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Le blog de Tony Andreani

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Le blog de Tony Andreani
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25 septembre 2021

AVANT PROPOS

Au lecteur

 Voici le début du manuscrit dont j'avais annoncé la rédaction...il y dix ans : Les concepts fondamentaux du matérialisme historique revisités. Il s'agit maintenant d'un livre qui doit paraitre prochainement, et qui résume un très long travail de recherche.   Aux lecteurs qu'il pourra intéresser, je propose ici l'Avant propos, qui en situe le cadre.

Dans un prochain message, je publiera également un long texte, intitulé Une vue d'ensemble, qui en donne les lignes directrices (et qui pourra être lu séparément), ainsi que la table des matières de l'ouvrage. Si le lecteur veut en savoir plus sur tel ou tel chapitre, je lui propose de prendre contact avec moi, et je me ferai un plaisir de le lui communiquer et serai très heureux d'avoir ses observations. Bien cordialement

Tony Andréani

 

AVANT PROPOS

 

 

Pourquoi revisiter les concepts fondamentaux du matérialisme historique ? D’abord, tout simplement parce que c’est là une nécessité, comme il en va pour toutes les autres sciences, si elles veulent progresser. Or le matérialisme historique n’est rien d’autre qu’une entreprise scientifique, le projet d’une théorie rationnelle de l’histoire. C’est du moins comme cela que Marx et Engels l’envisageaient, et c’est dans cette perspective que je me suis inscrit, perspective à distinguer de celle d’une philosophie marxiste, qui a joué et doit jouer son rôle (j’y reviendrai), mais dont il faut le dissocier pour éviter des confusions. La deuxième raison est que l’œuvre scientifique de Marx n’était qu’un chantier, auquel j’avais essayé d’apporter quelques pierres, il y a une trentaine d’années dans deux volumes qui s’intitulaient De la société à l’histoire[1], ouvrages aujourd’hui introuvables, et qui épuiseraient la patience d’un lecteur. Je me suis donc proposé d’en donner ici une version très simplifiée - renvoyant le lecteur qui voudrait en savoir plus au texte original. Tout ceci dans l’idée qu’elle peut encore servir aujourd’hui. Mais j’en ai aussi retravaillé quelques aspects dans des écrits ultérieurs, que je voudrais également consigner ici, de manière à nouveau très résumée.

Je vais donc commencer par dire en quoi l’œuvre scientifique de Marx était et demeure un immense chantier.

C’est un chantier au sens où elle fut, dans l’idée et de l’aveu de son auteur lui-même, toujours en construction. On sait qu’il a mainte fois repris son ouvrage, et qu’il fut rarement satisfait de son état d’élaboration, au point qu’il a laissé une énorme masse de manuscrits inédits, et qu’il n’a publié qu’en partie, et comme à regret, sa pièce maîtresse, Le Capital (c’est Engels qui éditera, sur la base des manuscrits, les Livres 2 et 3, qui ne s’achèvent point)[2].

C’est aussi un chantier immense, parce que Marx a ambitionné de produire une théorie d’ensemble, couvrant tous les champs de ce qu’on appelle aujourd’hui les sciences humaines. A cet égard elle n’a pas d’équivalent, sauf chez les grands philosophes encyclopédistes – mais ils sont antérieurs au développement de ces sciences humaines, qui ont conquis leur autonomie en partie contre eux. Tous les grands théoriciens de ces sciences après Marx se sont cantonnés dans l’une d’elles, quitte à déborder sur les autres et à tenter des croisements. C’est cette volonté encyclopédique que fait que, aujourd’hui, Marx est inclassable : on le trouve partout, mais on n’en utilise généralement que des fragments épars. Par exemple, en économie, Marx, quand il n’est pas escamoté, figure parmi « les classiques », et on n’en retient alors que de petits bouts, généralement isolés et mal lus, alors qu’il faudrait les replacer dans la construction d’ensemble de sa théorie. Même les économistes marxistes, souvent de grand talent, sortent rarement de leur discipline.

C’est enfin un chantier, parce que Marx voulait mettre ses matériaux dans un ordre raisonné, systématique. Tous les écrits qu’il a publiés n’étaient pas seulement dans son esprit des essais lancés dans diverses directions, mais aussi des pièces qui devaient s’insérer, d’une façon ou une autre, dans un vaste corpus – dont quelques plans dressés par lui donnent l’idée. Or c’est cet esprit de système qui a été violemment attaqué par tous ceux qui voulaient, disaient-ils, en finir avec les idéologies. Situation assez étrange, car au même moment (disons à partir des années 1970) l’économie instituée tentait de liquider toutes les hétérodoxies et de conquérir, avec sa batterie de concepts, tous les autres champs des sciences humaines, pour se constituer en discipline reine. Et ses effets pratiques ont été autrement plus puissants que ceux de tous les « déconstructeurs » de systèmes[3]. Nous les subissons aujourd’hui quotidiennement.

Il n’est pas exagéré de dire que le chantier proprement théorique de Marx, s’agissant des concepts fondamentaux du « matérialisme historique », a été, en tant que tel, laissé à l’abandon par la plupart des marxistes.  La chose paraît ahurissante quand on sait que la littérature marxiste occuperait des bibliothèques entières, et alors que la numérisation de tant de volumes, d’articles et de notes et les moteurs de recherche permettent d’accéder plus facilement à l’immensité de ce continent. Certes il y a eu, à côté de légions d’exégètes, d’importants continuateurs et quelques très grands noms, à commencer par Engels qui a participé à la construction de l’œuvre et l’a poursuivie. Il y a eu, et il y a toujours, de remarquables économistes, historiens, géographes, sociologues, qui ont fait progresser la théorie marxiste, travaillant surtout sur ce que Marx avait laissé en plan ou à l’état d’ébauche et sur les évolutions contemporaines du capitalisme. Les relectures du Capital ont été nombreuses. Mais bien peu nombreux ont été ceux qui ont essayé de retravailler systématiquement l’édifice des concepts de base, d’en reprendre et d’en améliorer l’architecture, voire de la compléter[4].

Les marxistes ont eu des excuses. Une grande partie de l’œuvre leur était inaccessible, nombre d’écrits n’ayant été publiés que plusieurs décades après la mort de Marx, et la MEGA (les œuvres complètes de Marx et d’Engels, y compris les manuscrits et la correspondance, qui devraient représenter 120 volumes !) étant restée une entreprise encore inachevée à ce jour[5], seulement partiellement traduite dans les principales langues. L’urgence politique, la violence des affrontements idéologiques, la chape de plomb du marxisme stalinien, sa critique trotskyste et maoïste, l’histoire terrible du « court XX° siècle » (selon les termes de l’historien marxiste Eric Hobsbawn), les transformations du capitalisme jusqu’à sa révolution néolibérale, l’arrivée massive de nouveaux savoirs n’inclinaient pas à la patience. Il n’en reste pas moins que le dogmatisme, ou plutôt les dogmatismes (tant les héritiers se sont déchirés), ont produit des effets sclérosants, et des contre-effets tout aussi réducteurs, si bien que la tâche de continuation/reconstruction reste devant nous, en Occident, où elle est confinée dans des cercles restreints, ou dans des pays qui se réclament officiellement du marxisme, comme la Chine.

Je voudrais ajouter ici quelques mots sur mon itinéraire. J’ai découvert Marx en 1968. Je n’en connaissais que quelques textes célèbres, car, s’il était très présent dans le débat politique, il était alors banni des études universitaires. Je me souviens avoir passé un mois à lire Le Capital de la première à la dernière ligne, m’être senti emporté par une logique puissante du texte, et avoir éprouvé la grande surprise de n’y pas retrouver les lignes de lecture qui dominaient à l’époque les discussions (pour ne citer que les deux principales que je connaissais bien : celle de Lukacs et celle d’Althusser, avec la querelle sur l’humanisme et l’anti-humanisme). C’était aussi l’époque où l’on se disputait sur la nature du système soviétique et où la critique chinoise de ce régime « révisionniste » et, au-delà, du stalinisme, occupait nombre d’esprits. Je lisais notamment Charles Bettelheim et avais suivi quelques séances de son séminaire. Tout cela m’a conduit à un travail d’investigation, portant à la fois sur l’œuvre de Marx et sur sa confrontation avec les connaissances contemporaines, qui m’a occupé pendant une quinzaine d’années, et quelque peu soustrait aux batailles politiques des années 1970 et suivantes. Je me suis mis en tête le projet assez fou de revisiter les fondements du matérialisme historique, en précisant et affinant des concepts, en comblant des lacunes, en approfondissant la logique. Pour cela je décidai d’adopter « l’ordre d’exposition » que Marx avait voulu suivre, celui qui va de l’abstrait au concret, mais qu’il avait mêlé, dans Le Capital, avec deux autres préoccupations, celle d’un « ordre d’investigation » (de l’apparence à l’essence) et celle d’une présentation historique (suivre le capitalisme dans son histoire et illustrer la théorie avec des exemples). J’ai trouvé que Le Capital  contenait, pour mieux cerner la spécificité du capitalisme, de nombreux éléments pour une théorie générale de la société et de l’histoire. C’était elle qu’il convenait d’abord de mettre à jour. Car mon propos, je le souligne, n’était pas de rebâtir tout le matérialisme historique, tâche qui de toute façon eût été hors de ma portée, mais de me couler dans la théorie pour la prolonger. Et je n’ai pas varié depuis là-dessus : je me vois toujours plus comme un continuateur que comme un refondateur, à la différence de quelques uns de mes contemporains. Je suis entré dans le chantier Marx à la manière dont le préhistorien reconstitue un vieil édifice avec des outils nouveaux. Et, pendant tout ce temps, j’ai eu le sentiment, pour reprendre des termes que j’ai employés, d’être plus « un scribe qu’un auteur ». Formule un peu abusive, car il est vrai que j’ai été conduit aussi à innover véritablement. Marx m’avait semblé manquer notamment tout un pan de la réalité humaine, celui des rapports interindividuels, dans leur différence et leur opposition avec les rapports sociaux. Il n’a pas connu la révolution psychanalytique, dans sa consistance scientifique, ni bien d’autres analyses moins profondes, mais fort éclairantes. Son anthropologie, si suggestive, si militante, est restée, selon moi, assez faible, et même en deçà de certaines vues lumineuses des penseurs libéraux (Smith, Ferguson par exemple) et de Rousseau, et trop liée aux représentations économistes classiques du sujet (celui des intérêts matériels, dont Bentham, qu’il critiquait pourtant, avait fourni l’épure qui domine encore aujourd’hui le discours économique).

Le contexte des années 1980 était si hostile, en France plus que partout ailleurs, au marxisme, que j’ai eu le plus grand mal à publier le gros ouvrage, avec ses deux tomes (plus de 1300 pages), qui condensait lui-même ce qui fut une thèse de doctorat d’Etat. Il fut rapidement pilonné, en sorte qu’il est indisponible aujourd’hui, sauf en bibliothèque, en version numérique, ou d’occasion. Pressé par quelques amis d’en donner une version plus accessible et actualisée, dans une conjoncture où Marx n’était plus tabou, j’ai résisté jusqu’à maintenant, car d’autres tâches me semblaient plus urgentes et que je ne savais comment m’y prendre pour résumer un travail essentiellement théorique, au risque de le décharner encore plus en élaguant ses exemples. Et puis, finalement, je viens de  m’y suis résoudre, dans l’idée que je n’avais rien de mieux, rien de plus utile, à faire. Le livre actuel voudrait être un ouvrage de vulgarisation, avec toutes les simplifications et les facilités de ce genre d’exercice, mais je me suis souvenu que Marx n’avait pas répugné à le faire, et me suis dit que le lecteur pourrait toujours se rapporter à mon texte de base, s’il en éprouvait le besoin et le désir. En outre, entre la publication de mon livre sur Marx (1989) et le moment actuel, je crois avoir progressé sur de nombreux points, et opéré un certain nombre de rectifications.

Je terminerai ce propos préliminaire par quelques considérations sur des questions incontournables. Je suppose que même les curieux de la pensée de Marx et du marxisme – qui sont de nos jours plus nombreux que les années passées – ne peuvent manquer de se poser les questions suivantes : en quoi un auteur mort il y a bien plus d’un siècle peut-il encore aujourd’hui éclairer nos lanternes ? Quel sens y a-t-il à vouloir peaufiner et prolonger une théorie à laquelle l’histoire semble avoir apporté un certain nombre de démentis et que tant de travaux, mineurs ou majeurs, ont ignorée et bousculée ? Je voudrais leur répondre en quelques mots d’abord sur l’actualité de Marx.

Comme il fut un analyste exceptionnel du capitalisme, dont il a voulu définir, si je puis dire, le code génétique, et comme il a anticipé un grand nombre de ses développements, il n’est pas étonnant qu’il ait encore quelque chose à nous apprendre. Mais, si l’on en croit l’épistémologie des sciences « dures », celles-ci connaissent régulièrement des révolutions, des changements de paradigmes. N’en va-t-il pas forcément de même s’agissant du marxisme, si tant est qu’il ait une prétention scientifique ? Je ne le crois pas pour la raison suivante : les coupures épistémologiques dans les sciences de l’homme ne suivent que des rythmes très lents, parce qu’elles sont intimement liées à l’histoire des sociétés. Or il est clair que nous sommes toujours dans l’horizon du capitalisme, et que les dépassements tentés au siècle dernier ou bien ont échoué ou bien n’ont engagé, dans le meilleur des cas, qu’une transition dont tout laisse à penser qu’elle serait pluriséculaire. Au reste, si changement de paradigme il doit y avoir un jour, il n’invalidera pas plus la théorie marxienne que la physique einsteinienne n’a rendu fausse la physique newtonienne.

Dire cela, ce n’est pas rallier le relativisme historique cher à Gramsci, pour qui la science n’est vraie que si elle exprime au mieux le processus en cours dans une situation historique donnée. La notion de coupure épistémologique, théorisée par Gaston Bachelard, reste fondamentale, et c’est bien dans cette optique que Marx et Engels s’inscrivaient, quand ils comparaient leurs découvertes à celles des sciences de la nature de leur époque.

Ceci dit, la longue distance qui nous sépare de la fin du XIX° siècle n’a pas manqué de découvertes scientifiques. J’ai déjà évoqué la psychanalyse, mais elle ne fut pas la seule, loin de là, à renouveler notre savoir. Pour me limiter au domaine de l’économie, l’apport de Keynes fut sans aucun doute considérable, notamment en ce qui concerne la prise en compte de l’incertitude, des temps courts et des anticipations, et l’analyse des rôles de la monnaie. Mais même l’économie aujourd’hui dominante nous a fourni, chez certains de ses pères fondateurs ou de ses grands auteurs, quantité d’outils et d’analyses dont nous ne saurions nous passer. Qu’importe qu’elle se soit constituée à partir des postulats d’un modèle néo-classique fantasmagorique pour lui donner plus de réalité ou pour le contester, elle a vraiment fait progresser nos connaissances (je pense par exemple particulier aux théories néo-institutionnalistes de l’entreprise, à l’analyse des externalités de la relation marchande et des coûts de transaction, à la révolution informationnelle, avec sa thématisation des asymétries d’information, à l’apport de la théorie des jeux). Donc Marx n’a pas tout dit, et, tout cela, une fois passé au crible de la critique, est bon à prendre. Mais ma position est qu’on peut et qu’il faut intégrer toutes ces découvertes à l’édifice marxien, quitte à en modifier des parties. C’est là un travail très difficile, qui m’a été utile dans d’autres écrits[6], mais qui ne sera pas entrepris dans ce livre, car ces apports extérieurs ne concernent que la théorie du capitalisme, que je n’aborderai que succinctement dans ce livre, où je me limiterai à l’étude de ses traits fondamentaux.

On a dit et redit que Marx s’était beaucoup trompé et illusionné. Exemples. Les révolutions socialistes ne se sont pas produites là où il l’escomptait, à savoir dans les pays où le capitalisme serait le plus développé. Et elles ont donné naissance à des régimes à bien des égards à l’opposé de ses vues. Dans les pays capitalistes les plus avancés la classe ouvrière n’a pas fait la révolution, mais a passé des compromis (pendant la période dite keynésienne), avant de se voir désarticulée par le cours néolibéral. Sa pensée du communisme paraît aujourd’hui largement utopique. Sa théorie de l’histoire, avec ses accents nécessitaristes, s’en est trouvée remise en cause. Et finalement même les esprits qui ne le vouent pas aux gémonies et reconnaissent le caractère quasi prophétique d’un certain nombre de ses analyses (sur la concentration du capital, sur les crises du capitalisme, sur le marché mondial) en sont venus à contester le caractère scientifique de son œuvre.

En réalité Marx s’est beaucoup moins trompé que ne le croient des lecteurs pressés, qui se sont arrêtés aux textes les plus connus, et que je ne l’ai cru moi-même. Je reviendrai en détail sur plusieurs questions qu’il a retravaillées, pendant les dernières années de sa vie, dans une masse de manuscrits (pas moins de 30.000 pages !), qui ne furent connus que plus tard. Je me contenterai ici de les signaler.

Marx revoit d’abord la fresque historique qui avait été dressée dans Le Manifeste, ce qu’il avait du reste commencé à faire dans les Manuscrits de 1857-1858, dits Grundrisse.

Lecteur infatigable, malgré une santé déclinante, il découvre alors des sociétés « primitives », dont il ne savait pas grand-chose, à travers les écrits de Morgan et Bachofen, lesquels qui ont servi  de base au livre d’Engels, L’origine de la famille, de la propriété et de l’Etat. Il y voit des sociétés sans classes, non patriarcales, et même étonnamment démocratiques (les Iroquois). Les inégalités sociales n’ont donc pas traversé toute l’histoire. Et ses carnets ethnographiques  en sont une étude minutieuse et commentée, qui s’écarte sur plusieurs points de l’interprétation de Engels. Bien sûr ces travaux seront largement remis en cause par la préhistoire et l’anthropologie contemporaine, notamment marxiste, et il ne pouvait rien savoir à l’époque des véritables chasseurs cueilleurs nomades, les plus proches de ce qu’il pensait être un communisme primitif. Mais, d’une certaine façon, il avait vu juste.

Il se passionne en même temps pour des communautés d’un stade plus avancé, puisqu’elles reposaient essentiellement sur l’agriculture, distinguant bien celles qui sont encore fondées sur les liens du sang, autrement dit sur la parenté, de celles qui reposaient sur le voisinage, et dont Engels et lui pensaient avoir trouvé des traces anciennes dans les tribus germaniques et des formes rémanentes en Irlande et en Inde, d’après des rapports de l’époque, rapports dont il recopiera de larges extraits qu’il annotera longuement. Tout cela conduira Engels à corriger, dans une préface de 1888, la phrase inaugurale du Manifeste : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes ». Cette idée d’une propriété commune de la terre, dont pourtant Marx voyait bien qu’elle ne signifiait pas, ou fort peu, un travail en commun, nous paraît aujourd’hui peu satisfaisante, et je dirai pourquoi, mais elle pointait vers des modes de production fort éloignés de la propriété privée pleine et entière.

Marx est conduit à revoir aussi ce qui était effectivement une de ses idées force : celle selon laquelle une révolution communiste (ou du moins socialiste, bien qu’il évite le terme) n’est possible que dans les pays où le capitalisme est le plus avancé, parce qu’il apporte avec lui le développement des forces productives qui rend possible la sortie de la pauvreté. Et c’est justement son débat avec les populistes russes à propos du mir, une commune agricole qui était encore bien vivante, qui le conduit à des considérations décisives sur le cours de l’histoire et sur les chances d’une révolution dans un pays où le capitalisme ne s’est pas pleinement développé[7]. Dans le même mouvement il revoit sa conception de la colonisation, où il avait vu d’abord, malgré toutes les horreurs qui l’ont accompagnée et dont il n’omet aucun détail, un progrès, puisqu’elle entraînait un développement des forces productives sans lequel le communisme n’était pas possible. D’où son changement de pied, notamment sur la colonisation britannique en Irlande et en Inde. On peut dire que Marx anticipait ce que les marxistes appelleront plus tard le développement du sous-développement et l’échange inégal. Il avait compris alors, surtout après l’écrasement de la Commune de Paris, que le prolétariat des métropoles capitalistes ne pouvait remporter la victoire face à une bourgeoisie qui dominait les institutions et détenait la force armée, et que des révolutions ne pouvaient se produire que dans ce que Lénine appellera « les maillons faibles » et avec le soulèvement de masses paysannes bien éloignées de la situation du petit paysan français et de sa mentalité. Ce que l’histoire devait vérifier. Tout cela n’annule pourtant pas sa proposition initiale, si on la réinterprète ainsi : la révolution ne peut réussir durablement que si elle emprunte au capitalisme un certain nombre de ses « acquêts » pendant une période de transition.

Autre révision d’ampleur opérée par le « dernier Marx »[8]. La lecture acharnée d’une masse d’ouvrages de l’époque, sur la Russie (il apprend le russe à cet effet), sur l’Inde, sur les Amerindiens, la Chine, Java, l’Egypte ancienne et les anciens Empires, la Turquie, la Perse, l’Espagne maure, lui fait abandonner une conception de l’histoire par trop eurocentriste. Il en vient à penser que ses idées sur le « despotisme oriental », sur l’arriération et la stagnation de ces sociétés, idées qui restaient prisonnières des préjugés de l’époque, lesquels avaient aussi imprégné la pensée hégélienne, devaient être révisées de fond en comble. L’histoire avait suivi plusieurs voies, et l’européenne n’en était qu’une, au demeurant tardive, et devant une grande partie de son essor aux emprunts à « l’Orient ». Ce que tous les travaux contemporains devaient confirmer (j’y consacrerai un chapitre, et discuterai à ce propos de la pertinence du concept de mode de production « asiatique », ou plus exactement « étatique », que Staline a rayée de la théorie).

Ceci dit, Marx ne voulait pas, et ne pouvait être prophète, car l’histoire n’est pas écrite d’avance. Il ne pouvait pas prévoir la violence des luttes entre impérialismes, le fascisme et le nazisme, les guerres mondiales, la division du monde en deux camps et la guerre froide, le compromis keynésien en Occident, l’avènement d’un capitalisme financiarisé (même si les prémisses en existaient à son époque) etc. La tâche de penser ces bouleversements devait revenir à ses successeurs. S’il faut lui reprocher quelque chose, c’est surtout de ne pas avoir poussé plus loin la théorie du socialisme-communisme, dans son souci de ne pas « faire bouillir les marmites de l’avenir », d’avoir trop cru qu’il serait aisé à des « travailleurs associés » de gérer rationnellement, par la planification, leur mode de production, de ne pas avoir écouté certains avertissements de Bakounine. Mais il n’en a pas moins posé quelques jalons.

Au total nous devons à Marx d’avoir posé les fondements d’une théorie scientifique de l’histoire. Et, si l’on reconnaît une science, c’est à sa volonté et à sa capacité de revoir et rectifier jusqu’à ses hypothèses de base, à reconnaître tous les « faits polémiques », comme disait Bachelard, qui la contraignent à se remanier, en sorte que la coupure épistémologique doit toujours être continuée. Ce que Marx,  adepte de la maxime selon laquelle « il faut toujours douter de tout », n’a pas hésité à faire. Le fait est que, aujourd’hui, sa théorie de l’histoire n’a pas de concurrent sérieux. Cela ne veut pas dire, je l’ai dit, que, hors de la tradition marxiste, il n’y ait eu aucun apport scientifique, que tout n’ait été que fables et savoir superficiel, « exotérique », comme dit Marx. Ces apports doivent être pris en compte et intégrés pour autant qu’ils reposent sur de solides bases factuelles, tout comme bien des critiques, quand elles ne montrent pas seulement leur ignorance ou leur méconnaissance de sa pensée.

On a enfin reproché en particulier à Marx d’avoir exposé une philosophie de l’histoire, puisqu’elle se dénommait matérialisme historique. En réalité son intuition centrale est que le secret de l’histoire doit être recherché dans les conditions matérielles de la vie humaine et dans certaines facultés et particularités de l’espèce homo, ce « troisième chimpanzé », comme l’appelle ironiquement Jared Diamond[9]. A cet égard le matérialisme historique n’est pas l’apanage de Marx. Bien des auteurs qui ont emprunté cette voie sont, si je puis dire, « marxistes sans le savoir », encore qu’ils soient loin de l’avoir ignoré.

Le présent travail n’est qu’une modeste contribution à la théorie marxiste. Il concerne ses concepts fondamentaux (le double caractère du travail en général, les modes de « la force productive » du travail, les formes de la coopération, la distinction entre les travaux productifs et les travaux improductifs etc.) et, s’agissant du moins des concepts concernant le procès de production, je n’ai rien inventé, je n’ai fait la plupart du temps que suivre des indications dispersées de Marx. Mais il me fallait bien donner un aperçu de leur caractère opératoire. J’ai donc repris à nouveaux frais la théorie des modes de production que j’avais esquissée autrefois. Ces modes de production, je le précise dès maintenant, ne sont que des structures très générales, qui permettent de se repérer dans le grand fouillis de l’histoire, mais ne sauraient rendre compte de la complexité des sociétés. Et ce que j’en dirai sera très certainement insuffisant et lacunaire, mais il fallait en passer par là. La grande question qui hante la théorie marxiste est celle de l’origine des inégalités et de leur destin. Ce sera aussi mon objet de réflexion principal, avec la question de la dialectique. J’ai essayé de faire le plus court possible, parce que le lecteur d’aujourd’hui veut d’abord, et c’est légitime, savoir en quoi la théorie marxiste peut lui servir à comprendre le monde où il vit et lui fournir des armes pour le transformer. Il me faudra donc en donner quelques applications, même brèves, à la situation actuelle.

Pour les mêmes raisons d’allègement, je réduirai au minimum les références tant aux courants de pensée dominants qu’à l’histoire des débats au sein de la tradition marxiste, et je ne joindrai pas à ce livre une bibliographie générale, qui serait trop vaste pour être utile au lecteur, et qui pourrait comporter des oublis regrettables[10]. De même on ne trouvera guère ici de marxologie, si l’on entend par là l’histoire de sa pensée et l’étude détaillée et philologique des textes (travaux de recherche qui vont être considérablement relancés par la numérisation de la MEGA). Bien entendu je ne conteste pas son utilité. Je m’y étais même d’un certaine façon adonné, puisque j’ai soutenu et je continue à penser que Marx a profondément renouvelé sa problématique durant la période de gestation du Capital[11], et passé d’une première problématique, la plus vulgarisée (celle qui s’expose notamment dans Le Manifeste communiste et jusqu’à la célèbre Préface de 1859 à la Critique de l’économie politique) à une seconde problématique, bien différente, qui se fait jour dans Le Capital. Mais elle alourdirait le propos et risquerait d’ennuyer le lecteur « pressé de conclure ». C’est aussi pourquoi je limiterai au minimum les références aux textes de Marx. J’ai bien conscience que cela ne va pas sans poser de problèmes : difficile souvent de distinguer le texte de Marx de sa remise en forme par Engels, de discerner la part de Marx dans les apports de ce dernier, de comparer les manuscrits et les éditions. Mais ma tâche sera facilitée parce que je m’en tiendrai surtout aux textes dits de la maturité, et principalement à celui du Capital, le plus important pour mon propos (j’utiliserai ici l’édition française, plus accessible au lecteur français, tout en sachant qu’elle est moins riche que les éditions allemandes, mais avec cette garantie qu’elle a été avalisée par Marx pour le livre I, lequel lui attribuait aussi, dans son Avis au lecteur de 1875, « une valeur scientifique indépendante de l’original »)[12].

Enfin, quoi qu’étant philosophe de formation,  je ne ferai que très peu de références à la philosophie de Marx et aux très nombreux philosophes qui s’en sont réclamés ou inspirés. Non pas que cela n’ait point d’importance. Et ceci pour au moins deux raisons. Le propre du marxisme, par rapport aux sciences humaines qui se sont développées depuis, est qu’il assume ses positions philosophiques, d’une part parce qu’il se veut scientifique et que la science est par nature matérialiste (mais pas au sens métaphysique du terme, car elle est agnostique), d’autre part parce que la science, si elle peut traiter de l’origine des valeurs, ne peut porter de jugements de valeur, alors que le discours de Marx en est parsemé.

Il convient que je précise ici ma position. Je l’ai dit, le matérialisme historique a l’ambition d’être une science. Or cette orientation a été contestée, voire récusée, par des philosophes qui pourtant se sont plus ou moins réclamés de Marx. Je pense ici aux théoriciens de l’Ecole de Francfort, et notamment au fameux livre de Max Horkheimer et Theodor Adorno, Dialectique de la Raison, où les auteurs dénoncent, dans le mouvement des Lumières, qu’ils font remonter jusqu’à Homère, la dictature d’une « raison instrumentale » qui aurait abouti aux pires catastrophes du XX° siècle et à une destruction de la civilisation. Cette critique du mode de pensée européen et de sa logique formelle n’est pas sans intérêt, et j’y souscrirai en partie dans l’un de mes chapitres (le chapitre 18). Tout comme je remettrai en cause le présupposé d’un acteur rationnel sur lequel repose toute l’économie néoclassique. Mais ils s’en prennent en même temps à la démarche scientifique elle-même, qui, loin d’être porteuse de progrès, aurait menacé la nature extérieure et la nature en l’homme. Cela conduira à une dérive, qui s’achèvera avec Habermas, déclarant vouloir délivrer la théorie critique du « ballast du matérialisme historique » et effectivement y aboutissant. Et le courant finira par rejoindre d’une certaine façon la position des philosophes « postmodernes », pour lesquels la science n’est qu’un « régime de vérité » parmi d’autres.

A cela j’oppose que Marx et Engels avaient explicitement voulu rompre avec les savoirs préscientifiques. Mais il faut bien s’entendre : toute coupure épistémologique n’est jamais que partielle et doit toujours être continuée. On comprend que les philosophes de l’Ecole de Francfort aient été horrifiés par le dogmatisme stalinien, qui présentait sa version du matérialisme historique comme une vérité définitive et par la terreur intellectuelle qui l’a accompagné. En ce sens le « chantier Marx » n’a pas été et ne sera jamais achevé.

Quant à la deuxième objection faite souvent au matérialisme historique, celle d’inclure un système de valeurs, il ne suffit pas de rappeler qu’aucune science humaine n’y échappe, et l’économie néoclassique moins que toute autre. Il faut dire que c’est aussi souvent un faux procès. Il est exact que la science, en tant que telle, doit s’abstraire des jugements de valeur. Mais c’est valable pendant le processus de recherche, pour qu’il ne soit pas faussé par des préjugés. C’est bien pourquoi Marx critique l’économie politique de son temps : elle préjuge, à des degrés divers, la supériorité du capitalisme et de l’économie de marché. Mais, après coup, rien n’interdit, au contraire, de porter de tels jugements, et c’est bien ce que Marx fait constamment, son discours en étant constellé. C’est seulement alors que la philosophie, et notamment la philosophie morale, retrouve son rôle. D’autre part il ne faut confondre la science avec les techniques qui en sont issues. Quand l’Ecole de Francfort dénonce « la culture industrielle » - autre nom de la consommation de masse – elle critique justement l’usage fait des techniques, lequel est inséparable, nous le verrons, des rapports de production dominants. On peut ajouter ceci : les champs de recherche sont aussi sélectionnés par la classe dominante (il suffit de voir combien aujourd’hui les recherches dites « marxistes » sont traitées ou exclues des institutions officielles).

Parmi les philosophes qui ont reconnu le statut scientifique du matérialisme historique on trouve, bien sûr, les grands dirigeants communistes, qui ont en même temps voulu le faire progresser (Lénine, Rosa Luxembourg, Gramsci, Mao…), et il m’arrivera d’y faire référence (s’agissant notamment de la théorie de l’impérialisme et de la lutte des classes), mais il faut dire qu’ils avaient bien d’autres chats à fouetter que le travail proprement théorique. Il y a eu aussi bien d’autres penseurs qui se sont rattachés au courant du matérialisme historique. Je dois dire que je n’ai pas trouvé grand-chose chez eux, s’agissant des concepts fondamentaux, car ils étaient surtout préoccupés par un contexte historique, qui était celui du fascisme et du stalinisme, lesquels représentaient un défi par rapport aux anticipations des pères fondateurs (je pense en particulier à l’école de Budapest). Je fais une exception pour l’école althussérienne en France, encore que j’estime que sa lecture du Capital, malgré ses apports indéniables, ait été une lecture sommaire.

D’une manière générale, je me méfie de la façon qu’ont les philosophes de s’approprier et de faire des synthèses de ce qu’ils estiment être l’essentiel du legs marxien. Que de lectures de survol, réductrices ou déformatrices ! Que de lectures attentives, mais biaisées par un apriori philosophiques [13] ! Et combien peu d’immersions dans les savoirs accumulés dans des champs spécifiques, ce qui contraste avec l’immense curiosité de Marx et d’Engels envers ceux de leur époque, alors que la tâche centrale de la philosophie est pour eux de ressaisir ce qu’ils peuvent apporter à la connaissance scientifique (c’est le sens de leur critique de l’économie politique[14]). En revanche je suis persuadé de l’importance de leur vigilance épistémologique : il n’y a aucune raison que la théorie marxiste échappe à l’idéologie dominante de son temps, depuis Marx jusqu’à aujourd’hui, et à sa propre idéologisation. Elle sera donc toujours à reprendre et à rectifier.

 

 

 



[1] De la société à l’histoire. Tome 1. Les concepts communs à toute société. 751 p.,, Tome 2 Les concepts transhistoriques, Les modes de production. 595 p., Editions Méridiens Klincksieck, Paris, 1989. Je désignerai par la suite ces ouvrages sous les sigles SàH 1 et SàH2.

[2] Les théories de la plus-value ont été présentées par Karl Kautsky, qui les a publiées entre 1905 et 1910 comme un 4° volume du Capital, mais il ne s’agit que d’un manuscrit antérieur au Livre 1, réunissant divers écrits des années 1862 et 1863.

[3] Je fais allusion à Jean-François Lyotard, en guerre contre les « métarécits » et les explications globalisantes de l’histoire, mais aussi aux déconstructeurs des « discours » de la modernité, toute cette French Theory qui est en vogue aujourd’hui, particulièrement aux Etats-Unis (Foucault, Derrida, Deleuze etc.). Leur point commun est que la science n’est qu’un discours et un « régime de vérité » comme un autre. Je les distingue soigneusement des théoriciens de l’Ecole de Francfort, qui, eux, dénoncent la pseudo-science et les perversions de la Raison pour sauver le meilleur de l’héritage des Lumières.

[4] J’ai beau chercher dans ma mémoire, je ne trouve (si ne mets de côté quelques philosophes qui se sont lancés dans une réinterprétation globale) que deux auteurs, du moins parmi ceux de langue française : Ernest Mandel, dont le Traité d’économie marxiste (Edtitons Christan Bourgeois, 1986) reste incontournable, et Robert Fossaert, La société, 8 volumes (aux Editions du Seuil), une somme d’une extraordinaire ambition et érudition (qui distingue, notamment, 15 modes de production), d’inspiration très structuraliste, qui n’était pas la mienne, mais qui été bien oubliée, alors qu’elle mérite absolument d’être revisitée. Beaucoup de travaux n’ont été que des analyses partielles portant sur un certain nombre de concepts. Il y a eu de nombreux travaux soviétiques et chinois, mais, étant non traduits, je ne les connais que fort peu. Je devrais faire une exception pour le marxisme analytique anglo-saxon, qui a proposé une révision d’ensemble de la théorie, mais, à mon avis, en s’en éloignant énormément (abandon de la théorie de la valeur, analyse des classes sociales avec d’autres critères etc.).

[5] La MEGA, dans la langue natale des auteurs, comporte 4 sections : les ouvrages et articles, Le Capiial (dans ses différentes éditions), la correspondance et les notes de lecture. Seule la deuxième section a été entièrement publiée, mais les sections 3 et 4 sont disponibles en numérique.

[6] Notamment dans les deux volumes de Le socialisme est (a)venir,  Editions Syllepse, Paris, 2001 et 2004.

[7] Dans les longs brouillons de sa réponse à Vera Zassoulitch, qui ne seront édités qu’en 1924 par Riazonov, l’un des marxistes les plus érudits.

[8] Cf le remarquable ouvrage qui porte ce titre, édité par Kolja Lindner et les Editions de l’Asymétrie, Toulouse, 2019. Il contient de substantiels extraits de ses manuscrits et des commentaires pertinents de nombreux contributeurs.

[9] Cf. Jared Diamond, Le troisième chimpanzé, Harper Collins, 1992, Editions Gallimard, 2000, pour l’édition en langue française.

[10] En cas de besoin, le lecteur trouvera dans les deux tomes de De la société à l’histoire(1989) la liste des auteurs que j’avais cités à l’époque.

[11] Althusser avait parlé d’une coupure épistémologique entre les textes « de jeunesse » et ceux dits « de la maturité » (L’idéologie allemande, Le Manifeste du Parti communiste). J’ai avancé l’idée d’une seconde coupure, qui s’opère tout au long des manuscrits qui préparent Le Capital, entre une problématique (un corps de concepts) d’orientation évolutionniste, et une problématique moins « économiste » et beaucoup plus dialectique, qui est à la base de ma relecture. Elle est exposée longuement dans l’Introduction générale de DàH.

[12] Pour les références et citations, j’avais utilisé l’édition du Capital et de ses trois Livres par les Editions sociales en 1971. Il y a eu d’autres éditions depuis, et d’autres traductions pour les livres 2 et 3, mais j’ai manqué de temps pour y renvoyer le lecteur. Je le prie de m’en excuser.

[13] Je pense en particulier à l’ouvrage extrêmement fouillé que Michel Henry a consacré à Marx (2 tomes aux Editions Gallimard, 1976), le tirant vers une phénoménologie de la subjectivité. Ce n’est pas le cas  du regretté Lucien Sève, qui a travaillé toute sa vie avec une rigueur exemplaire sur le corpus marxien, même si je ne suis pas toujours d’accord avec lui (sur la nature humaine, sur son rejet du socialisme). Je me suis senti proche également des travaux exigeants de Yvon Quiniou et de Denis Collin.

[14] Réfléchir sur elles, c’est notamment prendre ses distances avec ce qu’Althusser appelle « la philosophie spontanée de savants ».

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25 septembre 2021

LA PLATEFORMISATION DU CAPITAl

 

 Les plateformes numériques font désormais partie de notre quotidien, avec des heures passées devant les écrans, pendant le travail pour beaucoup de métiers (surtout pour ceux qui sont en télétravail) et aussi dans le temps libre, jusqu’à l’usage addictif que l’on sait, particulièrement chez les jeunes. Elles ont tissé un réseau si dense que toutes les entreprises en sont devenues dépendantes. Comme elles appartiennent, pour la plupart à des fonds d’investissement, je dirai qu’on peut parler, avec elles, d’un « stade suprême »[1] du capitalisme financiarisé. C’est là un sujet très complexe, dont je voudrais dire cependant quelques mots[2].

Les plateformes numériques, surtout les plus puissantes[3], correspondent d’abord à un degré de concentration sans précédent du capital pour la raison suivante : elles supposent la collecte d’une telle masse de données et une telle sophistication des algorithmes que cela réclame des investissements considérables, qui permettent alors des économies d’échelle tout aussi considérables, avec leurs rendements croissants, ainsi que des effets de réseau (des consommateurs attachés à leur réseau). On arrive ainsi à des oligopoles géants, qui non seulement étouffent la concurrence, mais deviennent des conglomérats en achetant toutes sortes d’autres entreprises liées au numérique grâce à des levées de fonds aux montants colossaux, tant les investisseurs sont attirés par ces poules aux œufs d’or. D’où leurs capitalisations vertigineuses[4], alors même que leurs chiffres d’affaires et le nombre de leurs salariés ne sont pas des plus impressionnants : on assiste là à une sorte d’acmé du capitalisme financiarisé.

Leur pouvoir monopolistique est si grand qu’ils peuvent s’imposer aux Etats, bien sûr à ceux des pays qui n’en disposent pas et doivent cependant les laisser développer leurs services, mais aussi à ceux qui y voient un moyen d’asseoir leur puissance (on pense ici d’abord aux Etats-Unis). Sans parler de leur art consommé de pratiquer l’évasion fiscale, qui se fait aux dépens des Etats. En outre elles cherchent à pénétrer les domaines qui sont habituellement sous le contrôle de ces Etats, tels que la santé, la sécurité intérieure ou les activités bancaires. Entreprises privées, elles influent enfin de diverses façons sur le débat public et sur le processus électoral[5].

L’arsenal des vieilles lois anti-trust devient très difficile à appliquer. On peut certes les sanctionner pour abus de position dominante, entraves à la concurrence, politiques commerciales abusives, par de lourdes amendes. C’est ce que font en Europe la Commission et les autorités nationales de la concurrence, mais avec des effets limités, puisqu’il s’agit d’entreprises étrangères et que la question serait de les démanteler. C’est surtout la Chine qui a effectivement entrepris de bloquer « l’expansion désordonnée du capital », car elle possède ses propres géants du numérique. Elle le fait pour une triple raison : rétablir certes une certaine concurrence, mais aussi veiller à ce que les données concernant les utilisateurs chinois soient conservées dans le pays, et s’assurer que les introductions dans les Bourses étrangères ne nuiront pas au contrôle des capitaux[6].

Les plateformes contournent ensuite le droit du travail, dans leur pays d’origine, et aussi en délocalisant, comme toutes les multinationales, mais à plus grande échelle, faisant collecter les données par des filiales qui en sont peu soucieuses et effectuer une partie de leur traitement dans des pays à bas salaire et à faible protection sociale, ou même par des « petites mains » dispersées dans le monde, payées à la tâche[7]. Le cas le plus significatif de contournement est celui des plateformes de commande de voitures avec chauffeurs ou de livraisons de repas à domicile, qui imposent à de soi-disant indépendants leurs normes et leurs tarifs, sinon ils perdent leur travail, un cas connu désormais sous le nom d’uberisation. C’est une façon de ressusciter le travail à la tâche du XIX° siècle et même une forme de servage, l’employé se trouvant lié de fait à l’employeur. C’est en tous cas le retour de la plus-value absolue, extraite sur la durée et l’intensité du travail. Ici encore l’Etat chinois est le plus résolu à mettre fin à ces pratiques[8].

En ce qui concerne les plateformes purement commerciales, celles du commerce en ligne, les plus puissantes ont un si grand pouvoir de marché qu’elles peuvent exercer une pression si forte sur les fournisseurs (de biens, de services, de voyages etc.) qu’ils doivent baisser leurs prix, au risque de se voir évincés, et ceci bien sûr en pesant sur les salaires de leur main d’œuvre. Une autre forme de surexploitation.

Un autre aspect de ce capitalisme des plateformes commerciales est que, lors même que subsiste une concurrence, cette concurrence fait que se sont multipliés les intermédiaires entre les producteurs ou les fournisseurs de biens et de services et les clients, en sorte que c’est d’une part un véritable gaspillage de travail social, là ou une seule plateforme, ou à la rigueur deux, par grand secteur de produits, auraient suffi - à condition que le prix de leurs services soit suffisamment encadré pour qu’elles ne puissent pas jouir d’une rente de situation[9]. C’est là non seulement une inflation du capital commercial, dans ses fonctions utiles[10], mais aussi dans ses fonctions de « persuasion clandestine » quand l’information y est noyée dans une publicité sans rapport avec la nature des produits.

Quant aux plateformes axées sur l’information et la communication, à côté de leurs fonctions plus ou moins utiles, faut-il rappeler que la gratuité de leurs services dissimule le fait qu’elles véhiculent aussi, en vendant des données, de plus en plus détaillées et ciblées par l’intelligence artificielle, par l’intermédiaire de brokers, à des annonceurs, un immense bourrage de crane servant à propager le consumérisme et tous ses signes sociaux?

Enfin ce capitalisme a non seulement un coût social, mais encore un coût environnemental drastique, tant il consomme d’énergie (en particulier dans ses data centers), dont seule une petite partie est renouvelable, et de métaux rares, dont la production est source de pollution, et qui sont en voie d’épuisement. Il n’est pas tenable à long, et même à moyen terme.

Peut-on revenir en arrière ? Il n’est pas question de nier qu’ils apportent quantité de services utiles et sources de productivité. Parmi les millions d’applications, en croissance exponentielle, beaucoup économisent du travail vivant, facilitent la vie quotidienne, la conception, la communication, la recherche et même la création artistique. Mais elles ont aussi débouché sur une société de contrôle généralisé, permettant de tout savoir sur les individus (leurs noms et adresses, leurs identifiants bancaires, leurs préférences, leur passé, leur localisation, leurs « amis », le contenu de leurs communications, et plus encore via les caméras de surveillance et les objets connectés)[11]. Dans des économies livrées aux plateformes privées tout cela n’est régulé qu’à la marge, s’agissant de la protection des données[12], ou en laissant par exemple aux géants du numérique le soin de « modérer » les contenus haineux, la désinformation et les infox, quitte à les rappeler à l’ordre par des amendes.

Perverties par leur usage commercial, les plateformes pourraient, transformées dans une société socialiste en services publics, du moins pour les plus importantes (par exemple les moteurs de recherche, cet outil incomparable[13]), et fortement régulées[14], être mises, gratuitement ou à bas prix, au service de tous, ce qui voudrait dire un véritable changement civilisationnel, à la fois social, politique et culturel. Reprises en main par les Etats, ceux-ci pourraient contrecarrer toutes les dérives des entreprises, inévitables en système capitaliste du fait de leur concurrence (pratiques déloyales et illégales, mensonges et fausses informations etc.[15]). Au-delà  on évoque souvent le risque d’une « société de surveillance » sur les individus, non plus par un secteur privé assoiffé de profits, mais par des Etats disposant de moyens sans précédent de contrôle de la population. Ce risque évidemment des plus sérieux tant que la démocratie est plus formelle que réelle.

Le contrôle des Etats serait aussi nécessaire pour préserver la souveraineté nationale. Le fait est que seuls les Etats qui disposent des grandes plateformes numériques ont le pouvoir de les mettre à leur service. C’est le cas des Etats-Unis, qui s’en servent à des fins de puissance géopolitique, en bloquant à leur gré des exportations de matériels et de logiciels, et d’espionnage économique et politique, même de leurs alliés, en mettant la main, grâce à leur Patriot Act, sur l’immensité des données qu’elles peuvent collecter de par le monde. La Chine, qui a créé son propre système de plateformes, a, elle, tous les moyens de se protéger[16]. Les pays de l’Union européenne n’ont pas les moyens de se doter de grandes plateformes, et sont trop divisée et réfractaires aux interventions étatiques (aux aides d’Etat, au nom de la concurrence)  pour coopérer en vue d’une politique industrielle de grande ampleur. Quant aux  pays en voie de développement, ils connaissent une sorte de néo-colonialisme cybernétique. C’est dire que le capitalisme des plateformes a bouleversé les rapports géo-politiques, et que nous sommes entrés dans l’ère de tous les dangers, aucun droit international ne permettant encore de modérer une guerre froide dans le cyberespace, aux moyens redoutables[17]. Il serait temps que tous les pays dominés comprennent qu’il y va de leur intérêt de se mettre d’accord pour l’empêcher de dégénérer.

 

 



[1] Pour faire écho à la célèbre brochure de Lénine L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1917), où, s’appuyant sur l’ouvrage de Rudolf Hilferding Le capitalisme financier (1910), il mettait en lumière la domination des monopoles, en particulier financiers, l’exportation des capitaux et le partage du monde entre trusts financiers, anticipant la mondialisation contemporaine du capitalisme.

[2] Le lecteur pourra se rapporter sur ce sujet à l’excellent Rapport d’information de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale française  publié le 20 novembre 1919, un rapport d’autant plus riche et objectif que la Commission a auditionné  de nombreux experts indépendants.

[3] Celles qu’on appelle les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft)  ont ensemble une capitalisation boursière qui dépasse le PIB de tous les pays, sauf celui des Etats-Unis et de la Chine. Les plateformes équivalentes chinoises (Baidu, Xiaomi, Tencent, Alibaba) sont légèrement plus petites. Elles sont détenues majoritairement par des actionnaires étrangers, ce qui poser bien évidemment un problème.

[4] Ce qui fait dire à Cédric Durand (Technoféodalisme, Critique de l’économie numérique, Editions La Découverte, 2020) qu’il s’agit là d’une économie de prédation, ressemblant à l’économie féodale axée sur la conquête de territoires (ici il s’agit de la conquête du cyberespace), dans un jeu à somme nulle où ce que l’un gagne l’autre le perd. Difficile pour autant de nier l’existence de gains de productivité, même s’ils se font au seul profit de ce grand capital numérique. Il n’en reste pas moins que, en écrasant la concurrence et en s’emparant des start-up, elles freinent la capacité d’innovation autonome de ces petites entreprises.

[5] Par exemple dans la diffusion de fausses nouvelles et de contenus haineux, dont l’audience auprès des internautes représente pour elles autant de « clics » servant de supports à de la publicité commerciale.

[6] En ce domaine comme en d’autres, le parti communiste chinois a joué le jeu de l’entreprise capitaliste pour tirer parti de son pouvoir d’innovation, là où l’entreprise publique restait plus atone au sortir de l’économie administrée. Cela ne veut pas dire que les entreprises publiques le soient par nature : en France elles furent longtemps à la pointe du progrès technique. Mais le pouvoir chinois, tout en soutenant les entreprises privées du numérique, tout comme d’ailleurs l’Etat étatsunien, mais plus fortement encore à travers ses Plans et leurs grands programmes,  était bien décidé à garder ce capitalisme privé, y compris ses « tycoons » et ses start-up, sous contrôle, quitte à les renationaliser, quand elles présentaient un caractère stratégique. S’il a laissé se développer une zone grise, des holdings situées dans des paradis fiscaux permettant aux investisseurs étrangers de détenir des entreprises chinoises et à des entreprises chinoises de lever des fonds à l’étranger, il est bien résolu à ne pas leur laisser le champ libre.

[7] Cf. Antonio A. Casili, En attendant les robots. Equête sur le travail du clic. Editions du Seuil, 2915. Les autres données sont fournies, gratuitement, par les utilisateurs eux-mêmes.

[8] C’est ainsi qu’il vient d’imposer aux plateformes de livraison de repas de payer leurs employés au-dessus du minimum légal et de réduire leurs cadences.

[9] Tandis que l’Annuaire téléphonique et le Minitel d’autrefois mettaient directement en contact le client et le commerçant, un nombre croissant d’intermédiaires se sont interposés et  se sont rendus indispensables pour le commerçant devenu presque invisible sans eux, ou devant payer pour figurer en bonne place dans les occurrences.

[10] Par fonctions utiles je veux parler ici de ces services productifs que sont l’entreposage et la présentation des produits, et de ces services improductifs (formels) que sont les opérations d’achat et de vente.

[11] Cf. Shoshana Zuboff, L’âge du capitalisme de surveillance, Editions Zucman, Paris, 2020.

[12] Le RGPD (Règlement général de protection des données) européen est certes une très bonne initiative, qui commence à inspirer d’autres pays dans le monde, mais, dans la pratique, il peut être contourné (Facebook a ainsi fait passer les données sous le coup de la loi américaine), et, de toute façon, il est d’usage très malaisé pour les utilisateurs d’internet.

[13] Ils mettent à la portée d’un utilisateur, grâce à un simple clic, une montagne d’informations. Il peut s’agir d’un savoir très général, qui remplace bien des dictionnaires, des encyclopédies. et se substitue, pour partie au moins, à la lecture de journaux, de livres, d’articles de revue. On ne peut que s’en féliciter, et l’on ne se plaindra que certains contenus soient payants, sinon tous ces moyens d’informations disparaîtraient. C’est même si important que ces moteurs de recherche devraient être publics (donc financés par l’impôt), puisqu’ils fournissent un véritable bien public. L’information qu’ils mettent à disposition sur les produits, y compris les plus rares à trouver, via les plateformes ou provenant directement des producteurs ou fournisseurs, peut être considérée aussi comme un bien public, quand les moteurs ne se transforment pas en véritables agences de publicité.

[14] Un cas typique est celui des cours dispensés par des entreprises privées, en sus des enseignements obligatoires,  pour permettre aux parents qui ont en les moyens de favoriser leurs enfants. Devenus en Chine un business très profitable, ils seront désormais interdits aux entreprises à but lucratif - ce qui a fait s’envoler des milliards de capitalisation.  Quant aux entreprises privées numériques commerciales et lucratives, leur régulation  pourrait se faire en concertation avec les syndicats professionnels.

[15] C’est pourquoi je ne peux qu’approuver le « crédit social » appliqué aux entreprises, nationales ou étrangères, et à leurs dirigeants même, qui consiste à les noter selon leurs pratiques en matière de respect des normes juridiques, fiscales, sociales et environnementales, tel que la Chine a entrepris de l’instaurer. En revanche la notation des individus, destinée à les moraliser, représente les plus grands dangers pour leurs libertés. Cf. là-dessus la fin de mon article, dans mon blog, sur La politique étrangère de la Chine.

[16] Les Etats-Unis et leurs alliés l’accusent, sans preuves, de recourir aussi à des formes d’espionnage via l’exportation de matériels de télécommunications et certaines applications de ses smartphones. De toute façon, si espionnage il y a, cela n’a aucun rapport avec les « transferts de technologie », dont elle est aussi accusée, alors qu’ils ont été parfaitement consentis par les entreprises occidentales qui voulaient s’implanter dans le pays, pour y faire produite et pour accéder à son vaste marché.

[17] Il est désormais possible, par des cyber-attaques de grande ampleurs, de mettre en panne le réseau électrique d’une pays, de geler son économie, de clouer ses avions au sol etc.

21 juin 2020

CE QUE NOUS DEVONS AUX OUVRIERS

 

 

On l’aurait presque oublié, si un remarquable documentaire d’Arte, « Le temps des ouvriers », ne nous invitait à le ressaisir et ne nous portait à y réfléchir à nouveau.

Les idéologues du capitalisme d’aujourd’hui se gargarisent de la « dématérialisation » des processus productifs, assurent que le travail ouvrier est en train de disparaître, rêvent d’une « usine sans ouvriers », entièrement robotisée, et se plaisent à dire que cette couche sociale n’a plus qu’une place marginale dans la société, remplacée par les cols blancs et les concepteurs de programmes informatiques. Par ailleurs ils trouvent confirmation du peu d’intérêt du travail ouvrier dans le fait que les ouvriers ne songent qu’à une chose pour leurs enfants ; qu’ils échappent à leur condition et s’élèvent dans l’échelle sociale. Bien sûr tout cela tient largement de la mystification. Les machines et robots se substituent certes de plus en plus aux hommes, mais ceux-ci restent irremplaçables à certains postes et dans certaines tâches. L’usine sans ouvriers n’a fait que les déplacer aux quatre coins du monde, la grande usine d’assemblage à la chaîne suppose une multitude de sous-traitants, l’intelligence artificielle même a besoin des petites mains qui collectent les données. Et, sans tous ces tâcherons, une part essentielle de la valeur nouvelle, ajoutée, ne serait pas produite. Cependant ce n’est pas voir que les ouvriers ont bien d’autres choses à nous apporter que leur labeur et leur savoir-faire, et c’est ce qu’on voudrait développer quelque peu ici.

A l’inverse la tradition révolutionnaire a vu dans les ouvriers, parce qu’ils n’avaient que leurs chaînes à perdre, les sauveurs de l’humanité, car ils allaient mettre fin un jour, en se coalisant et en s’organisant, à l’exploitation capitaliste, et donner naissance au monde des « travailleurs associés ». Pourquoi cela ne va pas de soi, on va en reparler. Mais tout le raisonnement est appuyé sur l’exploitation, et néglige l’autre dimension essentielle du travail ouvrier, pourtant si fortement thématisée par Marx, l’aliénation. Et c’est une aliénation directe, immédiate, loin du ciel des idées. Ce que le documentaire donne remarquablement à voir, en même temps que tous les moyens que se donnent les ouvriers pour au moins l’alléger, à défaut de pouvoir s’y soustraire. Mais qu’est-ce d’abord que le travail ouvrier ?

 

Les ouvriers pris dans la « coopération objective » et dans la « coopération factuelle »

 

Par « coopération objective » je veux dire ici la coopération médiée  par les instruments de travail, et par « coopération factuelle » celle reposant sur la continuité et la fragmentation du travail, les deux par opposition à la coopération intersubjective (des phénomènes comme l’information mutuelle, l’apprentissage mutuel et l’« émulation », bien présents dans l’analyse de Marx)[1]. Or ce qui spécifie le travail ouvrier est qu’il est agencé par ou via un système de machines, alors que le travail artisanal, s’il utilise des machines, garde une autonomie, et que la manufacture n’était encore qu’un regroupement d’ateliers. C’est donc à juste titre que le documentaire d’Arte porte surtout sur le travail d’usine, avec des images impressionnantes sur l’immensité de celles du 19° siècle (ainsi de la filature de New Lanark en Ecosse). Mais, bien sûr, il faut entendre usine en un sens large : un grand entrepôt, un vaste atelier d’entretien ou de réparation de rames de métro relèvent de la même catégorie. Voilà qui est différent d’autres travaux dits manuels, par exemple celui des ouvriers agricoles, et plus encore celui du paysan aux champs, même avec un tracteur, mais que l’on retrouve dans l’usine d’abattage ou dans la ferme-usine.

Cette coopération objective, ainsi que le travail fragmenté, sont devenus tout de suite le malheur ouvrier. Il n’était plus que le rouage d’une sorte de machinerie humaine, et les descriptions des inspecteurs de fabrique dans  l’Angleterre du 19° siècle (abondamment utilisées par Engels et Marx) comme des films célèbres en ont donné des aperçus saisissants. Mais, en même temps, elle a entraîne une forme de solidarité, et même de fraternité (le terme était courant dans les associations ouvrières), que l’on retrouve dans tous les témoignages, et qui expliquera pourquoi les révoltes ouvrières seront par elles profondément cimentées. Rien de moins individualiste que le monde ouvrier proprement dit. Il reste que le travail ouvrier est d’abord un travail masculin (c’est vrai encore aujourd’hui, mais dans une moindre mesure), ce qui s’accompagne bien souvent d’une exaltation des valeurs viriles, force et endurance (on est « dur au mal »). Et pourtant ce sont bien des femmes qui ont déclenché la première grève de très grande ampleur (1888, dans une fabrique anglaise d’allumettes), dans une atmosphère de sororité.

 

Le contrôle et le vol du temps

 

Tout travail est un certain emploi du temps et a ses contraintes, par opposition au temps libre, qui n’est pas, sauf chez les oisifs, dénué d’activités, loin de là, mais des activités qui sont facultatives et menées à volonté. Le travail ouvrier, lui, se déroule dans un temps totalement contraint, avec sa durée journalière, ses gestes minutés à la seconde près (déjà bien avant le taylorisme), ses pauses chichement calculées (2 minutes pour aller aux WC dans l’un des témoignages du documentaire). Pas d’usine sans chronomètre, sans sonneries, sans surveillance humaine ou automatisée, sans panopticum. Même le philanthrope Owen en était chaud partisan.

Dans l’entreprise capitaliste tout est fait pour qu’il ne reste pas un soupçon de temps libre à l’ouvrier dans sa journée de travail, qui doit être d’une parfaite monotonie. Au dix-neuvième siècle le souci des patrons était aussi que le temps hors travail ne soit consacré qu’à la récupération de l’énergie perdue, et ils veillaient à contrôler l’usage fait de ce temps (au-delà des 16 heures du labeur) en parquant les ouvriers dans des cités ouvrières, à la porte des usines (on ira même jusqu’à déterminer leur régime alimentaire). Cela n’a pas disparu : on connaît ces dortoirs dans des pays asiatiques, et la surveillance qui va avec. Mais, là aussi, c’est une forme de solidarité qui règne, tous les efforts pour mettre en compétition les ouvriers les uns avec les autres (on se souvient de l’usine soviétique avec son ouvrier modèle), ou, mieux encore, en concurrence salariale (le jeu des primes et des pénalités), ne parvenant pas à briser la camaraderie. Aujourd’hui, dans l’usine occidentale, à la fin du travail chacun prend son auto et rentre chez lui, mais le lien n’est pas totalement perdu, surtout dans les campagnes, et l’on se retrouvera unis lors de la prochaine grève ou de la prochaine occupation d’usine, sauf lorsque la contrainte de revenu fera exploser le collectif (cf. l’admirable film En guerre de Stéphane Brizé). Ainsi le propre des ouvriers d’usine est qu’ils font corps, à l’opposé de l’individualisme ambiant et de tout le management qui prétend promouvoir leur initiative et leur responsabilité pour mieux les opposer les uns aux autres, et a cru les flatter en remplaçant le terme d’employés (= ceux qu’on emploie) par ceux de « collaborateurs » (sans prendre garde que cela pouvait rappeler les mauvais souvenirs du temps de l’Occupation) ou de « partenaires » (comble de la duperie).

C’est là la première leçon de vie que nous donnent, et continuent à nous donner, les ouvriers.

 

L’aliénation de l’acte

 

« L’acte est une aventure »[2] : sous ce titre énigmatique, Gérard Mendel, qui avait longuement médité la question de l’action et même parcouru tout ce qu’en avaient dit les philosophes, voulait nous signifier, en substance, une chose très simple : l’acte-projet, avec tout ce qu’il implique (une réflexion, une délibération, une décision), même dans les plus petits mouvements de la vie quotidienne, ne va pas sans une privation d’acte-pouvoir. Ce que les théoriciens de l’acteur rationnel porteront, en économie, à son comble. Il évacue la « rencontre » avec le réel, dans ce qu’il a d’imprévisible et de provoquant. Voilà qui s’applique bien au travail ouvrier, que Mendel connaissait bien  - pour être intervenu dans divers contextes de travail en tant que socio-psychanalyste (et non comme psychologue social). Sauf que, dans l’usine, l’action a de plus été pensée, choisie, déterminée par d’autres, et que tout ce qui restait d’incertitude à découvrir et maîtriser s’est évanoui. Ensuite l’acte-pouvoir est une affirmation personnelle, qui doit laisser sa marque. Un ancien militant  italien note, dans le documentaire, que, rentré chez lui, l’ouvrier d’usine n’avait rien à raconter sur son temps passé au travail, car ce travail n’avait gardé aucune trace de son humanité. Cela m’a fait me souvenir, par contraste, de la fierté éprouvée par un soudeur, dans le magnifique livre Les prolos de Louis Oury[3], à voir sur le navire une fois terminé (nous sommes dans un chantier naval) s’élever la cheminée où s’était inscrit son acte (une opération standard, mais qui était la sienne). C’est bien tout cela que Marx avait en tête lorsqu’il parle d’une aliénation non seulement face à la machine qui impose son rythme, non seulement face au produit qui appartient à l’employeur, mais encore face à l’acte lui-même, qui est prédéterminé (l’ouvrier devient le « porte-douleur d’une fonction de détail »). Et c’est cela qui fait la différence avec l’artisan, qui non seulement s’est imposé ses propres règles (celles de la « belle ouvrage ») mais encore vit son activité comme un ensemble de petites aventures. Une différence aussi avec le travail dans la très petite entreprise, où il conserve une part d’autonomie.

Quand les luddistes ont brisé les machines, c’était bien sûr parce qu’elles leur volaient leur travail et les réduisaient à la misère, mais encore parce qu’elles les dépossédait de leur art, si codifié fût-il (on connaît surtout des rebelles d’Angleterre, mais ce sont les Silésiens qui ont le plus impressionné Marx. Les uns et les autres furent massacrés). C’était là du travail pour eux, dans l’atelier corporatif ou familial, mais c’était aussi un travail où il fallait trouver le bon geste et maîtriser l’alea. Celui-là même que les ouvriers ont cherché à récupérer dans les petits espaces de temps qu’ils pouvaient dérober à celui de l’usine. En France cela s’appelait « la perruque », mais j’en ai trouvé aussi  des exemples dans le très beau livre de l’ouvrier hongrois Miklos Haraszti, Salaire aux pièces (du temps du « socialisme réel » en ce pays)[4]. Le documentaire en montre un qui est un petit chef d’œuvre : un éléphant miniature composé uniquement de pièces récupérées dans l’atelier (plaques, boulons etc.).

Eh bien, c’est cela aussi que nous apportent les ouvriers d’aujourd’hui, même si la perruque a quasiment disparu avec les contrôles de qualité et les flux tendus. Quand ils sont rentrés à la maison, le dimanche ou les jours de RTT, ils sont souvent des bricoleurs de génie, ou, pour le moins, s’improvisent des jardiniers hors pair (les jardins ouvriers d’autrefois connaissent de nos jours une certaine forme de renaissance). Des bricoleurs donc, non des passionnés de gadgets ou de kits prêts à monter. Certes on voit aussi  de plus en plus des cadres, parfois supérieurs, surtout dans les métiers de la gestion, du commerce ou du marketing,  renoncer à leurs hauts revenus pour découvrir les joies du quant à soi et du travail à temps plein dans les « petits métiers », parfois avec tout un nouveau bagage de connaissances, mais pas avec la même ingéniosité que dans la « récup ».

 

Les ouvriers et le travail de la matière

 

Ils ne sont pas les seuls à avoir un contact physique, charnel, avec la matière (entendue dans son opposition au vivant), puisque les artisans (plombiers, électriciens etc.) l’ont aussi, mais c’est bien dans l’industrie que sont produites toutes les matières, premières ou transformées, qui serviront dans tous les autres métiers, ce pour quoi elle reste, qu’on le veuille ou non, le socle de toute économie. Leur propre est qu’ils sont directement productifs - les ingénieurs et techniciens l’étant indirectement. Il faudrait faire ici un détour par la question du travail productif chez Marx, qui a donné lieu, à mon avis, à de mauvaises interprétations[5]. Ce qui spécifie le travail productif  ouvrier, ce n’est pas qu’il est productif de plus-value (d’autres le sont aussi), mais qu’il produit des valeurs d’usage matérielles, et non formelles. Ainsi l’entreposage ou le transport ont-ils, eux aussi, des effets réels sur la valeur d’usage (leur stockage, leur déplacement), alors que la pure transaction marchande n’en a aucun, et encore moins l’activité financière, quelle que puisse être leur utilité. Donc les ouvriers sont bien le poumon du système économique. Et leur travail, même quand il n’est pas à proprement parler manuel, brasse de la matière, dans la sidérurgie, la chimie, la tôlerie, la production d’énergie etc. Et c’est ce qui fait aussi sa grandeur, parfois sa beauté (ainsi du contrôle du métal en fusion par les « mains d’or » dans les hauts fourneaux), lors même que tout est commandé, contrôlé, voire réparé à distance.

Il y a, bien sûr, du travail ouvrier qui n’est pas du travail d’usine, par exemple le ménage des locaux (dont les employés sont rebaptisés aujourd’hui « techniciens de surface ») ou celui des éboueurs, des gardiens, des chauffeurs d’autobus, des transporteurs routiers, des caissières de grandes surfaces (qui ne font pas qu’enregistrer des paiements), des livreurs à domicile etc., dont, en la période actuelle de confinement sanitaire, on redécouvre le rôle vital dans la vie quotidienne. Autant de métiers qui diffèrent d’autres métiers qui apportent des services aux personnes, autres travaux certes productifs de valeurs d’usage réelles, mais s’exerçant sur de l’humain, et qui n’en requièrent pas moins l’adjonction de travaux bien matériels (qu’on pense, par exemple, au travail de manutention et de ménage dans les hôpitaux).

Cet enracinement matériel aura ses effets sur ce que j’appellerai tout à l’heure la « culture ouvrière ».

 

La maitrise de l’accident

 

Tous les travaux de type industriel sont particulièrement dangereux. Au 19° siècle ils étaient souvent définitivement invalidants, voire mortels. Le documentaire nous rappelle que des enfants de 5 ans (il fallait des petits pour passer sous la mule-jenny afin de raccommoder les fils cassés dans les filatures) en sortaient estropiés à vie et que, dans les mines en particulier, les morts par coup de grisou se sont comptés par milliers (les patrons préférant d’abord sauver le matériel). De tels méfaits et de tels drames existent encore aujourd’hui, mais déplacés dans les pays pauvres. Cependant les accidents du travail sont encore légion dans les pays riches (sur les 650.000 accidents recensés en France en 2018 on en trouve 150.000 dans les seules branches de la métallurgie, du bâtiment et des travaux publics et de la chimie, dont 165 décès, et ceci sans compter l’intérim). Les rapports des premiers inspecteurs des fabriques et des commissions d’enquête, sur lesquels Engels s’est appuyé, sont accablants. La création d’un corps d’inspecteurs du travail, à la fin du 19° siècle, fut une grande conquête du mouvement ouvrier. Aujourd’hui, dans notre pays, leur nombre ne cesse de diminuer, comme celui des médecins du travail. Autre conquête : celle des Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail. Le gouvernement actuel n’a trouvé rien de mieux que de les supprimer pour les fondre dans le Comité économique et social.

Bref les ouvriers savent ce que c’est que le principe de réalité, même s’il leur arrive de défier le risque, dans une sorte de compétition virile. Mais on ne les verra guère, en dehors du travail, jouer avec le risque pour se faire plaisir, se donner une belle satisfaction narcissique. Une ancienne dirigeante du MEDEF, Laurence Parisot pour ne pas la nommer, qui venait d’un institut de sondage, avait fait l’éloge du risque, selon elle une composante essentielle de la vie, y compris conjugale. Un langage dénué de sens pour les ouvriers.

 

Les ouvriers et la culture ouvrière

 

J’emploie le terme à dessein. Ce que les ouvriers nous apportent, ce n’est pas seulement leurs connaissances pratiques (dans le cas des ouvriers spécialisés bien sûr) et leur savoir faire sur ou autour de la machine, ce n’est évidemment pas leur haut niveau d’instruction, qui  n’atteint pas celui des techniciens, mais leur ethos bien particulier. Au 19° siècle ils ne connaissaient que la misère. Le documentaire rappelle que toute la famille devait travailler pour subsister et que le reste du temps était consacré à la survie (la description de leur régime alimentaire est éloquente : de la soupe claire, quelques pommes de terre que l’on frottait contre un hareng séché pour leur donner un peu de goût, presque jamais de viande). Mais la réduction de la journée de travail, plus tard les congés payés, toutes ces conquêtes arrachées de haute lutte, ont permis à un mode de vie d’exister, et ce mode de vie est tout imprégné des valeurs matérielles, dites « terre à terre », et de la solidarité vivante, qui ont plongé leurs racines dans le monde de l’usine, si aliéné soit-il. J’ai parlé du goût du bricolage. Je pourrais citer celui de la « bonne chère », pas sophistiquée mais bien cuisinée, celui des rencontres animées au comptoir des cafés, celui des bals populaires, et bien d’autres choses. On verra souvent les ouvriers préférer les campings, où l’on retrouve chaque année des amis, aux croisières de luxe, même bon marché. On verra les ouvriers retraités préférer le jeu de boules, la pêche à la ligne, les clubs de loto, aux loisirs offerts par le « monde de la culture ». Ce qui les fera traiter de « beaufs » par les personnes distinguées. Je ne dis pas que cette culture ouvrière est le nec plus ultra, je reconnais volontiers que les ouvriers passent beaucoup de temps à regarder les émissions télévisées les plus racoleuses et des matchs de foot à n’en plus finir, mais j’ajoute à ce propos qu’ils sont fatigués, souvent épuisés, et que la consommation de masse n’est pas leur apanage. Ce que je voudrais maintenant souligner est leur rapport critique au réel immédiat, bien supérieur à celui d’autres classes sociales.

Si les ouvriers sont objectivement aliénés, ils le savent bien, et on ne peut pas leur « en conter ». Ce sont eux que le discours patronal ou managerial laisse froids, et cela se traduit par un scepticisme foncier, mais aussi par un humour bien particulier, tout différent de celui des amuseurs publics, et volontiers ravageur (la « blague », qui a fait les délices des auteurs de « brèves de comptoir », mais qui est bien plus subtile qu’on ne le croit). Nos satiristes d’autrefois s’en sont autrefois souvent inspirés. Le banquet ouvrier est tout le contraire d’une réunion mondaine avec son faste, ses rivalités, ses jalousies et ses mesquineries. C’est une fête de la convivialité. Malgré tous les pièges de la société consumériste, le monde ouvrier reste une contre-société. Voilà ce que nous devons aussi aux ouvriers, pour peu qu’on veuille bien les fréquenter.

 

 Les ouvriers dans la guerre de classe

 

Le documentaire nous rappelle que ce fut et que c’est toujours une véritable guerre. J’en résume rapidement les grandes formes, très bien retracées dans le documentaire, qui ont varié selon les pays, en me limitant au continent européen. En Angleterre, la tête de pont de la révolution industrielle, après les émeutes des luddites, véritables guérillas armées, les ouvriers d’usine s’organisent en associations de branche (les trade unions) pour réclamer et faire valoir des droits sociaux. La guerre sera donc principalement une guerre sociale de tranchées, pour gagner des positions, et c’est elle qui dominera dans l’Europe du Nord, au fur et à mesure de l’industrialisation. En France et dans l’Europe du Sud l’industrialisation est en retard, hormis dans quelques régions, la grande majorité de la population reste paysanne, l’artisanat vivace et les usines de petite dimension. La guerre est alors une guerre de résistance contre la transformation des ouvriers en servants du machinisme (on se souvient en particulier de l’émeute des canuts lyonnais), ce qui laissera des traces jusque dans les futurs complexes industriels du 20° siècle. En France surtout, la Révolution française est passée par là : pas plus que les sans-culottes, les ouvriers des ateliers et des usines refusent d’être traités comme une classe inférieure, une classe de prolétaires privés de tout droit, même d’association. La guerre sera politique autant que sociale, avec la bataille pour le suffrage universel et le retour à la République, et la grande ambition de ce mouvement ouvrier est de conserver ou retrouver la maîtrise de son travail dans des coopératives et de ses conditions de vie dans d’autres formes d’association (sociétés de secours mutuel, coopératives de consommation). On le sait, c’est en France que fleurissent aussi les projets utopistes, parfois mais rarement conçus par les ouvriers eux-mêmes, mais qui ne séduisent pas la plupart, bien placés pour être plus réalistes. Dans presque tous les pays se construisent à la fin du 19° siècle des partis ouvriers, mais ils sont de nature différente. Au Nord la tendance réformiste l’emporte et ils jouent, pour la plupart, le jeu parlementaire, au Sud ils se veulent révolutionnaires (avec des stratégies différentes), et l’on retrouve le même clivage dans les syndicats.

Les deux guerres mondiales bousculent ces traditions, en même temps qu’elles accélèrent l’industrialisation (avec la production d’armements). Car les ouvriers ont été envoyés à la boucherie, leurs organisations n’ayant pas voulu ou pu imposer la paix. C’est alors le grand moment, à la fin de la Première guerre, des conseils ouvriers et de soldats (Allemagne, Hongrie), qui s’emparent du pouvoir avant d’être écrasés, et des conseils ouvriers italiens, qui occuperont durablement des usines et les feront fonctionner, avant de se voir contraints de négocier avec le patronat (qui donnera peu après le feu vert aux fascistes pour qu’ils rétablissent l’ordre bousculé). L’Espagne constitue un cas à part car la dictature franquiste y a entrainé une guerre générale prolongée. Donc, pendant cette période, la guerre des classes a pris la forme d’une véritable guerre civile, finalement perdue par les ouvriers. Comment une grande partie de ceux-ci ont pu adhérer ensuite aux régimes nazi et fasciste est une énigme, sur laquelle il faudra réfléchir. La deuxième guerre mondiale bouleverse tout, avec la prise de pouvoir par les partis communistes en Europe de l’Est et la montée en puissance de ces partis en France et en Italie, où la bataille devient politique (à nouveau le clivage Nord/Sud). Mais c’est un nouvel échec dans les pays soumis aux Etats-Unis (alliance atlantique), où le capitalisme fordiste et son compromis de classe gagnent la partie. Les historiens du mouvement ouvrier ont très bien retracé toute cette histoire, et le documentaire en donne un fort bon résumé. Reste à s’interroger sur les  raisons de ces échecs, alors même que la guerre de classes ne s’est pas éteinte (elle resurgira dans toute son ampleur avec un Mai 1968 qui prendra une ampleur mondiale, et où ce sont bien les ouvriers qui mettront un temps les économies en panne), jusqu’à ce que le capitalisme néo-libéral essaie de l’envoyer aux oubliettes de l’histoire, sans toutefois y parvenir (on retrouve les ouvriers dans le mouvement récent des Gilets jaunes, qui fera aussi école aussi dans le monde entier). Les ouvriers peuvent-ils être encore, dans les pays développés, une force motrice ? N’ont-ils plus rien à apporter à tous ceux qui aspirent à une grande transformation, dont l’urgence se fait sentir de plus en plus, sinon leurs votes, et alors même qu’ils sont, de toutes les catégories sociales, ceux qui votent le moins ? Il faut d’abord s’interroger sur les raisons des échecs du mouvement ouvrier.

 

Quelques raisons des échecs du mouvement ouvrier

 

Vaste sujet, amplement débattu. Avec le recul, on peut entrevoir quelques unes de ces raisons.

La plus évidente est que les ouvriers, privés de salaires, ne peuvent tenir longtemps, malgré les caisses de solidarité, tandis que les possédants peuvent attendre, et possèdent les leviers de l’appareil d’Etat (police et armée), en même temps qu’ils peuvent stipendier des briseurs de grève, voire des milices. La grève générale serait certes une arme décisive, mais à condition de pouvoir l’organiser, et seulement si elle pouvait durer et savoir vers quoi elle va.

La deuxième raison est de nature intellectuelle. On ne peut pas attendre des ouvriers, de la place où ils sont, une connaissance du système global dont ils sont et restent le socle. Il leur faudrait pour cela avoir du repos, des moyens à eux de s’informer, un niveau élevé de connaissances à partager dans tous les domaines, du temps et du goût (l’un n’allant pas sans l’autre) pour la lecture. La division du travail manuel et du travail intellectuel va donc se retrouver nécessairement dans leurs organisations, qui auront besoin de « permanents » bien préparés, avec une connaissance suffisante des institutions en vigueur et de l’état des forces en présence. Comme, aux marges du monde ouvrier, il y a toujours des individus qui ne pensent qu’à se débrouiller et donc certains se font même les mercenaires du patronat (le lumpen prolétariat de Marx), la nécessité d’une organisation forte et centralisée conduit a conduit à ce qu’on a appelé la constitution d’une «aristocratie ouvrière » et à la prééminence d’une élite intellectuelle armée de ressources théoriques. C’est, on le sait, ce qui a conduit Lénine, dans son Que faire (1907), à l’affirmation de la nécessité de « révolutionnaires professionnels » et d’un parti fortement centralisé. De fait cela a permis une prise de pouvoir, dans la conjoncture très particulière de la Russie et de la défaite militaire du tsarisme, et sa conservation lors de la guerre civile qui a suivi, mais ce sera au prix de la relégation des soviets à un rôle limité et subalterne dans l’appareil d’Etat, puis de la soumission de la population entière, Lénine une fois disparu, à un parti tout puissant. Ici se pose une question que l’on ne peut éluder : comment les ouvriers ont-ils pu adhérer au stalinisme ? Et la question est encore plus aigüe dans un tout autre contexte : comme les ouvriers allemands, qui avaient été les fers de lance d’une révolution avortée qui a mis à bas l’Empire, ont-ils pu accepter ensuite, dans leur grande masse, le régime nazi, malgré la résistance opposée par une partie d’entre eux ?

 

Des ouvriers complices du nazisme et du stalinisme ?

 

En fait on ne peut pas savoir avec précision comment les ouvriers allemands se sont comportés pendant la période nazie, puisque toute enquête y était devenue impossible. Ce qu’on sait est qu’ils sont, dans leur majorité, demeurés passifs, et ont même accepté que l’Etat nazi pille de la main d’œuvre dans les pays occupés (7 millions de travailleurs), pour la transformer en sous-prolétariat exploitable à merci, et mette en esclavage toute une série de populations de déportés (slaves notamment), quand il ne les exterminait pas. Les ouvriers seraient-ils devenus complices par nationalisme exacerbé et par racisme foncier ?

C’est difficile à croire, car, dans leur travail en temps ordinaire, les ouvriers ne sont pas racistes, tout simplement parce que, à leurs postes de travail, ils vivent la même condition que leurs collègues immigrés. Quand ils s’en prennent à ces derniers, c’est parce qu’ils se sont vu imposer par leurs patrons une concurrence déloyale, servant à rabaisser leurs salaires et leurs conditions de travail, voire à menacer leur emploi. Le documentaire, qui aborde la question, suggère que le racisme des ouvriers allemands était pour eux un moyen de justifier leur statut privilégié. Peut-être. Mais il faut replacer les choses dans leur contexte. Le régime nazi (« national-socialiste ») leur a fait croire qu’il allait les défendre face à leurs employeurs et à la ploutocratie internationale.  Et il a fait des gestes pour améliorer leurs conditions de vie, leur promettant loisirs et avantages matériels (dont la voiture du peuple, la fameuse Wolkswagen, pour tous). En second lieu les ouvriers allemands avaient particulièrement souffert de la crise économique générée par les réparations de guerre et la grande Récession venue d’ailleurs. D’où leur attachement à la Grande nation allemande. Mais quand même vient ici le soupçon : seraient-ils nationalistes par nature ?

Ici encore, c’est difficile à croire, mais il y a une raison à un nationalisme qui leur sans cesse reproché par les élites. On sait en effet que les ouvriers ont été nombreux à voter à droite dans les pays occidentaux, qu’ils ont notamment, pour une partie d’entre eux, adhéré au gaullisme, et que, aujourd’hui encore, ils ont des sympathies pour le Rassemblement national. La raison semble assez claire : quand ils sont malmenés par le patronat, surtout lorsque celui-ci est devenu apatride (avec des multinationales sous contrôle étranger), et que le chômage pèse lourdement sur eux, leurs seuls recours sont la nation et un Etat dont ils croient qu’il pourra les défendre. En période de prospérité l’extrême droite n’est pas leur tasse de thé.

Le comportement des ouvriers soviétiques face au stalinisme est beaucoup plus facile à comprendre. D’abord ils étaient valorisés par toute la propagande officielle (et Staline savait leur parler, employer leurs mots). Ensuite, il ne faut pas l’oublier, ils étaient choyés par le régime. La hiérarchie des salaires était faible (et sera par la suite en diminution constante), les ouvriers d’industrie (mineurs, métallos etc.) gagnaient plus que des médecins ou des enseignants. Le mode de vie était médiocre, mais assez communautaire pour être supporté (quant à celui de la nomenklatura, il était discret). Ceci admis, on peut se demander pourquoi ils ne sont pas mobilisés pour défendre le parti communiste lorsqu’il a initié une réforme de grande ampleur (la perestroïka) qui devait leur rendre du pouvoir dans des entreprises libérées du joug de la bureaucratie (un air d’autogestion). Je pense qu’ils n’y croyaient pas, habitués à un système où ils trouvaient malgré tout des avantages (ce qui n’était pas le cas des couches intellectuelles) : un travail sans grand intérêt certes (« nous faisons semblant de travailler, ils font semblant de nous payer »), mais où ils disposaient de réels contre-pouvoirs de fait. C’est dans ces conditions qu’ils furent l’objet d’une immense duperie et se trouvèrent réduits à une misère qu’ils n’avaient jamais connue dans le régime soviétique.

Dans les deux cas du nazisme et du stalinisme il faut bien voir que les ouvriers n’avaient plus la possibilité de s’organiser de manière autonome, ni syndicale, ni politique, ni autre, si bien qu’on ne peut pas parler d’un échec qui serait du à un manque foncier de volonté transformatrice.

 

Ce qu’une nouvelle révolution devrait apporter aux ouvriers

 

Je voudrais conclure ces quelques réflexions, que m’a inspiré le documentaire d’Arte, sur la manière dont une tout autre organisation du travail pourrait et devrait transformer le travail des ouvriers et leur donner toute leur place dans la société.

Il faudrait non seulement revaloriser leurs salaires et améliorer leurs conditions de travail à la mesure du rôle fondamental qu’ils continuent à jouer dans l’économie, autrement dit les sortir d’une «condition ouvrière » qui n’a rien d’enviable, mais encore s’attaquer à l’aliénation qui pèse sur leur travail lui-même. A cet égard la robotisation est en soi une bonne chose, puisqu’elle supprime des gestes machiniques, qui ont permis d’accroître la productivité, mais qui sont d’autant plus dévalorisants et humiliants qu’elle peut s’y substituer. Actuellement ces robots, qui ne se fatiguent jamais et ne font jamais grève, constituent une pression supplémentaire, car il faut aller toujours plus vite pour suivre leur rythme. Mais ils réduisent considérablement, sans la supprimer, la dépense de travail vivant, et ouvrent la perspective d’une formidable réduction du temps de travail. Ensuite, et par là aussi, une forte réduction de la division du travail devient possible, qui serait bénéfique non seulement pour les ouvriers, mais pour tous.

Le thème n’est pas nouveau. On se souvient que, dans les années 1970, la révolte des OS a remis en cause l’ordre tayloriste et fordien, à tel point que le patronat a du y chercher une réponse (notamment celle, à l’époque, des cercles de qualité), et que le gouvernement socialiste a fait voter en 1982 les lois Auroux relatives au renforcement des institutions représentatives du personnel et aux conditions d’hygiène et de sécurité, ce qui ne représentait qu’une amélioration du droit du travail, mais ne changeait rien à la nature de ce dernier. Par la suite ont fleuri les initiatives managériales censées donner aux ouvriers initiative et responsabilité, mais elles ont en fait servi surtout à les mettre davantage en concurrence. La division du travail n’a été quelque peu cassée que dans les coopératives (on se souvient ici du combat des Lip), mais ces dernières sont restées dans les marges de l’économie.

Il y eut bien une tentative historique pour surmonter, en partie du moins, la division du travail ; ce fut en Chine, à l’époque de la révolution culturelle, la constitution des comités révolutionnaires, qui dirigeaient les usines et comportaient des représentants des ouvriers et des cadres, tous élus (et, dans certains cas, de l’armée). Dans les ateliers le plan de travail de la journée, les cadences, les améliorations et innovations techniques étaient discutés ensemble. Les primes, le salaire aux pièces et les bonis avaient disparu. Loin d’entraîner une baisse de la production, cette organisation peut expliquer que, malgré le maelstrom politique de la Révolution culturelle, le taux de croissance de l’économie chinoise pendant cette période soit resté élevé, au moins dans l’industrie. Mais le système économique dans son ensemble se heurtait à des limites structurelles, que je ne peux évoquer ici, et, avec le nouveau cours, on est revenu à des formes d’organisation plus proches du capitalisme. Ce qui n’est pas une raison pour ignorer ou oublier cette expérience historique.

La continuité, la simplicité et la fragmentation des opérations ont permis effectivement des gains de productivité, au sens strict du terme (c’est-à-dire indépendamment de l’allongement du temps de travail et de son intensification), mais ce fut au prix de la démotivation de l’ouvrier, de la perte de son ingéniosité, et de la quasi disparition de la coopération intersubjective. Par exemple les méthodes consistant à filmer ses mouvements, en lui attachant des ampoules aux bras, à chronométrer son geste et à  mesurer sa dépense musculaire (évoquées dans le documentaire) pour déterminer « l’acte utile » sont certainement moins efficaces que le conseil de l’ouvrier vétéran ou de l’instructeur du centre d’apprentissage, autrement dit l’information et l’apprentissage mutuels.

Parmi réduire les coûts de production, le capitalisme fait toujours son tri parmi les méthodes de production : il choisit d’abord tout ce qui sert à intensifier le travail et augmenter sa durée (une tendance qui se renforce à nouveau de nos jours) et, parmi les sources de productivité, il choisit celles qu’il peut contrôler et qui peuvent contrecarrer des résistances ouvrières. Toutes les formes de collaboration capital-travail, telles que la dite cogestion (qui n’en est pas vraiment une) dans les grandes entreprises de certains pays de l’Europe du Nord, n’y changent pas grand-chose, car l’organisation du travail y reste, pour l’essentiel, ce qu’elle est. C’est en sortant du capitalisme pour aller vers des entreprises « socialisées » fondées sur la démocratie d’entreprise - sujet que je ne peux développer ici – que les ouvriers, main dans la main avec les techniciens et ingénieurs, pourront sortir de la malédiction du travail aliéné, donner toute leur mesure, et aussi progresser normalement dans la hiérarchie. Quant aux cadres fortement diplômés, ils verraient les choses tout autrement, y compris sur le plan technique, s’ils passaient par exemple un jour par semaine à côté des ouvriers dans l’atelier, au lieu d’y faire une simple visite lors de leur prise de fonction.

Mais les ouvriers ont aussi, je l’ai laissé entrevoir, bien d’autres choses à apporter à une société qui voudrait maîtriser son destin, et que je ne vois pas comment appeler mieux que socialiste. Je me contenterai de deux orientations.

Cette société, sans se priver des apports des technologies de pointe là où elles sont vraiment utiles, privilégiera les « basses technologies », celles où l’on peut réduire la quantité et la complexité des matériaux utilisés,  celles qui permettent de réparer facilement outils et machines, celles enfin grâce auxquelles on peut prolonger la durée de vie des produits. Je prends un exemple : aujourd’hui les véhicules sont bourrés de dispositifs électroniques - en attendant la voiture connectée et autonome. Le mécanicien de l’entretien et de la réparation automobile n’y comprend pas grand-chose, et se contente de remplacer le boitier défaillant, fort onéreux, qui sera quasi impossible à recycler. Cela détruit une grande partie de son travail expert, pour des bénéfices pour l’utilisateur qui sont souvent minimes, tenant plus du gadget que de la facilité ou de la sécurité de conduite (à la différence par exemple du freinage ABS), et qui vont au détriment de l’environnement et contribuent à l’épuisement des ressources naturelles (métaux rares). Les ouvriers n’éprouvent aucune passion à construire, réparer ou utiliser de tels véhicules, qui enchantent l’oligarchie. Or ce sont eux qui ont raison. D’une manière générale la course folle du capitalisme, sous le fouet de la concurrence, vers le must de la technique et du confort raffiné est une impasse. Il faudra bien l’arrêter.

Et, en voyant plus large, c’est l’ensemble des travaux dans la société qui devra être remis sur ses pieds, c’est-à-dire sur les travaux véritablement utiles, qui produisent de vraies valeurs d’usage, dont les valeurs d’usage matérielles[6], par opposition à tous ces travaux « à la con » (les bullshit jobs du sociologue David Graeber) que le capitalisme a multipliés, et qui le sont de l’avis même de ceux qui les effectuent. Les ouvriers nous aideront à dessiner ce monde de demain qui nous sauvera de l’actuel désastre anthropologique.

Les ouvriers ne sont pas obsédés par la richesse, le standing et les signes de distinction. S’il arrive à l’un d’eux de remporter le gros lot au Loto, il ne sait pas trop qu’en faire. Ils aiment plutôt, je l’ai dit, un mode de vie digne, mais tempérant (auquel George Orwell ajoutait un souci d’honnêteté, dans sa conception de la common decency), et des loisirs conviviaux. Ce sont donc eux qu’il faudrait solliciter, impliquer et suivre si l’on veut aller vers cette société de sobriété qui sera seule compatible avec l’habitabilité de la planète.



[1] Je simplifie. Dans un ouvrage ancien (De la société à l’histoire, Méridiens-Klincksieck, 1989, tome 1), je m’étais efforcé de développer et d’affiner la théorie de la coopération chez Marx, qui lui servait à montrer comment elle accroissait la productivité du travail vivant (cf. mon annexe sur la coopération et le tableau de la page 642), Et j’avais distingué plusieurs formes de coopération objective, celle reposant sur les instruments du travail, mais aussi celles reposant sur l’objet et le champ de travail. De fait l’usine n’est pas que des machines, elle est aussi des postes de travail, et l’objet de travail peut y jouer un rôle structurant, notamment dans les industries de process. Quant à la coopération que j’appelais  subjective (c’est-à-dire dépendant directement de la force de travail), mais « factuelle », elle revêt aussi plusieurs formes, la principale étant celle du travail fragmenté, mais qui diffèrent foncièrement de la coopération intersubjective.

[2] Gérard Mendel, L’acte est une aventure. Du sujet métaphysique au sujet de l’actepouvoir, La Découverte, 1998.

[3] Louis Oury, Les prolos, Editions du Temps, 1973. L’ouvrage sera réédité 4 fois.

[4] Editions du Seuil, 1976.

[5] Je me permets de renvoyer le lecteur à mon livre précité et à l’annexe qui y est consacrée à la question, p. 645-688.

[6] Il est bon de rappeler ici que les ouvriers représentent encore, selon l’INSEE, 20% de la population active dans ce pays fortement désindustrialisé qu’est devenu la France.

5 juin 2020

LA POLITIQUE ETRANGERE DE LA CHINE

 

En quoi et comment elle est en train de changer                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    le le monde

 

Cet article a été écrit avant la pandémie. Que va-t-elle changer à l’ordre du monde ? Sans donner dans la prophétie, il semble bien qu’elle va accentuer les bouleversements qui étaient déjà en cours. La mondialisation capitaliste se trouve, plus encore qu’avant, remise en cause, et le néo-libéralisme qui était son fondement théorique craque de toutes parts. La récession mondiale va frapper aussi la Chine, mais moins que les économies occidentales, car elle a su mieux maîtriser l’épidémie et ses conséquences (si l’on considère son échelle géographique), grâce à la vigueur de son Etat et à la collaboration de sa population. Elle va souffrir de la réduction de ses échanges commerciaux, mais était déjà en train de se recentrer sur son marché intérieur. Les Etats-Unis seront les plus durement touchés, ce qui aggravera le climat de guerre froide. La politique étrangère de la Chine sera freinée, mais les pays en développement auront encore plus besoin d’elle.

Ceci dit, le « modèle » chinois (un terme que la Chine se refuse d’ailleurs à employer) a ses limites, soulignées à la fin de mon article. Le développementalisme entre en contradiction avec des contraintes écologiques dirimantes, si l’on veut que la planète reste habitable, ce dont les dirigeants chinois ne semblent pas avoir pris pleinement conscience. Le nécessaire développement des pays sous-développés devrait avoir pour objectif final de renforcer leur autonomie. Et c’est tout le mode de croissance qui devait être reconsidéré, vers des modes de vie plus sobres.

 

Au début de ce siècle la Chine était pour l’Occident le nouvel Eldorado. Depuis qu’elle s’était ouverte aux échanges internationaux et avait été admise à l’OMC, elle devait être un vaste champ ouvert aux investisseurs des pays développés et un immense marché pour leurs entreprises, où elles pourraient écouler leur surproduction chronique. Avec son énorme réservoir de main d’œuvre bon marché et instruite elle était « l’atelier du monde », un atelier qui permettait, mieux que dans tout autre pays, d’approvisionner l’Occident en marchandises à bas coût, à destination, en particulier, de ses couches populaires appauvries par les politiques néo-libérales : le « made in China », sous la tutelle de ses multinationales, inondait alors les grandes surfaces commerciales et le commerce en ligne et générait des surprofits. On se félicitait aussi de son développement hors norme, car sa classe moyenne montante était gourmande de tous les produits occidentaux, notamment des objets de luxe. Même son tourisme de masse naissant était une bénédiction. Autre avantage : la démographie y était contrôlée, si bien que l’on ne risquait pas de se trouver devant le désordre qui affectait d’autres régions du monde. On était également devant un univers rassurant, certes différent, mais rationnel, contrairement à tous ces pays en proie à des luttes religieuses ou ethniques. Enfin on ne pouvait craindre non plus une puissance militaire tellement inférieure à celle des Etats-Unis. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Il y avait pourtant un hic, ou plutôt plusieurs. L’échange inégal marchait de moins en moins, au fur et à mesure que la Chine rattrapait son retard industriel et technologique vis-à-vis de l’Occident, en imposant des transferts de technologie constamment critiqués, tout comme le vol, disait-on, de la propriété intellectuelle, vu le nombre de copies et de contrefaçons. L’investissement étranger, de son côté, connaissait  toutes sortes de limitations et de contraintes, et l’on accusait la Chine de ne pas jouer le jeu de la libre circulation des capitaux. Le pouvoir politique et administratif enfin ne se laissait pas facilement corrompre, si bien qu’il fallait renoncer à toute forme de néo-colonialisme. Mais on se berçait de l’idée que la montée de la classe moyenne chinoise allait faire changer le régime politique, imposer une démocratie à l’occidentale, et l’on guettait tous les signes de fracture. Ce n’était qu’une question de temps. Mais voilà, rien ne s’est passé comme prévu, malgré les pressions de toutes sortes exercées par le « monde libre ».

 

La Chine devient le menaçant «Empire chinois »

 

Tout l’Occident s’inquiète. Les Etats-Unis d’abord, qui voient dans la Chine une sérieuse menace pour leur hégémonie, depuis qu’elle est devenue la deuxième économie mondiale (et la première, depuis 2016, en termes de parité de pouvoir d’achat). Mais c’est également le cas des instances dirigeantes d’une Union européenne prise au piège de son dogme libre-échangiste, lequel lui interdit de discriminer parmi les capitaux et les investissements.

On ne compte plus, en France, les articles et dossiers de la presse mainstream consacrés au péril chinois, arguant des achats par des Chinois de vignobles, de terres, d’entreprises, ou de participations chinoises au capital de nos entreprises. On s’émeut aussi de la forte présence de produits ou d’équipements  chinois dans les matériels informatiques et de télécommunications. Au niveau politique l’idée que le renforcement de l’Union européenne est la seule parade susceptible de faire face aux deux « Empires » est devenue un truisme.

On s’alarme, parmi les dirigeants européens, des investissements chinois dans les pays de l’Est européen, où l’on voit des tentatives pour diviser l’Union. Il est aussi devenu courant de souligner le fait que cette même Union, sans politique étrangère cohérente, ne joue plus, face aux deux Géants, qu’un rôle effacé dans l’arène internationale et dans le règlement des conflits.

On croit voir la main de Pékin partout, et l’on craint que le parapluie Etats-Unis ne soit plus aussi efficace, surtout depuis que le président Trump a donné l’impression de se désengager et que l’OTAN est entré en crise. Et la menace parait d’autant plus sérieuse que le « régime » de Pékin (à noter qu’on ne dit jamais l’Etat ou le pouvoir chinois) est volontiers qualifié de dictatorial, ou, en termes plus diplomatiques, d’autoritaire. Décidemment le « monde libre », et particulièrement l’Union européenne, avec ses « valeurs », sont en péril. Et, ce qui aggrave tout, est le projet, déjà bien avancé, de construction d’une Route de la soie (en termes chinois celui de la Ceinture – terrestre – et de la Route – maritime), où l’on n’hésite pas à voir un vaste dessein pour conquérir une hégémonie mondiale.

Derrière tout cela peu d’analyse sérieuse, beaucoup d’aveuglement idéologique, de mauvaise foi et de fantasmes, et toute une vaste opération de désinformation, ainsi que nous allons le montrer, en nous appuyant sur des textes et sur des faits, sans pour autant dissimuler quelques réels problèmes

 

La Chine n’est pas le chantre de la mondialisation heureuse.

 

Des discours du Président Xi Jinping, par exemple de celui prononcé lors du Forum économique mondial de Davos en 2017, cette grande messe des plus hauts dirigeants et des magnats de la planète, les journalistes ont retenu un éloge de la mondialisation, donc du libre-échange sans rivages, et une dénonciation du protectionnisme, la plupart pour s’en féliciter, d’autres pour émettre quelques doutes. De fait ce dernier dit bien que « la mondialisation économique a fourni une puissante force motrice à la croissance mondiale, tout en facilitant la circulation des capitaux et des marchandises, les progrès des sciences, des techniques et de la civilisation humaine, ainsi que les échanges entre les peuples »[1]. Bigre, quelle douce chanson aux oreilles des néo-libéraux, quelle critique voilée du protectionnisme à la Trump et des guerres commerciales, dont « personne ne sort vainqueur » ! Mais ils ont occulté tous les revers soulignés dans le même discours : « la mondialisation est une arme à double tranchant (…) la contradiction entre le capital et le travail s’accentue (…) L’écart entre les riches et les pauvres, entre le Nord et le Sud ne cesse de se creuser (…) Les plus riches représentent 1% de la population mondiale, mais possèdent plus de richesses que les 99% restants »[2]. Des thématiques que l’on retrouve dans tous les autres discours du Président.

Avec leur lecture sélective, les journalistes et commentateurs ont d’abord montré leur méconnaissance de la rhétorique des dirigeants chinois : tous leurs discours commencent par montrer les effets positifs d’une politique, puis développent leurs résultats négatifs ou insuffisants, et cherchent ensuite leur bonne résolution dialectique. Mais surtout il faut comprendre le point de vue chinois : leur politique d’ouverture a été pour eux extrêmement bénéfique, et ils considèrent que tous les pays ont intérêt aux échanges internationaux pour assurer leur développement, mais sous conditions. Il est vrai que le discours chinois est ici quelque peu tendancieux. Quant les dirigeants chinois soulignent les bienfaits, notamment pour les pays pauvres, des investissements directs étrangers, ils se gardent bien de dire qu’eux-mêmes les contrôlent chez eux - tout en ne voulant surtout pas les dissuader…Un autre point qui mériterait, lui, une critique de fond, est l’éloge de la croissance mondiale, que la mondialisation favoriserait, car il s’agit de savoir de quelle croissance l’on parle, et quelle mondialisation est souhaitable ou non, et nous y reviendrons. Ceci dit, la mondialisation ne doit pas être pour eux le triomphe des forts sur les faibles, et cela les conduit à une deuxième thématique, elle aussi négligée par les médias occidentaux, et qui est pourtant au cœur de la politique étrangère chinoise.

 

Les cinq principes de la coexistence pacifique dûment respectés

 

Pour rappel, ces 5 principes sont les suivants : le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, la  non-agression mutuelle, la non-ingérence dans les affaires intérieures, l’égalité et les avantages réciproques, la coexistence pacifique. Datant de  1957, inscrits dans plusieurs traités conclus avec des pays d’Asie, ils sont constamment réaffirmés.

Les dirigeants chinois insistent d’abord sur l’égalité souveraine : « L’idée centrale de ce principe est que la souveraineté et la dignité d’un pays, quelles que soient sa taille, sa puissance ou sa richesse, doivent être respectées, qu’aucune ingérence dans ses affaires intérieures n’est tolérée et que les pays ont le droit de choisir librement leur système social et leur voie de développement »[3]. Ce n’est pas là une simple déclaration de principe. Les Chinois ont toujours voulu inscrire leur action dans le cadre des Nations-Unies et de leurs organisations internationales, auxquelles ils apportent de plus en plus de soutien[4]. On s’étonne parfois de leur passivité ou de leur faible implication dans les conflits sanglants qui ont marqué les dernières décennies, mais c’est délibéré. On les accuse de ne rien faire contre les régimes théocratiques ou dictatoriaux qui sont légion encore aujourd’hui et de faire des affaires avec eux (on devrait ici commencer par balayer devant sa porte). Mais c’est qu’ils sont résolument opposés à tout impérialisme maquillé sous des paravents démocratiques ou humanitaires. C’est aux peuples eux-mêmes de s’émanciper et de faire leurs révolutions. Ils ne sont pas davantage enclins à exporter de force ou insidieusement leur propre système politique et social, et le disent clairement : « Disposés à partager notre expérience de développement avec les pays du monde, nous n’avons cependant pas l’intention d’exporter notre système social et notre modèle de développement, ou de leur imposer notre volonté »[5]. Ils préfèrent parler de «solutions chinoises », dont on pourrait « apprendre ».

Quant à leurs déclarations en faveur de la paix et de la résolution pacifique des conflits, il faut être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître qu’elles sont respectées. Il faut rappeler d’abord que La Chine, au moins dans son histoire moderne, n’a jamais pratiqué une politique coloniale ou expansionniste, les quelques conflits armés frontaliers qui ont eu lieu avec ses voisins (l’URSS, l’Inde, le Vietnam) ayant été réglés assez rapidement par des négociations. Certes la Chine, pendant la période maoïste, a soutenu, comme l’on sait, des mouvements révolutionnaires, des pays colonisés par les puissances occidentales dans leurs luttes émancipatrices, et, parfois, dans les guerres civiles, une partie contre une autre. Mais, depuis, elle s’est abstenue. Car elle ne veut pas ressusciter un climat de « guerre froide », avec sa confrontation d’un camp contre un autre, ce qui serait contraire à sa conception de la paix entre les nations. Sans se faire pour autant d’illusions, comme ce fut le cas de Gorbatchev  avec sa proposition idéaliste d’une « maison commune européenne » (on se rappelle comment il a été berné). Elle s’est refusée à toute forme d’alliance militaire, du type de celles que les Etats-Unis ont avec des pays européens (l’OTAN), le Japon, l’Australie et la Nouvelle Zélande, les Philippines, la Corée du Sud et la Thaïlande[6]. Elle n’a jamais participé à une coalition militaire, même pas contre Daesh. Le contraste est saisissant avec l’action des puissances occidentales, avant tout des Etats-Unis, dont on rappellera qu’ils ont fomenté des coups d’Etat et multiplié les interventions militaires tout au long de leur histoire et où l’on peut compter les années où ils n’ont pas été en guerre. D’autant que ceux-ci, sous la présidence de Trump, au-delà de la guerre commerciale, multiplient les tensions, qui ressemblent à une nouvelle guerre froide.

Fidèle à son principe de non-ingérence, la Chine est cependant préoccupée par la sécurité des ses ressortissants à l’étranger (personnels des entreprises chinoises implantées dans des pays instables, touristes en nombre croissant, personnes visées par des attaque terroristes). Mais elle se refuse à toute intervention armée, préférant coopérer avec les gouvernements locaux (par exemple celui du Pakistan) ou procéder à des évacuations, quelle qu’en soit la difficulté[7]. Elle n’a installé aucune base militaire à l’étranger, à l’exception récente d’une base à Djibouti, dans un endroit particulièrement sensible pour le trafic maritime, une base qu’elle présente d’ailleurs comme une « simple installation logistique ».

 

Une politique au service du co-développement

 

Cette politique s’adresse d’abord aux pays sous développés et aux pays émergents. Il ne s’agit pas seulement de l’aide classique, d’Etat à Etat, au développement – une aide souvent sélective et source de corruption – mais de vastes programmes de financement et d’investissement : des subventions pour des projets de petite envergure, des prêts à taux zéro pour la construction d’infrastructures publiques, venant de ses deux banques spécialisées (la Banque de développement et la Banque d’import-export), des prêts « concessionnels » (c’est-à-dire au-dessous des cours du marché) pour d’autres grands projets, consentis par d’autres banques publiques chinoises, parfois des crédits remboursables en ressources, et enfin des investissements directs (implantation d’entreprises chinoises, étatiques ou privées), devant profiter aux pays. On y voit des preuves d’une ambition hégémonique, mise en œuvre avec des armes économiques. C’est taire ou négliger les principes qui fondent cette politique : la coopération, l’avantage partagé (ou le principe gagnant-gagnant) et le soutien prioritaire au développement.

C’est dans les dernières années que des investissements chinois à l’étranger se sont orientés vers les pays développés (acquisitions, prises de participation, contrats de services), cette fois pour accélérer le développement de l’économie chinoise, lui apporter des ressources qui venaient à lui manquer et la faire monter en gamme, mais les investissements dans les pays qui en avaient le plus besoin n’ont pas décru pour autant, auxquels viennent s’ajouter de nombreuses aides en matière de formation[8].

On retrouve ici le vaste projet, déjà en partie mis en exécution, de la Route de la soie (en fait des routes terrestres – « La Ceinture » – et des routes maritimes –«  La Route »). Pourquoi la coopération concerne-t-elle d’abord les pays d’Asie ? Non parce que la Chine voudrait asseoir sa puissance en se créant des obligés dans le continent et parce qu’elle chercherait ainsi à prendre sa revanche sur l’Occident – un mobile à ne pas confondre avec la fierté retrouvée - mais tout simplement parce que ce sont ses voisins, très proches, ou plus distants comme au Moyen-Orient, et que la Route de la soie doit d’abord passer par eux (les pays du Sud Est asiatique, le Kazakhstan, la Birmanie, le Sri Lanka entre autres) – c’est ce que les Chinois appellent « la politique de voisinage » - et qu’ils manquent énormément, l’Inde comprise (la seule encore réticente), d’investissements pour pouvoir se développer. La Chine y voit aussi, bien sûr, son avantage, notamment de favoriser le développement des ses provinces de l’Ouest, en retard par rapport à celles de la côte Est.

Mais l’Afrique, dira-t-on ? L’une des raisons avancées par la Chine est que, outre des liens anciens noués lors de la Conférence de Bandung avec ce qui allait s’appeler le Tiers monde, ce sont les pays africains qui sont les plus touchés par le retard de développement. On accuse actuellement la Chine de néo-colonialisme : elle n’y importerait que des matières premières, elle y achèterait des mines ou des terres à tour de bras. C’est oublier qu’elle fournit en échange des infrastructures, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, ce que les Occidentaux n’ont fait qu’à l’époque où ils étaient les maîtres. Rien d’étonnant à ce que les chefs d’Etat africains se précipitent à Pékin, d’autant plus que la Chine n’y met aucune condition politique. Disons le sans ambages, cette coopération est loin d’être parfaite. La population locale n’est pas associée aux grands travaux. C’est aussi que, contrairement à ce qu’on croit, le gouvernement chinois n’est pas partout à la manœuvre : s’il a la main, via la Casac[9], sur les entreprises d’Etat, certes les plus actives, il l’a beaucoup moins sur les entreprises privées, qui investissent d’abord pour faire des affaires. Mais les contreparties sont  bien là.

Les routes de la soie s’étendent jusqu’à l’Europe, et c’est ce qui fâche, venant  d’un « concurrent stratégique »[10] - c’est ainsi que les instances européennes qualifient la Chine. Puisque les pays européens ont en principe les moyens de se développer, ils n’auraient pas besoin des investissements chinois, encore moins quand ceux-ci touchent à des secteurs stratégiques. Remarquons d’abord que les investissements étrangers sont au contraire accueillis à bras ouvert quand ils viennent d’Amérique du Nord ou du Japon. Mais il faut se demander ici pourquoi Athènes à concédé son port du Pirée pour 35 ans à une entreprise chinoise, pourquoi le Portugal a laissé des entreprises chinoises acquérir sa première banque privée, des parts dans la gestion de son réseau électrique, et des parts de son électricien, premier groupe du pays, pourquoi tant d’autres pays ont signé des protocoles d’adhésion aux Routes de la Soie. C’est bien parce qu’ils connaissent une stagnation (l’Italie) ou un considérable retard de développement par rapport aux pays centraux de l’Union européenne, doublé de formes de dépendance, qui en font comme des sous-traitants à l’Est ou, au Sud, des économies confinées dans quelques secteurs, tels que le tourisme ou les résidences pour étrangers. Car il est loin le temps où les aides européennes ont permis à l’Espagne ou au Portugal de développer leurs infrastructures et de se rapprocher des pays européens les plus avancés. Il faut se demander pourquoi des pays comme la Grèce ou le Portugal ont cédé l’exploitation de fleurons publics  à des entreprises chinoises, et la raison en est bien claire : victimes des politiques d’austérité et des injonctions à réduire leurs déficits et leurs dettes, contraints de privatiser par des memoranda divers, ils ont vendu aux plus offrants. Les investissements chinois sont alors bel et bien  considérés par ces pays comme des moyens de se développer. Bien sûr d’autres investissements sont parfois purement spéculatifs (dans l’immobilier, l’hôtellerie etc.,) mais alors plutôt découragés par Pékin, qui a procédé à plusieurs rappels à l’ordre. Naturellement ces investissements, notamment dans les infrastructures portuaires, ont aussi un grand intérêt pour le commerce chinois, mais c’est toujours le principe gagnant-gagnant. La Chine a également investi hors de l’Union, dans les Balkans, eux aussi laissés à la traine[11]. On ne s’étonnera pas que 17 pays européens de l’Est ou du Sud, dont 11 membres de l’Union européenne, aient rejoint l’initiative de la Route de la soie[12].

La Route de la soie ne s’arrête pas au continent euro-asiatique et à l’Afrique. « Elle est ouverte à tous les pays »[13]. Au reste la coopération est déjà très avancée avec les pays de l’Amérique latine et des Caraïbes, en particulier les plus pauvres. La Chine est déjà le principal partenaire commercial de la première. Elle ne prétend pas être un généreux donataire, ce qui ne serait pour eux qu’un pis aller, mais reconnaît parfaitement y trouver son intérêt, notamment le moyen d’y écouler sa production excédentaire. Mais pourquoi pas, si cette dernière présente pour les pays destinataires un avantage de coût ?

 Le soutien au développement se fait principalement par des prêts, à des taux avantageux, venant de son Fonds de la Route de la soie (son fonds souverain) et de ses banques publiques. Mais la Chine ne veut pas être le financeur exclusif, elle souhaite entraîner tous les pays qui en ont les moyens, et qui ne posent pas de conditions politico-économiques, à la différence de la Banque mondiale ou du FMI, à participer à ces prêts ciblés vers les infrastructures (routes, voies ferrées et trains à grande vitesse, ports, investissements énergétiques et dans le traitement des eaux, oléoducs etc.), forte de son expérience qui a montré qu’elles étaient les bases d’un développement rapide. C’est le sens de la création de la BAII (Banque asiatique pour les infrastructures et l’investissement), qui comprend aujourd’hui une centaine de membres (dont la France, l’Allemagne et le Royaume Uni, mais pas, bien sûr, les Etats-Unis, qui ne peuvent pas la contrôler)[14].

Les prêts chinois ont été critiqués, pour avoir poussé des pays à s’endetter à l’excès, à se mettre ainsi en situation de dépendance, voire à céder la gestion d’un patrimoine public pour compenser des non-remboursements (le Sri Lanka par exemple s’agissant de son plus grand port). Il est exact qu’ils représentent parfois une part énorme de leur PIB. Le reconnaissant, les Chinois ont généralement accepté de revoir les programmes[15] et sont même prêts à accepter que certains prêts soient passés par pertes et profits. Il faut parfaitement reconnaître que ces prêts servent aussi les intérêts de la Chine, quand par exemple ils permettent d’accroitre et de sécuriser ses approvisionnements en gaz ou en pétrole, mais c’est encore un aspect de l’avantage mutuel.

On accuse aussi la Chine, avec la Route de la soie, d’exporter son soft power, par exemple son modèle éducatif, l’un des plus performants au monde[16], ou son droit. Accusation mal venue quand on sait comment les Etats-Unis se servent de leurs multinationales pour diffuser leurs valeurs et leur mode de vie, et quand on voit comment ils utilisent leur droit extraterritorial pour mettre en difficulté des entreprises concurrentes ou pour les absorber (l’affaire Alstom étant le cas le plus typique). Sur le plan culturel, la Chine assure respecter toutes les autres civilisations et vouloir s’enrichir à leur contact. Sur le plan juridique elle promet de lutter contre la corruption dans la mise en place des programmes (et non s’en servir de prétexte pour couler des concurrents) et a créé trois tribunaux internationaux pour régler les litiges liés à ses prêts et à ses investissements, mais des tribunaux qui se veulent impartiaux pour garder de bonnes relations. Et, si elle milite pour de  nouvelles normes et de nouveaux standards internationaux (en matière de transport, d’Espace, d’internet et.), ce n’est pas pour imposer les siens, espérant seulement qu’ils obtiendront une reconnaissance internationale.

Au total la Route de la soie, en quelques années, a connu un essor foudroyant : 124 pays ont signé des accords ainsi que 24 organisations internationales, ce qui représente les deux tiers de la population mondiale.

Par ailleurs la Chine a certes puissamment développé son réseau diplomatique (le premier aujourd’hui dans le monde, devant les Etats-Unis et la France) et ses diplomates sont de plus en plus actifs. Mais ce n’est pas seulement pour soutenir sa stratégie : il lui fallait aussi faire face à des campagnes de dénigrement de plus en plus violentes.

On n’évoquera pas ici les partenariats passés par la Chine avec différents pays, dans le cadre de l’Organisation de Shanghai (Eurasie centrale, Russie, Inde et Pakistan), de l’ASEAN (pays du Sud-Est asiatique) et des BRICS[17], ni son lien avec la  Communauté économique eurasienne (pilotée par la Russie), dont elle n’est pas membre. Axés sur la coopération économique et la construction de zones de libre-échange, dans une perspective multilatéraliste, ils ont bien évidemment un volet géo-politique, servant à contrecarrer la domination des pays occidentaux, en premier lieu des Etats-Unis[18], avec leur vaste Partenariat Transpacifique[19], renforcé par Obama et destiné manifestement à contenir l’influence de la Chine, mais dont Trump s’est retiré (la Chine n’exclurait plus d’y participer). Mais on insistera sur le fait que la Route de la soie se veut exclusive de toute considération politique[20]. « Ouverte à tous », elle  n’a d’autre objectif que le co-développement – ce qui n’empêche pas de nouer des « amitiés ». On devra faire en sorte, disait Xi Jinping lors d’un Forum à Pékin en mai 2017, que « l’échange remplace l’éloignement, que l’apprentissage mutuel remplace le conflit et que la coexistence remplace le complexe de supériorité ». Et, ce faisant, « nous accroîtrons « la compréhension mutuelle, le respect mutuel  et la confiance mutuelle entre les Etats »[21]. Il s’agit de construire « une communauté de destin » pour l’humanité (un concept qui a été repris dans diverses Résolutions de l’ONU[22]). La Route de la soie « ajoutera de la splendeur à la civilisation humaine ». Puisse-t-il dire vrai !

 

La Chine promotrice de la révolution technologique de l’intelligence artificielle

 

La Chine ne se contente pas, avec une rapidité surprenante, d’exceller en divers domaines technologiques, elle a pris la tête, en s’aidant de son avance dans la conception et la mise en œuvre de la 5 G, de cette révolution dans le numérique que constitue le déploiement de l’intelligence artificielle. Pour le meilleur et pour le pire, nous y reviendrons.

Quelques mots d’abord sur cette fameuse 5G. Elle correspond à un bond en avant dans les communications et l’exploitation des données. De par l’extrême rapidité des transmissions, depuis les appareils connectés jusqu’aux utilisateurs finaux en passant par des antennes relais (les temps de latence sont quasi nuls), et leur massification (des millions de communications simultanées), elle fait exploser le nombre de données qui peuvent être traitées. Les applications sont spectaculaires. Dans l’industrie les robots peuvent être actionnés désormais sans câbles. Les téléphones n’ont plus besoin de la Wi Fi. Et, on le sait, en Chine, les individus peuvent déjà tout faire avec leur téléphone portable, encore plus facilement qu’en Occident : payer leurs achats dans des magasins sans employés, se faire livrer n’importe quoi à n’importe quelle heure, prendre un vélo électrique et le laisser où ils veulent, se transférer de l’argent entre eux, etc. Les véhicules peuvent être rendus plus facilement autonomes, les drones aussi. Les maisons peuvent être largement connectées. Les villes peuvent devenir « intelligentes » grâce à des caméras perfectionnées en grand nombre, équipées de dispositifs de reconnaissance faciale (on estime que, actuellement, il existe déjà 500 millions de caméras dans les villes chinoises). La 5 G accroît aussi la puissance de tous les dispositifs de réalité virtuelle et de réalité augmentée. Bref cette révolution serait comparable à celle de l’électricité lors de la révolution industrielle.

Le défi est de taille pour les puissances occidentales, et, en premier lieu, pour les Etats-Unis. Elles y voient deux menaces. La première est que la Chine remporte la plupart des marchés liés à cette révolution. De fait le premier équipementier chinois des télécommunications, Huawei, une entreprise colossale de 180.000 salariés dans le monde (dont 80.000 chercheurs)[23], second vendeur de téléphones mobiles (derrière le coréen Samsung), dont elle a déjà équipé 3 milliards de personnes, grand fournisseur de caméras de vidéo surveillance à des villes de nombreux pays, dépositaire en outre de milliers de brevets chaque année, domine un marché mondial où elle a peu de concurrents[24]. De là à dire que la Chine a trouvé avec elle le moyen d’imposer ses technologies à toute la planète et de configurer avec elle toute l’économie mondiale de demain, il n’y a qu’un pas. Et c’est précisément ce qui alarme les Etats-Unis,  menacés de perdre leur suprématie technologique, d’autant plus que la Chine a créé l’équivalent chez elle de leurs GAFAM, qui règnent sur le monde occidental. Sans aucun doute c’est là la première raison de la guerre commerciale qu’ils mènent contre elle - dont ils ne pourront sortir victorieux du fait que leurs multinationales dépendent du marché chinois pour y écouler leurs produits, et des entreprises chinoises pour les fabriquer et pouvoir ensuite les réexporter vers la métropole (ce qui relativise leur déficit commercial). Les Chinois voient, eux, les choses tout autrement : ils font bénéficier le monde entier, au meilleur coût, des merveilles de ces nouvelles forces productives, pour le plus grand bien de l’humanité. Nous allons, bien sûr, en reparler.

Le deuxième défi concerne la sécurité, civile et militaire. Avec la 5 G il devient possible d’espionner le monde entier, individus comme Etats. C’est pourquoi les Etats-Unis ont décidé de bannir Huawei de leur territoire et incité tous leurs alliés à faire de même (ils y sont parvenus en Australie et au Japon, mais ont plus de difficultés ailleurs). Pire : avec la manipulation de la 5G il serait désormais possible de mener des cyber-attaques de grande ampleur, de mettre en panne tout le réseau électrique d’un pays, de clouer au sol tous ses avions, soit l’équivalent de l’arme nucléaire, l’apocalypse en moins. Voila donc de quoi alimenter le fantasme d’un Empire chinois devenu la superpuissance à laquelle rien ne saurait résister.

Tout cela n’a pas beaucoup de sens pour plusieurs raisons. D’abord tous les Etats pratiquent le renseignement pour se protéger, et plus encore avec la guerre économique généralisée liée à la mondialisation. Les Etats-Unis en particulier sont mal venus de soupçonner le gouvernement (« totalitaire ») chinois d’utiliser Huawei pour les espionner, quand eux-mêmes ont espionné jusqu’à leurs alliés, y compris à travers les téléphones de leurs dirigeants, obligeant leurs propres entreprises (Cisco en particulier), en vertu du Patriot act, à fournir tous les renseignements demandés par leurs agences de sécurité, comme l’ont montré les révélations d’Edgar Snowden, et ceci sans en avertir ni les entreprises concernées ni la justice des autres pays. Ceci dit, on admettra volontiers que les Etats cherchent à se protéger du renseignement adverse, et il est absolument normal qu’ils adoptent des mesures de sécurité, comme les Etats européens, et la France en particulier, ont décidé de le faire. Il leur revient de vérifier que les maillons de la technologie 3G ne comportent pas de « portes dérobées » (des pièces discrètement ajoutées. des applications détournées ou des logiciels pirates), ce dont Huawei convient tout à fait, assurant qu’il veille à l’intégrité des matériels fournis et ajoutant que c’est aux Etats de décider ce qu’ils veulent faire des données collectées. L’offensive états-unienne doit alors être prise pour ce qu’elle est : un moyen d’affaiblir un concurrent.

Ensuite on ne voit pas, décidément, en quoi la Chine  aurait intérêt à mener des cyber-attaques, sauf en cas d’auto-défense, alors que toute sa politique étrangère est orientée vers un règlement pacifique des conflits et qu’elle se veut le champion de la paix mondiale. Mieux vaut donc réfléchir aux bénéfices et aux dangers d’une économie « connectée », à quelque échelle que ce soit.

Mais, avant cela, il faut s’interroger sur les raisons de l’avancée chinoise.

Elles ne font pas de doute. L’avancée de la Chine ne tient pas seulement au nombre et à la qualité de ses chercheurs. Elle ne s’explique pas uniquement par des transferts de technologie qui lui auraient permis de rattraper rapidement ses retards – des transferts sans cesse critiqués par les Occidentaux, qui les qualifient de « vols », alors que la plupart se sont faits de manière consentie et légale, posés comme conditions aux multinationales étrangères pour s’implanter en Chine et accéder à son marché. Elle n’a été si rapide que grâce à des aides de l’Etat[25], sous les formes les plus diverses (des terrains cédés à bas prix, des intrants bon marché venant des entreprises d’Etat, des crédits fournis par les banques publiques etc.), autant de subventions déguisées selon la doctrine de l’OMC, et dans le viseur des Etats-Unis et maintenant de l’Union européenne. Il serait facile de répliquer que de telles subventions existent aussi dans les pays occidentaux. Mais ce que l’on ne comprend pas est qu’elles sont pour la Chine l’un des instruments de la planification, laquelle est l’un des traits fondamentaux du « socialisme à la chinoise », un socialisme qui ne s’est pas rallié à l’allocation de toutes les ressources par les marchés, en premier lieu les marchés financiers.

C’est cette même planification qui permet d’investir sur le long terme, et non au gré des appétits des investisseurs privés et des fluctuations du marché. C’est ainsi que, parmi les industries clés que la Chine a inscrites dans son programme stratégique de développement pour 2025, figurent en première ligne les technologies de l’information, la robotique, les applications « intelligentes », l’apprentissage automatique. A l’horizon 2050 la Chine escompte être en tête dans toutes ces technologies du futur.

 

La Chine pionnière d’un monde automatisé ?

 

C’est là la première bonne question à se poser quand on parle de 5G et d’intelligence artificielle. Elle ne concerne pas seulement la Chine, puisque ici, en Occident, nous sommes déjà entrés dans un monde où les géants du numérique, les  plates-formes (les start up en créent quasiment tous les jours), et les entreprises peuvent savoir tout ce qu’ils veulent sur les individus : leurs adresses, leurs préférences, leur passé, leur localisation,  voire leurs « amis » - ce qu’on appelle les métadonnées – et le contenu des communications qui les intéresse. Avec le développement des objets connectés (on estime que, en 2025, il pourrait y en avoir 50 à 100 milliards dans le monde) ces métadonnées seront innombrables, les serveurs continueront à les stocker (sur le cloud) et de puissants logiciels pourront les traiter, surtout si des ordinateurs quantiques voient le jour.

Cela représente-il un immense progrès des « forces productives » et dans la consommation de produits et de services ? Tout dépend de l’usage que l’on en fait. S’il s’agit, par exemple, d’améliorer les diagnostics du cancer ou de faciliter les études épidémiologiques, certainement. S’il s’agit de fluidifier les communications et de supprimer de la paperasse, c’est déjà plus douteux : chacun sait combien il est pénible et frustrant de se voir répondre au téléphone par un robot, même « intelligent », et non par un agent humain, d’avoir affaire dans les commerces physiques à une caisse automatique et non à un employé. Et ainsi de suite. Quand le moindre achat en ligne déclenche une avalanche de propositions publicitaires et de demandes de notation non seulement du produit, mais encore du vendeur, cela devient insupportable. Ainsi va l’économie de marché d’aujourd’hui, qui, sous prétexte de sonder vos goûts et de faciliter vos transactions, opère une intrusion permanente dans vos données personnelles et finit par vous juger (êtes-vous une personne à risque pour tel organisme de crédit ou pour telle compagnie d’assurance ?), vous transforme vous-mêmes en objet marchand et en individu désocialisé. Pour l’instant toutes les législations qui entendent nous permettre de protéger nos données personnelles (il y en a une aussi en Chine en préparation) sont peu efficaces.

Mais cette économie numérisée a aussi un immense coût écologique. On a supprimé du papier, mais on a généré d’énormes dépenses énergétiques (chaque clic en est une et la 5G ne va pas les réduire, les data centers en sont extrêmement voraces, les câbles sous-marins ne sont pas éternels etc.), ainsi qu’une grande consommation de matériaux rares (par exemple du lithium pour les portables). De même le commerce en ligne entraîne une multiplication des livraisons, donc des transports, avec les dépenses énergétiques afférentes et la production de CO2 consécutive, fût-ce avec des véhicules ou des bicyclettes électriques, dont les batteries demandent à être rechargées, là où le déplacement humain vers un magasin de proximité n’en comporte quasiment pas.

Toute à son enthousiasme technologique[26], la Chine ne semble en prendre que très peu conscience. Mais on peut penser que ce mode de production ultrarobotisé et ce mode d’échange et de consommation profondément désocialisé finiront par tant heurter tant son fond civilisationnel qu’elle va s’interroger. Car nous sommes loin ici des penchants libertaires de la Silicon Valley et de son individualisme forcené, comme de ses rêves transhumanistes. Ainsi la trottinette électrique, ce mode de déplacement anarchique inspiré de la glisse et du surf et aux antipodes du transport collectif, voire d’une circulation automobile obéissant à des règles, n’y a fait qu’une modeste apparition, à la différence des vélos partagés et des cyclomoteurs électriques, et ceci alors que la plus grande partie des trottinettes y sont produites.

En exportant ses technologies, la Chine ne décide pas de l’usage que l’on peut en faire. C’est aux Etats et à leurs citoyens d’en décider. Mais il est évident que les nouveaux us et coutumes chinois liés au numérique peuvent les influencer, d’autant plus que toute l’industrie occidentale du numérique est à l’affut de telles opportunités.

 

La Chine aux avant-postes d’un monde orwellien ?

 

C’est là la deuxième question que posent nécessairement la 5G et l’intelligence artificielle, en tant qu’elles peuvent être des outils pour un gouvernement et son administration pour contrôler ce que font les entreprises et leurs citoyens. Ici encore tout dépend, à notre avis, de l’usage qui en est fait.

Commençons par le « credit social corporate », c’est-à-dire le contrôle social de ces personnes morales que sont les entreprises. La Chine compte le généraliser au cours de l’année 2020, et il suscite les craintes notamment de la Chambre de commerce européenne. Ce crédit consiste à noter toutes les entreprises, chinoises ou filiales de sociétés étrangères, selon la manière dont elles respectent un très grand nombre de critères (plus de 300), par exemple sur la façon dont elles acquittent droits de douane et impôts ou se conforment aux normes de pollution. Il va même plus loin, puisque les dirigeants son également notés, ce qui peut affecter l’entreprise elle-même. Les sanctions son graduées. Les entreprises les plus respectueuses des règlements sont inscrites sur une liste rouge et les plus mal notées sur une liste noire. Selon le nombre de fautes commises, elles peuvent se voir infliger telle ou telle amende, se voir plus ou moins souvent inspectées, attendre des durées variables pour se voir attribuer une licence ou sortir de la liste noire. Voila qui alarme les entreprises occidentales implantées en Chine, tant les petites pour lesquelles il faut beaucoup de travail et d’expertise pour répondre aux questionnaires que les multinationales, pourtant habituées à satisfaire aux critères des agences de notation avec leurs propres juristes et en faisant appel à des cabinets spécialisés.

Disons-le tout net, cette moralisation des entreprises est parfaitement bienvenue quand on sait combien elles sont aptes à tricher, à manipuler leurs bilans, à pratiquer l’évasion et l’optimisation fiscale et à corrompre des agents publics. Ce crédit social effectué par l’administration et des inspecteurs publics n’a rien à voir avec les évaluations des grandes agences de notation occidentales, qui n’ont pour but que de conseiller des investisseurs, et ce de manière d’autant plus biaisée qu’elles sont payées par les entreprises elles-mêmes. Au-delà, c’est toute l’économie de marché capitaliste qui verse dans l’immoralité des affaires, avec ses tromperies sur la marchandise, ses technologies de marketing (exemple : le prix affiché à la décimale juste inférieure) et ses campagnes euphorisantes de publicité. Cette immoralité est un effet de système, elle résulte de la concurrence elle-même, et les régulateurs n’y peuvent pas grand-chose, quand bien même ils le voudraient. On ne sait pas si le crédit social chinois ira jusqu’à mettre en cause de telles pratiques, mais ce serait souhaitable. Ce qui est sûr, c’est qu’il vise en premier lieu les entreprises chinoises elles-mêmes, responsables d’abus et de scandales mémorables.

La crainte de la Chambre  de commerce européenne est aussi que la Chine cherche à imposer ce crédit social, donc les normes sur lesquels il repose, à ses partenaires de tous les pays de la Route de la soie. Mais tant mieux, pourvu que ceux-ci gardent le dernier mot sur leurs réglementations. On redoute aussi qu’il ne soit un moyen d’espionnage, tant l’intelligence artificielle permet de connecter de données. C’est alors aux entreprises étrangères de se prémunir contre un tel abus.

Il faudrait parler maintenant du contrôle social appliqué aux individus, via l’intelligence artificielle et les canaux de la 5G. Nous y consacrerons un article détaillé. Disons simplement que, s’il a ses bonnes raisons, il représente aussi une réelle menace pour les libertés individuelles, et plus encore si les sanctions atteignent les choix privés. Au-delà de l’usage sécuritaire, qui ne soulève pas trop de problèmes, jusqu’où peut aller la volonté de moraliser les individus, ceci tout en sachant que « virus libéral » propage l’immoralité et qu’il faut bien le combattre ? Il est trop tôt pour savoir quelles garanties le crédit social offrira ou non, puisqu’il est encore à l’état d’expérimentation dans certaines villes ou villages, mais la question commence à faire débat au sein de la population, qui, jusque là, n’y était pas hostile.

 

Les limites du «modèle »chinois

 

Politiquement son type de gouvernement – pour ne pas employer le mot valise et lourd d’implications de « gouvernance » – n’est pas transposable ailleurs. Pour une raison simple : la Chine essaie d’expérimenter et de construire une ébauche de socialisme de marché (ce qu’elle appelle « la phase primaire du socialisme »), ce qui n’est le cas ni dans les pays où le capitalisme est dominant, ni même dans les pays se réclamant encore du socialisme, même si ceux-ci s’en inspirent de plus en plus. Et c’est là une expérience historique à grande échelle et à hauts risques, qui, pour réussir, appelle un mode de gouvernement particulier. C’est un sujet que j’ai développé ailleurs[27].

Evidemment il existe des risques que des gouvernements pro-capitalistes copient certaines de ses institutions, jusqu’au crédit social peut-être, pour conforter leur pouvoir (on parle souvent à ce propos des « démocraties illibérales », s’agissant par exemple de la Hongrie). Mais, justement, ce ne sont que de mauvaises copies.

Selon moi il y a deux principales pierres d’achoppement dans le système politique chinois. La première est la censure politique qui, surtout dans un pays où le pouvoir politique est solidement installé, ne devrait pas aller au-delà du contrôle des fausses informations. Sujet délicat, on le sait, que de faire le tri et qui doit faire le tri entre ce qui peut être avéré et les contre-vérités, rumeurs, et attaques malveillantes menées de l’extérieur[28]. La deuxième est l’indépendance non des parquets, qui sont là normalement pour appliquer la politique pénale d’un gouvernement, telle qu’elle est validée par les instances parlementaires, mais celle des magistrats ordinaires (en France dits « du siège »), garantie de l’Etat de droit et mesure la plus efficace contre la corruption.

Ce que nous voudrions développer ici est plutôt la question du modèle productif chinois, qui est justement ce par quoi la Chine est en train de changer le monde. Il y aurait beaucoup à dire sur les normes sociales, dont certaines sont en retard sur le meilleur des pays occidentaux, un retard que la Chine est en passe de rattraper à toute allure, et ceci à contre courant des tendances dominantes ailleurs, notamment en matière de droit social, de droit des affaires, de modes de gestion des entreprises. Par exemple la financiarisation des entreprises y reste sous contrôle, les inégalités commencent à se réduire. Mais ce qui nous paraît le plus problématique est l’exaltation de la croissance et l’usage fait des nouvelles technologies, d’autant plus que la Chine y voit un moteur de croissance pour tous les pays, préconisant même une « route de la soie numérique ».

Le mode de croissance actuel, on le sait chaque jour davantage, n’est pas compatible avec le devenir d’une planète habitée par l’homme : le climat se détériore de plus en plus vite, avec d’innombrables conséquences, les ressources naturelles s’épuisent (vers le milieu d’une année, on a déjà dépassé leurs possibilités de régénération), le niveau de la pollution est devenu insupportable, la « sixième extinction des espèces » est en cours. On ne peut pas dire que les dirigeants chinois n’aient pas pris conscience, depuis le début des années 2000, de l’ampleur des dégâts de la croissance quantitative, comme en témoigne leur insistance sur le « développement durable ». On ne peut pas dire qu’ils n’aient pas pris des mesures efficaces pour assurer un début de « transition verte » et lutter contre la pollution[29]. Mais leur détermination ne semble pas à hauteur des enjeux.

Voici pourquoi, en quelques mots[30].

L’économie chinoise reste très dépendante du charbon (plus de 60% de son mix énergétique), une source d’énergie à la fois très polluante, malgré des progrès, et très émettrice de CO2. mais aussi du pétrole (18%), qui a les mêmes effets. On peut croire que la Chine tiendra l’objectif, à laquelle elle s’est engagée à la COP 21, de la neutralité carbone en 2030. Mais elle finance des centrales à charbon dans plusieurs pays de la Route de la soie, certes pour favoriser leur développement, mais à contre-sens de ce qu’il faudrait faire pour lutter contre la pollution et le réchauffement climatique. Quant au pétrole et au gaz naturel, véritables drogues des économies modernes, à la fois comme source d’énergie et comme matériau (la plupart des plastiques en sont dérivés), il est et sera de plus en plus difficile à extraire et à raffiner. Certes la Chine a beaucoup investi dans les énergies renouvelables (panneaux solaires, éoliennes), mais ces énergies demandent de fortes infrastructures et beaucoup de matériaux rares.

C’est là la deuxième limite : toutes les ressources naturelles s’épuisent : pas seulement les ressources fossiles, mais aussi l’eau, les sols, le bois, le sable, et précisément les métaux rares. Or les technologies, tant vantées, qui sont à la base de l’économie « verte » comme de l’économie numérique, sont très consommatrices de ces derniers, tout comme d’énergie. Le recyclage et l’économie circulaire, qui sont mis en avant dans les programmes chinois, n’ont qu’une portée très limitée, surtout lorsque les produits ont des effets dispersifs. Il va bien falloir se rationner.

De proche en proche, c’est l’ensemble du mode de vie qu’il faudrait changer pour le rendre « soutenable ». L’enthousiasme de la Chine pour les hautes technologies se heurte à la dure réalité des contraintes naturelles, ainsi qu’à des problèmes sociaux et culturels. Il ne suffit pas de dire que la croissance doit être plus « qualitative », c’est le mode de croissance lui-même qu’il faudrait changer, pour une Chine qui consomme déjà 2,1 planète (5 pour les Etats-Unis), c’est-à-dire faire décroître les productions et les consommations qui gaspillent de l’énergie et des matériaux, et faire croître celles qui en sont économes. Il faudrait substituer, dans une large mesure, aux hautes technologies des « basses technologies », par exemple des vélos et des transports en commun électriques aux automobiles et camions, ou encore des produits de consommation simples, réparables et durables à la profusion de produits compliqués, rapidement obsolescents, voire jetables en une immense accumulation de déchets.

C’est là que la Chine pourrait montrer le chemin : aller vers un mode de vie plus sobre et plus facilement accessible à tous, tout en gardant le meilleur des hautes technologies, et ceci grâce à son système de planification, unique au monde, à la différence des pays occidentaux où le pouvoir politique, sous l’emprise du lobbying des grandes entreprises, s’enlise dans une fuite en avant[31].

 

La nécessaire démondialisation

 

L’autre grande question que pose le « modèle » chinois est la conception de la mondialisation, au regard de sa nécessaire rétraction. Nécessaire parce que, en rendant les économies trop dépendantes les unes des autres, elle entre en contradiction avec la souveraineté des nations, principe à laquelle la Chine est tant attachée. Nécessaire, parce que son coût environnemental est si élevé qu’elle entre en contradiction avec la préservation d’une planète habitable. Pensons aux effets multiples de l’immense transport des marchandises par containers, parmi lesquels les perturbations apportées aux écosystèmes et la propagation des épidémies, pensons même aux effets induits par l’explosion du tourisme mondial.

La mondialisation a été, on le sait, une aubaine pour le capitalisme. En lui offrant la possibilité de décomposer ses chaines de valeur et de faire produire toujours plus de segments dans les pays à bas salaire, elle lui a permis à la fois de relever des taux de profit tendanciellement en baisse et de maintenir, tant bien que mal, le niveau de vie des classes paupérisées dans ses métropoles, le développement du crédit aidant. La financiarisation y a été aussi un formidable accélérateur des inégalités, qui ont atteint un niveau unique dans l’Histoire. Et le système touche actuellement à ses limites, ébranlé par des révoltes populaires partout dans le monde.

La Chine, c’est vrai, a profité à plein de cette mondialisation capitaliste, mais elle l’a fait à ses conditions (contrôle des investissements étrangers, contrôle du mouvement des capitaux). Elle n’a pas, contrairement à ce que l’on a dit, mené une politique mercantiliste, qui aurait tout misé sur ses exportations et déséquilibré ainsi d’autres économies : elle a importé presque autant qu’elle a exporté, et, si elle a accumulé des réserves de change aussi importantes, c’est surtout grâce à la taille de son économie. Mais les autorités chinoises sont bien conscientes que les bénéfices tirés de la mondialisation se réduisent, et, avec eux, le taux de croissance. Elles se tournent donc de plus en plus vers le marché intérieur. D’une certaine façon la Chine démondialise.

La politique du co-développement devrait aller dans le même sens : au fur et à mesure qu’un pays se développe, il peut être plus autonome et moins importer. Tel est le paradoxe de la Route de la soie : il vise à accroître la circulation des produits, le commerce international maritime et terrestre, mais, en favorisant la construction des infrastructures autres que celles du transport (la production d’énergie et les bases d’une réindustrialisation), elle pourrait et devrait favoriser les relocalisations. A mon avis, c’est ce qui n’est pas clairement affiché dans la conception chinoise de la mondialisation, et c’est ce qui nuit à sa crédibilité. Autant les échanges scientifiques et culturels peuvent être bénéfiques, autant la mondialisation commerciale et la mondialisation financière conduisent finalement à des impasses. Dans le même sens le changement partiel du paradigme productif en faveur des « basses technologies », moins gourmandes en capital et plus accessibles aux utilisateurs locaux, faciliterait grandement la relocalisation.

Car, au bout du compte, c’est le capitalisme lui-même qui devient insoutenable. Voué par essence à une accumulation infinie, il est incompatible avec une planète finie. Générateur par essence d’inégalités toujours plus grandes, il détruit toutes les formes de cohésion sociale. La Chine a fait le pari d’utiliser les dynamiques du capitalisme pour sortir de son développement, tout en les contrôlant. Mais ce sont elles qu’il faut maintenant contenir. Le socialisme de marché « à la chinoise » devra progressivement sortir du capitalisme s’il veut incarner un autre chemin pour  l’humanité. C’est bien du reste son ambition : selon les responsables chinois, et plus nettement encore aujourd’hui, les emprunts au capitalisme n’auront été qu’une manière de « traverser la rivière », et ne seront jamais qu’un très long « détour »[32] (plus ou moins comme devait l’être la NEP pour Lénine) sur le chemin du communisme.

 

 

 

 

 



[1] In Construisons une communauté de destin pour l’Humanité, recueil de discours, publié par le CCTB en 2019, p. 459.

[2] Ibidem, p.462.

[3] Ibidem, p. 474.

[4] C’est ainsi que la Chine est devenue le deuxième contributeur, derrière les Etats-Unis, au budget des forces de maintien de la paix ; et y fournit le plus grand nombre de soldats, pour la plupart non combattants.

[5] Ibidem, p. 499.

[6] Son seul traité d’alliance est avec la Corée du Nord qui, pour des raisons de conflit non réglé (un traité de paix n’a toujours pas été signé depuis la guerre de Corée), fait pendant au traité d’alliance des Etats-Unis avec la Corée du Sud . Cela ne l’empêche pas de coopérer à des organisations  sociales de défense avec les Etats-Unis ou sans eux.

[7] Ce fut le cas notamment avec l’évacuation massive de ses ressortissants (35.000 personnes), lors de l’intervention occidentale en Lybie et du chaos qui a suivi.

[8] La Chine offre de nombreuses bourses à des étudiants, et des formations à plus de 500.000 professionnels venant en priorité des pays sous-développés. Elle fournit également un grand nombre de séminaires à l’intention de ces derniers. Il s’agit de mieux faire connaître « l’expérience chinoise » dans toutes ses dimensions ou ses réalisations techniques ((par exemple sons système de navigations par satellite ou de télécommunications) . Pour le détail, cf. Alice Ekman, Rouge vif, L’idéal communiste chinois, L’observatoire, Paris, 2020, p. 161-165.

 [9] ‘L’agence qui gère les entreprises et participations de l’Etat.

[10] Dans un article dans Le Monde (du 16 mai 2020) Joseph Borrel, le haut représentant pour la politique étrangère de l’Union européenne, qualifié la Chine à la fois de « partenaire », de « concurrent économique »  et de « rival stratégique dans la promotion d’autres modèles de gouvernance ». Une approche plus mesurée que celle des Etats-Unis…

[11] Ainsi pour le « Pont de l’amitié » en Serbie et  un Pont reliant les deux grandes parties de la Croatie.

[12] Ils se rencontrent lors des Forums annuel dits des 17 + 1. Parmi les réalisations ou les  projets en cours on retiendra l’aménagement du port du Pirée (avec une concession totale de sa gestion), celui du port de Trieste (avec une concession partielle),  la construction d’un grand pont en Croatie et la modernisation d’une voie de chemin de fer entre Athènes et Budapest en passant par Belgrade. Ils ne se font pas toujours avec des prêts chinois, mais les entreprises chinoises font les meilleurs prix et tiennent les délais.

[13] Discours de Xi Jinping, op. cit.,  p.  501.

[14] Avec leur grand pourcentage des droits de vote au FMI et à la Banque mondiale, les Etats-Unis y disposent d’un droit de veto de fait. La BAII, dont la Chine est le plus gros actionnaire, juste devant l’Union européenne, exclut expressément tout droit de veto.

[15] Il y eu ces dernières années 14 cas d’annulations de dettes, 11 cas de rééchelonnement des paiements. On comparera avec l’intransigeance des créanciers occidentaux.

[16] Et même le premier, selon le dernier classement PISA effectué par l’OCDE.

l, Avec la création d’une Banque des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Afrique du Sud), alternative à la Banque mondiale, et d’un Fonds de réserve des BRICS., alternative au FMI. Il faut aussi signaler le Forum Chine-Afrique, le Forum Chine-Etats arabes,  le Forum Chine-Amérique latine et Caraïbes.

[18] Sur l’évolution des rapports géo-politiques et l’essor de l’Asie, lire l’excellent livre de Peter Frankopan, Les nouvelles routes de la soie, L’émergence d’un nouveau monde, Editions Nevigata, 2018, pour l’édition française.

[19] Il devait concerner 800 millions d’habitants et 40% du PNB mondial.

[20] La Route de la soie, dit expressément Xi Jinping, « n’est pas un outil de géopolitique locale, mais une plate-forme de coopération pragmatique. Ce n’est pas un programme d’aide étrangère, mais une initiative de développement interconnecté conformément au principe ‘concertation, co-édification et partage » (ibidem, p. 538). Et de dénoncer « la politisation des affaires humanitaires » et la « militarisation de l’aide humanitaire » (p..476). Les allusions sont transparentes…

 

[21] Op.ct. p.498.

[22] Promu pour la première fois pas Xi Jinping en 2013, il a été incorporé depuis dans lés Résolutions de plusieurs Commissions de l’ONU et même reconnu par le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale. Au risque de le banaliser. Il n’empêche qu’il correspondait bien à l’esprit sur lequel s’est fondée cette Organisation.

[23] Avec cette particularité : le fondateur et Président de cette entreprise ne possède que 1,5% du capital, le reste appartenant…à ses employés.

[24] Ses principaux concurrents ne sont par états-uniens, mais européens : le finlandais Nokia et le suédois Ericsson, qui sont plus petits.

[25] Lire à ce sujet l’excellent livre de Kai-Fu Lee I.A la plus grande mutation de l’histoire, Editions Les arènes,2019 pour l’édition française.:

[26] « Nous devrions adhérer à la vague de développement axée sur l’innovation engendrée par la fabrication intelligente, le modèle ‘internet+ » et l’économie de partage, et garder un temps d’avance en agissant plus rapidement pour remplacer les anciens moteurs de croissance par les nouveaux » (Discours de Xi Jinping, op. cit. p.533).

[27] Cf. mon livre Le « modèle chinois » et nous, L’Harmattan, 2018.

[28] Il ne s’agit pas en effet de censurer des opinions, mais l’inexactitude des faits invoqués ou le fait qu’ils sont non sourcés, d’une manière ou d’une autre. Ce n’est pas au pouvoir politique de définir des critères détaillés et de sanctionner, mais peut-on s’en remettre à la justice, qui n’a pas vocation à le faire, hormis les cas prévus par la loi,  et qui est beaucoup trop lente. Ce n’est pas non plus à acteurs privés, qui le feront selon leurs intérêts, y compris en censurant à l’excès pour ne pas encourir des amendes (cf. la loi Avia en France, qui impose aux plates-formes de censurer les « contenus haineux » en ligne. Les diverses propositions pour en charger les journalistes eux-mêmes (notamment une sorte de Conseil de l’ordre) ne sont pas entièrement convaincantes, car leur corporatisme peut obérer la nécessaire autodiscipline. Une commission administrative indépendante serait, selon nous, plus apte à faire le travail de « désintox »,  mais à condition qu’y siègent aussi, outre des journalistes et des juristes, des représentants des citoyens via leurs associations.

[29] Cf. le chapitre « La Chine face à la contrainte écologique » de mon livre Le ‘modèle chinois’ et nous, L’Harmattan 2018.

[30] Pour une analyse détaillée, cf. mon article « La grande transformation. Pourquoi il faut et on peut changer les procès de travail et le système des besoins », sur mon blog ou sur le site de La-sociale.on line

[31] Cf. mon article « Le capitalisme va-t-il, peut-il devenir « responsable » ?, sur mon blog et sur le site de La- sociale.on line..

[32] C’est l’expression utilisée par des cadres chinois lors d’entretiens qu’Alice Ekman a eus avec eux (op. cit. p.  65).

27 avril 2020

DES ISSUES A LA CRISE SANS CHANGER D'ECONOMIE?

 

 

Elle est sans précédent. Voici, à ce jour, quelques chiffres, à la volée :

En France le PIB s’est effondré de 6% au premier trimestre (en Allemagne de 9%). L’industrie ne tourne qu’à ¼ de ses capacités. Certains secteurs ont vu leur chiffre d’affaires chuter de 80%, 90%, voire 100%. 10 millions de salariés sont en chômage partiel.

Dans le monde, les marchés boursiers ont chuté de 30 à 40%, beaucoup de crédits ont été gelés, l’investissement est au point mort, la consommation a fortement ralenti, si bien que le PIB a chuté souvent brutalement et que le chômage s’est envolé, par exemple aux Etats-Unis (passant de 3,5 à 17%).  

Tout cela montre que la crise sera encore plus sévère qu’en 2008 (il avait fallu alors trois ans pour que de tels phénomène se produisent, et cette fois trois mois ont suffi) et même que lors de la Grande dépression de 1929, qui n’a été surmontée que 20 ans après, en partie grâce à l’économie de guerre. 

Mais pourquoi cette crise ? Et d’abord pourquoi ce virus dévastateur ? Il est principalement lié, disent tous les épidémiologistes, au bouleversement environnemental. Les animaux sauvages, voyant leur habitant naturel détruit, se sont rapprochés des zones urbanisées pour pouvoir se nourrir, et ont transmis à l’homme des virus contre lequel ils étaient immunisés. Quand ils étaient en voie d’extinction, les virus ont migré vers d’autres espèces jusqu’à l’homme. On constate depuis une vingtaine d’années une multiplication des épidémies d’origine virale (SRAS, Ebola, etc.). Il est lié ensuite à l’élevage, surtout l’élevage intensif (ainsi de la grippe aviaire).

La globalisation économique a fait le reste. Le virus a été transporté par la circulation des humains a travers la planète, des transports commerciaux aux voyages d’affaires et au tourisme.

Si la crise économique s’est répandue comme une trainée de poudre, c’est aussi que l’industrie et les services même ont été largement délocalisés, pour réduire les coûts, dans les pays à bas salaire. Une rupture en un point des chaines de valeur finit par les mettre entièrement à l’arrêt. C’est vrai dans l’industrie traditionnelle (automobile par exemple), mais aussi dans les industries high tech (ordinateurs, mobiles par exemple). Tous les pays sont donc touchés : les pays riches quand les fournisseurs ne fournissent plus, quand les transports s’arrêtent, ou quand ils ne trouvent plus de demande solvable (qui achète aujourd’hui des automobiles, lorsque les revenus chutent et qu’elles ne peuvent plus circuler ?), mais plus encore beaucoup de pays émergents qui sont en bout de chaîne (exemples : le Vietnam, le Bangladesh etc.), et ceux qui dépendaient largement du tourisme de masse (la Thaïlande par exemple), quand les avions restent au sol.

Face à cette crise économique, avec toutes ses conséquences sociales, l’opinion dominante, dans les milieux dirigeants occidentaux, est qu’il faut recourir aux politiques qui ont été déjà utilisées dans le passé, quitte à les adapter, et que cela suffira. Examinons-les.

 

Les remèdes libéraux pour surmonter la récession

 

Il y a trois  leviers classiques, quand les entreprises ont du mal à produire, avec des effectifs diminués, des ventes en panne, des difficultés de trésorerie, un accès réduit au crédit ou, pire, quand elles sont au bord de la faillite : 1° la relance budgétaire, c'est-à-dire des dépenses publiques, qui recréent un marché (et ont, comme l’avait montré Keynes, un effet « multiplicateur ») 2° des prêts à grande échelle venant des organismes publics, et 3° une forte redistribution fiscale, comme ce fut le cas avec le New Deal, qui rend du pouvoir d’achat à la majorité de la population. Tout le reste (le report des charges et des impôts) n’est que remède provisoire, lequel a aussi l’inconvénient de diminuer les ressources des systèmes sociaux et des Etats.

Comme le propre du libéralisme économique est de réduire la voilure de l’Etat et d’affaiblir ses ressources par la diminution des impôts et des contributions sociales pour « alléger les charges » des entreprises (ce qu’on appelle des politiques de l’offre), sa seule manière de relancer l’économie est de l’arroser de crédits bon marché  pour redonner des moyens financiers d’une part à l’Etat emprunteur, d’abord pour qu’il colmate les dégâts, ensuite pour qu’il dépense un peu plus, et d’autre part aux entreprises, pour qu’elles se remettent à investir. C’est ce qui a été fait lors de la crise de 2008, avec un succès très limité ; la croissance n’est revenue que lentement et faiblement, la demande globale restant atone, pendant que les inégalités de revenus et de patrimoine continuaient à s’envoler. Pire : la sphère financière, après avoir été fortement touchée (la moitié de la capitalisation mondiale est partie en fumée), a, soutenue par la débauche de crédits, repris sa croissance mais aux dépens de l’économie réelle.

Les milieux dirigeants occidentaux escomptent que le même scénario permettra de sortir de la crise actuelle. Mais il y a fort peu de chances que cela se produise.

 

Les politiques de sortie de crise des principaux pays occidentaux

 

1° Les Etats-Unis, qui sont les plus atteints aujourd’hui par la crise sanitaire (pas de politique unifiée, chaque Etat édictant ses propres mesures, pendant que les déplacements continuent, en l’absence de frontières), ont sorti ce qu’ils pensent être des armes lourdes.

Ils vont lancer un plan de relance de 2300 milliards de dollars (soit 10% du PIB américain et la moitié du budget fédéral) par l’intermédiaire de la Banque centrale (la FED). En effet celle-ci garantit désormais toutes les dettes, publiques et privées, si bien qu’aucune entreprise américaine, ni aucune municipalité, ne peuvent faire faillite à cause de la crise dans un avenir prévisible. En outre la FED rachètera des montagnes de dettes, par exemple 600 milliards de prêts aux PME, et elle assumera les pertes. C’est donc grâce à elle que les Etats-Unis pourront faire de la relance budgétaire sans rien changer à la fiscalité, qui aurait pourtant apporté des ressources au budget fédéral et à celui des Etats. S’ils peuvent le faire sans craindre d’accroître leur déficit public et leur dette publique, mais en accroissant le passif de leur Banque centrale, c’est que celle-ci peut faire marcher la planche à billets autant qu’elle veut : c’est le privilège du dollar, première monnaie de réserve mondiale.

Mais cela ne veut pas dire qu’ils vont retrouver de la croissance, car eux aussi sont dépendants du reste du monde. Leur industrie (15% seulement du PIB) est très affaiblie par la délocalisation, et, s’ils sont très forts dans les services (essentiellement les services financiers et les services liés à l’internet), ces derniers sont aussi impactés par le brutal ralentissement des échanges mondiaux. Et les investissements directs étrangers aux Etats-Unis ont toutes chances de diminuer. Le FMI prévoit d’ailleurs, dans sa note du 14 avril, une croissance négative de – 5,9% en 2020.

Ainsi garanties et achats de crédits ne suffiront pas à refaire de la croissance  Mais surtout l’inflation des crédits risque fort de créer des bulles prêtes à exploser dans une économie déjà saturée de dettes.

3° La Grande Bretagne a adopté une mesure inédite : sa Banque centrale va prêter directement à l’Etat, mais « sur une base temporaire et à court terme », pour toutes les dépenses liées aux conséquences de la crise. Une exception jamais vue en régime libéral, exclue notamment par le traités européens (la BCE ne peut que racheter des dettes publiques sur le marché secondaire, elle est interdite de financer les Etats). C’est que la récession s’annonce sévère (-6,5% selon le FMI)

4° L’Union européenne est certainement la plus mal partie.

La crise sanitaire a montré, s’il en était besoin, qu’il n’y ni politique unifiée en la matière (chacun des 27 pays a adopté des mesures différentes) ni solidarité : l’Allemagne par exemple s’est empressée d’interdire l’exportation de ses matériels médicaux, avant d’être tancée par la Commission européenne, l’Italie a du attendre des livraisons chinoises de masques, des livraisons russes de désinfectants, et ce sont des médecins chinois et cubains qui sont venus pour aider ses hôpitaux.

 L’Union européenne a été dans le passé incapable d’effectuer de fortes relances budgétaires par le soutien des Etats, parce que cela lui était interdit par les traités : sous la pression allemande, les déficits devaient être limités à 3% du PIB et les dettes publiques à 60%. Lors de la crise de 2008, ces limites ont été dépassées par plusieurs Etats (surtout du Sud européen), mais le Pacte budgétaire européen de 2012, qui a renforcé les critères, la surveillance des Etats et les sanctions, les ont rappelés à l’ordre : c’est ce qu’on a appelé les politiques d’austérité, qui consistaient principalement à couper dans les dépenses publiques (dont les dépenses de santé) et à privatiser pour renflouer les ressources des Etats. On apprend aujourd’hui que ces critères ont été « suspendus », mais ce ne devrait être que provisoire. De même les aides d’Etat étaient interdites, au nom du principe qu’il ne fallait pas fausser la concurrence. Certaines seraient à présent autorisées, mais ce relâchement des contraintes n’est que de circonstance.

Ici encore on attend le salut du crédit, et d’abord de la BCE. Celle-ci avait ces dernières années créé, malgré de fortes réticences allemandes, une énorme grande quantité de monnaie pour soutenir, disait-on, l’économie, en rachetant des dettes privées et publiques (2.000 milliards d’euros rien que pour les deux dernières), non lors de leur émission, mais sur le marché secondaire. La BCE s’est même mise à prêter aux banques à des taux négatifs pour les dissuader de placer chez elle leurs ressources excédentaires et ainsi les inciter à prêter plus largement aux entreprises. Le résultat n’a pas été brillant, car l’argent prêté par les banques est allé surtout à la spéculation sur les marchés financiers. On apprend aujourd’hui qu’elle va injecter plus de 1000 milliards d’euros dans l’économie continentale. Mais rien n’est changé à cette politique monétaire : la BCE ne va toujours pas prêter directement aux Etats (cela lui est interdit par les traités européens), et les crédits aux banques ne sont toujours pas fléchés.

La Commission européenne, de son côté, va lever 25 milliards d’euros sur les marchés financiers, avec la garantie des Etats, pour aider les Etats à financer leurs mesures ce chômage partiel. Ce mécanisme, qui existait déjà avec l’accord de 18 pays, mais serait élargi à tous, ne consiste qu’en prêts, dont les conditions seraient avantageuses. Il ne s’agit donc pas d’aides directes prises sur le budget de l’Union, beaucoup trop faible pour cela.

 La distribution de crédits à tout va ne s’arrête pas là. On trouve dans la presse française un éloge des 540 milliards d’euros « mobilisés » par l’Union européenne pour venir en aide aux Etats. Mais, si on y regarde de plus près, on s’aperçoit que cette « aide » non seulement est loin d’être massive, mais consiste elle aussi en prêts avec intérêt, d’abord ceux déjà cités de la Commission, ensuite ceux accordés aux entreprises par la Banque européenne d’investissement (BEI) pour 200 milliards d’euros – soit à peine plus que ce qu’elle faisait habituellement - et enfin en prêts accordés aux Etats qui les sollicitent par le Mécanisme européen de stabilité (MES) pour 240 milliard d’euros. Il faut dire ici quelques mots de cette institution, créée en 2011 et amendée en 2012.

Son objectif est de pouvoir emprunter sur les marchés obligataires afin de pouvoir prêter aux Etats en difficulté (et, secondairement, à des banques elles-mêmes en difficulté).Ce qui paraît bien solidaire. Seulement voilà : les Etats n’ont été « soutenus » par le Mécanisme que s’ils se conformaient aux règles du Pacte de stabilité. Il faut se souvenir qu’il a assorti ses prêts de conditions draconiennes (rentrer dans les clous dans du Pacte de stabilité : 0,5% de déficit « structurel » public, 60% de dettes), les a contraint à sabrer dans leurs dépenses publiques, dont les dépenses de santé, et à privatiser beaucoup de leurs services publies. Ce fut la tragédie grecque, mais bien d’autres pays ont eu aussi du mal à s’en relever (l’Irlande, le Portugal notamment). On présente aujourd’hui comme une grande victoire que les prêts à venir épargnent les dépenses de santé, mais cela ne va pas plus loin. Il est bien précisé qu’un pays ne pourra emprunter au MES plus de 2% de son PIB (par exemple pour l’Italie cela ne représente que 36 milliards d’euros).

Les pays du Sud, appuyés par la France, auraient voulu la création d’eurobonds, rebaptisés pour la circonstance coronabonds. Il s’agit à nouveau d’une émission d’obligations, sur les marchés financiers, par les Etats, qui les auraient mises en commun, de manière à ce que qu’ils bénéficient tous du même taux d’intérêt, alors que l’écart de taux (ce qu’on appelle « le spread ») pénalisait les Etats les plus fragiles jusqu’à rendre leur déficit insupportable (dans le passé l’Etat allemand empruntait à des taux voisins de zéro, alors que d’autres devaient payer plus de 10%). Cela aurait représenté effectivement une forme de solidarité entre Etats européens, une aide indirecte aux Etats les plus fragiles pour leur permettre de se financer à moindre coût en fonction de leurs besoins réels. Mais les Allemands, appuyés par quelques autres pays du Nord, s’y refusent absolument (ils ne veulent pas, disent-ils, payer pour les autres, en voyant leurs propres emprunts d’Etat se renchérir) et ils renvoient au Mécanisme européen de stabilité.

On a souligné, à juste titre, que cette attitude est parfaitement hypocrite. Si l’Allemagne a pu se porter mieux que les pays du Sud, ce n’est pas parce qu’elle a été moins dépensière, mais parce qu’elle a mené une politique déloyale de compression de ses salaires et donc de compression de sa demande, et d’augmentation de son épargne, au détriment des pays du Sud qui n’en faisaient pas autant et qui absorbaient ses produits - d’où l’importance de son excédent commercial. Elle a pu ainsi limiter son déficit budgétaire et notamment préserver son appareil de santé (par exemple 3 fois plus de lits de réanimation que la France), pendant que ses « partenaires » devaient couper dans leurs services publics. A quoi il faut ajouter qu’elle a largement bénéficié d’un euro pour elle sous-évalué et qu’elle a utilisé à plein la main d’œuvre de sous-traitants sis dans  les  pays de l’Est européen ou détachée venant de ces mêmes pays.

La Commission européenne, fort embarrassée par l’absence de solidarité de l’Allemagne et de ses satellites, vient de proposer d’emprunter elle-même sur les marchés jusqu’à 1.000 milliards d’euros, avec la garantie des Etats, pour abonder ensuite les budgets nationaux et financer des projets européens. Ces emprunts seraient ensuite remboursés par la Commission sur son budget élargi, ce qui suppose que les Etats augmentent leur contribution et qu’elle dispose de plus de ressources propres, d’origine fiscale. Elle a convaincu des parlementaires européens, mais il est plus que douteux qu’elle parvienne à ses fins. Car l’idée est contraire à ce qui est un principe clé du logiciel européen : la concurrence non seulement entre entreprises, mais aussi entre Etats, censée profiter à tous, mais, comme toute concurrence capitaliste, tournant  l’avantage des plus puissants. Donner un tel pouvoir à la Commission reviendrait à faire d’elle l’embryon d’un Etat fédéral, le vieux rêve des fédéralistes, auquel aucun responsable n’a jamais vraiment cru et qui, en fait, n’a aucun sens dans un continent où l’Etat-nation est la réalité de base, comme on le voit mieux encore aujourd’hui quand les citoyens en appellent à lui, et à lui seul, pour être protégés.

 La désunion européenne, au lieu d’une Union tant vantée, explique, entre autres raisons, que les pays de la zone euro seront les plus touchés par la récession en cours (le FMI prévoit pour 2020 une contraction de 7,5% (7,2 pour la France). Beaucoup y voient la chronique d’une mort annoncée de cette Union telle qu’elle est.

 En conclusion de ce bref panorama des plans de relance dans les pays occidentaux, on voit qu’ils reposent essentiellement sur l’offre de crédits, par les Etats ou des institutions qui dépendent d’eux, aux entreprises. Mais, comme on ne peut faire boire un âne qui n’a plus soif, faute de débouchés réels et solvables dans une économie mondiale en régime de surproduction, on joue sur la baisse des taux et sur la garantie publique. Les raisons en sont claires : en faisant appel aux marchés obligataires pour donner des ressources aux Etats, et aux marchés du crédit bancaire pour stimuler les entreprises, on vise à satisfaire les  rentiers, ceux des pays comme ceux du monde entier, qui sont prêts à souscrire à des emprunts même peu rémunérateurs, pourvu qu’ils puissent faire fructifier leurs revenus et que le remboursement en soit garanti. Ce qui d’une part ne peut qu’accroître des inégalités déjà colossales, et d’autre part est extrêmement périlleux : une croissance stimulée artificiellement ne peut être pérenne, et des Etats s’épuisant à honorer leurs dettes ne peuvent tenir le rôle qu’eux seuls sont capables de jouer.

 Il y aurait bien d’autres solutions en matière de crédit : que les banques centrales prêtent directement, à taux zéro, aux Etats et que l’on fasse appel à des épargnants moins exigeants, les citoyens du pays (par exemple sous la forme d’un emprunt national), mais elles sont contraires à l’idéologie néo-libérale des marchés efficients. Et il y a l’autre solution en matière de financement des Etats : l’impôt redistributif. Tout cela sans changer fondamentalement de système économique. Mais le libéralisme régnant y répugne. Il va chercher quelques accommodements.

 

Une dose de keynésianisme de circonstance

 

Le problème est que le capitalisme néo-libéral est, comme tout capitalisme, en régime de suraccumulation (trop de capital pour les débouchés existants), et donc de surproduction permanente, mais il l’est plus encore. Cela s’explique par le fait que la structure sociale est devenue plus inégalitaire que jamais. Qui va consommer produits et services ? Les ultra riches certes, mais ils sont peu nombreux. Les dites classes moyennes voient leurs revenus stagner ou décliner : ils vont acheter moins d’automobiles, ne pourront se payer une résidence secondaire, se contenteront d’un équipement ménager suffisant. Les salariés, devenus précaires en nombre toujours croissant, ne pourront acheter leur logement et devront surveiller leur consommation. Quant aux très pauvres, ils n’auront même pas les moyens de se nourrir et devront compter sur les associations de bienfaisance dépendantes de dons et distribuant les invendus.

On comprend pourquoi il a été si difficile de relancer l’économie par le crédit - les crédits à la consommation ne faisant que différer l’insolvabilité. L’exemple de la politique monétaire de la BCE est parlant : en allant jusqu’à des taux négatifs sur les réserves excédentaires des banques déposées chez elle, elle comptait, on l’a dit, les inciter à prêter plus largement, avec de bas taux d’intérêt. Mais leurs prêts n’ont fait que doper le marché immobilier et le marché des actions, pour ceux qui en avaient les moyens. Le problème est devenu, massivement, un problème non plus d’offre, mais de demande. C’est pourquoi, face à la grande crise actuelle, les dirigeants se sont résignés  à prendre quelques mesures de type keynésien.

Ainsi le pouvoir fédéral états-unien va distribuer 1200 dollars aux personnes disposant d’un revenu de moins de 75.000 dollars par an, somme dégressive au-delà, le double pour un couple, 500 dollars par enfant. Il indemnisera les chômeurs avec 650 dollars pendant 5 mois, les Etats fédérés faisant le reste (200 à 250 dollars). En France le gouvernement va indemniser le chômage partiel (complètement au niveau du SMIC et pour 84% du salaire net au-delà, dans la limite de 4,5 SMIC), soit donner des revenus à la moitié des salariés, et créer un fonds de solidarité pour les toutes petites entreprises, les indépendants et les micro-entrepreneurs. Dans tous ces cas il s’agit de distribuer du pouvoir d’achat à ceux qui en sont privés par la crise. On discute même de la possibilité de distribuer, par les Banques centrales, de la « monnaie hélicoptère », c’est-à-dire tout simplement de l’argent aux ménages. Donc les Etats se substitueront aux entreprises qui ne voulaient pas, ou ne pouvaient pas, du fait de la crise, augmenter ou simplement maintenir les salaires.

Nous sommes ici dans des mesures d’exception, car il ne s’agit par de remettre en cause la distribution du profit vers les actionnaires. On demandera seulement aux entreprises soit de geler les dividendes pendant un certain temps, dans la mesure où elles bénéficient des aides de l’Etat, soit de faire preuve de bonne volonté (en oubliant que toutes en ont profité d’une manière ou d’une autre, et notamment en France à travers le CICE).

Autre mesure d’inspiration keynésienne : voler au secours des grandes entreprises quand celles-ci sont au bord de la faillite, ce qui serait dommageable bien sûr pour leurs propriétaires et pour leurs créanciers (payés en dernier lors de la liquidation), mais aussi pour tous leurs salariés licenciés et mis au chômage. On se souvient que le Trésor états-unien avait ainsi dépensé 49,5 milliards de dollars pour sauver General Motors en y prenant des participations pour 60% de son capital, puis en perdant 9,7 milliards à leur revente. Le gouvernement français a de même aujourd’hui budgété une somme de 20 milliards pour aider de grandes entreprises, dites stratégiques, à se sortir de la crise, sous forme de prêts, de prises de participations au capital, voire de nationalisations. Louable intention, dira-t-on, puisqu’il s’agit en même temps de sauver des emplois, donc des revenus, et de s’épargner le coût du chômage. Mais tout cela n’est que du provisoire, mis à la charge du contribuable et d’un Etat qui s’endette de plus en plus, pour le plus grand bonheur des créanciers.

L’Etat à la rescousse, le capitalisme connaît. Il le pratique même tous les jours, sous des formes plus ou moins déguisées (pour ne pas fâcher, en Europe, la Commission européenne), mais, quand péril il y a en la demeure, il le pratique sans vergogne, oubliant qu’il se justifie habituellement par la vocation des actionnaires à prendre des risques. Mais, cette fois, la planche de salut risque fort de se dérober. Car un Etat perclus de dettes est condamné à s’appauvrir, même si les taux d’intérêt sont historiquement bas (ce qui du reste n’est pas « une chance » tombée du ciel, mais s’explique par le fait que l’offre de crédits est pléthorique).

On entend dire que les Etats ne rembourseront jamais leurs dettes. Pourquoi d’ailleurs ne pas les transformer en dettes perpétuelles, c’est-à dire sans échéance de remboursement ? C’est ainsi que Jean-Luc Mélenchon propose actuellement de réviser le statut de cet organisme public qu’est la BCE pour qu’elle prête directement aux Etats de l’Union, et même  à taux négatif. C’est vrai, des dettes perpétuelles ont existé dans le passé, de la part des Etats, et même des entreprises (en fait surtout des banques, qui les considéraient comme des fonds propres). Mais elles offraient quand même un intérêt, fut-il inférieur à l’inflation. Qui va souscrire aujourd’hui une obligation à taux nul ? Seuls des épargnants qui veulent protéger coûte que coûte une partie, mais une seule, de leur épargne. C’est le cas des compagnies d’assurance, à la condition qu’elles tirent des revenus des obligations privées, ou de leurs placements en actions. Au total il s’agit finalement, l’inflation aidant, d’une destruction d’argent, en soi souhaitable, mais qui ne peut s’éterniser. Rien ne remplace, pour un Etat, les ressources durables qui lui viennent en premier lieu de l’économie réelle à travers les impôts.

C’est ce qui va motiver le retour, souvent préconisé aujourd’hui, à des formes de compromis social qui redistribuent les revenus dans les entreprises, c’est-à-dire un retour à un véritable compromis keynésien. Nous allons examiner ses chances de faisabilité, sous l’impact d’une crise sans précédent.

 

Vers un retour au compromis social de l’après guerre ?

 

Nul ne sait quand la crise sanitaire sera derrière nous, probablement seulement quand un vaccin sera au point et que les populations seront alors largement vaccinées, mais non parfaitement  immunisées, comme on le voit avec le vaccin de la grippe, du reste bien moins contagieux que le Covid 19. Cela prendra de nombreux mois. Et pendant ce temps là les économies continueront à s’effondrer, toute reprise étant menacée par un rebond de l’épidémie, surtout si elle est trop rapide. Certains prévisionnistes pensent que l’année 2021 sera aussi plombée par la récession. Et, comme les Etats seront appelés encore et toujours à la rescousse, comme il apparaît que eux, et eux seuls, peuvent protéger leurs citoyens en cas de crise grave, de nombreux économistes pensent qu’il faudra leur redonner des moyens, et donc changer d’économie.

Il y a une autre raison. Puisque la globalisation a non seulement véhiculé le virus, mais encore rendu possible, avec la panne de pays fournisseurs et l’arrêt des transports de longue distance, l’asphyxie d’un grand nombre d’entreprises, et privé la plupart des Etats des moyens élémentaires d’une riposte sanitaire à la hauteur du danger (en matière de masques, d’autres équipements de sécurité, de tests, de respirateurs artificiels et de médicaments courants même), l’urgence est à présent de relocaliser, de retrouver une industrie de base, une autonomie alimentaire et sanitaire. En France Macron et son premier ministre l’ont eux-mêmes reconnu. Mais ce serait inverser tout ce qui s’est fait avec la politique de l’offre. Et l’on voit mal les multinationales faire machine arrière, puisque c’est la globalisation, le libre échange et la déréglementation qui sont à la source de leurs profits, et ce encore plus pour les grandes banques internationales.

Ainsi se dessine le programme alternatif d’une sorte de New Deal : 1° aider les entreprises à relocaliser au moins une partie de la production (le made in France par exemple) 2° revenir à un protectionnisme tempéré en rétablissant des droits de douane ou d’autres barrières non tarifaires, de préférence de manière négociée, au lieu de continuer à négocier des traités de libre échange, comme le fait actuellement encore la Commission européenne, et 3° opérer une forte redistribution fiscale, tout en combattant résolument l’optimisation fiscale (légale) et l’évasion fiscale discrète vers les paradis fiscaux. Mais comment opérer une telle révolution anti-libérale en laissant dans les entreprises le pouvoir là où il est : chez les actionnaires et surtout, derrière eux, les puissants fonds d’investissement ? C’est ce qui conduit plusieurs économistes à préconiser des formes de co-gestion des entreprises. Mais ce programme va se heurter aux résistances farouches des milieux dirigeants, et il ne prend pas suffisamment en compte les grands problèmes de l’époque, ni les effets inédits d’une crise sans pareille. Nous ne sommes plus dans une conjoncture comparable à celle des Trente Glorieuses, pour au moins deux raisons : la gravité des bouleversements de l’écosystème et l’épuisement des ressources naturelles, et ce qu’on pourrait appeler une mutation anthropologique, qui s’opère silencieusement sous l’impact de la crise sanitaire. On insistera ici surtout sur la seconde.

 

Les prémisses d’une mutation dans les mentalités

 

Les dernières années ont été marquées par une prise de conscience de plus en plus large des menaces que font peser la croissance industrielle, technologique et commerciale et celle de la population sur la vie sur terre, prise de conscience qui est partie des couches les plus instruites et les plus informées, mais qui a gagné jusqu’aux milieux populaires. Mais la crise sanitaire correspond sans doute à un ébranlement plus profond dans les manières de vivre. Voilà qui échappe totalement aux économistes et statisticiens, et aux grands instituts prévisionnistes. Il revient aux sociologues, aux psychologues, voire aux philosophes, d’en relever les formes et d’en évaluer les effets, et il faudra suivre leurs études, avec tout l’esprit critique qui conviendra. Mais déjà certains phénomènes apparaissent à l’œil nu, si l’on peut dire. Essayons d’en donner une idée.

L’épidémie a entraîné une sorte de sidération. Voilà qu’un infime composé organique (dont on dispute de savoir s’il est un être vivant ou pas) a pu créer un état de catastrophe globale. Il y avait déjà eu, en ces temps, bien des catastrophes naturelles (tremblements de terre, inondations, incendies gigantesques), mais les causes immédiates en étaient visibles et elles n’affectaient que des parties de la population. On connaissait aussi des pandémies, celle du SIDA ayant le plus marqué les esprits, mais les plus graves restaient plus ou moins localisées, et les progrès de la science et de la médecine nous gardaient dans l’espoir qu’on allait les maîtriser. Or cette fois c’est toute la population de la planète qui est atteinte, et l’on ne sait pas encore comment combattre le mal à la racine.

La mort rôde partout, et cela conduit tout un chacun, plus ou moins consciemment ou intensément, à s’interroger sur le sens de son existence. Les sociétés contemporaines ont tout fait pour éluder la question et pour en banaliser le tragique, à la différence des sociétés du passé. A quoi bon gagner sa vie à la perdre, s’échiner à améliorer sa situation matérielle, à monter en grade et en prestige, en viennent à se demander nombre de ceux qui ont réussi. Il est peu probable que cette inquiétude existentielle ait touché les plus fortunés et les agioteurs. Mais quand même…quand les croisières de luxe sont devenues autant des clusters, quand les yachts restent à quai, quand les résidents secondaires sont mal vus des autochtones parce qu’ils pourraient véhicule r le virus, ils commencent à se faire du souci. On pensait que l’armée, cette société à part, avec ses codes et sa solidarité spécifique, serait épargnée par les aléas de la vie civile. Mais le virus s’est aussi invité sur les porte avions, et ne rend plus aucune armada invincible (seuls les sous-mariniers en longue plongée peuvent se sentir épargnés). Même chose pour la police, cet autre appareil qui sert la puissance de l’Etat. Bref ce ne sont plus seulement les pauvres qui vivent dans l’angoisse de la maladie et de l’accident. Tout le monde, ou presque, est touché par la présence de la mort. Avec l’obligation du confinement on sait encore plus que la menace est partout dans la rue. On assiste au spectacle absolument inédit de grandes villes, et particulièrement de métropoles, totalement désertes, à l’exception de policiers, d’ambulances et de livreurs, comme si une explosion nucléaire avait répandu sa radio-activité sur tout le territoire, sauf dans les campagnes les plus reculées.

Sidération donc, avec cette présence obsédante d’un danger invisible. Mais c’est le rapport à l’autre qui se trouve aussi profondément modifié. Tout ceci se montre dans maint reportage. Les foules solitaires des grandes villes n’ont plus seulement à craindre les petits voleurs et les petites agressions, car tous ceux que l’on croise ou que l’on côtoie deviennent suspects, ainsi que les voisins des immeubles. Or ce qui est étonnant est que cela n’entraîne pas un climat de défiance et d’hostilité généralisé, mais plutôt une certaine forme de rapprochement, voire de solidarité (tous dans le même bateau). Les collapsologues avaient déjà souligné que, en situation de catastrophe, l’entraide l’emporte sur le chacun pour soi. On voit maintenant des voisins qui s’ignoraient se parler de leur fenêtre ou de leur balcon les uns aux autres, s’organiser des rencontres à distance, se mettre à applaudir en chœur les soignants qui traitent les malades, mais aussi témoigner leur gratitude à tous ces invisibles qui leur permettent de mener encore leur existence quotidienne : services de secours, éboueurs, gardiens d’immeubles, personnel de ménage dans les hôpitaux, mais aussi dans les entreprises et les bureaux, livreurs à domicile, employés des services de transport qui fonctionnent encore etc. L’individu neo-libéral, tout à sa satisfaction personnelle et à se petits calculs de consommateur « rationnel », tant préoccupé de doubler ses concurrents, y compris au volant de son auto, s’efface devant le besoin de renouer avec ses semblables. Le désir refoulé de liens sociaux et de communauté refait surface. On sent combien on est privé de ses vieux parents, qu’on considérait souvent comme une charge, quand on ne peut plus les voir, pire encore, quand ils sont isolés dans les maisons de retraite. On avait déjà vu, sur les ronds point où se retrouvaient les Gilets jaunes, la force du lien retrouvé : au-delà du partage des expériences de la misère, il y avait un incroyable climat d’amitié, de fraternité, qui les rendait littéralement heureux.

Le besoin de liens a trouvé une compensation dans le monde virtuel du numérique, ce qui était déjà le cas, mais venait en supplément, parfois névrotique, des échanges réels. Bien sûr ce dernier a fourni un moyen de s’occuper pendant le confinement, pour ceux qui avaient encore du temps. Mais il semble bien qu’il ait permis de réaliser que cela ne valait pas la vraie vie. De même les salariés au télétravail, s’ils y ont trouvé des avantages, du reste limités par des connexions incessantes, ont réalisé ce qui leur manquait à se voir  privés de contacts réels avec leurs collègues de travail.

On n’oubliera pas que le confinement n’a pas eu que des effets positifs. Pour beaucoup de foyers il a représenté un surcroît de travail et la nouvelle promiscuité familiale a généré bien des tensions, surtout chez les mal logés. Il a exaspéré des tensions latentes dans les couples et transformé des pulsions agressives en voies de fait, comme l’a montré l’augmentation du nombre de violences conjugales. En fait, pour beaucoup de salariés du bas de l’échelle, il ne changeait pas tellement, une fois mis au chômage forcé, un mode de vie marqué par les contraintes sur le lieu de travail et le transport dans des rames de rames de métro surchargées. Pour eux il a même été double peine, mais aussi l’occasion de s’interroger sur le sort qui leur était réservé, sur la vie métro-boulot-dodo. Il y aurait aussi bien d’autres choses à dire sur les perturbations de la vie sexuelle, sur le manque de disponibilité à soi.

Ce qui est probable, dans tous les cas, c’est que quelque chose sera cassé dans les ressorts psycho-sociaux du système de production et de consommation du capitalisme disons post-moderne. Les usines et les bureaux non seulement tombent en panne faute de travailleurs, le télétravail ne concernant au mieux qu’un tiers de la main d’œuvre, mais encore ne peuvent plus produire à flux tendu, quand les personnels de surveillance, des DRH aux petits chefs, font défaut. Le consumérisme va être mis à mal. Dans l’abondance folle offerte par les grandes surfaces, les gens iront à l’essentiel. Le divertissement de masse, voyant sa production elle aussi mise à l’arrêt, fera moins office d’opium du peuple. La panne est un dommage pour le spectacle vivant et sa créativité, mais il était réservé à une élite.  

Tout laisse donc penser que rien ne sera comme avant, que, même si l’économie se redresse – ce qui sera plus facile dans l’industrie que dans les services -, les gens ne repartiront pas aussi docilement au travail et qu’ils ne seront pas ressaisis par une fièvre acheteuse, à la recherche des derniers produits à la mode et des meilleures promotions. Il y avait d’ailleurs quelque chose de profondément décalé, pour ne pas dire d’indécent, dans la poursuite du bombardement publicitaire quand les informations ne cessaient d’égrener le nombre de malades et le nombre de décès.

 

Petite conclusion

 

Le capitalisme financiarisé et mondialisé présentait déjà de nombreux signes de faiblesse, sinon de délitement. La crise sanitaire a fait exploser ses contradictions. Au niveau de la production la recherche effrénée pour maintenir les taux de profit et maximiser les revenus des actionnaires a détruit le compromis d’après guerre fondé sur le partage des gains de productivité, dans des cadres qui restaient pour l’essentiel nationaux. Elle a fini, la révolution numérique aidant, par laminer la classe moyenne, ses fonctions d’encadrement et ses activités de service, et par l’appauvrir. Elle a détruit ou décomposé le salariat ouvrier et employé en le remplaçant par des machines et en le précarisant. Au niveau de la consommation, alors que la société de consommation d’après guerre était axée sur les biens de base et sur l’équipement des ménages destiné à soulager leur peine, la société consumériste a multiplié les produits superflus et frelatés, à grand renfort de marketing. Enfin la production de masse et à prix toujours plus bas a endommagé de plus en plus les équilibres écologiques et mis les ressources naturelles en voie d’épuisement, le capitalisme vert s’avérant incapable d’y remédier. Ce constat est aujourd’hui largement partagé (les trois articles de Denis Collin, intitulés Effondrement I, 2, et 3, en donnent un résumé saisissant). La crise aura donc eu au moins ce mérite de remettre les compteurs à zéro.

Relancer l’économie par le crédit quand les opportunités d’investissement se réduisent du fait de la diminution de la demande globale liée à la montée des inégalités, et maintenant de l’essoufflement du consumérisme, ressemble à une fuite en avant sans issue. Restaurer le compromis social n’aurait de sens que si une forte croissance pouvait être maintenue, si les classes possédantes (en toutes sortes de « capitaux ») largement mises à contribution, et si la sphère financière était puissamment dégonflée (lourde taxation de plus-values boursières, taxation efficace sur les transactions financières, interdiction du marché secondaire des produits dérivés). Cette voie peut néanmoins être empruntée pour limiter les dégâts, car on ne se débarrassera aisément d’un capitalisme vieux de plusieurs siècles et qui a su modeler toutes les institutions à son avantage. Mais pourvu que l’on s’appuie sur les mouvements populaires qui sont entrés en rébellion dans les pays développés, et dans d’autres pays aussi, au point qu’on y connaît un climat de guerre civile larvée.

Mais la leçon de la crise est qu’il faudra, si l’on veut éviter le pire, changer radicalement d’économie. Dans les articles de La sociale quelques directions ont été dessinées, en résumé : 2° restaurer et élargir les services publics (qui comprennent les banques et quelques secteurs stratégiques) 2° changer le modèle de croissance : faire décroitre toutes les productions nuisibles à l’environnement et à la santé physique et psychique des individus, et faire croître seulement celles qui correspondent à des besoins réels 3° mettre en œuvre une véritable planification, ce qui ne peut être fait efficacement qu’à l’échelle des Etats, et 4° inventer un large secteur fondé sur la démocratie économique. Tout cela n’est pas si difficile à se représenter, mais bien sûr, suppose une transformation en profondeur des institutions politiques.

En soi le pari parait insensé. Mais le basculement géopolitique vers des pays qui, comme la Chine, ont su au moins garder un vaste secteur public, une planification digne de ce nom, et garder le capitalisme privé sous contrôle, peut forcer le cours de l’histoire. A condition que les mobilisations des forces populaires dans tous les pays, appuyées sur et par les organisations de l’ONU, parviennent à éviter la nouvelle guerre froide que prépare l’impérialisme déclinant avec des moyens militaires surpuissants utilisant les dernières technologies numériques.

 

 

 

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25 mars 2020

REFORMER LE CAPITALISME OU EN SORTIR?

 

 

Devant l’évidence empirique que le capitalisme est de moins en moins soutenable, et ceci pas seulement à long terme, il existe aujourd’hui deux types de propositions : le premier consiste à réformer le capitalisme pour que la maitrise du capital ne soit pas réservée aux seuls propriétaires, mais aussi ouverte aux salariés (à leurs représentants), selon diverses formules d’association capital/travail. Le second vise à supprimer carrément la propriété du capital, fusse-t-elle celle des travailleurs eux-mêmes. Les coopératives (de production) sont en quelque sorte à mi-chemin.

Pour voir plus clairement la différence entre les deux types de  propositions, il faut faire un peu de théorie, ce que nous allons esquisser ici.

 

D’où vient la valeur ?

 

Dans la théorie néo-classique elle vient de la mise en œuvre des « facteurs de production », schématiquement le travail et le capital. Cette théorie a été critiquée en son fond pour son incohérence. Je n’en retiendrai que l’argument suivant : seul le travail est mesurable,  et de fait mesuré (plus ou moins bien), alors que le capital physique  est trop hétérogène pour l’être avec une seule unité de mesure (il n’y a rien de commun, par exemple, entre telle ou telle matière première ou telle ou telle machine ou entre les deux). C’est donc le travail qui est la source et la mesure de toute valeur, ce qui nous conduit vers la théorie marxiste.

1° A partir de là ce qu’on appelle la « valeur ajoutée » l’est uniquement le travail. Mais il faut être plus précis en entrant dans la comptabilité.

Dans la comptabilité traditionnelle la valeur ajoutée est la valeur créée, moins les « consommations intermédiaires » - à savoir essentiellement les matières premières, les produits semi-finis et l’énergie. Il paraît évident, à la suivre, que cette valeur créée l’a été à la fois par le travail et par ces moyens de production que sont les outils et les machines, donc par du capital « productif », celui qui est apporté par le propriétaire, quel qu’il soit. Et pourtant ce n’est pas le cas.

Certes le produit ne pourrait être obtenu sans ce capital physique, au niveau des procès de travail. Mais Marx explique que, s’agissant de la production de valeur, le capital productif n’est que du travail « mort », dont la valeur a été simplement transférée dans le produit (c’est là en effet une valeur ancienne, obtenue par le propriétaire lors d’un achat), et qu’elle diffère fondamentalement du « travail vivant », celui qui est fourni par le travailleur, et qui seul crée de la valeur.

Il peut paraître bizarre, à première vue, que ces moyens de production ne créent aucune valeur, alors que sans eux le produit ne pourrait être obtenu. Mais c’est que, là, on confond de la valeur d’usage produite avec de la valeur ajoutée. Effectivement il y a bien eu transformation de valeurs d’usage en de nouvelles valeurs d’usage. Ainsi, dans l’industrie automobile, on sert de matériaux (notamment de l’acier) qui ont été achetés à un producteur spécialisé, de produits semi-finis (des pièces et composants) achetés à des sous-traitants, d’une énergie achetée à une entreprise d’électricité, enfin de services achetés, par exemple à une entreprise de nettoyage. Et, avec tout cela on produit, sur des chaines de production, avec des machines ou des robots, une automobile. Mais il n’y a aucune différence de nature entre les consommations intermédiaires et les moyens de transformation, il n’y a qu’une différence d’usage. Ce sont tous des moyens de production, au sens large, mis en œuvre par le travail.

Représentons-nous, pour prendre un exemple extrême, un entrepôt entièrement automatisé, où circulent des robots qui vont prélever la marchandise dans des rayons et la transportent vers des lieux d’emballage, où d’autres robots l’empaquètent, et d’autres encore la conduisent vers des points de livraison. Il y a très peu de travail, consistant seulement à commander sur ordinateur le machinisme (avec des logiciels déjà produits), à surveiller son bon fonctionnement, à effectuer quelques réglages ou réparations sur les robots, disons peut-être 1% de la valeur ajoutée (en comptabilité traditionnelle on considère que le travail apporte, en général, les deux tiers de la valeur ajoutée). Et pourtant c’est bien ce 1% qui produit réellement de la valeur ajoutée, dont une partie ne sera pas payée (la plus-value de Marx) et constituera la base du profit.

2° C’est là que la théorie marxienne peut paraître absurde, car c’est bien cette usine super-équipée qui fera gagner plus de profit à son propriétaire, mais cela s’explique facilement.

Considérons en effet une seule branche de production, la production automobile par exemple. Entre les producteurs les plus équipés et les moins équipés, il y a une différence de productivité. Les premiers économisent du travail vivant, et, comme la valeur de la marchandise s’établit à la valeur moyenne (ce que Marx appelle la « quantité de travail socialement nécessaire »), ils réalisent un surprofit (ils obtiennent à la vente plus de profit relativement au travail qu’ils ont engagé), tandis que les autres en obtiennent moins, et d’autres encore font faillite (ils ne couvrent pas leurs coûts).

Les choses se compliquent encore quand il y a plusieurs branches, certaines employant plus de travail et les autres moins. Mais  ici intervient, via le marché, une péréquation des taux de profit entre ces branches. C’est la transformation, chez Marx, des « valeurs socialement nécessaires » en  « prix de production ». Un mécanisme critiqué par les adversaires de la théorie marxiste, dont ce sera d’ailleurs le principal argument, considéré par eux comme dirimant. Mais cette difficulté théorique a connu toute une série de réponses, dans lesquelles nous n’entrerons pas ici.

Dernière complication : la masse de la plus-value produite à l’échelle d’un pays ou à l’échelle internationale est en partie détournée, via des mécanismes de marché complexes, vers des activités spéculatives, financières ou autres (par exemple vers le marché de l’art). On négligera ici cette complication, qui tient à l’usage fait par les propriétaires de leurs profits, pour en rester au niveau de l’entreprise.

Revenons maintenant au propriétaire du capital.

 

Quel est le rôle du propriétaire ?

 

L’entreprise est traditionnellement définie comme une « société de capitaux » (sous des formes diverses, la principale étant la société par actions), c’est-à-dire une société qui appartient à ceux qui ont avancé de l’argent pour acheter du travail, des « consommations intermédiaires » et des outils et machines pour réaliser un produit-marchandise. L’important serait ici le « capital productif », celui qui permet de transformer les consommations intermédiaires en un nouveau produit. Mais qu’est-ce qui justifie qu’ils s’emparent de la partie de la valeur ajoutée qui correspondrait, selon la comptabilité traditionnelle, au capital productif ?

Généralement on invoque leur prise de risque. C’est vrai, ils peuvent gagner plus ou moins d’argent ou boire le bouillon. Ce n’est guère le cas des gros propriétaires d’argent, qui peuvent diversifier leurs risques, en le plaçant dans plusieurs entreprises, voire dans diverses branches, généralement via des intermédiaires, comme des fonds d’investissement. Mais peu importe ici. La prise de risque est en réalité le métier d’un banquier, dans la banque de dépôts, qui ouvre des crédits (par opposition à la banque « de marché », qui opère sur des titres, actions, obligations et produits dérivés). On admettra que ce travail de banquier est indispensable à l’économie, puisqu’il faut souvent des avances pour faire des investissements, quand la trésorerie de l’entreprise n’y suffit pas (ce qu’on appelle « l’autofinancement »),  et parce que le coût du crédit contraint ses utilisateurs à sélectionner parmi leurs investissements. Mais alors le capitaliste ne devrait  percevoir que de l’intérêt pour ses avances en capital, comme une sorte de prêteur interne à l’entreprise. Mieux : il pourrait disparaître si les travailleurs s’associaient pour s’adresser directement à des banquiers, leur payer des intérêts et leur rembourser leurs emprunts à terme échu. Le profit d’entreprise alors disparaitrait. On sortirait du capitalisme. On va quand même y apporter plus loin un correctif en traitant de la fonction d’entrepreneur. Mais, auparavant, examinons le  cas des coopératives de production, souvent invoquées comme l’alternative au capitalisme.

 

Les coopératives de production, alternative à la propriété capitaliste ?

 

Ce sont cette fois les travailleurs eux-mêmes qui sont propriétaires, au moins majoritairement, du capital. Ce qui va d’ailleurs leur créer de grandes difficultés de financement, puisqu’ils ne peuvent compter, pour l’essentiel, que sur leurs propres ressources financières. On ne détaillera pas ici la question, qui a été largement étudiée, et qui explique sans doute en grande partie pourquoi le nombre, la taille et le développement des coopératives sont relativement faibles par rapport à ceux des entreprises capitalistes[1].

La première spécificité des coopératives est que, au niveau de leurs assemblées générales ou s’agissant de la désignation de leurs instances de gestion, elles sont commandées par le principe égalitaire « un homme/une voix », et non par le principe censitaire « une action/ une voix ». La deuxième (du moins selon la loi française) est que les bénéfices sont distribués en trois parts : une part travail (en quelque sorte des suppléments de salaire), une part capital, consistant en dividendes, et une part en « réserves impartageables », qui vient renforcer les fonds propres de l’entreprise. Il reste donc un double aspect capitaliste dans les coopératives : la distribution de dividendes en fonction des apports des sociétaires[2] et la mise en réserves d’une part des bénéfices, devenue propriété de tous les associés. Ces derniers sont propriétaires du capital, soit individuellement soit collectivement, et, en tant que tels, ils peuvent décider du montant de la part capital et de la part réserves, dans certaines limites fixées par la loi.

Nous sommes donc ici entre le système capitaliste et un système de pure association, où le capital apporté ne serait pas rémunéré et perdrait ainsi tout intérêt à être apporté, à moins d’un fort esprit collectiviste. Et, de fait, on voit les coopérateurs très attachés à leur statut de petits propriétaires et de propriétaires collectifs (des réserves), opposés à toutes formes de dépendance et même réticents  à devenir trop nombreux. Ils sont bien preneurs de risques comme les capitalistes, comme s’ils étaient leurs propres banquiers, mais répugnent à en prendre, étant peu fortunés et recevant peu de dividendes, ce qui explique qu’ils ne soient guère enclins à tout développement par trop risqué. Quand, enfin, ils empruntent aux  banquiers, ils sont le plus souvent considérés par eux avec suspicion, non seulement parce que l’entreprise est atypique, mais encore parce que ces derniers ont du mal à évaluer dans quelle mesure l’entreprise sera bénéficiaire.

On n’en dira pas plus ici, mais il apparait que nous ne sommes pas complètement sortis du capitalisme, tout en perdant de son dynamisme. D’où l’idée qu’il vaudrait mieux réformer le  capitalisme lui-même, en donnant plus de place et de pouvoir aux salariés.

 

La réforme d’esprit social-démocrate du capitalisme

 

La principale voie de réforme proposée consiste à accroître le pouvoir des salariés, au-delà de leur droit à l’information et à être consultés, obtenu depuis la constitution des Comités d’entreprise. Un droit qui ne s’étend jamais jusqu’au droit de veto sur les grandes décisions.

C’est le modèle allemand, qui existe seulement dans les grandes entreprises, et le modèle nordique, étendu en Suède à toutes les entreprises, qui servent ici de références. Dans cette co-gestion entre capitalistes et salariés, les premiers détiennent toujours au moins une voix de plus dans les conseils d’administration ou de surveillance. Sinon on se rapprocherait des coopératives, où les apporteurs de capitaux extérieurs, étant minoritaires (maximum 49% du capital et 35% des droits de vote selon la loi française) perdent la haute main sur la gestion de l’entreprise. Et ce serait encore plus patent si ces coopératives étaient des coopératives par actions, comme il en existe dans certains pays.

C’est certes mieux que le capitalisme absolutiste ou « féodal », puisque cela permet des négociations entre les deux parties, mais qui ne vont que jusqu’à un certain point. Rien n’est changé, bien sûr, au principe de la maximisation du taux de profit, sauf que, avec la maximisation de la « valeur actionnariale »[3], le modèle est quelque peu mis à mal, les actionnaires réclamant toujours plus et les salaires des dirigeants s’envolant.  

C’est pourtant ce modèle que Thomas Piketty propose de reprendre en l’améliorant[4]. Il pourrait même se transformer en finissant par donner le pouvoir aux syndicats si les salariés, devenant aussi actionnaires, faisaient basculer le nombre de représentants au conseil d’administration ou de surveillance en leur faveur[5]. On peine à croire que la distribution d’actions aux salariés par les possesseurs de capitaux irait jusqu’à permettre ce basculement. Mais Piketty a une autre proposition, de nature fiscale : une plus forte taxation (annuelle) sur la propriété, sur les successions et sur les revenus du capital permettrait à l’Etat de distribuer aux salariés en général, sous forme d’une dotation, un petit patrimoine, et, avec celui-ci, ils pourraient l’investir en actions. On peut fortement en douter car, avec un si petit patrimoine (Piketty donne, à titre d’exemple, le chiffre de 12.000 euros), les salariés ne vont certes par se rouler les pouces (c’est l’objection idiote qu’on lui a opposée), mais ne seront pas plus disposés à prendre des risques que les coopérateurs avec leurs apports. En outre, bien sûr, la classe capitaliste sera vent debout contre cette reformulation du projet social-démocrate que Piketty appelle un « socialisme participatif » et où il voit un « dépassement du capitalisme ».

Il existe d’autres propositions qui vont dans le sens d’une co-gestion, telle celle de François Morin consistant à établir une stricte parité entre les apporteurs de capitaux et les salariés au sein des instances de gestion (conseil d’administration et comité exécutif), avec, en cas de conflit, une ingénieuse disposition d’arbitrage[6]. Mais elles ne changent rien à la finalité capitaliste de l’entreprise, ne jouant que sur le partage du pouvoir et des bénéfices.

 

Les propositions de transformation plus profonde du capitalisme

 

Elles sont plus discrètes, mais vont plus loin. Il s’agit, dans tous les cas, de rendre, par la loi, les salariés non plus seulement partenaires dans la gestion de l’entreprise capitaliste, mais aussi institutionnellement actionnaires. Elles rappellent ce qui fut un projet du puissant syndicat suédois LO, en 1976, qui consistait à prélever 20% des bénéfices des entreprises pour alimenter des « fonds salariaux » destinés à permettre aux syndicats d’acheter des actions. Proposition évidemment combattue par le patronat, reprise par le Parti social-démocrate mais sous une forme très atténuée, avant d’être abandonnée par lui (cet aspect du « modèle suédois » n’a pas résisté au glissement de ce parti vers la « troisième voie » d’inspiration blairiste et dans un contexte de libéralisme de plus en plus triomphant).

Parmi les propositions récentes on retiendra d’abord celle consistant à attribuer un tiers des bénéfices des entreprises aux salariés sous forme d’actions collectives, d’actions individuelles (pour ceux qui veulent quitter l’entreprise) et de salaires variables[7]. Ce tiers ne devait cependant pas leur permettre d’exercer une minorité de blocage. Mais il ne serait qu’un minimum légal, la transformation pouvant aller jusqu’à 100%, auquel cas l’entreprise deviendrait une coopérative. Une autre proposition[8] consiste à faire évoluer la propriété des entreprises jusqu’à ce que la part revenant aux salariés, calculée à partir des frais de personnel, leur permette de conquérir la majorité à l’assemblée générale et au conseil d’administration. Comme cette part serait constituée d’actions non individuelles et incessibles, cela revient en quelque sorte à greffer une coopérative dans l’entreprise capitaliste, jusqu’à ce que, avec le temps, elle domine la structure. Ce qui se ferait sans difficulté tant que l’entreprise, en s’autofinançant, ne ferait pas appel à des capitaux extérieurs, mais serait plus lent si elle était contrainte de le faire.

On ne va pas ici se livrer à une étude détaillée de ces propositions, qui vont d’ailleurs au-delà de l’entreprise, en abordant le système économique et social dans son ensemble pour remédier aux travers de l’économie capitaliste (les inégalités salariales entre les entreprises, le chômage etc.)[9]. On ne va pas non plus interroger leurs difficultés de faisabilité politique, bien plus grandes que dans les propositions de co-gestion précédemment évoquées. Mais il est clair que, dans tous les cas, on ne sort pas vraiment du capitalisme, puisque les coopératives elles-mêmes ne s’en émancipent que partiellement. Car revenons à notre question de départ : qui crée la valeur nouvelle ? Il est toujours présupposé dans ces propositions que ce sont à la fois les travailleurs et le capital productif, « la combinaison productive du travail et du capital ». Rien là de post-capitaliste, et encore moins de socialiste. Néanmoins ces propositions soulèvent un point important, qu’il nous faut aborder maintenant.

 

Le rôle de l’entrepreneur

 

C’est l’autre grande justification du capitaliste – puisque on a vu que, en tant que preneur de risques, il pourrait être remplacé par le banquier. L’une des propositions précédentes met, par exemple,  l’accent sur le rôle du créateur d’entreprise, surtout s’il a une grande compétence professionnelle. Il a lancé une entreprise et y a mis de l’argent. Cette proposition va alors jusqu’à créer un collège spécial dans les organes de gestion, le « collège des créateurs ». Dans le cas où le créateur aurait créé une coopérative, il devrait de même y exercer une fonction plus éminente que celle des autres associés, et recevoir une rémunération plus élevée pour son apport en capital. L’argument peut être élargi. Même si le créateur n’a pas de compétence particulière, y compris en matière technico-commerciale, même s’il n’a pas mis de son argent, il a eu l’idée, il a flairé l’opportunité, il a « entrepris », il est un innovateur. C’est, pourrait-on dire, l’esprit « start-up ». S’il ne trouve pas l’oreille du banquier, il aura su se retourner vers un fonds de capital-risque, alléché par des profits futurs. Que faut-il en penser ?

L’argument est recevable dans le système actuel. Avec pourtant un grand bémol. Une fois l’entreprise lancée, avec le capital du créateur ou celui de capitalistes intéressés, le rôle de l’entrepreneur s’estompe rapidement puisque ce sont des salariés, des bureaux d’étude aux techniciens et ouvriers, qui vont mettre en œuvre le projet[10]. Dans l’entreprise capitaliste il n’y aucune raison théorique pour que l’initiateur, un Jeff Bezos par exemple, s’attribue une part énorme des bénéfices sous forme de dividendes et de rémunérations exorbitantes, de toutes sortes. Dans une coopérative non plus : le dividende devrait rejoindre rapidement le dividende ordinaire et la rémunération s’abaisser dans le meilleur des cas au niveau de la plus élevée dans l’échelle établie par les associés. Reste pourtant un problème : comment favoriser l’entreprenariat sans ces incitations ? Eh bien, en sortant du capitalisme, sous toutes ses formes. On se contentera ici de quelques indications sur cette rupture décisive.

 

En finir avec la propriété du capital

 

C’est le sens d’une proposition qui refait surface, que l’on évoquera ici que très brièvement. Les nouvelles entreprises non seulement seront autogérées, au sens étroit du terme (décisions prises par les travailleurs associés), mais n’auront plus de capitaux propres (essentiellement les « capitaux sociaux » et les « réserves »). Elles se financeront avec de l’argent emprunté, sous forme de crédits à long terme (l’équivalent des capitaux propres) et de quelques crédits à court terme d’exploitation. Elles ne pourront s’autofinancer. Tous les bénéfices iront au travail, sous forme de suppléments de salaire, une fois payés les intérêts, effectués les remboursements des crédits aux différents termes, et acquittés les impôts et les cotisations sociales. Le principe n’est plus la maximisation du profit, mais la maximisation des revenus du travail. Ici toute la valeur ajoutée revient aux travailleurs, comme il se doit. L’intérêt correspond seulement au service payé au banquier.

Cela suppose que les banques ne soient plus des banques capitalistes (même dites « mutualistes »), mais des banques socialisées, fonctionnant comme les entreprises du secteur productif, elles aussi sans capitaux propres (remplacés par des crédits à long terme fournis par un Fonds social d’investissement[11]). Cela veut dire aussi une gestion différente des risques par ces banques[12]. Et c’est ici que nous retrouvons la question de l’entreprenariat. Les banques doivent le soutenir, en se dotant des moyens d’expertise les plus larges, aidées d’autres acteurs[13]. Alors le ou les entrepreneurs pourront jouer pleinement leur rôle, sans être mus par l’appât d’argent, quitte à ce que les travailleurs associés les récompensent d’une manière ou d’une autre pour leur avoir mis les pieds à l’étrier. L’autre avantage de cette manière de repenser l’entreprise est que les inégalités de dotation en capitaux, qui font que les entreprises capitalistes inévitablement vont vers la centralisation et la concentration du capital analysées déjà par Marx, donc vers des structures monopolistes, disparaissent : on peut créer une entreprise sans un sou, si on a des projets viables, et la concurrence devient loyale entre les entreprises de ce nouveau type.

Il faudrait aller beaucoup plus loin dans l’architecture de ce nouveau mode de production, notamment expliquer en quoi il rendrait efficace une planification incitative, mais venons en à de brèves conclusions.

 

Conclusion

 

Sortir du capitalisme, cela veut dire en finir avec l’exploitation capitaliste, avec le fait de s’accaparer une grande partie de la valeur ajoutée, la plus-value, parce que l’on est propriétaire des moyens de production. C’est donc finir avec la propriété des capitalistes. C’est refaire de l’entreprise une communauté de production, en lieu et place de la « société de capitaux »[14]. C’est maximiser la valeur ajoutée, critère qui remplace le profit, et la restituer aux travailleurs. Mais cela implique également de leur procurer les moyens de financement dont ils ont besoin, sans les limites que connaissent les coopératives, contraintes de s’autofinancer pour ne pas dépendre d’actionnaires extérieurs réclamant tous leurs droits, ni des apports d’associés répugnant à prendre trop de risques, donc leur donner tous les moyens de se développer.

Evidemment la nouvelle entreprise n’a guère de sens si elle est trop petite. On voit mal un coiffeur qui voudrait lancer son salon de coiffure, même s’il trouve un banquier pour lui avancer de l’argent, constituer une structure coopérative avec des associés qui pourraient partir du jour au lendemain. L’artisanat serait maintenu, ainsi que le statut, qui ne pourrait être que provisoire, des auto-entrepreneurs, s’ils en sont vraiment, et non des salariés déguisés, comme les travailleurs ubérisés.

La nouvelle entreprise n’aurait pas lieu d’être dans les services publics, ceux-ci relevant de la responsabilité de l’Etat et ne pouvant être axés ni sur la recherche de la rentabilité capitaliste, auquel cas on aurait affaire à un capitalisme d’Etat, ni sur la maximisation des revenus de leurs travailleurs, quoiqu’ils doivent être associés à leur gestion de diverses manières – sujet que nous n’aborderons pas ici.

Mais sortir du capitalisme, un mode de production vieux de plusieurs siècles et qui a pris une ampleur planétaire, peut paraître un défi insensé, tant il a mis une multitude d’institutions à son service. Il s’est pourtant fortement décrédibilisé, voire discrédité : selon un sondage récent 64% des Français en ont une mauvaise image[15], et, selon un autre[16], effectué dans 28 pays auprès de 34.000 salariés, 56% d’entre eux estiment que « le capitalisme apporte plus de mal que de bien ». Mais le système a déjà montré qu’il s’était doté de tous les moyens d’influence possibles et qu’il était prêt à tout pour se maintenir. Et d’abord à réduire à l’invisibilité ou à la clandestinité toutes les alternatives proposées.

Tout porte à croire qu’il faudra donc composer avec le capitalisme pendant longtemps. Dans cette optique les propositions de co-gestion sont sans doute celles qui sont le plus à portée de la main, mais tout en sachant qu’elles ne sont qu’un remède et ne toucheront pas à la source du mal. Les exemples existants montrent qu’elles sont enchâssées dans la recherche de la compétitivité et dans « l’égoïsme d’entreprise », alors qu’une planification est seule à même de répondre aux impératifs, notamment d’ordre écologique, de l’époque. Même dans cette optique il est nécessaire de revoir en profondeur le fonctionnement du système, de revenir sur le rôle que doit y jouer  l’Etat, par exemple avec sa politique budgétaire, monétaire et fiscale. Les propositions de co-propriété des entreprises sont sans doute praticables à petite échelle, dans le sillage des coopératives. Mais c’est bien un tout autre système qu’il faudrait commencer à expérimenter par un pouvoir politique résolu à prendre la situation d’un pays à bras de corps et à faire école. Selon nous il devrait constituer rapidement un tiers secteur, qui, fort de ses atouts, concurrencerait efficacement le secteur capitaliste, entraînerait une forte adhésion sociale, et finirait par envoyer le système capitaliste aux poubelles de l’histoire, pendant qu’il en est encore temps.

 

[1] Les coopérateurs répugnent aussi à risquer leurs faibles économies, au surplus dans une seule entreprise, la leur. Pour des raisons spécifiques ils sont également réticents à l’autofinancement. D’où une tendance au  sous-investissement.

[2] Ils doivent posséder au moins une action pour être sociétaires.

[3] Il ne s’agit plus de maximiser la valeur pour tous les apporteurs de fonds (actionnaires et créanciers), mais seulement pour les actionnaires, sous forme de dividendes et de valorisation des actions sur le marché financier..

[4] Cf. Thomas Piketty, Capîtal et idéologie, Editions du Seuil, 2019,  4° Partie.

[5] Piketty propose en outre un plafonnement des droits de vote pour les actionnaires les plus importants.

[6] Cf. son article dans le n° 17, juillet 2018, de la Revue Attac, consultable sur France.attac.org)dossier)101-reforme-de-l-entreprise.

[7] Proposition de Claude Escarguel dans son ouvrage Partager, sinon (Autochton Editions).

[8] Cf. Charles Hongrave, Pierre Nicolas et Guillaume Etievanr, dans un texte intitulé « Pour une co-propriété des entreprises », disponible sur le site du Parti de gauche.

[9] Cf. la présentation que j’en ai faite dans l’article de mon blog « Notes sur l’entreprise ‘équitable’,  l’entreprise ‘en co-propriété’ et l’entreprise socialiste ».

[10] Inutile d’invoquer le fait que le PDG, grâce à son génie particulier, prendra ensuite de grandes décisions « stratégiques » pour l’avenir de l’entreprise, telles que le chois d’une nouvelle technologie ou l’absorption d’une autre entreprise via une offre publique d’achat. De telles décisions ont du être préparées par d’autres (le directeur technique, le directeur financier etc.), Et les faits montrent qu’elles sont plus souvent des échecs que si elles ont été prises collectivement, au moins par le staff.

[11] C’est le modèle que j’avais proposé, en m’inspirant de plusieurs économistes du courant dit « autogestiionnaire », dans mon livre Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004, chapitre 3, « Le financement », avec spécialement la variante 4 de ce financement (p. 110-111). Le Fonds d’investissement y est alimenté par une partie des intérêts versés par les entreprises (l’autre partie rémunérant les services fournis par la banque) et par des bons émis auprès des ménages. Il a été repris sous une forme légèrement différente par Benoît Borrits dans son livre Au-delà de la propriété. Pour une économie des communs, Editions La Découverte, 2018.  Les banques ne font plus transiter vers le Fonds une partie des intérêts que leur versent les entreprises, mais lui versent simplement des intérêts pour leurs emprunts à long terme, et les ménages ne sont pas rémunérés par le Fonds, leurs dépôts suffisant, si l’on comprend bien  (ce qui supprime un marché du capital de prêt). C’est plus simple, mais encore faut-il qu’ils y fassent des dépôts. Pour le reste, dans les deux cas, le Fonds d’investissement joue un rôle décisif dans la planification : les crédits à long  terme peuvent être fléchés et bonifiés (ou réduits).

Le lecteur pourra trouver l’ensemble de mon modèle dans le dernier chapitre « Créer un secteur socialisé » de mon livre précité et dans une Note de la Fondation Gabriel Péri Entre public et privé. Vers un nouveau secteur socialisé, 2011, 60 p., où je traite aussi des chemins d’une transition.

[12] La socialisation des risques est importante à la fois pour les entreprises et pour les banques. C’est la raison pour laquelle, selon moi, le Fonds social d’investissement doit être un établissement public, veillant à la solidité des banques socialisées et leur apportant la garantie de l’Etat. Cf. la Note précitée, p. 15-16.

[13] Dans des comités de crédit, comme on en trouve dans le financement solidaire. Cf la Note précitée, p. 27-28.

[14] Pour cette distinction fondamentale entre la « société de capitaux » et l’entreprise comme « structure productive » et entité juridique, cf. Danisl Bachet, op. cit. , chapitre 4.

[15] Sondage Odoxa effectué au mois de décembre 2019.

[16] Enquête effectuée en octobre-novembre 2019 par le Baromètre Edelman 2020, et reprise par le Huffington Post.

18 mars 2020

DE LA NATURE HUMAINE ET PEUT-ON LA CHANGER?

 La nature humaine fut toujours le grand sujet de préoccupation de la philosophie politique. Ainsi, chez les modernes, Hobbes la croit intrinsèquement mauvaise et Rousseau foncièrement bonne – tant que la vie en société ne vient pas l’altérer. Et ceci va jusqu’à Nietzche, qui conçoit son dépassement dans la figure du Surhomme, et qui inspirera, peu ou prou, les philosophies « déconstructivistes » de la French Theory. aujourd’hui très à la mode. La question parcourt aussi une multitude d’essais moins savants, et va se loger dans les discours les plus quotidiens.

Mais c’est aussi un grand sujet de débat dans la tradition marxiste, qui tantôt la récuse en invoquant la 6° Thèse sur Feuerbach, qui dit que l’essence humaine n’est que « l’ensemble des rapports sociaux » et qui conclut de là à son historicité radicale, et tantôt rappelle que le terme de nature humaine réapparait de nombreuses fois dans les œuvres postérieures de Marx.

Or voilà que la question a pris un tour nouveau avec l’idéologie transhumaniste, qui, s’appuyant  sur les « techno-sciences » qui font florès de nos jours (la nanotechnogie, la biotechnologie, l’informatique et la science cognitive, soit les NBIC), prône un dépassement avec « l’homme augmenté » et débouche sur un « post-humanisme ». Il ne s’agit rien de moins que d’en finir avec la nature humaine, telle qu’elle nous a été léguée par l’évolution biologique, et telle qu’elle a été abordée par la philosophie des Lumières et dans la théorie juridique des Droits de l’homme. Fin de l’espèce humaine et création d’une nouvelle espèce, apte à dépasser les limites biologiques encore actuelles grâce à toutes sortes de manipulations, voire d’hybridations (avec la machine, avec l’animal et même avec le végétal), et capable de se lancer dans des aventures intersidérales qui ne relevaient jusque là que du domaine de la science-fiction. De telles lubies ont commencé à entrer dans le domaine de l’expérimentation, appuyée sur des budgets colossaux. Voilà où nous en sommes, et il est donc plus que temps d’en prendre la mesure et d’en effectuer une critique sans concession[1].

Mais, auparavant, revenons sur la tradition marxiste, qui s’appuyait sur la science de son époque, laquelle avait déjà fait d’immenses progrès.

 

La nature humaine dans la perspective du matérialisme historique

 

On ira assez vite sur le sujet. Marx connaissait la théorie darwinienne. L’homme est le résultat d’une très longue évolution, mais ce qui lui est propre est d’une part le travail, comme activité réglée et finalisée (le travail « concret ») et comme dépense d’énergie en quelque sorte planifiée, avec toujours un emploi du temps (le travail « abstrait »), et d’autre part la coopération, sous la forme de divers types de division du travail, de la plus simple (la division sexuelle du travail chez les primitifs) jusqu’aux plus complexes et aux plus rebutantes (le travail parcellisé dans la grande industrie). Une coopération qui explique l’émergence du langage[2] L’homme est aussi un être de besoins, des plus « animaux » aux plus intellectualisés. Il existe donc bel et bien une anthropologie marxiste, qu’on pourrait examiner avec plus de détails, mais cette nature humaine est susceptible d’évolution, car le système social, et en particulier le système capitaliste, lui imprime des tours particuliers générateurs d’aliénations, ce qui fonde la nécessité de transformations révolutionnaires et d’une politique d’émancipation.

Qu’est-ce à dire ? Restauration d’une nature première et d’une autonomie originelle, opposée à toutes les hétéronomies ? Non point. Il faut concevoir la nature humaine comme un champ de possibles, ce qui veut dire aussi qu’il existe des limites, des impossibilités. A partir de là, des successeurs de Marx ont milité pour la création d’un homme « nouveau », non point d’un surhomme, mais d’un homme délivré  des limites que lui imposaient les systèmes sociaux antérieurs, et en particulier le système capitaliste. Cet homme devait devenir de plus en plus social et par suite faire montre d’une moralité supérieure. C’était une question de révolution et d’éducation. On sait à quel point les soviétiques ont échoué, et l’occasion a été belle pour dénoncer l’utopisme de leur collectivisme et leur autoritarisme, assimilé à un totalitarisme – alors qu’un autre courant communiste, tout aussi collectiviste, se réclamait de l’anarchisme. Aujourd’hui encore la volonté attribuée aux dirigeants chinois de transformer l’homme en le moralisant avec l’institution d’un « crédit social » pour sanctionner ses bons et mauvais comportements est considérée comme une injure faite à l’individu et à ses droits. On peut en discuter. Notons seulement  qu’il ne s’agit pas de créer une nouvelle espèce post-humaine, mais d’améliorer l’homme tel qu’il est, dans des conditions sociales et historiques données, sans quitter la zone des possibles.

 

D’autres choses que nous avons apprises sur la nature humaine

 

Il y en a tellement qu’on ne peut que balayer le sujet, à partir de ce que la biologie, les études préhistoriques, l’ethnologie, l’histoire, la sociologie, la psychologie nous ont appris. L’homme a des « besoins génériques », pour reprendre un terme de Marx, autrement dit possède, en sus du travail et de la coopération, des traits invariants, et ceci quelle que soit la diversité des cultures et des individus et bien qu’ils soient souvent difficiles à reconnaître à travers des cas relevant d’une pathologie physique ou sociale. S’il existe aussi  ce qu’on peut appeler des « besoins spécifiques » de classe, liés à la classe sociale, ils doivent bien, d’une certaine façon, « s’étayer » sur les besoins génériques, ce dont nous  reparlerons.

On peut très schématiquement, nommer ces besoins génériques[3]. Ce sont d’abord des besoins « animaux » tels que la faim, la soif, le besoin de sommeil et d’évitement de la douleur, mais sous des formes ritualisées ou symboliques bien plus élaborées que chez nos cousins les plus proches (les chimpanzés). Ainsi de l’art de la cuisine. Ce sont ensuite des besoins d’exploration et d’apprentissage, conduites elles aussi déjà présentes chez l’animal supérieur. Le travail lui-même n’est pas seulement le propre de l’homme, mais apparait comme un besoin, procurant une satisfaction spécifique, théorisée par un auteur trop oublié, Gérard Mendel, avec le concept d’actepouvoir[4]. On peut parler encore d’un besoin de jeu, évident chez les animaux supérieurs, mais s’estompant dans leur cas avec l’âge, et d’un besoin esthétique (lié à la fonction symbolique), déjà manifeste dans les peintures rupestres. Comme l’homme ne peut se développer que dans une structure familiale ou assimilée, il existe aussi de véritables besoins sociétaux, débordant sur des groupes plus larges, besoins également présents chez les animaux supérieurs, chez lesquels on trouve des formes de soin et d’entraide « conscientes » (car l’on sait que de telles formes existent aussi jusque dans le règne végétal, par exemple entre les arbres, mais apparemment sans conscience aucune, ayant été simplement sélectionnées par l’évolution). Ce sont ces « instincts sociaux » dont parlait Darwin. Vient ensuite le besoin sexuel, généralement mais pas toujours tourné vers l’autre sexe. Car nous sommes une espèce sexuée et hautement consciente de l’être (les plantes aussi sont sexuées, mais sans le savoir). Enfin on peut parler d’un besoin agressif, issu originellement de la lutte pour la survie et pour la reproduction, mais lié chez l’homme à sa capacité d’individualisation et de mimétisme, qui le fait entrer en rivalité avec son semblable.

Cette analyse sommaire n’était là que pour montrer que nous sommes conditionnés par notre nature biologique, mais il faut aller plus loin dans l’analyse de cette nature. Trois traits fondamentaux, invariants, caractérisent l’espèce humaine. Il s’agit d’abord de la prématuration de l’enfant humain et de la discordance sensori-motrice qui s’ensuit, caractéristiques essentielles également soulignées par Gérard Mendel. Elles entraînent à la fois une forme d’impotence, dans les toutes premières années de l’existence, que l’animal ne connaît pas, et qui le rend intimement lié à ses parents, la mère en priorité, et une forme d’inconscience spécifique, correspondant à un univers de « sensations » sans débouché moteur, qui sera générateur d’un inconscient profond. L’enfant devra s’en sortir en intériorisant autrui sous la forme d’un double (c’est le stade du miroir, qui va bien au-delà de la reconnaissance par l’animal supérieur de lui-même dans un reflet) et en pouvant ainsi dire « Je » (avant de s’opposer, dans la phase du Non, à ses parents) Le deuxième trait est l’interdiction de l’inceste, une interdiction présente dans toutes les sociétés humaines et seulement transgressée par des individus qui se disent des demi-dieux (par exemple le grand chef Inca, qui pouvait épouser ses sœurs). Cette prohibition, qui présente des avantages adaptatifs pour l’espèce, a des conséquences majeures, puisqu’elle sera à l’origine des codes moraux. Le troisième trait invariant est la conscience de la mort. Sans doute bien des animaux ont-ils une conscience de la mortalité, non seulement de celle qu’ils provoquent ou constatent, mais de celle qui atteint leur propre espèce (il leur faut bien se battre pour survivre), mais ils ne la vivent pas comme l’horizon inéluctable de leur propre vie. On sait le traumatisme vécu par l’enfant lorsqu’il sait que ses proches mourront et que lui-même disparaîtra. Tous les philosophes ont réfléchi sur la mort et toutes les religions ont cherché à lui trouver un au-delà.

Ce sont ces trois traits structurels qui font que l’homme n’est pas seulement un être de besoin, mais de désir. Le besoin s’épuise avec la satisfaction, tandis que le désir ne connaît pas de répit, n’a pas de fin. Plongeant ses racines dans un inconscient forclos (la psychanalyse parle d’un « refoulement primaire »), il est à la poursuite de là jouissance originaire, tout en fuyant une souffrance elle aussi originaire (jouissance et souffrance sont des états extrêmes, bien différents du plaisir et de la peine). D’où, notamment, la recherche du paradis perdu et l’angoisse de l’abandon, et la tendance à dépasser toujours ses propres limites (ainsi dans le sport extrême ou avec l’usage de drogues). On peut faire ici, semble-t-il, l’économie de la notion freudienne d’une pulsion de mort inscrite dans tout vivant. L’intériorisation d’un double fait ensuite que le sujet ne peut jamais plus coïncider avec lui-même. Ce qui est la source de la délibération, de la réflexion et de la « conscience de soi », devient en même temps la recherche infinie de l’unité perdue (d’où la tentation narcissique), ou de l’âme sœur pour échapper à la solitude.

Le désir s’origine également dans la prohibition de l’inceste : il s’agit de transgresser cette interdiction tout en la respectant, ce qui est une tâche sans fin (cf. le conflit, chez Freud, entre le Ca et le Surmoi). Ici l’Eros freudien (car il y a bien évidemment aussi un eros infantile) est d’abord probablement lié à la recherche de la jouissance, bien antérieure à l’apparition du désir sexuel proprement dit lors de la puberté, mais un désir qui se heurte à l’existence du Père (quel qu’il soit), qui lui fixe une limite[5].

Le désir enfin est lié à l’angloisse de la mort, qu’il faut toujours repousser par la construction de nouveaux projets, tout en l’évacuant dans un fantasme de l’immortalité, la manière la plus immédiate étant de s’inscrire dans une généalogie (on sait combien le sujet humain est hanté par la recherche de ses géniteurs, quand il ne les connaît pas), d’où les cultes funéraires qui permettent d’établir une continuité, et la plus élaborée étant la religion, avec la foi dans une prédestination.

On terminera ces brèves indications en disant que les rapports de classe (les rapports d’exploitation et de domination, variant selon les modes de production) ont des effets sur les besoins génériques, en les faisant en quelque sorte muter (on peut ici reprendre le concept freudien de « destins de pulsions »)[6]. C’est ainsi que l’agressivité se transforme en désir de domination, et que la violence subie entraine des mécanismes inconscients de défense, voire un désir de soumission (d’où la « servitude volontaire »).

C’est l’ensemble de ces traits anthropologiques que le post-humanisme ne sait pas reconnaître ou ignore délibérément.

 

L’hubris du transhumanisme

 

L’hubris, c’est la démesure et le règne du fantasme[7]. En voici quelques manifestations actuelles, prenant appui sur les « techno-sciences », c’est-à-dire sur des technologies qui se prennent pour des sciences à part entière, alors que toute l’histoire du progrès scientifique suppose une distinction entre la science fondamentale et ses applications, lesquelles  peuvent donner lieu à des usages utiles à l’humanité comme à des usages négatifs ou désastreux. L’oubli de cette distinction déconstruit la science elle-même, comme on le voit dans le courant « déconstructiviste » en philosophie et dans les sciences sociales[8].

Le projet transhumaniste vise d’abord à améliorer l’espèce humaine, en substituant à la sélection naturelle une sélection artificielle, plus ou moins inspirée de la pratique des éleveurs et des jardiniers. Puisque l’homme a été capable de transformer la nature, pourquoi ne pourrait-il pas transformer sa propre nature, puisqu’il sait maintenant déchiffrer le patrimoine génétique et agir sur lui ? On retrouve ici l’eugénisme[9], qui a cru pouvoir extrapoler de la découverte darwinienne et de la génétique naissante que tout était inscrit dans les gènes, et que, en agissant sur eux, on sélectionnerait les individus les plus aptes (en admettant parfois que le contexte social jouait un certain rôle). L’idée était alors d’éliminer les moins aptes et les handicapés, soit en les empêchant de s’accoupler, au moins en retardant la date de leur mariage, soit en les supprimant, comme feront les nazis pour les « dégénérés ». Cet eugénisme, corrélé à un « darwinisme social », que les généticiens eux-mêmes ont remis en cause[10], était tellement contraire au fait qu’ils étaient quand même des hommes, tellement attentatoire à leur dignité, que de telles pratiques ont été prohibées. Mais l’eugénisme a été relancé sous une autre forme avec la technique de la fécondation in vitro, destinée à l’origine à permettre aux couples infertiles d’avoir quand même des enfants. Aujourd’hui on peut fabriquer ses enfants sur mesure, non seulement en éliminant les gamètes susceptibles de provoquer des tares ou des maladies incurables, ce qui pourrait être considéré comme un progrès, mais encore en choisissant des traits physiques comme la couleur de la peau ou des yeux. Cette biotechnologie est devenue une industrie florissante, surtout quand l’un des partenaires d’un couple ne peut ou se sent incapable de jouer son rôle biologique (cas des homosexuels et des transgenres     ). On pourra alors chercher un donneur de son choix dans une banque de sperme ou d’ovules. On pourra avoir des « enfants » quand on veut et comme on veut. aussi parfaits que souhaité. L’eugénisme est ainsi devenu une affaire individuelle.

Ces pratiques sont souvent valorisées au nom de l’égalité : pourquoi des individus qui ne sont pas responsables de leur orientation sexuelle ne pourraient-ils devenir des parents comme les autres, avec le même « droit à l’enfant » ? Elles sont contestées au titre des droits de l’enfant à venir : pourquoi celui-ci n’aurait-il pas droit à une filiation complète comme les autres enfants, avec des parents bien identifiés ? Elles le sont aussi au regard d’une marchandisation des gamètes et des corps. Mais surtout elles sont contraires à la sélection naturelle, qui, certes, a des ratés, mais qui conduit à la plus grande diversification et donc à l’enrichissement de l’espèce. De plus, comme le remarquaient déjà certains eugénistes dans le passe, des individus souffrant d’handicaps divers peuvent être des génies, et la médecine est là pour leur permettre de mieux vivre.

Nous quittons le champ d’une « amélioration » de l’espèce pour celui de sa transformation : le corps humain peut être remodelé à volonté par la chirurgie ou l’implantation de prothèses diverses, jusqu’à des puces dans le cerveau. Or ici on entre dans la mystification. La bio-technologie peut certes, et c’est heureux, fournir des palliatifs : remplacer un cœur défaillant par un cœur artificiel, effectuer une greffe d’organe, permettre de substituer à un membre absent un membre artificiel connecté à une zone du cerveau etc. Mais on n’a rien transformé, et ce que l’on a remplacé fonctionne toujours moins bien que dans un organisme intact. Toute cette chirurgie est une chirurgie réparatrice, nullement une chirurgie qui augmente ou crée des capacités. Et ceci s’applique aussi aux cas où l’on opère une véritable transformation organique.

Tel est celui des interventions médicales pour opérer un changement de sexe. Interventions lourdes qui reposent sur un bombardement hormonal et sur une chirurgie qui supprime des organes sexuels pour les remplacer par des substituts (un morceau de peau pour reconstituer une sorte de pénis, de la peau d’organes masculins pour fabriquer une sorte de vagin). Il s’agit  ici de bouleversements physiologiques et de véritables mutilations qui ne permettent absolument pas de disposer d’une  véritable sexualité - laquelle est évidemment maintenue chez les homosexuels[11]. Si réparation d’une anomalie il y a, elle ne peut être que psychique. Libre aux individus qui ne supportent plus leur condition de se lancer dans une entreprise aussi périlleuse, et source d’autres troubles psychiques,  mais c’est une escroquerie (rentable) que de leur faire miroiter une transformation réussie.

Transformation il y a aussi quand on agit sur des corps pour accroître leurs performances par l’usage de drogues diverses ou d’injections d’hormones, afin de fabriquer des sportifs de haut niveau, dans une course sans fin aux records destinée à faire du spectacle. Ils le paieront de leur santé.

Avec la fabrication d’enfants, la transformation d’organes,  comme si le corps était un ensemble de pièces détachées que l’on pourrait remplacer à volonté, et la stimulation artificielle des capacités physiques ou intellectuelles (à ne pas confondre avec les pratiques traditionnelles, qui ne visent qu’à une meilleure maîtrise par l’organisme lui-même de son fonctionnement), on viole ce que des millions d’années de l’évolution ont réalisé pour aboutir à l’espèce homo sapiens sapiens, et ceci à travers une complexité proprement inouïe, déjà au niveau d’une simple cellule, dont on commence seulement à prendre la mesure. C’est pour ne pas le voir que le transhumanisme succombe à  un véritable fantasme de toute puissance et tombe dans le délire.

Une chose est de prolonger les sens par des dispositifs électroniques qui permettent de mieux ou plus voir, entendre ou sentir (en allant par exemple de la simple lunette à la lunette video connectée  sur de la « réalité augmentée », et au casque connecté sur une « réalité virtuelle ») ou de lier une prothèse à une région du cerveau, une autre est de s’insérer dans le corps des puces qui accroitront ses capacités. On croit ainsi pouvoir combiner une pièce électromécanique avec de la matière biologique : c’est la figure du cyborg, ou de l’homme bionique. Cette hybridation est tout simplement impossible : elle repose sur l’idée que tout est bâti à partir de composants élémentaires équivalents (l’atome, le gène, le neurone, le bit), alors qu’ils n’ont rien à voir les uns avec les autres. Le délire mécaniciste atteint son comble quand on pense à s’injecter du sang de cheval, sans doute pour courir plus vite, ou de la matière végétale, pour gagner en longévité. Bonjour les dégâts, quand on sait que de simples médicaments ont toujours des effets secondaires, dont il importe d’évaluer l’ampleur, et qui au surplus varient selon les individus.

C’est pourtant en s’appuyant sur ces représentations imaginaires que les transhumanistes entendent modifier la nature humaine. Ils en attendent un prolongement de la durée de vie (sans doute avec des gènes de tortue ou d’arbres), et même une perspective d’immortalité (on cryonisera un cadavre pour le ressusciter le jour venu, on fabriquera un clone qui pourra vous survivre, et, dans l’immédiat, vous fournir des pièces de rechange, comme on fait avec une automobile, on transplantera le cerveau dans un disque dur qui contiendra toutes les informations de votre vie). Ce qu’il faut remarquer ici est non seulement que c’est impossible, la vie n’étant pas près de révéler tous ses secrets, mais que ce n’est aucunement souhaitable, en dépit des promesses faites par les religions. D’abord cela créerait des inégalités constitutives entre les êtres humains : il y aurait les cyborgs, et les autres qui deviendraient des sous-hommes, une espèce différente. Ensuite prolonger la vie est sans doute un désir de chacun, mais la prolonger sans limite empêcherait le renouvellement des populations ou encombrerait encore plus la planète. Devenir immortel détruirait tout le sens de l’existence. Nous l’avons dit, c’est la perspective de la mort qui fait que l’homme est sans cesse porteur de projets (se construire une vie, une carrière, une œuvre etc.), car il sait que le temps lui est compté. A défaut de cet horizon temporel rien ne s’opposerait à une procrastination sans fin. Et, dans un monde d’immortels on s’ennuierait énormément, car disparaitrait tout sentiment d’urgence. Dans une nouvelle de Dino Buzzati[12], on voit les Bienheureux dans le Ciel envier ces misérables humains tellement occupés à ces passions qui les agitent et à ces futilités qui les font vivre.

L’époque post-moderne est hantée par le dépassement de toutes les limites (on verra tout à l’heure pourquoi). Patrick Tort essaie d’en rendre compte avec un concept venu de la théorie de l’évolution, l’hypertélie[13]. On observe chez des animaux d’étranges excroissances qui semblent ne représenter aucun avantage adaptatif : ainsi pour les ramures disproportionnées des cerfs qui les handicapent dans le combat pour la vie ou la reproduction. Que signifie cette hypertélie ? Elle les favorise pourtant car elle accroit leur pouvoir de séduction auprès des femelles. Mais, à terme, le déploiement de cette fonction symbolique peut aboutir à une disparition de l’espèce, ce dont la paléontologie fournir de nombreux exemples. Or l’homme, qui a immensément développé, avec la possession du langage et l’invention d’instruments, le champ du symbolique, est menacé des mêmes excès, pouvant entraîner les mêmes risques de disparition (de même qu’il est en train de mettre en péril l’habitabilité de la planète). L’intérêt de cette hypothèse est qu’elle est de nature purement biologique. En tous cas, elle nous suggère que l’on ne modifie pas impunément les processus naturels. Ce qu’on appelle « la civilisation » s’est effectivement substitué à la sélection naturelle : du premier homme préhistorique à aujourd’hui, il n’y a eu aucune mutation, seulement des modifications de détail, concernant par exemple la taille ou les résistances immunologiques, qui n’altèrent en rien l’unité de l’espèce. Vouloir dépasser ses limites ne reviendrait pas à transforment l’homme en une espèce supérieure, mais à le détruire. Ce serait « l’extinction de la vie organique », et « tuer la mort serait tuer la vie ».

Le transhumanisme n’est que la pointe extrême d’une dérive techniciste qui met à mal la nature humaine, car celle-ci est profondément atteinte par les technologies issues de l’informatique.

 

Les technologies de l’information et de la communication sont la source de pathologies physiques et mentales

 

Les nouvelles technologies (les NTIC) reposent toutes sur ces technologies de l’information et de la communication, et encore plus depuis la mise en œuvre de l’intelligence artificielle. Et, au fond de ces technologies, se trouve l’idée que tout pourrait se ramener à des opérations de logique et de mathématique, telles qu’elles sont transcrites dans des algorithmes.

On ne va pas contester ici l’utilité et la puissance de ces outils, mais certains usages qui en sont faits, au regard de nos besoins et de nos désirs. La question étant aujourd’hui largement débattue et instruite, on se contentera de relever quelques points.

La communication par l’internet et les réseaux sociaux démultiplie certes les échanges, avec tous les avantages qui en résultent, mais au prix d’une insatisfaction profonde des besoins sociaux. On a noté la pauvreté de la plupart de ces échanges, qui ne se font plus de face à face, mais à travers des écrans. Les video-conférences ont leur utilité dans les affaires ou dans la médecine à distance, mais rien ne vaut l’échange direct. Idem pour le télétravail. Les mails et textos ne remplacent pas le dialogue et sont généralement d’une telle brièveté, y compris à travers l’abréviation linguistique, qu’ils ne disent pas grand-chose, quand ils ne tournent pas au pugilat verbal ou ne permettent pas des manipulations (ainsi dans les « rencontres » pour trouver des partenaires sentimentaux ou sexuels). Les téléphones portables, si utiles pour joindre un correspondant à tout moment et trouver rapidement une information, sont devenus de véritables prothèses, dont on ne peut plus se passer, au point de créer des addictions (le nombre d’heures passées devant le petit écran a dépassé celui devant les grands écrans). Cette humanité en permanence connectée est en fait déconnectée du réel de la vie en société, dont elle ne reçoit que des images ou des morceaux de discours. C’est ainsi le besoin de communauté qui se trouve frustré ou dévié, les communautés virtuelles se construisant aussi facilement qu’elles peuvent se détruire et tendant à s’opposer les unes aux autres faute de médiations.

Les neuro-physiologistes ont montré à quel point l’usage excessif des écrans est nocif pour la santé physique et mentale et même pour le développement des aptitudes : c’est la fabrique du « crétin digital »[14]. Rien ne remplace, chez l’enfant en particulier, la découverte patiente du monde réel.

Le règne de l’image digitale non seulement éloigne de la réalité, mais encore fournit un support puissant au narcissisme. On connaît les milliards de photos échangées qui n’ont pour but que de se faire valoir (les selfies). Les jeux video exploitent le besoin de jeu en le détournant du concret ou de la liberté de l’imaginaire, telle qu’elle s’exerce dans la lecture d’un ouvrage de science fiction. Et ceci jusqu’à l’addiction.

Les smartphones font exploser les relations familiales ou amicales. On connaît ces repas en famille ou ces rencontres entre amis où plus personne ne peut parler à personne. Nos besoins sociaux sont détournés de leurs destinataires naturels. On évoquera aussi le simulacre de relations sociales que représentent non seulement les robots téléphonique, mais encore les robots dits de compagnie.

Les relations amoureuses ou sexuelles sont également détériorées par les échanges virtuels (textos et sextapes) qui font que, au lieu d’apprendre à se faire connaître et à connaître l’autre, comme du temps où l’on faisait sa cour, on fait son marché. Et le comble est atteint quand le partenaire est un robot, comme c’est le cas pour ces jeunes Japonais qui, ayant cherché à se satisfaire leur besoin sexuel avec des robots ad hoc, restent vierges très longtemps et ont les plus grandes difficultés par la suite.

Bref, il y a, comme dirait Freud, un malaise dans la civilisation. C’est que, en dépassant les possibles, en franchissant les limites, on a stérilisé les possibles réels. Reste à savoir comment tout cela est arrivé.

 

Les sombres effets du capitalisme libertaire

 

Le capitalisme traditionnel mettait la nature humaine à son service, mais sans le pouvoir ni l’ambition de la transformer. Il générait la faim et la misère, mais ne connaissait pas le consumérisme de masse, si apte à faire oublier les frustrations. Il bloquait les possibilités de découverte, d’éducation et d’apprentissage, en les réservant à ses élites, mais ne les détournait pas de leurs buts. Il tuait le plaisir au travail, mais lui laissait un peu de champ dans le temps libre restant (c’était le temps du bricolage, de la « perruque », et des jardins ouvriers). Ancré dans le patriarcat, avec tous les effets de soumission correspondants, il vantait les valeurs familiales, lors même qu’il les bafouait pour son propre compte. Il cherchait à empêcher ou briser les collectifs, mais les renforçait sans le vouloir. Et l’on pourrait continuer la liste de ses effets, qui revenaient à réduire le champ des possibles.

Le capitalisme que nous appellerons ici libertaire est d’une toute autre nature, car il vise expressément à transformer notre nature, tout comme il le fait avec la nature elle-même (par exemple avec les OGM et les pesticides), à l’aide des nouvelles techno-sciences. et ainsi à dépasser toutes les limites.

Il est de la nature du capitalisme de poursuivre une accumulation sans fin du capital, mais, plus il avance, plus il recule son horizon. Pour parler comme Patrick Tort, il est hypertélique. Cependant ce qui se concevait à l’époque où la planète laissait beaucoup de matières renouvelables à exploiter, n’a plus de sens aujourd’hui, quand elles s’épuisent. Ce qui se faisait à une époque où le climat était encore stable, où la pollution était limitée à certaines zones et où les écosystèmes n’étaient pas trop modifiés, n’est plus soutenable. C’est sans doute, comme le pense le même auteur, parce que ses tenants en ont une certaine conscience, devant toutes les preuves s’accumulant, qu’ils donnent dans la dénégation (au mieux les entreprises se mettent au vert, et disent ainsi résoudre les problèmes) ou se fixent des objectifs chimériques (aller vers d’autres planètes pour y trouver les ressources manquantes, ou les habiter). Et ce n’est nullement un hasard si les grands manitous de la Silicon Valley consacrent leurs immenses profits à une conquête spatiale avec de tout autres buts que la recherche scientifique.

Ce capitalisme est foncièrement libertaire, parce qu’il a pour valeur cardinale la liberté sans restriction de l’individu et la destruction de ce qui fait réellement société. Les droits de l’individu seraient selon lui inviolables et la notion de justice sociale n’aurait aucun sens. La société n’existe pas, il n’y a que des individus, proclamait Margaret Thatcher, à l’école de Friedrich Hayek. Le marché est le seul mode de coordination valable et efficace entre les individus. Encore faut-il qu’il y ait des règles, et que ces règles soient de « juste conduite », disait ce dernier, donc qu’il reste un Etat pour les instituer et les faire respecter. Le libertarisme proprement dit va encore plus loin : il n’est pas besoin de cette instance collective qu’est l’Etat, tout peut être réglé par des agences privées, et par des négociations sur des marchés particuliers. Il n’est pas exagéré de dire que le capitalisme high tech va dans ce sens. Toutes les inégalités, jusqu’aux plus colossales, sont présentées comme légitimes, car elles sont censées résulter de l’audace et du talent des entrepreneurs. La fiscalité est un vol, si bien qu’il est normal d’y échapper ou de la contourner de toutes les façons. Les GAFAM n’ont de compte à rendre à personne - ce qui a fini par écoeurer quelques uns de leurs dirigeants, mais qu’importe.

Il n’est pas étonnant, dans ces conditions que l’individu soit lui-même devenu un marché, à la fois dans un marché du travail dérégulé et dans la sphère de la consommation. Il ne s’agit pas seulement de répondre aux besoins et aux goûts d’un consommateur dit « souverain » par la théorie économique, mais de le formater pour lui faire acheter ce que l’on a décidé comme devant être bon pour lui, du produit euphémisé par la publicité (on a parlé, à juste titre, d’un « capitalisme de la séduction »[15]) au dernier cri ou gadget de le technologie de pointe. C’est ce qu’on a pu appeler « la fabrication de l’individu néolibéral »[16].

Une fois fabriqué, cet individu a tous les « droits » : de choisir son « genre » et ses bébés, de modifier son organisme par des implants et des chirurgies, esthétiques ou non, de s’exhiber ou de se prostituer si bon lui souhaite, de répondre à toutes les offres des marchés, venant des entreprises ou d’autres individus, si elles lui agréent, de décider comment il va s’assurer contre les risques de l’existence au meilleur prix, pourvu qu’il communique toutes les données personnelles relatives à ses risques, etc. On assure lui offrir le plus grand champ de possibles, mais ce n’est pas lui qui les a choisis : ce sont tous ceux qui escomptent en tirer de l’argent et des profits.

En substituant aux droits de l’homme, qui reconnaissent l’éminente dignité de toutes les personnes et les devoirs qu’elles ont les unes envers les autres (notamment en contribuant à l’impôt selon ses moyens), les droits de l’individu, on détruit tout l’héritage des Lumières, certes souvent ambigu, mais qui, avec les progrès à venir, faisait espérer un avenir meilleur pour tous. Un héritage qui allait aussi faire prévaloir les principes moraux, au sens de Kant, sur les intérêts individuels, tout en laissant aux individus le choix de leurs modes de vie, de leurs éthiques personnelles[17]. Des principes qui s’imposeraient aussi aux gouvernants et au gouvernement lui-même. Le capitalisme libertarien, en exaltant la liberté aux dépens de l’égalité et de la solidarité, rompt avec toutes ces promesses, ne connaît que des éthiques changeantes au gré des humeurs des dominants. C’est en ce sens qu’il est post-moderne[18]. Plus qu’aucun autre mode de production dans l’histoire, y compris ceux qui séparaient radicalement les ordres sociaux (entre maîtres et esclaves, entre noblesse héréditaire et manants, entre aristocratie d’Etat et simples paysans), il a développé les inégalités, et ceci dans des proportions inouïes (pour mémoire, selon Oxfam, les 1% les plus fortunés sont trois fois plus riches que 90% de la population mondiale). Il a, avec les technologies de l’information et de la communication et les immenses bases de données dont il a pu s’emparer, exercé un contrôle sans précédent sur les comportements des individus à des fins mercantiles. Et, face aux résistances diverses plongeant leurs racines dans la nature humaine, il a entrepris de la changer et fait miroiter toutes sortes d’illusions, tout comme les religions du salut. Il nous mène ainsi au bord d’une catastrophe non seulement dans l’oecoumène, mais encore d’une catastrophe anthropologique. De l’imminence de la première les humains que nous sommes en prennent de plus conscience, ce qui se manifeste à travers le succès de la collapsologie, mais de la prise de conscience de la seconde, hors de certains cercles intellectuels, on n’en est encore qu’aux balbutiements.

 



[1] Je renvoie ici à l’excellent ouvrage collectif, très documenté et très argumenté, La transmutation posthumaniste. Critique du mercantilisme anthropologique, QS ? Editions, 2019. Je m’en suis souvent inspiré.

[2] Hypothèse qui sera largement développée par Gérard Mendel dans ce remarquable ouvrage qui s’intitule La chasse structurale. Une interprétation du devenir humain, Editions Payot, 1977.

[3] J’avais fait une première approche de la question dans mon livre De la société à l’histoire, tome1, Les concepts communs a toute société, Editions Méridiens Klincksieck, 1989, p. 431-521. Je l’ai enrichie par la suite.

[4] Cf. Gérard Mendel, L’acte est une aventure. Du sujet métaphysique au sujet de l’acte-pouvoir, Editions La Découverte, 1998. Pour lui l’acte n’est pas la concrétisation d’une idée, mais une rencontre avec le réel, à la fois gratifiante et « blessante pour le narcissisme ».

[5] A la structure oedipienne sont également liés des fantasmes, tels que le fantasme de séduction et le fantasme de castration.

[6] C’est ce que j’ai proposé notamment dans mon essai Un être de raison. Critique de l’homo oeconomicus, Editions Syllepse, 2000, p. 154 sq.

[7] Il s’agit du fantasme de toute puissance, qui plonge ses racines dans l’inconscient infantile, et qui, allant à l’encontre du principe de réalité, suscite tout un imaginaire (cf. les super-héros, que les enfants adorent).

[8] Le déconstructivisme philosophique, illustrée par des auteurs comme Michel Foucault, Jacques Derrida et Gilles Deleuze, a ceci de commun qu’il ne fait des sciences que des formations discursives parmi d’autres, en récusant les ruptures qu’elles entrainent dans la savoir, ruptures qui étaient le ferment des Lumières. Il n’est pas étonnant qu’il s’en prenne en particulier à la théorie marxiste de l’histoire et au freudisme, sur la base d’une connaissance très superficielle et de survol de ces théories. Mieux : il exploite des savoirs nouveaux, tels que le structuralisme en linguistique, pour  déconstruire ces théories (par exemple Lacan et Deleuze pour la psychanalyse), au lieu de les faire progresser, comme elles font de leur propre mouvement quand elles modifient leurs paradigmes. On aboutit à de véritables hérésies scientifiques, telles que celles que l’on trouve dans ce que les universitaires états-uniens appellent la French Theorie.

Le problème des techno-sciences est qu’elles s’appuient sur des bribes de science pour en faire des applications détachées de leurs supports, ce qui les transforme facilement en apprentis sorciers.

[9] On trouvera un historique détaillé de l’eugénisme dans la contribution de Pierre-André Taguieff, « De l’eugénique positive au transhumanisme », in La transmutation posthumaniste, op. cit. p. 79-138.

[10] Cf. Richard Lewontin, Steven Rose, Leon Karmin, Nous ne sommes pas programmés, Editions La Découverte, 1985, et l’ouvrage collectif L’homme neuronal, 30 ans après, Editions Rue d’Ulm, 2016.

[11] Cf. la contribution de Denis Collin, « Transgenre. Un posthumanisme à la portée de toutes les bourses », in La transformation posthumaniste, op. cit. p.267-294.

[12] « La chute du saint », dans le recueil de nouvelles Le K, Editions Robert Laffont, 1967, pour lé traduction française.

[13] Cf. sa contribution « L’intelligence des limites » in La transmutation posthumaniste, op. cit.,  p. 138-168.

[14] Cf. Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour nos enfants, Editions du *Seuil, 2019.

[15] Cf. Michel Clouscard (Le capitalisme de la séduction, Editions Delga, 2006).qui a cette heureuse formule : « Tout est permis, mais rien n’est possible ».

[16] Cf. Pierre Dardot et Christian Laval, La Nouvelle Raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Editions La Découverte, 2009, Chapitre 13.

[17] Cf, à ce sujet, et notamment sur la différence entre morale et éthique, les ouvrages de Yvon Quiniou, en particulier, L’ambition morale de la politique. Changer l’homme ? Editions L’ Harmattan, 2010, et celui de Denis Collin, Questions de morale, Editions Armand Colin, 2003.

[18] Le courant post-moderne veut en finir avec la nature humaine, donc avec les grandes théories qui tentent d’en définir les contours et les possibles afin de les inscrire dans une perspective de progrès. (notamment le marxisme et le freudisme). 

27 novembre 2019

LE "PEUPLE" ET LES CLASSES SOCIALES

 

A propos des Gilets jaunes

 

Nous sommes entrés dans « l’ère du peuple », selon Jean-Luc Mélenchon. Mais de quel peuple s’agit-il ?

Ce n’est pas, bien sûr, l’ensemble des individus qui forment une nation, par ceci qu’ils ont en commun des règles qui les rendent libres et égaux en droit dans la cité, citoyens donc. Ce concept de peuple, inspiré du demos grec et du populus de la République romaine, relève d’une conception purement politique[1], qui s’oppose  à une conception qui le fonde sur une même origine ethnique ou religieuse (l’ethnos des Grecs), telle qu’on la retrouve dans d’autres traditions politiques, et, plus spécifiquement, dans divers courants de l’extrême droite. Elle diffère aussi de l’ensemble des individus qui partagent une même culture ou civilisation, et qui ont de ce fait un mode de vie semblable (le genos des Grecs), ce qui renvoie à un autre sens, socio-historique, de la nation

En première analyse le peuple en question ici est l’ensemble de ceux qui, à l’intérieur d’une même nation, sont défavorisés par rapport à une catégorie favorisée par la naissance, la fortune ou d’autres privilèges. Remarquons ici que le fait de défendre ces défavorisés est volontiers qualifiée de populisme, en opérant une confusion volontaire avec le fait de flatter ce peuple pour obtenir ses voix, ce qui devrait se nommer démagogie. Mais quelle est donc cette catégorie des défavorisés ? Il faut sans doute remonter à Robespierre pour trouver l’un des premiers essais de définition.

Pour ce dernier le premier droit, imprescriptible, de l’homme est le droit à la vie, donc à la subsistance. Il ne suffit pas de dire que la liberté de chacun s’arrête là où commence celle de l’autre, il faut encore que tous aient les moyens de vivre de leur travail et qu’ils n’en soient pas privés par les riches. Et il n’a pas de mots assez durs pour dénoncer le comportement de ces « culottes dorées » en l’opposant à celui des sans-culottes. Ils incarnent « l’égoïsme contre l’intérêt général, l’orgueil et la passion des hommes puissants contre les droits et contre les besoins des faibles »[2]. Robespierre ne demande pas seulement que le droit de vote soit universel, qu’il s’applique aussi aux femmes, aux Juifs et aux hommes de couleur, il veut que l’égalité soit réelle. Il n’est point communiste pour autant, il accepte la propriété, pourvu que tous en soient suffisamment pourvus pour bien vivre, connaître le bonheur au lieu du malheur.

Que dirait-il s’il vivait à l’époque du capitalisme triomphant, du capitalisme sans rivages ? Quelle définition pourrions-nous donner du peuple ?

 

Le peuple contre l’oligarchie

 

L’oligarchie, c’est le pouvoir du petit nombre sur le grand nombre. Elle a pris sous l’Ancien Régime la forme d’une classe jouissant d’un statut particulier, de lois qui ne s’appliquent qu’à elles (les « privilèges »), aujourd’hui elle repose sur la possession d’un capital, c’est-à-dire pas seulement une fortune, un patrimoine, mais, on le sait depuis Marx et quelques autres, sur la détention d’argent générateur de revenus, qui vont en s’accumulant. Alors pourquoi ne pas parler d’une classe dominante ?

On nous a dit pendant longtemps que les classes sociales avaient disparu. Il n’y avait plus que des « stratifications » et des « élites » (Burnham, Mill, Aron), au pire une « classe dirigeante ». On nous a expliqué que, avec le rôle croissant des «managers » et des techniciens (John K. Galbraith), le pouvoir économique s’était diffusé dans l’entreprise, et que, dans la société, avec l’impôt progressif, l’Etat providence, l’éducation généralisée, la mobilité sociale et l’augmentation générale du mode de vie, la différenciation sociale s’était estompée, et enfin que, avec la tertiarisation de l’économie, la montée des « classes moyennes » avait brisé la vieille opposition entre le prolétariat et la bourgeoisie. On nous a même assuré, en invoquant Tocqueville, que la démocratie, par elle-même, avait tendance à dissoudre les classes. Tout cela ne résistait pas à un examen rigoureux et attentif, mais pouvait s’appuyer sur quelques observations.

Mais cela se passait au siècle dernier, plus précisément pendant les années 50 à 70. Depuis ces vues n’ont plus cours. Avec le développement du capitalisme actionnarial et de la finance et la fin du capitalisme « managérial », avec l’essor d’une classe des ultra-riches et la paupérisation relative, voire absolue, des catégories populaires, avec l’aplatissement de l’impôt progressif et l’affaiblissement de l’Etat providence, avec une éducation de plus en plus ségrégée et une mobilité sociale plutôt descendante, même les économistes les plus orthodoxes s’inquiètent de l’explosion des inégalités et ceux qu’on appelle chez nous les économistes « atterrés » commencent à se faire entendre, pendant que des sociologues dressent des constats accablants. Il est devenu difficile de faire de la société une simple addition de minorités. Le terme de classe sociale refait son apparition jusque dans les éditoriaux du journal Le Monde. Et la déclaration de l’oracle états-unien des investisseurs, Warren Buffet, est devenue célèbre : « Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, celle des riches, qui mène cette guerre et nous sommes en train de la gagner » - tout en ajoutant qu’elle ne le devrait pas.

Cependant définir l’oligarchie comme la classe dominante a présenté un certain nombre de difficultés pour les marxistes eux-mêmes, car elle débordait manifestement toute définition simple en termes de « propriété des moyens de production ». C’est le concept lui-même d’exploitation, comme extorsion d’une survaleur ou plus-value, qui n’était plus suffisant. Certes on ne pouvait s’en passer, car toutes les autres théories de l’exploitation (par exemple celle du marxisme analytique, qui, récusant la théorie marxienne de la valeur travail, la faisait reposer sur la possession d’actifs divers) apportaient plutôt de la confusion. Quoi de plus simple finalement que de comparer, par exemple, les revenus annuels des PDG des grandes entreprises à ceux d’un ouvrier (aujourd’hui 300 ou 400 fois) ? Mais il fallait faire intervenir une autre dimension, celle de la domination. Elle avait été à peine esquissée par Marx, dont on sait qu’il n’a pas eu le temps de rédiger le chapitre sur les classes sociales de son grand ouvrage. Il avait seulement indiqué que la propriété du capital s’accompagnait de fonctions sociales particulières (fonctions « d’autorité », de « direction », de « surveillance »). Il existe donc un « travail de domination », qui consiste à exercer divers moyens de pression sur le travail productif et qui, comme tel, ne crée par lui-même aucune valeur et ne mérite donc pas salaire, par opposition au simple travail de direction (de « chef d’orchestre », dit Marx), que l’on retrouverait dans tout système de production. Ce qui conduit à complexifier la théorie de l’exploitation[3]. On en verra plus loin quelques conséquences pour la définition de la petite bourgeoisie du capitalisme.

Mais, pour aller vite, on se référera aux analyses de Bourdieu, à ce qu’il appelle, improprement à mon avis, la possession par la classe dominante de formes de « capital » autres que monétaires, et qui peuvent être rattachées à des fonctions de domination[4]. Pour lui en effet la possession d’argent donne aussi un pouvoir social (un « capital social »), à savoir des réseaux de relations très denses et très exclusifs, constitutifs d’un « entre-soi », avec ses « usages », comme dirait Robespierre, un pouvoir culturel (un « capital culturel », obtenu dans les grands écoles, mais pas seulement), et un pouvoir « symbolique », ou pouvoir de dire, de nommer et de faire  des récits, de générer une « mode », comme dit à nouveau Robespierre, lequel l’oppose au discours rationnel. Et, en fin de compte, ces pouvoirs donnent à leurs détenteurs un profit psychologique particulier, qui se traduit par un immoralisme (Robespierre lui oppose la moralité ou la vertu du peuple), un cynisme, une morgue et un mépris de classe. Il faut bien le dire, les études sociologiques actuelles de la grande bourgeoisie illustrent particulièrement bien ces traits déjà relevés par l’Incorruptible[5]. Et l’on comprend qu’elle éprouve une détestation particulière pour ce dernier, qu’elle n’a cessé de défigurer[6].

On commence à voir se dessiner l’oligarchie d’aujourd’hui, impossible à reconnaître dans les catégories socio-professionnelles de l’INSEE, qui ne sont qu’en  termes de professions. Certes la bourgeoisie peut se retrouver parmi les chefs d’entreprise de plus de 10 salariés, en deça desquels on reste dans l’artisanat. Mais la plupart des petits patrons ne sont pas des capitalistes à proprement parler, parce que justement ils ne possèdent que de l’argent, et pas du tout ou très peu les autres formes de pouvoir, et parce que les vrais capitalistes sont en réalité des capitalistes collectifs, dans ces sociétés par actions que Marx connaissait et analysait déjà, en même temps que le rôle de la Bourse. Pas n’importe quels actionnaires, pas les petits porteurs, mais les gros actionnaires ou les gérants de fonds d’investissement (fonds de pension, fonds souverains, compagnies d’assurance, fonds spéculatifs). Ce sont eux qui tiennent les manettes, avec leurs fondés de pouvoir, le haut management, celui qui prend, dans le secret de ses bureaux, toutes les décisions stratégiques, et qu’ils tiennent désormais sous tutelle, en les récompensant par des avantages divers (salaires exorbitants, stock options, retraites chapeau, parachutes dorés), en les remplaçant parfois. Et, évidemment, leur pouvoir a pris des dimensions planétaires avec l’essor des transnationales, de la filialisation, des marchés financiers, pendant que les petits ou moyens patrons, devenus des sous-traitants, subissent leur loi. On n’en dira pas plus ici, car tout cela est bien connu, et en particulier des salariés des grandes entreprises, qui savent ce que leur coûtent les restructurations, les fusions/acquisitions, les délocalisations, et qui reconnaissent cette nouvelle oligarchie capitaliste au fait qu’ils ne la rencontrent jamais.

Mais l’oligarchie, la nouvelle classe dominante, ne s’arrête pas aux actionnaires et hauts dirigeants du capital productif, du capital commercial et du capital bancaire. Il y a aussi tous ceux, souvent classés dans les professions libérales, qui jouent un rôle clé dans la « reproduction » du capital : avocats des grands cabinets d’affaires, fiscalistes, dirigeants de sociétés de conseil, banquiers d’investissement (intermédiaires des opérations de fusion-acquisition), lobbyistes et autres, qui font payer chèrement leurs bons et loyaux services. Il y a aussi tous les patrons des grandes agences de publicité, désormais indispensables au système, et tous ceux des grands médias, qui font la propagande du capitalisme en général et des grandes entreprises en particulier, et ce d’autant plus que ces médias sont aujourd’hui détenus par les plus grands capitalistes. Nous sommes ici dans le champ d’exercice  toujours du capital argent, mais spécialisé dans la reproduction juridico-politique et idéologique.

L’oligarchie s’arrête-t-elle donc là ? Elle est logée aussi au sein de l’appareil d’Etat.

Marx, c’est vrai, ne l’a pas théorisé, parce qu’il ne s’est attaché qu’au cœur du système capitaliste et que sa théorie de l’Etat est restée en plan, à une époque où du reste l’Etat n’avait pas pris la dimension qu’il a aujourd’hui. Il y a d’abord l’Etat patron. Pendant longtemps il a régi les entreprises publiques dans l’esprit du capitalisme managérial, où, comme l’on sait, les syndicats disposaient d’un contre-pouvoir important. A présent ce qu’il reste de ces entreprises a été ouvert au capital privé, le plus souvent très majoritairement, et sa gestion a été calquée sur celle des entreprises privées, avec la même  logique financière (ce à quoi veille la Commission européenne). Un peu moins payés, mais tout aussi puissants, les dirigeants de ces entreprises, ont rejoint clairement les rangs de la grande bourgeoisie, les salariés de France Telecom ou de Engie par exemple le savent bien. Il y a ensuite tous les dirigeants des organismes de régulation des marchés capitalistes, généralement inconnus des salariés, et l’on sait combien ces derniers se sont multipliés. Il y a également quelques très hauts fonctionnaires, qui ne sont pas au service de la nation et de l’intérêt général, mais sont fort bienveillants envers les grands groupes privés, au nom de leur importance économique, et encore plus quand ils transitent entre leurs postes dans l’Etat et d’autres, bien plus rémunérateurs et prestigieux, au sein des grandes entreprises (on pense ici en particulier aux hauts fonctionnaires du Trésor en France). Bref, dans tous ces cas, il s’agit de ce que Bourdieu appelle « la noblesse d’Etat », dont il reste à bien définir les contours. Car on n’oubliera pas non plus quelques membres éminents des grands organismes éducatifs et culturels, pourtant censés relativement ou complètement indépendants du contrôle politique de l’Etat, tant leur rôle dans la reproduction idéologique du capitalisme est important. On pensera ici notamment à la corporation des économistes les plus titrés, qui ne répugnent pas à améliorer leur traitement de hauts fonctionnaires en devenant conseillers des grandes banques.

Cette discrète nomenklatura libérale, forte de son « capital » social, culturel et symbolique,  est peu visible, sinon des syndicats. Aussi les autres classes sociales, quand elles entrent en résistance ou en rébellion, s’en prennent plutôt à l’appareil politique d’Etat, et en particulier aux parlementaires, les accusant de trahir leurs mandats et leurs promesses. On les dit trop payés, alors que leurs émoluments sont bien inférieurs à ceux des capitalistes et leurs pouvoirs bien plus faibles aujourd’hui  qu’elles ne le croient, notamment par manque d’information et d’expertise. Mais en un sens ils ont raison : par le rôle qu’ils jouent dans la reproduction dans son ensemble du système, ils sont bien (mais heureusement pas toujours) la clef de voûte du capitalisme, particulièrement et paradoxalement (à l’ère de l’Etat « modeste ») du capitalisme néolibéral.

On a critiqué les Gilets jaunes, dont nous allons parler, pour ne pas s’être affrontés au grand patronat lui-même, pour avoir manifesté sur des lieux et des places publiques, au lieu d’avoir investi les sièges des organisations patronales. Mais ils ne sont pas trompés. Ce sont les sommets de l’Etat, et, dans notre pays, le pouvoir exécutif lui-même, vu le rôle exorbitant que la Constitution lui donne, qui sont bien l’endroit où il fallait ébranler l’oligarchie régnante.

Donc nous avons vu en quoi l’oligarchie de notre époque n’est tien d’autre que la classe dominante de notre époque. Mais que sont devenues les autres classes ?

 

Le peuple et le prolétariat

 

Ces « faibles », ces « humbles » de Robespierre, qui sont-ils aujourd’hui ? Tout de suite il faut dissiper une confusion : ils ne se limitent pas à la « classe ouvrière » de la tradition marxienne. Font aussi partie du prolétariat la grande masse des employés, mais également les petits fonctionnaires, notamment dans les services d’éducation, de santé ou d’aide sociale. Tous ont en commun d’être à la fois exploités et dominés. Ce prolétariat est la catégorie la plus touchée par le chômage, par les atteintes à la santé, y compris dans les bureaux ou lieux assimilés (troubles musculo-squelettiques), par les accidents du travail, par la réduction de l’espérance de vie.

Le pourcentage d’ouvriers dans la population active a certes diminué (ils sont passés, selon l’INSEE, de 30,9% en 1989 à 20,4% en 2018), mais les employés ont vu leur nombre augmenter (de 26,7% en 1989 à 27,2% en 2018). Et les conditions de travail de tous se sont en fait dégradées.

On a dit que le taylorisme était mort dans les usines, remplacé, après la grande révolte des OS des années1970, par un système de management soucieux d’enrichir le travail et d’impliquer davantage ses exécutants. Ce qui est vrai est que la nouvelle gestion des « ressources humaines » a promu l’individualisation : il s’agissait de rendre les ouvriers « responsables », en évaluant constamment leurs performances et en leur distribuant des primes, et même « heureux » dans le travail, en les rendant plus mobiles et plus participatifs[7]. Du reste ils ont cessé d’être des exécutants pour être appelés des « collaborateurs ». Le principal résultat a été d’abord de les mettre en permanence sous tension, d’autant plus qu’on est passé au lean management (qualité totale, flux tendus supprimant aussi les petites pauses, standardisation des tâches), et ensuite de casser les collectifs (en cultivant les « leaders » et les « personnes de qualité »). Mais ce qui a contribué aussi à diviser le monde ouvrier est le développement de l’intérim et l’externalisation d’un certain nombre de tâches, avec le développement de la sous-traitance. A quoi il faut ajouter l’ubérisation récente  d’un certain nombre de métiers : de soi-disant travailleurs indépendants (donc exclus du droit du travail et de la protection sociale), soumis aux conditions dictées par les plateformes numériques, ont renoué avec le travail à la tâche du 19° siècle.

Ceci explique pourquoi les nouvelles luttes sociales de grande ampleur ne sont pas parties des établissements industriels, au reste moins nombreux avec la désindustrialisation du pays, ni de syndicats ayant perdu beaucoup de leurs adhérents ou de collectifs spontanés, arcboutés sur la résistance aux licenciements et aux fermetures d’usines, et habitués à manier les armes traditionnelles de la grève et de l’occupation. Il faut ajouter que beaucoup d’ouvriers se sont retrouvés isolés dans le « tertiaire », dans des bureaux dont ils effectuaient la maintenance. On retrouvera néanmoins beaucoup d’ouvriers sur les ronds points et lors des grandes manifestations des Gilets jaunes, mais ce sera les samedis et dimanches.

Les employés, qui autrefois étaient un peu mieux payés que les ouvriers, ont été encore plus mal lotis. Et ce sont le plus souvent des femmes (en 2018 il y avait 21,6 % d’employées qualifiées dans la population active contre 8,3% d’ouvrières qualifiées, et 21,1% d’employées non qualifiées contre 4,8% d’ouvrières non qualifiées). Dans les bureaux et les commerces la taylorisation, qui autrefois était plutôt rare (on se rappelle les pools de dactylographes) est devenue la règle (qu’on  pense aux centres d’appel), mais beaucoup d’employés se sont retrouvés isolés (c’est le cas du personnel de ménage dans les hôtels ou dans les grands espaces de bureau, qui travaillent en dehors des horaires de travail et ne rencontrent jamais personne, à nouveau surtout des femmes).

C’est ce prolétariat des services qui, pour la première fois pour nombre de ses membres, est sorti dans la rue et venu grossir les rangs des Gilets jaunes, où il a retrouvé de la visibilité, de la dignité et de la socialité. Tous les observateurs ont noté la présence inattendue et massive des femmes parmi eux.

 

Le peuple et les dites « classes moyennes »

 

La mobilisation d’une partie des membres de ces « classes moyennes » contre une situation et des mesures gouvernementales qui les menaçaient de déclassement à été la tarte à la crème des commentateurs politiques. Mais au prix de beaucoup de confusions. Car elles recouvrent des réalités bien différentes. Essayons de schématiser.

Il y a d’abord des catégories sociales qui ne s’inscrivent pas dans les rapports sociaux capitalistes : petits paysans, artisans, petits commerçants. Les premiers se sont trouvés souvent gravement paupérisés à la suite des changements dans la politique agricole[8]. La situation des autres est devenue de plus en plus précaire avec le développement des entreprises spécialisées, des grandes surfaces, souvent excentrées des centre villes, et de l’e.commerce, au point que soit ils faisaient faillite soit ils peinaient à gagner un SMIC. Se disant accablés par les impôts et par les loyers, peinant à rembourser leurs crédits, on les a vus pour la première fois sur les ronds points des Gilets jaunes ou dans les rangs de leurs manifestations, ce qui était tout différent des mobilisations corporatistes d’autrefois, bien qu’on les ait vite traités de « poujadistes ». Et puis il y a eu la nouvelle catégorie des « auto-entrepreneurs » : 1,36 millions dans notre pays, dont 39,3% de femmes. Catégorie bien hétérogène, puisqu’une partie d’entre eux font de leur activité une activité secondaire par rapport à leur travail salarié, pendant que pour d’autres ce statut est leur seul moyen d’existence, mais, dans les deux cas, c’est un indicateur de pauvreté. Ils sont en quelque sorte la voiture balai du système, et l’on ne s’étonnera pas d’y retrouver les travailleurs ubérisés des transports, et, pour les femmes, les activités de soins corporels. Parler ici d’une petite bourgeoisie serait un abus de langage : ces supplétifs sont, à quelques exceptions près, des quasi-prolétaires. Eux aussi, surmenés mais plus libres de leur emploi du temps de par leur statut, ont souvent rejoint les rangs des Gilets jaunes, où ils pouvaient sortir de leur isolement.

Toute différente est la petite bourgeoisie du capitalisme. Pour lui donner une unité il faut une définition théorique : ses membres sont dominés, mais se voient rétrocéder une part de la survaleur[9] produite par le prolétariat (qu’on pourrait essayer de mesurer par leur niveau de revenus relativement au travail fourni par ce dernier, tout en tenant compte bien sûr de leur qualification). En réalité cette catégorie est très divisée. On ne peut l’apercevoir que très grossièrement à travers ces deux catégories socio-professionnelles de l’INSEE que sont les « professions intermédiaires » (28,3% de la population active » en 2018) et les « Cadres et professions intellectuelles supérieures (15,7%). Le salaire net annuel de ces derniers est à peu près 2 fois plus élevé (en 2015, dernière statistique disponible) que celui des premières.

Mais il faut aller dans le détail. Une mince couche des cadres, liée à ce qu’on peut appeler le « gouvernement privé » des grandes entreprises, dont les membres, issus des grandes écoles et des cabinets ministériels, prennent toutes les décisions stratégiques, appartient à la grande bourgeoisie, à cette élite mondialisée qui domine l’économie capitaliste d’aujourd’hui. Outre leur rôle organisationnel et dans la préparation des décisions, leurs places éminentes dans l’organigramme, ils apportent à l’entreprise un véritable ciment symbolique, organisant conférences et stages pour motiver le personnel et lui faire appliquer les méthodes du management « participatif » et le faire se conformer à la « culture d’entreprise ».

Les cadres de niveau inférieur, de par leur niveau de salaires et leurs fonctions dans l’exécution des directives, constituent ce qu’on pourrait appeler une « grande petite bourgeoisie », qu’on peut diviser en deux couches : celle de l’encadrement et celle des ingénieurs de la recherche et du développement, l’une plus vouée au travail de direction et de domination, l’autre à la mise en œuvre des choix technologiques.

Toute différente est ce qu’on peut appeler une « petite petite bourgeoisie », elle aussi vouée soit à des tâches d’encadrement des ouvriers ou des employés soit à des fonctions techniques (les « techniciens » de l’INSEE).

Cette analyse sommaire, qui peut s’appliquer à toutes les structures d’entreprises, mais qui correspond le mieux à la grande entreprise multinationale, avec sa structure divisionnelle » ou « matricielle », suffit à montrer que les dites « classes moyennes », que l’on peut définir, en termes de classes sociales, comme des classes dominées, mais pouvant jouer un rôle dans la domination, et comme non exploiteuses, mais comme « bénéficiaires », vu leur niveau de salaires, sont fortement clivées[10]. Et l’on retrouverait un clivage comparable dans la fonction publique, mais de façon à la fois plus tranchée (les structures sont plus hiérarchiques) et moins accentuée (la hiérarchie des salaires y est beaucoup plus faible et est réglée par des statuts), encore que les différences entre privé et public s’estompent au fur et à mesure des tentatives pour copier les méthodes du public sur celles du privé (développement de la culture « par objectifs », contrôle de gestion et contrôle qualité, gestion des « ressources humaines », évaluation permanente) . Mais il ne faut pas oublier la multiplication des contractuels.

Que nous apprend la sociologie des gilets jaunes ? Tout d’abord, s’agissant de la petite bourgeoisie traditionnelle, d’après certaines enquêtes, les petits agriculteurs sont légèrement surreprésentés (par rapport à leur poids dans la population active), ce qui est inédit, mais aussi les artisans et petits commerçants, du moins pour ces derniers au début du mouvement, avant qu’ils n’aient subi les conséquences, en termes de chiffres d’affaires, des manifestations. En ce qui concerne la petite bourgeoisie du capitalisme, c’est la petite petite bourgeoisie qui s’est le plus mobilisée, y compris dans le secteur public, et non la grande petite bourgeoisie (notamment les cadres et professions intellectuelles supérieures), ce qui explique que, dans son ensemble, cette dernière soit nettement sous-représentée, par rapport à son poids dans la population active. Il est difficile d’avoir une analyse plus fine, car les études se réfèrent aux catégories socio-professionnelles de l’INSEE, dont on a dit combien elles étaient peu pertinentes[11].

 

Quel fut le « peuple » des Gilets jaunes ?

 

Au total il fut composé de membres de ce qu’on appelle, par un drôle d’euphémisme, les « ménages modestes » (pour ne pas dire « les ménages pauvres ») : des ouvriers (représentés à proportion de leur poids dans la population active), des employés (presque le double de leur poids), dont majoritairement des femmes, des artisans et petits commerçants (fortement représentés, du moins au début), et enfin des petits petits bourgeois salariés, bref les membres des « classes populaires », dit autrement le petit peuple. Mais il ne faut pas oublier  les chômeurs, les travailleurs à temps partiel, les titulaires du RSA et, chose inédite, les petits retraités.

Ce que l’on veut donc montrer ici, c’est que le peuple qui s’est mis en mouvement n’est pas celui de toutes les catégories sociales s’opposant à l’oligarchie, aux « élites ». La grande petite bourgeoisie, celle des cabinets d’avocats, des médecins des cliniques privées, des ingénieurs et des universitaires de haut niveau, des fonctionnaires d’autorité etc., ne s’est pas sortie concernée et, si elle a pu témoigner quelque sympathie, elle s’est vite dissociée du mouvement dès qu’il a demandé un peu plus qu’une amélioration de son pouvoir d’achat. Quoique étant le plus nombreux, le « peuple » s’est retrouvé tout seul face à la police.

Il y a un autre point notable : se sont mobilisés moins les non-diplômés, que les titulaires de diplômes de bas niveau (CAP, BEP, simple Bac), qui sont surreprésentés, car eux aussi, quoique plus insérés, ont été précarisés, et davantage ces derniers que les plus diplômés, par exemple les professeurs des écoles.

Bien entendu, ce ne sont que de petites minorités qui sont entrées dans l’action (bien moins, comparativement, que dans les récentes manifestations de masse en Algérie, au Chili ou en Irak, où les situations sociales étaient beaucoup plus graves), mais le mouvement des Gilets jaunes s’est poursuivi pendant une durée exceptionnelle, ce qui a étonné le monde entier. Et le soutien dans la population a été, au départ, d’une ampleur jamais vue (au-delà de 70%, 10% d’hostiles). Aujourd’hui encore, selon un sondage récent[12], 29% des sondés trouvent le mouvement tout à fait justifié, 40% plutôt justifié, et seulement 19% injustifié.

On peut parler ici d’un peuple « en constitution », comme dit Jean-Luc Mélenchon, dans la mesure où des membres de ces classes sociales « populaires » se sont retrouvés et mobilisés ensemble, sur les ronds points et dans les manifestations, hors des syndicats et des partis politiques, sur deux objectifs centraux, comme tous les politologues l’ont noté : l’amélioration de leur pouvoir d’achat mais sur fond  d’un vif sentiment d’injustice sociale face aux « riches », et la volonté  non seulement d’être « entendus » par un pouvoir politique qui les ignorait et les méprisait, mais aussi de reprendre leur destin en mains à travers des formes de démocratie directe (d’où la revendication centrale, qui a rapidement émergé, du référendum d’initiative citoyenne). Mais ce n’était pas la « multitude urbaine» dont parle Jean-Luc Mélenchon. C’était bien la révolte des gueux, qui n’était pas sans rappeler confusément, comme le notait Gérard Noiriel, le combat des sans-culottes en 1792-1794, des citoyens-combattants de février 1848, des communards de 1870-1871, des anarcho-capitalistes de la Belle époque[13]).

On connaît la suite. La mobilisation a décliné au long d’une année entière sous l’effet de la lassitude et d’une répression d’une violence inégalée depuis la Seconde Guerre mondiale (plus de 10.000 gardes à vue, plus de 3.100 condamnations, dont 1.000 à des peines de prison ferme, 2.500 blessés, dont 300 à la tête, 24 éborgnés, 5 mains arrachées, selon les chiffres officiels). Le soutien populaire s’est érodé face à des violences et surtout des destructions, habilement exploitées, voire suscitées, par le gouvernement, et à des pertes économiques subies surtout par les commerçants. Mais le feu couve toujours, et le mois de décembre 2019 s’annonce chaud pour le pouvoir. La question est maintenant de savoir ce qui a pu mettre tout ce « petit peuple » en ébullition.

Ce n’est pas que les classes sociales, dont on redécouvre aujourd’hui l’existence, aient jamais disparu ou se soient estompées, ce sont seulement les frontières qui ont bougé. Mais, de l’appartenance de classe aux représentations et aux comportements (ce qu’on appelait « la classe pour soi »), il y a toujours eu des écarts, des fossés, voire des inversions, pour des raisons complexes. Qu’est-ce qui a donc à la fois modifié les frontières et transformé les habitus et les modes d’action ? Qu’est-ce qui a créé de la visibilité, à l’instar de ce gilet bien voyant dont on a remarqué combien il était un marqueur symbolique ?

 

Les causes et les vecteurs de l’insurrection populaire

 

Les causes lointaines sont assez faciles à identifier, et les analyses pertinentes ne manquent pas à ce sujet. On va d’abord les passer rapidement en revue.

Le capitalisme néo-libéral a prodigieusement développé les inégalités de toutes sortes. Le pouvoir économique s’est concentré dans des oligopoles de taille jamais vue, dans l’industrie, dans les services, et particulièrement dans le secteur de la communication et de l’information, avec les géants états-uniens de l’internet et de « l’intelligence artificielle », devenus des quasi monopoles par l’élimination ou l’absorption de leurs concurrents. Ce sont eux qui ont permis ces fortunes colossales, qui sonnent comme une injure aux yeux des petits salariés. Ensuite ces nantis ont colonisé les Etats, faisant naître ce qu’on a appelé un « capitalisme de connivence », si bien que la démocratie a paru confisquée, même aux moins avertis (qu’on pense, dans notre pays, au Président qualifié de « président des riches »). En troisième lieu la privatisation généralisée des services publics a réduit l’accès aux biens sociaux (raréfiés dans les zones sub-urbaines et dans les campagnes) et renchéri leur coût (les rebellions sont parties en France de l’augmentation d’une taxe sur l’essence, comme ailleurs de l’augmentation du prix du ticket de métro ou d’une taxe sur les communications par WhatsApp). Mais l’accroissement des inégalités aurait pu générer une dissociation complète des groupes sociaux et des individus, dans un monde où étaient célébrés et inscrits dans les politiques managériales la compétition de tous contre tous, la « responsabilité » et la « réussite » individuelle, et l’enrichissement comme but de l’existence. C’est là qu’est l’énigme : comment et pourquoi le « petit peuple » a-t-il fait à son tour, face à la sécession des riches et des puissants par rapport au reste du corps social[14], sécession par rapport à l’ordre dominant ?

Jean-Luc Mélenchon y voit des explications dans l’urbanisation généralisée et « l’âge des réseaux ». En réalité l’urbanisation est ancienne, le phénomène contemporain étant plutôt la métropolisation, et elle engendre plutôt de la « foule solitaire ». Il faut remarquer ici que c’est plutôt la France « périphérique » qui s’est mobilisée, justement parce qu’il était en un sens plus facile d’y renouer des liens sociaux. Quant aux réseaux on ne peut mettre sur le même plan d’une part le maillage du territoire par des infrastructures (routes, liaisons ferroviaires et aériennes) et par des services publics (bureaux de poste, hôpitaux, centres administratifs etc.…) et d’autre part les nouveaux moyens de communication. Dans le premier cas, c’est la détérioration du maillage qui a suscité les difficultés et la colère des usagers, devenus des clients. On le sait, il fallait faire de plus en plus de route pour y accéder, sauf dans les grandes villes, ce qui représentait de la fatigue et des coûts supplémentaires. Dans le second c’est au contraire la facilité d’accès qui a permis aux individus de renouer des liens : tout le monde ou presque pouvait s’informer et communiquer par internet et via les réseaux sociaux, surtout depuis la généralisation du téléphone mobile.

L’ère de l’internet et de l’économie numérisée a modifié les rapports entre individus et groupes sociaux d’une manière que les libertariens de la Silicon Valley, n’avaient pas prévue. Pour eux c’était certes le moyen de réduire les coûts dans l’entreprise et dans les administrations en supprimant des intermédiaires ou des agents humains, mais aussi celui de faire marcher le commerce en transformant tous les individus en consommateurs « souverains », autrement dit ce devait être le triomphe de l’économie de marché, où chacun ferait son marché, guidé au plus près de ses goûts par la publicité ciblée. Mais le fait est que la numérisation a recréé une socialité qui avait été tellement mise à mal, dans tous les espaces sociaux, que les individus n’avaient alors trouvé d’autre ressource que de se replier sur la famille, au reste de plus éclatée, et sur diverses formes de communauté, de plus en plus situées hors de leur espace de travail[15]. Internet et le téléphone portable ont recréé à toute vitesse des possibilités d’information hors les grands médias contrôlés par la bourgeoisie, et de puissants liens sociaux horizontaux (bien au-delà de celui des « amis » de connivence de Facebook), ces liens qui vont permettre dans notre pays à des groupes sociaux très divers de se connaitre et de se retrouver sur les ronds points,  et même d’y nouer de véritables amitiés. Une étude a montré que, en l’espace d’une semaine, grâce à Facebook et Youtube, ces interactions ont abouti à une manifestation évaluée entre 300.000 et un million de personnes (« l’acte 1 » des Gilets jaunes le 17 novembre 2018) et que, un mois plus tard, il y avait plus de 1.500 groupes Facebook locaux de plus de 100 personnes qui jusque là ne se connaissaient pas[16]. C’est aussi ce qui s’est passé dans tous les pays qui ont connu une « révolution citoyenne », pour reprendre les termes de Mélenchon, lequel d’ailleurs n’aurait pu faire le score qu’il a obtenu à la dernière élection présidentielle sans les réseaux sociaux.

Cette resocialisation a eu un autre effet remarquable ; la conquête d’un savoir. Dans ces classes populaires on n’avait ni le temps ni les moyens de comprendre, sinon intuitivement, les sources et la signification des mécanismes et des mesures qui avaient abouti à leur déclassement ou à leur relégation, ce qui a fait qu’on a voté - quand on a voté - au feeling. Le maigre loisir qui leur restait était consacré à profiter un peu de la vie. Or les discussions sur les réseaux sociaux et dans les groupes d’action ont permis une sorte d’apprentissage mutuel très rapide, qui leur faisait voir aussi que les médias leur bourraient le crane encore plus qu’ils ne le pensaient, d’où leur hostilité de plus en grande envers les journalistes. Ces derniers avaient commencé par mettre les actions des Gilets jaunes au centre de l’actualité, surtout les chaines d’information en continu qui se faisaient concurrence pour faire de l’audience, mais, très rapidement, ils ont distordu cette actualité, de manière qui a paru insupportable, et les acteurs sur le terrain sont allés s’informer ailleurs. Du coup on les a vus s’emparer des sujets les plus divers pour faire leurs propres propositions. Il suffit de regarder le contenu du Vrai débat, lancé par les Gilets jaunes en riposte au Grand débat organisé par le gouvernement, pour être sidéré par la richesse et le niveau de précision de ces propositions. L’effet de ce bond en avant dans le savoir et dans la capacité d’analyse a abouti à une repolitisation accélérée, s’en prenant aussi à  la culture de masse[17] . On peut même dire que ce petit peuple, un peu aidé par les plus instruits de ses membres, s’est voulu « constituant », pour reprendre  le terme de Mélenchon, puisqu’il a remis en cause tout le fonctionnement d’une démocratie représentative confisquée par les dominants, et le pouvoir exorbitant d’un exécutif qui faisait tout pour les dénigrer, les diviser, et les décourager par une répression féroce.

 

La difficile recherche d’un débouché politique

 

Comment mettre à bas un ordre politique qui reposait sur l’exclusion de fait des classes populaires (l’abstention aux élections ne le gênait aucunement, bien au contraire) et sur leur maintien dans l’ignorance et la passivité, surtout quand on leur disait qu’il n’y avait pas d’alternative, que la construction européenne était leur salut, et qu’il fallait à tout prix « moderniser » les structures (les fameuses « réformes structurelles ») pour survivre dans une économie nécessairement mondialisée ?

Les intellectuels organiques de la bourgeoisie financière au pouvoir ont voulu faire croire que les Gilets jaunes étaient gangrenés par l’extrême droite nationaliste, sous prétexte que certains avaient de la sympathie pour l’extrême droite. L’effet fut contre productif, car on ne retrouvait dans leurs revendications aucun des thèmes favoris de cette extrême droite, ni l’hostilité envers les immigrés, ni le racisme culturel, ni la défense de la famille traditionnelle. Ils ont argué que, lors des élections européennes, ils ont plus voté pour le Rassemblement national que pour les autres formations politiques, même celles qui leur étaient le plus favorables. En réalité, ils se sont majoritairement abstenus, parce que ces élections n’avaient pour eux aucun sens. Et ceux qui ont voté pour le Rassemblement national l’ont fait parce qu’ils pensaient (à tort) qu’il était le seul à vouloir revenir au cadre national, le seul qui mettrait des bornes à une mondialisation qui leur avait coûté aussi cher et qui leur permettrait de retrouver un peu de leur souveraineté[18].

Si le débouché est si difficile à trouver c’est que l’ordre néo-libéral, même s’il est entré en crise profonde, est un mur aussi résistant que l’a été le mur de Berlin. La social-démocratie s’est effondrée avec la fin du capitalisme « social » et l’éclatement de son support électoral, la petite bourgeoisie du capitalisme (elle avait délibérément rompu ses attaches avec le monde ouvrier et employé), car la grande petite bourgeoisie a lié son sort à celui de l’oligarchie (on le voit bien avec le macronisme), pendant que la petite petite bourgeoisie (et non les « classes moyennes » des politologues) voyait son sort se dégrader. Les syndicats ont depuis longtemps perdu le contre-pouvoir qui était le leur à l’époque du compromis keynésien, n’ayant plus de grain à moudre en période de croissance faible et condamnés soit à des résistances désespérées soit à une collaboration de classe en position de faiblesse. Une gauche « radicale » a fait son apparition, soutenue par des intellectuels, mais avec peu d’appuis dans le prolétariat et des stratégies tâtonnantes. Alors, comment trouver des représentants qui vous représentent vraiment (car le mouvement est tout sauf apolitique[19])?

Ce qui est sûr, c’est que rien ne sera plus comme avant, bien des commentateurs le reconnaissent. En 1789, avec la disette qu’avaient entraîné les mauvaises récoltes de grain de l’année précédente et l’augmentation du prix du bois de chauffage, mais surtout l’action des monopoleurs, sous prétexte de libre commerce[20], la misère était devenue terrible dans les villes, et les petits paysans – la classe alors majoritaire de l’époque – ne supportaient plus le poids de l’impôt royal, dont la noblesse et le clergé étaient exemptés, ni les divers  prélèvements féodaux. Pendant ce temps là les riches marchands et financiers prospéraient, certains grâce à la spéculation boursière, et une bourgeoisie de fonctionnaires et d’hommes de loi restait protégée. La « mondialisation » de l’époque, qui était à la fois économique, avec le développement des échanges dans l’espace européen, et politique avec l’entrelacement des dynasties, accompagné de guerres perpétuelles faites avec des mercenaires, pesait d’un poids très lourd sur le « petit peuple ». Mais rien ne laissait prévoir ce qui allait se passer. Mutatis mutandis, car on ne peut pousser plus loin les comparaisons, nous sommes sans doute dans une situation comparable, d’autant que le mouvement s’est aussi voulu révolutionnaire (on a remarqué la présence de drapeaux tricolores, de bonnets phrygiens, et les multiples Marseillaise entonnées), s’est senti comme tel (impression de faire masse) et qu’il avait pour objectifs déclarés de paralyser le pays et de faire tomber le gouvernement. On terminera en redonnant la parole à Robespierre.

Quand il dénonce les « ennemis du dedans alliés aux ennemis de l’extérieur », les « intrigants qui achètent les consciences des mandataires du peuple », les « traitres qui les vendent », les « libellistes mercenaires », cela sonne étrangement aujourd’hui. Bien sûr il se fait une vision idéalisée du peuple (répétons le, il s’agit du petit peuple), qu’il croit vertueux, et de la politique, qu’il voudrait conduite par la raison. Mais peut-on lui reprocher de faire de la morale (républicaine) et d’en appeler au discours solidement argumenté[21] ? Il faut se rappeler aussi que le soi-disant dictateur croyait fermement à la démocratie et n’avait accepté les mesures d’exception que face aux menaces mortelles qui pesaient sur la démocratie et sur le pays, et qu’il n’a cessé de s’opposer à l’esprit de parti et aux coteries, aux faux révolutionnaires comme aux ultra-révolutionnaires.


[1] On la retrouve dans la Constitution de la V° République, définie comme « le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple », et elle a fait école dans plusieurs pays du monde.

[2] Discours sur les subsistances à la Convention nationale du 2 décembre 1992.

[3] J’ai proposé la définition suivante : « Est exploiteur un agent qui s’attribue une quote-part du produit social supérieure à celle qui devrait lui revenir en fonction du travail général qu’il a effectué (Discours sur l’égalité parmi les hommes, L’Harmattan, 1993, p. 231). Il faut donc en défalquer le travail spécial de domination. Sur les problèmes complexes que pose cette définition de l’exploitation, je renvoie au chapitre de ce livre sur « Les classes sociales » (p. 227-234). L’un de ces problèmes est celui de la qualification, qui, dans le meilleur des cas, ne justifierait qu’une hiérarchie des salaires de 1 à 1,50. Aujourd’hui je considère qu’il existe aussi d’autres justification objectives que la quantité de travail fourni, notamment le « travail entrepreneurial » (à bien distinguer de la prise de risque par un investisseur), qui, vu son utilité sociale, peut relever du « travail général » et justifier une rémunération plus élevée, mais qui devrait rester modeste. Par exemple, dans les coopératives ouvrières, les dirigeants élus ne gagnent  souvent que 3 à 5 fois le salaire ouvrier. Ils ne peuvent être qualifiés pour autant d’exploiteurs. La valorisation capitaliste des salaires exorbitants des PDG par leur exceptionnel « talent » n’est qu’une billevesée, une couverture idéologique..

[4] Sur ma critique des analyses de Bourdieu, cf. le même chapitre sur les classes sociales et mon article « Bourdieu et Marx », disponible sur mon blog.

[5] Cf. les livres de Michel et Monique Pinçon-Charlot.

[6] Une de ces légendes est le « jacobinisme » de Robespierre, considéré comme synonyme d’une extrême centralisation du pouvoir. C’est oublier que, si la Convention se dote d’un Comité de salut public, c’est parce qu’elle se trouve, au printemps 1793, dans une situation militaire désespérée, le pays étant assiégé par une coalition de monarchies étrangères, soutenues par les émigrés, et secoué par des révoltes armées antirépublicaines dans des provinces. C’est oublier surtout que le projet robespierrien pour la nation était foncièrement décentralisateur, prévoyant de donner aux assemblées locales le soin de régler leurs propres affaires.  La deuxième légende est celle d’un Etat régissant toute la production. « L’économie populaire » de Robespierre était plurielle, ne comportait qu’un secteur public restreint. La troisième incrimination, la plus répandue, était celle d’un Robespierre inspirateur de la Terreur, alors que ce dernier, contrairement aux « Enragés », était plutôt un modéré, partisan non de jugements expéditifs, mais de « sévérités motivées », et ceci pourtant dans un contexte de péril extrême.

[7] Cf. les ouvrages de Danièle Lihart.

[8] Au point que cette catégorie a connu en moyenne un suicide par jour.

[9] Cette notion de rétrocession renvoie à la question du travail productif et du travail improductif, qu’on n’abordera pas ici, car elle,ne joue aucun rôle dans la mesure de l’exploitation : un travail improductif est tout aussi utile qu’un travail productif, pourvu qu’il soit un travail « général », et non un travail « spécial », lié d’une manière ou d’une autre à la domination.

[10] Le politiste Jérôme Sainte-Marie  ne s’y est pas trompé, quand, critiquant l’idée d’une « archipélisation » de la société, il oppose au bloc dominant un « bloc populaire », celui des travailleurs pauvres «augmentés d’une partie des classes moyennes ». Il y voit une résurgence des classes sociales (« Ce conflit a réveillé un imaginaire de lutte des classes », entretien dans Le Monde du 16 octobre 2019).

[11] Cf les résultats de l’enquête « Gilets jaunes » réalisée les 24 novembre et 1° décembre 2018 par un collectif de sociologues, de politologues et des géographes, présentée dans Le Monde du 12 décembre 2918.

[12] Sondage effectué par l’institut Odoxa-Dentsu Consulting, publié le 14 novembre 2019.

[13] Cf. son entretien dans Le Monde du 28 novembre 2018.

[14] Sécession pointée déjà par Christopher Lash dans La révolte des élites, ouvrage publié en 1995.

[15] J’avais proposé une analysé de ces phénomènes dans le chapitre « Individu et communauté » du Discours sur l’égalité parmi les hommes (L’Harmattan, 1993).

[16] Etude réalisée par un collectif d’économistes de l’Ecole Polytechnique, dont les travaux sont résumés dans Le Monde du 16 novembre 2019.

[17] Chose étonnante, c’est la culture « populaire »  de divertissement véhiculée par les médias qui a été elle-même critiquée, par exemple les prestations de Frank Dubosc ou des Enfoirés.

[18] Les Gilets jaunes ont été massivement hostiles à tout approfondissement de la construction européenne (83%, selon un sondage). Ce sont effectivement les classes populaires qui avaient fait, en 2005, basculer le vote en faveur du Non lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen, vote que le « bloc bourgeois » s’est empressé d’annuler.

[19] Une enquête, publiée dans Le Monde des 17618 janvier 2019, montre que les Gilets jaunes sont beaucoup plus intéressés (23% très intéressés, 42% intéressés) que la moyenne des Français. Pour ceux qui acceptent de se situer sur une échelle droite/gauche, ils sont beaucoup plus favorables à la gauche (65%) qu’à la droite (28%). Très peu ont voté Macron au premier tour de l’élection présidentielle.

[20] C’est elle que dénonce Robespierre, dans son Discours sur les subsistances du 2 décembre 1792, et non la liberté du commerce en général. Faute d’être réglementée, s’agissant d’un bien commun comme le pain, elle aboutit à affamer la population. Aujourd’hui on pourrait penser, en matière de monopoles, aux pratiques d’une industrie agro-alimentaire, qui affame des paysans et produit des subsistances en nombre, mais dangereuses pour la santé, ainsi qu’au grand commerce qui gaspille les denrées.

[21] Dans son Discours du 18 pluviôse, an II (2 février 1794), § 27.

4 novembre 2019

LES RAISONS DE LA FAILLITE DU SYSTEME SOVIETIQUE

 

 (Ce texte, de 2001, que j'ai repris à peu près tel quel dans le tome 1 de mon livre "Le socialisme est (a)venir", Syllepse 2002) et auquel je ne vois rien à retoucher, intéressera tous ceux qui pensent qu'il y a encore aujourd'hui beaucoup de leçons à tirer de ce qui fut une expérience historique de grande ampleur et de longue durée, et qui s'est écroulé contre toute attente il y a une trentaire d'années (cf. mon autre texte, "Le désastre russe"), ce qui a changé la face du monde. Il permet de comprendre notamment pourquoi et comment la Chine, dont le système était relativement proche, au moins sur le plan économique, a choisi un autre chemin, non sans difficultés, avec le succès que l'on sait.)

 

La cause semble entendue, mais de deux façons opposées : pour la critique libérale le système soviétique était l’incarnation même du « communisme » et son écroulement signifie l’échec historique de ce dernier ; pour la critique gauchiste le système soviétique n’avait de socialiste que le nom. Entre les deux il y a eu une multitude d’interprétations, qui se sont affrontées avec acharnement, dans un débat aujourd'hui bien dévalué. Schématiquement on peut dire qu’elles se sont orientées dans trois directions principales. La première, soutenue surtout par le trotskysme, était celle d’un socialisme bureaucratique, complètement ossifié et dégénéré par la déviation/perversion stalinienne ; la deuxième, propagée par les maoïsme chinois ou occidental, était celle d’un capitalisme d’Etat dont il fallait, par une série de révolutions culturelles, détruire l’aspect capitaliste tout en conservant l’aspect étatique ; la troisième était une interprétation « politiste » selon laquelle l’Etat s’était emparé de l’économie (d’où une « économie de commandement » ou une « économie administrée »)[1]. Je ne vais pas ici présenter longuement ces thèses, avec toutes leurs variantes, ni en conduire une discussion serrée - quel que soit l’intérêt de ce débat, qui a bien sûr de fortes implications théoriques et renvoie à plusieurs lectures de l’oeuvre de Marx et d’Engels. Je pense qu’elles contiennent toutes des éléments de vérité, et c’est ce que je tenterai de suggérer en conclusion. Mais je voudrais rappeler quelques caractéristiques de ce système, d’une part pour les remettre en mémoire, d’autre part pour indiquer qu’elles sont porteuses d’un très grand nombre de leçons, négatives le plus souvent, mais aussi parfois positives.

C’est un fait que le pouvoir politique se confondait avec le pouvoir économique : c’est la vérité de la thèse politiste-, mais cela ne signifie nullement qu’il n’y avait pas une relative autonomie des instances économiques, du moins au niveau micro-économique (c’est le contraire qui eût été étonnant). Aussi vais-je commencer par un bref rappel de la manière dont fonctionnait ce pouvoir politique.

 

Une démocratie doublement formelle.

 

Le système soviétique avait une façade démocratique. C’est ce qu’oublient trop facilement les tenants du totalitarisme, dont les analyses n’ont pas été sans intérêt, mais qui ont trop facilement assimilé le régime soviétique aux régimes fascistes. Il est impossible de comprendre l’adhésion des citoyens soviétiques (et de ceux d’autres pays du « socialisme réel ») à ce régime si l’on ne rappelle pas qu’il prétendait représenter, dans la continuité de la Révolution française et de la Commune de Paris, le peuple souverain (et non la race ou la nation). C’est précisément lorsque la démocratie est apparue définitivement à leurs yeux comme confisquée, truquée et bloquée que l’adhésion a fait place au scepticisme, à la dissidence et au dégoût. Le régime n’a pas sombré seulement à cause de ses échecs économiques, mais encore parce qu’il avait perdu sa source de légitimité. Et il a sombré alors pacifiquement, par décomposition interne, à la différence des régimes fascistes ou dictatoriaux, qui ont fini dans le sang ou qui n’ont échappé au naufrage violent que parce qu’ils avaient lâché beaucoup de lest. D’ailleurs les défenseurs de la thèse totalitariste ont été pris de court par cette évolution et ont vu leurs analyses perdre brusquement beaucoup de leur crédit.

Au surplus le système soviétique se prétendait plus démocratique que tout autre, représentant une forme de démocratie supérieure à la démocratie bourgeoise, et il comportait quelques dispositions pour asseoir cette prétention. Mais il s’agissait largement d’une fiction.

La démocratie « soviétique » était une démocratie représentative d’un type particulier : elle devait incarner le peuple travailleur, et c’est pourquoi les institutions de travail, et en particulier les entreprises, jouaient un rôle aussi important dans la désignation des candidats. En réalité le système était bâtard. Au lieu qu’il y eût deux assemblées représentatives, l’une au niveau des circonscriptions d’habitation et une autre à celui des lieux de travail, l’une représentant le peuple et l’autre les intérêts économiques, on n’en avait qu’une, pénétrée par ces intérêts.

En second lieu la démocratie soviétique était une démocratie centralisée. Je parlerai plus loin de la forme du pouvoir économique de l’Etat. Je veux simplement faire remarquer ici que les grandes fonctions économiques relevaient des niveaux centraux. Les soviets ruraux et les soviets d’arrondissement et de ville n’avaient sous leur coupe qu’un certain nombre de services concernant l’éducation, la santé, la culture, les assurances sociales, la voirie, la milice. La plus grande partie des entreprises échappaient à leur contrôle. La gestion économique relevait pour l’essentiel des soviets de République et de l’URSS, qui commandaient, à travers leurs Conseils des ministres, aux Ministères, les entreprises dépendant, selon le cas, d’un Ministère fédéral, d’un Ministère fédéral-républicain ou d’un Ministère républicain. C’est tardivement que les autorités ont voulu revivifier les pouvoirs des soviets du bas en élargissant leurs compétences, mais sans parvenir à régler les rapports entre la filière verticale et les pouvoirs territoriaux. Le système politique soviétique était donc à bien des égards plus centralisé qu’il ne l’était dans les démocraties occidentales.

En troisième lieu le système représentatif était complètement faussé par l’existence d’un Parti unique et par la quasi-absence d’une multiplicité de candidats, ceci est bien connu. En principe le système présentait des garanties démocratiques : suffrage universel, égal et direct et vote à bulletin secret ; droit pour les organisations sociales et pour les assemblées générales de travailleurs de présenter des candidats de leur choix. En pratique c’était le Parti qui menait campagne et qui imposait son candidat, et les électeurs n’avaient d’autre moyen pour manifester leur désaccord que de barrer le nom de ce candidat (ce qui n’était pas rare au niveau des soviets de village). Il existait quelque chose comme un mandat, mais la majorité des mandats était relative aux problèmes de la compétence des soviets locaux[2]. La révocation était possible, mais à l’initiative seulement des organisations sociales et des assemblées de travailleurs, contrôlées en fait par le Parti, si bien qu’elle était également très rare. On le voit, quelques traits rappelaient les innovations de la Commune de Paris, mais restaient dans les faits généralement lettre morte. L’introduction du multipartisme pendant la période de la perestroïka ne les a pas revivifiés : point de véritables programmes électoraux débattus sur les lieux de travail et d’habitation, et la procédure de révocation (qui ne va pas, certes, sans dangers) a été purement et simplement oubliée. Etait aussi novateur le fait que les députés conservaient leur activité professionnelle, ce qui devait contrecarrer la bureaucratisation, mais il était vidé de son sens parce que ceux-ci avaient très peu de pouvoir.

En effet - et c’est un phénomène que l’on observe aussi dans les démocraties libérales - le pouvoir réel glissait des mains des soviets vers les comités, qui prenaient en réalité les décisions, en les faisant avaliser pour la forme par les assemblées, et ceci pour une raison bien simple : les comités siègent bien plus souvent et sont composés de permanents rétribués pour leurs fonctions. Qui plus est, le pouvoir dans les comités appartenait essentiellement au secrétaire et aux secrétaires adjoints. On peut comparer avec le maire de nos communes, qui désigne ses adjoints et qui, une fois élu, ne peut être renversé, mais ici ce ne sont pas des dispositions constitutionnelles qui aboutissaient à cette prédominance de l’exécutif, mais le fait que les secrétaires étaient élus sur la recommandation du Parti. A partir du niveau des soviets de district ils figuraient en effet sur la liste (secrète) des postes de direction dont le Parti se réservait le contrôle – c’est-à-dire la Nomenklatura.

Néanmoins le système soviétique semblait avoir une supériorité sur la démocratie libérale. Même aux niveaux les plus élevés c’était aux assemblées de désigner leurs organes dirigeants. Par exemple les Ministres étaient choisis par le Soviet Suprême et non par un chef de gouvernement présentant son cabinet à l’Assemblée. Mais cette différence était sans portée, puisque c’était le Parti qui, de fait, constituait le gouvernement.

Le totalitarisme a été expliqué souvent par l’existence du Parti unique, au lieu du multipartisme. Et certes, l’unicité du parti est injustifiable dans une démocratie avancée, ne serait ce que parce que, même si sa démocratie interne était parfaite, il ne saurait, sauf à perdre toute signification, se présenter comme une structure d’accueil pour toute la population. Elle n’a de raison d’être, à mon avis, que dans une période de transformation révolutionnaire de la société, et à condition qu’elle n’étouffe pas toute manifestation des autres courants d’opinion, elle n’en a pas dans un régime stabilisé, fondé sur ses propres bases. J’admets d’ailleurs que cette opinion est parfaitement discutable. Mais je voudrais ici souligner que la dictature du Parti a été fortement aggravée en fonction des caractéristiques internes de ce dernier. Il faut rappeler les principales.

Le quatrième point important du système soviétique était en effet que le Parti n’avait que de faibles attaches avec la société et que la démocratie interne y était bien plus apparente que réelle.

N’était pas membre du Parti qui le souhaitait et s’engageait à faire respecter ses statuts et son orientation générale - quitte à militer pour leur transformation. Pour y entrer il fallait être coopté selon des critères de moralité, de pureté idéologique, ou, pire encore, d’origine de classe, et, dans la pratique, c’était le secrétaire de comité qui décidait.

Ensuite la désignation des responsables, qui, en principe, se faisait de bas en haut, s’effectuait à l’inverse, et en cela elle ne différait guère de ce qui s’est toujours fait dans les partis et qui avait été si bien analysé au début du siècle par Robert Michels[3], jusqu’à la période actuelle où ils connaissent une telle crise qu’ils ont dû évoluer (c’est avec beaucoup de mauvaise foi que le «centralisme démocratique » des partis communistes a été dénoncé par les partis bourgeois, alors qu’ils procédaient à peu près de la même façon). Concrètement les candidats à des postes de responsabilité étaient formellement élus par les comités, mais ils étaient auparavant recommandés par l’instance supérieure, qui faisait en sorte que leur nombre soit égal au nombre de postes à pourvoir. Les élections étaient préparées par un membre du Comité supérieur, avaient lieu en sa présence et devaient être approuvées par lui. Je rappelle ici que les responsables, dès le niveau de base, étaient des permanents, plus ou moins spécialisés dans un domaine, et disposant de fonctionnaires du Parti. La façade autogestionnaire camouflait donc une investiture hiérarchique.

Cette démocratie se voulait conseilliste et délégative, chaque niveau inférieur envoyant des délégués au niveau supérieur. On touche ici du doigt les vices fonciers d’un tel système : non seulement les électeurs de la base ne peuvent choisir les délégués de niveau supérieur, ce mode d’élection à plusieurs degrés  ressemblant à un suffrage censitaire (ici fondé sur le niveau d’instruction et de conformité idéologique), mais encore c’est le niveau supérieur qui finit pas désigner les responsables des niveaux inférieurs.

Enfin c’est la conception même du parti qui était anti-démocratique. Ses critiques libéraux ont dénoncé à qui mieux mieux l’idéologie unique, le marxisme-léninisme et son caractère de dogme scientifique. Ici encore ils feraient mieux de balayer devant leur porte, car la tendance à la pensée unique est également extrêmement forte dans les régimes capitalistes (reconnaissons cependant qu’ils respectent la liberté d’expression, mais s’ils lui donnent peu de moyens et ne se font pas faute de l’étouffer de diverses manières). Il n’empêche qu’un parti qui se disait le porte-parole et la main visible du peuple, et qui n’avait même plus l’excuse d’une menace de renversement violent de l’ordre établi à partir du moment où, selon lui, les anciennes classes dominantes avaient disparu, s’est arrogé le monopole de la vérité et a fait le contraire, du moins après la prise du pouvoir, de ce qu’on pouvait attendre de lui : qu’il soit un résonateur de la société, un fédérateur de pensées diverses, un outil de synthèse et d’élaboration, et, en dernier lieu seulement, le constructeur d’une politique, après que plusieurs schémas d’analyse et d’intervention politique aient été soumis à la critique et au choix des militants. Il ne fait pas de doute que les formes institutionnelles du parti sont importantes - il faut être ici un tant soit peu « matérialiste » -, mais il y avait quelque chose d’intrinsèquement contradictoire (tout comme dans les principes de la démocratie bourgeoise) à vouloir éclairer le peuple sur ce qu’il ne savait pas, alors même qu’il était censé être le porteur de la vérité. Je ne m’attarderai pas plus longuement sur le procès des notions « d’avant-garde » et de « conscience vraie », car ce procès a été largement instruit, mais il n’est pas sûr qu’il soit facile de s’en débarrasser facilement dans nos têtes.

Enfin le cinquième point important qu’il faut rappeler est que le Parti doublait l’Etat et était en quelque sorte un super-Etat. Il disposait d’une administration parallèle, ce qui représente un formidable gâchis en termes de coût. Il discréditait et paralysait l’Etat proprement dit, d’abord parce qu’il le colonisait, et ensuite parce que ce dernier ne pouvait presque rien faire sans ses blanc-seings.

 

Une économie imparfaitement commandée.

 

C’est à partir du dernier constat qu’on peut donner une réponse à cette question qui a opposé les analystes : qui dominait, des deux grandes instances de décision économique, le Parti ou l’administration économique ? Deux thèses en effet se sont affrontées à ce propos, celle qui voyait la bureaucratie économique commandée par le pouvoir politique réel, celui du Parti (thèse politiste) et celle qui voyait la bureaucratie imposer ses vues au Parti (thèse d’inspiration trotskyste). On pourrait les renvoyer dos à dos en soulignant le fait que le Parti occupait les principaux postes de l’administration d’Etat, qui relevaient de la Nomenklatura. Mais il faut aller plus loin : c’est bien le Parti qui jouait le rôle essentiel dans la mesure où il doublait la bureaucratie économique par un appareil gestionnaire, faisant de la première un ensemble de commis chargés de la gestion courante.

On le voit bien, par exemple, dans la forme des rapports entre le directeur d’entreprise (lui-même membre du Parti) et le Secrétaire du comité de Parti de l’entreprise : en cas de conflit entre les deux, c’est le Parti qui avait le dernier mot : « Le secrétaire de la section d’entreprise du Parti est un personnage puissant et ses relations avec le directeur sont complexes. Les conflits entre ce secrétaire et le directeur, qui n’est pas responsable devant la section d’entreprise du Parti ni devant son secrétaire, ne peuvent être arbitrés qu’au niveau supérieur du Parti (au niveau du district, voire plus haut). Le directeur obtient assez facilement gain de cause devant ces instances, mais l’influence de la hiérarchie du Parti reste très grande et elle est déterminante dans le choix des dirigeants d’entreprise et dans l’évolution de leur carrière »[4]. Par ailleurs le secrétaire du Parti intervenait dans la gestion courante elle-même par le biais de ses rapports avec la hiérarchie parallèle du Parti, de ses relations « politiques » : « Si tu veux plus d’argent pour ton usine, va voir le comité régional du Parti ! Ah, tu manques de wagons, file au Comité de district, ils te tireront de là etc.»[5].

Mais l’envers de cette situation était que, comme Lewin l’a souligné[6], le Parti s’était ainsi économicisé, notamment du fait que l’appareil du Parti s’était calqué sur celui de la bureaucratie.

La leçon à retenir est claire : quand le pouvoir politique (ici le Parti) se même de gestion économique, il y a une confusion des rôles qui a des effets catastrophiques. Il devient une technocratie d’Etat qui d’une part impose souvent aux responsables de l’économie des tâches impossibles et d’autre part tend toujours à justifier ses choix par des impératifs économiques de plus en plus éloignés des vœux de la population et incompréhensibles par elle. Nous verrons que semblable dérive s’est manifestée dans la conduite du secteur public des économies occidentales. Le pouvoir politique devrait se limiter à un rôle d’impulsion et de contrôle, qui, certes, suppose de l’expertise, mais ne doit pas conduire à tout régenter. C’est ce que les actuels dirigeants chinois, comme nous le verrons, semblent avoir bien compris.

Une deuxième question est de savoir si le pouvoir économique était véritablement centralisé, si l’économie soviétique était vraiment une économie « de commandement », où le haut décidait de tout et faisait descendre ses ordres par une série d’injonctions jusqu’aux unités économiques. On va voir que la réalité était très différente. Ce qui me conduit à examiner le sens et l’effectivité de la planification dans le système soviétique, planification dite impérative et centralisée.

La question est complexe, car on peut considérer aussi bien que la planification était impérative parce qu’elle était centralisée, ou qu’elle était centralisée parce qu’elle se voulait impérative. En réalité les deux choses sont liées.

Je crois qu’il faut d’abord la référer à la nature du pouvoir soviétique, dont j’ai essayé de relever les principales caractéristiques. C’était un pouvoir centralisé et finalement fonctionnant de haut en bas - alors que le pouvoir politique dans les sociétés capitalistes vient chapeauter une économie certes très concentrée, mais relativement décentralisée. Et les principaux centres de pouvoir étaient les suivants, par ordre hiérarchique descendant : l’appareil dirigeant du Parti, le gouvernement, le haut personnel de l’appareil économique d’Etat (Gosplan, Comités d’Etat, Ministères économiques), les comités exécutifs des institutions « démocratiques » (Soviet suprême et autres soviets), les dirigeants des entreprises d’Etat et des institutions productrices de services (enseignement, santé, art et culture etc.).

Mais la centralisation correspondait aussi à une certaine représentation de la société, issue d’une certaine lecture de Marx, et opposée à la conception libérale ou anarchiste, conception que Lénine devait schématiser, mais qui était alors courante chez nombre de théoriciens marxistes (on la retrouve par exemple chez Gramsci) : celle d’une totalité organique, composée d’individus solidaires, et organisée comme une vaste machinerie sociale, où chaque élément fonctionne comme une pièce ou un rouage de l’ensemble. C’est elle qui a inspiré l’idée d’une planification impérative, même si les origines intellectuelles de la planification ne viennent pas du marxisme-léninisme, mais d’auteurs non-marxistes, voire anti-marxistes[7]. Le sommet de la pyramide se propose de tout contrôler, c’est-à-dire de définir un plan à la fois impératif et détaillé, qui s’impose à tous les « ateliers » (Lénine) de la société, et de veiller à sa bonne exécution, en récompensant et en pénalisant les échelons inférieurs.

Si la planification doit être impérative, elle exige à son tour une forte centralisation. Car aller de bas en haut pour définir les plans globaux est une tâche irréalisable. J’avais essayé d’en définir les mouvements et les procédures dans une recherche antérieure[8]. Je me rends compte aujourd’hui qu’elle exigerait tant de travail et tant de temps, face à un monde infiniment complexe (notamment au niveau des produits) et constamment changeant (au niveau des techniques et des goûts), qu’elle n’arriverait jamais à son terme (Je discuterai ultérieurement certains modèles actuels de socialisme tablant sur les nouvelles générations d’ordinateurs pour résoudre, en temps réel, les problèmes du calcul économique). Le système soviétique était donc condamné à la centralisation.

Mais cette centralisation a montré les limites de son efficacité. Il a été impossible d’établir des plans quinquennaux véritablement impératifs. Il fallait par exemple de nombreuses itérations pour passer des 300 balances-matières  élaborées initialement par le Gosplan à 4.000 en fin de processus, mais ces évaluations étaient toujours en retard sur les indicateurs[9]. Seul le plan annuel était impératif, à un niveau encore très agrégé (il est significatif que ce fût le Gossnab, organisme de distribution, qui était amené à planifier la distribution d’un grand nombre de biens, environ un million), mais sous réserve de réajustements.

Le résultat est que la planification centrale n’a jamais été une véritable planification : comme les plans élaborés par le centre s’avéraient mutuellement incompatibles ou irréalistes, on s’est contenté d’extrapolations (étude de « tendances » à partir du « niveau atteint »), et les plans  ont dû être constamment révisés en cours de route (si bien que le degré d’exécution dépendait de la dernière variante considérée). Même les plans d’entreprise devaient être constamment revus, avec ce résultat que les producteurs ne savaient jamais où ils allaient.

A l’origine de ces difficultés il y avait d’abord un problème d’information, comme Hayek l’avait bien vu dans sa critique technique de la planification. Cette information était si surabondante que seuls les Ministères et les firmes étaient à même de la collecter et de la traiter, tant bien que mal. Certains auteurs en ont tiré argument pour considérer que ces institutions étaient les véritables décideurs, alors qu’elles n’auraient dû être que les exécuteurs des organismes du Plan, que l’économie était plus administrée que planifiée, et qu’il y avait une forte décentralisation de fait. Je ne pense pas qu’on puisse aller jusque là. D’abord le centre (Bureau politique, Comité Central, Conseil des Ministres, Comités d’Etat comme le Gosplan ou le Gossnab) opérait les arbitrages finaux. Ensuite c’était lui qui fixait les plans à long terme, et qui décidait notamment des grandes orientations de l’investissement, seuls les plans à court terme (annuels principalement) étant élaborés au niveau des firmes et des Ministères. L’économie était imparfaitement commandée, et de ce fait mal administrée.

Mais les limites de la planification impérative étaient également sociales. Le Plan, plusieurs auteurs l’ont fort bien montré, n’était en fait que le résultat de nombreux compromis entre les différents centres de pouvoir. Chaque niveau était jugé sur ses performances de production – et non sur sa capacité à répondre à la demande tout en respectant des orientations générales. Mais, comme il détenait le pouvoir sur l’information, cela lui permettait de se situer dans un rapport de force avec le niveau supérieur. Le processus d’itération correspondait alors à un vaste marchandage « administratif », où régnait ce que François Seurot a appelé des stratégies de « tricherie optimale »[10].

Ainsi un directeur d’entreprise, pour être sûr de réaliser le plan qui lui était adressé, ce dont dépendait le jugement de l’autorité supérieure à son égard, avait intérêt à obtenir un plan « lâche », plus facile à exécuter, et en même temps à réclamer le plus de moyens possible pour parer à l’incertitude. Le ministère, de son côté, voulait obtenir des plans « tendus », car ses directeurs et le Ministre lui-même étaient jugés selon les performances de leurs entreprises, et en même temps il souhaitait limiter les moyens de production, pour s’assurer que celles-ci soient approvisionnées. Son intérêt était donc, à l’inverse du directeur d’entreprise, d’estimer à la hausse les capacités de production pour obtenir que les plans marquent une progression, tout en étant réalistes, donc exécutables. Le directeur, quant à lui, « anticipait lui-même cette anticipation et réciproquement, et ainsi de suite »[11]. On voit que le plan de l’entreprise résultait d’un long marchandage, où chaque partenaire se méfiait de l’autre et que la théorie des jeux pourrait formaliser.

Il s’agit là d’un processus que les théoriciens néo-institutionnalistes de la firme ont baptisé « opportunisme », lié à une « information asymétrique ». De fait on retrouve ces comportements dans l’entreprise capitaliste, où chaque niveau hiérarchique, depuis l’ouvrier jusqu’au manager, dissimule au niveau supérieur des informations et des capacités pour faire croire qu’il a travaillé au mieux de ses possibilités. Ces théoriciens négligent simplement le fait que ces phénomènes, qui, selon eux, justifient la forme capitaliste de l’entreprise (et, aujourd’hui, le corporate governance des actionnaires) sont eux-mêmes engendrés en grande partie par celle-ci (on constate que, sans disparaître, ils s’atténuent considérablement dans les entreprises autogérées).

On comprend pourquoi la planification, en dehors des raisons proprement techniques, ne pouvait être que défectueuse : l’information était biaisée du bas en haut de la hiérarchie. Par exemple le Gosplan savait que les ministères mentaient en surestimant à leur tour les besoins à adresser aux autres ministères. Il effectuait alors des contrôles ponctuels à l’aide d’ingénieurs ne dépendant que de lui[12]. En fait les autorités supérieures étaient elles-mêmes si persuadées de la mauvaise qualité de l’information qu’elles recevaient, qu’elles fixaient des plans plus ambitieux que ceux qui leur étaient proposés, alors que, si l’on avait vraiment voulu que l’entreprise dépassât son plan, il n’aurait pas fallu lui fixer des plans « tendus ». Ce paradoxe « témoigne de la méfiance qu’a le planificateur dans ses normes de contrôle »[13].

Il est un autre aspect de la planification soviétique qui s’explique également aussi bien par des raisons sociales que par des raisons techniques, c’est le manque de cohérence et les difficultés de l’ajustement.

En effet, loin qu’il y eût coopération entre les entreprises ou entre les ministères ou encore entre les organes centraux, il existait une sorte de concurrence entre eux, qu’on peut comparer à la concurrence capitaliste, mais qui n’en avait pas les vertus.

Les entreprises d’un même secteur n’avaient aucun intérêt à se communiquer des informations (sur leurs capacités, leurs techniques de production etc.), parce que cela aurait pu compromettre l’exécution de leur plan. Elles étaient en effet en concurrence non par rapport au marché, mais par rapport aux ministères, juges de leurs performances et fournisseurs de leurs ressources. Les ministères étaient eux-mêmes engagés dans une quasi-concurrence par rapport au Centre (plutôt que d’une véritable centralisation, il s’agissait, dit Nove, d’un « pluralisme centralisé »[14]). Chaque ministère avait tendance à sous-estimer les capacités de ses entreprises et à surestimer leurs besoins, et le Centre à faire l’inverse. « Mais ici les protagonistes et les rapports de force changent […] Le ministre a souvent pour but d’être plus autonome et d’étendre son empire industriel. Mais le centre, lui, vise des objectifs de développement et d’équilibre au niveau global, il cherche à réaliser des priorités sectorielles »[15]. Il s’agit là, dit Chavance, d’une « concurrence monopoliste » ou « corporative » qui porte sur la distribution de la survaleur sociale et du capital d’Etat, et non sur la production, car un ministère spécialisé n’a pas de concurrent : « Ce n’est pas une concurrence pour vendre […], mais avant tout pour augmenter la part de capital social sous sa propre gestion et sous son propre contrôle »[16].

Cette concurrence monopoliste a eu toutes sortes d’effets pervers, notamment celui du gigantisme. Comme chaque entreprise non seulement était jugée par le niveau supérieur (et non par l’utilisateur ou le consommateur de ses produits), mais encore dépendait de lui pour l’approbation de ses plans de production, donc pour son approvisionnement aussi, elle cherchait à se prémunir contre l’insécurité en se déspécialisant, c’est-à-dire en internalisant des activités qui ne l’auraient pas concernée si elle avait dû simplement répondre à une demande. Elle préférait ainsi fabriquer des machines ou des pièces de rechange qu’elle n’était pas sûre de recevoir. D’autre part « le statut social, les revenus, l’ampleur des privilèges des directeurs sont étroitement liés à la taille de l’entreprise »[17]. C’était là une seconde raison pour se déspécialiser. Les ministères faisaient de même, à la fois pour combattre l’incertitude et pour asseoir leur importance, et de ce fait ils encourageaient les directeurs de leurs entreprises à persévérer dans cette voie.

Nous sommes là évidemment, avec le problème de la concurrence monopoliste, devant un problème fondamental, que rencontrent aussi les sociétés capitalistes dans le secteur non marchand[18] et que toute économie post-capitaliste ne peut manquer de rencontrer : comment faire en sorte que des institutions coopèrent au lieu de se faire concurrence et de se livrer à une surenchère vis-à-vis des organismes dont elles dépendent ? Pour le dire dès maintenant, il n’y pas de solution si l’économie n’est pas pour l’essentiel décentralisée (ce qui suppose une très large autonomie des établissements publics et des entreprises), et si elle ne soumet pas à la sanction des consommateurs ou des usagers, que ce soit ou non à travers un système de prix. Et la planification n’est possible que si, tant dans son mode d’élaboration que dans l’évaluation de ses résultats et dans ses ajustements, elle se guide sur les besoins tels qu’ils s’expriment du côté de la consommation.

Mais qui dit décentralisation dit ici concurrence. Nous ne sommes pas en effet à l’intérieur d’une entreprise, où certes des phénomènes de concurrence existent (concurrence « administrative », comme dans toute organisation hiérarchisée, ou concurrence « quasi-marchande » si l’entreprise est organisée en centres de gestion) mais peuvent être fortement atténués dans une entreprise de type autogestionnaire où tous poursuivent un but commun. Nous sommes à des niveaux beaucoup plus larges où les intérêts des collectifs tendent à l’emporter sur l’intérêt général. Je laisse de côté pour le moment cette question fondamentale. Mais je voudrais montrer pourquoi le système soviétique était incapable de la résoudre.

Les entreprises soviétiques n’échangeaient pas leurs produits, mais recevaient des ordres d’achat et de vente de leurs organismes de tutelle. En même temps qu’elles avaient intérêt à surestimer leurs besoins, elles tendaient aussi à sous-estimer leurs capacités de production, c’est-à-dire leur aptitude à répondre à une demande. Par conséquent les organismes de planification ne pouvaient connaître les besoins réels, et se trouvaient conduits à mener des études parallèles (analyses des budgets des ménages et d’élasticité-revenus). En outre prévalait l’idée que c’était aux instances dirigeantes de la société de définir les besoins, quitte à vérifier ensuite que leurs choix étaient validés. C’est pourquoi on a pu dire que le planificateur raisonnait en termes d’offre et non de demande, de taux de croissance et non de satisfaction des besoins réels, et même parler d’une « dictature sur les besoins ». La planification à partir du niveau atteint (« effet de cliquet » ou de « crémaillère ») ne résultait ainsi pas seulement de difficultés techniques à prévoir plus justement, mais du principe même d’une planification par l’offre[19].

La grande leçon à tirer de tout cela est que ce n’est pas en partant de l’offre que l’on peut empêcher la concurrence de détruire la coopération, mais bien plutôt de la demande sociale, qui peut s’exprimer soit au niveau des choix individuels, soit au niveau de choix sociaux (mais qui ne sauraient être détaillés) définis au niveau politique selon les procédures les plus démocratiques possible. Comment cette concurrence sanctionnée par la demande pourrait se combiner avec de la coopération, et comment des décisions décentralisées peuvent se combiner en un système cohérent, ce sera tout le problème à résoudre.

 

Une autonomie sous contrainte des centres de production.

 

 Une des leçons du système soviétique est qu’il faut définitivement se défaire de l’idée d’une société communiste organisée comme un trust géant, comme un vaste système, non seulement parce qu’il serait ingérable, mais encore parce qu’il entre en contradiction avec les finalités même du communisme : un producteur capable de prendre le maximum de décisions qui relèvent de son champ d’action immédiat, un individu dont les besoins et les goûts sont indéfiniment différentiables et évolutifs, enfin un homme social qui, en même temps, partage avec les autres quelques besoins communs et quelques grandes orientations. Tout cela suppose que les centres de production soient à la fois autonomes et coopérants.

Or c’est le contraire qui se passait dans le système soviétique. Dans la réalité les entreprises disposaient certes d’un pouvoir considérable, parce que, dans ce contexte de concurrence "administrative" et de méfiance généralisée, il était pratiquement impossible de contrôler rigoureusement leurs informations et le bien-fondé de leurs plans et de leurs demandes. Si, par exemple, une entreprise menaçait d’arrêter sa production faute des moyens nécessaires, l’organisme supérieur était bien obligé de procéder à des rectifications. Mais l’autonomie restait une autonomie sous contrainte, car toutes les décisions dépendaient d’un marchandage et devaient être approuvées.

Les entreprises avaient une assez large autonomie dans leur politique de rémunérations, ce qui est souhaitable si l’on veut que les travailleurs soient intéressés aux résultats et à condition qu’il existe des normes de base relativement unifiées. Mais, dans le système soviétique, cette politique servait à compenser les déséquilibres liés à des plans dont la sanction était administrative. Les entreprises, qui théoriquement se voyaient affecter de la main d’oeuvre en fonction de leurs plans, se donnaient la possibilité de faire varier l’utilisation ou l’affectation de celle-ci. Voulaient-elles la réduire, elles rendaient les salaires moins attrayants. Voulaient-elles la retenir, ce qui est le cas le plus fréquent, puisque des réserves de main-d’œuvre étaient un moyen de faire face aux incertitudes et notamment aux périodes de « bourrage » en fin d’exécution du plan, elles favorisaient leurs travailleurs par des améliorations de salaires (souvent sous forme de reclassements pour contourner les limites légales) ou un certain laxisme dans l’application des règlements. Il s’agissait donc là de choix contraints.

Les entreprises avaient également le droit de fixer des prix pour les biens nouveaux. Mais cela les a conduites, pour récupérer des marges de manoeuvre - embaucher plus de travailleurs que prévu, augmenter les salaires pour conserver leur main-d’oeuvre -, à la multiplication de biens pseudo-nouveaux et à de la négligence dans la production des biens anciens.

Une autre manifestation de cette autonomie sous contrôle était l’existence d’une production hors plan, illicite mais tolérée. Il existait ainsi toute une production marchande parallèle, y compris dans le secteur des biens d’équipement. « Source de biens et de revenus, elle permet de maintenir à un niveau supportable les contradictions économiques et sociales. Sa vitalité et son expansion, depuis le travail individuel jusqu’aux usines clandestines employant plusieurs centaines de personnes en passant par les ateliers ou les fournitures hors plan des entreprises, montrent que l’économie soviétique fait une place importante à la loi de l’offre et de la demande »[20]. On sait aussi l’existence d’un « marché gris » et d’un « marché noir ». La preuve est ainsi faite que rien ne vaut, en matière d’efficacité économique, les relations directes entre entreprises. C’est elle qui permettra à l’économie russe de survivre après l’effondrement du système planifié, le plus souvent sous forme de troc. La réintroduction des rapports marchands a permis aussi à l’économie chinoise de retrouver rapidement un nouveau souffle, après une longue période de stagnation.

 

Quelques effets pervers de la planification soviétique

 

La planification soviétique, de par sa nature même, a engendré un certain nombre d’effets pervers. J’en rappellerai les principaux.

1.. La planification, comme système de commandement, n’a pu mettre fin à l’autonomie des entreprises. En fait planification impérative et centralisée et autonomie sous contrainte faisaient couple : la première entraînait la seconde qui conduisait la première à se renforcer pour tenter de maîtriser ce qui lui échappait.

Mais la planification ne pouvait être une planification cohérente, parce que le plan national était pour une bonne part le résultat de la concurrence entre les ministères et des marchandages avec le centre. Le centre lui-même n’était pas à l’abri de cette concurrence, parce que la direction du Parti et le sommet de l’Etat étaient eux-mêmes composés en grande partie de responsables des ministères et des comités d’Etat, confusion des rôles qui a eu des effets ruineux. La Chine, on le verra, a pris conscience de cette situation et entrepris d’y mettre fin, et elle s’en est beaucoup mieux portée.

2. La volonté de centraliser et de tout contrôler a eu aussi des effets négatifs sur la méthode même de la planification.

Théoriquement, si l’information était parfaite et si l’économie était statique, la méthode des balances-matière aurait permis d’équilibrer le système, au moins aussi bien que le fait l’économie capitaliste, qui connaît des crises constantes, parce que les ajustements marchands, contrairement aux hypothèses néo-classiques, ne sont pas instantanés (Keynes a parfaitement montré le rôle joué par le temps et par l’incertitude). Mais la planification soviétique, outre les difficultés d’information et celles du calcul physique, s’est heurtée aux mêmes obstacles que cette dernière.

La planification aurait dû permettre d’orienter le développement dans certaines directions, de manière plus consciente et délibérée que ne peuvent le faire une infinité de décisions individuelles indépendantes les unes des autres, ce qui différencie le socialisme du capitalisme. Le sens de la planification est de jouer sur le long terme. Mais, comme il est impossible de tout prévoir, les priorités ont toujours été définies dans le système soviétique, sous le couvert de grands programmes aux contenus imprécis, dans le court terme. Et, comme il n’existait pas de mécanisme, plus ou moins efficient, d’ajustement spontané, les déséquilibres étaient chroniques, ce qui s’est traduit notamment par l’existence de goulets d’étranglement, qui, en se répercutant en aval, auraient pris des proportions catastrophiques si les plans n’avaient pas été constamment réajustés. Le défaut de cohérence lié aux limites techniques et sociales évoquées précédemment débouchait ainsi sur une instabilité chronique. L’économie était bien soumise au plan, mais point dirigée pour autant : « La forme d’anarchie qui domine cette économie ne se comprend que parce qu’elle est soumise à une planification »[21].

3. L’accumulation a été détournée de sa fin sociale, qui aurait dû être de satisfaire les besoins futurs de la population - alors que l’économie capitaliste est toute orientée vers le profit, la satisfaction des besoins n’étant que le moyen. Or, dans le système soviétique, elle était devenue une fin en soi. Au-delà d’une erreur de conception (l’idée que l’industrie lourde, étant à la base, devait nécessairement être le moteur, alors que Marx, dans son analyse de l’économie capitaliste, avait montré la nécessité d’un équilibre entre les secteurs), cela tenait à la logique de fonctionnement du système. La pratique des plans tendus, tous les observateurs l’ont noté, conduisait à une faim d’investissement. L’entreprise, étant fort peu autonome, et ne supportant guère le coût d’un crédit, n’avait aucun intérêt à faire un usage économe des ressources, ce d’autant plus qu’elle n’était pas en concurrence par rapport à d’autres entreprises vis-à-vis des destinataires de ses produits, mais vis-à-vis de son organisme de tutelle. D’où une tendance constante au surinvestissement, se traduisant au niveau global par une suraccumulation.

En second lieu l’accumulation était plus extensive qu’intensive, ce qui allait à l’encontre d’une finalité du socialisme : réduire le travail vivant. Ceci s’explique à nouveau par la planification centralisée et l’autonomie sous contrainte. Toute innovation technique comporte un risque. Or les directeurs d’entreprise tendaient à prendre le moins de risques possible pour être sûrs de réaliser leur plan. Qui plus est, quand ils en prenaient, ils n’en étaient pas récompensés, car la modernisation était suivie aussitôt de l’imposition de nouvelles normes. A quoi il faut ajouter la prédominance des objectifs quantitatifs - les plus faciles à établir - sur les objectifs qualitatifs, la rigidité des prix et le conservatisme technique des ministères. La centralisation allait ainsi à l’encontre du dynamisme et de la souplesse de l’appareil productif.

4. La gestion des entreprises manquait de rationalité, parce qu’elles n’étaient pas incitées à faire des bénéfices, la plus grande part de leurs profits leur étant retirée. Cela reposait sur l’idée que les entreprises n’étaient que les rouages du système global, sur l’idée que la stimulation du plan suffisait, les individus travaillant pour la société dans son ensemble « de tout leur cœur » et « en faisant tous leurs efforts », et enfin sur l’idée que la mise en commun des profits était conforme aux visées égalitaristes du système. C’était naturellement surestimer la possibilité d’intégration du système, et les capacités d’identification des individus à lui, c’était ignorer leur désir d’être responsables de leurs résultats et de se voir directement récompensés du fruit de leurs efforts. Il est vrai que, à l’inverse, une totale autonomie des entreprises publiques aurait pu conduire à de très grandes disparités, allant bien au-delà du principe « à chaque collectif de travail selon son travail ». Mais un encadrement des conditions de rémunération et une certaine redistribution aurait pu les limiter, sans casser le ressort de l’intéressement.

 

Une gestion bureaucratique des centres de production

 

J’ai commencé par le niveau macro-économique, car le propre du système soviétique était que les grandes décisions économiques y étaient centralisées. Autrement dit les pouvoirs réels de propriété, par delà la façade juridique (les administrations et les entreprises appartiennent aux travailleurs), étaient concentrés au sommet de la hiérarchie sociale. Mais l’autonomie sous contrainte signifiait aussi que nombre de décisions relevaient des centres de production (expression préférable à celle « d’entreprise », qui implique sinon une indépendance - les entreprises capitalistes sont insérées dans un très grand nombre de normes étatiques -, du moins une complète autonomie) : on pourrait parler de pouvoirs de propriété partiels.

A bien des égards les rapports sociaux dans les centres de production ressemblaient aux rapports sociaux capitalistes, ce qui n’est pas étonnant, car la firme capitaliste, malgré l’introduction de rapports quasi-marchands dans son fonctionnement interne, reste une grande organisation verticale, marquée forcément par des traits bureaucratiques. Ce qu’il faut voir ici, est que ces traits étaient plus accentués, et que, en même temps, ils laissaient aux travailleurs plus de pouvoir que ne le font les entreprises capitalistes, même celles qui ont des politiques participatives. C’est en ce sens que la gestion des entreprises présentait quelques caractères socialistes, fort éloignés cependant d’une autogestion. On pourrait dire, en bref, que les centres de production soviétiques relevaient à la fois d’un capitalisme bureaucratique et d’une amorce de socialisme. L’analyse est ici encore fort instructive en ce qu’elle conduit à militer fortement en faveur de l’autogestion. J’irai à l’essentiel.

1° Les travailleurs étaient dépossédés des décisions, mais disposaient d’un contre-pouvoir relativement important.

Jusqu’à la loi de 1987 sur les entreprises la hiérarchie était purement descendante, le directeur était nommé par l’administration de tutelle et seul responsable devant elle, selon le principe de la direction unique, déjà énoncé par Lénine mais qui n’entrera vraiment dans les faits qu’avec la période stalinienne. Il nommait les cadres dirigeants et les contremaîtres, qui jouaient un grand rôle d’encadrement. Il définissait notamment le règlement intérieur. Tout semblait donc en place pour un « despotisme d’entreprise ».

Mais les éléments de contre-pouvoir étaient nombreux. Le premier venait, paradoxalement, du rôle du Parti. Car le Parti menait en fait un double jeu. On a vu que le directeur d’entreprise avait constamment besoin des responsables du Parti (le secrétaire de la cellule d’entreprise et le représentant de l’organisation locale) pour faire aboutir ses demandes et son projet de plan. Alors que le Parti, en théorie, était là seulement pour assurer le contrôle populaire et la bonne application des directives générales, il était de fait associé aux décisions. Mais, en même temps, il devait, idéologie ou conviction obligent, défendre les intérêts des travailleurs. D’autre part la direction elle-même, ne pouvant invoquer les exigences d’actionnaires privés et devant son poste aux échelons supérieurs où le Parti jouait un rôle prédominant, devait bien ménager ses salariés. Enfin le syndicat n’était pas dénué de moyens de pression. Ces syndicats officiels ont été dénoncés par les critiques venues d’Occident pour leur soumission au Parti. De fait, conçus selon le modèle léniniste comme des courroies de transmission des directives et de l’idéologie du Parti, regroupant tous les salariés, dont l’adhésion était quasi-obligatoire, du manœuvre au directeur, fonctionnant comme un appareil d’Etat, puisqu’ils géraient la protection sociale et l’inspection du travail, manipulés par la direction et par le secrétaire du Parti, ils semblaient aux ordres. Mais en même temps, dans la mesure justement où ils étaient censés représenter tous les travailleurs et non seulement leurs « clients » et où ils devaient rendre des comptes à chacun, ils ont joué un rôle non négligeable dans la formation de compromis et dans la défense individuelle, freinant souvent aussi les réformes qui leur paraissaient préjudiciables aux employés. C’est pourquoi les sanctions réglementaires et les licenciements étaient très peu nombreux. L’ouvrier soviétique était bien mieux traité que l’ouvrier dans le capitalisme, services publics exclus.

Une leçon que l’on peut tirer de cela est que le syndicalisme certes devrait dans le socialisme être indépendant, mais que sa fonction est irremplaçable, même dans des entreprises autogérées, et qu’elle y sera d’autant mieux remplie que l’adhésion sera massive. Une autre leçon serait que les partis politiques devraient pouvoir y tenir des réunions. Il n’y a pas de raison pour que la politique soit exclue des lieux de travail. Le système soviétique n’a pas été entièrement négatif à cet égard.

2° L’organisation du travail était, elle, très proche du capitalisme, et c’est là l’un des plus grands échecs du système soviétique. Il mérite d’être expliqué.

Le système des normes de production s’est inspiré, on le sait, ouvertement du taylorisme, considéré comme une méthode scientifique. Mais l’économie soviétique s’est avérée incapable de mettre pleinement en œuvre le taylorisme, car le processus industriel était marqué par l’irrégularité et la discontinuité. Les approvisionnements n’étant pas livrés à temps ou selon les spécifications prévues, il se produisait des ralentissements ou même des arrêts (pouvant se répercuter sur d’autres entreprises). La dernière période du plan annuel était, par voie de conséquence, caractérisée par la « tempête », c’est-à-dire l’accélération des cadences, les heures supplémentaires, la suppression des congés pour rattraper le retard (c’est aussi pourquoi les directeurs cherchaient à conserver une main-d’œuvre supplémentaire en réserve). Ce temps discontinu empêchait l’application de normes stables et était source d’aliénation pour les travailleurs, mis dans l’incapacité de bien faire leur travail.

On a eu ainsi les maux du taylorisme sans ses « avantages » : absentéisme, maladies, négligences, ratés de la production. Et un découragement général, une perte d’intérêt, un sentiment d’ennui, qui se reflétait dans les statistiques de l’alcoolisme.

La désorganisation explique aussi, en grande part, l’échec des équipes semi-autonomes (« les brigades sous contrat » organisant elles-mêmes leur travail et intéressées à leurs résultats) que l’on a essayé plus tard de mettre en place pour combattre la démotivation des travailleurs. Elles ont rencontré les mêmes résistances et les mêmes obstacles que dans les économies capitalistes : créées autoritairement, dirigées par un conseil formé autant de responsables de la hiérarchie, du parti et du syndicat que par quelques travailleurs élus, encadrées de fait par le contremaître principal, elles sont apparues comme un instrument de coercition, ont été jalousées par les autres travailleurs considérant que la direction leur réservait en priorité les fournitures et ont rencontré l’hostilité de cadres craignant de se voir remplacés. Mais, de plus, elles se trouvaient prises dans des conditions qui ne permettaient pas d’améliorer le contenu et la maîtrise du travail.

Les leçons à tirer de cet échec me paraissent claires, et devraient être entendues par les théoriciens du socialisme de marché. Une participation dont les règles sont fixées par la hiérarchie, et par une hiérarchie qui sans cesse essaie de les interpréter et de les manipuler à son avantage, est largement vouée à l’échec (c’est ce qu’on peut constater dans les entreprises capitalistes avec l’insuccès plus ou moins prononcé de la direction participative par objectifs, des cercles de qualité, et plus tard des «contrats d’objectifs »). On ne peut faire de l’autogestion à moitié. La seconde leçon est qu’une organisation administrative centralisée, ou même un contrôle a priori, rendent impossible une gestion souple et efficace des entreprises, du moins dans le secteur marchand ou quasi-marchand.

On pourra s’étonner que le système soviétique, malgré ses tares congénitales, ait donné quand même, pendant plusieurs décennies, de remarquables résultats en termes de croissance (extensive). Il faut croire, n’en déplaise à ses contempteurs systématiques, qu’il disposait de puissants ressorts idéologiques qui avaient nom l’égalitarisme, l’élévation du niveau de vie, la croyance au progrès, le sentiment de participer à une grande aventure collective, le patriotisme même. Il faut ajouter qu’il a offert des possibilités de promotion ou d’ascension sociale inconnues dans le système capitaliste (elles ont été surtout considérables pendant la période 1928-1941, lorsqu’il s’agissait d’encadrer une population ouvrière venant des campagnes et en voie de constitution, alors même que la plus grande partie des anciens cadres avait été écartée ou éliminée)[22]. Mais l’idéologie cesse d’être crédible, y compris aux yeux de ses promoteurs, lorsqu’elle ne tient pas ses promesses et entre en contradiction avec la réalité. Quant à l’effet des possibilités de promotion sociale, il se réduit au fur et à mesure que ces possibilités se restreignent, que le clientélisme sévit, que la corruption enfin gangrène le système productif.

3° Je ne dirai que quelques mots sur l’exploitation du travail dans l’ex-URSS.

 Elle était, pour ce qui concerne la très grande majorité des salariés de l’Etat, relativement faible. Etant donné la quasi absence de revenus du capital et du patrimoine, les inégalités sociales ne pouvaient passer que par le système des salaires, par des différences d’intensité du travail non compensées, ou par des avantages spéciaux.

En ce qui concerne les inégalités salariales, elles sont même allées en se réduisant, puisque le rapport entre le décile supérieur et le décile inférieur est passé de 7, 24% en 1948 à 4, 4% en 1956 et à 2, 9% en 1975[23]. On peut penser que le régime a voulu cette réduction des inégalités de revenus pour conforter une légitimité de plus en plus chancelante. Quant à la critique libérale, elle s’est hâtée de voir dans le resserrement de la hiérarchie salariale un des facteurs majeurs de la perte de dynamisme du système soviétique. Une analyse plus sérieuse ne pas du tout dans ce sens. 

La constatation que je ferai est que les incitations salariales jouent un rôle bien plus modeste qu’on ne le croit. Le salaire moyen dans des secteurs comme ceux de la santé ou de l’éducation était très inférieur à celui de l’industrie, du bâtiment ou du commerce. Cela n’a nullement découragé les vocations de médecin ou d’enseignant. On peut en conclure que, là où le travail était intéressant et pouvait s’effectuer sans trop de difficultés (les approvisionnements jouant un moindre rôle), la motivation pouvait rester forte, comme c’est le cas d’ailleurs dans les services publics correspondants des économies occidentales, mais sans qu’on puisse invoquer là un avantage particulier de sécurité de l’emploi, puisque celle-ci était garantie à tous. Même remarque pour la hiérarchie des salaires à l’intérieur d’une même branche. Les ingénieurs et techniciens gagnaient à peine plus, en moyenne, que les ouvriers, et même moins dans certaines branches où le travail ouvrier était considéré comme pénible. L’économie soviétique n’a jamais connu pour autant une pénurie de travailleurs intellectuels. Bien au contraire la proportion de ces derniers dans la population active était sans doute la plus élevée du monde. Et les raisons sont vraisemblablement  les mêmes : le travail était plus signifiant et  moins affecté par tous les aléas du système productif.

En ce qui concerne l’intensité du travail, elle n’était pas source de grandes disparités, car les travailleurs soviétiques travaillaient peu, sauf pendant les périodes de bouclage du plan, où tout était fait pour les mobiliser (primes, avantages en nature)  et où les heures supplémentaires étaient quasi-obligatoires, en dépit de la législation, sous peine de sanction. D’ailleurs cette flânerie était constamment dénoncée par les autorités, qui essayaient par tous les moyens de la réprimer, mais sans y croire vraiment : elles savaient qu’elle était liée à la désorganisation du travail, à l’importance du second travail (au noir) bien utile pour colmater les brèches du travail officiel, au temps passé à faire la queue dans les magasins etc.

On a bien essayé de jouer sur le salaire au rendement, cette méthode typiquement capitaliste. Mais il était inopérant dans une production fonctionnant « en accordéon ». Et les travailleurs étaient en bien meilleure position pour le désamorcer que dans l’entreprise taylorienne capitaliste. Le directeur d’entreprise, ne disposant guère de moyens de sanction (le licenciement était notamment interdit), devait négocier les normes avec eux. Même chose pour les primes, les travailleurs faisant pression pour qu’elles soient distribuées de manière quasi-automatique.

Une autre source d’inégalités dans le système salarial était l’existence de fortes disparités entre branches sans fondement objectif. Car, ici encore, le système salarial était planifié, et mal planifié. Les grilles de salaires par branches et par qualification étaient fixées au niveau national, un peu comme dans le système de la fonction publique en France[24]. Et elles correspondaient à des priorités politiques correspondant soit à des considérations sociales (le régime entendait favoriser les ouvriers, sur lesquels il fondait sa légitimité), soit à des a priori théoriques (le secteur productif devait être privilégié par rapport au secteur improductif, et, au sein du secteur productif, le secteur des biens d’équipement - « l’industrie lourde » - était considéré comme prioritaire). Bref les prix de la force de travail étaient administrés, comme la plupart des autres prix.

Or ce système était pervers, à mon avis, à un double titre. D’une part il s’opposait à une allocation spontanée de la main d’oeuvre : les travailleurs n’allaient pas nécessairement là où l’on avait le plus besoin d’eux, ne se donnaient pas forcément les qualifications requises par le système productif, ni ne s’orientaient souvent en fonction de leurs goûts (en dépit des autres motivations auxquelles je faisais allusion précédemment). Un marché du travail eût été ici certainement plus efficace, à condition que ce fût un vrai marché du travail - ce qui n’est pas du tout le cas dans les économies capitalistes. D’autre part les rémunérations s’écartaient très fortement du principe socialiste : « à chacun selon son travail ». Rien ne pouvait justifier, par exemple, tout bien considéré (la pénibilité, l’ennui, les risques sanitaires etc.), qu’une infirmière diplômée fût payée deux fois moins qu’un docker.

Un autre défaut de ce système salarial était que le « salaire indirect » (les prestations sociales et divers avantages sociaux) était très inégal selon l’institution à laquelle le travailleur était lié. Il faut se souvenir ici qu’il n’existait pas, dans l’ex-URSS, comme dans tous les pays qui en avaient reproduit plus ou moins le modèle (la Chine par exemple), de système unifié de protection sociale. Le travailleur soviétique dépendait donc de son institution ou de son entreprise pour sa retraite, sa couverture maladie, et il jouissait de plus ou moins d’avantages (en matière de logement, d’écoles pour ses enfants, de centres de vacances etc.) selon qu’elles occupaient une place plus ou moins importante dans le système. Une autre conséquence de cette forme du salaire indirect était la très faible mobilité de la main d’oeuvre. On ne peut aller jusqu’à parler d’un « servage », puisque les affectations autoritaires avaient disparu après la période stalinienne, que les travailleurs pouvaient aller où ils voulaient, et que même les directeurs d’entreprise se battaient parfois pour les attirer en leur faisant miroiter des avantages « maison ». J’y reviendrai. Mais la mobilité posait quand même des problèmes tellement compliqués que beaucoup de salariés restaient à vie dans les mêmes entreprises.

Enfin l’exploitation passait par le biais de privilèges. Des savants, des écrivains et des artistes gagnaient 10 fois le salaire moyen. Les strates supérieures de la bureaucratie (environ 250.000 personnes) recevaient 4 à 5 fois le salaire moyen, et surtout bénéficiaient d’avantages en nature considérables : logements et voitures de fonction, accès à des magasins réservés, centres de santé et de vacances spéciaux, écoles particulières pour les enfants.

Il est assez facile de repérer les contours de la classe dominante dans l’ex-URSS, puisqu’elle correspondait à peu près à la Nomenklatura, c’est-à-dire à la liste (secrète) de tous les postes de pouvoir importants, qui allaient de pair avec des privilèges (plus ou moins occultes). Elle comprenait environ 750.000 personnes dans le Parti, l’Etat, les institutions économiques, scientifiques et culturelles et l’enseignement, soit environ, avec leurs familles, 1,5% de la population, chiffre comparable à celui de la bourgeoisie dans les sociétés capitalistes. Je ne m’arrêterai sur la description de cette Nomenklatura, que des ouvrages ont fait connaître avec précision, sur la manière dont on y accédait (par des élections formelles), sur celle dont on y faisait carrière (en dépit des proclamations contre le carriérisme) sans crainte d’en être exclu etc.[25] Cette bureaucratie était le véritable propriétaire collectif, contrôlant effectivement tout le surplus social. Certes elle ne pouvait légaliser ses avantages ni les donner en héritage, mais on était pratiquement nomenklaturiste à vie et on avait tous les moyens pour transmettre des fonctions dirigeantes à ses enfants. La mobilité sociale était finalement aussi faible, sinon plus, que dans le système capitaliste.

Au regard de la bourgeoisie privée des sociétés occidentales, les revenus et avantages de la classe dominante soviétique étaient quand même modestes, et il a fallu beaucoup d’hypocrisie de la part de la première pour crier au scandale. La différence la plus significative était qu’elle les dissimulait soigneusement au peuple, comme une sorte de maladie honteuse. Par exemple il était inconvenant, pour un haut responsable, de posséder une datcha personnelle : on disposait d’une datcha de l’Etat (avec un loyer symbolique), et l’on mettait au nom d’un parent une résidence privée. La Nomenklatura vivait en vase clos, comme un pays à l’intérieur du pays.

 

La prépondérance du calcul physique, et la planification des besoins

 

 Une question a fait l’objet d’innombrables discussions et controverses : les système soviétique était-il un système fondamentalement planifié, donc non marchand, ou au contraire était-il un système fondamentalement marchand, mais d’une nature particulière ? Ce qui renvoyait à des antagonismes théoriques, certains considérant que le socialisme de marché est un contradiction dans les termes, et d’autres que les rapports marchands sont une matrice générale de la modernité, susceptibles de se combiner avec des rapports de production capitalistes ou avec des rapports de production socialistes.

La présence de catégories marchandes ne fait pas de doute. Les fondateurs du marxisme pensaient que le communisme impliquait l’abolition des rapports marchands. Dans cette société, selon Engels, « ce sont en fin de compte les effets utiles des divers objets d’usage, pesés entre eux et par rapport aux quantités de travail nécessaires à leur production, qui déterminent le plan. Les gens règleront tout très simplement sans intervention de la fameuse «valeur » »[26]. Laissons de côté provisoirement la question de la possibilité réelle d’un tel calcul économique. Toujours est-il que, dans le « socialisme réel », les calculs ont toujours été aussi de nature monétaire, s’effectuant à l’aide d’un système de prix. Ils ne se sont jamais faits en termes de valeurs-travail, autrement dit de quanta de travail. Il faut se demandait pourquoi.

Charles Bettelheim s’était posé la question de la façon suivante : « Pourquoi les moyens de production ont-ils des prix et sont-ils payés avec une monnaie qui joue le rôle d’équivalent général ? Pourquoi, à l’intérieur du secteur d’Etat, les produits sont-ils achetés et vendus et non pas répartis gratuitement entre les entreprises dont l’Etat était propriétaire »[27] ? Comme ces catégories marchandes ne pouvaient pas être simplement des survivances formelles, contrairement à ce qu’affirmait la doctrine officielle, il en concluait qu’elles manifestaient la présence de rapports sociaux de type capitaliste, qui ne pourraient disparaître que lorsque la coordination serait réelle et a priori et la planification démocratique et scientifique.

Pour d’autres auteurs la présence de monnaie, de prix et de transferts en monnaie était un phénomène secondaire, la planification se faisant essentiellement en nature. Le but du plan était la « valeur-indice », à la fois baromètre d’évaluation de la production et de réalisation du plan. Gérard Roland notait  que les échanges étaient déterminés par les objectifs en nature, que l’affectation des ressources était largement indépendante des prix, que le succès ou l’échec dépendaient de critères multiples fixés par le planificateur et variant d’une entreprise à l’autre, que les entreprises n’étaient pas en situation concurrentielle, mais monopolistique, et par conséquent que « le cadre institutionnel est entièrement différent de celui du marché »[28]. François Feurot allait même plus loin : s’il revient à l’Etat et non au marché (aux consommateurs finaux en définitive) de fixer les buts de la production, celui-là ne peut le faire qu’en fixant des objectifs physiques : tant de tonnes en acier, tant de millions de paires de chaussure etc. « Il faut des objectifs précis pour fixer les cadres de leur activité aux fonctionnaires de l’économie (…). Sans but précis, la planification et la politique d’investissements se transforment en une routine sans fil conducteur : on continue de faire ce qu’on a l’habitude de faire »[29]. Bien sûr la planification parfaite est impossible : en théorie elle devrait définir a priori les besoins des consommateurs et se transformer en système de commandement. Elle ferait ainsi de manière centralisée ce que fait la marché de manière décentralisée (on sait que, pour les néo-classiques, les deux systèmes sont en principe équivalents du point de vue de l’optimalité). Comme il ne peut en être ainsi, pour diverses raisons, c’est la flexibilité des objectifs qui joue un rôle comparable à l’adaptation de l’offre et de la demande en économie de marché. On encore : l’ajustement par les quantités remplace l’ajustement par les prix.

Toutefois cette réponse n’est pas totalement convaincante, parce qu’elle ne nous explique pas pourquoi la planification en nature s’est toujours doublée d’un calcul en valeur monétaire, depuis sa mise en place en 1930. Une expression en roubles est indispensable lorsqu’il s’agit d’agréger des biens hétérogènes. Ensuite le calcul des balances matières n’est jamais assez sûr et assez fin pour décrire tout le tableau des échanges interindustriels. Enfin la production des biens de consommation est destinée à être vendue au consommateur individuel, car, à moins d’instaurer la gratuité ou le rationnement, il n’est pas possible de faire autrement. Mais ce n’est pas tout : les grandeurs macro-économiques (produit national, revenus etc.) ne peuvent être mesurées qu’avec un étalon de valeur. Ainsi s’imposait l’idée de Marx que même sous le communisme le comptabilité en valeur (pour lui en valeur-travail) était indispensable pour assurer la rationalité du système économique. Mais il faut se demander pourquoi la planification s’est faite d’abord en nature, pourquoi les valeurs-indices sont des indices en nature et secondairement des indices adressés en valeur, pourquoi toutes les tentatives de réforme des indices n’ont pu empêcher l’indice de production brute de rester au premier rang.

La prépondérance du calcul physique sur le calcul en valeur a-t-elle commandé la forme administrée de l’économie ou bien la forme administrée de l’économie a-t-elle entraîné cette prépondérance? Telle est finalement la question. Bien que les deux phénomènes se renforcent mutuellement, c’est à mon avis du côté des rapports sociaux, et non de la technologie de la planification, qu’il faut chercher la cause première.

La conception qui sous-tendait tout le système soviétique est que le pouvoir politique devait plier le système économique à ses fins, puisqu’il représentait les « intérêts à long terme » du prolétariat, et qu’il était le mieux à même de les définir. Les besoins devaient donc être définis a priori et centralement. Et les prix devaient représenter les priorités sociales telles qu’elles étaient fixées par le centre. Je pense que c’est la raison fondamentale pour laquelle les dirigeants soviétiques ne se sont à aucun moment proposé de mettre en place un système d’évaluation en termes de valeurs-travail, contrairement à l’orientation de la pensée de Marx. Car un tel système aurait supposé que les valeurs fussent finalement déterminées a posteriori, anticipées sans doute autant que faire se peut, et même orientées sur le long terme par une politique des investissements, en fonction de priorités sociales, mais ensuite constatées pour disposer d’une comptabilisation aussi exacte que possible de l’état de l’économie réelle. Administrer l’économie au contraire, c’était lui imposer des prix « politiques », arbitraires, et, pour empêcher que cet arbitraire n’entraînât un désordre général, déterminer des quantités physiques de telle sorte qu’elles leur correspondent et s’équilibrent entre elles.

Une économie administrée ne peut être qu’une économie de commandement et une économie de commandement ne peut être que centralisée : il faut que les ordres venus d’en haut soient détaillés au fur et à mesure de leur descente vers les centres de production. Comme le note Gérard Roland, la valeur-indice exprime un rapport de subordination entre les échelons. Et l’on retrouve la remarque très juste de François Seurot selon laquelle, pour se faire obéir, il faut donner des ordres précis. Or seules les quantités physiques permettent de le faire.

Toute planification est-elle objectivement hiérarchique, et par définition centralisatrice ? Faut-il donner raison à ceux pour qui le plan implique nécessairement une concentration du pouvoir, un en-haut qui décide pour le bas, une autorité de l’Etat sur « la société civile » (les entreprises, les consommateurs), et, pour finir, un régime totalitaire ? Nous verrons que non, qu’une véritable planification ne peut être que démocratique, tout comme une véritable démocratie implique une planification - c’est-à-dire simplement de grands choix sociaux à distinguer de la multitude des choix individuels. Mais une telle planification ne sera pas une planification principalement en termes physiques, mais une planification d’abord en termes de valeur (une affectation de moyens financiers en vue d’objectifs physiques).

Que conclure enfin sur la présence de rapports marchands dans le système soviétique ? Pour Bernard Chavance on avait affaire à une forme particulière de système marchand (et salarial)[30]. La thèse me paraît peu défendable, étant donné que les prix n’étaient pas flexibles en fonction de l’échange, ni déterminés réellement en fonction des coûts. En effet les prix soviétiques étaient fixés par l’administration centrale (comités d’Etat, comités des prix républicains) et par les ministères (prix de transfert à l’intérieur des branches). Ils étaient bien calculés en fonction d’un coût moyen, auquel était ajouté un profit moyen, mais ce n’était vrai que pour les moyens de production et, au surplus, les taux de profit variaient selon les branches. Or cette variation ne correspondait ni à un mécanisme de marché ni à une variation des coûts en travail (faute d’une comptabilisation en valeurs-travail), mais à des impératifs politiques (par exemple les charbonnages ont en pendant longtemps un taux de rentabilité négatif). Quant aux prix de détail (prix à la consommation), ils variaient selon l’impôt sur le chiffre d’affaires, fixé par les autorités pour des raisons politiques (certains produits ne payaient pas de taxe, et souvent étaient même subventionnés). Il résultait de ce système une grande opacité (perte d’informations sur les coûts réels) et la nécessité pour les instances centrales de redistribuer le profit entre les branches. La survaleur était en effet centralisée dans les caisses de l’Etat, qui la redistribuait à l’économie à deux niveaux : celui de la branche pour les entreprises, et celui de l’économie d’ensemble par le budget. On ne peut pas vraiment parler d’économie marchande quand les prix ne fournissent pas d’informations sur les coûts et sur la demande. Tout au plus peut-on admettre une influence des forces de la demande, qui se manifestait à travers l’existence de prix plancher et de prix plafond et de commandes spéciales.

On peut tirer de là une leçon provisoire : une économie socialiste devrait au contraire tenir compte des coûts et de la demande. Si elle pouvait s’effectuer en valeurs-travail, celles ci changeraient en fonction des technologies, et les évolutions de la demande entraîneraient des décrochages constants des prix par rapport à elles. Peut-on alors se passer d’un système de prix, et les valeurs-travail pourraient-elles autre chose que des régulateurs à long terme ? Telle sera la question. Mais une seconde question surgit avec le problème du profit. Sans profit pas d’investissement possible. Mais, si les entreprises gardent leurs profits, le système ne devient-il pas capitaliste (avec l’apparition de surprofits et de sous-profits et une tendance générale à la péréquation des taux de profit ?) Voyons comment les choses se passaient dans le système soviétique.

 

 Une régulation de la pénurie par la pénurie

 

Le centre contrôlait tous les projets d’investissement des départements ministériels et des entreprises. Pour cela il disposait de ses propres services d’études, employant 800.000 personnes[31]. Tâche si longue (2 ou 3 ans pour décider de l’introduction d’une machine nouvelle !) que le plus grand nombre de projets était agréé sans être étudié sérieusement. L’investissement était en grande partie financé par des dotations budgétaires et seulement pour une petite part sur les fonds propres des entreprises (autorisées à conserver à cet effet une fraction des profits). Le crédit ne jouait pratiquement aucun rôle dans l’allocation des ressources, puisqu’il était distribué en fonction des choix planifiés.

Ceci me conduit à dire quelques mots du rôle de la banque. La Banque d’Etat n’était qu’un instrument de l’administration économique. Elle avait surtout une fonction de contrôle. Puisque toutes les entreprises devaient passer par elle pour obtenir des financements, elle était en mesure d’avoir une image complète de leur position financière et de la manière dont elles exécutaient leur plan. Elle contrôlait aussi tous les transferts, puisque tout fournisseur qui avait expédié sa marchandise envoyait sa facture à la banque qui créditait son compte quoiqu’il en soit. A noter que le système soviétique disposait par là d’un excellent moyen d’équilibrer l’offre globale de monnaie et les besoins en liquidités de l’économie. Il n’a jamais connu de problème d’inflation.

Le rôle de la Banque n’était pourtant pas tout à fait passif. Elle pouvait relever des insuffisances ou des erreurs dans l’établissement et dans la mise en oeuvre du plan financier, et demander des rectifications et des améliorations. Et le crédit avait une certaine valeur de sanction, mais très limitée, parce que l’argent ne coûtait pas cher. On pourrait se demander ici pourquoi le crédit n’a pas été utilisé davantage pour assurer une bonne allocation des ressources. La raison en est simple. Accepter une sélection des investissements par l’argent aurait conduit à transférer une grande partie du pouvoir aux banques et à dessaisir ainsi l’administration. En outre la banque ne pouvait pas, comme c’est le cas en économie capitaliste, se couvrir des risques en les garantissant sur les fonds propres de l’entreprise, non récupérables dans un système où, étant propriété de l’Etat, ils étaient inaliénables sans son autorisation.

En l’absence d’une sélection par le crédit et d’une pénalisation d’une gestion insuffisante ou mauvaise par le retrait de crédit, les entreprises étaient conduites à demander toujours plus, comme pour les approvisionnements ordinaires, et ceci sans considération des risques, puisqu’elles pouvaient toujours faire pression sur les ministères pour éponger leurs dettes. D’où une boulimie d’investissements débouchant sur des goulets d’étranglement. Les autorités de tutelle n’avaient alors d’autre ressource que de rationner les entreprises, moins en fonction de leurs résultats et perspectives que de la force du « marchandage » administratif exercé sur elles. C’est pourquoi on a pu parler d’une régulation de la pénurie par la pénurie. Et c’est pourquoi l’économiste hongrois Janos Kornai a vu dans l’existence d’une « contrainte budgétaire molle » une des causes principales des dysfonctionnements des économies socialistes, la monnaie n’y jouant qu’un rôle passif[32]. Les directeurs d’entreprise savaient qu’ils pourraient toujours obtenir l’argent nécessaire, et, en cas de besoin, des rallonges, au moins sous forme de crédits à court terme et à très faible niveau d’intérêt. L’offre de monnaie s’adaptait donc passivement aux processus réels au lieu de les infléchir.

Nous nous trouvons là face à un problème essentiel. Peut-on trouver un autre moyen que le crédit avec intérêt pour rationner les ressources rares et sélectionner les investissements ? Je ne le crois pas, aussi longtemps que les producteurs ont des intérêts propres et qu’ils sont hors d’état d’avoir une vue détaillée de l’économie. Sinon c’est l’administration qui devra s’en charger, et le système soviétique nous a fourni à cet égard une leçon négative. Mais les conséquences sont très lourdes, car l’introduction du crédit (même public) rend impossible un calcul instantané ou de court terme en valeurs-travail, et condamne une économie à rester plus ou moins marchande, avec un système de prix qui ne rémunère pas seulement le travail, mais aussi le capital. C’est ce que nous avons vu dans le chapitre précédent.

 

Un marché du travail socialisé, mais inefficient.

 

On peut bien parler d’un « marché du travail » - et non de l’emploi - dans la mesure où ce ne sont pas les travailleurs qui se recrutent eux-mêmes, mais des directeurs d’entreprise qui, au nom d’un Etat censé les représenter, font figure d’employeurs. Dit autrement, il s’agit d’une forme de salariat, qui rapproche le système soviétique du système capitaliste.

Néanmoins les différences sont nombreuses et font apparaître des traits, qui, comme dans l’Etat keynésien, relèvent du socialisme.

Je ne reviens pas sur la grille officielle des salaires, dont j’ai déjà parlé. Il s’agit aussi d’un droit du travail (inscrit dans la Constitution de 1976) qui assure des protections, notamment contre le licenciement, et des conventions collectives (qui ne concernent pas le revenu). Il s’agit enfin de la contractualisation longue.

Mais ce marché du travail était inefficient pour des raisons propres au système soviétique. Il était impossible d’avoir une politique de l’emploi, parce que l’économie était toujours en situation de pénurie de main-d’oeuvre. Cette pénurie venait de ce que la considération des coûts n’était pas décisive dans la gestion des entreprises et de ce que les directeurs cherchaient à disposer d’un volant de main-d’oeuvre supplémentaire pour faire face aux aléas. D’où une situation de suremploi, et l’absence de tout chômage « frictionnel » comme on en trouve normalement dans une situation de plein emploi (ce court temps qui sépare un emploi d’un autre, et qui peut être d’ailleurs indemnisé).

La pénurie donnait du reste aux salariés soviétiques une force particulière sur le marché du travail. Il y avait une concurrence entre les employeurs pour attirer des travailleurs peu enclins à la mobilité (pour les raisons déjà mentionnées) en jouant sur les salaires, dans la mesure où ils pouvaient être modulés, mais aussi sur d’autres avantages (conditions de logement, services sociaux, vacances), tout comme aujourd’hui des employeurs états-uniens se battent pour séduire les meilleurs éléments dans le secteur des technologies informatiques, mais à cette différence qu’ils ne leur garantissent aucunement la durée de leur emploi. Au total les travailleurs étaient relativement mobiles, du moins à l’intérieur d’une région - le taux de mobilité était comparable à celui des Etats-Unis avant la crise de 1974. La pénurie expliquait également un certain laxisme dans la gestion du personnel : l’absentéisme et les interruptions dans le travail (pour cause de réunions, de compétitions sportives, de manifestations artistiques pendant les heures de travail) étaient tolérés et même favorisés par des employeurs soucieux de conserver leur main-d’oeuvre. Situation appréciable pour les travailleurs, mais résultant plus de marchandages implicites que d’un choix responsable.

Le marché du travail était inefficient pour une autre raison : les salaires étant relativement fixes, ils ne permettaient pas un ajustement de l’offre et de la demande de travail, et la demande de travail elle-même était inadéquate du fait des travers de la planification. En outre les employeurs, pour garder leurs salariés, pratiquaient souvent une politique de sur-classement entraînant des distorsions emploi/formation. Mais il faut mettre à l’actif du système soviétique le fait que la mobilité interprofessionnelle y était plus grande que dans le système capitaliste, notamment grâce à une grille de salaires qui présentait moins de disparités (car, il faut le rappeler, le marché capitaliste du travail est faussé par toutes sortes de barrières artificielles).

On voit se dessiner, à partir de là, les problèmes qu’une économie socialiste aurait à résoudre : permettre aux travailleurs de déterminer eux-mêmes leurs rémunérations, mais assurer une régulation du marché de l’emploi pour éviter des disparités persistantes, tout en laissant assez de souplesse pour que des ajustements spontanés puissent se produire.

 

 Un marché pénurique de biens de consommation de mauvaise qualité.

 

Je laisse de côté ici les biens sociaux, fournis gratuitement ou à faible prix. C’est en ce domaine que le système soviétique, en dépit de ses pesanteurs administratives et de ses défauts gestionnaires, a produit ses meilleures réalisations. Dans les secteurs de l’éducation, de la santé, du logement, du transport, pour ne citer qu’eux, le citoyen soviétique a connu une situation meilleure que dans tous les pays capitalistes, malgré la faible qualité des services fournis et les contraintes venant de l’autorité politique.

En ce qui concerne les biens privés, le marché soviétique n’était que désolation : longues files d’attente, produits standardisés et de mauvaise qualité, pénuries prolongées etc. C’était le résultat de la manière dont fonctionnait l’ensemble de l’appareil productif, commerce d’Etat compris. La situation eût même été catastrophique si n’avaient existé toutes sortes de marchés parallèles : magasins réservés aux étrangers et aux soviétiques possesseurs de devises étrangères, magasins réservés aux membres d’un corps ou d’une administration, marché kolkhosien ou artisanal, marchés clandestins.

Cette situation de pénurie a gangrené tout le système soviétique, car elle a renforcé des tendances qui étaient certes inscrites dans les rapports de production, mais leur a conféré une ampleur qui entrait en contradiction avec les buts affichés du système. Je veux parler d’abord du clientélisme, qui a corrompu les esprits et fait naître partout des sentiments d’injustice . Par exemple un directeur pouvait, pour favoriser certains de ses employés et contourner les limitations du système de salaires, les faire admettre dans des cliniques réservées à l’élite du Parti, distribuer des logements ou des bons de vacances, faciliter l’accès de leurs enfants à une école supérieure. Je veux parler aussi, bien sûr, des privilèges de la Nomenklatura, que celle-ci dissimulait aussi soigneusement que possible pour ne pas contredire son idéologie, mais qui finissaient par être connus, ou devinés, par tous.

Il n’est pas étonnant que, à la chute du système, la plupart des dirigeants se soient convertis si facilement au libéralisme - ils pouvaient non seulement jouir de biens nouveaux et plus nombreux, mais encore ne plus s’en sentir coupables ou délégitimés -, que les maffias se soient mises à proliférer, sur la base des maffias bureaucratiques qui existaient déjà et des marchés parallèles qui avaient été une soupape du système, et que les citoyens soviétiques ordinaires n’aient rien fait pour défendre un ordre ancien dont ils connaissaient les tares.

 

L’échec des tentatives de réforme interne du système.

 

Les dirigeants soviétiques avaient pris conscience de certaines de ses limites et contradictions internes, et ils pensèrent y remédier par quelques réformes limitées. L’échec de ces réformes, dont je vais dire quelques mots, est hautement instructif.

La planification en quantités physiques, en volumes, engendrait elle-même des effets pervers, dont on a relevé maint exemple comique. Elle était toujours doublée, nous l’avons vu, d’une planification en valeur, car il ne pouvait en être autrement, mais cette dernière restait subordonnée. Les réformes ont essayé d’aller plus loin : fixer aux entreprises des objectifs en valeur et notamment un taux de rentabilité à atteindre (selon les propositions faites par l’économiste Lieberman en 1962). Mais les objectifs en valeur n’auraient eu de sens que si les prix avaient reflété les coûts de manière flexible. Le taux de rentabilité aurait été alors un bon indicateur pour mesurer les économies de travail réalisées et pour réduire les coûts. Mais, comme cela revenait à réduire le rôle du plan central en donnant aux entreprises encore plus de pouvoir dans la détermination de leur plan, cet indicateur n’a été considéré que comme un indicateur parmi d’autres. Aussi toutes les réformes, de 1957 à 1987, ont buté sur ce problème central : le plan impératif était incompatible avec le jeu des rapports marchands.

Il y eut bien une réforme importante en 1965 : simplification des objectifs et inclusion d’un objectif de production vendue, financement partiel des investissements par le crédit, introduction d’un taux de rentabilité et réforme des prix (avec un taux de marge). Mais cette tentative pour mimer certains mécanismes de l’économie capitaliste s’est avérée si inopérante que les années 70 à 79 ont vu un retour de l’administration économique, qui a multiplié les indices, et que la réforme de 1979 a organisé la recentralisation, réduisant l’autonomie des entreprises : le pouvoir central décidait à nouveau seul des investissements, des salaires et des effectifs des travailleurs. Le seul point nouveau était le passage à des indices de production nette pour économiser les coûts. L’économie soviétique a continué à s’enfoncer dans son marasme.

Plusieurs économistes préconisaient un changement du « mécanisme économique » faisant appel à des indicateurs ou à des mécanismes marchands : prix incluant les forces de la demande, prix libres, autofinancement des entreprises et financement par le crédit, relations directes entre entreprises. Quelques expérimentations limitées seront tentées. Mais il faudra attendre 1987 (avec la loi sur l’entreprise du 30 Juin) pour que soient jetées les bases d’un système complètement différent : entreprises autogérées (élection du directeur, élection des cadres dirigeants pour 5 ans, devant être ratifiée par le directeur), élaboration du plan de l’entreprise par elle-même sur la base de chiffres de contrôle incluant le profit, responsabilité de l’entreprise autorisée à vendre directement, à échanger, à prêter des équipements. Cependant les plans devaient être approuvés par la hiérarchie. Et le profit ne jouait toujours qu’un rôle secondaire. Il est probable que la réforme serait allée plus loin, si le système politique n’avait implosé. C’est à la Chine qu’il reviendra de tenter une transition du système soviétique vers un socialisme de marché.

On peut se demander, pour finir, pourquoi le système soviétique a basculé aussi vite vers une sorte de capitalisme sauvage et incomplet, puisque l’économie soviétique aujourd’hui encore reste marquée par nombre de ses anciens traits. Je ne prétends pas répondre à une question aussi complexe, surtout en quelques lignes. Je me risquerai quand même à quelques éléments d’explication.

Bien des conditions étaient pourtant réunies pour inventer un nouveau socialisme : la propriété était presque entièrement publique, il existait un puissant appareil de planification et toute une expérience accumulée en la matière, les salaires étaient encadrés etc. Avec la démocratisation, on a pu espérer qu’un socialisme «démocratique », peut-être même autogestionnaire, et un socialisme « à visage humain » allaient voir le jour sous la poussée conjointe des ouvriers, des employés, des cadres intermédiaires. En réalité la classe dominante n’était prête à renoncer à ses positions de pouvoir et à ses privilèges, du moins dans sa majorité, que si elle les retrouvait d’une autre façon. Elle a donc exploité toutes les brèches offertes par la désétatisation : la privatisation bien sûr (elle seule avait les moyens de racheter des entreprises, en s’arrangeant au reste pour qu’elles soient sous-évaluées), mais aussi la transformation des entreprises d’Etat en sociétés par actions ouvertes au public (l’actionnariat ouvrier devant rester évidemment minoritaire), la distribution de titres à tous les citoyens (sachant qu’ils seraient conduits très rapidement à les revendre) et enfin la liberté de créer des entreprises privées. Ainsi était administrée la preuve que la classe dominante soviétique ne pensait qu’à ses propres intérêts et qu’elle avait cessé, depuis longtemps, de croire à l’idéologie par laquelle elle se légitimait, en même temps que s’effondrait l’idée que le régime soviétique représentait un Etat ouvrier bureaucratisé. Seules les couches inférieures du Parti, celle qui n’appartenaient pas à la  Nomenklatura, mais qui avaient quelques représentants en son sein, croyaient encore à une réforme du système. La classe intermédiaire, dans sa fraction administrative, pensait être menacée dans ses positions de pouvoir par une réforme en profondeur du système, et a cru ne rien avoir à perdre au passage à un capitalisme « social » qu’elle imaginait sur le modèle de certains pays occidentaux européens – ce en quoi elle s’est lourdement trompée. Dans ces conditions il eût fallu une mobilisation sans précédent de la classe exploitée – qui s’étendait au-delà des ouvriers et des paysans – pour imposer une réforme qui eût conservé les principaux avantages de l’ancien système tout en le libérant de ses blocages et qui lui eût permis de gagner du pouvoir dans toutes les sphères de la société. Mais elle n’eut pas lieu. Là est l’énigme. Elle est en partie levée si l’on comprend à quel point, dans le système soviétique, cette classe était privée de moyens de réflexion et d’action et coupée de ses homologues dans les pays occidentaux. Espérant que la désétatisation et le marché allaient permettre de sortir enfin de la crise économique, que le niveau de vie allait rapidement s’élever et qu’ils n’auraient plus à faire des queues interminables devant des magasins souvent vides ou mal achalandés, qu’ils auraient des miettes de pouvoir ou de solides contre-pouvoirs, exaspérés par les mensonges du régime et désireux de jouir des libertés qui existaient dans les pays occidentaux, les citoyens soviétiques ordinaires se sont trouvés désemparés, sans organisation et sans projets, et ont été, comme on le sait, les dupes et les grands perdants de la restauration capitaliste. L’évolution de la Chine nous apprend que les choses auraient pu se passer autrement : quoiqu’il en soit du socialisme de marché dans ce pays et de la progression des inégalités, la catastrophe sociale y a été évitée. J’en reparlerai dans un prochain chapitre.

 

Un essai de bilan.

 

Qu’étaient donc, en définitive, les sociétés de type soviétique ? Ce n’étaient manifestement pas des sociétés communistes à leur première étape, au sens de Marx. Pour tenter de les caractériser, tout en retenant les éléments utiles fournis pas les différentes théories en présence, je vais me référer à l’esquisse très générale d’une société communiste qui se dégageait de la partie précédente, et qui elle-même était guidée par les leçons du système soviétique (démarche quelque peu circulaire, qui est inévitable si l’on veut confronter la théorie pure à la réalité historique).

A mon sens ces sociétés étaient des sociétés hybrides, combinant des éléments d’un capitalisme d’Etat et des éléments collectivistes du communisme sous les auspices d’un Etat politique très particulier, une démocratie à contours totalitaires. L’existence d’une combinaison de deux modes de production au sein d’un même secteur social n’est pas une totale nouveauté dans l’histoire, et le secteur public des pays occidentaux en fournit, comme on le verra, une autre illustration, qui n’est pas sans quelques points communs avec le « modèle » soviétique. Je vais soutenir cette conception en récapitulant les principaux points.

1° La propriété était étatique et non sociale. L’Etat, pour reprendre une expression de Marx et d’Engels, jouait le rôle d’un « capitaliste collectif », drainant la plus-value sociale vers lui pour opérer toute une série de redistributions. Les travailleurs étaient, dans leur masse, exclus des décisions de gestion comme dans le système capitaliste, mais ils l’étaient d’abord collectivement. Comme dans ce système, la démocratie était essentiellement représentative et marquée par la prédominance écrasante de l’exécutif (par rapport aux Soviets), mais sans la concurrence (monopolistique) entre les élites qu’on trouve dans le capitalisme et sans une autonomie relative de l’administration, puisque l’Etat était doublé par l’appareil du Parti et colonisé par lui. Les aspects capitalistes étaient donc nécessairement déformés (ils l’étaient moins dans le secteur public « concurrentiel » des économies occidentales), mais les aspects collectivistes l’étaient tout autant.

2° La confusion des rôles entre les directives politiques et les tâches de gestion a plié le système économique à des volontés politiques. En un sens c’est là un élément collectiviste, mais tel qu’il a étouffé l’élément autonomie du communisme. C’est la vérité de la théorie « politiste », mais celle-ci n’a pas mis en lumière le fait que les impératifs de gestion contraignaient très fortement les orientations politiques du fait justement de cette confusion des rôles. On a vu à quel point l’économie a résisté et imposé ses exigences à l’Etat (politique) et au Parti, en sorte que l’administration économique a toujours pesé d’un poids considérable, mais non dominant (ce qui empêche de parler d’un régime technocratique ou «cadriste » d’Etat).

3° La planification est un élément de collectivisme, mais cet élément était déformé pour plusieurs raisons. D’abord, du fait du caractère fort peu démocratique (donc bureaucratique) de l’Etat et du Parti, elle ne pouvait être que centralisée, opérant de haut en bas, et reproduisant ainsi le type de hiérarchie qui prévaut dans les entreprises capitalistes et dans l’Etat du capitalisme. Ensuite, parce qu’elle était impérative et détaillée - conséquence, comme nous l’avons vu, de sa « politisation » et de sa centralisation -, elle entrait en contradiction avec l’élément autonomie du communisme. Alors qu’elle aurait dû, s’agissant du moins de la production des biens privés, simplement orienter le travail des collectivités en fonction de grands choix sociaux et, pour le reste, laisser la demande sociale s’exprimer et sanctionner les résultats de ce travail. En outre, pour les mêmes raisons, elle était conduite à privilégier les objectifs physiques sur les objectifs en valeur, ce qui la condamnait à l’inefficience et à l’irrationalité.

4° L’autre élément du communisme, qui est l’autonomie des producteurs, était donc nécessairement, lui aussi, déformé. Les entreprises, et plus généralement les institutions, auraient dû être, sous des formes différentes selon leur fonction, un lieu d’exercice de la démocratie et un point de rencontre avec les consommateurs et les citoyens-usagers. On a vu que cette autonomie n’était pas inexistante, qu’elle était à certains égards supérieure à celle qui existe dans les économies occidentales, les salariés disposant, à défaut de contre-pouvoirs, de nombreux moyens de pressions, mais aussi qu’elle était une autonomie sous contrainte, une contrainte bien plus forte et omniprésente que dans les sociétés capitalistes.

5° L’élément coopération du communisme était aussi complètement faussé du fait que la coopération était l’oeuvre non des institutions de travail, mais de l’administration. Dès lors c’est la concurrence qui l’a emporté, mais sous la forme particulière de la « concurrence administrative », concurrence des entreprises vis-à-vis de l’administration, mais aussi concurrence des strates administratives entre elles. Une concurrence qui n’avait pas les vertus de la concurrence capitaliste, mais qui restait tempérée par l’élément coordination.

6° Le système salarial présentait aussi certains traits se rapprochant du communisme, tels que l’encadrement des rémunérations, la contractualisation longue et la garantie de l’emploi. Mais il restait un système salarial, puisque les travailleurs ne jouaient aucun rôle, ni au niveau de l’entreprise, ni centralement (du fait de l’absence de démocratie réelle) dans sa détermination, et du fait des moyens utilisés pour extraire de la plus-value sociale, proches de ceux du système capitaliste (mais largement inopérants). Il s’opposait aussi, on l’a vu, à une grande mobilité professionnelle et sociale. Autrement dit la division du travail restait bien supérieure aux exigences techniques et aux aspirations des travailleurs.

7° Un autre élément de collectivisme était l’importance des biens sociaux, non marchands ou faiblement marchands. Mais il n’existait aucune distinction nette entre le marchand et le non marchand, et la frontière entre les deux ne faisait pas l’objet de décisions démocratiques. En outre le « salaire social » était loin d’être uniformisé.

8. Le système de comptabilisation ne se guidait pas sur les valeurs-travail (et sur l’économie des coûts en travail), mais sur des objectifs physiques articulés à des prix administrés reflétant des priorités politiques. Cette spécificité du système soviétique peut être interprétée comme une sorte de compromis entre la loi de la valeur (marchande) capitaliste et le principe de valeur communiste. De même le système de rémunération du travail restait fort éloigné du principe « à chacun selon son travail » (assorti de toutes les tempéraments qui existeraient dans le communisme). On a vu comment l’exploitation passait par le système salarial et par des avantages monétaires et en nature.

9° Les rapports entre les centres de production étaient à l’opposé des rapports d’échange (ou encore de l’élément de décentralisation) qui devraient exister encore, à mon avis, dans le communisme, mais bien distincts des rapports marchands que l’on trouve dans les économies capitalistes. Le système des prix et des transferts administrés peut être ici interprété comme le triomphe du collectivisme - avec tous les effets pervers que nous avons relevés.

10° Le système soviétique comportait, au niveau macro-économique, des contradictions spécifiques, liées à l’imbrication en son sein de deux modes de production opposés.

 Il me faut rappeler ici que tout système économique comporte des contradictions, même, à mon avis, le système communiste (dont la dialectique serait, cependant, positive, créatrice). Or la combinaison ne signifie pas que les contradictions des deux modes de production se cumulent, mais au contraire qu’elles peuvent s’atténuer ou même partiellement s’annuler. C’est pourquoi le système soviétique avait désamorcé en partie les contradictions majeures du capitalisme.

 La loi de la baisse tendancielle du taux de profit ne fait que refléter une loi plus générale des sociétés à forte progression technologique : la réduction de la part du travail vivant par rapport au travail mort[33]. Dans le capitalisme, en dehors des facteurs objectifs qui ralentissent l’augmentation de la composition organique du capital, il faut toutes sortes de technologies sociales pour rétablir le taux général de profit, qui deviendraient inutiles dans une société communiste[34]. Dans le système soviétique la baisse du taux de plus-value sociale est limitée par la faiblesse de la progression technique (la croissance est plus extensive qu’intensive, pour des raisons internes au système), et il y a moins de raisons de la contrecarrer. Mais, également pour des raisons internes, le système tendait à la suraccumulation sous la forme du surinvestissement - alors que, dans le système capitaliste, la suraccumulation, comme conséquence de la recherche du profit maximum, va de pair avec un sous investissement, du fait des gaspillages propres à ce système (fuite d’une part des profits vers la consommation de luxe, dépenses de publicité etc.), l’investissement restant pourtant un investissement de modernisation (sous l’impulsion de la concurrence). La suraccumulation dans le système soviétique entraînait, comme on l’a vu, des formes spécifiques de gaspillage et une pénurie constante. Les contradictions propres au capitalisme étaient bien atténuées, mais nullement surmontées.

       Les lois de la paupérisation relative et du chômage chronique (producteur d’une armée industrielle de réserve) étaient annulées, du moins pendant les dernières décennies du régime. Mais c’était là plutôt des conséquences involontaires du système que des objectifs recherchés.

        En définitive le système soviétique avait tout pour être fondamentalement instable, étant donné qu’il relevait de deux logiques contradictoires, sans pouvoir faire jouer à plein ni l’une ni l’autre. Il ne faut donc pas s’abuser sur son caractère « systémique », sur son caractère auto-régulateur. Il ne « tenait », à mon avis, que par le caractère fortement intégré et très autoritaire de son appareil politique. Il a, à la différence du capitalisme, très mal résisté aux secousses et aux crises, et s’est effondré lorsqu’il a été dépassé par le dynamisme du système capitaliste et lorsque ses tensions internes sont devenues trop fortes, y compris sur le plan idéologique (on se souvient de la promesse faite par Khrouchtchev, en 1961, d’amener le peuple soviétique au communisme en vingt ans, puis de sa révision à la baisse sous le nom de « socialisme développé », puis de sa perte de légitimité croissante).



[1]Thèse politiste

[2] Cf Michel Lesage, Les régimes politiques de l’URSS et de l’Europe de l’Est, PUF, 1971, p. 316.

[3] Cf Robert Michels, Les partis politiques, trad. française, Flammarion, 1971.

[4] Fançois Seurot, Le système économique de l’URSS, PUF, 1989, p. 170. Un des meilleurs ouvrages sur le système soviétique.

[5] Moshe Lewin

[6] Moshe Lewin

[7] Cf François Seurot, op. cit., p. 55 sq.

[8] J’y fais référence plus longuement dans la partie 5

[9] Cf François Seurot, op. cit., p. 93.

[10] François Seurot, op. cit., p. 97.

[11] Bernard Chavance, Le système économique soviétique, Le Sycomore, 1983, p. 41.

[12] Cf François Seurot, op. cit., p. 97.

[13] François Seurot, op. cit., p. 98

[14] Alec Nove, Le socialisme sans Marx, L’économie politique du socialisme réalisable, Economica, 1983.

[15] Bernard Chavance, op. cit., p. 42.

[16] Bernard Chavance, op. cit., p. 43.

[17] Jacques Sapir, Travail et travailleurs en URSS, La découverte, 1986, p. 42.

[18] Dans le secteur capitaliste marchand, la concurrence entre firmes globalisées les a poussées au contraire, dans la période récente, à se recentrer sur leur métier de base.

[19] Cf François Seurot, op. cit., p. 101.

[20] Jacques Sapir, op. cit. p. 46.

[21] Bernard Chavance, op. cit., p. 46.

[22] Cf Moshe Lewin

[23] Cf Gérard Roland, Economie politique du système soviétique, L’Harmattan, 1989, p. 166.

[24] Cf François Seurot, op. cit., p. 231.

[25] Cf Michael Voslensky, La nomenklatura, Les privilégiés en URSS, Belfond, 1980, auquel j’emprunte les chiffres ci-dessus.

[26] Friedrich Engels, cité par Charles Bettelheim, Calcul économique et formes de la propriété, Maspéro, 1970, p. 16.

[27] Charles Bettelheim, op. cit., p. 49.

[28] Gérard Roland, op. cit., p. 45.

[29] François Seurot, op. cit., p. 342.

[30] Bernard Chavance, op. cit., p. 50-51.

[31] Cf François Seurot, op. cit., p. 193.

[32] Jànos Kornai, Socialisme et économie de la pénurie, 1980, trad. française Economica, 1984.

 

2 novembre 2019

LE DESASTRE RUSSE / ELEMENTS POUR UNE AUTOPSIE

(Pourquoi reproduire ici ce texte de 2002, publié dans Utopie critique, n° 24? Je pense que beaucoup s'interrogent encore sur les raisons de l'écroulement du système soviétique et du désastre qui en est résulté. J'essaie de montrer, dans ce texte, que les germes du capitalisme sauvage qui a suivi se trouvaient déjà à l'intérieur de ce système, d'expliquer pourquoi la perestroÎka, qui était pleine de promesses, a avorté, et comment l'écroulement a été socialement possible. La réforme chinoise indique, à l'inverse, quelle autre voie aurait pu être suivie. Avec l'arrivée de Poutine au pouvoir, la situation de la Russie s'est redressée, mais le nouveau sytème n'a retrouvé aucun des traits du socialisme d'autrefois. Je n'ai plus écrit sur la Russie, parce que j'ai cessé  - à tort - de m'y intéresser)

 

Pour tous ceux pour qui le terme de socialisme garde du sens, la fin brutale de l’URSS et la catastrophe survenue en Russie demandent un énorme effort d’explication, qui n’en est qu’à ses débuts. On voudrait ici, en tirant parti de la lecture d’ouvrages récents, tenter de synthétiser quelques éléments pour une telle explication. Les leçons de ce désastre sont évidemment essentielles pour les pays se réclamant encore du socialisme et engagés dans une transition vers un « socialisme de marché » (Chine, Cuba, Vietnam). Elles sont aussi des plus utiles pour la repensée d’un socialisme de l’avenir.

On sait l’ampleur du déclin de la Russie et des autres républiques de l’ex-URSS (on se limitera ici à la première). Quatre ans après le début de la thérapie de choc le PIB avait chuté de moitié, puis il a continué à décliner plus lentement, avant de se redresser quelque peu depuis 1999[1]. La troisième économie du monde a régressé au niveau de celle du Mexique, et le PIB par habitant au niveau de celui du Pérou. Un tel effondrement a dépassé en ampleur et surtout en durée celui qu’ont connu les Etats-Unis lors de la crise de 1929. Une des économies les plus égalitaires du monde, malgré les privilèges dont jouissait la nomenklatura, est devenue l’une des économies les plus inégalitaires du monde. Au moins un tiers et peut-être la moitié de la population a vu son revenu passer sous le minimum vital[2], pendant qu’une infime minorité s’enrichissait à hauteur des magnats américains. La démographie a chuté, en même temps que l’espérance de vie (tombée à 58 ans pour les hommes en 1994). Quelques chiffres témoignent du malheur collectif : en l’espace de 5 ans (de 1992 à 1997) 229.000 suicides et 159.000 décès par empoisonnement du fait de l’absorption de vodka frelatée, 9% des enfants abandonnés en 1997, un million d’entre eux errant dans les rues[3]. Un pays aussi profondément atteint dans sa substance même, ayant reculé de plusieurs décennies, aura, malgré les richesses et les capacités humaines dont il dispose encore, le plus grand mal à se relever - un effondrement comparable à celui de l’Irak, à cette différence qu’il s’est produit en temps de paix.

On invoque souvent les difficultés du passage à une économie de marché, et les auteurs les plus cyniques de ce désastre ont eu le front d’affirmer que cette effroyable purge était le remède de cheval inévitable pour sauver le malade. Les experts occidentaux, mi par conviction, mi par calcul, ont tenu le même discours[4]. Que le changement de système économique fût une entreprise complexe et risquée ne fait plus de doute. Mais l’exemple de la Chine est là pour prouver, s’il en était besoin, que l’explication est insuffisante : là où la Russie a plongé dans la récession et le chaos, la Chine a opéré un décollage économique impressionnant, dont le cortège de conséquences négatives est sans commune mesure avec celui qui a affecté la première. Toutefois ce qui s’est passé en Russie a valeur d’avertissement pour les risques qui menacent la Chine, le Vietnam ou Cuba. D’où la nécessité de bien mesurer d’abord tous les germes de désordre contenus dans l’ancien système, le système soviétique dans son ensemble (économique, mais aussi social et politique). C’est par là que nous allons commencer.

 

Les prémices du capitalisme sauvage dans le système soviétique

 

Je ne retiendrai ici que quelques aspects du système soviétique en tant qu’économie « administrée » ou « de commandement ». Les défauts et les travers de ce système sont aujourd’hui bien connus et avaient été analysés avec une grande lucidité par Gorbatchev lui-même, et les conseillers qui l’entouraient, à l’époque du lancement de la perestroïka. Ce qui m’intéresse ici est la manière dont ils ont pu donner naissance en un temps record à un capitalisme « de copains » et de « prédateurs », qui semblait inconcevable quelques années auparavant.

L’économie soviétique, du fait de ses caractéristiques intrinséques, du faible rôle joué par les rapports marchands, était une économie où rien ne pouvait marcher sans disposer de relations au niveau du Parti et de l’Etat. L’autonomie des entreprises était en particulier si faible et si « contrainte »[5] qu’un directeur d’entreprise ne pouvait négocier convenablement son plan avec les organismes de tutelle et même obtenir ses approvisionnements que s’il faisait intervenir le secrétaire de Parti de son usine, qui lui-même devait entretenir de bons rapports avec sa hiérarchie. A un niveau plus élevé, le pouvoir des ministres dépendait de leur poids et de leurs alliances au sein des instances dirigeantes (comité central,  bureau politique). En bref, le « marchandage administratif » supposait, pour être efficace, de bons intermédiaires, et la « concurrence administrative » supposait de même l’insertion dans un réseau. Le concubinage entreprises/pouvoir politique n’est certes pas une spécialité soviétique, puisque les grandes entreprises capitalistes ont aussi leurs entrées dans les cercles ministériels, que le « pantouflage » de hauts fonctionnaires est usuel, que l’on cherche aussi à obtenir des aides, directes ou indirectes, de l’Etat, et ceci même dans un régime libéral. Il suffira d’évoquer ici les liens de l’administration Bush avec les lobbies pétrôliers aux Etats-Unis. Mais les entreprises soviétiques étaient manifestement en position de faiblesse par rapport à leurs « protecteurs ». Elles ne disposaient d’aucune source propre de capitaux (point d’actionnaires, très faible autofinancement autorisé) et, pour leurs crédits (planifiés), elles devaient s’adresser à un unique pourvoyeur, la Banque de l’URSS.

L’existence de réseaux informels explique comment les futurs capitalistes ont continué le même jeu et pu trouver dans les nouveaux pouvoirs « démocratiques » tous les soutiens et les appuis dont ils avaient besoin. Il faut ajouter que la corruption était endémique dans le système soviétique, et quasi institutionnelle : quand tout dépend de l’administration, il est mille et un moyens de remercier tel ou tel pour sa fonction de « pousseur ». Comme elle était en même temps condamnée, et plus rarement sanctionnée, il fallait beaucoup d’ingéniosité pour la dissimuler et beaucoup de relations pour étouffer d’éventuelles poursuites. Tout ce savoir-faire sera mis à profit par le capitalisme de copinage qui prendra son envol sous la première présidence d’Eltsin et fleurira sous la seconde.

On voit bien ici quelle serait la condition pour avoir une administration honnête dans un régime socialiste : son indépendance par rapport au pouvoir politique, même si elle est chargée de mettre en oeuvre les politiques qu’il a décidées. Si l’administration française est généralement considérée comme peu corruptible, c’est bien à sa tradition d’indépendance qu’elle le doit. Le système soviétique était à cet égard plus proche du système politique états-unien, avec son institution des « dépouilles » (changement de toute la haute administration avec le changement de Président). Il est vrai que ce dernier comporte de nombreux contre-pouvoirs au niveau du Congrès et du Sénat, même en cas de majorité unicolore, qui n’existaient pas dans le premier.

Un autre aspect du système soviétique était la soumission de la justice aux autorités politiques : en dehors des campagnes anti-corruption et de quelques coups de balai décidés d’en haut, la justice était laxiste, suivant les instructions qui lui étaient données. Et là se dessine une autre condition pour un régime socialiste : une certaine indépendance du pouvoir judiciaire, plus exactement du parquet, en tant qu’il représente l’Etat. Non point une indépendance totale, telle qu’elle est prônée par un certain libérisme politique, militant pour une totale séparation des pouvoirs. Car cela reviendrait à rendre des magistrats comptables des intérêts de la société, alors qu’il est du ressort des instances élues non seulement de voter des lois, mais encore d’avoir une politique pénale. Mais l’interdiction ou du moins la publicisation de toute instruction particulière, visant telle ou telle affaire.

L’économie administrée avait par ailleurs deux points particulièrement faibles : son système de distribution des produits, qui était fondé sur des ordres de transfert, et son système de mono-banque, qui distribuait les crédits selon les injonctions du plan. Quand la planification a été brutalement démantelée, les nouveaux capitalistes se sont engouffrés dans ces deux brèches. On a vu naître des myriades de sociétés commerciales qui pouvaient d’autant plus facilement se rendre indispensables que les entreprises ne savaient à qui adresser leur production, comment se faire payer, ni où se fournir. Ces sociétés privées ont ainsi pu, souvent avec la complicité des dirigeants des entreprises, pomper des  bénéfices dans la sphère productive, qui était encore massivement propriété de l’Etat, et s’enrichir fabuleusement[6]. Ce fut « le paradis des marchands »[7]. Dans le même ordre d’idées la suppression totale du monopole étatique du commerce extérieur, qui fonctionnait de manière relativement rigoureuse et contrôlée, car il était la source de devises étrangères du gouvernement soviétique, a été le feu vert pour des sociétés privées d’import-export, prenant parfois la forme de joint-ventures, pour s’attribuer des marges exorbitantes (sans parler des fausses factures). Du côté du système bancaire, ce fut la même chose. Dans un pays qui ignorait peu auparavant à peu près tout des banques commerciales, des milliers de banques se sont créées du jour au lendemain, empruntant à faible taux à la Banque centrale ou gérant, pour certaines, les liquidités des administrations et des grandes entreprises en contrepartie de modestes intérêts, ce qui leur permettait de spéculer sur un marché des changes ouvert et sur les marchés de matières premières[8].

Passer à une économie de marché, capitaliste ou pas, aurait exigé la construction d’un grand nombre d’institutions de régulation et la mise  en place de règles juridiques extrêmement complexes et détaillées. Tous les observateurs y ont insisté, et un certain nombre de libéraux en Russie même en étaient tout à fait conscients. La Chine a mis vingt ans pour parcourir ce chemin, et elle est encore loin d’être arrivée au bout. En réalité le chaos organisationnel était largement voulu par les ultra-libéraux qui ont pris le pouvoir au début de l’ère Eltsine, et il a été encouragé par toutes sortes de conseillers occidentaux (on ne soulignera jamais assez le rôle joué par le FMI et par le Trésor américain[9]). Le pillage des richesses de la Russie par les affairistes, et en particulier par les tristement célèbres oligarques[10], n’était même pas illégal, faute de légalité adéquate ou grâce à tous les interstices que la législation existante laissait subsister.

Il faut encore mentionner, parmi les conditions facilitantes que l’ancien système a fournies, l’existence d’une économie de l’ombre, illégale ou plus ou moins tolérée parce qu’elle permettait de combler un certain nombre de ses lacunes : il y avait toute une gamme de marchés parallèles, depuis le marché noir caractérisé jusqu’à toutes les nuances du gris. C’est sur cette base qu’ont pu prospérer les maffias criminelles, qui ont fait de la Russie du début des années 90 une sorte de Chicago, avec une guerre des gangs qui n’a décliné que parce que les bandes organisées se sont largement entretuées.

Le capitalisme prédateur de l’ère Eltsine peut-il devenir civilisé, depuis qu’un Poutine a promis d’instaurer la « dictature de la loi »? C’est ce que tout le monde croit, ou fait semblant de croire. En réalité la société soviétique s’est trouvée projetée, en un temps record, dans un capitalisme financiarisé qui est la variante russe de celui qui a fait florès dans les pays occidentaux depuis deux décennies, et surtout dans les dernières années. Je voudrais donner un aperçu de ce curieux cousinage, qui a valeur d’avertissement pour tout le monde.

 

La Russie miroir grossissant du capitalisme financiarisé

 

Les Etats-Unis ont présenté leur modèle économique comme le modèle à suivre pour allouer capitaux et ressources humaines de manière optimale dans un environnement institutionnel parfaitement adapté aux exigences de la mondialisation : large appel à l’épargne populaire, sous la forme de fonds de placement les plus divers, dont les fonds de pension ; règles comptables qui devaient être copiées dans le monde entier ; audits rigoureux par des cabinets spécialisés ; surveillance des performances des entreprises par des armées d’experts, depuis les analystes des banques et des autres investisseurs institutionnels jusqu’aux grandes agences de notation ; administrateurs veillant à l’intérêt de tous les actionnaires ; intéressement des dirigeants par l’attribution de stock options ; contrôle des marchés par la SEC, gendarme de la Bourse. Et des légions d’économistes et de dirigeants politiques se sont dans tous les pays pâmés d’admiration devant l’efficacité de ce modèle et devant la sûreté des gardes-fous dont il s’entourait.

On s’aperçoit aujourd’hui de la vanité (dans les deux sens du terme) de ce modèle, qui suscite de plus en plus de méfiance, de telle sorte que, alors même que la bulle Internet s’est dégonflée depuis plus d’un an, les principaux indices boursiers plongent de manière continue depuis le début de cette année. Or, tout ce que les scandales récents ont mis à jour était déjà démontré par l’exemple russe, dont il était de bon ton de se gausser.

 Les nouveaux capitalistes russes ont appris très vite comment contrôler des sociétés en possédant seulement une petite minorité d’actions et en faisant nommer des alliés sûrs dans les conseils d’administration. Ils ont su très vite comment se concilier les avis des sociétés d’expertise et de conseil, qui se sont multipliées à grande vitesse. Ils ont trouvé les meilleures astuces pour drainer les profits vers des filiales, des sociétés écrans et des sociétés off shore enrégistrées dans les paradis fiscaux, à la fois pour gruger les actionnaires des sociétés mères et pour échapper au fisc. Ils ont découvert comment récompenser les dirigeants et les intermédiaires divers par des commissions versées sur des comptes à l’étranger. Ils ont utilisé les banques existantes ou créé des banques ad hoc pour gérer les introductions en Bourse aux meilleures conditions et pour conseiller opportunément les clients de ces banques. Ils ont trouvé enfin les moyens les plus sophistiqués pour maquiller les comptes, dissimuler des détournements de fonds, faire sortir des bilans diverses opérations. Tout cela a permis des enrichissements fabuleux, une évasion des capitaux colossale, des faillites sciemment préparées, une évasion fiscale de très grande ampleur qui a réduit l’Etat russe à la misère, et cela alors que cet Etat conservait encore souvent une petite minorité des actions. Bien sûr, après l’état d’anarchie financière qui a sévi pendant quelques années et surtout depuis le krach de 1998,  un certain nombre de mesures ont été prises : des banques ont perdu leur licence, d’autres ont été fermées, d’autres mises sous tutelle. Mais tout ceci en dit long sur le fonctionnement des marchés financiers en tant que tels. On découvre aujourd’hui en Occident que les comptes truqués, les montages juridiques opaques, les fausses bonnes nouvelles sont monnaie courante, et que les scandales qui concerné quelques unes des plus grandes sociétés américaines (Enron, Tyco, Global Crossing, Woldcom etc.) ne sont que la surface émergée de l’iceberg. Et l’on se propose d’instituer de nouvelles règles pour empêcher les collusions et « conflits d’intérêt » et rendre confiance aux investisseurs. L’exemple russe est pourtant révélateur des inévitables dérives liées à une économie fondée non sur les bénéfices réels et la valeur historique des actifs, mais sur la spéculation sur les bénéfices futurs et la valorisation des actions[11]. Pour résumer on peut dire que tout le capitalisme financiarisé, au delà des problèmes liés à l’asymétrie d’information - problèmes difficilement contournables tant que les intérêts (des dirigeants, des actionnaires, des salariés, de l’Etat) sont divergents, et que le système soviétique connaissait à sa façon[12] -, conduit inéluctablement à des délits d’initiés : les dirigeants, qui forcément en savent plus que les autres parties prenantes, s’arrangeront pour réaliser leurs options d’achat au cours qu’il essaieront de maintenir au plus haut niveau, les banques conseilleront à leurs clients d’acheter les actions des entreprises qui sont leurs clientes, les dirigeants essaieront de tromper les administrateurs, dont les rémunérations dépendent de la performance apparente des entreprises etc. Le capitalisme financiarisé est corrompu et corrupteur dans son essence même, à la différence du capitalisme à l’ancienne, où le propriétaire était aussi dirigeant, du capitalisme managérial, où les rétributions dépendaient des résultats réels...et même du système soviétique, où les dirigeants ne pouvaient tirer que des avantages limités de l’accomplissement du plan. L’élève russe a seulement prouvé qu’il pouvait faire mieux que le maître : ruiner toute une société pour son profit personnel. Il a montré qu’il se souciait de l’investissement comme d’une gigne (pendant l’ère Eltsine, le taux d’investissement a été très faible en Russie), que ce qu’il savait le mieux faire, c’était de reprendre des sociétés à bas prix pour les revendre en morceaux ou constituer de vastes conglomérats pour éliminer des concurrents sans apporter aucune valeur ajoutée. Au moment où le modèle anglo-saxon fait de plus en plus figure de contre-modèle et où son côté pervers et destructeur apparaît en pleine lumière, il faut espérer que, tant dans les pays encore socialistes que dans les pays européens, on cessera de vouloir copier et améliorer un système dont il est de plus en plus évident qu’il sera condamné par l’histoire.

Si les prémices d’un capitalisme sauvage et financiarisé existaient structurellement dans le système soviétique, il reste à comprendre comment la catastrophe s’est produite. Elle remonte pour une part aux erreurs de stratégie de la période gorbatchévienne et pour une autre part à des privatisations qui ont détruit tout ce qu’il y avait de positif dans l’économie publique. Il nous faudra ensuite tâcher de comprendre quelles conditions sociales et politiques ont permis la spoliation et la ruine de tout un peuple.

 

Pourquoi la perestroïka a avorté

 

Gorbatchev et ses conseillers avaient conçu un véritable projet socialiste autogestionnaire, qui pouvait se résumer dans les trois A : autonomie, autofinancement, autogestion. La planification devait être maintenue, mais s’effectuer à l’aide de « leviers économiques » (taxes sur les ressources productives, taux d’intérêt, fiscalité, commandes d’Etat). Un financement par actions était envisagé, mais les actions devaient être réservées au personnel et à d’autres entreprises publiques. Les dirigeants devaient être élus, et les collectifs de travail constitués en brigades relativement autonomes. Ce projet ambitieux a connu un début de réalisation, mais a vite tourné court. La première raison de cet échec tient à ce qu’on avait mal vu toutes ses implications : l’autonomie des entreprises suppose des prix libres, l’utilisation du crédit suppose une réforme complète du système bancaire, la fin du prélèvement des profits suppose une réforme fiscale, la disparition des prestations sociales fournies par les unités de travail suppose l’instauration d’un système indépendant de sécurité sociale etc. Lancée (par une loi de 1987) dans un univers institutionnel peu modifié, où l’administration gardait la plupart des leviers de commande, la réforme de l’entreprise ne pouvait porter ses fruits. Seul un changement progressif et maîtrisé aurait permis de sortir de l’ancien système sans désorienter tous les agents et susciter de fortes résistances passives (elles sont venues en particulier des ouvriers, qui voyaient plus ce qu’ils avaient à y perdre qu’à y gagner). La deuxième raison de l’échec tient au climat politique très particulier et au processus très heurté qui ont caractérisé la tentative de démocratisation : la glasnost a favorisé un déluge de critiques et ouvert un boulevard à tous ceux qui prônaient l’abandon du socialisme, l’introduction du multipartisme a donné le champ libre à toutes les démagogies électoralistes. Enfin - pour aller vite - Gorbatchev a pris un certain nombre de mesures bien intentionnées, mais lourdes de conséquences, telle qu’une forte taxation de l’alcool pour en réduire la consommation (elle fut extrêmement impopulaire et a stimulé la production au noir), la libération de milliers de détenus de droit commun (ils sont allés grossir les rangs de la pègre), l’augmentation de 12% des salaires en pleine stagnation économique et alors que les prix étaient encore contrôlés (cela a généré une épargne forcée, faute de moyens de consommation, de 300 milliards de dollars, la moitié du PIB de l’URSS...). C’est alors que ses conseillers du moment (Chataline et Iavslinski) lui ont proposé un programme de privatisation « populaire », destiné à résorber rapidement cet énorme excédent en échange de la vente d’avoirs de l’Etat. Gorbatchev a reculé devant ce programme (le « plan des 500 jours ») sans doute par conviction personnelle et devant l’opposition des « conservateurs ». L’échec du putsch de septembre 1991, qui montrait à la fois le manque de détermination et le profond désarroi idéologique de ces derniers, a été l’occasion rêvée par tous les affairistes et les revanchards qui attendaient leur heure pour mettre à bas le régime sans hésiter à désintégrer pour ce faire l’URSS, de manière totalement anti-démocratique et inconstitutionnelle.

 

Les privatisations-spoliations

 

Le plus grand hold-up de tous les temps : c’est ainsi qu’on peut résumer le processus de privatisation tel qu’il a été mené par les gouvernements ultra-libéraux institués par Eltsine, malgré les résistances de la Douma. Il n’a pu être réalisé que par un gigantesque abus de confiance commis aux dépens d’une population qui ignorait tout du marché et du capitalisme et à laquelle on a promis de se partager la propriété d’Etat. Je n’en rappellerai ici que l’essentiel.

La brutale libération des prix, première mesure de la « thérapie de choc », décrétée le 2 Janvier 1992, a entraîné une hyperinflation (de 2000 à 5000% selon les produits), prévisible du fait que l’économie soviétique était encore organisée en monopoles, que les prix administrés des biens de base étaient souvent inférieurs aux coûts et que la pénurie sévissait toujours. Les économies de la population ont été dévorées par cette hyperinflation. Il n’y avait plus guère d’argent pour acheter, à un prix raisonnable, les biens d’Etat.

D’où la deuxième étape du processus. Eltsine, sachant que le Congrès s’apprêtait à le démettre, organise un referendum en Avril 93 : il obtient la confiance, mais se voit refuser la proposition de dissoudre le Parlement. Il le dissout quand même, de manière inconstitutionnelle, le 21 septembre, fait encercler la Maison Blanche qui résiste, et fait tirer par les chars le 3 Octobre (plusieurs centaines de morts). Le 12 Octobre il organise un nouveau referendum. Le projet de constitution, qui lui donne des pouvoirs exorbitants, est approuvé par 55% des votants (30% des inscrits). Malgré l’hostilité du Parlement élu le même jour, il a les moyens de constituer un gouvernement, qui va privatiser la Russie. Cent cinquante millions de bons, d’une valeur équivalente à 7 $, sont distribués à tous les citoyens pour acheter des actions des entreprises privatisées, soit de leur propre entreprise, soit d’autres entreprises. L’écrasante majorité des entreprises choisit le schéma de privatisation qui accordait 51% des actions aux insiders, tandis que l’Etat en conservait temporairement 20% et que le reste était mis sur le marché. Un marché secondaire se mit en place rapidement d’où émergèrent des fonds d’investissement qui récupérèrent une part importante de ces bons. Les actifs furent évalués à des prix dérisoires. Par exemple un important institut de chimie fut adjugé pour le prix de l’une de ses machines[13]. Le résultat de cette privatisation de masse fut celui qui était escompté : les affairistes mirent la main sur les bons qu’une population appauvrie vendit pour subsister (on les proposait même au coin de la rue), les collectifs de travailleurs, qui peinaient à toucher leurs salaires, ont vendu peu à peu leurs actions, les directeurs en ont acheté un certain nombre, mais souvent pas assez pour conserver, même avec l’appui de leurs ouvriers, les leviers de commande, et les nouveaux propriétaires les ont alors, dans bien des cas, démis au profit de directions plus soumises (ce qui a entraîné des affrontements, parfois sanglants)[14]. Les citoyens russes ont été ainsi spoliés doublement, en tant que co-propriétaires (juridiquement parlant) de la propriété d’Etat, bradée à vil prix, et en tant qu’actionnaires salariés, contraints de vendre, à aussi vil prix, leurs parts.

Troisième étape, qui l’emporte encore en hypocrisie et duperie, à partir de 1995 : les « prêts contre actions ». Le gouvernement russe attribue à une quinzaine de banques moscovites, en nantissement de prêts déterminés, des actions des plus grandes entreprises pour une durée de trois ans. Or on savait qu’il ne pourrait rembourser ces prêts. C’est ainsi que quelques uns des fleurons de l’économie russe sont tombés entre les mains de quelques groupes financiers, appartenant à ceux que l’on nommera alors les oligarques. Ce sont eux qui assureront la réélection d’Eltsine le 3 Juillet 1996, avec 53,7% des suffrages au second tour, alors que six mois avant ce dernier n’était crédité que de 5 à 8% dans les sondages. Ils n’auront pas lésiné sur les moyens : énorme caisse noire qui a permis de mener une campagne à l’américaine (après recrutement de conseillers en communication américains), main mise sur les chaînes de télévision (pourtant largement subventionnées par l’Etat) qui a permis d’exclure de l’antenne les autres candidats, à commencer par le plus menaçant, le candidat communiste, Ziouganov, propagande calomnieuse et alarmiste (on annonce le retour du Goulag) etc.

 

Reste-t-il quelque chose de socialiste aujourd’hui en Russie?

 

Il ne reste à peu près rien, même pas les « éléments de socialisme » qui subsistent dans nombre de pays occidentaux, legs de l’héritage de l’Etat keynésien (services publics, système public de sécurité sociale, planification incitative, coopératives et mutuelles etc.)[15].

En dehors de l’agriculture, où les paysans ont montré peu d’enthousiasme pour le retour à l’exploitation privée[16], tous les secteurs ont été presque complètement privatisés. L’Etat fédéral a gardé quelques parts dans les sociétés par actions, le plus souvent une simple minorité de blocage, qui lui permet surtout d’empêcher la cession à des capitaux étrangers, mais ne lui donne plus de moyens de contrôle, et il continue à les mettre en vente pour la plupart (ce sont surtout les pouvoirs régionaux qui ont pris des participations parfois importantes, ce qui ressemble à des renationalisations). Dans l’industrie notamment la part du privé (y compris les entreprises où l’Etat conserve des parts résiduelles) représentait, en 1998, 88,5% du volume de production et 84,4% des emplois. Les seuls monopoles d’Etat qui subsistent sont ceux du géant gazier Gazprom, de la compagnie d’électricité EES, des chemins de fer, des oléoducs. Or les trois premiers doivent être éclatés en plusieurs entreprises privées concurrentes, l’Etat russe ne conservant que les infrastructures. Dans l’ensemble, ces privatisations n’ont pas apporté les effets bénéfiques de la concurrence, et ont même, faute d’institutions de régulation comme il en existe jusque dans les pays occidentaux les plus libéraux (elles commencent seulement à être mises en place en Russie), produit des effets désastreux. Il existait par exemple en 1995 près de 400 compagnies aériennes, cependant que la seule compagnie aérienne où l’Etat restait majoritaire (Aeroflot) était pillée par un oligarque qui s’était emparé de toute sa commercialisation. La concurrence sauvage entre ces compagnies et la dégradation du contrôle aérien ont entraîné pendant deux ans plusieurs catastrophes aériennes avant que l’Etat ne redéfinisse les règles d’obtention des licences et n’améliore le contrôle[17]. Mais le plus grand échec des privatisations concerne le secteur bancaire et financier, malgré la proliférations de sociétés privées. Le pays manque cruellement de moyens de paiement, car le système bancaire est si peu fiable que les entreprises préfèrent chercher des financements auprès d’autres entreprises ou procéder à des trocs. Alors que l’Etat aurait pu développer un secteur public de banques commerciales, qui avait commencé à être mis en place à la fin des années 80, l’équivalent de 50 milliards de dollars cash circulent en Russie, sans parler des capitaux expatriés.

Il ne reste pas grand chose non plus des services publics de base. Le système public de santé ne fournit plus qu’une couverture minimale, le reste relevant d’un système d’assurances privées en liaison avec des cliniques privées. C’est le système américain, avec une qualité de soins nettement inférieure. Le système éducatif public s’est rabougri. L’éducation pré-scolaire et l’enseignement supérieur sont devenus pour une part croissante payants, avec le développement d’établissements privés. La recherche publique a été sacrifiée. Les transports publics urbains se sont considérablement dégradés et les transports privés, non soumis à une régulation, n’ont guère pris la relève. Seuls les chemins de fer (très vétustes) fonctionneront encore à peu près bien, en attendant la privatisation de l’exploitation.

L’Etat n’a plus de véritable politique industrielle. Alors que le nombre d’actifs dans les appareils administratifs, loin d’avoir diminué, a augmenté de 75% entre 1990 et 1998, ses moyens d’action sont très réduits, faute de rentrées fiscales satisfaisantes et du fait d’une lourde dette extérieure (environ 150 milliards de dollars, somme sensiblement équivalente à celle de l’évasion des capitaux vers l’étranger, et surtout les paradis fiscaux). Incapable d’investir ou de soutenir l’investissement, il ne peut plus agir que de façon très indirecte (taxes à l’exportation, pour éviter l’hémorragie de certains produits de base vers l’étranger, taxes à l’importation pour protéger des industries contre la concurrence étrangère, allègements fiscaux etc.). Et, soumis aux lobbies intérieurs, il le fait au coup par coup et de façon fluctuante, modifiant sans cesse les règles du jeu.

En résumé on peut dire que la Russie est devenue un pays capitaliste de seconde zone, après avoir gâché tout ce qu’il pouvait y avoir de positif dans le legs économique du système soviétique : quelques secteurs de pointe, qui auraient été à même d’affronter la concurrence du marché mondial, une main d’oeuvre dont le niveau de qualification est reconnu encore aujourd’hui par les entrepreneurs occidentaux, un bon niveau culturel, malgré les censures diverses (l’URSS était le pays où l’on lisait le plus au monde, où la production cinématographique était remarquable etc.), une certaine cohésion sociale. Le paradoxe de la situation russe est que, avec tous les atouts dont disposait le pays, dont, bien sûr, ses immenses richesses naturelles, il s’est encore plus refermé sur lui-même. Le volume des échanges avec l’étranger « lointain » (hors CEI) s’est effondré : il est passé de la huitième place mondiale au 19° rang. La structure de ses échanges (excédentaires) est celle d’un pays pauvre : il exporte surtout des matières premières, dont les hydrocarbures (45% de ses exportations), ce qui le rend très vulnérable aux variations de leur cours mondial. Les investissements étrangers, du fait de l’absence de règles claires et stables et de l’instabilité politique, ont été très réduits, et sont allés pour plus de la moitié dans la sphère financière et boursière. 

Pour compléter ce sombre tableau du gâchis, l’éclatement de l’URSS a eu des conséquences économiques dramatiques pour la Russie comme pour toutes les autres Républiques. Alors que les conditions étaient réunies pour créer un marché commun du même type que celui de l’Union européenne, on a vu se multiplier les monnaies, les passeports, les barrières douanières. Résultat : le commerce intérieur à la Communauté des Etats Indépendants a diminué de 85% par rapport à 1988, et celui de la Russie avec les autres Etats de cette Communauté est tombé de 65% de ses échanges extérieurs en 1991 à 22% aujourd’hui. Le «socialisme » soviétique avait certes imposé les plus lourdes contraintes, à commencer par les découpages artificiels de frontières imposées par Staline (acompagné des déplacements forcés de population que l’on connaît), aux républiques périphériques de la Russie, mais avait unifié l’ensemble et créé des pôle de développement qui n’auraient pas existé sans lui[18]. Tout cela a sombré dans le chaos des rivalités et ouvert un large champ d’action aux puissances occidentales, aux Etats-Unis surtout.

 

Comment un tel écroulement a-t-il été socialement possible?

 

J’ai essayé de relever quelques conditions structurelles au niveau du système soviétique et de montrer comment la réforme gorbatchévienne a été mal conduite. Il reste cependant à comprendre pourquoi la société soviétique s’est ainsi désintégrée et pourquoi la population, dans sa grande masse, s’est ainsi laissée manipuler. Il faudra un jour apporter des réponses solidement fondées à cette immense interrogation. Il y aurait bien des choses à analyser du côté des classes dominées du système soviétique, et le voile commence à être levé par quelques travaux[19]. J’ai fait ailleurs quelques suggestions en ce qui concerne la conversion au capitalisme de la nomenklatura, proposant une sorte de typologie socio-psychologique, qui distinguait les apôtres d’un socialisme pur et dur (de plus en plus âgés et de moins en moins nombreux), pour qui la perestroïka était une trahison, les conformistes ayant réussi une ascension sociale, qui étaient des conservateurs modérés, les intellectuels humanistes, qui voulaient réellement réformer le système sans le détruire, et les arrivistes, qui ne voulaient plus s’embarrasser d’obstacles et d’idéologie. Et puis, il y avait tous ceux qui restaient en lisière de la nomenklatura et qui espéraient s’ouvrir d’autres passerelles sociales. Quoi qu’il en soit, et même si les  facteurs de désagrégation étaient puissants, il y a eu sans doute une grande part d’aléa dans tout ce processus, comme dans toute révolution sociale, dès lors que les résistances sont fortes d’un côté (elles continueront à se manifester pendant toute l’ère eltsinienne), et qu’un certain nombre de digues finissent pas sauter sous des poussées diverses de l’autre. Je me limiterai à quelques remarques que m’inspire le cours qu’ont suivi les évènements. Quand le mouvement des privatisations a été déclenché de la façon qui a été rappelée (par une série de coups de force et d’oukases), une partie de la classe dirigeante (je pense notamment aux dirigeants d’entreprise) n’avait plus qu’un choix : ou bien se voir éliminée (c’est souvent ce qui s’est produit) ou bien tenter de le récupérer (c’est ainsi que nombre de directeurs se sont appuyés sur leurs salariés pour maintenir en vie leurs entreprises et pour y asseoir des parts de contrôle). Tout aussi significative a été l’attitude du KGB : cet immense appareil de contrôle a tenté de contourner l’obstacle pour soutenir la nomenklatura en jouant un double jeu (infiltration des mouvements et partis d’opposition pour les contrôler, soutien à des partis ultra-nationalistes pour en faire des abcès de fixation), puis pour sauver les meubles du Parti (car lui-même ne possédait rien). Il a vu ses protégés lui échapper et y a perdu sa réputation, ce qui a facilité sa dissolution après le coup d’Etat manqué de Septembre 1991. D’autres grands appareils d’Etat, et en premier lieu l’armée, se voyant abandonnés par le pouvoir et perdant brutalement effectifs, soldes et prestige, ont donné dans le sauve qui peut individuel, certains de leurs membres versant dans la corruption, d’autres s’engageant dans les milices privées, voire dans le banditisme. D’une façon générale, un régime qui reposait aussi fortement sur la contrainte et une idéologie de plus en plus divorcée de la réalité était plus menacé de décomposition que tout autre.

 

Relevé de conclusions

 

Il y avait donc, dans le système soviétique, bien des germes de sa désagrégation. Le passage vers une forme de socialisme de marché, bien éloignée des « modèles de socialisme » qui sont aujourd’hui débattus par quelques théoriciens en Occident, mais qui représente au moins des perspectives de transition - à savoir le maintien d’un fort secteur de propriété d’Etat profondément rénové et de diverses formes de propriété collective en surplomb par rapport aux formes de propriété privée - était une entreprise historique extraordinairement risquée, comme l’exemple russe, et, à divers degrés, celui des pays de l’Europe de l’Est, l’a montré. Ce passage ne pouvait être que très progressif et devait être contrôlé politiquement[20]. Les pays encore socialistes ne sont sans doute pas irrémédiablement conduits, quoi qu’on veuille dire, vers la restauration pleine et entière du capitalisme. Mais ils doivent prendre conscience d’un certain nombre de problèmes, s’ils veulent éviter d’être entraînés dans un processus à la russe. Je voudrais en relever quelques uns.

A défaut d’une démocratie socialiste qui reste à inventer, il leur faut encourager le développement de contre-pouvoirs au parti dominant, sans lesquels la société restera atone, lorsque celui-ci ne sera plus en état de maîtriser les contradictions, et d’abord en son propre sein. Le syndicalisme devrait devenir indépendant. Des médias libres devraient être autorisés à condition qu’ils revêtent la forme associative, et qu’ils ne soient pas financés par des sociétés de capitaux ou, indirectement, par des entreprises privées de publicité. A terme, des partis politiques devraient également être autorisés, s’ils dépendent exclusivement des cotisations de leurs membres et de financements publics. On éviterait ainsi que les citoyens, qui n’ont pas les ressources critiques que des décennies de luttes sociales et politiques leur ont quand même léguées en Occident, ne se laissent abuser par des pouvoirs soi-disant libres, en fait aux mains des puissances d’argent.

Le parti dominant ne doit plus être une administration parallèle, s’ingérant dans tous les aspects de la gestion économique. La séparation d’avec l’Etat, au niveau de l’organisation et du financement, devrait être aussi stricte que possible. Bien entendu il est normal que ce parti essaie d’occuper les sommets de l’appareil d’Etat et de placer ses membres aux postes importants de ses différents échelons. Mais les carrières administratives devraient avoir leurs propres règles de déroulement, en fonction des compétences et des nécessités d’un bon fonctionnement (la Révolution culturelle chinoise a montré tous les effets négatifs d’une politisation excessive, quand le « rouge » l’emportait sur « l’expert »). On peut penser par exemple à certaines règles d’avancement qui ont caractérisé la fonction publique française. Heureusement la séparation Parti/Etat semble ajourd’hui bien engagée.

Pour parer à tous les phénomènes de corruption administrative, qui sont à l’heure actuelle largement répandus, il n’est d’autre remède, en dehors de cette séparation, que le développement d’une législation stricte et rigoureuse, relevant dans ses grandes lignes de la délibération parlementaire. Plus il y aura de lacunes dans la loi, plus l’arbitraire sera grand et la concussion importante. La construction d’un édifice législatif, suffisamment précis pour empêcher les dérives, mais suffisamment souple pour ne pas être tatillon, ne peut être qu’une oeuvre de longue haleine, qui doit accompagner pas à pas les réformes, sans être précédée par elles et sans trop les anticiper. On a vu, avec l’exemple russe, comment le chaos législatif et les lacunes ouvraient un champ immense non seulement à la corruption et au lobbyisme, mais encore aux malversations en tout genre.

L’appareil judiciaire devrait être rigoureusement indépendant de l’exécutif au niveau de son mode de recrutement et de l’agencement des carrières. Il devrait rester entièrement public, au lieu de dériver, comme dans les pays occidentaux, de plus en plus vers des formes d’arbitrage privées. C’est la seule condition pour qu’il existe des juges intègres, qui donnent confiance à la population dans la solidité des règles et dans l’équité des jugements.

An niveau économique, le défi est immense. Je me contenterai de relever les points qui sont, à mon sens, le plus sensibles.

D’une manière générale on peut très bien comprendre les raisons qui ont conduit à réintroduire un secteur privé, non seulement sous forme d’entreprises individuelles ou familiales, là où il fallait se dégager rapidement de formes pesantes et bureaucratisées de gestion que le type de production n’imposait pas et qu’il était très d ifficile de transformer, mais encore sous forme d’entreprises capitalistes de grande ampleur. On peut très bien comprendre aussi l’intérêt de constituer des joint-ventures avec des entreprises étrangères ou de laisser pénétrer des capitaux étrangers dans des zones économiques spéciales, puis plus largement. Il s’agissait en effet, d’une manière générale, de confronter l’économie publique aux dynamismes de l’économie capitaliste, de secouer de veilles routines, d’importer des technologies avancées et certaines techniques de gestion éprouvées. Mais une mauvaise orientation consisterait, à mon avis, à restreindre le champ de l’économie publique (d’Etat et collective) aux secteurs ou au segments clefs de l’économie, comme on avait voulu le faire par exemple en France avec le programme de nationalisations de 1981. C’est dans tous les domaines, y compris dans le tertiaire (par exemple restauration, hôtellerie, tourisme), qu’une compétition avec le privé devrait être maintenue.

Le grand enjeu pour l’économie publique est de trouver des structures qui ne l’entraînent pas dans la voie d’un capitalisme d’Etat, qui serait condamné à terme comme il l’a été en Occident. Et, pour cela, il faudrait ne pas tomber dans le piège de la financiarisation. La transformation des entreprises d’Etat en sociétés par actions répondait - je pense ici à la Chine - à plusieurs motifs des plus sérieux : donner à ces entreprises une entière autonomie par rapport aux organismes de tutelle, les soumettre à des objectifs de rentabilité économique, leur permettre de trouver des capitaux sans faire nécessairement appel à leur actionnaire unique ou principal et sans se limiter à leurs propres ressources en autofinancement[21]. Mais deux risques majeurs risquent d’emporter toute cette autonomisation. Le premier est l’appel massif aux marchés financiers, même si l’Etat garde la majorité des actions ou une minorité de contrôle. Tant les exemples occidentaux que l’exemple russe montrent que cette voie est sans retour. On peut peut-être l’emprunter un certain temps, si les marchés financiers sont très limités, dans leur ampleur et dans leurs procédures. A plus long terme il faut sans doute trouver d’autres voies, notamment du côté d’un système de crédit assaini et performant ou - ce serait un moindre mal - du côté de participations entre entreprises publiques. L’autre grand risque est celui de l’appel à l’actionnariat salarié dans les entreprises : outre le fait que le pouvoir dans l’entreprise devient ainsi nécessairement censitaire, et se trouve voué à décliner - l’exemple russe l’a démontré - il ne fait pas de doute qu’il sera manipulé par les directions d’entreprise. Le socialisme devient alors une formule creuse, un simple paravent qui n’abuse plus personne.

Une autre question cruciale est celle de l’insertion d’une économie socialiste - ou du moins d’une économie comportant de forts « éléments » socialistes - dans le commerce mondial et dans les flux de capitaux. Autant la mondialisation peut être bénéfique, comme les exemples des nouveaux pays industriels de l’Asie du Sud Est l’ont prouvé, autant une ouverture incontrôlée peut conduire à la récession, voire à la ruine - d’autres pays de cette région en furent les malheureux exemples, lors de la crise asiatique qui a éclaté en 1997 et dont les manifestations se prolongent encore aujourd’hui (sans parler de l’Amérique latine). En ce qui concerne le commerce des marchandises, l’entrée dans l’OMC présente des avantages, mais comporte des risques encore plus grands si elle n’est pas négociée de manière à être graduelle - le temps de protéger les productions nationales qui sont d’importance vitale et de préparer les reconversions[22]. En ce qui concerne les mouvements de capitaux, seuls les investissements directs, à la différence des placements spéculatifs (en général des prêts à court terme), sont susceptibles, sous certaines conditions, d’aider au développement. Il faut également garder la maîtrise du taux de change[23]. Tout cela suppose un Etat qui, sans céder aux pressions des puissances occidentales et aux exigences des organismes internationaux, conserve une solide base d’économie publique et de nombreux moyens d’intervention. Sinon le nouvel impérialisme usera de sa force de frappe financière, économique et militaire, pour détruire ce qu’il reste de socialiste dans le monde d’aujourd’hui. C’est le défi auquel la Chine notamment se trouve confrontée - et c’est pourquoi elle nous intéresse au premier chef - mais c’est aussi tout l’enjeu d’un changement de cap dans la construction européenne.



[1] Selon la Banque mondiale, le PI B de la Russie représentait en 2000 moins des 2/3 de ce qu’il était en 1989. De 1990 à 1999 la production industrielle a chuté de près de 60%, une chute bien plus importante que celle qui s’est produite pendant la seconde Guerre mondiale (24%). Cf Joseph E. Stiglitz, La grande illusion, Fayard, 2002, p. 193.

[2] Les statistiques varient selon les sources. D’après le Comité d’Etat aux statistiques, 35,3% de la population était, fin 1999, sous le minimum vital, mais, selon le Centre pan-russe du niveau de vie, ce nombre s’élevait à 57, 7%. Les revenus sont d’autant plus difficiles à évaluer que la part des salaires (déclarés) dans les revenus globaux a fortement diminué (de 70% en 1992 à 44% en 1997), tandis que la part des revenus du capital et des affaires (souvent non déclarés) a presque triplé (de 16 à 43% ), ce qui du reste en dit long sur les changements de la structure sociale en Russie. Cf Jean Radvanyi, La nouvelle Russie, Armand Colin, 2000, p. 85. Selon la Banque mondiale, en 1989 2% des Russes vivaient dans la pauvreté, alors qu’en 1998 40% de la population vivait avec moins de 4 dollars par jour. Cf Joseph E. Stiglitz, op. cit., p. 204.

[3] Ces quelques données sont extraites de l’ouvrage de Paul Klebnikov, Parrain du Kremlin, Boris Berezovski et le pillage de la Russie, Robert Laffont, 2000, p. 125-130.

[4] La pression exercée par les grands organismes internationaux, à commencer par le FMI, a joué un rôle considérable.  Mais il faut souligner celui joué aussi par les multinationales, souvent associées aux expertises, qui ou bien ont voulu de profiter de l’aubaine (tentatives de rachat, attraction des élites scientifiques) ou bien ont tenté de freiner et d’asphyxier des concurrents potentiels. Quant aux dirigeants occidentaux, ils ont soutenu sans faille (avec quelques réserves des Européens concernant la privatisation totale des services publics) la politique de libéralisation sauvage.

[5] J’ai développé ce thème d’une autonomie de fait, mais « sous contrainte », dans Le socialisme est (a)venir, tome 1 L’inventaire, Editions Syllepse, 2001, p. 153-154. Le lecteur trouvera dans ce livre une analyse du système soviétique, qui se conclut par un essai de bilan (p. 170-173).

[6] Un des exemples les mieux décrits fut la mise en coupe réglée de la grande usine de production automobile AutoVaz par Berezovski, avec la complicité de certains de ses dirigeants : une société de commercialisation des automobiles et une société financière chargée des financements du constructeur permettaient à la fois de pomper les bénéfices de l’entreprise et de tromper le fisc, en particulier en pratiquant de fausses exportations. Cf Paul Klebnikov, op. cit., p. 113

[7] L’expression est de Paul Klebnikov, qui consacre un chapitre très documenté à ces pratiques frauduleuses, sur lesquelles les autorités fermèrent les yeux.

[8] C’est en 1989 qu’on voit apparaître les premières institutions bancaires non étatiques (le pouvoir soviétique avait attendu l’année précédente pour commencer à différencier le système bancaire étatique, en créant quelques banques spécialisées), au nombre de 43. Ensuite le développement du secteur privé est exponentiel  (1270 banques fin 1991, 2600 fin 1994), avant que de premières mesures d’assainissement ne viennent le réduire (il y avait encore 1900 banques en1997). En 1997 il existait par ailleurs plus de 1000 fonds de retraite et plus de 800 sociétés d’investissement. Cf Jean Radvanyi, op. cit., p. 193. Sur la manière dont ces banques se sont enrichies aux dépens de l’Etat russe, cf Paul Klebnikov, op. cit., p. 42-43.

[9] Ce rôle est démontré avec précision par Joseph Stiglitz, ancien conseiller de Bill Clinton et ancien vice-président de la Banque mondiale (poste dont il a démissionné en Novembre 1989). Dans La grande illusion, l’auteur raconte comment le FMI a poussé à la libération rapide des prix, puis a conditionné ses prêts à des mesures anti-inflation (élévation des taux d’intérêt) qui ont stoppé les investissement et stimulé le développement du troc, comment il a poussé les dirigeants russes à maintenir la parité du rouble, ce qui n’était avantageux que pour les nouveaux riches et ne pouvait que les inciter à expatrier leurs capitaux, comment en 1998 il a tenté - en vain - de sauver la monnaie russe pour éviter que les banques occidentales ne perdent des milliards de dollars, ce qui devait aboutir au krach, lequel a entrainé une crise financière mondiale. Ceci dit, la Russie n’était pas un petit pays très endetté, auquel on peut dicter ses volontés. La responsabilité des dirigeants russes ultra-libéraux et des affairistes du pays est entière dans le naufrage de la Russie. Ce sont eux qui, très consciemment, ont décidé de créer de toutes pièces une classe de capitalistes suffisamment puissants pour empêcher, par tous les moyens, un retour au « communisme ». Disons que les dirigeants américains, malgré l’avis d’un certain nombre de leurs conseillers (dont Stiglitz) et du Département d’Etat, ont joué les pousse au crime (ils étaient parfaitement au courant de la corruption) pour mettre à bas l’ancienne puissance soviétique.

[10] Berezovski déclarait au Financial Times que lui et six de ses collègues contrôlaient 50% de l’économie russe.

[11] Joseph Stiglitz a dénoncé en particulier le rôle pervers des stock options et de leur non-intégration dans la comptabilité des entreprises : « Les dirigeants ont intérêt à augmenter la valeur apparente des entreprises et les profits fictifs, y compris en envoyant de mauvais signaux aux marchés ». L’administration Clinton et Wall Street se sont opposés à cette intégration sous prétexte qu’elle aurait fait baisser le cours des actions! Cf Le Monde du 9 juillet 2002, « Jo Stiglitz, Prix Nobel, dénonce le « capitalisme des copains » ». Le journal cite, dans le même article, ce propos de Philippe Camus, coprésident d’EADS : « La maximisation de la valeur boursière recèle une contradiction. Tout désormais est lié à cette performance, y compris l’intéressement et la rémunération des organes de contrôle, comme le conseil d’administration. Mais si même les contrôleurs ont intérêt à maximiser la valeur, ça ne peut pas marcher ».

[12] Cf le « mensonge généralisé » entre les entreprises et les administrations, et entre les différents niveaux de l’administration elle-même. Je l’évoque dans Le socialisme est (a)venir, tome 1, p. 150-151.

[13] Pour cet exemple et bien d’autres, cf Paul Klebnikov, op. cit., p. 151.

[14] Une enquête a montré que la part des collectifs de travailleurs, qui dépassait 41% la première année (dont 3% pour la direction) a diminué rapidement et n’était plus que de 26% la cinquième année (dont 6% pour la direction). Le processus a été encore plus net pour les grandes entreprises (ils n’ont conservé que 5% des actions). Cf Jean Radvanyi, op. cit., p. 93. L’auteur ajoute que « outre le rachat direct, un des moyens pour réduire la part des petits actionnaires consistait à provoquer l’émission d’actions supplémentaires : incapables d’investir, les petits (et parfois certains gros) actionnaires  voient leur part finale fondre ».

[15] Je renvoie sur ce sujet à ma brève analyse dans Le socialisme est (a)venir, tome 1, p. 187-190 et chapitre 2.

[16] La réforme agraire d’Octobre 1993 a imposé la privatisation, mais celle-ci a le plus souvent été contournée par les paysans, attachés à des formes de gestion collective qui leur apportaient de nombreux avantages : ils ont choisi en général de se réenrégistrer sous la forme de coopératives, de SARL ou de sociétés par actions, ou même, dans certaines républiques, ont conservé, de façon illégale, la forme du sovkhoze ou du Kholkoze, délivrée désormais des obligations du Plan. Fin 1997 seuls 9% des hectares cultivés l’étaient par des exploitants individuels. A la différence des autres secteurs, il n’y eut point de capitalistes pour mettre à profit les privatisations, du fait de la résistance des paysans, soutenus par le Parlement, et de la mauvaise rentabilité du secteur. Cette période de transition a vu, du fait aussi du développement des exportations, un fort recul de l’agriculture russe, surtout de l’élevage, qui connut un véritable effondrement. Cf Jean Radvanyi, op. cit., chapitre 4.

[17] De 1992 à 1996 il y eut entre 17 et 33 catastrophes et 250 à 350 victimes par an. Il n’y eut aucune catastrophe en 1996-1997 après la reprise en mains du contrôle aérien.

[18] Dans certaines Républiques de l’ex-URSS l’effondrement a été encore plus effrayant qu’en Russie. La Moldavie a vu sa production réduite à un tiers de celle d’il y a dix ans, le PI B ukrainien pèse juste un tiers de celui de 1990.

[19] Cf Karine Clément

[20] Le contraste est frappant entre ceux des pays d’Europe centrale et orientale qui ont conservé un secteur public relativement important et opéré une transition graduelle vers une économie de marché et d’autres qui ont aussi tenté une thérapie de choc - toujours sur les conseils pressants du FMI et du Trésor américain. La Pologne, la Hongrie et la Slovénie ont retrouvé dix ans après 1989 le niveau antérieur de leur PIB. La Tchéquie, qui disposait pourtant d’importants atouts, reste toujours en deça.

[21] Cf Le socialisme est (a)venir, 3° Partie, chapitre 4.

[22] On sait que ces négociations sont le plus souvent un marché de dupes, les puissances dominantes ayant les cartes en main et trouvant les moyens de contourner les règles qu’elles ont fait adopter.

[23] Il est remarquable que seules la Chine et la Malaisie aient échappé à la crise asiatique en gardant pour l’une le contrôle des mouvements de capitaux et pour l’autre en instaurant des règles transitoires - contre les prescriptions du FMI. Cf Joseph E. Stiglitz, op. cit., p. 165 sq.

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