d’un avocat.

Le troisième principe est de relocaliser au maximum la production, mais, précise bien l’auteur, sans perdre les bons effets d’échelle. Il concerne bien sûr le commerce international, avec ses délocalisations à n’en plus finir, qui ont fait parler du « grand déménagement du monde », mais aussi le commerce local. Soit l’exemple des grandes surfaces commerciales : elles sont dévoreuses de terrains cultivables et entraînent de longs déplacements automobiles de leurs clients. A l’opposé les commerces de centre ville et les marchés locaux n’occupent que peu ou pas du tout de terrain et ne nécessitent que peu ou pas du tout de déplacements de cette sorte. Cela ne veut pas dire que la grande surface ne soit pas utile dans certains cas ou pour certains produits, mais il faudrait toujours en estimer les coûts cachés pour l’environnement et pour les matériaux de construction.

Le quatrième principe est « d’orienter le savoir vers l’économie des ressources », mais on pourrait dire aussi vers le bien-être et la satisfaction du travailleur, qui sont, après tout, des sources de productivité dans l’entreprise et d’économies (pour le système de protection sociale). Comme les directions de ressources humaines et les écoles de management n’en ont cure ou n’en font que peu de cas, c’est la recherche publique qui devrait s’en charger.

Ces principes sont valables même avec un système des besoins inchangé. Mais, pour sortir des impasses, il faut aussi « remettre en cause les besoins ».

 

Changer le système des besoins

 

La critique du tout marchand, de l’idéologie de la marchandise et du consumérisme a été abondamment et brillamment développée, et ceci dès la fin des années 1960. Force est de constater que depuis, avec la montée en puissance du néo-libéralisme, ces aspects de la civilisation capitaliste n’ont fait que se renforcer, et particulièrement ces dernières années avec l’apparition des moteurs de recherche et des réseaux sociaux, qui tirent l’essentiel de leurs revenus de la publicité ciblée (comme on dit, quand le service paraît gratuit, c’est que l’internaute lui-même est le produit). De là on est tenté de considérer que le système crée effectivement les besoins dont il besoin.

En réalité, si l’on en croit Marx, le procès de consommation n’est pas le dernier maillon de la chaîne, il a sa propre autonomie[12]. Dès lors il n’est pas malléable à volonté, d’autant plus que les besoins ne sont pas à proprement créés, mais reposent sur des bases anthropologiques transhistoriques, auxquelles il fait subir ses propres mutations[13]. De fait on constate toutes sortes de résistances à l’individualisme ultra-libéral (par exemple des comportements de solidarité, et pas seulement dans des situations extrêmes) et au culte de la marchandise (par exemple des formes de partage ou de troc), comme si la société secrétait ses anticorps. Changer les besoins dès lors ne relève donc plus de l’utopie de « l’homme nouveau », chère aux révolutionnaires communistes, ni de l’homme « augmenté » des adeptes du transhumanisme. Les expériences menées un peu partout pour changer le mode de vie, en s’appuyant sur les besoins refoulés par la civilisation capitaliste (les jardins partagés, les ZADs, les communautés de production, les villes en transition etc.) sont légion, mais elles restent marginales, avec cependant un effet éducatif certain. C’est donc bien le mode de production capitaliste qu’il faut dépasser, car il a tendance à tout écraser sous son rouleau compresseur, avec la complicité active des Etats qu’il a investis. On ne peut attendre des comportements individuels des consommateurs, même soutenus par leurs associations ou par des ONG, une sortie de l’impasse où il nous conduit. Par exemple un tri soigneux ou un ramassage des déchets sont certes autant de gestes de bonne volonté, souvent soutenus par les collectivités locales, mais ils ne peuvent s’attacher  à la source des déchets.

Pour changer le système des besoins on ne peut davantage se contenter d’appels  à un mode de vie plus modeste et plus responsable. Car tout système social qui repose sur de grandes inégalités de revenus et de patrimoine tend à générer de la surconsommation. C’est ce que Thorstein Veblen avait déjà expliqué à la fin du 19° siècle : la rivalité mimétique pousse les individus à posséder plus que leurs semblables, tant à l’intérieur de leur classe sociale que d’une classe  à l’autre. Les riches par exemple veulent copier et égaler les hyper-riches, et le processus se poursuit jusqu’à ce que le plus démuni rêve de posséder au moins quelque symbole de la richesse (illustrons : le basket de marque pour l’enfant du HLM). Bourdieu a également montré, dans De la distinction, comment la différenciation sociale  s’opère non seulement à travers la propriété et les revenus, mais encore à travers tout un jeu de signes (par exemple dans les manières de table), que les individus cherchent à imiter. Evidemment ce mimétisme est stimulé par l’esprit compétitif du capitalisme, encore renforcé avec le néolibéralisme. Pour s’attaquer à la source du consumérisme, et à ses effets destructeurs, il faut donc impérativement réduire les inégalités[14], ce qui ne peut être fait en profondeur qu’en commençant à sortir du capitalisme.

 

En guise de conclusion

 

Sortir du capitalisme, ce serait aller vers une forme ou une autre de socialisme rompant avec celles du passé, on ne voit pas trop comment faire autrement. Mais c’est évidemment une tâche de longue haleine, et semée d’embûches. Tout porte à penser qu’il faudra pendant longtemps composer avec le capitalisme, et donc enrayer son interminable dérive néolibérale, qui le conduit de crise en crise. La question est trop complexe pour être développée ici. On s’arrêtera seulement sur le faisable sans attendre, en mettant l’accent sur quatre axes nécessaires pour ne pas se rapprocher du bord de la falaise.

Il faudrait d’abord reprendre le contrôle des services publics pour les soustraire à la loi de la rentabilité capitaliste, avec toutes les conséquences que nous avons vues au passage. Leur renationalisation s’impose, mais elle n’a aucun intérêt s’il s’agit de gérer des entreprises publiques comme des entreprises privées, ou comme des instances bureaucratiques.

La deuxième nécessité est le retour de la planification, non certes impérative (sauf dans certains domaines), mais puissamment incitative. L’exemple chinois donne une idée de ce qui peut être fait en la matière. En tous cas il est clair que les problèmes du climat, de l’épuisement des ressources naturelles, de la biodiversité et de la pollution ne pourront être surmontés autrement. C’est, sans exagération, une question de vie ou de mort pour la civilisation humaine.

La troisième nécessité est d’aller vers une société plus égalitaire, puisque les inégalités génèrent de la rivalité mimétique, de la surconsommation et du gaspillage. Une société plus égalitaire serait aussi celle où le temps de travail pourrait à la fois être réduit et mieux partagé, et, à cet égard, les basses technologies, contrairement à ce qu’on pourrait croire, y seraient tout à fait propices[15].

La quatrième nécessité est de réduire l’opacité du marché (la relocalisation y contribue) et de combattre tous les effets pervers du marché capitaliste (le mensonge, la manipulation, notamment par le marketing, la corruption, qui sont autant d’effets de système, bien moins présents dans les marchés non capitalistes). On ne voit pas en effet comment on pourrait se passer des marchés dans une économie développée, les remplacer entièrement par une économie « des communs ». Cela signifie en particulier de fortes interventions du pouvoir politique. Comme le dit courageusement Philippe Bihouix, cela peut aller de l’interdiction pure et simple à des taxations véritablement dissuasives (ce ne sont pas de petites taxes sur les produits de luxe, yachts, voitures de sport et autres, qui freineront les grandes fortunes dans leur appétit de signes distinctifs). Quant à l’opacité du marché, c’est seulement à travers une certaine socialisation, telle que l’intervention des autres « parties prenantes » dans la conception et la commercialisation des produits, qu’on pourrait changer les processus de production pour les rendre réellement plus adaptés au travailleur et plus utiles au consommateur, et davantage « eco-compatibles ».

Dans son ouvrage publié en 1944, Karl Polanyi, appelait la « Grande transformation » celle par laquelle l’institution de la « société de marché » avait désencastré l’économie de toutes les autres relations sociales et avait fait du travail, de la nature et de la monnaie des marchandises « fictives ». On peut interpréter autrement, dans un cadre théorique plus marxiste, cette transformation historique[16], sans perdre les remarquables apports de ce grand penseur. Mais on le rejoindra largement dans les issues qu’il propose aux désastres entraînés par le capitalisme libéral, dont le saccage de la nature : une économie plurielle, une domestication du marché, un socialisme « associationniste », un Etat fortement régulateur. C’est donc pour une nouvelle Grande transformation qu’il faut agir pendant qu’il en est encore temps. Ce qui veut dire d’une certaine façon remettre la politique au poste de commandement, au lieu d’en faire l’auxiliaire plus ou moins zélé du capitalisme.

 

 



[1] Editions du Seuil, Paris, 2014.

[2] Par exemple l’indium, le gallium, le sélénium, le cadmium ou le tellure pour les panneaux photovoltaïques.à haut rendement, le lithium pour les véhicules électriques, des dizaines de métaux pour une carte électronique..

[3] Inspiré de l’organisation japonaise de la production, ce management vise à éviter les gaspillages, les pertes de temps (le « juste à temps »), à améliorer la qualité, à favoriser la coopération entre opérateurs et concepteurs. Jusque là rien à y redire : il s’agit bien de gains de productivité. Mais c’est aussi le moyen d’exercer une pression maximale sur les travailleurs, d’éliminer tous ceux considérés comme excédentaires ou insuffisamment dociles ou « responsables », de dégraisser l’entreprise par les méthodes les plus sournoises. (on se souvent des vagues de suicides à La Poste et chez France Telecom, qui ont inspiré l’excellent film Corporate).

[4] A y regarder de près, Marx, dans Le Capital, n’utilise plus le terme de « forces productives », sinon à titre de raccourci, mais celui de « force productive du travail », une force dont les moyens de  travail ne sont que des facteurs, ou des « gradients », et ceci jusqu’aux automatismes les plus perfectionnés.

[5] Une conservation d’ailleurs biaisée : on sait que les dates de péremption sont volontairement écourtées pour mieux relancer la demande.

[6] Phlippe Bihouix évoque également une autre impossibilité : la croissance sans fin du crédit, qui serait exponentielle avec la cumulation des intérêts. Sans doute, mais on ne peut en déduire qu’il faudrait supprimer l’intérêt, dont la fonction en économie est incontournable. Si l’on veut le conserver, c’est le capital de prêt qui doit être dévalorisé (de l’annulation partielle aux dettes perpétuelles), comme c’est déjà parfois le cas dans l’économie capitaliste.

[7] Cf. des auteurs comme Bertrand Ogilvie ou Jean-Caude Michéa.

[8] Notamment les ressources en eau. Selon l’ONU, la planète connaîtra un déficit hydrique global de 40% dès 2030.

[9] « L’enjeu, écrit-il, n’est pas entre croissance et décroissance, mais entre décroissance subie- car la question des ressources nous rattrapera à un moment ou à un autre – ou décroissance choisie » (op. cit., p 113). Formulation un peu équivoque, car pour sauver les populations misérables de la planète il faut bien développer les basses technologies, donc les faire croître, et même certaines hautes technologies (par exemple le téléphone mobile dans les régions dépourvues de réseau filaire) tant que c’est possible.

[10] La critique de cet instrument de mesure du progrès  est bien connue. Comme il repose sur des prix (avec, cependant une évaluation du produit des administrations), il ne dit rien sur la valeur d’usage réelle (si je creuse un trou pour seulement ensuite le reboucher, ce travail inutile aurait cependant un prix) ou ne fait que mesurer une valeur d’usage qui existe déjà (ainsi quand j’embauche une femme de ménage pour faire le travail que je faisais gratuitement). Il ignore les activités altruistes. Et, bien sûr, il ne tient pas compte des effets sur l’environnement. C’est pourquoi on a proposé d’autres mesures (par exemple des indicateurs de bonheur humain), plus difficiles à construire, mais plus pertinentes.

[11] Par systèmes techniques associés il faut entendre la production et la distribution des carburants, la construction de routes, autoroutes  et parkings, la publicité, les radars et du travail des gendarmes, les dépenses sanitaires consécutives aux accidents, les assurances, et, à terme, le coût du changement climatique. La voiture électrique, lourde, très consommatrice d’énergie et de matériaux rares,  n’est qu’une fausse solution, et encore plus la voiture connectée, pour les mêmes raisons.

[12] Dans l’Introduction de 1857, Marx écrivait que « l’acte final de la consommation, qui est conçu non seulement comme aboutissement, mais comme but final, se situe en dehors de l’économie ». C’est là une thématique que j’ai développée dans plusieurs écrits, en faisant du procès de consommation l’espace non du travail, mais des activités de temps libre, non des rapports de production stricto sensu, mais celui des rapports interindividuels. Naturellement son autonomie n’est que relative, et c’est une dialectique complexe qui régit la relation entre les deux (Cf. le chapitre sur le procès de consommation dans De la société à l’histoire, tome 1, Méridiens Klinksieck, 1989, où l’on trouvera aussi l’esquisse d’une théorie des « besoins génériques », et mon livre Un être de raison. Critique de l’homo oeconomicus (Syllepse, 2000)..

[13] Cf., dans les livres précités, ma discussion sur le thème de la nature humaine.

[14] Thème excellemment développé par Hervé Kempf, et que j’ai repris dans un article « Le changement climatique impose la planification », consultable sur mon blog.

[15] Philippe Bihouix note, avec raison, que la production high tech, telle qu’elle est impulsée par le capitalisme, est structurellement plus destructrice que créatrice d’emplois, alors que les low tech seraient fortement créatrices d’emplois. Quant au temps de travail, il pourrait être fortement réduit dans une économie plus sobre. L’auteur évoque même la perspective de 3h par jour.

[16] Ce que Polanyi appelle des principes non marchands tels que la réciprocité, la redistribution et l’administration domestique renvoient, selon moi, à des  modes de reproduction infra-politiques du procès de production « immédiat », qui sont partie intégrante d’une économie entendue en un sens large, et dont les opérateurs sont la parenté, des formes de contrat social, la contrainte physique et l’allocation administrative.

4 mai 2019

L'UNION EUROPEENNE ET LA DOUBLE CATASTROPHE QUI S'ANNONCE

 

La catastrophe économique et sociale

 

Il faut regarder les choses en face, et prendre de la hauteur. L’UE va vers une catastrophe financière, et par suite économique. Le fait majeur, même s’il n’est pas propre à l’UE, est l’accumulation des dettes privées, bien plus grave que celle des dettes publiques[1]. Elles s’élèvent, pour ne prendre que le cas de notre pays, à 133% du PIB. Cela signifie que, du ménage le plus modeste aux plus grandes entreprises, le niveau des dettes est tel qu’il sera impossible de les rembourser ou bien qu’on ne pourra le faire qu’en vendant des actifs, c’est-à-dire en sacrifiant l’investissement, donc en bloquant la croissance. Pire : si tout le monde se met à vendre, les prix de ces actifs s’effondrent, ce qui conduit à un krach financier, déjà plusieurs bulles étant en préparation[2]. Une situation qui alarme le FMI, mais où les grands financiers, eux qui savent quand il ne faut pas vendre, voient une occasion de racheter et de dépecer des milliers de PME prêtes à sombrer.

C’est ce que l’on a déjà vu lors de la grande crise de 2007-2008, qui a détruit près de la moitié de la capitalisation boursière mondiale, et qui a mis les banques au tapis, tant elles étaient surchargées de créances pourries, sous une forme ou une autre. A quoi il faut ajouter que la finance de marché (le commerce des actions, des obligations et des produits dérivés), qui représentait des mouvements de capitaux colossaux, infiniment supérieurs à ceux du commerce réel, avait complètement décroché de l’économie réelle, et s’était brutalement dégonflée[3]. On le sait, cette crise des banques n’a été contenue qu’en faisant appel aux finances publiques, aux frais donc des contribuables.

Or la même crise financière se profile à l’horizon de l’UE, parce que celle-ci n’a pas pris les mesures qui s’imposaient. En bref d’abord les banques n’ont pas été soumises à des contraintes fortes dans leur fonction de créatrices de monnaie : les ratios de fonds propres (ceux qui leur permettraient de faire face aux risques de non-remboursement de leurs créances) sont restés beaucoup trop faibles, tandis que l’outil des réserves obligatoires (auprès de la Banque centrale) restait mis au rancart[4]. Ensuite la séparation de leurs activités de dépôt et de crédit de leurs activités de marché n’a pas été effectuée (le Parlement européen, sous pression et sans doute par incompétence, n’a pas suivi une proposition en ce sens de la Commission européenne)[5]. Enfin la garantie des dépôts[6] a été placée à un niveau si bas (100.000 euros par déposant) qu’elle est incapable de sauver les économies des déposants si les banques ne peuvent plus les garantir, ce qui risque d’entraîner une panique de ces derniers, asséchant les bilans des banques (beau résultat de l’Union bancaire !). Dès lors tout est en place pour le retour d’une crise financière de grande ampleur (un véritable tsunami), d’autant plus que les banques européennes sont encore grevées de créances pourries, héritées de la précédente crise[7].

Comment en a-t-on arrivé là ? Il n’y pas de mystère. Les lobbies bancaires ont pesé de tout leur poids, en exerçant le chantage suivant : si vous nous freinez dans nos activités, ce sont les banques états-uniennes qui récolteront la mise, et, si vous ne nous sauvez pas avec l’argent public en cas de crise systémique, vous mourrez avec nous, Aussi leur seul objectif, face à la répétition prévisible d’une crise financière, est-il de mettre à nouveau à contribution les Etats, ce qui veut dire accroître les déficits publics, et ce qui signifie réduire les budgets, donc toutes les dépenses de l’Etat social, et privatiser les services publics, au-delà de ce qui est déjà en cours[8]. D’où une crise sociale qui ne fera que s’aggraver, et dont le mouvement des gilets jaunes n’est que le premier contre coup.

Conclusion : le pire est devant nous. Dans mon précédent papier, je voulais montrer que l’euro n’était pas viable, parce qu’il creusait les inégalités entre les pays européens. Maintenant c’est tout l’édifice européen qui risque de s’écrouler, avec fracas. La croissance était déjà atone, plus faible que dans tous les autre pays développés, elle glissera vers la récession. Les systèmes de protection sociale, qui, malgré de fortes disparités, étaient encore supérieurs à ceux des autres pays, seront démantelés. Incapable de se réformer, l’Union européenne sortira de l’Histoire, sans doute par éclatement. L’occasion de réformer, à son échelle, le capitalisme en profondeur, de retrouver quelque chose d’un « compromis keynésien », aura été manquée.

 

La catastrophe environnementale

 

Certes cette catastrophe en cours est mondiale. Mais l’UE avait eu la prétention, lors de la COP 21, de montrer le chemin. S’agissant du dérèglement climatique, elle ne pouvait bien sûr à elle seule l’enrayer, mais, vu son poids économique, elle pouvait largement contribuer à le modérer. Et il en allait de même pour la limitation de l’extinction des espèces. Enfin elle pouvait réduire le niveau de pollution et de déchets au sein de son espace géographique, et leur diffusion à l’extérieur. Or, à l’heure qu’il est, elle est loin d’avoir atteint ses objectifs. La production de CO2 n’a que faiblement diminué.

Ici encore c’est le monde de la finance qui a fait barrage, de concert avec les grandes multinationales vouées aux énergies fossiles (et encore subventionnées !) et aux produits chimiques les plus dangereux. L’UE s’est montrée incapable d’imposer une réorientation vers les énergies vertes et la production propre, se contentant des mesurettes affichées par celles-ci, qui ne sont pour la plupart que du « green washing ». Elle avait pourtant, a priori, la force de frappe nécessaire pour adopter une réglementation sévère à son échelle et pour financer la transition écologique.

Il y a eu des propositions pour effectuer ce financement (on a parlé de 50.000 à 90.000 milliards d’euros pendant 5 ans). La BCE aurait pu user de son pouvoir de création de la monnaie pour injecter ces milliards dans l’achat de titres verts, alors qu’elle a déjà déversé 240.000 milliards d’euros sur la planète pour racheter des titres de dette publics et privés, afin de relancer (en vain) l’économie réelle. Or il a été répondu à cette dernière proposition que cela aurait revenu à privilégier un secteur sur un autre, ce qui était contraire au sacro-saint principe de la concurrence. La Commission aurait pu également sortir les investissements verts du calcul du taux de déficit imposé par les critères de Maastricht, sans même revenir sur celui-ci. Et tout cela sans même violer les Traités[9]. Voilà qui en dit long…

 

Alors que faire ?

 

Une mobilisation sans précédent des associations et des jeunes pour sauver le climat interpelle les Etats européens, seul niveau où ils savent qu’ils peuvent être entendus. Même chose pour les gilets jaunes en France, qui ont bien compris que le combat social et le combat écologique étaient intimement liés, ce qui représente un bond en avant dans la conscience collective. On se rend compte qu’il n’y a pas grand-chose à attendre du Parlement européen, même s’il a pu marquer quelques points, et l’on se demande même s’il vaut la peine de voter aux élections européennes. La leçon de tout cela est que le seul point d’appui solide qui permette de faire face à la double catastrophe est celui de la souveraineté nationale. Car la bureaucratie et la technocratie européenne sont sous l’emprise des lobbies et, derrière eux, des 0,1% les plus riches, qui ont le pouvoir, directement ou indirectement, sur les grandes entreprises et sur les médias. Ces derniers sont prêts à tout pour sauvegarder leurs revenus et leur mode de vie, et même n’hésiteront pas à pratiquer la « stratégie du chaos » pour privatiser le monde à leur avantage (l’exemple grec en fait foi). Quant au désastre écologique, ce n’est pas qu’ils n’en soient pas avertis, mais ils croient qu’ils trouveront toujours les moyens de s’en protéger.

Les mêmes raisons inclinent à penser qu’un retour à une sorte de compromis keynésien à l’échelle nationale, en violation des traités, ne suffira pas.

Sans aucun doute retrouver une souveraineté monétaire et budgétaire peut permettre de sortir de la dépendance et de la soumission aux instances européennes, et, à travers elles, aux intérêts allemands. Et le mieux serait de remplacer la monnaie unique par une monnaie commune, ce qui instaurerait une forme de coopération. Il y aurait aussi d’autres conditions, que j’ai essayé de définir dans mon précédent papier. Mais il faut aller plus loin pour conjurer les deux menaces évoquées précédemment. Voici quelques mesures gouvernementales indispensables.

Une séparation radicale entre le département dépôt et crédit et le département finance de marché devrait être imposée à nos quatre banques universelles. Elles devraient absolument renforcer leurs fonds propres, au moins à hauteur de 20%. Le marché secondaire des produits dérivés devrait être interdit (ceux-ci peuvent être utiles dans leur fonction assurantielle, mais les contrats ne devraient plus pouvoir être revendus). La Banque de France, perdant son indépendance, devrait pouvoir financer l’Etat à taux zéro, au moins dans une certaine mesure[10]. Ce fut le cas pendant les Trente glorieuses dans notre pays, et cela n’a aucunement débouché sur une hyperinflation. On devrait aussi taxer les transactions financières pour les ralentir. On pourrait également taxer  les plus-values boursières en les modulant selon la durée de détention. Toutes ces mesures sont depuis longtemps sur la table. Mais cette régulation du capitalisme a ses limites. Elles tempèrent la violence du capitalisme, mais ne l’empêchent pas de faire la loi. Or celle-ci est antinomique avec l’élévation du bien-être social et avec la préservation de la vie sur terre.

Le capitalisme conduit inévitablement à la suraccumulation, la démonstration s’en trouve déjà chez Marx et tout l’a confirmé. Cette dernière débouche sur une surproduction chronique, la rétraction des revenus des classes populaires ne permettant pas de l’éponger. Dès lors il ne s’agit de rien moins que de changer substantiellement le mode de production, d’échange et de consommation, et cela suppose un retour de l’Etat pas seulement stratège, comme l’on dit, mais propriétaire effectif des moyens de production de base (en gros, ceux qui correspondent aux services publics, dont fait partie le système bancaire) et planificateur.

La question est bien trop vaste et complexe pour être développée ici. On se contentera de souligner la nécessité d’une planification écologique. L’un des moyens de cette planification écologique serait effectivement de la faire financer, mais cette fois au niveau national, par la Banque de France, achetant auprès des banques les obligations vertes sur le marché primaire (lors de leur émission) ou sur le marché secondaire (pour soutenir les cours). Le soutien à l’économie verte pourrait aussi être effectué par des institutions publiques. Enfin les crédits accordés aux entreprises vertes pourraient bénéficier de taux bonifiés. La planification écologique peut encore se servir d’autres leviers : la commande publique, les subventions. Cette politique résolue en faveur de l’environnement serait montrée en exemple, et les mouvements sociaux et partis politiques qui militent en faveur de la transition énergétique et d’une production propre, dans les autres pays européens, pourraient la populariser.

Mais, dans une économie ouverte comme l’est l’économie française, dans le cadre du marché unique, demeure le problème des importations, qui n’obéiraient pas aux mêmes normes écologiques, et qui viendraient concurrencer les produits du pays. La question européenne reste donc, en ce domaine aussi, inévitablement posée. Instaurer d’office un protectionnisme sélectif conduirait à des représailles. On peut certes mieux jouer sur le symbolique, comme on le fait avec le « made in France » ou avec les « appellations protégées », mais cela ne suffira pas. Aussi, tant que les institutions politiques de l’UE restent inchangées, il faudrait s’appuyer sur le poids économique de la France : soit négocier une élévation progressive des normes européennes, soit, en cas d’échec, exiger, comme en d’autres domaines, des clauses précises d’opt out (par exemple sur les pesticides, les néo-nicotinoïdes, l’achat d’énergies carbonées). Même chose au niveau des traités de libre-échange avec les pays extérieurs à l’Union, manifestement contraires à la conversion écologique.

On voit que la sortie de l’euro, même dans le meilleur des cas, laisse non résolues des questions essentielles concernant le marché unique (des marchandises) et la  politique commerciale des pays, aujourd’hui compétence exclusive de l’Union.



 

1. Depuis 1950 le poids de l’endettement du secteur privé a été multiplié par 3.

2. Des bulles boursières, des bulles hypothécaires, des bulles de prêts aux entreprises, des bulles immobilières, des bulles de cartes de crédit, la bulle des prêts étudiants aux Etats-Unis (1000 milliards de dollars !),les bulles de prêts aux ménages. Le risque est que toutes ces bulles éclatent en même temps. 

3 Il faut néanmoins distinguer, dans la finance de marché, les fonctions liées à l’investissement (le rôle de conseil, d’intermédiation et d’exécution des ordres des entreprises, tels que les introductions en Bourse, les émissions de titres, les opérations de fusion/acquisition), qui ont un rapport avec l’économie réelle, des opérations purement  spéculatives, qui peuvent rapporter beaucoup plus gros, comme entraîner des pertes considérables (« l’économie casino »)..

[4] Contrairement à la Chine.

[5] On se souvient que le candidat Hollande s’y était engagé pour la France, mais que, une fois élu, il n’en fit rien.

[6] Par un fonds abondé par les banques.

[7] La plupart des banques européennes seraient en état de faillite virtuelle, surtout si l’on considère la taille de leur hors bilan (il s’agit de ce que l’on appelle le « shadow banking », ces fonds spéculatifs crées par les banques en y détachant une partie de leurs salariés, afin d’échapper à la réglementation bancaire, lesquels fonds leur empruntent pour réaliser des opérations à fort effet de levier). J’ai trouvé cette estimation pour une banque européenne standard : 50 milliards de fonds propres, 1500 milliards d’actifs et 30.000 milliards de hors bilan, dont au moins 10% seraient à haut risque !

[8] Gaël Giraud, dans une interview sur Thinkerview, évoque une possible privatisation de la SNCF, vu l’ampleur des dettes à reprendre, un possible démantèlement de la Caisse des dépôts et consignations, le possible transfert des livrets A aux banques privées.

[9] Sur ce sujet, et plus largement sur la double crise qui menace, cf. les remarquables analyses de Gaël Giraud, dont je me suis inspiré ici.

[10] Ce que le traité de Maastricht a interdit. De même la BCE n’a pas le droit de le faire.

16 avril 2019

LE PARTI COMMUNISTE CHINOIS ET LE MARXISME

 

 

Le fait est là : la seconde puissance économique du monde, et bientôt la première, est dirigée par un parti qui se réclame du marxisme. Les libéraux de toute obédience le déplorent, et escomptent que cela ne durera pas. Les tenants du marxisme devraient s’en féliciter, mais généralement ne comprennent pas pourquoi le pays est devenu, à ce qu’ils croient, un pays où le capitalisme est dominant. D’autres, dont je suis, voient les choses autrement. Ce parti se sert du capitalisme, tout en le contrôlant, pour accélérer le développement, sans dévier de son objectif : la construction d’une société socialiste, et il s’appuie pour cela sur le marxisme. Mais de quel marxisme s’agit-il ? Il en découle toute une série de questions, que je me propose d’aborder ici.

Je m’appuierai principalement sur le texte des Statuts du Parti communiste chinois dans ses préliminaires. Bien d’autres documents pourraient être invoqués, mais ce texte, qui a été constamment révisé et mis à jour, comporte à la fois un énoncé de principes[1] et un programme d’action, et, comme le Parti communiste est aux commandes, il revêt la plus grande importance. Je dirai même que c’est une sorte de Bible pour ses 85 millions de membres, qui  du reste y prêtent serment. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu’il en soit de même dans le reste de la population, ni dans l’intelligentsia, ni non plus que tous les membres du Parti soient des adeptes convaincus, mais ce serait là un autre sujet.

Je commencerai par une question qui me taraude, et je ne dois pas être le seul ; mais que faut-il entendre par le leitmotiv d’une « sinisation du marxisme » ?

 

Sur la « sinisation du marxisme »

 

Deux interprétations sont possibles. La première serait de soutenir que le marxisme, comme théorie générale, doit être appliqué aux conditions historiques particulières de la Chine, un peu comme il existe une différence, dans les sciences dites « dures », entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée - sans négliger le fait que ce sont souvent les applications techniques qui font surgir des remaniements scientifiques, via l’usage d’instruments plus puissants (souvent issus de la technologie militaire). On comprend très bien l’intérêt de cette démarche : la voie chinoise, comme application de la théorie marxiste (concepts de base et théorie de l’histoire) au cas concret de la Chine, pays longtemps sous-développé, où dominaient des modes de production pré-capitalistes, au reste différents de ceux de l’Occident, ne peut être que spécifique, tout en pouvant être riche d’enseignements pour la théorie générale de l’histoire, par exemple en nous sortant de la vulgate stalinienne, sa forme la plus appauvrie et la plus dogmatique. Mais on ne pourra pas parler d’une « sinisation du marxisme », qui serait propre aux Chinois[2].

Une deuxième interprétation serait de voir dans le marxisme chinois un prolongement et un enrichissement théoriques du marxisme classique, dans une lignée continue : marxisme/léninisme, « pensée » Mao Zedong, (notez que Staline a été écarté), « théorie » Deng Xiaoping, « pensée importante » de la Triple représentation de Yang Zemin, « concept » du développement scientifique de Hu Jintao, enfin « pensée » de Xi Jinping, chacune de ces contributions étant présentée comme n’étant pas l’œuvre d’un homme seul mais de la « sagesse collective » du parti communiste chinois (et toutes n’ayant pas le même poids scientifique, comme le sous-entendent les termes employés).

    Il est bien vrai que, tout au long de son histoire, la pensée chinoise n’a eu aucune prétention à l’universalisme, et que la révolution chinoise n’a pas cherché à s’exporter, à la différence du modèle soviétique. Mais, à partir du moment où elle ambitionnait de se doter d’un statut scientifique, elle ne pouvait évacuer la question de son universalité. S’il ne s’agit que d’applications concrètes à une situation concrète très particulière[3], alors la voie chinoise n’est pas transposable, et l’on s’abstiendra de la présenter comme un modèle à suivre dans d’autres pays, ce qui fut longtemps la ligne officielle (pas de prosélytisme). Mais s’il s’agit d’une prolongation de la théorie générale, plus précisément sur la question de la transition au socialisme, alors on pourrait tirer de la voie chinoise des leçons valables ailleurs - c’est aujourd’hui ce qui est suggéré par Xi Jinping, et c’est ce que je crois[4]. On pourrait d’autant plus s’en inspirer que la Chine s’est aujourd’hui largement développée. Mais ce n’est pas ce que je vais développer ici. Je voudrais confronter le marxisme chinois, dans son évolution (qui est loin d’être linéaire, contrairement à la présentation qui en est faite dans le texte des Statuts), aux concepts fondamentaux du marxisme, dûment revisités. Je m’arrêterai d’abord sur deux points, concernant les concepts de base : la contradiction rapports de production/forces productives, la conception des forces productives. Puis j’examinerai un troisième point, concernant cette fois la transition au socialisme : la dictature de démocratie populaire versus la dictature du prolétariat. Enfin je reviendrai sur les concepts de base, en évoquant la question de la dialectique.

 

La contradiction rapports de production/ forces productives

 

Il faut noter d’abord que le parti communiste chinois se veut un parti révolutionnaire. Aron faisait dire à Marx que « ce sont les hommes qui font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font ». Ce dernier parlait en fait du poids écrasant du passé, et pensait que, pour que les hommes sachent ce qu’ils font, ils doivent avoir une représentation de l’avenir. Ceci s’oppose à toute vision nécessitariste de l’histoire, où il n’y aurait qu’à la laisser accoucher du futur, en lui donnant quelques coups de pouce, comme le croyaient les réformistes. Rien n’assure que l’avenir conduira au communisme. Il peut au contraire, vu d’aujourd’hui, aller au chaos et à la fin de la civilisation humaine. Donc, à ce nécessitarisme les dirigeants chinois opposent leur constructivisme – celui-là même que Hayek détestait par-dessus tout, affirmant qu’il interdirait le progrès économique et qu’il mènerait au totalitarisme. D’ailleurs ils parlent d’une « construction du socialisme », et l’énoncé des principes fondamentaux qui ouvre le texte des Statuts explicite clairement  le projet : il s’agit d’aller dans « la voie socialiste » (ce qui veut dire non un état prédéfini, mais un trajet, avec des horizons de long terme), en empruntant le chemin politique de la « dictature de démocratie populaire », lui-même garanti par « la direction du Parti communiste », un parti s’appuyant sur « le marxisme-léninisme et la pensée Mao Zedong » (à noter que Staline n’est pas mentionné, et Deng non plus, ce qui fait penser qu’il n’a opéré qu’une modification de trajectoire). Ceci dit, le volontarisme du Parti communiste chinois entend s’appuyer sur le réel. Mao lui-même n’avait rien d’un utopiste à la recherche de la cité idéale, bien au contraire. Et le réel c’est l’état des forces productives et des rapports de production.

Cette opposition est, on le sait, au cœur de la théorie marxiste de l’histoire, le cœur du réacteur en quelque sorte. Je dirai tout à l’heure qu’elle est profondément insatisfaisante, bancale, et dépassée par Marx lui-même, construisant, à mesure qu’il prépare Le Capital, une problématique bien différente. Mais, pour le moment, je la laisserai telle qu’elle.

Résumée dans le célèbre texte de la Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique de 1859, celui sans doute que les Chinois ont lu et relu, comme tous les marxistes à travers le monde, elle se prête à une lecture que j’appellerai « économiciste » : c’est le mouvement des « forces productives » qui entraîne des bouleversements dans les rapports de production. Ce qui, notons-le, n’est pas totalement opposé de la conception libérale, selon laquelle toute l’histoire n’est que la conséquence du développement des techniques, de la division du travail et des échanges, qui devait mener inéluctablement au capitalisme achevé, comme perfectionnement ultime des « mécanismes de marché ». Mais ce texte fondateur doit, selon moi tout au moins, s’interpréter ainsi : les rapports de production, donc la lutte des classes, représentent l’élément principal, actif, de la contradiction, tandis que les forces productives exercent une « détermination en dernière instance », une détermination qui opère d’une double façon. En général elle passe par une prise de conscience des potentialités qu’elle renferme. Cela nous sort d’une conception mécaniste et ouvre un espace à la politique, qui précisément bouleverse les rapports de production. Mais aussi, dans certaines conditions, ce sont des changements tout à fait involontaires (donc sans prise de conscience aucune) dans les forces productives, plus précisément non dans les instruments de travail, mais dans l’objet de travail (c’est-à-dire en définitive la nature) et dans la démographie, qui ont des effets drastiques sur les rapports de production[5]. Comme exemples je citerai des changements climatiques, des épidémies, ou des effets imprévus du travail humain, tels que les déforestations. Il reste que les rapports de production sont eux aussi liés à des actions plus ou moins conscientes des hommes en conflit.

Tel est bien le problème auquel Mao a cherché une réponse dans ce passage de son écrit « De la contradiction » (1937) : selon certains « dans la contradiction entre les forces productives et les rapports de production, l’aspect principal est constitué par les forces productives ». Idem, ajoute-t-il, s’agissant de la pratique par rapport à la théorie ou de la base économique par rapport à la superstructure. Or « cette conception est celle du matérialisme mécanique et non du matérialisme dialectique. Certes les forces productives, la pratique et la base économique jouent en général le rôle principal, décisif, et quiconque le nie n’est pas un matérialiste, mais il faut reconnaître que, dans des conditions déterminées (c’est moi qui souligne), les rapports de production, la théorie et la superstructure peuvent, à leur tour, jouer le rôle principal, décisif. Lorsque, faute de modifications dans les rapports de production, les forces productives ne peuvent se développer, la modification des rapports de production joue le rôle principal, décisif »[6]. Je pense que ceci aide à comprendre ce que fut la politique maoïste et son caractère volontariste – et non, comme le disent des politistes bornés, une banale lutte pour le pouvoir et pour le conserver[7], et pas davantage une forme d’utopie[8]. Mao sait bien que la Chine est un pays agraire, aux techniques archaïques, bridées par le système « semi-féodal » de la propriété. Pour faire avancer les forces productives, il faut d’une part une réforme agraire radicale, suivie de la création de coopératives, et d’autre part développer rapidement une industrialisation, en la faisant passer progressivement (mais non brutalement, comme Staline) sous le régime de la propriété publique, tout en se gardant de tuer le développement agricole pour réaliser une accumulation primitive. Deuxième moment : les forces productives n’avancent pas assez rapidement. Alors ce sera le Grand bond en avant (1958 à début 1960) : les coopératives n’étant pas assez efficaces, il lance les communes populaires (changement dans les rapports de production) pour dynamiser l’agriculture et veut en même temps renforcer la base industrielle, en créant une petite industrie dans les campagnes (c’est l’une des applications du mot d’ordre « marcher sur les deux jambes »). Il semble que ce fut d’abord un succès pendant les deux premières années avant de devenir une catastrophe, d’une part parce que les objectifs étaient irréalistes (on ne peut modifier les forces productives à volonté, comme l’a montré l’épisode des hauts fourneaux  à la campagne), d’autre part parce que le retrait de l’aide soviétique et de très mauvaises conditions climatiques, ainsi que des erreurs (comme la lutte contre les « insectes nuisibles ») ont affecté gravement l’agriculture, au point de provoquer une famine de grande ampleur et de désorganiser l’approvisionnement des villes et de l’industrie.  Devant  cet échec dramatique, que Mao reconnaît lui-même[9], on décide de faire la pause (ce sera la période de « rajustement » 1961-1966) mais sans pour autant remettre en cause les nouveaux rapports de production[10]. Troisième moment : l’industrialisation ne progressant pas assez, Mao veut à nouveau révolutionner les rapports de production, cette fois dans l’industrie, dans les entreprises d’Etat, notamment grâce à la « double participation » et aux « comités de triple union »[11]. Bien entendu cela suppose de révolutionner le Parti lui-même (j’y reviendrai plus loin). Tout ceci pour dire que, pour agir sur les rapports de production, il faut, selon lui, « mettre la politique au poste de commandement ». Mao, qui avait préconisé une sorte de NEP dans les toutes premières années de la Révolution, s’était rallié, se méfiant des rapports marchands, à une économie administrée[12], pourvu qu’elle fût contrebalancée par une relative autonomie des unités de production (usines et communes populaires) et une forte décentralisation (les autorités locales ont une assez large marge de manœuvre). Mais, au fond, c’est la planification directive elle-même, toute différente qu’elle fut de la planification soviétique, qui montrait ses limites[13]. Et elle était à cette époque partie intégrante des rapports de production : l’Etat gérait directement, dans une large mesure, via l’administration économique, les moyens de production dont il était propriétaire en titre, mais aussi ceux qui relevaient de la propriété collective (celle des communes populaires).

Tout le sens de la politique de « réforme et d’ouverture » sera de réajuster les rapports de production aux forces productives. On commencera par l’agriculture, en autorisant les communes populaires à se dissoudre au profit d’un système de contrats plus adapté à l’état réel des forces productives et à la mentalité paysanne, et on continuera par l’industrie, en assouplissant la planification et en laissant aux entreprises publiques une grande autonomie de gestion. Deng Xiaoping réhabilite, si je puis dire, les forces productives, en considérant, contre les « erreurs de gauche » qui ont été commises, que la supériorité du socialisme est précisément de « développer plus rapidement les forces productives » que le capitalisme[14]. Il s’agit, avant tout, de sortir la Chine de la grande pauvreté, d’une situation où tout le monde « mange à la même marmite », mais mal remplie. La grande erreur de Mao, dit-il, est en effet d’avoir « négligé le développement des forces productives ». Deuxième volet de la nouvelle politique : s’ouvrir à l’échange avec les pays capitalistes et permettre aux capitaux étrangers de s’investir dans le pays, mais sous des conditions déterminées (cela commencera par la création de « zones économiques spéciales »), pour accélérer le développement, vu que les pays capitalistes ont pris une avance considérable et que leurs forces productives sont bien plus développées. On connaît la suite. Avec le recul, on peut dire qu’il a eu raison. L’essor impressionnant de la Chine en matière de technologie et sa croissance prodigieuse n’auraient pas été possibles si elle s’en était tenue au principe de « compter sur ses propres forces ». Mais ce ne sera pas sans des revers que Deng Xiaoping pensait ne pas devoir se produire, et dont on parlera plus loin.

 

La conception d’une neutralité des forces productives

 

Revenons à Marx. Sa nouvelle problématique, telle qu’elle se développe dans Le Capital, n’oppose plus un contenu matériel (les forces productives) et un rapport social (une sorte d’enveloppe), mais deux procès, un procès de travail, corrélatif du travail concret, qui est productif de valeurs d’usage, à l’aide de instruments et des objets du travail, mais aussi grâce à des formes de coopération, et un procès de production/répartition d’un produit-valeur (dont la valeur d’échange n’est qu’un cas parmi d’autres), corrélatif d’une dépense de travail (travail vivant qui s’ajoute à une un travail mort). Ces deux procès ne sont que les deux faces du procès de production en général, mais cette distinction, avec ses prolongements, permet d’enrichir et d’affiner beaucoup la théorie marxienne.

Je vais m’arrêter d’abord sur un premier point. Alors que le discours chinois reprend telle quelle la notion de « forces productives », elle sera pourtant de plus en plus délaissée par Marx au profit de celle des « forces productives du travail », dont la coopération fait partie (les forces productives du « travail social »). Le point est de la plus grande importance. En effet les instruments du travail, les sciences via les technologies mises en œuvre (y compris ce qu’on appelle aujourd’hui « l’intelligence artificielle », dernier palier dans l’automatisation) ne sont que des facteurs ou des gradients de la force de travail, lequel est la seule force productive[15]. En faire des forces à part conduit à soumettre le travail à leurs contraintes, par exemple à travers les cadences ou la division taylorienne du travail, à en faire une simple ressource, comme le dit si bien l’expression managériale de « ressources humaines ». Il ne s’agit pas de minimiser l’importance des facteurs, comme Mao a eu tendance à le faire en croyant que, en mobilisant d’innombrables forces de travail, on pourrait pallier le retard dans la mécanisation, mais d’adapter la machine à l’homme et non le contraire. « L’atelier du monde » a utilisé beaucoup d’hommes-machines, se privant d’autres sources de productivité. Il est vrai qu’ils sont aujourd’hui de plus en plus remplacés par des robots (désormais en majorité de fabrication chinoise), mais la vie de travail devant les écrans d’ordinateur ressemble fort à une activité (intellectuelle) machinique, avec son lot d’ennui  et d’effets nuisibles sur la santé, tels que les troubles musculo-squelettiques (dont une partie du coût est assumé par le système  d’assurances sociales).

Mais ce n’est pas tout. Les dites forces productives, montre Marx en de nombreuses occurrences, sont à la fois triées et modelées par les rapports de production. C’est ce que Marx appelle « la soumission réelle » du procès de travail au procès de valorisation. Sans doute les théoriciens chinois ont-il peu lu Le Capital et encore moins le Chapitre inédit. Mais d’innombrables exemples dans l’histoire montrent que, dans les sociétés de classes, et particulièrement dans le capitalisme, des possibilités techniques sont restées longtemps lettres mortes, parce qu’elles ne servaient pas l’intérêt des dominants, qui préféraient augmenter la durée ou l’intensité du travail à l’accroissement de sa productivité (au sens de Marx) ou y voyaient des menaces  d’insubordination de la part des travailleurs, tandis que d’autres étaient utilisées avant tout pour briser leur résistance. Je ne prendrai qu’un exemple d’une découverte scientifique laissée en friche, parce qu’elle n’offrait pas de perspective de rentabilité. L’effet photovoltaïque a été découvert par le physicien français Edmond Becquerel…en 1839, et la première cellule photovoltaïque créée en 1883. Mais, comme les matériaux étaient trop chers et le rendement faible, il a fallu attendre le milieu du 20° siècle et la recherche spatiale pour que l’on s’y intéressât. On connaît la suite. Certes le capitalisme a développé les forces productives plus qu’aucun mode de production dans l’histoire, sous le fouet de la concurrence, comme Marx n’a cessé de l’affirmer, mais seulement dans la mesure où elles servaient la production de la plus-value. Quant à leur modelage il a été bien mis en évidence par les économistes « radicaux » américains, avant de donner lieu à un vaste débat académique, aujourd’hui bien oublié. Ils avaient pourtant bien montré qu’il n’existe pas de déterminisme technique, une même technique pouvant donner lieu à des usages sociaux bien différents  ou plus ou moins intensifs en fonction des rapports de force liés aux rapports de production[16].

Or voilà ce qui échappe à Deng Xiaoping quand il déclare qu’il faut importer les technologies capitalistes. Je l’ai dit, l’ouverture était nécessaire, car elle permettait de rattraper le temps perdu, celles-ci étaient largement en avance dans les pays capitalistes. Mais non seulement Deng fait de la science et de ses applications le principal moteur du développement (je cite : « selon Marx la science, une fois transformée en technologie, devient un élément des forces productives ­­(…) Je vais encore plus loin : elle devient le premier élément des forces productives »[17]), au lieu d’en faire un facteur, certes essentiel, de la force productive du travail, mais encore il pense qu’on peut les importer telles quelles, avec les caractères que leur confère leur utilisation capitaliste, dont les modes de gestion (le taylorisme et son travail en miettes, les flux tendus, le management dit « participatif », mais sous haute surveillance[18]) : « Nous sommes prêts, dit-il, à nous initier aux technologies de pointe, y compris les modes de gestion avancés ». ce que d’ailleurs Lénine avait aussi préconisé (on se souvient de son éloge du taylorisme). Ce qui revient à copier ce qui s’apprend dans les grandes écoles de management qui ont été invitées à ouvrir des succursales en Chine. Je ne dis pas qu’il n’y avait rien à apprendre de celles-ci, mais que leurs technologies sociales étaient porteuses d’usages et d’une idéologie qui n’avait rien à voir avec le socialisme. Or, si « la supériorité du socialisme sur le capitalisme tient essentiellement à ce qu’il permet de développer plus rapidement les forces productives », ce doit être parce qu’il les choisit et les modèle autrement. La leçon du maoïsme a bien été oubliée, et des sources de productivité telles que la coopération ont été négligées. Je sais bien que cette importation des modes de gestion du travail capitalistes s’est effectuée dans le secteur proprement capitaliste de l’économie, essentiellement chez les sous-traitants des multinationales étrangères, et que, dans les autres secteurs, les rapports de travail ont gardé la marque des traditions chinoises, au point que les managers occidentaux ont cherché à comprendre le secret de leur efficacité, mais il semble bien que les premiers ont eu tendance à faire tache d’huile[19].

Il y a un autre effet pervers de l’importation des technologies de production et de gestion capitaliste, que nous connaissons bien, c’est le fait de traiter la nature comme une source inépuisable de profit et de casser les mécanismes naturels par des technologies qui les altèrent ou les détruisent inexorablement. Je fais allusion bien sûr à l’épuisement des ressources naturelles, aux effets des processus industriels sur le climat et sur les écosystèmes. En reproduisant les formes du développement capitaliste, la Chine s’est trouvée, de manière accélérée, devant un désastre environnemental, sa prodigieuse croissance s’étant faite au prix d’une destruction des processus naturels. Je me souviens que, au début des années 2000, des experts chinois avaient pris conscience du problème et proposaient de mettre en regard un PIB « vert »  avec celui qui était officiellement annoncé. Depuis la question climatique et écologique est venue au centre des préoccupations du pouvoir politique, et elle se retrouve dans tous les programmes (y compris dans celui des Statuts du PCC) et dans les orientations de la planification. Car c’est bien avec la planification et ses outils qu’elle peut être maîtrisée. Mais que de temps perdu…

On pourrait montrer, à l’inverse, comment le modelage capitaliste du procès de travail nuit, à l’insu de ses concepteurs, à la production de valeur, réduisant l’efficience allocative du capital, l’efficience motivationnelle des travailleurs, et l’efficience dynamique du système dans son ensemble[20], et tout cela illustrerait ce que j’appellerai plus loin une dialectique négative.

Il faut enfin insister sur ceci : ce qui fait la supériorité du « modèle chinois », c’est que les priorités collectives l’emportent sur les choix « privés » des entreprises, et que le moyen de les mettre en œuvre, c’est la planification (mais une planification désormais incitative)[21]. Or c’est elle qui pourrait sélectionner les technologies et encourager les méthodes de production les plus favorables à la productivité (toujours au sens de Marx), au moins dans les entreprises étatiques et collectives. La Chine a eu sans doute trop tendance à copier ce qui se faisait de mieux en Occident, pour monter en puissance, mais, ayant coutume de procéder par expérimentation, elle est plus à même que tout autre pays de corriger ses erreurs et d’opérer des bifurcations.

 

Le remplacement de la dictature du prolétariat par la dictature démocratique populaire et son sens

 

 S’agit-il d’une innovation théorique concernant la transition au socialisme ?

Petit rappel : pour les fondateurs du marxisme, si l’on en croit leurs derniers écrits, la dictature du prolétariat ne signifie rien d’autre que la prise du pouvoir par la classe ouvrière, afin de passer au socialisme, et elle pourrait se faire sans violence, dans le cadre de la République démocratique, si les conditions le permettent[22]. La paysannerie n’est pas considérée par eux comme une alliée, sinon de circonstance, car elle ne rêve que de propriété privée. Les bolcheviks, par les force des choses, et, après moult hésitations, verront les choses autrement, car la classe ouvrière étant alors est trop peu nombreuse dans une Russie faiblement industrialisée, les paysans, durement exploités par les propriétaires fonciers, deviennent un allié indispensable, un allié qu’il faudra ménager après l’échec des soviets de paysans, ce qui sera fait pendant toute la période de la NEP[23]. C’est cette alliance qui sera symbolisée par la faucille et le marteau sur le drapeau soviétique (adopté en 1923). Une alliance en fait rompue par Staline : les paysans seront forcés d’entrer dans les nouvelles structures, étatiques (les grandes fermes d’Etat) ou collectives (les kolkhozes). poussés à devenir ouvriers (ce sera un gigantesque transfert de main d’œuvre), ou encore déportés s’ils résistaient.

Mao Zedong aura, on le sait, une toute autre politique. La Révolution n’ayant été possible qu’avec le soutien des paysans pauvres, ces derniers deviennent, grâce à l’expropriation des propriétaires fonciers, les principaux alliés des ouvriers, à condition de les entraîner dans le mouvement des coopératives, et plus tard, des communes populaires. Mais ce n’est pas tout. Il faut aussi se rallier les capitalistes « patriotes », une bourgeoisie à l’opposé de la « bourgeoisie compradore », et la petite bourgeoise des artisans, des commerçants et des couches inférieures des professions intellectuelles. C’est cette large alliance de classes qui est symbolisée par les quatre petites étoiles du drapeau chinois, qui entourent la grande étoile du parti communiste, lequel est la clef de voûte de cette alliance et le garant de son orientation vers le socialisme.

Donc l’expression de dictature démocratique populaire n’est pas une nouveauté dans le texte des Statuts, mais remonte bien aux origines, à la période de « démocratie nouvelle » (1949-1956). En fait de « dictature », les capitalistes ne seront pas privés du droit de vote, à l’exception de quelques éléments ouvertement contre-révolutionnaires, ils seront même maintenus dans leurs fonctions et recevront 60% des profits, avant de devoir laisser leurs entreprises se transformer en entreprises mixtes, de larges intérêts compensatoires leur étant versés pendant 7 ans (Mao veut qu’ils soient bien traités, à la différence des propriétaires fonciers). Avec le passage au socialisme, ils seront peu à peu expropriés, à commencer par la bourgeoisie « bureaucratique » (c’est-à-dire le capitalisme monopoleur), mais en touchant des indemnités, parfois considérables[24]. En revanche, pour Mao,  de nouvelles classes menacent la révolution : d’abord une fraction des intellectuels, qui ne veulent pas du socialisme, et qu’il faudra convaincre, voire « rééduquer », et surtout une « nouvelle bourgeoisie » qui est en train de se créer au sein du Parti, forte de son pouvoir bureaucratique. C’est là qu’il prend sa distance avec le régime soviétique, et qu’il engage la chasse au révisionnisme, et c’est aussi la raison pour laquelle, au-delà de simples campagnes de rectification, il lancera la Révolution culturelle, une stupéfiante tentative pour lancer « les masses » contre la bureaucratie du Parti, jusqu’au jour où il lui faudra l’arrêter devant l’anarchie régnante[25]. Alors, où en est-on avec la nouvelle période qui s’est engagée avec la « politique de réforme et d’ouverture » ? Que disent les Statuts révisés ?

Il n’est pas très facile d’y voir clair, car le texte est en quelque sorte composé de strates successives, avec le dessein de montrer une continuité dans l’orientation du Parti communiste, et entre ses « représentants principaux ». Mais cette dernière version des Statuts semble parfaitement révisionniste, non pas tant par rapport à l’alliance de classes telle que la préconisait Mao pendant la période de la démocratie nouvelle, mais par rapport celle qu’il avait en vue pour la période socialiste qui a suivi. On comprend d’ailleurs pourquoi elle a suscité de fortes oppositions au sein du Parti, et particulièrement de la part des plus fidèles au marxisme de ses membres. Voyons cela avec quelque détail.

D’abord la contradiction principale n’est plus entre le prolétariat et ses alliés d’une part, et d’autre part une « nouvelle bourgeoisie » au sein du Parti et des intellectuels, laquelle disparaît. Elle est celle « entre l’aspiration croissante de la population à une vie meilleure et le développement déséquilibré et insuffisant de la Chine ». C’est une autre façon de dire que le développement des forces productives est devenu la priorité des priorités, et ceci au regard du peuple tout entier. Comme il faut retraduire cet objectif général en termes marxistes, il est dit que les rapports de production (et la superstructure) ne « correspondent » pas à ce développement nécessaire, et qu’il faut donc les ajuster.

Ceci appelle d’abord un commentaire. On dit généralement que la forte croissance de l’économie chinoise n’a commencé qu’avec la politique de réforme et d’ouverture, donc avec le passage à une économie capitaliste de marché, manière de démontrer la supériorité du capitalisme, surtout après l’effondrement de l’URSS et du camp socialiste.  Or c’est largement faux : une recherche récente de Rémy Herrera et Zhiming Long a montré, à travers une étude rigoureuse des données statistiques, que la croissance chinoise pendant la période maoïste, une fois le nouveau régime mis en place (donc entre 1952 et 1978), a été de 6,3%, donc bien plus forte que ce qu’on disait, contre 9,9% entre 1979 et 2015, période où a prévalu la politique de réforme et d’ouverture. Ceci avec seulement quelques hauts et quelques bas, mais même sans effondrement pendant la Révolution culturelle, sauf un recul pendant les deux premières années (1967-1968) et la dernière (1976). Il apparaît clairement que, pendant cette période, ont été jetées les bases de la croissance qui a suivi. Est-ce à dire qu’il ne fallait pas changer de politique ? Je ne le crois pas, car la période maoïste, avec son économie largement administrée, a été celle d’un développement extensif, comme ce fut le cas en URSS, où les taux de croissance ont été aussi remarquables pendant les années 1930, mais où, une fois passée la reconstruction suite aux destructions de la Deuxième guerre mondiale, ils ont décliné jusqu’à la stagnation, du fait des limites de l’économie de commandement. Certes l’économie chinoise était assez différente, mais elle était orientée comme elle vers un développement extensif plutôt qu’intensif, et elle était comme elle largement autarcique, à la fois du fait d’un choix politique[26] (« compter sur ses propres forces ») et du blocus étranger. Dès lors la politique de réforme, consistant alors pour l’essentiel à rendre de l’autonomie aux familles paysannes, pour les intéresser aux résultats de leur travail,  et aux entreprises publiques, pour qu’elles deviennent bénéficiaires, et la politique d’ouverture, visant à importer rapidement des technologies étrangères, qui étaient plus avancées dans la plupart des domaines (les fameux transferts de technologie), trouvaient toute leur justification, et l’accélération du taux de croissance, on l’a vu, l’a vérifié. Mais on est allé plus loin : le champ a été largement ouvert, les privatisations aidant, au développement d’un capitalisme privé national, et même étranger, surtout après l’entrée de la Chine dans l’OMC (2001).  J’y reviendrai plus loin. En tous cas c’est largement à partir de ces choix, que s’explique le « révisionnisme » doctrinal, dont je vais parler.

D’abord la lutte des classes est en quelque sorte mise au second plan : « en raison de facteurs internes et d’influences étrangères, la lutte des classes se poursuivra à long terme, quoique dans une sphère limitée, et elle pourrait même s’exacerber dans certaines conditions, mais elle ne constitue plus un élément fondamental ». L’essentiel étant en effet de développer les forces productives par tous les moyens, on ne va plus dresser les ouvriers contre les cadres, et on ne va plus s’en prendre aux capitalistes, dont on a tant besoin. Ensuite « nous continuerons à appliquer et parfaire le système basé principalement sur la rémunération selon le travail fourni mais autorisant la coexistence de plusieurs modes de distribution ». C’était parfaitement logique à partir du moment où était supprimée toute grille des salaires dans les entreprises publiques et où le profit capitaliste était admis dans les entreprises privées, ainsi que d’autres formes de rémunération des capitaux. On faisait aussi intervenir d’autres facteurs que le travail fourni dans le système salarial en général, soit « le talent et la créativité »[27]. Nous voici bien loin du marxisme.

Quant à la « base de classes » du nouveau régime, elle devait nécessairement s’élargir à tous les acteurs qui favorisaient le développement des forces productives, donc aussi aux capitalistes nationaux et aux professions intellectuelles de haut niveau, quel que soit le secteur. D’où la théorie de la « triple représentation », qui faisait une place à ces nouveaux acteurs dans le Parti lui-même, non sans une forte opposition des marxistes traditionnels[28]. La « dictature démocratique populaire » n’avait décidément plus le même sens. Elle devait servir « l’immense majorité du peuple », au sein de laquelle subsistaient des antagonismes, mais on ne voyait plus bien quels étaient « ses ennemis »[29]. On est en fait revenu, d’une certaine façon, à la période de la démocratie nouvelle, avec son alliance avec la bourgeoisie nationale, et même cette fois étendue à une grande bourgeoisie monopoliste, en même temps qu’est réhabilitée la propriété privée[30]. Bref on a reculé par rapport à la construction du socialisme, désormais ramenée à sa « première étape ».

J’ai essayé de comprendre les raisons profondes de ce révisionnisme. Voici mon interprétation. Rendre une large autonomie aux entreprises publiques s’est avéré très difficile, du fait des résistances des administrations, et aussi parce qu’elles incluaient leur propre système de services publics (le logement, les soins de santé, les retraites étaient dispensés au sein de la danwei), ce qui ne permettait guère d’évaluer leur capacité à dégager des excédents. C’est alors qu’il a paru nécessaire de privatiser la plus grande partie de ces entreprises, en ne conservant dans le giron public que les plus importantes. D’après ce que j’ai lu, il a bien existé, comme en Russie après la dissolution de l’URSS, une capture de biens publics, sous des formes diverses[31], par des administrateurs ou des directeurs d’entreprises publiques, mais le phénomène a été limité, car les dirigeants chinois ont sans doute pu observer le chaos russe et la montée en puissance dans ce pays d’une légion d’oligarques prédateurs. Ils ont fait aussi un effort pour limiter la casse sociale. Je ne crois donc pas qu’ils aient choisi de démanteler le secteur d’Etat, même si l’on peut avoir quelques doutes sur la politique menée par Jang Zemin et son premier ministre, que leurs successeurs s’emploieront à lever[32]. Quoi qu’il en soit, il y a eu une ferme volonté de conserver la propriété publique dans les secteurs clés de l’industrie lourde et d’une partie de l’industrie légère, ainsi que dans les transports et les communications de base. Choix très important, parce que ces secteurs, même quand leur production ne représente qu’une part limitée dans le PIB, restent au cœur de toute économie. De plus, c’est en gérant ces entreprises publiques de base de manière très différente des oligopoles capitalistes que l’on a pu fournir aux autres secteurs des intrants bon marché, qui ont fait, bien plus que les bas salaires, le succès des exportations chinoises. Quant aux grandes entreprises capitalistes, elles seront maintenues sous contrôle, de diverses façons, notamment à travers le levier du crédit, resté pour l’essentiel sous le régime de la propriété publique, les autorisations administratives et les prises de participation de l’Etat dans leur capital.

Si l’on se projette maintenant dans le présent, je crois que l’on peut parler, avec Xi Jinping, d’une inflexion très importante de la « dictature démocratique populaire ». La politique de réforme et d’ouverture, telle qu’elle a été pratiquée, a entraîné une explosion des inégalités. Deng avait lancé le mot d’ordre de « s’enrichir avant les autres », mais dans l’idée que cela déboucherait sur l’enrichissement de tous. Ce qui s’est passé depuis l’aurait fait sortir de sa tombe. Il s’agit maintenant clairement de corriger ces inégalités. Mais surtout Xi s’en est pris aux dérives d’un Parti gangrené par les pratiques et l’esprit bourgeois. L’immense purge qu’il a entrepris de mener au sein du Parti prend son sens du fait que s’était constitué une sorte de nouvelle nomenklatura, reposant non plus, comme en URSS, sur la captation, via la planification impérative, d’une part de la plus-value totale par les sommets du Parti (c’est en quoi on peut considérer que le système relevait en grande partie d’un capitalisme d’Etat), mais sur les hauts salaires, les prébendes, le népotisme et la corruption sous toutes ses formes. Certes il ne parle pas d’une « bourgeoisie » au sein du Parti, pour ne pas réveiller les fantômes de la Révolution culturelle, mais ce n’est pas si différent, surtout si l’on considère l’ampleur de sa campagne contre les privilèges et pour une moralisation des cadres, tout comme des fonctionnaires.  La dictature de démocratie populaire a pris un autre sens. Pour aller plus loin il faudrait parler du respect « intégral » de la loi et de la réforme du système politique, mais je m’en tiendrai là.

Au total, pour revenir à la question que je posais au départ, cette très large alliance de classes, qui va jusqu’à englober les capitalistes, et même les grands capitalistes,  nationaux (pourvu qu’ils soient contrôlés) est-elle seulement propre à la voie chinoise, ou bien a-t-elle une portée théorique plus générale concernant la transition au socialisme (les Chinois parlent d’une « étape inférieure ») ? La question peut se poser pour d’autres pays en voie de développement, mais aussi pour des pays développés : y unir « le peuple » contre « l’oligarchie » (celle du capital transnational et des sommets de l’appareil d’Etat)? Je dirai seulement que ce ne peut être que mutatis mutandis. Dans ce dernier cas nous sommes au cœur d’un système impérialiste, dominé par des multinationales, qui ont investi de toutes parts les Etats.

 

La dialectique à la chinoise

 

Ici je voudrais m’aventurer dans une question philosophique, qui répondrait à ma préoccupation première : qu’est-ce que ce marxisme à la chinoise, s’il peut être autre chose que l’application du marxisme à la réalité chinoise, application qui en soi n’est pas contestable.

Pour cela je reviens d’abord à Mao. Pour lui la contradiction est une loi générale de la nature et de la société, et c’est ce qui fait la différence entre le matérialisme dialectique et le matérialisme mécaniste. Il suit Staline, lecteur de Engels, dans l’idée d’une dialectique inhérente aux  processus naturels et au cœur de l’évolution des espèces, idée qui sera critiquée ensuite par nombre de marxistes, et relativisée d’autres. « Sans contradiction, pas d’univers », dit-il. Mais il s’inspire surtout de Lénine et de sa théorie de l’unité des contraires, à savoir que l’un ne peut exister sans l’autre. A partir de là il distingue d’abord la contradiction fondamentale et les autres contradictions. C’est ainsi que la contradiction forces productives/rapports de production détermine, selon lui, toutes les autres dans l’histoire des sociétés, ce qui ne saurait changer. Ensuite il distingue un aspect principal et un aspect secondaire de la contradiction. Dans la contradiction fondamentale forces productives/rapports de production, ce sont les premières qui jouent le rôle principal, mais, on l’a vu, dans certaines conditions, ce rôle s’inverse. C’est là qu’intervient l’action la plus consciente des hommes, en l’occurrence la politique. Mais ce n’est que dans des conditions déterminées. Il arrive aussi que, entre les deux aspects, se crée un équilibre, mais celui-ci n’est que passager ou relatif : « l’unité des contraires est toujours conditionnée, passagère, relative, alors que la lutte des contraires qui s’excluent mutuellement est absolue ». Le mouvement des contradictions est pour lui une histoire sans fin - ce qui rend d’ailleurs le communisme problématique. Enfin Mao distingue la contradiction antagonique de la contradiction non antagonique : la première ne peut être surmontée, la seconde si.

Ce texte fascinant lui permet de reconstituer toute l’histoire de la révolution chinoise, par exemple le moment passager où le Parti communiste et le Kuomintang ont pu s’allier contre l’ennemi commun, mais ne pouvaient en aucun cas se réconcilier, et de dessiner une politique : avec certaines classes on peut faire alliance, car elles ne sont pas dans une contradiction antagonique, alors que d’autres classes, telles que la bourgeoisie bureaucratique, sont définitivement des adversaires. Mais ce qui m’a frappé est qu’il n’y a pas en fait de « solution » définitive de la contradiction antagonique, au sens où elle pourrait disparaître, comme chez Staline (avec les révolutions comme passages de la quantité à la qualité). Mao pense que la contradiction entre bourgeoisie et prolétariat ne va pas se résoudre par la victoire assurée du second sur la première, qu’il y aura des contre-révolutions et que la lutte continuera. Il ne croit pas non plus à un retour à l’origine, vers une unité supérieure, après le travail du négatif (la conception hégélienne de la « négation de la négation) : le communisme n’ira pas sans contradictions, il n’y aura pas de fin de l’histoire (la pensée chinoise du reste a toujours ignoré la téléologie).

On dit que Mao a puisé dans la philosophie traditionnelle chinoise cette thématique de la contradiction, non certes dans le confucianisme, qui ne vise que le maintien de l’ordre dans les rapports sociaux, et qu’il combat violemment, mais dans le taoïsme, qui repose sur le jeu et la complémentarité des contraires, du yin et du yang (le masculin et le féminin, l’ombre et la lumière, le ciel et la terre etc.) Le taoïsme recherche l’harmonie personnelle, sous la forme d’un équilibre intérieur (d’où diverses pratiques alimentaires et gymniques), l’harmonie entre les hommes (à travers par exemple la pratique du don), et surtout l’harmonie entre l’homme et la nature, qu’il ne faut pas maltraiter. Il peut même prendre la forme d’un anarchisme, l’individu se libérant de rapports sociaux oppressifs, ou d’un quiétisme. l’homme décidant de ne plus lutter avec la nature. Il y a donc une solution aux contradictions. Il est possible, en effet, que Mao, grand lecteur des classiques, ait repris quelque chose du taoïsme, quand il évoque les moments de repos dans la contradiction, mais ces moments ne sont pour lui que passagers, la lutte entre les contraires devant reprendre ensuite de plus belle.

Or le thème de l’harmonie est revenu en force dans le discours du Parti communiste chinois, avec de nombreuses occurrences dans les Statuts[33]. On pourrait dire qu’il n’est que de circonstance, pour légitimer la mise en sommeil relative de la lutte des classes et le maintien du régime social et politique, contre des dérives « de droite » ou « de gauche » qui voudraient le bouleverser. Je crois que c’est bien plus profond, et que cela s’origine effectivement dans le fonds taoïste de la culture chinoise traditionnelle[34], à savoir une conception de l’harmonie entre les contraires qui n’est pas la recherche d’un simple équilibre, ou d’un juste milieu, mais d’un mode de vie où chaque contraire se renforce de la présence de l’autre, dans un mouvement perpétuel qui doit être ascendant.

Je l’ai développé ailleurs. Il y aurait deux sortes de dialectique. Une dialectique négative, où l’un des pôles de la contradiction détruit constamment l’autre. La bourgeoisie, en perfectionnant les moyens de production, détruit sans cesse le prolétariat, coupant ainsi la branche sur laquelle elle est assise (d’où la loi de la baisse tendancielle du taux de profit). De même  elle détruit constamment les forces productives qu’elle a développées en en faisant des forces destructrices, d’où le saccage de la nature. Le prolétariat de son côté, arrivé au pouvoir avec ses alliés, doit en finir avec la bourgeoisie. Mais il y a aussi une dialectique « positive », soit que l’un des pôles utilise l’autre afin de se renforcer (ainsi quand le prolétariat se sert du capitalisme pour moderniser sa base productive), soit que les deux pôles se conjuguent de manière à ce que chacun renforce l’autre tout en le transformant, et c’est alors la recherche de l’harmonie. En fait cette dialectique était déjà présente chez Mao. Son objectif était déjà, on l’a vu, d’utiliser les capitalistes pour accélérer le développement. Elle est aussi au coeur du principe « marcher sur les deux jambes » (développer à la fois l’industrie et l’agriculture, les petites, les moyennes et les grandes entreprises), dans l’idée que, si l’on ne s’appuie que sur une seule jambe, on boîte, tandis que, avec les deux, on peut avoir une bonne foulée. J’ai été souvent frappé par ce mode de discours chinois qui repose ainsi sur la complémentarité des contraires et leur renforcement réciproque, qui ne nous est pas du tout familier et nous semble même paradoxal. Il transparaît dans quelques occurrences des statuts.

S’enrichir avant les autres, pour les individus comme pour les régions de la Chine, devient le moyen d’un enrichissement général, d’une société de « moyenne aisance » partagée. Ce n’est pas ce qui s’est passé, mais c’est bien l’objectif. Le centralisme démocratique nous paraît être une contradiction dans les termes, et pourtant l’idée est bien que la démocratie renforce le centralisme en lui donnant de la substance populaire et que le centralisme renforce la démocratie en lui donnant de l’effectivité. Enfin, concernant la contradiction plan/marché, on trouve cette formulation récente et surprenante : « il importe (au parti communiste) de permettre au marché de jouer un rôle décisif dans la distribution des ressources et de permettre au gouvernement de mieux jouer son rôle et de construire un système de contrôle macro-économique perfectionné » - ce qui, au premier abord, paraît antinomique[35]. Suit tout un paragraphe sur la coordination par le plan du développement coordonné des villes et des campagnes ainsi que des diverses régions, et sur son action pour « harmoniser les rapports entre l’homme et la nature ». Tout cela, au moins au niveau des intentions, est fort contraire à notre logique formette, aves ses principes de non-contradiction et du tiers exclu, et peut-être plus proche des logiques polyvalentes. En définitive – mais je n’ai pas la place ici pour le développer – ce pourrait bien représenter un véritable enrichissement du marxisme, et non une simple « sinisation »[36].

 

[1] Cf. les « Quatre principes fondamentaux » (voie socialiste, dictature de démocratie populaire, direction du Parti communiste, marxisme-léninisme et pensée de Mao Zedong).

[2] L’expression « sinisation du marxisme »  n’est employée qu’une seule fois dans le texte des Statuts, mais plus souvent dans d’autres documents.

[3] Le terme « application » revient plusieurs fois dans le texte des Statuts. Il y est aussi question d’une  « combinaison des principes fondamentaux du marxisme-léninisme avec l’expérience chinoise de l’époque actuelle ».

[4] C’est le sens de mon essai sur Le « modèle chinois » et nous, L’Harmattan, 2018.

[5][5]  Sur le double sens de cette détermination en dernière instance, je renvoie à mon analyse du procès de travail dans De la société à l’histoire, tome 1, p. 233-234. Que la nature joue ce rôle essentiel a été amplement mis en lumière par l’écologie contemporaine.

[6] Mao, De la pratique et De la contradiction, La Fabrique, 2008, p. 143-144.

[7] Sur le rapport de Mao au pouvoir, et plus généralement sur sa personnalité, je renvoie le lecteur à mon article « Questions sur Mao » (publié dans La revue Commune n° 43/44, p. 21-39, et repris dans mon blog). J’y démonte, citations et faits à l’appui, la thèse répandue d’un Mao autocrate. Entre autres éléments, je rappelle qu’il était pour le pour la liberté de pensée (« Oser penser »), pour le droit à la critique et sa nécessité, pour le droit de réunion et le droit de grève. Je rappelle aussi qu’il a reconnu ses erreurs, ce qui n’est pas fréquent chez nos dirigeants champions de la démocratie.

[8] La biographie de Mao montre au contraire un homme attaché aux réalités, appelant sans cesse à l’étude du  concret. Il ne croit même pas au communisme comme cité idéale : pour lui il y aura toujours des contradictions sociales,  des luttes de classes, qui cesseront seulement d’être antagonistes ! En revanche je crois volontiers que, ancien chef de guerre, il pensait  qu’on pouvait diriger une économie comme une armée, mais une armée de partisans, une armée populaire.

[9] Le nombre de morts dus à la famine a fait l’objet d’évaluations contradictoires, dont certaines ont été manifestement truquées, tout comme à été niée l’existence de trois années de sécheresse. Il n’en reste pas moins considérable : sans doute 15 à 20 millions de personnes.  Le taux de croissance est devenu négatif (- 1,3 en 1960, - 27% en 1961, - 2,9 en 1962, selon l’étude de Rémy Herrera et Zhiming Long, « L’énigme de la croissance chinoise », in La Pensée, n° 396). On sait que l’ampleur du phénomène a été occultée par des cadres locaux, qui, par servilité, ont dissimulé des résultats catastrophiques, en matière de production et de victimes. Quant Mao a dû se rendre à l’évidence, il y a vu non seulement l’effet de mauvaises décisions, mais de la bureaucratisation des cadres du Parti, un Parti qu’il fallait désormais révolutionner (envoi des cadres supérieurs à la campagne). Mais il n’a rien changé à sa ligne générale.

[10] Les communes populaires, ces très vastes institutions (de 25 à 40.000 personnes) étaient plus proches de l’esprit du communisme anarchiste, que Mao avait fréquenté dans sa jeunesse, que de celui d’un communisme étatique, à la soviétique. Leurs structures étaient des plus démocratiques. Si les paysans restaient propriétaires de lopins de terre et d’un petit bétail, le reste était géré collectivement (les cantines, les écoles, les crèches, et les moyens de production de quelque importance) Et l’organisation du travail était de mode industriel (équipes, brigades, rémunération en points travail). Mao ne comprit pas que les paysans, sans y être hostiles, n’y étaient pas entièrement favorables. Tout dépendait de la qualité de leur gestion : tombées souvent sous la coupe de bureaucrates du Parti, elles leur rappelaient alors fâcheusement le règne des propriétaires fonciers. Il en subsiste quelques unes aujourd’hui, qui marchent très bien.

[11] La double participation est celle des cadres au travail manuel et des ouvriers à la gestion. Quant à la triple alliance entre les ouvriers, les cadres administratifs et les techniciens (les deux dernières catégories devant effectuer le travail des premiers deux jours par semaine), Mao en avait fait adopter le principe dès 1957 par un plenum, mais il ne fut vraiment appliqué que pendant la Révolution culturelle.

[12] Les unités de production ne pouvaient disposer de leurs profits, qui étaient en totalité transférés au budget de l’Etat, dont ils représentaient 90%. Elles n’avaient donc aucun pouvoir en matière d’investissement. Les prix étaient fixés administrativement (en ajoutant une marge au prix de revient et en les modulant par la fiscalité). Seuls les prix de détail tenaient compte de la demande. 

[13] Le Plan, dans ses différentes déclinaisons (objectifs en valeur et en volume, plans d’investissement, de main d’œuvre et de salaires, de commercialisation etc.), faisait l’objet de discussions entre les unités et les organismes de tutelle, fixait des objectifs minimaux impératifs mais les objectifs maximaux étaient seulement souhaitables, et les PME avaient une autonomie de gestion assez considérable. Donc, dans l’ensemble, le fonctionnement de l’économie était beaucoup plus souple et décentralisé que celui de l’économie soviétique.

[14] Deng Xiaoping, Textes choisis, tome 3, Editions en langues étrangères, Beijing, Chine, 1993, p. 70.

[15] J’ai souligné, dans De la société à l’histoire, tome 1, p. 230, le fait que Marx n’emploie plus guère, dans Le Capital, l’expression « forces productives », sinon à titre de raccourci, mais des expressions comme  « la force productive du travail », « les forces productives du travail social », « les forces inhérentes au travail », « les puissances sociales du travail ».

[16] Pour une histoire détaillée de ce débat académique et de ses relations avec le contexte politique, cf. Bruno Tinel, A quoi servent les patrons ? Marglin et les radicaux américains, et son work paper consultable sur https//halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00266343/document. En France Bernard Rosier et Pierre Dockès ont à leur manière relayé ce débat.

[17] Le texte des Statuts dit de même que les sciences et les technologies sont « des forces productives de premier ordre ».

[18] A quoi le socio-psychanalyste Gérard Mendel a opposé un dispositif institutionnel reposant sur des « groupes homogènes » par  fonctions dans l’entreprise et la communication indirecte entre eux (par compte-rendus), afin de mettre hors circuit la relation hiérarchique, ce qui était à la fois plus démocratique et plus efficient.

[19] L’exemple le plus connu et le plus documenté d’une duplication des méthodes capitalistes les plus sinistres est celui de la méga-entreprise Foxconn (une entreprise d’ailleurs taïwanaise), qui a eu jusqu’à 1, 3 million d’employés, et qui travaille pour des donneurs d’ordre tels que Apple, Samsung ou Amazon. Les conditions de travail étaient telles qu’elles pouvaient rappeler la description que faisait Engels du travail des ouvriers dans La situation des classes laborieuses en Angleterre. Cela a même suscité un tel scandale international (Foxconn était baptisée « l’usine à suicides ») que les donneurs d’ordre ont du contraindre l’entreprise à respecter certaines normes, dont celles du droit du travail chinois.

Dans les entreprises à management chinois classique  les choses sont différentes : le travail est dur, mais les supérieurs se doivent de respecter et de consulter les exécutants, ce qui confère à ces entreprises un grand dynamisme, notamment dans le secteur des services liés à l’informatique et à l’internet, où elles font preuve de grandes qualités d’innovation. De même la concurrence n’y est pas destructrice : dans les entreprises ou entre les entreprises on coopère, ce qui a pu faire parler de « coopétition ».

[20] Par exemple le travail taylorisé, étant démotivant, et détruisant l’apprentissage « tacite », donc une amélioration de la qualification, nuit à la production de valeur. Les gestionnaires du capital essaieront d’y remédier par le management « participatif » et par les politiques d’intéressement et de participation, censées remotiver les travailleurs..

[21] Cf. mon essai sur Le ‘modèle chinois’ et nous, L’Harmattan, 2018.

[22] Le terme de « dictature » fait évidemment problème. Dans l’esprit de Marx il s’oppose à la dictature de la bourgeoisie, qui se camoufle sous des formes démocratiques (pas toujours du reste, l’histoire le montrera), mais qui sont celles de la « démocratie bourgeoise ». A cela Marx oppose le pouvoir de l’immense majorité sur cette petite minorité, grâce à des formes démocratiques adéquates, le passage ne pouvant souvent s’effectuer que par la violence (il faut briser l’ancien appareil d’Etat). Le terme de domination du prolétariat conviendrait donc mieux.

Mais il y a un autre sens de la dictature, c’est le sens romain d’un régime d’exception. Or, vu la puissance de la bourgeoisie, on ne peut construire le socialisme (c’est la première fois dans l’Histoire où les dominés prendraient le pouvoir), en laissant le champ libre au multipartisme, surtout lorsqu’il n’y a aucune tradition démocratique dans le pays. C’est le sens de la « direction du parti communiste ». Cela ne signifie nullement que les droits de l’homme et du citoyen seront bafoués (la Constitution chinoise de fait les reconnaît presque tous). Mais cela veut dire aussi que ce régime est transitoire, même s’il doit durer longtemps. Pour une discussion sur le système politique chinois, je renvoie à l’annexe que j’ai consacrée au sujet dans mon livre Le ‘modèle chinois’ et nous, L’Harmattan 2018.

[23] La propriété de la terre leur sera rendue, les réquisitions de récoltes seront réduites, puis abandonnées.

[24] L’essentiel des nationalisations sera réalisé fin 1856. Beaucoup de commerces de détail et de micro-entreprises survivent, mais son invités à se regrouper en coopératives, ce qui se réalisera pendant le Grand Bond en avant. 300.000 toucheront des indemnités, parfois considérables.

On peut dire, avec Marie-Claude Bergère (Capitalismes et capitalistes en Chine, Editions Perrin, 2007, p. 213 sq.) que, à le considérer dans son ensemble, « Le capitalisme est mort, les capitalistes survivent ». On est loin du cas soviétique. Ce qui explique qu’ils réapparaîtront si facilement après 1979.

[25] Pour une histoire détaillée des deux premières années de  la Révolution culturelle (1966-1968) lire le chapitre « Cataclysme »  de la biographie de Mao par Philip Short, Mao Tse-Toung, Fayard, 2005. Mao n’avait pas craint d’abord de lancer une « guerre civile générale dans tout le pays » pour mettre à bas la nouvelle bourgeoisie, allant jusqu’à invoquer la Commune de Paris. De fait ce fut une guerre civile qui toucha d’abord les étudiants, en révolte contre leurs professeurs, gagna ensuite les ouvriers et employés, qui constituèrent leurs comités révolutionnaires, et atteignit jusqu’à l’armée. Après avoir considéré que les excès de violence étaient inévitables, il recula devant la tourmente générale qui avait gagné le pays, du moins dans les villes, avec des luttes de factions qui firent probablement un million de morts. Il admit qu’il fallait quand même un Parti et finalement chargea l’armée de rétablir l’ordre, cependant que des millions d’étudiants étaient envoyés à la campagne (dont le futur Secrétaire général et Président Xi Jinping), et les cadres rétablis après avoir été rééduqués dans les «Ecoles du 7 mai ».

Avec le recul on peut dire, à mon avis, que cet épisode tragique, dont on comprend qu’il ait laissé à beaucoup de mauvais souvenirs, a profondément changé la Chine. Des millions de jeunes, qui étaient habitués à vénérer leurs maîtres dans la tradition confucianiste (ce que Mao appelait « le gavage des canards »), se sont mis à penser par eux-mêmes, fût-ce autour d’un texte unique (le « Petit livre rouge » des maximes de Mao - lequel d’ailleurs se refusait à y voir un Evangile, produit par « un génie »). A preuve le fait que sa lecture nourrit des luttes de factions d’une extrême violence. On ne peut comprendre ce qui se passa quelques années plus tard lors du Printemps de Pékin, sorte de Mai 1968 à la chinoise, sans y faire référence. Les années passées à la campagne ont fait découvrir à ces jeunes citadins un monde paysan qu’ils ne connaissaient pas, et dont ils se soucieront quand ils accéderont à des positions de pouvoir. Les ouvriers et employés s’y sentirent investis d’une nouvelle dignité. L’égalitarisme de cette période (on alla même jusqu’à supprimer tous les signes distinctifs des grades dans l’armée) laissera des traces jusqu’à aujourd’hui, notamment dans les courants « néo-maoïstes ». La « ligne de masse » se retrouvera dans le discours des dirigeants, et jusque dans le texte des Statuts.

[26] Un choix du reste contraint par le retrait de l’aide soviétique et par un contexte international menaçant.

[27] Sans doute faut-il corriger une application trop stricte du principe « à chacun selon son travail » - qui inclut une rémunération selon sa qualification (dans la mesure où le coût en a été supporté par l’individu). Personnellement je pense que la prise de responsabilité et la prise de risques (dans le cas de la création d’une entreprise, pendant la période de son lancement) justifient, au nom de l’efficacité, des rémunérations plus élevées (à noter que Mao lui-même était opposé à un trop grand égalitarisme salarial). Mais le « talent »  et la « créativité »  sont surtout des fictions destinées à légitimer des rémunérations exorbitantes. Que l’on pense à celles des dirigeants des multinationales capitalistes, quand bien même ils sont des gestionnaires médiocres et qu’il existe des légions de gens plus compétents. Pour autant que ces notions aient un sens, il n’y a pas de raison de les rétribuer : ceux qui en seraient pourvus  y trouveront suffisamment de motifs de satisfaction personnelle. Il est vrai que la Chine avait quelques bonnes raisons, pour se hisser à la pointe de la technologie, de favoriser ses entrepreneurs innovants (il s’y crée d’innombrables start-up) et d’attirer des ingénieurs de haut niveau (en incitant tous ses étudiants et chercheurs partis à l’étranger à revenir au pays), mais ce fut au prix de créer de très fortes inégalités.

 

[28] La Triple Représentation désignait « les forces productives progressistes » (entrepreneurs), la « culture chinoise avancée » (scientifiques et intellectuels)  et « les intérêts fondamentaux de la majorité de la population ». Elle fut inscrite dans les Statuts du Parti en 2002 et dans la Constitution en 2003. Son point le plus sensible était le premier : il permettait l’ouverture du Parti aux élites économiques,  et particulièrement aux grands capitalistes privés - ce qui fut fait, mais de façon très limitée. Elle a suscité un grand débat, n’épargnant pas Deng lui-même, et de fortes résistances. Le successeur de Jang Zemin, Hu Jintao, n’y a plus fait référence, sauf dans les textes officiels.

[29] Le texte des Statuts distingue « les antagonismes pouvant se faire jour au sein de la population de ceux qui existent entre nous et nos véritables ennemis », mais ces derniers ne sont pas nommés.

[30] Non sans de fortes oppositions. Il faudra trois ans pour que l’inviolabilité de la propriété privée, inscrite dans la Constitution en 2001, connaisse ses décrets d’application.

[31] En dehors des formes légales (ventes au public, ventes aux employés,  privatisations partielles, locations), il y a eu des formes « hypocrites » : création de filiales privées par des cadres des entreprises publiques, d’entreprises par des universités ou des instituts d’Etat, de coopératives par actions qui cachent des entreprises familiales, de soi-disant joint-ventures avec des capitaux étrangers, enfin d’entreprises de bourgs et de village gérées en fait par des administrations locales. On a parlé de « chapeaux rouges » (des entreprises privées se dissimulant sous l’étiquette d’une propriété collective) et de « chapeaux étrangers » (des joint-ventures constituées en fait surtout de capitaux chinois).  Ces privatisations subreptices furent surtout opérées par les autorités locales.

[32] Jiang Zemin ne fut nullement un fourrier du capitalisme. Mais il a interprété d’une certaine façon la théorie de Deng, dont il s’est voulu le continuateur zélé. Pour lui, Deng avait renouvelé le marxisme, en développant une théorie complète du « socialisme à la chinoise » : « Marx n’y avait jamais pensé » et « ni les générations qui nous ont précédé, ni les autres pays socialistes ne l’ont jamais tenté ». On retrouve là toute l’ambiguïté du discours chinois : la théorie de Deng est à la fois présentée comme « une intégration du marxisme à la réalité de la Chine d’aujourd’hui » et comme un nouveau marxisme, qui « révèle l’essence profonde du socialisme ». Dès lors le développement des forces productives devient la problématique centrale, et non plus une simple nécessité liée à une période historique. Le résultat des années Jiang Zemin (1993-2003) fut un essor mal contrôlé du capitalisme privé et une montée des inégalités. Hu Jintao essaiera de redresser la barre. 

[33] C’est Hu Jintao qui l’a mis au premier plan avec son projet d’une « société harmonieuse », bâtie grâce à un « développement scientifique ». C’était là une réponse à l’aggravation des inégalités et à la montée du mécontentement social. La société harmonieuse devait succéder à la « société relativement aisée » de Jang Zemin. Le développement scientifique visait plus de démocratie, de justice, d’égalité (avec notamment l’instauration d’un revenu minimum), plus de concorde, et un meilleur rapport à la nature  (un développement durable).

[34] La notion d’harmonie est aussi prégnante dans le confucianisme, mais sans référence à l’existence de contradictions.

[35] Si le marché (des marchandises, des forces de travail et des capitaux) alloue les « facteurs » de façon optimale, comme le croient les néo-libéraux, le plan ne ferait que fausser les « mécanismes de marché ». Si le plan au contraire contrôle étroitement cette allocation, alors le marché n’a plus grand rôle à jouer.

On voit, à l’inverse, ce que signifierait une « dialectique positive ». Le plan renforce l’efficacité du marché quand il combat ses aspects négatifs (la domination de la valeur d’échange sur la valeur d’usage, la monopolisation, la concurrence sauvage entre les travailleurs etc.) par un contrôle approprié (les normes de qualité, le contrôle des mouvements de capitaux, la législation du travail etc.), plus généralement quand il le soumet à des finalités collectives, à l’aide de leviers comme les taux d’intérêt, la fiscalité, les subventions à telle ou telle branche. Inversement le marché renforce l’efficacité du plan quand il lui fournit des informations sur l’état des achats et des ventes, sur la situation de l’emploi, sur les besoins de capitaux, etc,, évitant ainsi les décisions arbitraires, les pressions de toutes sortes, les marchandages et la concurrence « administrative », tous maux qui ont affecté l’économie soviétique. Ce ne sont là que quelques indications.

[36] La thématique d’une dialectique positive s’est imposée à moi par d’autres biais : celui d’une réflexion anthropologique (comment faire jouer de manière positive les contradictions propres à l’être humain, par exemple entre le désir d’individualité et le désir de communauté), celui d’une réflexion politique (à propos des contradictions entre l’individu et le citoyen), celui d’une réflexion sociologique (s’agissant des contradictions entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif), celui enfin d’une réflexion économique (surmonter les contradictions entre la concurrence et la coopération, entre le marché et le plan). Je renvoie à mon livre Le socialisme est (a) venir, tome 1, p. 233-251, et à mes articles « Le socialisme comme dialectique positive » et « La transformation révolutionnaire ou : comment marcher sur les deux jambes », in Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Le Temps des cerises, 2011, repris dans mon blog.  On trouvera une inspiration tout à fait comparable dans les écrits de Jacques Généreux, notamment La dissociété, Points Seuil, 2006, Mais la fréquentation du discours chinois est venue me conforter dans cette perspective, et je me propose de le scruter plus avant.

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23 février 2019

LE MONDE FANTASMAGORIQUE DE LA FINANCE

 

La psychologie des marchés financiers a fait l’objet de quelques études brillantes, qui sont pour l’essentiel des commentaires savants sur ce que Keynes avait déjà lumineusement analysé. Ces études sont tout à fait éclairantes, et j’en dirai quelques mots pour commencer. Elles montrent, pour l’essentiel, que, si les marchés financiers connaissent des mouvements « irrationnels », pour lesquels on emploie des termes métaphoriques comme ceux « d’euphorie » ou de « panique» boursières, ces mouvements sont parfaitement explicables à partir du comportement rationnel de chaque spéculateur, en sorte que c’est non point l’agent, mais le «mécanisme » lui-même qui  produit de l’irrationalité collective - c’est-à-dire un décrochage par rapport à l’économie réelle, au niveau des entreprises ou au niveau d’un pays, ou encore par rapport à ses « fondamentaux ». Pour le reste, on reconnaît que les marchés financiers ont aussi des affects, qu’ils connaissent de violentes émotions, mais ces phénomènes paraissent malgré tout secondaires, comme des bouffées d’humeur dans le monde froid des calculateurs rationnels. Or il se pourrait bien qu’ils jouent un rôle bien plus important qu’on ne le croit. C’est ce que je voudrais suggérer en montrant, de manière très rapide, comment certains concepts d’inspiration psychanalytique, jettent une lumière sur la psychologie des deux sortes d’acteurs clés des marchés financiers, les traders et les analystes financiers.

 

La finance et le fétichisme de l’argent

 

Pour comprendre comment des pulsions peuvent se donner libre cours sur ces marchés, il faut d’abord souligner le haut degré de fétichisme qui les caractérise.

La finance en général est fortement imprégnée par le fétichisme de l’argent. Marx l’a mainte fois noté, le cycle du capital argent A-A’, à la différence du cycle du capital productif et du cycle du capital commercial, secrète cette illusion que l’argent fait spontanément des petits, ce qui rend le jeu très attrayant (producteur d’illusio au sens de Bourdieu). Mais il faisait surtout référence au capital porteur d’intérêt, quoiqu’il n’ait rien ignoré des fantaisies (au sens étymologique) de la Bourse. Or le fétichisme est ici modéré : tout banquier qui ferait bien son travail est à même de connaître bien des choses sur la production de valeur au sein des autres formes de capitaux - c’est ce qui a d’ailleurs fait le succès de la banque-industrie. Avec les marchés financiers (je prends ici l’expression dans son sens restrictif : les marchés d’actions et d’obligations) il en va autrement : le jugement porte essentiellement, en ce qui concerne les entreprises, sur des ratios financiers et sur les promesses qu’elles affichent, en termes d’innovations, d’investissements, de conquête des marchés, et finalement de rentabilité future. Les analystes ne savent pas grand chose de la manière dont elles peuvent faire des gains de productivité (sinon en réduisant le coût de tel ou tel « facteur », et du plus onéreux d’entre eux, le facteur travail), pas grand chose sur tout ce qui se passe dans le « laboratoire secret de la production », pour reprendre l’expression de Marx, pas grand chose sur la cuisine managériale, ni même sur les mouvements de fonds au jour le jour.

Lorsque la finance se détache ainsi de la réalité du capital « industriel », elle se met à croire que l’argent peut engendrer de l’argent très simplement, et elle ne voit alors pas plus loin que le bout de son nez, c’est-à-dire ce que lui montrent ses lunettes. Certes elle peut s’apercevoir que les comptes ne sont pas fiables, ou même qu’ils sont truqués. Toute la mise en place de la « corporate governance » ne s’explique pas autrement : mettre un peu de transparence et d’objectivité dans la comptabilité et dans les discours des dirigeants d’entreprise. Mais l’on a beau éplucher les comptes trimestriels, on n’y trouve que ce qu’ils veulent bien dire, et l’asymétrie d’information reste colossale. Quant aux effets d’annonce, il est très difficile d’y faire la part du vrai et du faux. Le fétichisme de l’argent prend donc un caractère redoublé par rapport à celui qui est inhérent au prêt bancaire : l’argent crée de l’argent non à travers des rapports sociaux extrêmement compliqués, mais à travers des opérations simples, qui seraient parfaitement lisibles dans les bilans, les comptes d’exploitation et les calculs prévisionnels.

Je ne prendrai qu’un exemple : l’engouement des marchés financiers pour les opérations de fusion. Par définition une fusion était une bonne affaire : elle accroissait le pouvoir de marché, permettait de réaliser des économies d’échelle, de réduire les coûts de main-d’oeuvre, elle devait réaliser des complémentarités et des synergies etc. On s’est aperçu qu’il n’en allait pas souvent ainsi dans la réalité, et l’engouement a diminué en même temps que le nombre de ces opérations fléchissait. Mais les investisseurs financiers ne sont pas prêts à faire leur autocritique pour autant : comme ce sont eux qui les réalisent les absorptions et les fusions à travers les OPA et surtout les OPE, ils auraient beaucoup à y perdre en commissions. On voit bien ici deux choses importantes : le fétichisme de l’argent propre aux marchés financiers se nourrit d’un fétichisme du chiffre (comme si le chiffre épuisait une réalité, et comme s’il n’était pas lui-même produit à des fins particulières), et il traduit l’intérêt propre de la finance (se rendre indispensable, non seulement réclamer sa dîme, mais encore faire payer au plus cher ses services).

Donc c’est de là que nous devons partir : l’analyste financier le mieux informé et le plus rigoureux vit dans un monde éthéré, qu’il croit comprendre avec des rudiments composites de théorie économique, et de bons manuels de décryptage financier. Et l’on assiste à ce spectacle curieux de chefs d’entreprise chevronnés (au sens de Keynes) qui viennent plancher devant un parterre de blancs becs tout sortis d’écoles de commerce pour se soumettre finalement à leurs verdicts, car ce sont eux qui décideront du « jugement des marchés ».

Mais il y a plus : le fétichisme du capital argent prend toute sa force quand ce sont les détenteurs de parts sociales qui décident finalement du montant qu’elles leur rapporteront. Revenons un instant à Marx : pour lui l’intérêt n’était qu’un prélèvement sur la plus-value, et la hauteur du prélèvement ne dépendait pas du mécanisme de l’offre et de la demande d’argent, comme le croit la théorie néo-classique, mais du rapport de force entre le banquier et le capitaliste industriel ou commercial (Keynes dira à peu près la même chose). Or aujourd’hui, parce que le capital industriel et commercial s’est mis souvent sous la coupe de la finance (pas toujours : il y a de très grandes entreprises qui ne sont pas cotées en Bourse), parce qu’il ne peut plus financer des acquisitions d’une ampleur telle qu’elles dépassent largement ses capacités d’autofinancement, c’est le capital financier qui dicte la nature et le taux du prélèvement. La nature : c’est la fameuse valeur actionnariale qui revient, quelle que soit la diversité de ses formulations, à ceci que le gestionnaire des actions ne demande plus en premier lieu un dividende, comme autrefois (dividende qui ressemble à un intérêt variable), mais un accroissement de la valeur des actions. Le taux : on connaît les fameux 15% de retour sur fonds propres exigés en moyenne, qui sont destinés précisément à augmenter la valeur de ces actions. Les chefs d’entreprise reconnaissent, souvent, que ce taux est exorbitant, quand la croissance générale ne dépasse par les 2 ou 3%, et ils savent parfois qu’ils ne les obtiendront qu’avec des économies si drastiques qu’elles mettront en péril leurs entreprises. Mais beaucoup jouent le jeu, parce qu’ils ont l’oeil fixé sur la valeur de leurs actions et pensent que, plus elle sera élevée, plus ils pourront effectuer des 0PE à bon compte. On voit bien ici comment la finance a acquis un  pouvoir digne d’une théocratie : celui de définir des critères d’élection. Elle se veut désormais au sommet de la pyramide sociale, tout comme les évêques du Moyen Age, ces gens de prière et intercesseurs de Dieu, entendaient commander aux « guerriers », ceux-là même dont le comportement prédateur sur les « laboureurs » faisait les bases de leur richesse.

Avec la finance nous sommes donc dans un monde fantasmagorique, où, tout en se distanciant du réel, on croit pouvoir lui dicter sa loi. Et l’on verra tout à l’heure en quoi ce monde est propice au fantasme. Mais il me faut maintenant dire quelques mots du fonctionnement interne du marché financier lui-même, qui a sa logique propre (je me limiterai au marché des actions). J’irai vite ici, car ce sont des choses bien connues. Disons que ce qu’il y a de nouveau ici, c’est que ce marché non seulement ne se réfère plus guère à l’économie réelle, mais qu’il devient auto-référentiel.

 

Un marché auto-référentiel

 

Le marché primaire, celui de l’introduction d’une entreprise en Bourse, reste encore fondé sur des indicateurs définis : c’est le moment où l’analyste financier fait un diagnostic encore relativement étayé. Mais, comme on le sait, le marché primaire ne joue qu’un rôle très limité : ce financement externe, que l’on dit assez improprement désintermédié, ne compte que pour une très petite part dans les financements des entreprises. En fait il s’agit surtout d’un marchepied pour pouvoir vendre (ou racheter) les actions qui ont été émises. Le marché secondaire, ce « marché de l’occasion », comme on dit cette fois très justement, est l’essentiel du marché, et il présente cette caractéristique remarquable que ce qui importe ce n’est plus tant la validité intrinsèque d’un cours que le jugement que portent tous les autres opérateurs sur ce cours, ce que Keynes a si bien fait comprendre avec son célèbre exemple du concours de beauté, et ce que la théorie des jeux permet de formaliser. Comme chaque acteur essaie de deviner ce que les autres pensent, et que tous font de même, on se trouverait devant un processus infini (je pense qu’il pense que je pense etc.) si les acteurs ne se rangeaient pas derrière une « convention », c’est-à-dire une opinion qui se répand et que chaque spéculateur (le terme convient d’autant mieux qu’on est dans un jeu de miroirs) doit suivre, même s’il a une opinion inverse qu’il croit bien fondée, s’il ne veut pas  perdre sa mise. Il est donc parfaitement rationnel d’être suiviste, mais le suivisme renforce une tendance haussière ou baissière au-delà de tout indice tant soit peu objectif. Et le plus extraordinaire est que la convention a ainsi un caractère auto-réalisateur, qui achève de convaincre les acteurs qu’ils ont eu raison. Je ne développe pas davantage. Mais l’on voit bien que le fétichisme atteint ici son comble : non seulement la finance impose ses exigences de valorisation, mais encore elle soumet l’économie réelle à ses propres croyances : si le marché « pense » par exemple qu’une valeur est surévaluée, elle le sera, et l’entreprise verra ses projets ruinés. Je voulais rappeler tout cela pour en venir à la « psychologie des profondeurs » des marchés financiers, sans laquelle il est difficile de comprendre leurs emballements mimétiques et le fait qu’ils soient aussi peu sensibles aux forces de rappel venant de l’économie réelle, qu’ils soient aussi entraînés par l’illusio.

 

Le jeu des fantasmes

 

Revenons à l’analyste financier, depuis le petit employé d’un cabinet d’audit ou d’une banque d’affaires jusqu’à l’économiste en chef d’un grand fonds de pension ou d’une agence de notation. On pourrait penser qu’il incarne une figure exemplaire de l’homo oeconomicus : loin du champ de bataille de la production, de ses luttes de prestige, de ses stratégies relationnelles, de ses empoignades, bref délivré de la volonté de puissance propre aux grands chefs d’industrie, il ne viserait qu’à maximiser le revenu de ses mandataires et son propre revenu en satisfaisant des actionnaires dont il est le représentant le plus compétent. Donc un professionnel de l’expertise, un fonctionnaire dévoué du capital argent, pour plagier Marx. Au pire il commettrait des erreurs, comme il arrive à tout technicien. C’est cette figure que retient la théorie néo-classique, et qui lui permet d’affirmer qu’il est l’agent par excellence d’une bonne allocation du capital, celle qui va vers les entreprises et les économies les plus performantes - sur un marché du capital argent, notamment sous l’espèce des titres de propriété, qui se rapproche le plus d’un pur marché. Or le comportement de l’analyste financier est bien loin, ici sans doute plus qu’ailleurs, du modèle standard de cet homo oeconomicus.

Il y faut d’abord une vocation particulière. On ne choisit pas ce métier par hasard. Le psychanalyste novice dirait sans doute que cette vocation doit renvoyer à quelque fixation au stade sadique-anal, traditionnellement invoquée pour expliquer les mobiles de l’usurier et de l’avaricieux. Il faudrait en fait beaucoup plus de subtilité pour dévoiler l’objet fantasmatique qui se cache derrière l’attrait pour le fétiche argent, comme dans les cas de perversion sexuelle. Mais laissons cela. Ce qui me paraît évident en revanche, c’est que l’analyste financier est en proie à une passion banale, celle qui ressortit au fantasme de toute puissance. Ce fantasme, on le sait, vient de l’univers de la toute petite enfance, lorsque le nourrisson est encore incapable de faire l’épreuve du réel et doit halluciner la satisfaction : il veut tout tout de suite, et il veut être tout. Ce n’est pas encore la volonté de puissance, qui suppose un affrontement à l’adversité, ce n’est que le désir frénétique de tout mettre au service de son plaisir. Or, précisément, l’analyste financier, dans la mesure où il vit dans un univers déréalisé, devient facilement la proie d’un tel fantasme. Imaginons l’intense jubilation de celui qui croit maîtriser une réalité infiniment complexe et rebelle à l’aide de chiffres, d’équations, d’algorithmes simples, et qui a le pouvoir fabuleux d’énoncer des vérités qui échappent au commun des mortels. Représentons nous un Bill Christ dans son bureau : cet économiste en chef du grand fonds de pension des fonctionnaires de la Californie (Calpers), faiblement payé à ce que l’on dit, décide de mouvements de capitaux colossaux, qu’il assure gérer en bon père de famille, mais qui font la pluie et le beau temps dans le monde des plus grandes multinationales mondiales. Pensons à l’économiste d’une quelconque salle de marché, dont l’opinion sera décisive chaque fois que les traders vont se trouver devant des mouvements inexpliqués ou  plongés en pleine incertitude. Ils vont avoir ce pouvoir extraordinaire de contribuer à « faire le marché ». Pensons surtout aux experts de fonds spéculatifs, qui vont déclencher des achats ou des ventes massifs de valeurs, dans le premier cas en vendant d’abord des actifs qu’ils possèdent pour en acheter d’autres, et dans le deuxième cas en vendant des titres qu’ils ne possèdent pas encore (« la vente à découvert »).

En réalité nous sommes dans un univers de croyances. La croyance est un vieux procédé humain, qui permet de donner un sens à ce que l’on ne comprend pas. Mais, dans les sociétés qui font grand usage de la magie, celle-ci est soigneusement déconnectée des savoirs empiriques, car elle s’adresse à un monde surréel, dont les contacts avec le monde réel restent énigmatiques. Toute la science a pour but de se dégager de la croyance : c’est un travail minutieux, collectif, qui se confronte sans cesse à des démentis, et qui se doit d’y répondre, fût-ce à l’intérieur d’un paradigme inchangé. Le monde de la finance est, lui, un monde herméneutique, un monde où l’on interprète des signaux dans le désordre et dans la précipitation. Mais il ne le reconnaîtra jamais, car cela contrarierait son fantasme de toute puissance. Je suis frappé par le caractère hétéroclite des références doctrinales, par la vélocité avec laquelle l’opinion financière change d’avis, voire de paradigme, par son peu d’empressement à reconnaître ses erreurs passées et à en tirer les leçons.

Glissons nous à présent dans la psychologie du trader. Voilà un métier dont personne ne voudrait s’il ne comportait de sérieuses gratifications, tant il est harassant : passer des heures devant des écrans à voir défiler des chiffres devrait être vécu comme une véritable torture. Le bon trader est très bien payé, on le sait, et, au sortir de sa salle de torture, il pourra faire une virée dans sa Ferrari. Mais cela suffit-il? Après tout ce n’est pas lui qui rafle les grosses mises. Je pense que la gratification principale doit être ailleurs, ici encore dans un sentiment de toute puissance, mais assorti d’une forte dose d’angoisse. Pour dire les choses plus précisément, nous sommes ici dans l’ordre de la jouissance. La jouissance est bien autre chose que la satisfaction, ou même que les accomplissements du désir. La psychanalyse nous apprend, pour dire les choses simplement, qu’elle est un plaisir intense, qui envahit toute la psyché, et qui est inséparable d’une expérience de l’excès, du désordre, de l’angoisse. Ce que le vocabulaire commun traduit par des mots comme « frisson », « extase », « ravissement », « souffrance », « effroi » etc. Or le trader éprouve l’émotion forte du joueur de casino, de celui qui peut tout perdre ou tout gagner en un instant. Mais il ne joue pas avec son propre argent, ce qui rend le jeu à la fois plus fascinant (les sommes en jeu sont d’un ordre de grandeur bien plus élevé) et moins traumatisant. Le trader, selon ses dires même, est « accroc », ce qui montre bien qu’on est dans l’univers de la jouissance, et non dans celui du simple plaisir. Il est frappant d’ailleurs d’observer le rythme de ses émotions : c’est un rythme saccadé, ou l’on passe en un instant de l’ivresse à l’abattement, et où une opération réussie produit une sorte d’orgasme, comparable à celle du joueur de football lorsqu’il marque un but.

Un autre trait qui caractérise la psychologie du trader est sa propension à l’identification. Je ne veux pas parler ici de l’imitation consciente et délibérée, dont on a vu qu’elle était un comportement rationnel, source de ce mimétisme spécifique aux marchés financiers et de leur caractère « moutonnier ». Je ne veux pas parler non plus de cette façon de se mettre à la place des autres joueurs pour imaginer leur stratégie et pour la déjouer : nous sommes ici dans un jeu classique de poker menteur. Je pense à ces mécanismes inconscients, qui eux aussi plongent dans la petite enfance, dans l’intériorisation des grandes personnes, et notamment des parents, mais qui se reproduisent tout au long de la vie (chacun par exemple a sa star fétiche, ses personnages de prédilection). Or le trader, parce qu’il est dans un monde littéralement inhumain, dans un pur jeu de signes dont les clés lui échappent le plus souvent, a besoin de se fier à quelque grand. Où l’on retrouve le rôle de l’analyste financier. Je disais précédemment que devait se créer une convention pour donner une stabilité aux anticipations. Mais c’est là un langage bien trop institutionnaliste. Certes la convention est pour une part le fond commun à ce que disent, à un moment donné, une majorité d’analystes, y compris ceux des grands journaux économiques : ici c’est bien une institution qui donne le là, qui dit par exemple que tel marché émergent est intéressant, ou que l’économie américaine donne des signes d’essoufflement. Mais il y a aussi des leaders d’opinion, et le fait est que ce sont eux que, dans le doute, on croit le plus volontiers, ou plus exactement sans aucun sens critique. C’est alors à juste titre que l’on parle de « gourous » de la finance », soit qu’ils aient montré leur puissance à avoir raison contre le marché, soit qu’ils soient considérés comme des « oracles ». Dans cette religion qu’est le monde de la finance, ils sont les grands prêtres, les haruspices, tout le monde les suit aveuglément, et c’est ainsi que se produisent parfois les plus grandes catastrophes.

 (Note 2018. Dans ce texte, écrit il y a quelques années, les traders foisonnaient dans les salles de marché. Mais, comme ils coûtaient cher, ils sont été en grande partie remplacés par des algorithmes, qui passent les ordres d’achat et de vente au millième de seconde. Il se dit pourtant qu’ils ne disparaîtront pas, car il faudra encore surveiller les machines, qui peuvent à leur façon générer des emballements catastrophiques, étant donné qu’elles n’ont « pas de dimension psychologique »).

 

Une religion aux effets dévastateurs

 

Ce bref aperçu de psychanalyse appliquée est là simplement pour suggérer tout le parti qu’on pourrait tirer de concepts que la science économique ignore superbement. Comme je ne suis ni un homme de marché, ni un psychanalyste, je ne m’aventurerai pas davantage. Je voudrais seulement inviter à prendre au sérieux des expressions qui paraissent purement métaphoriques, telles que « les marchés sont euphoriques » ou bien « ils sont déprimés ». Ces expressions prennent tout leur sens quand on comprend que, pour reprendre une formulation d’un spécialiste, la Bourse est « un rêve éveillé ». Un ancien Ministre de l’Economie et des finances des gouvernements Raffarin, qui était un industriel,  le disait lui-même de manière abrupte, mais éloquente : « les marchés financiers n’ont pas de logique, ils n’ont que des émotions ».

On pourrait dire la même chose de la plupart des activités humaines. Ce qui est cependant terrifiant, est que les marchés financiers sont capables de couler en quelques minutes une grande entreprise ou une économie entière (l’Argentine, par exemple, en sait quelque chose), d’applaudir à des opérations qui mettent sans prévenir des milliers ou des dizaines de salariés à la rue (les si bien nommés « licenciements boursiers ») ou qui les contraignent à une flexibilité qui précarise toute leur existence, d’imposer des normes à toute politique économique, faute de quoi ils la sanctionneront, de soumettre des dirigeants à des exigences absurdes ou intenables, de créer un climat général d’instabilité, dans une obsession du court terme, qui accroît encore l’incertitude et plonge les économies dans des crises répétées. Ce qui est consternant, est que l’on confie aux oracles du marché, ivres de leur pouvoir, le soin de guider des investisseurs qui ont une puissance de frappe financière inconnue jusque là et toujours grandissante - même si la crédibilité de ces oracles est largement écornée par les soupçons de collusion qui pèsent de plus en plus sur eux. Ce qui est dramatique est que des gamins, totalement inconscients des conséquences économiques générales et des drames sociaux qu’ils génèrent, tiennent entre leurs mains le sort de tant et tant d’entreprises, où ils ne voient que des sociétés de capitaux, de par le monde. La vie économique est une chose trop sérieuse pour être livrée grands prêtres des marchés financiers et aux pulsions infantiles des traders.

3 février 2019

UNE CRISE MAJEURE DU CAPITALISME FINANCIARISE ET MONDIALISE


(pour les lecteurs qui voudraient revenir sur la grande crise de 2007-2008 j'ai pensé que ce texte, écrit fin 2008, pourrait être utile. Depuis de l'eau a coulé sous le pont, mais il leur sera facile de voir que les remèdes proposés à l'époque n'ont, pour l'essentiel, pas été mis en application et que les facteurs de crise - le fond du problème - sont toujours là).

 

La crise actuelle est – tout le monde finit par le reconnaître – la crise la plus grave du capitalisme depuis 1929. C’est aussi la crise de la plus grande amplitude, car toutes les crises antérieures (celle de la fin du 19°, la Grande dépression) restaient encore circonscrites, du fait que le capitalisme ne dominait pas l’ensemble de l’économie ou ne s’était pas à ce point mondialisé.

Au début on a considéré qu’il s’agissait d’une crise comme les autres, qui finirait par se résorber d’elle-même (comme dans toute crise, il y aurait destruction de valeurs gonflées à l’excès et par suite élimination d’entreprises surévaluées, faillite de quelques banques ayant prêté sans précautions, puis retour aux « fondamentaux », c’est-à-dire à des évaluations plus objectives, et concentration du capital vers les entreprises les plus solides et les plus profitables). Les libéraux en tous cas en étaient persuadés, croyant dur comme fer à l’autorégulation des marchés.

On se disait aussi qu’un krach de l’importance de 1929 ne pourrait se reproduire, parce que  le système s’était doté des gardes fous nécessaires (rôle des banques centrales comme prêteurs en dernier ressort, autorités indépendantes de surveillance etc.). Le marché ferait donc lui-même le ménage, sous la surveillance des régulateurs. Si la crise est d’une telle gravité, c’est qu’elle touche non seulement les marchés financiers (marchés d’obligations, d’actions, et leurs marchés dérivés), mais le système bancaire dans sa fonction centrale dans toute économie de marché (pas seulement dans l’économie capitaliste) : le crédit aux entreprises et aux ménages. Elle peut donc littéralement mettre en panne, faute de ce carburant, l’économie dite réelle, celle qui produit des biens et des services (non financiers). Et les premiers signes de cette contraction de l’économie réelle sont là, et deviennent chaque jour plus inquiétants.

Pourtant on aurait dû se méfier : les Etats-Unis ont connu une sérieuse alerte avec la crise de leurs caisses d’épargne en 1985-1987, l’économie japonaise a mis 10 ans à se relever d’une bulle immobilière, qui a touché tout son système bancaire au début des années 90, la Suède a connu une crise du même ordre en 1991-1992, et, dans les deux derniers cas, il a fallu nationaliser pratiquement tout le système bancaire (pour le reprivatiser ensuite). Mais, comment et pourquoi la crise actuelle a-t-elle pris une ampleur encore plus grande, au point de menacer tout le système financier (au sens large) mondial ?

 

Le contexte d’euphorie boursière

 

C’est, à mon avis, de là qu’il faut partir, car c’est bien l’expansion des marchés financiers qui est à la base de la crise actuelle. Après le krach de la nouvelle économie, qui ne touchait qu’un secteur, celui des entreprises des nouvelles technologies de l’information et de la communication, et qui s’est résorbé sans trop de dommages entre 2000 et 2001, la valeur des actions s’envole. Il me faut dire quelques mots ici sur le fonctionnement de ces marchés financiers, pour expliquer comment les Bourses peuvent fluctuer aussi rapidement et aussi violemment, d’un jour à l’autre et sur quelques mois.

Les marchés financiers sont des marchés de l’occasion. On dit qu’ils sont essentiels au financement de l’économie : appel à l’épargne plus large que le crédit, moins de contraintes qu’avec ce dernier, avec ses obligations de remboursement. Or, à la différence de l’émission d’actions, d’obligations ou de titres de créance à plus court terme) et des augmentations de capital, aucun capital n’est apporté aux entreprises. Comment fonctionne ce marché de l’occasion ? Pour vendre des actifs financiers il faut trouver des acheteurs qui ont une opinion inverse sur leur valorisation. Mais peu à peu se crée une tendance : il y a plus de vendeurs que d’acheteurs, ou l’inverse. Les agents réagissent en observant cette tendance, et décident, rationnellement, de suivre le mouvement : il faut acheter quand ça monte et vendre quand ça baisse, sinon on rate de bonnes occasions ou on risque de perdre des plumes. C’est le comportement moutonnier des marchés : un phénomène de croyance donc (et des « prophéties auto-réalisatrices »). Le mouvement se poursuit jusqu’à ce que la croyance s’inverse, en rapport avec certains indices objectifs, que l’on scrute avidement (taux de croissance, d’investissement, de chômage, enquêtes diverses, décisions et déclarations des banques centrales etc.). C’est ce phénomène classique du capitalisme, avec des phases d’euphorie et de déprime, voire de panique, qui explique les fortes variations d’un jour à l’autre, voire d’un moment à l’autre, surtout depuis que la cotation est en continu et que les différentes places financières sont en interaction permanente. Seuls certains gestionnaires de fonds vont contre le marché (par exemple ils achètent au moment où tout le monde peu à peu vend, escomptant que les cours vont bientôt remonter : ce sont les fonds « spéculatifs », qui ne suivent pas les indices du marché et qui peuvent faire de formidables plus-values). Tout ceci devrait conduire à remettre en question la rationalité des marchés financiers. On y reviendra.

 

La déréglementation bancaire

 

Le premier point à noter est que les banques traditionnelles sont devenues des banques universelles. Elles ont toujours été au cœur de l’économie, et toutes les transactions, aujourd’hui comme hier, passent par elles, y compris les opérations de la finance de marché. Mais elles se sont mises aussi à faire du placement financier, y compris nos banques mutualistes, qui se dont dotées de filiales spécialisées dans ce placement (Exemple : Natixis pour les Caisses d’épargne et les Banques populaires, le Crédit agricole avec sa filiale Asset Management). Elles ont fait aussi de l’assurance (la bancassurance). Elles ont créé des fonds d’investissement à risque (nombre de hedge funds). Elles se sont engagées sur l’immense marché des produits dérivés (en particulier la Société générale). Et, pour ces activités qui ne relevaient pas du crédit, elles les ont logées hors bilan. C’était un moyen d’échapper au contrôle de la banque centrale. En tant que banques de dépôt (simples comptes courants, livrets), elles sont soumises à une réglementation stricte, dont le ratio Cooke (leurs fonds propres doivent s’élever au moins à 8% de l’encours de leurs crédits – un ratio sans doute trop élevé, puisque cela limitait le champ de leurs activités de crédit). En principe les autres activités entrent dans le champ des mêmes contraintes, mais certains instruments financiers n’y figurent pas. Voilà pourquoi toutes les banques, dites universelles, sont aujourd’hui menacées de pertes énormes, voire de faillite : elles ont investi dans des produits de mauvaise qualité.

A côté de ces banques, il y les banques d’investissement, qui ne peuvent reprêter l’argent de déposants, qui se financent donc à partir des capitaux propres que leur apportent leurs actionnaires (privés, le plus souvent) et de l’argent que leur apportent des particuliers, généralement très aisés, mais plus encore par l’emprunt. C’est le cas des cinq grandes banques américaines, qui ont fait les beaux jours de Wall Street (Bear Stearns, Merrill Lynch, Lehman Brothers, Stanley Morgan, Goldman Sachs). Elles ne sont pas du tout régulées, pas plus que les fonds d’investissement. Il y aussi les compagnies d’assurances, qui font aussi du placement financier, mais ce n’est pour elles qu’une activité secondaire, qui cependant aujourd’hui les met aussi en difficulté. On pourrait penser que ces banques ou ces compagnies d’assurance sont extérieures au système des banques de dépôt, et que ce qui leur arrive ne menace pas ces dernières. Mais, comme les banques de dépôt sont devenues des banques universelles, elles comptent parmi leurs avoirs des actions des banques d’investissement et des compagnies d’assurance ou des prêts à ces dernières. Si la valeur de ces titres s’écroule, pour des raisons sur lesquelles on reviendra, nos banques sont touchées (par exemple Dexia a avoué avoir 3,6 milliards de créances sur Lehman Brothers, Natixis 109 millions et BNP-Paribas 400 millions).

Pourquoi les banques font-elles courir à l’économie un risque systémique potentiellement mortel ? Les banques se prêtent nécessairement les unes les autres, car il y des fluctuations dans leur bilan (tout simplement, quand je fais à un commerçant un chèque sur ma banque, elle doit le débiter de son bilan, et le commerçant, s’il l’encaisse sur une autre banque, en transfère le montant vers elle. Ces mouvements de retrait et d’encaissement se compensent, mais avec des décalages). Quand elles se prêtent ainsi (parce qu’elles n’ont pas de provisions suffisantes sur leur compte à la banque centrale), avec intérêt (un intérêt dont le taux se fixe sur le marché interbancaire), elles doivent avoir confiance les unes dans les autres et prendre des garanties (accepter des titres en pension). Une banque qui ne trouve plus à emprunter  se trouve en crise de liquidité. Quand toutes  réduisent leurs prêts à leurs consœurs, ou pire, cessent de se prêter, l’ensemble du système est en crise et menacé d’effondrement. La banque centrale intervient, lorsque le mécanisme se grippe, en « injectant des liquidités » : cela veut dire qu’elle prête aux banques plus encore qu’à l’accoutumée, au besoin au jour le jour. Mais, pour prêter, elle demande normalement des garanties, une sorte de caution : s’il s’agit de bons du Trésor ou d’autres titres de l’Etat, pas de problème. S’il s’agit d’un titre représentatif d’un crédit à une entreprise, la Banque centrale devra se faire une idée de la capacité de remboursement de cette entreprise.

Or, que voit-on aujourd’hui ? Les banques rechignent à se prêter les unes aux autres, parce qu’elles se demandent quel est l’état de santé réel de banques qui ont des activités aussi variées et qui ont pu faire de très mauvais placements (des actions dont la valeur s’écroule, des titres de crédit qui ne trouvent plus preneurs etc.). Aussi les banques centrales en sont-elles venues à prêter en prenant beaucoup de risques : ainsi la Réserve fédérale accepte même des titres de sociétés cotées, en pleine chute de la Bourse.

Comme toutes les banques de dépôt sont liées les unes aux autres et à la Banque centrale en un système qui doit fonctionner sans heurts, mais comme elles se sont compromises avec les banques d’investissement et avec quantité d’autres organismes financiers, autrement dit comme elles sont sorties de leur métier traditionnel, on comprend que la défaillance d’un maillon risque de faire sauter toute la chaîne du crédit. Quand il s’agit de petites banques ou de petits établissements, ce n’est pas trop grave (283 établissements de crédit américains ont déjà disparu, 50 banques régionales américaines seraient au bord de la faillite), mais quand il s’agit de grandes banques, il faut les sauver à tout prix. On reviendra tout à l’heure sur les différentes opérations de sauvetage.

Mais pourquoi la bulle a-t-elle pris de telles proportions ? Parce que les investisseurs d’une part ont placé leur argent sur l’ensemble du marché mondial des capitaux (formidable intensification du processus) et parce qu’ils ne se sont pas contentés de jouer sur ces marchés de l’occasion. Ils ont cherché et trouvé des moyens pour gagner plus d’argent et pour prendre moins de risques, par un certain nombre de techniques financières, qui peuvent être anciennes, mais qui ont pris un énorme développement, et que l’on a tenté de justifier par des arguments économiques. Elles ont joué un rôle amplificateur, faisant d’une bulle immobilière le point de départ d’une grande crise systémique. On en dira juste quelques mots, car elles n’expliquent pas tout.

 

Les accélérateurs de la crise

 

J’en retiendrai quatre, aujourd’hui montrés du doigt par tout le monde.

1° Les investisseurs ont de plus investi non avec leur propre argent, ou celui de leurs clients, ou celui des déposants, mais avec de l’argent emprunté. C’est le cas, bien connu, des fonds de développement agissant par effet de levier : ils empruntent, achètent des entreprises, souvent en difficulté, les restructurent, et remboursent avec les profits dégagés (ils se paient en quelque sorte sur la bête), puis les revendent, au bout de 2 ou 3 ans, avec profit, engrangeant de belles plus-values (ces fonds sont aujourd’hui en difficulté, et plusieurs ont fermé, parce que le crédit devient plus difficile, plus rare et plus cher). C’est celui des hedge funds, fonds d’investissement à risque, au moins pour une part de leur activité. Mais le phénomène s’est généralisé. Les grandes banques américaines d’investissement (les big five précédemment citées, donc seules deux ont survécu, mais en rentrant dans le rang des banques de dépôt) ont profité de ce qu’elles n’étaient pas des banques de dépôt (lesquelles sont très encadrées) pour beaucoup emprunter, bien au-delà de ce que leur permettaient leurs capitaux propres. Les banques universelles ont aussi ouvert des départements, ou créé des fonds avec peu de capitaux. Le mécanisme le plus pervers a été celui des ventes à découvert : on vend un titre que l’on ne possède pas parce que le règlement est différé, par exemple d’un mois, on empoche l’argent, et on rachète le titre plus tard, en escomptant que sa valeur aura entre temps diminué, pour le rendre au propriétaire. C’est donc une forme de spéculation à la baisse, pratiquée surtout par les fonds spéculatifs (hedge funds), qui sont souvent des départements des banques, aujourd’hui interdite par les autorités américaines et britanniques s’agissant de titres d’établissements financiers…mais pour un temps.

2° Deuxième mécanisme accélérateur : la titrisation des crédits. Elle consiste à céder des créances accordées à telle ou telle institution en les cédant à un organisme ad hoc, qui en fait des paquets et les transforme en titres comparables à des obligations. Cette titrisation est une forme particulière de produit dérivé : un produit dérivé des crédits.

Il faut dire quelques mots ici sur les produits dérivés : ce sont des produits de couverture sur la variation des cours des actions, des obligations, d’un indice boursier ou d’un taux de change. Il y a eu une véritable explosion de ces produits, dont le marché représente aujourd’hui plus de la moitié des transactions mondiales. Chiffres. Pourquoi ? Parce que, dans un monde où les capitaux circulent librement, les valeurs de marché fluctuent constamment : les acteurs veulent donc se couvrir contre ces variations. Si je suis un trésorier d’entreprise et que je projette d’acheter des actions d’une société cotée, je ne veux pas prendre le risque de l’acheter aujourd’hui pour y perdre d’un manque à gagner trois mois plus tard si entre temps leur valeur de marché a monté, car je la paierais alors plus cher : je prends donc une option d’achat ou un engagement d’achat auprès d’un vendeur qui me la livrera  dans trois mois à la valeur convenue, celle d’aujourd’hui. Je m’assure donc contre une hausse. Il faut que je trouve en face de moi un agent qui spécule en sens inverse : il s’engage à me livrer le titre dans trois mois en escomptant que le titre aura vu sa valeur baisser (quitte à faire courir des rumeurs en ce sens), qu’il l’achètera donc moins cher qu’il ne me la vendra, et en espérant donc empocher la différence. De toute façon il me demandera une prime de risque. Eh bien, de la même façon, si je fais un crédit, je m’assure contre le non-remboursement éventuel de ce crédit, en le transformant en un titre de créance que je vends sur le marché dérivé des crédits. Ici il ne s’agit pas de vendre ou d’acheter à terme, mais à nouveau de reporter le risque sur un autre agent. C’est ainsi que des montagnes de crédits (à des particuliers, mais aussi à d’autres organismes de crédit) ont été vendues à des quantités d’agents à travers le monde. Et l’on a dit que c’était fort judicieux : cela permettait de répartir le risque au lieu de le concentrer sur l’émetteur du crédit. Mais, pour les acheteurs de ces titres de crédit, il était impossible de savoir quel était le niveau de risque, vu qu’ils étaient vendus par paquets. Et c’est ainsi que des créances pourries se sont retrouvées dans les actifs d’autres banques, de fonds d’investissements, et même de fonds souverains à travers le monde, et qu’il est aujourd’hui encore impossible d’évaluer leurs montants et de provisionner avec certitude les sommes pour faire face à ces dépréciations.

C’est là quelque chose de totalement absurde (le prêteur est totalement déresponsabilisé), mais c’est ce qui a fait la fortune de départements entiers des grandes banques, jouant sur ces titres de crédit, tout comme sur les marchés à terme on jouait par exemple sur les variations d’un indice boursier dans les fameuses salles de marché (celle par exemple où un certain Jérôme Kerviel opérait, en pariant des milliards sur la variation des indices des valeurs européennes). C’est quelque chose qui devrait être interdit, mais aucune autorité n’y songe, même aujourd’hui.

3° Troisième mécanisme accélérateur : la prolifération des CDS (credit default swaps), qui sont des assurances contre le risque de crédit, émis par des établissements bancaires et échangés de gré à gré (pour quelque 2.000 milliards de dollars). Justement l’assureur américain AIG et la banque Lehman Brothers s’étaient fait une spécialité dans l’offre de tels contrats. Quand toutes sortes de crédits, à commencer par les fameux crédits à risque immobilier (les subprimes) se sont avérés non remboursables, ces établissements ont été incapables de faire face à leurs engagements. Du coup tous les crédits ainsi assurés sont devenus douteux.

4° Quatrième mécanisme accélérateur : les nouvelles normes comptables, élaborées par un organisme privé, mais ensuite acceptées peu ou prou par tous les pays. Le point essentiel est qu’elles évaluent les actifs d’une entreprise à leur valeur de marché. C’est particulièrement grave dans le cas des banques, dont tous les actifs sont financiers (actions, obligations, crédits titrisés etc.) : lorsque les prix de ces actifs baissent, la banque doit immédiatement corriger leur valeur dans ses comptes. Contraintes de maintenir leurs actifs inscrits dans leur bilan de manière à équilibrer leurs passifs, les banques ont dû les vendre rapidement, entraînant une baisse générale des actifs, baisse qui les a contraints  à refaire leurs comptes, et ainsi de suite.

 

Comment la crise s’est généralisée

 

Cela a commencé par une bulle immobilière. C’est du sérieux, car la construction est un des secteurs clés d’une économie, un pilier, d’autant plus qu’elle est peu délocalisable. Le boom de l’immobilier a correspondu à une volonté du gouvernement de soutenir le secteur, avec le projet que chaque américaine devienne propriétaire. Les petits organismes de crédit n’ont pas été contrôlés. Mais les grands non plus. C’est ici qu’on rencontre Fannie Mae et Freddy Mac, deux organismes de financement ou de refinancement des crédits immobiliers publics à l’origine, qui ont été privatisés, mais fort peu contrôlés, alors qu’ils continuaient à bénéficier d’un soutien de l’Etat (sous forme de lignes de crédit garanties par le Trésor). Malgré des gestions délictueuses et une politique aventureuse, le Congrès a laissé faire.

La bulle immobilière a pris des proportions plus fortes qu’ailleurs parce que des crédits ont été accordés à tout va à des ménages pauvres qui ne disposaient pas d’apports personnels (dans des conditions tenant de l’escroquerie) par une multitude d’organismes de crédit, qui eux-mêmes avaient emprunté auprès des banques ou d’autres organismes intermédiaires. Jusqu’à ce que le marché se retourne et que les taux d’intérêt augmentent : les ménages ne peuvent rembourser, les maisons sont saisies, mais leur valeur s’est effondrée, et plus on en met en vente, plus le marché baisse. Dégonflement de la bulle.

Mais l’inflation du crédit n’a pas touché que le secteur immobilier, elle a touché aussi le crédit à la consommation, le crédit automobile, les cartes de crédit. A noter que, aux Etats-Unis, cette inflation du crédit a été favorisée par la politique des bas taux d’intérêt sous Greenspan, le président de la FED pendant plus de dix ans (et pendant les années Clinton), une politique alors hautement vantée en Europe et aujourd’hui considérée comme désastreuse.

Le phénomène aurait pu se limiter à ces organismes de crédit et aux banques, qui leur avaient prêté imprudemment, tant qu’ils étaient prospères, si n’était pas intervenu le mécanisme précédemment évoqué : les banques avaient titrisé leurs crédits, et avaient vendu ces titres de créance dans le monde entier, à des fonds, à d’autres banques, à tous les grands investisseurs. Dès lors rares étaient les établissement financiers qui n’avaient pas dans leurs portefeuille un pourcentage de ces titres, désormais pourris. Or il était impossible de les reconnaître des titres plus sûrs, parce qu’ils avaient été mélangés dans des paquets de titres et parce que, faute d’acheteurs, ils devenait impossible de leur donner une valeur. C’est pourquoi l’estimation des pertes (impliquant des provisions pour y faire face) est aujourd’hui encore impossible.

 

Les parades

 

Depuis l’été 2007 et le début de la crise des subprime, les destructions de valeurs boursières ont été gigantesques, et elles ont affecté en particulier les banques, dont certaines ont fait faillite et dont beaucoup ont perdu une grande partie de leur valorisation. Au total les Bourses mondiales auraient perdu 8.000 milliards de dollars (en un an l’indice Eurostoxx a perdu 1/3 de sa valeur). De leur côté les dettes titrisées représenteraient 12.000 milliards de dollars - alors que les titres reposant sur des subprimes ne s’élevaient qu’à 1.300 milliards de dollars. Or ces titres de créance ne valent plus rien, puisque plus personne ne veut les acheter. Récemment (7 octobre) le FMI a évalué les pertes bancaires à 1.400 milliards de dollars. L’éclatement de la crise spéculative aurait abouti à la destruction de 20.000 milliards de dollars, soit le tiers du PIB mondial. Or toutes les parades, qu’on va examiner plus loin, se sont révélées jusqu’à présent plus ou moins inefficaces, c’est-à-dire incapables de ramener la confiance sur les marchés, où tout le monde se défie de tout le monde, et où les banques les plus solides guettent le moment propice pour racheter à prix cassé les morceaux des banques déconfites.

Ces destructions de valeurs doivent être bien comprises. Il s’agissait de valeurs fictives, et non de valeurs reposant sur des biens et des services tangibles (ce qu’on appelle l’économie réelle). Pour la valeur des actions, il s’agit d’évaluations (de spéculations) sur les bénéfices futurs et sur ce que leurs placements pourraient rapporter aux investisseurs, sous forme de dividendes et de plus-values à la revente. Pour les crédits, ils ne représentent qu’une valeur fictive, tant qu’ils ne sont pas remboursés par les emprunteurs de l’économie réelle. Mais, toutes fictives que fussent ces valeurs, leur évaluation et leur commerce  représentent des millions d’emplois, des milliards de salaires versés (dont les rémunérations folles des grands PGG. Exemples : Henry Paulson, l’actuel Secrétaire au Trésor américain, a touché en 2005, alors qu’il était directeur général de Goldman Sachs un bonus de 38 millions de dollars ; Stanley O’Neil, directeur général de Merrill Lynch, a fait mieux deux ans plus tard en touchant 161 milliards de dollars ; en trois ans de présidence, Richard Fuld, l’ex-PDG de Lehman Brothers a gagné, en salaires et bonus, 480 Millions de dollars. Des voix dans l’opinion américaine commencent à exiger le remboursement des ces sommes).

Voici maintenant un bref historique des parades, à ce jour

1° Les banques centrales ont prêté aux banques des centaines de milliards, à plusieurs reprises à partir de l’été 2007, pour résoudre leur problème de liquidité (quand elles étaient de plus en plus réservées à se prêter les unes aux autres, ainsi qu’on l’a vu). C’est le remède classique à une crise de liquidités. Mais cela ne suffit plus quand cette crise s’aggrave et quand on se trouve devant des cas d’insolvabilité (une incapacité permanente à satisfaire à ces engagements).

2° Quand certaines grandes banques sont en faillite ou sur le point de faire faillite, il faut les sauver pour éviter l’effet systémique : les autorités gouvernementales cherchent alors, dans un premier temps, à les faire racheter par des banques plus puissantes et plus saines. C’est ce qui s’est passé déjà en mars dernier, quand le Trésor américain a prêté 30 milliards de dollars à la banque d’affaires J.P. Morgan pour qu’elle puisse racheter, à prix cassé, Bear Stearns, la cinquième banque d’affaire américaine (engagée pour 13.400 milliards justement dans les dérivés) . Mais on ne trouvera pas de repreneur pour les deux géants de l’assurance aux Etats-Unis, Freddy Mac et Fanny Mae : le 7 septembre le gouvernement américain les recapitalise, donc les nationalise, pour un montant de 200 milliards de dollars, dont le remboursement se fera en actions, ce qui correspondra à une nationalisation presque totale. Vient le tour de Lehman Brothers : cette fois le gouvernement décide de la laisser aller à la faillite, parce qu’elle est plus petite et pour ne pas trop déroger à son credo libéral (le marché doit faire le ménage). La plus grosse faillite quand même de l’histoire des Etats-Unis, avec 613 milliards de dettes Mal lui en prend : cela est interprété comme un lâchage, qui pourra menacer aussi d’autres grandes banques au bord de la faillite (seule Merrill Lynch, l’un des fleurons de Wall Street a trouvé un repreneur, Bank of America, une banque provincial de type traditionnel). C’est alors AIG qui s’effondre (je rappelle, 74 millions de clients) : le gouvernement, ne parvenant pas à convaincre les grandes banques de lever pour elle des fonds, demande à  la Réserve fédérale de lui accorder un prêt de 85 milliards de dollars dans des conditions qui lui permettront d’acquérir jusqu’à 80% de ses actions. Le 25 septembre Washington Mutual, la première caisse d’épargne américaine, est fermée (avec un nouveau record de faillite dans l’histoire américaine), et ses activités bancaires passent au mains de J.P Morgan pour un prix bradé.

Ces nationalisations, ouvertes ou dissimulées, totales ou partielles, seront la voie empruntée en Europe, quand de grandes banques vont à nouveau se trouver près de la banqueroute : les gouvernements du Benelux ont injecté 11,2 milliards d’euros dans le bancassureur Fortis, en prenant chacun 49% de sa filiale dans leur pays – façon de ne pas décréter la nationalisation (elle sera ensuite décomposée et vendue en partie à BNP-Paribas) ; La Belgique, la France et le Luxembourg ont recapitalisé Dexia pour 3 milliards chacune (aux dernières nouvelles, cela n’a pas suffi à préserver la valeur de l’action Dexia, et les trois gouvernements sont décidé de garantir les emprunts que la banque ferait pour disposer de liquidités). Le gouvernement allemand a fait de même avec la quatrième banque allemande. Le gouvernement britannique a décidé d’entrer dans le capital de ses huit plus grandes banques, alors que plusieurs ne sont pas demandeuses, pour un montant pouvant aller jusqu’à 50 milliards de livres. Le gouvernement français a mis en place une Société de prises de participations de l’Etat pour venir au secours d’autres banques qui seraient en difficulté. Il s’agit de réponses au cas par cas. Mais la liste reste longue, car la crise de défiance bancaire, si elle permet à quelques grandes banques de faire des affaires en s’emparant des dépouilles des autres, n’est pas près de se clore, parce que toutes les banques sont à des degrés divers empoisonnées par leurs crédits ou leurs placements douteux, et qu’elles sont toutes soupçonnées de dissimuler le mauvais état de leurs positions.

Ces nationalisations feront passer une grande partie du système bancaire dans le secteur public. La facture sera donc lourde pour le contribuable. Mais au moins en deviendra-t-il propriétaire, par le biais de l’Etat ? Qu’on ne s’y trompe pas : il n’est pas question d’amorcer un retour au socialisme d’Etat. Dès que ces banques seront assainies, elles seront restituées au secteur privé, comme ce fut mainte fois le cas dans le passé (et, en particulier, au Japon). Sarkozy et Fillon n’en ont pas fait mystère (Fillon : « Notre stratégie, au cas où une banque serait en difficulté, consiste à la recapitaliser, à en maîtriser la stratégie et la gestion, à la redresser et à remettre les participations de l’Etat sur le marché lorsque les circonstances s’y prêteront »). Alors les Etats récupéreront une partie de leur mise, mais ce sera pour des dépenses incontrôlées. Seule la gauche du parti socialiste s’en est émue, réclamant la construction d’un pôle bancaire public.

Une précision : on se demandera ici où les Etats, et en particulier l’Etat français trouvera tous ces milliards, alors que ce dernier a eu tant de peine à trouver un tout petit milliard et demi pour financer le RSA. Ils le feront en empruntant, ce qui permettra de ne pas puiser dans les ressources publiques – et donc de ne pas accroître le déficit budgétaire -, mais évidemment en alourdissant la dette publique. Si, à la revente, l’Etat est perdant, ce sera donc une double charge pour le contribuable : il faudra compenser cette perte et payer les intérêts de l’emprunt.

3° Reste la troisième parade à la crise : que les Etats rachètent aux banques ou autres organismes financiers les titres ou les créances pourris, pour tenter de les revendre ensuite. Tel est l’objet du plan Paulson, pour 700 milliards de dollars. Ce sauvetage ne va pas de soi (et les marchés l’ont bien compris) : les mauvaises créances sont probablement en fait bien plus élevées (elles seraient de 1500 à 2000 milliards de dollars). Le Trésor reprendra les actifs toxiques des banque et de toutes les autres institutions financières implantées aux Etats-Unis (sauf les fonds souverains étrangers), mais à quel prix, vu qu’ils n’en ont plus, faute d’acheteurs ? S’il les achète pour une bouchée de pain, il n’aide pas les banques. S’il les achète trop cher, il prévilégie celles-ci aux dépens du contribuable. En échange de son action, il demandera aux banques aidées de lui céder une partie de leurs bénéfices futurs ou des titres de propriété, mais dans quelle mesure ? Les contribuables américains vont être mis à contribution à hauteur de 2.000 dollars chacun, mais que recevront-ils en retour ?

4° Enfin il y les ultimes recours pour calmer la panique générale : garantir les dépôts, bien au-delà des fonds de garanties interbancaires (variables selon les pays), par l’Etat lui-même. C’est ce que font tous les pays les uns après les autres, l’Irlande ayant montré le chemin et l’Islande s’engageant au-delà de tous ses moyens (les dettes de ses trois banques, autrefois nationales, puis privatisées, puis renationalisées pour deux d’entre elles, représentant douze fois le PIB du pays) ; garantir les prêts interbancaires (et la dette obligataire), pour que les banques acceptent enfin de se prêter les unes aux autres, et ceci de façon coordonnée en Europe, pour éviter les distorsions de concurrence ; baisser les taux directeurs des banques centrales, ce qui vient d’être fait par tous les grands argentiers de la planète, pour que les banques puissent se refinancer à meilleur taux et relever le niveau de leurs prêts à l’économie réelle. Toutes ces politiques, qui n’ont jusqu’à présent guère eu d’effet tant la méfiance est générale et tant les conséquences de la crise sur l’économie réelle sont déjà palpables, pourraient à la longue calmer le jeu, mais on ne sait pas et on ne peut pas savoir quel en sera le prix final pour les contribuables.

Ce qu’il faut noter, c’est qu’elles impliquent une négation des dogmes néo-libéraux. Tout d’abord les nationalisations et les plans de rachat des créances pourries sont des aides d’Etat, ciblées sur les établissements en difficulté ou au bord de la faillite. Comme telles, elles sont difficiles à avaler par une Commission européenne farouchement hostiles aux aides d’Etat au nom de la concurrence libre et non faussée (leur interdiction est aujourd’hui mise entre parenthèses). De même les banques centrales sortent de leur rôle exclusif, pour financer directement des entreprises (par exemple la FEC achètera des billets de trésorerie) et renoncent à leur sacro-sainte lutte contre l’inflation. Enfin l’accroissement des déficits budgétaires (celui des Etats-Unis pourrait atteindre 10%), si contraire à la doctrine néo-libérale, risque de provoquer une défiance envers les emprunts d’Etat, ce qui mettrait les Etats en difficulté pour y trouver les financements dont ils ont besoin.

 

Les remèdes

 

La crise actuelle, tout le monde le reconnaît, remet en question tous les axiomes du néo-libéralisme et du capitalisme financiarisé : la libéralisation, la déréglementation, l’auto-régulation des marchés. Il suffit d’entendre Sarkozy, dans son discours de Toulon, reprendre de nombreux éléments de ce que les critiques du système disent depuis des années, ne suscitant alors que dédain et ricanements.

C’est la fin d’une époque, dit-il, celle, ouverte après la chute du mur de Berlin, où le capitalisme financier « a imposé sa logique à toute l’économie et contribué à la pervertir », où l’on a exigé des entreprises « des rendements trois ou quatre fois plus élevés que la croissance de l’économie réelle ». Et de lister tous les vices de ce système : la contrainte de la rentabilité à court terme, poussant à prendre des risques toujours plus grands ; celles des rémunérations exorbitantes qui poussaient dans le même sens ; celle qui a conduit les banques à « spéculer sur les marchés au lieu de faire leur métier », celle qui « a laissé sans contrôle les agences de notation et les fonds spéculatifs » ; celle des nouvelles normes comptables, qui a contraint les entreprises, les banques, les compagnies d’assurance « à inscrire leurs actifs dans leurs comptes aux prix de marché, qui montent et descendent au gré de la spéculation ». Un système qui, dit-il encore, a « créé des inégalités, a démoralisé les classes moyennes et a alimenté la spéculation sur les marchés de l’immobilier, des matières premières et des produits agricoles ». On ne saurait mieux dire !

Le problème est alors, pour ceux qui ont vraiment pris la crise au sérieux – et l’on voit bien le trouble jeté dans les élites politiques - de sauver le capitalisme. Mais comment ?

Par plus de régulation, dit-on, étant donné que l’autorégulation, ça ne marche pas. Voici donc une liste des préconisations.

Il faudrait contrôler les banques d’investissement et les hedge funds (qui ne sont rien d’autre que des banques d’affaires non réglementées), en leur imposant quelques règles sur le rapport entre leurs capitaux propres et leurs dettes (les premières ont emprunté jusqu’à 40 fois le montant de ces capitaux), de manière à limiter cet effet de levier. Avec un milliard de dollars de capital on générait 100 milliards de dettes et 110 milliard de créances)

Il faudrait réglementer la titrisation (on ne propose pas de la supprimer), pour dissocier les titres qui reposent sur des crédits risqués de ceux qui reposent sur des crédits plus sûrs.

Il faudrait superviser les agences de notation, pour les rendre responsables de leurs performances et empêcher les collusions (on ne propose pas d’en faire des agences publiques)

Il faudrait modifier les mandats donnés aux banques centrales, ce qui supposeraient un pouvoir interventionniste des Etats (mais personne ne propose de supprimer l’indépendance des banques centrales, même si l’on voit bien que, dans la crise actuelle, elles ont été contraintes de sortir de leurs fonctions).

Certains vont plus loin et estiment que l’on devrait revenir à une séparation entre l’activité de la banque de dépôt et celle de la banque d’investissement, comme Roosevelt l’avait fait après le krach de 1929. Mais il y peu de chances qu’ils soient entendus (ni par les gouvernements, qui ne veulent pas casser leurs grands oligopoles bancaires, ni encore moins par ceux-ci, qui faisaient le gros de leurs profits dans les activités d’investissement et de conseil).

Toutes ces mesures paraissent, en fait, difficiles à mettre en œuvre, parce qu’elles vont se heurter à de fortes résistances, parce qu’elles sont techniquement peu praticables et risquent toujours d’être contournées, et enfin parce qu’elles supposeraient une entente internationale, faute de quoi, dans un monde ouvert, la concurrence serait faussée entre les établissements financiers des divers pays - et ceci même au sein de l’Europe, où l’on voit bien qu’elles ne font nullement consensus, car elles supposent une certaine rupture avec les dogmes néo-libéraux. On peut douter de ce que donnerai un « nouveau Bretton Woods financier », qui conférerait au FMI quelque pouvoir réglementaire. Proposition de Sarkozy jusqu’à présent déclinée par les Américains et les japonais Mais surtout il ne s’agit que de demi-mesures, qui ne changeront par grand chose à la situation, car elles ne vont pas à la source du mal.

 

Le fond du problème

 

Le fond du problème, c’est que le grand capitalisme est de nos jours dominé par ces nouveaux actionnaires que sont les investisseurs institutionnels (fonds de pension, fonds mutuels, compagnies d’assurance) et par les banques en tant qu’investisseurs ou qu’intermédiaires entre ces investisseurs, et secondairement par les fonds d’investissement dits à risque. Ce capitalisme financier est tourné vers la Bourse bien plus que vers les marchés de gré à gré, y compris les fonds à risque quand ils cherchent aussi à s’emparer des sociétés cotées. Ce capitalisme est majoritairement orienté vers le court terme, parce qu’il veut de profits rapides pour satisfaire des actionnaires qui veulent pouvoir à tout instant récupérer leur mise, et c’est pourquoi il a exigé des comptes de résultats trimestriels, pour opérer en permanence les meilleurs arbitrages entre les valeurs boursières. En un mot, il a impulsé la dictature de la Bourse, des marchés financiers. La fonction traditionnelle de l’actionnaire, qui était d’accompagner le développement des entreprises pour le profit certes, mais pour un profit relativement modéré (une « prime de risque ») et parfois lointain, a été remplacée par la recherche d’un gain rapide à travers la maximisation de la « valeur actionnariale », dégagée en jouant en permanence sur la valeur des titres (la durée moyenne de détention des actions est de 6 mois). Sarkozy, dans sa défense du bon capitalisme, le reconnaît : « Le capitalisme, ce n’est pas le court terme : c’est la longue durée, l’accumulation du capital, la croissance à long terme (…) Ce n’est pas la primauté donné au spéculateur ». Quant aux fonds à risque, ils n’interviennent pas toujours en Bourse, mais ils ont la même logique : faire le maximum de profits dans le plus court terme (deux ou trois ans).

Ces fonds d’investissement se livrent une concurrence acharnée, qui les conduit à multiplier les produits. Il n’est que de voir comment même une banque comme la Banque postale, autrefois uniquement dédiée à la collecte du livret A, propose une gamme de produits de plus en plus complexes (auxquels d’ailleurs les clients ne comprennent pas grand chose. Certains établissements financiers proposaient à leurs clients des actifs dont la description tenait en un manuel de 150 pages), et l’on peut imaginer les dépenses que cela représente en termes d’ingéniérie financière, d’armées de conseillers à la clientèle et de publicité. Sans même quitter le terrain des zinzins, on voit donc se produire une véritable inflation de la sphère financière, avec ce fonctionnement en continu des salles de marché.

Le fond du problème, c’est ensuite l’accroissement formidable des aléas et des risques qui résulte des fluctuations permanentes des actions, des obligations, des indices boursiers, des taux d’intérêt sur les marchés du crédit (ici encore l’ingéniérie n’a pas de limite, notamment celle qui concerne les prêts hypothécaires, qui ont servi de détonateur à la crise actuelle, et que pourtant des économistes s’acharnent encore à préconiser pour notre pays, qui en était jusque là préservé), et des taux de change (depuis l’instauration des changes flottants). La couverture de ces risques est à l’origine du fantastique développement de ces marchés dérivés évoqué précédemment.

Une première conclusion s’impose : l’hypertrophie de la sphère financière, qui consomme une grande partie de la richesse produite. A titre d’exemple, l’industrie financière aux Etats-Unis est passée de 2,3% du PIB en 1950 à 5% en 1980 et à 8% en 2005.

Une deuxième conclusion se dégage : c’est parce que cette sphère financière est devenue disproportionnée que les investisseurs institutionnels en sont venus à réclamer des entreprises qu’elles dégagent des retours sur investissements de 15%, 20% ou plus, alors que l’économie réelle, même dans les plus belles années de croissance, n’a pas dépassé les 5% dans les économies occidentales. Et ces taux de rentabilité financière exorbitants ont transformé les modes de gestion des entreprises : recentrement sur leur « cœur de métier », pour en extraire le maximum de valeur (même si l’orientation mono-produit rend la firme plus vulnérable à la conjoncture), filialisation pour bien identifier les sources de profit, externalisation et délocalisations pour faire baisser les coûts, réductions d’effectifs et flexibilisation du travail pour licencier plus facilement, allongement et intensification du travail (y compris parmi les ingénieurs et cadres, soumis à un stress permanent), institution de l’actionnariat salarié pour intéresser les travailleurs à la valeur des actions, création des stock-options pour pousser les dirigeants à la maximisation rapide de la valeur actionnariale, exigence de bilans trimestriels par les autorités de contrôle des marchés boursiers, appels à des auditeurs pour corriger sans cesse les méthodes de gestion, comptabilisation des actifs à la valeur de marché, pour évaluer en permanence la valeur marchande des entreprises, devenues des marchandises comme les autres, etc. 

Troisième conclusion : de par le poids qu’elle a exercé sur l’économie réelle et sur la structure des revenus, le gonflement de la sphère financière a tari cette source de la croissance qu’est la demande des salariés. La croissance américaine n’a été maintenue que grâce à leur endettement – l’épargne venant du reste du monde.

Quatrième conclusion : les prélèvements opérés par la finance ne suffisent pas à expliquer l’inflation financière et les destructions de valeur gigantesques qui s’en sont suivies. C’est l’inflation du crédit – bien au-delà de qui pouvait servir à l’économie réelle – qui a créé ces montagnes de valeur tout à fait artificielles, le système financier s’étant emballé comme dans un système de cavalerie (on emprunte pour vendre à d’autres emprunteurs et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’emprunter final ne puisse rembourser et que l’échafaudage s’écroule).

Pour toutes ces raisons, la récession est inévitable dans les économies les plus financiarisées, une panne de crédit succédant à une boulimie de crédits. Les dernières prévisions du FMI sont, pour 2009, une croissance quasi nulle aux Etats-Unis (0,1%) et en Europe (O,3%, la France s’en tirant moins mal que d’autres pays avec 0,2). On y assistera à une accélération de la concentration bancaire. Les pays émergents seront beaucoup moins touchés, parce que le cancer financier les a moins atteints. La Russie dispose de 563 milliards de dollars de réserves, la Chine de 1800 milliards (en majorité placées en bons du Trésor américain, heureusement pour elle, mais dont elle ne peut se défaire au risque de faire plonger le dollar et d’essuyer des pertes de plusieurs centaines de milliards de dollars). Même s’ils ont pâti de la crise financière, les fonds souverains asiatiques vont saisir l’occasion de la crise pour acquérir des actifs aux Etats-Unis et en Europe. Le Japon a aussi de solides réserves et une Bourse qui s’est considérablement réduite. La récession occidentale touchera les exportations de ces pays, mais il ne faut pas oublier que de plus en plus la zone asiatique représente un circuit intégré, que l’épargne y est abondante et qu’il y existe de vastes perspectives sur les marchés intérieurs. Des pays comme la Chine et comme l’Inde se sont protégées par le contrôle des changes et la non-convertibilité de leur monnaie (au moins en ce qui concerne les mouvements de capitaux).

 

 Note sur l’inflation du crédit

 Elle a été rendue possible par la politique de bas taux d’intérêt de la FED américaine, sous Greenspan : pour relancer l’économie après un ralentissement, ou une crise (comme celles des valeurs internet), on a permis aux banques américaines de se refinancer à bas prix, ce qui leur permettait de prêter à des taux très faibles tant au secteur immobilier qu’aux autres secteurs. Mais encore fallait-il que l’ensemble du système financier permette l’inflation du crédit.

1° Les banques de dépôt ont été déspécialisées. Une banque de dépôt est très contrôlée, car elle détient l’argent des agents économiques (ménages et entreprises) et elle crée de la monnaie en accordant des crédits (aux deux), fonction très ancienne, essentielle et vitale pour toute économie de marché. Elle doit posséder des fonds propres, dans une certaine proportion, pour que l’on soit sûr qu’elle soit solvable (il y a des garanties supplémentaires : un fonds de garantie interbanque, qui fait qu’en France tous les dépôts sont garantis jusqu’à 70.000 euros par client et par banque). Mais les banques sont devenues aussi des banques de placement et des banques d’affaires (conseils, montages financier. Ex : Lehman Brothers banque de conseil pour l’Etat français pour la fusion Suez-Gaz de France). Elles détiennent des comptes-titres pour leurs clients, dans lesquels elles ne peuvent puiser. Déspécialisées, elles peuvent acheter des actions, des obligations, des titres de créance (sortes d’obligations à court terme), créant ainsi de la monnaie. Ceci explique qu’elles aient pu acheter ces fameux titres subprime.

2° Les grandes banques internationales opèrent dans le monde entier. Ceci explique que des banques dans le monde entier aient pu acheter ces titres, en l’absence de tout contrôle du mouvement des capitaux.

3° Les banques spécialisées dans le placement et les affaires ne sont pas soumises à des contrôles reglementaires (cf les big five, qui ne sont plus que 2). Elles se procurent de l’argent auprès de leurs actionnaires et en empruntant aux autres banques.

4° Les banques se sont mises à prêter non seulement aux entreprises, et aux autres banques, mais encore à toutes sortes d’organismes : des organismes de crédit et des fonds divers, et en particulier à des fonds d’investissement spécialisés dans le capital risque, le capital développement etc. Ce sont les fameux LBO : achat par endettement d’entreprises, et remboursement grâce aux profit réalisés par ces entreprises, aujourd’hui en difficulté ou en faillite.

4° Enfin intervient le phénomène de la titrisation : les banques transforment des crédits, accordés sans précautions, en titres qu’elles vendent à toutes sortes d’agents. On a dit : c’est formidable, cela permet de disséminer le risque, si bien que l’économie sera dopée par cette masse de crédits. Mais on en voit aujourd’hui les conséquences : 1° les banques n’inscrivent pas ces titres à leur bilan, puisque ce ne sont plus des créances qu’elles détiennent et que, pour ceux qui les ont achetés, ce ne sont pas des crédits qu’ils accordent 2° elles cessent d’être responsables de défaillances de paiement. Cette titrisation est proprement aberrante. Elle a joué un rôle considérable dans l’inflation du crédit.

 

 

3 février 2019

LA FINANCE DE MARCHE

 

(Si je fais figurer ce texte de 2008 -juste quand démarre la crise des subprimes -c'est parce qu'il peut servir de petite initiation à la finance de marché pour un non spécialiste)

 

On compte plus d’une vingtaine de crises financières tout au long des trois dernières décennies[1][i]. C’est là un rythme nouveau dans l’histoire du capitalisme, correspondant à l’essor sans précédent de la finance. La crise qui est en cours semble toutefois d’une gravité telle que de plus en plus d’économistes considèrent qu’elle est la plus sérieuse depuis 1945 et qu’elle pourrait entraîner une crise économique d’une ampleur jamais vue depuis celle de 1929. Pour le profane, il est difficile de se faire un opinion, tant la planète financière est devenue lointaine, tant son évolution est rapide, tant ses institutions sont devenues complexes, voire indéchiffrables. Je voudrais, dans un premier temps, l’aider à y voir clair, sans entrer dans un détail qui n’appartient qu’aux spécialistes, mais en mettant en place les principales pièces du puzzle. Ceci afin de comprendre comment des réactions en chaîne ont fini par entraîner ce qu’on appelle une crise systémique. En quelque sorte un petit exposé « pour les nuls ».

Face à cette crise financière, dont on s’accord à considérer qu’elle est loin d’être terminée, et dont on scrute les effets présents et à venir sur l’économie réelle - une récession qui s’installe dans l’économie états-unienne et qui pourrait se propager bien au-delà -, les experts proposent toute une série de parades, des remèdes les plus homéopathiques aux remèdes de cheval. Je les évoquerai dans un second temps. Mais mon sentiment est que ces remèdes ne touchent qu’aux symptômes, alors que le mal est beaucoup plus profond. C’est aux causes qu’il faudrait aller, si l’on veut éviter qu’un capitalisme « malade de la finance », qui « a perdu la tête », n’entraîne les plus graves désordres économiques et sociaux. Et ces causes se nomment : la valeur actionnariale, le capital flottant, la dérive des banques, la couverture des risques qui finit par les multiplier.

Ma thèse sera alors que le seul moyen de freiner la boulimie de la finance et ses innombrables effets pervers, dont le moindre n’est pas l’énorme prélèvement qu’elle opère sur la richesse produite, est de lui couper l’herbe sous les pieds, ou encore de la priver d’oxygène – car il est clair qu’elle résistera de toute sa puissance et de toutes ses forces à toute tentative pour l’attaquer directement.

 

Qu’est-ce que la finance ?

 

Dès qu’une économie n’est plus de subsistance, dès qu’elle se dote de moyens monétaires pour permettre un développement des échanges, il lui faut aussi des moyens de financement destinés à l’investissement, dans un pari sur l’avenir. Et le moyen traditionnel (déjà en usage aux époques les plus anciennes) est le crédit. Mais ce n’est pas du crédit qu’il s’agit quand je parle ici de « la finance ». Alors que le crédit passe par les banques accordant des prêts, la finance met en contact « directement » les entreprises avec des apporteurs de capitaux sous formes de parts de capital (généralement d’actions de sociétés) ou de créances (obligations pour le long terme, « bons de trésorerie » pour le court terme). Pour plus de commodité, nous appellerons ce mode de financement la « finance de marché » (par opposition au marché du crédit). Et cette finance de marché opère selon deux modalités : l’appel à des investisseurs sur des marchés de gré à gré, ou bien le recours à la Bourse. Dans le premier cas (dans ce que les anglo-saxons nomment le « private equity ») les entreprises trouvent leurs capitaux auprès de particuliers (des proches ou parents aux « business angels ») ou de fonds spécialisés dans le capital-risque (pour les jeunes entreprises), dans le capital-développement (pour celles qui sont déjà matures et ont besoin de capitaux supplémentaires) ou le rachat d’entreprises (pour les entreprises en difficulté). Dans le second elles s’introduisent en Bourse pour lever des capitaux, ou pour augmenter la valeur de leurs capitaux, ou pour y acheter d’autres entreprises.

Mais voyons cela de plus près. Tout d’abord la « désintermédiation », censée raccourcir le circuit de financement, n’est qu’une apparence. En fait les entreprises qui cherchent à se procurer des capitaux passent le plus souvent par les banques, qui leur sert d’intermédiaire dans les opérations, qu’il s’agisse d’émissions d’actions ou d’obligations ou de bons de trésorerie, et ceci moyennant le versement de commissions. Si elles le font quand même, c’est pour disposer de capitaux propres, lesquels leur laissent beaucoup plus de marges de manœuvre que les prêts : le montant des capitaux propres peut varier, alors que les dettes doivent être honorées et remboursées à échéances régulières. Nous reviendrons sur cet argument.

Ensuite les investisseurs du « private equity » sont certes de vrais investisseurs, qui prennent des risques importants : spéculant en vue de gains élevés, ils peuvent aussi perdre leur mise (et c’est au titre de cette prise de risque qu’ils justifient leurs gains). Mais souvent ils ne le font pas avec leur propre argent, mais avec de l’argent emprunté. Tel est le cas des professionnels du rachat par effet de levier (Leverage Buy Out, en anglais) : ils remboursent leur dette en restructurant les entreprises qu’ils achètent avec les profits qu’elles génèrent, avant de les revendre, avec de forte plus-values. Ils se paient, en quelque sorte, sur la bête. On verra tout à l’heure que la crise actuelle du crédit risque fort de mettre ces derniers en difficulté, voire de les acculer à faillite.

Le marché boursier, lui, est très différent : il est « liquide », c’est-à-dire que l’on peut d’un instant à l’autre vendre ou acheter une action ou une obligation, en spéculant sur un mouvement à la hausse ou à la baisse. On prend ainsi un risque, mais ce risque est beaucoup plus limité, quand on a un portefeuille de valeurs diversifié. Et c’est ici qu’entrent en scène les « investisseurs institutionnels » (les « zinzins »), qui sont d’énormes fonds de placement, agissant directement parfois pour le compte de particuliers (quand ceux-ci leur donnent des ordres d’achat et de vente) mais le plus souvent pour leur propre compte, pourvu qu’ils rémunèrent leurs clients, qui leur ont confié le soin d’agioter à leur place. Le point important à noter est que les « marchés financiers » (en entendant par là ceux qui passent par la Bourse) n’apportent que très peu de capital neuf, voire pas du tout. Ces marchés sont pour l’essentiel des marchés de  l’occasion : on y achète et on y vend des actions qui ont été déjà émises. Par exemple, en 2006, sur Euronext, les introductions en Bourse et les augmentations de capital  n’ont représenté que 79 milliards d’euros, alors que l’ensemble des transactions a totalisé 2 345 milliards d’euros. On pourra se demander quelle est l’utilité  réelle de cette montagne d’opérations, du coût qu’elles représentent en tant que telles (les coûts de transaction) et à travers toutes les institutions qui sont censées les faire fonctionner au mieux (des grands cabinets d’experts-comptables aux agences de notation en passant par les auditeurs). Les réponses généralement avancées sont que la liquidité est le seul moyen de mobiliser l’épargne en assurant les investisseurs qu’ils peuvent se dégager à la moindre alerte ou hésitation, et que les institutions d’évaluation sont le meilleur moyen de s’informer, comme le ferait un bon baromètre, sur la situation des entreprises et sur leurs potentialités, bref que toute cette machinerie aurait quand même pour but de faciliter l’apport de capital neuf. Mais l’on verra que ces raisons sont des raisons secondaires : l’essentiel est de pouvoir faire son marché sur le marché…des entreprises en tant que proies possibles.

Marchés « privés », marchés financiers : il manque une troisième dimension à la planète financière : celle, moins bien connue, des marchés dérivés. Un marché dérivé est un marché d’assurance : on y négocie un droit d’achat (une « option ») ou une obligation d’achat (ont dit alors un « future ») d’un produit à un terme choisi (par exemple dans trois mois) et à un prix fixé à l’avance. Prenons le cas d’une matière première, comme le cuivre ou le blé. Une entreprise qui prévoit un achat de ce produit à une date déterminée veut se couvrir contre une variation de son prix, et elle s’adresse pour ce faire à un intermédiaire qui s’engage à le lui fournir à cette date et au prix convenu. Cet agent fait partie d’une nouvelle catégorie de spéculateurs : il fait le pari qu’il empochera la différence si le prix entre temps a baissé, prenant le risque d’y perdre si au contraire le prix a augmenté. Ce système de couverture ou d’assurance est, lui aussi, très ancien, et correspond à un besoin économique : les entreprises, pour mener à bien leurs plans de production, doivent compter sur des prix bien définis, et elles se déchargent donc du risque sur ces spéculateurs. Mais ce ne sont pas ces produits dérivés qui nous intéressent ici, mais ceux qui sont liés à la finance de marché, à savoir les produits qui reposent sur des actions, des obligations, et, on le verra, des titres de crédit. Soit un investisseur institutionnel, par exemple une Sicav (une société d’investissement à capital variable) qui achète des actions et qui veut se protéger contre une variation de leurs prix : elle s’adressera à un intermédiaire spécialisé, qui lui garantira leurs prix à une date déterminée. Et, si elle a investi dans des entreprises du CAC 40, l’indice des quarante plus grandes entreprises cotées sur la place de Paris, elle pourra souscrire un contrat portant sur cet indice boursier, le spéculateur, de son côté, essayant de tirer parti des variations de cet indice. C’est à ce petit jeu que jouait un certain Jérôme Kerviel pour le compte du département des marchés dérivés de la Société générale. Or, ce qu’il  faut bien noter, c’est que les marchés de ces produits dérivés ont pris des dimensions considérables, et sans cesse croissantes. Quelques chiffres le montreront. Entre 2002 et 2005 le marché financier, à l’échelle mondiale, a vu ses transactions passer de 39.000 milliards de dollars US à 51.000 milliards. Pendant ce temps là les marchés dérivés (pris dans leur ensemble) sont passés de 693,100 milliards de dollars à 1406, 900 milliards. Kolossal !

Tels sont les grandes parties du puzzle, sachant que les pièces qui le composent sont beaucoup plus nombreuses. Il faut donner une idée maintenant du poids de l’ensemble dans le système économique.

 

Le poids de la finance de marché et les sources de son essor

 

Il est difficile de séparer la finance de marché de la finance de crédit, tant leurs activités se sont entrelacées. On se contentera de donner quelques chiffres globaux. La finance dans son ensemble représente 400% du PIB mondial, c’est-à-dire de la richesse réelle produite, soit 190.000 milliards de dollars. Son taux de croissance s’est accéléré au cours des dernières années (passant d’un rythme d’environ 4% à environ 12%). Les échanges financiers entre pays dépassent de loin les échanges de biens et des services : le commerce international ne représente que 2% des transactions de change internationales. Plus largement les transactions relatives aux biens et services représentent un peu moins de 3% des paiements monétaires de la planète. Le poids de l’économie financière par rapport à l’économie réelle, qui était de 28 à 1 en 2002 est passé à 32 en 2005. Autant de signes que la finance internationale a véritablement décroché de l’économie réelle.

Cet essor est lié à ce qu’on appelle les 3 D. La désintermédiation correspond à ce que nous avons indiqué : le financement « direct » grâce au marché financier par opposition au financement « indirect » par le crédit. Le décloisonnement correspond au fait que bien des produits financiers sont devenus hybrides (ainsi des obligations convertibles en actions ou des crédits convertibles en titres négociables) et que les mêmes institutions ont pu sans entraves opérer sur les trois grands marchés désignés précédemment (ainsi des banques, on va y revenir). La dérégulation correspond au fait que l’autorité publique s’est déssaisie de son pouvoir normatif au profit d’institutions semi-publiques ou privées (ainsi des Bourses, qui sont devenues des entreprises privées, des Commissions bancaires ou des autorités des marchés financiers). Tout cela était censé permettre des financements plus souples et plus larges de l’économie réelle, et une meilleure dissémination des risques. Il faut encore ajouter un élément, qui nous intéresse moins ici : la fin des changes fixes avec l’abandon du système de Bretton Woods et son remplacement par des changes flottants, appelant de nouveaux instruments de couverture (par rapport aux risques de change). La philosophie générale était qu’il fallait laisser faire les marchés et de laisser apparaître de nouveaux marchés pour parfaire le fonctionnement du marché généralisé, considéré comme le corollaire de la mondialisation des échanges de biens et de services.

Mais qu’est-ce que ce capital, qui s’est mondialisé, et qui donne lieu à des transactions 30 fois plus importantes que les transactions portant sur les biens et services ? C’est de la monnaie, dont la plus grande part est de la monnaie de crédit (le crédit bancaire crée de la monnaie), mais ce sont aussi des titres de propriété (généralement des actions), certains titres de créance (les obligations ou les crédits transformés en titres négociables), et des produits dérivés de ces titres. Or il s’agit là de capital « fictif », pour reprendre l’expression de Marx : ce n’est point en effet du capital réel, constitué de machines, de brevets etc., mais des promesses sur des revenus futurs (dividendes, intérêts, plus-values diverses). La « valorisation » d’une entreprise en Bourse, par exemple, c’est le calcul de ce qu’elle pourra rapporter à ses propriétaires (ce qu’on appelle le « retour sur investissement »). Quand son cours chute et que des milliards partent en fumée, ces milliards ne correspondent à aucune destruction réelle de capital physique (d’actifs matériels ou immatériels inscrits à l’actif de son bilan), mais à une dévalorisation de ses anticipations de revenus, de sa « valeur actionnariale ». Le problème est que ce qui se passe dans cette sphère financière a des effets sur l’économie réelle, puisque celle-ci a besoin d’elle pour se développer… dans une certaine mesure. Si elle a besoin d’elle pour se développer, elle doit la financer à son tour : une partie de la richesse réelle est détournée à cet usage. C’est quand cette partie prend des proportions démesurées par rapport aux services rendus que l’économie réelle se met en berne.

 Mais il faut maintenant sortir de ces généralités pour comprendre comment la dernière crise a pu s’enclencher. Et, pour cela, il nous faut porter l’attention sur le rôle que les banques jouent aujourd’hui dans la finance.

 

Les banques, acteurs centraux de la finance de marché

 

Autrefois les banques dites « de détail » étaient confinées dans leurs fonctions de pourvoyeuses de crédit aux ménages et aux entreprises, fonction essentielle au fonctionnement de l’économie via la création de monnaie. Elles étaient distinctes des « banques d’affaires », qui investissaient dans des titres de propriété ou des titres de créance pour leur compte ou pour celui de leurs clients. Cette séparation fut instituée notamment aux Etats-Unis suite à la grande crise de 1929. Avec le développement de la finance de marché, le rôle des banques dans le financement des entreprises aurait décliné si cette séparation n’avait pas été abolie : elles font désormais plus d’affaires sur les marchés financiers que sur le marché du crédit[ii].

On a beaucoup porté l’attention sur les investisseurs institutionnels, dont il convient de dire quelques mots. On distingue trois grandes catégories de « zinzins» : les fonds de pension, qui gèrent l’épargne retraite dans les pays où le financement des retraites se fait par capitalisation (ils détenaient, en 2006, 35,2% des actifs financiers gérés pour le compte de tiers) ; les compagnies d’assurances (28,1 % des actifs gérés) ; les fonds mutuels (appelés principalement Sicav en France, 35,2% des actifs gérés). A quoi il faut ajouter d’autres catégories d’investisseurs (investisseurs privés, hedge funds), sur lesquels nous reviendrons, mais qui ne pèsent que le tiers de ces derniers. Les banques paraissent absentes du tableau. Mais c’est oublier que les fonds délèguent le plus souvent aux banques la gestion de leurs actifs et que les fonds mutuels sont en général des filiales des banques. A quoi il faut ajouter que les banques sont les principaux acteurs sur les marchés dérivés. Enfin les banques sont les conseillères et les opérateurs des grandes opérations de concentration du capital : absorptions et fusions, via les offres publiques d’achat ou d’échange, ce qui leur procure de substantielles commissions.

Ce double rôle des banques est à l’origine de la véritable explosion de la sphère financière que nous avons relevée. Et ceci de plusieurs façons. Premièrement les banques créent de la monnaie non seulement en distribuant des crédits, comme elles le faisaient depuis toujours, mais aussi en achetant des titres (obligations, actions, bons de trésorerie des entreprises), qui sont de l’argent fictif tant qu’ils ne sont pas souscrits par les acheteurs auxquels ils les revendent. Deuxièmement de plus en plus d’investisseurs empruntent, surtout quand les taux d’intérêt sont bas, pour acheter des titres, ce qui entraîne une inflation du crédit. Troisièmement les banquent se servent d’une innovation financière, la titrisation des crédits, qui consiste à les transformer en titres vendables à n’importe quels acheteurs (fonds divers, autres banques) : or, en vendant ces titres, les entreprises les sortent de leurs bilans, alors que, tant qu’elles les possèdent, elles sont tenues de les inscrire à leur actif comme à leur passif (ce sont pour elles des créances à leur actif, mais des dettes à leur passif). Ce qui leur permet d’alléger le pourcentage de fonds propres (leur capital propre) que les autorités monétaires leur imposent de posséder pour garantir leur solvabilité, et par suite d’accroître leurs prêts et leurs achats de titres. Ainsi, paradoxalement, alors que leur fonction de créditrices perd de son importance relative, la montée des financements par l’émission de titres nourrit la montée du crédit.

Nous avons présenté les principaux personnages qui sont les acteurs du drame qui se déroule lors d’une crise financière, et particulièrement de la dernière. On peut résumer à présent les actes de son déroulement, désormais bien connus et abondamment décrits.

 

La crise des subprimes et ses enchaînements  

 

Des agences bancaires ou des établissements spécialisés dans le crédit immobilier (eux-mêmes empruntant auprès des banques) se sont mis à distribuer à tout va des prêts aux ménages américains pour l’achat de leurs maisons, dans une concurrence telle que c’est à qui proposerait les conditions les plus avantageuses (et ceci, il faut le noter, avec des pratiques tenant de l’escroquerie morale). Ils l’ont fait dans des conditions à haut risque, s’adressant souvent à des ménages pauvres incapables de fournir un apport personnel. Ces prêts étaient censés garantis par la valeur hypothécaire de leurs maisons : en cas de non remboursement, le prêteur pouvait toujours se rembourser sur la vente forcée de celles-ci. Cela supposait que la valeur de l’immobilier continuerait à monter, et que le prêteur ferait de toute façon une bonne affaire. Mais il a suffi que la demande commence à baisser, ce qui devait arriver un jour ou l’autre, pour que les maisons saisies se vendent en dessous des sommes prêtées : d’où une perte sèche pour les prêteurs, et des faillites d’établissements de crédits incapables de rembourser leurs propres emprunts. Et, plus les prêteurs essayaient de se débarrasser des maisons hypothéquées, plus la valeur de l’immobilier dégringolait. Le phénomène aurait été circonscrit à quelques banques si celles-ci n’avaient pas, entre temps, titrisé leurs prêts et n’avaient pas vendu ces titres à une multitude d’acquéreurs (autres banques, fonds divers), qui savaient d’autant moins à quoi ils étaient adossés que ces titres avaient été mélangés avec d’autres, pour faciliter leur émission. Ainsi personne ne savait exactement ce qu’il avait en portefeuille. Ce n’est que peu à peu que les grandes banques américaines, puis les autres banques et tous les fonds d’investissement à travers le monde ont réalisé que les titres qu’ils possédaient étaient des créances douteuses ou carrément pourries. Ceci explique pourquoi, encore aujourd’hui, on ne sait pas quelle est l’ampleur des pertes.


[i] Entre 1971 et 2008 il y a eu 24 crises financières

[ii] Les revenus tirés des opérations de crédit (« la marge d’intermédiation »), qui représentaient en 1990 80% des revenus bancaires n’en représentaient plus que 40% en 2004. Inverseent les commissions perçues en rétribution de leurs services financiers divers constituaient en 2004 60% de leurs revenus. Une évolution saisissante.

16 décembre 2018

LA MONNAIE COMMUNE, SEULE ISSUE A LA CRISE DE LA ZONE EURO

 

(Je reprends ici des passages du chapitre 4 de mon livre Le « modèle chinois » et nous, consacré à crise européenne et à la manière pour les pays de la zone euro de la surmonter. J’y ajoute, en italiques, quelques précisions)

 

1. Il faudrait d’abord, pour les pays de la zone euro,  récupérer de la souveraineté monétaire (politique des taux d’intérêt et politique de change) et cela selon moi implique clairement, à terme, une sortie de la monnaie unique.

Il peut y avoir des étapes intermédiaires, car les opinions n’y sont pas prêtes (sauf peut-être en Italie), les chefs d’entreprises trouvant certains avantages dans l’euro et les simples citoyens ne voyant que les facilités ou les garanties qu’il permet, sans se rendre compte qu’il est un instrument de domination. En outre on ne change pas facilement l’architecture monétaire qui le soutient. C’est ainsi que dans notre pays la France insoumise, pourtant extrêmement critique, considère que, dans une renégociation des traités européens, on pourrait commencer par exiger un changement de statuts de la Banque centrale européenne, tel qu’il lui soit permis de financer directement des Etats, ce qui donnerait de l’air aux finances nationales, en réduisant le coût de la dette publique. On peut aller un peu plus loin : demander que  les banques nationales soient autorisées à créer des euros pour financer une partie du déficit public, mais sous conditions[1]. Mais il ne peut s’agir là que de solutions provisoires, qui modèrent la sujétion monétaire, et ne sont pas soutenables à long terme.

Car l’euro, de toute façon, n’est pas viable. Cela a été amplement démontré, une monnaie unique implique un Etat de type fédéral, à même d’opérer des transferts entre les Etats qui le composent pour corriger des disparités et une spécialisation croissantes, comme il appert dans l’actuelle zone euro, surtout entre les pays du Nord et les pays du Sud.

Il faut bien voir ici que ces disparités sont liées à la combinaison de l’euro et du marché unique des capitaux. Avec ce dernier en effet les Etats peuvent se financer sans difficulté auprès de tous les épargnants européens. C’est d’autant plus important que les taux d’intérêt publics déterminent tous les autres taux. Certains Etats (les Etats « périphériques ») en ont profité pour emprunter massivement, à des taux qui étaient faibles et convergents dans les années qui ont suivi la création de l’euro, pendant que d’autres (les Etats « du centre : Allemagne, Autriche, Pays-bas), forts de leur balance commerciale excédentaire, ne l’ont pas fait, si bien que l’épargne de ces derniers s’est recyclée dans les premiers. Cette épargne européenne est allée vers les secteurs les plus dynamiques, par exemple l’immobilier et le tourisme en Espagne, et surtout le secteur industriel en Allemagne, celui qui, pour des raisons historiques, était le plus avancé et le plus pourvoyeur d’exportations. D’où la spécialisation et la polarisation croissantes des économies, et en particulier la désindustrialisation des pays périphériques, France comprise, devenus de plus en plus importateurs de biens industriels. Cette disparité a été aggravée par le fait que les Etats du centre disposaient des plus grands ports européens, ce qui réduisait les coûts de transport et de commercialisation. Or, tant qu’il existait une possibilité de dévaluer, un Etat pouvait soutenir son industrie par la baisse des prix, mais ce n’était plus possible avec la monnaie unique.

Par la suite, les déséquilibres se sont accentués quand les Etats emprunteurs, ayant connu des bulles qui se sont dégonflées, ont dù se financer à des taux beaucoup plus élevés que les autres, et ont vu leurs déficits et leurs dettes s’envoler. Ne pouvant jouer sur leurs taux directeurs et sur la valeur de leur monnaie, ils se sont trouvés en crise, et ont dû faire appel à une « aide » européenne, qui n’a été accordée que sous la condition d’une dévaluation salariale, et d’abord pour sauver les créances des grandes banques.

Ce n’est pas avec le misérable 0,3% des « aides structurelles » du budget européen (contre 20% aux Etats-Unis) que des transferts massifs sont possibles, et il ne fait pas de doute qu’aucun Etat européen n’est prêt à y consentir, et surtout pas l’Allemagne qui serait la plus grosse contributrice. La création d’un budget de la zone euro, qui était la  grande idée du Parti socialiste français, et qui est aujourd’hui soutenue par Emmanuel Macron, ne résoudrait pas davantage le problème, même si l’on assure qu’elle serait finalement neutre en termes de transferts (les pays de la zone seraient tantôt contributeurs nets, tantôt bénéficiaires nets, selon l’état de leurs finances), car son objectif n’est pas fondamentalement de rééquilibrer les économies de la zone, mais d’amortir leurs cycles, et par suite d’éviter que des écarts ne se creusent encore plus[2].

Aux dernières nouvelles (le Sommet bruxellois du 14 décembre) un accord s’est fait a minima : le budget de la zone euro ne sera plus qu’un simple « instrument monétaire », de portée extrêmement réduite.

On pourrait alors revenir aux monnaies nationales, mais ce serait la fin d’une certaine intégration monétaire et le retour des spéculations contre la monnaie - y mettre fin était le principal argument invoqué lors de la création de l’euro. Une bien meilleure solution serait de remplacer l’euro par une monnaie commune, solution soutenue par de nombreux économistes et quelques hommes politiques[3].

Précisons le principe d’une monnaie commune, qui n’est pas sans exemples historiques. Une banque centrale gère cette monnaie commune, mais les banques nationales ont une pleine autonomie de leur politique monétaire (elles n’en sont plus des filiales). Les monnaies nationales sont liées à cette monnaie commune par des parités fixes, mais ajustables d’un commun accord en fonction de la variation de divers critères, le principal étant les taux d’inflation dans les différents pays. On ne peut donc plus spéculer sur le cours des monnaies nationales, puisqu’elles ne sont convertibles qu’en monnaie commune. Les transactions avec les autres pays de la zone se font obligatoirement par la conversion d’une monnaie nationale en une autre en passant par la monnaie commune (conversion opérée par une banque centrale européenne, qui sert en quelque sorte de bureau de change[4]), cependant que les transactions avec les pays étrangers se font obligatoirement en passant aussi par la monnaie commune, mais cette fois selon le cours du marché. Le système des parités ajustables, en même temps qu’il restaure la souveraineté monétaire des Etats, leur  permet de compenser leurs déséquilibres entre eux. On va y revenir.

La France a-t-elle le poids suffisant pour imposer cette substitution d’une monnaie commune à la monnaie unique ? Ici les avis divergent sur cette question stratégique. Tous sont à peu près d’accord sur le fait qu’il vaudrait mieux qu’elle ne fasse pas cavalier seul, qu’elle se trouve des alliés pour soutenir ses vues. Ceci dit, plusieurs considèrent que L’Allemagne s’y refusera farouchement, notamment parce qu’elle s’opposera à ce que sa monnaie puisse être réévaluée. Jean-Pierre Chevènement pense au contraire que l’Allemagne y trouverait son avantage et que « cette mutation s’imposera le jour où l’Allemagne ne voudra plus soutenir à fonds perdus le système de la monnaie unique »[5]. Personnellement je pense que notre pays, même seul, disposerait d’un atout décisif pour faire prévaloir ses vues, si, à défaut d’être entendu, il menaçait de sortir, sinon de l’Union européenne, du moins des Traités, car c’est alors l’un des piliers du temple - bien plus que la Grande Bretagne - qui s’écroulerait[6]. Rien n’interdirait d’ailleurs à l’Allemagne de constituer, à l’intérieur de la nouvelle zone euro-monnaie commune,  une zone mark avec les pays qui voudraient s’y associer. Reste que, si l’on développe toutes les implications positives d’une monnaie commune, comme je vais le faire, cela va tellement à l’encontre de l’ordo-libéralisme allemand, qui ne voit que du bien à la concurrence entre les Etats, que la partie serait loin d’être gagnée. Aussi faudrait-il sans doute aller pas à pas dans l’établissement des conditions des parités entre les monnaies nationales au sein de la monnaie commune. Enfin, dans le cas où l’Allemagne ne voudrait décidément pas entendre parler de monnaie commune, et préférait conserver une zone réduite à monnaie unique sous sa domination, il y aurait encore une issue, celle de quitter la zone euro actuelle pour constituer une zone à monnaie commune avec les pays qui seraient convaincus d’y trouver leur intérêt (c’est l’idée d’un « eurosud » ou « eurosol », c’est-à-dire solidaire, qui a été avancée notamment par Jacques Généreux[7]).

Je ne peux pas entrer ici dans l’examen des conditions concrètes dans lesquelles pourrait s’opérer le passage de la monnaie unique à la monnaie commune. Elles seraient certainement des plus périlleuses, au point que plusieurs de ses partisans pensent qu’il faudra inévitablement en passer par le retour aux monnaies nationales, avec des mesures drastiques pour faire face au déchaînement des forces de la spéculation internationale, qui a tout à perdre avec un système qui est fait précisément pour les mettre au pas. Même dans le cas où un accord se serait dessiné entre la France et ses partenaires (ou certains de ses partenaires), à partir du moment où il serait annoncé, les tentatives de sabotage commenceraient. Il est clair qu’il faut s’y préparer et prévoir toutes les parades[8].

Revenons à présent à ce système de la monnaie commune, seul susceptible de sauver ce qui peut être sauvé du projet européen[9]. La France serait donc libre de fixer les taux directeurs de sa banque centrale et d’utiliser d’autres instruments monétaires pour stimuler son économie. Le problème est que le financement de la dette publique continuerait à se faire, mais en passant par la monnaie commune, auprès des marchés financiers internationaux, qui pourraient exiger des taux d’intérêt très élevés pesant lourdement sur les finances de l’Etat et limitant drastiquement sa marge d’action. Aussi lui faudrait-il se financer autrement, d’abord en empruntant auprès de sa propre banque centrale, sous des conditions limitatives (pour ne pas faire marcher la planche à billets au-delà des besoins de l’économie), comme cela se fait dans de plusieurs pays dans le monde (dont la Chine), à un taux qui pourrait même être nul, ensuite en empruntant auprès des ménages français (à un taux qui devrait être quelque peu rémunérateur, comme cela se fait au Japon), et enfin en empruntant auprès de ses banques, tenues d’acquérir un certain pourcentage des titres émis (comme cela se fait en Chine). A ce titre il enrichirait éventuellement sa propre banque centrale, et très modérément ses propres concitoyens et ses propres banques, et non des investisseurs internationaux, qui, il est vrai, se contentent aujourd’hui d’un très faible rendement des obligations publiques, mais peuvent changer d’avis quand cela leur chante. Reste qu’on devrait toujours leur rembourser la dette actuelle avec ses intérêts. Aussi faudrait-il sans doute négocier avec eux une restructuration des dettes (heureusement libellées presque en totalité en droit français), comme des pays l’ont fait, et l’Union européenne ne pourrait l’empêcher, la France n’étant pas endettée vis-à-vis du Mécanisme européen de stabilité.

 

2° Il faudrait aussi retrouver une souveraineté budgétaire.

La France serait alors libre de son déficit public, n’étant plus tenue par les critères du désastreux Traité de stabilité, de coordination et de gouvernance que François Hollande a fait ratifier (avec sa cible de 0,5% de déficit maximal), ni même par les critères de Maastricht, qui étaient des conditions de la monnaie unique. Elle pourrait alors mener des politiques de relance « à la chinoise ». Rappelons que la dette n’est pas un problème, quand la croissance, avec les rentrées fiscales qui vont avec, permet de la rembourser. Ici encore l’exemple de la Chine est parlant. Et il y a divers moyens de faire de la relance pour arriver au taux de croissance souhaité (qui soit au moins celui de la « croissance potentielle », celle qui correspond au plein emploi des capacités de production), par exemple augmenter le SMIC et engager de grands programmes d’investissement public, avec leurs effets d’entraînement (le multiplicateur keynésien), encore une fois ce que la Chine fait régulièrement.

A noter que le fameux TSCG, qui s’accompagne d’une surveillance permanente des déficits et des dettes par la Commission européenne, prompte à faire des « recommandations » et à agiter des menaces de sanction, comme elle le fait actuellement avec l’Italie, est juridiquement caduc, puisqu’il ne portait que sur une durée de 5 ans. Mais on fait comme s’il était pérenne.

On objectera que, la France continuant à appartenir au marché unique, si les autres pays ne relancent par simultanément, ce sont eux qui profiteraient de l’aubaine, en lui vendant davantage et en important moins, ce qui déséquilibrerait la balance commerciale. En outre l’augmentation des salaires créerait un différentiel d’inflation avec les autres pays, rendant les produits nationaux moins compétitifs. François Mitterand et son Parti en ont fait la cruelle expérience en 1981-82-83, se trouvant contraints de dévaluer à plusieurs reprises, et finalement prenant « le tournant de la rigueur » pour ne pas sortir le franc du système monétaire européen. Mais le système des parités ajustables dans le cadre d’une monnaie commune (le SME n’en était pas une) résoudrait largement le problème, puisqu’il ferait entrer en ligne de compte les différentiels d’inflation, et, mieux encore, la variation des coûts du travail, ce qui redonnerait aux produits nationaux de la compétitivité. Je ne pense pas qu’il le résoudrait complètement, car la disparité des fiscalités dans l’Union européenne continuerait à peser sur les produits français, notamment dans les secteurs industriel et agricole.  Faudrait-il donc mettre des barrières à l’importation, comme le fait la Chine ?

 

3° Venons en donc à la question d’un protectionnisme au sein de l’Union européenne

Le Front national a proposé sa solution : rétablir des droits de douane sélectifs, c’est-à-dire qui ne toucheraient que les produits où le pays enregistre un déficit de compétitivité. C’est alors la fin du marché unique. La droite avait trouvé une autre solution, compatible avec les principes de l’Union européenne, qui laisse aux Etats la maîtrise de leur fiscalité : la TVA « sociale », qui consiste à alléger les cotisations sociales versées par les entreprises, donc leurs coûts, en en faisant financer une partie par l’impôt. Solution qui n’en est pas une, car ce sont alors les finances publiques qui en souffrent, donc les moyens dont dispose l’Etat pour opérer une relance. Le crédit impôt compétitivité emploi instauré par François Hollande (réduction de 6% de la grande masse des salaires via un reversement d’impôt aux entreprises – au lieu de subventions directes interdites par les Traités européens au motif de distorsion de concurrence) est encore pire, car il prive les finances publiques de dizaines de milliards d’euros chaque année, qui seraient bien utiles pour soutenir l’économie, tout en étant par ailleurs sans grand effet sur l’emploi tant il a été mal appliqué. Emmanuel Macron a annoncé qu’il allait le remplacer en 2019 par une baisse directe et pérenne de 6 points sur la masse salariale, toujours en vue de diminuer le coût du travail et de favoriser la compétitivité des entreprises françaises, ce qui aura le même effet sur les finances de l’Etat, car il devra compenser ce manque à gagner. Tout cela n’est en fait que du protectionnisme déguisé pour le rendre compatible avec les règles de l’Union européenne, dans une course sans fin au moins-disant social, qui n’est nullement découragée par celle-ci (notamment par le biais des « réformes structurelles » qui lui sont chères). Un autre remède de court terme serait de réserver les marchés publics aux acteurs nationaux s’ils font partie des programmes de relance (ce qui peut être prouvé). Ce serait une réponse à l’attitude non coopérative des autres pays (bien entendu, en cas de relance concertée avec nos pays fournisseurs, cette restriction des appels d’offre publics aux acteurs nationaux - pratiquée dans plusieurs pays extérieurs à l’Union européenne - serait abandonnée), mais c’est interdit par l’Union. En réalité, si l’on veut écarter toute forme de protectionnisme plus ou moins masqué en son sein (et c’est souhaitable dans le cadre d’un marché unique des marchandises), la seule solution est de relever la productivité des salariés français par des progrès techniques, ce que la Chine a entrepris résolument de faire. Cela peut se faire par la recherche publique et par la recherche privée, et, en la matière, le crédit d’impôt recherche (le CIC) peut être approuvé, s’il est distribué aux entreprises qui en ont réellement besoin.

Mais, si l’on renonce au protectionnisme, on se trouve devant un autre écueil de taille : la concurrence, dite « libre et non faussée », y est en fait faussée par les pratiquesde dumping. Or, en ce qui concerne le dumping social (puisque le droit social n’est nullement unifié), la monnaie commune fournirait la solution, puisque parmi les critères de parité figureraient les coûts du travail. Ceux-ci sont évidemment plus faibles quand les prestations sociales sont plus faibles dans un pays que dans un autre. Ces différences dans le coût du travail seraient donc prises en compte dans le calcul des parités. Le dumping environnemental, lui, est beaucoup plus difficile dans la mesure où les règles environnementales sont unifiées, si contestables qu’elles puissent être, dans l’espace européen (c’est là sans doute l’un des réels acquis de l’Union).

 Mais reste le dumping fiscal, abondamment pratiqué, comme l’on sait, au sein de l’Union, et qui a bien sûr de lourdes répercussions sur les prix, comme sur les finances de chaque pays. La solution idéale serait que les conditions fiscales soient harmonisées, mais, depuis plus de vingt ans que le traité de Maastricht a été ratifié, on n’en a guère pris le chemin. Ce n’est pas étonnant, parce que les grandes firmes n’y ont aucun intérêt et que la tendance générale est de faire baisser partout, par leur mise en concurrence, les ressources et les moyens des Etats. Des conditions fiscales avantageuses ont été aussi présentées comme le moyen pour les pays en retard de rattraper leurs déficits de compétitivité (c’est pourquoi ils y sont farouchement attachés). L’argument n’aurait de sens que s’il avait permis effectivement ce rattrapage. Malheureusement ce n’est pas vrai : pour la plupart d’entre eux, l’écart s’est creusé au lieu de se résorber. Une proposition qui avait été avancée était d’établir des droits de douane pour compenser ce dumping fiscal et de les reverser à ces pays pour les aider à combler leurs retards, mais elle n’est jamais entrée dans l’agenda européen, puisqu’elle serait contraire au marché unique. Dès lors, si l’harmonisation fiscale ne se réalise pas, on ne voit pas d’autre solution que d’intégrer certains écarts fiscaux parmi les critères d’ajustement des parités au sein de la monnaie commune, pour que la concurrence soit enfin loyale. Bien entendu le calcul des parités devrait tenir compte du retard des pays de la zone euro pour qu’ils ne perdent pas les avantages que leur confère la faiblesse de leurs coûts sociaux et fiscaux, à défaut de tout mécanisme compensateur d’importance : il pourrait s’appuyer sur le PIB par habitant, ou, mieux, sur un engagement à élever leurs normes en fonction des progrès de la productivité[10].

Ceci nous conduit à la question des subventions, pourchassées par le néo-libéralisme au nom de la concurrence, tant dans l’Union européenne, qui y voit des aides d’Etat, qu’au niveau international (par l’OMC), qui les qualifie de pratiques de dumping. Et pourtant elles n’ont rien à voir avec le dumping qui consiste à vendre à perte ou à des prix inférieurs pratiqués à l’exportation par rapport aux prix intérieurs, qui sont effectivement à proscrire et à combattre. Les subventions sont des aides à certains secteurs pour leur permettre de survivre ou faire face à la concurrence, quand l’intérêt national est en jeu. Ce sont aussi l’un des instruments de toute politique économique digne de ce nom.

Plus généralement, c’est toute la question des aides d’Etat, qui peuvent être considérées comme des formes de subvention non financières,  qui est en jeu. Ces aides d’Etat (par exemple des taux de crédit bonifiés, des conditions fiscales particulières) sont des outils indispensables à une planification incitative. L’Union européenne en tolère certaines, sinon il n’y aurait plus du tout de politiques publiques. Mais ce sont toutes les aides d’Etat qui doivent être autorisées, sous les seules conditions qu’elles ne visent pas telle ou telle entreprise, mais des secteurs entiers, qu’elles soient distribuées de façon non discriminatoire (les entreprises étrangères installées sur le territoire doivent pouvoir en bénéficier comme les autres) et qu’elles ne s’appliquent pas aux filiales présentes dans les autres pays (ce qui serait en effet de la concurrence déloyale)[11].

Un problème spécifique concerne les pays qui appartiennent à l’Union européenne, mais qui n’ont pas intégré la zone euro. Ces pays bénéficient en effet du marché unique, alors que leurs conditions fiscales et sociales sont très inférieures au pays de la zone, même s’ils ont dû accepter quelques normes générales valables pour tous les pays. On pourrait prendre l’exemple de la Pologne, qui, du fait de la faiblesse de ces normes, est l’un des lieux de délocalisation préférés des multinationales, et plus spécifiquement des entreprises allemandes. Exiger une mise à niveau de ces normes au niveau de celui des autres pays leur serait cependant défavorable.

On avait proposé pour des pays en voie de développement extérieurs à l’Union et s’appuyant sur des normes sociales et fiscales basses pour se développer, l’instauration d’un mécanisme compensateur : des droits de douane leur seraient prélevés mais pour leur être ensuite reversés afin de leur permettre d’élever ces normes[12]. Ce mécanisme pourrait être utilisé aussi à l’intérieur de l’Union en direction des pays en retard. Mais, plus simplement, il pourrait être exigé, en contrepartie du maintien dans le marché unique, un alignement progressif des normes en fonction de l’élévation du niveau de productivité de ces pays (même si cette mesure pose des problèmes complexes).

 

4° Reste un point important à considérer pour le bon fonctionnement d’une zone euro à monnaie commune, celui de la réduction des déséquilibres des balances courantes.

Actuellement certains pays exportateurs, comme l’Allemagne, connaissent une balance nettement excédentaire, et d’autres, comme la France, une balance déficitaire. On dira que la responsabilité leur en revient. Mais, si ces déséquilibres ne sont pas pris en compte dans le calcul des parités, du moins à partir d’un certain seuil, les premiers en profiteront, en s’opposant à une réévaluation de leur monnaie relativement à la monnaie commune (qui diminuerait leurs exportations en renchérissant relativement leurs produits), pour ne plus augmenter leurs salaires, donc la demande qu’ils peuvent adresser aux autres pays de la zone entière, pendant que les seconds, pénalisés par la sous-évaluation de leur monnaie, seront privés de l’effet d’une relance sur leurs propres exportations et devront s’ajuster par des baisses de salaires et du chômage, ce qui ne va nullement dans le sens d’une harmonisation par le haut. Aussi faudrait-il inclure aussi dans le calcul des parités une réduction de ces déséquilibres – encore une préconisation de Keynes[13].

Au total les conditions que je viens d’énoncer pour le fonctionnement harmonieux d’un ensemble européen basé sur une monnaie commune sont, je le reconnais, extrêmement exigeantes. Elles ont l’avantage de rééquilibrer les pays à l’intérieur de la zone euro et de pouvoir convaincre ceux qui n’en font pas partie de s’y associer. Elles se distinguent de propositions qui consisteraient à n’admettre dans cet ensemble que les pays relativement homogènes[14]. Elles supposent une forte et constante coopération entre ses membres, qui se seraient mis préalablement d’accord sur ses règles[15], bref un projet strictement opposé à l’actuel fonctionnement de la zone euro et même de l’Union européenne toute entière, qui est foncièrement non-coopératif et qui, à travers une concurrence entre les Etats constamment faussée, dresse les peuples les uns contre les autres. Autrement dit encore, il peut se revendiquer d’un véritable européisme, parce qu’il combine la souveraineté des nations avec l’intérêt général lié à leur association, au lieu de les dissoudre dans un bain (relativement) post-national qui ne sert que leurs classes dominantes. Mais peut-être ce projet est-il trop ambitieux et faut-il d’abord viser un peu plus bas, pour des raisons d’opportunité politique.

 



[1] C’est une proposition que j’avais envisagée, mais en l’assortissant de la condition suivante : que ce financement serve uniquement aux investissements d’avenir d’un Etat, lui permettant, grâce à la croissance induite, d’améliorer ses rentrées fiscales, donc de réduire son déficit et in fine sa dette, ceci en acceptant tous les contrôles demandés (cf Crise européenne, Posologie du fédéralisme, Note de la Fondation Gabriel Péri, 2013, p. 53).

[2] Ce budget de la zone euro, qui pourrait être de 2% de son PIB, trouverait ses recettes du côté de la réaffectation d’un partie de l’impôt sur les sociétés et de quelques autres taxes, tandis que ses dépenses iraient d’une part à un soutien conjoncturel aux prestations chômage dans  les pays en difficulté, et d’autre part au soutien à certains investissements, potentiellement à caractère plurinational (infrastructures, recherche et développement etc.). Laissons de côté les problèmes de faisabilité. Un tel budget suppose un degré de plus dans le fédéralisme européen (avec sans doute un Ministre des finances pour en assurer la direction), ce qui pose un lourd problème de légitimité démocratique, auquel ses initiateurs cherchent une parade. Mais ce qui nous intéresse ici est qu’il n’a d’autre ambition que « d’assurer une stabilisation macroéconomique et financière optimale », étant entendu que les marchés feront le reste, tantôt relançant, tantôt freinant la croissance, le tout étant d’éviter des emballements. Or les marchés ont plutôt tendance à creuser les écarts entre les pays et sont incapables d’effectuer de grands programmes d’investissement quand une économie patine. Seuls les Etats sont capables de le faire : c’est la grande leçon de Keynes et de la Chine. Le problème va donc bien au-delà de la recherche du ‘mix économique’ optimal (entre la politique monétaire et la politique budgétaire), qui ne sert qu’à lisser les a.coups.

[3] Cf. notamment Jacques Sapir, Faut-il sortir de l’euro ? Editions du Seuil, 2012 ;  Jacques Nikonoff, Sortons de l’euro ! Restituer la souveraineté monétaire du peuple, Mille et une nuits 2011 ; Aurélien Bernier, Désobéissons à l’Union européenne, Mille et une nuits, 2011 ; Jacques Généreux, Nous on peut ! Manuel anticrise à l’usage du citoyen, Editions du Seuil, 2012 ; Frédéric Lordon, La malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique, Les liens qui libèrent, 2014 ; Franck Dedieu, Benjamin Masse-Stamberger, Béatrice Mathieu, Laura Raim, Casser l’euro pour sauver l’Europe, Les liens qui libèrent, 2014. La monnaie commune, comme solution de secours, est évoquée par Jean-Pierre Chevènement dans La France est-elle finie ? Fayard, 2011, et dans 1914-2014. L’Europe est-elle finie ? Fayard 2013.

[4] C’est le mécanisme proposé par Frédéric Lordon, op.cit., p. 190 sq. Une autre possibilité serait que ce soient les banques nationales elles-mêmes qui effectuent la conversion, s’achetant les unes aux autres les devises des autres pays de la zone pour répondre aux besoins des acteurs nationaux. Mais une banque centrale est préférable, parce qu’elle pourrait mener une politique de  change unifiée vis-à-vis des pays étrangers.

[5] Op. cit. 2013, p. 102.

[6] C’est la position de Jean-Luc Mélenchon, qui a déclaré que, s’il devait choisir entre l’euro actuel et la souveraineté nationale, il choisirait la dernière. Le programme de la France insoumise, L’Avenir en commun  (Editions du Seuil, décembre 2016) prévoit que, en cas d’échec des négociations avec les partenaires européens notamment sur une réforme de la Banque centrale européenne, le gouvernement français « réquisitionnerait la Banque de France pour transformer l’euro en monnaie commune, et non plus unique » (p. 85). Ce serait déjà sortir des Traités.

[7] Op. cit., p. 181-184.

[8] Plusieurs sont envisagées, en particulier dans Frank Dedieu et alii, op. cit., 3° partie, « Les voies de sortie ».

[9] Le Front national l’avait un moment reprise à son compte, mais on ne sait pas s’il s’agissait d’une démarche sincère (et au reste peu détaillée) ou seulement d’un paravent pour revenir en fait au franc sans effaroucher une partie de sa clientèle électorale, encore attachée à l’euro.

[10] Le critère du PIB par habitant est simple, mais ne reflète pas le niveau des normes sociales et fiscales. La richesse moyenne des habitants peut dissimuler des normes très basses et un énorme niveau d’inégalité.

[11] La Charte de La Havane, qui devait régir le commerce international aux lendemains de la Seconde guerre mondiale, et qui a été abandonnée en 1950, après que les Etats-Unis ont refusé de la ratifier, autorisait les aides d’Etat « pour faciliter le développement et la reconstruction de certaines branches industrielles et agricoles », ainsi que les subventions dans certaines circonstances. C’est bien ce dont il s’agit ici : aides et subventions favorisent le développement d’un pays, pourvu qu’elles ne soient pas discriminatoires dans le cadre d’un marché unique.

[12] Jacques Sapir in La démondialisation, Editions du Seuil, 2011, p. 254. Ce qui rejoint l’idée d’un protectionnisme « altruiste ».

[13] La question est évoquée par Jacques Généreux, op. cit. p.183-184, et, plus longuement, par Frédéric Lordon, op.cit. p. 203-205

[14] Frédéric Lordon pense que l’on « ne saurait y faire entrer que des économies ayant des modèles socio-productifs semblables et, corrélativement, des structures de coût voisines » (op. cit., p. 211).

[15] Ce qui n’empêchera pas de laborieuses négociations lors de l’application…

14 décembre 2018

LA TRANSFORMATION REVOLUTIONNAIRE, ou COMMENT MARCHER SUR LES DEUX JAMBES

 

(article paru dans Nouvelles Fondations, n° 3-4, 2006, p. 86-94, repris dans mes Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Le Temps des cerises, 2011, p. 223-250.Tout le § sur le PCF, qui se réfère au début des années 2000, devrait être actualisé)

 

Sommes nous dans une période prérévolutionnaire ? Ce qui se passe depuis quelques années – la montée des contestations contre les politiques néo-libérales, les mouvements massifs et internationalisés contre la mondialisation capitaliste (forums sociaux, contre-sommets), des formes de rébellion sociale (manifestations massives, émeutes urbaines, saccage de magasins etc.), une agitation diffuse portée par d’innombrables associations – tout cela pourrait faire penser que nous sommes dans une situation comparable à celle de 1846-1847 ou de 1905. Mais la différence saute immédiatement aux yeux. Avant 1848 (donc avant même Le Manifeste du Parti communiste) la société est pleine de projets de réforme sociale, qui ne viennent pas seulement des grands noms du socialisme utopique ; en 1905 le mouvement russe de l’époque pense avoir dans ses cartons les clefs d’un avenir différent (la grande opposition entre les communistes et les anarchistes de gauche porte surtout sur les moyens). Et les ouvriers, s’ils sont rarement les inspirateurs du mouvement révolutionnaire, en sont les gros bataillons, avec des paysans prêts à faire un bout de chemin pour se libérer de l’esclavage foncier. Aujourd’hui ce sont surtout les éléments de la nouvelle petite bourgeoisie, et particulièrement de la petite bourgeoisie d’Etat, qui se sont mobilisés. Et, s’ils croient savoir ce dont ils ne veulent pas, ils ne savent pas vraiment où ils vont, et encore moins comment y aller. C’est, du coup, toute une conception de la révolution qui est prise à revers : l'émancipation sera le fait non des "masses laborieuses", et des partis qui les représentent, mais des individus et des groupements multiples issus de "la société civile", faisant pression sur les pouvoirs institués. C’est en même temps le projet révolutionnaire d’une société socialiste ancrée sur la collectivité, opposée en tous points à la société capitaliste axée sur les intérêts privés, qui se trouve invalidé au profit d’une politique émancipatrice des individus. Je voudrais montrer comment cette inversion, même si elle est riche de multiples développements, non seulement rencontre ses limites, mais encore se prête à des récupérations par le capitalisme qui en désamorcent constamment le potentiel transformateur. Commençons donc par la vision traditionnelle de la révolution, avec ce qui fut son eschatologie : en deux mots, c’était celle du renversement de l’ordre existant visant à effacer ses contradictions.

 

La révolution comme suppression des contradictions

 

A grands traits, qu’est-ce alors que la révolution ? C’est le renversement, par des voies démocratiques ou par la violence, si celles-ci sont bouchées, de l’ordre-désordre existant. Elle sera l’effet d’une intense lutte de classe, et elle vise à la disparition des contradictions de classe. Il s’agit de créer, comme disait Babeuf, une “ communauté des égaux ”. Les exploiteurs seront expropriés au profit du peuple, représenté d’abord par un Etat nouveau, une démocratie de la base au sommet qui se veut de type plus ou moins conseilliste, à l’instar de la Commune de Paris. Il s’agit ensuite d’en finir avec les forces aveugles du marché en leur substituant un “ plan concerté ” (on pense remplacer la monnaie par une autre unité de compte, en termes physiques ou en termes de valeur travail). Il est frappant de contester que toutes les discussions, à l’époque très ouvertes, sur la Nouvelle Politique Economique, s’accordent sur le but à atteindre, après cette phase de “ recul stratégique ” : une économie où l’on pourra calculer ex ante tout ce qu’il faut produire et comment le produire (comme, dans les faits, un tel calcul s’avérera impossible, l’économie deviendra, on le sait, administrée et commandée. C’est le pouvoir politique qui décidera de tout : de la hiérarchie des besoins, des secteurs prioritaires, de l'échelle des rémunérations, des prix, des transferts entre unités de production etc.). Nous avons affaire à une conception organiciste de la société, où chaque lieu de production ferait partie d’une vaste machinerie sociale, ce qui opposerait ce nouveau mode de production à l’anarchie qui caractérise la société capitaliste, et à ses conséquences, telles que le chômage ou les crises périodiques. A cette conception organiciste répond une organisation solidariste du travail. Les travailleurs occupent des places dans les divisions du travail, en attendant la résorption de la division du travail manuel et du travail intellectuel. Leur motivation principale est de servir la collectivité et la révolution, l’homme nouveau dépasse les intérêts égoïstes. Les hommes sont guidés par la raison, la science se substitue aux idéologies, et l’esprit religieux disparaît de lui-même au profit de l’idéal du progrès humain.

C’était là un projet grandiose, qui réduisait toute l’histoire passée à une préhistoire. Les hommes devenaient enfin maîtres de leur destin. Toutes les contradictions étaient dépassées : les oppositions de classe, avec l’abolition du salariat, l’oppression étatique avec la démocratie de masse, les conflits d’intérêts avec le triomphe de l’homme communautaire, spontanément moral, les luttes idéologiques avec le communisme scientifique. Il est courant de dire aujourd’hui qu’il s’agissait là d’une utopie, décrochée des nécessités économiques et de la réalité des individus et des rapports humains, et que, de ce fait, elle devait nécessairement conduire à l’inefficience, au totalitarisme, à la répression, et finalement à l’échec. Cette chronique (réécrite) d’une mort annoncée oublie que la tentative révolutionnaire a connu, à côté des erreurs et des crimes qui l’ont accompagnée, des succès, au moins pendant les premières décennies, et qu’elle a rencontré ce qu’il faut bien appeler une adhésion populaire. Cela signifie que, par certains côtés, elle rencontrait la réalité et satisfaisait des aspirations (pour faire bref, le désir de communauté, le besoin de choix collectifs, l’identification à un projet national, et en même temps porteur d’universalité). Elle a sombré quand elle a cessé d’y répondre, quand elle est apparue comme une rhétorique creuse, masquant ou travestissant la permanence des vieilles contradictions. Elle a sombré aussi parce qu’elle n’a marché que sur une jambe, sacrifiant l’autre (en bref, le désir d’individualité, le besoin d’autonomie, les habitus civilisationnels). Cette  conception de la révolution était anti-dialectique, au sens où elle visait à supprimer les contradictions en éradiquant un de leurs pôles, et en empêchant ainsi toute “ résolution ”.

 

Les contradictions étant indépassables, le progrès consiste à les transformer de dialectique négative en dialectique positive

 

Ma conviction est que les hommes sont des êtres contradictoires et qu’il faut non pas en prendre son parti sur le mode du regret, mais en tirer des règles d’action et des motifs d’espérance. Je ne pourrai être ici qu’extrêmement rapide et allusif.

Partons de cette constatation bien simple que l’être humain est un sujet qui ne cesse de se contredire, au sens où toute décision, si minime soit-elle, entraîne un minimum de délibération, où l’on se fait des objections à soi-même. Un ordinateur ne se contredit jamais, un animal peut prendre une décision, mais semble incapable de ces instants de réflexion que l’on trouve même dans la plupart de nos routines (sauf dans celles qui sont commandées par l’extrême urgence). Si l’on ajoute que seul l’homme a, si l’on en croit la psychanalyse, un inconscient (un refoulé), la contradiction devient très intense – quelque chose qui échappe à toutes les théories de l’action rationnelle. Freud y voit même la source du tragique humain (l’éternel combat entre le ça et le surmoi et entre les pulsions de vie et la pulsion de mort), mais nous ne sommes pas obligés de partager ce pessimisme, très lié à une époque précisément tragique de l’histoire. Il n’en reste pas moins que cette contradiction explique l’impossibilité du bonheur : on ne coïncide jamais avec soi-même, sauf dans les rares moments de la jouissance, de la souffrance ou de l’amour (on reconnaîtra là un vieux thème de la philosophie).

Si la contradiction est au cœur de la psyché, on ne sera pas surpris que l’être humain soit animé par des désirs contradictoires. Je retiendrai au moins trois sortes de contradictions indépassables, celles auxquelles je faisais allusion précédemment. J’en dirai juste quelques mots, sans avoir le temps de les préciser et d’en analyser la source. D’abord une contradiction à l’intérieur de l’individu entre un désir d’individualité et un désir de communauté, qui prend par exemple la forme d’une contradiction entre l’intérêt individuel (lequel peut englober des motifs altruistes) et le besoin d’appartenir à une communauté qui vous dépasse (à commencer par la famille), ou celle de la contradiction entre rivalité et coopération. Ensuite une contradiction entre l’insertion dans une communauté restreinte et des communautés plus larges. Par exemple, l’atelier ou le bureau sont des espaces de proximité (avec des sous-groupes), auxquels nous sommes autrement attachés qu’à un établissement, une entreprise, lesquels ont eux-mêmes des horizons et des intérêts bien différents que ceux d’un groupe d’entreprises, d’un marché, d’une économie nationale. Enfin une contradiction entre l’individu comme individu, avec divers enracinements sociétaux, et l’individu comme sujet politique, soit, dans les sociétés démocratiques, comme citoyen. Comme individu par exemple je peux vouloir une voiture rapide et puissante, comme citoyen je peux vouloir qu’elle ne mette pas en danger mes concitoyens et qu’elle ne soit pas polluante.

Or, pour revenir à l’utopie communiste, il apparaît qu’elle valorisait l’un des pôles de ces contradictions et déniait l’autre, au point de vouloir le détruire. Seule comptait l’insertion dans le collectif, tout le reste n’était que manifestation d’esprit petit-bourgeois ou déviance. Et d’une certaine façon cela a marché, notamment parce que cette politique rencontrait le désir fusionnel et le désir d’égalité (on ne peut comprendre l’adhésion au stalinisme sans voir l’importance du phénomène d’identification et les formidables possibilités de promotion sociale qu’il offrait au temps du développement accéléré de l’URSS). Mais d’un autre côté le désir d’individualité était tellement brimé qu’il se manifestait de façon détournée, par exemple sous la forme du carriérisme et sous la forme, honteuse à l’époque, des privilèges (il a littéralement explosé lorsque les contraintes se sont desserrées). Je pourrais faire la même démonstration pour les contradictions entre les appartenances aux différentes collectivités (les règles sociales donnaient aux individus un sentiment de solidarité, corollaire de la conception organiciste de la société, mais l’économie administrée ne permettait pas aux individus de voir le bout de leurs actes ni d’être intéressés aux résultats, d’où la démobilisation croissante du travailleur soviétique), ou pour les contradictions entre les aspirations individuelles et un Etat qui prétendait incarner la volonté populaire, sous la houlette d’un parti omniscient.

 

L’inversion de l’utopie collectiviste

 

Or aujourd’hui les partis “ révolutionnaires ” (entendons ceux qui veulent encore modifier profondément l’ordre existant) ont, en quelque sorte, inversé cette utopie, en valorisant les pôles opposés des contradictions. C’est particulièrement évident pour un parti comme les Verts, qui est devenu largement libéral-libertaire, ce l’est un peu moins pour les partis d’extrême gauche, qui restent partiellement attachés aux idéaux communistes. Mais ce faut surtout frappant en ce qui concerne le parti communiste, quand il a entrepris sa « mutation ».

Le PCF s’est mis à militer pour un “ nouveau communisme ”. Ce communisme était défini comme “ un développement de la société fondé sur la valorisation de chaque personne. Ce que nous appelons le dépassement du capitalisme ” (in Résolutions du 31° Congrès, Octobre 2001). Chacun devait “ s’affirmer ”, “ se réaliser ”, devenir créateur et artiste de sa vie. Le dépassement du capitalisme se ferait non par une révolution, mais par une transformation par petites touches, une sorte de subversion en douceur du système, à travers la conquête de droits, pour aller vers une “mise en commun ”, un “ partage des savoirs et des pouvoirs ”. Tout l’accent était ainsi mis sur l’individu, contre les formes de communauté, soupçonnées d’être par nature oppressives. Un tel discours empruntait au libéralisme, mais en le corrigeant par des échos du personnalisme chrétien (la dignité des personnes, le souci de la justice sociale). Et sans doute pouvait-il se réclamer de Marx, puisque pour ce dernier le but du communisme était bien de promouvoir l’individu, en le libérant des appartenances de classe et de leurs effets aliénants. Mais Marx pensait que seul un changement radical du système social rendrait possible cette émancipation des individus (par ailleurs il mésestimait, selon moi, le besoin d’attaches communautaires). Or le PCF ne voulait plus de ce changement radical des rapports sociaux de production, d'un changement systémique, parce qu’il redoutait les effets d’une conception trop économiste et de l’étatisme.

Tout cela s’expliquait sans doute parce que le parti communiste était encore traumatisé par son allégeance antérieure à Moscou et son adhésion au système soviétique, et parce que, n’ayant pas compris Mai 1968, son souci était désormais de coller au plus près au mouvement d’individuation, jusqu’à en épouser tout le spontanéisme et toutes les revendications (il parlait beaucoup de “ nouveaux droits ”, mais jamais de devoirs ou d’obligations). Ce désir d’accompagner les aspirations libertaires (beaucoup plus présentes d’ailleurs dans les catégories moyennes que dans les classes populaires)  et cette méfiance vis-à-vis de l’Etat le conduisaient aussi à en appeler à la société civile, à l’intervention de tous les acteurs à tous les niveaux, au lieu de réclamer, comme il le faisait autrefois, la “ démocratisation de l’Etat ”. C’est dans le même esprit de promotion de l’individu qu’il a réformé ses statuts, proclamant la “ souveraineté de l’adhérent ” et procédant à toutes sortes d’innovations pour en finir avec la “ forme parti ”.

Cette inversion de la perspective était frappante dans les textes d'orientation du 30° Congrès. La question de la propriété n’était plus au centre de ses préoccupations. Certes le PCF se prononçait pour une “ économie mixte à prédominance sociale ”, mais on n’en voyait pas bien les contours. Il était pour le maintien d’un secteur public, mais ne s’était pas opposé à ce que, même dans les services publics, il y eût une ouverture du capital à des intérêts privés. Certains de ses membres jugeaient même favorablement la dilution de la propriété dans les grands groupes, y voyant une forme de “ socialisation ”, alors que cela revient à légitimer le capitalisme populaire. Le PCF n’avait pas, pour autant, de propositions en ce qui concerne le secteur de l’économie sociale, laissant en quelque sorte ce champ aux Verts, sans s’interroger sur ses limites, ses dérives (vers le capitalisme), ses potentialités. Tout se passait comme s’il acceptait la sphère dominante de l’économie capitaliste, en cherchant à la réformer de l’intérieur : les salariés devraient intervenir dans la gestion des entreprises privées pour “ agir sur leurs stratégies, sur leurs finalités, sur leurs critères de gestion ”. Mais on ne peut rien changer de tout cela, car cela appartient au "code source" du capitalisme. Tout au plus peut-on y introduire quelques éléments antagonistes, qui en tempèrent la logique. Dès lors tout risquait de n’être plus qu’une affaire de nuances avec le programme des socialistes.

Le 32° Congrès (Avril 2003), venant après les défaites électorales de 2002, a marqué une évolution significative. Le parti communiste a admis avoir pris des positions erronées sur l'ouverture du capital de certaines entreprises publiques. Il s’est prononcé pour une appropriation sociale des moyens de production, d'échange et de financement et, sans sortir du flou sur les formes de propriété, a fait quelques propositions concrètes (un élargissement du champ des services publics, un  grand pôle public de la défense, un pôle financier public, des crédits sélectifs). Le 33° Congrès (juin 2006) a précisé ces propositions en élaborant un  un programme économique dans son point 3. Ce programme ne manque certes pas d’intérêt, mais son ambition limitée, qui se voudrait réaliste, le met en porte à faux : irrecevable dans une économie dominée par capitalisme financiarisé[1], il peine à convaincre, faute d’un horizon plus large où l’inscrire : celui d’un nouveau projet socialiste, qui prenne à bras le corps les contradictions, parce que le socialisme est resté une notion suspecte.

En renversant l’utopie collectiviste et organiciste, le Parti communiste n’a pas réussi à redresser la barre (et l’on pourrait dire des choses semblables pour les autres partis de gauche), parce que, ce faisant, il est entré dans le jeu du capitalisme, beaucoup plus fort sur le terrain de l’individualisme, mais aussi habile à récupérer ses contre tendances. C’est ce que je vais développer en quelques mots.


Le capitalisme joue habilement des contradictions

 

Il est loin le temps où le capitalisme vantait le travail[2], l’épargne précautionneuse, la famille et la morale de l’abstinence. Bien sûr il garde quelque chose de ces valeurs dans ses “ gènes ”, mais, comme des  sociologues l’avaient vu depuis longtemps (je pense ici surtout à Christopher Lasch[3]), le capitalisme est devenu, dans son courant dominant, libertaire, consumériste, hyper individualiste, en quelque sorte “ gauchiste ” (si l’on suit les analyses de Boltanski et Chiapello[4]). Tout est devenu licite (par exemple l’industrie pornographique), la publicité inonde tout l’espace social sur la façon dont tout un chacun fera son bonheur, la confidence publique et l’exhibitionnisme ont aboli toutes les frontières de l’espace privé. L’individu est appelé à être mobile, risqueur, mutant (même sur le plan de l’ethos sexuel). Ce qu’un auteur[5] a appelé “ le bougisme ”. L’entreprise n’a plus à connaître de règles sociales imposées. La démocratie est devenue une démocratie de marché. Bref tous les pôles adverses des contradictions sont dissous dans un bain libéral.

Naturellement tous ces pôles ne se laissent pas réduire ou domestiquer facilement. Le désir de communauté refait surface dans les divers communautarismes (religieux, ethniques, néo-tribaux), dont le propre est d’être autoritaires et/ou excluants. Le capitalisme s’en accommode très bien, et même les exploite, tant qu’ils ne débouchent pas sur un prosélytisme trop expansif, sur la violence ou le terrorisme. L’entreprise est critiquée, en ce qu’elle fait fi de l’intérêt général ? Qu’à cela ne tienne : l’entreprise exercera sa “ responsabilité sociale ” - pourvu qu’elle soit seule à la définir. La démocratie néo-libérale est contestée, parce qu’elle n’a plus de grain à moudre, qu’elle est remplacée par la “ bonne gouvernance ” ? Eh bien, c’est la “ république des actionnaires ” qui prendra la relève, chaque actionnaire exerçant son pouvoir (fonction de son nombre d’actions) dans le “ gouvernement d’entreprise ”. Tout cela, cependant, n’empêche pas la société de se déliter et les citoyens, qu’on avait convertis en consommateurs, de demander un retour de l’Etat pour assurer la sécurité des biens et des personnes et restaurer un minimum de morale publique. Là aussi, le capitalisme sait faire, car il n’a pas oublié certaines recettes de l’ordre moral et policier d’autrefois.

Engager la lutte avec le capitalisme sur son terrain, c’est là une stratégie illisible pour tous ceux qui souffrent de ses méfaits, et c’est une stratégie perdante parce qu’il dispose de beaucoup plus de pouvoirs et de relais pour propager son idéologie et pour actionner des contre-feux. Je prends un exemple. L’idée d’une responsabilité sociale des entreprises n’est pas absurde, mais laisser aux entreprises (ou plutôt à leurs dirigeants) le soin de la définir et de la mettre en œuvre, c’est faire le jeu du néo-libéralisme tant qu’on ne demande pas à l’Etat de normer cette responsabilité et de la sanctionner (ce qui reviendrait, notons-le, à une forme indirecte de planification). Autrement dit le pôle “ entreprise ”, comme collectivité de travail, doit être articulé au pôle Etat comme représentant de la collectivité nationale, d’une façon qui représente ce que j’appelle une dialectique positive : d’un côté les entreprises seraient à même de réorienter leurs efforts et leurs investissements en fonction de l’intérêt général, ce qui leur donne d’autres finalités que le profit pur et simple, de l’autre l’Etat n’a plus à tout investiguer et peut mieux remplir ses missions.

Pour sortir de l’immense désarroi idéologique que connaît un parti comme le parti communiste[6], mais aussi toute la gauche, je propose ainsi de repenser les objectifs en fonction d’une telle dialectique positive, ce qui les rendrait clairs et  crédibles, dans la mesure même où ils répondraient à des attentes opposées des individus, qui aujourd’hui ne savent plus à quel saint se vouer. Je vais illustrer mon propos très rapidement sur la question majeure, celle qui est au centre des interrogations et des préoccupations de beaucoup de Français (mais pas seulement d’eux) : celle d'une alternative possible au capitalisme.

 

Le socialisme comme dialectique “ positive ”

 

    Si tout le monde sait ce que capitalisme veut dire, personne ne sait plus quel est le système social qui peut prétendre au rôle de système concurrent, mieux encore, de “ système successeur ”, pour reprendre une expression de David Schweickart[7]. On a compris que pour la majorité du parti socialiste, qui n’a plus de socialiste que le nom, le capitalisme est devenu l’horizon indépassable de notre temps. Mais il est bien fâcheux que le parti communiste ait renoncé aussi au socialisme, identifié au système soviétique et à ses variantes, et que les partis d’extrême gauche soient plus que silencieux ou prudents sur le sujet (le projet devant, selon eux, se bâtir à travers les luttes et être le moins possible anticipé).

Or le socialisme à venir consisterait précisément à faire jouer les contradictions de manière dynamique, au lieu de laisser l'un des pôles écraser l'autre. Je vais en donner une rapide esquisse en partant des trois contradictions dont je parlais[8].

Soit la contradiction entre le sujet politique, jouissant de droits politiques égaux, et l'agent économique, placé dans des situations inégales, allant aujourd'hui jusqu'à ce qu'on appelle l'exclusion. Une bonne manière de la « résoudre » est d'étendre le champ des services publics, pour que le citoyen puisse disposer de biens tels que la santé, l'éducation, les formes diverses de protection sociale, mais aussi de services économiques, tels qu'un niveau de formation professionnelle, l'accès à l'emploi, des moyens pour entreprendre. Le capitalisme tend à l'inverse à réduire toujours plus le périmètre de ces services publics, ce qui fait peu à peu de la citoyenneté une coquille vide. Ce sont pourtant eux qui permettent au citoyen de jouer son rôle économique de manière active, ce qui est favorable au développement économique, et inversement c'est cette capacité économique qui permet à l'individu de jouer pleinement son rôle de citoyen, en comprenant mieux les enjeux des décisions politiques (ce qui milite donc fortement en faveur de la démocratie économique, non seulement comme facteur d'efficacité, mais encore comme soubassement de la démocratie politique). On voit que chaque pôle de la contradiction peut ainsi renforcer l'autre.

Prenons la contradiction entre l'appartenance à une collectivité comme l'entreprise et l'appartenance au système de l'économie nationale, ou encore, pour faire court, entre les intérêts particuliers et l'intérêt national. La manière de la résoudre, c'est d'effectuer un certain contrôle social de l'investissement, pour qu'il aille dans le sens des orientations et des priorités définies au niveau des grands choix collectifs, ce qui revient à réhabiliter la planification, mais une planification assez souple pour laisser aux entreprises la plus grande marge d'autonomie, sans quoi on retomberait dans les travers de l'économie administrée (manque de dynamisme, manque de motivation, mauvaise allocation des ressources). A noter que la planification ne requiert pas la propriété publique, mais peut aussi se réaliser à travers d'autres formes diverses de propriété, il est vrai d'autant mieux que les formes sociales prédomineront[9]. C'est un des sens de ce qu'on a proposé d'appeler "l'appropriation sociale"[10]. Ici encore un pôle renforce l'autre : les incitations (fiscales, par les taux de crédit etc.) permettent de mieux réaliser les finalités collectives qu'un système de commandement, et le contrôle de l'investissement permet de donner aux entreprises les plus socialement utiles des moyens dont elles ne disposeraient pas dans un système qui sélectionne les investissements en fonction de la rentabilité financière.

Prenons la contradiction entre le désir d'individualité et le désir de communauté. Il y a quantité de manières de la résoudre dynamiquement. Par exemple les biens sociaux fournis par les services publics "font société" (surtout ceux qu'on pourrait appeler des "biens de civilisation"), par opposition aux biens privés, qui atomisent le consommateur - tout en étant indispensables à l'exercice de ses choix personnels. Par exemple les associations de consommateurs, le commerce équitable, le financement solidaire montrent dès aujourd'hui dans quelle voie on pourrait socialiser le marché même des biens privés.

 

Comment combiner le national et le mondial

 

Je voudrais ici dire quelques mots d’une autre contradiction, dont la puissance est aujourd’hui explosive : la contradiction entre l’appartenance à une nation, et la place dans le système politique et économique international. Vieille contradiction certes, que le mouvement ouvrier pensait résoudre par l’internationalisme. Mais c’était à une époque où les économies étaient encore largement autocentrées, surtout dans ce qu’on appelait le « camp socialiste ». Pourtant, même dans ce camp, le « socialisme réel » a échoué dans sa prétention à instaurer des relations de coopération : L’URSS a voulu imposer son modèle, les relations politiques ont été marquées par la sujétion ou la rivalité, les partis frères se sont tirés dans le dos, les relations économiques, bien qu’elles ne se soient pas réduites à un pur calcul d’intérêts, ont été déséquilibrées. Autrement dit le nationalisme l’emportait sur l’internationalisme. Mais tout cela a changé aujourd’hui avec la mondialisation économique, qui a rendu la contradiction particulièrement aigue en faisant pencher la balance de l’autre côté, au détriment des nations et des appartenances nationales. L’un des pôles est en train de détruire l’autre. Rappelons rapidement en quoi.

Le fait le plus marquant (plus que la libéralisation des échanges de marchandises, et alors même que les forces de travail restent pour l’essentiel confinées dans le cadre national) est l’internationalisation des capitaux. Bien que les entreprises transnationales gardent des attaches nationales (parfois surtout au niveau de leur management), ainsi que des soutiens politiques, elles ne cessent de dynamiter les règlementations étatiques nationales[11] et les marchés locaux du travail, défaisant ce qui faisait (en partie) le ciment des nations. Là où les tenants de la mondialisation libérale voient un progrès bénéficiant à tous les citoyens d’un pays et un processus gagnant-gagnant entre les pays, la simple observation montre que les effets sont tout autres et l’analyse conduit à de sombres prédictions.

Les citoyens des pays développés sont-ils gagnants ? La montée en puissance des importations représente des avantages, en termes de prix, pour ceux qui peuvent consommer, mais elle détruit beaucoup d’emplois dans le pays importateur, que ne compensent pas les emplois du secteur exportateur, car, pour concurrencer les pays à bas salaires et à faible couverture sociale, les pays développés doivent se positionner sur des créneaux plus capitalistiques que travaillistiques. Ce processus est aggravé par les délocalisations, les entreprises faisant produire ailleurs ce qui sera ensuite importé. En second lieu la compétition mondialisée tend à aligner vers le bas les salaires des pays développés, dans un processus sans fin, si bien que la demande intérieure s’y trouve réduite. Finalement les seuls qui bénéficient vraiment de la mondialisation sont les détenteurs de capitaux, ce qui accroît les inégalités de revenus. Telle est, au bout du compte, la situation que l’on peut observer dans les pays développés : croissance faible, richesse à un pôle, pauvreté et chômage à l’autre pôle. Et les conséquences sont des réactions de rejet de cette mondialisation-là : crainte de l’étranger, retour de l’extrême droite nationaliste, hostilité aux immigrés qui « prennent les emplois ». Un phénomène que l’on observe notamment aux Etats-Unis et en Europe. La bourgeoisie mondialisée n’arrive pas à convaincre que la guerre économique est une bonne chose, et elle doit se mettre elle-même à jouer des peurs nationalistes pour conserver le pouvoir politique.

Les pays en voie de développement sont-ils gagnants ? Certains le sont, grâce à l’essor de leurs exportations, mais en se mettant à la remorque des capitaux internationaux, notamment des grands fonds occidentaux, ce qui reproduit l’impérialisme sur des bases nouvelles. Par ailleurs leur avantage comparatif ne sera que temporaire (d’autres seront prêts à produire moins cher). Et, ici encore, seule une petite partie de la population, celle qui participe au capital ou qui le fait fonctionner, profite d’une croissance soutenue. Seuls les pays qui contrôlent, de diverses façons, le mouvement des capitaux, tirent vraiment leur épingle du jeu, mais là encore au prix d’un creusement des inégalités. Enfin un grand nombre de pays sont perdants, parce qu’ils sont à la fois en situation de dépendance et de manque de capitaux. Et c’est évidemment dans ces pays que le rejet de la mondialisation libérale prend les formes les plus aigues et les plus violentes, celle en particulier du nationalisme exacerbé et du fondamentalisme religieux, hotile à l’occidentalisation.

On peut voir, d’ores et déjà, que la mondialisation destructrice des nations  conduit au chaos dans les relations internationales et à la décomposition sociale dans chaque pays, ce qui entraîne le retour en force des nationalismes ethnicisants (par exemple en Europe de l’Est). Et on peut prévoir qu’elle se heurtera sur le long terme à un certain nombre de limites absolues, tenant à la démographie (l’immense réservoir de main-d’œuvre se tarit peu à peu avec le ralentissement de la progression démographique), à l’appauvrissement des ressources naturelles (source de conflits de plus en plus dangereux), et à des conséquences environnementales irréversibles. C’est donc en ce domaine également qu’il faudrait retrouver une dialectique « positive », qui rétablisse un équilibre dynamique entre les deux pôles de la nation et de l’internationalisation, et dont les grandes lignes seraient les suivantes : un développement plus autocentré, qui laisse cependant jouer partie les échanges internationaux ; un protectionnisme modéré qui vise à empêcher les compétitions déloyales et à rendre une cohérence économique aux nations (ou à des ensembles régionaux), combiné à des accords d’échange, mais sous la condition de certaines clauses sociales ou de compensation (favorables aussi aux travailleurs des pays dominés) ; corollairement un contrôle du mouvement des capitaux via des autorisations et/ou des impositions de taxes. Et c’est là que l’on retrouve, en même temps, la nécessité du socialisme. Car ce n’est pas seulement en régulant un capitalisme qui « perd la tête »[12] qu’on pourra rétablir une réelle dynamique constructive dans le jeu des rapports internationaux.

 

Et le communisme, alors ?

 

Eh bien, il faut se défaire de cette idée que le communisme signifiera la fin des contradictions. Si mon idée est juste, si les contradictions sont inscrites au cœur de la psyché, si l’individu est pris entre des exigences opposées, si toute société connaît une contradiction entre les collectifs restreints et des collectifs plus larges, si l’homme est à la fois un animal de besoins et un animal politique, caractérisé, comme disait Kant, par son « insociable sociabilité » - pour faire référence aux contradictions que j’ai citées -, alors il faut aller encore plus loin. Je considérais autrefois que, si un certain nombre de contradictions étaient liées à notre humaine condition d’homo faber et socius (en langage marxiste, les contradictions entre force de travail et moyens de travail, entre procès de travail et procès de production/répartition de la valeur, entre procès de production et procès de reproduction, entre procès social de production et procès de consommation, entre l’homme et la nature etc…), d’autres étaient réductibles, celles-là même qui justifiaient leur dépassement dans l’utopie communiste. Aujourd’hui je vois les choses un peu différemment. Considérons les traits fondamentaux d’une société communiste, selon Marx. Que faut-il en penser ?

Une société d’abondance, où il suffirait de travailler fort peu pour jouir d’une profusion de biens, grâce à une prodigieuse élévation de la productivité du travail, semble impossible au moins pour deux raisons. La première est que l’appétit des individus pour plus de biens, ou simplement pour de nouveaux biens, est inextinguible, du fait de leur rivalité face à des différences naturelles qui ne disparaîtraient pas, même si les conditions sociales étaient rigoureusement égalisées. On objectera que cette rivalité était combattue avec succès dans des sociétés de chasseurs-cueilleurs qui faisaient prévaloir les valeurs de la coopération, de la gentillesse et de la modestie. C’est vrai, mais cela se faisait sous les contraintes de la reproduction sociale : ces sociétés sans biens (avant le stockage, dont elles étaient capables, mais dont elles avaient conscience qu’il changerait tout)  ne pouvaient survivre qu’en partageant travail, ressources, et produits. Dès que l’on peut posséder des biens, comme Rousseau l’a si bien exposé, commencent la lutte pour leur possession ou du moins les comportements dispendieux, si bien que la gratuité généralisée n’est pas une solution. La deuxième raison est que la planète est finie et que la production accélérée menace toujours plus les équilibres écologiques. Il faudra donc bien se rationner. Si la rareté demeure ainsi un destin incontournable, faut-il s’en désoler ? Il vaut mieux voir la société du futur comme celle qui recherche le bon équilibre entre les besoins et la production de biens (et services), celle dont le productivisme aveugle ne menacera plus, à plus ou moins long terme, les conditions d’existence, et inversement celle qui ne se résignera pas à stopper la production de biens au nom du principe de réalité. On aura reconnu ici la question que soulèvent les partisans de la décroissance. Indépendamment de la question de la répartition des biens, qui reste fondamentale (la grande majorité de l’humanité ne connaît pas des conditions de vie décentes)[13], le problème – et le défi – est de faire décroître un certain nombre de productions gaspilleuses et nuisibles, mais aussi de faire croître d’autres productions, et de trouver de nouveaux biens, ceux qui enrichiront la civilisation.

Deuxième grand trait selon Marx de la société communiste, déjà réalisé dans sa première phase (le socialisme) : la disparition des classes sociales, avec l’appropriation commune des moyens de production. Les classes sociales, soutiennent les fondateurs du marxisme, sont nées de la division du travail (qui entraîne la propriété privée). Or ici à nouveau la leçon des sauvages est remarquable. On peut dire, avec quelques réserves, que les sociétés de chasseurs-cueilleurs ont bel et bien représenté une forme de communisme primitif[14]. Et ce furent, effectivement, des sociétés où il n’existait aucune division du travail, en dehors d’une certaine division sexuelle du travail liée alors aux contraintes de la conception et du portage des enfants, laquelle n’a entraîné ni exploitation, ni véritable domination des femmes par les hommes[15]. Mais, dès que l’on est passé à des activités plus diversifiées (avec le stockage, les débuts de l’agriculture et de l’élevage), la division du travail manuel, et, progressivement, celle du travail manuel et du travail intellectuel, sont devenues, en même temps qu’un facteur de productivité, un terreau pour des rapports de classe, qui les ont renforcées à leur tour. Aujourd’hui l’idée marxienne selon laquelle le travailleur pourrait parcourir les branches de la division du travail (devenir « polytechnicien »), ou même seulement accomplir tour à tour les grandes fonctions du travail (fonctions d’opération, de conception, de gestion etc.) apparaît comme une véritable utopie : cela dépasserait les capacités d’un individu, ferait chuter sa productivité, brimerait ses dispositions (les goûts eux-mêmes se diversifient avec la diversité des métiers et fonctions). Et la conséquence est que la division de la société en classes a tendance à se reproduire constamment, en s’étayant sur la division du travail. C’est pourquoi je pense, comme Mao, que cette contradiction fondamentale ne disparaîtra jamais, et que la lutte pour en réduire les effets destructeurs sera sans fin. A nouveau faut-il nécessairement le déplorer ? C’est ici que l’idée d’une dialectique positive peut à nouveau servir d’analyseur.

Expliquons nous. Les contradictions de classe (sous le double aspect combiné de l’exploitation et de la domination) représentent sans aucun doute une dialectique négative. C’est le discours de la classe dominante qui tend à la présenter comme une dialectique positive, c’est-à-dire une dialectique qui profite in fine aux deux parties, car les inégalités sociales seraient un puissant moteur du développement. Pour combattre cette vue, jamais démontrée de manière convaincante, il faut revenir en deçà, vers la division du travail, sous ses multiples faces (travail manuel/travail intellectuel, travail productif/travail de gestion, division gouvernés/gouvernants etc.), et chercher la mesure exacte dans laquelle cette division est ou non bénéfique pour les deux côtés, ou elle « renforce » ou non chacun des deux pôles. On découvre alors que la participation de chacun des groupes à l’activité des autres[16] enrichit leurs agents, qu’elle leur permet simultanément de mieux accomplir leur activité, de mieux satisfaire leurs besoins, et de donner un résultat supérieur pour tous. Je voudrais insister ici sur un point : la recherche de la bonne mesure, ou du bon point d’équilibre, ne doit pas être confondue avec la recherche d’un compromis, lequel maintient toujours l’avantage d’un côté[17]. Pour donner un exemple, on sait que le management capitaliste a compris tout l’intérêt qu’il pouvait trouver dans des technologies sociales rendant aux exécutants une part d’initiative ou donnant aux salariés une certaine voix au chapitre, mais on sait aussi qu’il fixe des limites bien définies à la réduction de la division du travail. C’est dans ces conditions que la structure de classe, qui, par elle-même est toujours antagoniste et joue un rôle toujours destructeur, montre son seul côté positif : celui d’un indicateur que la division du travail va dans le mauvais sens. En résumé, s’il est vrai que la division du travail tend toujours à produire, ou à reconstituer des antagonismes de classe, la perspective du communisme est de battre en brèche ces oppositions pour remonter à leurs fondements dans la division du travail elle-même (dont le régime de propriété n’est, finalement, qu’une cristallisation) et pour les transformer. Le communisme est un combat de tous les instants.

Terminons par le dernier trait assigné par Marx à la société communiste : la transformation du travail de moyen de vivre en « premier besoin vital ». Les commentateurs ont relevé là une incohérence : alors que Marx avait défini la liberté comme l’émancipation par rapport à la contrainte du travail, voilà qu’il en fait un « besoin ». Cette incohérence pourtant disparaît quand on traite la contradiction travail/ temps libre en termes de dialectique positive. Si le travail s’enrichit d’un peu de la liberté, de l’imagination qui peut caractériser le temps libre, il devient plus gratifiant, satisfaisant alors le besoin fondamental d’activité[18], et finalement plus productif que le travail purement contraint ; si le temps libre se nourrit de ce que le travail apporte (de la socialisation, du principe de réalité), il n’en est que plus actif, plus épanouissant. Un pôle renforce ainsi l’autre.

Ces considérations paraîtront bien générales, et pourtant elles aident à concevoir ce que pourrait être la perspective d’une société communiste. Elle n’abolira ni la rareté, ni la division du travail, ni le travail lui-même, mais elle recherchera des équilibres dynamiques. Elle fera une grande place à une certaine autogestion, pour éviter que la monopolisation des fonctions de propriété ne proroge ou ne reconstitue constamment des oppositions de classe. Mais elle ne recherchera pas une démocratie de tous les instants, car la charge d’une telle démocratie pèserait trop sur les individus pour leur permettre de jouir des plaisirs du temps libre (et, entre autres effets pervers, elle engendrerait des « drogués du pouvoir »). Elle cherchera à établir une bonne relation entre ses collectifs de base, ses « entreprises » (au sens noble du terme), et le niveau des choix collectifs (tout porte à penser que subsistera quelque chose comme des nations). Elle visera à trouver le bon équilibre, au niveau politique, entre la démocratie représentative, où seraient, comme au niveau économique, déléguées des responsabilités, et la démocratie directe, où chaque citoyen devient un intervenant et un décideur. La place me manque ici pour en dire plus. Mais l’on voit bien le sens de la marche. Et le socialisme serait une étape, ou une transition, comme l’on voudra, dans cette marche. A condition que le projet général en soit clairement énoncé. Et que soient organisées des forces sociales et politiques qui lutteront, dans une lutte sans merci, contre toutes celles qui inversent, au nom de supposées lois de l’économie, le sens de cette marche. Ce qui débouche sur toute une série d’autres problèmes (rôle des partis dans leurs rapports aux autres organisations, démocratisation de ces partis etc.).

 

Une petite conclusion

 

Pour conclure, je pense que le moment est venu d'une sorte de révolution copernicienne dans notre façon de concevoir la révolution et l'émancipation. Loin de vouloir effacer les contradictions, ce que l'utopie communiste et l'utopie néo-libérale nous promettent chacune à leur manière, il faut les identifier et reconnaître que certaines sont indépassables. Le chemin de l'émancipation consisterait à combiner les opposés de façon dynamique et par là même à répondre à des aspirations contradictoires. Une dialectique non plus tragique, mais productive. Dit autrement, il s'agirait de marcher sur les deux jambes, pour cesser de boiter et de s'égarer dans des chemins de traverse, dont on ne sait plus comment sortir. On éviterait ainsi bien des catastrophes historiques, et on pourrait reparler de progrès, de marche en avant vers un avenir plus apaisé.

Cessons donc de rêver à la disparition des contradictions. Après tout, comme le pensait profondément Mao[19], les contradictions sont le mouvement même de la vie, le sel de l’existence pour des êtres humains dont elles sont une condition native. Dans une de ses nouvelles, Dino Buzzati[20] dépeint le monde des Bienheureux : ils s’ennuient horriblement, car ils n’ont plus rien à désirer ni plus rien à faire. Mais l’histoire humaine a engendré des contradictions qui ont été source de souffrances et de malheurs infinis, et,  comme la planète est finie, on ne peut attendre l’apocalypse pour espérer un jour meilleur. Le temps presse pour dénouer les contradictions destructrices, qui se maquillent sous les traits de l’utopie. La tâche est difficile, mais n’est pas insurmontable : il nous faudrait trouver le bon instrument, le bon scalpel qui dissocie la contradiction positive de la contradiction négative, et passer à l’expérimentation.



[1] Par exemple il est exclu que les entreprises capitalistes, même et surtout les plus grandes, acceptent que les salariés aient des « droits de décision » pour tout ce qui concerne leurs « décisions essentielles ». De même on ne voit pas comment le rôle des banques serait « changé, pour faire reculer et remettre en cause la dictature de la rentabilité financière, promouvoir un crédit sélectif en faveur de l’emploi », si elles restent de grandes banques capitalistes internationalisées, libres d’utiliser ou non le mécanisme des crédits bonifiés. Une réforme interne du secteur capitaliste se produira peut-être un jour, quand ses contradictions seront devenues intenables (de nombreux partisans du capitalisme multiplient déjà les propositions en ce sens), mais c’est sur d’autres secteurs qu’il faudra s’appuyer si l’on veut impulser une profonde transformation sociale. Or, s’agissant de ces autres secteurs (public, coopératif), le programme reste manifestement insuffisant.

[2] Certes les partis de droite agitent volontiers aujourd’hui la « valeur travail », mais il ne faut pas s’y tromper : cela leur sert uniquement à dénoncer les politiques d’assistance aux sans-travail. Pendant ce temps les valeurs liées à la richesse s’affichent avec une outrecuidance jamais vue.

[3] Christopher Lasch, La culture du narcissisme, Editions Climats, 1979.

[4] Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.

[5] Pierre-André Taguieff, Résister au bougisme, Mille et une nuits, 2002.

[6] Je pense à tous ces textes qui ne cessent d'épeler de "nouveaux enjeux", de "nouveaux défis", et d'énoncer des questions, sans parvenir à définir avec précision les premiers et sans apporter de réponses claires aux secondes.

[7] David Schweickart, « Matérialisme historique et défense d’un (genre de) socialisme de marché », in Le socialisme de marché à la croisée des chemins, dir. Tony Andréani, Le temps des cerises, 2003, p. 203 sq.

[8] J’ai développé ce thème plus longuement dans Le socialisme est (a) venir, tome 1, L’inventaire, Editions Syllepse, 2001, notamment pp. 233-237, et dans un article « Le socialisme comme dialectique positive », in Utopie critique, n° 28, 1° trimestre 2004, pp. 39-52.

[9] La propriété d'Etat est la forme requise dans le cas des services publics, puisqu'ils fournissent des biens sociaux. Toute délégation au secteur privé, même avec une régulation par des instances dites indépendantes, conduit à une dégradation du service rendu (tous les faits l'attestent aujourd'hui), et l'ouverture du capital fait de même, en faisant dominer la logique financière sur toute autre forme de rationalité. Dans les autres domaines la propriété d'Etat reste une voie possible (sous toutes sortes de conditions), mais ne me semble pas être la voie de l'avenir, qui serait plutôt celle d'un système coopératif autogestionnaire, dont l'économie solidaire offre quelques prémisses. Quoiqu'il en soit, le socialisme comportera certainement des formes diverses de propriété, y compris les petites entreprises privées et même un secteur capitaliste (jouant un rôle de compétiteur), dont la reproduction élargie serait cependant bloquée par diverses mesures juridiques concernant la transmission des biens.

[10] Cf. L’appropriation sociale, Note de la Fondation Copernic, Editions Syllepse.

[11] Elles utilisent pour ce faire en particulier ce puissant instrument de déréglementation qu’est l’Organisation mondiale du commerce. Cf le livre décapant d’Agnès Bertrand et Laurence Kalafatides, OMC, Le pouvoir invisible, Fayard, 2002.

[12] Cf., parmi nombre d’autres ouvrages qui tirent la sonnette d’alarme, Jean-Luc Gréau, Le capitalisme malade de sa finance, Gallimard, 1998, et Patrick Artus/Marie-Paule Virard, Le capitalisme est en train de s’autodétruire, Editions La Découverte, 2005.

[13] Denis Collin, après avoir dénonce le « mythe de l’abondance », également partagé par les marxistes et les libéraux, souligne que, faute d’un sujet rationnel capable de s’auto-limiter, c’est bien sur un système de droit qu’il faut compter pour fixer et appliquer des critères de distribution des ressources rares (Revive la République, Armand Colin, p. 160).

[14]  Il existera au cours de l’histoire quelques autres modes de production sans classes, mais ils resteront marginaux au sein de sociétés déjà divisées en classes.

[15] Je renvoie à mon analyse de ces sociétés dans De la société à l’histoire, tome 2, Les concepts transhistoriques, Les modes de production, Méridiens Klincksieck, pp. 34-48, 305-308, 422, 477-478.

[16] Les groupes de « triple union » (ouvriers, techniciens, cadres) furent une des meilleures innovations de la politique maoïste. Avec ces groupes on est aussi loin de l’idée utopiste d’une rotation permanente entre les fonctions, que des meilleures, mais toujours minimales, tentatives de décloisonnement pratiquées dans les entreprises capitalistes, telles que les stages initiaux de quelques jours effectués par les cadres sur les chaînes de production.

[17] Il faut ici, bien sûr, distinguer les compromis tactiques, qui peuvent être utiles aux parties faibles, des compromis stratégiques, qui se font pour finir à leur détriment.

[18] Cf. les ouvrages décisifs de Gérard Mendel, L’acte est une aventure, Du sujet métaphysique au sujet de l’actepouvoir, Editions La Découverte, 1998, et Le vouloir de création, Autohistoire d’une œuvre, Editions de l’Aube, 1998.

[19] Cf. par exemple ces propos, cités par Philip Short (Mao Tsé-Toung, Editions Fayard, 2005) : « C’est bien si la vie est un peu plus compliquée, autrement elle est trop ennuyeuse (…) S’il y avait seulement la paix, et pas de troubles (…) cela conduirait à la paresse mentale » (p. 402). « Les contradictions et la lutte continueront pour toujours ; sinon le monde ne vaudra plus la peine d’être vécu. Les politiciens bourgeois disent que la philosophie du Parti communiste est une philosophie de lutte. C’est juste, mais les façons de lutter varient selon les époques » (p. 439).

[20] Dino Buzzati, Le K., Poche 2004.

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