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Le blog de Tony Andreani

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Le blog de Tony Andreani
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31 juillet 2023

LES INSTITUTIONS POLITIQUES DU SOCIALISME

 

Pour essayer d’en définir les contours, je vais me placer ici dans l’hypothèse où un socialisme fondé sur la démocratie économique serait établi sur ses propres bases ; un secteur public fournissant les biens sociaux nécessaires à l’exercice de la citoyenneté (dans toutes ses dimensions), un vaste secteur socialisé dédié à la production des biens privés, et un secteur capitaliste à l’état résiduel. Bien sûr, c’est là un exercice de politique fiction, mais il peut servir de référentiel,  notamment pour analyser les institutions politiques dans les socialismes existants.

 

Les travers de la démocratie représentative

 

La démocratie ne serait pas de type représentatif, car l’existence même de représentants signifie que les citoyens se dessaisissent de leurs pouvoirs de choix après avoir voté pour eux tous les 4 ou 5 ans[1], souvent sans même les connaître, et que, même s’ils ont voté pour un parti politique plutôt qu’un autre, ils n’ont guère de moyens d’évaluer leurs programmes et encore moins d’influer sur eux. Ces programmes sont en outre généralement plus constitués de promesses générales et alléchantes que de mesures précises, coordonnées, chiffrées, et ils sont incarnés par des leaders qui veulent séduire, avec toutes les recettes de la démagogie. L’idée sous jacente à ce type de démocratie, et même autrefois clairement avouée, est que la plupart des citoyens, faute d’instruction ou de fortune, sont incapables de jouer un rôle actif.

L’autre face de cette démocratie qui se dit « libérale » est la séparation des trois pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire, laquelle, à l’époque de Montesquieu, visait à limiter celui du monarque.  Jean-Jacques Rousseau en avait très bien anticipé l’un des dangers : un exécutif qui allait s’autonomiser et dominer le Parlement,  dès qu’il aurait une majorité à sa main. L’autre est celui d’un pouvoir judiciaire qui, fort de son rôle jurisprudentiel, empièterait sur le domaine de la loi[2]. C’est tout cela qui s’est vérifié dans l’histoire des démocraties libérales, qualifiées par Marx de « bourgeoises »[3]. A quoi il faut ajouter, pour l’époque contemporaine, le rôle des « experts », conseillers patentés des nouveaux princes (quand ils ne se sont pas  eux-mêmes mués en gouvernants), celui des  « conseillers en communication », et, last but not least, celui des lobbies. C’est pourquoi Rousseau opposait à la séparation de pouvoirs la distinction des pouvoirs, le législatif ne faisant que confier au gouvernement un pouvoir d’exécution et le contrôlant en permanence. Quant au judiciaire, il ne devait qu’appliquer la loi et combler ses silences.

Longtemps j’ai pensé que la démocratie représentative restait la meilleure forme de démocratie, en ce que le citoyen pouvait voter pour les élus de tous niveaux, de la base au sommet de l’édifice politique, sans risquer de voir ses choix négligés ou dénaturés dans un système d’élections indirectes. J’y avais mis toutes sortes de conditions, et en particulier le rejet de la séparation des pouvoirs. J’ai changé d’avis, car ce serait là, dans les faits et même dans le meilleur régime représentatif, sauf conjoncture particulière[4], un abandon et une illusion de souveraineté. Personne ne peut, isolé dans son entourage propre, maîtriser, en toute connaissance de cause, des enjeux qui sont de plus en plus complexes au fur et à mesure que l’on s’élève d’un niveau politique à un autre, tout ce l’on peut faire étant, en dehors de cas très concrets, de se prononcer sur de vagues orientations générales, et ce n’est certes pas le vacarme médiatique qui peut l’aider à se faire une opinion informée, encore moins à l’ère des réseaux sociaux qui, par construction, tendent à renforcer ses préjugés, de classe ou autres.

 

Une démocratie des délégués[5]

 

C’est l’antithèse de la démocratie représentative. En son principe, quand la démocratie directe est impraticable vu la taille de la population, hormis le cas du referendum, sur lequel on reviendra, elle consiste à élire des délégués en exigeant d’eux qu’ils respectent le mandat, en un sens fort, mais assez ouvert, du terme, qui leur a été donné par les électeurs, qui en ont débattu, faute de quoi ceux-ci pourront les révoquer. La force de la démocratie des délégués est en effet qu’elle repose sur l’échange d’informations et la délibération entre les citoyens.

Comme il y a plusieurs échelons entre la petite circonscription et le niveau national, les délégués à ces différents échelons sont élus de façon indirecte, et ce jusqu’à l’Assemblée nationale. Mais ce système indirect tournerait à la fabrication de notables, si à chaque niveau les électeurs ne contrôlaient ceux qu’ils ont élus et ne pouvaient destituer ceux qui ne respecteraient pas leur mandat. Par exemple les électeurs d’une commune peuvent destituer leur maire, les maires d’un département peuvent destituer le délégué qu’ils ont élu au Conseil départemental, les conseillers départementaux peuvent destituer le député qu’ils ont élu à l’Assemblée nationale. Il ne faut pas craindre cependant que  cela puisse engendrer une instabilité permanente : la procédure doit être codifiée (par exemple un examen à mi-mandat) et entraînerait une nouvelle élection, ce qui pourra faire hésiter à l’organiser à nouveau sans de bonnes raisons.

C’est sur telle base territoriale qu’a fonctionné la Convention nationale pendant la Première République française, de 1791 à 1799 (des assemblées primaires désignaient de grands électeurs, qui eux-mêmes élisaient les députés). Mais c’est la Constitution élaborée par cette Convention en 1793 qui a fourni un véritable modèle détaillé de démocratie des délégués, assorti de toute sortes de dispositions contre les abus de pouvoir, et unique en son genre. Promulguée, elle ne fut jamais appliquée, du fait de l’état de guerre. La Commune de Paris de 1871, pendant les soixante douze jours de son existence, n’a pas eu le temps de proposer un modèle unitaire[6]. Ensuite, au XX° siècle, des pyramides de Conseils ouvriers surgirent pendant des périodes révolutionnaires, mais échouèrent rapidement, brisées par les forces de la réaction. Les Conseils n’ont donc pu se donner un modèle d’organisation politique, lequel restera à l’état de projet chez les théoriciens conseillistes. Il y eut bien quelques Républiques de Conseils, mais ou bien elles ont été peu institutionnalisées (ainsi dans plusieurs provinces chinoises entre 1931 et 1949) ou sont restées trop éphémères (dans certaines régions allemandes et hongroises et en Slovaquie aux lendemains de la première Guerre mondiale) pour se doter de Constitutions. La Constitution soviétique, elle, reposait officiellement sur des Conseils (les soviets), mais le système était en réalité de nature représentative : les électeurs votaient directement pour des députés à tous les niveaux, avec autant de circonscriptions électorales, du soviet de village jusqu’au Soviet suprême de chaque République et à celui de l’URSS[7]. Dans tous ces cas, les situations de guerre civile, avec souvent des interventions militaires étrangères, ont bloqué tout essor d’une démocratie de type conseilliste. En outre les conditions économiques, dans des pays très en retard sur les pays capitalistes développés, n’étaient pas mûres. Le seul exemple réussi d’un nouveau régime politique durable de type conseilliste fut celui de la Yougoslavie[8], mais ici encore la base économique était fragile, et ce dans un pays fédéral en proie à des tensions internes héritées de son histoire et à l’hostilité de son environnement international.

En fait, pour aller vers un régime des délégués, il faut bien en passer par une longue période de transition, pendant laquelle le pouvoir politique doit être fort et donc le régime impur – ce que les marxistes ont appelé après Marx la « dictature révolutionnaire du prolétariat » - en référence à ce régime d’exception temporaire que fut la dictature romaine. J’y reviendrai plus loin. Mon propos est ici de concevoir ce que pourrait être une véritable démocratie socialiste, si les conditions économico-sociales en étaient à peu près réunies. Et ce n’est pas simple du tout.

 

Le fonctionnement d’une démocratie des délégués

 

Il faudrait d’abord que les élections aux échelons inférieurs précédent les élections aux échelons supérieurs. Des assemblées de citoyens devraient être réunies pour débattre des questions locales, mais aussi des questions nationales, avant de mandater des élus. C’est bien quelque chose de ce genre qui a été expérimenté dans plusieurs pays sous l’appellation de « démocratie participative », aboutissant parfois à l’élaboration d’un « budget participatif ». Les résultats furent notables, et cependant décevants, car elles n’ont mobilisé qu’un petit nombre de personnes, souvent les plus qualifiées et les plus militantes. Deux conditions favoriseraient la participation  à des assemblées citoyennes : le vote obligatoire et une bonne information. L’expérience des « conventions citoyennes », cette fois avec des participants triés au sort, et portant sur des thématiques précises, montre que, aidés par des personnes particulièrement compétentes sur ces sujets, des citoyens peu informés et habituellement passifs, peuvent, moyennant un délai suffisant, faire des propositions solides et cohérentes, et souvent inventives, qui fourniraient la base de mandats[9]. Ces mandats ne peuvent être qu’incitatifs, car les propositions sur des questions locales (par exemple aménagement du territoire, exploitation et préservation des ressources naturelles, connexion à des réseaux) dépendront de ce qui peut être réalisé à l’échelon supérieur, et inversement les questions débattues à ce niveau ne peuvent appréhendées dans leur complexité qu’en examinant leurs répercussions au niveau inférieur, le curseur variant selon le degré d’autonomie concédé au niveau local et le tout devant s’articuler au Plan national. Mais les délégués choisis devraient, en cours de mandat, rendre des comptes, et pourraient être invalidés s’ils ne peuvent justifier pourquoi ils ont dû s’écarter du mandat reçu. Et il en irait de même pour les délégués au deuxième, au troisième, voire au quatrième niveau, qui devraient rendre des comptes à ceux qui les ont élus. Il serait souhaitable qu’ils le fassent jusqu’à la base, même si elle n’a pas le pouvoir de les sanctionner (dans la démocratie libérale les députés font bien quelques réunions pour plaider leur cause, puisque l’élection est directe, mais on ne les voit, en dehors de leurs « permanences », qu’à la veille de élections).

Dans une démocratie des délégués accomplie les partis politiques seraient de simples associations ou clubs de pensée, sans rôle institutionnel, tel que l’adhésion à un groupe politique dans les assemblées, puisque les délégués voteraient en fonction de leurs mandats, et non de leurs opinions personnelles ou de celles de groupes constitués, ce qui donc mettrait fin à ces jeux d’ambition et d’influence qui caractérisent les partis dans les démocraties libérales, sans parler de la corruption, des faveurs, des rentes de situation. Des questions, souvent débattues, se posent ici : celle du cumul des mandats, qui serait interdite, et celle de la rotation des élus. Cette dernière question me paraît ouverte : la rotation empêche effectivement le carriérisme, mais elle néglige le capital d’expérience accumulé. Sans doute faudrait-il aussi que tous les élus soient tenus, quelques jours par an, quand leurs fonctions les occupent  à temps plein, de retourner là d’où ils viennent, à savoir leur poste de travail dans l’économie, ou même dans un autre secteur que le leur. Ce qui fut tenté, en Chine, pendant la Révolution culturelles, où les cadres, les étudiants et les intellectuels devaient découvrir la réalité du travail manuel dans les « Ecoles du 7 mai » et même souvent être envoyés à la campagne pour connaître de près la vie de l’immense majorité paysanne. Les méthodes furent sans doute brutales, mais le principe était bon : par exemple comment légiférer sur la pénibilité de certaines tâches et sur les accidents du travail si on n’en pas eu une connaissance directe ?

Dans une démocratie des délégués les membres de l’exécutif seraient choisis en fonction de leur compétence et de leur expérience, et révocables par l’Assemblée s’ils ne remplissent pas bien leurs missions. Ils devraient régulièrement s’expliquer sur leurs actions devant elle, répondre à toutes les questions posées, ce qu’ils font fort peu dans les démocraties représentatives, puisqu’ils sont inamovibles tant que le gouvernement, s’appuyant sur sa majorité parlementaire, garde la « confiance » de l’Assemblée. Celle-ci disposerait d’un vaste pouvoir d’enquête via des Commissions parlementaires. Je n’irai pas plus loin dans cette esquisse, car ce serait entrer dans des questions constitutionnelles extrêmement complexes. Mais je voudrais m’arrêter sur celle du pouvoir judiciaire.

Dans une société socialiste, la justice devrait-elle être « populaire », c’est-à-dire exercée par des juges élus (comme le prévoyaient la Constitution de 1793 et la Commune de Paris), et non par un corps administratif de magistrats professionnels ? L’expérience montre que, outre la compétence qui fera défaut, c’est la source de toutes les collusions, comme en témoigne l’exemple états-unien. La justice doit donc bien être un tiers pouvoir, clairement distinct des autres, comme le demandent les théoriciens de « L’Etat de droit ». Mais des magistrats professionnels, fonctionnaires recrutés par concours, doivent appliquer strictement les lois (d’où la nécessité des recours possibles des administrés face à une décision pénale, civile, ou administrative, devant des juridictions ad hoc, recours assortis de toutes sortes de garanties). On admettra seulement qu’ils soient assistés par un jury populaire, plus proche des justiciables. Et il en va de même pour une Cour suprême ou une Cour constitutionnelle : si elles peuvent servir de recours, ses membres ne devaient pas être nommés par l’exécutif, mais par le pouvoir législatif, faute de quoi ils se constitueraient en pouvoir séparé (comme on le voit bien avec les exemples de la Cour suprême états-unienne et avec celui de la Cour de Justice de L’Union européenne).

 

De l’usage du réferendum

 

La démocratie des délégués doit-elle être complétée par cette forme de démocratie directe qu’est le référendum ? Si le principe est séduisant, et qu’il est souvent considéré comme le nécessaire contrepoids de là démocratie représentative, son usage dans une société socialiste serait limité, car il y aurait beaucoup moins de raisons d’être. Il pourrait même parasiter ses institutions avec un risque de dérive démagogique. On sait d’ailleurs que l’extrême droite le prône volontiers en opposant la voix du peuple au « gouvernement des juges». Le referendum pourrait néanmoins être utile dans le socialisme pour trancher rapidement des sujets très controversés au niveau local et surtout modifier la Constitution, c’est-à-dire l’organisation des pouvoirs quand aucun consensus n’a pu se faire, mais ceci sous conditions, à savoir un débat approfondi mené sur un temps suffisamment long.

Le referendum dont il est question ici concerne des lois existantes ou des projets de loi, ou encore des révisions constitutionnelles  ou des changements de Constitution, mais non des referendums révocatoires, lesquels, dans plusieurs pays[10], visent à invalider un élu ou un agent public, à la demande de citoyens ou de parlementaires. La révocabilité, comme principe fondamental de la démocratie des délégués, a un tout autre sens. Tout élu, d’un échelon donné, doit présenter un compte rendu de mandat, sans doute à mi-mandat (ce qui parait un délai raisonnable) - hormis les cas où une condamnation judiciaire le destitue d’office. C’est alors aux électeurs de ce niveau de le confirmer dans sa fonction ou de les révoquer, ceci entrainant une nouvelle élection, et il n’est nul besoin à cet effet de recueillir au préalable des signatures.

 

Un conseil économique et social

 

La démocratie des délégués a besoin d’une bonne connaissance des réalités sociales et économiques. Or celles-ci sont toujours complexes, car de multiples intérêts sont en jeu : il y a des branches distinctes, des particularités géographiques, des statuts sociaux différents, et des rapports de classes qui n’auront pas disparu par enchantement. C’est pourquoi il a été proposé, dans plusieurs « modèles » de socialisme, de constituer, à côté des Assemblées populaires de tout niveau, une représentation des intérêts sociaux, culminant dans une Chambre des intérêts, qui aurait aussi un pouvoir législatif, mais subordonné, comme le Sénat dans certains pays. Il s’agirait non de permettre une institutionnalisation de groupes de pression, mais d’instaurer un second système de délégués, le Parlement ayant toujours le dernier mot. L’objection est que cette Chambre poserait d’inextricables problèmes de représentativité et présenterait un fort risque de corporatismes, voire de communautarismes, si d’autres intérêts que les intérêts économiques et sociaux devaient aussi être représentés (ce que l’exemple de la Yougoslavie a illustré). En revanche on peut retenir l’idée d’une sorte de Conseil économique et social, où les grands secteurs économiques, les organismes de branches, les syndicats et associations confronteraient leurs intérêts et pourraient déjà tenter de la concilier, Un Conseil qui pourrait alors faire des propositions de lois, et dont les rapports seraient soumis au Parlement mais aussi largement diffusés[11], mais qui n’aurait qu’un caractère consultatif. On peut penser ici, à titre d’exemple, à la Conférence politique consultative du peuple chinois, dont je reparlerai plus loin.

Il y aurait bien d’autres questions à aborder pour qu’une démocratie des délégués fonctionne au mieux. Je ne citerai que le rôle de l’école dans l’instruction civique, celui des médias publics d’information, la publicité des lois, qui doivent être mises à la portée de tous les citoyens de la façon la plus directe et efficace possible[12], et, bien sûr, le rôle que devraient jouer les associations et partis politiques s’ils se réclament d’une orientation socialiste, sans exclure ceux qui, tout en restant dans la légalité, continueraient à défendre une autre orientation, y compris pro-capitaliste. Les libertés fondamentales devraient être non seulement  garanties, mais encore renforcées, tant en matière civique qu’en matière économico-sociale.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      

 

La démocratie des délégués et le Plan

 

On pourrait penser que cette démocratie, par sa complexité, rendra plus difficile la planification. Il n’en est rien. Car la qualité et l’efficacité de cette planification dépendent précisément de la réalité et de la profondeur du débat démocratique. Je donnerai ici l’exemple du secteur socialisé de mon modèle (le secteur public administratif serait,  lui, financé par l’impôt, et les établissements publics industriels et commerciaux financés par les banques publiques). Pour mémoire, dans ce secteur les entreprises, qui ne s’autofinancent pas, doivent recourir aux crédits de court terme et de long terme accordés par des banques socialisées, qui elles-mêmes empruntent des fonds à un Fonds d’investissement. Et ce Fonds, avec ses agences régionales, les distribue selon les critères du Plan national, lequel prévoit de favoriser tel ou tel secteur de l’économie, tel ou tel type de développement (selon notamment des objectifs écologiques), telle ou telle région géographique, en utilisant à cet effet des taux d’intérêt différentiels. Or c’est bien à la délibération démocratique de fixer les priorités, à travers les mandats qui auront été donnés aux délégués. Mais, comme on l’a vu, ces mandats ne sont qu’incitatifs, car d’un échelon à l’autre ils se trouveront modifiés, et ceci jusqu’à l’échelon national, qui les rend impératifs. Faute de quoi les exigences locales finiraient pas s’opposer (chaque région, par exemple, essayant de tirer la couverture à soi).  Mais, je le rappelle, les délégués à chaque niveau doivent rendre des comptes à leurs électeurs et sont révocables. Le Plan national ne serait donc plus imposé d’en haut, comme il l’a été dans les régimes socialistes, même s’il y est devenu surtout incitatif. Il refléterait ainsi les vœux de la population, également en matière de « biens privés », tels que des produits alimentaires, des automobiles, des logements etc., au lieu d’être le terrain de jeu de groupes privés à la recherche, par tous les moyens, de rentabilité pour leurs actionnaires.

 

Les chemins difficiles d’une transition

 

Dans les pays dits « libéraux », où les grands groupes capitalistes sont aux manettes, une démocratie des délégués n’est manifestement pas à l’ordre du jour, bien que la démocratie représentative y fonctionne de plus en plus mal, comme en témoignent les forts taux d’abstention, l’instabilité politique, et même les déports de plusieurs d’entre eux vers ce que des politologues et des médias appellent la «démocratie illibérale », autrement dit des régimes autoritaires, manipulant l’opinion, ne respectant pas le sacro-saint principe de la séparation des pouvoirs et jouant de la xénophobie, au nom de la défense de la civilisation. Tous ces pays connaissent certes des crises profondes (économiques, sociales, environnementales), mais leurs élites ne cherchent qu’à les atténuer par des mesures coupe-feu et des parades sécuritaires. Il reste possible que, face à des rebellions, certains rebasculent vers des formes améliorées de démocratie représentative,  en y instillant même quelques doses de « démocratie participative », dont j’ai dit qu’elles n’avaient jamais joué qu’un rôle mineur. Dans le meilleur des cas un peu de démocratie directe (referendum d’initiative populaire, comme en Suisse, révocabilité des plus hauts représentants), si elle était permise par les Constitutions, viendrait limiter le pouvoir de l’oligarchie, et c’est évidemment souhaitable. Mais, à mon avis, cela n’ira pas plus loin, du moins tant que la crise climatique et environnementale ne les aura pas menés au bord de l’implosion.

Je fais référence ici aux pays du « Centre », par opposition à la « périphérie » du système mondial, ou encore du « Nord » (qui ne se limite pas aux pays occidentaux), par opposition aux pays du « Sud ». Ce sont ces derniers où un virage vers le socialisme a le plus de chances de se produire, tant ils sont victimes de l’échange inégal et du l’égoïsme de leurs bourgeoisies compradores. Des révolutions à tendance socialiste l’ont illustré (Bolivie, Equateur) ou l’illustrent encore (Venezuela), ainsi que des évolutions plus modérées (Brésil, Mexique, Colombie notamment). Mais la puissance de l’impérialisme occidental, états-unien au premier chef, non seulement économique et politique mais aussi idéologique, rend toute transition difficile s’ils ne sont pas soutenus par les pays qui se réclament du socialisme. C’est donc à ces derniers qu’il faut s’intéresser pour le développement d’une démocratie des délégués.

Je me limiterai au cas de la démocratie chinoise, celui que je connais le mieux. Il est fort éloigné du modèle que je viens d’esquisser, mais, à y regarder de près, c’est sans doute celui qui s’en rapproche le plus.

Dans le système chinois des assemblées populaires, l’élection est directe au premier niveau, celui des quartiers ou unités de production (dans les régions urbaines) et celui des districts (régions rurales densément peuplées) et des cantons ou des communes (régions rurales peu peuplées), mais elle est indirecte aux deux niveaux des provinces et de la nation, chaque échelon élisant les représentants du niveau supérieur[13]. Et il s’agit alors d’un système de délégués, du même type que celui des Conseils. Mais on n’y trouvera pas de mandats, au sens fort du terme. Ce serait trop attendre d’une population encore trop occupée à gagner sa vie, même dans les grandes villes, pour se mêler assidument des affaires publiques, en sorte que ce seraient des élites et des milieux d’affaires qui s’occuperaient de celles-ci, et que le choix des élus se ferait à la notoriété et à l’influence. Car, comme je le détaillerai dans un prochain chapitre, nous ne sommes que dans une « première étape » du socialisme, où s’est développé, au sein d’un secteur privé qui compte pour 60% du PIB et 80% de l’emploi urbain, un puissant secteur capitaliste, abondé par des investisseurs étrangers. C’est pourquoi tout le sort du socialisme repose sur les épaules d’un Parti communiste très organisé, lui-même selon un schéma délégatif, qui propose des candidats, mais de manière non exclusive. Il n’existe pas davantage de système de révocabilité. En revanche les assemblées populaires peuvent destituer les chefs et les chefs adjoints des gouvernements à chaque niveau, et formuler des décrets locaux, selon le principe que le législatif commande à l’exécutif.

Tout ceci est bien éloigné du modèle de démocratie socialiste présenté plus haut. Mais il est remarquable que, face à de telles limites, existent en Chine des formes et des canaux de « démocratie participative », qui empêchent le système politique de délégation de rester par trop formel.

J’ai fait allusion à la Conférence politique consultative du peuple Chinois, qui n’est certes pas représentative de la population chinoise, particulièrement des « larges masses », mais qui n’est pas non plus celle d’une oligarchie[14]. Et son rôle est très important. Au plan national elle propose des milliers de lois à l’Assemblée populaire au cours de leurs « Deux Sessions » annuelles. Et ces propositions sont issues des consultations qui ont eu lieu entre les deux institutions à tous les niveaux inférieurs.

Les élections aux assemblées populaires de base sont précédées de réunions sur les lieux de vote (les institutions de travail ou les quartiers d’habitation dans les régions urbaines) et les candidats doivent répondre à certains critères d’éligibilité (ils sont présentés pas des associations ou partis – le parti communiste n’ayant pas le monopole, et peuvent même être indépendants s’ils jouissent de tous leurs droits civiques), si bien que les votes ne se font pas à l’aveugle. On ne se rend pas aux urnes après avoir seulement parcouru quelques professions de foi et suivi quelques débats télévisés, ou parfois participé à des meetings qui ne rassemblent guère que des convaincus, comme c’est le cas généralement dans les démocraties « libérales ».

Mentionnons enfin que, en dehors des périodes électorales, il existe à tous les niveaux de l’édifice social des institutions de « dialogue social », telles que les « forums publics », et aussi des « auditions » publiques, où l’on discute des problèmes de la vie quotidienne et des budgets (par exemple des montants déductibles de l’impôt sur le revenu, qui ne sont pas fixés nationalement). Tout cela, comme le note un chercheur chinois[15], sert à prendre le pouls de la population, ainsi que, évidemment, tout ce qui se passe sur les réseaux sociaux, étudié par les autorités et rapidement censuré, si les messages sont jugés immoraux (ainsi de la pornographie) ou biaisés ou carrément dissidents. Je ne vais pas discuter ici des atteintes à la liberté d’opinion que cela peut représenter, me contentant de rappeler en parallèle le laxisme et les manipulations qui ont cours dans les pays occidentaux, et de dire que l’Etat de droit socialiste devrait être rigoureusement respecté[16]. Mais, dans l’ensemble, on voit que la « vie démocratique » est plus développée en Chine que dans ces pays, quelles que soient ses limites, et qu’elle apporte de la substance à la démocratie des délégués.

J’en viens aux questions incontournables : cette démocratie n’est-elle pas surplombée par un exécutif tout puissant, et, en son sein, par une Parti communiste omniprésent? C’est indéniable, mais est-ce évitable dans une période de construction du socialisme, où les risques intérieurs d’une restauration du capitalisme sont réels, et où le pays est sous la pression permanente, voire la menace, des Etats capitalistes occidentaux ? Imagine-t-on un seul instant que, si tous les partis politiques étaient autorisés, la haute bourgeoisie chinoise et ses milliardaires, jouant de ses moyens financiers et de son pouvoir d’influence, ne ferait pas basculer tout le système politique en sa faveur ? Je ferai seulement remarquer que le Parti communiste, fort de ses 95 millions de membres et de la légitimité qu’il a acquise en transformant le pays le plus pauvre de la planète en un pays développé en seulement sept décennies, en ayant très vite réalisé une alphabétisation complète et aujourd’hui doublé l’espérance de vie de ses habitants, est aussi le parti qui dit vouloir servir les intérêts de toute la population, et pas seulement du prolétariat. Ce qui lui impose de la représenter du mieux possible en son sein[17], et d’y pratiquer au mieux la démocratie de délégation, qui n’a de sens que si elle est délibérative. Nous sommes sans doute loin du compte[18], mais c’est au moins la tendance. Quant au fait que le Parti colonise l’Etat plus encore aujourd’hui qu’hier, il me paraît lié au fait que l’Etat lui-même, avec ses administrations et ses grands régulateurs, au lieu d’être le serviteur fidèle des décisions politiques actées par les Assemblées populaires, comme il devrait être, poursuit souvent ses propres intérêts, y compris via des collusions avec les intérêts privés. J’y reviendrai dans mon dernier chapitre.

Finalement la démocratie à la chinoise peut se prévaloir d’un des plus hauts niveaux de confiance des citoyens dans le monde : d’après l’Enquête sur  les valeurs mondiales (World Values Survey), réalisée par un réseau international de chercheurs, avec une méthodologie rigoureuse, pour la période 2017-2020, les citoyens chinois sont très satisfaits ou assez satisfaits de leur gouvernement à 94,6%, dans leurs partis à 90,5%, de leur Parlement à 86,5%. Il est vrai qu’ils le sont moins dans leurs élections (58, 7%), ce qui prouve qu’il y a encore du chemin à faire. Mais ces résultats peuvent faire pâlir d’envie les démocraties occidentales.

 


[1] Rousseau le disait sans ambages : le citoyen n’est libre que le jour des élections, il devient esclave dès que des représentants sont élus.

[2] C’est par crainte de cet abus que la dernière Constitution française ne parle pas d’un « pouvoir judiciaire », mais d’une « Autorité judiciaire ». Les exemples sont nombreux d’un pouvoir judiciaire qui se donne une grande latitude d’interprétation du droit, tout en en respectant la lettre. On citera celui de la Cour  de Justice.de l’Union européenne.

[3] Rousseau a été le premier à perler de « société bourgeoise», Marx qualifiera les députés de « fondés de pourvoir du capital ».

[4] Le pire des systèmes représentatifs est le système présidentiel, l’exemple français étant sans doute le plus caricatural. Mais, quand une oligarchie est solidement installée au pouvoir et contrôle toutes les institutions, l’élection d’un Président qui entend la combattre est une voie de recours pour les masses populaires. Ce fut et c’est encore le cas dans plusieurs Républiques sud ou central américaines. On sait qu’il est extrêmement difficile pour ce Président de garder le pouvoir, même en faisant voter un changement de Constitution. Dans ces exemples l’impérialisme états-unien, qui se présente comme le champion de la démocratie, fait tout pour le renverser.

[5] Il est à l’opposé d’une démocratie « délégative », laquelle est souvent assimilée, surtout en langue anglaise, à des formes de césarisme ou de caudillisme.

[6] Elle en a seulement appelé à une Fédération de Communes, refusant toute « centralisation despotique ». Chacune y aurait tant de pouvoirs qu’elle ressemblait à un Etat dans l’Etat, avec cependant une « grande administration centrale » pour conserver l’unité de la Nation.

[7] Etonnante Constitution que celle de 1936, rédigée pourtant sous la plume de Staline. Toutes les libertés proclamées dans les démocraties libérales y sont garanties ; de parole, de presse, de réunion, de manifestation, de syndicalisation,  d’association, d’inviolabilité de la personne et de son domicile, de candidature, de vote à bulletin secret. Comme quoi elles peuvent rester formelles, comme dans ces démocraties, mais, il faut le reconnaître, plus encore dans le cas soviétique.

[8] Le système des délégués, qui se voulait l’opposé de la démocratie représentative en général et soviétique en particulier, a trouvé son achèvement avec la Constitution de 1974. Partant des « unités de travail associé » et des « communautés de base », il comportait plusieurs degrés, mais toutes les délégations avaient l’obligation de prendre position sur toutes les questions traitées. Dans la réalité c’est surtout l’appareil du Parti communiste qui a fourni l’ossature et le lien entre les niveaux du système, un système d’autant plus complexe que la Yougoslavie était un Etat fédéral, conçu pour qu’aucune de ses composantes ne puisse s’imposer aux autres.

[9] On peut donner comme exemple, la Convention citoyenne pour le climat, qui a débouché en France, en 2020 , sur 149 propositions, dont l’exécutif du Président Macron n’a retenu, en dépit de ses promesses, que 10% telles qu’elles. Après la « crise des Gilets jaunes », le même Président à lancé un vaste Débat National, dont il trié soigneusement les résultats, jetant les autres à la poubelle. J’ai été frappé, à la lecture de quelques extraits du « Vrai Débat », qui fut opposé à ce débat officiel biaisé, par la richesse des propositions, souvent même très techniques. Quand on donne  librement la parole aux citoyens, ils ont beaucoup à dire…

[10] Dans plusieurs Etats des Etats-Unis (sauf s’agissant des membres du Congrès), en Equateur, au Mexique, au Venezuela, en Roumanie, avec chaque fois des modalités spécifiques.

[11] Les intérêts non économiques et sociaux s’exprimeraient, eux, de façon non institutionnalisée, par le canal d’associations.

[12] Je me souviens, dans le Venezuela du Président Chavez, des petits livrets sur les principaux chapitres de la législation qui étaient disponibles gratuitement dans tous les kiosques de la capitale.

[13] Je simplifie car il y a aussi des représentants de l’armée et des minorités ethniques, et certaines grandes villes ont le même statut que des provinces..

[14] Elle représente une quarantaine de milieux sociaux, dont les 8 partis démocratiques (autres que le Parti communiste, qui y est en minorité), des associations, la Fédération du commerce et de l’industrie etc.

[15] Chen Jiagang, « La démocratie délibérative chinoise. Essais, pratiques et perspectives » in revue La Pensée, 2015/3 n° 383. Cf. également Yu Keping « Domaines clés de l’administration démocratique », in La Pensée, Janvier/Février 2013, n° 373.

[16] Cet Etat de droit, y compris le droit de propriété, s’est considérablement développé, et les autorités le mettent de plus en plus en avant. Mais il est vrai  que certains chefs d’accusation, comme celui de « subversion de l’Etat », sont assez vagues pour permettre des poursuites abusives.

[17] Y compris de grands capitalistes, mais en nombre très limité.

[18] Les catégories diplômées y sont sur-représentées, contre, selon les statistiques publiées par le Parti lui-même pour la fin 2022, 33,3% de travailleurs et de paysans. Mais les membres du Parti doivent respecter de fortes exigences morales et sont tenus de mener un train de vie modeste, ce à quoi veille sa Commission de discipline.

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27 juillet 2023

lLE SECTEUR PUBLIC EN CHINE ET SON EVOLUTION

 

Je ne me propose pas d’aborder ici, en quelques pages, un aussi vaste sujet, mais seulement d’examiner, sur quelques points, dans quelle mesure il correspond ou non au « modèle » de socialisme que j’avais esquissé dans mon livre Dix essais sur un socialisme du 21° siècle (L’Harmattan, 2011), dans l’idée que cette grille de lecture pouvait s’avérer éclairante[1]. Je procéderai par une comparaison avec le secteur public français, lequel servait de cadre à mon modèle, puis j’examinerai leurs évolutions respectives, sous l’effet des politiques dites de libéralisation.

Pour finir j’examinerai, tout aussi brièvement, son importance relativement au secteur capitaliste et comment l’Etat chinois contrôle ce dernier.

 

La notion de secteur public et ses différentes formes

 

La comparaison de ce secteur avec le secteur public français est d’autant plus intéressante qu’il a été bâti peu à peu, tout au long de la « politique de réforme et d’ouverture » initiée en 1978, sur les mêmes principes, avec les mêmes dispositions juridiques, parfois copiées mot à mot[2].

Rappelons qu’avant 1978 toutes les activités économiques, une fois les nationalisations achevées, avaient un caractère public et administratif. Les établissements et les unités de production n’étaient que des prolongements des administrations, qui les géraient selon les critères des plans directifs (mais de manière beaucoup plus souple s’agissant des « communes populaires). C’est avec l’introduction de mécanismes de marché et avec la création de véritables entreprises publiques, dotées d’une autonomie de gestion, puis avec celle, pendant un temps à titre expérimental, d’entreprises privées, que s’est instituée en Chine populaire la distinction fondamentale entre public et privé qui existait depuis longtemps en France[3]. Cette dernière avait en effet pris corps sous la III° République, puis s’était affirmée après la Libération, du fait de nombreuses nationalisations et de la construction d’un Etat providence, avant de se voir maintenue pendant la période gaulliste et même renforcée par le gouvernement socialiste qui a suivi avec son nouveau train de nationalisations[4], ceci jusqu’en 1986, année où la droite est revenue au pouvoir. Cette spécificité française pouvait même, conjuguée avec l’existence d’une planification incitative, signifier l’existence d’éléments de socialisme, bien  plus importants que dans n’importe quel autre pays occidental.

Le propre du secteur public en France est qu’il devait incarner  « l’intérêt général », tandis qu’en Chine on a parlé « d’intérêt public », mais les deux notions étaient voisines, et si en France le secteur public relevait du droit public par opposition au droit privé, tandis qu’en Chine tout le droit est resté public jusqu’au début des années 2000, la différence n’était pas si importante, puisque le droit public chinois a été spécifié pour caractériser le secteur public. Dans les deux cas ce concept d’intérêt général avait un sens large, renvoyant à la fois à l’existence de « services publics »[5] et à celle de monopoles de fait, alors que dans la tradition anglo-saxonne, les « publics utilities » ne concernent que les monopoles[6].

En France le secteur public se découpait entre trois niveaux, correspondant à des fonctions différentes, mais toutes liées à l’intérêt général : 1° les administrations de tutelle, avec leurs structures hiérarchiques, 2° les établissements administratifs dotés d’une certaine autonomie de gestion dans le cadre des règles fixées par l’administration, qui en contrôlait l’exécution (par exemple des collèges et lycées, des hôpitaux). les agents dans les deux cas étant des fonctionnaires d’Etat, relevant du droit public, titulaires d’un grade et avec des règles de carrière spécifiques, et 3° les établissements publics industriels et commerciaux (EPIC), dont les agents, quoique salariés de droit privé, jouissaient d’un statut spécifique. Ce qui correspondait à ce que j’ai appelé la fourniture de biens de citoyenneté dans les deux premiers cas, par exemple l’éducation et la santé, et de biens de civilisation dans le second, par exemple l’électricité, le téléphone ou les transports en commun. En Chine on a retrouvé à peu près la même  répartition, bien que tous ces services publics aient été rangés sous la notion juridique générale « d’unités de service public ». Or les deux dernières  institutions surtout ont été plus ou moins bouleversées, sous l’influence de politiques libérales baptisées « réformes » de « modernisation », censées améliorer un fonctionnement accusé de lourdeurs et lenteurs bureaucratiques, dans une double direction.

 

La privatisation proprement dite, partielle ou étendue, des services publics industriels et commerciaux

 

 Elle consiste à transformer des services publics industriels et commerciaux en entreprises publiques constituées en sociétés anonymes, où l’Etat peut être actionnaire à 100% mais aussi devenir actionnaire minoritaire, pendant que tout leur personnel devient des salariés de droit privé, soumis au code du travail.

En France ce mouvement de privatisation a été généralisé, non parce que ces entreprises par actions devaient devenir obligatoirement  des entreprises privées (les Traités européens ne l’imposaient pas), mais parce qu’elles devaient être gérées comme des entreprises privées, ne disposant d’aucun soutien de l’Etat (par exemple la garantie des emprunts), ce qui aurait été considéré selon les mêmes Traités comme des aides faussant la concurrence. De plus la privatisation s’est la plupart du temps transformée de privatisation partielle en privatisation quasi complète, l’Etat ne gardant qu’un faible pourcentage d’actions et de sièges au conseil d’administration, ce qui ne lui laissait qu’un pouvoir résiduel, quelque fois renforcé par une  golden share.

En Chine on a assisté à un mouvement comparable, les  services publics industriels et commerciaux devenant des entreprises publiques, mais avec ces deux différences majeures que l’Etat y est toujours resté largement majoritaire et qu’il les soutient de diverses manières, notamment en leur assurant un accès privilégié aux banques publiques. 

Une autre différence est que, en France, ces entreprises publiques ont été mises en concurrence avec des entreprises privées, souvent créées de toutes pièces, en sorte que des biens sociaux ont été transformés en biens privés. Un cas emblématique fut celui de la création de concurrents artificiels au principal producteur d’énergie (Electricité de France, grâce à ses centrales nucléaires), des concurrents qui ne produisaient rien, ne transportaient ni ne distribuaient rien, mais ne faisaient que commercialiser de l’énergie à la manière de traders, tout ceci en contraignant EDF à leur vendre celle-ci à un coût très bas, inférieur même au prix de revient. Encore l’entreprise publique gardait-elle la gestion (filialisée) du réseau de lignes électriques, par délégation de service public. Mais, dans d’autres cas, ce fut même le monopole de fait de réseaux qui fut abandonné, sous forme de concessions de longue durée à des entreprises privées : ainsi des autoroutes[7]. La Commission Européenne exige même de privatiser les barrages hydro-électriques, monopoles de fait s’il en est. En Chine, heureusement, il ne s’est produit rien de tel. Les entreprises publiques sont restées publiques. Certes les monopoles d’Etat, hors réseaux, ont souvent, mais pas toujours[8], cédé la place à plusieurs entreprises. Mais ce fut parfois à des fins de décentralisation régionale. Quand elles ont été mises en concurrence les unes avec les autres, avec par conséquent la fin du tarif unique (ainsi pour le secteur des télécommunications), ce fut pour les inciter à améliorer leurs services, mais sans cesser de les contrôler étroitement.

 

Les raisons de cette privatisation de services publics

 

Les raisons généralement invoquées pour la privatisation, partielle ou étendue, des établissements publics industriels et commerciaux devenus des entreprises sont 1° la nécessité pour eux de grossir pour réaliser des économies d’échelle ; 2° celle de disposer de grandes masses de capitaux sans devoir faire appel à des dotations d’Etat et à l’autofinancement, donc de s’ouvrir à des capitaux privés 3° celle de pouvoir se développer à l’international, et de faire face à de puissants opérateurs étrangers, autorisés à intervenir dans le pays par réciprocité. Mais, tout d’abord, un service public industriel et commercial peut d’autant plus facilement se développer qu’il n’est pas soumis aux contraintes de rentabilité des entreprises privées. Ensuite l’argument des bienfaits de la concurrence doit être réfuté : l’expérience montre que, loin de faire baisser les coûts, elle les accroit, et avec eux, leurs prix, du fait notamment des dépenses de publicité (on le voit bien avec les opérateurs de télécom en France, et avec l’aberration, dans la téléphonie mobile, de la multiplication des antennes réseau). Quant à l’argument de la réciprocité, rien n’empêche que le développement à l’international se fasse sous forme de filiales soumises au droit public ou privé étranger, ce qui est d’ailleurs généralement le cas, pendant que, inversement, les opérateurs étrangers, s’ils apportent les mêmes services et des services de même qualité, soient soumis aux règles du pays d’accueil (je pense en particulier aux pays de l’Union européenne).

On doit se demander alors ce qui a conduit le gouvernement chinois à transformer, lui aussi ses établissements publics industriels et commerciaux en entreprises publiques et à ouvrir le capital de la plupart d’entre elles. C’est probablement parce qu’elles avaient besoin encore plus de capitaux que les entreprises françaises pour grandir, dans un pays qui était encore sous-développé, pour réaliser donc une « accumulation primitive » sans opérer des transferts budgétaires venant d’autres secteurs. Mais elles ne sont pas pour autant devenues des entreprises comme les autres. Il fallait certes, pour satisfaire les investisseurs privés, les rendre rentables (et elles ont mis du temps à y parvenir), mais tout en continuant à privilégier les investissements sur la distribution de dividendes et la valorisation de leurs actions, quand elles étaient cotées en Bourse. Les investisseurs, y compris étrangers, y ont trouvé leur compte, vu leur taille et l’ampleur des marchés auxquels elles pouvaient s’adresser. C’est en ce sens qu’on ne peut parler ici d’un capitalisme d’Etat de type actionnarial[9]. Et c’est vrai également pour les banques publiques, autres services publiques.

Il y aurait pu y avoir une autre raison à la transformation des services publics en entreprises publiques : l’obligation pour la Chine de se soumettre aux règles de l’Organisation mondiale du commerce, lorsqu’elle a décidé d’y adhérer, cette dernière considérant que des services publics pouvant bénéficier d’aides d’Etat faussaient la concurrence. Mais la Chine a su les contourner. Qui plus est, elle s’est servi de ses entreprise publics comme vecteurs de sa planification, les transformant en véritables bras armés de l’Etat.

Reste que cette transformation, qui fait disparaître le statut particulier des personnels des établissements publics, est nuisible à l’esprit de service public qui pouvait les animer. Cependant ils ne sont pas devenus des salariés comme les autres, comme on le verra avec leur participation aux instances de gestion (ce sont eux aussi que l’on retrouve généralement parmi les ouvriers députés) et que les salaires des dirigeants on été plafonnés.

 

Une autre forme de privatisation : l’externalisation

 

Elle signifie une gestion indirecte des services publics par la concession au privé d’une partie de leurs activités. Au sens propre cette externalisation concerne les services non marchands, sinon elle revient à une forme de privatisation – au sens ci-dessus. Ce n’est pas une nouveauté. Les administrations et les établissements administratifs n’ont jamais effectué la totalité des travaux nécessaires à leur fonctionnement, n’ayant ni les moyens ni les savoir-faire a cet effet. Mais l’externalisation est devenue systématique, sous l’influence de la théorie anglo-saxonne du New Public Management, consistant à « dégraisser » l’Etat et à étendre les relations marchandes jusqu’en son cœur. Cette externalisation a revêtu trois formes principales : 1° La délégation de service public, par exemple concernant les travaux de nettoyage, d’entretien des bâtiments, de collecte des déchets, de fourniture d’eau, d’électricité. Leur adjudication ne suppose pas toujours un appel d’offres, et l’adjudicataire n’est pas nécessairement une entreprise privée, mais il emploie toujours des salariés de droit privé. On en voit bien les effets : ce personnel subalterne se trouve dissocié de celui des fonctionnaires, n’a plus les mêmes avantages et surtout n’a plus leur culture de service public. 2° Les marchés publics de services, en matière par exemple de grands travaux ou de fournitures. Ils se justifient mieux, parce que les administrations et les établissements administratifs ne sont pas équipés pour y faire face et qu’il vaut mieux recourir à des entreprises spécialisées. 3° Les partenariats public-privé, où l’établissement public confie sa construction et sa gestion, pendant un certain nombre d’années, à un opérateur extérieur, qu’il rémunère en lui versant un loyer, avant d’en récupérer la propriété, par exemple s’agissant d’un nouvel hôpital. Cette pratique n’a de fait donné que de mauvais résultats : vices de construction, gestion désastreuse, car copiée sur l’entreprise privée.

Or la Chine a suivi à peu près le même mouvement, sauf en ce qui concerne les partenariats, semble-t-il peu courants. La notion de partenariat y a en effet un sens très général, englobant les concessions, les contrats de financement privé de services, les entreprises d’économie mixte et les aides publiques.

Si la Chine a largement emprunté la pratique de l’outsourcing aux économies libérales, cela peut certes se comprendre dans un pays où l’administration était pléthorique. Mais le risque est que cette dérive aille trop loin, agrandissant sans cesse le secteur privé et propageant son ethos capitaliste. C’est bien ce que l’on a pu observer en France. Toutes les délégations de services publics ont désagrégé, presque autant que les privatisations, leurs caractères essentiels (la continuité du service, ses possibilités d’accès, la péréquation entre petits et gros usagers), les sous-traitants, soumis à une contrainte de rentabilité financière[10], sous-payant des salariés et négligeant la qualité du travail, et déléguant eux-mêmes à une cascade de sous-traitants, eux-mêmes encore plus mal formés et encore plus pressurés, des travaux d’exécution (on l’a vu même dans le cas de l’entretien des centrales nucléaires).

 

En quoi les entreprises publiques en Chine ne relèvent pas d’un capitalisme d’Etat

 

J’ai indiqué que ces entreprises ne servaient pas à procurer des dividendes à leur Etat propriétaire ni à valoriser ses actions, comme dans les économies occidentales. Certes elles versent aujourd’hui des dividendes (dans mon modèle ils seraient remplacés par une taxe sur l’usage du capital), mais c’est dans le but d’accroître les moyens financiers du secteur public, et non d’aller à d’autres usages. Une autre différence avec un capitalisme d’Etat est, j’en ai déjà parlé dans mon Essai n°3, la démocratisation de leur gestion, avec le rôle de tous leurs travailleurs dans le Conseil de surveillance de ces entreprises. Dans mon modèle ils étaient représentés à 50% dans le Conseil d’administration, le dernier mot restant aux représentants de l’Etat, puisque nous sommes dans le cadre de la production de biens sociaux, qui relèvent de sa responsabilité. Ici leur pouvoir semble bien plus faible, mais, comme je l’ai dit aussi, le Parti communiste joue un rôle très important dans la gestion. On ne peut pas dire que la politique soit « au poste de commandement », comme à l’époque maoïste, mais elle sert bien de guide aux décisions.

On voit toute la différence avec la participation des travailleurs à la gestion dans les économies occidentales. Tout comme la l’intéressement et la participation aux résultats, la distribution de quelques actions les met en conflit avec eux-mêmes (pour tirer quelque revenu des actions qu’ils possèdent, ils sont conduits à s’auto-exploiter). L’autre forme de participation à la gestion passe par le canal des syndicats, soit à travers des négociations salariales, soit, dans le meilleur des cas, sous la forme d’une cogestion, comme dans les entreprises allemandes de plus de 2000 salariés. Mais, dans les deux cas ils ne s’intéressent qu’à la bonne marche de leur entreprise (ce que l’on peut appeler un « égoïsme d’entreprise »), et non à son rôle dans l’économie, fût-elle quelque peu planifiée.

 

La gestion des entreprises publiques en Chine et le pourquoi de leur reprise en mains

 

Toutes les entreprises publiques en Chine sont chapeautées par une Agence des participations de l’Etat, comme en France, mais avec cette différence que l’Etat est toujours majoritaire au sein de ces entreprises. Elles sont en effet constituées en holdings, propriétés de cette Agence (la SASAC[11]), lesquelles contrôlent un grand nombre de filiales (parfois constituées en joint-ventures avec des capitaux étrangers). Leurs dirigeants sont nommés par l’Etat, soit en définitive par le Parti, si bien que l’Agence reste en principe sous contrôle politique. A noter qu’existe une distinction nette entre d’une part les entreprises stratégiques, considérées comme étant la « colonne vertébrale du service public », telles que les entreprises pétrolières pour leur rôle dans la fourniture d’énergie, et d’autre part quantité d’autres entreprises industrielles et commerciales, ce qui se traduit par le fait que les dirigeants des premières ont un statut plus élevé (ils ont rang de vice-ministres).

C’est là une différence avec mon modèle, où ils seraient nommés par le Conseil d’administration, en partie composé de fonctionnaires représentant l’Agence, ceci de manière à éviter des interférences politiques susceptibles de fausser le fonctionnement autonome de ces entreprises, par exemple en leur assignant des missions trop coûteuses, en les contraignant à conserver des emplois en surnombre, en faisant prévaloir des connivences et des intérêts personnels, ce qui aboutit à « une capture du régulé par le régulateur », c’est-à-dire par le pouvoir politique. C’était le sens de la critique libérale de l’entreprise publique, et, effectivement, on a pu observer en France des dérives de ce genre, aboutissant à de mauvaises gestions, parfois même délictueuses. Dans mon modèle les dirigeants d’entreprises publiques auraient pour seule mission de veilleur à ce qu’elles remplissent bien leurs « contrats » de plan (avec les leviers différenciés qu’ils peuvent comporter) et ne servent pas non plus de « vache à lait » de l’Etat.

Mais il existe un risque inverse, à savoir que les dirigeants de ces entreprises publiques constituent une technocratie d’entreprise qui, forte de son expertise, impose ses vues au pouvoir politique, ce qu’on appelle une « capture du régulateur par le régulé ». Or c’est, semble-t-il, ce qui s’est aussi produit en Chine, où la SASAC serait devenue une sorte d’Etat dans l’Etat, négligeant ses missions, dont la conformité aux orientations du Plan, et même multipliant des délégations au secteur privé, pendant que même la Commission nationale de la Réforme et du Développement, la NDRC (en fait l’organisme du Plan) laissait faire. On peut parler alors d’une sorte de dérive libérale, les entreprises publiques devenant des sortes d’empires agissant plus ou moins à leur guise, le pouvoir de l’ensemble des travailleurs au sein du Conseil de surveillance et celui des comités de Parti se trouvant réduit ou contourné.

C’est ainsi que je comprends la reprise de contrôle par le Parti sous Xi Jinping. de diverses façons que je vais rapidement évoquer[12]. Au-dessus de ces grands organismes existaient déjà des organismes supra-ministériels qui avaient un pouvoir de coordination pour concilier des intérêts qui pouvaient être divergents. Xi a accru leur rôle, au détriment de la SASAC et de la NDRC, mais cela ne suffisait pas à mettre un terme à la capture de ces hauts cadres par ceux qu’ils étaient censés circonvenir. Un second moyen de contrôler la gestion des entreprises publiques fut alors d’utiliser le système de gestion des carrières des cadres (nommés, transférés et remerciés par le pouvoir politique), en jouant sur leur rotation et sur le cumul des mandats pour renforcer certains d’entre eux, donc à remettre de la politique dans la gestion. Autre avantage : cela permettait de casser les réseaux personnels, toujours propices à la corruption. C’est dans le même sens que le Parti a resserré son rôle dirigeant en faisant cumuler aux plus hauts cadres des entreprises publiques les fonctions de président du Conseil d’administration et de Secrétaire du Parti. En troisième lieu Xi a également renforcé le rôle des comités de Parti dans les entreprises publiques, les appelant à jouer un rôle directeur dans leurs prises de décision. Enfin une vaste campagne anti-corruption a écarté tous les dirigeants qui avaient profité de leur position pour s’enrichir personnellement.

Comment comprendre cette orientation visant à remettre directement le pouvoir politique au cœur de  la gestion des entreprises publiques, alors qu’elle semble aller contre une bonne gestion économique en entraînant cette capture du régulé par le régulateur qui avait été propre à la période maoïste (« la politique au poste de commandement »), et qui avait montré les faiblesses d’une économie administrée ? A mon avis elle n’est pas souhaitable dans une société socialiste établie sur ses propres bases, c’est-à dire où les entreprises publiques seraient à 100% propriété de l’Etat, où leurs missions seraient définies par un pouvoir pleinement démocratique avec un contrôle permanent de leur exécution, où enfin les travailleurs seraient associés a parité avec les dirigeants à la gestion (s’agissant du secteur d’Etat), sans doute aussi avec une représentation des usagers (cf. mon modèle). Mais, en Chine, nous sommes dans une période de transition où planent malgré tout à la fois les risques d’un capitalisme d’Etat, servant de machine à dividendes, comme il s’est manifesté dans les entreprises d’Etat occidentales.

Les entreprises publiques chinoises étant pour la plupart des entreprises d’économie mixte, ceci pour attirer des financements privés, seront inclines à adopter les objectifs et les méthodes de ces derniers, à savoir la fameuse « gouvernance ». De fait, quand Jiang Zemin avait institué trois comités au niveau de la holding, le conseil d’administration, le conseil de surveillance et l’assemblée des actionnaires, ce sont ces trois structures qui prenaient les décisions stratégiques, sans trop de souci pour les orientations fixées par le gouvernement, représentant de la volonté populaire. Gain d’efficacité sans doute, mais risque de dérive vers un capitalisme d’Etat, d’autant que les entreprises publiques multipliaient les investissements à l’étranger. C’est pourquoi il fallait remettre du contrôle directement politique, mais sans effaroucher pour autant les investisseurs étrangers, qui veulent voir leur propriété garantie, leurs dividendes versés et le cours de leurs actions se valoriser. Et ce contrôle politique vise à favoriser les investissements plutôt que la rente, et cela selon les orientations du Plan, et avec le soutien des banques publiques. Si les investisseurs étrangers y trouvent quand même leur compte, alors que ce ne sont pas eux qui décident, c’est que l’essor de ces entreprises publiques est impressionnant.

Il ne faudrait pas croire cependant que le contrôle politique ait réduit l’autonomie des entreprises d’Etat à peu de choses. Comme souvent en Chine il s’agit de concilier les contraires. Diverses expérimentations semblent aller dans ce sens.

Il nous faut voir maintenant comment le secteur public peut continuer à jouer un « rôle dirigeant », alors que le capitalisme privé a connu un développement considérable en Chine avec la politique « de réforme et d’ouverture ».

 

Comment la Chine contrôle le capitalisme privé

 

D’abord il faut noter que le secteur public chinois, loin de se rétrécir, gagne du terrain. Nombre d’entreprises privées et cotées dans l’industrie high tech ont vu ainsi l’Etat devenir actionnaire majoritaire par le biais des gouvernements provinciaux, des fonds d’investissement public et d’autres entreprises d’Etat dans tous les secteurs stratégiques.

Ensuite le capitalisme privé ne fait pas en Chine ce qu’il veut. Par capitalisme privé j’entends ici les grandes sociétés par actions, souvent cotées en Bourse, et non ce tissu de petites entreprises, souvent familiales et proches de l’artisanat, ni diverses structures  rangées sous l’appellation d’entreprises « collectives », qui font pour beaucoup la force de l’économie chinoise. Essayons de faire le point.

Quelle place ce capitalisme privé occupe-t-il dans ce que j’ai appelé les « services publics de citoyenneté » ?

Ceux-ci sont à l’heure actuelle en plein développement. A l’horizon 2035, ils pourraient dépasser ce qui s’est fait de mieux en France, et que l’on a rangé sous la bannière de l’Etat-providence, le but étant l’égalisation d’accès de tous les citoyens chinois pour les sept « garanties de base » : l’éducation de la petite enfance, celle des jeunes au long de l’obligation obligatoire, les soins médicaux (alors qu’aujourd’hui l’assurance maladie ne couvre qu’une partie des frais d’hôpital et de médicaments), les aides aux personnes âgées, le soutien aux personnes faibles, le service militaire et les services culturels. Quant à l’enseignement supérieur, qui est très largement public, il resterait payant, mais avec un service de bourses amélioré.

Or, aujourd’hui le fait est que la plupart de ces services, qui étaient gratuits à l’époque maoïste, se trouvent largement investis par le secteur privé, ce qui ne fait qu’accroître les inégalités. Mais des indices montrent qu’on commence à le faire reculer. Je citerai deux exemples récents. Pour que leurs enfants réussissent leurs études, les parents qui en avaient les moyens faisaient appel, comme en France, à des entreprises offrant des cours privés, qui se sont multipliées. Le gouvernement chinois vient de décréter que ces fournisseurs devraient obligatoirement se transformer en organismes à but non lucratif - ce qui a fait chuter brutalement le cours de leurs actions. Dans le même ordre d’idées l’éducation des jeunes Chinois s’est vue, comme dans les pays occidentaux, détériorée par un usage inconsidéré des jeux video, propagé par de puissantes entreprises privées, dont Tencent, leader mondial. Pour restituer au service public son rôle fondamental, l’utilisation de ces jeux été drastiquement restreinte, pour les moins de 18 ans, à trois heures par semaine le week-end.

Dans ce je nomme « les services publics de civilisation » (énergie, transports en commun, infrastructures routières, portuaires et aéroportuaires, téléphone fixe et mobile, etc.), le secteur capitaliste est quasiment absent. S’agissant des « biens stratégiques » (armement, industries de base, construction navale, recherche scientifique, plusieurs technologies de pointe,  travaux relatifs à l’environnement, et, last but not the least, les banques[13]), il est absent ou reste minoritaire..

Mais il y a une exception de taille, celle des grandes entreprises de l’internet, détenues, hors infrastructures, par le secteur privé (dont les fameux géants que sont les BATX)[14], en l’occurrence majoritairement par des fonds d’investissement étrangers. C’est là une situation fâcheuse, vu que l’internet, avec toutes ses applications, est devenu un bien social au même titre que le téléphone, Je l’explique par le fait que le gouvernement chinois, voulant se doter le plus rapidement possible de ces moyens de communication, d’information et de transaction[15], avait besoin pour cela de capitaux massifs, et a estimé que le secteur privé, plus prompt à copier les modèles étrangers, serait le plus à même d’y parvenir, notamment en recrutant des techniciens alors souvent formés aux Etats-Unis (d’où, aussi, une floraison de start-up financées par des fonds de capital-risque). Pour attirer ces capitaux, les groupes privés se sont fait très souvent coter à la Bourse de New York, et ont accueilli les plus grands fonds d’investissement états-uniens, tels que Blackrock et Fidelity. Et on a même vu une grande entreprise de l’Internet (Alibaba) tenter de concurrencer les banques publiques – autre service public de première importance – dans l’octroi de crédits.

C’est seulement après coup, pour répondre à une telle privatisation de services publics devenus essentiels et à la perte de souveraineté que cela représentait, que le pouvoir chinois a entrepris, surtout à partir des années 2020, une reprise en main de tout ce secteur de l’internet. Il s’agissait d’abord de réduire la puissance de ces entreprises par des mesures anti-concentration (avec de lourdes amendes à la clé). Il fallait ensuite faire agir les autorités de régulation pour imposer des normes strictes, mais également commencer à reprendre le contrôle de ces données, ce véritable trésor de guerre (commerciale) des entreprises de l’internet. C’est ainsi que Ant Financial (la branche financière d’Alibaba, le géant du commerce en ligne), a dû d’abord renoncer à une introduction à la  Bourse de Wall Street, a été contraint de transférer à la Banque centrale les données des 700 millions de clients auxquels elle avait accordé des prêts, et a dû se faire enregistrer comme entreprise de finance, soumise aux règlements du secteur bancaire[16]. Plus généralement les entreprises de l’internet ont été encouragées à se faire coter auprès des Bourses chinoises.

Dans le secteur marchand proprement dit, hors services publics[17], fallait-il, en revanche, laisser la bride sur le cou au capitalisme privé ? Nationaliser, d’une manière ou d’une autre, certaines entreprises devenues trop puissantes ? C’est une autre stratégie qui a été suivie. Une première manière de contrôler les entreprises capitalistes a été de  leur imposer des standards sociaux conformes à la législation du travail. Un cas frappant, qui contraste avec la grande liberté laissée en Occident, est celui des VTC : l’entreprise Didi (l’Uber chinois) a été  sommée de verser au moins le minimum légal à ses chauffeurs et de leur assurer des cadences de travail normales. Idem pour l’entreprise Meitan (services et livraisons en ligne). Mais c’est surtout le géant taïwanais Foxconn, où les conditions de travail étaient scandaleuses, qu’il a fallu remettre dans le droit chemin, nonobstant son poids dans l’économie. Il faut rappeler ensuite que les entreprises étrangères ont été soumises à un certain nombre de conditions pour pénétrer le marché chinois ; écartées de certains secteurs (selon une liste négative, beaucoup plus large que dans les pays européens), elles doivent dans d’autres secteurs s’associer à des investisseurs chinois sous forme de co-entreprises, (constituées en sociétés à responsabilité limitée ou en entreprises par actions), pour obtenir l’autorisation des ministères concernés. Ces entreprises sont en fait encouragées, autorisées, restreintes ou interdites selon les orientations du Plan. Mais cela ne suffit pas. L’Etat chinois a pris des participations dans les plus grandes entreprises de manière à s’inviter dans leur Conseil d’administration. Enfin toutes les entreprises privées, chinoises comme étrangères, sont désormais tenues d’accepter la présence d’un comité du Parti en leur sein, et la très grande majorité en possède désormais une. Il y a certes, dans toutes ces mesures, de quoi freiner l’ardeur des investisseurs étrangers, qui peuvent voir leurs capitalisations boursières s’effondrer, mais le marché chinois, s’il n’est pas pour eux un Far West, reste néanmoins  un pactole de par sa taille.

On voit donc en quel sens, en Chine, c’est le gouvernement qui contrôle de plus en plus le capitalisme, chinois ou étranger, et non le capitalisme qui contrôle le gouvernement. Cela en fait-il un gouvernement autoritaire, voire dictatorial, comme on l’assure en Occident ? C’est d’abord une question de souveraineté : la Chine ne veut plus jamais se faire coloniser, ni dominer de l’intérieur, ni continuer à se voir exploitée par les mécanismes de l’échange inégal, qu’elle entend réduire de plus en plus. Pour le reste je renvoie à mon analyse de la démocratie chinoise dans le contexte  d’une difficile transition socialiste.

   


[1] C’est avec cette grille que j’avais esquissé une première approche dans mon livre Le « modèle chinois » et nous, Paris, L’Harmattan, 2018.

[2] Je me suis inspiré ici de l’excellente thèse de doctorat de Xiaowei SUN De la relation entre service public et fonction publique. Etude comparée des droits français et chinois, soutenue le 26 septembre 2014 à l’Université de Franche Comté. ,

[3] Les entreprises privées  n’acquièrent un statut juridique qu’avec la Loi sur les sociétés de 1992.

[4] Il y aurait  beaucoup à dire sur ces nationalisations et sur le fait qu’un tournant libéral s’est effectué dès 1983 dans la politique économique.

[5] C’est en 2003 que le terme de « service public » est introduit pour la première fois en Chine.

[6] Le préambule de la Constitution de 1958 en France, en principe toujours en vigueur mais aujourd’hui négligé, stipule que « Tout bien, toute entreprise, dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public national ou d’un monopole de fait, doit devenir propriété de la collectivité ». Les services publics doivent être accessibles à tous (c’est le principe d’universalité), gratuitement  ou au  même prix, et, quand ils prennent la forme d’entreprises, celles-ci ne sont pas soumises à un principe de rentabilité financière. Selon les Traités européens au contraire, à partir du moment où un service est payant, il doit être soumis au principe de la concurrence et proposé à des prix divers. Les Traités  font seulement une exception pour certains services d’intérêt général destinés à constituer un filet de sécurité pour la population.

[7] Ceci alors que le coût de leur construction par l’Etat avait été complètement amorti et qu’elles devenaient pour lui bénéficiaires. En outre les contrats de concession ont été rédigés de telle manière que les entreprises concessionnaires ont pu engranger des bénéfices colossaux. Le « scandale des autoroutes «  continue à défrayer la chronique. Même une partie du foncier, qui restait propriété de l’Etat, à savoir de vastes terrains adjacents à l’emprise des autoroutes elles-mêmes, a été cédé gratuitement aux concessionnaires !

[8] Par exemple les voyages en train sont gérés par un groupe unique, avec des filiales.

[9] Pendant longtemps les entreprises publiques n’ont même versé aucun dividende à l’Etat.

[10]A distinguer d’une rentabilité économique, qui consiste seulement pour une entreprise à faire des bénéfices.

[11] Commission d’administration et de supervision des actifs publics.

[12] J’emprunte ces éléments d’analyse à l’article de synthèse de Wendy Leutert intitulé « Un ferme contrôle des firmes. La gestion des entreprises publiques sous Xi Jinping », dans la revue Perspectives chinoises, N° 2018/1-2.

[13] En Chine 5 grandes banques commerciales possèdent 80% des actifs du secteur, et le reste est détenu en majorité par des banques locales dans les grandes villes.

[14] Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi,

[15] Elle est aujourd’hui le pays le plus numérisé de la planète.

[16] Depuis Alibaba a dû se scinder en 6 sociétés indépendantes, coiffées par une holding, seul le site de vente en ligne Taobao restant propriété à 100% d’Alibaba. C’est là une manière de mieux les contrôler.

[17] La grande différence selon moi, je le rappelle, est que les services publics fournissent des biens sociaux, alors que les autres entreprises fournissent des biens privés.

2 mars 2023

MARX ET L'EPISTEMOLOGIE

 

 Marx voulait construire une théorie scientifique de l’histoire. Aussi sommes nous en droit de nous interroger sur les titres de validité de cette théorie au regard de l’épistémologie contemporaine, plus précisément de celle de Bachelard, qui reste inégalée aux yeux de beaucoup de scientifiques (beaucoup plus convaincante que celle d’un Karl Popper, et même que celle d’un Thomas Kuhn). Je vais donc examiner en quoi Marx s’est appliqué à lui-même, avant la lettre, des procédures de scientificité comparables à celles que Bachelard a exposées. Mais il y a aussi une épistémologie proprement marxienne, « dialectique », dans le domaine qui est le sien, la science de l’histoire. J’en parlerai à la fin de mon propos.

 

La notion de rupture épistémologique appliquée aux sciences humaines

 

Bachelard, on le sait, observant  notamment les bouleversements opérés par la physique dans la première moitié du XX° siècle (avec la théorie einsteinienne de la relativité et la physique quantique), a rompu avec une conception continuiste de la science, telle qu’on pouvait la trouver chez un Auguste Comte. La science naît quand elle se dote de concepts, qui peuvent être seulement de claires définitions (ainsi pour la géométrie euclidienne) ou des notions issues d’une expérimentation contrôlée (par exemple la statique d’Archimède). Elle opère une rupture fondatrice par rapport à un sens commun (par exemple la croyance spontanée que la chaleur monte vers le haut, comme on l’observait dans une cheminée). Mais ensuite elle progresse par bonds, ce qui suppose de l’audace intellectuelle, remettant en cause ce que l’on croyait acquis, et qui présentait cependant des failles.

Dans les sciences humaines, et a fortiori s’agissant de l’histoire, qui les convoque toutes, des ruptures épistémologiques sont forcément d’un autre ordre : on ne peut faire d’expériences en laboratoire, et les mathématiques, qui ont joué un si grand rôle dans les sciences naturelles, ne doivent y être utilisées qu’à bon escient. On ne peut donc y parler d’expérimentation, sauf en un sens très dérivé (la mise en œuvre de politiques ancrées dans une théorie). Et surtout l’objet est foncièrement différent. On y reviendra. Le rapport avec la philosophie n’est pas non plus le même.

Le propre sans doute de la philosophie occidentale est qu’elle s’est bâtie, au moins à partir d’Aristote, en relation avec des linéaments de science naturelle, déjà pour une part mathématisés : il s’agissait d’y réfléchir, de chercher quels éléments de vérité ils apportaient, et c’était déjà une préoccupation épistémologique. L’étude des comportements humains appartenait à un autre champ, celui de l’éthique et du religieux, l’histoire elle-même restant très empirique. Il me semble que, dans les autres civilisations, où pourtant existaient déjà bien des découvertes techniques de premier plan, mais peu théorisées, la pensée était davantage axée sur des préoccupations politiques (l’art de gouverner) au service des Etats - car elles reposaient, selon moi, sur un « mode de production étatique ». Quoi qu’il en soit, c’est dans le contexte occidental que Marx se met en quête d’une science de l’histoire. Or le XVIII° siècle y voit naître une discipline, qui se veut scientifique, pour lui donner une assise, et émancipée des philosophies de l’histoire, comme celles de Locke et Hobbes[1]. C’est l’économie politique.

 

Marx et l’économie politique de son temps

 

Comme on le sait, ses premiers écrits sont d’ordre philosophique, et c’est aux philosophies de l’histoire qu’il s’intéresse, particulièrement à celles de Hegel et des néo-hégéliens. Et elles  sont marquées (surtout celle de Hegel) par la toute nouvelle économie politique. C’est alors vers la lecture de ces économistes, plus encore que celle des historiens (il le dit lui-même, il n’a pas inventé la lutte des classes), qu’il se tourne à partir de 1843, car ils parlent de la vie «réelle », « matérielle », ce qui correspond à son orientation matérialiste, Il les lira tous, et même y consacrera plus tard le grand manuscrit des Théories sur la plus-value, mais c’est Adam Smith qui l’occupe en premier, car il y voit l’auteur de la première véritable rupture épistémologique avec le savoir préscientifique, avec d’une part sa théorie de la valeur comme reposant sur le travail, contrairement à celle des Physiocrates, pour lesquels toute la valeur résidait dans la fertilité de la terre, et d’autre part sa thématisation de la division du travail, telle qu’elle qui s’opère à travers l’échange marchand, et en cela bien différente de la division du travail au sein de la manufacture. A partir de lui en effet on commence à penser le profit comme représentant du surtravail, et le prix comme une quantité de travail dont la valeur moyenne se fixe à travers l’échange. Il faut noter que l’auteur de La Richesse des nations est très éloigné de ce laudateur de la « main invisible du marché » dont les économistes libéraux lui feront porter le costume (il est partisan d’une certaine intervention de l’Etat, et décrit d’une manière sévère l’aliénation dont est victime le travailleur de la manufacture - ce qui ne sera pas le cas du banquier Ricardo). Et il ébauche une théorie de l’histoire, qui marche du même pas que la division du travail, avec ses quatre stades (la cueillette, l’élevage, l’agriculture, la société commerciale), correspondant à des formes diverses de propriété.

S’il y naissance, avec Smith d’une science, c’est qu’elle est très différente de l’économie « vulgaire » qui suivra (celle d’un Jean-Baptiste Say et d’un Frédéric Bastiat), et qui, se fiant aux apparences, croit que non seulement le travail, mais aussi le capital, comme ensemble d’instruments de production, et la terre, comme ressource naturelle, créent de la valeur, et par là sont sources de revenus. Il ne connaissait pas les théories dites (bien à tort) néo-classiques, qui viendront après lui, mais il n’aurait pas eu de peine à démontrer l’inconsistance de leurs concepts, la fantasmagorie de leurs constructions théoriques et leur dérive continue vers une apologie du capitalisme. C’est donc sur cette base qu’il va entreprendre sa première rupture épistémologique, qui va donner naissance à ce que j’appellerai sa première « problématique »[2]. Par comparaison, je dirai qu’il s’agit d’une physique sociale aussi révolutionnaire que le fut, dans son domaine, la physique newtonienne.

 

La première problématique de Marx

 

Elle est la plus vulgarisée, au point d’être apparue comme la formulation canonique du « matérialisme historique ». Elle s’expose dans Misère de la philosophie, Travail salarié et capital, et Le Manifeste du Parti communiste. J’avais essayé de la résumer autour de quatre thèmes majeurs.

C’est d’abord l’opposition entre « vie matérielle » et « formes idéologiques ». L’économique serait, à la suite de Smith, le monde de la production des biens matériels, et l’idéologie le reflet de rapports réels, mais en les travestissant (un « reflet déformé », dira Engels). Mais cette opposition est en fait plus subtile, car il y a deux niveaux de l’idéologie, celui de la conscience immédiate, qui n’est ni celui des représentations justes, ni celui de la pure illusion, et cette conscience est encore plus fausse dans le cas de la classe dominante. Et il y a un second niveau, celui des « formes idéologiques », où le discours élabore l’illusion. Cependant ces dernières ne se manifestent-elles qu’à un niveau supérieur à celui de l’économique, à savoir le niveau politique et juridique, et donc à celui de l’Etat ? C’est ce que pensera, par exemple, Althusser, avec son texte sur les « appareils idéologiques d’Etat », tels que l’école, l’Eglise, ou une institution sportive. Force est de reconnaître que la première problématique de Marx autorise une telle interprétation, qui vide l’économique de sa substance, de ses propres appareils idéologiques, et inversement l’Etat de toutes ses fonctions économiques, par exemple lorsqu’il s’occupe de l’éducation et de la formation des travailleurs. Ce qui nous conduit à la deuxième thématique, celle qui s’illustre avec la célèbre distinction entre « infrastructure » et « superstructure ».

Comment comprendre cette distinction entre la « fondation réelle » d’une société et son « édifice juridique et politique » ? Si la première correspond à l’économique, que faire de toutes ces normes et sanctions qui l’accompagnent,  et que Marx connaît cependant fort bien (ainsi du jeu des règlements et pénalités qu’Engels avait détaillées dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre) ? Faut-il y voir un effet de la superstructure sur l’infrastructure (une « surdétermination ») ? Pourtant les deux droits ne coïncident pas. Même chose pour l’idéologie. N’y a-t-il des « professions idéologiques » (l’expression est de Marx) qu’au niveau de la superstructure ? La lutte des prolétaires est-elle seulement une lutte réactive contre les mécanismes de l’exploitation, avant d’être proprement politique ? Tout cela suppose une vision disons économiste de l’économie, qui néglige les rapports de domination, à la fois physiques (la surveillance assidue du travailleur à travers des dispositifs divers) et symboliques (légitimation des rapports de production), logés au cœur même du système économique.

La difficulté de la métaphore infrastructure/superstructure se redouble quand on a affaire à des sociétés précapitalistes, où elle n’est plus claire du tout, le politique (par exemple dans la cité athénienne) ou bien le religieux (par exemple dans le dit « mode de production féodal ») semblant y être l’instance dominante, et où, en tous cas, ils ne semblent pas séparés de l’économique, comme si seul le mode de production capitaliste opérait cette séparation[3]. Voilà qui va fort embarrasser les commentateurs qui s’arrêtent à la première problématique de Marx, au point que certains considéreront que sa théorie ne s’applique qu’au cas du capitalisme et que d’autres iront encore plus loin : Marx aurait certainement fait une remarquable critique de ce dernier, mais il n’y aurait pas d’économie marxiste à proprement parler. Un auteur comme Althusser essaiera de résoudre la difficulté en imaginant une mystérieuse « causalité structurale » qui ferait qu’une « instance » économique déterminerait quelle structure, économique ou non, serait dominante selon les sociétés.

On sera aussi bien en peine pour caractériser des sociétés socialistes, où l’Etat cette fois apparaît comme un acteur à la fois économique et politique. Bref, sans aller plus loin, disons que la métaphore, si suggestive, de l’infrastructure économique et de la superstructure juridique et politique, apparaît finalement comme un véritable obstacle épistémologique, au sens de Bachelard. Elle sera profondément remaniée dans le cadre de la deuxième problématique de Marx.

Troisième thématique ; le couple forces productives/rapports de production, qui est bien le b.a.ba de la théorie marxiste. Ces forces productives sont présentées comme matérielles, et les rapports sociaux comme liés à la propriété des moyens de production, la propriété privée entraînant des formes diverses de dépossession des travailleurs. Voilà qui s’appliquait bien à l’esclavagisme, où l’esclave ne possède même pas sa personne, au servage, où le serf ne peut exploiter pour lui-même qu’une parcelle concédée du domaine du seigneur, et au capitalisme, où le travailleur est  libre, mais ne possède plus que sa force de travail. Mais ce rapport de propriété est bien moins évident dans le cas d’autres systèmes sociaux[4].

De plus le couple de concepts est loin d’être clair.

Que signifie exactement la propriété ? Le propriétaire pourra en effet se présenter lui-même comme un travailleur, exerçant des fonctions spécifiques dès que s’impose une division du travail, et consistant à  mettre à la disposition des autres travailleurs les moyens de production et à leur assigner des tâches, son revenu n’étant que le fruit de ce travail. Telle sera la fonction de « l’entrepreneur » chez les néoclassiques, mais ceux-ci pourront de même considérer que l’esclavage est également un partage des rôles entre le maître qui organise la production et l’esclave qui jouit d’une subsistance assurée, et que le servage est aussi un échange de bons offices entre le seigneur, qui assure une protection, et le « laboureur » qui fait fructifier la terre. Ce qui est escamoté, c’est d’une part la domination, avec ses moyens de coercition, et d’autre part l’ampleur du revenu du propriétaire. C’est plus tard que Marx distinguera les fonctions d’organisation (de « direction ») et les fonctions d’extorsion, au sein d’un procès de formation de la valeur et de répartition du produit.

Que signifient maintenant les « forces productives » ? Elles sont assimilées aux moyens de production, les instruments de production y jouant un rôle essentiel et déterminant : « Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain, le moulin à vapeur la société avec le capitaliste industriel » (Misère de la philosophie)[5]. Plus tard Marx y ajoutera la science, devenue « force productive directe » (dans les Grundrisse), via les progrès de la technologie, ce qui donnera lieu aux interprétations les plus fantaisistes (fin de la loi de la valeur travail, naissance d’une société postindustrielle, avec l’automation). Force est, cependant, de reconnaître que la notion de forces productives est brouillée : elle est présentée comme une addition de travail direct, d’instruments, de sciences et de technologies, ces dernières devant même la « force productive principale ». On va voir que, dans la deuxième problématique de Marx, cette confusion est dissipée.

Enfin il y a quelque chose de singulier dans le couple forces productives/rapports de production. Alors que les premières ont un contenu matériel, les seconds se présentent comme une sorte  d’enveloppe, plus ou moins « large», dans le texte de la Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique.

 

La deuxième problématique de Marx

 

On peut parler ici d’une véritable rupture épistémologique. Elle s’opère à travers la découverte du double caractère du travail, que l’économie classique  n’a pas réussi à dégager  : il est à la fois travail concret, travail utile, producteur de valeurs d’usage, et travail abstrait, c'est-à-dire dépense d’énergie humaine, abstraction faite de tout caractère particulier, dépense qui se cristallise sous forme de quanta de travail, lesquels pourront prendre la forme d’une valeur marchande, mais aussi revêtir d’autres formes. Je pense que cette découverte est aussi fondamentale que, par exemple, celle du couple masse/vitesse dans la théorie de la relativité ou celle du couple onde/corpuscule dans la physique quantique. Elle a la même valeur de généralisation, tout comme, en mathématiques, les géométries non-euclidiennes renvoient la géométrie euclidienne à un cas particulier. La comparaison s’arrête cependant là : la physique newtonienne et la géométrie euclidienne sont parfaitement opératoires à une certaine échelle ou sur une surface plane, le premier schéma marxien est insuffisant.

On sait que la généralité de ce double caractère du travail a été contestée par tout un courant théorico-critique : il n’aurait de sens que dans le capitalisme, le seul à rendre le travail véritablement abstrait, les sociétés précapitalistes ignorant cette distinction. La preuve en serait qu’elles ignorent le plus souvent le terme de travail, le remplacent par bien d’autres vocables, et même ne le mesurent pas. Et l’on s’appuie pour cela sur des passages des Grundrisse, où Marx dit que faire du travail « le rapport le plus simple et le plus ancien de l’activité productive des hommes, quelle que fût la forme de la société, c’est juste à certains égards, mais faux à d’autres », que cette catégorie abstraite n’apparaît pratiquement vraie qu’en tant que catégorie de la société la plus moderne, de telle sorte que « si les catégories de l’économie bourgeoise  possèdent une certaine vérité valable pour toutes les autres formes de société, cela ne doit être admis que cum grano salis. Elles peuvent les contenir sous une forme développée, étiolée, caricaturée etc. »[6]. Or Le Capital dit les choses autrement. D’abord il étend le concept de temps de travail à toutes les sociétés : « Dans tous les états sociaux le temps qu’il faut pour produire les moyens de consommation à dû intéresser l’homme, quoique inégalement, selon les divers degrés de civilisation »[7]. Et Marx de multiplier les exemples. Un Robinson dans son île calculerait « le temps de travail que lui coûtent en moyenne des quantités déterminées de ces divers produits »[8]. Au Moyen Age la corvée est mesurée par le temps de travail. Dans une famille de paysans on mesure aussi « la distribution du travail et sa durée pour chacun ». Il en irait de même dans une société communiste. Ce que Marx veut montrer, dans le chapitre sur la marchandise, c’est que dans tous ces cas la dépense de travail apparaît pour ce qu’elle est, alors que, dans la société bourgeoise, elle se dissimule sous la « forme valeur » du prix de la marchandise. Il y a cependant une autre précision : c’est seulement à travers l’échange régulier, et non plus accidentel, que le temps de travail est mesuré non plus à l’intérieur d’une unité de production, par exemple esclavagiste ou servile, mais entre les unités de production. Quand cet échange n’est pas généralisé, ou pourra effectivement parler alors d’une forme « étiolée » de la valeur, voire inexistante, si ce dernier rapport se fait seulement selon les besoins.

Tout cela ouvre un nouveau champ d’analyse : il faut d’abord analyser les rapports de production avant de voir comment ils se reproduisent, par l’échange ou autrement. Et cela se complique si l’on fait intervenir d’autres paramètres que le temps de travail, à savoir son intensité et sa qualification. S’il est vrai que le temps de travail n’a jamais été mesuré avec autant de précision que dans le capitalisme (avec l’usage des horloges et des chronomètres), les autres paramètres, tels que la pénibilité ou le savoir faire n’y sont évalués qu’approximativement et, de ce fait, ne se retrouvent pas adéquatement dans la valeur de la marchandise, même s’ils ne peuvent être totalement ignorés. Mais c’est justement alors à l’analyse de les faire apparaître pour mesurer le rapport réel d’exploitation

Si le travail abstrait, c’est-à-dire la dépense d’énergie humaine, ne se présente plus à l’état pur, comme du travail « sans phrase », dans les sociétés précapitalistes, c’est aussi parce que, tout en étant plus ou moins grossièrement mesuré, il y connaît ce qu’on pourrait appeler une surcharge normative et symbolique. Par exemple le travail de l’esclave y est présenté comme un travail « vil », ou le travail de l’agriculteur  comme « naturel » par opposition au travail « artificiel » de l’artisan. Des signifiants idéologiques, tels que la dévalorisation du travail manuel ou une connotation religieuse, ont ici la même fonction de masque que la valeur marchande par rapport au travail incorporé, et fonctionnent donc également comme des « formes de représentation ». Marx n’a pas développé ce genre d’analyse, car ce n’était pas son objet d’étude principal, mais, dans le cadre de sa deuxième problématique, et, à la différence de bien des ethnologues et des historiens, qui s’en tiennent aux apparences, il  nous invite à le faire. Dès lors tout l’appareil conceptuel dégagé dans l’analyse du mode de production capitaliste devient pertinent aussi pour les autres formes de société.

J’en dirai ici juste quelques mots. Le double caractère du travail conduit à rebâtir le schéma forces productives/rapports de production. Il y a d’un côté le procès de travail, corrélatif du travail concret, et de l’autre côté le procès de production de quanta de travail. Ce sont les deux faces du procès de production, tout aussi matérielles l’une que l’autre, en ce sens que, si le premier réalise une transformation d’un objet de travail à l’aide d’un instrument de travail, le second est une cristallisation, une « coagulation » d’énergie humaine. Le premier comporte  lui aussi des relations humaines (ce que Marx appelle « la coopération », qui correspond aux diverses formes d’organisation du travail), et le second, qui est une relation homme/homme, est aussi un processus matériel, à savoir cette cristallisation. Le travail vivant, en s’inscrivant dans la matière, devient ensuite du « travail mort », que le travail concret « ressuscitera » lors du procès suivant.

Marx avait déjà, dans sa première problématique, résolu la difficulté qui restait en suspens chez Smith et Ricardo, qui ne parlaient que du travail, lorsqu’il avait distingué la force de travail du travail, ce qui lui permettait de faire une théorie approfondie de la plus-value (=tout ce qui excède ce qui est nécessaire à la reconstitution de cette force, et qui est sous-tend à la fois le profit, la rente et l’intérêt), mais il lui manquait la différence entre le travail concret et sa productivité, et le travail abstrait, avec sa durée et son intensité, ce qui ne lui permettait pas encore de différencier la plus-value relative et la plus-value absolue.

Quant aux « forces productives », elles sont à référer désormais au travail concret. A quelques exceptions près, telles que l’air, elles supposent un travail pour les mettre en œuvre, fût-il rudimentaire. De fait l’expression est remplacée le plus souvent dans Le Capital par des expressions telles que « la force productive du travail » ou « les puissances du travail social ». Et la productivité du travail concret sera fonction de « gradimètres », depuis la pierre taillée jusqu’à l’automation, qui exige aussi du travail (et l’on pourra dire la même chose de l’intelligence artificielle). Quant à la science et la technologie, elles ne sauraient être des forces productives directes : tout le travail de conception, de recherche et d’expérimentation qu’elles impliquent est un travail indirectement productif, qui ne produira ses effets qu’à travers le travail directement productif, ou opératif.

L’opposition « vie matérielle/formes idéologiques » devient caduque tant elle est grossière, puisque la première comporte toute une idéologie, précisément  ces « formes de représentations » qui faussent les rapports réels, loin d’en être un simple reflet. Mieux encore : elle s’accompagne de discours de justification et, dans les sociétés de classe, de légitimation, qui ne relèvent pas encore du niveau politique, mais en sont la matrice. S’agissant du capitalisme Marx s’attache surtout à montrer que le discours du capitaliste s’appuie sur des représentations illusoires, mais dont il n’est pas totalement dupe, celui de l’économiste bourgeois venant le cautionner. Nous ne sommes pas encore à l’époque où des agents d’encadrement, dans l’entreprise même, vont le formater, avec l’aide de spécialistes du « management » (où l’on peut parler de véritables appareils idéologiques). En revanche Marx est très clair sur le double aspect des fonctions de direction et de conception du procès de production, qui sont d’un côté des fonctions de médiation du travail coopératif, relevant du procès de travail, et de l’autre « des fonctions d’exploitation du travail social », qui servent à exercer une « pression » sur le travail vivant. Tout ceci conduit à repenser le schéma infrastructure/ superstructure.

S’il y a déjà dans l’économique des relations de pouvoir et de domination, donc du « politique » (aujourd’hui on parle couramment d’une « politique salariale » ou d’une « politique sociale » de l’entreprise), et des appareils idéologiques, c’est que l’économique comporte sa propre superstructure. Le politique proprement dit se situe à un autre niveau, exerce une autre fonction : celle qui vise la  reproduction du système social tout entier, grâce à des appareils d’Etat : le droit, la justice, la police, mais aussi des appareils idéologiques. Et il devient possible de montrer qu’ils répliquent ceux qui fonctionnent déjà dans l’économique, tout en les renforçant. Il y avait, par exemple, des règlements d’entreprise, avec leurs sanctions, il y aura la législation sur les « sociétés » (définies comme des sociétés de capitaux, et non comme des collectifs de production), puis le code du travail, avec ses milliers de pages. Il y avait les préceptes du management, il y aura des corporations d’universitaires pour en faire la théorie. Si la ligne de partage entre la superstructure économique et la superstructure politique est plus difficile à tracer dans plusieurs systèmes sociaux (les cas classique de la Grèce et de la Rome antiques et celui de la féodalité), c’est parce que ce sont les mêmes agents qui y exercent les fonctions aux deux niveaux. Il serait trop long de le développer ici. Je me contenterai de rappeler ce que disait là-dessus Marx dans Le Capital : « Les Grecs et les Romains avaient leur genre de production à eux, conséquemment une économie, qui formait la base matérielle de leur société […] Ce qui est clair, c’est que ni le premier [la féodalité] ne pouvait vivre du catholicisme ni la seconde [la société antique] de la politique. Les conditions économiques d’alors expliquaient au contraire pourquoi là le catholicisme et ici la politique jouaient le rôle principal »[9]. Mais que signifie ce « rôle principal », sur lequel Althusser s’est appuyé ? Simplement le fait que les citoyens grecs et romains ne l’étaient que de par leur qualité de propriétaires fonciers, et que le haut clergé était lui-même un grand propriétaire foncier, ce qui leur permettait de cumuler les deux fonctions et de se donner le rôle principal au niveau superstructurel.

 

L’épistémologie de Marx

 

Elle est bien bachelardienne avant la lettre, si je puis dire. Pour Bachelard la science construit son objet, les « faits sont faits » ou encore : « le fait est construit, conquis, constaté ». C’est exactement ce que dit Marx dans l’Introduction aux Grundrisse : « Pour la pensée, [le concret] est un processus de synthèse et un résultat, non un point de départ […] Les notions abstraites permettent de reproduire le concret par la voie de la pensée […] La méthode qui consiste à s’élever de l’abstrait au concret est, pour la pensée, la manière de s’approprier le concret, de le reproduire sous la forme du concret pensé »[10]. Il ne faut donc pas partir des représentations immédiates, ou de ce que Spinoza appelait la connaissance du premier genre, comme le fait l’empirisme. On doit seulement les considérer comme une matière première à travailler. Et c’est ce que Marx retient de la méthode hégélienne, à savoir s’élever du phénomène au rationnel, mais l’erreur (idéaliste) était de considérer que le rationnel était la réalité même, alors qu’il n’est que le moyen de cheminer vers le concret, ce dernier restant la pierre de touche. De la sorte le matérialisme historique n’est pas, et ne peut pas être une philosophie de l’histoire, contrairement à la manière dont il est présenté généralement par ses détracteurs, comme Popper par exemple, et même souvent par ses défenseurs. Il est, et se veut, une science de l’histoire. On voit aussi toute la différence avec l’économie qui se dit (à tort) néo-classique. Celle-ci est aussi une construction, à partit de quelques éléments factuels (le marché et ses prix, l’individu calculateur rationnel comparant utilités et désutilités, coûts et avantages), mais elle postule que cette construction est la réalité, se contentant de la corriger quelque peu, quant elle est trop divorcée du concret (par exemple avec la théorie de la « rationalité limitée »), au lieu de la remettre en cause. Au surplus elle est le plus souvent anhistorique.

Tel est donc le premier sens de la dialectique marxienne, comme méthode de pensée. Mais il y a un deuxième sens, précisément dans la mesure où il s’agit d’une science de l’histoire, et non d’une science de la nature. Elle fait intervenir le devenir, avec ses sauts qualitatifs, comme il en existe dans la nature (ce qu’on appelle aujourd’hui ses phénomènes émergents et en ce sens on peut bien parler, avec Engels, d’une dialectique de la nature), mais ce devenir est particulier. On se rappelle la formule célèbre : « Les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font ». C’est son début qui fait la différence. Si les hommes seulement ignoraient l’histoire qu’ils font, ils seraient comme tous les autres êtres vivants, immergés dans le cours de l’évolution naturelle, telle qu’on la connaît depuis Darwin, qui a si fortement impressionné Marx et Engels. Si, au contraire, ils font l’histoire, c’est qu’ils prennent conscience de possibles, qui sont autant de potentialités d’action.

Illustrons. D’un côté ils peuvent prendre leur situation comme un destin, comme une loi de la nature. Tant qu’ils ne connaissent pas les lois de cette dernière, ils vont lui trouver un fondement imaginaire. Ce sont alors des forces surnaturelles, qu’ils croient logées au sein de cette nature, qui expliquent leur situation : le soleil, les astres, des puissances chtoniennes, les esprits des ancêtres qui les ont enfantés, des dieux qui leur ressemblent, un Dieu plus ou moins humanisé. Alors ils se fient à ces puissances et tentent de se les concilier. Mais, en même temps, ils transforment leur milieu naturel à l’aide d’artefacts dont ils découvrent les potentialités. Les primates déjà en utilisaient quelques uns, mais, leur coopération et le langage aidant, les hommes en trouvent sans cesse de nouveaux, ce savoir concret n’ayant  plus rien à voir avec un savoir imaginaire. Leur travail (concret) leur ouvre un champ de possibles, mais moyennant des temps de travail (ou travail « abstrait »), qu’ils doivent évaluer et se répartir. Cela ouvre un espace de socialisation et de conflit, et donc à nouveau un champ de potentialités : communauté ou appropriation, égalité relative ou hiérarchies, sociétés sans classes ou sociétés de classes. Bref on sort du domaine de la nécessité pour entrer dans celui des possibles, selon une dialectique complexe entre le procès de travail et le procès de formation et de répartition du produit social, comme on l’a vu. Je voudrais ajouter ici une autre dimension, qui n’est pas abordée de front par Marx : celle des besoins, et par là la question de l’existence d’une nature humaine, qu’il commence par nier en la réduisant, dans l’une de ses célèbre Thèses sur Feuerbach à « l’ ensemble de ses rapports sociaux », pour ensuite la réintroduire en filigrane dans d’autres de ses écrits. Nous pouvons dire aujourd’hui qu’elle présente bien quelques invariants, mais n’est à son tour qu’un champ de possibles que l’histoire et les conditions sociales réaliseront de diverses façons.

Mais, dans la dialectique entre les deux faces du procès de production, quel est le procès principal ? La thèse couramment admise est que c’est le procès de travail (les « forces productives ») qui joue le rôle moteur. Il me semble que, dans la deuxième problématique de Marx, les choses se présentent autrement. Ce sont les rapports de production qui jouent le rôle principal, parce qu’ils modèlent les forces productives, et leur imposent leurs lois (il faut dire plutôt leurs tendances) de fonctionnement. L’histoire le vérifie, notamment celle du capitalisme. Ces rapports de production génèrent certes des luttes de classes, mais qui ne parviennent pas d’elles-mêmes à les abolir. Cependant la thèse marxienne reste vraie, car les forces productives exercent une « détermination en dernière instance », tout d’abord en ce sens que les agents peuvent prendre conscience, dans certaines conditions de désintégration sociale, précisément des potentialités qui étaient refoulées, et ensuite parce que la nature impose, en définitive, ses lois, comme on le voit, par exemple, avec les changements climatiques, les épidémies, l’évolution des espèces vivantes, que ces phénomènes soient naturels ou provoqués par l’homme, tout cela bornant le champ des possibles.

Avec cette catégorie du possible, nous sortons donc de la nécessité naturelle, et l’on voit que les sciences sociales ne peuvent être calquées sur les sciences de la nature. C’est le tort, par exemple de Durkheim à Bourdieu ou de Le Play à Lévi-Strauss, de chercher à mettre en évidence des causalités du même ordre - ce qui donnerait à des savants la connaissance vraie, qui permettrait ensuite d’éclairer les ignorants. En fait les gens du commun savent bien des choses, et, pour un Marx, il s’agit seulement de les aider à comprendre, à compléter et à articuler leur savoir. Même les dominants ne sont pas totalement aveuglés par les apparences et leurs préjugés, le problème étant qu’en réalité ils ne veulent pas savoir, et en particulier qu’il y a d’autres possibles que ceux-là seuls qui sont à leur avantage. Marx certes a été tenté par lui aussi par l’idée de lois sociales et historiques s’imposant aux hommes avec une nécessité de fer, mais ce n’est pas dans l’esprit de sa conception dialectique.

Se pose enfin la question fondamentale de la dialectique historique. La première problématique offre de l’histoire une conception continuiste, parallèle à celle de l’évolution naturelle : une série de modes de production, avec des sauts qualitatifs, le tout s’expliquant par le développement des forces productives, véritable moteur de l’histoire. Et les métaphores utilisées (la matière et la forme, le contenu et l’enveloppe, le décalage entre les deux, la poussée et le frein) font penser à une physique sociale, inspirée de la dynamique des forces, plus qu’à une conception dialectique, en termes de contradictions. L’économie bourgeoise, à sa manière, développait aussi une représentation continuiste de l’histoire, fondée sur le développement de la division du travail et des échanges, menant peu à peu à l’économie de marché généralisée, donc capitaliste, tandis que l’économie marxiste y voyait au contraire, avec la socialisation croissante dans l’entreprise, le travailleur devenant de plus en plus collectif, et le mouvement des échanges interconnectant toutes les unités de production, les prémisses d’un mode de production communiste, ébauché dans les sociétés par actions (antichambre du socialisme) et organisant les rapports entre les unités de production par un plan concerté et conscient. Il ne restait de la conception dialectique que l’idée d’un retour à la thèse (du communisme primitif au communisme achevé), soit une négation de la négation, logiquement supprimée par Staline.

La deuxième problématique ouvre une toute autre perspective. On l’a dit, le rôle moteur est joué par les rapports de production, les forces productives n’exerçant qu’une détermination en dernière instance. Or, si l’on s’en tient à la succession des modes de production exposée dans la première problématique, on ne peut que constater, avec Marx, qu’à chaque fois c’est une classe dominante qui a succédé à un classe dominante, et l’on ne voit pas comment le prolétariat pourrait faire exception. Pour en expliquer la possibilité la première raison énoncée par Marx est que le capitalisme sature tout l’espace social en élargissant sans cesse le salariat, à mesure qu’il détruit les anciens modes de production, si bien que le prolétariat, privé de toute propriété et de tout moyen de subsistance assuré, n’ayant plus que ses chaînes à perdre, ne peut que le renverser. La deuxième raison est que le mouvement des forces productives lui-même pousse à ce renversement, car celles-ci sont de plus en plus socialisées, à l’intérieur des unités de production, avec la grande industrie, et entre les unités de production avec le marché généralisé. C’est elle qui va inspirer  tout un courant réformiste dans le marxisme. Mais Marx pressent que ces raisons ne peuvent suffire.

                                                                                                                                                                                                                              

La troisième rupture

 

Elle se fait jour avec l’ébauche d’une théorie de l’impérialisme,  Certes c’est Lénine qui la formulera. Mais Marx en avait l’idée, comme le prouve le plan qu’il avait conçu dans les Grundrisse : en 3° point, « les colonies. L’émigration », en 4° point « les rapports internationaux, la division du travail entre les différentes nations », et enfin « le marché mondial et les crises ».

L’étude des colonisations de peuplement et d’exploitation, venant après celle des formes antérieures de la production capitaliste, déjà remarquablement développée dans les Grundrisse[11], lui fait mieux connaître des formations sociales complètement différentes de celles de l’histoire européenne, évoquées jusque là surtout sous la figure du despotisme oriental, et ceci à mesure qu’il lit toujours plus de rapports sur l’Inde, l’Egypte ancienne, Java, des sociétés amerindiennes, la Chine bien sûr, et d’autres encore. La « rencontre » commerciale, puis guerrière, entre les puissances européennes (espagnole, portugaise, hollandaise, anglaise, française), dont certaines vont devenir de grands Etats capitalistes, et ces sociétés ouvre une nouvelle période de l’histoire. Celle-ci est marquée  par la violence coloniale, qu’il voit d’abord positivement, en ce que, malgré son horreur, elle les sort de leur traditionalisme et y fait progresser les forces productives, mais qu’il pense ensuite en termes de domination autant économique que militaire, ce qui caractérise précisément l’impérialisme.

Or toutes ces sociétés, dont beaucoup ont pris la forme d’Empires, qui se sont succédé tout au long d’une histoire millénaire non européenne (je pense que ce qui les caractérise, c’est un mode de production étatique dominant), sont à majorité paysanne, avec des communautés villageoises encore vivaces. A la fin de sa vie Marx se demande si ces paysans appauvris ne peuvent pas apporter un puissant renfort à une révolution prolétarienne dont il continue  à voir le foyer dans les Etats capitalistes occidentaux[12]. Ce que l’histoire contemporaine devait vérifier. La contradiction centrale se déplace ainsi vers l’histoire mondialisée entre d’une part l’Occident impérialiste, avec ses capitaux transnationaux, sa puissance militaire, son industrie et ses forces productives développées, et d’autre part les pays sous-développés, victimes des conquêtes, puis, même dans les cas où ils ont conquis leur indépendance, d’un échange inégal.

On sort ainsi d’une conception continuiste, ou évolutionniste, de l’histoire. Mais pas tout à fait, puisque, si des révolutions en Occident deviennent problématiques, l’exploitation des nations périphériques permettant de reverser une partie de ce tribut aux prolétariats du Centre, ces nations, pour se développer, auront besoin des « acquêts » du capitalisme et ne sauront faire l’économie d’une transition. C e sera  en effet, au siècle suivant, le sens de la NEP dans la Russie soviétique et plus tard de la politique de « réforme et d’ouverture » en Chine populaire). L’histoire devra donc faire des détours et la dialectique intégrer un élément de continuité.

La troisième rupture ne s’arrête pas là. Mentionnons seulement la théorie du travail productif et du travail improductif, qui s’esquisse dans le livre II du Capital. Marx en esquisse la portée : une énorme quantité de travail improductif, utile au système capitaliste, est totalement inutile s’agissant de la satisfaction des besoins fondamentaux. C’est notamment le cas de toute une sphère financière se développant au détriment de l’économie réelle. Enfin Marx, véritable précurseur de l’économie capitaliste[13], voit très bien que l’accumulation capitaliste détruit la véritable source de la richesse, la Terre elle-même. On a affaire alors à une dialectique négative, qui n’a pas commencé avec le capitalisme, mais s’est aggravée avec lui : une dialectique où la classe dominante détruit non seulement des hommes, voire des populations entières, mais encore les conditions matérielles de la vie.

Je n’irai pas plus loin dans l’analyse de la dialectique historique, voulant me limiter au legs marxien, mais celui-ci illustre bien sa portée scientifique : un immense travail qui, sans l’énoncer toujours explicitement, a pratiqué plusieurs de ces ruptures épistémologiques qui sont le propre d’une science se faisant, à distinguer des techno-sciences, qui en sont souvent des applications aussi néfastes que dangereuses.

En creusant ce sillon de la dialectique historique, je pense qu’on peut opposer à la dialectique négative des sociétés de classes une autre dialectique, positive, celle de ces modes de production à tendance égalitaire, que Marx s’est attaché de plus en plus à scruter et qui ont jalonné l’histoire, quoique sous une forme généralement dominée, jusqu’à aujourd’hui. Ce qui permet de retrouver une certaine continuité, mais non déterministe (on reste dans le champ des possibles) dans le mouvement dialectique de l’histoire, sans avoir à considérer que seule une nouvelle histoire, celle du communisme, permettra de sortir de ce qui n’aura été qu’une « préhistoire ». Mais je ne puis le développer ici[14].

 



[1] A distinguer de celle d’un Jean-Jacques Rousseau, qui, dans son Discours sur les sciences et les arts, et surtout dans le Discours sur l’inégalité parmi les hommes, a voulu s’appuyer sur des faits, réels ou supposés. Le deuxième Discours peut même être considéré comme une ébauche de ce que sera la conception matérialiste de l’histoire de Marx. Même préoccupation chez  un penseur comme Ferguson, proche d’ailleurs de Rousseau. Le cas de Vico, au siècle précédent, est singulier : bon connaisseur de la méthode constructiviste des sciences, et en cela opposé au cartésianisme, sa science de l’histoire (avec le cycle des trois Ages) restera hautement spéculative.

[2] J’avais longuement développé le passage de cette première problématique à une seconde, et la rupture qu’il représentait, dans l’Introduction générale de mon livre, De la société à l’histoire, tome1, Editions Méridiens Klincksieck, 1989. Je serai ici beaucoup plus bref.

[3] Ce que Karl Polanyi appellera un « désencastrement ».

[4] Ce qui conduira Marx à distinguer la « propriété éminente » de la simple « possession ».

[5] Misère de la philosophie, Edition de La Pléiade, Tome I, p. 79.

[6] Editions de la Pleiade, tome 1, passim, p. 258-260.

[7] Le Capital, Editions sociales, vol. 1, p. 84

[8] Ibidem, p. 89.

[9] Ibidem, passim, p. 93.

[10] Editions Anthropos, p.30.

[11] P. 435-467  de l’édition Anthropos.

[12] Cf. la lettre à Véra Zassoulitch et ses brouillons.

[13] Cf. Le pillage de la nature, de John Bellamy Foster et Brett Clark, Editions critiques, 2022, pour l’édition française.

[14] C’est ce que j’ai développé dans mon livre Matérialisme historique. Les concepts fondamentaux revisités, Editions L’Harmattan, 2022.

21 novembre 2022

PETIT COMMENTAIRE SUR LE DISCOURS DE XI JINPING AU 20° CONGRES DU P.C.C

 

Ce discours, plus qu’un rapport, est un véritable programme de gouvernement, extrêmement détaillé, pour les cinq années à venir. C’est dire toute son importance. Je n’en retiendrai que huit thèmes saillants parmi ses 45 pages bien serrées.

 

La réduction des inégalités

 

Elle confirme l’inflexion majeure engagée depuis quelques années et qui a déjà donné des résultats remarquables, soit, pour ne citer que les principaux chiffres fournis : 100 millions de ruraux sortis de la pauvreté, 8,6 millions de pauvres relogés dans des régions plus prospères, éradication de la pauvreté absolue. 1,04 milliard de personnes couvertes par l’assurance vieillesse de base, 95% couvertes par l’assurance maladie. Mais cette réduction des inégalités sera poursuivie. Il faudra que, au-delà de la lutte contre la pauvreté, « la proportion de personnes à revenu moyen s’accroisse sensiblement », pour lutter contre la « polarisation sociale », et aussi « homogénéiser les services publics fondamentaux », ainsi que revoir la fiscalité.

Nous assistons là, dans cette « ère nouvelle », au renversement de la tendance qui se manifeste dans la plupart des pays du monde, et particulièrement dans les pays développés, où les inégalités ont connu une croissance vertigineuse.

 

Changer les mentalités

 

C’est le thème le plus récurrent, et que je trouve le plus frappant dans le discours. Manifestement, pour Xi Jinping, le développement de l’économie de marché, même socialiste, a entraîné une dégradation des valeurs et des mœurs qui a éloigné le pays de la morale et de l’éthique socialiste. En creux, nous y trouvons une critique sévère de ses prédécesseurs.

La morale d’abord. Le pire est que c’est le parti communiste lui-même qui s’en est écarté. Le discours dénonce, de façon récurrente, les manquements de ses cadres : « manque de modestie », « goût du luxe », abus d’autorité, « culte de l’argent », sans parler de la corruption, active et passive. Le constat est sévère, et les mesures seront radicales, puisque la moralité sera le premier critère dans le recrutement et la promotion de ses membres, devant la « compétence professionnelle ». Nous ne sommes plus certes à l’époque maoïste, où il fallait être rouge avant d’être expert, mais on n’en est pas loin non plus, car il faudra que le Parti réapprenne le marxisme. J’y reviendrai plus loin. Quant au reste de la population, il est également nécessaire de la moraliser. Ce qui renvoie, bien que ce ne soit pas explicitement dit, aux ravages créés en la matière par le développement d’un secteur capitaliste, à la diffusion de ses pratiques jusque dans le secteur public, et à l’importation, avec lui, des mœurs occidentales. Aussi conviendra-t-il de mieux contrôler ce secteur. Mais cela suffira-t-il ?

Il faudra donc « améliorer le niveau de moralité du peuple », et c’est là que l’appel aux « vertus traditionnelles chinoises » (« l’esprit familial, l’éducation familiale et la culture familiale ») sera d’un grand renfort. C’est là une allusion claire au confucianisme, qui est en fait plus une éthique qu’une morale (universaliste par définition), puisqu’il reposait, on le sait, sur le patriarcat et l’étendait à l’ensemble de la société, justifiant ainsi sa hiérarchisation. Nous serions loin alors du maoïsme, qui combattait cette tradition. Ce n’est cependant pas tout à fait évident, car il s’agit sans doute de lui emprunter surtout un certain nombre de ses valeurs, à portée morale (le respect des personnes, le sens de la dignité etc.). Quoiqu’il en soit, il est sous-entendu que « la civilisation spirituelle chinoise » est un appui à la moralité. Mais comment faire ? Agir par l’éducation d’abord pour « promouvoir une culture de l’honnêteté ». Mais également « améliorer les mécanismes permanents du crédit social ».

Nous n’en saurons pas plus à ce sujet, qui fait évidemment débat, y compris en Chine. Face à ce qu’on dénonce ici comme un danger d’orwellisation, autrement dit de surveillance généralisée de la population, qui serait quand même limitée par la loi chinoise sur la protection des données personnelles, et qui est, faut-il le rappeler ?, déjà largement pratiquée en Occident, que signifie « améliorer ses mécanismes » ? Apporter des garanties et des recours face à l’arbitraire ? Sanctionner toute atteinte à la moralité, et inversement valoriser tous les comportements moraux ? Ne le dissimulons pas, la pente est glissante vers une atteinte aux libertés fondamentales, pourtant mises en exergue par la Constitution de la République populaire de Chine.

 

3° Contrôler le capitalisme

 

C’est là, évidement, toute la différence entre la Chine et les pays occidentaux. Il s’agit d’abord de limiter son extension, et même de la réduire en « consolidant et développant sans relâche l’économie publique ». C’est bien ce que l’on a observé ces dernières années : le retour dans le public, par rachat, d’entreprises privées relevant de secteurs stratégiques. Il est vrai qu’il s’agit en même temps de « soutenir et d’orienter le développement de l’économie non publique ». mais les mots sont importants : on doit la soutenir quand elle rend service à l’économie nationale (disons : par ses vertus entrepreneuriales et sa capacité d’innovation), mais en même temps l’orienter (dans le sens des priorités du plan). En second lieu contrôler  le capitalisme c’est enrayer ses inévitables dérives (ses mensonges, sa propension à la manipulation et à la corruption), et ceci précisément par le crédit social, qui vise ici non point les personnes, mais les entreprises (et leurs dirigeants), par exemple en leur donnant une mauvais note quand elles ne paient pas les impôts qu’elles devraient payer ou trainent à rembourser leurs dettes. Je n’y vois aucune objection, bien au contraire. Troisième forme de contrôle : généraliser la présence de cellules du Parti dans toutes les entreprises, y compris donc dans les entreprises privées. Voilà qui paraît exorbitant aux yeux des entrepreneurs occidentaux, et pourtant, sans l’œil du Parti au sein de ces entreprises, comment apprécier au plus près, et mieux qu’avec des syndicats qui peuvent être en position de faiblesse, le respect des lois et des bonnes pratiques, notamment en matière de droit du travail, et aussi comment s’assurer autrement qu’elles n’abusent pas des soutiens publics, dispensés dans le cadre du Plan ? Bref c’en est fini du laxisme social qui a sévi dans les grandes entreprises privées, généralement possédées par des investisseurs étrangers (souvent d’origine chinoise), et de la collusion entre ces entreprises et des fonctionnaires locaux ou même de hauts responsables du Parti, glissant facilement dans la corruption. D’où une quatrième forme de contrôle : cette fois elle concerne tous les responsables politiques qui ont fermé les yeux sur les pratiques des entreprises privées et qui même les ont soutenues en sous main. Je cite : « Il est nécessaire de sanctionner sévèrement les cas de corruption où sont imbriqués le pouvoir politique et le pouvoir de l’argent : de prévenir attentivement les cas où les cadres dirigeants se sont transformés en porte-parole des groupes d’intérêt et des cliques influentes ; et de résoudre la question de la connivence entre les hommes politiques et le milieu des affaires (…) ». Mais le problème de la corruption dépasse celui de cette collusion, et c’est pourquoi il est central dans le discours de Xi Jinping.

 

4° Eradiquer la corruption

 

Comment expliquer que la corruption ait gagné toutes les sphères de la société, et qu’elle soit devenue, jusqu’à récemment, le principal sujet de mécontentement de la population ? A l’époque maoïste, le niveau de la corruption semble avoir été faible. Elle y prenait surtout la forme du népotisme et des prébendes (privilèges et avantages divers des responsables, comme dans le cas des « princes rouges »). C’est bien avec la politique de réforme et d’ouverture qu’elle a pris son essor, parce qu’elle a coïncidé d’une part avec le relâchement des mécanismes liés à l’économie administrée et du contrôle social à la base, et d’autre part avec les possibilités d’enrichissement, et ceci avant même l’essor du secteur privé, la vente des logements sociaux et la fin de la couverture sociale fournie par les entreprises et les communes populaires. Par la suite elle a touché tous les secteurs. Les entreprises publiques ne sont pas épargnées, même si la hiérarchie des salaires y est de faible ampleur, car elles ne fonctionnent pas en vase clos, mais sont liées de diverses façons au secteur privé. L’administration, de son côté, s’est vue attribuer des fonctions de plus en plus étendues, telles que l’octroi de permis de construire, de licences et de subventions, etc., bref tout ce qu’elle fait dans les pays occidentaux, mais sans les instances de contrôle, de recours, parfois la tradition d’impartialité, qui y ont cours, sans oublier le rôle qu’y jouent des associations (comme Anticor en France). C’est devant ces problèmes, que je ne fais qu’évoquer rapidement, que s’est trouvé Xi Jinping. La gangrène avait touché tout le pays, jusqu’à des collusions, parfois, entre la police et la pègre.

C’est pourquoi il a mené une lutte implacable, à l’encontre des  des « tigres » comme des « mouches ». D’abord par le renforcement de l’Etat de droit, auquel il consacre de longs passages dans son discours. Ensuite en visant jusqu’au cœur même du pouvoir. La presse occidentale y a vu un moyen d’écarter des concurrents, la manifestation d’une lutte des clans. C’est qu’elle est tellement habituée à ce genre de compétition, dans la sphère publique comme dans la sphère privée (qu’on pense par exemple à toutes les basses manœuvres pour s’emparer d’une entreprises concurrente) qu’elle ne peut comprendre le sens de cette purge de grande ampleur : depuis 2012 un million et demi de membres du Parti auraient été condamnés pour corruption, mais aussi de hauts responsables, dont un vice-ministre de la Sécurité publique (la police), deux généraux, dix officiers généraux, et des hommes d’affaires. Il est important de remarquer qu’ils n’ont pas été condamnés pour déviationnisme politique, comme à l’époque de Mao, mais strictement pour corruption et enrichissement illicite, preuves à l’appui, sans épargner ceux qui ont aidé la famille des prédécesseurs de Xi à blanchir leur fortune (il a, quant à lui, obligé sa sœur à vendre des actions qu’elle possédait). Là où la presse occidentale a parlé de règlements de compte. il est facile de comprendre que l’intégrité des membres du Parti était non seulement une manière de répondre aux griefs de la population, à qui n’échappaient pas tous les signes de richesse qu’arboraient tant de responsables, mais encore de faire du Parti un modèle pour toute la société. Je ne dis pas que l’honnêteté ait été la seule raison qui ait poussé Xi à s’entourer de « fidèles » (il lui fallait aussi recruter des spécialistes de haut niveau pour impulser le développement des technologies de pointe), mais je pense que ce fut la raison principale.

 

5° Refaire du marxisme la « pensée directrice fondamentale »  

 

Comme j’ai pu le constater en diverses occasions, le marxisme était devenu, pour l’intelligentsia, une vieille lune, dont on avait appris quelques rudiments à l’école et qui intéressait beaucoup moins notamment dans les universités (y compris dans les « Instituts du marxisme »), que les courants de pensée venus de l’Occident (par exemple, en philosophie, les vedettes de la French Theory). Il me faut souligner, à ce propos, le fait que tous les ouvrages étrangers, dont beaucoup hostiles au marxisme, étaient et sont encore non seulement traduits et édités en chinois, mais encore disponibles dans toutes les grandes librairies et toutes les bibliothèques (y compris, par exemple ceux de George Orwell et  de Hannah Arendt). Nous ne sommes pas, heureusement, dans l’ex URSS.

Il s’agit donc de revivifier le marxisme « au lieu d’apprendre par cœur ou de répéter machinalement conclusions et phrases toutes faites et d’en faire un dogme figé », Il  faut encore l’actualiser et de le « siniser ». Mais que signifie « siniser » ? S’il s’agit de « l’adapter aux réalités concrètes de la Chine », cela va de soi. C’était déjà la leçon de Mao : partir de ces réalités pour trouver une politique adaptée aux conditions du pays et de l’époque, dans un esprit scientifique. Mais, pour Xi, il faut aussi « l’associer au meilleur de la pensée traditionnelle chinoise ». Il me semble qu’il ne s’agit pas pour lui (qui aurait été, dans sa jeunesse, un grand lecteur du Capital) de combiner le marxisme avec une idéologie dépassée, mais de lui adjoindre des principes de morale et de sagesse, selon lui ignorés par la pensée occidentale. Ainsi quand il cite des principes tels que « gouverner avec vertu » (mais connaît-il Robespierre ?), « nommer les cadres au mérite » (un fondement républicain s’il en est !), la « recherche incessante de l’autoperfectionnement » (qui a aussi ses lettres de noblesse en Occident, non seulement dans un courant de pensée anglo-saxon, mais aussi chez un Rousseau par exemple), « tenir ses engagements et maintenir une bonne entente avec les autres pays » (pensons ici à Kant !). Ce qui me semble plus propre à la tradition chinoise, c’est effectivement « l’harmonie entre l’homme et la nature », et plus généralement le thème de l’harmonie entre les contraires, venu de la pensée taoïste, mais je ne m’y étendrai pas ici. Quoi qu’il en soit, la sinisation du marxisme me semble clairement y réintroduire une dimension morale, qui y était peu présente, et c’est bien là la signature de la « pensée Xi Jinping ». Elle a été notamment l’inspiratrice de la « politique Zéro Covid », qui clairement vise à faire passer la santé de la population avant l’économie, au grand dam de ceux qui trouvent qu’elle est dommageable pour cette dernière, et qui passent pour pertes et profits les centaines de milliers de morts dus à l’épidémie. Cette pensée morale, avec son exigence d’égalité, n’est pas non plus sans rapport avec la politique internationale telle qu’elle est présentée et réaffirmée par ce dernier.

 

6° Respecter les nations, aider les pays en retard de développement

 

Dans son discours XI Jinping non seulement reprend ce qui a toujours été la position traditionnelle de la République populaire de Chine, mais prend des engagements sans aucune ambiguïté : la Chine respectera la « souveraineté et l’intégrité territoriale de tous les pays », ainsi que leur système social. « Elle ne prétendra jamais à l’hégémonie et à l’expansion, quel que soit son niveau de développement ». Voilà qui devrait être entendu par ceux qui s’alarment de sa montée en puissance. Certes il est dit ailleurs que l’objectif est de faire de la Chine une nation moderne, prospère et « puissante », mais cela ne veut pas dire une « grande puissance », au sens où on l’entend habituellement. Devenue capable de se défendre, elle n’attaquera personne. Et c’est vrai également en matière de « soft power ». Il ne s’agit pas de donner son système de valeurs et son mode de vie en modèles à suivre, puisqu’au contraire sera respectée la diversité des civilisations et « rejetée l’idée de supériorité d’une civilisation sur les autres ». On s’étonne souvent que la Chine commerce avec tous les pays, même les théocraties, et ne brandisse pas, comme les pays occidentaux, l’étendard de la démocratie et des droits de l’homme. C’est délibéré, car c’est à chaque pays et à lui seul, sans intervention étrangère, de trouver son chemin et de faire ses révolutions.

Autre thème central réaffirmé : la Chine « renforcera la coopération avec les pays en voie de développement », selon certes sa maxime bien connue « gagnant/gagnant », mais de telle sorte que, si elle ménage ses intérêts, ces derniers y gagnent aussi, et que se réduise ainsi « l’écart Nord/Sud ». Ce pourquoi elle leur accordera en priorité « un soutien des plus solides ». Quoiqu’on en dise, les faits le confirment.

Enfin l’accent est mis à nouveau sur le « multilatéralisme ». à l’opposé de la constitution de blocs. De fait, il faut le rappeler, la Chine n’a conclu aucune alliance militaire. Si elle a intégré ou initié des organisations comme les BRICS et l’OCS, c’est pour permette aux pays en voie de développement de s’organiser et de coopérer face à la domination économique de l’Occident. Et c’est dans le même sens qu’elle entend réduire la domination du dollar sur l’économie mondiale, en internationalisation sa monnaie, mais parmi d’autres.

 

7° La démocratie « intégrale »

 

Avant d’en venir au discours de Xi Jinping, je voudrais résumer  quelques idées que j’avais développées sur cette question[1]. La démocratie chinoise existe bel et bien, mais elle est d’une nature très différente de la démocratie libérale, qui est une démocratie représentative, c'est-à-dire où tout le pouvoir est dévolu à des représentants, considérés comme seuls aptes à l’exercer, et qui est également fondée sur la division des pouvoirs entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Le citoyen s’en remet à ces représentants, mais il se croit souverain, parce qu’il les a élus directement, du niveau local au niveau national. Dans les faits l’exécutif, dès lors qu’il dispose d’une majorité parlementaire, se taille la part du lion, et le judiciaire se voit conférer une bonne partie du pouvoir législatif (la jurisprudence), si bien que le citoyen devient passif entre deux élections. La démocratie chinoise, elle, s’inscrit dans une toute autre tradition, celle d’une démocratie « populaire », où les électeurs débattent et proposent, dans des assemblées de base, font remonter leurs volontés à un niveau supérieur, et ainsi de suite jusqu’au sommet. Si cette délégation de pouvoir fonctionne au mieux et de manière continue, la démocratie est bien plus réelle que s’ils abandonnent le pouvoir à des représentants, quoique élus directement. Tel était le type de démocratie instauré, lors de la Première République française, par la brève Convention nationale, et accentué (encore plus brièvement) par la Commune de Paris, avec l’instauration du mandat impératif et de la révocabilité des responsables. Complètement dénaturé en URSS, il est bien au fondement de la démocratie chinoise, avec son système d’assemblées populaires et sa pratique de la « démocratie consultative », qui est aussi délibérative, puisqu’on y fait des propositions de lois. Je ne dis pas que ce modèle y soit pleinement réalisé, loin de là. Mais on en trouve des échos dans le discours de Xi Jinping.

L’accent y est d’abord mis sur le rôle fondamental des assemblées populaires, qui « doivent assurer leurs responsabilités par rapport au peuple et se soumettre à son contrôle », exercer leurs attributions, dont celles de « nomination et destitution des responsables », contrôler « les organismes administratifs, les organes chargés de la supervision, les tribunaux et les parquets ». Donc point de séparation des pouvoirs ici, mais seulement une division des fonctions (comme le voulait Rousseau).

Le dernier point ferait peser la menace d’une justice populaire (pensons ici aux juges élus par la population aux Etats-Unis), si la supervision n’était pas strictement réglementée par la loi. Cela pour le principe. Est-il toujours respecté ? Je ne suis pas en mesure de le dire.

Les assemblées populaires, continue Xi Jinping, doivent « bien mettre en place le système des bureaux locaux chargés de recueillir les avis de la population sur les questions relatives à la législation ». C’est le premier pilier de la « démocratie consultative ». Mais le principal canal de cette démocratie consultative est la Conférence consultative politique du peuple chinois, composée d’élus de diverses organisations (huit petits partis politiques – le Parti communiste n’étant pas représenté à ce niveau – les minorités ethniques et d’autres intérêts sociaux), et fonctionnant elle aussi à plusieurs niveaux de délégation. Or son pouvoir est réel, car les Assemblées populaires sont tenues de dialoguer avec elles et de débattre de leurs propositions de lois (5.000 entre les deux dernières Sessions, au niveau national). Xi Jinping appelle donc à renforcer cette démocratie consultative, et, avec elle, « les moyens d’expression libre et de recherche d’un large consensus ».

Cependant la démocratie doit aller encore plus loin, vers des formes d’autogestion dans les quartiers de ville et dans les compagnes, où des comités doivent gérer directement des « affaires publiques » et des « œuvres d’intérêt public », en lien avec les administrations, ceci cependant sous la direction du Parti communiste (je reviendrai plus loin sur cette épineuse question). Elle doit également s’étendre aux entreprises et aux établissements publics « par le biais de l’assemblée des travailleurs ». C’est évidemment là un point essentiel dans la perspective d’une démocratie économique. Cette assemblée existe depuis longtemps, mais je ne suis pas sûr qu’elle joue un grand rôle. Reste que cette institution a, dans tous les discours de Xi Jinping, été beaucoup plus mise en avant que par ses prédécesseurs.

Tels sont donc les points les plus notables de son discours en matière de démocratie « intégrale ». J’en viens au rôle central joué par le Parti communiste dans toutes ces formes de démocratie, et réaffirmé avec vigueur par ce discours. Or il est le plus dénoncé en Occident : ce serait la preuve que le « régime chinois » (on ne dit jamais « le pouvoir » ou « l’Etat » chinois) est non seulement « illibéral », mais anti-démocratique, faute d’une pluralité de partis et de concurrence entre eux, mais encore pour le moins « autoritaire », voire « dictatorial », le Parti communiste étant partout, et l’Etat un « Etat-Parti ». Qu’en penser ? J’admets volontiers que, dans l’absolu, une pluralité de partis soit souhaitable, mais la Chine est dans une période historique qui est celle de la construction du socialisme, où existe un très puissant secteur capitaliste. Il ne fait pas de doute que, si ce secteur pouvait disposer de ses propres partis, la haute bourgeoisie capitaliste aurait la main sur les assemblées représentatives, et sur l’Etat lui-même, comme on peut le voir avec le cours néo-libéral régnant aujourd’hui en Occident, où le secteur public est de plus en plus démantelé, le droit de plus en plus favorable aux multinationales, et l’information aux mains de quelques milliardaires. Or en Chine, il existe d’autres partis que le Parti communiste (cela remonte aux origines de la Révolution), mais aucun n’est hostile à la voie socialiste. C’est toute la différence. Cependant ils sont beaucoup moins représentatifs que le Parti communiste (un million de membres au total, contre 96 millions pour ce dernier), lequel a pour lui d’avoir sorti le pays de l’extrême misère qui était la sienne il y a un peu plus de 70 ans et de l’avoir développé en un temps record, d’y avoir rétabli un Etat et d’avoir préservé son indépendance. Mais il perdrait de sa légitimité s’il était au service d’intérêts particuliers. Or, quoi que parti « dirigé par la classe ouvrière et fondé sur l’alliance des ouvriers et des paysans », comme le voudrait son orientation marxiste, il entend représenter les intérêts de toutes les classes sociales, et pas seulement du prolétariat. Le fait-il ? C’est une autre question. Il faudrait pour cela qu’il les représente à proportion de leur importance numérique dans la population, et il faudrait d’abord que, dans la composition de ses membres, il reflète aussi cette diversité. Ce qui demanderait tout un travail d’enquête sociologique pour s’en assurer. Je pense, sans disposer d’éléments chiffrés, que c’est loin d’être le cas, mais il y a quelques indices qui vont dans ce sens, et, en tous cas, le fait est que le Parti communiste jouit dans la population chinoise d’une forte considération, malgré tous les faits de corruption, ceci d’après des sondages peu contestables. Enfin il est inexact qu’il ait monopolisé tous les postes de pouvoir. Mais alors comment comprendre qu’une grande partie du discours de Xi Jinping soit consacrée à l’auto-réforme de ce Parti ?

 

8° Réformer le Parti en profondeur

 

Qu’est-ce qui n’allait pas dans le Parti ? Pourtant il est organisé selon les principes de la démocratie populaire. Tous les responsables sont élus[2], aux différents niveaux de l’organisation, par des assemblées de ses membres, et ceci jusqu’au Comité central, qui élit à son tour son exécutif, le Bureau politique, et, au sein de celui-ci, son comité permanent. Les sessions ont lieu tous les cinq ans, entrecoupées par des Plenums. Il n’y pas de courants, de sortes de mini-partis dans le Parti, comme c’est le cas dans la plupart des partis occidentaux, qu’ils soient formels ou informels, ceci pour éviter la constitution de factions concurrentes, de luttes de clans et de personnes. A chaque niveau la discussion peut être vive, mais doit aboutir à un consensus. Mais la différence avec une démocratie populaire est que les élus et les décisions doivent toujours être approuvés par le niveau supérieur, ceci pour assurer la cohésion de l’ensemble. C’est là que nous trouvons le « centralisme démocratique », propre aux partis communistes marxistes-léninistes, et vivement critiqué dans les pays occidentaux, même si, en réalité, les partis y pratiquent le centralisme sans le dire, à travers toutes sortes de relais d’influence. Le parti communiste de l’Union soviétique a tellement donné le mauvais exemple, le centralisme aboutissant à la confiscation de la démocratie par des groupes dirigeants finissant par constituer une nomenklatura, que les principaux partis communistes occidentaux l’ont abandonné et que « la forme parti » elle-même a été mise en cause. Or c’est cette dérive que Xi Jinping, instruit pas le précédent soviétique et sa décomposition finale, se propose de combattre, là où les médias occidentaux ne voient en lui qu’un nouveau Mao, sinon un nouvel Empereur de Chine.

Mais comment ? De trois façons : 1° par une réforme morale. Nous l’avons vu, Xi appelle à un changement profond des mentalités et d’abord au sein du Parti. Les mots sont extrêmement durs. Il faut en particulier « éliminer résolument la mentalité de privilégiés », la recherche «de l’honneur et la gloire », et évidemment les avantages matériels ; 2° par la formation idéologique, de manière à les doter d’une haute conscience politique, et 3° en finir avec la corruption. Tout ceci sous-entend que s’était constituée au sein du Parti ce que Xi n’ose pas appeler une nouvelle « bourgeoisie », mais qui y ressemble fort. Cependant les admonestations ne suffisent pas. Seule une discipline de fer peut imposer la mise en œuvre de cette auto-réforme, et le renforcement de la discipline est un véritable leitmotiv du discours. C’est à cet effet que La Commission centrale de discipline voit son pouvoir accru. Le discours donne l’impression qu’il s’agit de faire des cadres du Parti comme des moines soldats, dévoués au socialisme et au « noble idéal du communisme ». Enfin les cadres devront en quelque sorte faire leurs classes : « Nous les enverrons aux échelons de base et dans les régions les plus démunies pour qu’ils puissent s’aguerrir à travers cette expérience », ce qui fait penser, mais de manière très atténuée, à ce que fut la politique maoïste en la matière. Mais l’analogie s’arrête là, car, à mon avis, ce que le discours de Xi ne dit pas, c’est que la libre discussion et la critique sans restriction sont tout aussi importants que la discipline et l’auto-discipline.

Elles devraient en effet commencer au niveau de base, dont il est peu question dans le discours, qui dit seulement que « les organisations de base sont faibles et désorganisées ». Je sais bien que Xi s’adresse aux cadres, et, en l’occurrence aux plus hauts cadres, mais non à ces dernières. Je vois bien qu’il appelle à recruter de nouveaux membres du Parti chez « les jeunes, les ouvriers de l’industrie, les paysans et les intellectuels », ce qui est en effet fondamental pour que le Parti soit représentatif de la société et non pas la chasse gardée d’une élite de diplômés. Mais encore faudrait-il que ceux-ci puissent faire valoir leur connaissance directe du quotidien, notamment de la vie au travail et de ses formes d’aliénation, et, à partir de là, faire des propositions concrètes. Le grand danger est que, comme l’échelon supérieur doit toujours approuver propositions et nominations, il ne les filtre en fonction de ses intérêts et de ses préjugés. Ce serait ici qu’une Commission d’inspection de ce fonctionnement et de ses abus serait tout aussi nécessaire que la Commission centrale de contrôle de la discipline. Il est bien de s’assurer qu’on n’entre pas au Parti par carriérisme plus que par une conviction qui peut être faible ou simulée, qu’il n’y a ni censure ni autocensure, que la recherche du consensus ne se fait pas au bénéfice des beaux parleurs et des manipulateurs. Remettre le Parti en ordre de marche, c’est bien, surtout quand on pense à l’immensité de la tâche qui est la sienne dans un pays aussi grand et confronté à tant de périls, mais il faut veiller à la qualité et à la sincérité des soldats. C’était une des leçons du maoïsme, même si elle a pu conduire aux excès que l’on sait.

Actuellement la critique sociale vient surtout des réseaux sociaux, qui finalement jouent le rôle de thermomètre de l’opinion. Je trouve que Xi a raison de dénoncer la « pagaille » qui y règne, bien qu’elle soit finalement peu de chose relativement à celle qu’on connaît dans les réseaux sociaux occidentaux, où chacun se croit le droit de dire n’importe quoi, où prolifèrent informations mensongères et théories complotistes, campagnes politiques subrepticement orchestrées, sans parler des arnaques en tout genre, autant d’avatars du libertarisme ambiant. Je ne suis pas scandalisé par une certaine censure quand elle n’est pas le fait d’un algorithme, mais d’agents qui peuvent la justifier. Cependant il vaudrait mieux que la vox populi se fasse entendre  au sein du Parti lui-même, où elle pourrait être mieux décryptée et entendue à la fois.

J’arrêterai là ce commentaire, étant trop éloigné et trop peu informé de la réalité concrète du fonctionnement réel du Parti pour en dire plus. Le discours de Xi Jinping me semble bien marquer un tournant majeur dans la politique chinoise, en même temps qu’une importante inflexion en matière économique – sujet que je n’ai pas abordé ici – mais je ne trouve pas qu’il aille assez loin dans la question centrale de la démocratie populaire, et particulièrement au sein du Parti communiste. Ce qui est clair, pour qui sait le lire, qu’il n’a rien à voir avec la mise en place d’un pouvoir personnel, d’ailleurs clairement récusé, puisqu’il bannit explicitement tout « culte de la personnalité ».



[1] « Qu’est ce qu’une démocratie populaire ? », article paru dans La Chine au présent, n° 5, mars 2022, et repris dans mon blog.

   [2] Cf. les  Statuts adoptés en 2017, donc sous le mandat de Xt. Ces Statuts, à les lire de près, en disent long sur la profondeur de la réforme du Parti..

16 novembre 2022

DU BON USAGE DE LA NOTION DE "CAPITAL FICTIF"

 

Une action, une obligation, un crédit, qui semblent générer de l’argent par eux-mêmes, avoir un « rendement », sont-ils du « capital fictif » comme on a pu le soutenir, en empruntant la notion à Marx ? Sans doute cet argent peut-il être dépensé, pour acheter biens et services, mais alors il ne fonctionne plus comme capital. Que Marx voulait-il donc dire en parlant de capital  « fictif » ?

Il l’emploie effectivement à propos du crédit, des actions et des dettes de l’Etat. Il s’agit pour lui de capital fictif au sens où ils n’ont aucune réalité en dehors du « capital engagé ou à engager réellement », lequel « ne peut être compté deux fois ». Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont aucune réalité, mais qu’ils ne l’acquièrent que dans la mesure où ils peuvent constituer des financements pour les procès de production effectifs à venir (« à engager ») : ils permettront alors, sans attendre, d’acheter des moyens de production, de payer des salaires, de construire des infrastructures etc. Ils ne deviennent fictifs que lorsqu’ils ne produisent pas le résultat escompté, que leurs promesses sont non tenues. Du coup les revenus qu’ils génèrent (l’intérêt des crédits et des obligations, le dividende des actions) dépendront de cette  production future.

Mais il faut aller au-delà pour faire la différence entre ces titres, à savoir faire intervenir les concepts de travail productif et de travail improductif, tels qu’ils se dégagent dans le livre II du Capital, et bien voir qu’il y a deux sortes de travail improductif, l’une qui représente une véritable utilité sociale, et l’autre non. Et l’on va voir que la première suppose certes, pour être mise en œuvre, un prélèvement sur le produit du travail productif, mais nécessaire (ce qu’on pourra appeler un surproduit nécessaire), tandis que la seconde, elle, émarge sur une plus-value extorquée[1].

 

Le cas du crédit

 

Le crédit, qui a une longue histoire, est depuis longtemps une avance fournie, le plus souvent, par des banques. Or il se trouve que les banques, aujourd’hui, créent de la monnaie à partir de rien : « les crédits, comme on dit, font les dépôts », et, quand ils sont remboursés, ils sont annulés. Mais rappelons ce n’est pas aussi simple : ils peuvent ne pas l’être, ou ne pas l’être en temps voulu, ce qui pourrait conduire une banque à des pertes et même, si ces « accidents » sont trop importants, à la faillite. Aussi est-il prévu des coussins de sécurité. Une banque peut emprunter auprès d’une autre et est même obligée de le faire continuellement (sur le marché interbancaire), et elle le fera à un taux défini par la Banque centrale. Une banque peut encore s’assurer qu’elle dispose d’un certain montant venant de l’épargne des ménages, à savoir ici leurs dépôts – en sachant cependant qu’ils peuvent les retirer d’un moment à l’autre. Mais, comme tout cela ne suffit pas à couvrir tous leurs risques (et des faillites retentissantes l’ont illustré, ce qui encore plus grave quand il s’agit de banques dites « systémiques »), on exigera d’elles qu’elles aient une certaine quantité de « fonds propres » (capitaux, bénéfices non distribués), où elles puissent puiser pour redresser leur situation (précisons qu’ils sont aujourd’hui, dans l’Union européenne, de 8% pour la couverture minimale, alors que certains estiment qu’ils devraient être au moins de 20%).

L’octroi de crédits est certes un travail improductif, car il ne produit par lui-même, aucune valeur d’usage réelle, tout comme le pur commerce d’achat-vente. C’est ce qu’on peut tirer de l’analyse de Marx concernant le travail productif et le travail improductif. Mais il représente bien une utilité sociale en tant qu’avance, car on ne voit pas comment on pourrait s’en passer si l’autofinancement ne suffit pas (et encore moins si l’on supprime l’autofinancement, comme dans certains « modèles » de socialisme). Il est donc tout à fait normal et légitime que le travail dépensé pour accorder des crédits, qui ne consiste pas seulement à créer une ligne de compte, mais aussi à évaluer les risques pour prêter avec toutes les chances d’être remboursé, soit payé avec l’intérêt des prêts. Il est normal aussi que cet intérêt serve à accumuler, c’est-à-dire à acheter des moyens de travail (bureaux, ordinateurs, papier etc.), si la banque voit le nombre et la taille de ses clients augmenter. Il s’agit bien ici d’un prélèvement sur le travail des travailleurs productifs, d’un surproduit donc, mais  ce surproduit est nécessaire, et pas encore un surproduit d’exploitation. Imaginons une banque publique, qui fonctionnerait de cette façon (et où, pour simplifier, tous les agents seraient rémunérés en fonction de leur travail), on ne saurait parler d’extorsion d’une plus-value. Là où la banque (dite « de dépôt », par opposition à « banque d’investissement » ou « d’affaires ») devient capitaliste, c’est quand les intérêts qu’elle prélève constituent aussi un surproduit extra, servant à une accumulation privée, à des salaires hors normes, à des dispositifs de coercition sur les employés, à des dépenses de publicité etc. Le capital devient ici partiellement fictif, puisqu’il n’a servi à « engager » aucune production réelle, mais seulement à puiser dans la production « engagée ».

 

Le cas des dettes publiques

 

Elles prennent généralement la forme d’obligations d’Etat, qui ne sont rien d’autre que des parts d’une dette publique, et qui rapportent un intérêt. Tout comme une entreprise, un Etat a besoin d’avances pour construire des écoles, des hôpitaux, des bâtiments administratifs, employer de nouveaux fonctionnaires etc. Il pourrait le faire en prélevant des impôts, mais on ne peut changer les règles de la fiscalité à tout instant, et, quand il s’agit d’investissements très lourds, les prélèvements fiscaux d’une année ne suffisent pas. Ces obligations  sont utiles, car elles serviront à créer du travail productif. Le travail des agents de l’Etat est en effet un travail productif de valeur, mais non marchande. Ceci du moins en première approximation, car bien des activités de l’Etat ne servent pas à satisfaire les besoins de la population, et bien des traitements ou avantages de fonctionnaires dépassent de loin le travail qu’ils ont fourni. Mais laissons cela.

A noter que le travail d’évaluation des risques est plus faible ici que dans le cas des prêts : il s’agit ici seulement d’estimer la capacité de l’Etat à rembourser, selon la durée des obligations.

Ces obligations d’Etat peuvent être souscrites par un particulier national, qui s’adresse généralement à un courtier, ou à un fonds spécialisé (par exemple une compagnie d’assurance), ou par les banques elles-mêmes, ou enfin par la Banque centrale. C’est ce qui s’est fait pendant longtemps, et qui avait l’avantage de ne pas passer par le marché secondaire, dont il sera question plus loin, et aussi de faire financer l’Etat par les résidents. Mais les traités européens on interdit ce financement direct et national (à la différence de la Chine ou du Japon).

 

Le cas des actions

 

Il est tout différent. Acheter une action nouvelle c’est certes apporter un financement à une entreprise, comme lorsqu’on lui fait un prêt. Mais l’actionnaire n’est pas seulement un bailleur, il attend un retour sur investissement le plus élevé possible. Et c’est en ce sens que l’action n’apporte plus aucun service utile : la « valeur pour l’actionnaire » est précisément ce qui dépasse le taux d’intérêt. Et l’on sait que le profit réalisé par l’entreprise actionnariale peut atteindre 10, 20 ou 30%, quand un taux d’intérêt moyen tourne autour de 2 ou 3%, voire moins. Ce surplus est alors évidemment issu de la plus-value produite dans l’entreprise.

On dit que l’actionnaire prend davantage de risques, parce qu’il peut tout perdre, mais c’est le cas de tout joueur, qui a mal évalué son risque. Cependant il y a un autre argument qui pourrait justifier le revenu que l’actionnaire tire de son action. S’il n’est pas un actionnaire passif, un simple rentier, s’il joue un rôle actif dans les décisions de l’entreprise (ses investissements, sa stratégie), on ne peut plus le considérer comme un pur parasite. C’est l’argument avancé par tout capitaliste, du PDG au fonds d’investissement. Mais ce travail est à double face : d’un côté il  y a bien le gestionnaire, direct ou indirect, qui doit être rémunéré pour son travail (mais à simple hauteur de sa qualification, comme le pensait Marx) et de l’autre il y a celui qui veut obtenir un surproduit extra, et, pour ce faire, tous les moyens sont bons. C’est là qu’on voit bien qu’il n’est plus du tout un simple prêteur, et que le capital ne joue plus qu’un rôle « fictif ». Et ce n’est pas très différent dans le cas d’une entreprise publique, si elle doit fournir des dividendes à l’Etat financeur, sauf qu’elle ne peut faire appel à des actionnaires extérieurs si l’Etat en est propriétaire à 100%. Mais c’est différent d’une entreprise coopérative, du moins quand elle est financée entièrement par l’apport de ses membres. Reste que cette dernière cherche aussi à obtenir un surproduit extra, une plus-value, qu’elle leur distribue en tant que possesseurs de parts sociales.

 

Le capital fictif au carré : les marchés financiers

 

Ici nous entrons dans les marchés secondaires, ceux d’abord des échanges de titres. On peut vendre une action ou une obligation simplement pour récupérer de l’argent devant servir à d’autres usages, mais généralement on le fait parce qu’elle ne rapporte pas assez et qu’un autre placement rapporterait plus, autrement dit pour spéculer.  L’acheteur sur le marché fait le même raisonnement : il attend que le cours baisse pour réaliser une bonne affaire.

L’argument avancé en faveur de cette spéculation est qu’elle favorise une allocation optimale des capitaux, ceci dans une économie évidemment capitaliste. Il est plus que contestable. On a montré, et Keynes le premier, que ces marchés sont irrationnels (mimétisme, prophéties auto-réalisatrices etc.). Mais ce qu’on doit ajouter est que ces marchés font intervenir toutes sortes d’intermédiaires, auxquels les détenteurs d’actions et d’obligations doivent payer leur dime, et sont ainsi conduits à exiger un rendement supérieur de leurs titres, et que des banques en font leur métier, utilisant des traders et aujourd’hui le trading à haute fréquence, qui a aussi son coût. Nous nous trouvons ici, de la sorte, devant une quantité impressionnante de travail  totalement improductif, qui ne sert en aucune façon la sphère productive, la production effective de richesse réelle. Et il a été accru par la déréglementation qui, au motif de la concurrence, a entraîné encore plus de règles et d’instances de contrôle (en Europe, la multiplication d’autorités indépendantes de régulation). Ce serait, dit-on, le prix à payer pour une « économie de marché » pleinement efficiente.

En réalité, dans une autre économie, un marché obligataire pourrait subsister, mais les souscripteurs ne pourraient revendre leurs titres qu’aux émetteurs, dans des conditions fixées par une autorité publique (pas de marché secondaire). Des entreprises pourraient parfaitement en acheter d’autres, ou seulement des départements, et inversement d’autres en céder. Il suffirait de faire évaluer ces actifs par de bons experts comptables, qui, eux, feraient un travail certainement utile, alors que le rôle d’intermédiation et d’estimation des marchés financiers représente un énorme prélèvement sur le secteur productif, relevant d’une plus-value extra. En attendant, même dans une économie de marché, il est possible à un Etat de réguler les marchés financiers (la bourse des actions et des obligations) de telle sorte que l’on évite ses excès, générateurs de bulles et de gaspillage, cette sorte de cancer qui phagocyte des cellules saines, ce mouvement perpétuel qui relève, c’est le cas de le dire, d’un capital fictif, puisqu’il ne sert à rien qu’à engraisser une foule d’acteurs (cabinets de conseil, experts juridiques etc.). Et, pour le reste, une économie de crédit est bien préférable.

On peut dire la même chose pour les « marchés dérivés », Les produits dérivés ne sont rien d’autre que des produits d’assurance (contre les variations des taux d’intérêt, du cours des changes, du cours des actions, des matières premières). Or l’assurance fournit un service utile (Marx y fait référence quand il évoque la nécessité d’une « fonds de réserve »), si l’on s’en tient au marché primaire : une entreprise a intérêt à se couvrir pour continuer son activité sans trop d’aléas. Mais, quand les produits dérivés s’échangent sur des marchés secondaires, ils deviennent des produits spéculatifs. Ils ont pris une telle importance dans les économies capitalistes que les transactions y représentent 10 fois le PIB mondial ! Non seulement ces opérations n’apportent aucun service utile, mais encore elles constituent une énorme ponction sur la production réelle, et finalement sur le produit des travailleurs. Nous n’avons plus affaire à une sorte de cancer localisé, mais à de véritables métastases, qui ont été à l’origine des crises les plus sévères.

Enfin la « titrisation » représente une ponction supplémentaire. En transformant des crédits difficiles à revendre en nouveaux titres, elle permet aux banques de se doter de liquidités pour augmenter leurs fonds propres : ainsi est né tout un secteur financier  qui pèse à son tour sur l’économie réelle (exemple : le chiffre d’affaires de France Titrisation s’élève à 7 milliards d’euros).

 

Conclusion

 

Le recours aux concepts de travail productif et de travail improductif permet d’éclairer la question du « capital fictif »[2]. Un crédit, une obligation ne sont pas de l’argent fictif dans la mesure où ils sont des avances sur la production future, et où l’intérêt versé rémunère le service rendu, et lui seul, et c’est vrai aussi pour un produit dérivé quand il apporte une couverture de risques à son « sous-jacent ». Comme leur financement vient évidemment du secteur productif, on peut dire que ce prélèvement relève d’un surproduit nécessaire. En revanche une action, en tant qu’elle est différente d’un prêt, est bien du capital fictif, non au sens où c’est une fiction, mais parce qu’il ne sert à « engager » aucun capital, mais seulement à opérer une ponction sur le capital déjà engagé, et en définitive sur le produit du travail productif, afin d’enrichir son propriétaire : c’est de la plus-value proprement dite.

Les marchés financiers, qui sont des marchés secondaires, n’ont quasiment aucune utilité sociale : des échanges d’actifs pourraient parfaitement être réalisés à l’aide d’agents publics qui les évalueraient à moindre coût. Dès lors ils ne sont pas financés par du surproduit nécessaire, mais par du surproduit extra, de la plus-value. Les acheteurs et vendeurs d’actions et de produits dérivés sur ces marchés et les acheteurs et vendeurs de produits « titrisés » s’enrichissent sur le dos des travailleurs productifs, et cela représente, du point de vue d’une économie rationnelle, du gaspillage, qui ne peut être compensé, s’il peut l’être, que par une surexploitation. Une économie socialiste pourrait s’en passer, mais dans un environnement capitaliste, elle ne peut le faire que partiellement. Au moins devrait-on réglementer au mieux de tels marchés, voire en interdire certains.



[1] Cf. mon analyse de ces concepts dans le chapitre 5 de mon livre Matérialisme historique. Les concepts fondamentaux revisités, et le tableau qui la résume p. 119, et ses conséquences sur la théorie de la production et de la répartition de la valeur, au chapitre suivant, avec son tableau récapitulatif, p.146.

[2] Alors qu’elle donne lieu à certaines confusions dans le livre, par ailleurs intéressant et très documenté de Cédric Durand Le capital fictif : comment la finance s’approprie notre avenir, Les Prairies ordinaires, 2014.

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14 novembre 2022

MAIS QU'EST-CE QU'UNE DEMOCRATIE POPULAIRE?

(article paru dans La Chine au présent, n° 5, mars 2002)

 

La question peut paraître étrange, puisque par définition la démocratie est le pouvoir du peuple, par opposition à celui d’une aristocratie, d’une oligarchie ou d’un despote. Néanmoins l’histoire nous montre qu’il y a eu deux traditions bien différentes, au moins depuis l’époque moderne, celle qui a été marquée par les Révolutions anglaise, américaine et française : l’une qui repose sur la séparation des pouvoirs (les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire) et l’autre qui fait prédominer le pouvoir législatif, celui des assemblées populaires, sur les deux autres, lesquels ne font qu’exécuter leurs volontés. Je crois qu’il est bon de commencer par là, si l’on veut comprendre quelque chose à la « démocratie à la chinoise ».

 

Un choix inspiré par la Commune de Paris

Les démocraties dites « libérales » ont leur manière de concevoir le pouvoir législatif : le peuple se donne des « représentants ». On a considéré pendant longtemps que le petit peuple était trop dépourvu de biens pour comprendre quelque chose à l’économie et n’était pas assez éduqué pour faire les lois, à travers de simples délégués. Puis le suffrage est devenu, après de longues luttes, universel. Mais cela n’a pas changé grand-chose. Pour être élu, il faut le plus souvent avoir de la fortune (particulièrement aux Etats-Unis) ou au moins un « capital social » (un réseau de relations) et un « capital culturel » (des diplômes). Il n’est que de voir aujourd’hui le très petit nombre d’élus issus des milieux populaires dans les démocraties occidentales. Quand ils étaient un peu plus nombreux, ils le devaient à des partis politiques fortement enracinés dans ces milieux, mais ces partis sont actuellement en déliquescence, parfois mal relayés par des mouvements sociaux. Dans les démocraties libérales on vote de loin en loin, sur la base d’un catalogue de promesses plus que sur celle de véritables programmes, détaillés, articulés et chiffrés, si bien qu’on y voit croître l’abstention. Quant à la séparation des pouvoirs, qui était à l’origine une manière de contrebalancer le pouvoir absolu des monarques, elle est devenue ensuite le mantra des démocraties dites « libérales », chacun des trois pouvoirs étant censé empêcher les excès des deux autres. En fait cette séparation des pouvoirs a été partout une manière de laisser le champ plus ou moins libre à l’exécutif, faute de mandats précis : ce dernier monopolise l’initiative des lois, directement ou par le biais de la majorité qui l’a porté au pouvoir et qui va les voter. En ce qui concerne l’indépendance de la justice, censée garantir son impartialité, elle a été en réalité une façon d’en faire un troisième pouvoir, disposant d’une grande latitude d’interprétation (particulièrement dans les pays anglo-saxons).

L’autre tradition politique est toute différente. Remontant à la Révolution française, plus exactement à la Première République (celle de la Convention), elle donnera l’essentiel du pouvoir au peuple, des assemblées primaires, elles-mêmes élues, envoyant des députés à une Assemblée nationale. L’exécutif ne faisait qu’exécuter ses volontés (ce fut vrai même du Comité de Salut public, qui n’avait rien d’un pouvoir séparé) et la Justice que les appliquer. Cette conception de la démocratie, inspirée de Jean-Jacques Rousseau, qui admettait une distinction des fonctions, mais récusait la séparation des pouvoirs, a été rapidement balayée, mais a ressurgi pendant la brève Commune de Paris, qui n’a pas eu le temps de devenir une organisation nationale (il y eut de nombreuses Communes en province, qui n’ont pu se fédérer). On peut, en dehors de mesures sociales et politiques qui feront leur chemin bien plus tard, relever deux de ses innovations majeures : le mandat impératif (anticipé dans la Constitution de 1793, adoptée par referendum, mais jamais appliquée) et la révocabilité des élus. Si la révolution bolchevik les a pratiquement ignorées (le pouvoir des Soviets était au reste des plus restreints), la Commune de Paris a inspiré le Parti communiste chinois depuis ses débuts et les institutions nées de la Révolution.

 

Une démocratie consultative et délibérative

Dans les démocraties occidentales le citoyen se croit souverain parce qu’il élit ses représentants directement, à différents niveaux locaux, mais aussi à un niveau supérieur (dans les Etats fédéraux) et dans tous les cas au niveau national (le seul dans les Etats unifiés), voire également un Président (dans les régimes présidentiels). Mais, comme il n’a pas participé à l’élaboration des programmes, qui ne sont le plus souvent que de creuses ou vagues professions de foi, il ne sait pas exactement pour quoi il vote (il le fait souvent sur la « personnalité » supposée du candidat) et il n’exerce ensuite plus aucun contrôle, jusqu’à l’élection suivante. La démocratie chinoise, elle, est indirecte : on vote pour l’assemblée de canton ou de bourg, puis les délégués élisent les députés du district, de l’arrondissement ou de la municipalité, ces derniers élisent à leur tour des députés au niveau supérieur (provinces, régions autonomes, municipalités relevant directement de l’autorité centrale) et enfin ces derniers élisent les députés à l’Assemblée populaire nationale.

On dira que, de la sorte, les citoyens ne font qu’abandonner encore plus de pouvoir à leurs représentants. Mais la réalité est tout autre pour deux raisons. La première est qu’ils sont bien plus actifs au niveau de base que les citoyens occidentaux : ils débattent et peuvent proposer lors de la campagne électorale. Cela ne va certes pas jusqu’à un mandat impératif, qui ne peut se concevoir qu’au sommet, mais c’est au moins un mandat fortement incitatif, et qui ne se limite pas à des revendications locales. La seconde est que l’intervention des citoyens chinois ne s’arrête pas à la désignation des responsables. Les délégués doivent en effet consulter en permanence leurs mandants. C’est le sens de ce qu’on appelle en Chine la démocratie consultative et délibérative – délibérative, car l’on n’est pas seulement consulté sur des projets déjà ficelés, comme c’est le cas dans les démocraties libérales (sauf parfois à un niveau local), mais on y débat et on fait toutes sortes de propositions. Et cela se retrouve à tous les niveaux, puisque l’Assemblée populaire nationale elle-même est tenue de consulter, lors des « Deux Sessions », les membres du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC), qui représentent les différents intérêts sociaux. Or c’est loin d’être une formalité, puisque cette dernière se fait l’écho de la quasi-totalité des propositions, dans les domaines les plus divers, venant de ses instances inférieures (il y en aurait eu 5 000 entre la Session actuelle et la Session précédente). La démocratie consultative et délibérative connaît en Chine bien d’autres canaux (par exemple les « auditions publiques »), que je ne peux évoquer ici.

 

Une démocratie pratique et perfectible

Les experts occidentaux disent que tout cela n’est qu’une façade, car toutes les mesures ont été préparées et toutes les décisions prises en amont par le seul Parti communiste chinois, et les assemblées populaires ne seraient que des chambres d’enregistrement. Selon eux l’exécutif serait encore plus puissant que dans les pays libéraux, et le régime serait donc loin d’être un régime d’assemblée, ce qui leur permet de parler d’un « régime autoritaire », et même, pour les plus hostiles, d’une « dictature ». C’est ne pas comprendre, ou vouloir comprendre grand-chose.

D’abord le Parti communiste chinois, qui n’est pas unique, est de loin le plus important, avec ses 95 millions de membres, et n’a pas pour autant le monopole des candidatures. S’il recueille tant d’adhérents (après un long parcours pour en devenir membre), ce ne peut pas être seulement parce que ces derniers voudraient faire carrière, tant il est exigé d’eux, notamment en matière de moralité. Il connaît certes, lui aussi, des phénomènes de corruption et de népotisme, mais une Commission de contrôle de la discipline veille, et aujourd’hui encore plus sévèrement qu’hier, à ce qu’ils restent dévoués et mènent, à l’exception de quelques hommes d’affaires, un train de vie modeste. Il a également, auprès de la population, une forte légitimité, pour avoir restauré l’Etat et avoir sauvé l’un des pays les plus pauvres de la misère et l’avoir ensuite très rapidement développé. Mais je voudrais insister sur un autre point : le Parti communiste se veut le parti représentatif non de telle ou telle classe sociale, fût-ce le prolétariat, mais du peuple tout entier. Ce qui lui assigne une tâche difficile. Il doit faire aussi parmi ses membres une place à la bourgeoisie, économiquement très puissante dans certains secteurs, mais ce sera une place limitée. Idéalement il devrait représenter les différentes classes sociales à proportion de leur poids dans la population. Certes il n’y parvient pas, pour toutes sortes de raisons (les couches diplômées y sont surreprésentées), mais du moins il s’y essaie, alors que ce n’est pas le cas dans les principaux partis occidentaux. Enfin le Parti communiste est engagé dans la voie du socialisme, ce qui n’exclut pas la diversité des opinions, manifeste pour qui connaît le pays, aussi bien dans les milieux académiques que sur les réseaux sociaux (seules celles qui y sont considérées comme erronées ou carrément hostiles sont combattues et peuvent faire l’objet d’une censure, laquelle ne s’exerce que de façon limitée, contrairement à ce que l’on en dit), mais ce qui suppose un Etat fort, capable de diriger une économie complexe, notamment à l’aide d’une planification fortement incitative, et également un Etat qui sache tenir la barre, face aux menées des Etats occidentaux pour déstabiliser le pays. Cela ne veut pas dire que le gouvernement impose ses volontés à l’Assemblée populaire nationale, car, en amont des Sessions annuelles très solennelles, a existé un long travail de concertation avec son Comité permanent, et les votes finaux, qui servent à élire tous les responsables gouvernementaux et à adopter les lois, ne sont pas joués d’avance.

Il n’est pas surprenant dès lors que le gouvernement chinois jouisse d’un niveau de confiance très élevé auprès de la population (de 95 %, si l’on en croit une Enquête sur les valeurs mondiales, menée par un réseau international de chercheurs, contre 33 % des citoyens états-uniens), qu’ils se sentent aussi libres que les citoyens allemands, et même, chose surprenante et nouvelle, qu’ils soient si peu nombreux à dénoncer des phénomènes de corruption au sein des autorités étatiques (14 % contre 37 % des citoyens américains).

La démocratie à la chinoise est certes perfectible, car ce n’est pas un mouvement de longue date, et elle présente des difficultés particulières dans un pays aussi vaste et aussi divers, quoique assis sur un fort sentiment national et sur des valeurs propres. L’existence d’un vaste secteur capitaliste, bien que contrôlé, et du mode de civilisation qu’il charrie avec lui (individualisme, compétition, colossales inégalités, persuasion clandestine par la publicité), constitue une menace permanente sur les valeurs traditionnelles comme sur l’éthique socialiste, et nécessite une bataille culturelle de tous les instants. Les institutions politiques doivent être sans cesse corrigées et améliorées. C’est bien, à mon avis, ce que signifie le mot d’ordre de Xi Jinping de la construction d’une « démocratie populaire sur l’ensemble du processus », de la base au sommet.

Vouloir consulter, en permanence et à tous les niveaux, les citoyens, c’est faire confiance à leurs facultés d’analyse et de jugement. Je prendrai ici un petit exemple dans le contexte français : le gouvernement a créé une Commission citoyenne pour le climat, constituée de 150 citoyens tirés au sort et aidés par des experts, et les résultats ont été étonnamment positifs : 149 propositions précises et bien articulées, preuve d’une véritable intelligence collective (mais 10% seulement seront retenues...). Le petit peuple n’est donc ignare que lorsqu’on le rend ignare. A mon sens deux autres voies restent à explorer en Chine : la révocabilité (sous des conditions bien définies) des responsables, inscrite dans la Constitution (l’Assemblée populaire nationale peut relever des membres du gouvernement de leurs fonctions), mais point mise en pratique (hormis quelques votes de défiance relative), et le referendum d’initiative citoyenne (sous des formes circonscrites à des sujets précis, comme il existe dans certains pays), servant à compenser ce que les délégations de pouvoir successives pourraient affaiblir dans l’expression des besoins et des volontés du peuple. Ce qui serait s’inscrire plus profondément dans la tradition politique de la démocratie populaire.

 

 

14 novembre 2022

SUR LE SOI-DISANT "PIEGE DE LA DETTE CHINOISE"

On a vu se répéter en chœur dans la presse occidentale l’idée selon laquelle les prêts bilatéraux chinois auraient mis nombre de pays en voie de développement d’Afrique, notamment les plus pauvres, mais aussi d’Asie (on cite les cas du Laos, du Cambodge et du Sri Lanka), dans une situation de surendettement. Et l’on va alors jusqu’à accuser la Chine de néo-colonialisme. On peut se demander quelle est la part d’ignorance et la part de malhonnêteté dans de telles incriminations, dont il est clair qu’elles relaient celles du gouvernement américain.

 Les prêts chinois restent modestes et les moins chers

 Ici les faits parlent d’eux-mêmes. Les pays en développement empruntent principalement auprès de prêteurs commerciaux ou multilatéraux, selon les statistiques de la Banque mondiale,  Parmi les prêts bilatéraux (d’Etat à Etat), qui représentent 26% de leurs emprunts, la Chine en détient moins de 10%. Elle ne se situe globalement qu’au sixième rang des créanciers internationaux, selon la Banque des règlements internationaux. Et, toujours selon la Banque mondiale, seuls 14% de leurs remboursements iront, dans les sept prochaines années, au gouvernement et aux institutions commerciales de la Chine. Dès lors expliquer la montée de l’endettement de ces pays (parfois jusqu’à 80% du PIB, un taux dont pourtant rêveraient bien des pays européens) par les prêts chinois n’a guère de sens. Ce sont toutes sortes d’autres raisons (la pandémie, les effets inflationnistes de la guerre en Ukraine, l’appréciation du dollar) qui les ont mis en difficulté.

On invoque souvent le cas des pays de l’Afrique subsaharienne. Or un examen détaillé montre que la plupart des dettes de ces pays viennent des pays occidentaux (de leurs banques, de leurs gestionnaires d’actifs et de leurs négociants en pétrole), alors que seulement 12% de leur dette est due à la Chine. C’est ce qui ressort d’un rapport récemment publié par Debt Justice, une association basée au Royaume Uni, qui ajoute que, tandis que le taux d’intérêt de la Chine est en moyenne de 2,7%, celui des prêteurs internationaux peut atteindre 5%. A noter aussi que les taux d’intérêts des prêts souverains chinois sont fixes, alors que ceux des créanciers commerciaux occidentaux sont fluctuants. Ajoutons enfin que, tandis que 95% des obligations externes des pays africains sont détenus par des sociétés privées occidentales (états-uniennes, britanniques, européennes et suisses), ces créanciers ont refusé l’initiative de suspension de la dette pour répondre à la crise économique liée à la pandémie. Un exemple est ici particulièrement frappant : le gestionnaire d’actifs états-unien Blackrock, qui attendait un profit de 110% de son prêt à la Zambie, le pays le plus endetté d’Afrique, a refusé la suspension de sa dette pendant la pandémie.

La critique des prêts chinois est donc de mauvaise foi. La mauvaise foi est encore plus frappante quand on déclare qu’ils sont aussi consentis à des conditions exorbitantes. La presse occidentale a ainsi monté en épingle le bail accordé par le gouvernement sri-lankais à une société chinoise pour l’exploitation pendant 99 ans du port de Hambantota, parce qu’il peinait à rembourser le crédit accordé par une banque d’Etat chinoise pour sa construction. Mais il s’agit là d’une garantie tout à fait classique, et cela n’a rien à voir avec une saisie. En outre l’exploitation de ce port a déjà créé nombre d’emplois et ses retombées sont prometteuses (précisons qu’il s’agit uniquement d’un port commercial).

La critique des prêts chinois est aussi fort oublieuse des ravages causés aux pays en voie de développement par des pays occidentaux lors de la crise de leurs dettes dans les années 1980, suite au brusque relèvement des taux d’intérêt par la Banque centrale américaine, et de ceux causés par le FMI et la Banque mondiale, ces institutions sous contrôle états-unien, avec leurs « plans d’ajustement structurel » qui ont dévasté dans les années 1990 l’économie de 160 pays, particulièrement en Amérique du Sud et en Afrique, en leur imposant des réformes libérales, dont ils ne se sont pas encore remis, mais passons.

Les prêts chinois ont servi à construire des bases pour le développement

 Personne ne peut le nier, ces prêts ont eu pour but de favoriser le développement par la construction d’infrastructures (chemins de fer, routes, ponts, ports, bâtiments administratifs, industrie minière, production d’énergie) et non à soutenir les dépenses budgétaires des gouvernements qui ont un effet sur la consommation, alors que les  produits sont souvent importés des pays développés, et ce au détriment de la production locale (par exemple la Côte d’Ivoire, confinée dans la production de cacao, se voyait contrainte d’importer les produits de l’industrie agro-alimentaire occidentale). Il est vrai que les pays sous-développés ont aussi importé de plus en plus de produits chinois, mais c’est parce qu’ils étaient les moins chers.

Nous retrouvons ici le vaste projet chinois de la Route de la Soie (devenue en 2016 la Ceinture et la Route), inscrit dans la Constitution de la Chine en 2017. En deux mots il vise à favoriser le commerce entre la Chine et les autres pays, quels qu’ils soient, si chacun y trouve son intérêt, dans un cadre bilatéral, et non sous les auspices d’institutions multilatérales, dominées par l’Occident. Mais ce qui nous intéresse ici ce sont les rapports entre la Chine et les pays en voie de développement, puisque c’est en se référant à eux qu’on l’accuse de les avoir mis dans un piège de la dette. Or la Chine leur propose explicitement de favoriser leur développement, et ceci sans aucune conditionnalité politique (il ne s’agit pas de trier les bons partenaires, ni de leur imposer des règles de gouvernance ni l’usage de la monnaie dominante), selon seulement un principe gagnant/gagnant. On admettra volontiers que la Chine y trouve des avantages : exporter ses produits industriels (notamment ceux de ses provinces de l’Ouest, qui sont sur le chemin de la Ceinture) et contourner les voies maritimes contrôlées par l’Occident (dans la zone Asie-pacifique et vers l’Afrique et l’Europe, en passant par le détroit de Malacca et le canal de Suez) – rappelons simplement que les Etats-Unis disposent de plus de 750 bases militaires dans 8o pays, dont un grand nombre le long de ces voies, contre 1 pour la Chine (à Djibouti). Il est vrai aussi que la Chine cherche à se procurer, à travers son Initiative, des matières premières dont elle a besoin, et elle ne s’en cache pas, mais en aucun cas il ne s’agit de pillage, ni même d’achat à vil prix. Elle les paie à leurs coûts de production, qu’ils soient produits par des entreprises locales ou par des chinoises implantées sur place. Or ceci, dans tous les cas, favorise le développement, puisque les projets ciblés doivent servir de roues d’entrainement. Et, pour cela, elle a mobilisé ses entreprises d’Etat, sans chercher nécessairement à ce qu’elles en tirent un profit (elles ont même essuyé des pertes énormes, quand plusieurs projets ont échoué).

Mais c’est ici qu’on l’accuse d’un autre grief : celui de ne pas faire travailler la main d’œuvre locale, donc de ne pas y faire progresser emplois et revenus.

 Les prêts chinois favorisent l’emploi local

 Il est vrai que, au démarrage des premiers chantiers, le personnel était principalement chinois, mais c’était du en grande partie au fait que lui seul avait l’expertise voulue. Peu à peu ce sont non seulement des ouvriers locaux, mais aussi des ingénieurs et techniciens, au fur et à mesure qu’ils étaient formés, qui ont pris le relai. Pour ne donner qu’un seul exemple, celui de la construction d’une ligne de chemin de fer au Keynia, aujourd’hui, une fois la ligne achevée, la proportion d’employés locaux atteint 70%, les conducteurs de train et les équipages sont tous Keynians.

Les prêts chinois ne donneraient pas partout de bons résultats

C’est un fait, mais quel pays peut s’assurer qu’il maîtrise des conditions de succès qui ne dépendent pas de lui ? On cite par exemple le cas d’une autoroute au Cambodge construite avec un prêt chinois et attribuée à un concessionnaire chinois, autoroute autour de laquelle ont proliféré des trafics de toutes sortes. Est-ce à la Chine d’y faire la police ? On cite, entre autres, le cas d’une ligne de chemin de fer au Laos, qui n’a pas été suivie par les infrastructures industrielles souhaitées. La Chine n’était pas en charge de la planification de ce pays. On met en cause l’énorme corridor de transport et industriel qui, au Pakistan, doit relier le port de Gwadar à la Chine pour un investissement de 62 milliards de dollars. Si les retombées économiques laissent à désirer en raison de l’insécurité et des conflits qui règnent dans ce pays, ce n’est pas non plus la faute à la Chine. En fait tous ces projets, où certes la Chine trouve intérêt, visent le long terme, qui n’est pas la préoccupation majeure des prêteurs des pays occidentaux et du Japon.

Le seul problème est alors celui du rééchelonnement des dettes, voire de leur annulation dans le cas des pays les plus pauvres. Si la Chine a refusé de s’aligner sur les pays occidentaux membres du Club de Paris, c’est qu’elle préfère régler les problèmes de dette dans le cadre de négociations bilatérales tenant compte précisément de la situation de chaque pays partenaire. C’est ainsi que, s’agissant de 15 pays africains, elle a, après la crise du Covid, allégé leur dette afin d’annuler un certain nombre de prêts gouvernementaux sans intérêt arrivés à une certaine échéance, et qu’elle a suspendu le service de la dette de 19 pays africains, faisant plus que tous les autres membres du G20. Voilà ce que les articles de la presse occidentale se gardent bien d’évoquer.

L’initiative de la Ceinture et de la Route n’est pas un long fleuve tranquille. Mais, en dehors des objectifs géopolitiques de la Chine, visant à la préserver des pressions et des menaces occidentales, dont il ne sera pas question ici, elle offre bien des perspectives de développement à des pays relégués, longtemps chasse gardée des pays occidentaux, leur permettant à la fois de retrouver une souveraineté et de combler peu à peur le fossé de l’échange inégal avec eux. S’il y a un problème à affronter, c’est celui de la soutenabilité écologique de ce développement.

 

 

 

26 mars 2022

9782343251073b

17 mars 2022

TABLE DES MATIERES de "Les concepts fondamentaux du matérialisme historique revisités"

Avant propos

Introduction. Une vue d’ensemble

        L’économique est aussi un lieu de pouvoir et d’idéologie

              Marx a bel et bien construit une économie générale

              Une économie très politique

              Mais il ne faut pas confondre pouvoir et domination

              Infrastructure/ superstructure : une métaphore féconde, mais à bien comprendre

         Comment la production se reproduit

              Le cœur du système productif

              Une illustration sommaire : la reproduction du capitalisme

              Production/reproduction : un vecteur orienté

              Les médiateurs de la reproduction et leurs opérateurs

               La théorie marxienne est opératoire aussi pour les modes de production précapitalistes

               La distinction production/reproduction sert aussi à revoir et affiner la

                    théorie des modes de production

          La sphère de la production vs la sphère du temps libre et de la consommation                         

          La question de la dialectique historique

                  Dialectique négative et dialectique positive

            L’histoire a-t-elle un sens ?

 

Chapitre 1. Travail concret et travail « abstrait »

              Le sens de ces deux concepts

              Quid du travail « abstrait » ?

              Le fétichisme de la marchandise

              De quelques fausses interprétations

              Le travail concret comme appropriation ou désappropriation

              Finalités du travail concret et du travail « abstrait »

              Quelques considérations sur la théorie de la valeur travail

 

Chapitre 2. Le procès de travail I. La force productive du travail

              Le travail est la seule véritable force productive

              Méfaits de la domination des moyens de travail sur la force productive du travail                  

              Les méfaits des actions de l’homme sur la nature

              Les méfaits des techniques sur la personne du travailleur

 

Chapitre 3. Le procès de travail II. La relation travailleur/moyen de travail

              Les modes de travail

              Les modes de travail et la division du travail

 

Chapitre 4. Le procès de travail III. La coopération

              La coopération subjective et ses formes

              La coopération objective et ses formes

 

Chapitre 5. Le procès de travail IV. Travaux productifs et travaux improductifs

              Les concepts de travail productif et de travail improductif

              Les travaux directement productifs

              Les travaux indirectement productifs

              Les travaux improductifs

 

Chapitre 6. Le procès de production/répartition de la « valeur »

              Valeur, produit-valeur, valeur marchande

              Le procès de création de la « valeur »

              Le procès de comptabilisation de la « valeur »

              Le procès de répartition de la « valeur »

              Les fonds de la répartition

              Les fonctions de propriété

              Conclusion sur les fonctions de propriété

 

Chapitre 7. Les procès de reproduction socio-économique

              L’exemple de la reproduction du mode de production « domestique »

              L’exemple de la reproduction du mode de production « patriarcal »

              Les théories de la parenté ont-elles une valeur explicative ?

              Brève théorie et histoire de l’échange

 

 Chapitre 8. La superstructure socio-économique

              Normes, sanctions, justifications, légitimations

              Des fonctions de coercition et d’assujettissement au sein du procès de production lui-même

              Les rapports de production secondaires et la superstructure politique

              La séparation du politique d’avec les rapports de production superstruturels

              La détermination des procès de travail par les rapports de production

      

 Chapitre 9. Effets du mode de production sur le milieu naturel

              Quand les classes dominantes détruisent les bases de leur propre société

              Le capitalisme a modelé le procès de travail selon sa logique et ses intérêts

              Impossibilité d’une croissance sans fin

              Ce qui devrait décroître

              Changer le système des besoins

 

Chapitre 10. Le temps libre et le procès de consommation

              Le procès de consommation et le temps libre

              La production crée-t-elle les besoins ?

              La nature humaine dans la perspective du matérialisme historique

              D’autres choses que nous avons apprises sur la nature humaine

              L’hubris du transhumanisme

              Le travail, le temps libre et les besoins

              Les effets des rapports de travail et de production sur le temps libre 

              Les effets de la sphère du temps libre sur les rapports de travail et de production              

            

Chapitre 11. La superstructure politico-idéologique

              Pourquoi il faut toujours résoudre des confits

              Les fonctions politiques générales

              Les niveaux et les formes de l’idéologie

              Une brève histoire du politique

 

Chapitre 12. Les modes de production sans classes

              Introduction à la théorie des modes de production

              Le mode de production familial primitif

              Le mode de production communautaire primitif

              S’agit-il d’un cas à part ?

              Le mode de production communautaire dans les sociétés plus avancées

              Le mode de production coopératif

              Un mode de production « collectif » ?

              Un certain mode de production familial moderne

 

Chapitre 13. Les modes de production de classes

              Propriété et possession

              La logique des modes de production de classes

              Le mode de production domestique

              Les formes antérieures du mode de production domestique

              Le mode de production patriarcal

              Le mode de production esclavagiste

              Le mode de production étatique

              Le mode de production foncier

              Le mode de production corporatif

              Le mode de production capitaliste

              Les différentes formes de capitalisme

              La plateformisation numérique du capitalisme                    

              La «transformation des valeurs en prix de production »

              L’échange inégal

              Que faut-il entendre par capitalisme d’Etat ?

 

Chapitre 14. Les classes sociales

              Les objections les plus sérieuses faites à la théorie marxiste

              Les faux-semblants de la théorie libérale

              Que retenir des analyses de Pierre Bourdieu ?

              Les classes sociales dans les modes de production précapitalistes

              Une esquisse des classes sociales aujourd’hui. L’exemple français

 

Chapitre 15. Les origines psycho-sociales des inégalités

              Ce n’est pas la lutte contre la rareté absolue qui est au cœur de l’histoire

              « L’insociable socialité » des être humains 1. L’homme comme « animal éco-systémique »

              « L’insociable socialité » 2. Du mimétisme à l’agressivité et au besoin de domination

              En quoi la thèse de René Girard ne peut convaincre

              De la rivalité à l’appropriation des biens

              Que conclure concernant la genèse et le développement des inégalités ?

              Quelques considérations sur l’égalitarisme

 

Chapitre 16. Le cours de l’histoire. Une esquisse

              Une théorie évolutionniste de l’histoire ?

              La détermination par les conditions naturelles et la division du travail

              De la sédentarisation et du stockage à l’agriculture et à l’élevage (le m. de p.domestique)                     

              Du mode de production patriarcal au mode de production étatique

              L’exception du passage aux modes de production esclavagiste, foncier et capitaliste               

              L’histoire longue des empires euro-asiatiques

              La courte histoire de l’Europe. Ses débuts

              Une histoire européenne qui a été longtemps en retard

              Les ressorts du rattrapage et de l’envol de l’Occident

              Le poids du passé

 

Chapitre 17. Les « systèmes » globaux

              Le capitalisme comme système global et sa différence avec les systèmes précédents

              Crises et fissures dans le système-monde capitaliste

 

Chapitre 18. Dialectique négative et dialectique positive dans l’Histoire

              En quoi le matérialisme historique peut-il être dit dialectique ?

              La dialectique dans les sociétés de classes

              Un contre-courant de dialectique positive

              L’homme comme animal dialectique

              La contradiction besoin/désir

              Le temps de travail versus le temps des affects

              La contradiction désir d’individualité/désir de communauté

              Que faut-il entendre, in fine, par dialectique positive ?

 

Chapitre 19. La perspective du socialisme

              L’impasse du capitalisme

              Le socialisme « réel » ne l’était pas

              La recherche sur les « modèles » de socialisme

              Le socialisme « à la chinoise »

              Et si Marx avait d’une certaine façon finalement raison ?

              Le communisme est-il un projet réalisable ?

              Quelles chances pour une alternative réelle au capitalisme ?

 

 

 

17 mars 2022

POURQUOI CE BLOG?

 

Qui suis-je ?

 

Difficile à dire. Si j’ai choisi l’enseignement de la philosophie (agrégation 1958, doctorat d’Etat 1986), alors que d’autres métiers m’auraient attiré (la peinture, l’architecture, l’ethnologie), c’était pour pouvoir m’intéresser à tout et ne pas me spécialiser. Et j’ai joui de cette merveilleuse latitude quand j’étais maître assistant de philo à Nanterre, surtout à l’époque où la philosophie s’y était ouverte à toutes les sciences humaines (avant de se refermer sur elle-même), puis professeur de sciences politiques à Paris 8 (de 1995 à 2001, année de ma retraite), où la science politique n’était heureusement nullement confinée à la politologie, et où mes étudiants, venus surtout du 93 et de tous les coins du monde, étaient de bien sympathiques interlocuteurs.

J’ai donc, sous le chapeau philosophique, enseigné un peu de tout : philosophie bien sûr (philosophie générale et épistémologie des sciences humaines, philosophie politique), mais aussi psychanalyse, sociologie, économie, et même (pas longtemps) psychologie expérimentale. Et mes écrits reflètent cette diversité, qui n’a pas du tout facilité ma carrière. La contrepartie : de lourds investissement en connaissances - car je ne déteste rien tant que l’amateurisme qui caractérise les philosophes professionnels, quand ils s’aventurent hors de leur domaine – mais aussi toujours le malaise de ne pas en savoir assez et de négliger tel ou tel champ. Aujourd’hui encore, je n’arrête pas d’accumuler notes et papiers. Donc je pourrais dire que je suis une sorte de philosophe généraliste, et ne le regrette pas, en me disant après tout que j’avais un illustre prédécesseur, un certain Karl Marx, qui lisait, commentait et utilisait tout ce qui lui tombait sous la main, tout en sachant très bien que je ne lui arriverais pas à la cheville. Bref, ces précisions serviront à éclairer mon parcours. Avant d’en dire deux mots, j’ajouterai que, hors mon activité proprement intellectuelle, je n’ai été jamais été qu’un militant de base, à la fois par conviction, par méfiance vis-à-vis de l’exercice du pouvoir, et par manque de disposition à être un homme public. J’ai bien exercé quelques responsabilités (la direction d’un département et d’une équipe de recherche pendant de courtes années), mais sans en tirer ni plaisir ni beaucoup de leçons. Et je dois dire que, en un sens, je le regrette : j’ai été si peu familier des appareils que j’ai du mal à les décrypter. Il est bien tard pour y remédier.

 

Mes domaines de recherches

 

Ils ont été fort variés, comme on peut le constater si l’on parcourt ma bibliographie : des travaux dans le champ du marxisme, des travaux épistémologiques, des travaux de philosophie politique, quelques travaux sociologiques et quelques études sur la Chine contemporaine, des écrits de science politique et divers articles d’intervention politique. Mais mes recherches se sont surtout portées, dans les dernières années, sur le socialisme : à la fois sur les socialismes historiques, pour en faire un bilan critique, et sur un nouveau socialisme, à concevoir pour le XXI° siècle.

 

Repenser le socialisme

 

 Nous sommes nombreux à la recherche d’une alternative à ce capitalisme néo-libéral mondialisé qui déconstruit systématiquement tout ce qui avait rendu le capitalisme vivable (et qui représentait, selon moi, des éléments de socialisme), qui nous a jeté dans une crise globale dont on ne cherche pas sérieusement à amortir les effets, et qui a entraîné, chez beaucoup, une profonde défiance et un véritable dégoût envers la politique. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’on peut se débarrasser du capitalisme du jour au lendemain et que la mondialisation est totalement réversible. C’est pourquoi je pense qu’il ne faut pas répugner à défendre de profondes réformes internes qui pourraient en limiter les dégâts. Mais je crois qu’il faut en même temps commencer à construire, patiemment mais résolument, la nouvelle société : un socialisme de la citoyenneté (notamment à travers la reconstruction des services publics) et un socialisme de marché (articulé à une nouvelle planification). J’ai passé en revue la littérature, si peu connue en France, sur les « nouveaux modèles de socialisme », et tenté d’en proposer un à mon tour, en cherchant à tirer les leçons des échecs du passé et en m’appuyant, autant que je le pouvais, sur les expériences existantes (telles que de nouvelles formes de gestion des entreprises d’Etat, les réseaux de coopératives, ou le financement solidaire). Un maître mot condense ce modèle : la « démocratie économique » (au sens large). Il s’agissait d’en éprouver la cohérence et la faisabilité, pour ne pas verser dans l’utopie, fût-elle modeste, et aussi d’en identifier les faiblesses ou les lacunes. Je suis tout à fait persuadé que cela demande de grands efforts et commande de constantes rectifications.

 Mais j’avais aussi un autre projet sur la table,

 

Refaire un retour sur Marx

 

Il y a plus de trente ans j’ai publié, non sans peine, mon « opus magnum », résultat d’un long labeur : deux forts volumes, intitulés De la société à l’histoire, tomes 1 et 2 (le troisième est resté en panne). Il s’agissait d’une part de reprendre les concepts marxiens fondamentaux, dans le champ de ce qui s’est appelé « le matérialisme historique », pour les affiner, les prolonger, les rectifier au besoin, et d’autre part, et en même temps, de les confronter au massif des connaissances (les meilleures, les plus sûres), qui ont vu le jour après la mort des deux pères fondateurs du marxisme.

Curieusement l’entreprise, dans l’ambition théorique qui était la sienne, a été peu tentée par des successeurs, plus soucieux de développer des aspects particuliers ou d’en tirer des leçons et considérations politiques. Depuis longtemps quelques bons lecteurs et amis me sommaient de donner une version plus courte et plus lisible de cet ouvrage, aujourd’hui épuisé. C’est ce que je viens d’essayer de faire dans mon dernier livre Matérialisme historique. Les concepts fondamentaux revisités (L’Harmattan, 2022) en corrigeant et actualisant mes précédentes analyses et en les élargissant vers une théorie de l’histoire, aux prétentions modestes.

 

Sur le contenu de ce blog

 

Je n’ai pas voulu en faire un blog sur des questions d’actualité, mais une petite bibliothèque de quelques uns de mes écrits, sachant que le meilleur des lecteurs n’aura ni la patience de lire mes livres et contributions, ni les moyens de se les procurer. La plupart des textes que j’ai retenus sont donc succincts, et essentiellement théoriques, dans des champs divers. Cependant, comme je me suis bien sûr intéressé aux enjeux de mon temps, j’ai aussi fait figurer quelques textes sur  l’Union européenne et de ses avatars, sur des questions politiques, économiques et sociologiques, et surtout sur le « modèle » chinois, qui fut et reste l’un de mes principaux centres d’intérêt. Beaucoup de ces textes sont datés (je le précise chaque fois), donc dépassés, mais ils m’ont semblé présenter quand même quelque intérêt, au moins rétrospectif. Je sais que les textes retenus dans ce blog ne sont pas de ceux qui font du buzz, mais toute réaction ou tout commentaire me sont précieux, et j’en remercie mes lecteurs.

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