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Le blog de Tony Andreani
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Le blog de Tony Andreani
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18 juillet 2010

Surveiller et punir

Note du 9 juin 2010

 

 

L’Europe de la délation

 

Dans une précédente brève j’expliquais en quoi le plan de sauvetage des pays de la zone euro en difficulté était tout sauf une manifestation de solidarité. Mais, depuis, un nouveau seuil a été franchi dans la maltraitance de ces pays. Il s’agit de les contraindre à rentrer dans les clous des critères de Maastrich, censés fournir la preuve de leur bonne « gouvernance », en dénonçant publiquement ceux qui ne s’y conformeraient pas dans les délais convenus.

Voici les raisons invoquées : certains pays sont vertueux, d’autres laxistes, et il revient aux premiers de ramener les seconds dans le droit chemin. L’Allemagne est le pays vertueux par excellence : elle a bloqué le niveau de ses salaires, réduit ses prestations sociales, maintenu son taux d’inflation au plus bas, et cela lui vaut la meilleure note de la part des agences de notation, et par conséquent le taux d’intérêt le plus bas pour ses obligations d’Etat (elle profite même en ce moment de la crise en Europe, les investisseurs se ruant sur ses obligations en vendant celles des pays du Sud, ce qui fait encore baisser le taux des siennes). Elle exige donc que les autres pays fassent de même. Et ceci au nom de l’argument suivant : les Allemands en « ont assez de payer pour les autres ».

Il est curieux que cet argument soit accepté pour argent comptant, car en quoi l’Allemagne a-t-elle payé pour les autres ? Est-ce en contribuant au budget communautaire ? Elle est sans doute contributeur net (elle donne un peu plus qu’elle ne reçoit de ce budget), mais sa contribution ne représente, comme celle des autres pays, qu’à peine 1% de son PIB. Est-ce en faisant bénéficier le reste de la zone euro des bas taux d’intérêt demandés par la BCE (ce qui a permis aux autres pays de bénéficier de ces taux d’intérêt, moins élevés que s’ils n’étaient pas partie prenante de la BCE)? Mais ces taux d’intérêt ont d’abord bénéficié à son économie et à ses exportations (cf ma brève sur l’Allemagne). Est-ce en se résolvant finalement à abonder le Fonds de stabilisation ? Elle a pris bien garde de refuser un emprunt uniforme (une euro-obligation) des pays y souscrivant : elle empruntera à ses conditions propres. C’est pourtant en vertu de cet argument du bon samaritain que l’Allemagne, et la France à sa suite, entendent faire plier les autres pays en les sommant (à la manière du FMI) de s’imposer des cures d’austérité plus drastiques que la leur. Et voici comment : les mauvais élèves, ceux qui ne feront pas correctement leurs devoirs, se verront infliger des blâmes. Ces blâmes seront à destination des agences de notation (hier accusées de tous les péchés), qui dégraderont leur note, si bien qu’ils ne pourront financer leur dette publique qu’à des taux plus élevés. La peur de cette sanction financière fera le reste (à noter ici que la majorité au Parlement européen a refusé l’idée d’une agence publique européenne, comme quoi les mentors n’ont même pas le courage de leurs actes). C’est ainsi qu’on a franchi le mur de l’ignominie : en dénonçant aux marchés (c’est-à-dire, pour une large part, aux investisseurs…européens) les coupables.

Je reviendrai sur les vices de structure de la construction européenne, tels que la crise actuelle les met en évidence (mais nous les avions dénoncés depuis longtemps). Pour aller au plus court, disons que, dans un Etat unitaire ou fédéral, l’Etat vient compenser les déséquilibres entre ses régions à l’aide d’un budget de grande envergure. Mais un véritable Etat fédéral est impensable dans une Europe où il n’y a pas une mais des nations, avec des langues, des traditions, des institutions foncièrement différentes d’un pays à l’autre. Lors de la lutte contre le Traité constitutionnel européen beaucoup d’opposants avaient proposé les bases d’un Traité radicalement différent, conciliant, selon des procédures démocratiques, la souveraineté des nations avec une dose de supranationalité utile, mais circonscrite. Les bourgeoisies néo-libérales n’ont point voulu en entendre parler. Il n’a été vaguement question que d’un « gouvernement économique », lui-même entendu de manières divergentes, et qui s’est réduit finalement à un maquignonnage entre exécutifs, derrière le dos des Parlements nationaux, avec la complicité de la Commission (dont il faut rappeler qu’elle est une émanation des gouvernements et qu’elle ne décide rien, sauf en matière de concurrence). Ce « gouvernement économique » s’est ramené, dans les faits, à cette surveillance mutuelle que les droites des pays dominants de la zone euro veulent mettre en place aujourd’hui pour punir les Etats qui ne se plient pas à la doctrine néo-libérale (dans sa version allemande en particulier). Le terme du reste n’a aucun sens, car qu’est-ce qu’un gouvernement sans ressources propres ? En réalité on pourrait, en l’état actuel des choses, prendre un certain nombre de dispositions pour alléger la crise de la zone euro, dont bon nombre d’économistes pensent qu’elle va déboucher, à terme, sur son éclatement.

On peut très bien admettre que les Etats se coordonnent, à partir du moment où ils ont la même monnaie. Mais se coordonner ne veut pas dire s’aligner sur les seuls critères financiers du déficit et de la dette publique, quand les Etats ne sont pas au même niveau de développement, n’ont pas les mêmes ressorts de compétitivité, ne sont pas au même moment du cycle économique. Autrement dit il est inacceptable de remettre en cause, au nom de ces critères, leur souveraineté budgétaire – qui est l’essence même du pouvoir étatique - alors qu’ils ont déjà perdu leur souveraineté monétaire et leur politique de change. C’est ce que la gauche en France, pour une fois d’accord, refuse absolument - avec une partie de la droite. En revanche il serait possible de renforcer le budget communautaire, soit par des contributions accrues des Etats, soit par un impôt européen (et non avec les petites ressources indirectes prônées par la Commission). Avec ce budget on pourrait augmenter les fonds structurels qui ont permis dans le passé et permettraient à présent de soutenir les Etats en manque de compétitivité. Ce qui pourrait, cette fois, se faire sous conditions, puisqu’il s’agirait vraiment d’aides et non de sanctions. Deuxièmement il serait possible de créer un emprunt européen pour soutenir des projets européens auxquels tous les Etats prendraient part. Troisièmement on pourrait, de manière concertée, laisser filer l’inflation, ce allégerait le coût des dettes publiques et réduirait les écarts de compétitivité entre les pays de la zone euro. Bref des politiques européennes pourraient, après validation par les Parlements nationaux, compenser les déséquilibres qui menacent la zone euro d’éclatement. Et ceci sans remettre en cause la souveraineté budgétaire des Etats. Ce ne serait pas la solution à la question européenne, mais cela permettrait sans doute de franchir le mauvais pas.

Or il est à peu près certain que rien de tout cela, qui représenterait une forme de solidarité bien pesée, ne sera fait. L’Allemagne a prévenu : on ne fera jouer que la sanction pour déficits excessifs, malgré les risques de récession que la réduction des dépenses publiques fera peser. Elle a même envisagé des sanctions plus sévères : les pays qui n’obéissent pas à ce qu’on attend d’eux pourront être exclus du bénéfice du fonds de stabilisation, être privés du droit de vote, voire être exclus de la zone euro (et, pour cela, on n’hésitera pas à engager une modification du sacro-saint Traité de Lisbonne). En attendant elle a fortement invité les autres pays à inscrire dans leur Constitution les règles qui sont les siennes en matière de déficits. Derrière tout cela il y a une volonté à peine dissimulée : ramener l’Etat social et la protection sociale à sa plus simple expression.

Dès lors, si l’on veut éviter des suicides nationaux, et même, à plus long terme, un suicide collectif (dans ce jeu non-coopératif tout le monde finalement sera perdant), il faut envisager dès maintenant des sorties de la zone euro, calmement et en ordre, et non sous la contrainte et en désordre. Mais cela ne suffira pas : c’est tout l’édifice européen qu’il faudra bousculer. Dans l’un des articles de ce blog, je proposais la stratégie des « coups de boutoir », comme stratégie la plus réaliste et la moins risquée. La gauche devrait sérieusement y réfléchir.

 

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1 mars 2025

Un féodalisme numérique?

Un « féodalisme numérique » ?

 

 

 

Plusieurs ouvrages récents ont soutenu la thèse que le capitalisme des plateformes internet avait engendré un « féodalisme numérique », les utilisateurs de ces plateformes effectuant, tels des serfs, un travail non rémunéré, lorsqu’ils leur fournissent les masses de données dont elles vont se servir pour obtenir des informations sur eux, puis les inciter à de nouveaux usages et enfin vendre ces données à des tiers.

Selon Marian Mazzucato (autrice de Mission économie Un guide pour changer de capitalisme, Fayard 2012), ces plateformes tireraient de là une « rente algorithmique », lors même qu’elles fournissent des services gratuits. Et leur rente se serait encore accrue avec leur contrôle sur l’intelligence artificielle. Yanis Varoufakis (Les nouveaux serfs de l’économie, Les liens qui libèrent, Paris, 2024) va même plus loin : le capitalisme est en train de s’autodétruire en tant que système axé sur le profit, puisque la rente accaparée par les plateformes, qui irait jusqu’à 40% de la valeur produite, tarirait ce profit et mettrait l’économie sens dessus dessous, en privant les Etats de rentrées fiscales et en les condamnant à des politiques d’austérité.

Que penser des ces théories ? Elles reposent donc sur l’idée que les consommateurs fournissent un travail gratuit. Voyons comment. 

 

Le travail de l’utilisateur des plateformes

 

En cliquant sur les réseaux sociaux pour communiquer, donner des avis, partager des photos, sur les plateformes commerciales  pour faire des achats ou vendre quelque chose, sur les plateformes de contenu pour se renseigner, visionner films et vidéos, l’internaute fournit des milliards de données. Leur nombre est en principe limité par des règlements sur la protection des données personnelles, mais ceux-ci sont peu contraignants et l’utilisateur dont faire un effort spécial pour les faire respecter.  Pour les plateformes ce recueil des données remplace avantageusement les laborieuses études de marché d’autrefois, car, une fois moulinées par de puissants ordinateurs, elles leur permettent de connaitre ses goûts, de les renforcer, de les orienter, et même de supputer ses moyens financiers. Et tout cela pour un coût minime.

Ce travail de l’internaute ne doit pas être confondu avec celui des « petites mains », qui traitent et « modèrent » les données, mais qui, elles, sont rémunérées, quoique le moins possible (c’est pourquoi il est délocalisé, par les plateformes, dans les pays à bas salaires),

Non seulement les plateformes se servent des données qui leur ont été fournies gratuitement pour proposer leurs propres services, mais encore elles les vendent à des tiers, quoiqu’elles en disent –elles le nient au prétexte qu’elles ont respecté les règlements protecteurs - pour des milliers de dollars, à des courtiers que les revendront à n’importe quel acquéreur. Un marché colossal.

Ce travail gratuit de l’internaute  ressemblerait donc aux corvées d’autrefois, mais une telle forme d’exploitation est tellement diffuse et cachée qu’elle n’apparait pas comme telle. Que faut-il en penser ?

Ce que nous allons remarquer d’abord est que le travail gratuit est devenu une tendance générale, qu’il n’est pas seulement le fait des plateformes, mais celui des commerçants eux-mêmes.

 

Le travail gratuit dans le commerce ordinaire

 

Tantôt indispensable pour que le consommateur puisse fait usage de la marchandise, tantôt soi-disant utile pour le conseiller, dans les deux cas, son propre travail sert à accroître les marges et donc les profits des commerçants ordinaires.

Voici un exemple, très simple et connu de tous, du premier cas de figure, celui de l’acheteur direct. Autrefois un pompiste, dans une station service, remplissait votre réservoir d’essence, et même nettoyait votre pare-brise. Aujourd’hui vous faites vous-même le plein. Encore récemment vous passiez à la caisse et un employé effectuait votre paiement. Maintenant vous effectuez vous-même ce paiement en utilisant une borne de paiement automatique. A chaque fois vous y consacrez du temps et de l’attention, et tout cela vous le faites gratuitement, car le prix du carburant, toutes choses égales par ailleurs (à l’instant t du prix de marché) n’a pas baissé pour autant, mais le profit, lui, a augmenté.

Un exemple du deuxième cas de figure, celui de l’acheteur connecté, est sa sujétion à ce qu’on appelle les « prix dynamiques », c’est-à-dire des prix qui varient selon le moment où vous faites la demande, une pratique aujourd’hui généralisée, facilitée par les moyens de traitement des données grâce à l’IA, qu’il s’agisse d’un billet de chemin de fer, d’une chambre d’hôtel, d’un robot ménager, ou de n’importe quoi. Cela paraît certes rationnel. Il s’agit de réduire les coûts de l’offreur du service ou du bien, en remplissant les trains ou les chambres disponibles, ou encore en réduisant ceux du stockage. Mais cela suppose à nouveau tout un travail, souvent intense, du consommateur, qui doit comparer les prix assidument, lesquels bougent d’un instant à l’autre, pour obtenir le meilleur. Ici encore un travail gratuit, qui permettra d’augmenter les profits. Imaginons que ce travail, tout à fait utile au prestataire, soit rémunéré : cela signifierait qu’il serait décompté du prix qu’il choisira en fonction du temps passé à le choisir - ce qui serait techniquement réalisable. Mais ce n’est évidemment pas le cas. Au contraire il est pénalisé s’il a trop tardé. Notre prestataire a donc fait une marge supplémentaire, l’usage des algorithmes ne lui ayant presque rien coûté.

Voici un autre exemple de ce deuxième cas : l’usage des comparateurs de prix, censés faciliter le meilleur choix. Ici encore cela paraît relever d’un calcul rationnel, au bénéfice cette fois du consommateur : impossible pour lui de relever tous les prix, ne serait-ce que ceux affichés dans les magasins ou les grandes surfaces de son voisinage, sans y passer un temps fou. Il est donc normal  qu’il paie indirectement ce service via le prix de la marchandise (les comparateurs prennent en effet des commissions aux marques qu’ils compilent). En outre il y a plusieurs comparateurs de prix, en sorte qu’il va passer beaucoup de temps à comparer…les comparateurs. Encore un travail gratuit, qui disparaitrait s’il pouvait se fier à un comparateur certifié, qui ferait son travail sérieusement et honnêtement, sans favoriser tel ou tel producteur qui lui donne les meilleures commissions – un abus qui ne manque pas d’inquiéter les autorités de la concurrence. C’est ce que font les associations de consommateurs, qui ne se rémunèrent que par les cotisations de leurs membres.

On pourrait relever bien d’autres cas, où le consommateur croit profiter d’un service, alors que c’est lui qui le paie par son travail. Il y a là comme un ensorcellement. Le consommateur ne sait pas qu’il est mené en bateau, qu’il n’est pas rémunéré pour un service qu’il effectue, tout comme, dans une société traditionnelle, celui qui fait appel à un sorcier pour le soulager de ses maux croit à une guérison, dont il est en fait lui-même, par autosuggestion, l’auteur, si tant est qu’il y ait guérison.

Ainsi le travail gratuit du consommateur direct, comme celui de l’utilisateur d’une plateforme, est-il devenu un trait absolument général du capitalisme contemporain. Mais il a pris une ampleur considérable avec celui des plateformes.

Une question cependant se pose : s’agit-il d’un véritable travail, pouvant donner lieu, comme tout travail, à une exploitation?

 

En quoi la connexion sur les plateformes est bien une sorte de travail

Ce qui distingue le travail d’une activité libre est qu’il s’exerce sous une contrainte de temps et de résultat. Or rien apparemment n’oblige le consommateur « souverain », connecté ou non, à consommer pendant son temps libre. En réalité il y est contraint par ce qu’un sociologue a pu appeler, à propos de la publicité, de la « persuasion clandestine ». Il est difficile de résister à l’emploi des appareils numériques (ordinateurs, tablettes, smartphones) tellement ils sont devenus indispensables, commodes d’usage, et toujours propres à remplir le temps libre, à le saturer. Les activités de loisir, de la contemplation d’un ciel étoilé au bricolage, de la promenade aux échanges informels, de la lecture, fût-ce devant un écran, à l’assistance à un concert ou à une projection cinématographique, se voient remplacées par des contacts sociaux incessants et minimaux, par des jeux virtuels, par le « scrolling » (défilement infini) incessant de bribes d’information, de photos plus ou moins trafiquées, de notifications, et bien sûr de messages publicitaires. Donc, sous prétexte de divertissement, cela ressemble effectivement à un labeur forcé. Et l’internaute fait effectivement, généralement sans s’en rendre compte, le travail d’un salarié - un salarié qui n’est pas plus sous la surveillance d’un humain, mais sous celle de machines. Une forme d’emprise, comme dans la sorcellerie.

Mais ce travail est-il productif de valeur, comme le soutient la théorie du féodalisme numérique ?

 

Un travail certes, mais improductif, et à double face

 

Il nous faut faire ici un peu de théorie. La plupart de ces travaux gratuits concernent la sphère de la circulation, et non celle de la production de biens et de services ou d’activités de temps libre. Par exemple un réseau social ne produit rien, il sert seulement à faire circuler des conversations, des images ou des vidéos entre internautes. Et il en va de même pour une plateforme commerciale ou une plateforme de contenu. Donc, en nous référant aux concepts de Marx et en les prolongeant, le travail gratuit de l’internaute ne produit pas plus de valeur que tous les travaux payés de la sphère de la circulation, tels que les travaux d’achat-vente et de comptabilité. Ce sont en effet tous des travaux improductifs, en ce sens qu’ils ne produisent aucune valeur d’usage « réelle », tangible, mais seulement des conditions formelles de l’échange des marchandises.

Cependant les travaux liés à l’échange fournissent bien des utilités, puisqu’ils permettent à des partenaires d’échanger entre eux et aux consommateurs d’accéder à des biens ou à des services. Comme ils ont un coût, il faut que se produise un transfert de valeur du secteur productif vers le secteur commercial. Cela ne veut pas dire que le secteur commercial « exploite » le secteur productif. C’est bien à l’intérieur de chaque secteur que peut se produit une exploitation du travail salarié, comme c’est le cas en économie capitaliste.

Il faut noter ici que ce que nous venons de dire n’est pas tout a fait vrai, car le secteur commercial lui-même contient des travaux productifs, « dissimulés sont forme circulatoire », comme dit Marx, tels que  les travaux de transport et de conservation de la marchandise, qui ont un impact réel sur la valeur d’usage. Et on dira la même chose du travail de présentation de cette valeur d’usage sur des étals, des rayonnages, des catalogues, des sites internet, qui lui donne une visibilité, du travail d’information sur les produits et services (notices, conseils du vendeur), qui ajoute bien quelque chose à la valeur d’usage, ainsi que du travail effectué pour rechercher des  acheteurs, puisqu’il sert  à les informer de l’existence du produit ou du service. Ce sont là des faces indispensables de ce qu’on nomme le marketing, et on reconnaîtra volontiers qu’elles sont aussi créatrices de valeur.

Mais il y a une autre face du marketing : c’est le travail non d’information, mais de persuasion, plus ou moins clandestine.

On connaît ses formes classiques. Il consiste d’abord à conférer à la marchandise des significations imaginaires qui n’ont rien à voir avec sa valeur d’usage réelle (qu’on regarde par exemple les publicités pour tel ou tel modèle de voiture, bourrées d’effets spéciaux pour enchanter, au sens propre, le consommateur potentiel). On peut ajouter aussi les ruses de toute sorte (par exemple le prix au centime diminué), les malfaçons dissimulées (par exemple le prix qui ne correspond à la quantité), les fausses promotions, bref toutes les façons de tromper le consommateur, qui relèvent de la manipulation ordinaire. Il faudrait évoquer aussi les injonctions frauduleuses (alertes de popularité, alertes de pénurie) pour précipiter les achats.

Et c’est dans ce champ de la persuasion que les plateformes jouent désormais un rôle central. Aucune création de valeur ici, seulement aux yeux de l’économiste néo-classique.

 

Quoi de nouveau avec les plateformes ?

 

Ce qui est nouveau, on l’a vu, c’est que les plateformes de communication (Facebook, Instagram, Tiktok etc.), commerciales (Amazon, Ebay etc.) de contenu (Youtube, Netflix etc.), et d’autres encore, disons le « capital numérique », ont utilisé, pour fournir leurs propres services, des données fournies par les internautes qui ne leur ont que fort peu coûté, et, en second lieu, qu’elles les vendent à tout acquéreur désireux de s’en servir. et, en particulier, aux entreprises commerciales. Ces dernières, même les plus importantes, telles que les grandes surfaces, n’ont pas les moyens d’en obtenir, avec leurs propres services de marketing, en très grand nombre. En outre elles devaient payer pour cela des salariés et, quand elles en avaient les moyens, des agences de publicité. Or ces informations leur  sont devenues indispensables dans la concurrence qu’elles se livrent, même quand il s’agit de petits commerces tels que des restaurants ou des boutiques.  Il leur faut donc acheter, d’une manière ou d’une autre, une clientèle potentielle aux plateformes commerciales, une visibilité sur les réseaux sociaux, des moyens de diffusion sur les plateformes de contenu. Et les plateformes deviennent le vecteur privilégié de l’autre face du marketing, le marketing de persuasion. Pour donner un exemple, les grandes marques de la haute couture attiraient leur clientèle et faisaient leur promotion lors de défilés. Maintenant elles se tournent de plus en plus vers les réseaux sociaux et leurs « influenceurs ». Tout le secteur marchand, et en particulier tout le capital marchand versent ainsi une dîme à des plateformes pour des services, dont beaucoup relèvent de ce travail improductif spécial qui est la persuasion. C’est de là que viennent les superprofits de ces dernières.

 

Les surprofits des plateformes

 

Ils viennent donc de ce qu’elles économisent énormément de travail vivant. Certes, elles ont aussi leurs coûts. Il leur faut des salariés pour entretenir leurs data centers, eux-mêmes onéreux, beaucoup d’énergie pour les faire fonctionner, des ingénieurs et des techniciens pour créer les algorithmes, des « petites mains » pour transformer les informations recueillies en données utilisables. Mais ces coûts sont faibles par rapport à la masse d’informations que les machines peuvent traiter, surtout avec les technologies de l’intelligence artificielle, l’essentiel du travail étant fourni par les internautes eux-mêmes. C’est ainsi toute une branche de l’économie, à proprement parler la branche du marketing, qui prospère grâce à des plateformes, au détriment des autres. Une branche qui est devenue la troisième branche au niveau mondial, après celle de l’agriculture et de l’industrie.

En termes d’économie marxiste, cela signifie que l’on sort de la péréquation des taux de profit entre les branches pour aller vers une branche qui fait de manière constante des surprofits. Le capital marchand extrayait une partie de  la valeur au secteur issue du secteur productif, mais fournissait en majorité des utilités, le capital numérique en extrait une partie encore plus grande en vendant ses données au capital marchand, à seule fin de booster la marchandisation. Nous ne sortons donc pas du capitalisme, mais c’est un capitalisme qui produit énormément de désutilités, toutes celles liées au consumérisme et à l’addiction, notamment pour ceux qui passent des heures entières, dès qu’ils ont un instant de loisir, devant leurs smartphones.

Peut-on parler de l’extraction d’une « rente » ? Les plateformes sont-elles comme des propriétaires fonciers, en l’occurrence propriétaires d’un espace numérique, dont les propriétaires du cloud seraient les plus grands ? Le terme n’est pas approprié, car le cyberespace n’est pas un espace limité, comme peut l’être un espace terrestre, et de ce fait ne se prête ni à une rente absolue, ni à une rente différentielle. 1l est seulement occupé par des oligopoles, comme c’est le cas dans les autres secteurs de l’économie, mais des oligopoles, surtout états-uniens, disposant de moyens financiers si colossaux qu’ils ne trouvent guère de concurrents. La preuve en est que seule la Chine peut les égaler, pendant que les pays occidentaux doivent se contenter de niches, l’Union européenne étant trop divisée pour leur faire face.

Venons-en à une dernière question, celle qui est impliquée par la théorie du « féodalisme numérique ».

 

Le cas de l’intelligence artificielle

 

Il est à la fois le même et différent. Les entreprises d’IA, qui sont le plus souvent des départements des plus grandes plateformes (Microsoft Azur AI, Amazon Web Services, Google AI Platform) utilisent les milliards de données laissées sur le Web non seulement par des particuliers, mais par des entreprises ou d’autres institutions, marchandes ou non, telles des journaux, des éditeurs, des universités etc. Tout cela passe aussi par leurs travailleurs connectés. Mais cette fois elles ne vendent pas leurs services seulement à d’autres entreprises du secteur marchand, mais aussi à des particuliers - les offres gratuites, de plus bas niveau, ne servant que de produits d’appel. Elles pratiquent ainsi un pillage des données fournies  pas ces derniers, qui sont plus ou moins consentants (difficile de se protéger et d’éviter les cookies), mais encore de celles laissées par des ayant-droits (auteurs, artistes, éditeurs, revues, journaux etc.). La source des surprofits, actuels ou à venir, s’est élargie d’autant, ce qui explique la précipitation des investisseurs et les sommets de valorisation des entreprises de l’IA.

 

Deux conclusions

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Les plateformes numériques ne fabriquent pas que des désutilités, elles rendent de réels services. Pour ne donner qu’un exemple, si vous cherchez un article rare ou une pièce de rechange, la plateforme commerciale va vous diriger vers le bon fournisseur que vous n’auriez pas trouvé autrement. Du fait de leur rôle économique général, et selon leurs fonctions, les  principales plateformes devraient devenir des services publics administratifs pour certaines, par exemple les moteurs de recherche, avec toutes les données qu’ils rendent diesponibles, et des services publics marchands pour d’autres, mais non axés sur la rentabilité capitaliste. A ce compte, les plus essentielles, financées par l’impôt, ne vendraient plus les données recueillies, mais les mettraient gratuitement à la disposition des entreprises utilisatrices et des utilisateurs finaux. Le travail gratuit des internautes profiterait ainsi à tous. Les autres plateformes le feraient à des prix contrôlés, comme c’était le cas pour des biens sociaux comme l’eau, l’électricité, le téléphone etc. Le secteur privé, qui est riche en innovations, pourrait continuer à créer ses plateformes, mais se verrait dument taxé, à hauteur de ses profits.

Il y a tout lieu de parier que ces plateformes publiques seraient  plus vigilantes à fois sur l’authenticité des données, via une « modération » qui traquerait les fraudes et pièges en tout genre, et sur la protection de la vie privée des usagers. Certes elles aussi utiliseraient le travail gratuit des internautes, mais dans le sens de l’intérêt général. Le capitalisme « numérique » cesserait de dominer l’économie.

30 novembre 2023

MARCELLO MUSTO. LES DERNIERES ANNEES DE KARL MARX

 

Une biographie intellectuelle et politique

PUF, 2023,282 p.

 

Voici un livre que devraient lire tous ceux qui s’intéressent à Marx, laudateurs ou contempteurs, commentateurs ou exégètes. Le fait qu’il n’ait été  édité en français que cette année, alors qu’il a déjà été traduit dans plus de vingt langues, en dit long sur l’état des études marxiennes dans notre pays. Car en cette matière Musto est incontournable. De Marx il a tout lu : les ouvrages publiés, les manuscrits qui ne l’ont pas été, la correspondance, les notes, tout ce contient la MEGA dans son état actuel. Auteur d’une précédente biographie portant sur une période plus large (Karl Marx, Une biographie intellectuelle et politique 1857-1883, 2018), il a aussi dirigé un grand nombre d’ouvrages collectifs aux contributions les plus riches.

Des biographies de Marx, il y en a eu beaucoup, à commencer par celles de ses proches. Mais celle-ci, qui porte sur les deux dernières années de sa vie, est une biographie intellectuelle, au sens où les écrits de cette période doivent être reliés aux terribles épreuves qu’il a traversées : la mort de sa femme et de sa fille Jenny et l’aggravation de la maladie (la tuberculose) qui devait l’emporter à l’âge de 65 ans. Marx ne peut terminer le manuscrit difficile du Livre 2 du Capital, un livre qui contient beaucoup de percées théoriques. Mais il n’a cessé de travailler pour autant, avec acharnement, lisant et annotant des centaines de livres (un paragraphe du livre de Musto donne un aperçu impressionnant de sa bibliothèque personnelle), se tenant au courant de tous les évènements politiques et sociaux, jusqu’aux derniers développements de la finance américaine, répondant à tous ses correspondants. Et voici comment on pourrait présenter sa figure intellectuelle, telle qu’elle ressort du livre de Musto, en ces années-là.

Marx se veut un homme de science. Il est loin le temps où il s’adonnait à la philosophie (il laisse la tâche à Engels). Il s’agit pour lui d’approfondir et d’enrichir sa théorie de l’histoire, bien au-delà du texte fondateur du Manifeste, un écrit de jeunesse rédigé avec Engels (il avait trente ans), qui allait pourtant servir de bible au mouvement ouvrier dans le monde entier. Il avait déjà abordé d’autres sociétés précapitalistes et amendé sa succession des modes de production en y introduisant un « mode de production asiatique ». Mais ses dernières lectures (surtout celles de Morgan et de Maine, auteurs qu’Engels devait utiliser plus tard dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat) lui font découvrir des sociétés qui témoignaient d’une sorte de communisme primitif, mais également, surtout à travers des études coloniales, un grand nombre de formations sociales plus avancées et extra-européennes, où le féodalisme paraissait peu présent et où l’on pouvait trouver aussi des formes de propriété commune (l’Inde, Ceylan, Java, l’Australie, l’Egypte, les Empires amérindiens). Musto s’est penché sur les centaines de pages de ses Cahiers de notes ethnologiques, où Marx recopie des passages entiers extraits de ses lectures et les commente, avec le souci du détail qui est le sien. On peut dire que Marx, avec les moyens dont il disposait, non seulement a revu largement ses vues sur le colonialisme, mais a commencé à appréhender la longue histoire des Empires euro-asiatiques, dont certains étaient encore bien vivants à son époque.

Le livre de Musto souligne aussi sur le fait que, pendant ses deux dernières années, Marx ne s’est pas contenté d’enrichir sa théorie de l’histoire, mais que,  comme celle-ci a une base matérielle, il s’est plongé aussi dans l’étude des sciences naturelles, lisant quantité d’ouvrages de spécialistes, et se passionnant même pour les mathématiques, qui lui servent de distraction. On comprend décidemment pourquoi Marx est inclassable au regard des disciplines universitaires, qu’il a toutes traversées. On peut même dire, sans exagération, qu’il fut le dernier grand encyclopédiste.

Mais c’est surtout à l’étude de la Russie qu’il va consacrer ses dernières forces. Pourquoi la Russie ? Parce que s’y développe un puissant mouvement révolutionnaire, alors qu’en Europe il connaît une déviation réformiste (en Angleterre) ou vient de subir des échecs sanglants, et que c’est auprès de ses dirigeants « populistes » qu’il rencontre, après la dissolution de la Première internationale en 1876, le plus d’audience. Voilà que ces derniers demandent conseil au « savant » sur la politique à suivre. Marx apprend donc le russe, lit leurs principaux théoriciens, et entretient avec eux une correspondance suivie. Musso a consacré un chapitre passionnant aux « controverses sur le développement du capitalisme en Russie ». Car Marx se trouve mis au pied du mur. Il avait toujours défendu jusque là la thèse qu’une révolution socialiste ne pouvait se produire que dans les pays capitalistes les plus avancés, parce que le capitalisme, avec son industrie, sa division du travail et le commerce international avait socialisé les forces productives comme jamais. Or, si la Russie possède bien un secteur capitaliste avancé, celui-ci reste limité par rapport à son vaste monde agricole, où domine la propriété foncière, bien que le servage vienne d’être aboli, mais où des communautés agricoles, reposant sur une propriété commune de la terre, occupent une place importante et sont encore bien vivaces. Le mouvement révolutionnaire ne pourrait-il pas s’appuyer sur elles pour passer directement au communisme ? Marx, toujours prêt à se remettre en question, y réfléchit intensément, comme le montre Musto dans l’un de ses chapitres, tout au long de la rédaction des fameux brouillons de sa lettre à Vera Zassoulitch. Il finit par cosigner avec Engels la conclusion que l’on sait : la révolution russe peut donner le signal d’une révolution ouvrière en Occident mais c’est si les deux se complètent que la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste. Avec le recul historique on peut dire qu’il a entrevu ce que Lénine théorisera et qui s’est effectivement produit : que les révolutions socialistes devaient se produire dans les « maillons faibles » du système mondial et avec le soutien, voire l’appui décisif, de la paysannerie, mais aussi que ces révolutions devaient se heurter au redoutable problème d’une accumulation de capital permettant de disposer de ces « acquêts » du capitalisme sur lesquels il insiste dans ses brouillons.

Le livre de Musso comporte bien d’autres apports. Mais ce qu’on devrait en retenir d’essentiel, c’est une leçon de méthode.. Bien sûr il est toujours intéressant de faire de la « marxologie », d’analyser tel ou tel passage des Manuscrits de 1844, de Misère de la philosophie, ou du Manifeste. Mais il faut les resituer dans l’itinéraire de Marx. On ne peut davantage aller chercher dans des manuscrits, comme les Grundrisse, des notations pour se livrer à une interprétation, qu’on croit nouvelle, de ses idées. Si Marx ne les a pas publiés, c’est qu’il était dans une phase de recherche et qu’il n’en était pas satisfait. Il faut tenir compte de son autocritique permanente, du fait qu’il considérait sa théorie comme un vaste chantier, Il faut comprendre qu’il aurait certainement tiré les leçons des bouleversements historiques qui se sont produits après sa mort, souvent en son nom, qu’il aurait passé au crible toutes les connaissances et toutes les idéologies à venir. Et c’est bien la tâche qui nous incombe, au lieu de psalmodier certaines de ses formulations comme une bible. Reste que sa théorie, telle qu’il nous l’a laissée, a tellement subi l’épreuve du temps  qu’elle reste un incroyable outil d’analyse, qu’il a anticipé ce que serait le destin du capitalisme et la catastrophe écologique qui est en cours, qu’il s’est finalement fort peu trompé et a posé les jalons d’un système successeur. Etre marxien aujourd’hui, c’est le lire cum grano salis, ainsi qu’il le préconisait, mais le lire avec sérieux et modestie.

 

17 mars 2022

POURQUOI CE BLOG?

 

Qui suis-je ?

 

Difficile à dire. Si j’ai choisi l’enseignement de la philosophie (agrégation 1958, doctorat d’Etat 1986), alors que d’autres métiers m’auraient attiré (la peinture, l’architecture, l’ethnologie), c’était pour pouvoir m’intéresser à tout et ne pas me spécialiser. Et j’ai joui de cette merveilleuse latitude quand j’étais maître assistant de philo à Nanterre, surtout à l’époque où la philosophie s’y était ouverte à toutes les sciences humaines (avant de se refermer sur elle-même), puis professeur de sciences politiques à Paris 8 (de 1995 à 2001, année de ma retraite), où la science politique n’était heureusement nullement confinée à la politologie, et où mes étudiants, venus surtout du 93 et de tous les coins du monde, étaient de bien sympathiques interlocuteurs.

J’ai donc, sous le chapeau philosophique, enseigné un peu de tout : philosophie bien sûr (philosophie générale et épistémologie des sciences humaines, philosophie politique), mais aussi psychanalyse, sociologie, économie, et même (pas longtemps) psychologie expérimentale. Et mes écrits reflètent cette diversité, qui n’a pas du tout facilité ma carrière. La contrepartie : de lourds investissement en connaissances - car je ne déteste rien tant que l’amateurisme qui caractérise les philosophes professionnels, quand ils s’aventurent hors de leur domaine – mais aussi toujours le malaise de ne pas en savoir assez et de négliger tel ou tel champ. Aujourd’hui encore, je n’arrête pas d’accumuler notes et papiers. Donc je pourrais dire que je suis une sorte de philosophe généraliste, et ne le regrette pas, en me disant après tout que j’avais un illustre prédécesseur, un certain Karl Marx, qui lisait, commentait et utilisait tout ce qui lui tombait sous la main, tout en sachant très bien que je ne lui arriverais pas à la cheville. Bref, ces précisions serviront à éclairer mon parcours. Avant d’en dire deux mots, j’ajouterai que, hors mon activité proprement intellectuelle, je n’ai été jamais été qu’un militant de base, à la fois par conviction, par méfiance vis-à-vis de l’exercice du pouvoir, et par manque de disposition à être un homme public. J’ai bien exercé quelques responsabilités (la direction d’un département et d’une équipe de recherche pendant de courtes années), mais sans en tirer ni plaisir ni beaucoup de leçons. Et je dois dire que, en un sens, je le regrette : j’ai été si peu familier des appareils que j’ai du mal à les décrypter. Il est bien tard pour y remédier.

 

Mes domaines de recherches

 

Ils ont été fort variés, comme on peut le constater si l’on parcourt ma bibliographie : des travaux dans le champ du marxisme, des travaux épistémologiques, des travaux de philosophie politique, quelques travaux sociologiques et quelques études sur la Chine contemporaine, des écrits de science politique et divers articles d’intervention politique. Mais mes recherches se sont surtout portées, dans les dernières années, sur le socialisme : à la fois sur les socialismes historiques, pour en faire un bilan critique, et sur un nouveau socialisme, à concevoir pour le XXI° siècle.

 

Repenser le socialisme

 

 Nous sommes nombreux à la recherche d’une alternative à ce capitalisme néo-libéral mondialisé qui déconstruit systématiquement tout ce qui avait rendu le capitalisme vivable (et qui représentait, selon moi, des éléments de socialisme), qui nous a jeté dans une crise globale dont on ne cherche pas sérieusement à amortir les effets, et qui a entraîné, chez beaucoup, une profonde défiance et un véritable dégoût envers la politique. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’on peut se débarrasser du capitalisme du jour au lendemain et que la mondialisation est totalement réversible. C’est pourquoi je pense qu’il ne faut pas répugner à défendre de profondes réformes internes qui pourraient en limiter les dégâts. Mais je crois qu’il faut en même temps commencer à construire, patiemment mais résolument, la nouvelle société : un socialisme de la citoyenneté (notamment à travers la reconstruction des services publics) et un socialisme de marché (articulé à une nouvelle planification). J’ai passé en revue la littérature, si peu connue en France, sur les « nouveaux modèles de socialisme », et tenté d’en proposer un à mon tour, en cherchant à tirer les leçons des échecs du passé et en m’appuyant, autant que je le pouvais, sur les expériences existantes (telles que de nouvelles formes de gestion des entreprises d’Etat, les réseaux de coopératives, ou le financement solidaire). Un maître mot condense ce modèle : la « démocratie économique » (au sens large). Il s’agissait d’en éprouver la cohérence et la faisabilité, pour ne pas verser dans l’utopie, fût-elle modeste, et aussi d’en identifier les faiblesses ou les lacunes. Je suis tout à fait persuadé que cela demande de grands efforts et commande de constantes rectifications.

 Mais j’avais aussi un autre projet sur la table,

 

Refaire un retour sur Marx

 

Il y a plus de trente ans j’ai publié, non sans peine, mon « opus magnum », résultat d’un long labeur : deux forts volumes, intitulés De la société à l’histoire, tomes 1 et 2 (le troisième est resté en panne). Il s’agissait d’une part de reprendre les concepts marxiens fondamentaux, dans le champ de ce qui s’est appelé « le matérialisme historique », pour les affiner, les prolonger, les rectifier au besoin, et d’autre part, et en même temps, de les confronter au massif des connaissances (les meilleures, les plus sûres), qui ont vu le jour après la mort des deux pères fondateurs du marxisme.

Curieusement l’entreprise, dans l’ambition théorique qui était la sienne, a été peu tentée par des successeurs, plus soucieux de développer des aspects particuliers ou d’en tirer des leçons et considérations politiques. Depuis longtemps quelques bons lecteurs et amis me sommaient de donner une version plus courte et plus lisible de cet ouvrage, aujourd’hui épuisé. C’est ce que je viens d’essayer de faire dans mon dernier livre Matérialisme historique. Les concepts fondamentaux revisités (L’Harmattan, 2022) en corrigeant et actualisant mes précédentes analyses et en les élargissant vers une théorie de l’histoire, aux prétentions modestes.

 

Sur le contenu de ce blog

 

Je n’ai pas voulu en faire un blog sur des questions d’actualité, mais une petite bibliothèque de quelques uns de mes écrits, sachant que le meilleur des lecteurs n’aura ni la patience de lire mes livres et contributions, ni les moyens de se les procurer. La plupart des textes que j’ai retenus sont donc succincts, et essentiellement théoriques, dans des champs divers. Cependant, comme je me suis bien sûr intéressé aux enjeux de mon temps, j’ai aussi fait figurer quelques textes sur  l’Union européenne et de ses avatars, sur des questions politiques, économiques et sociologiques, et surtout sur le « modèle » chinois, qui fut et reste l’un de mes principaux centres d’intérêt. Beaucoup de ces textes sont datés (je le précise chaque fois), donc dépassés, mais ils m’ont semblé présenter quand même quelque intérêt, au moins rétrospectif. Je sais que les textes retenus dans ce blog ne sont pas de ceux qui font du buzz, mais toute réaction ou tout commentaire me sont précieux, et j’en remercie mes lecteurs.

26 novembre 2018

ASPHYXIER LA BOURSE, MAIS AUSSI S'EN PASSER

 

 

 

La Bourse, cette vieille institution du capitalisme, que l’on a vu proliférer dans toutes ses phases libérales, a été installée lors des trente dernières années par les pouvoirs politiques, plus ou moins délibérément, au cœur du financement de l’économie : on y négocie des titres de propriété, des créances obligataires, l’immense archipel des produits dérivés, mais aussi des matières premières, des entreprises entières (par le jeu des offres publiques d’achat et d’échange) et les Bourses elles-mêmes, sociétés cotées comme les autres. Bien sûr la grande majorité des entreprises ne sont pas entrées en Bourse, mais même des petites utilisent des produits financiers, et bien d’autre institutions le font aussi (fonds de pension, fonds souverains, universités, fondations etc.). Bien sûr une grande partie des transactions financières se font de gré à gré, mais la grande idée des régulateurs est de les ramener dans le droit chemin. Voilà donc où nous en sommes, et voilà qui explique, on ne peut plus en douter, la plus grande crise du capitalisme de son histoire.

Je ne vais pas ici expliquer en quoi la finance de marché (par opposition à la finance de crédit) en a été responsable. D'autres le feraient de manière bien plus compétente que moi. Ils montreraient en quoi les marchés financiers sont largement incompétents, irrationnels, intrinsèquement corrompus, et extrêmement coûteux, et ce ne sont pas les brillantes références qui leur manqueraient, à commencer par celle de Keynes. Je voudrais, quant à moi, m’arrêter d’abord sur quelques arguments qui ont servi à faire l’apologie de la Bourse, et qui servent à relativiser toutes les critiques qu’elle a pu susciter.

A une époque où les grandes entreprises sont devenues des transnationales, seuls, dit-on, les marchés peuvent leur fournir les larges financements, venant du monde entier, dont elles ont besoin. Mais leur financement pourrait aussi bien venir du crédit, puisque la plupart des banques sont elles aussi devenues de mastodontes, s’appuyant sur une épargne elle aussi venue du monde entier. En outre, on le sait désormais, l’apport des capitaux réalisé lors des introductions en bourse est plus que compensé par l’augmentation des dividendes et par les rachats d’actions qu’elles effectuent (à des cours élevés) pour augmenter la valeur de leurs actions (et par suite les plus-values réalisées par les investisseurs à la revente de celles-ci) – et ceci, ô paradoxe, en s’endettant lourdement. Et, plus généralement, on peut s’interroger sur les vertus supposées du financement dit « direct » (par la Bourse) par opposition au financement dit « intermédié » (par le crédit) quand on sait que le premier entraîne d’importants coûts de transaction et qu’il a donné lieu à une véritable orgie de crédit.

Un second argument avancé par les thuriféraires de la Bourse est qu’elle favoriserait une allocation efficace du capital, à travers la liquidité qu’elle procure aux investisseurs. On peut comprendre que cet argument ait du sens quand l’évaluation de la valeur des actifs ne reposait sur aucune base objective, liée à des résultats marchands. C’est l’une des raisons qui ont poussé les autorités chinoises, peinant à sortir d’une économie administrée, à faire partiellement appel à la Bourse. Mais dans l’économie capitaliste la liquidité (la possibilité de vendre  et d’acheter du jour au lendemain, et aujourd’hui de la micro-seconde à l’autre, dans ce qu’on appelle le trading à haute fréquence) présente un nombre incroyable d’effets pervers, qui vont de la soumission de l’entreprise cotée au très court terme et de ses actifs à leur valeur de marché instantanée (via les nouvelles normes comptables) à la construction de bulles, en passant par la multiplication d’acteurs purement spéculatifs, qui parfois ne possèdent même pas le titre qu’ils négocient (dans les ventes à découvert). Tout cela parce que le marché boursier, comme l’on sait, est fondamentalement un marché secondaire, un marché de l’occasion. Dès lors dire que les marchés financiers sont une sorte d’immense et bénéfique agence de notation (par ailleurs guidée par les agences de notation en titre) apparaît comme une plaisanterie. Un crédit souple et intelligent, en sus de l’autofinancement et de l’émission d’obligations, rendrait de meilleurs services.

Reste la possibilité offerte de lancer, de façon « amicale » ou « hostile », des offres publiques d’achat et surtout d’échange (on acquiert une entreprise sans débourser un sou, en donnant en échange des titres de l’entreprise acheteuse), si utile à la croissance extensive chère aux transnationales. Mais les fusions/acquisitions qui en résultent sont souvent loin de réaliser des gains de productivité et, ici encore, le crédit peut remplir le même office, sans obliger à puiser de suite dans la trésorerie de l’entreprise.

Ceci dit, il paraît difficile de se passer dans le court terme de la Bourse, pour toutes sortes de raisons qui tiennent en particulier à l’enchevêtrement des entreprises à travers les prises de participations et à la prévisible résistance acharnée des acteurs de la finance de marché. Même l’économie chinoise, qui est surtout une économie à base de crédit, est empêchée de le faire, notamment parce qu’elle cherche aussi à s’internationaliser. Mais on peut « rationaliser » le capitalisme en réduisant le rôle de la Bourse, par divers moyens que je ne peux détailler ici, l’un de ces moyens, facile à mettre en œuvre, consistant à imposer lourdement les plus-values, ce qui freinerait considérablement l’achat/vente des actions et des obligations sur le marché secondaire, manière de « l’asphyxier ».

Ce que je voudrais développer maintenant est l’idée d’un contournement de la Bourse par la construction de secteurs alternatifs, plus ou moins émancipés du capitalisme. Voici trois orientations, que j’ai eu l’occasion de présenter ailleurs[1] en m’inspirant d’économistes anglo-saxons, et que je voudrais mettre dans le débat.

La première concerne les services publics, du moins lorsqu’ils sont marchands (mais dans des conditions d’égalité d’accès et à un prix réglementé). Parce qu’ils fournissent des biens sociaux, ils ne devraient avoir, sauf exception, qu’un seul propriétaire, l’Etat (ou une collectivité locale). Pas de marché des actions donc. Le financement proviendrait, pour les capitaux propres, de l’Etat, qui aurait puisé dans les ressources fournies par une taxe uniforme sur le capital qu’il aurait prélevée sur l’ensemble de ces entreprises publiques. Le capital emprunté proviendrait de banques publiques dédiées (et, comme telles, nous soumises à un critère de rentabilité financière) ou de l’émission d’obligations auprès du public passant par ces banques et ne donnant lieu à aucun marché secondaire. L’une des raisons de la taxe est qu’elle laisserait à l’entreprise publique la pleine autonomie dont elle a besoin, sans aucune ingérence de l’exécutif, à la différence de ce qui s’est fait jusqu’à présent. L’Etat veillerait certes à la bonne gestion de ses actifs, par l’intermédiaire de représentants ad hoc dans le conseil d’administration (où seraient représentés aussi salariés et usagers), mais cesserait de se comporter comme un propriétaire privé, nommant qui il veut à la direction et pompant à son gré des dividendes. Bien entendu les « missions de service public » devraient être respectées, mais ce serait au Parlement de les définir et d’en contrôler l’exécution.

Un second secteur, à titre de transition, serait constitué par des entreprises publiques ordinaires, je veux dire productrices de biens privés, qui devraient être encore plus autonomes et associeraient également leurs travailleurs et les usagers à leur gestion. J’ai suggéré qu’elles soient financées par des fonds publics d’investissement, faisant appel à l’épargne populaire sous forme de livrets et de bons (et non de part sociales). Il pourrait y avoir un marché des actions, mais ce serait un marché particulier, où ces fonds pourraient s’échanger leurs titres, non pas au jour le jour, mais à intervalles plus longs, ce qui serait une manière de contrôler la rentabilité de ces entreprises tout en leur assurant un horizon temporel plus large. Nous nous trouverions là certes devant un capitalisme d’Etat, mais tempéré, un peu à la manière des grands groupes publics chinois. Le problème se compliquerait si ces entreprises étaient mixtes, faisant appel, mais de manière minoritaire, au capital privé. On retrouverait pour la part privée le marché boursier classique, mais il ne jouerait qu’un rôle limité.

Un troisième secteur serait aussi constitué d’entreprises « socialisées » (autogérées), vouées à occuper un terrain de plus en plus étendu et à se substituer à terme aux entreprises publiques qui viennent d’être évoquées. Dans le modèle que j’ai présenté, ces entreprises seraient entièrement financées par le crédit, sous forme de ressources longues (l’équivalent des capitaux propres) ou de ressources plus courtes. Cependant une telle économie d’endettement devrait être très différente de celle qui prévaut en économie capitaliste. Dans la variante du modèle que j’ai retenue ce sont des banques socialisées (autogérées) qui apportent des crédits aux entreprises en faisant appel aux ménages et en se voyant réaffecter par un Fonds public d’investissement des ressources provenant des intérêts versés par les entreprises. Un financement large donc, et un financement où le risque est bien assumé par les banques, mais avec toutes sortes de garanties, venant à la fois du lien étroit entre la banque et l’entreprise et d’une mutuellisation du risque (grâce à un fonds de garantie et de cautionnement abondé par les entreprises). Dans ce modèle, l’émission d’obligations est possible, mais n’est pas souhaitable, car le principe général est celui d’une socialisation de l’investissement, et non celui d’un appel direct par les entreprises à l’épargne. On voit que le financement se ferait entièrement hors marchés financiers. Cela n’empêcherait pas l’entreprise de devenir une très grande entreprise, et même une transnationale par des créations de filiales et des acquisitions, il est vrai au prix d’entorses partielles, pendant longtemps, à ses principes démocratiques (on peut évoquer ici l’exemple du groupe coopératif basque Mondragon).

 Je voudrais dire aussi quelques mots concernant le marché des produits dérivés. De tels produits sont certes utiles aux entreprises : il faut qu’elles puissent se couvrir contre les aléas des marchés pour « lisser » leurs conditions d’achat et de vente des matières premières, des monnaies, et contre les variations des taux d’intérêt (voire des actions). Je pense que ce ne devraient plus être les banques ou les fonds spéculatifs qui leur procurent ces assurances (futures, options, swaps), mais des assureurs spécialisés, dont il est préférable qu’ils soient publics, et que le marché secondaire de ces contrats devrait être interdit.

Au total, et c’est ma conclusion, on voit qu’on devrait en même temps asphyxier la Bourse, par des réglementations drastiques, et commencer à se  passer des marchés financiers, sans perdre l’un de leurs avantages présumés. L’objectif de ce qui serait à terme un nouveau socialisme (un « socialisme du XX1° siècle ») ne serait rien de moins que de rendre aux citoyens, aux travailleurs et indirectement aux épargnants le pouvoir qui leur a été confisqué.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Dans Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004, et Dix essais sur le socialisme du XX1° siècle, Editions Le temps des cerises, 2011.

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21 novembre 2018

CHINE-FRANCE : NOTES SUR QUELQUES DIVERGENCES ET AFFINITES

 

 

Tout semble éloigner aujourd’hui la Chine et la France l’une de l’autre, comme deux planètes qui n’appartiendraient plus à la même constellation. Je commencerai par donner un aperçu de cette divergence de trajectoire, qui a des causes objectives, mais aussi idéologiques. Et pourtant je pense qu’il subsiste de profondes affinités entre les deux pays, qui tiennent à leur histoire, et aussi à ce qu’on pourrait appeler, d’un terme bien vague, les mentalités. Mon propos, je préfère le dire, sera largement subjectif. Car, une approche scientifique exigerait un grand investissement et serait hors de ma compétence. Je ne connais pas assez la Chine, ni dans son histoire ni  dans sa réalité présente, pour aller au-delà de quelques impressions, et de fragments d’analyse qui ne seront rien de plus que des suggestions.

 

Deux trajectoires politiques qui ne se croisent plus

 

La France n’a plus grand-chose à voir avec quelque socialisme que ce soit. C’est évident au niveau économique. La France est entrée dans l’orbite du capitalisme financiarisé, où les maîtres du jeu sont les marchés financiers. Cette évolution, qui date des années 1980, n’a fait que s’accentuer. Elle se trouve liée en grande partie à son intégration dans une Union européenne qui est devenue l’espace par excellence, plus que les Etats-Unis, du néo-libéralisme (mais sous une forme assez particulière, très influencée par l’ordo-libéralisme allemand). J’ai constaté, dans les échanges que j’ai eus en Chine, que la France y était vue comme une championne de l’Etat social du fait de son considérable budget social et d’une Sécurité sociale solidariste (avec, notamment, une assurance maladie sous contrôle public et un système de retraite par répartition). C’est en partie vrai, mais ce l’est de moins en moins. Pour le reste c’est un pays de plus en plus capitaliste, avec de grandes multinationales privées et un secteur public qui se réduit comme peau de chagrin. Telle n’est évidemment pas l’orientation de la Chine.

Sur le plan politique la divergence n’est pas moindre. Curieusement la droite française n’est pas la plus indifférente ni la plus hostile envers la Chine. On a même vu certains de ses leaders manifester de l’intérêt pour sa culture (Jacques Chirac) et une réelle compréhension de ses usages (Jean-Pierre Raffarin). Le Parti socialiste, lui, cache à peine son aversion pour le « régime » chinois, auquel il ne trouve rien de bon. Et, sur le plan des relations internationales, il est plus atlantiste que jamais. Sans doute est-ce un avatar de son vieil anticommunisme, mais une autre raison en est, je crois, que le volontarisme chinois lui donne mauvaise conscience, depuis que ce parti s’est transformé en gestionnaire scrupuleux de l’économie de marché capitaliste (ce que l’on appelle ici de plus en plus communément son « social-libéralisme »). On aurait pu penser que la gauche de la gauche se serait passionnée pour l’expérience chinoise, elle qui récuse les politiques néo-libérales. Ce n’est pas le cas. Au sein du Front de gauche, seul le Parti de gauche, par la voix de Jean-Luc Mélenchon, manifeste de la sympathie pour celle-ci. Le Parti communiste, lui, préfère le silence, du moins au niveau de ses instances dirigeantes. Et la raison en est assez facile à trouver : ce Parti a rompu avec le projet socialiste, définitivement condamné, selon lui, par l’échec du système soviétique, qu’il a généralisé en échec de l’étatisme en général.

Au niveau de l’opinion, le fossé est plus grand encore encore. Peu informés, la plupart des Français sont effarés par ces riches Chinois qui sont reçus dans des salons privés des grands magasins parisiens pour y dépenser en une seule fois 1500 euros au moins. Ils sont peut-être plus bienveillants envers ces jeunes couples chinois qui viennent se marier à Paris en grand tralala, mais la coutume leur paraît quelque peu étrange. Désinformés, ils croient que la Chine est une dictature, où les droits de l’homme sont constamment bafoués. Pire, ils s’imaginent que la Chine est responsable de la fermeture de tant d’usines pour cause de délocalisations, alors que ces délocalisations stricto sensu ne représentent qu’une cause mineure du déclin industriel du pays. Ils regardent désormais avec suspicion ces marchandises chinoises qu’ils achètent massivement pour leur bas prix, sans se rendre compte que ce sont souvent leurs propres multinationales que les font produire en Chine pour les réexporter vers l’hexagone. Il y a, bien sûr, ces nombreux touristes français qui voyagent en Chine, depuis qu’il est devenu facile de s’y rendre, mais ils sont surtout intéressés par le côté exotique de son ancienne civilisation, tout en étant interloqués par sa modernité flamboyante, à l’heure où leur propre paysage immobilier et industriel est devenu vieillissant. Il semble que le regard des touristes chinois sur la France soit tout aussi superficiel : on vient visiter son patrimoine culturel, surtout parisien, comme on irait au musée. C’est du côté des étudiants chinois en France que le regard sur elle est certainement plus averti, mais ils ne sont pas si nombreux. Bref le fossé du côté français tient beaucoup à l’ignorance, beaucoup au discours politique régnant, et beaucoup aux clichés qui trainent dans les médias. Et, du côté chinois il tient aussi à l’ignorance (avec cette image positive, mais simpliste, d’une France « romantique ») ou à la méconnaissance de l’histoire et des complexités de la société française.

Sur cette pente on imagine de plus en plus mal des rapprochements. Et pourtant il me semble qu’il y a bien des affinités entre les deux pays à un niveau plus profond. Je les ai ressenties lors de mes séjours en Chine : bien que je ne parle pas la langue et malgré tant de différences culturelles, je ne me sentais pas vraiment en pays étranger - moins que lors de voyages dans d’autres pays du monde, et même dans certaines contrées européennes. Mais, cherchant à ne pas m’en tenir à quelques impressions personnelles, j’ai cherché à comprendre pourquoi. Voici les quelques éléments de réflexion qui me sont venus à l’esprit.

 

Deux nations « politiques »

 

J’entends par là que la Chine et la France sont des nations qui reposent uniquement sur un pacte ou un contrat social, étranger à tout fondement religieux, racial ou ethnique. Pour qui a voyagé à travers le monde, même s’il n’y fait pas attention, c’est là une profonde similitude. On n’y voit pas de grandes manifestations religieuses, peu de rituels quotidiens dans la population, pas non plus de fortes discriminations selon la couleur de la peau ou en fonction de traits d’ethnicité.

Dans le cas de la France cela date de la Révolution française, quand la nation s’est définie par la souveraineté populaire et la citoyenneté. C’est ce qui constituera d’ailleurs son message à travers le monde : les citoyens sont libres et égaux devant la loi, et leurs institutions n’ont aucun fondement transcendant. Cette révolution, ensuite interrompue, sera achevée avec la séparation complète de l’Eglise et de l’Etat et l’instauration de la laïcité, qui renvoie la religion à la sphère privée. Aujourd’hui un Chinois qui visite la France y voit des villages groupés autour de leur clocher et souvent désignés par des noms de saints, il voit des cathédrales et basiliques dans les grandes villes, mais ce ne sont plus que des traces d’un passé lointain, pas plus prégnantes que ne le sont en Chine les temples qui parsèment villes et campagnes. La France, qui était autrefois « la fille ainée de l’Eglise » est sans doute le pays le plus déchristianisé de l’Occident, même si une imprégnation judéo-chrétienne n’a pas disparu des esprits. Je ne crois pas non plus qu’on puisse dire que les Français, dans leur immense majorité, soient racistes (le taux de mariages mixtes est particulièrement élevé), ni même ethnocentrés, car l’histoire du pays est faite d’un énorme brassage de populations d’origine diverses. Ils sont certes souvent xénophobes, mais c’est autre chose. Hostiles par définition au communautarisme, il leur arrive de pousser leur républicanisme jusqu’à l’intransigeance, mais c’est, en partie du moins, parce que sentiment est exploité par une droite extrême.

La Chine ancienne était-elle religieuse ? A ce qu’il me semble, elle ne l’était pas. L’Empereur ne représentait pas sur terre un Dieu transcendant, mais un ordre cosmique dont il était le garant, et les philosophies chinoises étaient surtout des leçons de sagesse, à l’usage du peuple et des gouvernants. Le culte des ancêtres s’inscrivait aussi dans un ordre naturel. Le rapport des Chinois à l’Empereur reposait sur une sorte de parte social : si ce dernier n’assurait pas la sécurité et un certain bien-être, on avait le droit de le renverser. On peut donc bien parler d’une nation « politique », et cela de plus longue date qu’en France, et c’est encore plus vrai, évidemment, de la Chine moderne. Je n’ai pas constaté de manifestations de racisme en Chine et je trouve que l’ethnie Han, quoique très largement dominante, traite plutôt bien aujourd’hui ses minorités nationales, y compris au Tibet et au Xinyang, où justement l’irrédentisme est de nature religieuse.

Voilà donc deux pays a priori faits pour se comprendre, deux pays dont on pourrait dire qu’ils ont une vocation internationaliste, respectant la souveraineté des autres, et non impérialiste, bien que la France post-révolutionnaire s’en soit souvent écartée, et encore aujourd’hui (j’y reviendrai). Mais la similitude ne s’arrête pas là.

 

Le rôle éminent conféré à l’Etat

 

C’est presque un lieu commun : la France est un pays de tradition étatiste. On rattache ce fait à son histoire particulière, en particulier à la monarchie absolue, qui a mis au pas les féodaux, unifié les provinces et qui est allée jusqu’à un dirigisme économique (le « colbertisme »), puis au Consulat et à l’Empire napoléoniens, qui ont mis en place une puissante administration, avec de grands corps d’Etat, comme le corps préfectoral et les tribunaux administratifs, et édifié des systèmes de règles rationnels rompant avec le droit coutumier, tels le code civil. Toutes ces institutions continuent à marquer la vie politique française,  et ce alors même que l’Etat a cessé de jour un rôle central dans l’économie. On constate que les Français continuent de faire appel à l’Etat, dès qu’ils se sentent malmenés dans leur sécurité ou par les violences de l’économie de marché - et c’est bien ce que leur reprochent les libéraux. C’est là du reste une des raisons pour lesquelles ils se sentent aujourd’hui si mécontents et si pessimistes : ils n’ont plus confiance dans leur Etat et dans les élites qui le dirigent (fiscalité illisible, impuissance de l’Etat face aux grands intérêts privés, soumission de l’Etat à «Bruxelles » - c’est-à-dire aux instances européennes-, administrations éclatées).

Comment ne pas faire ici le rapprochement avec le rôle central de l’Etat dans la vie politique et économique chinoise, depuis l’Empire céleste jusqu’à l’Etat actuel, sous la houlette du puissant Parti communiste chinois ? On pourrait par exemple comparer d’une part  le recrutement des élites à la française, à travers les concours d’entrée aux grandes écoles (encore un héritage napoléonien) et l’institution de l’Ecole nationale d’administration, et d’autre part le parcours d’examens qui préside à l’admission dans le Parti communiste chinois (lui-même héritier des examens impériaux), soit deux formes de méritocratie. Et l’on peut trouver des similitudes au niveau des attitudes politiques. En Chine les citoyens ont tendance à s’occuper de leurs propres affaires et pour le reste de s’en remettre à l’Etat, pourvu qu’il assure les infrastructures de la société et le progrès économique et social. Les Français sont politiquement plus actifs, mais la plupart se satisfont encore d’une « monarchie républicaine », aggravée par le régime présidentiel de la 5° République, qui confère à l’exécutif un pouvoir inégalé dans le monde.

Ces traits communs sont visibles à l’œil nu. Je me souviens de cette remarque d’un collègue chinois lors d’une courte balade dans  Paris, du Panthéon au Louvre, en passant par le Palais de Justice : il était impressionné par les signes de puissance de l’Etat français, dont il n’avait pas trouvé l’équivalent dans d’autres capitales européennes. Les Chinois qui vont visiter Versailles ou Fontainebleau font de même facilement le rapprochement avec la Cité interdite et d’autres palais impériaux, et le touriste français ne manque pas de faire le rapprochement inverse. D’où sans doute cet étrange sentiment de familiarité. Ceci dit, la comparaison s’arrête là, car la divergence l’a emporté. Les palais et les fastes républicains ne sont plus guère qu’un décor. L’Etat politique français est moribond, la période gaulliste étant loin, et le centre du pouvoir s’est déplacé vers une technocratie libérale logée au Ministère de l’Economie. En Chine le pouvoir s’affiche moins, mais il reste éminemment politique, tant au niveau du Comité central du Parti, dont les Congrès et les plenums rythment la vie du pays, qu’à celui des Assemblées populaires, dont les sessions annuelles officialisent un véritable programme de gouvernement. La grande masse des Français ne voit là que dictature, alors qu’ils ont la nostalgie d’un Etat fort et respecté.

 

Les citadelles assiégées

 

L’Empire chinois n’a jamais été conquérant et la Chine socialiste n’a jamais fait la guerre à personne que contrainte et forcée par une menace extérieure (si l’on excepte la malheureuse expédition de 1979 contre le Vietnam). A première vue ce n’est pas du tout le cas de la France, partie avec Napoléon à la conquête de l’Europe, s’étant ensuite constitué par la force un vaste empire colonial et ayant participé à presque toutes les guerres impérialistes contemporaines, quand elle n’en pas elle-même pris l’initiative. Et pourtant ce n’est là qu’une face des choses.

Justement parce qu’elle est, depuis la Révolution, une nation politique, la France n’est pas spontanément portée à la guerre. __________________________________________________________________________Les révolutionnaires de 1792, hostiles à la guerre, n’ont mobilisé les citoyens que parce que la nation était en péril, menacée par les forces coalisées des souverains de l’Ancien Régime et de l’Angleterre. Victorieux après la levée en masse, et soutenus par des mouvements locaux, ils ont ensuite aidé à créer des Républiques sœurs (qui furent éphémères). Napoléon lui-même a conduit ses grandes guerres pour préserver la nation et ses alliés des forces hostiles à l’ordre nouveau inspiré des principes de la Révolution (pas moins de sept coalitions). Et c’est ainsi qu’il est devenu, bien qu’ayant cédé à un rêve impérial, le ferment de la construction des nations européennes. D’une manière générale il me semble que la France s’est toujours sentie menacée dans ses frontières, sur terre comme sur mer. Il y a d’ailleurs une symétrie géographique frappante à cet égard entre la France et la Chine, situées aux deux extrémités opposées du continent eurasien. Ceci dit, il est vrai que la France s’est lancée, à la différence de la Chine, dans l’aventure coloniale, mais c’est parce que la bourgeoisie française, en plein essor, y cherchait des ressources à piller et des corvéables (la Chine en sait quelque chose !), sans que la masse des citoyens l’ait souhaitée. Et, si ces derniers ont appuyé quand même la conquête, c’est dans l’illusion que l’on apporterait « la civilisation » aux « indigènes ». De fait la colonisation française a quand même apporté une administration « à la française », qui servira plus ou moins lors des indépendances, et qui fait qu’aujourd’hui bon nombre de pays appartiennent encore à l’espace de la francophonie (220 millions de locuteurs). On pourrait voir là quelques similitudes avec l’exportation des coutumes autochtones dans l’immense diaspora chinoise.

 

Un vieux fond de mentalité paysanne

 

Qu’un tel fond existe en France peut paraître surprenant, quand on sait que les paysans ne représentent plus que 3% de la population active et que le pays est urbanisé à 80%. Mais, dans un pays qui est resté bien plus longtemps un pays agricole que d’autres grands pays européens, les habitus ont la vie dure. Je crois que les Français, même dans les grandes villes, restent plus ou moins consciemment attachés à leurs racines paysannes, gardent un amour pour leurs terroirs et leurs paysages. Ce qui pourrait nous faire penser à la Chine, où l’industrialisation et la migration vers les villes sont en cours, mais encore bien moins avancées : là aussi, m’a-t-il semblé, les mentalités et l’imaginaire collectif restent fortement marqués par les origines rurales des urbains.

Un indice en est peut-être le comportement d’épargne. Les Français, dit-on, n’aiment pas l’argent, sont critiques vis-à-vis de l’enrichissement personnel. Bien sûr on ne peut en faire une généralité, mais le fait que l’épargne soit en France abondante (près de 16% des revenus) et majoritairement investie dans l’assurance-vie signifie que l’on choisit de gérer ses économies « en bon père de famille » plus qu’en preneur de risque, et ceci malgré un système d’assurances sociales protecteur. Les Chinois sont aussi de grands épargnants (40% du PIB), et la raison ne semble pas en être la faiblesse de la protection sociale, mais la solidarité interfamiliale et surtout le vieux réflexe du paysan, qui met de côté une partie de sa production en prévision des mauvaises années.

 

Un certain individualisme

 

Dans la représentation courante, tout oppose ici les deux pays. Les Français ont la réputation d’être de grands individualistes et les Chinois celle d’être communautaristes. On ne peut nier de profondes différences, mais je ne trouve pas qu’elles soient aussi nettes. J’ai été frappé par le fait que les Chinois que j’ai rencontrés, s’ils sont ponctuels et rigoureux dans le travail, ne goûtent pas une discipline de fer, se laissent complètement aller dans le temps libre, par exemple celui des banquets, et ne respectent l’autorité que si celle-ci se rend respectable. Il m’a semblé qu’il y avait un petit côté contestataire, voire anarchisant, chez les Chinois, que l’on ne retrouve pas dans des sociétés très policées comme le Japon ou l’Allemagne. Je sais bien que cette sorte de généralisation est sujette à caution, mais elle trouve peut-être un point d’appui dans les structures traditionnelles des deux pays.

La France et la Chine ont été, majoritairement, des pays de petite production paysanne et artisanale, et non de grande propriété foncière ou de grand capitalisme agraire : aussi y a-t-on détesté les féodaux et l’esclavage salarié. Ceci viendrait expliquer pourquoi la contestation et la révolte sont toujours à l’horizon. On ne peut pas non plus opposer trop sommairement une famille chinoise à la parentèle étendue et la famille nucléaire française, qui ne s’est réalisée que dans certaines régions françaises : dans d’autres la famille souche et l’habitat groupé prévalaient. Les Chinois ne s’en rendent sans doute pas compte, mais la France est très hétérogène – ce qui explique aussi la bizarrerie de ses comportements électoraux, très marqués par les territoires. Au-delà, sans doute, les rapprochements seraient hasardeux. Car la famille française était très patriarcale (avec tout ce que cela implique de conflits intra-familiaux), là où la famille chinoise était plus axée sur l’autorité des anciens, et sa consécration dans le culte des ancêtres.

 

Une certaine idée de la grandeur

 

Pour la Chine comme pour la France la grandeur ce n’est pas la puissance ni la gloire, mais une forme d’excellence morale, ce qu’on pourrait appeler la vertu du juste, et une forme d’excellence intellectuelle. La France s’est vantée et se vante encore d’être la patrie des droits de l’homme et du citoyen et l’inspiratrice principale, à travers la Déclaration de 1789, de la Déclaration universelle de 1948. Mais ce message, contredit par tant de violations intérieures et extérieures (notamment les guerres coloniales), par la lâcheté politique devant la montée des fascismes, par son mauvais usage contemporain dans un humanitarisme souvent dévoyé, s’est comme épuisé. Je crois que c’est l’obscure conscience que les Français en ont qui contribue à leur sentiment de déclin, plus que le fait que le pays ait rétrogradé dans la hiérarchie des PIB, que la langue française (autrefois langue diplomatique du monde) ait reculé, qu’il ne brille plus par ses savants, ses inventeurs et ses artistes.

Des traumatismes ont marqué les deux pays. La Chine a été agressée lors des deux guerres de l’opium et s’est vu imposer par les puissances occidentales des traités inégaux qui l’ont vassalisée, puis elle a connu la sanglante occupation japonaise. C’est le Parti communiste qui lui a rendu sa souveraineté nationale. La France a connu la défaite de 1870, qui l’a amputée d’une partie de son territoire, puis une terrible défaite en 1940, suivie de l’occupation nazie. La Résistance a sauvé son honneur perdu, mais c’est De Gaulle, revenu au pouvoir en 1958, qui voudra lui rendre toute sa souveraineté en menant une politique d’indépendance vis-à-vis des Etats-Unis d’Amérique (notamment avec son retrait du commandement militaire de l’OTAN). C’est dans ce contexte qu’il est le premier grand dirigeant occidental à établir des relations diplomatiques avec la Chine populaire (aux dépens de Taïwan). On peut penser que ce n’est pas seulement par réalisme politique : De Gaulle sait ce que c’est que l’humiliation d’un pays et partage avec la Chine de Mao Zedong une même conception de la grandeur. S’il vivait encore aujourd’hui, on peut être sûr qu’il serait, lui aussi, un partisan du multilatéralisme. Mais la France a de nouveau cédé aux sirènes de l’atlantisme, en s’intégrant toujours plus dans une Union européenne, dont il faut se rappeler qu’elle fut dès l’origine préparée en sous-main par les Etats-Unis. Je pense que, après cette période de renouveau national, les Français, mal remis de l’humiliation de 1940, ont conscience qu’ils ont perdu leur place singulière  et leur autorité morale dans le monde.

 

Des modes de pensée pas si différents

 

On dit souvent que les Français (en tous cas les Français cultivés) pensent de façon cartésienne, à la fois analytique et déductive (notamment dans leur discours du Droit), alors que les Chinois pensent de façon holiste, plus concrète, appuyée sur des métaphores. Sans doute, mais jusqu’à un certain point.

La pensée chinoise est peu sensible au principe logique de non-contradiction, car la réalité pour elle est faite de contraires, qui peuvent se concilier et même se conjuguer (c’est pourquoi la discussion devrait conduire au consensus), et elle est complexe (aussi faut-il multiplier les angles d’approche). Certes, mais la pensée française est aussi soucieuse de dialectique. La plupart des jeunes Français, avant de passer le baccalauréat, suivent un enseignement de la philosophie et ils doivent rédiger des dissertations en trois parties : la thèse, l’antithèse (les arguments opposés), et la synthèse (soit un retour à la thèse, enrichie du moment du négatif, à la manière hégélienne, soit une position équilibrée). Ce qui contraste fort, à mon avis, avec le mode de pensée anglo-saxon, avant tout soucieux de précision conceptuelle et de rigueur logique (c’est pourquoi la « philosophie analytique » a peu pénétré l’enseignement français).

J’ai été souvent dérouté par les articles de mes collègues chinois : il y avait des lignes directrices (généralement sur le mode performatif) et une accumulation de données (avec une allure de « catalogue »), accompagnée parfois de redondances. Mais c’est ce qui faisait aussi la richesse de contenu. Nous avons l’habitude d’être plus démonstratifs, mais c’est au risque de l’abstraction. Je crois que les deux modes de pensée devraient s’enrichir mutuellement.

En tous cas, ce que Français et Chinois ont en commun, c’est le goût des mots, plus largement des Lettres. Nos grands hommes politiques étaient des écrivains, les chinois aussi. Un livre d’un auteur chinois nous a émus : « Balzac et la petite tailleuse ». Et, en matière de littérature, si la nôtre offrait de grandes peintures sociales (une tradition qui s’est largement perdue), les grands romans chinois d’aujourd’hui sont de remarquables fresques sociales.

 

Des civilités voisines

 

Un auteur chinois disait que Français et Chinois ont quatre traits en commun : la profondeur, l’étendue, la simplicité et la délicatesse. Pour m’en tenir aux deux derniers, la politesse chinoise est bien connue : il faut avant tout respecter l’interlocuteur, ne pas chercher à l’impressionner, ne jamais lui faire perdre la face. Il y aussi une tradition française de la politesse, qui remonte au temps de l’aristocratie, et les collègues chinois m’ont dit qu’elle n’était pas perdue. J’ai lu aussi que, dans les affaires, les négociateurs français étaient davantage appréciés que les autres négociateurs occidentaux, sachant mieux s’adapter aux usages, moins pressés, moins arrogants…mais parfois « utopistes » (ce serait leur côté romantique) et pas toujours ponctuels. En tous cas j’ai été frappé par la qualité des relations, quand la confiance s’établit. Elles prennent un tour presque amical, sans pour autant donner dans la familiarité. On ne peut, bien sûr, généraliser. Le gouvernement chinois vient d’édicter des règles de bonne conduite à l’étranger pour les touristes chinois. Le gouvernement français serait bien avisé de le faire à son tour.

 

Alors pourquoi un fossé s’est-il creusé ?

 

J’ai fait allusion à l’existence de trajectoires politiques différentes, et à certains égards opposées. Mais cela n’explique pas assez la grande défiance, mêlée d’un peu de fascination, des Français ordinaires envers la Chine. La raison de cette défiance est assez simple. Les travailleurs français sont traumatisés par la mondialisation, et en particulier par les délocalisations, ils ont vu disparaître des pans entiers de leur industrie au bénéfice de la Chine, ils pensent que le made in China signifie la mort du made in France. Or personne ne leur explique que seulement 7% des destructions d’emploi résultent de la délocalisation verticale (celle qui correspond pour les entreprises françaises au différentiel des coûts de main-d’œuvre) - même si celle-ci a un fort impact sur certains territoires -, l’essentiel résultant du progrès technique et de la délocalisation horizontale (faire produire là où se trouvent les marchés). Ainsi faire de la Chine le bouc émissaire des malheurs des travailleurs français est-il fort démagogique. Personne ne leur explique non plus que ce n’est pas vraiment le bas coût de la main-d’œuvre qui fait le succès des exportations chinoises (ce coût ne représente que 4 à 10% du prix de produits), mais la force d’un système économique où les intrants sont fournis par de puissantes entreprises publiques pour lesquelles la rentabilité financière n’est pas l’objectif principal. Car ce serait remettre en cause le dogme selon lequel le secteur privé est bien plus efficace que le secteur public.

Les travailleurs français sont également méfiants envers les investissements directs chinois en France, pourtant bien plus faibles que ceux de l’Allemagne ou des Etats-Unis d’Amérique. Ils espèrent  qu’ils seront créateurs d’emplois, mais craignent qu’ils ne fassent une concurrence néfaste aux petites et moyennes entreprises françaises, qu’ils ne soient pas durables et qu’ils ne respectent pas les normes sociales françaises. Pourtant les investissements chinois en France ne semblent pas animés par les mêmes calculs de rentabilité maximale et à court terme que ceux, par exemple, des fonds de pension ou des fonds spéculatifs états-uniens, calculs dont les travailleurs français ont fait de cuisantes expériences. On n’a pas assisté non plus à l’arrivée massive de travailleurs chinois dans les entreprises en question, en dehors de quelques managers, lesquels semblent traiter les travailleurs français avec plus de respect que leurs homologues occidentaux. Pour le reste des griefs adressés à ces investissements, notamment la recherche de capture de technologies, il me semble que la question relève de négociations où les deux Etats devraient avoir leur mot à dire, même  quand il s’agit d’entreprises privées.

 

Quelques mots pour conclure

 

Les affinités que j’ai relevées (et d’autres encore) devraient d’abord, bien sûr, inciter à une intensification des échanges culturels. A commencer par la communication linguistique. Fort heureusement le mandarin est appris par un nombre croissant d’élèves français. L’enseignement du français pourrait de même être renforcé dans les établissements scolaires chinois, sachant qu’il est aussi une passerelle vers l’espace de la francophonie, notamment en Afrique. La diffusion de biens culturels pourrait également être renforcée entre les deux pays. Je pense notamment à celle de films français en Chine, puisque c’est là un domaine où nous avons une production de qualité.

Sur le plan politique des groupes parlementaires pourraient être reçus dans chacun des deux pays - et pas seulement des délégations d’industriels. De même un jumelage entre villes françaises et chinoises favoriserait la connaissance réciproque. La Chine fait sans doute des efforts pour nouer des contacts au niveau politique, mais ils me semblent insuffisants en direction des partis de la gauche française. Et les contacts sont quasiment inexistants au niveau des syndicats et des organisations non gouvernementales. J’entends bien que la Chine ne veut pas faire de prosélytisme, mais un gros travail d’information pourrait être fait, dans un langage qui soit davantage compréhensible par des interlocuteurs français (ce qui suppose une meilleure compréhension de leurs attentes).

Ce qui semble fonctionner le mieux ce sont les échanges entre chercheurs et universitaires, mais ils me paraissent fonctionner mieux dans le sens France-Chine que dans le sens inverse.

Si j’ai donc un vœu à formuler à l’occasion de ce cinquantième anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Chine, c’est que l’on comprenne mieux ce qui rapproche les deux pays, par delà leurs différences, et que l’on analyse lucidement les raisons qui les ont fait diverger.

(article de 2914, publié à Pékin par une Association franco-chinoise)

21 novembre 2018

LA SURVEILLANCE DE MASSE

Inefficacité, coûts  et dérives de la privatisation de la sécurité publique

 

 

On sait que l’actuel gouvernement envisage de confier à des entreprises privées le relevé des infractions au code de la route. Mais ce n’est là qu’un petit détail dans un contexte de privatisation croissante, directe ou indirecte, en Occident, de la sécurité des citoyens, au nom de la prévention des actes terroristes. Alors qu’il s’agit là de la première mission de l’Etat régalien. Il faut visionner le remarquable et formidablement instructif documentaire diffusé par Arte le 13 septembre (qu’on peut voir ou revoir en replay pendant 7 jours), « La guerre du renseignement », pour mesurer l’ampleur des conséquences de la cession à de grandes entreprises privées d’un marché qui représente, rien qu’aux Etats-Unis, cent milliards de dollars par an. Mais ce que le documentaire montre également, c’est que la surveillance de masse vise aussi le citoyen lui-même.

Qu’est-ce que cette surveillance de masse et d’abord est-elle efficace en matière terroriste ?

 

L’inefficacité du renseignement électronique de masse pour prévenir les attentats

 

Il fut un temps où le renseignement était l’affaire d’agents spéciaux allant sur le terrain et spécialement formés à cet effet. Mais ces espions ancienne manière ont été plus ou moins délaissés au profit du renseignement électronique obtenu à l’aide des techniques les plus modernes : enregistrement de toutes les données circulant sur internet, ainsi que de toutes les écoutes téléphoniques (par de « grandes oreilles »), photographies et films fournis par des appareils terrestres de vidéo-surveillance, par des satellites et par des drones. Le tout est recueilli dans d’immenses bases de données stockées dans des data centers, puis traité par des analystes, notamment à l’aide de mots-clés. Le résultat est que, si nombre de tentatives d’attentats ont pu être déjouées, les attentats qui ont ensanglanté de nombreuses villes, à commencer par ceux du 11 septembre 2001 à New York, n’ont pu être empêchés, alors que l’on savait bien des choses à l’avance sur leurs auteurs pris un par un. Cette faillite de services de renseignement censés dotés de moyens ultra-puissants de collecte et de traitement de l’information est le point de départ du documentaire. Il va en fournir une explication, étayée par de grands spécialistes.

Une histoire mérite ici d’être racontée (en résumé). Le directeur technique de la NASA invente, avec une équipe, à la fin des années 1990, une méthode révolutionnaire (le Thinthread). Partant de l’idée que les milliers d’analystes de la NASA sont submergés par la masse des données collectées et que, dans le meilleur des cas, il leur faut des mois pour en tirer un renseignement utile, ils construisent un logiciel qui d’une part se limite aux sources ouvertes, et d’autre part ne s’occupe pas de leur contenu, mais seulement des liens entre des individus connectés. En effet le terrorisme islamiste fait grand usage des réseaux sociaux pour sa propagande et son recrutement, et les informations qu’il livre ainsi sont accessibles à tous (pas besoin donc d’intercepter et de scruter les communications téléphoniques ni d’aller fouiller des disques durs d’ordinateurs). Et ce qui importe c’est de savoir qui communique avec qui, quand, comment, où et avec quelle fréquence, ce qui, en quelques milli-secondes, permet d’établir des graphes, de repérer des chefs et des noyaux et même de reconstituer des cheminements, à travers plusieurs pays et même plusieurs continents. Ce qui rend possible de détecter des intentions malveillantes et de prévoir des passages à l’acte. Le système était déjà opérationnel quand il a été abandonné trois semaines avant les attentats du 11 septembre, dont tous les auteurs étaient connus, mais n’avaient pas été reliés entre eux. Même chose pour les attentats de Paris, de Nice, de Londres ou de Berlin. On n’a pas su les prévoir, faute d’avoir utilisé des outils certes sophistiqués, mais très simples et performants. En 2017 une petite équipe à Vienne parvenue aux mêmes conclusions, et, ignorant tout du programme bâti par l’équipe de la NASA vingt ans plutôt, se constitue avec quelques mathématiciens, quelques spécialistes des graphes et des probabilités et des experts en intelligence artificielle, construit son propre programme, puis, ayant été avertie de l’existence de celui de la NASA, le compare en présence des concepteurs de ce dernier : les programmes se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Entre temps les attentats ont fait des milliers de victimes et des sommes colossales ont été dépensées. Que s’est-il donc passé ? Il faut raconter le fin mot de cette histoire.

 

Une privatisation follement coûteuse

 

En août 2001 donc la NASA décide d’abandonner le programme Thinthread, dont le directeur démissionne. Plutôt que de laisser travailler ses quelques milliers de fonctionnaires fédéraux, elle préfère confier en partie la recherche du renseignement à de grands groupes privés. « On a, dit ce directeur, sacrifié la sécurité des Américains et du monde libre pour de l’argent ». Et, quand il portera plainte contre la NASA, non seulement elle sera enterrée, mais on tentera de compromettre un membre de son équipe, par de fausses preuves et des accusations d’espionnage, et les responsables de ces manœuvres ne seront jamais condamnés. Voilà qui en dit long sur les collusions entre le Pentagone, les agences gouvernementales, et le secteur privé. Un secteur qui a des liens étroits avec Wall Street et la Silicon Valley. Au-delà de cette collusion, l’appel à la sous-traitance coûtera des sommes faramineuses au contribuable américain, et ceci sans aucun contrôle (les fonds sont secrets et échappent au contrôle des finances publiques) : on estime que cette externalisation de la sécurité et de la surveillance de masse (elle serait de l’ordre de 70%) reviendra trois fois plus cher à l’Etat américain  (le coût d’un seul Data Center a été de 2,2 milliards de dollars).

Cette histoire n’est pas seulement américaine. Le Parlement britannique recale aussi le programme Thinthread et se lance dans la surveillance de masse, suivi par les autorités d’autres pays comme la France et l’Allemagne, sinon en ce qui concerne les agents (ils restent publics dans ces pays), du moins s’agissant des matériels utilisés. La Commission européenne n’est pas en reste au début des années 2000, avec des subventions de 1,4 milliard d’euros à l’industrie de la sécurité confiée à de grands groupes européens (Thalès, Saab, Finmecanica etc.), qui seront utilisés pour des projets parfois aberrants comme la détection de comportements fébriles dans les lieux publics (les terroristes étant censé particulièrement agités). Il s’agit, selon elle, de ne pas laisser les firmes américaines accaparer cet énorme marché.

Ainsi voit-on, après les multiples concessions de services publics à des entreprises privées, après les partenariats public/privé, les Etats confier sinon la sécurité des citoyens elle-même, du moins l’élaboration des techniques de sécurité à des entreprises privées, qui facturent leurs services très cher (il faut bien rémunérer leurs actionnaires) et s’enrichissent à leurs dépens. Il est vrai que parfois ces entreprises restent publiques, ou semi-publiques, ou à participation publique, mais cela ne change pas grand-chose, puisqu’elles sont sommées de se comporter comme des entreprises privées, dans leur concurrence avec celles du secteur privé. Reste à comprendre ce choix de la surveillance de masse, qui doit aussi avoir d’autres raisons que la volonté politique de cette privatisation, directe ou indirecte, du renseignement. C’est ici que le documentaire d’Arte se révèle à nouveau très éclairant.

 

Les dérives de la surveillance généralisée

 

Le contrôle de la menace terroriste sert aussi d’alibi à la surveillance de toute la population. Largement inefficace dans la lutte contre le terrorisme, la surveillance de masse permet de contrôler tous les comportements et toutes les manifestations oppositionnels, au-delà de ceux des organisations classées (sans aucun contrôle démocratique) comme dangereuses car ayant eu recours à la violence. Des batteries de caméra suivent les moindres mouvements de foule, y compris une manifestation d’opposants à la fracturation hydraulique ou de défenseurs de la cause animale (en Autriche dans ce dernier cas). Il sera dès lors possible de les contrecarrer par toutes sortes de moyens. C’est le fondement même de la démocratie vivante, celle des syndicats et associations de toutes natures et des mouvements sociaux spontanés, celle qui se situe en deçà et au-delà des partis et des enceintes parlementaires, qui se trouve ainsi attaqué.

Pour les Etats la surveillance de masse sert également, on le sait, à se surveiller les uns les autres, y compris entre alliés, à la fois dans leurs activités politiques et dans le fonctionnement de leurs entreprises (c’est l’espionnage industriel). C’est là une vieille histoire, mais elle a pris un nouvel un nouvel essor avec le renseignement électronique et le développement du marché correspondant. Ici encore le contrôle démocratique est faible ou inexistant (les révélations de Snowden en sont une frappante illustration).

Mais la surveillance de masse va encore plus loin, car, s’il est difficile avec elle de repérer des terroristes en puissance qui prennent leurs précautions, il est possible d’entrer dans la vie privée des individus ordinaires et de dessiner leurs profils avec maint détail. On sait que l’exploitation des données que nous laissons sur internet est déjà utilisée à notre insu par les grands opérateurs pour vendre aux commerçants les moyens d’une publicité ciblée, et peut l’être aussi pour des compagnies d’assurance, et ainsi de suite. Mais, pour les services gouvernementaux, c’est le citoyen qui est visé, afin de voir s’il ne vient pas troubler ou menacer l’ordre public régnant. Le documentaire évoque ici un fait historique peu connu : en juillet 1789, l’Assemblée nationale se voit transmettre par la Garde nationale un paquet de lettres privées, et doit décider si elle va l’exploiter. Or elle décide de ne rien en faire, pour préserver les libertés. Ce scrupule n’est plus de mise, et l’on sait que le débat sur la protection de la vie privée n’en finit pas de piétiner. Pourtant, montre le documentaire, rien ne serait plus facile. Il est possible, dès la conception des logiciels, de ne recueillir, à partir de l’analyse des métadonnées, que les données des individus suspects d’intentions terroristes, puis de les chiffrer et de ne les rendre accessibles qu’aux services de l’Etat (police, justice, commissions parlementaires) à l’aide de trois clés qui ne peuvent être utilisées que conjointement, chaque consultation devant être consignée.

Juristes, syndicats de magistrats et défenseurs des libertés s’émeuvent à juste titre des moyens d’intrusion donnés dans notre pays par les lois anti-terroristes, puis par les dispositifs de l’état d’urgence, moyens que le gouvernement Macron entend faire passer dans la loi ordinaire qui est en passe d’être votée, après le passage au Sénat, par l’Assemblée nationale. Outre le renforcement du pouvoir administratif au détriment de celui des juges, cette loi ne vise pas seulement des terroristes potentiels,  mais toute personne qui pourrait « constituer une menace d’une particulière gravité pour la sécurité et l’ordre publics ». Où l’on retrouve la question du renseignement et de la surveillance de masse. C’est la force du documentaire d’Arte d’avoir mis au grand jour cette question.

(article de octobre 2017

18 novembre 2018

MA BIOBILIOGRAPHIE

 

 

 

ANDREANI  Tony

 

 

Titres universitaires

 

Licence de lettres classiques (1955)

Agrégation de philosophie (1958)

Doctorat d’Etat (habilitation à diriger des recherches) en philosophie politique (1986)

Parcours professionnel

 

Professeur de philosophie dans des lycées (1958-1965)

Maître de conférences de philosophie politique à l’Université de Paris 10 (1965-1995)

Professeur de Sciences politiques à l’Université de Paris 8 (1995-2001)

Professeur émérite de Sciences politiques de l’Université de Paris 8 (2001-2007)

Directeur du département de philosophie de l’Université de Paris 10 (1988-1990)

Directeur du Centre de philosophie politique, économique et sociale, Unité de recherche associée au Centre National de la Recherche Scientifique (1994-1998)

Directeur adjoint du Centre de philosophie contemporaine (1998-2004), ENS/CNRS.

 

Activités éditoriales

 

Membre des comités de direction ou de rédaction de la revue La Pensée, de la revue Actuel Marx, et anciennement des revues Utopie critique et Variations. Rédacteur en chef adjoint de International Critical Thought (CASS, Pékin).

 

 Publications (ouvrages, directions d’ouvrages et contributions à des ouvrages)

 

Travaux dans le champ du marxisme

 

*“ Marxisme et anthropologie ”, in L’homme et la société, n° 15, 1970.

*“ Le mode de production domestique ”, in Etudier Marx, Editions du CNRS, 1985, p. 139-176.

*De la société à l’histoire, t. 1. Les concepts communs à toute société, Editions Méridiens Klincksieck, 1989, 751 p.

*De la société à l’histoire, t. 2. Les concepts transhistoriques. Les modes de production, Editions Méridiens Klincksieck, 1989, 595 p.

*“ Rapports sociaux et rapports interindividuels. Un point obscur de la pensée marxienne ”, in Marx après les marxismes, t. 1 Marx à la question (dir. M. Vakaloulis et J.M. Vincent), L’Harmattan, 1997.

*“ Pourquoi Marx revient…ou reviendra ”, in Marx contemporain, (dir. Renaud Fabre et Arnaud Spire), Syllepse, 2003.

 

Travaux épistémologiques

 

*Les conduites émotives, PUF, 1968, 133 p.

*Bourdieu au-delà et en deça de Marx ”, in Autour de Pierre Bourdieu, PUF, 1996.

*Objet des sciences sociales et normes de scientificité (direction), Editions L’Harmattan, 1997.

*Structure, système et théorie du sujet (direction). L’Harmattan, 1997, 343 p. Présentation et contribution : “ Ce qui rend un rapport social méconnaissable ”.

 

Travaux de philosophie politique

 

*“ Echec dans la civilisation ”, in Les hommes devant l’échec (dir. J. Lacroix), PUF, 1968.

*“ Sur le principe ‘à chacun selon son travail’ ”, in Egalité/inégalité (dir. Alberto Burgio) QuattroVenti, Urbino, Italie, 1990.

*Discours sur l’égalité parmi les hommes. Penser l’alternative (en collaboration avec Marc Féray), L’Harmattan, 1993, 483 p.

* « Démocratie représentative, démocratie délégative, démocratie directe », in Les paradigmes de la démocratie (dir J. Bidet), PUF, 1994.

*« Démocratie d’entreprise et socialisme », in La démocratie difficile, Annales Littéraires de l’Université de Besançon, 1994.

* « Le citoyen et le service public local. Une approche politique », in Le service public local, Presses Universitaires de Grenoble, 1998.

*Un être de raison, Critique de l’homo oeconomicus, Editions Syllepse, 2000, 246 p.

* Refaire la politique (dir. avec Michel Vakaloulis), Syllepse, 2002, contributions « Le démantèlement du service public », p 37-52, et « Du bon et du mauvais usage de l’expertise », p. 81-90

*Crise européenne, Posologie du fédéralisme, Fondation Gabriel Péri, 2013, 71 p.

 

 Travaux socio-economiques

 

* « L’entreprise capitaliste : potentialités et réalités », in Figures actuelles du capitalisme, L’homme et la société, n° 113, 1994. 

*« Le management des illusions », in La crise du travail, PUF, 1995.

« Critique des utopies de la fin du travail », in Données et arguments n° 2, Syllepse, 1995, p. 172-187

*L’entreprise, lieu de nouveaux contrats ? (direction), L’Harmattan, 1996. Introduction. Contribution : “ Quelques réflexions de philosophie économique ”.

* « La recomposition du salariat », in Le monde du travail (dir. J. Kergoat), Editions La découverte, 1998.

* Les contradictions néolibérales, Fusions et absorptions, Fondation Gabriel Péri, 2006, 69 p.

* « Peut-on réformer le capitalisme financiarisé ? », in Marchés(s), société(s), histoire et devenir de l’humanité, Fondation Gabriel Péri, 2008, p. 78-85

* « La crise pour sortir du capitalisme », in Groupons-nous et demain ! La crise internationale et les alternatives à gauche, Le Temps des cerises, 2010, p. 219-236

 

 Travaux sur le socialisme

 

*“ Thèses pour un socialisme non-étatiste ”, in L’idée de socialisme a-t-elle un avenir (dir. Jacques Bidet et Jacques Texier), PUF, 1992.

*Nouveaux modèles de socialisme, in Actuel Marx, n° 14, 2° semestre 1993 (coordination). Et contribution : « De l’autogestion au socialisme associatif ».

*“ Un socialisme pour demain ”, in Congrès Marx international, Cent ans de marxisme, PUF, 1996.

*“ Planification incitative et choix sociaux ”, in L’action collective, Coordination, conseil, planification, (dir. R. Damien), Annales de l’Université de Franche-Comté, 1998.

*“ Socialisme ou communisme ? ”, contribution à Le Manifeste communiste aujourd’hui, Editions de l’atelier, 1998.

*“ Les paradoxes de la propriété d’Etat ”, in Critique de la propriété, PUF, 2001.

*Le socialisme est (a) venir, t. 1. L’inventaire, Editions Syllepse, 2001, 266 p.

* Le socialisme de marché à la croisée des chemins (dir.), Le Temps des cerises, 2004. Introduction, p. 7-63

*Le socialisme est (a) venir, t. 2. Les possibles, Editions Syllepse, 2004, 289 p.

*« Les modèles de socialisme », in La Pensée, n° 33, avril/juin 2004.

* Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Le Temps des cerises, 2011, 298 p.

* Entre public et privé, vers un nouveau secteur socialisé, Fondation Gabriel Péri, 2011, 61 p.

 

Travaux sur la Chine

 

*Le socialisme de marché à la croisée des chemins (direction), Editions Le temps des cerises, Paris, 2004, 277 p. Introduction.

*Dossier Chine (coordination), in revue La Pensée, n° 341, janvier/mars 2005. Introduction « La Chine est-elle encore socialiste ? » et contribution : « Retour de Chine : notes semi-politiques ».

* « L’insertion dans le marché mondial signifie-t-elle la mort programmée du ‘modèle’ chinois », in Marchés et démocratie (sous la direction de Jean-Claude Delaunay et Bernard Frederick), Fondation Gabriel Péri, 2007, p. 83-112.

* « Un modèle socio-démocrate pour la Chine ? (avec Rémy Herrera), in La Chine et le monde, Développement et socialisme, Le Temps des cerises, 2013, p. 208-241

* Le « modèle chinois » et nous, L’Harmattan, 2018, 208 p.

 

Travaux de sciences politiques

 

*“ Critique des utopies de la fin du travail ”, in Données et arguments, n° 2, Syllepse, 1995.

*Refaire la politique (direction), Syllepse 2002, 214 p. Introduction. Contributions : “ Le démantèlement du secteur public. Chemins pour une refondation ”, “ Du bon et du mauvais usage de l’expertise ”.

 

 

Articles dans des Revues

 

 

* Sur la nature du système économique chinois », avec Rémy Herrera et Zhiming Long,  in Recherches internationales, n° 112, janvier/mars 2018, p. 9-23

* « Piketty : réguler le capitalisme par la fiscalité ? », avec Rémy Herrera, in La Pensée, n° 381, janvier/mars 2015, p. 105-120

* « La morale et l’éthique au regard du discours politique chinois », in Actuel Marx, n° 55, 1° semestre 2014, p. 144-161

* »Remarques sur le système politique chinois », in La Pensée, n° 383, juillet/ septembre 2013, p. 89-92

* « Système financier et socialisme de marché « à la chinoise », avec Rémy Herrera, in La Pensée, n° 373, janvier-mars 2013, p. 65-76 (publié en anglais dans Business and Innovation, n° 9, PIE Peter Lang, Brussels, 2014) et introduction « Une puissance incontournable », ibidem, p. 15-20

* « Le retour du progrès », in la revue Commune, septembre 2012, p. 26-32

*« Le socialisme, objet à identifier », in La revue Commune, n° 51, septembre 2008, p. 34-51

*« Peut-on réformer le capitalisme financiarisé ? » (2° partie), in Utopie critique, n° 46, 4° trimestre 2008, p. 33-48

*« Peut-on réformer le capitalisme financiarisé » (1° partie), in Utopie critique, n° 45, 3° trimestre 2008, p. 13-24

* « Ce qu’il faudrait (sans doute) faire pour cesser de perdre », in Nouvelles Fondations, n° 7/8, décembre 2007, p. 135-147

*  « Le socialisme comme dialectique ‘positive’. Comment marcher sur les deux jambes », in Nouvelles Fondations, n° ¾, année 2006, p. 86-94

*« Questions sur Mao », in La revue Commune, n° 43-44, décembre 2006, p. 21-39

*« Changer la Constitution ou changer de Constitution ? », in Nouvelles Fondations, n° 5, 2007, p. 32-43

*« Engels, d’un socialisme à l’autre », in Actuel Marx, n° 40, 2° semestre 2006, p. 124-135

*« Socialisme et démocratie économique », in Utopie critique, n° 32, 1° trimestre 2005, p. 59-74

* « Fusions et absorptions : les contradictions néolibérales », in Utopie critique, n° 37, 2° trimestre 2006, p. 51-68

* « La Chine est-elle encore socialiste ?», in La Pensée n° 341, janvier-mars 2005, p. 5-9, et « Retour de Chine. Notes semi-politiques », ibidem, p. 27-42

*« De quelques contre-vérités concernant le projet de Constitution européenne », in Utopie critique, n° 31, 4° trimestre 2004, p. 25-37

*« Refaire la démocratie », in Utopie critique, n° 30, 3° trimestre 2004, p. 33-47

*« Ce qui menace vraiment la République », in Utopie critique, n° 29, 2° trimestre 2004, p. 31-44

*« Le socialisme comme dialectique positive », in Utopie critique, n° 28, 1° trimestre 2004, p. 39-52

*« Les ‘modèles’ de socialisme », in La Pensée, n° 338, avril/juin 2004, p. 73-93

*« Le piège européen », in Utopie critique, n° 27, 4° trimestre 2003, p. 9-30

*« La privatisation des services publics est une privatisation de la démocratie », in Actuel Marx, n° 34, 2° semestre 2003, p. 43-62

*« Le capitalisme financiarisé est-il viable ? », in Utopie critique, n° 24, 4° trimestre 2002, p. 21-32

*« Mythologies néo-capitalistes », in Variations n° 3, 2002, Syllepse, p. 81-98

* « La campagne de Jean-Pierre Chevènement : réflexions sur une occasion manquée », in Utopie critique, n° 23, 3° trimestre 2002, p. 17-32.

*« Le capitalisme populaire, une mystification », in Utopie critique, n° 20, 2° trimestre 2001, p. 29-35

* « Les paradoxes de la propriété d’Etat », in Actuel Marx, n° 28, 2001, p. 45-59

*« Grandeur et servitudes des coopératives de production », in Utopie critique, n° 17, 2° trimestre 2000, p. 23-34

*« Le monde enchanté des marchés financiers », in Utopie critique, n° 16, 1° trimestre 2000, p. 29-40

*« Quelques éléments d’interprétation de la crise des économies capitalistes », in Utopie critique, n° 15, 4° trimestre 1999, p. 33-40

*« Vers un issue socialiste à la crise du capitalisme », in Utopie  critique, n° 14, 3° trimestre 1999, p. 33-42

* « Bourdieu au-delà et en deçà de Marx » in Actuel Marx, n° 20,2° semestre 1996, p. 47-64.

*  « Nouveaux modèles de socialisme », in Actuel Marx, n° 15, 1994, p. 19-24.

* « Brèves réponses à Michel Dupont. Pour le socialisme ‘avec marché’ », in Critique communiste, n° 137, mai 1994, p. 83-88

* « L’entreprise capitaliste : potentialités et réalités » in L’homme et la société, n°113, sept. 1994, p. 48-58

* « Qu’est-ce qu’une classe sociale ? », in Politis La Revue, n° 4, été 1993, p. 19-23.

* « Pour une véritable alternative socialiste », in Critique communiste, , n° 124-125, novembre/décembre 1992, p. 1-21

* « Pour un socialisme associatif », in Critique communiste, n° 116-117, février/mars 1992, p. 25-32

*  « Perestroïka et justice sociale », in revue M, n° 38-39, p. 89-97

* « Démocratie représentative, démocratie délégative, démocratie directe », in Critique communiste, n° 98, été 1990, p. 33-43

*“ Marxisme et anthropologie ”, in L’homme et la société, n° 15, 1970.

 

18 juillet 2010

Le plan de sauvetage de la zone euro

Note du 13 mai 2010

 

 

L’Europe sauvée des eaux glaciales de la finance ?

 

 

Je me posais, dans la dernière brève, la question que tout le monde se pose : le plan de sauvetage de la zone euro a-t-il des chances de réussir ? Mais d’abord, que veut dire « réussir » ? Empêcher certains Etats de faire faillite (c’est-à-dire : ne plus pouvoir rembourser leurs dettes) ? Assurer la stabilité de l’euro (c’est-à-dire maintenir une parité élevée par rapport aux autres monnaies) ? Ou  bien : rétablir les équilibres commerciaux entre les pays de la zone (ce qui signifie, la monnaie étant unique, et une dévaluation unilatérale étant exclue, égaliser les niveaux de productivité et d’inflation entre les pays, ou, à défaut, effectuer des transferts compensateurs) ? Il suffit de rappeler quelques faits pour comprendre que seuls les deux premiers objectifs sont visés.

 

Petit résumé de la grande opération de sauvetage

 

Le plan de 750 milliards d’euros prêtables aux Etats en difficulté se décompose ainsi : 1° 440 milliards venant des 15 pays de la zone euro (tous sauf la Grèce, trop mal en point), chacun à proportion de sa part au capital de la BCE (de la plus grande, celle de l’Allemagne, à la plus petite, celle de Malte) ; 2° 60 milliards venant de la Commission européenne, avec la garantie du budget communautaire ; 3° 250 milliards venant du FMI. Ce plan est évidemment plus massif que le plan initialement adopté de 110 milliards d’euros de prêts destinés à la Grèce : il vise à soutenir d’autres Etats (le Portugal, l’Espagne en premier lieu), pour qu’ils ne voient pas eux aussi le taux de leurs emprunts auprès des marchés, déjà en hausse, s’envoler.

Comment les Etats de la zone euro vont-ils se procurer cet argent ? En l’empruntant : pour résoudre le problème des dettes publiques de certains Etats, tous vont s’endetter. Question : à quel taux ? Cela dépendra de la conjoncture au moment du lancement des tranches des emprunts (le plan pour le moment n’est que potentiel). Actuellement, pour des pays comme l’Allemagne et la France, il est bas. Le pari est que, comme c’est toute la zone euro qui emprunte, il restera bas, mais rien n’est moins sûr.

On se demandera, bien sûr, si des Etats européens tous lourdement endettés, suite à la grande crise économique et aux dépenses publiques effectuées pour soutenir le secteur bancaire et pour relancer l’économie (les ratios moyens qui sont prévus pour la zone euro en 2010 sont de 6,6 % du PIB pour le déficit public et de 84, 7% pour la dette publique), ne vont pas voir ces emprunts aggraver encore l’état de leurs finances. La réponse est qu’ils comptent bien se voir rembourser, et avec intérêt. Je vais y revenir.

 

Mais, comme tout cela risquait de ne pas « rassurer les marchés », le plan de sauvetage comporte un second volet : la BCE va acheter aux banques qui souhaitent les vendre les obligations des Etats qui pourraient un jour faire défaut. Ici deux points à noter. Tout d’abord ceci s’est fait à la demande pressante des banques européennes : il paraît que 47 d’entre elles l’ont suppliée de les délester de ces obligations qui pourraient bien être « pourries ». Il faut signaler que la crainte a été telle chez leurs actionnaires et chez leurs clients qu’elles ont perdu en quelques jours des milliards de capitalisation boursière (leurs actions ayant fortement dévissé). Horreur ! Deuxième point : la BCE a ainsi transgressé un interdit, à savoir ne jamais acheter des obligations d’Etat (alors que la FED américaine et la Banque d’Angleterre l’ont fait massivement). Mais la pression des gouvernements et la crainte de voir l’euro s’effondrer ont eu raison de ses scrupules et de sa sacro-sainte indépendance. Elle va donc monétiser la dette non des banques mais des Etats, en faisant marcher « la planche à billets ». Mais ici encore une remarque : la BCE ne pas acheter directement aux Etat des obligations, lors de leur émission, mais seulement sur « le marché secondaire » (le marché de l’occasion des titres déjà émis).

Voilà l’essentiel de ce qu’il faut savoir pour revenir à la question initiale : ce plan va-t-il réussir, et en quel sens ? A première vue l’effet est positif : en quelques heures les taux d’intérêt demandés par les investisseurs aux Etats ont fortement chuté (le taux grec aurait diminué de moitié), l’euro est remonté, les Bourses ont rattrapé une partie de leur chute, les banques ont regagné la capitalisation perdue. Comme on dit, les marchés, aussi prompts à s’affoler qu’à se rassurer, ont « repris confiance ». Le tout était de leur faire les yeux doux. Et la zone euro aurait fait preuve, devant la gravité de la crise, reconnue enfin par l’Allemagne, d’une belle solidarité.

Voyons les choses de plus près.

 

 Vous avez dit solidarité ?

 

Si tout se passe au mieux, la solidarité n’aura été qu’un paravent. On va prêter à la Grèce (il y a urgence) quelques dizaines de milliards. Je n’ai pas vu annoncer de taux, mais il sera sans doute, comme dans le plan précédent, de 5%, alors qu’on aura emprunté à 1,5% : une bonne affaire, une belle plus-value ! Une affaire telle qu’elle a conduit des députés socialistes à ne voter ce plan-là qu’en émettant « des réserves » et les députés communistes à voter contre, en parlant « d’usure ». Interrogée là-dessus Mme Lagarde (dans un entretien au Monde du 4 mai) a justifié ainsi ce taux usuraire : il « rémunère le risque » et il évite « d’encourager le vice ». Peut-être, mais alors il ne faut pas parler de « solidarité ». Le terme a un sens pour le Portugal, qui emprunte à un taux plus élevé, mais ce ne l’est sûrement pas pour l’Allemagne et la France. On est solidaire avec un ami lorsqu’on prend un risque à sa place, ou au moins qu’on partage le risque (en prêtant au taux auquel on a emprunté), pas lorsqu’on exige de lui une prime de risque ! Quant à la Banque centrale, ce ne sont pas les Etats en difficulté qu’elle veut aider (elle le ferait si elle achetait des titres lors de leur émission), mais les banques (françaises en particulier), qui se sont exposées au risque de non-remboursement des emprunts de ces Etats. On dira peut-être que, en soulageant les banques de leurs obligations risquées, elle leur permet de continuer à financer les dettes publiques et privées de ces mêmes Etats. L’argument ne vaudrait que si ces banques avaient, en contrepartie, pris l’engagement ferme, sous peine de sanctions, de reprendre leurs financements normalement.

 

Et, malgré tout, l’échec prévisible

 

Si les prêts ne sont nullement désintéressés, ils sont assortis de conditions drastiques. Des ministres des finances avaient prévenu la Grèce : « S’il y avait des manquements, les versements seraient stoppés » (le ministre allemand), la Slovaquie ne pourra (dixit le ministre slovaque) « octroyer aucun prêt aux Grecs avant de les voir faire leur devoir ». Le FMI a également posé ses conditions, tout en faisant preuve d’un peu de sollicitude pour les revenus les plus bas (selon DSK, devenu de fait, selon le mot de Pierre-Antoine Delhommais, le « super-ministre des finances de la Grèce »). Ce qui vaut pour la Grèce vaudra, avec un peu moins de rigueur, pour d’autres pays au déficit public moins important et moins endettés. En France même Fillon nous a annoncé une sévère crise d’amaigrissement des dépenses de l’Etat (moins 10% en trois ans). Tout cela ne serait qu’un mauvais moment à passer avant de retrouver les vaches grasses de la croissance, et, avec elles, les rentrées fiscales propres à éponger les dettes. C’est pourtant hautement improbable, de l’avis de plusieurs experts, et non des moindres (Jean-Paul Fitoussi, Nouriel Roubini, Martin Wolf, Paul Krugman et Joseph Stiglitz). Pourquoi ?

Dans le cas de la Grèce, les carottes sont cuites. Comment un pays en récession (la spéculation a fait tomber sa prévision de croissance, ou plutôt de décroissance, pour 2010 à – 4%) pourrait-il retrouver les moyens d’honorer ses dettes ? Comment un pays qui paierait des intérêts à 5% sur 110 milliards d’euros de prêts (et dont les dettes s’élèvent déjà à 133% du PIB) pourrait-il le faire alors qu’il lui faudrait, pour seulement ramener son déficit à un niveau de 8% du PIB cette année, une croissance positive ? Comment pourrait-il avoir une croissance positive, en réduisant brutalement les revenus des fonctionnaires et les retraites et en augmentant fortement la TVA, donc en tuant la demande ? Et, dans ces conditions, où trouver les recettes fiscales (d’autant plus qu’une partie encore plus grande de l’économie va basculer, les individus cherchant à arrêter la glissade de leurs revenus, dans l’économie informelle) ? Mais ce qui se dessine pour la Grèce se profile aussi pour d’autres pays. Les cures d’austérité, dans l’immense majorité des cas (la littérature économique le prouve) n’ont fait, en période de récession ou de croissance très faible, qu’aggraver le mal. Alors, oui, les Etats affaiblis et amaigris n’auront plus les moyens de rembourser leur dettes aux Etats en meilleure forme, et c’est toute la zone euro qui souffrira. A moins que les prêts ne soient pas versés (ils ne le seront qu’après vérification, chaque trimestre, que la cure d’austérité se poursuit normalement), mais alors ce sera encore pire. L’Allemagne, pour revenir à elle, non seulement ne fera pas les plus-values escomptées, mais sera victime de défaut de paiements, et, plus grave encore, verra son grand marché européen devenir exsangue.

En fait c’est toute la construction européenne qui devient caduque. On se rend compte aujourd’hui qu’il y avait des vices de structure. J’y reviendrai dans une prochaine brève, retrouvant là un terrain qui m’est plus familier.

 

 

18 juillet 2010

note sur L'Allemagne et l'Europe

Note du 11 mai

 

 

L’Europe que l’Allemagne aime

 

C’est celle qui lui sert. Je veux dire qui sert à la bourgeoisie allemande (que je ne confonds évidemment pas avec le peuple allemand). Et je vais vous dire pourquoi  (sans faire dans la nuance) :

1° Parce l’Europe lui a permis de faire oublier sa compromission dans l’horreur nazie et à l’Allemagne de réintégrer, comme on dit, le concert des nations. Fort bien, mais de quelles nations parle-t-on au juste ?

2° Parce que l’Europe a ouvert de vastes horizons à sa politique, fondée sur sa conception propre du néo-libéralisme, à savoir l’ordolibéralisme (pour faire court : la concurrence à tous crins et tous azimuts, mâtinée d’un Etat de droit. Ne cherchez pas plus loin l’origine de la « concurrence libre et non faussée »). Que d’illusions ne s’est-on pas fait sur le « capitalisme rhénan » et sur « l’économie sociale de marché » ! On n’a pas vu que l’Etat social ne fut, pour cette bourgeoisie, qu’une concession provisoire aux syndicats (difficile de bazarder des assurances sociales qui dataient de Bismarck et de démolir les contre-pouvoirs accordés aux salariés tant que la social-démocratie s’y accrochait).

3° Parce qu’il lui fallait faire accepter la réunification, et une réunification qui s’est faite à ses conditions. Car le scénario aurait pu être tout autre : un seul Etat (avec des règles démocratiques unifiées), mais deux systèmes, qui auraient pu s’influencer l’un l’autre, car la RDA n’avait pas que des mauvais côtés. Au lieu de quoi il fallait raser cette dernière et pratiquer une épuration sauvage. Cela a coûté finalement très cher au contribuable allemand (ainsi qu’à nous d’ailleurs, du fait des taux d’intérêt très élevés des emprunts allemands, auxquels il nous a fallu emboîter le pas). Mais seul le résultat comptait : liquider tout ce qui pouvait évoquer, de près ou de loin, le socialisme.

4° Parce que l’Europe est pour elle Le grand marché d’exportation. On a mis du temps à comprendre le sens de la politique d’austérité mise en œuvre ces dernières années : rendre la production allemande compétitive, et, parallèlement, freiner les importations en restreignant la demande intérieure (ce qui a fait qu’on a pu dire de l’Allemagne qu’elle était devenue la Chine de l’Europe). Et voilà comment, dans un marché opportunément sans frontières, l’Europe s’est trouvée inondée de marchandises allemandes pendant que l’Allemagne trouvait les produits des autres pays (dont les quelques produits grecs) beaucoup trop chers.

5° Parce que l’Europe, telle qu’elle avait été ficelée par les traités, ne créait à l’Etat allemand que très peu d’obligations de solidarité, avec une BCE interdite de financer les Etats (ce qui aurait pu les aider à se développer), une politique monétaire axée sur la désinflation (pour mieux vendre) et non sur la croissance et l’emploi, les politiques budgétaires des autres Etats mises sous surveillance, quelles que fussent leurs conditions économiques (pour assurer la stabilité de l’euro) – autant de contraintes que la crise économique mondiale allait bousculer ou remettre en question.

6° Parce l’euro fort était avantageux. On pourrait se demander pourquoi, vu qu’il devrait normalement pénaliser les exportations. C’est oublier que cela permettait d’acheter moins cher les sous-produits dont l’Allemagne serait l’assembleur ou le vendeur final. Et cela permet aussi de comprendre pourquoi l’Allemagne ne veut absolument pas d’une Europe sociale : il lui faut faire produire à bon compte, dans les PECO en particulier (via des délocalisations), ce qu’elle veut exporter.

 

Le résultat de tout cela, c’est la crise actuelle : à trop vouloir exploiter l’Europe à son avantage, elle l’a mis en panne et livrée à la spéculation financière. Il a fallu que la zone euro commence à se désarticuler et l’euro à dévisser pour que la bourgeoisie allemande se rende compte qu’elle ne pouvait avoir le beurre et l’argent du beurre. Le plan de sauvetage, hier impensable, va-t-il suffire à renverser la vapeur ? Rappelons seulement, avec quelques députés socialistes qui ont émis « des réserves » et des députés communistes qui n’ont pas mâché leurs mots, que prêter à 5% quand on emprunte à 1% représente de l’usure et que les pays qui n’auront pas au moins un taux de croissance de 2% ne pourront honorer leurs dettes.

11 mai 2010

Liste des articles

Liste et contenu des articles

Grandeur et servitudes des coopératives de production (rubrique Coopératives)

Cet article, publié dans Utopie critique (n° 17, 2° semestre 2000), évoque la reprise de la mine galloise de Tower Colliery par les mineurs, qui fut une réussite exemplaire jusqu’à la fermeture de la mine, pour cause d’épuisement du filon, en 2009 (plus de la moitié des mineurs ont pu ensuite se recaser dans d’autres mines, cette fois avec l’aide des pouvoirs publics). On peut lire à ce sujet le petit article de Richard Neuville dans le récent ouvrage collectif Autogestion, hier, aujourd’hui, demain, Editions Syllepse, 2010, et, bien sûr, voir ou revoir le film de Jean-Michel Carré. Cette expérience fut pour moi l’occasion d’analyser les problèmes auxquels se heurtent les coopératives de production, leurs atouts et leurs faiblesses. C’est pourquoi je l’ai retenu dans ce blog.

Du bon et du mauvais usage de l’expertise (rubrique Démocratie)

Ce texte est l’une des contributions du livre Refaire la politique (Editions Syllepse, 2002). A quelques détails près, il est plus que jamais d’actualité, dans un monde où la « gouvernance » (la gestion par des appareils technocratiques) tend à supplanter les institutions de la souveraineté populaire. Toutefois, en ce qui concerne les autorités administratives indépendantes, je fais une différence essentielle entre celles qui visent à protéger les droits civiques et politiques, et dont l’indépendance est une bonne chose, et celles qui, consacrées à la « régulation » de la vie économique, servent, comme le veut le néo-libéralisme, à amputer la main visible de l’Etat.

Socialisme et verrous européens (rubrique Europe)

Ce texte est un exposé fait lors d’un colloque du Mpep en février 2009. Comme le traité de Lisbonne, dans la droite ligne des précédents traités européens, vise à interdire toute forme de socialisme, et même toute réforme en profondeur du capitalisme, les projets de transformation sociale sont bloqués. Sortir par le haut de cette impasse supposerait une remise à plat de toute la construction européenne. Comme elle est, malgré la crise actuelle qu’elle traverse et qui est révélatrice, tout à fait improbable, et comme la sortie de l’Europe (mise en discussion en particulier par le Mpep) me paraît hautement périlleuse, je propose la stratégie des « coups de boutoir » sur quelques dossiers précis, susceptibles de rencontrer l’assentiment populaire. Mais ma voix semble bien isolée, pour le moment du moins.

Le changement climatique impose la planification (rubrique Planification)

Ce texte (automne 2009, paru dans la revue Utopie critique, n° 50, 1° trimestre 2010) montre d’abord que la réponse par le marché au problème climatique (le marché des droits à polluer) est une mauvaise réponse, coûteuse et inefficace. Seule la planification est à la hauteur de l’enjeu, via la taxation des émissions de CO2 (au passage est critiquée l’absurde taxe Sarkozy, aujourd’hui abandonnée), les conditions d’attribution des commandes publiques, les aides publiques, et la taxation aux frontières. Mais cela ne suffit pas : il faut s’attaquer à la surconsommation, dont les riches sont le moteur (comme le soutient Hervé Kempf s’appuyant sur la belle analyse, qui a plus d’un siècle, de l’économiste hétérodoxe Thorstein Veblen), donc aller vers une planification des revenus, qui en réduise les écarts.

Socialisme et démocratie économique (rubrique Démocratie et rubrique Socialisme)

Ce texte (fin 2004, paru dans la revue Utopie critique, n° 32, 1° trimestre 2005, retouché depuis) résume les propositions faites dans mon livre Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, en les complétant sur quelques points. Evidemment elles sont beaucoup plus détaillées et argumentées dans ce livre, en particulier dans sa dernière partie (« Deux propositions pour le temps présent »). Mais on trouvera aussi dans cet article une esquisse de stratégie pour la transition, incluant une réforme profonde du secteur capitaliste. C’est bien sur ce texte que je souhaite et espère le plus grand nombre de commentaires…

Questions sur Mao (rubrique Marxismes)

Après m’être replongé, suite à la lecture de deux biographies, dans l’histoire de la révolution chinoise et dans un certain nombre des écrits de Mao, je livre mes réflexions dans cet article paru dans le numéro 43/44 de la Revue Commune (Editions Le temps des cerises). Elles vont à contre-courant des idées aujourd’hui reçues sur le Grand Timonier : non, Mao n’était pas un clone de Staline, et le bilan du maoïsme, s’il n’est pas aussi lumineux que le croit le philosophe Alain Badiou, n’est pas non plus un simple cortège d’horreurs. Je le présente plutôt en ombres et lumières.

Le socialisme, objet à identifier (rubrique Socialisme)

Cet article, paru dans la Revue Commune (Editions Le temps des cerises, n° 51, septembre 2008), répondait à une question posée par cette dernière : le socialisme, objet introuvable ? Je m’y interroge sur les raisons de son éclipse, et je les trouve dans la chape de plomb du discours dominant, dans la faiblesse théorique de la gauche, et dans la cécité devant ses branches encore vivantes ou ses nouvelles pousses. La suite de l’article reprend, succinctement, des propositions que j’ai développées dans d’autres textes.

La crise pour sortir du capitalisme ? (rubrique Capitalisme)

Ce texte, à paraître prochainement dans un recueil collectif sur la crise, aux Editions Le temps des cerises, commence par une analyse de cette dernière, et se poursuit par la question : le capitalisme peut-il repartir de plus belle ? Il y a fort peu de chances qu’il en soit ainsi, parce que les séquelles de la crise sont toujours là et parce que les réformes faites ou envisagées sont mineures ou cosmétiques. Dès lors se pose de manière pressante la question de l’alternative. Elle consisterait à «marcher sur les deux jambes », à savoir promouvoir une réforme radicale du capitalisme (j’indique trois directions qui me semblent cruciales) et ouvrir un espace pour un socialisme du XXI° siècle, dont je fournis une esquisse, incluant un contrôle des marchés.

Une histoire édifiante : vie et mort de la Camif (rubrique Coopératives)

Une petite note (de février 2009) à la mémoire de la Camif, cette coopérative de distribution que nous (les enseignants) avons tant aimée : comment elle incarnait une forme de commerce respectueuse du client et comment le management moderne a fini par la tuer, au mépris de ses salariés.

L’insertion de la Chine dans le marché mondial signifie-t-elle la mort programmée du modèle chinois ? (rubrique Chine)

Ce texte, paru dans le recueil Marchés et démocratie (Note de la Fondation Gabriel Péri, Août 2007), commence par expliquer pourquoi la Chine est entrée à l’OMC, au risque de faire éclater son modèle. Mais quel est ce modèle ? J’ai essayé d’en dégager les traits essentiels. La vulgate le présente comme la mise en oeuvre d’un capitalisme sauvage, sous la houlette d’un Parti totalitaire (certains disent, de manière plus nuancée, « autoritaire »). Pour des observateurs plus informés, il s’agirait d’un système marqué par la dominance d’un capitalisme d’Etat. Qu’on puisse parler d’un capitalisme d’Etat ne manque pas d’arguments, mais je soutiens que les choses ne sont pas aussi simples : des aspects socialistes demeurent. Et le tout est à replacer dans une trajectoire historique très particulière. Ce « modèle » est-il voué à se dissoudre dans le grand bain libéral ? Pour le moment la Chine montre qu’elle sait se protéger.

Une expérience historique inédite (rubrique Chine)

Ce texte est un court article, paru (sous une forme condensée) en 2007 dans L’Humanité. Il répond aux idées reçues sur la Chine, et apporte quelques précisions supplémentaires sur son rôle dans la mondialisation et le sens de sa politique étrangère.

Le système soviétique et la question du socialisme (rubrique Socialisme)

A l’occasion d’un colloque du Mpep (février 2009), je fais un retour sur la nature du système soviétique (que j’ai analysé beaucoup plus longuement dans Le socialisme est (a)venir, tome, 1, L’inventaire, Editions Syllepse, 2001). Un système complexe, où je trouve des aspects capitalistes d’Etat, mais aussi des aspects socialistes, déformés en collectivisme. Un système miné par des apories qui finiront par le paralyser, et impossible à démocratiser. Les tentatives de réforme seront trop timides et trop tardives. Il y a beaucoup de leçons à tirer de ce qui fut une considérable expérience historique.

Lendemains de chute (rubrique Socialisme)

C’est le titre d’un numéro spécial de la revue Regards (octobre 2009). Je réponds à des questions qui m’étaient posées sur les raisons de la chute de l’URSS et du camp soviétique, et sur ses conséquences.

D’autres articles seront publiés sur ce blog dans les prochains jours.

10 mai 2010

Socialisme et démocratie économique

Socialisme et démocratie économique[1]

Dans cet exposé je voudrais présenter quelques lignes directrices d'un livre que je viens de publier[2], en les dégageant de leurs attendus théoriques pour les situer dans le cadre d'une bataille à engager pour un nouveau socialisme. Car, selon moi, la gauche est condamnée à un déclin irrémédiable si elle ne prend pas un nouveau départ, si elle ne sort pas de son état de confusion intellectuelle, si elle ne se dote pas d'un nouveau programme de transition vers un socialisme dont elle puisse défendre les couleurs. Or je pense que l'axe central de la bataille à engager est la démocratie économique, cette expression pouvant résumer à elle seule le nouveau projet socialiste. Mais que faut-il entendre par démocratie économique ?

Les champs de la démocratie économique

    La démocratie économique, c’est d’abord la démocratie politique appliquée à l’économie. C’est l’idée que le peuple souverain peut, de diverses manières, effectuer un certain nombre de choix collectifs qui permettront d’orienter et de maîtriser le développement économique. Là est la ligne de clivage et de rupture avec le libéralisme, pour lequel la vie économique doit être la simple résultante de choix privés, tels qu’ils s’expriment à travers les marchés. Notons bien que si ces derniers fonctionnaient de manière optimale, comme le voudrait l’utopie libérale, la démocratie deviendrait quasiment inutile : elle se limiterait à codifier les règles du marché, qui elles-mêmes seraient issues de ses pratiques (Hayek a été le grand théoricien de cette société “ouverte ”, où la démocratie devrait être soustraite à la volonté populaire, au gouvernement des hommes, ceux-ci n’agissant plus que dans un cadre institutionnel défini par une Assemblée législative de sages et d’experts)[3].

    Il faut bien mesurer les conséquences de cette première thèse.

   Le socialisme a été longtemps assimilé à la propriété étatique des moyens de production (en attendant la propriété commune avec le dépérissement de l’Etat). Il s’opposait ainsi au capitalisme, forme la plus achevée de la propriété privée, mais forme entrant en contradiction avec elle-même, quand elle prend une forme sociale, notamment avec l’institution des sociétés par actions. Or je pense que ce n’est pas le bon point de départ. En réalité, pour Marx lui-même, la propriété n’est pas une fin, mais un moyen, pour atteindre les deux grands objectifs de la société communiste : l’épanouissement de l’individu, libéré des appartenances de classe, et la maîtrise consciente du développement économique. C’est pourquoi l’idée d’un plan concerté est au moins aussi importante encore que la forme de la propriété.

    Dire que le socialisme implique des choix collectifs ne signifie pas que tout relève de ces choix. S’il en était ainsi, nous aurions affaire à une société collectiviste, et non, au sens de Marx, communiste (ou plutôt cheminant vers le communisme). Il nous faut donc opérer une distinction entre les choix collectifs et les choix privés. Là est sans doute le principal point de rupture avec le modèle soviétique, qui entendait imposer des normes collectives tant aux individus qu’aux collectifs de travail. Là est aussi la force du libéralisme, dans la mesure où il entend laisser aux individus et aux entreprises la plus grande liberté d’action. A cet égard le marché est bien, en son principe (je veux dire : si l’on oublie à quel point il est manipulé par des puissances privées), une forme minimale de démocratie. Je peux choisir ou non de consommer tel ou tel bien, de travailler plus ou moins, de me former plus ou moins, d’épargner plus ou moins. Bien sûr le marché des biens de consommation, par exemple, n’est pas un vote un homme/une voix, mais un vote tant d’euros/tant de marchandises, mais, si vous supposez que les budgets sont égaux, le principe démocratique est respecté. De même un collectif de travail ne se voit pas imposer dans une économie de marché des normes administratives de production et de distribution : il répond à une demande, il choisit ses fournisseurs, et d’une certaine manière il choisit ses clients. Mais le socialisme ne se contente pas de cette forme élémentaire, et généralement biaisée[4], de démocratie. Il vise à articuler les choix privés avec l’existence d’un certain nombre de choix collectifs, relevant de la démocratie politique, et se réalisant à travers une planification “ orientative ”.

   La planification ne saurait être intégrale pour une autre raison fort simple, non théorisée par Marx (ni d’ailleurs par l’économie néo-classique) : toute économie complexe est affectée d’une grande part d’incertitude. Tant les goûts que les techniques changent constamment, et aucune technique de calcul ne permet de les prévoir adéquatement. Il en résulte qu’une planification intégrale et directive est de fait impossible (le système soviétique lui-même n’a jamais pu la réaliser, et ce n’était pas seulement parce que l’administration économique ne disposait pas des dernières générations d’ordinateurs).

   Donc, telle est la première idée de ce livre : autant une planification démocratique est indispensable, autant elle ne peut concerner que de “ grandes orientations ”, et elle ne sera dès lors que “ programmatique ” ou “ incitative ”. Je reviendrai plus loin sur ces notions.

   La démocratie économique, c’est en second lieu, le choix et la production d’un certain nombre de biens sociaux. Je propose donc une nouvelle distinction : celle entre biens sociaux et biens privés. Et par biens sociaux, j’entends les biens qui sont nécessaires à l’exercice de la citoyenneté, donc qui ont une portée politique. Cette notion de citoyenneté oppose aussi le socialisme au libéralisme. La liberté politique doit être une liberté positive. Et ceci en un double sens. Il faut d’abord que les individus aient les capacités réelles d’exercer leurs droits politiques, ce qui suppose un accès égal à l’éducation et à l’information, à la santé, et à  nombre d’autres biens encore. Il faut ensuite que les individus aient suffisamment de choses en commun pour se sentir appartenir à une même collectivité politique (ce que j’ai appelé, dans le livre, des biens de civilisation) et qu’ils puissent donner à cette collectivité les instruments de son indépendance (ce que j’ai appelé des biens stratégiques). C’est à chaque collectivité (ce qui se nomme dans les temps modernes des nations) de décider du champ de ces biens sociaux.

   La démocratie économique, c’est en troisième lieu la démocratie sur le lieu de travail, mais aussi dans quelques autres espaces de la vie économique. Une démocratie qui est d’abord une affaire de dignité : il faut que les gens se sentent responsables de ce qu’ils font et qu’ils puissent retrouver effectivement du pouvoir sur leurs actes. Le socialisme que je défends dans ce livre est donc, dans une certaine mesure, un socialisme autogestionnaire. Mais, dans une certaine mesure seulement. Pourquoi ?

D’abord tout le champ des services publics échappe à l’autogestion, puisqu’il concerne des biens sociaux, et que ceux-ci doivent être de la responsabilité des pouvoirs publics (ce qui n’exclut pas des formes de démocratisation de la gestion). Nous sommes ici dans le domaine de la chose publique, de la “ res publica ”. La propriété doit par conséquent être publique. C’est seulement dans le domaine de la production des biens privés que des formes de propriété non publique seront à divers égards préférables.

    Ensuite l’autogestion, au sens plein (gestion et propriété par des travailleurs associés), présente trois défauts majeurs, que le courant autogestionnaire n’a jamais su prendre suffisamment en compte. Le premier est que, si des entreprises autogérées ne parviennent pas à s’autofinancer, elles deviennent hétéronomes dès qu’elles concèdent des droits de propriété à des capitaux extérieurs, si bien que la démocratie d’entreprise s’autodétruit. Le second défaut est que, si les entreprises autogérées sont en concurrence pure et simple les unes avec les autres, elles se privent de toutes les ressources de la coopération, et reproduisent de la sorte les faiblesses du fonctionnement capitaliste (où l’on sait d’ailleurs parfois utiliser la coopération, par exemple dans les alliances, partenariats etc. entre entreprises). Le troisième défaut est que, si ces entreprises parviennent quand même à s’autofinancer largement, elles enclenchent, comme dans le capitalisme, un processus d’accumulation privée, qui conduit à des inégalités de toutes sortes, qui n’ont plus rien à voir avec les capacités ou les efforts de leurs travailleurs.

    C’est pourquoi mon socialisme “ autogestionnaire ” (dans le champ de la production des biens privés) comporte une socialisation de l’investissement, qui à la fois sauvegarde la démocratie de gestion (le self management) et fait fonctionner la coopération. Ceci indépendamment de cette autre forme de socialisation qui se réalise à travers la planification globale.

   Voilà les idées force qui sous-tendent la démocratie économique. Avant de poursuivre, je voudrais rappeler brièvement l’existence de ces quelques éléments de démocratie économique qui ont existé sous le capitalisme et qui sont en voie de dissolution. Où il apparaît que le capitalisme “ actionnarial ” ou “ financiarisé ” d’aujourd’hui est devenu antinomique avec cette démocratie, et par suite avec la démocratie tout court.

Le capitalisme est devenu antinomique avec la démocratie.

Pendant une longue période, qui correspond aux Trente Glorieuses, sous l'effet des luttes sociales et d'une certaine conjoncture historique, marquée en particulier par le défi soviétique, sont apparus divers éléments de démocratie économique, dont on peut dire qu'ils correspondent à des noyaux de socialisme au sein du capitalisme.

Si le socialisme est d'abord, comme je le soutenais, l'existence de choix collectifs, alors il y avait bien quelque chose comme de la politique économique pendant la période keynésienne. On a pu certes considérer que la politique économique keynésienne n'était qu'une manière de réguler l'économie capitaliste, de lui éviter des à-coups, d'amortir ses contradictions. C'est vrai, mais quand elle visait à supprimer le chômage (dit keynésien), à "euthanasier le rentier" et à soutenir la consommation de masse, elle avait bien aussi des objectifs sociaux à finalité redistributive.

Or, aujourd'hui, ces objectifs sociaux ne sont plus de mise. Quand il y a encore une certaine politique économique (comme aux Etats-Unis), elle ne sert plus que de régulation au service des détenteurs de capitaux. Un pas de plus et l'on ne peut plus guère parler de politique économique : il y a d'un côté une politique monétaire entièrement vouée à la réduction de l'inflation à son plus bas niveau, ce qui avantage en premier lieu les rentiers, et de l'autre une politique budgétaire étroitement circonscrite par la limitation des dépenses publiques et les réductions d'impôt touchant d'abord les revenus les plus élevés. C'est ce qui se passe en Europe où la Banque centrale, devenue indépendante, n'a plus comme mission que de surveiller l'inflation (ce qui lui donne en même temps un rôle décisif dans la détermination du taux de change), et où le dogme de la baisse des prélèvements obligatoires (comme s'ils ne servaient qu'à des dépenses improductives!) et la concurrence fiscale entre les Etats réduisent drastiquement les marges de manœuvre. De cet abaissement de la politique les citoyens ont parfaitement conscience, surtout quand on leur répète inlassablement qu'il n'y a pas d'autre "politique" possible.

Un autre aspect des choix collectifs, disais-je, est la détermination de biens sociaux et leur promotion comme conditions de la citoyenneté. Or, dans la conception beveridgienne (le volet de gauche du keynésianisme), il s'agissait bien d'émanciper les individus du besoin en leur fournissant, gratuitement ou à faible prix, des biens de base. Mais, au-delà de l'objectif de justice sociale, les services publics avaient en fait une vocation encore plus forte : donner une assise sociale à la citoyenneté, servir de point d'appui à la démocratie politique (le pauvre, sans parler du SDF, n'a plus les moyens ni le ressort pour exercer ses droits politiques). Pendant trente ans, le champ de ces services publics n'a cessé de s'étendre, englobant divers aspects de la sécurité sociale (de la retraite par répartition aux allocations de chômage, de l'assurance maladie à la couverture d'autres risques sociaux), certains moyens publics d'information, la formation professionnelle, le service public de l'emploi etc.

Or le choix en matière de biens sociaux se réduit de plus en plus au profit des biens privés (par exemple l'assurance maladie privée, les retraites par capitalisation). Quant à ce qu'il reste des biens sociaux fondamentaux, ils se voient se réduire comme peau de chagrin (cf. par exemple le déremboursement de médicaments ou la baisse du niveau des retraites). Sans parler des Etats-Unis, où 45 millions de personnes sont dépourvues de toute couverture sociale. Le résultat est que les citoyens relégués dans les limbes de la société sont exclus de fait de la vie politique. D'ailleurs les partis de gouvernement dits de gauche les oublient volontiers : leur discours s'adresse surtout aux classes moyennes.

Mais les biens sociaux, pendant la période keynésienne, ne se limitaient pas à des biens sociaux tels que l'éducation, la santé, l'information, les transports publics. Ils s'étendaient vers des biens de civilisation, tels que l'électricité, le téléphone, le courrier, les bibliothèques publiques, les maisons de la culture etc. C'était là un autre noyau de socialisme, puisque ces biens étaient d'une certaine façon socialisés (cf. les critères assignés à ces services publics : égalité d'accès, continuité, péréquation, laïcité etc.), et que les institutions qui les produisaient n'étaient pas ou n’étaient que peu soumises à des conditions de rentabilité capitaliste, restaient sous le contrôle direct de la puissance publique, et pouvaient recevoir des aides publiques pour compenser certaines charges liées à leurs missions. Un important secteur économique échappait ainsi partiellement aux règles du marché et relevait de choix politiques (cf. par exemple la fixation des tarifs du gaz ou de l'électricité). On sait que ce secteur "collectif" est en voie de démantèlement. Les missions de service public sont revues à la baisse (cf. par exemple la réduction du maillage du territoire par les bureaux de poste) ; elles sont de plus en plus déléguées au secteur privé ou à des entreprises publiques où l'Etat ne joue plus que le rôle d'un actionnaire parmi d'autres, voire minoritaire ; le contrôle est confié à des instances indépendantes de régulation, chargées avant tout de veiller à la concurrence ; les aides publiques sont le plus souvent supprimées (la Commission de Bruxelles, de sa propre initiative ou sur plaintes diverses, ne cesse d'y faire la chasse). Tout cela signifie que l'usage collectif de ces biens de civilisation s'efface devant les usages privés, et que la politique n'a plus guère à y intervenir.

Enfin une dernière catégorie de biens sociaux - un autre noyau de socialisme - disparaît du champ de la démocratie politique. Il s'agit de ce que j'appelais des biens stratégiques, qui sont de trois sortes : 1° des biens qui supposent des investissements de long terme et financièrement risqués. Pendant la période keynésienne, ces biens étaient produits soit par des entreprises publiques, soit par des entreprises privées, mais qui investissaient sur un horizon long avec parfois des soutiens étatiques (par exemple des prêts bonifiés). Il y avait alors des politiques industrielles, liées à une planification incitative 2° des biens liés à l'indépendance nationale, par exemple à la maîtrise de technologies de pointe 3° des biens représentant des risques élevés pour la population, pour l'environnement et pour les générations futures, ce qui mettait en jeu la responsabilité publique (cf. par exemple l’industrie nucléaire). Ces biens impliquaient le plus souvent une production à rendements croissants : autrement dit la baisse des coûts et des prix unitaires demandait du temps. Or le capitalisme actuel, axé sur la rentabilité financière (le retour sur capitaux propres) à court terme (il faut faire des profits élevés au plus tôt, si possible de trimestre en trimestre), se détourne de ces biens, et ce qu'il reste du secteur public tend à faire de même, parce qu'il se trouve soumis aux mêmes contraintes financières. Il y a évidemment de la planification privée (dans les grandes firmes), mais elle est strictement encadrée par ces mêmes contraintes. L'exemple de l'électricité est ici particulièrement frappant : le désinvestissement y est manifeste, entraînant de graves risques de coupures électriques.

Enfin dans la production même de biens privés, le pouvoir collectif se réduit au profit des forces du marché. La planification incitative de la période keynésienne, avec toute sa panoplie d'instruments, a disparu. Or elle était bien un élément de socialisme. Cette période a vu aussi le développement d'une législation du travail tendant à donner des cadres collectifs au marché du travail : durée légale du travail, contrats à durée indéterminée, règles diverses protégeant les travailleurs et unifiant leur condition, conventions collectives etc. C'est tout cela que la déréglementation en cours vise à détruire pour le remplacer par des contrats libres, à la merci du bon vouloir des employeurs.

Le socialisme correspond aussi à des formes spécifiques de propriété, liées à la démocratie économique. Quand il s'agit de biens sociaux, la forme étatique, disais-je, s'impose, car l'Etat représente les intérêts de la collectivité. Mais l'Etat devrait être sous le contrôle de la représentation nationale, elle-même contrôlant le gouvernement. C'est donc la démocratie politique qui devrait être ici à l'œuvre. Quand il s'agit de biens privés, la forme étatique n'est, selon moi, nullement la plus adéquate, et d'autres formes de propriété sont même préférables, si elles  laissent plus de place à la démocratie d'entreprise et sont plus favorables à l'efficience sous toutes ses formes.

Or, qu'en était-il durant la période keynésienne? Le capitalisme restait très largement dominant. La seule situation où l'on a pu croire qu'allait se construire une sorte de socialisme de marché fut la période du gouvernement socialiste des années 1981-1986. Avec la nationalisation du quasi totalité du secteur bancaire, d'une partie importante du secteur industriel et même des services (assurances), le secteur public avait pris une importante extension. Mais la gestion est restée de type capitaliste et la participation des salariés à la gestion surtout formelle. Quant au secteur privé, la démocratie économique, pendant la même période keynésienne, est restée des plus limitées. Les coopératives de production n'ont jamais connu un grand essor, et, dans notre pays, sont restées marginales. L'économie sociale a été bien plus développée, mais on ne peut vraiment la qualifier de démocratique : les associés, mutualistes et coopérateurs n'ont guère, ne serait-ce que du fait de leur nombre, voix au chapitre, et les salariés restent sous la coupe du management, même s'ils sont un peu mieux traités que dans les entreprises capitalistes. Restent les quelques éléments de "démocratie sociale" qui ont été introduits pendant la période dans le secteur capitaliste : comités d'entreprise, conventions collectives signées avec les organisations sociales, sous la houlette de l'Etat (qui, en France, pouvait les "étendre"), cogestion (dans les grandes entreprises allemandes) etc.

Ces formes de démocratie économique sont en voie de disparition. Les coopératives de production régressent. L'économie sociale se maintient, mais les entreprises les plus puissantes (notamment les banques coopératives) y dérivent de plus en plus vers un fonctionnement capitaliste, en se dotant, pour disposer de plus de capitaux ou pour conquérir des parts de marché, de filiales capitalistes. La droite ne voit dans l'économie sociale qu'archaïsme et les lobbies capitalistes font tout pour la torpiller (il n'est que de voir la mauvaise volonté de la Commission de Bruxelles pour légiférer à son endroit et ses efforts pour lui imposer toutes les règles de la concurrence). La gauche au pouvoir a plutôt soutenu l'économie sociale, par tradition ou pour la mettre à l'abri des OPA, mais elle n'a jamais su ou voulu l'aider à résoudre ses problèmes de structure ou de financement. Les Verts se sont faits les avocats d'un Tiers secteur, que la gauche plurielle a voulu initier. Cela redonnait quelque rôle aux pouvoirs publics, puisqu'ils en étaient en partie les bailleurs de fonds, mais d'une part ce secteur  n'avait d'autre ambition que de venir en complément pour satisfaire des besoins mal pris en compte par le marché et par les services publics, d'autre part il tendait à empiéter sur ces derniers sans assurer pour autant toutes ses missions, notamment l'égalité d'accès. Au total on peut dire que la gauche a renoncé à la démocratie économique, au niveau micro-économique, prenant son parti de la prééminence du capitalisme, en particulier avec des arguments fondés sur la mondialisation. Dès lors c'est le socialisme lui-même qui cessait d'être un horizon.

Le changement de cap

Dans le premier volume de Le socialisme est (a)venir, j'ai voulu faire un inventaire des socialismes historiques, soulignant la diversité des expériences (il n'y eut pas que le système soviétique, même s'il fut prédominant) et tentant de tirer les leçons de  leurs échecs, mais aussi de leurs réussites, qu'on a trop tendance à oublier. Dans ce volume (tome 2, Les possibles) j'ai d'abord passé en revue la littérature contemporaine sur les "modèles de socialisme", montrant qu'on pouvait les référer à trois grandes traditions, qui remontent au 19° siècle, mais qui ne s'inscrivent vraiment dans la réalité historique qu'au 20° siècle : 1° une tradition de planification intégrale, qui abolit largement les rapports marchands. Et dont on peut trouver une source chez Marx. Elle s'est incarnée dans le système soviétique, et on la retrouve dans certains modèles actuels, à la différence que ces derniers cherchent dans la démocratie économique le moyen d'éviter la bureaucratie, son autoritarisme et son inefficience relative ; 2° une tradition de socialisme marchand et concurrentiel, qui remonte aussi à Marx (cf. le programme politique du Manifeste du Parti communiste). Elle s'est réalisée surtout sous la forme du secteur d'Etat concurrentiel des pays capitalistes. Mais elle s'est aussi développée, sur le plan théorique, par l'élaboration de modèles très proches d'un capitalisme d'Etat ou d’un capitalisme populaire, assorti d'un marché des capitaux (limité)[5]. La démocratie n'y figure que sous sa forme uniquement politique (la démocratie d'entreprise en est plus ou moins exclue) 3° une tradition de combinaison entre démocratie politique, sous les auspices d'un plan assoupli, et démocratie économique, soit sous la forme d'une large autonomie de gestion d'entreprises publiques, soit sous celle de l'autogestion sociale. Elle a pris corps d'un côté dans les modèles décentralisés (surtout le modèle hongrois, et, pour une part, le modèle chinois d’aujourd'hui), de l'autre dans les diverses figures du socialisme autogestionnaire yougoslave. Toute une gamme de modèles théoriques s'en sont inspirés, qui vont de coopératives soutenues par diverses institutions étatiques[6] à plusieurs types d'entreprises publiques ou socialisées[7], ces derniers allant tous de pair avec un contrôle social de l'investissement (je ne peux ici entrer dans quelque détail).

C'est en prenant appui sur ces modèles, surtout ceux de  la troisième famille, que j'ai proposé dans ce livre un modèle de socialisme qui se veut intégrateur, tout en offrant quelques traits originaux. Ce modèle n’est pas fermé : il s’offre à des enrichissements et à des rectifications (j’ai d’ailleurs, sur plusieurs points, élaboré des variantes, notamment pour nourrir la discussion). Je vais à présent en présenter les grandes lignes.

Les trois secteurs de l’économie

Le socialisme comporterait trois secteurs : le secteur public, le secteur socialisé, et un secteur privé.

Le secteur public comprendrait la quasi totalité des services publics, qui eux-mêmes se répartissent en plusieurs sous-secteurs : 1° celui des administrations. Je ne me suis peu attaché aux services administratifs. C’est pourtant là un dossier très important, puisqu’il implique des réformes, qui, tout en maintenant le caractère et l’esprit de la fonction publique (il y a, en la matière, toute une tradition française qui mérite d’être sauvegardée), aille dans le sens d’une meilleure efficacité et d’une plus grand implication des personnels. Il s’agit d’écarter toute intrusion des modes de gestion propres aux entreprises tout en donnant aux acteurs des responsabilités et des moyens d’évaluer les résultats de leur action, autrement dit de sortir du dilemme entre les recettes libérales et la hiérarchie bureaucratique. Un axe central est la substitution d’une logique de programmes pluri annuels à une logique de répartition annuelle de crédits[8]. 2° celui des établissements publics administratifs, dotés d’une autonomie de gestion. Une véritable réforme ici irait dans le sens d’une meilleure relation contractuelle entre ces établissements (par exemple un lycée ou un hôpital) et les administrations de tutelle, qui permette d’éviter le « marchandage administratif », et d’une démocratisation de leur fonctionnement (on peut s’inspirer de l’exemple, certes imparfait, des universités). 3° celui des établissements publics industriels et commerciaux. C’est dans ce domaine que j’ai essayé de faire des propositions précises.

   J’ai souligné en quoi toute privatisation, même partielle, détruisait la nature du service public, en le soumettant à une logique capitaliste et en le conduisant à ne pas respecter ses missions, en dépit de toutes les instances de régulation supposées y veiller. Et mes principales propositions sont les suivantes : 1° une propriété de l’Etat (ou de la collectivité locale) à 100% ; 2° l’Etat n’est pas actionnaire et ne perçoit pas de dividendes, mais les entreprises lui versent une taxe pour l’usage du capital, taxe qui doit servir uniquement à la création d’autres entreprises publiques dans le secteur ou à la recapitalisation de certaines ; 3° la gestion est démocratisée sous la forme d’une co-gestion Etat/représentants des salariés, et les dirigeants, cessant d’être nommés par l’Etat, sont élus par le conseil d’administration ; 4° les missions sont définies par le Parlement et concrétisées par le gouvernement sous la forme de contrats de plan, mais le Parlement  surveille annuellement leur exécution - où l’on retrouve le rôle de la démocratie politique ; 5° le contrôle de la gestion est assuré par une agence spécialisée, qui désigne les représentants de l’Etat au sein des conseils d’administration[9]. C’est là une manière de briser les rapports de connivence ou de collusion des dirigeants avec le pouvoir gouvernemental qui ont si souvent obéré la gestion des entreprises publiques, non seulement dans le système soviétique, mais encore dans les services publics des pays occidentaux ; 6° les entreprises publiques pourraient aussi avoir des activités marchandes ordinaires, mais séparées, de préférence au sein de filiales[10] ; 7° la concurrence ne serait pas exclue, dans tous les cas où un monopole n’est pas techniquement préférable, mais elle se ferait entre entreprises publiques, donc sous le contrôle des pouvoirs publics ; 8° le statut des personnels serait intermédiaire entre celui de la fonction publique et celui des travailleurs des entreprises des secteurs qui produisent des biens privés, ceci de manière à préserver l’esprit de service public ; 9° les usagers seraient représentés au sein d’une commission publique d’évaluation[11].

    On le voit, ces dispositions s’opposent non seulement à ce que des services publics soient (d’une manière générale) concédés à des entreprises privées, mais aussi à ce que des entreprises publiques soient gérées comme des entreprises capitalistes. Si l’Etat devait être un actionnaire comme les autres, ainsi que le veut la doctrine européenne des “ services d’intérêt économique général ”, autant vaudrait privatiser. Mais il me fallait répondre aux arguments des privatiseurs sur la nécessité d’ouvrir le capital pour permettre aux entreprises publiques, via les marchés financiers (par le jeu des OPA et surtout des OPE), de devenir des multinationales. Je l’ai fait d’une triple façon : l’appel à d’autres sources de capitaux, notamment auprès d’un pôle public bancaire ; les coopérations et partenariats ; les co-entreprises avec des Etats étrangers.

   Ces propositions valent pour une société socialiste établie “ sur ses propres bases ”. Mais elles indiquent la direction à suivre pour une période de transition. Il faudrait renationaliser, aussi promptement que le permettent les ressources financières, les principaux services publics, mais en même temps mettre en place les institutions qui permettraient de sortir des apories du passé. On a employé à ce sujet le terme d’appropriation sociale. Il convient en effet pour indiquer que la représentation nationale définit le périmètre du secteur public et  en prend le contrôle stratégique, pour souligner que l’Etat prend au sérieux son rôle de propriétaire de biens publics, à travers une agence des biens d’Etat, et de gestionnaire à travers les représentants qu’elle choisit pour les conseils d’administration, pour montrer que les travailleurs s’approprient aussi leur outil de travail, en particulier par l’intermédiaire de leurs représentants au sein des mêmes conseils, et enfin pour noter que les usagers sont partie prenante de l’évaluation[12].

    Dans ce livre j’ai aussi fait des propositions pour la reconstruction d’un secteur public marchand, hors services publics. J’en résumerai l’essentiel. 1° Les entreprises publiques seraient généralement des sociétés anonymes d’économie mixte, où l’Etat (ou une collectivité publique) détiendrait 51% du capital, directement, par le biais d’autres entreprises publiques, ou encore par celui de fonds publics d’investissement. Ces derniers pourraient faire appel à l’épargne pour y prendre des parts sociales (sans droits de vote). Ainsi l’Etat n’aurait pas à puiser uniquement dans ses propres ressources, ou dans celles d’autres entreprises publiques. Ces fonds dédiés (qui ne devraient, en aucun cas, être des fonds de pension, même s’agissant des retraites des fonctionnaires) auraient, sous le contrôle du Parlement, des objectifs de long terme et ne seraient pas soumis à une contrainte de rentabilité financière élevée pour rémunérer les épargnants, du fait que leurs activités seraient de faible ampleur (ils ne peuvent échanger leurs participations qu’entre eux sur un marché de gré à gré, ils n’interviennent pas sur les marchés financiers, sauf pendant la période d’appropriation des titres privés). Les épargnants de leur côté sauraient que, en souscrivant les parts sociales, ils soutiennent le secteur public tout en obtenant une rémunération satisfaisante. Il y aurait plusieurs fonds, de manière à éviter le monopole, à les mettre en compétition par rapport aux épargnants (nationaux, de telle sorte que les revenus de cette épargne ne partiraient pas à l’étranger), et à laisser aux entreprises semi-publiques la possibilité de faire appel à l’un ou à l’autre. Mais pourquoi alors l’entrée de capitaux privés ? Essentiellement pour élargir la base capitalistique. Ce qui entraînerait, pour les grandes entreprises, une introduction en Bourse et l’appel à des investisseurs institutionnels[13]. Mais le risque de mouvements spéculatifs reste limité, puisque le capital privé n’est pas majoritaire. Ce capital privé devrait être attiré par la stabilité de l’actionnaire principal, la transparence et l’indépendance dans la gestion, la qualité du climat social, enfin le poids qu’il pourrait exercer sur les décisions, tout en ne disposant pas d’une minorité de blocage. En effet 2° Les conseils d’administration (ou de surveillance) seraient tripartites : un tiers des voix plus une aux représentants des entités publiques, un tiers moins une à celui des actionnaires privés et un tiers à celui des salariés. Ce n’est là nullement une innovation, puisque ce tiers des voix accordé aux salariés existe dans plusieurs pays européens… au sein même des entreprises privées (sans parler de la cogestion dans les entreprises allemandes de plus de 2000 salariés). Mais ce troisième tiers pourrait constituer une minorité de blocage, ou au moins de suspension, des décisions importantes. 3° L’instance de direction serait élue, pour les deux premiers tiers des mandats, par l’assemblée générale des actionnaires, ce qui met fin à l’intervention discrétionnaire de la puissance publique. 4° Le contrôle exercé par cette dernière se limiterait à autoriser ou non des franchissements de seuil, essentiellement au niveau des filiales (dont certaines pourraient descendre au-dessous du seuil des 51%) ? Point de contrats de plan ici, aux différences des entreprises de services publics. 5° La mobilité du capital public entre actionnaires publics, n’est pas exclue, mais se ferait de gré à gré et sous contrôle public.

    Je ne peux entrer dans plus de détails ni dans une discussion, mais je voudrais souligner que ces entreprises d’économie mixte relèveraient bien plus d’un capitalisme d’Etat que du socialisme, même si la logique n’est pas celle de la rentabilité maximale (ce qui permet de consacrer une partie plus importante du profit net à l’investissement qu’à la distribution de dividendes et de viser davantage le long terme). Nous sommes ici dans une configuration proche de celles de l’entreprise publique chinoise, souvent cotée en Bourse, mais où les actions d’Etat ne sont pas vendables au public. L’élément de socialisme, c’est la participation des représentants élus des salariés aux grandes décisions (à condition qu’elle soit effective, qu’ils aient par exemple la possibilité et les moyens de proposer des contre-projets), ainsi que d’autres formes d’intervention dans la gestion (par exemple rôle accru des comités d’entreprise, des syndicats, élection de conseils d’ateliers).  Ceci dit, c’est sans doute  aujourd’hui la voie la plus praticable pour de grandes entreprises engagées dans un processus de transnationalisation, ne serait-ce que pour faire pièce aux multinationales capitalistes. La structure du groupe, avec sa maison mère (ou sa société holding), ses filiales et ses sous-filiales, s’adapte bien à ce processus et a fait depuis longtemps ses preuves. Il est vrai que les salariés d’une filiale n’ont que peu de pouvoir face à des stratégies qui sont décidées à un niveau supérieur (restructurations, réductions d’effectifs, voire liquidation). Néanmoins leur pouvoir n’est pas négligeable, puisque les représentants des salariés à ce niveau sont élus par l’ensemble des salariés du groupe,  et diverses dispositions peuvent le renforcer (institution de comités d’entreprise de groupe, obligations de reclassement prioritaire au sein du groupe etc.).

    J’en viens maintenant au second secteur d’une économie socialiste, ce que j’ai appelé le secteur socialisé, qui correspond à des propositions plus nouvelles et plus hardies. En voici les grandes lignes.

    Les entreprises seraient gérées par leurs travailleurs, comme le sont aujourd’hui les coopératives. Elles pourraient être de très grande taille sans perdre leur caractère démocratique, si elles étaient agencées en réseau (je me suis appuyé ici sur l’exemple des coopératives de crédit, mais surtout sur celui du complexe des coopératives de Mondragon, un groupement en pleine expansion qui a la taille d’une multinationale, sur lequel je reviendrai).

    Le trait le plus novateur est que les entreprises socialisées n’ont pas de capitaux propres et fonctionnent uniquement sur capitaux empruntés, ce qui les différencie des coopératives et ce qui en même temps peut permettre de lever les obstacles en matière de financement qui ont constamment handicapé ces dernières : essentiellement les difficultés qu’ont les coopérateurs pour apporter du capital et la crainte qu’ils éprouvent à risquer une trop grande partie de leur épargne dans une seule entreprise. A noter cependant qu’elles devraient disposer d’une certaine proportion de crédits sous forme de ressources longues, représentant l’équivalent de capitaux propres. Pour trouver leurs capitaux elles font appel au crédit auprès de banques elles-mêmes socialisées. Ces banques, dans trois variantes du modèle, sont elles-mêmes adossées à un Fonds de financement (ou, dans la variante qui me paraît la meilleure, à un Fonds d’investissement), qui leur fournit des ressources d’épargne en fonction de la qualité de leur gestion. Cela signifie que, dans tous les cas de figure, l’investissement est socialisé, sur la base de la collecte d’une épargne populaire (livrets et bons d’épargne). Il ne dépend plus de l’entreprise autogérée, qui n’est pas autorisée à s’autofinancer (pour l’investissement net), ni d’apporteurs extérieurs de capitaux, sous forme d’actions ou d’obligations, mais seulement d’organismes de crédit. La différence est fondamentale : l’entreprise n’a plus à rémunérer des actionnaires qui exercent sur elle une pression constante pour accroître leurs dividendes et la valeur de marché de leurs actions, mais seulement des créanciers, qui ne peuvent modifier le taux d’intérêt une fois que le prêt est accordé. A cette condition elle est entièrement libre de sa gestion. L’autre point clé est que, les entreprises ne pouvant plus tabler sur une accumulation privée du capital, se retrouvent à égalité des chances, ce qui tarit une source importante d’inégalités.

    Cette proposition serait irréaliste si la relation entre les banques et les entreprises n’était pas entièrement modifiée. Celles-ci répugneraient, comme aujourd’hui, à prendre des risques, d’autant plus que les entreprises qu’elles financent n’ont pas de capitaux propres, si d’une part les risques n’étaient pas mieux évalués[14], et si d’autre part il n’y avait pas une certaine mutualisation des profits et des pertes. D’où l’institution de comités de crédit (comprenant notamment des professionnels de la branche) et d’organismes de garantie fonctionnant sur une base mutualiste, cautionnant une partie des prêts (l’exemple de Mondragon montre ici à nouveau la possibilité d’un système de solidarité entre les coopératives, celles qui sont en difficulté temporaire ou ayant d’urgents besoins d’argent pour leur développement pouvant compter sur l’appui des autres). En souscrivant aux uns et aux autres, les entreprises contribuent à cette socialisation de l’investissement.

    Le troisième trait du modèle est l’existence de réseaux socialisés d’information : c’est là une manière pour les entreprises socialisées de mettre en commun de l’information, ou encore de coopérer tout en se faisant concurrence. C’est là aussi un canal permettant aux consommateurs d’intervenir dans la conception et dans l’évaluation des produits. J’y reviendrai plus loin. Voilà donc une troisième forme de socialisation.

    Le quatrième trait est que les entreprises du secteur socialisé adoptent certaines règles communes en matière de rémunération, tout en conservant chacune une large latitude. Ici encore il y a donc à la fois concurrence et coopération.

    Une formule résume la logique à l’œuvre dans le secteur socialisé : ce n’est plus le capital qui loue le travail, mais le travail qui loue le capital. Et le principe d’optimisation n’est plus la maximisation du taux de profit, mais la maximisation des revenus du travail (une fois acquittés les intérêts et les impôts). Les travailleurs empochent tout le surplus, s’il existe, par rapport à leurs rémunérations de base, sous forme de rémunérations supplémentaires. Le système cesse d’être capitaliste, tout en gagnant en efficience, car les travailleurs sont plus motivés, puisqu’ils travaillent pour eux-mêmes, contrôlent leurs dirigeants bien mieux que ne le feraient des actionnaires, sont enfin mieux disposés au partage de l’information et à l’innovation. L’efficience allocative est assurée aussi par le contrôle exercé par les banques, elles-mêmes sous la surveillance du Fonds de financement. L’adaptation aux aléas du marché est meilleure que dans l’entreprise capitaliste, car les travailleurs acceptent plus volontiers de voir leurs « bonus » et même leurs salaires de base varier en fonction de la conjoncture, s’ils sont assurés de garder leur emploi ou, au pire, d’être fortement indemnisés en cas de perte de cet emploi et d’être rapidement recasés dans d’autres entreprises socialisées. On voit la supériorité d’un tel système sur celui de l’actionnariat salarié, qui reste dans la logique capitaliste et qui, au demeurant, est un marché de dupes.

    Dans mon livre, j’ai essayé de dessiner une voie de transition vers un tel modèle : c’est en quelque sorte le modèle à l’état réduit (par exemple : il y a encore des capitaux propres, des réserves, les réseaux d’information ne sont pas encore constitués). Elle me semble parfaitement praticable, pourvu qu’il existe une volonté politique, et elle offrirait un débouché à bien des entreprises ou des travailleurs sinistrés par le fonctionnement du capitalisme financiarisé. Diverses réalisations d’économie alternative nous indiquent déjà des chemins[15]. Néanmoins je voudrais souligner les difficultés liées à un développement de ce secteur, outre l’importance de la création institutionnelle qu’il implique.

    Tant qu’on reste à une petite échelle (dans une région, dans un pays), rien n’est sans doute insurmontable (il peut y avoir unicité d’un régime juridique, construction d’une culture commune), mais, dès qu’on passe à l’échelle internationale, tout se complique. Or même de petites entreprises, situées sur un créneau porteur, peuvent avoir besoin d’un tel développement. Comment faire entrer dans un réseau des coopératives qui se situent à l’autre bout de la planète ? Comment imaginer une assemblée générale de centaines ou de milliers de représentants des coopérateurs dispersés à travers le monde ? L’exemple du complexe Mondragon[16] est éloquent à cet égard. Sur ses 83.601 travailleurs (fin 2006) seulement un peu moins de la moitié sont des coopérateurs, la plupart dans les coopératives situées dans une même vallée du Pays basque espagnol. Le complexe, pour se développer au-delà, s’est doté de filiales (dans 18 pays), dont les groupes qui le composent sont propriétaires à la manière de propriétaires capitalistes, et où les travailleurs sont de simples salariés (mais il est prévu qu’ils puissent devenir ultérieurement actionnaires minoritaires de ces filiales). Pourquoi ? Il semble que cela ne tienne pas tant à un « égoïsme coopérativiste » qu’aux risques que ferait courir au complexe la transformation de filiales éloignées, surtout situées en pays étranger, en coopératives, avec toutes les obligations qu’il devrait assumer à leur égard. Donc l’obstacle est d’abord économique, dans un monde hyperconcurrentiel. Mais il y a aussi des obstacles juridiques et surtout culturels (que connaissent également les multinationales capitalistes, mais qu’il leur est plus facile de surmonter du fait de la concentration du pouvoir aux sommets).

    Les risques économiques qui peuvent peser sur le complexe Mondragon seraient cependant bien moindres s’il existait un vaste secteur socialisé, plus souple que la structure très intégrée de ce groupe, mais disposant, ne serait-ce que par son importance, d’instruments de solidarité bien plus puissants. Restent les autres obstacles. Il me semble qu’ils ne peuvent être facilement levés : il faudrait d’abord que le secteur se structure à l’échelle nationale, ce qui lui donnerait une extension d’autant plus grande que le pays est grand, puis qu’il trouve des relais dans d’autres pays. Autant dire qu’une telle construction ne peut se faire que pas à pas. Le projet va bien plus loin que celui d’un capitalisme d’Etat, mais est certainement plus difficilement réalisable. Dans l’intervalle on ne pourra sans doute guère échapper à des filialisations du type Mondragon, en respectant pourtant mieux les travailleurs de ces filiales.

    Enfin, même dans un socialisme mature, continuerait à exister un secteur privé. Pourquoi ? D’abord parce que l’expérience historique nous montre qu’il n’est pas bon d’interdire. Si le secteur public ou le secteur socialisé doivent l’emporter, ce sera par leur attrait propre, et non par la contrainte (à noter qu'il donnera également des motifs de lutte aux travailleurs du secteur privé). Ensuite parce que l’entreprise publique ou l’entreprise socialisée supposent une certaine taille. Elles seraient difficiles à mettre en place dans le petit commerce, l’artisanat, certaines professions libérales, et n’y apporteraient pas de gain de productivité. Enfin parce que des entreprises capitalistes constitueraient un challenge permanent pour le secteur public et le secteur socialisé, notamment en ce qui concerne l’esprit entrepreneurial – le meilleur du capitalisme. On le voit, je ne propose nullement une rupture brutale, mais une sorte de révolution permanente.

    Dans les conditions actuelles la transformation serait sans aucun doute difficile. La résistance de la classe dominante serait farouche et multiforme, mais relativement à court d’arguments face à ce “ socialisme de marché ”. Surtout il faudrait affronter les multinationales sur leur propre terrain. Dans ce livre, je n’ai de cesse de le dire : il y a le défi de l’efficience, et il y a aussi le défi de la mondialisation. Le projet d’un secteur socialisé est ambitieux, car il ne vise pas du tout à créer un “ Tiers secteur ” venant colmater les brèches du public et du privé. Les entreprises socialisées auraient vocation à être aussi des multinationales, pour tirer profit comme elles des économies d’échelle et des synergies, quand celles-ci existent réellement (c’est loin d’être toujours le cas dans le système actuel)[17]. Elles devraient notamment pouvoir acheter des entreprises dans divers pays, pour les transformer ensuite en entreprises socialisées (en transformant peu à peu le capital en créances). Car il ne faudrait pas qu’elles se comportent comme des prédateurs et des exploiteurs. J’ai essayé d’indiquer à quelles conditions cela est possible et comment ces entreprises pourraient tout pacifiquement, et sans doute de manière progressive (vu les obstacles culturels et juridiques), “ exporter ” leurs rapports sociaux.

    Sur le long terme il y aurait transfert d’entreprises publiques produisant des biens privés vers le secteur socialisé, après consultation du personnel et sur décision des pouvoirs publics, ici encore en transformant peu à peu du capital public en titres de créances d’Etat.

La planification et la politique économique

    Si la planification est consubstantielle au socialisme, ce n’est pas seulement parce qu’elle permet de dépasser “ l’anarchie ” du marché ou de compenser ses défaillances (en particulier la multitude de ses effets sociaux induits, ce qu’on appelle les “ externalités ”, positives ou négatives), c’est surtout parce qu’elle est le lieu d’exercice de la démocratie, l’endroit où peut se nouer le contrat social, l’espace où peuvent s’élaborer les choix collectifs, se définir les “ grandes orientations ” : parmi celles-ci on peut citer la proportion, à l’échelle globale, entre consommation et investissement, la politique du temps de travail, la délimitation des biens sociaux, la politique des revenus, la politique sociale, la politique sectorielle (le soutien à des branches lorsque le marché est défaillant), la politique du territoire, et, last but not least, la politique environnementale.

    Nous savons aujourd’hui, à travers l’exemple soviétique, qu’un plan directif est impossible (en fait il fut toujours un tâtonnement, et, loin de commander le développement, il reposait sur une régulation par la pénurie). Nous savons également qu’un plan centralisé peut conduire à une confiscation du pouvoir par la bureaucratie et la technocratie. Dès lors comment faire ? Certains auteurs ont proposé que les choix s’élaborent de bas en haut, par exemple à travers des processus de coordination négociée, le dernier mot restant au Parlement[18]. Si séduisante que soit l’idée, je n’y crois guère, car ce mode d’élaboration serait trop long et trop complexe, mais aussi pour une raison de principe : la recherche de compromis entre les intérêts particuliers et de consensus ressemble à une sorte de marché politique, alors que la démocratie implique, selon moi, la manifestation d’une volonté générale, se dégageant d’un débat sur de grandes options. Il me fallait alors indiquer à quelles conditions institutionnelles le plan reflèterait cette volonté (le Parlement ne doit pas se laisser dessaisir par le gouvernement) et les experts se trouveraient confinés dans leur rôle technique.

    Le plan revêtirait un caractère, sinon directif, du moins “ programmatique ” dans le champ des biens sociaux (celui des services publics), avec contrôle des prix, et un caractère incitatif dans celui des biens privés, à l’aide d’outils classiques, mais aujourd’hui tombés en désuétude, tels que les taux d’intérêts différentiels, la fiscalité différentielle, les commandes publiques, les subventions dans certains cas. Il pourrait même s’appliquer au cas par cas, s’il s’effectuait selon les critères d’un calcul économique public objectif et non contestable. Evidemment le plan incitatif prend à contre-pied le néo-libéralisme, bien que la concurrence ne soit pas mise en cause. Ce plan est une nouvelle manière, macro-économique, de réaliser une forme de socialisation, mais sans intervenir directement sur l’investissement et les prix.

    La politique économique a une fonction plus générale : assurer le plein emploi, le type et le taux de croissance souhaité, la stabilité des prix, l’équilibre extérieur. J’ai consacré tout un chapitre à cette nouvelle politique économique, arguant qu’elle serait plus aisée à mettre en œuvre dans une économie largement fondée sur le crédit et suggérant la manière dont pourrait s’opérer une déconnexion partielle des taux du crédit par rapport aux taux de rémunération de l’épargne et par rapport aux taux des marchés de capitaux mondiaux. Mais mes hypothèses sont fragiles, et je crains de ne pas bien maîtriser le sujet. En tous cas j’ai voulu me situer dans le cadre d’une économie ouverte, sujet sur lequel il fallait innover, parce que les modèles de socialisme sont à peu près muets sur la question.

    Il y a une grande faiblesse dans mon livre : la trop rapide attention accordée à la politique environnementale, alors qu’il s’agit d’un défi majeur pour le XXI° siècle, l’équilibre écologique de la planète n’étant plus très loin du seuil de rupture. Or justement le seul moyen d’y faire face est la planification, tant au niveau national qu’international. C’est particulièrement vrai dans le cas de la maîtrise de la réduction des émissions de gaz à effet de serre responsables du changement climatique[19]. Mais il m’aurait fallu montrer que la réponse à la question environnementale passe aussi par la transformation du type de croissance et par une politique égalisatrice des revenus et de la richesse, susceptible de désamorcer la surconsommation et le gaspillage, donc par un autre volet de la planification.

La socialisation des marchés

   Le socialisme défendu dans ce livre est-il est un socialisme de marché ? Il ne l’est pas pour les services publics, puisque ceux-ci sont hors marché ou faiblement marchands (notamment au niveau de la formation des prix). En revanche le secteur socialisé et le secteur privé sont marchands, en ce sens que les entreprises y sont en concurrence et que les prix y sont libres. Mais ce socialisme n’est pas pour autant un socialisme de marché, comme c’est le cas dans un certain nombre de modèles. Il faut ici distinguer le secteur socialisé et le secteur privé. Alors que le second ne serait soumis qu’à des régulations comparables à celles qui existent aujourd’hui, mais quelque peu renforcées, le premier opérerait au sein de marchés socialisés, du moins pour les échanges qui le concernent. Qu’est-ce à dire ?

   Pour le marché des capitaux, j’ai déjà expliqué ce que signifierait une socialisation de l’investissement au sein du secteur socialisé. Le marché des emplois (on ne peut plus parler d’un marché du travail, puisque les employeurs sont en même temps employés et vice-versa) serait également socialisé en ce sens qu’il existerait, comme je l’ai déjà dit, un certain nombre de règles communes assez fortes. J’ai présenté dans le livre plusieurs variantes allant d’un marché des emplois classique, quoique présentant plus de garanties pour les travailleurs que le marché capitaliste, à un système de rémunérations proche de la grille des emplois de la fonction publique. La meilleure variante – la plus souple tout en empêchant l’apparition de trop fortes inégalités – me semble consister dans la construction de normes indicatives, guidant les travailleurs associés dans leur politique de rémunérations, et d’un cadre réglementaire relativement strict, avec, par exemple, des normes plancher et des normes plafond obligatoires (l’exemple des coopératives de Mondragon est encore une fois très suggestif[20]). Ce que j’ai voulu montrer aussi est qu’il existerait des tendances spontanées au plein emploi, à l’inverse de la tendance capitaliste à engendrer du chômage.

    J’en viens au marché des marchandises. La mise en place de réseaux socialisés d’information, telle qu’elle a été proposée par Diane Elson, serait un moyen de réduire fortement ce que Marx appelle le fétichisme de la marchandise. En effet tant les producteurs que les consommateurs y trouveraient un grand nombre d’informations sur les conditions dans lesquelles les marchandises sont produites, conditions à la fois sociales (modes d’organisation et de travail, formation des prix), technologiques (procédés de fabrication, traçabilité des produits) et environnementales (respect des normes). En somme il s’agit de reprendre à grande échelle les pratiques de cette petite révolution que représente le commerce équitable.

   Je me suis posé la question de savoir si des représentants des consommateurs devaient, comme plusieurs modèles le proposent, avoir une place importante dans les conseils de gestion des entreprises socialisées, à côté des travailleurs et d’autres parties prenantes (stake holders). Je ne  suis pas de cet avis, pour diverses raisons. En revanche les associations de consommateurs pourraient avoir un statut public et joueraient un rôle bien plus important qu’aujourd’hui et grandement facilité par leur accès aux réseaux socialisés d’information. C’est la donc un autre aspect de la démocratie économique, bien au-delà du vote monétaire faiblement averti et manipulé du consommateur tel qu’il existe aujourd’hui. A ce sujet j’aimerais aussi parler du rôle des instances démocratiques dans le choix des techniques, mais cette question me mènerait trop loin.

Les institutions politiques

    Je n’ai pas, en la matière, été bien loin dans la modélisation. J’ai tenu surtout à démarquer la démocratie socialiste de la démocratie néo-libérale d’un côté, de la démocratie conseilliste de l’autre. Alors que nous devons aux théoriciens de la démocratie libérale des principes importants (la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice, la distinction de la sphère publique et de la sphère privée), la démocratie néo-libérale rabaisse le Parlement, donne à l’exécutif (en particulier dans les régimes présidentiels) la plus grande partie de l’initiative, institutionnalise le marchandage judiciaire et le lobbying, installe les intérêts privés dans des instances de régulation autonomes par rapport à l’Etat. La démocratie socialiste serait au contraire de nature “ républicaine ”, en ce qu’elle redonnerait au Parlement l’essentiel du pouvoir législatif et le contrôle du gouvernement, et exclurait la représentation directe des intérêts particuliers (ceux-ci doivent passer par l’intermédiaire des partis et associations politiques). La démocratie socialiste serait de type représentatif  (et, dans certaines circonstances et sous certaines conditions, référendaire), plutôt que de type conseilliste, car les élections à plusieurs degrés éloignent les délégués de leurs mandants et permettent toutes sortes de jeux de pouvoir. Dans ce cadre général j’ai rappelé quelques unes des dispositions qui pourraient rendre cette démocratie plus effective (notamment au niveau des moyens d’information) et moins politicienne (limitation du cumul des mandats, rotation, incitations à la participation etc.).

    Je me suis surtout attaché à deux problèmes. Convient-il de doubler la démocratie représentative par une démocratie “ participative ” (comités de quartier et autres assemblées d’un niveau plus élevé), dans l’esprit des expériences brésiliennes ? J’ai exprimé sur ce sujet un avis nuancé. Dans l’état actuel de la démocratie, ces institutions sont indiscutablement favorables à la vie politique, surtout quand elles évitent les défauts du système conseilliste (délégation à plusieurs étages) et la professionnalisation, comme c’est bien le cas à Porto Alegre. Mais la démocratie participative ne saurait être qu’un troisième pilier de la démocratie, car elle ne doit pas priver de substance la démocratie représentative, qui est celle de tous les citoyens, fussent-ils passifs. De plus elle ne mobilise qu’un petit nombre de personnes, souvent les plus cultivées et les plus militantes. Enfin son extension au-delà de l’échelon local est difficile. L’autre question que je me suis posé est celle de l’opportunité d’une seconde Chambre, Chambre de l’autogestion ou Chambre des intérêts, proposition que l’on trouve dans certains modèles de socialisme. Il s’agirait ici non de permettre une institutionnalisation des groupes de pression, mais d’instaurer un second système représentatif, le Parlement ayant quand même le dernier mot. Mon objection est que cette Chambre poserait d’inextricables problèmes de représentativité et présenterait un fort risque de corporatisme, voire de communautarisme, si d’autres intérêts que les intérêts économiques devaient être aussi représentés (ce que l’exemple de la Yougoslavie a illustré). Je pense en revanche que l’idée d’un Conseil économique et social, où les grands secteurs économiques (les trois secteurs) et les organismes de branche confronteraient leurs revendications, et pourraient déjà tenter de les concilier, et dont les rapports seraient non seulement adressés au Parlement, mais encore à l’opinion publique, serait de nature à éclairer tant l’électeur que ses représentants (les intérêts non économiques, eux, s’exprimeraient de façon non institutionnalisée, par le canal des associations les plus diverses).

    En tous cas la démocratie socialiste suppose beaucoup d’invention, en tirant les leçons des expériences passées. Nous ne sommes encore qu’à la préhistoire de la démocratie.

Conclusions sur la démocratie économique

    J’espère avoir fait comprendre que la démocratie économique est bien le cœur d’un nouveau projet socialiste. Elle remet la politique au poste de commandement : non pas pour reconduire une économie de commandement à la soviétique, mais pour orienter le fonctionnement économique en fonction de grandes orientations décidées collectivement, et incarnées dans un plan programmatique ou incitatif.

    Elle redonne corps à la communauté nationale, et par suite à la souveraineté populaire (qui peut autoriser des délégations de souveraineté, comme dans le cas de l’Europe, où ces délégations devraient rester sous le contrôle des élus, nationaux et européens – du moins aussi longtemps qu’il n’existe pas de nation européenne). Communauté dont les biens sociaux constituent le ciment.

    Elle restitue aux travailleurs la responsabilité de leurs entreprises, du pouvoir sur leurs actes, en leur en donnant les moyens (grâce à la socialisation de l’investissement), tout en leur évitant de s’enfermer dans un “ égoïsme d’entreprise ”, source de corporatisme et d’inégalités indues. Dans le cas des services publics, la démocratie économique relève d’abord, puisqu’il s’agit de biens sociaux, de la puissance publique, de la participation des travailleurs ensuite. Quant au secteur privé, il n’échappe pas tout à fait à la démocratie économique, puisque qu’il en connaît les effets sous la forme de la législation du travail, sous celle de sa contribution à une protection sociale publique, et sous celle de la planification incitative.

    Toutes ces conditions constituent un terreau pour la régénération de la démocratie politique, dont les institutions elles-mêmes seraient profondément transformées.

Mener le combat sur deux fronts

    Réinventer un socialisme du XX° siècle sera certainement une tâche de longue haleine. Ma conviction est que des pas ont été faits ou franchis dans un certain nombre de pays émergents (en Asie surtout) ou dans des pays qui ont rompu avec les politiques néo-libérales (en Amérique latine principalement). Dans les métropoles capitalistes, les conditions sont bien plus difficiles, ce qui explique que les luttes y soient plus défensives qu’offensives. Il existe certes désormais des propositions de rupture issues du mouvement altermondialiste, et, plus largement, de la « gauche de la gauche ». Mais ces propositions restent à mon avis tributaires de deux limites : 1° la plupart, si judicieuses et étayées qu’elles soient, sont totalement irrecevables pour les milieux dirigeants et par ailleurs peu compréhensibles par les milieux populaires ; 2° elles ne vont pas au cœur du système du capitalisme financiarisé, qu’elles se proposent surtout de contenir par tout un jeu de taxations (notamment par des taxes sur les mouvements des capitaux, sur les bénéfices quand les entreprises distribuent trop de dividendes, quand elles délocalisent, quand elles privilégient le travail précaire etc.). Si l’on constate aujourd’hui un certain essoufflement de la contestation, c’est sans doute du fait de sa diversité et de sa répugnance à nouer des alliances tactiques avec des forces politiques, mais aussi du fait d’un certain déficit théorique, reconnu par plusieurs de ses acteurs, notamment sur la question majeure de la finance. Tout se passe comme si, au-delà d’une critique souvent brillante du capitalisme financiarisé et de la mondialisation capitaliste, on reculait devant l’idée d’une réforme structurelle du capitalisme, pour le sauver de ses errements, comme s’il s’agissait là d’une honteuse compromission avec le système, auquel on se contente de vouloir imposer des contre-pouvoirs.

    Or il faudrait mener la lutte sur les deux fronts : effectuer des percées sur les problèmes qui ont toujours handicapé le secteur public et le secteur à base coopérative pour se rendre à même d’enfoncer des coins dans le système, mais aussi conforter des propositions qui visent à refonder le capitalisme sur de nouvelles bases. Pourquoi ?

    D’abord parce que le capitalisme restera pour très longtemps un secteur sinon dominant, du moins majeur dans nos économies contemporaines. En outre, dans l’esquisse de socialisme que je viens d’évoquer, l’un des chemins en porte largement les stigmates (ainsi du capitalisme d’Etat  - avec des éléments socialistes - comme opposé au capitalisme privé). Plus : j’ai considéré que, même dans un socialisme mature, il devrait subsister un secteur capitaliste, quoique soumis à certaines contraintes.

    Ensuite parce que personne n’a intérêt à attendre que de nouvelles convulsions du capitalisme financiarisé ne mettent nos sociétés et notre planète dans un état de délabrement dramatique.

    Enfin parce que, parmi les tenants même du capitalisme, il y a aujourd’hui suffisamment d’économistes lucides (je pense ici en particulier à ceux qu’on appelle les néo-keynésiens), de patrons d’entreprises moyennes et parfois grandes, de forces traditionnellement ancrées à droite pour souhaiter ou accompagner des réformes en profondeur du système. En effet, si certains pensent qu’il suffirait d’améliorer la « gouvernance » des entreprises (par exemple grâce à la présence d’administrateurs indépendants dans les conseils d’administration, ou en réglementant les stock-options), de réagencer ou moraliser les institutions liées à finance (banques, cabinets d’audit, cabinets d’experts-comptables, agences de notation) pour éviter les conflits d’intérêt, de faire jouer un rôle plus actif aux institutions de régulation (commissions bancaires, gendarmes de la Bourse, banques centrales), d’autres ne se font pas d’illusions, reconnaissant qu’il s’agirait là bien souvent de cautères sur une jambe de bois (sauf à transformer certaines de ces institutions en services publics), mais se contentent le plus souvent de justifier et de réclamer des interventions accrues des Etats, sous des formes diverses.

    Or en fait c’est la finance de marché elle-même qu’il faudrait « asphyxier », tout comme Keynes voulait euthanasier les rentiers. Voici, à titre indicatif, quelques unes des idées qui ont été lancées[21] : réorienter l’épargne placée en Bourse vers des fonds d’investissement dédiés aux entreprises non cotées ; imposer, par le droit, la présence dans les conseils d’administration d’actionnaires de référence, s’engageant, dans l’esprit des pactes d’actionnaires, à conserver leurs actions et à ne les céder qu’avec l’accord de l’entreprise et des autres actionnaires de référence ; instituer pour les autres actionnaires un marché d’actions à dividende prioritaire, mais sans droit de vote ; taxer fortement les plus-values en fonction de la durée de détention (comme cela se  fait pour la propriété immobilière). Les objectifs, on le voit, sont d’une part de stabiliser l’actionnariat pour le responsabiliser et mettre l’entreprise à l’abri des OPA hostiles (alors que, pour le capital flottant, l’entreprise n’est qu’une tirelire), d’autre part de bloquer le court-termisme, si préjudiciable à l’investissement de long terme, y compris en matière de « capital humain » (c’étaient là aussi des objectifs du capitalisme d’Etat dont j’ai parlé). De telles propositions permettraient d’assécher le pouvoir parasitaire, très coûteux, et finalement inapproprié en matière d’allocation des ressources, de la finance de marché. Elles méritent donc un examen approfondi.

    En menant les deux combats de front  - celui de la démocratie économique et celui de la « rationalisation » du capitalisme -, on sortirait de la double impasse que représente d’un côté une perspective révolutionnaire en fait mal assurée de ses buts et se rabattant sur des tactiques de harcèlement peu efficaces, et d’un autre côté une perspective réformiste qui n’apporte que des correctifs mineurs au capitalisme financiarisé (ce qu’on appelle le « social-libéralisme »). L’heure est venue de tenter de conjuguer réforme et révolution, ou, si l’on préfère, de faire preuve d’un réformisme radical.


[1] Conférence faite à Paris, automne 2004, parue dans Utopie critique, n° 32, 1° trimestre 2005, et complétée pour le présent livre.

[2] Le socialisme est (a) venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004.

[3] Cf  F.A. Hayek, Droit, législation et liberté, t. 3 L’ordre politique d’un peuple libre, ed. française PUF, 1983, chapitre 17. Les membres de l’Assemblée législative devraient être âgés de plus de 45 ans et seraient élus pour 15 ans. Ils contrôleraient l’Assemblée gouvernementale. On ne saurait mieux restreindre et contraindre le pouvoir populaire. Mais ce sont les anarcho-capitalistes qui expriment le mieux l’utopie libérale (ou plutôt néo-libérale) : les tribunaux et même les lois deviennent privés, l’Etat est aboli. On ne saurait sourire de cette utopie, car elle est déjà l’œuvre dans nombre de pratiques existantes, par exemple le marchandage judiciaire et la lex mercatoria (les arbitrages privés).

[4] Le choix du consommateur est formaté par les « pouvoirs de marché » des firmes. Je fais référence ici notamment à la publicité, à la symbolique des marques, aux techniques sophistiquées de marketing. Lire en particulier Naomi Klein, No Logo, traduction française Actes Sud, 2001.

[5] Cf notamment ceux de John Roemer, de Pranab Bardhan et de James Yunker.

[6] Cf des modèles tels que ceux de Samuel Bowles et Herbert Gintis, Murat Sertel, Thomas Weisskopf.

[7] Cf en particulier les modèles de David Schweickart, de Diane Elson et de Pat Devine.

[8] Je renvoie ici à la doctrine de la fonction publique si bien développée par Anicet Le Pors et aux excellentes propositions de Yves Salesse dans Réformes et révolution : propositions pour une gauche de gauche, Editions Agone, 2001, notamment p. 160-165.

[9] Cette proposition se rapproche de l’institution, par le gouvernement Raffarin, d’une Agence des participations de l’Etat, visant à exercer une sorte de « gouvernement d’entreprise » sourcilleux sur les entreprises publiques. Elle diffère de cette réforme de droite sur des points essentiels : elle renforce la représentation des salariés, alors que cette réforme prépare leur suppression ; le contrôle de la gestion se fait en fonction d’une rentabilité spécifique et non en fonction de le rentabilité capitaliste, alignée sur celle des entreprises cotées en Bourse ; elle exclut la forme de la société anonyme, destinée en fait à préparer la privatisation, au moins partielle.

Yves Salesse (op. cit., p. 83-91) estime que les représentants de l’Etat au conseil d’administration ne devraient pas être seulement des fonctionnaires, que des politiques devraient y figurer pour éviter la confiscation du pouvoir par la bureaucratie, elle-même sous l’emprise de la technocratie d’entreprise. Je pense que le principal danger réside dans l’arbitraire politique au niveau de la gestion courante. C’est pourquoi je suis favorable à un contrôle de cette gestion par une instance administrative, mais composée de personnels spécialisés, avec des garanties d’indépendance.

[10] Ceci suppose l’abandon du «principe de spécialité ».

[11] Devrait-on maintenir, voire renforcer, la représentation des usagers au sein des conseils d’administration, en particulier pour éviter le face à face Etat/salariés ? Je ne le crois pas, car je redoute un jeu de coalitions, tantôt entre les représentants de l’Etat et ceux des usagers, tantôt entre les représentants des salariés et ces derniers. En revanche cette Commission publique d’évaluation serait automatiquement saisie pour juger des résultats et pour donner son avis sur toutes les décisions importantes.

[12] L’appropriation sociale signifie aussi que le niveau étatique n’est pas toujours pertinent : les collectivités locales sont souvent mieux placées pour gérer des services tels que le transport scolaire ou la distribution de l’eau. Mais on ne saurait aller trop loin dans cette voie au risque de créer des disparités entre territoires. Idem pour la délégation de services « de proximité » à des associations. Enfin certains services publics gagneraient à prendre la dimension européenne : ainsi pour le fret ferroviaire. Sur l’ensemble de ces questions, voir L’appropriation sociale, note de la Fondation Copernic, Editions Syllepse, 2002.

[13] Ou, mieux, à des investisseurs s’engageant à devenir des actionnaires de référence.

[14] A noter que, pour des opérations de financement de grande envergure, il pourrait être constitué des consortiums de crédit, de manière à répartir les risques.

[15] Je fais ici référence non pas au complexe Mondragon (cf note suivante), qui tout en fonctionnant en réseau (comme d’ailleurs aujourd’hui les grandes entreprises capitalistes, quoique d’une toute autre façon), constitue un groupe (très intégré), mais à des réseaux de coopératives, qui donnent une image en réduction d’un véritable secteur économique. Ainsi, en Italie, des réseaux d’Emilie Romagne, qui mettent certaines  fonctions en commun, ou du réseau des coopératives Lega-coop, qui vont un peu plus loin, avec des structures communes de financement. Or ces réseaux n’ont pu se développer qu’avec le soutien des pouvoirs politiques locaux. La volonté politique est encore plus nette au Venezuela, où le gouvernement bolivarien a lancé en 2001 un vaste programme d’associations coopératives, sous la houlette des Conseils communaux (il existait en 2007 près de 200.000 coopératives, dont cependant seulement un tiers fonctionnaient effectivement), avec le soutien financier de banques communales, qui elles-mêmes sont des coopératives.

[16] Le complexe Mondragon (du nom d’une petite ville du pays basque espagnol) comporte quelque 120 coopératives, opérant dans divers métiers (la construction, l’électroménager, les composants, la machine-outil etc.). Le fonctionnement de base est celui des coopératives. Mais celles-ci sont organisées en sous-groupes, chacun ayant une assemblée générale, un organisme de direction et un directeur général. Les sous-groupes sont eux-mêmes organisés en  divisions (il y a une division financière, une division dans la distribution, et douze divisions dans la production). Enfin les divisions sont chapeautées par un organisme central. Or même ce dernier reste sous contrôle démocratique, puisque c’est un congrès des coopératives, constitué de représentants des coopératives de base, qui a en charge la coordination et la planification du complexe dans son ensemble et qui supervise le comité exécutif qui réunit les plus hauts responsables. Le complexe Mondragon (septième groupe industriel espagnol) possède sa propre banque, une Université, des centres de recherche et de formation, un Fonds d’éducation et de promotion de la coopération, un Fonds social.

[17] Dans bien des cas il suffirait en fait de simples coopérations entre entreprises (filiales ou coopératives communes, groupements d’intérêt économique) pour engranger des gains de productivité. Les synergies invoquées pour les opérations de fusion et d’absorption ne servent souvent que de caution pour drainer et centraliser les profits.

[18] Cf le modèle, très élaboré, de Pat Devine, dont le lecteur pourra trouver une présentation condensée dans sa contribution « Planification participative par coordination négociée » au volume Le socialisme de marché à la croisée des chemins (dir. Tony Andréani), Editions Le temps des cerises, 2004.

[19] Il est devenu patent que la solution libérale (celle de la fixation de quotas d’émissions et de l’institution d’un marché des « droits à polluer ») n’en est pas une : elle est compliquée, source d’opacité, de concussions et de mouvements spéculatifs, onéreuse pour la société en multipliant les acteurs et les coûts de transactions, et finalement peu efficace (les émissions continuent, à l’échelle globale, à augmenter). La planification démocratique, par ses objectifs, ses normes et son jeu d’incitations utilisant toute la panoplie des moyens d’intervention, serait à la fois bien plus simple et infiniment plus puissante. Cf Aurélien Bernier, Le climat otage de la finance, Mille et une nuits, 2008.

[20] Les rémunérations y prennent pour référence le module de base du groupe et sont adaptées en fonction de l’aire géographique ou sectorielle et selon la situation des sous-groupes.

[21] Notamment par Jean-Luc Gréau, L’avenir du capitalisme, Editions Gallimard, 2005.

28 avril 2010

Modèle chinois et marché mondial

L’insertion de la Chine dans le marché mondial

signifie-t-elle la mort programmée du « modèle chinois » ?

                                                                                       Juin 2007

En 1978 le gouvernement chinois décide une « politique d’ouverture », destinée à remettre la Chine sur la voie d’un développement rapide. Mais cette politique avait une seconde finalité : favoriser la « réforme », c’est-à-dire la politique qui visait à surmonter les travers d’une économie administrée en y introduisant des mécanismes de marché, sans pour autant saborder la propriété publique. Pour redynamiser cette dernière, on décida d’une part d’emprunter au capitalisme celles des institutions et des règles qui pourraient lui être utiles, d’autre part de l’affronter au défi de la présence d’un secteur privé, y compris étranger. Ce qui supposait entrer dans le grand jeu du commerce mondial. Peu à peu, par tâtonnements, s’est construit ainsi quelque chose comme un « modèle chinois », qui semblait montrer une voie originale de sortie des systèmes de type soviétique, et qui fut baptisé « économie socialiste de marché » - modèle qui devait faire école au Vietnam et dont Cuba devait commencer à s’inspirer. Presque trente années plus tard le développement est bien au rendez-vous, mais le modèle chinois paraît fortement menacé par l’ouverture, et notamment par l’entrée de la Chine dans l’OMC, qui devait lever tous les obstacles à cette ouverture, mais qui, ici comme sur toute la planète, l’exposait à se voir imposer un modèle néo-libéral à l’évidence diamétralement opposé à toute forme de socialisme, fût-elle de marché. La plupart des analystes croient à cette mort programmée – qu’elle soit voulue ou non.

Nous allons essayer de montrer que les choses ne sont pas aussi simples. Nous commencerons par un bilan quantitatif de la politique d’ouverture. Puis, à la différence de la plupart des analystes, qui font passer au second plan les formes d’appropriation sociale qui lui sont propres, nous nous attacherons à caractériser le modèle chinois - en l’inscrivant dans son contexte historique, faute de quoi on risque de se tromper lourdement sur sa signification. C’est alors qu’on pourra se demander dans quelle mesure l’ouverture sur le marché mondial peut l’aider à se consolider ou au contraire menace d’en saper les fondements.

I  Les avantages de l’insertion dans le marché mondial

Les finalités de la politique d’ouverture

La Chine voulait exporter, suivant en cela la politique qui avait si bien réussi au Japon, puis aux quatre « dragons asiatiques ». Mais ses entreprises n’avaient ni les compétences pour produire selon des standards mondiaux (en particulier de qualité), ni des circuits de commercialisation suffisamment souples et performants, ni les techniques commerciales pour le faire de manière efficace – son seul atout était le coût de sa main d’œuvre. C’est pourquoi elle a délibérément fait appel aux investissements directs étrangers, d’abord dans les « zones économiques spéciales ». Ce fut un succès : les capitaux étrangers ont donné une vive impulsion aux exportations, mais il faut noter qu’ils le firent en association à des capitaux chinois au sein de co-entreprises – la forme de loin privilégiée et prédominante de ces investissements. Actuellement les entreprises sino étrangères représenteraient 58% du commerce extérieur chinois (exportations et importations). Par ailleurs il faut noter une montée en gamme des exportations : d’abord limitées à des produits de basse technologie, ou confinées dans des activités d’assemblage à partir de composants importés, elles comportent de plus en plus des produits élaborés et de haute technologie (par exemple dans la production de matériels informatiques).

La politique d’encouragement à l’exportation visait non seulement à doper la croissance chinoise, mais aussi à faire entrer des devises pour accroître les importations. Importations essentielles moins pour les biens de consommation que pour les biens de production, les technologies, et plus généralement l’investissement immatériel (savoirs issus de la recherche développement, domaines où la Chine était, et est encore en retard[1]). Ici à nouveau c’est un succès (on sait comment les négociateurs chinois marchandent âprement les transferts de technologie lors de la constitution de co-entreprises), tant les investisseurs étrangers sont désireux de s’implanter dans « le plus grand marché du monde » - au prix parfois de sérieux déboires.

Les résultats de la politique d’ouverture

Au final les échanges commerciaux chinois sont excédentaires[2]. La Chine est devenue le troisième exportateur mondial après les Etats-Unis et l’Allemagne, passant devant le Japon. C’est là l’un des secrets de sa croissance. Elle engendre 12% du commerce mondial[3].

Elle doit ce succès en partie grâce à son entrée dans l’OMC, qui garantit la poursuite du processus. Avant son entrée, en effet, elle se heurtait à des barrières à l’exportation (notamment l’existence de quotas d’exportation dans le textile et l’habillement)[4] et surtout elle dépendait du bon vouloir des pays importateurs : il lui fallait chaque année négocier la clause de « la nation la plus favorisée », ce qui la mettait sous pression politique. Echapper à cette conditionnalité fut d’ailleurs la principale raison de sa demande d’admission dans le club. Désormais son taux d’ouverture[5] n’était plus, en lui-même, une menace sérieuse sur son développement, d’autant plus que la diversification de ses exportations la mettait à l’abri des risques d’une croissance par trop tirée par les exportations.

Un autre avantage de cette entrée dans l’OMC est de faciliter l’arrivée des capitaux étrangers, et par là même d’accroître ses réserves de change, jusqu’à un montant jamais atteint par une banque centrale (plus de 20% des réserves mondiales de change). Ces réserves sont en effet aujourd’hui considérables : elles auraient dépassé les 1.000 milliards de US dollars. Et elles ont un double avantage : elles permettent de maintenir la parité (avec une très petite marge de fluctuation) avec la monnaie mondiale, le dollar, même si les Etats-Unis et les autres pays font un certain forcing pour obtenir une réévaluation du yuan (pour rendre les marchandises chinoises un peu moins compétitives) ; elles sont assez importantes pour permettre une grande masse de financements. Mais la souveraineté monétaire ainsi conquise, grâce à la politique d’ouverture (concernant les marchandises et les capitaux), soulève un problème de fond  : quel est le meilleur usage à faire de ces réserves ?

On le sait, le gouvernement chinois en a fait une arme économique et politique. Il achète en grande quantité des bons du Trésor américain, bien qu’ils soient à très faible taux (2%). Par là il contribue à financer le déficit budgétaire états-unien (la Chine est l’un des grands créanciers du Trésor américain) et concourt à maintenir les taux d’intérêt américains à un bas niveau, ce qui soutient la croissance de la consommation des ménages états-uniens (dont le niveau d’endettement est exceptionnellement élevé)…donc le flux des importations en provenance de Chine. En participant au « système dollar » (une monnaie mondiale soumise en fait à la régulation des banques centrales des grands pays[6]), elle peut tenir la dragée haute aux Etats-Unis et jouer un rôle important dans la croissance mondiale. Mais d’un autre côté elle est relativement tributaire de la bonne santé de l’économie états-unienne. On peut se demander cependant si cette sorte d’entente tacite va finalement au bénéfice de son économie.

Car les réserves de change pourraient servir à d’autres usages, notamment à améliorer ses infrastructures, son système d’éducation et de santé – autant de bases d’une croissance endogène – ou encore à financer ses prestations de retraite et ses prestations sociales – et lutter ainsi contre des inégalités criantes. Il est vrai que cela pousserait le yuan à la hausse (la Banque centrale devant vendre des dollars contre des yuans).

Quoi qu’il en soit, il est indéniable que la politique d’ouverture a bénéficié à la Chine quantitativement, en termes de croissance et d’élévation du niveau de vie. Mais nous en arrivons à la question : ne remet-elle pas en cause la construction et la pérennisation du « modèle chinois » ? Et que peut-il en résulter pour la Chine ?

II  Brève caractérisation du « socialisme de marchė » à la chinoise

L’importance du secteur public ou socialisé

Elle est difficile à mettre en évidence, tant les critères chinois concernant les formes de la propriété diffèrent des nôtres. Essayons de démêler l’écheveau de ces formes.

Les entreprises d’Etat, au sens chinois, sont celles qui, quant à leur forme de gestion, sont restées  sous  la dépendance d’un grand nombre d’administrations, soit centrales, soit locales, lesquelles prennent la plupart des décisions, en dépit de l’autonomie de gestion partielle qui leur a été concédée (elles ne sont plus « administrées », sous la forme d’indices planifiés et d’ordres de transfert, comme dans l’ancien système). Par exemple c’est l’organisme de tutelle qui nomme le directeur et ses principaux adjoints. On peut avoir une idée de leur importance en considérant les effectifs qu’elles emploient (68,8 millions de personnes en 2003 contre 103,4 en 1990, soit 9,24% de la population active en 2003 contre 16,20% en 1990) et leur part dans la production industrielle brute (12,98% en 2003)[7]. A s’en tenir là, on pourrait croire que le secteur d’Etat se réduit comme peau de chagrin et est devenu très minoritaire.

Mais il faut savoir qu’une bonne partie des entreprises d’Etat a été transformée en sociétés par actions, classées comme telles dans la nomenclature chinoise (on reviendra plus loin sur le pourquoi et la signification concrète de cette transformation). Or l’Etat en garde presque toujours le contrôle, que le capital y soit encore entièrement d’Etat, ou partagé. Celles-ci employaient dans l’industrie en 2003, avec les joint-ventures, 18,9 millions de personnes, soit 2,54% de la population active, et fournissaient 32,02% de la production industrielle.

On peut rattacher aussi sinon au secteur public, du moins à un secteur socialisé, les entreprises collectives et les coopératives[8] (elles sont dites relever de la « propriété collective »). Il s’agit là le plus souvent d’entreprises pour nous atypiques : elles ont été créées soit par des autorités locales ou par « essaimage » à partir des entreprises d’Etat (en milieu urbain), soit par des administrations de bourgs ou de villages (en milieu rural) ; les pouvoirs publics y ont des participations financières et tiennent les manettes de la gestion (parfois il est vrai, ces entreprises collectives ne sont en fait que des « faux nez » pour des entreprises privées. Cf. infra.). Ce secteur occupait en 2003  une bonne partie de la population active (11,7 millions de personnes en milieu urbain, et 135,7 millions de personnes en milieu rural, soit 1,57% et 18,23% de la population active) et réalisait 8,93% de la production industrielle[9].

Au bout du compte la propriété privée stricto sensu (« entreprises privées » et « entreprises individuelles »[10], «entreprises fondées par des sociétés de Hong Kong, Macao et Taiwan ») n’occupait en 2003 que 7,18% de la population active en milieu urbain et 5,38% en milieu rural, soit 12,56% du total. Le secteur privé produisait certes à cette date 46% de la production industrielle (dont 18,93% pour les entreprises étrangères), mais beaucoup moins dans les autres secteurs. On voit que la propriété publique (dans l’acception chinoise du terme, qui comprend la propriété collective) l’emporte sur le secteur 100% privé (donc hors co-entreprises) dans les secteurs de l’économie bien répertoriés. Mais il faut bien sûr mettre à part tout un vaste secteur d’entreprises (qualifiées de « Autres »), qui correspond sans doute à des entreprises familiales, et qui occupait 13,31% de la population urbaine et 41,93% de la population rurale, soit au total plus de la moitié (55,24%) de la population chinoise, surtout dans l’agriculture.

Toutefois il est évident que le secteur public perd chaque année du terrain au profit de ce dernier. Ce qui conduit la plupart des auteurs à soutenir qu’il n’existe par de « modèle chinois » de socialisme, mais seulement une voie chinoise vers « l’économie de marché », simplement plus lente, plus graduelle et mieux maîtrisée que dans les autres pays ex-socialistes – les dirigeants chinois ayant été prévenus contre les effets désastreux des « thérapies de choc » mises en œuvre par les libéraux dans ces pays. Certains auteurs, qui ne croient pas à une telle volonté politique, considèrent plutôt que le mouvement de privatisation de l’économie s’est produit spontanément et inexorablement, dès lors que les contrôles étatiques ont été relâchés. Nous croyons que l’une et l’autre thèse sont inadéquates, mais nous ne pourrons évoquer la question ici qu’en quelques mots.

Les sommets du Parti et de l’appareil d’Etat (qui sont pour une large part confondus) ne se sont pas convertis au libéralisme, pas seulement par conviction, mais aussi parce qu’ils tenaient de l’économie d’Etat leur statut, leur pouvoir et les avantages associés, et parce que leur légitimité reposait sur le consensus des employés d’Etat, sur l’appui de la « classe ouvrière ». Ils ne voyaient au début dans le secteur privé qu’un « complément » utile, qu’ils se sont employés en même temps à brider. Mais, parce que la réforme supposait que l’on mît fin aux sureffectifs et aux lourdes structures pour certaines prestations (restaurants, petits commerces, ateliers de réparation de vélos etc.), ils se sont servis de plus en plus du secteur privé comme d’un déversoir pour la main d’œuvre inemployée ou excédentaire : jeunes urbains de retour des campagnes, retraités ou préretraités disposant de trop faibles pensions, employés « mis à pied » sans être licenciés, ont été incités à créer ou rejoindre des micro entreprises, tout en gardant souvent un lien avec l’entreprise d’Etat et en continuant à jouir de certains avantages sociaux de la danwei (l’unité de travail). La plupart de ces salariés de l’Etat l’ont fait sans enthousiasme, conscients de voir leur statut rabaissé. Mieux encore : les entreprises d’Etat, encouragées par les administrations, ont créé des multitudes de filiales, sans rapport avec leur métier, pour les recaser. Mais il y eut aussi, il ne faut pas le nier, des gestionnaires, généralement pas les plus haut placés, qui ont trouvé dans l’autonomie qui leur était concédée et dans ce mouvement d’externalisation des occasions de s’enrichir et de grimper dans l’échelle sociale. « Privatisation par en bas »[11] donc, et non par en haut. Ce qui explique en particulier l’existence de ces étranges « fausses entreprises », déclarées comme « collectives », alors que les entrepreneurs y possèdent le capital ou une partie du capital et tout pouvoir de gestion, sous le contrôle cependant d’une entreprise mère ou d’une administration municipale. C’est seulement vers la fin des années 90 que l’Etat décide la mise en vente d’une bonne partie de ces PME, soit à ces gestionnaires, soit à des groupes d’employés, soit même à des étrangers, pour regonfler le capital propre des entreprises d’Etat mères ou pour refinancer d’autres entreprises d’Etat, selon le principe « laisser partir les petites entreprises et reprendre en mains les grandes ». Mais il n’a cédé que les canards boiteux (à des exceptions près, bien sûr, qui ont été dénoncées comme des vols de la propriété publique). C’est donc surtout par cette voie que le secteur privé a pris son essor : ni par choix politique délibéré, ni par génération spontanée, mais comme issue de secours.

L’autre voie de « privatisation rampante de l’économie », l’ouverture du capital des grandes entreprises publiques, ne signifie pas davantage une liquidation du secteur public. Nous y venons.

Sociétés par actions et sociétés mixtes restent sous contrôle public

Il faut donc s’arrêter sur les raisons qui ont conduit les autorités chinoises à transformer nombre d’entreprises publiques en sociétés par actions, mouvement qui va continuer. Chez nous l’ouverture du capital est la prémisse de la privatisation, l’Etat gardant au plus une part significative qui lui permet d’avoir encore son mot à dire. En Chine ce fut le moyen trouvé pour donner aux entreprises une véritable autonomie, en dissociant les fonctions que cumulait l’Etat, qui est encore, dans le cas des entreprises d’Etat, à la fois propriétaire (maître donc des investissements, des restructurations, fusions et acquisitions), gestionnaire (maître des choix productifs, des politiques de personnel et de commercialisation, par le contrôle exercé sur les dirigeants), créancier (via ses interventions auprès des banques publiques) et débiteur (vis-à-vis des mêmes banques)[12]. Cette confusion des rôles était source de toutes sortes de maux : lourdeurs administratives, opacité, comptabilité défaillante, laxisme financier, malversations diverses. La transformation en sociétés par actions, même quand l’Etat est unique actionnaire, visait donc avant tout à simplifier et rationaliser les décisions, dans un univers qui était devenu marchand et concurrentiel, notamment avec l’arrivée de firmes étrangères. Pour ce qui est des sociétés mixtes (joint ventures, co-entreprises contractuelles[13]), il fallait trouver au minimum un langage commun avec les entrepreneurs étrangers. La deuxième finalité était de se procurer des capitaux, là où les possibilités de capitalisation de l’Etat étaient limitées par l’insuffisance des recettes fiscales au regard de l’immensité des besoins à satisfaire[14], mais l’on espérait bien que ces entreprises, une fois assises sur des bases claires et saines, pourraient pour l’essentiel s’autofinancer.

Tout ceci explique pourquoi le recours aux marchés financiers est resté  circonscrit, malgré quelques mises en Bourse spectaculaires par leur ampleur[15]. Les actions de l’Etat (et des personnes morales) ne sont pas vendables, et le marché secondaire était jusqu’en 2006 peu animé[16]. L’introduction en Bourse semble bien avoir eu pour raison essentielle la promotion d’une transparence dans la gestion du même ordre que celle que réclament à cor et à cris les actionnaires des sociétés occidentales sous la bannière du « gouvernement d’entreprise ». Rien n’indique un changement complet de perspective à venir. On veut bien revivifier un marché des actions atone, mais point en faire le juge suprême et l’arbitre final du fonctionnement des entreprises et de leur périmètre.

Le secteur privé, encouragé par les autorités, désormais considéré comme une « composante importante » de l’économie chinoise et protégé par un article de la Constitution, va certes croître en pourcentage, mais on assure qu’il ne  dominera pas les secteurs stratégiques. C’est en ce premier sens que le pouvoir chinois se réclame d’une « économie socialiste de marché ».

Socialiste ? On peut en discuter. A bien des égards, on pourrait parler plutôt d’un capitalisme d’Etat. Mais il faut se garder de jugements tranchés. Certes toutes ces entreprises, d’Etat ou collectives, sont guidées par la recherche d’une rentabilité financière, mais celle-ci ne correspond pas à la rentabilité attendue par les actionnaires des entreprises occidentales, étant donné que l’Etat ou des administrations locales sont loin d’avoir cet objectif comme objectif unique et que la planification n’a pas disparu (cf. infra). Ce que l’on pourrait être tenté de critiquer, c’est la faiblesse de la démocratie économique : les salariés, même lorsqu’ils sont actionnaires, ne jouent qu’un rôle limité dans les décisions[17]. Il faut toutefois se souvenir que cette démocratie est loin de s’inscrire dans des mœurs qui restent caractérisées, de manière ancestrale, par le respect de l’autorité, le sens de la hiérarchie, le paternalisme, les devoirs du supérieur et la loyauté des subordonnés, la tolérance de l’un et la faible responsabilité des autres, la recherche de l’harmonie, bref par un ensemble de valeurs et de comportements qui restent très éloignés de la l’individualisme, du dissensus, de la compétition, et du juridisme correspondant aux moeurs démocratiques.

Les aspects socialistes dans les campagnes

La situation de la paysannerie en Chine est aujourd’hui très particulière, unique en son genre, car on ne peut parler ni d’un secteur privé ni d’une forme classique de socialisme. C’est pourquoi on emploiera plutôt le terme d’aspects socialistes.

Il faut d’abord souligner le fait que le monde rural reste relativement séparé du monde urbain, ce qui n’est pas seulement un legs de la période maoïste, mais remonte beaucoup plus loin dans l’histoire chinoise : les paysans sont liés à un village, et ne peuvent facilement le quitter, faute d’un permis de résidence en ville[18] ; du reste ils demeurent attachés à cet enracinement ancestral, qui leur fournit aussi un espace de protection sociale. C’est ce qui explique en particulier l’existence d’une industrie à proprement parler rurale.

L’agriculture, qui emploie encore 46% de la main d’œuvre totale (mais produit moins de 20% du PIB), n’est ni une agriculture d’Etat (à quelques exceptions près) ni une agriculture coopérative, mais une agriculture à base familiale, reposant sur la propriété collective des terres, désormais redistribuées périodiquement aux familles en fonction du nombre de leurs membres. Celles-ci ne peuvent donc vendre des terres, sur lesquelles elles ne disposent que d’un droit d’usage (et, sous conditions, de location). Ce qui a empêché le retour des grands propriétaires fonciers et le développement d’une agriculture capitaliste. Mais il y a un revers : sans remembrements possibles, les exploitations restent toutes petites et, malgré une mise en valeur intensive et de qualité, la productivité du travail, faute de moyens lourds de production, demeure faible. D’où les menaces, on y reviendra, que fait peser sur elles l’arrivée de céréales étrangères, produites, elles, à grande échelle. A noter aussi qu’une partie de la production céréalière est vendue obligatoirement à l’Etat – à des prix cependant souvent supérieurs à ceux du marché.

Les industries rurales occupaient, en 2004, 138 millions d’employés, et produisaient presque un tiers du PIB chinois. Héritières des usines des communes populaires, les entreprises rurales sont souvent « collectives », soit à titre de coopératives par « actions », soit à titre d’entreprises à participations privées, mais fonctionnant sous la houlette des administrations de bourg ou de village (ici encore elles sont parfois menées par des entrepreneurs ruraux privés, mais avec un « chapeau rouge » public). La grande majorité de ces entreprises sont de petite taille (souvent à base familiale), mais leur dynamisme a été remarquable, surtout dans les provinces côtières, où elles fonctionnent souvent comme sous-traitantes des grandes entreprises urbaines. Les rattacher au secteur socialiste de l’économie est parfois douteux, mais n’est pas tout à fait dénué de pertinence, nombre de ces entreprises ressemblant de loin à nos SEM (sociétés d’économie mixte) locales. La situation est du même ordre dans le commerce rural.

L’économie reste principalement une économie d’endettement

Les allocations budgétaires de l’ancien système d’économie administrée (qu’on peut comparer à celui qui régit nos établissements administratifs) ont été depuis longtemps remplacées par le crédit, un crédit généreusement distribué par les banques publiques, sur injonction politique, pour amortir la casse ou permettre une transition en douceur vers l’entreprise par actions. Ceci correspondait à une certaine morale socialiste : on peut faire appel à l’épargne des ménages, en la rémunérant faiblement pour ses dépôts et comptes d’épargne, mais on n’en fera pas de petits propriétaires privés[19]. De fait jusqu’à aujourd’hui les autorités ont plutôt freiné la diversification des placements.

Le revers de ce système a été l’accumulation de mauvaises créances dans les banques, ce qui est considéré généralement comme le point faible de l’économie chinoise. Indépendamment des injonctions venant des administrations, les banques n’avaient n’avaient guère de savoir faire en matière d’évaluation des risques (laquelle suppose une bonne connaissance de l’état des emprunteurs) – d’où l’appel aujourd’hui à des spécialistes étrangers au sein même de leurs organes de direction. Quant aux entreprises emprunteuses, elles avaient tendance à considérer les crédits comme des subventions. Il semble que l’orientation actuelle soit d’asseoir la solidité des entreprises publiques sur des fonds propres, tout en permettant aux banques de vérifier la solidité de leurs créances.

Tout cela ne remet pas encore profondément en cause l’économie d’endettement. Mais de nombreux indices laissent penser que la question fait l’objet d’une intense lutte politique au sein du parti dirigeant. Il y a certainement des libéraux qui militent pour une « économie de marché » pleine et entière, c’est-à-dire reposant principalement sur une allocation par les marchés financiers. Ici comme ailleurs ils tirent argument des impératifs de la mondialisation (on va y revenir). Il y a des socio-démocrates qui proposent de tempérer cette économie par des régulations étatiques. Mais les tenants du « cours principal » n’entendent pas renoncer, tant au plan économique qu’au plan politique, aux atouts dirigistes que comporte une économie de crédit (notamment au niveau de la politique monétaire)[20].

La planification n’a pas disparu et la politique économique est volontariste

Il y a toujours un plan quinquennal, et un plan décennal. Ils ne sont évidemment plus impératifs dans le secteur marchand (où cependant les prix restent fixés par le gouvernement pour nombre de services publics[21]), mais jouent sur des leviers indirects : on trouve en Chine une grande variété de taux d’imposition sur les entreprises et sur la consommation[22], et une large gamme de subventionnements en fonction des priorités décidées par le gouvernement. Des autorisations du Plan sont nécessaires pour les opérations d’investissement d’une certaine ampleur opérées par des banques ou des sociétés publiques d’investissement, ainsi que pour des opérations commerciales importantes. Et, naturellement, toutes les créations d’entreprises ou de co-entreprises sont soumises à un régime d’autorisation qui doit, en principe, tenir compte des orientations du Plan national ou régional.

Il n’est pas question en Chine d’indépendance de la Banque centrale, laquelle est soumise aux objectifs économiques décidés par le gouvernement. Les taux d’intérêt sont toujours encadrés. La politique économique est d’inspiration néo-keynésienne, jouant à la fois sur les taux directeurs de la Banque centrale et, au niveau budgétaire, sur la modulation de la dépense publique (le gouvernement refroidit la machine en freinant cette dernière ou la relance à travers une politique de grands travaux publics).

Mais les services publics fondamentaux sont indigents et la législation du travail peu appliquée

Tout ce qui précède montre qu’il existe bel et bien d’importants aspects socialistes dans le « modèle chinois », et que l’expression « d’économie socialiste de marché » n’est pas un simple paravent. C’est au niveau des services publics de base que ce modèle est le plus défaillant : la constitution d’un Etat providence (assurances maladie, assurances chômage, retraites) n’en est qu’à ses débuts[23]. Le système scolaire et universitaire ne reçoit qu’une faible part du budget de l’Etat[24], si bien que les frais de scolarité sont nombreux et que c’est souvent le secteur privé qui vient combler les lacunes ou offrir des prestations de bon niveau. L’appareil de santé s’est modernisé, mais est très inégalement réparti. Les soins de santé et les médicaments sont en grande partie payants, car le système public d’assurance maladie ne couvre qu’une petite partie des frais et est réservé aux résidents urbains[25]. L’information et la culture sont mieux traitées, mais la mainmise publique présente ici les inconvénients que l’on sait.

Quant à la législation du travail, elle n’est pas des plus faibles, contrairement à ce que l’on entend dire, mais elle est mal respectée, en particulier du fait des carences de l’appareil de contrôle, cequi donne lieu aux abus les plus scandaleux.

Toutefois l’important train de mesures pris en 2007 par le gouvernement (notamment en faveur des paysans et des travailleurs migrants) laisse penser que la situation va commencer à être redressée.

Ce bref tour d’horizon du modèle chinois nous permet, à présent, de revenir à notre question de départ : la mondialisation, notamment à travers les accords signés avec l’OMC, ne va-t-elle pas saper, voire faire exploser le modèle ?

III  Le modèle chinois au péril de la mondialisation

En quoi l’Accord avec l’OMC peut renforcer le modèle chinois

Cet accord a des aspects bénéfiques, peu soulignés, dans la mesure où il pousse la Chine à éliminer les vestiges les plus négatifs de l’économie administrée.

Un des grands maux de la période de transition vers un socialisme de marché est que les institutions et les garanties juridiques qui se sont mis en place pendant des décennies dans les économies occidentales, pour résoudre des conflits de toutes sortes, sont encore très défaillantes en Chine : formes de propriété peu ou mal codifiées, tribunaux soumis à des pressions politiques, législations lacunaires, sanctions à la tête du client. Bien sûr on ne soutiendra pas que le droit commercial occidental abolit les privilèges et que les inégalités devant la justice n’y sont pas considérables. Mais l’existence d’un environnement juridique sûr et transparent[26] et d’une certaine indépendance de la justice est des conditions requises pour un marché socialiste, qui protégerait non seulement les droits de propriété ou d’usage, mais aussi les droits sociaux et les droits des consommateurs. Les exigences résultant de l’accord avec l’OMC, au titre de la politique de non-discrimination (entre entreprises étrangères et entreprises nationales) devraient aller à l’encontre des phénomènes de favoritisme, de népotisme et de corruption, qui ont explosé depuis la fin des contrôles centralisés.

On peut en escompter un autre avantage, et non des moindres. Il existe en Chine toute un secteur informel, une sorte d’économie « grise » : sans parler des petits métiers, tels que ceux de vendeurs à la sauvette, d’innombrables petites entreprises ne sont pas déclarées (et, par conséquent, ne paient ni impôts ni cotisations), les autorités locales fermant souvent les yeux[27]. Commerçants et industriels occidentaux peuvent, en traitant avec elles, y trouver avantage, mais non sans risques. On peut donc s’attendre à ce qu’ils préfèrent des entreprises dûment enregistrées, ce qui devrait pousser les administrateurs locaux à être plus vigilants.

Un autre mal de l’économie chinoise est l’hétérogénéité de son marché intérieur, résultant de la montée des protectionnismes régionaux qui a fait suite à la décentralisation administrative. Les entraves sont multiples : péages sur des routes qui n’ont pourtant rien d’autoroutes, quotas d’achats locaux, réglementations restrictives, prêts préférentiels aux producteurs locaux etc. Elles ont débouché parfois sur de véritables guerres commerciales internes. Cet éclatement géographique est un legs de la période maoïste, pendant laquelle chaque province devait constituer (en particulier pour faire face aux risques d’invasion militaire du pays) une sorte de système économique complet, mais il n’est plus contrebalancé par la centralisation politique et un système de collecte des profits et des impôts fortement centripète. A bien des égards le marché intérieur chinois est bien moins unifié que le marché intérieur européen. Or le socialisme de marché à la chinoise a tout intérêt à disposer d’un vaste marché homogénéisé.

Enfin, sur un marché intérieur unifié, au plan commercial, mais aussi sur les plans social et fiscal (ce qui, on le sait, n’est pas du tout le cas du marché intérieur européen), la concurrence peut exercer ses effets bénéfiques : plus grande variété des produits, baisse des prix, amélioration de la qualité, respect de normes d’hygiène et de toxicité, ceci sous le double aiguillon d’une ouverture plus grande du marché aux producteurs chinois et de la concurrence des produits étrangers, qu’il soient importés ou produits sur place.

Comment tenir en lisière les multinationales

L’accord avec l’OMC prévoit que la plupart des secteurs seront ouverts à la concurrence en 2006, sans discrimination entre les entreprises chinoises et les entreprises étrangères. Cela signifie un feu vert donné aux multinationales. Jusque là le gouvernement chinois souhaitait leur présence, mais entendait contenir leurs ambitions, en les contraignant le plus souvent, on l’a vu, à s’associer avec des entreprises chinoises (publiques dans la quasi-totalité des cas) sous la forme de co-entreprises. Désormais elles pourront être, sans restrictions, à capitaux 100% étrangers. Or, fortes de leur puissance, elles pourraient facilement gagner du terrain sur des entreprises chinoises trop nombreuses et trop petites, mais aussi sur les grandes compagnies. En effet, même quand ces dernières sont des mastodontes, elles sont souvent insuffisamment profitables pour s’autofinancer, handicapées qu’elles sont à la fois par leur mode de gestion, encore trop marqué, même pour les sociétés par actions, par les vestiges de l’économie administrée, et par les charges sociales qui continuent à peser sur elles. Face à ce risque majeur, les autorités chinoises ont trouvé plusieurs parades.

Certaines sont des manœuvres de retardement : la lenteur et la lourdeur des procédures administratives font que les transnationales ont du mal à prendre pied, ce qui laisse du temps aux entreprises chinoises pour se préparer à les affronter. Une course de vitesse est engagée : il faut restructurer ces dernières, les fusionner, assainir leurs finances etc. avant qu’il ne soit trop tard.

L’autre parade consiste à édicter des exigences si draconiennes pour leur autorisation qu’elles soient découragées, malgré les moyens financiers dont elle disposent, d’investir des secteurs que le gouvernement souhaite protéger - sans interdire pour autant une concurrence, qui peut être un aiguillon pour les entreprises chinoises. Or il y a trois secteurs particulièrement sensibles, outre celui de l’agriculture dont on parlera plus loin :

1° Dans le secteur de la grande industrie, quelques grandes entreprises chinoises (publiques ou semi-publiques) font déjà le poids, mais d’autres sont fragiles. C’est ici que la propriété publique (sous toutes ses formes) est le garde-fou indispensable : ces entreprises ne sont pas opéables, puisque l’Etat ou les personnes publiques ou les pouvoirs locaux sont majoritaires s’il s’agit de sociétés par actions. Encore faut-il qu’elles puissent résister à la concurrence étrangère.

2° Dans le secteur de la grande distribution, la partie est plus difficile, car les grossistes d’Etat (en particulier les corporations d’import/export, dont le savoir faire est souvent archaïque) se verront de plus en plus concurrencés par des grossistes privés, chinois ou étrangers (même si ces derniers ont une mauvaise connaissance du terrain). Les grands groupes de distribution étrangers ont des longueurs d’avance, et les contraintes administratives (par exemple en matière d’implantation géographique) ne pourront leur être indéfiniment opposées.

3° Mais le secteur le plus exposé est le secteur bancaire et financier. Or c’est le secteur clé, puisque de lui dépend en grande partie le financement de l’économie[28]. Certes les quatre grandes banques d’Etat chinoises sont des colosses, mais certaines  multinationales occidentales le sont encore plus. Le gouvernement chinois entend leur laisser une place, pour stimuler la concurrence, contraindre ses propres banques à une gestion plus transparente et à une meilleure évaluation des risques, mais il ne veut pas leur laisser occuper le terrain. A cet effet il a édicté des normes prudentielles si draconiennes qu’elles ont de quoi décourager les investisseurs étrangers (les banques étrangères devront constituer des filiales, avec un capital minimum de 100 millions d’euros, elles ne pourront prêter au-delà de 25% de leurs fonds propres etc.). Sous prétexte de mettre les entreprises et les épargnants chinois à l’abri de mauvaises surprises, il incite en fait les banques étrangères à prendre des participations dans le capital des banques chinoises, ce qui est une manière de les maintenir sous tutelle.

Les secteurs protégés et la constitution de champions nationaux

Le gouvernement chinois vient de définir les secteurs stratégiques sur lesquels l’Etat doit garder le contrôle : défense nationale et armement, énergie, pétrole et pétrochimie, télécommunications, aviation civile, transport maritime et prospection des principales ressources minières[29]. Autrement dit, au-delà des services publics fondamentaux (éducation, santé, information, culture) et de ce qu’on pourrait appeler des biens de civilisation (tels que eau courante, électricité et télécommunications à usage individuel, transports collectifs), la Chine entend conserver le contrôle de certains biens stratégiques nécessaires à son développement et à son indépendance. Cela ne signifie pas que le secteur privé en sera exclu, mais que l’Etat devra y rester l’acteur principal, fût-ce à travers des entreprises par actions où il détiendrait la majorité des parts. En affirmant cette politique la Chine se met de fait, en ces domaines, hors AGCS. On sait que cet accord général sur les services, en préparation depuis de nombreuses années à l’OMC, vise à ouvrir à la concurrence, en fait surtout aux multinationales, tout le champ des services publics, y compris les services fondamentaux. Chaque pays est en principe libre de ses engagements, mais immédiatement contraint dès qu’il inscrit un domaine dans la liste des services. Tout porte à croire que la Chine, à la différence de l’Union européenne, limitera cette liste et oeuvrera pour que l’OMC continue à laisser aux pays leur liberté de choix. Les pressions seront bien entendu vives, mais on ne voit pas là se dresser de menace sérieuse pour le « modèle chinois ».

Dans les domaines que la Chine a accepté d’ouvrir à une entière concurrence, la riposte des autorités chinoises consiste à créer des champions nationaux capables de tenir tête aux multinationales étrangères. On l’a vu à propos des banques (secteur en réalité stratégique par excellence). Elle a commencé à le faire aussi dans des domaines tels que ceux de la téléphone fixe et mobile (China Mobile et China Telecom), la construction navale, la sidérurgie (Baosteel), la production d’ordinateurs (Lenovo), l’électroménager (Haier), l’automobile, sans parler du secteur pétrolier. Pour cela des entreprises d’Etat sont ou vont être fusionnées[30] et pour la plupart transformées en sociétés par actions où l’Etat détiendra au moins 51% des parts. Les champions ou futurs champions nationaux ont également entrepris de s’internationaliser en achetant des entreprises étrangères[31]. Déjà les investissements chinois à l’étranger atteignent un montant substantiel[32].

Les analystes restent très sceptiques sur la capacité des grandes firmes d’Etat chinoises à résister aux multinationales sur leur marché et à les concurrencer sur le marché mondial. Ils font état à cet égard de leur mauvaise ou faible rentabilité, de leur basse productivité[33], de l’insuffisance de leurs capacités en recherche-développement, de la rigidité de leur capital (elles ne peuvent acquérir des firmes privées par des OPE - échange d’actions - qui mettraient en minorité le capital public, mais seulement par de coûteuses OPA). Plus généralement ils refont le procès des firmes publiques, trop soumises selon eux à des interventions étatiques qui en perturbent le bon fonctionnement. Tous ces arguments peuvent cependant être relativisés ou retournés.

La mauvaise santé d’un grand nombre de firmes étatiques s’explique largement par des raisons historiques, comme nous l’avons déjà suggéré : non seulement elles sont restées handicapées par la lourdeur des charges sociales qu’elles avaient hérité de l’ancien système, mais encore elles ont été conduites à des opérations (création de filiales hors de leur champ d’activité, fusions avec d’autres entreprises déficitaires sans gains en matière de synergies ou d’économies d’échelle, « externalisations » multiples) qui servaient uniquement à amortir les dégâts sociaux de la transition, notamment en matière de chômage. Tous ces « faux frais », si l’on peut dire, devraient diminuer avec le mouvement des réformes. Mais il est vrai qu’une course de vitesse est engagée, et que le choc de l’ouverture avec la mise en application de l’accord avec l’OMC représente une passe très dangereuse. Dans l’immédiat la Chine use de toutes ses armes « protectionnistes » possibles : droits de douane encore élevés[34], conditions draconiennes pour la création de holdings, interdiction des fusions qui feraient de l’investisseur étranger l’actionnaire majoritaire dans certaines activités etc.

En ce qui concerne le mode de gestion les autorités chinoises sont, semble-t-il, en train de résoudre, il est vrai non sans mal, la quadrature du cercle : laisser aux entreprises publiques une véritable autonomie de gestion, y compris financière, sans pour autant les vouer à se comporter comme des entreprises privées. Il s’agit notamment de dissocier les fonctions de l’Etat stratège (niveau de la planification) de celles de l’Etat propriétaire (ces dernières fonctions étant désormais dévolues à une Commission de gestion et de supervision des actifs de l’Etat), de celles de l’Etat administrateur (attribuées à des membres désignés par la Commission au Conseil d’administration), de celles enfin de la direction gestionnaire (contrôlée par le CA). Pour le moment cette séparation reste incomplète, la Commission restant très dépendante du pouvoir politique et déléguant la plupart de ses fonctions à des holdings financières, souvent issues des anciens bureaux administratifs, ou à des groupes d’entreprises, mais cette séparation est en marche, ce qui donne déjà à de grands groupes (tels Haier, TCL ou Legend) une réelle autonomie.

Si tous ces obstacles sont surmontés, les firmes publiques (ou semi-publiques) chinoises, dans leur concurrence avec les multinationales, disposeront d’importants atouts. D’abord elles pourront ne donner à leur actionnaire principal (l’Etat ou une autre personne publique) que des dividendes bien plus modérés que ne le font les multinationales capitalistes, ce qui leur permettra de mieux s’autofinancer. Il est vrai que, dans les entreprises mixtes, il leur faudra peut-être accorder aux actionnaires privés des dividendes plus élevés, mais la part supérieure des bénéfices mis en réserve par l’instance publique permettrait d’accroître celle des fonds propres qui lui revient. Avouons le, la cotation en Bourse et ses critères ne rendent pas la chose facile, mais nullement impossible. Autre atout : la stabilité de l’actionnariat, qui permet à des firmes publiques d’échapper aux mouvements erratiques de la finance, à la source permanente de corruption qu’ils représentent, et surtout au court-termisme qu’ils engendrent. Ces entreprises peuvent avoir ainsi des politiques d’investissement de long terme. Par ailleurs plus d’autofinancement signifie plus de recherche-développement potentielle. Le troisième atout de ces firmes publiques ou semi-publiques chinoises est l’engagement de leur personnel. Pour des raisons sociologiques et historiques, les salariés chinois sont en général plus motivés, plus stables, plus respectueux des règles que les salariés occidentaux (même s’ils ne sont pas prêts, du moins pour les plus anciens, à se plier à des disciplines trop dures). On peut imaginer qu’ils le seront encore plus si la démocratisation y fait des progrès, alors qu’elle est devenue inconcevable dans les multinationales capitalistes. Enfin rien n’empêche l’Etat (ou toute autre personne publique) d’accroître ses investissements à travers des augmentations de capital – chose qui, en Europe, est fort peu tolérée au nom des distorsions de concurrence. Dès lors la nécessité, pour atteindre la taille de champions mondiaux, de payer cash des entreprises, cesse d’être un obstacle dirimant. Avec son heureuse contrepartie : des entreprises qui ne sont pas sous la menace constante de rachats et de fusions déstabilisatrices pour complaire à des actionnaires distants et anonymes.

Comment préserver l’agriculture et le système agricole

La Chine est parvenue à assurer jusqu’à présent, pour l’essentiel, son autosuffisance agricole. Avec l’ouverture qui fait suite aux accords avec l’OMC, la diminution consécutive des droits de douane[35], l’accroissement de la demande résultant de l’élévation du niveau de vie, le flux des importations va s’accélérer, plus difficilement contrebalancé par celui des exportations[36]. Les instruments de l’autosuffisance (quotas obligatoires de livraisons à l’Etat avec contrôle des prix, monopole étatique du commerce des céréales) risquent de ne plus être opérants. Dans ces conditions la tentation pourrait être forte de laisser se développer un secteur capitaliste en Chine pour faire face à cette concurrence. Mais les conditions géographiques ne se prêtent pas à une agriculture extensive (faible proportion de terres arables, terrains accidentés). Et ce serait dramatique pour la paysannerie chinoise, non seulement parce que ce serait le retour des inégalités (qui sont déjà sensibles), mais encore parce que le chômage dans les campagnes prendrait des proportions encore plus graves (on sait que déjà 80 à 150 millions de ruraux sont devenus des travailleurs migrants dans les villes). Il s’agit donc là d’une question majeure. Une grande migration interne bouleverserait tous les équilibres, déjà très atteints, de la société chinoise.

Le gouvernement chinois, conscient de l’immensité du risque et déjà confronté à de nombreuses révoltes paysannes, a lancé plusieurs politiques pour renforcer l’agriculture chinoise sans en saper les fondements : transformation des redevances en une taxe unique (qui ne devrait pas dépasser 7% des revenus), arrêt des réductions des surfaces emblavées, accroissement de la production d’engrais, stimulation et amélioration de la production des matériels agricoles etc. Mais ces politiques se heurtent à un certain nombre de limites : très faible superficie des exploitations, insuffisance des investissements dans des cadres familiaux aussi restreints, usage déjà trop intensif des engrais. Dans ces conditions des solutions pourraient être trouvées dans le retour de la coopération agricole, permettant plus de mécanisation, dans la diversification de la production[37] et le développement d’une agriculture plus « verte », ce qui faciliterait aussi les exportations, dans l’amélioration des mécanismes de marché[38]. L’industrie rurale, qui fournit déjà de l’emploi aux paysans[39], pourrait aider à résoudre le problème du sous-emploi ainsi qu’offrir des moyens techniques et des débouchés (dans la transformation agro-alimentaire). Tout ceci pourrait permettre une transition en douceur à mesure que les autres secteurs de l’économie seront à même d’absorber l’excédent de main d’oeuvre (300 millions de paysans devraient quitter la terre dans les 10 ou 15 prochaines années). Un autre problème est celui des structures de commercialisation, en voie d’ouverture aux firmes étrangères, suite aux engagements pris vis-à-vis de l’OMC. Les autorités chinoises, qui souhaitent grâce à elles moderniser la commercialisation, s’efforceront sans doute d’en contrôler l’expansion en usant des mêmes armes réglementaires que dans le cas de l’industrie.

La poursuite des politiques publiques

L’importance des politiques publiques, correspondant à des choix collectifs, est une marque distinctive du modèle chinois, qui le rattache aussi à la tradition du socialisme. La grande question est donc : est-ce que l’insertion dans le marché mondial ne conduit pas progressivement à leur abandon ?

L’orientation des investissements s’est opérée jusqu’à présent à travers deux outils essentiels, outre les décisions en matière de dépenses publiques : le régime d’autorisations et la sélection des crédits. La politique d’ouverture les remet-elle en cause ?

Les obligations contractées vis-à-vis de l’OMC sont très fortes en ce qui concerne la non-discrimination entre les entreprises chinoises et les entreprises étrangères : la Chine doit abandonner toute préférence nationale[40], sauf, on l’a vu, dans les secteurs qu’elle a déclarés comme stratégiques. Les seuls obstacles qu’elle peut dresser sont donc de nature réglementaire : ils touchent toutes les entreprises, mais, bien ajustés, ils permettent de conserver les avantages acquis par les entreprises chinoises.

Ce régime d’autorisation, extrêmement complexe, permet de contrôler la nature, les montants et l’adéquation aux objectifs du plan des investissements, en particulier étrangers : toute autorisation implique l’accord d’une vingtaine d’organismes. En outre le contrôle des investissements s’opère via une arme absolument décisive : le contrôle des changes. En effet, si celui-ci a été presque entièrement levé, conformément aux engagements pris à l’égard de l’OMC, en ce qui concerne les transactions courantes, il demeure pour toutes les opérations en capital qui supposent une conversion de devises. C’est là un outil extrêmement efficace, avec les autorisations, pour empêcher les investissements spéculatifs et favoriser les investissements stables. C’est grâce à lui que la Chine a échappé à la crise financière qui a touché la plupart des économies asiatiques en 1997.

L’accord avec l’OMC ne remet pas en question les subventionnements. Seules doivent être éliminées progressivement les subventions accordées par le gouvernement central aux entreprises publiques qui subissent des pertes et immédiatement les priorités pour l’obtention de prêts et de devises en fonction des résultats à l’exportation.

L’accès au crédit est l’autre moyen d’orientation des investissements. Les financements à long terme par les banques ou les sociétés chinoises d’investissement ne sont accordés que dans le cadre d’un système très contraignant d’autorisations. Il peut être nécessaire de les faire entériner par le Plan. Ils doivent également s’inscrire dans la politique économique définie par les autorités.

L’économie d’endettement ne va-t-elle pas céder la place à une économie dominée par les marchés financiers ? La Banque populaire de Chine indiquait que les prêts bancaires représentaient 98,8% des financements extérieurs des entreprises au premier semestre 2006, un pourcentage en augmentation, l’émission d’actions ne comptant que pour 0,8%. Tout semble donc montrer que la Chine n’entend pas changer un système de financement qui lui permet de contrôler l’allocation du capital, et que le recours à la Bourse correspond bien aux raisons que nous avons relevées. Mais évidemment cela suppose un meilleur fonctionnement et un assainissement du système bancaire (résorption des prêts improductifs, amélioration des techniques et pratiques d’évaluation des risques, chasse aux malversations). Œuvre de longue haleine, qui sera facilitée si les entreprises d’Etat cessent d’être déficitaires. La concurrence avec les banques étrangères est ici un aiguillon utile, mais faudra résister aussi aux énormes pressions exercées par les multinationales de la finance pour accroître la place des marchés financiers, source pour elles d’un énorme prélèvement sur la sphère réelle.

Conclusion

Au terme de cette rapide investigation, que conclure ? L’économie chinoise est inséparable du « modèle chinois ». Son impressionnant taux de croissance depuis  plus de 25 ans (une moyenne de 9,4% entre 1979 et 2004, 10,2% en 2005 et 10,5% en 2006) n’aurait pas été possible sans l’omniprésence et la puissance d’intervention de l’Etat[41]. La politique d’ouverture a eu aussi, incontestablement, des effets positifs, en favorisant les exportations et les importations, notamment en matière de technologie. Il serait erroné de croire que le succès commercial de la Chine est dû uniquement à ses bas salaires – auquel cas tous les pays à bas salaires auraient dû faire aussi bien. Ce succès est le résultat non seulement d’une politique commerciale volontariste, mais aussi d’un ensemble de politiques publiques (comment exporter par exemple sans disposer d’une bonne infrastructure portuaire ?). La question que nous posions était : cela peut-il continuer, et l’ouverture, notamment aux capitaux étrangers, dans le cadre des accords avec l’OMC, ne risque-t-elle pas de déstabiliser, voire de détruire un modèle qui n’était qu’en construction ?

Le modèle chinois traverse, nous semble-t-il, une phase périlleuse, que des métaphores chinoises traduisent assez bien : « traverser le gué en marchant sur les pierres », c’est-à-dire sans tomber à l’eau, « danser avec les loups », c’est-à-dire entrer dans la danse de la mondialisation sans se faire manger par les transnationales. Tout paraît montrer que le modèle résiste bien, et qu’il résistera d’autant mieux que la Chine devient un acteur incontournable au plan économique et au plan de la géopolitique mondiale. L’avantage comparatif des bas salaires ira certes en s’amenuisant avec leur élévation, déjà sensible, mais les autres atouts demeurent. Disposant d’un vaste marché intérieur (qu’il reste à unifier) et d’une immense réserve de main-d’œuvre, ce pays continent a les moyens de sa souveraineté, plus que de petits pays, peut-être même plus, à l’horizon des 20 ou 30 prochaines années, que les Etats-Unis, handicapés par leur déficit commercial, devenu structurel, leur désindustrialisation relative, la lourdeur de leur budget militaire.

« Economiquement parlant » la Chine a trois points faibles : l’insuffisance de ses ressources énergétiques (notamment en ce qui concerne le pétrole et le gaz) et en certaines matières premières[42], la mauvaise santé de son secteur bancaire, et la limitation de ses terres arables (12% du territoire). Les autorités chinoises s’emploient d’ores et déjà à y remédier : accords de coopération avec de nombreux pays disposant de gisements (pays africains en particulier), prises de participations dans des compagnies pétrolières étrangères, apurement du système bancaire, soutiens à l’agriculture. Mais c’est dans ces trois domaines que l’insertion dans la mondialisation doit être conduite avec le plus de précautions. Si les discours alarmistes ne manquent pas, les experts internationaux, quelque peu déroutés face à cette économie de marché hors normes, sont plus prudents.

Mais « l’économie » n’est pas tout. Le modèle chinois est surtout menacé par ses tensions internes et ses problèmes environnementaux. La Chine, on le sait, a connu, avec les réformes, une aggravation spectaculaire de ses inégalités sociales. Dans l’ancien système, les deux mondes (celui des villes et celui des campagnes) étaient, chacun de leur côté, relativement égalitaires. La hiérarchie sociale ne se traduisait pas par une forte inégalité de revenus, et le mode de vie, malgré les violentes secousses politiques, était marqué par la tranquillité et la sécurité, souvent dans l’extrême pauvreté. Aujourd’hui la Chine est devenue l’un grands pays les plus inégalitaires, le cœfficient de Gini, qui mesure l’inégalité, y étant plus élevé que ceux du Japon, de l’Allemagne ou de la France. Les disparités sectorielles (entre les villes et les campagnes) et régionales (entre les provinces) sont bien plus grandes que dans d’autres pays développés. C’est un bilan lourdement négatif pour un pays qui se réclame officiellement du socialisme. Il en va de même pour le taux de sous-emploi, très difficile à mesurer, mais sûrement important[43]. Les services publics sont souvent encore de mauvaise qualité et surtout très inégalement accessibles, ce qui nuit beaucoup à cette « stabilité » et à cette « harmonie » sociales tant prônées par les autorités. Les réformes, en ces domaines, ont donc eu des effets très négatifs ou destructeurs. Mais l’ouverture a aussi joué son rôle : les salaires payés par les entreprises étrangères sont souvent au-dessus des salaires des entreprises nationales (donc des employés de leurs sous-traitants), les techniques occidentales de gestion (les stock options par exemple), l’essor, même modeste, des revenus financiers, plus généralement la propagation d’une culture de la richesse et du paraître, ont creusé des différences et érodé les valeurs traditionnnelles opposées à l’esprit de marché et de concurrence. Sur le plan social et culturel, le « modèle chinois » s’est fort éloigné de ses origines et de ses idéaux : dans la difficile équation du « socialisme de marché », c’est le second terme qui l’emporte. Il n’en reste pas moins qu’il est tout à fait inapproprié de parler de « capitalisme rouge » - on entend par là un capitalisme privé impulsé par un régime politique autoritaire dominé par le parti communiste. A l’intérieur du secteur public (au sens large), mais aussi dans toutes les administrations, les leviers de commande sont tenus par un personnel d’Etat, qui maintient la bourgeoisie privée sous tutelle.

En dehors du développement des conflits sociaux, résultant surtout de luttes ouvrières et paysannces, la grande menace qui pèse sur le modèle chinois est la menace environnementale : les dégâts sont déjà considérables et la croissance accélérée peut rendre la situation intenable. On terminera pourtant par une note optimiste : les autorités semblent avoir pris parfaitement conscience de la gravité des problèmes, et un régime dirigiste est mieux à même d’y faire face que des gouvernements dominés par des intérêts privés.


[1] Dépensant un peu plus de 1% de son PIB en recherche-développement, la Chine serait quand même au 3° rang mondial, après les Etats-Unis et le Japon.

[2] L’excédent commercial représenterait en 2006 177,4 milliards de dollars, contre 101,9 milliard en  2005 (Le Monde, 11 avril 2007).

[3] A noter que les exportations vers l’Asie sont trois fois plus importants que celles vers l’Europe et celles vers les Etats-Unis.

[4] Ces quotas ont été abolis le 1° janvier 2005 entre membres de l’OMC. Ce qui a donné un grand essor à cette industrie chinoise, au détriment d’autres pays, comme le Mexique ou les pays du Maghreb.

[5] Les exportations chinoises représenteraient 30% de son PIB.

[6] Cf l’analyse de Delaunay J.C., in Le système dollar (2006), Note de la Fondation Gabriel Péri, Paris.

[7] D’après des tableaux reproduits in Faure Bouteiller A. (2005) La Chine, Clés pour s’implanter sur le dernier grand marché, Vuibert, Paris, p. 110. La grande recensement de 2004 et les statistiques  pour 2005 montrent une légère évolution des chiffres données ici. Nous n’avons pas utilisé ces dernières données car, incomplètes en langue anglaise (sur le site du gouvernement chinois), elles ne permettraient que des comparaisons partielles.

[8] Ce ne sont pas des coopératives au sens strict (un homme/une voix), mais des sociétés coopératives par actions.

[9] L’industrie représente environ, d’ après les données de 2004, un peu plus de 30% du PIB, les services environ 40% et l’agriculture moins de 20%. Il faut ajouter que l’économie informelle représenterait environ 20% du PIB, malgré l’effort de recensement entrepris en 2004, qui a conduit à réévaluer le PIB chinois.

[10] Les « entreprises privées » sont celles qui emploient plus de 8 personnes, tandis que les « entreprises individuelles » en emploient moins de 8.

[11] Selon l’expression de Antoine Kern, à qui l’on doit une analyse très fouillée de ces processus, illustrée par l’exemple de la ville de Shenyang, qui était au cœur de l’ancien appareil industriel (La Chine vers l’économie de marché. Les privatisations à Shenyang (2004) Karthala, Paris).

[12] C’est pourquoi le mécanisme des mises en faillite est loin d’être automatique. Les autorités y répugnent pour des raisons tant sociales que politiques.

[13] Il s’agit d’entreprises, généralement crées sous forme de SARL, ayant un objectif précis et souvent limité dans le temps, formule plus souple que celle des co-entreprises, mais aussi plus sujette à frictions, l’entreprise étrangère partenaire n’étant pas réellement installée dans le pays (cf Anne Faure Bouteiller, op. cit., p. 123 et 305-307. Cet ouvrage contient une mine de renseignements absents des ouvrages des économistes).

[14] Les recettes fiscales avaient considérablement chuté avec la disparition de l’ancien système fiscal, qui comportait un prélèvement total des profits des entreprises, alors toutes publiques. Leur taux a remonté ensuite pour se situer aujourd’hui, semble-t-il, à 15% du PIB, ce qui inférieur à celui de nombreux pays occidentaux. Si l’on ajoute à ces recettes les recettes extra-budgétaires, le total des prélèvements obligatoires avoisinerait actuellement les 40%, un pourcentage relativement modeste s’agissant d’un pays se réclamant du socialisme (cf Gipouloux F. (2006), La Chine du 21° siècle, Une nouvelle superpuissance ?, Armand Colin, Paris, p. 23).

[15] La dernière en date est celle de l’ICBC, la Banque industrielle et commerciale de Chine. C’est la plus grosse introduction en Bourse jamais réalisée dans l’histoire : elle a permis de lever des fonds de près de 22 milliards de dollars. Il est vrai qu’il s’agit d’une énorme banque, la première banque chinoise avec 360.000 salariés, 19.000 succursales, 150 millions de clients particuliers et 2,5 millions d’entreprises clientes, et un volume de prêts qui représente 15% de l’ensemble des prêts accordés en Chine.

[16] Après des années de stagnation, Les Bourses chinoises ont connu en 2006 une envolée spectaculaire (+121% pour la Bourse de Shanghaï), due essentiellement à des investisseurs chinois (les étrangers n’ont accès qu’à une très faible proportion de titres). Cf Le Monde, 30 décembre 2006.

[17] Les sociétés anonymes ont une assemblée générale des actionnaires, qui élisent un conseil des directeurs, lequel nomme l’administration de l’entreprise, à la manière des entreprises occidentales. Mais elles comportent aussi un conseil de surveillance, composé à la fois d’actionnaires et de représentants des ouvriers et employés. Dans la pratique cette surveillance n’a que peu de portée, faute de pouvoir de nomination. En revanche, le Congrès des ouvriers, saisi obligatoirement pour toutes les décisions d’importance majeure, dispose d’un pouvoir de veto et de contre-proposition. On nous a assuré, lors d’une récente visite en Chine, qu’il en faisait assez fréquemment usage.

[18] Cette assignation en résidence fait aujourd’hui l’objet d’un débat en Chine, notamment du fait de l’importance numérique et économique des travailleurs migrants, privés des droits des travailleurs urbains. Certaines provinces ont assoupli le système.

[19] Seulement 4% de l’épargne des particuliers – une épargne colossale évaluée à 1400 milliards de dollars – serait investie en actions.

[20] Sur ces luttes de tendances au sein du PCC, cf les articles de l’universitaire américain Al Sargis (dont Sargis A. « Quelques tendances idéologiques en Chine, Un survol depuis l’an 2000 », in La Pensée, n° 341, janvier-mars 2005, Paris, pp 53-58).

[21] C’est le cas des prix du gaz fourni aux ménages, de l’eau courante, de l’électricité, du chauffage, de l’eau d’irrigation, des redevances pour services postaux et de télécommunication, des redevances pour l’éducation. D’autres services font seulement l’objet de prix indicatifs.

[22] Si le taux général de TVA est de 17%, il est réduit à 13% pour un grand nombre de produits de consommation courante ou servant à l’agriculture, et certains biens sont exonérés en fonction de la politique de développement ou d’impératifs protectionnistes (ventes de produits agricoles effectuées par les agriculteurs, équipements pour l’assemblage de biens, pour la recherche ou l’enseignement, nombreuses prestations de service en matière de banque, d’assurance, de construction, de transport etc.). Les taxes à la consommation concernent les produits de luxe, les produits consommateurs d’énergie, les produits néfastes pour l’environnement.

[23] Avant 1978, et même au-delà, c’étaient les entreprises d’Etat qui fournissaient aux salariés tous ces services, ou, dans les campagnes, les communes populaires. Après 1978 l’Etat central et les collectivités locales se sont trouvées privées d’un grand nombre de ressources, puiqu’elles ne pouvaient plus ponctionner les profits des entreprises, pendant que les entreprises abandonnaient  peu à peu leurs services sociaux et que les communes populaires disparaissaient.

[24] Environ 3,5% du PIB (alors que la moyenne mondiale est de 5,1%).

[25] L’assurance maladie ne couvre que 76 millions d’urbains, soit 5,8% dela population. Dans les campagnes il existe  un système mutualiste, qui dépend désormais de l’administration locale.

[26] L’accord de l’OMC fait obligation à la Chine de créer un organe officiel chargé de la publication des lois et des règlements affectant  le commerce et de mettre ces textes à la disposition de toutes les personnes physiques ou morales qui en font la demande.

[27] Le phénomène est particulièrement grave dans le secteur minier, où des milliers de petites mines non déclarées ou ne respectant pas les normes de sécurité sont responsables de la plus grande partie des 60.000 morts par an dûs à des accidents et coups de grisou.

[28] L’Etat contrôle non seulement les 4 grandes banques chinoises, mais encore, directement ou indirectement, 95% des autres banques (120 banques régionales et 30.000 coopératives de crédit disposent de la moitié environ des actifs bancaires).

[29] Selon une liste fournie par la Commission chargée des actifs de l’Etat (la SASAC) rendue publique le 19 décembre 2006.

[30] La SASAC est chargée d’orchestrer la mue des 161 entreprises qu’elle contrôle en 30 à 50 groupes de niveau international.

[31] Ces acquisitions servent aussi à contourner des obstacles non tarifaires élevés par les pays étrangers. Parmi les acquisitions les plus connues, on peut citer celle de la division PC d’IBM par Lenovo et celle de la branche téléviseurs de Thompson par TCL (sous forme d’entreprise jointe), qui est du reste un échec.

[32] En 2003 leur montant, cumulé avec celui des années précédentes, était estimé à 33 milliards de dollars, avec, comme première destination, l’Amérique latine. Elles concernent surtout le secteur pétrolier et minier. Pour la seule année 2005, les IDE chinois ont atteint 12,3 milliards de dollars.

[33] La productivité du secteur public en général serait deux fois inférieure à celle du secteur privé.

[34] Ils sont par exemple de 25% pour l’importation d’automobiles.

[35] Ils ont été abaissés en 2005 au taux moyen de 15,3%.

[36] Bien que la Chine soit le 6eme exportateur mondial, la balance commerciale agricole était devenue en 2004 déficitaire (de 4 milliards de dollars).  Les exportations agricoles représentent quand même 47% des exportations chinoises (elles sont surtout le fait des provinces côtières).

[37] C’est dans les branches qui demandent le plus de main d’œuvre (cultures de rapport, pisciculture) que l’agriculture chinoise dispose du plus grand avantage comparatif.

[38] Actuellement les conditions de transport sont telles qu’il revient moins cher aux ville côtières d’importer des produits agricoles que de les faire venir de lointaines provinces. Le commerce de gros et le stockage, aujourd’hui encore dépendants d’organismes étatiques peu efficaces, sont également défaillants.

[39] Les paysans travaillent souvent à temps partiel dans cette industrie. Les salaires représentent un tiers du revenu des foyers paysans.

[40] Cela signifie en particulier que sont supprimées toutes les contraintes imposées aux entreprises étrangères en matière d’équilibrage des devises, de résultats à l’exportation, de transferts de technologie etc.

[41] Le soutien étatique fut aussi pour beaucoup dans le décollage du Japon et des quatre « dragons asiatiques », dont la croissance fut forte, sans atteindre cependant, sur une aussi longue durée, la croissance chinoise.

[42] Les responsables chinois estiment que, en 2020, la Chine sera autosuffisante pour 6 seulement des 45 minéraux les plus importants.

[43] Le taux de chômage dans les villes (chômeurs inscrits dans les bureaux du travail plus ouvriers « mis à pied ») serait inférieur à 5%. A l’échelle nationale il serait encore inférieur, si l’on compare la population active à la population en âge de travailler. Mais le sous-emploi dans son ensemble est probablement plus élevé, notamment dans les campagnes.

24 février 2026

Les questions de la violence

 

 

 

La lecture de Leçons de ténèbres, Ce que la violence dit du monde, de Didier Fassin (La Découverte 2025) m’a passionné, bien qu’elle soit éprouvante par l’horreur des cas cités et détaillés. On voit bien que la violence est la trame de toute la recherche de Didier Fassin, et qu’il l’a approchée de près, avec ses études de terrain. Le livre est aussi impressionnant par l’érudition de son auteur, qui n’est pas de surface, et par la qualité de son écriture. Chaque chapitre est un modèle de cours universitaire avec sa clarté, sa précision, sa vigilance épistémologique, ses études détaillées de cas, chiffres à l’appui. On sort de ce livre en ayant beaucoup appris.

Le livre m’a aussi personnellement touché, parce que la question de la violence me hante depuis toujours, bien que je n’en ai pas été victime, parce que je ne la comprends pas. Je la comprends si peu que, lorsque j’ai été témoin de scènes pourtant sans gravité, dans la vie quotidienne ou lors de manifestations, je me suis senti come pétrifié. Ceci s’explique sans doute parce que, enfant, je n’ai pas participé à des bagarres ordinaires entre gamins, et que, si le climat familial a pu être pesant, ce fut sans la moindre violence physique.

Mais pourquoi donc est-ce que je sors de ce livre un peu déçu ? C’est parce qu’il ne m’éclaire pas sur les mécanismes psychologiques de la violence. Il ne prétend du reste pas le faire. Comme Didier Fassin le dit dans son introduction, « j’ai fait plutôt qu’une théorie une carte de la violence ». Son livre se veut « documentaire », mais il est évident qu’il va plus loin. Quand il reproche à l’anthropologie et à la sociologie de l’ignorer, il dessine en contrepoint sa propre conception.

Ces disciplines étudient des structures sociales, mais en faisant l’impasse sur l’exploitation et la violence qui l’accompagne. Fassin  fait ici référence à Marx. Bien qu’il n’y insiste pas, on devine que c’est là le nerf de sa critique de Bourdieu ou de Foucault : ils ne traitent que de la domination (notamment symbolique chez les premier, bio-politique chez le second). Il en va de même, pense-t-il, pour les théories politiques (de Hobbes à Rousseau) ou socio-culturelles (de Mead à Huntington).

Mais, bizarrement, il ne s’aventure pas sur le terrain psychologique ou psychobiologique, passant assez vite sur Freud, Lorenz, Rousseau lui-même, qui, cependant, anticipe Marx, et ignorant les théories écossaises des sentiments « moraux », qui ont posé des jalons. Cela explique, à mon avis, pourquoi il ne cherche pas à expliquer plus avant plusieurs formes de violence, qui sont pourtant décrites avec force de détails, et pourquoi il en néglige d’autres.

Je pense d’abord aux massacres de masse.  Quels qu’en soient les motifs économiques ou politiques, il y a là une frénésie de tuer, de violer, d’humilier, de détruire, qui ressemble à une aliénation collective, que la violence soit pratiquée froidement (les camps d’extermination nazis, la barbarie des soldats israéliens), ou dans la furie (le génocide rwandais entre autres). Je suis étonné que Fassin ne fasse pas référence à la soumission des individus aux ordres d’un chef pour en obtenir l’estime, ressort psychologique qui est à la racine de a « banalité du mal ». Il a été pourtant démontré dans une célèbre expérience de laboratoire (il faudrait que je retrouve la référence), où des étudiants paisibles administrent à d’autres des décharges électriques de plus en plus fortes (fictives évidemment) pour garder l’estime des supérieurs qui les leur ordonnent. En situation réelle cela se double d’une forme de contagion mimétique entre les bourreaux, ce qui la fait ressembler à une psychose collective. C’est la chose très différente d’une situation de guerre, où, des deux côtés, on possède des armes, et où l’on respecte d’une certaine façon l’adversaire, même si cela aboutit aussi à une boucherie. C’est différent aussi de l’expédition punitive, par désir de vengeance. la violence ayant ici un but bien délimité ; laver dans le sang l’injure subie. Dans la vie quotidienne, on ne va pas aussi loin. On veut seulement réparer l’offense, bien que cela puisse déraper.

Une autre forme de violence est négligée par Fassin : celle de celui qui se sent infériorisé pour une raison ou une autre. C’est ici Adler qu’il faudrait convoquer. Cette forme de violence est des plus banales, mais peut conduire aux extrêmes. Les exemples abondent de tyrans qui, pour compenser une humiliation, deviennent sanguinaires, tel Richard III obsédé par sa disgrâce physique.

Je pense aussi à une forme de violence énigmatique, celle de gens qui semblent par nature agressifs, et qui peuvent aller très loin, comme violer et torturer. C’est ici Freud qui fournit une clé : l’identification à l’agresseur. Ayant subi la pire violence dans leur enfance, ils la reproduisent telle qu’elle plus tard, sans pouvoir la contenir. Je voyais récemment un reportage sur de jeunes hommes, souvent appelés des hooligans, qui se rencontrent dans des endroits secrets pour se livrer à des duels sans règles (à la différence de la boxe et des arts martiaux) et sans merci, pouvant aller jusqu’à la mort de l’adversaire. Ce goût de la violence, avec son impulsivité et sa brutalité, semble habiter l’individu depuis son enfance, et il trouvera toutes sortes d’occasions pour se manifester, par exemple lorsqu’il est délaissé ou trompé. C’est le ressort de bien des féminicides – ce qu’on appelait autrefois les « meurtres passionnels ». Mais la victime ne l’a généralement pas anticipé, car il était souvent resté à l’état latent.

Une autre forme de violence qui demande une explication psychologique est celle qui s’accompagne d’une jouissance à faire souffrir, réellement et non de manière simulée (comme dans le sadisme soft). Je pense notamment à la jouissance qu’éprouvent des dominants non seulement à humilier des dominés, mais à les mettre au supplice. Peut-être le mécanisme psychologique est-il ici une extrapolation de la violence née de la rivalité qui s’exerce entre eux, mais qui est contenue par des codes. Ils la reportent sur de pauvres gens et des miséreux, mais  cette fois sans limites. On pense ici aux seigneurs féodaux. Comme ils trouvent leur légitimation dans l’exercice de la force (ils sont les bellatores, ceux qui assurent le maintien de l’ordre social), ils se doivent d’être violents, et d’en faire preuve dans leurs joutes, mais tout en évitant de s’entretuer. Aussi vont-ils déchaîner leur violence contre ceux qui sont désarmés. Psychologiquement il doit y avoir une sorte de «transfert » de l’agressivité qui leur est imposée par leur rôle social sur ceux qu’ils considèrent comme des inférieurs, en sorte qu’ils peuvent jouir pleinement de la violence qui les habite (je me rappelle ici la description horrifique que Hugo donnes des jeux cruels des aristocrates anglais aux dépens de pauvres hères qu’ils raptent au hasard).

Il faut remarquer à ce propos que les bellatores, qui se croient si vaillants, prennent grand soin de se protéger, quand ils bataillent entre eux et aussi quand ils vont à  la guerre : ils ont des cuirasses, des chevaux, des armes puissantes, là où la piétaille y va sans protection et avec des armes rudimentaires. Et les grands chefs font encore mieux : ils ont une garde rapprochée, ce que leur légende oublie de dire. En fait je crois que les « forts », ceux qui se croient tels par nature (les hommes plutôt que les femmes, les détenteurs de privilèges, les  riches plutôt que les pauvres), ont eux aussi une peur terrible de la mort et qu’ils font tout pour l’exorciser, le mieux étant de la réserver aux autres et, mieux encore, de la faire infliger par des subordonnés.

Que la violence hante les individus qui, pour une raison ou une autre, ont en eux une forme marquée d’agressivité, j’en vois une illustration dans la fascination qu’exercent aujourd’hui les images de violence sur nombre de spectateurs de films et de séries. Si je regarde les programmes proposés sur les chaines de télévision ou les streamings, arrivent au premier plan non plus tant les films policiers, qui sont d’une certaine façon rassurants (l’intrigue donne raison au policier ou au détective, qui trouvent le coupable), que les films d’horreur ou certains films de science fiction, où la violence se montre à l’état pur. Pensons aussi au visionnage si répandu de la pornographie la plus humiliante. Tout cela est un signe des temps. L’humiliation qu’éprouvent tant de personnes dans les rapports sociaux capitalistes trouve un exutoire dans des images de violence infligée, souvent aussi via la forme euphémisée des jeux vidéo. Il n’est pas surprenant que ces productions nous viennent le plus souvent des Etats-Unis, pays né dans le génocide, colonisateur, suprémaciste et raciste, porté vers la guerre depuis ses origines.

Je m’arrête là. Je suis un peu déçu que Didier Fassin ne se soit pas penché sur les racines de formes de violence qu’il décrit si admirablement. Elles sont d’aujourd’hui, mais remontent souvent très loin, enracinées dans des traditions. J’ai ainsi appris de lui que l’idéologie juive, telle qu’interprétée par les Israéliens, était non pas, comme on le dit souvent, une idéologie victimaire, certes présente dans la Bible, mais aussi et surtout une idéologie guerrière, et pas n’importe laquelle : celle où le peuple hébreu des origines se devait d’exterminer ses adversaires. Si croyants qu’ils soient, ils ont aussi, comme tout le monde, peur de la mort, et le moyen de la conjurer est de la réserve et de l’infliger aux autres, ceux qui ne font pas partie du peuple des élus. Il faut reconnaître que, dans le christianisme se joue, au moins dans une certaine lecture des Evangiles, une autre partition ; dans le royaume de Dien, les derniers seront les premiers.

Je n’irai pas plus loin.. Je voulais seulement dire pourquoi, faute d’analyse psychologique, ou plutôt psycho-sociale, le livre de Didier Fassin, si remarquable, m’a laissé sur ma faim.

21 avril 2011

DIX ESSAIS SUR LE SOCIALISME DU XXI° SIECLE

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10 janvier 2026

 

Intelligence et stupidité de l’ia

 

 

L’ainsi nommée « intelligence artificielle » fascine et donne lieu aux spéculations les plus extravagantes. Entre autres celles-ci :

En copiant les facultés de l’esprit humain et en les portant à une puissance supérieure, elle ouvrirait une nouvelle ère pour l’humanité, celle où les machines feraient de plus en plus le travail à la place des hommes, et bien mieux qu’eux, ce qui, par voie de conséquence, réduirait drastiquement le nombre des emplois et élargirait le champ du loisir. Elles accroîtraient leurs capacités (c’est « l’intelligence augmentée ») au point de leur ouvrir, avec des progrès technologiques inouïs, de nouveaux espaces, par exemple la possibilité de coloniser d’autres planètes. Mieux encore : l’intelligence artificielle pourrait transformer l’homme lui-même en un être surhumain, potentiellement immortel (c’est le « transhumanisme »).Version beaucoup plus inquiétante, popularisée par la science fiction : elle pourrait prendre le pas sur l’homme en permettant la création d’un univers de robots doués de pouvoirs surhumains. Perspective plus actuelle : elle remplacerait avantageusement les relations humaines, si hasardeuses et si imparfaites, non plus seulement grâce à des robots humanoïdes, mais grâce à des agents conversationnels (des chatbots) sensibles, amicaux, attentionnés, amoureux, voire quasi partenaires sexuels. Et j’en passe.

L’intérêt dans toute cette affaire est bien au contraire de nous montrer ce en quoi les machines « intelligentes » ne peuvent pas et ne seront jamais des quasi-humains, donc de nous renvoyer à des questions d’anthropologie, de morale, et finalement de politique. On va ici simplement poser quelques jalons de cette problématique.

Commençons par le commencement. Les machines intelligentes sont-elles si « intelligentes » que cela ?

 

En quoi les machines intelligentes sont stupides

 

« Intellegerer », c’est, étymologiquement, relier pour discerner, et, à cet égard les machines sont capables de rassembler et de traiter un nombre de données infiniment supérieur à ce qu’un intellect humain est capable de faire, mais elles le font dans un champ donné, toujours très circonscrit.

On sait qu’elles peuvent battre le meilleur joueur aux échecs ou au jeu de go – il est vrai au prix d’un matériel impressionnant (des supercalculateurs énormes et très voraces en énergie, alors que le cerveau humain en consomme très peu). Elles en appliquent les règles et tirent des inférences de millions de parties jouées par des humains. Le progrès a constitué en ce que les machines intelligentes sont devenues capables d’apprentissage, tout comme l’homme, et même déjà l’animal, quand ils  procèdent par essais et erreurs. Ce deep learning s’est développé en imitant les réseaux de neurones du cerveau.  Et cela donne effectivement une puissance de calcul et d’analyse supérieure à la nôtre. Par exemple, en compilant des millions de dossiers médicaux, des milliards de radiographies, des millions de dossiers d’assurance, et en traitant ces données, un superordinateur peut établir, pour telle personne, un diagnostic de cancer plus sûr que celui d’un médecin et suggérer le traitement le plus approprié à son cas. On ne saurait que s’en féliciter. Et il serait faux de dire que l’IA n’est qu’un « perroquet statistique ». Elle peut réellement faire des découvertes. Pour reprendre l’exemple du jeu d’échecs elle peut trouver une stratégie qu’aucun grand joueur n’a su utiliser. Elle peut, dans le domaine des productions romanesques, si on lui donne des instructions, non seulement fournir une documentation et des aides à la rédaction, mais encore inventer une histoire. De même elle peut découvrir des propriétés insoupçonnées de molécules organiques. Ses limitations sont ailleurs.

La première est qu’elle est en réalité bornée au périmètre qui lui est assigné. Ce n’est pas alors tout un cerveau artificiel qui travaille, c’est seulement l’équivalent d’une petite partie du cortex. Il est à noter d’ailleurs qu’un cerveau humain est aussi capable d’une grande puissance, s’il parvient à se déconnecter de toutes les autres stimulations qu’il reçoit, et plus encore si une physiologie particulière l’y dispose (on sait que des autistes peuvent, par exemple, effectuer des opérations arithmétiques complexes à toute vitesse et sans se tromper). Mais, dès que le champ s’élargit, la machine devient « stupide ». Ce qui a fait dire à des spécialistes qu’elle serait incapable de réaliser ce que fait un rat, et peut-être même une fourmi. Elle est également incapable de faire tout ce qu’un petit enfant fait spontanément lorsqu’il apprend à se mouvoir, à saisir des objets, à reconnaître des formes. On est donc très long des capacités d’un cerveau animal, même rudimentaire, et a fortiori de celles d’un cerveau humain, avec ses  presque 100 milliards de  neurones et ses 10.000 milliards de synapses par cm3. Quand un sujet humain cherche à résoudre un problème et qu’il rencontre une difficulté imprévue, il cherche une solution hors du cadre initial. Admettons que les machines se perfectionneront. Après tout la voiture autonome a appris les mouvements de la conduite et sait reconnaître son environnement, au point, dit-on, qu’elle est moins accidentogène qu’un conducteur humain, ignorant la fatigue et ne se laissant distraire par rien. Elle a déjà remplacé,  dans certaines villes, nombre de chauffeurs de taxi et de chauffeurs livreurs. Elle nous transportera d’un lieu à un autre sans intervention humaine. Mais, on le voit bien, il s’agit toujours d’une activité limitée et ciblée. Si accident il y a sur la route, ou tout autre évènement imprévisible, comme le malaise d’un passager, la machine ne fera rien d’autre que s’arrêter.  

La deuxième limitation de l’IA vient de son mode de recueil des données, qui dépend des questions qu’on lui pose. Si elles ne sont pas posées avec discernement, l’IA, se nourrissant des données qu’elle collecte, peut ne reproduire que des bêtises, des rumeurs, des préjugés, des infox. Si elles sont posées dans un sens socialement ou politiquement intéressé, elle peut servir à manipuler l’opinion. Si elles le sont dans un but mercantile, l’IA a un fort pouvoir de persuasion clandestine, d’autant plus qu’elle peut multiplier les tromperies.

La troisième limitation tient à son mode de fonctionnement : l’usage des algorithmes, qui sont de petits programmes informatiques reposant sur une logique mathématisée et un calcul de probabilités. Il n’est pas faux de dite que l’IA « raisonne » et prend des « décisions » à la manière d’un humain. Il n’y a rien d’étonnant non plus à ce qu’elle excelle en mathématiques, résolvant des problèmes plus vite et plus sûrement que des spécialistes. Mais il lui manque ce qu’on peut appeler l’intuition, à savoir des hypothèses à peine formulées ou sans fondement objectif, des anticipations incertaines, des images flottantes etc.. Elle ne saisit pas les sous-textes comme les allusions ou les jeux de mots. Elle ignore aussi les logiques polyvalentes, le ni tout à fait vrai, ni tout à fait faux, intranscriptible dans le cadre d’une logique mathématique (celle qui est à la base du langage informatique) et pourtant usuelles dans les échanges entre humains.

Mais revenons à l’économie de travail que réalise l’intelligence artificielle.

 

Les machines intelligentes ne reproduisent que des facettes du travail humain

 

C’est une vieille histoire. Le premier outil a été un prolongement de la main, ou plus généralement du geste humain. A partir de là on peut raconter l’évolution de la force productive du travail (car les dites « forces productives » ne sont rien d’autre que des facteurs qui accroissent, parfois très indirectement, la productivité du travail). Le machinisme simple, celui qui fait suite à l’activité manuelle complexe de la manufacture, remplace des gestes par des dispositifs que le travailleur se contente de surveiller : c’est le contrôle au premier degré. Puis vient l’automation : le travailleur contrôle non la machine, mais un dispositif qui contrôle la machine (elle devient une machine à « commande numérique » simple). Alors oui, on peut parler, avec la machine intelligente (la machine commandée par ordinateur), d’un nouveau stade, d’une nouvelle époque dans le machinisme, d’une nouvelle révolution technologique, puisque c’est la machine qui se contrôle elle-même.

C’est ce que fait un robot mécanique. Son programme lui dicte les mouvements qu’il a à faire, et ce en fonction d’informations qu’il reçoit de son champ d’opération. On peut voir aujourd’hui, par exemple, un robot imiter parfaitement les gestes d’un opérateur manuel qui travaille à côté de lui, et qu’il pourra donc rapidement remplacer, quand son coût d’amortissement et de fonctionnement sera moins élevé que le salaire versé à ce dernier, compte tenu aussi d’autres avantages (il peut fonctionner jour et nuit, ne se fatigue pas, n’est distrait par rien, ne fait pas grève etc.). Il n’y aurait qu’à s’en féliciter, dès lors qu’un opérateur humain serait là pour intervenir quand la machine ne sait plus quoi faire ou répète stupidement ce qu’elle sait faire. Avec l’IA plus poussée les robots deviennent même susceptibles d’apprentissage.

Ce qui est vrai pour un travail opératif l’est pour toutes les autres formes de travail, jusqu’au travail scientifique. Il n’y a pas de doute : tout travail plus ou moins standardisé et répétitif sera un jour effectué par une machine intelligente ; la liste des métiers où l’IA peut remplacer du travail humain s’élargit chaque jour, même s’il n’y en a aucune où elle peut totalement le suppléer. On discute beaucoup la question de savoir si la généralisation des machines intelligentes ne va pas mettre au chômage des centaines de millions de travailleurs. Même s’il se créera de nouveaux emplois pour produire ces machines, leur donner des tâches et les entretenir, il est probable qu’il en ira ainsi, et ce serait une formidable occasion de réduire le temps de travail pour tous si ce n’était contraire à la logique du système capitaliste. Mais le travail humain n’est pas qu’une affaire de durée, il faut aussi considérer son intensité et sa qualification. Or, si elle raccourcit considérablement le temps de travail de ceux qui utilisent l’IA, leur permettant de sauter des étapes, elle s’accompagne généralement d’une attention plus soutenue et d’une plus grande pénibilité. Quant à la qualification, s’il est vrai que l’IA permet de réduire celle de ceux qui s’en servent, elle entraîne une perte de leur compétence, quand il s’agit de vérifier ses résultats, et aussi dans les travaux où ils gardent la main (par exemple ils ne savent plus bien rédiger un rapport ou un contrat, ils font des fautes d’orthographe), comme on le voit notamment chez les employés et les cadres. Le problème est même aigu dans le domaine de la formation et de l’éducation. Ajoutons que l’IA peut faire des erreurs, et qu’on ne peut savoir où ni comment elles se sont produites. Mais nous voudrions souligner un dernier point.

L’autre grande facette du travail humain, à côté de l’usage de l’outil (au sens le plus large du terme) est la coopération[1]. Marx l’a particulièrement analysée à peu près en ces termes. Il y a une forme de coopération « objective » qui correspond à une division des tâches, que le machinisme peut parfaitement suppléer (cela devient une « chaîne » d’opérations ou de machines, qui fonctionnent selon un dispositif préétabli - aujourd’hui un programme informatique), mais aussi une coopération « subjective », qui se traduit, par des phénomènes comme l’émulation, l’information mutuelle, l’apprentissage mutuel, et d’autres choses encore comme l’ambiance de travail (pause  café comprise). Le management le sait bien, qui essaie de les exploiter, tout en les réduisant au maximum, de peur des effets d’insubordination qu’ils peuvent produire. Or de ces formes de coopération intersubjective les machines intelligentes sont incapables, car ces formes sont constituées et constitutives de liens interhumains. On verra tout-à-l’heure comment on tente de copier de tels liens, et avec quel succès…

 

Pourquoi les machines intelligentes sont incapables d’inventivité

 

On l’a dit cent fois, ces machines ne savent résoudre que les problèmes pour la solution desquels elles sont programmées. C’est dans ce cadre qu’elles peuvent trouver des solutions inédites. Pour autant elles ne « pensent » pas. Mais pourquoi donc ? Ce n’est pas seulement  parce qu’elles ne comprennent pas ce qui est dit ou ce qui est écrit (les machines ne font que lire des chiffres). Une autre raison très simple et très souvent oubliée en est qu’elles ne peuvent se détacher de leur mémoire pour aller voir ailleurs, dans des zones inconnues ou inexplorées. Une grande faculté humaine, ce que Nietzsche avait bien vu, est la faculté d’oubli. Les machines artificielles n’oublient jamais et n’oublient rien. Quand nous oublions, cela ne veut pas dire que nous ne souvenons de rien, mais que nous n’avons conservé que des traces, qu’on pourra éventuellement retrouver et à partir desquelles on pourra reconstituer tout ou partie de ce que nous avons oublié, ceci dit en restant pour le moment au niveau de ce qu’on pourra appeler le préconscient. Or il faut bien oublier pour désencombrer des régions de notre cortex et ainsi aller vers d’autres régions, de nouvelles connexions. C’est ce que les philosophes appelaient l’imagination, et c’est elle qui nous permet d’inventer, souvent à l’improviste, et parfois, comme certains exemples célèbres l’ont montré, dans un état flottant, voire pendant un rêve, quand il ne dissipe par complètement au réveil. Les machines peuvent, si on leur donne quelques instructions, écrire des lettes, des romans et des poèmes, mais ils sont sans originalité, sans profondeur, sans trouvailles stylistiques. Elles peuvent traduire correctement un document administratif, mais échoueront à restituer les subtilités, les tournures, bref l’esprit d’une langue.

Quand on dit que les machines sont intelligentes, on veut dire qu’elles sont capables, tout comme l’homme, de calculer et raisonner, et on ne peut s’empêcher de faire un rapprochement avec une théorie économique, aujourd’hui largement dominante, la théorie néo-classique, et la conception de l’homme qui la sous-tend.

 

L’homo oeconomicus[2], machine intelligente

 

Il est étonnant en effet de constater la similitude. Une machine intelligente doit traiter un grand nombre de données pour en extraire la solution optimale. Un consommateur rationnel doit de même, selon la théorie néoclassique, choisir la liste de produits qui satisferont ses besoins – une donnée selon eux de nature purement individuelle – compte tenu de son budget, et il choisira la solution optimale, celle qui, sous contrainte, maximisera sa satisfaction – un terme vague, emprunté au registre de l’apaisement de la soif ou de la faim. Il fera encore mieux, car il procédera à des « anticipations rationnelles » : il aura en effet calculé ce que sera le marché de demain et ce qu’il aura en moins dans sa bourse en fonction des impôts qu’il aura versés. Même chose pour l’entrepreneur « rationnel » qui prendra des décisions d’investissement en fonction de ses ressources financières, de l’état du marché et de ses évolutions à prévoir.

Cela, a-t-on fini par remarquer, ne tient aucun compte de la « complexité humaine ». Mais, comme l’économie « comportementale » aura montré que divers facteurs autres que la préférence individuelle et la taille du porte-monnaie interviennent (des facteurs sociaux, culturels etc.), et qu’elle l’aura vérifié en laboratoire, sinon on ne la croirait pas, on se déclare prêt aujourd’hui à injecter des doses d’autres sciences humaines (la psychologie, la sociologie, la science politique) dans le modèle de base, autrement dit à complexifier un peu les équations pour se rapprocher des comportements effectifs. Mais voilà, on reste dans la perspective machiniste de l’optimisation sous contrainte, en ajoutant des facteurs.

Or, comme on l’a dit, les machines intelligentes ne fonctionnent que si leur domaine est à la fois strictement limité et doté de complétude. Rien de tel chez l’être humain, d’abord parce qu’il n’a pas la puissance de calcul d’une machine (il ne peut comparer en un bref instant des quantités de produits et de prix), ensuite et surtout parce qu’il est mû par ce que Adam Smith appelait des « passions » parfaitement déraisonnables. Par exemple la passion de ce collectionneur qui n’a nullement l’intention d’être un vendeur ou un spéculateur, est totalement incompréhensible, puisque son « besoin » semble illimité. A y réfléchir, on s’aperçoit que la plupart des choix humains sont « irrationnels », n’en déplaise à ceux qui voient le choix d’un conjoint ou l’acte délinquant, voire criminel, comme le résultat d’un calcul coût/avantage. Et le plus fort est que les publicitaires le savent bien : ils ne vont pas seulement vous vanter les qualités d’un produit par rapport aux produits concurrents, ils vont lui associer, en le faisant ad nauseam, les fantasmes les plus invraisemblables ou les plus délirants. Le choix rationnel existe certes, mais il est de faible portée et très subordonné. En réalité, comme des philosophes l’ont soutenu depuis longtemps et comme des sciences humaines l’ont démontré, l’homme est aussi un être de « passions ». Mais que faut-il entendre par « passions ». Au moins deux choses ; des affects et des pulsions.

 

Les machines intelligentes ne peuvent que simuler des affects

 

Les concepteurs de machines ont voulu faire comme si elles avaient des émotions. De très nombreux laboratoires dans le monde se sont attachés à fabriquer des robots humanoïdes, avec lesquels on puisse communiquer comme avec des êtres humains. On a ainsi créé des robots pour tenir compagnie à des personnes  esseulées, pas forcément humanoïdes d’ailleurs (ils peuvent simuler un chien de compagnie), on a créé des robots pour que les enfants puissent jouer avec comme avec de petits amis, on a créé pour des adolescents attardés ou timides une « bonne copine » artificielle (plus rarement un bon copain) afin de remplacer une copine réelle, on a fabriqué même des robots sexuels pour des jeunes hommes (plus rarement des jeunes femmes) en panne de rapports réels (les Japonais sont très souvent vierges jusqu’à la trentaine). Mais les concepteurs de l’A ont vu plus large : ils ont inventé la communication non plus avec des robots physiques, mais avec des agents conversationnels, avec lesquels on puisse dialoguer, par vidéo, et  ceci de manière de plus en plus personnalisée, puisque, au fil des interactions, ces avatars vous connaissent de mieux en mieux et deviennent vos meilleurs confidents et conseillers, vos admirateurs, voire vos commensaux, compagnons de loisir ou amoureux (il existe même des mariages fictifs). Et le succès à été foudroyant[3]. Est-il besoin de le dire, ces robots et avatars n’éprouvent aucune émotion, car ils n’ont que l’équivalent d’un bout de cortex, mais pas d’hypothalamus, pas de zones de plaisir. Ils ne présentent donc que des signes d’émotion (sourires, mouvements des yeux, expressions langagières, une gestuelle aussi dans le cas des avatars, mais naturellement pas de signaux de stress ou de peur).

Admettons que la reproduction des émotions humaines dans des robots « bio-inspirés » puisse aider les neurosciences à progresser. Dans la vie ordinaire l’usage des robots ne remplace aucunement une activité effective (les enfants, eux, savent très bien faire la différence entre leurs jouets les plus imitatifs et les relations réelles). Quant à l’échange avec des avatars, il pousse les individus, ont remarqué les psychologues, vers une forme d’autisme social.  

La dérive machinique est encore plus grave quand on aborde le domaine des pulsions.

 

Les machines intelligentes n’ont ni inconscient ni désir

 

Le behaviorisme autrefois essayait de reconstruire toute l’activité humaine en termes de stimuli et de réponses, à partir de l’observation de comportements animaux tels que ceux du rat de laboratoire. C’était réducteur et de peu d’intérêt dès qu’on allait vers l’étude des primates, mais, s’agissant de l’homme, cela devenait franchement stupide, car le psychisme humain a une particularité sur laquelle nous reviendrons, celle de posséder un inconscient profond,  lieu des pulsions du «ça », en langage freudien, et des fantasmes liés à leur refoulement. Et de là il résulte que le moteur des comportements humains n’est que secondairement le besoin, d’origine animale, qui peut être satisfait, mais fondamentalement le désir, qui ne connaît pas de finitude[4]. Alors apparaît toute l’absurdité de la conception de l’homme rationnel  des économistes, sorte d’avatar du behaviorisme et pilier idéal du calcul capitaliste. Mais dans les faits cela n’a pas échappé aux promoteurs et aux utilisateurs de l’IA. Car, si la machine se comporte comme un calculateur rationnel, ils peuvent mettre toute sa puissance de calcul à cibler et manipuler nos désirs, conscients ou inconscients, dès lors qu’ils auront été identifiés. En témoigne l’usage qu’en fait aujourd’hui toute l’industrie proliférante du marketing publicitaire, du « badvertising »[5] : elle permet notamment de créer des tendances, d’automatiser les compagnes publicitaires, de générer et d’affiner textes et images sur les réseaux sociaux, et même de personnaliser des contenus lors de l’envoi de messages, enfin d’ajuster en temps réel prix et promos. Il y aura plein de leçons politiques à en tirer, mais nous voudrions mettre en évidence un dernier point.

 

Les machines intelligentes ne délibèrent pas et n’ont aucun sens moral

 

C’est pourtant une évidence, le moindre de nos gestes, en dehors des pures routines et des cas d’urgence vitale, appelle une délibération intime : vais-je faire ceci ou cela, maintenant ou plus tard, ou pas du tout ? Et qui dit délibération dit usage de la contradiction. Or, pour qu’il y ait contradiction, il faut un contradicteur, ce contradicteur étant moi-même. Cela signifie, pour faire simple, que nous sommes doubles, et que le double du « sujet » s’est constitué à travers un jeu d’identifications à autrui, toute la foule de personnages qui inconsciemment nous ont fait ce que nous sommes[6]. La machine intelligente, elle, n’a pas de double, n’a pas de distance à soi, et c’est pourquoi, tout en étant capable de raisonnement déductif, elle ne réfléchit pas et finalement ne pense pas, ne peut pas et ne pourra jamais penser[7]. C’est pourquoi aussi elle ne peut avoir aucun surmoi, ni a fortiori aucun sens moral, même rudimentaire. Ce qui nous fait penser à « l’homme aux écus ».

Faisons un dernier pas. Si nous sommes des êtres fondamentalement contradictoires, il faut alors non pas nier cette réalité native, mais l’assumer et la faire jouer positivement : contrôler nos passions par notre raison, alors que l’IA, telle qu’elle est utilisée, fait tout le contraire. Et c’est là que l’on commence à comprendre pourquoi elle peut être si dangereuse.

 

En quoi l’IA exploite notre « bêtise »

 

Nous n’avons pas la puissance calculatrice et déductive des machines artificielles. Celle-ci repose sur les quantités phénoménales de données qu’elles peuvent enregistrer et traiter. Depuis longtemps elles savent distinguer un chat d’un chien sans se tromper (on dit alors, abusivement, qu’elles ont le « concept » d’un chat). Prenons l’exemple de la reconnaissance faciale. Nous avons beau être physionomistes, nous ne ferons jamais aussi bien que les machines, parce que celles-ci ont appris à traiter des milliards d’images recueillies par des  caméras, dont celles produites par les internautes voyageant sur les réseaux sociaux, et qu’elles le font de façon de plus en plus sûre. Autre preuve : on peut aujourd’hui, dans certains pays, payer ses achats en scannant des produits et en utilisant son téléphone mobile pour les faire débiter sur son compte, sans risque d’erreur. Mais tout cela est dans la continuité de tout ce que les machines plus simples peuvent nous apporter, et l’histoire des sciences est jalonnée de dispositifs techniques qui ont rendu notre perception du monde plus fine (par exemple lorsque l’on est passé de la vision simple au microscope, puis au microscope électronique), plus rapide et plus sûre. La question que nous voulons soulever est pourquoi, en dépit de tout cela, nous agissons souvent comme des idiots.

On est en effet surpris que des esprits formidablement instruits, capables précisément souvent de résoudre des équations très compliquées à l’aide de machines, soient aussi aveugles à des réalités qui tombent sous le sens. On considère en général que c’est l’effet de préjugés relevant notamment de leur position dans la société, et en particulier de leurs intérêts de classe. Sans doute, mais cet effet d’aveuglement reste quelque peu mystérieux.

Alors vient à l’esprit l’idée que c’est là l’effet de notre vieille animalité. Nous avons été dressés par l’évolution à répondre à des situations d’urgence par des réflexes de sauvegarde ou de survie, ce que fait tout animal, mais que nous faisons plus encore parce que nous avons une conscience vive de notre fragilité et de notre mortalité. La machine intelligente, elle, n’a pas conscience qu’elle peut dysfonctionner ou même mourir (tomber définitivement en panne), et, de toute façon, elle s’en fiche, car elle n’est pas un être sensible. Elle peut réagir à des signaux d’alerte, mais ne saurait se protéger contre des attaques, telles les cyber-attaques, et encore moins s’auto-réparer, sans intervention humaine.

Cet ancrage dans notre animalité est un point tellement important que l’on pourrait y trouver l’origine de toutes sortes de réflexes d’auto-protection, notamment dans la science économique standard (réflexes lumineusement analysés par Jacques Généreux dans La déconnomie[8]). Or il est frappant que les hérauts de l’intelligence artificielle ne s’en soucient aucunement, eux qui voudraient que nous puissions fonctionner comme des machines parfaitement rationnelles. Vieux rêve de l’humanité, et fantasme renouvelé par la croyance dans des vertus miraculeuses de la science. Et, de  là, nos savants fous ce sont mis à imaginer que nous pourrions devenir immortels, comme peuvent l’être des machines – ce qui d’ailleurs est faux pour les machines elles-mêmes, en vertu de la deuxième loi de la thermodynamique.

Tout à leur  croyance dans les pouvoirs de l’IA, ses adeptes peuvent lui laisser libre cours, alors que, appliquée sans discernement ni contrôle, elle flatte la bêtise, c’est-à-dire les réactions impulsives, les emportements, les émotions primaires, les jugements hâtifs. Le comble est atteint quand ses promoteurs, considérant la publicité une industrie économique comme un autre, lui fournissent les outils les plus sophistiqués. Nous savons que les majors de l’internet tirent depuis longtemps de la vente des données recueillies la principale source de leurs revenus. Aujourd’hui ils proposent aux entreprises, comme nous l’avons vu, des solutions IA pour parfaire et personnaliser leurs campagnes publicitaires. Certes les créateurs des robots conversationnels ont cru pouvoir se passer de revenus publicitaires, comptant sur des abonnements pour faire payer un service de meilleure qualité que le service gratuit, mais ils y viennent peu à peu pour satisfaire leurs investisseurs.

Mais les méfaits de l’IA ne s’arrêtent pas là. Elle permet d’exploiter toutes les faiblesses de la nature humaine.

 

Comment l’IA renforce nos « bas instincts »

 

Cette expression du langage courant est évidemment trompeuse, car nous sommes, pour reprendre une vieille formulation,  des «animaux dénaturés ». De plus l’idée même d’une nature humaine est fortement contestée tant les besoins et les comportements sont variables d’un individu à l’autre, d’une société à l’autre. Pourtant il est possible de dégager, à travers cette diversité, trois invariants qui, en sus de notre nature d’homo faber, nous différentient des animaux supérieurs[9].

Le premier est la prématuration et l’impotence de l’enfant humain qui le rend totalement dépendant des adultes et qui, du fait de la faiblesse de sa prise sur le réel, l’enferme dans un monde de sensations, source, si l’en en croit la psychanalyse, d’un inconscient profond, ce à quoi nous avons déjà fait allusion. Or un usage incontrôlé de l’IA donne libre cours à tous les fantasmes : la peur de l’abandon (d’où le rôle assigné aux Chatbots émotionnels), le désir de toute puissance (d’où la fabrication de personnages héroïsés), la crainte de l’anéantissement (d’où la production d’images morbides), bref tout ce que racontaient les contes pour enfants, mais avec tout le réalisme permis par les algorithmes.

Le deuxième invariant est la prohibition de l’inceste, qui s’accompagne normalement d’un refoulement avec la constitution d’un surmoi. Quant ce dernier est faible (du fait de parents négligents) ou inexistant (parents violents ou incestueux) les enfants sont violents ou même ultra-violents (par identification à l’agresseur). L’IA incontrôlée fournit une matière abondante et réaliste au déchaînement de ces pulsions. On incrimine les réseaux sociaux, mais la situation est pire quand ils charrient tout ce qu’IA a permis aux névrosés et aux malfaiteurs d’imaginer, de divulguer et de mettre en œuvre sur l’internet.

Le troisième invariant est une conscience aigüe de la mort, que le sujet s’efforcera de conjurer par tous les moyens. Comme l’être humain est porté vers le mimétisme, source à la fois d’empathie et de rivalité, il peut chercher le salut dans la communauté des croyants et dans l’exclusion des incroyants, dans l’insertion dans un groupe dominant et dans l’ostracisme des autres. Or l’IA offre des moyens puissants à ces tendances, comme on le voit avec ses applications dans le domaine militaire et son pouvoir de diffusion des contenus haineux, racistes et criminels. On a aussi déjà noté qu’elle donne lieu, chez ses meilleurs spécialistes, à des rêves de domination de la nature et d’immortalité.

Pour toutes ces raisons l’IA présente les plus grands dangers.

 

En conclusion

 

Les machines intelligentes peuvent représenter un formidable gain de productivité en ce sens qu’elles économisent du travail humain, du reste non pas tant au niveau de leurs constructeurs et promoteurs[10], mais à celui de leurs utilisateurs (c’est une question que nous ne pouvons développer ici), mais le prix est cher à payer, tant au plan de la dépense de travail (le travail, dans les conditions capitalistes, est en même temps allongé et intensifié), que sur celui de la détérioration des compétences et de ses aspects coopératifs.

Les machines intelligentes sont aussi porteuses de dangers de toutes sortes dans la société tout entière, dans la mesure où elles nous déshumanisent, niant et détruisant ce que nous avons de propre : nos réactions spontanées d’être vivant, la richesse de notre information ordinaire, notre aptitude à faire face à l’imprévu, notre inventivité, notre capacité d’intuition, notre pouvoir de réflexion. Les machines intelligentes  s’essaient à copier notre affectivité, mais la tronquent et la dénaturent, refoulent nos passions, tout en les subvertissant et les soumettant à l’empire de la publicité. Les machines intelligentes n’ont, par nature, aucun sens moral, ce pour quoi leurs promoteurs sont hostiles à toutes les régulations et rechignent à appliquer celles que l’on tente de leur imposer.

A cette liste de dangers il faudrait ajouter (mais ce n’était pas ici notre propos) la vulnérabilité des machines et de l’ensemble du système dans lequel elles sont déployées, les erreurs et les biais cognitifs dont elles sont coutumières, l’appauvrissement de nos capacités d’apprentissage, de sérieux risques de perte de contrôle, leur utilisation comme outil de surveillance généralisée et de destruction militaire à grande échelle, et, last but not least, leur désastreux impact écologique.  Aucune technologie n’a été aussi puissante, aucune, hors la bombe nucléaire, n’a autant mis en péril, à une époque de capitalisme actionnarial débridé, l’humanité toute entière.

 

 

 

Bibliographie

 

Agüeras y Areas Blaise, What is Intelligence, Massachussets Institute of Technology

Alombert Anne, De la bêtise artificielle, Allia

Bourguignon Jonathan, Internet, année zéro, Divergence 2021

Carbonell Juan Sebastian, Un taylorisme augmenté. Critique de l’intelligence artificielle, Amsterdam

D’Asara Biondo Carlo et François Morel, L’Humanité face à l’IA : le combat du siècle, Calmann Levy, 2025

Laurence Devillers, l’IA ange ou démon ? Cerf Editions

Giraud Thibaut, La parole aux machines. Philosophie des grands modèles de langage, Grasset

Grallet Guillaume, Pionniers :Voyage aux frontières de l’IA, Grasset 2025

Hinton Geoffrey, La menace silencieuse de l’IA, Blessed Publications

Julia Luc, IA génératives, pas créatives, Le Cherche Midi, 2025

Neyrat Frédéric, Traumachine. Intelligence artificielle et techno-fascisme, MF Editions

Salin Eric, Le désert de nous-mêmes. Le tournant intellectuel et créatif de l’intelligence artificielle, L’échappée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Cf. Historical Materialism, Revisiting Fundamental Concepts, chapter 4, Routledge 2025.

[2] Cf. Tony Andréani, Un être de raison. Critique de l’homo oeconomicus, Paris, Edtitions Syllepse, 1997.

[3] Un milliard de personnes  échangent chaque jour avec un avatar, et 7 adolescents sur 10 aux Etats-Unis. 

[4] Cf ? Tony Andréani, Historical Materialism. Revisiting Fundamental Concepts, London, Routledge, 2025, Chapter 10.

[5] Cf.  Andrew Simms et Leo Murray, Badvertising : Polluting Our Minds and Fuelling Climate Change, Pluto Press, 2024.

[6] Cf. Tony Andréani, Historical Materialism, Revisiting Historical Concepts, op. cit. , Chapitre 18

[7] L’IA ne reproduit qu’une petite partie de notre fonctionnement cérébral , comme l’ont montré des neurobiologistes, à l’aide d’examens par  IRM.

[8] Jacques Généreux, La déconnomie, Quand l’empire de la bêtise dépasse celui de l’argent, Paris, Editions du Seuil, 2016.

[9] Cf. Tony Andréani, op. cit. chapitre 10

[10] En effet, en plus du travail de leurs techniciens, ingénieurs et chercheurs, il y a tout le travail des préparateurs de données (ces « travailleurs du  clic », qui seraient entre 1, 5 et 4 millions dans le monde, soumis à un labeur harassant et parfois traumatisant, et payés au plus bas), mais encore le travail gratuit des internautes eux-mêmes, lorsque, en se connectant, ils fournissent des données.

1 mai 2013

parution

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26 avril 2010

De la société à l'histoire


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25 novembre 2025

 L’1A, la plus puissante et la plus nocive des technologies ?

 

 

l’IA représente, sans aucun doute, une révolution technologique (la sixième grande révolution, selon moi, dans l’histoire de l’humanité). Mais, comme toute technologie dans les sociétés de classes, elle a une double face. Je ne vais par ici traiter de l’IA en général, ni de ses limites intrinsèques (vaste sujet de réflexion philosophique), mais discuter dans un premier temps des gains de productivité qu’elle peut représenter, ensuite souligner les méfaits qu’elle entraîne sur le travailleur, sur le consommateur et sur le milieu naturel, et enfin relever les risques majeurs qu’elle représente pour l’humanité toute entière.

 

La face positive de l’IA

 

Cette face  positive, c’est un énorme gain de productivité, au sens strict (marxien) où cela signifie une économie de travail humain.

Elle allège le travail des travailleurs directement productifs, dits « manuels » (dans l’industrie, le transport, le stockage etc.), notamment en remplaçant des gestes par des automatismes et en perfectionnant la robotisation. Elle allège le travail des travailleurs indirectement productifs, dits « intellectuels » (agents de direction, techniciens, chercheurs), par des outils tels l’accès à une masse d’informations et leur traitement, la traduction d’une langue en une autre, la génération de textes et d’images, certaines prises de décision même. Mieux : elle permet des avancées scientifiques (par exemple dans le domaine des propriétés moléculaires) qui, sans elle, demanderaient beaucoup de temps, voire seraient impossibles. Elle allège enfin le travail des travailleurs improductifs, tels que ceux du commerce, de la comptabilité, de la banque, de l’assurance et de la finance, les remplaçant même à de nombreux postes de travail (un exemple : la suppression des traders par du trading automatique).

Dans la vie quotidienne elle est plus rapide et plus efficace que les moteurs de recherche, qui ne représentent que son degré faible : on peut lui demander des recettes de cuisine et des informations sur la qualité des produits, des avis sur des loisirs et des activités culturelles, sur la manière de se rendre à une adresse, sur la météo, sur un lieu de vacances, sur un appartement à louer ou un placement bancaire etc., et une réponse détaillée arrive en quelques secondes, sans qu’on ait à fouiller sur internet ni à perdre du temps avec des professionnels. C’est une des raisons pour laquelle l’utilisation d’un agent conversationnel (Chat GPT, parmi d’autres) s’est répandue comme une traînée de poudre.

Il faut cependant relativiser cette économie de travail, par rapport aux moyens de recueil, de traitement et de circulation de l’information antérieurs à l’internet (le livre, l’encyclopédie, le courrier postal et le fax, l’échange téléphonique). Les entreprises de l’IA ont en effet besoin d’énormes masses de données, qui lui sont fournies par les innombrables usagers de ses services, simplement quand ils se connectent, effectuant ainsi un travail gratuit[1] (cf. mon article sur le dit « féodalisme numérique »), et qui ensuite sont scrutées par les « travailleurs du clic » (ils seraient entre 150 et 400 millions dans le monde, soumis à un labeur harassant et parfois traumatisant, avec des salaires dérisoires). A quoi il faut, bien sûr, ajouter le travail des programmeurs spécialisés, travail opératif hautement qualifié, le travail des ingénieurs, qui est un travail de conception, et le travail scientifique (élaboration d’outils mathématiques, en l’occurrence statistiques). C’est en réalité dans les entreprises qui utilisent l’IA que se réalise une économie de travail vivant, supérieure au coût qu’elles doivent supporter pour l’utiliser. Mais quelle économie exactement ?

Ce n’est pas sous l’angle de sa durée et de son intensité, car les travailleurs qui s’en servent connaissent en général un renforcement de ces deux paramètres du travail que sont la durée et l’intensité : plus de temps passé devant les ordinateurs, plus d’attention et de postures difficiles. L’économie réalisée se fait surtout sous l’angle de la qualification, en tant que celle-ci réclame de plus ou moins longues durées d’apprentissage.

C’est en effet là le point fort de l’IA. Quand elle surpasse un joueur d’échecs ou de go, cela ne veut pas seulement dire qu’elle réalise ses opérations beaucoup plus vite (économie de temps). En fait elle explore, forte de son apprentissage (l’analyse de milliers d’opérations déjà réalisées), plus de stratégies possibles. Quand elle compose le dernier mouvement manquant d’une symphonie de Mahler, elle fait mieux qu’un musicien averti (à distinguer d’un grand interprète), parce qu’elle a passé au crible l’ensemble de l’œuvre du compositeur. Quand elle compare des milliers d’images IRM de poumons pour y déceler des signes de cancer, elle a acquis un savoir supérieur à celui de l’ensemble des praticiens et facilite par là le travail du radiologue au contact avec le patient. Quand elle compose une image de synthèse, elle le fait mieux qu’un professionnel de Photoshop, certes parfois avec des erreurs qu’il n’aurait pas faites, mais avec plus encore de réalisme. L’IA a donc donné à son utilisateur final une compétence qui ne lui a pas coûté un long temps d’apprentissage, et que souvent il n’aurait pu acquérir sans elle.

Pour l’entreprise capitaliste, c’est tout bénéfice : elle n’aura pas à payer sous forme de salaires ces temps de qualification, puisqu’ils seront incorporés dans le capital fixe des machines utilisées (capables, comme on dit, de machine learning), dont le coût est infiniment inférieur.

Si nous sortons de la sphère de la production et de ses rapports sociaux, donc des gains de productivité qu’elle peut réaliser, l’IA a envahi celle des rapports interindividuels, bien au-delà de ce permettaient les réseaux sociaux, dans leur fonction initiale (lors de la première phase de l’internet), à savoir favoriser la circulation de l’information et faciliter les échanges. Elle va même aujourd’hui jusqu’à remplacer ces rapports par les relations avec un robot (lesquelles représenteraient jusqu’à la moitié du trafic internet),  et, mieux encore, par un échange personnalisé avec un robot qui se présente comme un confident, un ami, voire comme un partenaire sexuel. Dans ce dernier cas, face à des situations de solitude, de détresse, de mal-être, le robot, qui a appris à vous connaître, qui a mémorisé des milliers de situation semblables, vous écoute et vous répond de manière « intelligente ». Disons qu’il joue le rôle d’un psychologue qui serait toujours et instantanément accessible, et ceci sans rien payer, ou seulement un modeste abonnement pour accéder à une version un peu poussée de l’agent conversationnel. Rien d’étonnant à ce que ce service séduise de plus en plus, comme il le fait aujourd’hui, les adolescents, mais aussi des personnes de tout âge. Mais peut-on parler ici d’un gain de qualification par rapport aux interlocuteurs de la vie ordinaire, parents, amis et voisins ? Il est en fait trompeur. Un exemple caricatural souligne cette tromperie : le dialogue, par robot interposé, avec des défunts, destiné à soulager la douleur d’une perte.

D’une manière générale, tous les gains de qualification vont bien souvent s’accompagner de redoutables effets néfastes, largement documentés et dénoncés par certains de ses meilleurs connaisseurs, qui réduisent ou annihilent ces gains, et, au-delà, menacent non seulement la force de travail, mais la force d’activité, si l’on entend par là les capacités qui s’exercent aussi dans la sphère du temps libre.

 

Les effets négatifs de l’IA sur le travailleur

 

1° On redoute d’abord qu’elle supprime nombre de métiers, entraînant par là-même un chômage massif. Certains soutiennent même qu’il n’en resterait que 35 qui en sortiraient indemnes.

Ceux qui seraient préservés seraient surtout  certains métiers manuels, demandant une expérience sur le terrain, tels ceux des éboueurs, des plombiers, des réparateurs, des employés de maison, d’hôtels et de bureau, des jardiniers, des cuisiniers, des livreurs, des soignants etc. A quoi il faut ajouter les métiers d’art et les métiers artisanaux. Observons cependant que beaucoup sont utilisateurs de l’IA, et parfois même dépendants d’elle (ainsi pour les livreurs ou les chauffeurs dont l’emploi du temps est calculé par l’IA),

Sont plus touchés les employés en général (les « cols blancs ») comme ceux du commerce, de la banque, du conseil, des services informatiques, des administrations, soit qu’ils ne savent pas bien utiliser l’IA, soit qu’ils soient remplacés par elle. Sont concernés par exemple les caissiers des grandes surfaces commerciales, les agents de billetterie, ceux des centres d’appel, les télévendeurs, les chargés de comptes bancaires, les chargés d’études marketing ou de relations publiques, les informaticiens etc.

Mais les professions les plus qualifiées sont également atteintes. On peut citer les interprètes, les traducteurs, les correcteurs, les journalistes, les programmateurs d’outils à commande numérique, les enseignants, les médecins, les psychologues, les avocats et juristes, les médecins, et même des professions scientifiques comme celles d’historien ou de mathématicien.

Entendons-nous bien. Dans la mesure où l’IA apporte des gains de productivité, surtout sous forme d’économies de temps de qualification, tout cela représente un progrès des « forces productives ». Mais si, en même temps, elle réduit la qualification de la plupart des travailleurs restants, comme on va le voir plus loin, elle dégrade le service rendu. Et, quand elle remplace le lien social par une interaction machinique, comme c’est le cas avec les chatbots, elle le fait encore plus.

De plus en créant une armée de chômeurs, elle donne aux capitalistes une arme puissante pour peser sur les salaires et, comme  l’on ne s’occupe guère des reconversions, la « casse sociale » s’en trouve accrue.

Les gains de productivité à l’échelle d’un pays (l’amélioration de la peine et des salaires des travailleurs), peuvent être réduits, voire annulés, pour bien d’autres raisons, qui ne sont pas seulement liée à la nature de l’IA, mais au fait qu’elle est dominée par des oligopoles privés,  presque tous états-uniens, qui se soustraient aux régulations étatiques destinées à en circonscrire l’usage, et disposent d’un pouvoir de pression et de lobbying supérieur à celui d’industries comme celle du tabac, de l’industrie  pétrolière ou chimique, parce que l’IA est devenue partie intégrante de ces technologies de l’information et de la communication qui, depuis l’essor de l’internet, des réseaux sociaux et des téléphones portables, constituent comme le système nerveux des économies, à l’instar de  l’électricité. Le pouvoir des oligopoles états-uniens est manifeste dans le cas de l’Union européenne,  quand ils refusent de se soumettre aux régulations décidées par le Parlement (le Digital Services Act et le Digital Market Act) surtout depuis l’administration Trump et son chantage aux droits de douane, qui met la Commission européenne sous pression. On parle à ce sujet, avec raison, d’une sorte de « colonialisme numérique ».

2° Ce qui est rarement observé est que, pour les emplois restants, le travail s’accompagne à la fois d’une intensification et d’une perte de compétences. Le travail est en effet devenu plus répétitif et déqualifié. Car nombre d’opérations effectuées par ces travailleurs maintenus le sont avec des dispositifs automatiques comportant une part d’IA, autrement dit des programmes incorporés, en sorte que ces travailleurs ne savent plus comment les réaliser, quand besoin est, sans eux.

L’IA a des effets négatifs sur l’apprentissage lui-même. C’est flagrant dans le cas de l’éducation. L’élève qui demande à un robot conversationnel de lui faire un exposé, un résumé de texte, une dissertation, y trouve certes plus aisément de la matière que s’il se sert seulement d’un moteur de recherche, mais cesse de faire un effort, d’imaginer, de réfléchir, et mémorisera difficilement. Les enseignants, quand ils ne contestent pas son utilité, peinent à jouer leur rôle d’éducateur.

La déqualification n’est pas intrinsèque à l’usage de l’IA, mais l’effet d’une gestion capitaliste, qui cherche à payer toujours moins le travail qualifié.

Cette perte de compétences devient un grave problème quand le machinisme à base d’IA tombe en panne, ou quand il est mis en panne par des agents malveillants. Et ce problème devient d’autant plus sérieux quand les produits sont en constant changement, ou ne durent pas, du fait d’une «obsolescence programmée ».

Or les pannes peuvent être catastrophiques. Si, par exemple, l’armada de chauffeurs-livreurs qui approvisionnent les commerces alimentaires d’une ville comme Paris, selon les instructions d’une IA, se trouve mise à l’arrêt, c’est la famine. Si se produit une panne générale d’internet, par suite d’un câble défaillant ou saboté, c’est le chaos absolu. La prévention des pannes ou la restauration des systèmes nécessite un travail hautement qualifié, ce qui réduit d’autant l’économie de travail que représente l’IA. Les cyber-attaques peuvent être destructrices.

Bien sûr des pannes sont inévitables dans un système hautement complexe, mais elles ont plus de chances de se produire quand les grands opérateurs, à savoir les oligopoles du cloud, sont privés, axés sur le rentabilité capitaliste.

3° Les risques sont multiples de perte de contrôle, pour deux raisons au moins. La première tient précisément à la puissance de l’IA. Un système informatisé, estime-t-on, fonctionne 50 fois plus vite qu’un cerveau humain. Alors à quoi bon se fatiguer à apprendre et à mémoriser ? La deuxième tient à son mode de fonctionnement, qui est totalement opaque. Je parle ici surtout de l’IA générative, celle qui repose sur des réseaux de « neurones », organisés en couches successives. Le professionnel de l’IA ne sait pas comment elle a obtenu ses résultats. Si une erreur s’est produite, il ne sait ni où ni comment. Contrairement à un cerveau humain, qui peut comprendre ses étapes, revenir en arrière, changer de direction, elle n’est qu’un grand automate.

Ici encore économiser du travail humain aggrave le phénomène.

 

Les effets négatifs de l’IA sur le consommateur

 

1° L’IA multiplie les erreurs, alors qu’elle donne souvent l’impression d’un texte bien écrit ou d’une image réaliste, parce qu’elle puise ses données au hasard de leurs occurrences sur internet. Elle peut, par exemple, faire des fautes d’orthographe, parce qu’elles y étaient courantes. Impossible de remonter à la source de l’erreur, parce qu’on ne sait pas où ni comment elle s’est produite. Tout ce que l’on peut faire, c’est sélectionner des sources plus fiables. Seul un expert humain (un lecteur érudit, un traducteur professionnel, un juriste compétent, etc.) peut s’en apercevoir, car la machine ne comprend pas de qu’elle fait.

2° l’IA permet toutes les tromperies. Il est aisé de manipuler un texte pour lui faire dire le contraire de ce qu’il dit, et encore plus facile de truquer des images aujourd’hui en supprimant toutes les erreurs manifestes. On est arrivé au point où il est devenu impossible de distinguer une image vraie d’une fausse. Mais l’IA va beaucoup plus loin. Elle permet de créer de toutes pièces, avec quelques « tutos » des romans, des vidéos, des poèmes, des chansons entièrement fictifs, ce qui n’empêchera pas de les commercialiser, avec grand profit, massivement. Ces produits sont de piètre qualité, carrément délirants (de la « bouillie numérique »), ou volontairement mystificateurs. Ils rencontrent pourtant d’autant plus de succès qu’ils sont d’abord facile pour des consommateurs qui ne lisent plus, qui n’ont aucune culture musicale, qui vivent dans leur bulle, loin de la réalité sociale, qui se complaisent dans leurs fantasmes. L’internet d’autrefois, outil de connaissance et d’échange, est devenu un espace de déculturation,

Il existe bien des contrôles opérés par des « modérateurs », mais les géants de l’IA répugnent à les développer, car cela réduirait le nombre de « clics » qui sont la matière première de leur activité et la source de leurs profits.

3° L’IA générative présente, c’est bien connu, toutes sortes de biais cognitifs. Ils sont liés à la manière dont elle collecte ses données. Ceux qui lancent cette collecte sont des ingénieurs le plus souvent masculins, généralement blancs, de culture occidentale, anglophones, diplômés de certaines écoles, plus souvent masculins que féminins. D’où autant de préjugés indécelables, sauf pour un œil averti.

4° L’IA a un puissant pouvoir de persuasion clandestine à travers ses algorithmes de recommandation. C’était vrai des réseaux sociaux, mais c’est encore plus vrai avec l’utilisation de l’IA, Elle enferme les individus dans des bulles cognitives, renforce leurs opinions et nourrit leurs préjugés et leurs fantasmes. Un exemple montre jusqu’où peuvent aller leurs effets les plus néfastes : elle a joué un grand rôle dans des génocides comme celui qui s’est produit en Birmanie.

On le sait, la gratuité des réseaux sociaux dissimule la vente de données, via des courtiers, à des entreprises désireuses de conquérir des marchés avec de la publicité, où la part d’information est souvent minime par rapport à celle de la séduction, si bien que le marketing publicitaire est devenu le troisième grand secteur de l’économie mondiale, après l’agriculture et l’industrie. L’IA y joue un rôle de plus en plus grand. Jusqu’à présent, ChatGpt et ses concurrents se refusaient à cette pratique, ne proposant, pour se financer, que des abonnements, en fait souscrits par une petite minorité d’utilisateurs. C’est sur le point d’être fini, les investisseurs réclamant leur dîme.

5° L’IA détruit les rapports interpersonnels, dans leur singularité, leur richesse, leur conflictualité même. Le robot conversationnel donne l’illusion d’un véritable échange, car il abonde dans le sens souhaité, se présentant comme un confident et un ami sincère, vous consolant de vos malheurs et vous aidant à les surmonter. Certes il aide à sortir des cas de solitude grave, mais finit par vous enfermer dans le solipsisme. On connaît des cas où il fait passer de tendances suicidaires à l’acte lui-même.

Plus généralement l’usage des robots conversationnels, qui vise à réduire les coûts d’une véritable interaction humaine, a de graves conséquences anthropologiques.

6° En effet l’IA obère les facultés psychiques. Des études scientifiques sur le fonctionnement du cerveau montrent qu’elle ne mobilise que certaines de ces zones, avec des conséquences comme un affaiblissement de l’attention, trop sollicitée, notamment avec le scrolling (le défilement incessant de contenus), de la mémorisation, de la réflexion. Les chercheurs en sciences cognitives vont jusqu’à parler à ce sujet d’une véritable « drogue numérique ». L’intérêt des firmes de l’IA est en effet de faire rester l’internaute, qui a été cartographié jusqu’à ses goûts les plus intimes, le plus longtemps possible sur des sites pour monnayer ensuite les données recueillies. Les effets de cette captation sont de l’anxiété, une détérioration de l’image de soi, une perte d’empathie, des tendances dépressives.

 

Les effets négatifs de l’IA sur le sujet sociopolitique

 

Ils sont  à présent bien connus, et je vais me contenter de lister les principaux.

1° L’IA oriente les choix individuels au bénéfice des grandes entreprises ou d’entités politiques. On a déjà noté son pouvoir de persuasion via les algorithmes de recommandation et le ciblage publicitaire, pouvoir accru par le fait qu’elle connaît tout d’eux, ou du moins tout ce qu’ils ont laissé comme traces sur la Toile (messages, consultation de sites etc.). Internet est devenu aujourd’hui le royaume des influenceurs, payés au nombre de vues qu’ils ont suscités, et parfois eux-mêmes crées avec l’IA. On peut parler ici d’une manipulation de masse à des fins commerciales. Mais il existe aussi une manipulation de masse à des fins politiques. On sait que, de manière discrète, des entreprises privées, mais aussi des Etats, influent sur les campagnes électorales, propageant de fausses informations. Des gens peu informés vont même demander à ChatGpt et autres robots non seulement de remplacer leur médecin ou un psychologue, mais pour qui voter.

L’1A permet d’instituer un système de surveillance généralisé des citoyens, difficilement limité par des régulations étatiques, comme celles de l’Union européenne. Elle le fait à travers toutes sortes de dispositifs, présentés comme sécuritaires (caméras permettant la reconnaissance des visages et des comportements, enregistrements des communications internet et des localisations). Elle est un puissant outil d’espionnage. Le paradoxe est que cette surveillance, qui a son utilité pour traquer les auteurs de délits et de crimes, s’avère très défaillante pour les freiner et plus encore pour empêcher la profusion des escroqueries et arnaques en tout genre. C’est que l’IA est un formidable outil pour falsifier des sites et documents, usurper des identités, pirater des comptes bancaires. Le génie de l’IA est sorti de sa boite et la falsification est devenue une véritable industrie.

3° Le plus grave est l’utilisation de l’IA à des fins militaires. Tous les types d’armement modernes (missiles, drones, batteries anti-aérienne) y font appel. Pour donner un exemple c’est l’IA qu’utilise l’armée israélienne pour cibler ses adversaires supposés. Et le mouvement n’est pas près de s’arrêter. La guerre cybernétique se sert massivement de l’IA. Des robots tueurs, choisissant et éliminant leurs victimes, sont déjà en service. Tout ceci est désormais bien connu.

La menace que l’usage de l’IA fait peser sur l’humanité est telle qu’elle paraît, à de bons analystes, aussi grave que celle que représentait, et représente encore, la bombe atomique. Et, en la matière, il n’existe à ce jour aucun traité de non-prolifération.

 

 

Les effets négatifs de l’IA sur le milieu naturel

 

Les supports physiques de l’IA sont énormément consommateurs de ressources naturelles, générateurs de pollutions et perturbateurs du climat. C’est particulièrement le cas des data centers, gros consommateurs d’électricité et d’eau. Les plus lucides des dirigeants des grandes firmes de l’IA le savent bien, n’ignorent pas que les compensations qu’ils mettent en avant (électricité verte, crédits carbone) sont insuffisants, mais continuent leur course en avant, préférant miser sur des réacteurs nucléaires à fusion atomique qui ne sont que dans les limbes.

 

Conclusion

 

Cette liste des effets néfastes de l’IA n’est pas exhaustive. Je disais pour commencer que l’IA est une technologie extrêmement puissante, parce qu’elle économise du travail humain, surtout du travail qualifié. Mais, en système capitaliste, cette économie est poussée à un point où elle détruit ou réduit les aspects coopératifs du travail, pourtant hautement productifs, comme l’a fait, avant elle, le taylorisme et le fordisme, en favorisant son intensification et sa déqualification.

Mise en œuvre par de grands oligopoles privés, elle représente  des menaces existentielles pour les sociétés et pour l’humanité toute entière, que les développements précédents n’ont fait qu’entrevoir : C’est en ce sens que cette technologie, qui pourrait libérer le travailleur des tâches les plus fastidieuses, qui peut être un outil de découverte scientifique et de créativité, peut se muer en la pire des technologies.

Comment sortir de ce cauchemar technologique ? Un espoir réside dans sa démesure elle-même. Beaucoup prédisent que les valorisations extravagantes des majors de l’internet qui, à force d’achats de tous les segments de l’IA, sont devenus comme des grenouilles qui se prennent pour un bœuf, finiront par éclater lors d’une gigantesque « bulle internet ». Mais, à notre époque d’un hypercapitalisme (celui des grands fonds d’investissement), il est probable qu’une telle bulle ne marquera qu’une pause dans la course en avant. D’autres pensent que les populations finiront par se lasser de leur servitude à l’internet « intelligent » et préféreront se débrancher. Cela peut en effet réduire son impact. Certains services peuvent même être obtenus sans avoir recours à l’IA générative, en utilisant la seule puissance des ordinateurs, par exemple optimiser des transports scolaires ou un service de covoiturage. Mais cela ne va pas loin. Au-delà il faut une telle puissance de calcul qu’il faut en passer par les data centers. Seuls des Etats peuvent y parvenir. Mais quels Etats pourraient-ils contrôler le capitalisme numérique?

Ce ne seront pas les Etats-Unis, puisqu’ils s’appuient sur leurs grandes firmes privées pour enrayer leur déclin, lesquelles firmes financent, de la manière la plus opportuniste, les campagnes électorales de leurs deux grands partis. Ce ne sera pas l’Union européenne, depuis longtemps vassalisée. Ce pourrait être la Chine, qui contrôle étroitement ses majors de l’IA et soutient l’open source de leurs algorithmes, Mais on voit qu’elle a bien du mal à lutter contre les mésusages de l’IA, lors même qu’elle les reconnaît. C’est peut-être du côté des Etats de la périphérie que se dessine une voie salvatrice. On voit ainsi des Etats africains, jusque là simples fournisseurs de la matière première de l’IA (les données, traitées par leurs « travailleurs du clic »), que se dessine une IA sobre en énergie (avec des mini clouds alimentés par l’énergie solaire) et adaptée à leurs besoins. Reste que cette IA locale ne suffira pas pour mettre en œuvre de grands programmes scientifiques - pour autant que ceux-ci sont bénéfiques pour l’humanité, et non pour assouvir les rêves fous des faux prophètes de la Silicon Valley. Ce sera à la coopération internationale des chercheurs, surtout ceux des institutions publiques, (à financement public) et des analystes critiques, de mener le combat idéologique et d’alerter les populations sur les risques de toute sorte liés au développement de l’IA Il faut aussi espérer que des traités internationaux, sous la pression des gouvernements, mais surtout des populations et des ONG,  verront le jour pour prévenir une apocalypse résultant de ses usages militaires.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Il s’agit bien d’un véritable travail, malgré les apparences, une des preuves en étant que les données soit  servent de matière première pour entraîner l’IA, soit sont vendues. Les données recueillies auprès de leurs clients par des entreprises commerciales pour leur usage, par exemple lorsqu’elles leur demandent de créer un compte, sont également une forme de travail subreptice, mais bien plus limitée.

30 avril 2010

Discours sur l'égalité parmi les hommes

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18 août 2025

 Techno-féodalisme ou hypercapitalisme ?

 

 

Plusieurs théoriciens, se servant des outils conceptuels du marxisme, défendent la thèse que les plateformes numériques ne seraient pas une forme extrême du capitalisme, mais un mode de production si nouveau qu’il faudrait le qualifier autrement. Ils ont alors proposé le terme de « techno-féodalisme », et l’ont défendu avec des arguments séduisants. Que faut-il en penser ? Je vais m’attacher ici à examiner,  point par point, leurs principaux arguments.

 

1° L’argument de base est que les plateformes utilisent le travail gratuit des internautes, lorsque ceux-ci, en se connectant, leur livrent, de manière le plus souvent consentante, une masse de données qu’elles vont exploiter. Ce qui fait alors d’eux de « nouveaux serfs ».

Certes les plateformes emploient encore des salariés pour concevoir leurs algorithmes, pour installer et entretenir leurs [1]infrastructures, pour leur propre gestion, mais ils sont relativement peu nombreux, en comparaison avec les effectifs des grandes entreprises industrielles et commerciales. Certes les plateformes salarient aussi des « petites mains » qui rendent les données utilisables (par exemple distinguer sur une photo un chien d’un loup) ou sont chargés de la « modération » des données récoltées, ce qu’elles font d’ailleurs au moindre coût en les délocalisant dans des pays à bas salaire. Tous ces salariés seront désignés comme des « techno-prolos »[2]. Mais l’essentiel du travail est fourni gratuitement pas les internautes.

L’objection qui vient à l’esprit est que les serfs d’autrefois étaient contraints de travailler, alors que les internautes choisissent librement de se connecter et le font souvent à titre de divertissement. Mais les théoriciens du techno-féodalisme ont raison.

D’abord c’est bien là une activité non payée. Elle n’est d’ailleurs pas propre aux plates-formes ; toutes les entreprises qui commercent ont remplacé des salariés par des actes de leurs clients (c’est, par exemple, le cas avec des caisses automatiques, grâce auxquelles le client règle lui-même son achat). Si, dans les deux cas, cela signifie une réduction des coûts, les plateformes le font seulement à bien plus grande échelle, lorsqu’elles récoltent des données, dont elles pourront se servir pour fournir leurs propres services, ou qu’elles pourront vendre à des tiers.

Ensuite l’activité des utilisateurs des plateformes présente bien toutes les caractéristiques d’un travail. La durée d’abord, soit toutes les heures passées devant l’ordinateur et surtout le smartphone, et ce d’autant plus qu’il faut aujourd’hui se servir de ces appareils pour réaliser quantité d’opérations courantes, depuis leur « dématérialisation », le client remplaçant de plus en plus le postier, l’employé qui répondait au téléphone etc. L’intensité ensuite : les connexions sur internet réclament le plus souvent beaucoup d’attention, dans des postures qui peuvent éprouver l’organisme. La qualification enfin : il faut avoir appris à manier ordinateurs et smartphones pour des opérations de plus en plus complexes avec des logiciels en constante évolution. Mais les plateformes font plus, elles captent l’attention par divers subterfuges : les notifications incessantes, le défilement incessant d’images, de vidéos publicitaires ou autres (le scrolling), les jeux, bref la sollicitation continue à remplir le temps libre quand il est disponible (par exemple dans les transports en commun, pendant les repas même). On sait que cette sollicitation touche particulièrement les jeunes générations, où il arrive qu’on ne se parle plus directement, mais par applications interposées. Bref le pouvoir addictif des plateformes fait que les connexions ressemblent bien à un travail forcé, comme l’était celui des anciens serfs.

Ce travail gratuit n’est pas spécifique aux plateformes. La différence est qu’elles l’utilisent à bien plus grande échelle que les entreprises marchandes ordinaires[3]. Il en résulte qu’elles peuvent faire des profits bien plus élevés que les entreprises  qui emploient avant tout des salariés, d’où aussi l’explosion de leurs valorisations en Bourse. Alors on devrait en conclure que, outre le fait qu’elles sont ou deviennent de puissants oligopoles, elles représentent un secteur, de plus en plus vaste, voire omniprésent, de l’économie capitaliste, lequel, par ses caractéristiques, échappe à la tendance à l’égalisation des taux de profit entre les branches et de ce fait réalise constamment des superprofits. On devrait ici parler d’un secteur hypercapitaliste. Mais ce n’est pas l’avis des tenants du féodalisme numérique. Pourquoi ?

2° Ils avancent en effet un second argument. Avec les plateformes il ne s’agirait pas de l’extraction d’un profit, mais d’une rente, une « rente algorithmique ». La rente foncière repose sur la rareté intrinsèque d’un moyen de production : une parcelle de terre bien située, un emplacement à construire, un gisement pétrolier ne sont pas reproductibles comme tels. Marx expliquait que c’était là l’explication de la rente absolue, ou de la rente différentielle (par exemple celle venant de la possession d’un terrain plus ou moins fertile). Cet argument peine cependant à convaincre, car l’espace du numérique n’est pas clôturé. Il est toujours possible d’ajouter des câbles pour les transmissions, de créer des logiciels, de construire de nouveaux data centers, de proposer de nouvelles applications etc. Il peut donc y avoir concurrence, il est vrai de type oligopolistique, et, de fait, cette concurrence a lieu : aucune plateforme ne peut empêcher ses utilisateurs de migrer vers d’autres, et même celle qui dispose du plus vaste «cloud » est ou sera suivie par d’autres. Seuls les Etats peuvent mettre des barrières à cette concurrence.

3° Un troisième argument des tenants du féodalisme numérique est qu’il transforme toutes les autres entreprises en « vassaux », qui sont obligés de lui prêter allégeance et de leur verser une dime pour faire des affaires, ou même simplement pour exister. Ce serait la fin du deuxième pilier du capitalisme, à savoir, outre la détention des moyens de production,  le libre marché, ouvert à tout concurrent qui se donne les moyens d’y intervenir. Cela a même conduit Yanis Vafoufakis à prédire le dépérissement du capitalisme au profit de ces nouveaux rentiers qui contrôlent les marchés.

Qu’il y ait quelque chose comme une « vassalisation », ce n’est pas niable. Sans le recours aux plateformes, aux connections qu’elles permettent et au marketing de persuasion dont elles sont les véhicules, beaucoup d’entreprises ne trouveraient pas leurs clients. Mais cela n’est pas si nouveau sous le ciel du capitalisme, car c’était déjà ce qui se passait avec la sous-traitance. Le donneur d’ordre pouvait choisir ses entreprises prestataires, leur donner accès à son marché et leur imposer leurs conditions. Simplement le phénomène est ici généralisé : une entreprise qui ne paie pas pour être référencée, et si possible en bonne place, jusqu’au petit restaurant, ne trouvera pas de clients et devra mettre la clef sous la porte.

4° Le propre des plateformes, nous dit-on, est qu’elles ne produisent rien. Mais c’est aussi le fait des entreprises commerciales, lesquelles cependant fournissent des utilités, quand elles mettent en contact les producteurs avec leurs clients, plus quelques services productifs comme la conservation des marchandises dans leurs entrepôts et leur présentation sur leurs étalages. Or c’est ce que font également les plateformes commerciales, comme Amazon, ou de contenu comme Netflix, à la seule différence que la présentation des produits se fait de manière totalement virtuelle, alors qu’une grande surface commerciale fait les deux (en magasin, ou aussi sur catalogue, par exemple pour les « drive ») et qu’elles conservent énormément plus de données client.

Le cas des moteurs de recherche et des réseaux sociaux est un peu différent. Les premiers non plus ne produisent rien, mais ils procurent bien des services de sélection et de transmission de toutes sortes d’informations, et les seconds des services de communication entre internautes, plus interactifs et variés en contenu (chats, visioconférences) que le téléphone traditionnel, auquel d’ailleurs des plateformes se substituent de plus en plus (Snapshat, WattsApp et autres).

Donc tous les cas les plateformes offrent bien des services. Ce qu’il faut critiquer, c’est la façon dont ils elles le font, mais ce n’est pas tellement nouveau. Les entreprises commerciales ont toujours joué de leur image de marque, et les médias traditionnels (presse, télévision) ont depuis longtemps fait une large place à la publicité. Les plateformes ont seulement démultiplié le marketing de persuasion, grâce à l’immense collecte de données qu’elles réalisent grâce au travail gratuit qu’elles exploitent, ce qui nous renvoie au premier argument. Les médias traditionnels déjà manipulaient l’information. Journaux et chaînes de télévision, censés appuyer leurs contenus sur des faits avérés et sur des analyses scientifiques, en les distinguant bien de leurs opinions, sont rares à le faire, surtout depuis qu’ils sont pour la plupart dans la main de grands capitalistes. Les plateformes, parce qu’elles appartiennent toutes à de grands groupes privés, ont seulement rendu encore plus caduque toute déontologie, laissant proliférer les fake news (aggravées par les trucages permis par l’IA), parce que cela accroît une collecte de données. qu’elles peuvent utiliser ou vendre à d’autres à des fins de manipulation politique. Cette destruction insidieuse d’un des piliers de la démocratie ne fait que prolonger l’hostilité viscérale de la bourgeoisie à une démocratie réelle, théorisée une hostilité accrue par le néo-libéralisme et par pointe extrême, le libertarisme.

5° Un autre argument invoqué par les théoriciens due techno-féodalisme est que les plateformes non seulement nous soutirent des données personnelles (identité, goûts, opinions), mais encore nous contraignent à les fournir. Il nous faut en effet, pour accéder à leurs services, créer un compte, et accepter des conditions dont le détail est tel que nous nous y perdons (comme avec les contrats d’assurance). Le Règlement général de protection des données (RGPD) européen limite en principe les données, mais, s’il est mis en œuvre par les administrations, il est beaucoup plus difficile pour les particuliers, auxquels cela demanderait une lecture attentive des clauses (comme dans le cas des petites lignes des contrats d’assurance), et un effort constant, pour le faire respecter

Ici encore ne n’est pas nouveau. Les commerçants traditionnels pratiquent, avec leurs cartes de fidélité, cette forme de capture du client. Elle est seulement devenue obligatoire avec les plateformes. Ce qui est plus important en la matière est que la collecte des données a donné un essor sans précédent à la publicité persuasive. Un dirigeant d’une chaîne de télévision privée disait, avant l’invention des plateformes,  que, en captant notre attention, cette chaîne pouvait vendre à des annonceurs « notre temps de cerveau disponible ». Les plateformes sont passées  à la vitesse supérieure : elles opèrent un renforcement de nos opinions et de nos goûts, surtout depuis que les algorithmes de l’IA sont capables précisément de renforcement, et elles nous font miroiter des sources de satisfactions auxquelles nous n’aurions jamais pensé. Les plateformes ne se contentent pas de tirer des revenus de la vente d’espaces publicitaires, mais elles multiplient ces espaces qui encombrent toute la vie quotidienne, et la soustraient à notre présence au monde. C’est le monde enchanté de la marchandise puissance 2.0.

Tout cela est exact, et fort bien vu par les théoriciens du féodalisme numérique, mais, encore une fois, c’était dans la logique du capitalisme et de la concurrence, depuis les premiers grands magasins décrits par Emile Zola jusqu’aux écrans numériques, en passant par les spots télévisés, autant de miroirs aux alouettes.

 

En conclusion

 

Aucun doute, les plateformes numériques ont bouleversé le mode de vie de plusieurs milliards d’habitants de la planète, pour le meilleur (un accès multiplié et instantané à l’information et à des connaissances, des possibilités de communiquer et d’échanger avec une masse d’individus, qui permettent de contourner des médias sous influence de leurs propriétaires), et pour le pire, comme nous l’avons vu (à quoi il faut rajouter la viralité des contenus les plus faux et les plus stupides, la cyber-surveillance, la cybercriminalité et le coût énergétique de leurs infrastructures). Mais le concept de technoféodalisme a davantage un sens métaphorique que scientifique. Tout porte à penser que les plateformes représentent plutôt un secteur hypercapitaliste, drainant des quantités énormes de plus-value, au détriment des autres secteurs, sans lesquels pourtant elles ne pourraient exister. Dès lors c’est du capitalisme qu’il faudrait sortir, mais en commençant par les remettre, du moins pour les principales, entre les mains de la puissance publique, pour que tous les citoyens puissent tirer parti de leurs services positifs et ne plus subir leurs aspects nocifs, pour cesser d’en être leurs esclaves plus ou moins consentants et en retrouver la maîtrise.

 

 

 

 

 

 

[1] Pour accéder aux plateformes les internautes sont obligés de décliner leur identité, à quelques exceptions près (les connections par https sur les moteurs de recherche, la messagerie électronique, qui vont d’ailleurs sans publcité.

[2] Ils ne percevraient, selon Varoufakis, que 1% des revenus des plateformes.

[3] Par exemple lorsque des supermarchés font faire le travail d’employés (caissiers, manutentionnaires) par leur clients.

10 janvier 2026

La double face de la publicité

 

 

La publicité est un corollaire des rapports marchands. Il faut bien, dès que l’on sort des échanges de proximité, que les producteurs de marchandises et de services rendent publics leurs offres détaillées et leurs prix aux consommateurs. C’est ce que nous appellerons une publicité d’information. Encore faut-il que cette information soit honnête et énonce clairement les effets des produits sur le consommateur et sur l’environnement. Tout autre est la publicité que nous appellerons la publicité d’influence et de propagande. Elle vise à pousser le consommateur à l’achat par tous les moyens les plus subtils et à l’endoctriner. Elle existe depuis longtemps, mais, utilisant tous les progrès technologiques, elle est devenue une industrie proliférente, pesant lourdement sur les économies contemporaines. En voici quelques aspects.

 

Un bref état des lieux

 

Depuis l’essor des applications sur internet, et spécialement celles des réseaux sociaux, et depuis l’usage des smartphones, les messages publicitaires ont connu une croissance exponentielle. Pour les seules applications d’images on a calculé que les internautes reçoivent un message par seconde. Les enfants eux-mêmes regardent, et dès leur premier âge, 40000 publicités par an. Difficile de faire le départ entre la publicité d’information et la publicité de conditionnement, mais il est clair que la seconde domine, car le nombre de produits n’a pas connu une telle progression. Les dépenses de publicité dans le monde ont atteint en 2023 le chiffre de 700 milliards de dollars, en devenant le troisième secteur économique de la planète, après l’alimentation et l’énergie. Une des raisons de cette croissance exponentielle est la multiplication des produits redondants.

Comment la publicité est-elle devenue très largement une publicité de conditionnement ? Plusieurs études ont montré qu’elle repose sur des techniques d’amorçage : il s’agit de capter l’attention du consommateur, même quand il n’a rien demandé. Cela se fait d’abord par l’insertion de messages, parfois subliminaux, non plus seulement sur les panneaux des villes et dans les médias traditionnels (presse, télévisions), mais sur tous les supports que l’on peut trouver sur internet (informations, musiques, vidéos, films, reportages, documentaires, spectacles sportifs etc.). Mais, avec l’essor de l’IA, les destinataires des messages sont ciblés, car les plateformes possèdent d’innombrables données sur les internautes, via l’historique de leurs recherches, leurs échanges et, plus récemment, leurs conversations avec des chatbots.

 

En quoi la publicité est devenue une publicité de propagande 

 

A la manière de la propagande politique, la publicité commerciale diffuse des informations pour inciter le consommateur à l’achat non seulement par des arguments objectifs, mais encore par des sollicitations cachées, des demi-vérités ou des mensonges. Il s’agit notamment d’associer des produits, sans le dire explicitement, à un statut social.

On peut prendre l’exemple des SUV, plus accessibles par leur prix que les voitures qui se réclament ouvertement du « luxe », et vantés seulement pour leur robustesse  et leur confort. En fait ils sont des signes de prestige : sur la route et dans les rues leurs possesseurs dominent de haut  ceux qui n’ont que des voitures légères. Et ce que la pub oublie de dire est qu’ils consomment beaucoup, qu’ils sont difficiles à manœuvrer et à garer, et que, même électriques, ils polluent.

D’une manière générale la fonction des marques n’est pas seulement de donner un gage de qualité, pas toujours démontrable, mais de signifier à quelle classe sociale le consommateur appartient, comme Roland Barthes l’avait si bien analysé dans ses Mythologies.

 

En quoi la publicité est-elle une publicité d’influence 

 

 Elle associe les produits à une promesse de bonheur, et même de félicité. Toutes les images de produits sont accompagnées d’utilisateurs épanouis et rayonnants. Cela va de la ménagère ravie de son appareil ménager au conducteur d’une voiture assimilé à pilote de Formule 1, avec sa passagère cheveux au vent, ses enfants jouant dans l’habitacle comme à la maison – en fait tous les ingrédients d’un accident automobile. La publicité aime aussi symboliser l’esprit d’aventure : la voiture file dans les paysages les plus extraordinaires, et même la science fiction est convoquée (elle vole dans le ciel). Inutile de multiplier les exemples, tout monde en connait bien. Ce que l’on sait moins, c’est toutes les techniques de manipulation qui sont utilisées pour attirer et séduire, par exemple le jeu sur les couleurs et leur symbolique, la sophistication des images, le raffinement des cadrages. Des armées de professionnels y sont dédiées. La manipulation se poursuit lors de la présentation des produits chez les commerçants : les emplacements dans les rayonnages des supermarchés sont calculés soigneusement pour attirer l’attention des clients afin de stimuler les ventes, et les marques doivent souvent payer pour cela.

 

Que faire pour lutter contre ce conditionnement ?

 

C’est la question que se posent les auteurs du livre Badvertising. Comment la publicité pollue la nature et les cerveaux[1], un livre formidablement documenté et appuyé sur un grand nombre de travaux scientifiques.

Une première façon de sortir de ce monde ensorcelé est d’en prendre congé en regardant ailleurs, par exemple en allant se promener, en pratiquant une activité sportive, en lisant, en quittant les réseaux sociaux. Une autre est d’utiliser les bloqueurs de pub, de refuser tous les cookies, de consulter le moins possible les sites   marchands. Certes, mais il est impossible d’échapper à la pub pour tous les achats du quotidien, puisque tant les lieux ou sites d’achats que les produits eux-mêmes en sont porteurs.

Alors il faut compter sur les pouvoirs publics pour interdire ou modérer la pub. Cela va de l’interdiction des panneaux publicitaires, du moins sur les routes ou dans l’entrée de villes, à une réglementation, qui ne soit pas laissée aux agences de publicité elles-mêmes, et à une fiscalité portant sur des dépassements de plafonds de dépenses publicitaires ou sur les grandes marques. Il est vrai que de telles mesures existent ça et là. Mais elles peinent à endiguer le flot, car la puissance des multinationales, des agences de publicité et des grandes entreprises de l’internet (qui vivent très largement de la publicité) est telle qu’elles peuvent circonvenir les Etats, falsifier les recherches, exercer des chantages à la compétitivité et à l’emploi. L’exemple de l’industrie du tabac en est la démonstration : il a fallu des décennies pour que des pouvoirs publics interdisent le nom des marques sur les paquets de cigarettes et y imposent des images des effets nocifs du tabac sur la santé.

Alors comment contrôler et limiter efficacement la publicité ?

 

Création d’une Autorité administrative indépendante

 

Les entreprises, quelles soient des fournisseurs directs, des intermédiaires comme les plateformes commerciales, ou les vendeurs finaux, doivent se faire connaître. C’est là une première forme de publicité. Actuellement elles le font, une fois enregistrées auprès de l’administration avec un numéro de Siret, quand elles ne sont pas au contact des consommateurs, par internet. C’est là que le jeu est faussé dès le départ, car elles doivent payer la plupart des moteurs de recherche pour être en bonne place dans les occurrences. Cette pratique devrait être interdite. Seul leur succès devrait les rendre plus visibles, même si cela leur prend du temps.

Viennent le prix et la qualité des produits, ce qui relève de la publicité d’information. Ils ne sont pas contrôlés par cette administration qu’est la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), qui limite son action à la protection des consommateurs contre les pratiques déloyales,  aux risques des produits pour leur santé et à l’honnêteté des informations fournies. Il y a bien une Autorité de régulation de la publicité, mais elle est composée de membres de la profession, la société civile n’y est par représentée, et ses décisions n’ont pas de valeur contraignante. Autant dire que cette autorégulation laisse le champ presque entièrement libre à la publicité d’information elle-même. Seules des associations de consommateurs, comme la très importante UFC Que choisir, testent la qualité des produits et leurs effets sur la santé, comparent leurs prix et mènent des compagnes contre les abus, pouvant aller jusqu’à des appels au boycott et à des actions en justice. Mais elles ne peuvent rien faire contre la publicité de propagande et d’influence, sauf à y relever des mensonges caractérisés.

Ce sont elles pourtant qui donnent une idée de ce que pourrait être une Autorité administrative indépendante chargée de réguler la publicité sous toutes ses formes. Cette commission serait une institution publique, donc financée par des fonds publics, et non par des cotisants, des dons et des legs, comme le sont les associations reconnues d’utilité publique. Mais cette Autorité, composée de fonctionnaires (leurs membres sont le plus souvent détachés du Conseil d’Etat, de la Cour des comptes et de la Cour de Cassation), n’aurait guère de compétence en la matière et serait fort éloignée des points de vue de la population, car celle-ci n’est pas composée d’individus passifs, comme le croient volontiers les publicitaires, qui les prennent volontiers pour des attardés mentaux[2]. Au minimum elle devait organiser des sondages pour les connaître. Elle pourrait organiser un débat national sur la bonne et la mauvaise publicité et en tirer, sous le contrôle de chercheurs, des leçons. Elle devrait aussi s’inspirer des propositions d’une commission consultative citoyenne, dont les membres seraient tirés au sort, comme il en existe déjà sur d’autres questions. On voit l’avantage : les citoyens reprennent du pouvoir. Elle aurait, comme la CNIL un pouvoir normatif et un pouvoir de sanction.

Sans aucun doute la difficulté serait de savoir où commencent et où finissent la propagande et l’influence. Il faudrait définir des critères précis. On n’empêchera pas les marques de cibler des clientèles particulières, mais tout usage des données personnelles devrait être prohibé, les bloqueurs de pub devraient être généralisés, le démarchage téléphonique interdit. Beaucoup plus délicate est la question du contenu même des messages. Il est normal que les entreprises présentent leurs produits ou services de manière plaisante ou même artistique. C’est ce qu’ont toujours fait le boutiquier et le petit producteur sur un marché de village. On admettra même que les marques de luxe fassent appel à des créateurs pour symboliser l’excellence de leurs produits. C’est beaucoup moins acceptable quand le coût du packaging devient exorbitant[3], ce qui représente un gaspillage de matières premières et de travail. Mais surtout la limite est dépassée quand le message n’a plus aucune rapport avec le produit, mais sert seulement à créer une ambiance (les si bien nommés « influenceurs » servent à cela). Dans ce cas l’Autorité de régulation devrait adresser des avertissements, et, s’il n’en était tenu aucun compte, prendre à la fin des sanctions. Bien sûr on va crier à la censure, mais c’est une question de salubrité publique, à l’instar de ce fait par exemple un Agence de sécurité des médicaments.

 

En conclusion

 

La publicité est liée à la marchandisation généralisée, c’est pourquoi elle est si difficile à contrôler et pourquoi toute régulation fait hurler les libéraux. S’ils étaient plus intelligents, ils comprendraient qu’elle engendre un tel gâchis économique et de tels effets pervers qu’elle n’est pas dans leur intérêt bien compris. Mais le capitalisme ne voit pas plus loin que ses intérêts immédiats, dans ce domaine comme dans un autre. Un socialisme de marché ou avec marché devrait prendre la question à bras le corps, et ne pas s’en remettre à des interventions ponctuelles de l’Etat pour endiguer la déferlante publicitaire. Assainir la publicité serait un façon non seulement de libérer les citoyens des pressions et des injonctions qui empoisonnent leur vie quotidienne, d’améliorer leur santé et leur équilibre psychique, mais encore de libérer l’économie du poids d’un secteur particulièrement improductif.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Andrew Simms et Leo Murra, Badvertising, Les Editions critiques, 2025.

[2] A qui fera-t-on croire qu’ils sont dupes de ce petit stratagème qui consiste à fixer un prix juste au-dessous de l’unité (par exemple 1 euro, 99 au lieu de 2) ?

[3] Il peut atteindre de 10 à 40% du prix du produit, et dans un cas comme celui des cosmétiques jusqu’à 3 fois ce prix.

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