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Le blog de Tony Andreani
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27 janvier 2011

Crises et dettes en Europe

Manifeste d’économistes atterrés

 

 

Crise et dettes en Europe : 10 fausses évidences, 22 mesures en débat pour sortir de l’impasse

 (Editions Les liens qui libèrent, 2010)

 

Ce manifeste est à coup sûr une initiative politique importante, et l’on doit absolument lire ce petit livre, déjà adopté par 700 économistes français, représentant, à considérer les signatures, un large spectre de la profession (il est tout aussi intéressant de noter les absents parmi les vedettes de la discipline).

La critique des fausses évidences, qui sont colportées par le discours politique (pas seulement à droite) et qui courent les médias, est forte, d’autant plus qu’elle est menée avec la plus grande sobriété. Les 22 mesures ont été manifestement pesées au trébuchet. On peut dire qu’elles vont bien dans le sens d’une véritable régulation du capitalisme européen, ce qui implique une réforme profonde des institutions de l’Union.

 

Je pense néanmoins qu’elles ne vont pas toujours assez loin. J’imagine bien qu’il fallait mettre d’accord les signataires sur une plate-forme commune. Mais, si l’on veut changer de capitalisme, nombre des mesures préconisées paraissent bien timides. Quelques exemples.

S’agissant des banques, on pourrait certes leur interdire de spéculer pour leur compte propre, mais comment cloisonner efficacement leurs activités ? La meilleure solution serait ici de revenir à une séparation des banques de dépôt et des banques d’affaires. Et, si l’on veut contrôler leurs activités, la nationalisation (sous une forme nouvelle) semble bien s’imposer, vu le rôle central qu’elles jouent dans l’économie (elles fournissent un véritable bien public).

Le Manifeste propose de réduire la liquidité et la spéculation par des contrôles des mouvements de capitaux et par une taxe sur les transactions financières. Mais de quels contrôles s’agit-il ? Et, de toute façon, de telles mesures paraissent bien insuffisantes pour réduire la liquidité, et notamment pour assurer une stabilité de l’actionnariat.

Le Manifeste propose d’exiger des agences de notation un calcul économique transparent. Mais comment s’assurer de la transparence sans dépêcher des inspecteurs ? A ce compte ne vaudrait-il pas mieux une (ou des) agences publiques ?

Je m’arrêterai à ces exemples, et mon intention n’est pas ici de me mêler à une discussion sur la bonne alternative, ou l’alternative la plus réaliste, au capitalisme néo-libéral qui sévit en Europe. La question que pose Le Manifeste, puisqu’il vise à sortir l’Union européenne de l’impasse où elle s’est enfermée, est : comment faire ?

 

Car, si certaines mesures peuvent être prises à l’échelon national (accroître le caractère redistributif de la fiscalité, renforcer les contre-pouvoirs dans l’entreprise etc.), d’autres sont en contradiction totale avec le Traité de Lisbonne. C’est le cas, en particulier, de la proposition d’autoriser la BCE à financer directement les Etats (à un faible taux d’intérêt), ou de la négociation d’accords concernant les mouvements de marchandises et de capitaux avec le reste du monde. Elles imposent donc une renégociation de ce Traité.

D’autres propositions vont dans le sens d’une plus forte intégration : coordination des politiques macro-économiques pour réduire les déficits commerciaux de certains pays (car les excédents des uns font les déficits des autres), harmonisation vers le haut des politiques fiscales et sociales, instauration d’une fiscalité européenne et accroissement du budget européen (pour compenser les déséquilibres entre pays). Ces propositions ne sont pas antinomiques avec le Traité de Lisbonne, mais elles sont en totale opposition avec ce que l’Union européenne a toujours été dans une certaine mesure et à ce qu’elle est devenue : le lieu d’une guerre économique entre les Etats. On le voit bien aujourd’hui : la crise de l’euro (le seul réel trait d’union en matière économique, avec la politique agricole) n’a pas suffi à convaincre les dirigeants européens d’avancer résolument en ce sens. En outre, un tel effort d’intégration n’a aucun répondant du côté des institutions politiques – si l’on excepte un rôle un peu plus actif du Parlement européen, par ailleurs si peu représentatif des citoyens de l’Union (il suffit de noter leur taux d’abstention aux élections européennes). Donc ces mesures prônent une intégration dont aucun gouvernement actuel ne veut, et surtout pas le gouvernement allemand.

Les signataires du Manifeste abordent la question de la faisabilité de leurs propositions dans la conclusion : « Il n’est évidemment pas réaliste d’imaginer que 27 pays décideront en même temps d’opérer une telle rupture dans la méthode et les objectifs de la construction européenne ». Ils estiment que quelques pays pourraient prendre des initiatives, s’engager dans des coopérations renforcées, et ensuite tendre la main aux autres pays pour qu’ils rejoignent le mouvement. Mais, que faudrait-il pour cela ? Il faudrait que des gauches, convaincues de la nécessité de ce nouveau cours, arrivent au pouvoir dans quelques grands pays. Autant dire que le chemin reste long, alors que la crise européenne ne cesse de s’aggraver. A commencer par la crise de l’euro, que tous les fonds de stabilisation envisagés seront bien incapables d’enrayer. Les signataires du Manifeste en sont conscients, puisqu’ils n’excluent pas que cette crise mène à l’éclatement de la zone euro (et proposent, dans ce cas, de se rabattre sur une monnaie commune de type bancor).

Sarkozy et Merkel semblent s’être entendus pour réviser un seul article du Traité de Lisbonne, mais tout en sachant que cela prendra des années, car le processus de révision et de ratification par 27 Etats est extrêmement long et compliqué. Dès lors y a-t-il une autre issue que de cesser tout simplement d’appliquer certaines dispositions de ce Traité, en adoptant une stratégie, fût-elle unilatérale, de « désobéissance » active ? Autrement dit d’accélérer une crise au lieu de la laisser couver jusqu’à ce que le malade soit impossible à traiter ?

 

 

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20 juillet 2010

Brève du 20 juillet 2010

Brève du 20 juillet 2010

 

La privatisation des compagnies ferroviaires a encore frappé

 

On se souvient peut-être des catastrophes ferroviaires en Grande Bretagne qui ont suivi la privatisation de British Rail. Les dernières nouvelles de la privatisation nous viennent d’Allemagne. Sur plusieurs trains à grande vitesse de la Deutsche Bahn les systèmes de climatisation sont tombés en panne le week-end dernier. Un groupe d’élèves tombés en syncope a dû être transporté d’urgence dans un hôpital, d’autres personnes ont dû être évacuées. Que s’est-il passé ? La presse allemande a révélé que les systèmes étaient conçus pour une température extérieure maximale de 32° (alors que la norme européenne avait fixé la limite de 35°, ce qui est déjà insuffisant en cas de forte canicule). Voilà qui permettait de faire des économies, donc de réduire les coûts, en vue de l’introduction en Bourse de la Compagnie. Mais il y eut bien d’autres incidents sur des réseaux exploités par la même Compagnie, la première en  Europe pour le transport ferroviaire.

On voit une fois de plus que la privatisation, même partielle, d’un tel service public est une aberration, dénoncée depuis longtemps dans de très nombreux écrits. En introduisant une norme de rentabilité financière là où elle n’a pas lieu d’être, on aboutit à ce que les obligations censées être imposées au privé ne sont pas respectées ou sont contournées. Traitant du sujet dans divers articles ou contributions, j’ai mis l’accent là-dessus. Et j’ai répondu à l’argument des privatiseurs sur la nécessité d’élargir le marché dans le cadre de la concurrence intra-européenne et sur les soi-disant bienfaits de la concurrence : d’une part il est parfaitement possible de maintenir le statut de l’entreprise publique à travers des accords de coopération, voire la constitution de co-entreprises entre plusieurs Etats, d’autre part, dans le cas du transport ferroviaire, la concurrence sur le même réseau est contraire à l’unité et à la sécurité du service public. L’abaissement des prix n’est effectif que dans les cas où la compagnie d’Etat était fort mal gérée (ce qui était le cas des chemins de fer italiens).

Voilà donc ce qui nous attend, si des trains de la Deutsche Bahn se mettent à rouler sur le réseau français. Il faudra voir aussi ce que la SNCF est allée faire en prenant des participations dans une société privée italienne : respectera-t-elle les mêmes obligations que sur le réseau français ?

20 juillet 2010

Une explication marxiste

 Quelques éléments d’interprétation de la crise des économies capitalistes développées.

 

 (cet article de 1999 me paraît, à la relecture, toujours valable   aujourd’hui. La crise actuelle du capitalisme s’est inscrite sur le fond de cette tendance longue)

 

 

La récession que connaissent les économies développées depuis près d’un quart de siècle - et qui contraste avec la forte croissance qui s’observe ou s’est observée dans les pays dits émergents - ne trouve aucune explication satisfaisante dans la théorie économique dominante. La mise en oeuvre de politiques d’inspiration néo-libérale devait, en rétablissant les profits, favoriser l’investissement et la productivité, et donc assurer le retour de la croissance et du plein emploi. Or les taux de croissance demeurent de plus de moitié inférieurs à ceux des ‘Trente glorieuses’, la progression de la productivité globale est presque divisée par quatre, alors même que les profits ont retrouvé à peu près leur niveau d’avant la crise. Quant au chômage de masse, malgré la stagnation, voire la baisse du prix du travail, il ne se résorbe pas, ou ne le fait que faiblement. La théorie libérale ne sait comment répondre à ce démenti du réel. Les keynésiens ou post-keynésiens se trouvent également désarmés, ne trouvant guère d’explication nouvelle que dans la mondialisation et ne sachant comment interpréter la baisse des progrès de la productivité, alors que le taux d’investissement n’a pas diminué dans les mêmes proportions. De ce fait l’heure est peut-être venue de se réapproprier les outils d’analyse marxiens, si décriés ou négligés depuis le début de la crise. C’est ce que je voudrais tenter, même sommairement, à la suite de quelques écrits récents[1]

 

A relire les pages de Marx sur la baisse tendancielle du taux de profit et sur les causes qui la contrecarrent, elles apparaissent d’une actualité saisissante. Ecartons tout-de-suite de fausses interprétations. Cette loi ne signifie aucunement que la baisse du taux de profit se poursuit régulièrement et inexorablement en raison de l’accumulation du capital constant, qui entrainerait une élévation de la composition organique du capital (du poids des dépenses en capital par rapport aux dépenses en travail)[2]. C’est Marx lui-même qui le dit: « La loi n’agit que sous forme de tendance dont l’effet n’apparaît de manière frappante que dans des circonstances déterminées et sur de longues périodes de temps »[3].Il ne fait aucun doute, et déjà pour lui, que la part salariale dans la valeur ajoutée (le capital variable) dépend de la lutte des classes, qui dépend elle-même d’un grand nombre de facteurs. D’une manière générale cette loi est inséparable des «causes qui la contrecarrent ». Mais le terme de cause prête à confusion. Alors que la loi elle-même est un résultat involontaire de l’action des agents, un exemple remarquable d’effet pervers (puisque chaque capitaliste fait au contraire tout ce qu’il peut pour accroître son taux de profit), et par suite ressemble à la loi de la valeur, qui agit comme une loi « naturelle », les causes sont bien souvent délibérées, et devraient alors plutôt être appelées des moyens ou des instruments. Ces remarques étant faites, il apparaît que la tendance se vérifie sur de longues périodes de temps et semble s’infirmer sur d’autres (comme Duménil et Lévy le montrent par exemple sur un siècle d’économie américaine[4]), ce qu’il faut évidemment expliquer. Pour la période récente on observe que la baisse du taux de profit, qui a commencé dans les principaux pays quelques années avant la crise (vers 1968-69), s’est accélérée au début des années 70 (le taux de « rentabilité »passant de près de 17% à 12%) pour ne s’inverser qu’au début des années 80[5]. Or c’est précisément pendant ces années 80 qu’un certain nombre de mouvements spontanés de l’économie et les politiques libérales ont enclenché et développé ces « causes », dont parle Marx, qui contrecarrent la loi. Je vais suivre ici l’exposé de ces causes que l’on trouve dans le livre III du Capital, avant d’en rajouter quelques unes. Puis je reviendrai sur les causes de la baisse elle-même.

 

Marx évoque d’abord un accroissement du degré d’exploitation du travail par augmentation de la plus-value absolue et de la plus-value relative[6]. Voyons cela de plus près.

Qu’en est-il de la ‘prolongation de la journée de travail’? Certes le temps de travail a continué à baisser dans plusieurs pays après le début de la crise, mais les statistiques ignorent la réalité des dépassements d’horaires, des heures supplémentaires non payées, en ce qui concerne en tous cas certains employés et surtout les cadres[7]. L’intensité du travail, elle, a recommencé à augmenter, lentement mais sûrement (des études fines de l’INSEE le confirment pour le cas français sous tous les paramètres).

Mais l’une des causes les plus importantes qui contrecarrent la baisse du taux de profit est, dit Marx, « la réduction du salaire au-dessous de la valeur de la force de travail ». On sait que cette expression soulève bien des difficultés, puisque cette valeur varie historiquement, comme Marx le reconnaît lui-même. On en retiendra seulement l’idée d’une paupérisation relative. Or le fait est là, massif : la part des salaires dans la valeur ajoutée nationale a baissé dans des proportions très importantes. Si, en France, elle a continué à s’élever entre 1977 et 1982 (passant de 64 à 68,7%), elle a ensuite fortement chuté pour tomber aujourd’hui en dessous de 60%. C’est le résultat de ce qu’on a appelé les pratiques et les politiques d’austérité salariale, qui se sont traduites par une faible progression des salaires nominaux et des salaires réels, cependant que la part des profits augmentait dans une proportion presque inverse. L’accroissement du taux de plus-value (relative) est ici on ne peut plus manifeste.

Marx met en évidence ensuite une troisième cause qui contrecarre la loi : la baisse de valeur des éléments du capital constant, et tout d’abord du capital fixe, due à la fois à son usure physique et morale (son obsolescence) et aux progrès de la productivité dans le secteur des biens d’équipement, qui réduisent le coût de ces derniers. Mais le capital constant (les moyens de production) ne consiste pas qu’en immobilisations : il y a aussi tout le capital circulant sous forme de stocks et d’en cours, dont les progrès de la productivité ont également fait baisser la valeur. Cette dévalorisation, en limitant la part du capital constant dans la valeur produite, permet au taux de profit de se maintenir, et c’est certainement une des raisons qui expliquent le niveau élevé de ce taux pendant les « Trente glorieuses ». Or ce qu’il faut relever ici est que cette cause a moins joué son rôle de ralentisseur de la baisse du taux de profit dans la période suivante, puisque les progrès de la productivité se sont fortement réduits, ce qui explique sans doute en partie la hausse plus rapide du capital par tête - un autre aspect de ce phénomène étant que la substitution capital/travail est depuis toujours un moyen de contrer ou de casser la combativité des salariés. Dès lors un des moyens de contrecarrer cette moindre dévalorisation d’un stock de capital croissant était de réaliser de plus fortes « économies dans l’emploi du capital constant ». Le chapitre de Marx qui porte ce titre est parfaitement illustré par les méthodes actuelles de production à flux tendu et de qualité totale : on retrouve là un puissant arsenal de moyens pour contrecarrer la baisse du taux de profit, dont on sait qu’il a aussi des effets très marqués sur l’intensité du travail.

Une quatrième cause qui contrecarre la baisse du taux de profit, explique Marx d’une manière à première vue surprenante, est la « surpopulation relative » (c’est-à-dire le développement d’un chômage structurel). Dans son principe elle traduit simplement le fait que des machines remplacent des hommes et donc que du capital constant se substitue à du capital variable, ce qui devrait faire baisser, avec la quantité de travail ajouté, le taux général de profit. Mais ce mouvement est inégal. L’analyse marxienne est ici d’une frappante actualité. « Il existe d’abord, dit-il, une masse de salariés disponibles ou libérés qu’on peut acquérir à vil prix ». Il peut être rentable alors d’employer ces travailleurs bon marché plutôt que de leur substituer des équipements coûteux. C’est bien d’ailleurs ce que disent les économistes et les dirigeants libéraux - à ceci près que les premiers ne voient pas pourquoi il y a inévitablement, à partir du moment où la durée du travail tend à être maintenue, une armée industrielle de réserve. Il y a aussi, dit Marx, « maints secteurs de production qui, de par leur nature, opposent une plus grande résistance que d’autres à la transformation du travail manuel en travail mécanique ». On pensera ici évidemment au vaste secteur des services, et notamment des services aux personnes, où les progrès de la productivité sont malaisés. Puisque ces services sont souvent à basse composition organique du capital, qu’ils emploient proportionnellement plus de travail vivant que les autres, voilà un facteur qui a contrecarré et continue à contrecarrer la baisse du taux général de profit. Enfin Marx avance une troisième explication: « Il se crée de nouvelles branches de consommation destinées aux produits de luxe, qui prennent précisément pour base cette surpopulation en nombre relatif ». On pensera ici en particulier à tous ces emplois de « serviteur », du livreur de pizza au promeneur de chiens, dont le capitalisme s’est emparé et qui viennent conforter les statistiques des créations d’emplois. Mais toute une petite production de luxe s’est également développée pour répondre aux besoins issus de l’augmentation des revenus de la propriété et du capital, production où la part du capital constant est également faible. Ainsi existe-t-il toute une série de contre-tendances qui, limitant le chômage et poussant, à travers lui, les salaires à la baisse, s’opposent à la baisse du taux de profit.

Marx examine ensuite une cinquième catégorie de facteurs qui peuvent jouer contre cette baissse et qui ont trait au « commerce extérieur ». Son analyse est particulièrement intéressante pour l’époque actuelle, marquée par ce qu’on appelle la mondialisation des échanges et de la production.

Dans la mesure où le commerce extérieur fait baisser le prix des biens de production et des biens de consommation (qui entrent dans le «panier » des salariés), il joue dans le sens de la hausse du taux de profit en réduisant la valeur du capital constant et en élevant le taux de la plus-value relative[8]. Cette idée ne surprendra personne, puisque c’est là une des principales justifications du libre-échange. Ce que Marx aurait pu ajouter, c’est que le commerce international pousse les salaires à la baisse dans les pays développés. Alors que, pendant « l’âge d’or », les économies de ces pays restaient principalement autocentrées, travaillant surtout pour le marché intérieur et ne se concurrençant guère dans le domaine des exportations, du fait que chaque pays était plus ou moins spécialisé dans une ou quelques branches ou créneaux, la globalisation incite les pays concurrents à aligner leurs salaires (dont leurs charges sociales) sur les autres et finalement sur ceux où le degré d’exploitation est le plus élevé. Voilà une fameuse cause qui contrecarre la baisse du taux de profit, et l’on sait à quel point elle a contribué à casser la dynamique keynésienne, qui au contraire poussait les salaires à la hausse (dans ce qu’on a pu appeler le cercle vertueux du fordisme).

Marx invoque ensuite, dans cette rubrique, la péréquation internationale des taux de profit, qui permet aux pays avancés de vendre au-dessus de leur valeur nationale (mais aux prix mondiaux) leurs marchandises et d’empocher ainsi une sorte de surprofit (puisque leur productivité plus élevée leur permet de produire à un coût inférieur à celui des autres pays). Or qu’en est-il aujourd’hui?

L’ouverture des marchés fait que le mouvement de libre-échange généralisé anticipé par Marx a pris une ampleur nouvelle, si bien que la péréquation internationale des taux de profit, qui était inhibée par le caractère autocentré des économies et les particularités nationales (en matière de fiscalité, de barrières tarifaires etc.) est en train de devenir peu à peu une réalité. Même chose en ce qui concerne l’exportation de capitaux, qui concernait surtout à l’époque de Marx les colonies et au sujet de laquelle il remarquait que les profits plus élevés obtenus dans les colonies devaient entrer dans le système de péréquation du taux de profit général. Cette exportation, on le sait, est devenue la règle pour les firmes multinationales et pour les firmes transnationales (ce capital nomade dont parle Pierre-Noël Giraud[9]) en sorte que les profits réalisés à l’étranger jouent sur le taux de profit général du pays d’origine. Tout irait-il donc pour le mieux dans le meilleur des mondes libéral, tout jouerait-il donc en faveur du taux de profit? Et l’analyse de Marx se trouverait-elle confirmée?

En réalité ces causes qui contrecarrent la baisse du taux de profit sont elles-mêmes contrecarrées par d’autres. D’abord, dans la mesure où la concurrence devient globale et ne se fait plus seulement interbranches mais intrabranches, l’avantage comparatif en matière de productivité des pays développés tend à diminuer. On le voit bien avec les pays émergents, qui, en rattrapant leur retard en ce qui concerne la technologie et la formation de la main d’oeuvre, sont à même de réaliser des profits équivalents, et souvent supérieurs grâce au faible niveau de leurs salaires. En second lieu, comme la compétition se joue désormais surtout sur les prix, les grandes firmes ont tendance, pour réduire leurs frais de main-d’oeuvre, à réduire massivement leurs effectifs, d’autant plus qu’elles y sont quasiment sommées par les marchés financiers, à accélérer donc la substitution capital/travail et à tabler sur la « productivité » du capital plus que sur celle du travail. Voilà qui explique en grande partie, à mon avis, pourquoi, globalement, les taux de profit restent inférieurs à ceux de l’époque keynésienne, alors même que le partage de la valeur ajoutée a joué largement en faveur des capitalistes.

Marx évoque enfin, dans le même texte, une dernière cause qui contrecarre la baisse du taux de profit : l’augmentation du capital par actions. Il considère en effet les actionnaires comme des capitalistes porteurs d’intérêts. Et il semble dire que le développement de ce capital productif d’intérêt modère la baisse du taux de profit des capitalistes industriels, puisqu’il se contente d’une rémunération inférieure qui n’entre pas dans le système de la péréquation. L’idée peut nous paraître surprenante étant donné que les actionnaires sont considérés aujourd’hui non comme des prêteurs, mais comme des capitalistes « industriels » et que le taux de profit est rapporté aux capitaux propres, qui sont le plus souvent des capitaux par actions (c’est ce qu’on appelle la « rentabilité financière »). Mais, dans la mesure où elle invite à dépasser la forme profit, elle nous met sur la piste de ce que je crois être l’une des plus importantes causes (ou plutôt moyens) qui permettent de contrecarrer la baisse du taux de profit. Je veux dire la baisse du salaire des cadres. En effet la plus-value prend en partie la forme de sur-salaires (ce qu’il me serait un peu trop long d’expliquer ici). Baissez la part de ces sur-salaires, et vous accroîtrez les profits, cette autre forme de la plus-value. Certes je n’introduis pas ici un élément nouveau, puisqu’il est inclus dans la baisse de la part relative des salaires dans la valeur ajoutée. Mais il permet de mettre l’accent sur un phénomène nouveau.

Pendant toute la période keynésienne les cadres - je dirais plus volontiers la classe intermédiaire du capitalisme ou petite bourgeoisie capitaliste - ont bénéficié de sur-salaires plus ou moins considérables, et les profits s’en trouvaient diminués d’autant. Une bonne manière de les restaurer est, depuis quelques années, de licencier des cadres jusque là protégés, en particulier parce qu’ils étaient les chargés de mission du management participatif, ou de réduire la progression de leurs salaires, voire leurs salaires eux-mêmes. Il n’est pas rare aujourd’hui de voir de grandes firmes licencier des cadres expérimentés, auxquels elles devaient en partie leurs profits, pour réembaucher d’autres cadres chômeurs de longue durée à moitié prix. C’est une des raisons de ce qu’observent les sociologues : le déclin de la classe moyenne, pour parler comme Rifkin[10].

Mais il importe de faire une distinction parmi ces cadres, car une petite élite de dirigeants salariés et de cadres high tech voient au contraire leurs salaires progresser, parfois de manière faramineuse, et même émarger sur les profits, via les stock options. C’est ici que l’analyse de Marx montre à la fois ses limites et sa pertinence. Il distinguait l’intérêt et le profit d’entreprise, et voyait le capitaliste actif comme le porteur de ces deux fractions de la plus-value. Il pensait que les dirigeants salariés, eux, verraient leurs salaires s’établir au simple niveau de leur qualification par suite de leur concurrence sur le marché du travail. En réalité c’est l’élite salariée qui a joué le rôle du capitaliste actif, qui a fourni les ministres et le haut personnel du gouvernement privé des entreprises. Et c’est elle aujourd’hui qui reçoit une fraction croissante de la plus-value, sous le regard et le contrôle il est vrai de ces nouveaux actionnaires que sont, dans les grandes firmes, les gros investisseurs financiers et surtout les fonds de pension. Mais leur impressionnant prélèvement sur la plus-value est assez peu de chose comparativement à la baisse de la valeur de la force de travail de la plus grande partie de la classe moyenne.

 

Je crois avoir montré la pertinence de l’analyse marxienne pour une interprétation de quelques aspects évidents de la crise sociale. Tous ces phénomènes font système et jouent, quoique parfois avec des aspects contradictoires, dans le même sens : enrayer une baisse du taux de profit qui, pour s’être interrompue pendant environ un demi-siècle (des années 30 aux années 70) a repris de plus belle ensuite avant de se voir freinée. Reste à expliquer la raison de cette reprise d’une tendance qui avait déjà préoccupé les économistes classiques. Si les « causes » qui contrecarrent la loi l’ont emporté sur celle-ci pendant la période keynésienne, pourquoi n’y sont-elles pas parvenues aussi bien par la suite et restent-elles encore aujourd’hui impuissantes à rétablir un niveau aussi élevé des profits (ce qui a forcément des répercussions sur la croissance - sachant que les deux choses sont liées de manière complexe en économie capitaliste). La question est trop vaste pour que je puisse la développer complètement ici. Aussi irai-je à l’essentiel, en m’appuyant sur les analyses précédentes.

Mais revenons d’abord sur les principales raisons qui ont assuré, contre la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, la remontée de celui-ci pendant la période keynésienne.

On ne peut invoquer un accroissement de la plus-value absolue, ni de la plus-value relative (en dépit de l’intensification), ce d’autant plus que le chômage de masse ne pesait pas encore sur les salaires.

Le niveau élevé de la productivité du travail aurait dû être synonyme d’un accroissement relatif du capital constant, le même travail pouvant mettre en mouvement plus de capital. Cela aurait poussé le taux de profit à la baisse si, comme je l’ai expliqué précédemment, cette productivité élevée n’avait entraîné aussi une baisse de valeur des éléments du capital constant. Nous trouvons là une raison forte qui a contrecarré la tendance générale.

De même le commerce international à plutôt joué, à l’époque, à travers la péréquation, quoique très imparfaite, des taux de profit et le drainage de profits vers les pays développés, dans le sens des contre-tendances à la baisse du taux de profit. Mais il faut invoquer maintenant une autre raison.

Pendant l’âge d’or la production s’est déplacée massivement vers le tertiaire, vers les services. Or, dans ces secteurs peu gagnés encore par le progrès technique, la production était très travaillistique, la composition organique[11] du capital faible. Ainsi s’expliquerait d’une autre façon, par suite de l’égalisation des taux de profit entre les secteurs, le niveau élevé du taux général de profit. On sait que le tertiaire a aussi servi de terre d’accueil pour la main d’oeuvre libérée par le progrès technique dans l’industrie, tout comme l’industrie avait servi de deversoir pour la population libérée par la révolution agricole.

A partir de là se dessinent quelques éléments d’interprétation pour expliquer la crise économique, ou plutôt, comme l’on dit aujourd’hui, la récession qui affecte les pays développés, éléments qui me font penser qu’il n’y aura pas de sortie de crise, pas de retour d’un cycle de forte croissance.

 

Une première explication du « retour » de la baisse du taux de profit est à mon sens à chercher du côté des forces productives. Le fort ralentissement des gains de productivité ne peut qu’intriguer. Ce n’est pas, selon moi, le rythme de l’innovation qui est à mettre en cause, mais le fait que le taylorisme avait atteint ses limites, à la fois techniquement et au regard des motivations des agents, et que le progrès technologique a fait perdre beaucoup de leur intérêt aux économies d’échelle. La croissance de la productivité du travail (au sens habituel et non marxien du terme[12]) ne peut plus dès lors être ce qu’elle était. De la même façon le fordisme, en tant que production et consommation de masse, s’est trouvé dépassé par les exigences d’une production flexible devant répondre à une demande différenciée. Du coup la production est devenue beaucoup plus coûteuse en capital, ce qui expliquerait pour une part la baisse de l’efficience du capital.

Les gains de productivité sont, à mon avis, condamnés à demeure modérés, malgré l’ampleur de la révolution informationnelle. Le système capitaliste n’a pas réellement inventé de modèle post-taylorien et les innovations en matière d’organisation du travail et de gestion des ressources humaines ont pour la plupart fait long feu. Seule une transformation profonde des rapports sociaux, reposant sur une démocratisation des entreprises, pourrait relancer la productivité. Mais elle est antinomique avec le système de propriété et de gestion capitaliste, surtout dans les formes qu’il a prises à l’époque actuelle. Il est dès lors improbable que se produisent des baisses de valeur du capital constant susceptibles d’enrayer complètement la baisse du taux de profit.

Le tertiaire lui-même, en se mécanisant, en s’informatisant et en se taylorisant, voit la composition organique de ses capitaux s’élever, ce qui joue dans le sens de la tendance à la baisse du taux de profit.

Par ailleurs le changement dans la norme de consommation, qui voit la demande se déplacer vers les services, est à mon avis très profond et durable dans les pays développés. Car les biens durables qui ont fait la base de la croissance des trente glorieuses n’étaient pas à proprement parler des biens de consommation, mais des biens qui économisaient du temps de travail domestique et du temps de transport, libérant ainsi du temps libre. A partir du moment où les ménages se trouvent largement équipés en ces biens, la demande nécessairement en sera plus faible, malgré tous les efforts de relance d’une surconsommation, efforts du reste très coûteux. Cette demande peut continuer à se déplacer vers les services et la production de luxe, mais le mouvement vers l’alourdissement de la composition organique du capital se poursuivra dans ce secteur, quoique à un rythme plus modéré que dans l’industrie et de manière inégale (on remplace plus facilement par un ordinateur un employé de bureau qu’un enseignant ou une infirmière). Troisième raison donc qui joue dans le sens de la baisse du taux de profit.

Dans ces conditions une solution pour sauver les taux de profit était de tirer parti du commerce international et de poursuivre l’accumulation à l’échelle mondiale pour aller dans le sens d’une péréquation internationale des taux de profit. J’ai expliqué pourquoi, précédemment, à la suite de Marx. Mais j’ai dit aussi combien la concurrence mondialisée poussait les entreprises des pays développés à la substitution capital/travail et donc tendait inversement à faire baisser le taux de profit.

En définitive on voit que plusieurs facteurs extrêmement puissants jouaient dans le sens de la baisse de ce taux. Dès lors l’ensemble des pratiques et des politiques marquées du sceau de la régression sociale apparaissent sous une lumière crue : ce sont autant de tentatives, plus ou moins délibérées, plus ou moins bien intentionnées ou cyniques, ou simplement découvertes puis réinterprétées dans le langage de l’économie dominante, pour sauver le capitalisme du naufrage des taux de profit, sans que la croissance en profite nécessairement (du fait du détournement d’une partie des profits vers d’autres destinations que l’investissement)[13]. Au risque de tomber dans le catastrophisme, je pense que la crise économique et son corollaire, la crise sociale, ont toutes chances de s’aggraver. Il est donc temps de commencer à penser à des alternatives au capitalisme lui-même.

 

Tony ANDREANI



[1] Notamment ceux de Gérard Duménil et Dominique Lévy et ceux de Michel Husson

[2] Dans la théorie marxienne seul le travail vivant, celui qui correspond à la valeur ajoutée, est producteur de valeur, donc de plus-value (source du profit d’entreprise, de l’intérêt et de la rente foncière). S’il diminue relativement au travail mort, qui correspond à la valeur ancienne, le taux de profit (rapport du profit à l’ensemble de la valeur dépensée pour les moyens de production et pour les salaires) doit nécessairement diminuer. Ce taux de profit est à distinguer du taux de plus-value (rapport du profit aux salaires). Tout ceci ne se vérifie qu’à l’échelle macro-économique.

[3] Le Capital, Livre III, t. 1, p. 251, Editions sociales, 1969.

[4] Gérard Duménil et Dominique Lévy, La dynamique du capital, Un siècle d’économie américaine, PUF, 1996.

[5] Cf Michel Husson, Misère du capital, Syros, 1996, p. 28. Le taux de profit peut être calculé de plusieurs façons, selon que l’on tient compte ou non de l’amortissement du capital, de l’impôt sur les bénéfices etc. Les chiffres ci-dessus se réfèrent à des séries de l’OCDE concernant le « taux de rentabilité ». Ce qui nous importe ici, c’est la tendance : les courbes sont tout à fait comparables, quel que soit le mode de calcul.

[6] Pour mémoire : la plus-value est la quantité de valeur correspondant au travail non payé, ou surtravail.

[7] Aux Etats-Unis la durée hebdomadaire du travail est passée, entre 1979 et 1995, de 40,8h à 41,6h et la durée annuelle a augmenté de 1884h à 1953h.

[8] C’est-à-dire en réduisant la part des salaires dans la valeur ajoutée.

[9] Pierre-Noël Giraud, L’inégalité du monde, Economie du monde contemporain, Gallimard Folio, 1996.

[10] Jeremy Rifkin, La fin du travail, ed. française La découverte, 1996.

[11] Marx appelle composition organique du capital le rapport capital constant sur capital variable.

[12] Marx distingue la productivité du travail de l’intensité du travail, alors que la notion commune mêle les deux.

[13] De fait après 1980 le taux de profit progresse alors que le taux de croissance se maintient, à travers des fluctuations, à un bas niveau.

14 juin 2010

Orchestres d'enfants au Venezuela

Orchestres d’enfants au Vénézuela

 

Vu à la télé un reportage sur ces orchestres d’enfants. L’initiative, lancée il y a une trentaine d’années, a pris une grande ampleur : elle touche aujourd’hui 500.000 jeunes et vise le million. Financée par le gouvernement et par des entreprises privées, elle a essaimé partout dans le pays notamment en direction des écoles des bidonvilles, et jusque chez les petits chiffonniers qui ramassent dans les décharges tout ce qui est vendable (les sacs en plastique par exemple). Le résultat est impressionnant : des gamins et gamines si visiblement heureux d’apprendre la musique et de jouer d’un véritable instrument, au lieu de traîner dans la rue. Les parents ont à peine besoin de les y pousser tant ils le font volontiers, dans une ambiance à la fois de rires et de sérieux. Certains sont si petits qu’ils disparaissent derrière leur violoncelle. Ils apprennent le solfège, les percussions et jouent de tous les instruments de l’orchestre classique.

Le miracle est qu’ils jouent très bien, aussi bien de la musique populaire que du Mozart. On voit aussi, dans le reportage, une adolescente diriger un grand orchestre classique avec une fougue et une sensibilité qui feraient pâlir les bons élèves de nos conservatoires. Ils donnent des représentations auxquelles le public parental participe comme dans un concert de rock, ou plutôt beaucoup mieux (ainsi de ce classique de Gershwin, que toute la salle accompagne en cadence).

Ajoutons que, dans les bidonvilles où cette action culturelle est bien développée, le niveau d’insécurité a fortement baissé, alors qu’il est, à Caracas et dans les autres villes du Venezuela, l’un des plus élevés du monde.

Voyant cela, on ne peut s’empêcher de penser, par contraste, à ce qui se passe dans nos quartiers « difficiles », à l’ennui, au désoeuvrement et à la violence qui y règnent parmi les jeunes, au désespoir de leurs parents, à nos conservatoires musicaux si mal lotis et si désertés par les enfants des classes populaires, à nos tristes politiques de la ville, à l’emprise du show biz et des médias sur la sous culture des banlieues, aux vedettes du rap lancées à grands coups de marketing, aux simagrées de la Star Académie, que sais-je encore. Quand le Venezuela nous donne des leçons…

11 juin 2010

Engels et le socialisme

Engels, d'un socialisme à l'autre

 

 

Dans l'histoire de la pensée socialiste, on peut distinguer, schématiquement, trois grandes représentations du socialisme, trois "modèles", au sens le plus large du terme. Elles naissent au 19° siècle et se prolongent jusqu'à nos jours.

Le premier modèle est un modèle fondé sur la coopération. Les travailleurs s'associent en coopératives, dont ils deviennent les patrons, organisent des services communs sous forme de mutuelles, constituent des fédérations par branches d'industrie, lesquelles envoient des délégués à une Chambre nationale des intérêts. Sur le plan territorial, ils forment des "communes", qui se fédèrent pour constituer un organisme politique aux fonctions limitées. Le marché et la concurrence subsistent, mais les prix ne sont plus ceux du marché capitaliste, qui englobent le profit des employeurs, et la concurrence est encadrée. Proudhon sera le principal théoricien de ce socialisme[1]. Ce modèle aura une nombreuse descendance[2].

Le deuxième modèle est un modèle planificateur. Les moyens de production sont propriété sociale, les unités de production n'échangent plus leurs produits, mais se répartissent les tâches de production selon un plan. Le marché a disparu, remplacé par un organisme central de nature administrative. Au plan territorial l'Etat (ou ce qu’il en reste) est également centralisé. On trouve une première version de ce modèle chez Saint-Simon et chez des penseurs communistes, avant que Marx et Engels le reformulent. Ce modèle trouvera une réalisation historique avec le système soviétique, et il continue à inspirer certains modèles théoriques de socialisme[3].

Le troisième modèle est un modèle de socialisme d'Etat avec marché. Les moyens de production sont mis en œuvre par des entreprises d'Etat, qui font des profits, mais les distribuent autrement. Le marché et la concurrence sont largement maintenus. L’Etat obéit plus ou moins aux principes de la démocratie libérale. Parmi les fondateurs on pourra citer le nom de Louis Blanc. Ce modèle sera partiellement réalisé avec la création d’un secteur public dans un certain nombre de pays occidentaux. Il est repris aujourd’hui par plusieurs théoriciens d’un « socialisme de marché ».[4]

Or toute une tradition marxiste a considéré que seul le second modèle était authentiquement marxiste, et que c'est lui qui distinguait le communisme du réformisme (on dira plus tard le projet communiste du projet social-démocrate).

Le but de cet article est de montrer que Marx et Engels ont en réalité soutenu les trois modèles, mais pour des étapes différentes de la construction du communisme : pour une première période après la prise de pouvoir par le prolétariat (une période de transition), ils envisagent un socialisme de marché, proche du troisième modèle, et c'est seulement pour une seconde période (celle du socialisme proprement dit) qu'ils prônent le passage à un modèle de planification intégrale, abolissant le marché. Mais, pour cette seconde période même, ils s'éloignent du socialisme d'Etat planificateur pour le repenser dans l'esprit du premier modèle.

Or ici la contribution d'Engels est décisive. Dans la division du travail entre les deux fondateurs du marxisme, c'est à Engels que revient le plus souvent la tâche de présenter la société future, en s'appuyant certes sur des indications nombreuses de Marx, mais en les commentant et en les prolongeant. Qui plus est, après la mort de Marx, c'est Engels qui se charge de critiquer les autres conceptions, de faire le point sur le sens de leurs écrits passés, d'expliciter leur position commune, et c'est aussi Engels qui procèdera à un certain nombre de rectifications de grande importance. C'est donc lui surtout que nous allons suivre, "d'un socialisme à l'autre".

 

Le programme du Manifeste : un socialisme étatique de marché. 

 

Ce très célèbre programme correspond, si l'on y fait bien attention, à une période de transition qui comporte une économie mixte, mi-socialiste, mi-capitaliste. En effet, après "la conquête de la démocratie", la propriété bourgeoise n'est pas abolie, mais peu à peu supplantée par la propriété de l'Etat socialiste. Au début celui-ci s'empare seulement du crédit (dont Marx et Engels entrevoient le rôle clé dans une économie monétaire), confié à une Banque nationale jouissant d'un monopole exclusif, de tous les moyens de transport et d'un certain nombre de manufactures. Comment et pourquoi se fait ce passage progressif de la propriété capitaliste à la propriété publique?

Là-dessus, il faut lire l'opuscule de Engels, Les principes du communisme, qui est légèrement antérieur au Manifeste[5]. Le passage se fera d'une triple façon : l'Etat prolétarien exproprie certaines entreprises capitalistes ; il s'appuie aussi sur d'autres mesures pour faire dépérir la propriété capitaliste, notamment l'impôt progressif et l'impôt sur l'héritage, et la suppression de l'héritage entre collatéraux (frères, neveux etc) ; avec les fonds ainsi obtenus, il peut également acheter ou créer des entreprises. C'est donc pas à pas que le socialisme progresse.

Il y a une raison économique à cela : le passage au socialisme doit se faire "dans les conditions de la production bourgeoise", ainsi que le dit Le Manifeste, autrement dit là seulement où la socialisation des forces productives est assez avancée (et non dans les conditions de la petite agriculture ou de l'artisanat), et il ne progressera que dans la mesure où l’Etat aura donné une forte impulsion à cette socialisation (il s'agit, dira encore Le Manifeste, "d'augmenter au plus vite les forces productives"). De tout cela on peut conclure que la transformation socialiste n'est pas seulement une affaire de rapport de force politique - même si le basculement du pouvoir politique est une nécessité, ce que ne voient pas les proudhoniens -, mais aussi le fait de la lutte économique entre les deux systèmes. Les principes du communisme le disent en toutes lettres, dans la seconde mesure qui est annoncée, à savoir "l'expropriation graduelle des propriétaires fonciers, des propriétaires de fabriques, des magnats du chemin de fer et de la marine marchande, en partie à travers la compétition exercée par l'industrie d'Etat et en partie à travers des nationalisations avec compensations"[6]. Pendant ce temps - une transition qui peut être fort longue avant que toutes les conditions économiques soient réunies - le marché subsiste, mais pas complètement. En effet le marché du travail est en partie aboli, parce que la concurrence par le prix entre les travailleurs disparaît au sein du secteur d’Etat et que les propriétaires de fabriques sont ainsi poussés à verser les mêmes salaires que les entreprises d'Etat (c'est la quatrième mesure énoncée dans Les principes), et ce d’autant plus que s’évanouit la pression exercée  par le chômage, car l'Etat prolétarien procure du travail à tous. Quant aux travailleurs du secteur d'Etat, ils cessent d'être des salariés, puisque, à travers leurs représentants politiques, ils deviennent les co-propriétaires des entreprises nationalisées et cessent de créer une plus-value pour d'autres. Ces limitations apportées au marché jouent donc contre le capitalisme, et une ébauche de plan peut commencer à apparaître.

 

Le programme communiste : un socialisme planificateur

 

Le socialisme de marché n'est qu'une transition vers un socialisme planificateur (première phase, ou phase inférieure de la société communiste). On retrouve ici les indications fournies par la critique marxienne du programme de Gotha (qui ne sont que des notes marginales non destinées à la publication) et surtout les passages célèbres de l'Anti-Dühring. Cela ne fait aucun doute, ce socialisme abolira le marché, en le remplaçant par une organisation planifiée consciente. On connaît ces phrases, qui ont été maintes fois commentées, mais qu'il faut rappeler : "Dès que la société se met en possession des moyens de production et les emploie pour une production immédiatement socialisée, le travail de chacun, si différent que soit son caractère spécifique d'utilité, devient d'emblée et directement du travail social. La quantité de travail social que contient un produit n'a pas besoin, dès lors, d'être constatée par un détour ; l'expérience quotidienne indique quelle quantité de travail est nécessaire en moyenne. La société peut calculer simplement combien il y a d'heures de travail dans une machine à vapeur, dans un hectolitre de froment de la dernière récolte, dans cent mètres carrés de tissu de qualité déterminée […] Ce sont, en fin de compte, les effets utiles des divers objets d'usage, pesés entre eux et par rapport aux quantités de travail nécessaires à leur production, qui détermineront le plan. Les gens règleront tout très simplement sans intervention de la fameuse 'valeur'"[7]. Ainsi, avec le marché, disparaissent la concurrence et les prix : la valeur se lit directement en termes de quanta de travail, ce qui met fin au fétichisme de la marchandise.

Nous devons faire ici deux remarques. Ce programme planificateur ne pourra être mis en œuvre que lorsque tous les moyens de production seront en possession de la société et que lorsque "la production sera immédiatement socialisée", c'est-à-dire produite à grande échelle, avec des niveaux de productivité élevés. Ensuite l'objectif est de parvenir à une maîtrise consciente du fonctionnement économique, en lieu et place de ces forces aveugles qui gouvernent la production marchande. Comment cet objectif est-il réalisable ? Nous y reviendrons.


 

Les rectifications du programme : retour à une forme de socialisme associatif.

 

Ce socialisme planificateur soulève de redoutables questions, que Marx et surtout Engels vont rencontrer et qui les conduisent à ce qu'on peut appeler des rectifications, qui sont de toute première importance.

La première question est celle de la participation effective des travailleurs à l'élaboration du plan et à la gestion de leurs unités de production. Engels est bien conscient du problème : "La gestion commune de la production ne peut être effectuée par les gens tels qu'ils sont aujourd'hui"[8]. Par le fait même le socialisme planificateur (celui que Bakounine dénoncera comme étant "le gouvernement des savants et des experts") risque d'être renvoyé à une lointaine échéance, quand la division du travail aura complètement disparu. Déjà dans Les principes on pouvait lire : "l'éducation devra rapidement rendre les jeunes capables de passer d'une branche à l'autre de l'industrie en fonction des besoins de la société et de leurs propres inclinaisons"[9]. Voilà qui paraît des plus utopiques. Comment imaginer un travailleur à ce point "polytechnicien" qu'il puisse changer de métier à volonté? Marx et Engels ne renonceront jamais à cette utopie. Mais moins utopique est l'idée d'un travailleur qui ait une connaissance suffisante de la gestion de son unité de production, voire de la gestion planifiée d'une économie nationale, et la réduction de cette division du travail là (entre production et gestion) représenterait bien une transformation révolutionnaire.

Le second problème est celui de l'autonomie relative des unités de production. Marx et Engels ne l'ont jamais abordé de front, mais tout porte à penser qu'ils sont conscients de sa nécessité, ce qui expliquerait leur revirement sur la question des coopératives, qui s'exprime on ne peut plus clairement dans l'Adresse inaugurale de l’Association internationale des travailleurs (1864) et dans La guerre civile en France (1871) : après les avoir combattues comme étant d'esprit petit-bourgeois, ils en sont désormais de chauds partisans. Mais pour quelle période?

D'abord indiscutablement pour la période de transition. Marx en parle dans le troisième livre du Capital en ces termes : "A l’intérieur de la vieille forme [de propriété privée] les usines coopératives des ouvriers représentent la première forme de cette rupture, bien qu’évidemment elles reproduisent et ne peuvent pas ne pas reproduire dans leur organisation effective, tous les défauts du système existant. Mais, dans ces coopératives, la contradiction entre capital et travail est supprimée »[10]. Il se rallie donc dans une certaine mesure à la perspective défendue par Proudhon. Et lui emprunte même l'idée d'un financement par le crédit : "Ce système de crédit qui constitue la base principale de la transformation progressive des entreprises capitalistes en sociétés par actions offre également le moyen d’une extension progressive des entreprises coopératives à une échelle plus ou moins nationale"[11]. Dès lors l'Etat prolétarien ne créera plus seulement des entreprises d'Etat, il encouragera le développement des coopératives, non en leur apportant des fonds, comme le voulait Lassalle (c'était une illusion s'agissant de l'Etat bismarckien, qui était un Etat bourgeois), ou des capitaux (comme dans les entreprises d'Etat capitalistes), mais en leur offrant un environnement adéquat, notamment en matière de crédit.

Qu'en sera-t-il au terme du processus, quand tous les capitalistes auront été soit expropriés (éventuellement avec indemnisation), soit vaincus dans la compétition et que les coopératives auront conquis tout l'espace économique? Ces coopératives vont-elles disparaître au profit de la propriété commune, devenir de simples unités de production de la production socialisée (que Lénine verra comme une sorte de grand cartel)? Un passage de La guerre civile en France ne va pas du tout dans ce sens : "Si la production coopérative ne doit pas rester un leurre et une duperie ; si elle doit évincer le système capitaliste ; si l'ensemble des associations coopératives doit régler la production nationale selon un plan commun, la prenant ainsi sous son contrôle et mettant fin à l'anarchie constante et aux convulsions périodiques qui sont le destin inéluctable de la production capitaliste, qui serait-ce, Messieurs, sinon du communisme, du très 'possible' communisme"[12]? En somme le socialisme (non comme phase de transition, mais comme phase inférieure de la société communiste), ce serait les coopératives plus le plan. Nous n'en saurons pas plus, mais on peut déduire ce que cela signifierait. Les travailleurs seraient propriétaires des moyens de production à deux niveaux : la coopérative et le plan, deux niveaux qui correspondraient aux deux niveaux de la démocratie. Marx et Engels continuent à critiquer les coopératives, mais en tant qu'elles poursuivent leurs intérêts propres, se coordonnent à travers le marché, s'enrichissent ou s'appauvrissent en fonction de leur accumulation propre et des aléas de ce marché.

Que Marx et Engels se soient ralliés à un modèle décentralisateur, nous en avons d'autre part de solides confirmations si nous passons au niveau politique. Et c'est ici Engels, s'appuyant sur l'analyse et le jugement positif que Marx a émis à propos des institutions politiques de la Commune de Paris, qui va prendre ses distances par rapport à une centralisation des fonctions politiques qui devrait être le corollaire d'un plan économique directeur. Il rectifie d'abord, en 1885, l'opinion qu'ils s'étaient faite de la première République française comme prolongeant l'œuvre centralisatrice de la monarchie absolue. En fait, sous le gouvernement jacobin lui-même, les communes, les arrondissements et les départements jouissaient d'une large autonomie administrative, et ceci au sein même de la République une et indivisible[13]. C'est Bonaparte qui, après le 18 Brumaire, supprime les libertés locales et les remplace par le commandement préfectoral. Quelques années plus tard, en 1991, dans sa préface à la nouvelle édition de La guerre civile en France, Engels va plus loin, à propos du programme électoral de Clémenceau : la constitution communale est "la forme politique de la dictature du prolétariat", ce qu'il confirmera dans sa critique du programme d'Erfurt[14]. Cette prise de position en faveur de la décentralisation politique - dans le cadre d'une République 'une et indivisible' [15]- vient corroborer et conforter l'évolution des conceptions de Marx et Engels en ce qui concerne l'organisation économique de la société future.

Que pouvons nous penser aujourd'hui de ces modèles de socialisme chez les fondateurs du marxisme et de leur périodisation ?

 

Commentaires sur la période de transition

 

La société de transition qui se dessine à travers ces écrits peut être caractérisée ainsi :

1° Il y aurait plusieurs formes de propriété. Là où les forces productives sont peu développées, peu socialisées, le socialisme n'a pas encore lieu d'être (petite agriculture, artisanat, petit commerce, mini-entreprises industrielles ou de services). Mais le capitalisme lui-même, fût-ce sous sa forme "socialisée" de sociétés par actions, n'est pas aboli. Le secteur socialiste entre en compétition avec lui, et doit l'emporter d'abord avec ses armes économiques. La question est plus compliquée quand l'industrie moderne est encore dans les limbes ou peu développée. Car il est alors plus difficile de créer un secteur socialisé et d'emprunter au capitalisme tout ce qui peut l'être - moyennant un certain nombre de transformations concernant non seulement les rapports sociaux, mais aussi l'organisation de la production.

2° Toutefois l'introduction d'un secteur socialiste, même à grande échelle, ne suffit pas. Il faut, dès la période de transition, restreindre un certain nombre d'aspects du marché capitaliste, à commencer par le marché du travail. Il faut notamment une législation du travail contraignante et ce que nous appellerions aujourd'hui un système collectif d'assurances sociales. C'est bien ce qui s'est fait, sous la poussée des luttes de classes, dans les pays occidentaux, surtout après la deuxième guerre mondiale, et que l'on peut considérer comme des 'éléments de socialisme'. Mais cela reste modeste par rapport à ce que Marx et Engels envisageaient, à savoir une action très volontariste pour casser la concurrence entre travailleurs. Et, on le sait, cette restriction du marché du travail est en cours de démantèlement avec les politiques néo-libérales. On peut penser qu'un tel programme social devrait, pour que le socialisme puisse un jour l'emporter, être mis en œuvre de manière progressive, et cependant résolue, car il est la clé d'une compétition 'loyale' entre le secteur socialiste et le secteur capitaliste.

3° Le secteur socialiste pourrait être mis en place par paliers, mais il faudrait rapidement atteindre un seuil critique, sinon il ne pourra faire le poids par rapport au secteur capitaliste. A cet égard 'l'économie mixte' n'a jamais atteint ce seuil critique dans les pays occidentaux[16]. La question est encore plus cruciale à l'époque des firmes transnationales : on ne voit pas comment un pays socialiste pourrait damer le pion à des firmes aussi puissantes, disposant d'énormes quantités de capitaux venant d'investisseurs de tous les pays, si elles ne se dotent pas aussi d'entreprises de cette taille. Ici apparaît une difficulté de taille, que Marx et Engels n'ont pas aperçue, même s'ils avaient anticipé la naissance de firmes travaillant sur le marché mondial, parce qu'ils continuent à raisonner dans le cadre d'une économie nationale : si le pays en question n'a pas les moyens de capitaliser de telles entreprises sans faire appel à des capitaux privés, si, au surplus, il est conduit, pour disposer de tous les atouts nécessaires, à passer des alliances capitalistiques avec des concurrents capitalistes, le secteur socialiste ne sera-t-il pas soumis à la logique et aux exigences de ces capitaux privés?

4° Le secteur socialiste sera-t-il constitué d'entreprises d'Etat? Ce qui rejoindrait à la fois ce qui s'est fait dans les pays occidentaux, mais qui est en déclin (la plupart des entreprises nationalisées ont été privatisées, l'Etat gardant au mieux une part significative des actions), ce qui continue à exister aujourd'hui en Chine, et ce qui est prôné par certains modèles de socialisme de marché. Marx et Engels se sont orientées dans une autre direction, sans désavouer pour autant la première (celle du programme du Manifeste) : le secteur socialisé serait constitué de grandes coopératives gérées par leurs travailleurs, mais sous le contrôle de l'Etat prolétarien, celui-ci détenant le crédit via une Banque nationale.

Il y aurait beaucoup à dire sur une telle perspective. Les leçons de l'histoire n'ont guère été encourageantes, mais c'est peut-être parce que les tentatives n'ont pas été poussées assez loin[17]. Divers modèles théoriques de socialisme ont cherché aujourd'hui la bonne solution. A mon avis elles impliquent une véritable création institutionnelle, dont on peut trouver les prémices dans certaines formes de 'financement solidaire'. En attendant, la voie la plus balisée reste celle d'entreprises publiques, mais sous des conditions qui les différencieraient radicalement des entreprises capitalistes, et en particulier une réelle autonomie de gestion par rapport à leur propriétaire (l'Etat, d'autres entreprises d'Etat, des collectivités locales), qui prendrait tout son sens avec la démocratisation interne de leur fonctionnement (les salariés disposant de pouvoirs de contrôle et de co-décision), laquelle les rapprocherait des "associations coopératives" visées par La guerre civile en France[18].

5° Pas de socialisme sans planification, c'est-à-dire sans une ébauche au moins de maîtrise consciente de l'économie, correspondant à de grands choix collectifs élaborés au niveau politique. C'est là que les "régimes socio-démocrates" ont toujours été défaillants, même aux plus beaux jours du keynésianisme, à la fois par faiblesse politique, par technocratisme et par une confiance excessive dans le jeu des mécanismes marchands. Une telle planification ne serait pas impérative, mais incitative. Je vais y revenir tout à l'heure. Evidemment la planification est bien plus malaisée dans une économie ouverte. Il faut donc aussi maîtriser l'ouverture.

 

Commentaires sur le socialisme, première phase du communisme

 

Marx et Engels n'ont pas remis en question l'abolition du marché, au terme d'une période de transition qui le restreint progressivement. Ce fut aussi la ligne suivie par les bolcheviks, qui, s'ils ont grandement divergé sur le sens de la période de transition (la NEP fut un retour à une telle période après le 'communisme de guerre'), restaient d'accord sur le but final, que Staline a décidé d'atteindre à marche forcée, avec la collectivisation autoritaire des années 30.

Nous pouvons penser aujourd'hui que cette collectivisation était un contresens historique, l'état des forces productives n'y étant aucunement propice. Mais il faut aller au-delà : le socialisme de planification intégrale n'était-il pas une impasse historique? Que faut-il penser donc de ce modèle planificateur, qui serait l'horizon du projet communiste?

1° La planification intégrale n'est pas nécessairement une impossibilité technique, et elle est pourtant vouée à l'échec. Pourquoi?

Les planificateurs soviétiques ont quand même fait marcher l'économie, et les progrès de l'informatique suggèrent que les calculs les plus complexes deviennent possibles en temps réel. Mais la planification impérative se heurte à un premier obstacle, mis en avant par certains libéraux et mieux encore par Keynes : l'incertitude (un concept absent de la théorie marxiste classique). On ne peut pas prévoir, même à l'aide des outils de prospective les plus sophistiqués, l'évolution des goûts et celle des techniques (ainsi que leurs retombées sur l'environnement), on ne peut pas prévoir le comportement des agents, à moins de le prédéterminer, ce qui tuerait l'innovation. L'histoire du modèle soviétique en administre la preuve : outre le fait que les plans ont dû toujours être révisés en cours de route, l'économie n'a progressé que de manière extensive, et a manqué la plupart des révolutions techniques (et organisationnelles). Et l'une des raisons était que l'innovation, que les autorités voulaient pourtant stimuler, était mal vue aussi bien par les planificateurs, dont elles risquait de déjouer les calculs, que par les directeurs d'entreprises, qui voulaient remplir leurs obligations sans prendre de risques.

Ensuite la planification intégrale et impérative (elle ne peut être impérative que si elle est intégrale) déresponsabilise les agents, depuis le travailleur individuel jusqu'au collectif de travail le plus large. Ils ne savent pas finalement pourquoi et pour qui ils travaillent, ils ne "voient pas le bout de leurs actes" (sans parler de leurs intérêts). Nous retrouvons ici le problème soulevé par Engels, celui des capacités nécessaires pour dominer un processus complexe. Je l'ai dit, il est possible, grâce à une éducation initiale et permanente appropriée, de maîtriser les connaissances nécessaires à la gestion d'une entreprise, et même à la gestion d'une économie nationale. Mais l'horizon n'est pas de même nature : c'est une chose bien plus abstraite de se mobiliser pour atteindre par exemple un certain taux de croissance, de consommation ou d'épargne, alors que c'est une chose bien plus concrète de produire un produit (aujourd'hui même l'ouvrier qui a participé à la fabrication d'un Airbus A380 éprouve une satisfaction et une fierté à le voir réussir son premier vol et à apprendre qu'il trouvera des clients).

Voici donc au moins deux raisons pour lesquelles la planification intégrale doit être abandonnée. Mais est-ce à dire que c'est tout le projet marxiste qui s'écroule avec ce modèle de socialisme planificateur, abolissant le marché?

2° En fait, si l'on y regarde de près, le modèle marxiste n'est pas celui-ci, il garde une dimension échangiste. La Critique du programme de Gotha avance l'idée d'un échange entre un certificat de travail, constatant que l'individu a fourni tant de travail, et un produit venant d'un 'stock de biens sociaux'. Rien ne laisse entendre ici qu'il s'agirait de tickets de rationnement : l'individu est libre de choisir le produit qu'il veut. Il y a donc bien ici une offre sociale et une demande, mais il ne s'agit pas d'un échange marchand, car les produits ne sont pas des marchandises dotées d'un prix. Quant au rapport entre les unités de production, tout laisse à penser qu'il s'agit aussi d'un échange. Souvenons nous que ce ne sont pas des ateliers d'une seule et même fabrique, mais des "associations coopératives". Or la seule manière rationnelle, en l'absence de prix, est pour elles de procéder à des échanges quanta de travail contre quanta de travail - à moins de recourir à des prix administrés, ce qui n'est nulle part évoqué. Ce n'est pas à ce niveau que le plan intervient, mais en amont, lorsqu'il détermine les quantités de travail "socialement nécessaires". Or il est évident que, si l'on ne peut prévoir avec précision la demande, certains produits seront produits en excédent et d'autres insuffisamment. Ce qui servirait de signal aux organismes de planification pour qu’ils modifient leurs plans. Quant aux travailleurs, ils continueraient à être rémunérés de la même façon, que leur travail se soit avéré utile ou non. C’est ainsi que James Lawler interprète le modèle marxiste rectifié : il y aurait un « marché communiste », mais qui ne conserverait que quelques fonctions du marché, puisqu’il n’y aurait plus de monnaie ni de prix, mais seulement des « bons » constatant que les travailleurs ont fourni telle quantité de travail social[19]. Néanmoins nous pouvons douter qu’un tel socialisme soit possible. Au moins pour deux raisons. La première est que, dans une économie complexe et dynamique, le système des valeurs-travail serait en perpétuel mouvement au point d’être insaisissable (pour chaque produit la valeur-travail des moyens de production utilisés varierait constamment). Ensuite on ne voit pas comment une économie socialiste pourrait se passer du crédit, comme Marx le croit, bien qu’il ait aperçu le rôle de la création monétaire par les banques (elle anticipe sur la production future). Or, si le crédit est porteur d’intérêt, c’est tout le système des valeurs-travail qui se trouve faussé. Et l’on voit mal comment autrement les travailleurs seraient incités à faire un usage économe des moyens de production et une sélection adéquate des investissements.

 

Conclusion

 

Marx et Engels ont recommandé une sorte de socialisme de marché pour la période de transition vers le socialisme, et cette sorte de socialisme emprunte des traits à la fois au socialisme étatique de marché et au modèle associationniste. La longue expérience historique qui s’est déroulée depuis leurs écrits montre l’intérêt, mais en même temps les difficultés d’une telle entreprise. On peut, en tous cas, en résumer l’orientation générale ainsi : 1° Il y aurait plusieurs formes de propriété en fonction du degré de socialisation des forces productives. 2° La propriété publique s’imposerait dans la sphère de ce que nous appelons aujourd’hui les services publics, qui permettent aux travailleurs d’exercer leurs capacités, notamment gestionnaires (on retrouve ici la thématique marxiste d’une réduction de la division du travail), et aussi leurs capacités politiques, leur « citoyenneté » (qui correspond à la conception républicaine que Marx et Engels ont faite leur). 3° Dans les autres secteurs la propriété publique peut être une voie de transition vers des « associations coopératives », et en tous cas elle doit permettre une participation des travailleurs à la gestion. 4° Il y aurait des choix collectifs débouchant sur un plan, qui ne serait plus impératif, mais orientatif et incitatif. Tout cela va dans le sens de la démocratie économique, qui est ce qui, en définitive, oppose radicalement le socialisme au capitalisme.

Mais la conception que se font Marx et Engels du socialisme comme première phase du communisme doit être aussi revisitée, en tenant compte des rectifications qu’ils ont opérées, et en particulier de celles de Engels, et des leçons de l’histoire. Cette conception est souvent présentée aujourd’hui comme une pure utopie. De fait l’idée d’une société sans classes paraît hors d’atteinte, s’il est vrai que la division du travail ne pourra jamais être tout à fait abolie, si le principe ‘à chacun selon son travail’ ne peut être rigoureusement mis en œuvre, et si les intérêts personnels ne peuvent complètement s’effacer devant l’intérêt général. Sans doute faut-il mieux considérer le socialisme comme une société travaillée par des contradictions de toute nature. Le but du socialisme serait alors de faire jouer ces contradictions de manière dynamique, dans le sens du progrès humain. De même la planification intégrale serait abandonnée au profit d’un pilotage de l’économie à travers des leviers indirects - l’offre et la demande, la monnaie et le crédit continuant à jouer leur rôle économique, mais dans un cadre prospectif éclairé par une comptabilité en temps de travail et une réflexion collective sur les valeurs d’usage (s’agissant en particulier des bifurcations technologiques et des coûts environnementaux). A ce compte le socialisme « mature » reste une utopie nécessaire. Car, si le capitalisme fait rêver des populations entières au bien-être, il engendre des formes de désagrégation sociale et de destruction de la planète qui ne sont pas soutenables à long terme.

 

 

Tony Andréani



[1] Il donnera naissance à ce qu’on appelle aujourd’hui ‘l’économie sociale’, composée de coopératives, de mutuelles et d’associations, organismes ‘à but non lucratif’.

[2] Le socialisme autogestionnaire yougoslave s’en inspirera en partie (avec cette importante différence que la propriété y est sociale). Plusieurs modèles théoriques contemporains peuvent y être rattachés, notamment ceux de Bowles et Gintis et de Pat Devine (cf mon livre Le socialisme est (a) venir, tome 2, Les possibles, Première partie, chapitre 4, « Les modèles autogestionnaires » (Editions Syllepse, Paris, 2004).

[3] Comme ceux de Cockshott et Cottril et de Albert et Hahnel. Cf ibidem, p. 42-43.

[4] Cf ibidem, Première partie, chapitre 3, « Les modèles orientés vers la maximisation et la distribution égalitaire du profit ».

[5] Mais nous savons, par une lettre qu'il écrit à Marx, que cet écrit (Cf Marx et Engels, Collected Works, Vol. 6, Moscou, Progress Publishers, p. 504) concorde avec les vues exposées dans Le Manifeste, lesquelles sont seulement plus condensées, étant donné la finalité de ce dernier (Lettre de Engels à Marx du 23-24 novembre 1847, ibidem, vol. 38, p. 149).

[6] Ibidem, vol. 6, p. 350.

[7] Anti-Dühring, Editions sociales, Paris, 1963, p. 349.

[8] Les principes du communisme, op.cit., p. 353.

[9] Ibidem.

[10] Le Capital, Livre III, vol. 2, Editions sociales, Paris, 1970, p. 105.

[11] Ibidem, p. 106

[12] Karl Marx, La guerre civile en France, Paris, Editions sociales, 1968, p. 68.

[13] Ce que les historiens contemporains de la Révolution ont confirmé. Cf Florence Gauthier, « Centralisme jacobin, vraiment ? » in Utopie critique, n° 32, Paris, 1° trimestre 2004.

[14] Cf là-dessus Jacques Texier, « Les innovations d’Engels, 1885, 1891 », in Friedrich Engels, savant et révolutionnaire, dir. Georges Labica et Mireille Delbraccio, Presses Universitaires de France, Paris, 1997, p. 161-174.

[15] Et non d’une République fédérative, contrairement à Proudhon. Engels reste fidèle à l’esprit de la Révolution française et à sa conception de la citoyenneté, liée à la notion rousseauiste de contrat social.

[16] A l’exception de la courte période qui a suivi l’arrivée de la gauche au pouvoir en France en 1981, avec la nationalisation de la quasi-totalité du secteur bancaire et d’un nombre important de grandes entreprises industrielles et de services.

[17] Je pense à une timide tentative pendant la perestroïka, et, dans une moindre mesure, au socialisme autogestionnaire yougoslave.

[18] J’ai fait un certain nombre de propositions concernant ces deux voies dans Le socialisme est (a) venir, tome 2

[19] Cf James Lawler, « Marx as Market Socialist », in Market Socialism, The Debate Among Socialists, dir. Bertell Ollman, Routledge, New York and London, 1998, p. 23-52.

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10 mai 2010

Denis Collin, Le cauchemar de Marx

Denis Collin, Le cauchemar de Marx. Le capitalisme est-il une histoire sans fin ? Editions Marx Milo, 2009, 318 p.

Auteur de nombreux ouvrages de philosophie (notamment La théorie de la connaissance chez Marx, Questions de morale, La matière et l’esprit), de philosophie politique ( Morale et justice sociale), d’essais politiques (L’illusion plurielle, La fin du travail et la mondialisation,), chroniqueur infatigable de l’actualité politique et sociale (sur le site La sociale), Denis Collin s’attaque, dans son dernier livre, à la grande question à laquelle devraient s’affronter tous les héritiers du marxisme : pourquoi le capitalisme paraît-il une ‘histoire sans fin’, pourquoi le « mouvement réel » n’a-t-il nullement enfanté cette société communiste qu’il semblait, d’après Marx, porter dans ses entrailles ?

Le paradoxe est en effet énorme. Les analyses de Marx sont aujourd’hui encore l’instrument le plus puissant, le plus acéré, pour comprendre la crise majeure que connaît le capitalisme. Collin le montre avec précision et rigueur dans la première partie de son livre, quand il reprend les pages extraordinaires de Marx sur les contre-tendances à la baisse du taux ce profit ou quand il met l’accent sur la théorie de la suraccumulation du capital. Alors il faut expliquer pourquoi le capitalisme néo-libéral a pu prendre un tel essor, et là Denis Collin touche juste : en faisant miroiter l’abondance, en exploitant le désir de liberté tant comprimé par le taylorisme et d’autres disciplines sociales, en révolutionnant en permanence techniques et modes de vie, le capitalisme a repoussé ses limites, abondé dans le fétichisme, créé un nouvelle religion de la marchandise avec la publicité désormais placée au cœur de son fonctionnement. Tel est le « c auchemar » de Marx : la dictature du prolériat est devenue celle des fonds de pension.

Or, entre temps, il y a eu ‘les illusions mortelles’ du socialisme et du communisme du siècle passé. C’est l’objet de la deuxième partie du livre, où Denis Collin tente un bilan, particulièrement sévère, de ces expériences, avec des thèses provocantes, appuyées sur de nombreux repères historiques. La social-démocratie n’a en fait, selon lui, jamais voulu dépasser le capitalisme : c’est justement dans la mesure où ces partis étaient des partis ouvriers qu’ils se sont contentés ‘d’organiser l’intégration des ouvriers au sein du mode de production capitaliste’, avant de les délaisser pour défendre les classes moyennes. Quant au ‘socialisme réel’, son échec ne vient pas de ce que la révolution a été prématurée (comment pouvait-elle avoir lieu autrement que dans des maillons faibles du système capitaliste mondial ?), mais de ce qu’il s’est nourri des illusions du communisme selon Marx, partant de l’idée que le développement du salariat conduisait au communisme, alors que le salariat signifiait tout autant la concurrence entre salariés, croyant que la classe dominée, parvenue au pouvoir, ne connaîtrait plus la domination, alors qu’elle a accouché d’une élite de permanents, d’experts et de bureaucratie qui l’a dominée d’une autre façon, et maintenant que que l’Etat pourrait dépérir, alors qu’il ne faisait que le renforcer. A partir de là, Denis Collin revient sur la nature de l’URSS : « ni capitalisme d’Etat, ni socialisme, ni communisme », mais un Etat centralisé, essayant de mettre en œuvre une impossible planification. Cette partie, qui  comporte des arguments très forts (tels que la grande faiblesse de la théorie marxienne de l’Etat, qui certes ne dénie pas l’existence de fonctions d’intérêt général dans le communisme, mais leur retire, avec l’abolition des classes, tout caractère politique), est un peu moins convaincante. L’histoire de la social-démocratie fut plus contrastée. Le « socialisme réel », qu’on ne peut se contenter de caractériser de manière négative, a bel et bien, selon moi, suivi une trajectoire différente de celle du capitalisme et comporté, par-delà des illusions mystificatrices, des éléments de communisme, il est vrai déformés, et les socialismes du XX1° siècle ou bien en gardent des traces, ou bien en renouvellent la perspective. Quoiqu’il en soit, il est bien vrai que l’avenir est sombre.

D’où tout l’intérêt de la troisième partie du livre, intitulée « Comment sortir du cauchemar : le communisme avec ou sans Marx ». Bien qu’il ne s’agisse que d’une esquisse, cette partie est passionnante. Il faut d’abord féliciter Denis Collin d’asseoir le communisme du possible sur une base anthropologique nouvelle, rejoignant tout un courant de pensée qui se fait jour aujourd’hui (par exemple dans un livre comme La dissociété, de Jacques Généreux, bien que ce dernier ne soit pas mentionné), ainsi que sur des principes moraux, qui, loin de s’éloigner de la nature humaine, s’ancrent en elle et donnent toute leur force aux révoltes anti-capitalistes, par exemple dans les revendications concernant la dignité des personnes. Ensuite on peut se retrouver dans les grands traits de ce qu’il appelle un communisme non utopique (avec la reprise des principes de la République, les références à des organisations de travail associé, et une très intéressance discussion sur une autre croissance allant de pair avec des décroissances). Il s’agit dans tous les cas non d’annuler des contradictions profondes, puisqu’elles sont de nature anthropologique, mais de les assumer. Cette repensée, qui n’en est qu’à ses débuts, serait plutôt, selon moi, à inscrire dans la perspective d’un nouveau socialisme que dans celle, devenue sujette à mésinterprétation, du communisme, mais c’est là une question finalement secondaire.

Ce livre, qu’on le critique ou non, est le livre courageux et lucide dont nous avions besoin. Il reste à espérer qu’il suscitera le débat qu’il mérite.

10 mai 2010

La grande crise vue par Isaac Johsua

A propos du livre de Isaac Johsua « La grande crise du XXI° siècle »

(éditions La Découverte, 2009)

Parmi tant de livres sur la crise, qui se vendent comme des petits pains (voilà au moins un produit qui marche bien), celui-ci tranche avec les autres. Outre le fait qu’il est écrit de manière limpide (malgré le vocabulaire un peu technique, vous comprenez tout sans effort) et qu’il a l’avantage de souligner l’originalité de la crise en inscrivant les phénomènes actuels dans le temps (on n’a jamais vu, par exemple, tel taux depuis telle date), il a le grand mérite d’inscrire cette dernière dans l’histoire longue du capitalisme.

Résumons : le capitalisme est marqué par une instabilité foncière. Pendant longtemps les crises ont été amorties par le fait qu’une grande partie de la production lui échappait, se faisant encore sous d’anciens modes de production. Avec le grand essor de la mondialisation (surtout celle du capital), les crises gagnent en extension et en profondeur. Elles ont été contenues pendant les « Trente glorieuses » par le régime « fordiste », avec son compromis social et toute sa panoplie keynesienne de moyens d’intervention, mais aussi sa conséquence, la baisse des profits, qui sont le moteur du système. Le nouveau régime qui s’instaure au début des années 1980 repose sur un tout autre modèle : « de moins en moins d’épargne, de plus en plus de dettes ». Mouvement qui prend toute son ampleur aux Etats-Unis (qu’Isaac Johsua a particulièrement étudiés) : le taux d’épargne des ménages américains devient nul, le taux de consommation (70% du PIB) y est plus élevé que partout ailleurs - ceci n’étant possible que parce que les Etats-Unis, autrefois créanciers du reste du monde, en deviennent débiteurs (en particulier vis-à-vis des pays émergents) et qu’ils jouissent du privilège du dollar. Ce qu’il reste de la politique économique, susceptible de contrecarrer les crises, se résume à une politique monétaire expansive : le pilotage par les taux d’intérêts (bas), qui décourage l’épargne mais encourage la création monétaire par les banques, alimente l’endettement et stimule la consommation, dont la bulle immobilière américaine n’est que le dernier avatar. Toute l’histoire économique des trente dernières années est ainsi celle d’une fuite en avant : dès que le ralentissement de la demande se profile, on la relance par le crédit, surtout au sein de la « locomotive mondiale ».

L’économie est inondée de liquidités par le laxisme des banques centrales, ceci jusqu’à ce que la pyramide de l’endettement s’écroule. Il n’est pas besoin de chercher d’autre explication à l’explosion de la sphère financière, celle de la finance de marché et de ses dérivés (elle est suscitée et nourrie par une création monétaire continue) et à son implosion finale (l’économie réelle ne suit pas).

Sur cette base, la théorie de la crise est à revoir. Ce n’est pas une crise des débouchés, puisque la part de la consommation (surtout privée) ne cesse de progresser. Il faut simplement voir que c’est la consommation des riches qui se porte le mieux (contrairement au passé, ils épargnent relativement de moins en moins), celle des pauvres se faisant, elle, dans des conditions de crédit de plus en plus périlleuses. Ce n’est pas une crise de l’investissement, la part de celui-ci dans la répartition du profit étant resté à peu près stable. La crise est en fait essentiellement une crise de suraccumulation, c’est-à-dire « une accumulation de capital qui s’accomplit à un rythme tel qu’elle ne peut maintenir dans la durée le taux de profit escompté par les apporteurs de capitaux », dans un emballement comparable à la fièvre de l’or. Une suraccumulation dont on trouve de nombreux exemples dans le passé, mais qui a pris une ampleur nouvelle et a été manifeste lors de la crise de la « nouvelle économie » (la net-économie), crise dont la crise actuelle n’est que le prolongement. Rien d’étonnant à ce que cette dernière se traduise par une immense destruction de capitaux, l’ensemble des capitaux « fictifs » (les titres) revenant sur terre.

A cette analyse extrêmement convaincante, je n’ajouterai que quelques commentaires. On voit bien que toutes les tentatives de « régulation de la sphère financière » ne feront qu’élever des digues qui seront bientôt emportées, car la source du mal est ailleurs : dans l’inflation de crédit qui la nourrit. Et, quant on pense aux centaines de milliards qui vont être dépensées dans l’économie américaine pour racheter aux frais du contribuable (c’est-à-dire en alourdissant la dette publique) les mauvaises dettes privées, en faisant fonctionner en dernier ressort la planche à billets (la création monétaire par la FED), on se dit qu’on ne recule que pour mieux sauter. En tout état de cause ce ne sont pas des « plans de relance » conjoncturels qui peuvent redresser la situation. La seule solution d’une sortie de crise serait un retour à la planification et à une véritable politique économique, qui encadrerait les marchés, et qui répondrait aussi à l’urgence économique autrement que par des mécanismes marchands (le marché des droits à polluer) qui sont devenus une nouvelle source de spéculation. C’est bien ce que suggère Isaac Johsua à la fin de son livre. Je ne peux aussi qu’être d’accord avec lui, lorsqu’il pose la question : « On nationalise des banques pour sauver les profits : au nom de quoi refuserait-on de nationaliser des entreprises pour sauver des salariés ? ».

Deuxième observation : la relance de la demande, n’en déplaise à la gauche, n’est pas non plus le remède miracle. Il faudrait bien au contraire freiner la consommation des riches, car c’est elle qui a fait dériver tout le système, ces derniers manifestant une avidité sans limites, qui pousse précisément à la suraccumulation pour générer des profits exorbitants au regard des possibilités réelles. Mais c’est peut-être là une faiblesse de l’analyse de Joshua : le mécanisme pour extraire une telle plus-value a reposé sur un développement si énorme et si parasitaire de la finance de marché (celle des actions, des titres de créance et des produits dérivés) que celui-ci a fini par peser sur le profit lui-même, d’où la suraccumulation. Non seulement la finance s’est autonomisée, mais elle a pompé une grande partie de la richesse réelle (qu’on songe seulement au détournement de profit opéré pour le compte des dirigeants d’entreprise et des traders). Ensuite le prélèvement opéré pour la consommation des super-riches a eu un effet dramatique sur le modèle de développement en suscitant aussi le consumérisme gaspilleur des autres classes sociales, par effet d’imitation, comme Veblen l’avait déjà si bien vu il y a plus d’un siècle (lire à ce propos Hervé Kempf: « Comment les riches détruisent la planète »). Dès lors limiter ou taxer lourdement les hauts revenus et les patrimoines n’est plus seulement une affaire de « justice sociale » ou de « décence » (moraliser le capitalisme, dit-on), mais une question de salut public pour l’humanité toute entière, qui vit dans une planète finie et terriblement fragilisée.

8 mai 2010

La chute du camp soviétique

Lendemains de chute

(Interview publiée dans la revue Regards, oct. 2009)

Comment expliquez-vous le choc de 89 ? Quels sont les problèmes auxquels le bloc communiste est confronté (consensus de Washington, endettement des pays de l’Est auprès d’organismes internationaux, fin de la rente pétrolière de l’URSS…) ?

L’automne 1989 marque le début de la décomposition, puis de la chute des régimes communistes en Europe de l’Est, alors qu’il faudra attendre deux ans pour que l’URSS implose. Cela ne peut se comprendre que parce que le « bloc communiste » (il faut entendre le bloc euro-asiatique, le seul qui avait conservé une certaine unité ) était fissuré depuis longtemps. En fait surtout depuis l’écrasement du printemps de Prague, qui a enterré (sauf, dans une certaine mesure, en Hongrie) les tentatives de réforme qui avaient été menées dans les pays satellites de l’URSS.

Mais ces fissures n’étaient pas aussi béantes qu’on l’a dit : les populations dans les pays de l’Est européen n’étaient pas devenues farouchement hostiles au « socialisme réel », mais plutôt résignées, souhaitant malgré tout conserver les avantages du système, et la dissidence, sauf en Pologne, restait marginale. C’est que, contrairement à ce qu’on a dit, ces pays ne se trouvaient pas dans une situation coloniale. Le pouvoir soviétique était certes de type impérial, mais les relations économiques, au sein du CAEM, étaient plutôt équilibrées, au point que les Soviétiques ont pu se plaindre qu’elles leur coûtaient cher : de fait l’Union soviétique exportait surtout de l’énergie à bon marché, et importait beaucoup de produits manufacturiers de ces pays (particulièrement de Tchécoslovaquie et de RDA). Le nationalisme y était alors peu virulent (exception faite des pays baltes) : ce sont les réformateurs dits radicaux qui l’exploiteront et l’exacerberont contre les bureaucraties en place. Dans le cas de l’URSS, contrairement aux thèses sur « L’empire éclaté », les mouvements nationalitaires étaient plus faibles encore. La bureaucratie centrale du P.C.U.S avait fait une large place aux dirigeants issus des républiques périphériques (à commencer par Staline !) et la planification soviétique y avait permis des développements économiques importants, en les extirpant de rapports sociaux pré-capitalistes.

Donc les fissures dans ce « bloc soviétique » constituaient bien des lignes de fracture, mais c’est bien du cœur de ce bloc, qu’est venue, à mon avis, la secousse sismique qui a fini par le faire craquer et tout emporter. Pour ce qui est des pays de l’Est, c’est lorsque Moscou a signifié à leurs partis communistes qu’ils devaient se sortir eux-mêmes de leur crise économique et politique, sans l’aide du Parti frère, qu’ils ont senti le sol se dérober sous leurs pieds. En ce qui concerne les républiques soviétiques périphériques, les choses sont différentes. Il faut rappeler ici que ces républiques étaient devenues largement autonomes. Elles restaient certes partie prenante  du Plan central, mais leurs dirigeants géraient toute une économie seconde, faite de trocs et de services rendus. C’est quand le centre a relâché la pression qu’elles sont devenues irrédentistes, souvent pour sauver leurs frontières menacées et des morceaux de l’économie administrée. 

Dès lors les problèmes liés à l’ouverture (relative) des pays appartenant à la sphère soviétique ne furent pas les mêmes. Il est exact que la fin de la rente pétrolière a pesé sur l’économie de l’Union soviétique. L’envolée des cours du pétrole dans les années 70 avait représenté une manne financière pour celle-ci et un ballon d’oxygène permettant de différer des réformes. Quand ces cours ont dégringolé, cette manne s’est tarie. Les pays de l’Est, eux, ont encaissé sévèrement la crise de la dette, qui étranglera tant de pays en voie de développement : ils s’étaient imprudemment endettés quand les taux d’intérêt étaient bas (suite au déluge de pétrodollars en provenance des pays de l’OPEP), ils se sont trouvés gravement endettés lorsque la Fed américaine a brutalement relevé ses taux. Là encore le ballon d’oxygène s’est transformé en un lourd fardeau. Quant au consensus de Washington dont vous parlez (l’imposition du néo-libéralisme à toute la planète endettée, via le FMI et la Banque mondiale), il ne jouera vraiment son rôle qu’après 1989. Peu nombreux étaient sans doute les ultra-libéraux avant cette date dans les pays du «socialisme réel », la plupart des économistes partisans d’une réforme radicale lorgnant plutôt du côté du compromis social-démocrate. C’est lorsque le système a montré son incapacité à s’auto-réformer que, soit par conversion idéologique, soit par intérêt, une partie des élites dirigeantes a viré de bord, encouragée par de soi-disant experts occidentaux, qui leur disaient que le tout marché allait résoudre par miracle tous les problèmes. En bref la pression idéologique de l’Occident me paraît pour l’essentiel postérieure à la chute du mur.

Je voudrais souligner trois facteurs qui ont considérablement aggravé la crise qui couvait depuis longtemps. La première, bien connue, est la course aux armements, relancée par le projet reaganien de la guerre des étoiles. L’économie soviétique, en panne depuis une dizaine d’années, n’était plus à même de rivaliser sur le plan militaire avec la puissance américaine, et de nombreux responsables se sont dits qu’il était temps de mettre un terme à la guerre froide, à commencer par Gorbatchev, quand il arriva au pouvoir. Le second est l’engagement militaire en Afghanistan, qui devint rapidement le Vietnam de l’Union soviétique (les Etats-Unis armant les rebelles afghans, comme l’Union soviétique avait soutenu l’effort de guerre des  Vietnamiens). Le troisième fut la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, qui apparut comme un concentré des vices de l’économie administrée. Ceci dit, tous ces facteurs ont joué sur une économie malade et sur un pouvoir politique affaibli et divisé. C’est vraiment vers les causes internes qu’il faut se tourner pour comprendre la crise de l’Union soviétique, qui a défait aussi l’imperium soviétique.

En reprenant une perspective plus longue, d’après vous quels sont les ingrédients de cette crise ? L’analysez-vous comme une une fragilité structurelle du bloc communiste ou (juste) une incapacité à se réformer ? Sur quoi les tentatives de réforme des années 50 et 60 en Hongrie…ont-elles buté ? Est-ce dû à un contexte international ou à des insuffisances internes ?

Vaste question, à laquelle je ne pourrai répondre que de manière très synthétique. Le système économique de type soviétique n’était pas si fragile, puisqu’il a tenu un demi-siècle. C’était, comme on l’a souvent dit, une économie de commandement ou encore une économie administrée. On a pu penser qu’elle a été imposée par les circonstances, celle d’un pays ruiné après la guerre civile et l’échec du communisme de guerre. Je crois que cette explication est insuffisante : la NEP avait montré qu’on pouvait faire redémarrer l’économie de ce pays sans le livrer à nouveau à des trusts capitalistes. Mais les dirigeants bolcheviks étaient et se voulaient les continuateurs de l’une des trois grandes traditions du socialisme (à côté d’un socialisme de marché et du coopérativisme) : celle qui voulait abolir les rapports marchands (la « loi de la valeur ») et les remplacer par une planification de la production, de la distribution et finalement des besoins. Tous les débats entre eux ont tourné autour du rythme, et non de l’objectif final, si bien que Staline n’a pas eu trop de mal à l’emporter. Ce qui fait de l’expérience soviétique, et de ses répliques, une expérience unique dans l’histoire.

Cette expérience n’a jamais pleinement réussi : une grande partie de l’économie, et une partie toujours croissante, a échappé aux organismes du Plan. Mais je ne crois pas pour autant que le système soviétique n’était qu’une variante particulière d’une économie marchande et salariale, en arguant du fait qu’elle continuait à utiliser une monnaie et à être régie par des prix, et que l’économie parallèle (avec toutes ses nuances allant de l’économie grise, tolérée, à l’économie occulte, illégale) a toujours été nécessaire à son fonctionnement. Les rapports entre les unités de production étaient régis, pour l’essentiel, par des ordres de transfert, la monnaie ne jouait qu’un rôle passif (la Banque de l’URSS accordant sur ordres des crédits presque gratuits), les prix des biens de consommation étaient également indirectement administrés, tous les profits étaient centralisés pour être ensuite redistribués, les salaires étaient largement définis par des grilles etc. Tout cela formait système, et avait une certaine cohérence, avec ses lois propres (par exemple son mode de régulation « par la pénurie »), comme l’ont montré en Occident certains théoriciens « régulationnistes ».

Mais cela n’empêchait pas des contradictions, ainsi qu’en témoigne à sa manière la variété des interprétations, depuis celle du capitalisme d’Etat jusqu’à la « dictature sur les besoins » en passant par toutes les formes de la dégénérescence bureaucratique. Je crois que toutes ces interprétations ont eu leur part de vérité, mais qu’elles ont laissé échapper une contradiction fondamentale : le système soviétique n’était pas un objet non identifiable avec les catégories classiques du marxisme, mais un mixte d’éléments capitalistes très particuliers(une sorte de monopole unique, ou d’immense holding, avec drainage de la plus-value vers le Parti/Etat, des formes spécifiques de gestion autoritaire des entreprises etc.) et d’éléments communistes (égalitarisme salarial, distribution selon les besoins, etc.). Or ces éléments étaient si fortement opposés, engendraient une telle tension, que le « système » ne pouvait tenir que par la contrainte, contrainte qui supposait in fine un Parti tout puissant, contrôlant l’appareil  d’Etat et l’ensemble de la société.

Ce qui peut étonner dès lors est que le système soviétique ait engendré pendant longtemps un développement économique bien supérieur à celui des pays capitalistes et ait tenu aussi longtemps. En fait l’économie de commandement supposait une population mobilisée, à tous les sens du terme. Mobilisée par le désir de sortir de la misère. Mobilisée par les formidables possibilités d’ascension sociale qu’il offrait (Moshé Lewin a fortement insisté sur cette raison du succès du stalinisme : de simples paysans pouvaient devenir ouvriers, puis ingénieurs en un temps record, puis cadres du Parti, voire même hauts dirigeants). Mobilisée par la guerre féroce que lui a livrée le nazisme. Mobilisée par la fierté nationale que représentait la mutation rapide de l’économie soviétique en deuxième économie mondiale, et par le développement de sa sphère d’influence. A côté de cela, la Terreur stalinienne, l’archipel du Goulag, le régime policier, les entraves à la liberté d’expression et aux autres libertés, la chape de plomb de l’idéologie officielle, les faux-semblants de la démocratie soviétique, sans être ignorés, sont apparus aux yeux du plus grand nombre comme le prix à payer pour atteindre des lendemains meilleurs, d’autant plus que ce prix s’est allégé après la mort de Staline. C’est lorsque la vie quotidienne s’est grandement améliorée (tous les citoyens soviétiques jouissaient, dans les années 60-70, d’un certain confort matériel, en dépit de la pauvreté et de la mauvaise qualité des biens de consommation, et d’incomparables avantages sociaux, y compris la quasi- gratuité d’un certain nombre de biens culturels) que, le changement de génération aidant, l’insatisfaction est devenue grandissante. Si la société s’était démobilisée, ce n’est pas seulement parce qu’elle vivait mieux, c’est aussi parce que le Parti, qui jusque là inspirait un certain respect, s’est déconsidéré par les privilèges, quoique soigneusement cachés, dont jouissait la nomenklatura, et par la montée de la corruption.

Quant aux tentatives de réforme, elles ont toutes échoué jusqu’aux années 80, parce qu’elles ne changeaient rien aux rouages du système, visant seulement à l’assouplir, et rencontraient l’opposition de l’immense bureaucratie du Parti et du Plan.

Dans les années 80 quels types de réponses les réformateurs ont-ils essayé d’adopter (retour au stalinisme classique, recherche d’un équilibre entre la planification et le marché…) ?

Quand Gorbatchev publie son livre Perestroïka, il dresse un tableau très lucide des maux de l’économie soviétique, mais cet écrit, pas plus que ceux de ses conseillers,  ne dessine un canevas précis des réformes à effectuer, et de l’ordre dans lequel les mener. La chose est singulière car un économiste comme Wlodzimierz Brus avait dès 1960 proposé un autre modèle de socialisme (un modèle « d’économie planifiée avec application du mécanisme de marché ») relativement élaboré. Je ne peux expliquer cet état d’impréparation que par la fermeture du débat pendant la période brejnévienne. C’est en partie pour permettre de le  rouvrir que Gorbatchev a lancé la glasnost (« ouverture » ou « transparence »). On sait ce qu’il en est advenu : la critique a débordé le champ économique pour toucher tous les aspects de la vie politique, et la perestroïka a dû être conduite de manière précipitée et incohérente. Que signifiait libéraliser des formes de propriété et même aller jusqu’à l’autogestion (élection des directeurs des entreprises d’Etat) si on ne révolutionnait pas dans la même foulée le système bancaire, les formes de la protection sociale, la fiscalité etc. ? C’était engendrer le chaos. L’exemple de la Chine a montré, a contrario, qu’il fallait commencer non par la glasnost politique mais par une réforme progressive, tâtonnante, expérimentale, du système économique – quoiqu’on puisse penser du tour qu’elle a prise par la suite. Vous évoquez l’exemple de la réforme hongroise (lancée en 1968). Il aurait fallu comprendre pourquoi elle ne fut qu’un demi-succès, malgré le remplacement de la planification impérative par une planification indirecte, à l’aide de « leviers économiques », tels que les taux d’intérêt ou les taux d’imposition différentiels. Les entreprises étaient restées sous tutelle, de sorte que le « marchandage administratif », typique des entreprises soviétiques, s’était déplacé vers un « marchandage autour des régulateurs », preuve qu’on ne peut jouer le jeu de l’autonomie (des entreprises publiques) à moitié. De même il aurait fallu créer un système bancaire public bien différencié, véritablement autonome, indépendant des organismes de planification. Tous problèmes que la Chine mettra beaucoup de temps à résoudre, si tant est qu’elle y soit parvenue. Quoiqu’il en soit, le « laboratoire hongrois » aurait dû inspirer les réformateurs soviétiques bien avant et  bien plus qu’il ne l’a fait.

Qu’est ce qui ressort de la rupture de 89 ? Comment définir ce qui se passe depuis ? Et pourquoi les tenants du libéralisme semblent-ils être les seuls crédibles ?

La fin de l’URSS fut une catastrophe sans précédent pour la Russie. Une catastrophe territoriale : elle fut ramenée 400 ans en arrière. Une catastrophe économique : en dix ans la production industrielle a chuté de près de 60%, bien plus que pendant la seconde Guerre mondiale. Les privatisations ont constitué le plus grand hold up de tous les temps, avec cet objectif à peine caché : fabriquer le plus vite possible une bourgeoisie privée si puissante qu’il serait impossible de revenir en arrière. Une catastrophe sociale : on se souvient des retraités contraints de vendre sur les trottoirs leurs derniers effets pour survivre. Une catastrophe culturelle : l’un des peuples les plus cultivés de la terre (en dehors du domaine politique) sombrant dans l’alcoolisme. Une catastrophe démographique et sanitaire. A l’heure d’aujourd’hui la Russie ne s’est toujours que partiellement relevée. La catastrophe ne fut pas moindre pour la plupart des républiques périphériques. Alors que, les indépendances une fois actées, les liens avec la Russie auraient dû prendre la forme d’un marché commun, le commerce avec elle s’est effondré. Quant à la situation des pays de l’Est, elle s’est également considérablement aggravée, notamment sous le poids du véritable « ajustement structurel » que leur ont imposé les instances européennes pour les intégrer à l’Union. Elle ne s’est redressée que parce qu’elles sont devenues des sortes de colonies de déploiement des capitaux occidentaux, avant que la crise économique récente ne les atteigne plus que les autres pays de l’Union européenne. La réunification allemande s’est faite de la pire des façons, alors que la solution de « Un Etat, deux systèmes » (s’influençant l’un l’autre) – telle que la Chine l’appliquera avec HongKong, et sans doute dans le futur avec Taiwan - était parfaitement possible. Bref la mort du bloc soviétique n’a profité qu’à une nouvelle et mince classe dominante. Il est inutile de souligner ici le coup terrible porté par cette mort à toutes les formes de résistance au capitalisme néo-libéral dans les pays occidentaux : quand vous y parlez alternative, on vous répond invariablement : voulez-vous revenir au système soviétique ?, comme s’il avait incarné la seule forme possible de socialisme. Et les jeunes générations, qui en ignorent à peu près tout, s’en laissent persuader.

Pourtant cette expérience historique, qui a duré tout le « court vingtième siècle » (selon l’expression de l’historien Eric Hobsbawn, à qui l’on doit l’une des meilleures analyses de la « fin du socialisme »), ne doit pas être considérée comme une parenthèse, mais comme une tentative de grande ampleur et d’un immense intérêt, si l’on veut bien tirer les leçons tant de ses succès que de son échec final : oui, le socialisme reposant sur une planification impérative (et nécessairement centralisée) est une impasse, malgré certains aspects positifs. Mais d’autres expériences historiques majeures (la voie hongroise, la voie yougoslave, la voie chinoise ou vietnamienne, les nouveaux socialismes latino-américains) ou plus limitées (certains aspects de l’Etat keynésien, le mouvement coopérativiste) n’ont pas fini de fournir des enseignements et des idées aux hommes de bonne volonté.

8 mai 2010

Vie et mort de la Camif

Une histoire édifiante : vie et mort de

la CAMIF

Février 2009

D’abord il me faut vous dire quelques mots de

la CAMIF. Lancée

en 1947 par

la MAIF

, la mutuelle d’assurance des enseignants, elle s’est ensuite émancipée jusqu’à devenir une grande entreprise coopérative de vente par correspondance aux enseignants, plus petite certes que

La Redoute

ou les Trois Suisses, mais d’une taille respectable. Elle comportait plusieurs filiales : une filiale Particuliers, une filiale Habitat, une filiale Collectivités, et deux autres petites filiales. Mais le gros du chiffre d’affaires (70%) était fourni par la filiale Particuliers. Et tout alla bien jusqu’en 1999-2000, où elle a connu ses deux premiers exercices déficitaires. On a voulu alors renforcer son sociétariat en acceptant les adhérents de

la MGEN

, mutuelle de santé des enseignants, puis tout acheteur. Et les mutuelles cousines,

la MAIF

,

la MGEN

,

la CASDEN

, ainsi que les Banques populaires sont venues à la rescousse. Je passe sur quelques péripéties. En 2007 le groupe fait appel à des capitaux privés pour recapitaliser la filiale Particuliers : celle-ci passe alors sous le contrôle de OSIRIS Partners, une société de gestion d’un fonds d’investissement. En octobre 2008

la CAMIF

est mise en redressement judiciaire : elle n’est pas tout à fait morte, mais Camif Particuliers est liquidée, sans autorisation de poursuivre ses activités, et le gros du personnel est en voie de licenciement.

Voilà pour les faits. A présent je vais vous raconter ma petite histoire, et je pense qu’elle n’est pas sans rapport avec cette faillite.

J’ai été sociétaire-client de la CAMIF pendant des décennies. J’y ai commandé régulièrement, sur un catalogue de près de 400 pages, des meubles, des rideaux, de l’électroménager, des vêtements et plein d’autres choses. Et j’étais très satisfait des services qu’elle m’offrait.

Ses produits étaient en général un peu plus chers que chez ses concurrents. Mais la qualité était presque toujours au rendez-vous : les laboratoires de l’entreprise les testaient et les sélectionnaient avec soin. Les produits étaient généralement livrés à temps, plus rarement avec des délais accrus, mais sans rupture de stock. Le catalogue contenait de petites notices d’information, qui me fournissaient les détails techniques essentiels, assortis de quelques conseils selon l’usage que j’envisageais. A tout moment je pouvais obtenir quelqu’un au téléphone, qui me dirigeait vers un technicien, lequel prenait tout le temps voulu pour répondre à mes questions (on n’était pas à l’époque où l’on vous dis « faites le 1 », puis « appuyez sur la touche étoile », attendez huit minutes, etc.), et je tombais toujours sur quelqu’un de compétent. Bref j’étais un client fidèle, mais comme j’étais en même temps automatiquement sociétaire, je recevais certaines années une « ristourne » quand le résultat de l’entreprise avait été suffisamment bénéficiaire.

Puis a débarqué (je ne sais comment, je ne fais que livrer un témoignage) un nouveau management, « moderne », rompu aux techniques de l’optimisation des ressources, humaines en particulier, et très féru dans les dernières innovations du marketing, sans doute après être passé dans les écoles de commerce adéquates. Et, dès ce moment-là tout a changé. Auparavant je recevais le gros catalogue une fois par an, les prix ne bougeaient pas, et c’est tout juste s’il y avait des soldes sur quelques produits une fois l’exercice écoulé. Après j’ai été inondé de courriers (je crois bien un par semaine) me proposant des rabais, des rabais exceptionnels, des chèques cadeaux, des promotions, et j’en passe. Il fallait alors être un imbécile pour acheter au prix catalogue, le mieux étant de guetter en permanence la bonne affaire et de se précipiter dessus. Le flot de prospectus est allé croissant jusqu’à ce que je sois saisi par la nausée. Alors j’ai cessé définitivement d’acheter quoique ce soit à la CAMIF.

Je me souviens aussi que, toujours en tant que sociétaire, je recevais les documents pour voter aux assemblées générales de la CAMIF sur les résolutions présentées par la direction. Quand la CAMIF a commencé à éprouver de sérieuses difficultés, une certaine année (j’ai oublié laquelle) le comité d’entreprise a présenté, après une brève mais éloquente analyse de la situation, des contre-résolutions. La direction les a mises en dernière page, après les avoir commentées pour dire tout le mal qu’elle en pensait. Comme il n’y a probablement eu que peu de votants, la direction s’est arrangée pour l’emporter haut la main.

Si la CAMIF est allée de mal en pis, je pense que c’est parce que nombre de ses clients particuliers (ils étaient encore 1,2 millions en 2007) ont fait comme moi, ou ont simplement raréfié leurs achats. Passée sous contrôle extérieur, la filiale Particuliers vient donc de fermer ses portes, liquidant ce qu’il reste des stocks et ayant même le plus grand mal à assurer la livraison des articles déjà commandés et payés. Si les clients sont choqués, le traumatisme est terrible pour les employés licenciés.

Je trouve cette histoire est édifiante à double titre. Cette coopérative réputée vieillotte faisait cas de ses clients, comme de ses fournisseurs. Nous l’aimions parce que nous pouvions lui faire confiance, sachant qu’elle ne cherchait pas à nous vendre à tout prix, voire à nous arnaquer sur la qualité ; nous savions que ses employés faisaient bien leur métier, parce qu’ils étaient responsabilisés et par ailleurs correctement payés. Et sa crise, j’en suis persuadé (mais il faudrait interroger ses employés, qui en savent long sur la question) ne vient pas de la dite crise générale des entreprises de vente à distance, ni de son manque de spécialisation ou d’agressivité sur le marché, mais d’un management stupide, qui n’avait rien compris, malgré ses déclarations de principe, à sa spécificité ni à ses rapports de proximité avec la clientèle. Deuxième leçon : si la coopérative avait été une coopérative de production, dirigée par des élus, elle n’aurait sans doute pas connu tous ces déboires, car elle avait une assise solide, une longue expérience accumulée, et un chiffre d’affaires important. Mais ce n’était qu’une coopérative de distribution, possédée en théorie pas ses sociétaires-clients, détenteurs de parts sociales, mais en réalité peu et mal informés, et généralement abstentionnistes lors des votes, car ils avaient d’autres chats à fouetter. Peut-être se seraient-ils encore mobilisés si la filiale avait été encore la leur et si leur avis avait été sérieusement sollicité, mais de toute façon OSIRIS n’en voulait pas : détentrice de 66% du capital, elle a préféré la mise en faillite, pour aller placer ses billes ailleurs.

Il faudrait revenir sur toute cette histoire, mais je m’en tiendrai à cet épilogue, et je demanderai à mon lecteur de trouver l’épitaphe qui convient.

Post-scriptum : aux dernières nouvelles les salariés licenciés de

la Camif

tenteraient de monter une coopérative de production.

8 mai 2010

Une réussite exemplaire

Grandeur et servitudes des coopératives de production

A propos de « Charbons ardents »

de Jean-Michel Carré

                                                                                                   (2000)

« Si nous prenons l’utopie comme objectif,

peut-être arrivera-t-on au moins à mi parcours »

Dai Davis « Dosco », Mineur de surface, 53 ans

Les coopératives de production (les seules coopératives véritablement autogérées par leurs travailleurs), nées avec le mouvement ouvrier, ont résisté au temps, avec un taux de mortalité plutôt inférieur à celui des entreprises de capitaux, mais elles ne représentent qu’un secteur marginal dans un pays comme la France, un peu plus étoffé il est vrai dans d’autres pays, surtout en voie de développement. Elles ont été, on le sait, longtemps méprisées par l’idéologie marxiste, qui n’y voyait que du socialisme petit-bourgeois, d’inspiration proudhonienne, en dépit de tout le bien que Marx était venu à en penser. A l’heure où le socialisme étatique s’est discrédité et où la Chine elle-même en promeut le développement, la question irrésistiblement vient à l’esprit : et si le socialisme de demain, ce ne serait pas quelque chose comme des coopératives plus un plan? Mais le doute immédiatement surgit : pourquoi donc n’ont-elles pas eu une dynamique conquérante, pourquoi semblent-elles condamnées à occuper quelques niches au sein d’un capitalisme devenu sans frein et sans rivages? Est-ce parce qu’elles sont immergées dans un océan hostile, ou, pire, victimes d’un complot, à commencer par celui du silence, du fait du défi qu’elles représentent? Ou bien est-ce parce qu’elles comportent des faiblesses et des limites internes, qu’elles ne savent ou ne peuvent surmonter?

Les coopératives ont suscité de très importantes recherches théoriques, qui ont essayé de déduire de leur forme institutionnelle les handicaps et les travers auxquels elles risquent de se trouver confrontés, et les recherches empiriques ont dans l’ensemble validé ces déductions. J’y ferai référence dans la suite de cet article. Mais toute la littérature sur le sujet - et elle est considérable - est unanime pour constater que les coopératives ne sont jamais inférieures aux entreprises capitalistes en matière de productivité et de « rentabilité ». Ce qui évite de s’égarer sur de fausses pistes, mais soulève une seconde question : pourquoi, en général, ne font-elles pas beaucoup mieux, alors qu’elles disposent de formidables atouts, ceux-là même après lesquels le « management participatif » a couru et essaie encore de courir en vain? Il y a pourtant des exceptions, et, naturellement, elles sont aussi instructives que le cas général.

Justement nous avons aujourd’hui sous les yeux une réussite exemplaire, qui nous invite à réfléchir à nouveau aux problèmes des coopératives. C’est celle de Tower Colliery, cette mine galloise rachetée et autogérée par ses salariés, telle qu’elle est nous est montrée dans l’excellent documentaire, aussi palpitant qu’un film de fiction, de Jean-Michel Carré, et dans le livre d’entretiens qui l’accompagne. Voici un résumé de cette belle histoire et un aperçu de cette expérience en cours.

En 1994 le gouvernement de John Major décide de fermer définitivement, après tant d’autres, la mine, qui était propriété de British Coal, donc une entreprise nationalisée (en 1947), sous prétexte d’une rentabilité insuffisante. En réalité il s’agit de démanteler l’un des derniers îlots de résistance ouvrière et l’un des derniers bastions du syndicat le plus combatif, le syndicat des mineurs NUM, et de préparer en sous-main le rachat de l’entreprise par ses cadres. Les ouvriers, aidés d’une députée intrépide, s’y opposent, mais les Houillères imposent des conditions tellement draconiennes pour le maintien de l’activité qu’ils finissent pas céder et par accepter les 80.000 F d’indemnités de licenciement qu’on leur propose. Ils ne sont alors qu’une poignée à avoir l’idée de racheter leur mine, mais si déterminés que, quelques jours après, le principe du rachat est voté à l’unanimité. Puis le plus grand nombre accepte de prendre le risque considérable de transformer ces indemnités chèrement obtenues en actions, et de se lancer dans l’inconnu. Le rachat ne se fera pas sans peine, face à des offres privées concurrentes. Au bout d’un an les résultats et les bénéfices ont été tels que la coopérative a pu rembourser le prêt consenti par la Barclays (à hauteur des fonds propres). Et, cinq ans après, l’entreprise marche toujours aussi bien.

Tower Colliery comprend 262 travailleurs permanents, tous actionnaires et disposant du même droit de vote aux assemblées générales, lesquelles se réunissent quatre fois par an. Seuls des travailleurs sous contrat, recrutés pour des tâches temporaires, ne sont pas propriétaires. La mine est dirigée par six directeurs élus à bulletin secret, dont deux sont renouvelés tous les ans. A l’exception de l’ingénieur des mines et du directeur financier, ce sont d’anciens ouvriers, qui ont dû apprendre en un temps record des métiers dont ils ne savaient rien : la direction du personnel, le marketing, les relations avec les banques et avec l’administration etc. Les salaires ouvriers sont parmi les plus élevés de Grande Bretagne : près de 13.000 F pour un ouvrier de surface, près de 18.000 F pour un mineur de fond, environ 10.000 F pour les femmes de la cantine. La hiérarchie des salaires est faible : de 24 à 28.000 F pour les cadres, de 16 à 24.000 F pour les directeurs (un peu plus pour le directeur financier). Les primes ont été supprimées : question de justice, et aussi pour ne pas menacer la sécurité. L’entreprise, qui est d’un bon niveau technique, a su se moderniser. Le niveau de sécurité est tel que les primes d’assurance ont pu être divisées par deux. La mine, forte de son exceptionnelle capacité d’expertise, forme à nouveau des apprentis. Elle est si florissante qu’elle se permet de subventionner de nombreuses activités non seulement pour ses travailleurs, mais encore dans l’environnement.

Il faut lire le livre pour comprendre à quel point les relations professionnelles ont changé, et comment ces mineurs ont découvert un véritable bonheur dans leur travail, un travail pourtant dont on imagine la rudesse. Ces hommes sont devenus, de ce fait, des militants de leur cause. Ils ont le sentiment, dans une société qui a tourné le dos à tous leurs idéaux, d’être les pionniers d’un monde nouveau, les dignes héritiers de la tradition socialiste. Ils vont populariser leur expérience partout où on les appelle, ils reçoivent des délégations de mineurs des pays de l’Est, du Vietnam, des visiteurs du monde entier, avec une cordialité et un sens des réalités qui impressionnent. Ils se battent au sein du Labour de Tony Blair, si opposé de leur idéologie mais pris à contre-pied par leur esprit d’entreprise et leur succès dans la réanimation de la région, pour y trouver des appuis et y faire rayonner leurs idées. Ils apparaissent, dans le paysage industriel désolé d’un Royaume de plus en plus désuni, comme les nouveaux Lip, bannières au vent (la leur a pour devise « Vigilance is the price of freedom »), fiers d’eux-mêmes et de leur succès, constructeurs d’une utopie.

Tel est le beau, le très beau côté de la médaille. Les mineurs de Tower Colliery infligent un démenti sanglant à tous les théoriciens néo-institutionnalistes qui se sont évertués à découvrir, sans grand souci ni de la logique ni des faits, les vices de l’autogestion pour mieux démontrer la supériorité de l’entreprise capitaliste. Ces théoriciens disent que les managers seront insuffisamment motivés par des salaires trop faibles. Faux. Ils disent qu’il n’y aura pas assez d’autorité et de discipline pour faire échec à « l’opportunisme » des travailleurs. Faux. Ils disent que rien ne vaut la concurrence pour pousser les travailleurs à l’effort. Faux. Ils disent que le processus démocratique paralyse la prise de décision. Faux. Ils disent que seule la poursuite de la rentabilité financière permet d’optimiser la gestion. Faux. Voici une mine qui fait des bénéfices, et qui le fait précisément grâce à l’engagement de ses travailleurs. Certes, si cette mine peut être rentable avec des salaires aussi élevés (comparativement aux salaires polonais ou chinois), c’est parce que ce charbon, quoique puisé à une très grande profondeur, donc à coût plus élevé que celui des mines à ciel ouvert, est d’une excellente qualité, et au reste très peu polluant. Mais c’est surtout parce que l’exploitation ne se fait pas de la même façon : on répare un équipement au lieu de le remplacer s’il peut encore servir, on se met tous ensemble pour faire face à un aléa, au lieu de laisser les ingénieurs se débrouiller etc. Cette mine est aussi ... une mine de coopération, d’intelligence et de savoir collectif. Une leçon vivante des potentialités de l’autogestion.

Tout n’est pourtant pas aussi rose que cette brève évocation pourrait le laisser supposer, si bien que l’avenir de l’expérience est incertain - et les travailleurs de Tower Colliery en sont bien conscients.  C’est donc pour nous l’occasion de revisiter, in vivo, les problèmes qui se posent aux coopératives de production, les servitudes qui s’opposent à leur grandeur. Je vais m’attacher ici à ceux qui sont liés à la démocratie d’entreprise, à la structure de la propriété, et, last but not least, au financement. Ils inviteront à repenser le socialisme autogestionnaire.

Les coopératives sont souvent créées parce que quelques personnes ont de fortes convictions ou parce que les travailleurs ont le dos au mur et un passé militant. L’enthousiasme est grand au début, puis l’engagement décline, la démocratie s’avérant plus difficile et plus exigeante que prévu et un sentiment de sécurité s’installant : les assemblées générales deviennent peu fréquentées, on laisse faire les responsables, quitte à se retourner ensuite contre eux, on ne se préoccupe des lendemains que lorsque les premières menaces commencent à peser. Qu’en est-il à Tower Colliery? Si la mobilisation a été exceptionnelle, c’est que le spectre du chômage planait (les femmes de mineurs, préoccupées aussi de l’avenir de leurs enfants, ont poussé à la roue), et que les mineurs étaient de vieux combattants du syndicalisme et du socialisme, trempés dans les dures luttes des années 80 et repliés sur l’un de leurs derniers sites. En outre ils appartenaient à une profession particulière, où la solidarité est puissante dans des conditions de travail où la mort rôde à chaque instant et où l’autodiscipline est de rigueur, où la hiérarchie à la base repose sur la compétence, où l’affrontement physique avec la matière engendre une noblesse du métier, bref où l’on se serre les coudes dans des conditions hostiles. On voit bien ici que l’autogestion ne fait des miracles que lorsque les esprits y sont préparés et qu’ils ne se heurtent pas sans expérience aux conflits que la démocratie d’entreprise elle-même fait surgir. Même dans ces conditions extrêmement favorables, le bilan n’est pas totalement positif.

Lors du tournage du film, qui a duré un an, Tyrone O’Sullivan, l’initiateur du projet, ancien syndicaliste, aujourd’hui président de Tower, personnage éminemment sympathique et charismatique, et l’équipe de direction ont proposé de mettre à l’étude un grand projet touristique sur le site (un musée vivant de la mine), qui pourrait venir compléter l’activité de production, voire permettre une reconversion lorsque la mine serait épuisée (dans une quinzaine d’années). Il n’y eut que 86 présents, dont 51 ont voté pour et 35 contre. Mais ce sont ces derniers qui l’ont emporté grâce aux votes par procuration (180 votants au total). Fallait-il autoriser ces votes? La question est en discussion. Toujours est-il que la participation commence à faiblir. Outre le petit groupe de sceptiques et d’individualistes du premier jour (dont certains sont devenus d’autant plus réfractaires qu’ils ont pris leur retraite), nombreux ont craint de se lancer dans une nouvelle aventure, au risque de voir leurs bons salaires d’aujourd’hui menacés. Je reviendrai plus loin sur ce problème du risque.

En outre l’esprit coopératif ne se transmet pas si facilement. Quelques jeunes sont devenus des passionnés de la cause (le film suit l’un d’eux), mais les « enfants de Thatcher » n’ont plus les mêmes désirs, les mêmes espoirs, ni les mêmes ambitions. On sait à Tower Colliery que la relève ne se fera pas toute seule. Avis à ceux qui croient pouvoir construire le socialisme dans la foulée des mobilisations populaires...

Un des problèmes les plus sérieux que l’autogestion a à résoudre, outre celui de la volonté, est celui de la culture gestionnaire. On sait que rien n’y prépare aujourd’hui l’immense majorité des salariés, ni l’école, ni bien entendu l’entreprise. Et les Scop françaises savent depuis longtemps que c’est là l’une des clés de la réussite, mais leurs moyens sont bien faibles, et il s’agit là d’un investissement onéreux qui ne porte pas ses fruits avant longtemps. A Tower Colliery on est conscient de ce problème, et on essaie de le résoudre avec les moyens du bord, à commencer par la circulation permanente de l’information.

En dépit de ses difficultés (et nous allons en rencontrer d’autres en abordant les autres problèmes des coopératives), la démocratie d’entreprise est cependant ce qui fait la supériorité des entreprises coopératives non seulement sur le capitalisme, mais sur cette forme particulière de capitalisme d’Etat (mâtinée, dans le meilleur des cas, de quelques éléments de socialisme) que représentent les entreprises publiques dans les pays occidentaux et, naturellement, sur un système à la soviétique. Ce n’est certes pas la fin des conflits interindividuels, ni non plus, pour parler vite, la fin de la domination, de l’exploitation et de l’aliénation, mais le changement est radical (et se traduit très concrètement tant dans la vie de travail que dans le temps hors travail), pour deux raisons fondamentales que je voudrais souligner avant de poursuivre, et qui fondent le choix en faveur d’un socialisme autogestionnaire. La première est que la finalité n’est plus la maximisation des revenus du capital, mais bel et bien celle des revenus du travail. Les travailleurs de Tower Colliery ne cherchent ni à accroître leurs dividendes au détriment de leurs salaires, ni à faire des plus-values en cédant leurs actions (ce qui pose quand même un problème sur lequel je vais revenir). La deuxième est que les associés sont à même d’apprécier le résultat de leurs efforts parce qu’ils sont autonomes. Ils ne travaillent pas pour un Etat patron sur lequel ils n’ont aucune prise et qui ne représente que de manière extrêmement abstraite et lointaine un supposé intérêt général, ils ne travaillent pas dans le cadre d’un plan impératif dont les tenants et les aboutissants leur échappent. En un mot, ils peuvent « voir le bout de leurs actes », ce qui n’est pas le cas du salarié d’EDF ou de Thomson, et ce qui n’était pas celui du travailleur soviétique, dont on sait à quel point il s’est senti irresponsable et malmené, mis dans l’incapacité de donner du sens à son travail et même tout simplement de le faire correctement. Il y a bien sûr un envers (« l’égoïsme d’entreprise » et l’inégalité entre entreprises), mais c’est d’abord l’endroit qu’il faut garder en ligne de mire.

J’en viens au deuxième problème des coopératives, à savoir la structure de la propriété. Dans le mouvement coopératif français on a toujours pensé qu’elle pouvait mettre en danger l’esprit coopératif et nuire à la solidarité. C’est pourquoi il existait un certain nombre de règles juridiques pour parer à ces dangers : les « parts sociales » ne pouvaient se valoriser, car les réserves constituées étaient impartageables (en cas de dissolution de la coopérative, elles allaient à une autre coopérative ou à une oeuvre d’intérêt général) ; la rémunération des parts ne pouvait dépasser le rendement moyen des obligations sur le marché ; et, bien sûr, en cas de départ ou de mise à la retraite, les parts ne pouvaient être cessibles qu’à des associés. Un certain nombre de ces dispositions ont été aujourd’hui allégées, sans disparaître pour autant. Il s’agissait donc d’éviter que les associés aient un comportement capitaliste, et que les détenteurs du plus grand nombre de parts détournent le fonctionnement démocratique à leur profit, en cherchant à accroître les dividendes et à valoriser leur capital. Mais ces généreuses intentions ont entraîné des effets pervers, conduisant tous au sous investissement. Les travailleurs en poste depuis longtemps répugnaient à épargner à l’avantage des nouveaux venus, alors même qu’ils auraient pu trouver ailleurs de meilleures conditions de rémunération de cette épargne. Il était certes possible de demander aux travailleurs nouvellement recrutés d’épargner à leur tour, par exemple par des prélèvement sur leurs salaires ou par des emprunts à l’extérieur. Mais ces derniers étaient peu disposés à faire rapidement des sacrifices importants, surtout s’ils n’étaient pas sûrs de faire carrière dans l’entreprise. Les travailleurs approchant de la retraite étaient également réticents à mettre leur épargne dans l’entreprise, sachant qu’ils devraient céder leurs parts, et ceci à leur valeur nominale de départ. « Se payer d’abord », une telle façon de voir n’était évidemment pas propice à l’investissement, et les réserves impartageables, prévues par le législateur justement pour éviter une distribution excessive des bénéfices sous forme de compléments de salaire, ne résolvaient pas suffisamment le problème.

La « solution » qui a été adoptée par nombre de coopératives fut de distinguer les associés des simples salariés, que ces derniers aient souhaité le rester ou que les conditions mises à leur association  aient été draconiennes. On a vu ainsi des coopératives comprenant beaucoup plus de salariés que d’associés : on ne pouvait plus parler alors d’autogestion. Et nous retrouverons la même déviation avec la constitution de filiales de forme capitaliste.

Dans le cas de Tower Colliery, la situation est tout autre : les parts sont des actions ordinaires, qui peuvent se valoriser. C’est ainsi que les nouveaux associés, avec le même apport qui fut celui des fondateurs de la coopérative (80.000 F), ne peuvent aujourd’hui détenir qu’un nombre d’actions quatre fois moindre. D’une certaine manière, c’est juste : les anciens ont sacrifié des dividendes, ont renoncé à des augmentations de salaire, pour investir, et il est normal qu’ils en recueillent le fruit, alors que les entrants n’ont rien fait de tel. Mais cette inégalité pose à son tour des problèmes. Certes nous sommes bien ici dans une coopérative, et non dans un cas banal de rachat de l’entreprise par des salariés : quel que soit le nombre d’actions possédées, les associés ont le même droit de vote. « Un homme, une voix », le principe est respecté, et c’est lui qui fait toute la différence avec d’autres formes d’entreprises possédées par leurs salariés (je pense, par exemple, à certaines compagnies d’aviation américaines). Mais la tendance au sous investissement reste difficile à enrayer.

En effet on hésite à épargner s’il faut attendre le départ ou la retraite pour en tirer un avantage, en sorte qu’il est nécessaire de distribuer quelques dividendes. Les nouveaux recrutés, disposant de très peu d’actions, se retrouvent alors avec des revenus inférieurs à ceux de leurs anciens. On cherche actuellement, à Tower Colliery, une solution à cette difficulté avec la distribution de primes. Mais surtout l’inégalité dans la détention d’actions risque de pousser ceux qui en ont moins dans le sens non seulement de la baisse des dividendes, mais encore des réserves constituées pour l’autofinancement, de manière à conserver de bons salaires et à payer moins cher de nouvelles actions. On voit combien il est difficile de sortir de ce dilemme : ou bien on ne favorise pas la capitalisation par souci d’égalité, mais on la décourage, ou bien on la favorise, mais ceux qui ont moins de capital trainent les pieds.

Ceci me conduit à la question plus générale du financement, qui est, de l’avis de tous les spécialistes, le grand point faible, le talon d’Achille des coopératives. C’est lui qui explique pourquoi les coopératives n’ont pu souvent se moderniser et se développer, et ont été conduites à la faillite ou au rachat, pourquoi les plus grandes sont restées des naines par rapport aux grandes firmes capitalistes, surtout à l’époque de la mondialisation, pourquoi en définitive le secteur végète depuis le siècle dernier. Le problème général est le suivant : alors que dans les entreprises capitalistes les apporteurs de capitaux sont généralement distincts des travailleurs, les coopératives lient la propriété au travail : seuls les associés peuvent souscrire des actions de plein droit et participer aux augmentations de capital. Ce qui est tout à fait insuffisant lorsqu’il s’agit de faire des investissements lourds, de créer des filiales ou de racheter d’autres entreprises (je reviendrai plus loin sur les problèmes que pose la filialisation en termes de démocratie et sur la possibilité de  solutions alternatives).  Quelles sont donc les principales solutions à ce problème de financement?

- on peut d’abord demander aux associés de souscrire des actions lors d’augmentations de capital (soit individuellement, soit par une transformation d’une partie des bénéfices en parts sociales). Mais, outre les raisons déjà évoquées à leur réticences à le faire, il y en une qui joue un grand rôle : ils prennent de gros risques en mettant toutes leurs économies dans l’entreprise. On peut comprendre qu’ils ne souhaitent pas placer toute leur épargne dans le même panier.

- on peut émettre des actions sans droit de vote (titres participatifs, certificats d’investissement). C’est ce qui se fait parfois, et c’est une hypothèse retenue dans plusieurs modèles de socialisme autogestionnaire. Mais on trouvera peu de candidats, en dehors des associés, des anciens qui ont pris leur retraite, des cercles de famille ou des sympathisants, pour acheter des actions qui ne donnent aucun pouvoir sur la gestion, qu’on ne peut vendre facilement, et qui rapportent peu de dividendes (si elles devaient rapporter gros, non seulement elles représenteraient un prélèvement important sur le travail, mais encore la rentabilité financière redeviendrait une priorité).

- on peut créer des filiales de type capitaliste, faisant appel à des capitaux extérieurs. C’est la voie souvent empruntée par les coopératives qui veulent se développer (par les mutuelles aussi). Mais, même si la coopérative mère se réserve la majorité des actions, elle est conduite à adopter les critères de gestion capitalistes, pour répondre aux exigences des capitaux extérieurs. La coopération n’est plus qu’un îlot privilégié au sein d’un groupe qui ne l’est plus et la démocratie d’entreprise se réduit comme une peau de chagrin.

- on peut s’associer à des entreprises capitalistes. C’est le cas de figure qui se présente dans le projet d’association de Tower Colliery avec une compagnie minière privée, la Celtic, pour l’exploitation d’une mine à ciel ouvert dans la même région, à Margham. La Celtic, qui est intéressée par l’expertise des travailleurs de Tower Colliery, n’est pas disposée à les laisser contrôler la nouvelle société, fût-ce dans une  joint venture à 50/50%. Mais, même si elle acceptait, le fait de détenir la moitié des actions ne pourrait empêcher de satisfaire à ses exigences en ce qui concerne le niveau des bénéfices  (donc aussi le niveau des rémunérations et des avantages sociaux), au risque de la  voir faire défection.

On voit bien, dans ces deux dernières solutions, où conduit le pacte avec le diable.

- reste la dernière solution : émettre des obligations ou faire appel au crédit. C’est là que gît la plus grande difficulté. Les investisseurs et les banques capitalistes ne prêtent pas volontiers aux coopératives, parce que celles-ci souvent n’ont pas assez de fonds propres, parce qu’ils ne peuvent y prendre des participations en capital, parce qu’ils se méfient d’entreprises où ce n’est pas la rentabilité du capital qui prime et dont les directions peuvent être modifiées à chaque assemblée générale, et enfin parce que les règles de gestion ne sont pas celles auxquelles ils sont habituées. Les banques coopératives ne se comportent pas autrement, parce qu’elles n’ont pas grand chose de coopératif  (l’immense majorité des coopérateurs ne sont que leurs clients associés) et qu’elles ont les mêmes critères de gestion. Il reste une possibilité : que les coopératives de production se dotent de leurs propres sociétés d’investissement et de leurs propres banques, capables de répondre à leurs besoins et à leurs spécificités. C’est celle qui est mise en oeuvre, avec succès, par le groupement des coopératives de Mondragon, au pays basque espagnol. Mais cette voie de financement reste limitée, tant que les coopératives ne pèsent pas lourd dans l’économie. Et elle suppose une forte solidarité entre les coopératives. On voit que, dans les conditions actuelles, seule une intervention résolue des pouvoirs publics pourrait stimuler le secteur, en orientant vers lui une partie de l’épargne populaire, telle qu’elle est collectée par exemple en France à travers les Caisses d’épargne L’Ecureuil (qui sont passés sous régime coopératif). Encore faudrait-il que ce crédit coopératif soit soumis à d’autres règles de gestion que celles qu’il pratique actuellement.

A supposer que ce problème crucial de financement soit résolu, quelle forme d’organisation permettrait-elle aux coopératives de maintenir vivace la démocratie d’entreprise ?

Si les entreprises capitalistes ont atteint une taille aussi gigantesque - telle que leur chiffre d’affaires est supérieur à celui de bien des Etats et qu’elles apparaissent à bien des égards comme les maîtres du monde -, c’est parce que le capitalisme a su se doter d’institutions extrêmement ingénieuses permettant de mobiliser des masses immenses de capitaux, issus d’ailleurs de plus en plus de l’épargne salariale, de les recomposer à volonté à travers tout le jeu des prises de participations et des fusions, et de concentrer le pouvoir avec le moins de capital possible (ce que permet la structure en holding). Et, si l’on cherche constamment à accroître la taille, c’est aussi parce que l’effet de dimension permet de réaliser de considérables économies de capital constant et de salaires, qu’il s’agisse de la production, de la commercialisation, de la recherche-développement, ou du traitement et de la circulation de l’information, tout ceci reposant sur des économies d’échelle, l’existence de synergies et l’internalisation d’économies externes. La question est alors : comment des coopératives pourraient-elles encore être gérées démocratiquement, si elle pouvaient comprendre des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers, de travailleurs, au surplus répartis à travers le monde entier, et régis par législations sociales et des normes salariales très différentes?

Une hypothèse qui est évoquée est celle de réseaux de coopératives liés entre elles par des systèmes de contrats, tout comme, dans l’économie capitaliste, des donneurs d’ordres peuvent négocier avec des entreprises sous-traitantes (de plusieurs rangs) des contrats marchands très spécifiés. Cela permettrait aux coopératives de rester relativement petites et de sauvegarder toute leur indépendance de gestion. Cette hypothèse est certainement à creuser, mais je ne crois pas qu’elle puisse aller très loin. Pour obtenir les effets de taille, il faut, me semble-t-il, une planification d’ensemble, une politique globale sur un terme assez long et qui puisse être contrôlée plus sûrement qu’à travers un système de contrats, où les contractants voient d’abord leur propre intérêt.  En outre les relations contractuelles sont généralement déséquilibrées : plus les donneurs d’ordres sont puissants, plus ils peuvent imposer à leurs sous-traitants les conditions qui assurent la meilleure rentabilité de leurs propres capitaux. Il est fort à craindre que les coopératives qui seront au coeur des processus productifs se comporteront de la même manière, voyant d’abord les intérêts de leurs travailleurs, et que les autres, toutes autogérées qu’elles soient, se retrouvent dans la même subordination, et ceci en dépit de quelques beaux exemples de coopération égalitaire ou d’intercoopération (mais généralement dans le même métier et dans le même souci de faire face à la concurrence).

Le capitalisme a trouvé, ici aussi, une solution ingénieuse, pour éviter le gigantisme bureaucratique et pour laisser à des entreprises contrôlées par un sommet une assez grande autonomie : c’est la filialisation. Est-elle applicable aux coopératives? Elle l’est déjà, même sans faire appel à des capitaux extérieurs, mais elle remet en cause, évidemment, la démocratie d’entreprise. Même Tower Colliery  possède aujourd’hui de petites filiales (dans la commercialisation de détail du charbon), et, si les conditions de rémunération sont proches de celles de la maison mère, c’est celle-ci qui contrôle les décisions. Mais on pourrait imaginer une structure différente : la « société mère » ne serait plus qu’une sorte de holding financière, à laquelle toutes les « filiales » apporteraient des capitaux au prorata de leur importance (tous les travailleurs seraient donc apporteurs de capitaux et co-propriétaires), et c’est au niveau de cette société que se prendraient les grandes décisions d’investissement et que se définirait la politique des dividendes. Le principe démocratique « un homme, une voix » serait respecté, mais, comme il paraît peu réaliste que des dizaines de milliers de travailleurs se réunissent en assemblées générales pour prendre rapidement et efficacement des décisions stratégiques, c’est une forme de démocratie délégative qui interviendrait au niveau de la société mère. On se trouverait ici devant une grande organisation, avec ses avantages et ses inconvénients. Les « filiales » cependant ne seraient pas assimilables à des départements ou des divisions dans la mesure où elles resteraient maîtresses d’un grand nombre de décisions (toute la gestion courante, y compris la politique des salaires) et où elles pourraient entretenir entre elles des relations marchandes. Cette structure ne serait nullement exclusive de relations de partenariat entre groupes coopératifs, comme il en existe déjà entre les grands groupes capitalistes.

On voit que les problèmes qui se posent aujourd’hui aux coopératives sont aussi les problèmes que rencontre toute tentative pour penser un socialisme autogestionnaire : problème de la démocratie dans des organisations à grande échelle, problème du financement, problèmes liés à « l’égoïsme » des associés, dans leurs rapports réciproques, voire dans leurs rapports aux non-associés, à quoi il faut ajouter, bien sûr, les problèmes liés à « l’égoïsme » d’entreprise dans une économie décentralisée, échappant à toute planification d’ensemble. Ce sont ces problèmes qu’il faut prendre à bras le corps. Je ne peux aborder ici tous les « modèles » de socialisme autogestionnaire, qui ont essayé d’y apporter une réponse. Dans un prochain article, j’en évoquerai quelques uns et j’en proposerai un à mon tour, qui serait susceptible de lever d’emblée un certain nombre des difficultés internes qui ont été précédemment évoquées (il reposera sur des entreprises fonctionnant uniquement à crédit, sur un financement par des banques elles-mêmes socialisées et autogérées, elles-mêmes tributaires d’un Fonds social de financement - alimenté par les intérêts versés par les entreprises et par l’épargne des ménages, sans passer par les marchés financiers -, sur l’existence de « groupes » démocratiques, sur des salaires « encadrés », sur une coopération par l’intermédiaire notamment de réseaux d’information) et de relier les entreprises « socialisées » par une planification incitative au service d’une politique économique, d’une politique sociale et d’une politique « industrielle ». Et je me demanderai dans quelle mesure il serait possible, s’il existait une volonté politique, de constituer au sein des économies capitalistes actuelles un Tiers secteur « socialisé » capable, à côté sans doute d’un secteur public rénové, d’ouvrir une voie inédite, à laquelle se joindraient les coopératives qui seraient volontaires pour y participer. Que les travailleurs de Tower Colliery soient ici remerciés pour nous avoir réveillés de notre sommeil dogmatique, avoir secoué les torpeurs de nos désespérances et nous avoir incités à aller de l’avant.

P.S. (2010)  Aujourd’hui Tower Colliery a disparu, non parce que l’expérience a tourné à l’échec, bien au contraire, mais parce que le filon de charbon, comme prévu, s’est épuisé.

3 mai 2010

La "gouvernance" et l'expertise

Tony Andréani

Du bon et du mauvais usage de l’expertise

                                                                                                   (2002)

     Il y a du saint-simonisme dans la pratique gouvernementale aujourd’hui : administrer les hommes comme on administre les choses, confier des rênes à des savants et des « banquiers ». Autant le discours politique se fait creux et général - la fin des idéologies oblige -, autant il prétend s’appuyer sur les avis de spécialistes et d’experts (comme il y a des experts auprès des tribunaux). La politique démocratique devient affaire de bonne gouvernance. Cette évolution - ou cette involution -  a été largement initiée dans la sphère économique : il n’est pas de bon management (la vogue universelle du terme est en elle-même tout un programme) sans appel à des cabinets spécialisés dans l’organisation, la stratégie, le marketing. Les consultants sont devenus les haruspices du monde des affaires, et même de l’état de l’économie mondiale (qu’on pense aux grandes agences états-uniennes de notation des Etats, qui orientent les flux d’investissement). Et quand les politiques arbitrent entre des orientations, ils font un peu comme les financiers qui arbitrent entre leurs placements. Bien sûr ces comparaisons ne peuvent pas être poussées trop loin, mais elles méritent qu’on y réfléchisse.

    Le grand problème de l’expertise ne réside pas dans son utilité, mais dans la manière dont elle est conduite et utilisée. Car un brin d’épistémologie nous rappellerait tout d’abord opportunément que les faits dépendent des théories (les «faits sont faits », disait Bachelard), et les théories de leurs axiomes. Le discours des experts ne peut donc être jamais pris pour argent comptant. Ensuite l’expertise ne peut remplacer le choix politique, qui est toujours une choix en incertitude face à des demandes sociales le plus souvent contradictoires, en sorte que la démocratie ne signifierait plus grand chose si le débat public était remplacé par un débat d’experts. Le risque est grand qu’un quatrième pouvoir, peut-être plus fort que celui des médias (eux-mêmes influencés par les experts), ne vienne renforcer la dérive technocratique de l’Etat contemporain. On va essayer de montrer ici, dans deux cas de figure, à quelles conditions l’expertise pourrait être remise à sa juste place.

Quand l’exécutif s’entoure de comités d’experts ou de sages

Le gouvernement a toujours eu besoin de conseillers, et ce n’est pas d’hier qu’il a commandé des études et des rapports à des personnes choisies pour leur compétence scientifique ou technique, qui était censée les rendre neutres et objectives. Mais la pratique n’était pas systématique, et la plupart des rapports finissaient dans les tiroirs. Aujourd’hui, dès qu’il y a un problème compliqué, politiquement sensible ou philosophiquement litigieux, la première chose qu’il fait est de faire appel à ces experts ou ces « sages ».

Il peut s’agir de commissions provisoires, instituées pour répondre à un problème du jour. Un exemple récent est celui des retraites : le gouvernement commande un premier rapport au Commissaire au Plan (le rapport Charpin), puis, devant les réactions et les critiques, il en commande un second, qui dit à peu près le contraire (le rapport Teulade). Il ne lui reste plus qu’à faire une « synthèse », ou à commander un autre rapport, en suivant l’état de l’opinion. Cette pratique est doublement discutable, au niveau du choix des experts et à celui de l’usage qui est fait de leurs rapports. Elle cesserait de l’être si l’éventail des experts était plus représentatif des différents courants de l’opinion, y compris de l’opinion scientifique, si la contre-expertise était de rigueur, si enfin le rapport final donnait lieu à un véritable débat public, et tout d’abord au niveau parlementaire (alors que le parlement n’est saisi qu’in fine, au moment de la discussion et du vote d’un projet de loi, le plus souvent présenté par le gouvernement).

Quand les dossiers sont encore plus techniques ou supposent un suivi continu, les gouvernements ont institué par décret des comités ad hoc. On nommera, entre autres, le Comité d’éthique, la Commission nationale consultative des droits de l’homme, le Comité national pour l’évaluation médicale, le Collège de la prévention des risques technologiques, le Haut conseil de l’intégration, le Conseil supérieur des bibliothèques, le Conseil national des programmes.

Le recours à des experts ou des sages paraît commandé par le simple souci de prendre des décisions bien informées et solidement argumentables. Pourtant il pose des problèmes tout à fait comparables à celui que l’on rencontre avec l’appel par le management des entreprises, ou par de puissants investisseurs, à des cabinets d’expertise ou d’audit. Ces personnes compétentes sont désignées par le gouvernement ou ses ministres selon des critères qui n’appartiennent qu’à eux. En général ils cherchent à faire un dosage subtil, notamment pour se mettre à l’abri du reproche de choix partisan. Mais ils ne font pas appel aux institutions scientifiques pour proposer l’un de leurs membres - tout au plus sont-elles consultées -, ce qui fait une sérieuse différence avec les autorités administratives indépendantes, dont on parlera dans un instant, au sein desquelles de grands corps  de l’Etat délèguent des membres de droit. Ensuite il y a bien des personnes compétentes en dehors des appareils scientifiques publics (dans des associations, dans des syndicats, dans des organismes privés), et elles sont souvent oubliées. Enfin les problèmes à traiter concernent de simples citoyens, ou tel ou tel groupe particulier. Il paraîtrait étrange qu’ils soient laissés sur la touche, alors qu’ils seront les destinataires des politiques publiques. Au bout du compte on peut penser que ces sages ou experts ne sont guère représentatifs. Il est donc facile au gouvernement de téléguider des décisions qu’il aurait déjà prises, et de les mettre ensuite sur le compte de compétences reconnues et indiscutables : exactement ce que fait le management lorsqu’il veut faire avaler une décision qui suscitera des réactions, des résistances, ou la colère des salariés.

Ce n’est pas l’institution de ces comités qui est en soi discutable, mais on voit bien dans quel sens il faudrait aller pour qu’ils ne servent pas d’alibi ou de caution : les scientifiques devraient être systématiquement d’opinions diverses (il est rare en effet qu’ils soient d’accord entre eux), des experts « indépendants » devraient être systématiquement désignés, et quelques représentants de la population devraient systématiquement figurer dans les conseils (si on ne sait comment les désigner, on peut toujours recourir au tirage au sort, comme pour les jurys d’assises...). Quand le relevé des conclusions ne fera pas consensus, ce qui serait certainement le cas le plus fréquent, les points de dissensus devraient être mis en évidence.

Le gouvernement n’est pas le seul à faire appel à des experts. Le Parlement le fait aussi, notamment lorsqu’il crée des commissions d’enquête parlementaire, qui procèdent à des auditions. On ne peut que regretter qu’il ne le fasse pas plus souvent, selon des procédures comparables à celles qui viennent d’être évoquées, et qu’il n’ait pas l’initiative, peut-être conjointement avec le gouvernement, de créer des comités. Les administrations font, de leur côté, de plus en plus souvent appel à des cabinets privés de consultants. Ils peuvent être utiles, mais force est de reconnaître qu’ils servent souvent à mettre en musique des décisions déjà prises et qu’ils leur inspirent, quand il s’agit de réformer leur mode de gestion (ou celui des services publics qu’elles ont sous tutelle), une logique d’entreprise fort éloignée des missions de service public. On notera enfin que la décentralisation a considérablement amplifié les besoins d’expertise de la part des collectivités locales.

Ajoutons que ces comités d’experts sont souvent inconnus du grand public, que leurs travaux ne reçoivent qu’une faible publicité, ou bien celle que leurs commanditaires veulent bien leur donner, et l’on voit que l’existence d’un « gouvernement » occulte des experts n’est pas une allégation tout à fait sans fondement. 

La délégation de pouvoir à des autorités administratives indépendantes ou assimilées

Après le « gouvernement des experts », va-t-on vers le « gouvernement des commissaires »? C’est la question que pose la prolifération, depuis une vingtaine d’années, des « autorités administratives indépendantes » en titre ou des multiples «Commissions » et «Conseils » qui s’en rapprochent[1]. Le législateur a agi au coup par coup, sans chercher à leur donner un cadre institutionnel cohérent, fût-il diversifié, et le Conseil d’Etat, voire le Conseil constitutionnel, s’en trouvent souvent embarrassés. De là à penser que ce flou juridique est commode pour dissimuler leur réalité effective, il y a un pas que l’on peut franchir. Quoi qu’il en soit, ces autorités différent des Conseils de sages en ce qu’elles sont créées non par décret, selon le bon vouloir du gouvernement, mais par la loi - sans oublier que c’est le gouvernement qui, dans notre Constitution, dispose de l’essentiel de l’initiative législative.

A première vue ces « comités », « commissions » ou « conseils » renvoient à une même tendance générale, celle qui consiste à déléguer en partie telle ou telle forme de pouvoir (de conseil, de création des normes, d’évaluation, de contrôle et de sanction, et, dans un cas, de nomination) à des instances distinctes des pouvoirs démocratiques traditionnels, celui du Parlement, celui de l’exécutif, celui du judiciaire. Et des politologues s’en inquiètent à bon droit : ne va-t-on pas vers une sorte de quatrième pouvoir, par délégation, hors de contrôle du citoyen ou de ses représentants? Ne s’agit-il pas d’une tentative pour dégraisser l’Etat ou le rendre « modeste »,  et pour confier à des instances plus proches de « la société civile » des fonctions de « régulation », de contrôle et d’arbitrage? Le Conseil d’Etat a fort bien résumé le débat dans son dernier rapport en ces termes : « La création d’une autorité administrative indépendante aboutit à soustraire certaines fonctions dans certains secteurs à l’emprise des gouvernants, à les « dépolitiser » en quelque sorte, pour les confier à des instances dites neutres ou impartiales, dans une sorte de « disjonction entre l’Etat personne morale et l’Etat pouvoir politique ». On ne manque dès lors pas alors de relever combien ce fait porte entorse aux principes démocratiques en vertu desquels l’action administrative ne peut être conduite que sous la responsabilité directe d’élus politiques. La réponse apportée par les partisans des autorités administratives indépendantes consiste à faire valoir que cette évolution contribue à établir des bornes au pouvoir des gouvernants, et ainsi à protéger les gouvernés contre le risque de politisation excessive »[2].

La seconde impression est plus nuancée : en réalité les institutions en question n’ont, pour la plupart, pas de pouvoir réglementaire, et, lorsqu’elles en ont un, celui-ci est strictement limité par les principes constitutionnels et leur gardien, le Conseil constitutionnel. Elles n’ont, en général, pas de pouvoir de sanction, et, même lorsque c’est le cas, le juge administratif ou le juge judiciaire ont le dernier mot. Tout se passe comme si l’on assistait à un glissement, mais contenu, vers un type de démocratie à l’anglo-saxonne, ou encore comme si l’on restait, volens nolens, au milieu du gué. C’est en effet seulement aux Etats-Unis et au Royaume-Uni que les commissions de régulation sont dotées de grands pouvoirs, au grand dam d’ailleurs des ultra-libéraux, qui pensent qu’il s’agit encore d’un excès de régulation para-étatique.

Mais il faut se défier de ces premières impressions. Les choses sont très différentes selon les domaines considérés, et l’appréciation ne peut que varier en conséquence. Sans pouvoir ici entrer dans des analyses détaillées, on va essayer de mettre un peu d’ordre dans la diversité, pour voir à chaque fois en quoi les raisons invoquées peuvent être ou non légitimes au point de vue du progrès de la démocratie.

1° Un certain nombre d’organismes administratifs indépendants ont pour fonction de veiller au bon déroulement du processus électoral et de protéger des droits civiques. C’est le cas notamment d’un côté de la Commission des sondages, de la Commission nationale de contrôle des campagnes électorales et des financements politiques, de la Commission pour la transparence financière de la vie politique, de la Commission nationale de contrôle de la campagne électorale pour l’élection présidentielle, et de l’autre de la Commission nationale de l’informatique et  des libertés, de la Commission d’accès aux documents administratifs, de la Commission des infractions fiscales et du Médiateur de la République. Il s’agit donc d’assurer des conditions d’impartialité dans la vie politique et de garantir les citoyens contre des abus de pouvoir. On ne peut qu’applaudir à ces missions, qui vont dans le sens d’un renforcement de ce qu’on appelle l’Etat de droit, surtout dans un pays comme la France, où ce sont des tribunaux administratifs qui jugent les infractions de l’Etat. Ceci dit, l’administration française a une vieille tradition de neutralité[3], liée en particulier au statut de la fonction publique, ce qui a réduit les risques d’arbitraire et rendu très rares les cas de corruption. C’est là une situation tout à fait différente de celle qui prévaut dans nombre de pays et de celle qui caractérise les Etats-Unis, où l’absence de fonction publique de carrière, l’élection de certains juges et fonctionnaires et la pratique du spoil-system permettent de parler d’une politisation de l’administration. Toutes sortes d’améliorations ont été apportées et peuvent encore être apportées pour renforcer l’exigence d’impartialité au sein même de l’administration. Et le juge peut toujours y veiller en dernier ressort, par exemple pour contrôler la régularité d’un jury ou pour apprécier les motifs d’une expropriation. Les autorités administratives indépendantes ne sont donc là que pour apporter quelques garanties supplémentaires, par exemple pour statuer sur un recours en matière fiscale[4]. La question se pose cependant de savoir pourquoi ces fonctions de contrôle ne sont pas entièrement confiées au juge administratif, si son indépendance est réelle, et ce d’autant plus que les autorités administratives indépendantes comprennent presque toujours des membres du Conseil d’Etat (mais aussi de la Cour de Cassation et de la Cour des Comptes). Deux autres raisons peuvent justifier l’existence de ces autorités. La première est que le travail de la justice, par la rigueur, notamment procédurale, qu’il exige, serait beaucoup trop lent en la matière, même si les moyens sont suffisants. La seconde est que ces commissions ont une fonction de conseil, à laquelle l’appareil judiciaire est souvent mal préparé. Elles émettent des avis, des recommandations, à la fois sur une bonne application des lois et règlements et sur les dysfonctionnements qu’il faudrait corriger. Mais elles n’ont, à l’exception de la CNIL, aucun pouvoir normatif propre, et leur pouvoir de sanction est toujours susceptible de recours devant le Conseil d’Etat.

2° Un certain nombre d’autres organismes administratifs indépendants ont pour fonction de conseiller les Ministres et le gouvernement en ce qui concerne le fonctionnement des services publics de type administratif. Ce sont le Comité national d’évaluation des établissements à caractère scientifique, culturel et professionnel, le Conseil scientifique d’évaluation des politiques publiques, le Conseil national d’évaluation des Universités[5]. Ces organismes différent des conseils de sages, dont on parlait précédemment, en ce que leur fonction d’évaluation va bien au-delà du simple conseil. On ne discutera pas ici de la composition et du mode de désignation de ces Conseils, mais leur principe n’est guère contestable : il permet de sortir du tête à tête entre l’administration et les services publics, où chaque partie se méfie de l’autre et essaie de faire prévaloir son point de vue (d’où des « marchandages administratifs »), pour confier l’évaluation à un tiers, sans pour autant recourir à des cabinets d’expertise privés et marchands, dont les critères, fondés sur la logique d’entreprise, sont inadéquats.

Un organisme pose cependant des problèmes particuliers : le Conseil supérieur de l’audio-visuel. Il pourrait être rattaché à la première catégorie d’organismes administratifs indépendants, dans la mesure où il veille à l’impartialité de la vie politique, dans un domaine devenu aussi important pour celle-ce que la télévision et la radio, mais son rôle est aussi de garantir la libre concurrence et de s’assurer du respect de certaines normes publiques (par exemple des quotas de publicité ou de productions nationales dans les programmes) tant par les médias publics que par les médias privés. On peut penser que ces deux fonctions devraient être dissociées, et que le rôle d’évaluation et de conseil en ce qui concerne le service public devrait être beaucoup plus important.

3° Les organismes administratifs indépendants dont l’existence et le fonctionnement sont les plus discutables sont ceux qui ont pour mission de « réguler » la vie économique. Car ici ils viennent littéralement se substituer en partie à l’action administrative, même si leurs pouvoirs sont limités et restent sous contrôle.

Certains ont pour but de protéger un consommateur souvent dupé dans une économie de marché. C’est le cas de la Commission de la sécurité des consommateurs et de la Commission des clauses abusives[6]. On se trouve ici dans un domaine où les administrations, dit-on, manquent de pouvoir expert. C’est pourquoi ces organismes comprennent des représentants des professions et des associations de consommateurs (ainsi que, pour la première, des personnalités scientifiques). La justification de leur indépendance résiderait aussi en ce que des administrations ordinaires risqueraient d’être plus sensibles au lobbying, et ce d’autant plus que leur savoir expert est insuffisant (c’est ce que l’administration bruxelloise illustre jusqu’à la caricature). La présence de magistrats apporte ici une garantie, alors même que la justice ordinaire est à la fois trop longue et trop peu compétente[7].

D’autres organismes ont pour mission de contrôler l’ouverture des services publics à la concurrence : ce sont l’Autorité de régulation des Télécommunications, la Commission de régulation de l’électricité, et bientôt sans doute une commission du même genre pour la Poste. Il s’agissait ici de transposer en droit français une directive européenne qui imposait un organisme de régulation impartial, assez distinct de l’opérateur public historique pour ne pas être soupçonné de favoriser ce dernier. Le gouvernement français avait en réalité une certaine latitude : il pouvait créer un régulateur au sein de l’administration elle-même, la Cour de Justice de la Communauté européenne  stipulant seulement que « des directions différentes d’une même administration ne sauraient être considérées comme indépendantes l’une de l’autre ». Il a cependant choisi de créer des autorités administratives indépendantes pour ne pas être accusé de partialité.

Enfin d’autres organismes de régulation concernent le fonctionnement du marché, et plus spécifiquement le domaine des banques, des autres institutions financières et des assurances. Ce sont principalement la Commission des opérations de bourse, le Comité de la réglementation bancaire, le Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement, la Commission bancaire, la Commission de contrôle des assurances, le Conseil de la concurrence, le Conseil des marchés financiers. Ces organismes ont un pouvoir normatif très important (pour les deux premiers)[8] et un pouvoir de contrôle et de sanction qui ne l’est pas moins, pouvoirs qui concernent cette fois des institutions centrales dans le fonctionnement de l’économie. Leurs défenseurs invoquent à nouveau le problème du manque de capacité experte d’une administration ordinaire en la matière (c’est pourquoi, dira-t-on, ces organismes comportent plus de professionnels que d’autres) et la nécessité d’une indépendance tant par rapport au pouvoir politique que par rapport aux pouvoirs économiques (d’où des règles d’incompatibilité strictes).

La conception qui sous-tend la mise en place de tous ces organismes est fortement imprégnée par le libéralisme, lequel, on le sait, considère que l’Etat n’a pas à jouer un rôle d’opérateur économique - sauf éventuellement dans le cas de « services d’intérêt général » ou d’un « service universel » (qu’il serait d’ailleurs préférable de « déléguer » à des entreprises privées) -, et que, si l’économie a besoin de certaines règles, celles-ci seront produites plus efficacement par des acteurs issus de son sein. Comme toute la tradition républicaine française s’oppose à ce déssaisissement du politique, on a construit une cote mal taillée. Car finalement il y a peu d’arguments en faveur de ces autorités administratives indépendantes.

S’agissant de l’impartialité, il n’est pas sûr que les autorités soient réellement indépendantes des pouvoirs économiques. Le danger d’une « capture du régulateur » est certes atténué par la présence en leur sein de hauts fonctionnaires des instances juridictionnelles, mais il subsiste, d’autant plus que les représentants de la « société civile » sont tous des « professionnels », c’est-à-dire des employeurs (en tout et pour tout on trouve un représentant des organisations syndicales - dans le Comité de la réglementation bancaire - et quelques représentants des associations de consommateurs - dans la Commission de la sécurité des consommateurs).

S’agissant de l’expertise, dans des domaines effectivement techniques et souvent en évolution rapide, on ne voit pas ce qui empêcherait des administrations de faire appel à des compétences externes ou internes, en tenant compte des exigences évoquées plus haut. D’ailleurs c’est ce qu’elles ont souvent fait, mais de manière limitée. Cela implique, certes, des changements dans les habitus administratifs, mais l’existence des autorités administratives indépendantes peut conduire justement à faire l’économie d’une réforme administrative et à entretenir des carences qui vont justifier la création constante de nouvelles autorités.

S’agissant d’efficacité et de rapidité dans l’adaptation des normes et dans les prises de décision, une réforme de l’administration, assortie des moyens financiers adéquats (il ne faut pas oublier que les autorités administratives indépendantes fonctionnent sur financements publics, lesquels ne peuvent de ce fait être affectés à la modernisation de l’administration), pourrait également permettre de combattre les lenteurs et les rigidités.

Tout cela ne veut pas dire, à notre sens, que les autorités de régulation pourraient et devraient être purement et simplement supprimées par des traits de plume législatifs. Certaines peuvent être justifiées pour un temps donné. Si l’on craint par exemple que l’ouverture à la concurrence ne soit biaisée par un pouvoir administratif complice, une autorité indépendante peut avoir sa raison d’être pour une période limitée (quoique, dans la pratique actuelle, elle tende souvent à défavoriser l’opérateur public en n’imposant pas aux opérateurs privés le même cahier des charges !). Mais, une fois la concurrence instituée, à quoi bon une autorité de régulation de l’électricité ou des télécommunications ? Des fonctions permanentes de conseil peuvent aussi légitimer l’existence d’organismes permanents, mais cela revient à leur faire perdre leur caractère « d’autorité ».

On éviterait par là même les conflits de compétences, assez fréquents, tant avec l’administration qu’avec l’autorité judiciaire[9].

Plus fondamentalement la multiplication des autorités administratives indépendantes et l’accroissement de la délégation de pouvoirs qui leur est consentie signifient un affaiblissement de la puissance publique, c’est-à-dire en définitive de la souveraineté populaire. Car la notion de régulation ne se limite pas, dans ses présupposés, à la surveillance de l’application de règles édictées par le pouvoir politique, elle tend à supplanter ce dernier, en conférant à ces organismes des pouvoirs quasi-législatifs, quasi-exécutifs et quasi-judiciaires, au mépris même de la séparation des pouvoirs. Nous n’en sommes pas là, mais la philosophie sous-jacente est de laisser faire l’économie capitaliste de marché, en lui imposant seulement quelques règles du jeu, et de faire disparaître toute possibilité de planification, si l’on entend par là à la fois le pouvoir normatif de l’Etat lui-même et la possibilité d’une programmation dans certains secteurs, ou d’un guidage dans les autres par des moyens incitatifs.

Il faut ajouter, à cet égard, que les autorités administratives indépendantes entraînent une véritable parcellisation de l’Etat, qui contredit sa fonction de garant de l’intérêt général. Le rapport du Conseil d’Etat met bien en évidence cette dérive : cette fonction, note-t-il, « suppose en effet de réaliser en permanence, à des degrés divers, mais qui peuvent être essentiels pour l’intérêt du pays, des arbitrages entre des intérêts contradictoires, sectoriels ou non. Des mesures qui, par exemple, auront un impact économique positif sur tel ou tel secteur peuvent avoir des contreparties défavorables sur le plan social ou de l’environnement et des effets politiques déstabilisants, et inversement. Il revient alors à l’autorité publique de trouver le bon équilibre entre des exigences qui s’opposent et d’identifier l’intérêt général dans la contradiction d’impératifs divers. Or la multiplication d’autorités administratives indépendantes au sein même de l’administration rend sinon impossibles, du moins beaucoup plus complexes, ces arbitrages. Le Gouvernement n’a plus toutes les cartes en main et se prive de la capacité de jouer sur plusieurs registres, de renoncer à telle mesure pour mieux faire accepter telle autre ou de choisir telle solution, certes mal reçue par certains secteurs de la société, mais préservant l’intérêt général »[10].

Cette parcellisation est d’autant plus grave que, dans notre système politique actuel, le gouvernement reste en partie maître du jeu sans avoir beaucoup de comptes à rendre au Parlement. Il continue à rendre des arbitrages, mais plus en cherchant à concilier de grands intérêts privés qu’en fonction de l’intérêt général. Les autorités administratives indépendantes apparaissent alors comme un bon moyen pour lui de se délester de ses responsabilités politiques tout en continuant à user de son pouvoir pour faire pencher la balance dans un sens ou un autre, soit par le biais de ses commissaires (qui n’ont pas de voix délibérative), soit à travers son pouvoir de nomination, soit dans certains cas directement (ainsi le Directeur du Trésor est-il membre de la Commission bancaire et du CECEI).

Le Parlement, lui, est pratiquement hors jeu. Il n’y a aucun membre des Assemblées dans les autorités de « régulation ». Dans de rares cas leurs Présidents désignent un membre de ces autorités. Surtout aucune procédure régulière n’est prévue pour les contrôler. Les textes régissant les autorités administratives indépendantes les plus importantes mentionnent seulement la possibilité pour les Commissions parlementaires de les auditionner – ce qu’elles font rarement. Force est donc de constater que le Parlement n’a pratiquement aucun pouvoir sur ces organismes, et qu’ils correspondent de ce fait à un degré de délégation supplémentaire dans le système démocratique (de l’exécutif vers ces organismes techniques).

La situation est, curieusement, inversée par rapport à celle qui prévaut aux Etats-Unis, royaume de ces organismes régulateurs. Là ils traduisent une méfiance du Congrès vis-à-vis de l’exécutif, le Sénat doit avaliser les propositions du Président, les membres (issus des milieux professionnels) sont choisis selon le principe bi-partisan, et les commissions du Congrès exercent sur eux un contrôle très important. On ne peut pour autant vanter un tel système : dans un pays où le lobbying  auprès du Parlement est institutionnalisé, ces agences ont toutes chances d’être captives. Mais on peut dire comment il devrait en aller dans une démocratie « à la française ». Puisqu’il ne s’agit plus ici de la protection du citoyen ou de l’impartialité du processus électoral, ni du rapport de l’administration avec ses services publics (sur lequel le Parlement devrait avoir pourtant son mot à dire), mais du contrôle d’institutions centrales pour la vie économique du pays, ces commissions - lorsque leur utilité est avérée -, devraient être non point placées directement sous la coupe du parlement (elles relèvent de l’action gouvernementale), mais régulièrement contrôlées et auditionnées par lui.

Quant au gouvernement, il devrait prendre assumer sa responsabilité pleine et entière d’édicter des règlements, dans le cadre des lois votées par les représentants de la nation, au lieu de se défausser en partie sur des organismes soi-disant neutres et techniciens. Par exemple ce serait à des directions du Ministère de l’Economie et des Finances de préparer les règlements concernant la Bourse ou les activités bancaires, tout en soumettant les principaux à la discussion des commissions parlementaires. Il est vrai que cela supposerait une transparence de ce Ministère particulièrement secret, et un autre rapport de l’exécutif au Parlement. Le gouvernement devrait aussi garder des moyens juridiques d’intervention en dernier ressort, particulièrement en situation de crise[11].

Cela s’appellerait revivifier la démocratie... 

[1] « L’indépendance » est une notion inadéquate : une autorité administrative ne peut être, par définition, indépendante du gouvernement. Aussi la jurisprudence du Conseil constitutionnel lui donne-t-elle un sens plus nuancé, qui la rapproche de l’autonomie des administrations décentralisées ou de celle des établissements publics. L’indépendance consiste surtout dans l’existence de règles statutaires (concernant la durée du mandat, son caractère non renouvelable et non révocable, la définition d’incompatibilités), au reste nullement unifiées, qui protègent les membres de ces organismes de l’arbitraire politique ou d’autres pressions.

La frontière est souvent difficile à tracer entre les autorités administratives indépendantes ou assimilées et d’autres organismes qui exercent aussi une fonction d’étude, d’information et de conseil, et ont également une « autorité morale ».  Dans son récent rapport le Conseil d’Etat en a dressé une liste qui s’élève à 34. On ne citera ici que les principales.

[2] Conseil d’Etat, Rapport public 2001, La documentation française, p. 286.

[3] Le principe d’impartialité de l’action administrative est d’ailleurs un principe général du droit français.

[4] Il est à noter à ce propos que l’intéressement des inspecteurs des impôts aux résultats en matière de contrôle fiscal, pratique inspirée du management privé, peut avoir des effets pervers.

[5] Les rapporteurs du Conseil d’Etat estiment que seule la première institution peut être considérée comme une autorité administrative indépendante.

[6] Le rapport du Conseil d’Etat ne range pas cette dernière dans la liste des autorités administratives indépendantes, car son rôle est purement consultatif.

[7] Cette dernière est d’ailleurs souvent amenée à consulter des autorités administratives, voire des cabinets privés d’experts, surtout dans les affaires commerciales ou judiciaires.

[8] Il est vrai que ce pouvoir normatif est sérieusement encadré : il consiste seulement, en principe, à « mettre en oeuvre » la loi, il doit respecter la hiérarchie des normes, il exige, pour être applicable, un arrêté ou une homologation  du Ministre de l’Economie et des Finances.

[9] Le rapport du Conseil d’Etat en fournit plusieurs exemples dans son Rapport, p. 335-338. L’affaire BNP-Société générale a donné lieu à un véritable imbroglio décisionnel.

[10] Op. cit., p. 374.

[11] On citera à nouveau le Rapport du Conseil d’Etat :  « La multiplication des autorités administratives indépendantes n’est pas sans risque pour le gouvernement. Elle le prive des moyens d’intervention juridiques dont il disposait alors même que, face à une situation dangereuse et fortement médiatisée, sa responsabilité politique reste entière. L’expérience de ces dernières années le montre abondamment : en période de crise, ce que l’on pourrait appeler « l’écran administratif » ne fonctionne pas. L’opinion publique n’admet pas que les pouvoirs politiques se retranchent derrière la compétence des experts ou l’indépendance des autorités de régulation. Elle demande une réaction proportionnée à l’importance de l’enjeu et de l’émotion suscitée. Tout retard des pouvoirs publics dans la réponse à cette attente vient immédiatement alimenter la méfiance du citoyen, qui puise largement ses sources dans le constat d’une impuissance du politique » (ibidem, p. 371).

         


12 juin 2010

Bourdieu et Marx

Bourdieu au-delà et en deça de Marx

 

 

 

Bourdieu est souvent qualifié (par ses adversaires) de néo-marxiste. Selon moi (qui suis plutôt l'un de ses sympathisants), il est plus wéberien que marxisant, et c'est du reste ce qui lui permet d'aller au-delà de Marx, d'apporter des enrichissements considérables à la sociologie d'inspiration marxiste. Mais, en même temps, il régresse à bien des égards en decà du niveau de conceptualisation marxien. Je voudrais le montrer sur quelques points, que je ne pourrai développer que de manière très inégale. Je m'attacherai d'abord à la théorie des champs et de leur reproduction : je pense que c'est là la matrice théorique de l'oeuvre de Bourdieu. J'essaierai de montrer en quoi elle diffère de la conception des procès et de leur hiérarchie chez Marx. Je considérerai ensuite ce qu'on a pu appeler l'économisme de Bourdieu (l'utilisation d'un vocabulaire économique, l'appel à la notion d'intérêt). J'expliquerai qu'il fait la force des analyses bourdieusiennes, mais qu'il en marque en même temps les limites : dangers du transfert conceptuel, non-distinction de la sphère des rapports interindividuels et de celle des rapports sociaux, absence d'une anthropologie générale, alors que l'oeuvre de Marx fournit des pistes sur ces questions. De là je passerai à la théorie de l'agent chez Bourdieu pour souligner à la fois tout l'intérêt des notions d'habitus et de sens pratique et ce qu'elles masquent (notamment les formes et les raisons de la méconnaissance, sur lesquelles la pensée de Marx reste une grande source d'inspiration).

 

La théorie des champs et de leur reproduction

 

Le concept de champ désigne un ensemble de rapports entre agents (ou entre institutions) dont les positions de pouvoir diffèrent du fait qu'ils disposent d'une quantité ou une autre de telle ou telle forme de capital. Un champ comporte toujours un poùle dominant et une poùle dominé, mais, dans chaque groupe, les agents se livrent aussi à des luttes "de classement" en cherchant à améliorer leur position relative. Ce concept n'est jamais défini avec une grande précision. Bourdieu lui-même le présente comme un concept ouvert, un "poteau indicateur" dessinant un programme de recherche et un principe d'évitement d'un certain nombre d'erreurs(1).

Ce concept me paraît intéressant, malgré sa connotation physicaliste, dans la mesure où il se distancie de celui de structure en tant que celle-ci désignerait des relations stables et des positions figées (surtout dans sa version structuraliste) et du concept de système, même dans sa forme raffinée de la théorie des systèmes, pour autant que cette dernière, si elle modélise bien le vivant (les flux, les rétroactions etc.) évacue sinon le pouvoir, du moins le conflit. La fécondité du concept de champ chez Bourdieu est qu'elle met au premier plan, dans une inspiration wéberienne, les phénomènes de domination. C'est d'ailleurs ce qui donne à tout l'oeuvre son caractère subversif et scandaleux. Les dominants n'aiment pas, dans la société libérale des "dotations", des "dons" et des "talents", qu'on leur parle de contrainte et de violence, fût-elle symbolique, et de luttes acharnées pour l'exercice de ce pouvoir. Toutefois le concept de domination chez Bourdieu semble se limiter à un travail de commandement et de légitimation, appuyé sur la possession d'un capital, sur une dotation précisément.

Comparons maintenant avec Marx. L'idée d'un champ de forces est parfaitement présente chez ce dernier avec la notion (centrale dans sa pensée) de procès. En effet le procès n'est pas seulement un processus finalisé, tel que la valorisation d'un capital (la maximation du taux de profit), il implique un rapport de pouvoir et, du moins dans les sociétés de classes, de domination. Or la domination ne repose pas seulement sur la détention de moyens de production, ce qui est une condition nécessaire mais non suffisante, mais aussi sur l'exercice de fonctions (par exemple la gestion d'un capital). Le dominant monopolise ces fonctions au sein d'une division du travail qu'il a mise en place et qui n'est pas seulement liée à la complexité du procès (en dépit de ce que tendent à faire accroire un certain nombre de théories contemporaines de la hiérarchie en termes de contrat ou d'agence). Or Bourdieu ne met pas l'accent là-dessus, ni sur le thème de la division du travail en général. Il se contente de montrer que l'accès aux postes de direction est commandé de plus en plus, de nos jours, par la possession de diplômes. Aussi bien son véritable apport n'est-il point là. Il me semble qu'il se trouve dans l'analyse du travail de légitimation et de la lutte-concours entre les dominants pour s'appoprier une part plus grande de « profit » ou de « plus-value » au sein même de chaque institution, à l'aide de stratégies (plus ou moins conscientes ou réfléchies), dont il a su admirablement montrer la complexité et la subtilité. Marx au contraire a peu parlé des fonctions idéologiques des dominants eux-mêmes, s'il a été plus prolixe sur leurs porte-paroles. Et il a subsumé le groupe dirigeant sous la figure du capitaliste, dont il a eu tendance à ne faire que le simple porteur d'une fonction (d'où la possibilité d'une lecture structuraliste). L'apport est ici considérable.

Mais la théorie des champs sert aussi, fondamentalement, à fournir une alternative à l'économisme supposé de Marx. L'itinéraire de Bourdieu explique bien, je pense, ses insatisfactions devant un marxisme qu'il n'a jamais considéré avec hostilité ou prévention même si sa lecture de Marx paraît souvent hâtive et superficielle. Son travail sur la société kabyle lui a montré que la possession d'un capital, en l'occurence surtout de terres, est loin d'être la seule source de pouvoir : la détention de ressources d'autorité ou de crédit (du « capital symbolique ») y joue un grand rôle dans la mobilisation de forces de travail (2). L'étude de l'institution scolaire lui a enseigné que l'on peut disposer d'un grand pouvoir et exercer des formes de domination avec la seule propriété de diplômes et autres titres de consécration (qui constituent un « capital culturel » et symbolique). Enfin il voit bien que le fait de disposer de relations personnelles (un « capital social ») donne aussi accès à des positions de pouvoir et facilite la possession d'autres capitaux. Fort bien : là aussi nous pouvons dire qu'il y a enrichissement par rapport à Marx, qui n'a guère évoqué ces aspects. Mais Bourdieu en est venu, à partir de là, à remettre en cause toute la conception marxienne, et tout d'abord l'idée que l'économique (au sens de la production et de la distribution des biens) détermine le reste de la structure sociale, en particulier selon la fameuse métaphore de l'infrastructure et de la superstructure.

L'économique est en général traité comme un champ parmi d'autres, mis sur le même plan que le champ scolaire, le champ religieux, le champ artistique, le champ scientifique etc. A vrai dire il y a une grande indétermination dans la théorie des champs, quelque peu surprenante de la part d'un auteur qui se veut aussi « constructiviste » et aussi peu « empiriste » : la liste n'en est pas dressée systématiquement, on ne sait pas bien quelle est leur place dans l'ensemble de la configuration sociale. On ne peut même pas dire que chaque champ correspond à la détention d'une espèce de capital particulière, puisqu'un même champ peut faire intervenir diverses espèces de celui-ci. Simple prudence méthodologique? En dépit de cette indétermination, il semble bien que, tout compte fait, Bourdieu considère que que le capital économique soit « toujours à la racine en dernière analyse » (3), parce qu'il permet des conversions en d'autres formes de capital (par exemple il permet de s'acheter des relations) et surtout parce que ces autres formes se convertissent en lui. Mais il est extrêmement difficile de voir clair dans ses positions. A côté de textes affirmant cette détermination en dernière analyse dans toutes les sociétés, nous en trouvons d'autres comme celui-ci: « Il resterait à examiner pourquoi l'économie économique n'a cessé de gagner du terrain par rapport aux économies orientées vers des fins non économiques et pourquoi, dans nos sociétés même, le capital économique est dominant par rapport au capital symbolique et même culturel ». L'économie économique (c'est-à-dire, si l'on entend bien, celle où le capital économique est dominant) ne serait-elle déterminante que dans le capitalisme? Ou bien faudrait-il penser que l'on ne peut « ramener toutes les économies à la logique d'une économie...et, en particulier, la logique des économies fondées sur l'indifférenciation des fonctions économiques, politiques et religieuses à la logique tout à fait singulière de l'économie économique dans laquelle le calcul économique est exclusivement orienté par rapport à des fins exclusivement économiques » (4), auquel cas la spécificité du capitalisme serait d'avoir séparé l'économique des autres champs? On peut donc hésiter entre un élargissement du sens de l'économie (il y a des économies où le capital économique n'est pas dominant), une causalité structurale de type althussérien (l'économie détermine quelle instance sera dominante dans la société, et ce peut être la politique ou la religion), et une conception de type évolutionniste qui invoquerait une différenciation progressive des champs.

C'est ici qu'on peut dire que Bourdieu régresse en deçà de Marx au lieu de le prolonger. Ce dernier oppose l'économie capitaliste, orientée vers l'accumulation du capital monétaire, aux économies orientées vers la production de valeurs d'usage. Cette opposition certes n'est pas tout à fait satisfaisante, mais elle indique bien qu'il peut y avoir plusieurs finalités « exclusivement économiques ». Le problème posé par la dominance de l'instance économique dans toutes les sociétés à été un sujet de controverses permanent parmi les marxistes, qui lui ont donné des réponses très différentes. Et pourtant une relecture attentive de Marx montre qu'il avait déjà donné les grandes lignes de la solution, en distinguant le procès de production immédiat des procès qui servent à le reproduire. C'est ce point que je voudrais préciser maintenant quelque peu.

Bourdieu a repris de Marx le concept de reproduction, concept qui est devenu central dans sa théorie, mais il l'a utilisé dans un sens très général, alors que Marx a pointé un certain nombre de ses analyses vers un sens beaucoup plus précis, qui revêt une importance décisive, puisqu'il met un ordre de détermination entre les différents procès qui composent la structure sociale dans son ensemble : un certain nombre de ceux-ci servent (sans pour autant adopter un point de vue fonctionnaliste (5)) à reproduire les conditions d'effectuation des procès « principaux » ou « fondamentaux ». Je m'explique. Il existe en particulier dans la sphère économique (que Marx appelle celle du « procès social de production ») des procès qui permettent au procès de production immédiat de recommencer, parce qu'ils opérent une distribution des forces de travail, des moyens de production et des moyens de consommation. J'ai tenté de montrer ailleurs (6) que ces procès combinaient quatre formes essentielles de distribution : le marché (c'est surtout lui que Marx analyse, en particulier dans Le Capital), les modes de la parenté, la force guerrière, des systèmes de « contrats ». Cette théorisation permet de distinguer les différents « modes de production », non seulement par leur structure de base, mais aussi par les formes de leurs procès reproductifs. Ainsi le capitalisme se reproduit principalement par les marchés, mais aussi à travers la parenté (avec l'héritage matériel et culturel), des systèmes de « conventions » (par exemple le contrat de travail ou les conventions collectives, à distinguer de leur encadrement et de leur sanction au niveau juridique et politique), et en dernier lieu la force (surtout dans les périodes d'accumulation primitive ou de crise grave). En revanche le principal medium de la reproduction est la parenté dans les sociétés « traditionnelles », le contrat dans les sociétés « foncières » (féodales par exemple), la force militaire dans les sociétés esclavagistes. Si le capital « social » ou « symbolique » joue un roùle aussi important dans la société kabyle, c'est parce que les liens familiaux (dans un système sociétal qui combine un mode de production patriarcal et un mode de production foncier(7)) et le crédit symbolique comme forme de contrat « moral » permettent au système de production/répartition de la valeur dominant (une valeur qui ne prend ici que fort peu la forme monétaire) de se reproduire. D'ailleurs Bourdieu analyse très bien ce processus reproductif, sans le théoriser adéquatement, dans l'exemple en question. Les dons et services rendus à la parentèle (et la logique de l'honneur et de la générosité qui va avec) permettent aux riches propriétaires fonciers de mobiliser les forces de travail dont ils ont besoin dans les périodes de pointe, en reconnaissance des services par eux rendus, ce qui est moins onéreux finalement que de les rétribuer en permanence. Mais la distinction des quatre sortes de capitaux rend très mal compte de tout cela. Du danger des métaphores empruntées au champ de l'économie capitaliste...

Je passe à un second point. Bien qu'il ait élargi le sens de l'économique, du moins dans certains textes, Bourdieu en a une conception singulièrement étroite, peut-être héritée du marxisme standard : l'économie serait la sphère de la production des biens matériels. A vrai dire les textes de Marx n'autorisent pas une telle conception, souvent liée du reste à une mauvaise interprétation de sa conception (qui a énormément évolué) du travail productif. Bien des indications au contraire invitent à définir l'économique comme la sphère de la production et de la distribution de tout ce qui est valeur d'usage, c'est-à-dire de tout ce qui satisfait un besoin, de consommation ou de production, de quelque nature qu'il soit. Je ne prendrai que deux exemples. L'école est-elle extérieure au champ économique? Je pense au contraire qu'elle doit être considérée, pour une part, comme une institution économique, puisqu'elle produit à la fois des qualifications, qui sont des éléments aussi indispensables à la production que des moyens matériels de production, et des biens culturels, des services de formation et d'éducation utiles aux individus consommateurs (c'est d'ailleurs évident pour les économistes « bourgeois », qui se contentent de souligner éventuellement le caractère de « bien public » de ses produits). Elle fait donc partie à cet égard du champ économique. Et ce n'est pas parce que, lorqu'elle est publique, elle ne procure aucun profit à un entrepreneur privé, qu'elle perd son caractère économique. Une église même doit être considérée comme une institution économique dans la mesure où elle satisfait un besoin de spiritualité (ou d'explication du monde, ou de salut etc.). Mais, en même temps, ces institutions ont des fonctions idéologiques bien particulières (symboliques, dit plutôt Bourdieu) qui, de toute évidence, servent à autre chose qu'à satisfaire des besoins individuels ou productifs, qui servent à reproduire, intentionnellement ou non, le pouvoir des dominants (là-dessus l'économie régnante, même dans son versant institutionnaliste, reste à peu près muette). Elles appartiennent alors, à cet égard, à ce que Marx appelait la superstructure de la société (seule fonction retenue par Althusser avec sa théorie des « appareils idéologiques d'Etat »). On voit bien ici les inconvénients de la notion bourdieusienne de champ. D'abord elle masque le fait qu'une même institution appartient à des espaces sociaux différents, et de ce fait remplit des fonctions diverses, souvent contradictoires. Ensuite elle empêche de tracer une ligne de démarcation nette entre l'économique, qu'il faut penser dans toute son extension et sa complexité, et le politique, comme espace des procès qui servent, notamment, à la reproduction/transformation de l'économique (8).

Je m'arrêterai sur un troisième point, qui représente un autre déficit de la pensée de Bourdieu par rapport à celle de Marx : la disparition de la notion d'exploitation, en tant qu'elle fait référence au travail dépensé. Ne subsiste que la notion de profit, qui est rabattue, bien en deça des analyses de Marx (qui distingue plus-value et profit), sur le bénéfice retiré de la propriété d'une sorte de capital. Si l'on veut absolument rapprocher Bourdieu du marxisme, ce serait plutoùt d'un certain marxisme analytique, qui voit dans la détention d'actifs divers (capital argent, mais aussi capacités, statut, pouvoir d'organisation etc.) la source de divers profits et a même pu bâtir à partir de là une théorie des systèmes sociaux et de leur succession historique. Avec la disparition de l'exploitation au sens marxien s'évanouit aussi l'analyse de ces technologies sociales qui ne sont pas de l'ordre de la violence symbolique, mais ont pour but de contraindre au travail, de faire pression sur le travailleur non seulement par des réglements et des sanctions, mais par l'agencement même du procès de travail (dans le taylorisme par exemple), de manière à extraire de lui le plus grand surtravail possible. C'est là un programme de recherches, dont Marx a été l'initiateur (qu'on pense à son analyse de la « subsomption réelle » du procès de travail par le procès de valorisation) et qui a connu de nombreux développements chez ses successeurs. Bourdieu l'a négligé. Il a certes insisté sur la mobilisation de capitaux non-économiques au sein même de l'économie, et montré à sa manière comment il y a du politique et de l'idéologique dans la sphère économique elle-même (je pense encore une fois à son analyse du travail de légitimation - un véritable travail, qui requiert du temps, du savoir et des moyens -, là où Marx avait été assez discret), mais on ne trouve nulle part chez lui une distinction (qui fait le fil conducteur des analyses de Marx) entre d'une part des fonctions générales nécessaires au fonctionnement de tout système de production, même si elles revêtent toujours des formes particulières (elles ne sont pas les mêmes par exemple dans une entreprise capitaliste et dans une coopérative), et d'autre part des fonctions spéciales, dont notamment ces fonctions de coercition indirecte auxquelles je viens de faire allusion (9).

L'oubli (volontaire?) du concept marxien d'exploitation a de nombreuses répercussions, en particulier en ce qui concerne la théorie des classes. Bien qu'il ait vertement critiqué les études anglo-saxonnnes en termes de stratification, Bourdieu n'en est pas si éloigné, puisque c'est pas rapport à la détention des quatre sortes de capitaux qu'il élabore sa conception des classes, en faisant d'ailleurs plus ou moins abstraction de l'appartenance des agents à des systèmes sociaux différents. Je ne prendra que deux exemples. Pour lui les employés font partie de la petite bourgeoisie parce qu'ils possèdent un certain « capital culturel ». Or une analyse de type marxien montrerait que, dans leur quasi totalité, ils appartiennent comme les ouvriers à la classe exploitée et dominée du mode de production capitaliste : leur niveau de revenus, compte tenu de leur qualification, les situe en dessous du salaire moyen (et plus encore, vu le caractère insignifiant de leurs autres revenus, en dessous du revenu moyen de la population), en sorte qu'ils reçoivent moins que ce qui devrait leur revenir en fonction de leur travail. En ce qui concerne d'autres professions (les enseignants notamment), Bourdieu les classe dans les « salariés bourgeois » du fait de l'importance de leur capital culturel et symbolique. Or une analyse qui développerait toutes les implications contenues dans le concept marxien de fonctions de domination (au sens général comme au sens spécial du terme) montrerait que ces catégories sont profondément clivées, et qu'il faut opposer en particulier les dominants aux dominants/dominés, qui exercent des fonctions de domination subordonnées et souvent mineures : il en résulte, selon moi, que la très grande majorité des dits salariés appartient à la petite bourgeoisie (d'encadrement ou intellectuelle), seul un petit nombre d'entre eux pouvant être assimilés aux bourgeois (dont le concept bien entendu doit être étendu au-delà des propriétaires gestionnaires du capital). Je ne puis ici préciser davantage ce que serait aujourd'hui une théorie d'inspiration marxienne des classes (10), mais l'on voit bien quels peuvent être les effets pervers de la conceptualisation en termes de capitaux de diverses sortes (après tout il n'y pas quatre sortes de capitalisme, mais une seule). Ceci dit, je m'empresse d'ajouter que, en ce qui concerne l'étude des « cultures » de classe, les analyses de Bourdieu, quelques critiques qu'on puisse leur adresser, sont de loin les meilleures sur le marché de la sociologie.

 

Sur l'économisme de Bourdieu

 

On a reproché à Pierre Bourdieu son « économisme », et la critique se décline ainsi : tout en contestant les prétentions de l'économie, il a fait de sa théorie un économisme généralisé, cherchant dans toutes les sociétés et dans tous les champs à identifier des formes de capital et de profit, convertibles en capital et profit matériels; l'usage de ces notions économiques est dénué de rigueur; toutes ses analyses sont guidées par une problématique psychologique de l'intérêt (11).

On l'aura compris, je ne vais pas faire grief à Bourdieu d'avoir étendu ou élargi la notion d'économique, puisque je trouve au contraire qu'il ne l'a pas fait de manière conséquente et convaincante. Il a tout à fait raison, à mon sens, de considérer que toute économie fait intervenir une sorte de calcul coûts/profits, autrement dit un calcul d'optimisation (y compris dans des pratiques religieuses comme le moulin à prières)(12). Toute économie tend en effet à une certaine rationalité « téléologique ». Ce qu'il n'a peut-être pas assez montré est que chaque fois la conception de l'optimum diffère, parce que l'optimum n'est pas seulement un optimum technique (produire le plus possible avec le minimum d'effort), mais aussi un optimum social, qui tend à maintenir les structures sociales existantes. Pour prendre un exemple, une société de chasseurs-cueilleurs nomades vise à produire la quantité de viande nécessaire à la subsistance quotidienne, mais sans aller au-delà et tout en préservant la ressource : telle est pour elle l'optimum en l'absence de techniques de conservation de la viande et d'élevage du bétail, techniques dont certaines seraient à sa portée, mais qu'elle ne met pas en oeuvre, car cela entrainerait la destruction d'un équilibre social fondé sur la distribution égalitaire du produit.

Ce qui fait davantage problème, c'est l'idée que les différents capitaux soient commutables, ce qui revient à les mettre sur le même plan, au lieu de voir qu'ils ne jouent pas le même rôle au sein de l'espace économique, ou encore qu'ils fonctionnent plutôt au niveau politico-idéologique. Du reste Bourdieu lui-même avoue son embarras : « Je pose sans cesse, dans des termes qui ne me satisfont pas complètement moi-même, le problème de la conversion d'une espèce de capital en une autre » (13). Il vaudrait en fait mieux renoncer à ces métaphores économiques, qui sont le signe d'un problème mal posé. Le capital culturel, au sens étroit du terme, n'est rien d'autre que la qualification, et, quoiqu'on ait pu dire, il possède ses formes d'évaluation et de validation (les théories économiques du « capital humain » n'ont pas tort à ce sujet), et est donc homogène au capital matériel : il s'agit dans les deux cas de moyens de la production. Il n'en va pas de même pour le dit capital symbolique ou social, parce qu'ils relèvent de l'espace de la reproduction économique ou du politique. De ce fait la commutation est souvent impossible. Par ailleurs la conversion est rarement directe : elle se traduit non en capital matériel (par exemple pour un cadre supérieur fortement diplômé en stock options), mais en profit matériel.

Deuxième question : les agents viseraient-ils toujours, pour Bourdieu, à convertir leurs capitaux non matériels en capitaux, ou plus exactement en profits matériels? Ceci nous conduit à la question de l'utilitarisme bourdieusien.

Bourdieu s'est défendu d'utiliser le terme intérêt dans son sens étroit - c'est-à-dire la poursuite d'avantages matériels, en laquelle il voit un calcul économique de type capitaliste (14). Mais sa propre conception est loin d'être claire. Il mêle constamment deux sens du mot intérêt : l'intérêt pour l'enjeu (pour une forme de profit) et l'intérêt pour le jeu lui-même (15)(par exemple un défroqué n'a plus d'intérêts dans le champ religieux, mais il conserve un intérêt pour tout ce qui touche à la religion)(16). En vérité on ne voit pas bien ce qui distingue sa conception du discours utilitariste quand il revêt le sens large de la recherche d'avantages personnels, matériels ou non matériels (prestige, reconnaissance etc.). Il sait même montrer avec une grande force d'analyse, à la suite des moralistes français du 17°, comment les motivations qui paraissent les plus désintéressées (la générosité, l'altruisme, l'amour de la vérité) cachent un égoïsme profond et parfois sordide. Mais ce n'est pas là-dessus qu'il faut le contredire. S'il importe de chercher, comme le veut son opposant Raymond Boudon, les « bonnes raisons » que les « acteurs » donnent de leurs actions, il n'en reste pas moins que ces bonnes raisons sont souvent des « rationalisations » par lesquelles ils abusent les autres et se mystifient eux-mêmes : depuis Marx (et, dans un autre régistre, Nietzsche ou Freud) on ne devrait plus en douter. Ce qu'il faut simplement remarquer ici, c'est que les avantages personnels ne sont pas toujours égoïstes : ils peuvent se confondre plus ou moins avec les intérêts du groupe (familial par exemple) ou même de la collectivité (comme on le verrait avec l'exemple de nos chasseurs-cueilleurs). La vraie question, c'est plutoùt de savoir comment les gens peuvent aller contre leurs intérêts, même lorsqu'ils sont à même de les connaître plus ou moins adéquatement (je reviendrai bientoùt sur ce dernier point).

Pour dire les choses très rapidement, un grand nombre de comportements sont passionnels : ils ne correspondent pas du tout à une rationalité, même limitée, même pratique. Peut-être même tous nos comportements sont-ils secrètement passionnels, la recherche d'avantages leur étant subordonnée, ou faisant fonction de couverture. Pour le comprendre je crois qu'il faut aller chercher du côté des concepts de désir et de jouissance, tels que la psychanalyse les a élaborés. Bourdieu ne serait peut-être pas en désaccord (il a fait des allusions à cette dernière), mais il considère que ce n'est pas là son travail de sociologue (17). Or je pense que cela lui fait manquer une distinction fondamentale, qui a été entrevue par Marx, manquée par les freudo-marxistes, et qui est aujourd'hui encore très peu théorisée (18): la distinction entre les rapports sociaux et les rapports interindividuels, qui correspond elle-même à la distinction entre la sphère du travail (à tous les niveaux, y compris le travail de domination) et celle du temps libre, ou encore de la « consommation ». Pour aller très vite la première sphère est celle où les individus exercent des fonctions au sein d'une répartition du travail, fonctions qui servent à d'une part à assurer finalement la production et la distribution régulières de moyens de consommation (de toute nature) et d'autre part à assurer (au niveau politique) la reproduction/transformation de cette structure économique, fonctions largement impersonnelles, tandis que la seconde est celle des occupations où les individus possèdent des marges de liberté, où ils nouent des rapports personnalisés, où ils vivent selon le tempo de leur existence personnelle. Or, si la première sphère est, comme je le disais tout-à-l'heure, celle de la rationalité optimisatrice et des « intérêts », parce qu'elle correspond à des nécessités reproductrices, la seconde est par excellence celle des désirs et des jouissances, autrement dit des passions. Mais ces deux sphères ne sont nullement séparées, puisque ce sont les mêmes individus qui habitent l'une et l'autre. Nous pouvons transporter dans nos occupations de temps libre des activités rationalisantes construites sur le mode du travail (déjà dans les apprentissages infantiles), et inversement nous investissons avec le monde de nos fantasmes le champ des activités professionnelles (de quelque sorte et de quelque niveau qu'elles soient, jusqu'au « travail » du rentier). La sociologie ne peut pas renvoyer ce monde du désir et de l'intersubjectivité à la psychologie, pour la bonne raison que les deux sphères traversent toutes les institutions (la famille en particulier, mais même l'entreprise, qui comporte ses espaces, fussent-ils infimes, de loisir) et que les effets de l'une sur l'autre sont innombrables. C'est l'ignorance de ces recouvrements et de ces interactions qui fait la limite des analyses de Bourdieu, lesquelles, à mon sens, restent étroitement sociologistes, comme le furent tant d'analyses marxistes.

En particulier elles ne permettent pas de comprendre que, derrière le travail de domination, il y ait un désir de domination, dont la genèse se trouve au niveau interindividuel, dans des mécanismes comme ceux de l'identification (et il s'agit là de tout autre chose que d'un désir de reconnaissance). Je ne peux m'expliquer ici davantage : il faudrait reprendre toute une lignée de travaux qui commencent notamment avec la théorie de l'amour-propre chez Rousseau, de la sympathie chez Smith, de l'envie chez Nietzsche, pour connaître une élaboration plus scientifique avec Freud (je pense par exemple au processus de l'identification à l'agresseur) ou avec Adler (avec sa théorie du complexe de supériorité). De la même façon, en ce qui concerne le consentement ou la soumission, ils ne peuvent s'expliquer suffisamment par la résignation des dominés au sort qui leur est fait, en vertu d'une sorte de calcul utilitariste minimisant le coût de la frustration (comme dans la fable des raisins verts). Ils sont à mon sens incompréhensibles si l'on ne fait pas intervenir l'intériorisation de l'autorité parentale et son corollaire, la culpabilité. On pourrait enfin montrer que le sentiment moral et l'altruisme ne sont pas toujours des masques, même s'ils sont inévitablement intéressés (comment pourrait-on faire quelque chose si lon ne s'y « intéressait » pas?).

Je voudrais relever enfin un dernier point, mais d'importance : l'absence chez Bourdieu d'une anthropologie générale. Il me semble que le sociologue a accordé foi à une idée souvent attribuée à Marx et cautionnée par quelques textes, idée selon laquelle ce serait la société qui créerait les besoins, des besoins tellement plastiques qu'ils pourraient prendre à peu près n'importe quelle forme (on se souviendra à ce propos de l'anti-humanisme théorique d'Althusser). Or Marx n'a nullement abandonné l'idée d'une nature humaine, liée à des invariants biologiques tels qu'ils se réalisent à travers une socialisation primordiale (cf à nouveau ce que nous apprend la psychanalyse). Simplement besoins et capacités prennent des formes particulières selon les sociétés et, de plus, y connaissent des transformations spécifiques, des « destins de pulsions » (la nature humaine n'est pas, dans ces conditions, quelque chose de fixe, mais l'ensemble des potentialités humaines telles qu'elles sont réalisées et travaillées ou non par l'histoire). Il faut aller dans cette voie pour dépasser l'économisme ou le sociologisme (19).

C'est enfin parce qu'il y une contradiction permanente entre la sphère du travail et celle du temps libre, entre les rapports sociaux et les rapports interindividuels, et parce qu'il y a une base anthropologique qui ne se prête pas à toutes les manipulations sociales, qu'il peut exister des « résistances » et des « contestations », peu compréhensibles dans l'oeuvre de Bourdieu, bien qu'elles soient constamment rappelées, sinon par les contradictions dans les champs ou entre les champs et par la division au sein même des habitus qui en résulte (20). C'est par là aussi qu'il peut y avoir du changement révolutionnaire, ce changement si improbable dans une théorie tout entière axée sur les phénomènes de reproduction. J'en arrive par là à mon dernier point.

 

La théorie de l'habitus et du sens pratique

 

Avec la notion d'habitus Bourdieu essaie de dépasser à la fois une philosophie du sujet et de la volonté (en particulier dans sa version « scientifique » moderne, la théorie de l'acteur rationnel) et une philosophie de la structure (en particulier sous la forme du structuralisme contemporain). Et l'on sait que la pensée marxienne s'est prêtée aussi à cette double interprétation (une lecture « à la Elster » et une lecture althussérienne). Il ne me paraît pas qu'il y parvienne, et je pense que là aussi il reste en deça de certaines indications de Marx.

La notion d'habitus est intéressante dans la mesure où elle exprime le fait que le plus souvent nos actions, sans être mécaniques, sont peu réfléchies et néanmoins fort adaptées, habiles, voire ingénieuses. Elles ne sont ni de simples habitudes ni des routines sans créativité. Pour reprendre des expressions de Bourdieu, l'habitus est à la fois disposition ou schème organisateur et mise en oeuvre de stratégies ou ars inveniendi. Mais, si l'on creuse un peu, on s'aperçoit qu'il hésite ou balance continuellement entre deux discours.

Le premier est organisé autour du modèle du jeu, qui est le modèle privilégié des théories de l'action rationnelle (souvent formalisé par elles à l'aide de la théorie des jeux) : l'individu, connaissant les règles et les enjeux d'un jeu social, cherche à tirer le meilleur parti des cartes dont il dispose. Bourdieu s'en démarque sur deux points : les règles ne sont pas explicitées et codifiées (celles qui le sont ne sont pas forcément celles qui comptent le plus) et se présentent plutôt comme de simples « régularités » (21) ; l'agent n'opère pas un calcul réfléchi. Mais il ne nous en dit pas beaucoup plus. Il faudrait pour cela examiner tous les présupposés du modèle (connaissance exhaustive des fins et des moyens, hiérarchisation explicite et réalisable, authenticité des raisons invoquées, absence de résistance d'un donné qui doit être entièrement objectivable) et le contester dans le détail. Ce premier discours de Bourdieu n'est pas loin d'une théorie de la rationalité limitée, correspondant à une information limitée et à un ajustement des aspirations à cette information (comme chez Herbert Simon).

Le deuxième discours est quasiment structuraliste. Il s'appuie sur les notions énigmatiques d' « incorporation » ou d'«intériorisation » des structures. Par exemple : « le champ structure l'habitus qui est le produit de l'incorporation de la nécessité immanente de ce champ ou d'un ensemble de champs plus ou moins concordants »(22). Ici tout est joué d'avance : « La coïncidence entre les dispositions et la position, entre le sens du jeu et le jeu, conduit l'agent à faire ce qu'il a à faire sans le poser explicitement comme un but, en deça du calcul et même de la conscience, en deçà du discours et de la représentation » (23). Cela revient à dire que le sujet est incapable d'énoncer des règles auxquelles pourtant il obéit, tout comme l'individu locuteur applique spontanément les règles de la grammaire alors qu'il ne sait pas les formuler. Nous sommes passés de la conscience limitée à l'inconscience. Et le résultat est que le monde social n'est pas interrogé : l'habitus le fait apparaître comme naturel, comme allant de soi. Du coup les agents font véritablement ce que leur commande la structure : ils moulent leurs « espérances subjectives » sur leurs « chances objectives ». C'est cette idée que Bourdieu reprend souvent en formules brillantes : « Les tendances immanentes de l'ordre établi viennent continuellement au devant des attentes spontanément disposées à les devancer », « l'école choisit ceux qui la choisissent parce qu'elle les choisit » etc. Mais on se demande alors comment il est encore possible de parler de stratégies (les agents, obéissant aveuglément aux règles, ne peuvent en sonder les limites pour trouver quelque voie inédite) et surtout comment les agents pourraient en venir à vouloir les changer (alors que l'habitus, est-il dit, peut aussi conduire à vouloir sortir du jeu...).

Ce balancement s'avère finalement assez stérile. Marx avait ouvert des voies pour dépasser le dilemme du conscient et du non conscient, du savoir et du non-savoir, que Bourdieu n'a pas explorées. J'en dirai juste quelques mots. Dans de nombreuses analyses Marx montrait que les agents, au niveau de leur idéologie immédiate ou spontanée, vivent dans des « formes de représentation » qui tout à la fois montrent et dissimulent les rapports réels : forme marchandise, forme monnaie, forme salaire, forme capital. Prenons cette dernière. La forme capital signifie deux choses : le capital, ce « travail mort », paraît productif de valeur alors que toute la valeur ajoutée vient du travail; le capital technique paraît doté d'une puissance propre qui s'impose comme une nécessité objective au travailleur, alors qu'il est pétri de normes et de contraintes sociales à travers toute l'ingéniérie de la « soumission réelle » du procès de travail aux exigences de la valorisation. Donc la structure réelle du procès capitaliste se dissimule sous des impératifs en apparence objectifs : les règles ne se donnent pas pour ce qu'elles sont. Mais en même temps le travailleur n'igore pas qu'il est exploité et enrichit son patron, ni que derrière les contraintes machiniques se trouve l'ombre portée de tout l'appareil de gestion capitaliste. Si l'on précise encore, cela signifie que les règles dépendent de méta-règles élaborées dans un espace à plusieurs niveaux, dont certains sont de plus en plus éloignées de ce que le travailleur peut connaître. On peut sans doute parler d'information limitée, mais à condition de préciser qu'elle l'est du fait de la division du travail, et d'une division qui est agencée précisément pour la limiter.

On voit que, en empruntant cette voie, on peut commencer à sortir des apories du double discours bourdieusien. L'incorporation n'est pas un processus involontaire et inconscient. Le sujet connaît bien les règles (sans quoi il ne pourrait pas vraiment jouer), mais il ne connaît pas les raisons des règles, les règles des règles, ou plutôt il n'en sait pas grand chose. C'est pourquoi il les accepte, y consent, les fait siennes, et n'y réfléchit pas davantage. Mais il n'est pas non plus totalement ignorant, et c'est pourquoi il peut aussi les contester, s'en détacher, s'en « désintéresser », et chercher à repenser le jeu. Le terme qui convient le mieux ici, est celui de méconnaissance, utilisé souvent par Bourdieu, mais dans un sens faible. En fait les sujets en savent toujours plus qu'on ne le croit, surtout quand les règles vont à leur désavantage. Dans une étude sur les enfants d'ouvriers dans une école anglaise (24), un sociologue britannique a montré avec beaucoup de précision qu'ils ne sont pas du tout dupes d'un système qui ne leur laisse pratiquement aucune chance de s'élever socialement. On ne peut dire ni qu'ils croient à l'idéologie officielle de l'égalité des chances (auquel cas ils travailleraient de leur mieux), ni qu'ils ont tellement intériorisé leurs faibles chances qu'ils se soumettent à leur destin (auquel cas ils seraient passifs). On les voit au contraire développer toutes sortes de stratégies d'insubordination aux limites du système de sanction (rouspétance, parlotes, incompréhension feinte, travail non demandé etc.). Ils en savent finalement beaucoup plus long sur l'école que les autres enfants, que les règles scolaires avantagent. Mais, en même temps ce savoir est quand même trop limité pour leur permettre une contestation réelle, comparable à ce que fut celle d'une partie des élèves bourgeois en 68.

La méconnaissance vient non seulement de ce qu'un champ est complexe, mais encore de ce qu'il est déterminé par d'autres, d'une façon qui se passe largement derrière le dos des agents. Il faudrait bien retrouver ici cette hiérarchie de détermination sur laquelle Bourdieu ne s'étend guère, soucieux qu'il est avant tout de préserver l' « autonomie relative » des champs. Par exemple le système scolaire comporte bien ses positions de pouvoir relativement au capital culturel, mais il est déterminé aussi par l'héritage culturel en provenance du milieu familial (Bourdieu y a longuement insisté) et par le système productif, ses demandes et ses finalités (il faut ici regarder plutôt du côté des travaux de Baudelot et Establet). Or ces déterminations externes (et croisées) font que les structures de l'école, et les normes et règles qui permettent de les reproduire, sont largement indéchiffrables aux agents. Mais pas tout à fait. Pour revenir à notre exemple les enfants d'ouvriers en savent long, à travers leurs parents, sur le sort professionnel qui les attend, et donc sur ce qui est demandé aux ouvriers et attendu d'eux.

Pour compléter le tableau de la méconnaissance, il faudrait bien entendu prendre en compte tout le travail de légitimation effectué par les dominants, toute la violence symbolique qui vient se superposer à l'effet des règles. Mais là-dessus, je l'ai dit, les travaux de Bourdieu sont inégalés. Reste que, pour comprendre l' « illusio » des dominants, le fait qu'ils s'investissent dans le jeu qui les favorise et croient à leur idéologie, il faut faire un pas de plus. Les dominants ne sont pas plus dupes de leur discours qu'ils ne sont des mystificateurs cyniques. Il y a bien chez eux une grande part de mensonge et de mauvaise foi. Aussi bien, s'ils croient à ce qu'ils racontent, c'est aussi parce qu'ils estiment qu'au fond ils ont de bonnes raisons, et cela renvoie au fait qu'ils sont effectivement facilement dupes des formes immédiates de représentation. Il me semble que Marx nous a mis ici sur la voie, lorsqu'il analyse notamment les « illusions » du capitaliste (l'illusion de la concurrence, l'illusion des revenus etc.). Ajoutons que tout savoir incomplet, lacunaire et contradictoire appelle un remplissement par les formes irrationnelles de la croyance, et que le désir et le fantasme trouvent ici toutes les bonnes occasions pour se réaliser.

C'est ainsi, à mon avis, que l'on peut comprendre ce que Bourdieu appelle illusio, à savoir la force et l'aveuglement qui caractérisent l'investissement dans le jeu social, et qui vont bien au-delà d'un calcul rationnel, quand bien même ils ne le contredisent pas : d'une part la rationalité cache des mécanismes passionnels, d'autre part elle est faussée par tous les processus sociaux qui produisent de l'apparence. Mais il ne s'agit jamais que de méconnaissance, et la puissance du désir refoulé peut toujours rouvrir des chemins de connaissance et conduire à remettre en cause les règles du jeu.

 

(1) Cf Choses dites, Editions de Minuit, 1987, p. 54.

(2) Cf Esquisse d'une théorie de la pratique, Droz, Genève, 1972, p. 236-237.

(3) Questions de sociologie, Editions de Minuit, 1980, p. 57.

(4) Choses dites, p. 130.

(5) La finalité n'est pas déjà donnée, mais se découvre à travers des tâtonnements et des « trouvailles » historiques.

(6) Cf De la société à l'histoire, Méridiens-Klincksieck, 1989, t. 1, chap. 4 et t. 2, chap. 3.

(7) Sur ces concepts, cf l'ouvrage précité, t. 2.

(8) Sur cette conception du politique, cf ibidem, t. 1, chap. 5.

(9) Sur cette distinction, cf ibidem, notamment t. 1, p. 266-267.

(10 Je renvoie le lecteur à l'essai d'analyse des classes sociales aujourd'hui en France que nous avons présenté, Marc Féray et moi, dans le chapitre 7 du Discours sur l'égalité parmi les hommes, Ed. L'Harmattan, 1993.

(11) Cf Alain Caillé, Don, intérêt et désintéressement, Bourdieu, Mauss, Platon et quelques autres, 1° Partie, La loi de l'intérêt, p. 55-173, Editions La Découverte,

(12) Cf Choses dites, p. 130.

(13) Questions de sociologie, p. 57.

(14) Bourdieu oppose l'intérêt au self-interest de Smith, qui suppose une économie capitaliste (Questions de sociologie, p. 34), moyennant quoi il se trompe, comme la plupart des commentateurs sur la théorie smithienne du self love et de la sympathie.

(15) Choses dites, p. 124.

(16) Cf Choses dites, p. 107.

(17) « la sociologie prend le biologique et le psychologique comme un donné. Et elle s'efforce d'établir comment le monde social l'utilise, le transforme, le transfigure » (Questions de sociologie, p. 30). Il déclare encore « Moi, je m'occupe du travail que les espaces sociaux font subir à la libido, mais la libido elle-même n'est pas mon travail » (interview télévisé).

(18) Je l'ai développée longuement dans De la société à l'histoire. Mais elle est aussi au coeur des écrits de Gérard Mendel.

(19) A ce propos Bourdieu a raison de penser que les frontières entre les deux disciplines sont tout à fait artificielles.

(2O) Cf Réponses, Editions du Seuil, 1992, p. 102.

(21) Cf Choses dites, p. 80 sq. Réponses, vers 78

(22) Réponses, p. 102.

(23) Ibidem, p. 104.

(24) Paul Willis, Learning to Labour, Farnborough, Saxon House, 1977. Bourdieu a contribué à faire connaître cette recherche en France.

9 octobre 2019

HONG KONG : UNE "REVOLUTION CITOYENNE", VRAIMENT?

 

Ce sont les termes employés par Jean-Luc Mélenchon, comparant le mouvement de protestation à Hong Kong à celui des Gilets jaunes, car il serait, comme ce dernier, porteur d’un « large panel de revendications de contrôle démocratique et de refus des inégalités sociales ». Il n’est pas allé à Hong Kong, et moi non plus. Pour tenter de savoir s’il dit vrai, je me limiterai à des faits ou observations qu’on peut trouver, en cherchant bien et en ignorant les commentaires, dans les médias occidentaux, sans même me référer aux sources chinoises. J’y ajouterai quelques rappels historiques.

 

« Un refus des inégalités sociales » ?

 

Parmi les revendications des manifestants je n’en ai pas trouvé trace. Est-ce parce qu’on vit bien à Hong Kong, où le PIB par habitant est 3,5 fois supérieur à celui des Chinois continentaux ? Le niveau des inégalités sociales est l’un des plus élevés du monde. D’après Oxfam, les 10% les plus riches ont des revenus 44 fois supérieurs à ceux des 10% les plus pauvres. La région compte 67 milliardaires, pendant que 20% de la population vit sous le seuil de pauvreté et que de nombreux travailleurs précaires se logent dans des cases de moins de 5 m2. Or les révolutions citoyennes les plus caractérisées (Venezuela, Equateur, Bolivie, Tunisie, Egypte, Mexique, Algérie aujourd’hui) sont parties de révoltes contre la misère, avant d’aller vers des revendications politiques. Idem pour les Gilets jaunes, dont on sait qu’elles ont commencé par des protestations contre la vie chère, les bas salaires et la désertion des services publics. A Hong Kong on a beau chercher, on n’entend aucune demande concernant le logement (il faut 10 ans pour obtenir un logement social dans une ville où le prix de l’immobilier est 2 fois celui de Paris et où règne la spéculation, telle que de nombreux logements sont vides), aucune concernant le système de santé, les frais de scolarité etc. Et si l’on s’en prend à l’oligarchie du monde des affaires, ce n’est pas pour lui demander de la justice sociale, mais pour dénoncer sa collusion avec Pékin. Bizarre, pour une révolution citoyenne…

 

Une révolution « pro-démocratie » ?

 

Il faut rappeler d’abord que la démocratie n’existait tout simplement pas avant l’accord entre le gouvernement chinois et la Grande Bretagne de 1984, qui devait aboutir à la rétrocession du territoire à la Chine, dont elle avait été spoliée lors de la guerre de l’opium en 1842, de celle de 1860, et pour finir avec le bail de 99 ans qui lui avait été imposé, pour une autre partie de ce territoire, en 1898. A la suite de la rétrocession les Hongkongais se sont vu reconnaître pour 50 ans la plupart des attributs de la souveraineté : un régime juridique spécial (la common law britannique), un Parlement élu partiellement au suffrage universel, et qui devait en principe le devenir totalement en 2017, leur propre monnaie, leur régime fiscal et douanier, leurs traités commerciaux, leurs libertés politiques et civiques, dont la liberté de manifester, la liberté de la presse et celle de l’enseignement. On a connu des régimes plus autoritaires ! N’échappaient au gouvernement local que la défense, les affaires étrangères et le drapeau, qui devait être celui de la Chine continentale.

Qu’en est-il donc des « revendications démocratiques » ? Le mouvement « des parapluies » de 2014 s’est élevé non contre le nouveau Parlement, qui allait être élu au suffrage universel (jusque là il comportait une moitié de députés élus  et une moitié désignée par des « organismes socio-professionnels »), mais contre une désignation du chef de l’exécutif à partir d’une liste restreinte élaborée par un comité de grands électeurs. Or le projet, suite aux manifestations, a été abandonné.

Aujourd’hui les manifestants ont commencé par demander l’abandon d’un projet de loi d’extradition. Etait-ce une menace pour la démocratie ? Il visait en réalité des crimes et des délits de droit commun, tels que ceux des fugitifs et des maffias (les triades s’étant repliées sur Hong Kong), ensuite des délits d’ordre économique, comme ceux de riches Chinois continentaux faisant évader leurs fortunes ou se servant simplement de la place financière pour contourner illégalement le contrôle des capitaux en Chine continentale. Il excluait explicitement des motifs d’ordre politique, et comportait toutes sortes de garde-fous pour préserver l’indépendance de la justice locale. On ne peut dès lors que s’interroger : qui avait intérêt à faire capoter cette loi, qui a été à présent retirée ? Où étaient donc les menaces sur l’ordre juridique du territoire ?

Quant au système politique, on ne sait pas très bien ce que veulent les manifestants actuels, sinon la généralisation du suffrage universel. Ce qui est clair, c’est qu’ils demandent  que le gouvernement chinois n’ait rien à voir là-dedans. Mais alors il faut être clair : une autonomie totale, c’est l’indépendance, ou du moins le chemin vers elle.

De fait la presse occidentale reconnaît que parmi les manifestants il y a au moins une minorité d’indépendantistes, qui du reste le font savoir en brandissant le drapeau britannique du temps de la colonisation, et même parfois le drapeau américain, et qui brulent le drapeau chinois. Rappelons que tous les partis sont autorisés et même représentés à Hong Kong, sauf un parti ouvertement indépendantiste, ce qui est la moindre des choses pour un territoire spécial chinois.

Nos commentateurs de presse sont-ils prêts à soutenir l’indépendance de la Catalogne ou du Pays basque ou de la Corse ? Alors, qu’ils le disent, car c’est le même problème.

Les manifestants se plaignent d’être durement réprimés par la police locale. Sans entrer dans le détail, force est de constater que cette répression, qui se fait dans des normes légales, est bien mesurée par rapport à celle qu’ont connu les Gilets jaunes, alors que  le niveau des violences a été nettement plus élevé. Il faut quand même beaucoup d’hypocrisie pour dénoncer ici celles attribuées aux Black Blocks et trouver légitimes là-bas l’usage des cocktails Molotov et des barres de fer, les bris de vitrines et d’équipements publics, le saccage de stations de métro, l’agression du bâtiment du Parlement local etc. Il en faut aussi pour dénoncer la limitation des manifestations autorisées et la récente interdiction du port de masques, alors qu’elles sont en vigueur dans notre pays. On pourrait aussi comparer le nombre d’arrestations, de condamnations, de blessés et de mutilés. Mais passons, la France ne pouvant plus être considérée comme une référence en la matière.

 

Un mouvement devenu de plus en plus anti-chinois

 

C’est perceptible, même à s’en tenir à ce que dit la presse. Les Chinois venus du continent qui se sont installés dans la région comme immigrants légaux, sont à peu près un million sur une population de près de 7,4 millions d’habitants. Leurs petits commerces sont régulièrement attaqués, tout comme les grandes entreprises continentales qui ont des établissements à Hong Kong. Les touristes continentaux chinois qui venaient faire des emplettes dans la journée sont regardés d’un mauvais œil. Comment comprendre tout cela, alors que c’est contraire à l’intérêt même des Hongkongais ?

Rappelons quelques données. La région ne représente plus que le 1/40° de l’économie chinoise, et le ralentissement économique y était marqué, même avant les manifestations qui ont fait fuir les touristes, mais ce n’était pas la faute aux autorités de Pékin. Car la région jouit de privilèges exceptionnels, nullement remis en cause : un taux d’imposition des sociétés de 0%, ce qui en fait un paradis fiscal, une grande place financière, la troisième du monde, concurrencée certes par Shenzhen et Shanghaï, mais lieu de passage le plus commode pour les investisseurs étrangers en Chine, dont ceux de la diaspora chinoise, et pour les investisseurs chinois à l’étranger ; un port franc qui réexporte des marchandises venues de toute l’Asie ; des moyens de transport et de communication vers le continent ultramodernes. Elle peut tirer aussi de nombreux avantages de son insertion dans la grande zone économique en construction autour du Delta des Perles. Bref on ne peut pas chercher du côté d’un marasme économique général imputable à Pékin les raisons du mouvement actuel. Des lors quelles explications ?

Il semble bien que, pour une part au moins, ce mouvement soit identitaire, et que l’on puisse même y retrouver des ressorts classiques de l’extrême droite : la crispation culturelle, la xénophobie. Pour une autre part, il tient sans doute à une aversion, venant de catégories plutôt aisées, pour le socialisme à la chinoise, et d’une crainte, notamment chez les étudiants, de se voir concurrencés par une élite venue du continent. Il est également vraisemblable que des catégories populaires s’y soient jointes pour protester contre leurs conditions de vie et contre une oligarchie qu’elles estiment liée à Pékin, mais ce ne sont pas elles qui se sont fait entendre.

Sous couvert de la défense des droits de l’homme (les manifestations ont été chaque fois initiées par le Front civil des droits de l’homme), le mouvement paraît fortement séparatiste, sinon indépendantiste, alors même que la région spéciale aurait tout à perdre d’un affaiblissement de ses relations avec le continent, où elle exporte la moitié de ses produits et d’où elle importe la moitié de ses marchandises.

Ce qui conduit à une troisième explication : les menées des pays occidentaux, en fait surtout les Etats-Unis et la Grande Bretagne, pour déstabiliser et discréditer la Chine. Elle n’a rien de complotiste quand on sait le rôle joué par des associations de toute nature financées ouvertement de l’extérieur (notamment par le National Endowment for Democracy états-unien et ses obligés locaux), par les Eglises catholique et protestante et d’autres relais d’influence. Tout cela ressemble fort, comme le dit cette fois la presse de Pékin, au soutien apporté par l’Occident aux « révolutions de couleur » pour désagréger le camp soviétique, à cette différence que le gouvernement de Hong Kong n’a absolument rien de totalitaire. Les manifestants devraient également se souvenir de ce qu’il est advenu aux pays de l’Est européen quand ils se sont libérés de la tutelle soviétique : l’accaparement des biens publics par une oligarchie prédatrice et corrompue, et, en réaction, un basculement xénophobe d’une partie de la population vers la droite extrême…

Reste à s’interroger sur l’attitude des milieux d’affaires, effectivement surreprésentés dans les institutions locales, et à se demander si certains ne jouent pas un double jeu : continuer leur business as usual, tout en cherchant à se protéger des initiatives venant des autorités centrales, qui auraient pu menacer, via une loi d’extradition somme toute banale, leurs intérêts, et de leurs campagnes anti-corruption qui auraient pu toucher, indirectement, les commerces de luxe.

En tous cas on est très loin d’une quelconque « révolution citoyenne »[1].

 

[1] Pour une analyse plus approfondie, et pour des précisions concernant notamment les partis politiques rassemblés au sein du Front  civil des droits de l’homme et les figures de proue du mouvement, fort bien reçues aux Etats-Unis, lire les articles de Mourad sur le site du Grand soir.

14 novembre 2022

SUR LE SOI-DISANT "PIEGE DE LA DETTE CHINOISE"

On a vu se répéter en chœur dans la presse occidentale l’idée selon laquelle les prêts bilatéraux chinois auraient mis nombre de pays en voie de développement d’Afrique, notamment les plus pauvres, mais aussi d’Asie (on cite les cas du Laos, du Cambodge et du Sri Lanka), dans une situation de surendettement. Et l’on va alors jusqu’à accuser la Chine de néo-colonialisme. On peut se demander quelle est la part d’ignorance et la part de malhonnêteté dans de telles incriminations, dont il est clair qu’elles relaient celles du gouvernement américain.

 Les prêts chinois restent modestes et les moins chers

 Ici les faits parlent d’eux-mêmes. Les pays en développement empruntent principalement auprès de prêteurs commerciaux ou multilatéraux, selon les statistiques de la Banque mondiale,  Parmi les prêts bilatéraux (d’Etat à Etat), qui représentent 26% de leurs emprunts, la Chine en détient moins de 10%. Elle ne se situe globalement qu’au sixième rang des créanciers internationaux, selon la Banque des règlements internationaux. Et, toujours selon la Banque mondiale, seuls 14% de leurs remboursements iront, dans les sept prochaines années, au gouvernement et aux institutions commerciales de la Chine. Dès lors expliquer la montée de l’endettement de ces pays (parfois jusqu’à 80% du PIB, un taux dont pourtant rêveraient bien des pays européens) par les prêts chinois n’a guère de sens. Ce sont toutes sortes d’autres raisons (la pandémie, les effets inflationnistes de la guerre en Ukraine, l’appréciation du dollar) qui les ont mis en difficulté.

On invoque souvent le cas des pays de l’Afrique subsaharienne. Or un examen détaillé montre que la plupart des dettes de ces pays viennent des pays occidentaux (de leurs banques, de leurs gestionnaires d’actifs et de leurs négociants en pétrole), alors que seulement 12% de leur dette est due à la Chine. C’est ce qui ressort d’un rapport récemment publié par Debt Justice, une association basée au Royaume Uni, qui ajoute que, tandis que le taux d’intérêt de la Chine est en moyenne de 2,7%, celui des prêteurs internationaux peut atteindre 5%. A noter aussi que les taux d’intérêts des prêts souverains chinois sont fixes, alors que ceux des créanciers commerciaux occidentaux sont fluctuants. Ajoutons enfin que, tandis que 95% des obligations externes des pays africains sont détenus par des sociétés privées occidentales (états-uniennes, britanniques, européennes et suisses), ces créanciers ont refusé l’initiative de suspension de la dette pour répondre à la crise économique liée à la pandémie. Un exemple est ici particulièrement frappant : le gestionnaire d’actifs états-unien Blackrock, qui attendait un profit de 110% de son prêt à la Zambie, le pays le plus endetté d’Afrique, a refusé la suspension de sa dette pendant la pandémie.

La critique des prêts chinois est donc de mauvaise foi. La mauvaise foi est encore plus frappante quand on déclare qu’ils sont aussi consentis à des conditions exorbitantes. La presse occidentale a ainsi monté en épingle le bail accordé par le gouvernement sri-lankais à une société chinoise pour l’exploitation pendant 99 ans du port de Hambantota, parce qu’il peinait à rembourser le crédit accordé par une banque d’Etat chinoise pour sa construction. Mais il s’agit là d’une garantie tout à fait classique, et cela n’a rien à voir avec une saisie. En outre l’exploitation de ce port a déjà créé nombre d’emplois et ses retombées sont prometteuses (précisons qu’il s’agit uniquement d’un port commercial).

La critique des prêts chinois est aussi fort oublieuse des ravages causés aux pays en voie de développement par des pays occidentaux lors de la crise de leurs dettes dans les années 1980, suite au brusque relèvement des taux d’intérêt par la Banque centrale américaine, et de ceux causés par le FMI et la Banque mondiale, ces institutions sous contrôle états-unien, avec leurs « plans d’ajustement structurel » qui ont dévasté dans les années 1990 l’économie de 160 pays, particulièrement en Amérique du Sud et en Afrique, en leur imposant des réformes libérales, dont ils ne se sont pas encore remis, mais passons.

Les prêts chinois ont servi à construire des bases pour le développement

 Personne ne peut le nier, ces prêts ont eu pour but de favoriser le développement par la construction d’infrastructures (chemins de fer, routes, ponts, ports, bâtiments administratifs, industrie minière, production d’énergie) et non à soutenir les dépenses budgétaires des gouvernements qui ont un effet sur la consommation, alors que les  produits sont souvent importés des pays développés, et ce au détriment de la production locale (par exemple la Côte d’Ivoire, confinée dans la production de cacao, se voyait contrainte d’importer les produits de l’industrie agro-alimentaire occidentale). Il est vrai que les pays sous-développés ont aussi importé de plus en plus de produits chinois, mais c’est parce qu’ils étaient les moins chers.

Nous retrouvons ici le vaste projet chinois de la Route de la Soie (devenue en 2016 la Ceinture et la Route), inscrit dans la Constitution de la Chine en 2017. En deux mots il vise à favoriser le commerce entre la Chine et les autres pays, quels qu’ils soient, si chacun y trouve son intérêt, dans un cadre bilatéral, et non sous les auspices d’institutions multilatérales, dominées par l’Occident. Mais ce qui nous intéresse ici ce sont les rapports entre la Chine et les pays en voie de développement, puisque c’est en se référant à eux qu’on l’accuse de les avoir mis dans un piège de la dette. Or la Chine leur propose explicitement de favoriser leur développement, et ceci sans aucune conditionnalité politique (il ne s’agit pas de trier les bons partenaires, ni de leur imposer des règles de gouvernance ni l’usage de la monnaie dominante), selon seulement un principe gagnant/gagnant. On admettra volontiers que la Chine y trouve des avantages : exporter ses produits industriels (notamment ceux de ses provinces de l’Ouest, qui sont sur le chemin de la Ceinture) et contourner les voies maritimes contrôlées par l’Occident (dans la zone Asie-pacifique et vers l’Afrique et l’Europe, en passant par le détroit de Malacca et le canal de Suez) – rappelons simplement que les Etats-Unis disposent de plus de 750 bases militaires dans 8o pays, dont un grand nombre le long de ces voies, contre 1 pour la Chine (à Djibouti). Il est vrai aussi que la Chine cherche à se procurer, à travers son Initiative, des matières premières dont elle a besoin, et elle ne s’en cache pas, mais en aucun cas il ne s’agit de pillage, ni même d’achat à vil prix. Elle les paie à leurs coûts de production, qu’ils soient produits par des entreprises locales ou par des chinoises implantées sur place. Or ceci, dans tous les cas, favorise le développement, puisque les projets ciblés doivent servir de roues d’entrainement. Et, pour cela, elle a mobilisé ses entreprises d’Etat, sans chercher nécessairement à ce qu’elles en tirent un profit (elles ont même essuyé des pertes énormes, quand plusieurs projets ont échoué).

Mais c’est ici qu’on l’accuse d’un autre grief : celui de ne pas faire travailler la main d’œuvre locale, donc de ne pas y faire progresser emplois et revenus.

 Les prêts chinois favorisent l’emploi local

 Il est vrai que, au démarrage des premiers chantiers, le personnel était principalement chinois, mais c’était du en grande partie au fait que lui seul avait l’expertise voulue. Peu à peu ce sont non seulement des ouvriers locaux, mais aussi des ingénieurs et techniciens, au fur et à mesure qu’ils étaient formés, qui ont pris le relai. Pour ne donner qu’un seul exemple, celui de la construction d’une ligne de chemin de fer au Keynia, aujourd’hui, une fois la ligne achevée, la proportion d’employés locaux atteint 70%, les conducteurs de train et les équipages sont tous Keynians.

Les prêts chinois ne donneraient pas partout de bons résultats

C’est un fait, mais quel pays peut s’assurer qu’il maîtrise des conditions de succès qui ne dépendent pas de lui ? On cite par exemple le cas d’une autoroute au Cambodge construite avec un prêt chinois et attribuée à un concessionnaire chinois, autoroute autour de laquelle ont proliféré des trafics de toutes sortes. Est-ce à la Chine d’y faire la police ? On cite, entre autres, le cas d’une ligne de chemin de fer au Laos, qui n’a pas été suivie par les infrastructures industrielles souhaitées. La Chine n’était pas en charge de la planification de ce pays. On met en cause l’énorme corridor de transport et industriel qui, au Pakistan, doit relier le port de Gwadar à la Chine pour un investissement de 62 milliards de dollars. Si les retombées économiques laissent à désirer en raison de l’insécurité et des conflits qui règnent dans ce pays, ce n’est pas non plus la faute à la Chine. En fait tous ces projets, où certes la Chine trouve intérêt, visent le long terme, qui n’est pas la préoccupation majeure des prêteurs des pays occidentaux et du Japon.

Le seul problème est alors celui du rééchelonnement des dettes, voire de leur annulation dans le cas des pays les plus pauvres. Si la Chine a refusé de s’aligner sur les pays occidentaux membres du Club de Paris, c’est qu’elle préfère régler les problèmes de dette dans le cadre de négociations bilatérales tenant compte précisément de la situation de chaque pays partenaire. C’est ainsi que, s’agissant de 15 pays africains, elle a, après la crise du Covid, allégé leur dette afin d’annuler un certain nombre de prêts gouvernementaux sans intérêt arrivés à une certaine échéance, et qu’elle a suspendu le service de la dette de 19 pays africains, faisant plus que tous les autres membres du G20. Voilà ce que les articles de la presse occidentale se gardent bien d’évoquer.

L’initiative de la Ceinture et de la Route n’est pas un long fleuve tranquille. Mais, en dehors des objectifs géopolitiques de la Chine, visant à la préserver des pressions et des menaces occidentales, dont il ne sera pas question ici, elle offre bien des perspectives de développement à des pays relégués, longtemps chasse gardée des pays occidentaux, leur permettant à la fois de retrouver une souveraineté et de combler peu à peur le fossé de l’échange inégal avec eux. S’il y a un problème à affronter, c’est celui de la soutenabilité écologique de ce développement.

 

 

 

13 décembre 2023

LE DESHONNEUR D'ISRAEL

 

Je n’ai pas l’habitude de commenter l’actualité, mais celle-ci est tellement terrifiante que je me sens obligé d’en dire quelques mots.

C’est triste à dire, mais la politique actuelle du gouvernement d’Israël a des ressemblances frappantes avec l’idéologie nazie. Ce qui apparaît non seulement comme une sombre ironie de l’Histoire, mais encore comme une totale trahison d’une pensée religieuse originale, distincte à bien des égards des autres traditions monothéistes, et qui a ses lettres de noblesse.

Cette politique prend au pied de la lettre la croyance que les enfants d’Israël ont été élus par l’Etre suprême pour être son peuple, « trésor de tous les peuples » (pourvu qu’il respecte sa Loi). L’idéologie nazie considérait de même que la race aryenne était, de par la loi de la génétique, supérieure à toutes les autres.

La politique actuelle du gouvernement d’Israël soutient que le peuple juif, sauvé par Moïse de l’esclavage et toujours persécuté par la suite, a, de ce fait, un plein droit à son espace vital, qu’elle identifie à la mythique Judée-Samarie de ses origines. De même l’hitlérisme revendiquait comme siens tous les pays du Nord et de l’Est européens, de race selon lui majoritairement aryenne, en en chassant les Slaves, ces sous-hommes, afin de disposer de sa pleine autarcie.

La politique actuelle du gouvernement d’Israël considère que, pour assurer sa sécurité contre ses voisins, mais d’abord contre des Palestiniens, dont les ancêtres avaient déjà été chassés par les forces sionistes, pour moitié d’entre eux, d’un territoire qui  était le leur, tous les moyens sont  bons, jusqu’à, si les circonstances l’exigent, leur liquidation. Les nazis l’avaient fait avant eux, mais avec plus de discrétion (les camps d’extermination des Juifs, des autres minorités considérées comme appartenant à des races inférieures ou à des groupes « dégénérés », ont été dissimulés à la population allemande elle-même). C’est ce qu’ils appelaient la « solution finale ». L’Etat israélien applique cette politique d’extermination à Gaza. On ne peut pas appeler autrement les bombardements massifs qui ont déjà détruit plus de la moitié des immeubles et des habitations, fait des milliers de victimes désarmées, privé les habitants d’eau, d’électricité, de gaz, d’essence, de nourriture et de soins, au point que les survivants meurent non pas sous les bombes, mais de leurs blessures et de maladies (jusqu’à des centaines d’enfants sont amputés, pour les sauver, quand c’est encore possible, de la gangrène). Et il y a une forme d’indécence à affirmer qu’aucun ordre d’extermination a été donné par le gouvernement israélien, quand les faits prouvent le contraire, ou à considérer que les violences perpétrées par le Hamas sont bien pires, quand on écrase Gaza, les mains propres, mais sous un déluge de bombes. C’est pourquoi de nombreuses voix s’élèvent de par le monde pour parler non seulement de crimes de guerre, mais d’un crime contre l’humanité, voire d’un génocide, comme il y en a eu quelques uns dans l’histoire contemporaine.

Alors on cherche à comprendre. Je vais essayer de passer au crible quelques une des raisons qui pourraient non pas justifier, mais excuser en partie ces massacres de masse.

D’abord il s’agirait seulement d’extirper le Hamas, cet ennemi qui menace depuis longtemps la sécurité d’Israël avec des tirs de roquettes de plus en plus meurtriers et qui a osé pénétrer son territoire d’Israël pour y commettre des atrocités (qu’il nie d’ailleurs avoir commanditées comme telles, ce qui est plausible, car il ne l’a pas fait dans le passé). N’importe quel esprit sensé sait que c’est militairement impossible sans prendre aussi pour cible toute la population, ce qui a déjà été vérifié lors des trois guerres (2008, 2014, 2021) qui ont eu lieu avec lui et qui ont déjà fait des milliers de victimes civiles (sans parler de celles parmi les manifestants non armés des « marches du retour » en 2018-2019).

On entend dire aussi que cette politique de destruction et de terreur est seulement le fait d’une droite fanatique, bien décidée à ce qu’il n’y ait jamais d’Etat palestinien, et qui s’est maintenue au pouvoir en Israël grâce à une alliance avec des religieux messianiques. Hélas, force est de constater que non seulement cette droite a trouvé une majorité pour l’élire depuis de nombreuses années, mais encore qu’aujourd’hui les voix, de plus en plus minoritaires, qui, parmi les Juifs d’Israël, souhaitaient vivre en paix avec les Palestiniens, se taisent, la seule chose qui les préoccupe étant le retour des otages, il est vrai à quelques exceptions près, dont celles d’ONG israéliennes, qui se font qualifier de « traitres ». C’est ailleurs, dans d’autres pays du monde, que des Juifs, chaque jour qui passe plus nombreux, et des rabbins aussi, dénoncent les massacres commis à Gaza.

On peut certes sans peine imaginer le traumatisme subi à la suite de la violence déchainée pendant quelques heures par les militants du Hamas - un traumatisme comparable à l’effet de sidération ressenti par les Français après la tuerie du Bataclan. On peut aussi comprendre que cette violence ait brutalement réactivé le sentiment d’une menace existentielle pesant sur les Juifs. Mais les jours ont passé, et c’est bien la très grande majorité de la société juive israélienne, qui, selon ce qu’en disent les reportages, ne veut pas d’un cessez-le-feu et reste parfaitement insensible au sort des Gazaouis, quand elle ne participe pas elle-même directement, à travers tous ses réservistes, à l’un des combats les plus destructeurs, en zone densément peuplée, de l’histoire récente (plus de munitions ont été larguées en un mois que pendant tout le siège de Sarajevo).

Cette indifférence n’est pas liée seulement à un désir de vengeance, qui s’exacerbe en volonté de punition collective, mais aussi au mépris dans lequel les Juifs israéliens tiennent les Palestiniens, c’est un universitaire israélien lui-même qui le dit : « Depuis l’effondrement des accords d’Oslo nous avons déshumanisé les Gazaouis non seulement en refusant de regarder le sort qui était le leur dans l’enclave, mais aussi par simple mépris » (entretien dans Le Monde du 25 novembre 2023). Des Gazaouis définis par le Ministre de la défense israélien comme des  « animaux humains », ce qui nous rappelle à nouveau le discours nazi. En fait c’est cette même vaste majorité de la population israélienne qui a observé sans sourciller la colonisation en Cisjordanie, les exactions des colons, le quadrillage de toute cette région par son armée, et qui a fermé les yeux sur les tortures infligées aux prisonniers palestiniens, même quand il y avait peu à leur reprocher. C’est cette même population qui a approuvé l’annexion rampante de tous les territoires palestiniens, et dont une partie verrait bien les Gazaouis chassés de leur enclave pour pouvoir la réoccuper. Pour tous les Juifs de bonne volonté, c’est là le plus terrible des constats. Enfin, pour justifier l’injustifiable, il fallait aux Juifs israéliens diaboliser le Hamas. Mais il faut parler ici de cécité volontaire. Car telle n’est pas la réalité, volontiers colportée par les gouvernements et la plupart des médias occidentaux.

Première évidence : le Hamas est de plus en plus populaire parmi les Palestiniens. La première explication qui vient à l’esprit est que sa courte victoire (l’espace de quelques heures) a permis de laver l’affront permanent, et précisément le mépris, dont ils ont souffert quotidiennement pendant tant d’années, non seulement dans cette « prison à ciel ouvert » qu’était Gaza, mais encore en Cisjordanie. Les Palestiniens sont aussi reconnaissants au Hamas, d’avoir, en les échangeant contre les otages qu’il avait capturés, fait sortir des geôles israéliennes des prisonniers ou des prisonnières dont beaucoup n’avaient fait rien d’autre que jeter des pierres ou de s’opposer à la colonisation, et qui faisaient cependant souvent l’objet d’une détention administrative sine die, en l’absence de tout jugement. Mais surtout les Palestiniens n’ont pas seulement considéré le Hamas comme un mouvement de résistance, là où le Fatah avait fini par baisser les bras. Ils ont refusé d’y voir un ramassis de terroristes fanatisés. Et ils ont eu raison.

Car il faut être clair là-dessus. Le Hamas est sans doute un mouvement islamiste, mais il n’a rien à voir avec les illuminés sanguinaires de Daesh, au point qu’il  a promptement éliminé les groupes Etat Islamiste qui sont apparus à Gaza. La propagande israélienne et occidentale en a fait des fous de Dieu, prêts à tuer par des attentats tous les mécréants, capables d’autres pires barbaries, autrement dit l’incarnation même du Mal. Or le Hamas, ses adversaires palestiniens le disent eux-mêmes, est devenu un mouvement avant tout nationaliste, qui n’applique pas la charia, qui laisse exister une respiration démocratique (dans les Universités, dans les entreprises). Qui plus est, il a administré Gaza, avec ses différents Ministères, d’une manière efficace, et avait par là le soutien majoritaire, selon des enquêtes d’opinion, des Gazaouis eux-mêmes. Alors vient la question : pourquoi ceux-ci ne se retournent-ils pas contre ceux qui les ont mis dans une situation désespérée, avec plus de 17.000 morts à ce jour, sans compter ceux pourrissant encore sous les décombres, avec la faim et la soif qui les tenaille, une errance sans fin, leurs habitations détruites, leurs familles décimées, et la peur au ventre à chaque explosion ? Il est bien sûr difficile de le savoir, mais on n’en a pas vu un seul d’entre eux se réfugier auprès des soldats israéliens pour leur demander leur protection. Seulement des drapeaux blancs pour ne pas être tués.

On ne sait pas comment il sera possible d’en finir avec cette tragédie. Ce qui est quasiment sûr, c’est que l’issue ne viendra pas de l’actuel gouvernement  d’Israël, ni des Etats-Unis, qui se contentent de conseils de modération, et opposeront toujours leur veto à une Résolution des Nations Unies qui exigerait la création, sans la renvoyer aux calendes grecques, d’un véritable Etat palestinien, tout en garantissant, si besoin avec des casques bleus, la sécurité d’Israël. On entend parler d’un « protectorat » provisoire de la bande de Gaza, bientôt complètement détruite, sous l’égide de l’Arabie saoudite. Une fausse solution au conflit, car on ne voit pas comment les Palestiniens pourraient s’en satisfaire. Le plus rationnel et le plus praticable serait  que l’Assemblée générale des Nations Unies, nonobstant le veto des Etats-Unis au Conseil de sécurité (seuls contre tous ses autres membres, avec une abstention de la Grande Bretagne), qui s’est déjà prononcé à une majorité  écrasante pour un cessez-le-feu immédiat, lance une consultation des populations israélienne et palestinienne sur un projet de règlement définitif du conflit, qui définirait les frontières de deux Etats, et ceci afin de préparer des élections, lesquelles, du côté palestinien, ne sauraient exclure aucune des parties, donc pas davantage le Hamas, dont il faut souligner, bien que ce soit généralement passé sous silence, qu’il a amendé sa charte, en 2017, pour accepter, à titre provisoire, le principe d’un Etat palestinien, non pas « du Jourdain à la mer » (cette formule chère aux suprémacistes juifs pour leur propre pays), mais dans les frontières de 1967. 

Certes une partition de l’ancien territoire de la Palestine revient à entériner un long processus de colonisation, commencé depuis le 19° siècle, contre la volonté des Palestiniens, continué sous le mandat britannique, qui a cependant voulu le limiter, et avalisé, en 1947, sous la pression des Etats-Unis et de la Grande Bretagne, par l’Assemblée générale des Nations Unies, dont le plan de partage donnait à Israël, qui n’avait pas encore proclamé son indépendance, 55% de la Palestine mandataire, alors qu’il était minoritaire en population. Certes cette colonisation par les armes a pris une ampleur démesurée avec l’exode forcé des Palestiniens en 1948, qui a permis à Israël, désormais indépendant, de s’emparer de 78% de la Palestine historique, puis après la guerre des Six jours, d’en occuper la totalité, avant de devoir s’en retirer en partie. Et il faut souligner que la fameuse « ligne verte » de 1967, à laquelle on se réfère pour envisager une solution à deux Etats, n’est qu’un retour à une partition qui ne laisserait aux Palestiniens, qui sont aussi nombreux que les Israéliens (en comptant ceux qui sont tolérés en Israël) que 22% de la Palestine historique. Mais il faudrait bien tenir compte de la réalité sur le terrain pour élaborer un nouveau plan de partage – qui devrait être plus équitable. Et surtout il faudrait d’abord consulter les Palestiniens, qui, dépourvus de toute existence légale en droit international, ont depuis toujours été exclus des négociations directes (les accords d’Oslo eux-mêmes, aujourd’hui caducs, ont été élaborés en secret).

Si la voix de l’Union européenne reste inaudible, ce qui est probable, il serait à l’honneur du gouvernement français de porter devant l’ONU cette initiative d’une consultation et, ensuite, de la tenue d’une Conférence internationale devant déboucher sur la proposition d’un règlement équitable, ou du moins de s’associer à une telle initiative. On verrait bien alors qui, d’entre Israël et les Palestiniens, veut une guerre sans fin.

17 mars 2022

TABLE DES MATIERES de "Les concepts fondamentaux du matérialisme historique revisités"

Avant propos

Introduction. Une vue d’ensemble

        L’économique est aussi un lieu de pouvoir et d’idéologie

              Marx a bel et bien construit une économie générale

              Une économie très politique

              Mais il ne faut pas confondre pouvoir et domination

              Infrastructure/ superstructure : une métaphore féconde, mais à bien comprendre

         Comment la production se reproduit

              Le cœur du système productif

              Une illustration sommaire : la reproduction du capitalisme

              Production/reproduction : un vecteur orienté

              Les médiateurs de la reproduction et leurs opérateurs

               La théorie marxienne est opératoire aussi pour les modes de production précapitalistes

               La distinction production/reproduction sert aussi à revoir et affiner la

                    théorie des modes de production

          La sphère de la production vs la sphère du temps libre et de la consommation                         

          La question de la dialectique historique

                  Dialectique négative et dialectique positive

            L’histoire a-t-elle un sens ?

 

Chapitre 1. Travail concret et travail « abstrait »

              Le sens de ces deux concepts

              Quid du travail « abstrait » ?

              Le fétichisme de la marchandise

              De quelques fausses interprétations

              Le travail concret comme appropriation ou désappropriation

              Finalités du travail concret et du travail « abstrait »

              Quelques considérations sur la théorie de la valeur travail

 

Chapitre 2. Le procès de travail I. La force productive du travail

              Le travail est la seule véritable force productive

              Méfaits de la domination des moyens de travail sur la force productive du travail                  

              Les méfaits des actions de l’homme sur la nature

              Les méfaits des techniques sur la personne du travailleur

 

Chapitre 3. Le procès de travail II. La relation travailleur/moyen de travail

              Les modes de travail

              Les modes de travail et la division du travail

 

Chapitre 4. Le procès de travail III. La coopération

              La coopération subjective et ses formes

              La coopération objective et ses formes

 

Chapitre 5. Le procès de travail IV. Travaux productifs et travaux improductifs

              Les concepts de travail productif et de travail improductif

              Les travaux directement productifs

              Les travaux indirectement productifs

              Les travaux improductifs

 

Chapitre 6. Le procès de production/répartition de la « valeur »

              Valeur, produit-valeur, valeur marchande

              Le procès de création de la « valeur »

              Le procès de comptabilisation de la « valeur »

              Le procès de répartition de la « valeur »

              Les fonds de la répartition

              Les fonctions de propriété

              Conclusion sur les fonctions de propriété

 

Chapitre 7. Les procès de reproduction socio-économique

              L’exemple de la reproduction du mode de production « domestique »

              L’exemple de la reproduction du mode de production « patriarcal »

              Les théories de la parenté ont-elles une valeur explicative ?

              Brève théorie et histoire de l’échange

 

 Chapitre 8. La superstructure socio-économique

              Normes, sanctions, justifications, légitimations

              Des fonctions de coercition et d’assujettissement au sein du procès de production lui-même

              Les rapports de production secondaires et la superstructure politique

              La séparation du politique d’avec les rapports de production superstruturels

              La détermination des procès de travail par les rapports de production

      

 Chapitre 9. Effets du mode de production sur le milieu naturel

              Quand les classes dominantes détruisent les bases de leur propre société

              Le capitalisme a modelé le procès de travail selon sa logique et ses intérêts

              Impossibilité d’une croissance sans fin

              Ce qui devrait décroître

              Changer le système des besoins

 

Chapitre 10. Le temps libre et le procès de consommation

              Le procès de consommation et le temps libre

              La production crée-t-elle les besoins ?

              La nature humaine dans la perspective du matérialisme historique

              D’autres choses que nous avons apprises sur la nature humaine

              L’hubris du transhumanisme

              Le travail, le temps libre et les besoins

              Les effets des rapports de travail et de production sur le temps libre 

              Les effets de la sphère du temps libre sur les rapports de travail et de production              

            

Chapitre 11. La superstructure politico-idéologique

              Pourquoi il faut toujours résoudre des confits

              Les fonctions politiques générales

              Les niveaux et les formes de l’idéologie

              Une brève histoire du politique

 

Chapitre 12. Les modes de production sans classes

              Introduction à la théorie des modes de production

              Le mode de production familial primitif

              Le mode de production communautaire primitif

              S’agit-il d’un cas à part ?

              Le mode de production communautaire dans les sociétés plus avancées

              Le mode de production coopératif

              Un mode de production « collectif » ?

              Un certain mode de production familial moderne

 

Chapitre 13. Les modes de production de classes

              Propriété et possession

              La logique des modes de production de classes

              Le mode de production domestique

              Les formes antérieures du mode de production domestique

              Le mode de production patriarcal

              Le mode de production esclavagiste

              Le mode de production étatique

              Le mode de production foncier

              Le mode de production corporatif

              Le mode de production capitaliste

              Les différentes formes de capitalisme

              La plateformisation numérique du capitalisme                    

              La «transformation des valeurs en prix de production »

              L’échange inégal

              Que faut-il entendre par capitalisme d’Etat ?

 

Chapitre 14. Les classes sociales

              Les objections les plus sérieuses faites à la théorie marxiste

              Les faux-semblants de la théorie libérale

              Que retenir des analyses de Pierre Bourdieu ?

              Les classes sociales dans les modes de production précapitalistes

              Une esquisse des classes sociales aujourd’hui. L’exemple français

 

Chapitre 15. Les origines psycho-sociales des inégalités

              Ce n’est pas la lutte contre la rareté absolue qui est au cœur de l’histoire

              « L’insociable socialité » des être humains 1. L’homme comme « animal éco-systémique »

              « L’insociable socialité » 2. Du mimétisme à l’agressivité et au besoin de domination

              En quoi la thèse de René Girard ne peut convaincre

              De la rivalité à l’appropriation des biens

              Que conclure concernant la genèse et le développement des inégalités ?

              Quelques considérations sur l’égalitarisme

 

Chapitre 16. Le cours de l’histoire. Une esquisse

              Une théorie évolutionniste de l’histoire ?

              La détermination par les conditions naturelles et la division du travail

              De la sédentarisation et du stockage à l’agriculture et à l’élevage (le m. de p.domestique)                     

              Du mode de production patriarcal au mode de production étatique

              L’exception du passage aux modes de production esclavagiste, foncier et capitaliste               

              L’histoire longue des empires euro-asiatiques

              La courte histoire de l’Europe. Ses débuts

              Une histoire européenne qui a été longtemps en retard

              Les ressorts du rattrapage et de l’envol de l’Occident

              Le poids du passé

 

Chapitre 17. Les « systèmes » globaux

              Le capitalisme comme système global et sa différence avec les systèmes précédents

              Crises et fissures dans le système-monde capitaliste

 

Chapitre 18. Dialectique négative et dialectique positive dans l’Histoire

              En quoi le matérialisme historique peut-il être dit dialectique ?

              La dialectique dans les sociétés de classes

              Un contre-courant de dialectique positive

              L’homme comme animal dialectique

              La contradiction besoin/désir

              Le temps de travail versus le temps des affects

              La contradiction désir d’individualité/désir de communauté

              Que faut-il entendre, in fine, par dialectique positive ?

 

Chapitre 19. La perspective du socialisme

              L’impasse du capitalisme

              Le socialisme « réel » ne l’était pas

              La recherche sur les « modèles » de socialisme

              Le socialisme « à la chinoise »

              Et si Marx avait d’une certaine façon finalement raison ?

              Le communisme est-il un projet réalisable ?

              Quelles chances pour une alternative réelle au capitalisme ?

 

 

 

25 septembre 2021

AVANT PROPOS

Au lecteur

 Voici le début du manuscrit dont j'avais annoncé la rédaction...il y dix ans : Les concepts fondamentaux du matérialisme historique revisités. Il s'agit maintenant d'un livre qui doit paraitre prochainement, et qui résume un très long travail de recherche.   Aux lecteurs qu'il pourra intéresser, je propose ici l'Avant propos, qui en situe le cadre.

Dans un prochain message, je publiera également un long texte, intitulé Une vue d'ensemble, qui en donne les lignes directrices (et qui pourra être lu séparément), ainsi que la table des matières de l'ouvrage. Si le lecteur veut en savoir plus sur tel ou tel chapitre, je lui propose de prendre contact avec moi, et je me ferai un plaisir de le lui communiquer et serai très heureux d'avoir ses observations. Bien cordialement

Tony Andréani

 

AVANT PROPOS

 

 

Pourquoi revisiter les concepts fondamentaux du matérialisme historique ? D’abord, tout simplement parce que c’est là une nécessité, comme il en va pour toutes les autres sciences, si elles veulent progresser. Or le matérialisme historique n’est rien d’autre qu’une entreprise scientifique, le projet d’une théorie rationnelle de l’histoire. C’est du moins comme cela que Marx et Engels l’envisageaient, et c’est dans cette perspective que je me suis inscrit, perspective à distinguer de celle d’une philosophie marxiste, qui a joué et doit jouer son rôle (j’y reviendrai), mais dont il faut le dissocier pour éviter des confusions. La deuxième raison est que l’œuvre scientifique de Marx n’était qu’un chantier, auquel j’avais essayé d’apporter quelques pierres, il y a une trentaine d’années dans deux volumes qui s’intitulaient De la société à l’histoire[1], ouvrages aujourd’hui introuvables, et qui épuiseraient la patience d’un lecteur. Je me suis donc proposé d’en donner ici une version très simplifiée - renvoyant le lecteur qui voudrait en savoir plus au texte original. Tout ceci dans l’idée qu’elle peut encore servir aujourd’hui. Mais j’en ai aussi retravaillé quelques aspects dans des écrits ultérieurs, que je voudrais également consigner ici, de manière à nouveau très résumée.

Je vais donc commencer par dire en quoi l’œuvre scientifique de Marx était et demeure un immense chantier.

C’est un chantier au sens où elle fut, dans l’idée et de l’aveu de son auteur lui-même, toujours en construction. On sait qu’il a mainte fois repris son ouvrage, et qu’il fut rarement satisfait de son état d’élaboration, au point qu’il a laissé une énorme masse de manuscrits inédits, et qu’il n’a publié qu’en partie, et comme à regret, sa pièce maîtresse, Le Capital (c’est Engels qui éditera, sur la base des manuscrits, les Livres 2 et 3, qui ne s’achèvent point)[2].

C’est aussi un chantier immense, parce que Marx a ambitionné de produire une théorie d’ensemble, couvrant tous les champs de ce qu’on appelle aujourd’hui les sciences humaines. A cet égard elle n’a pas d’équivalent, sauf chez les grands philosophes encyclopédistes – mais ils sont antérieurs au développement de ces sciences humaines, qui ont conquis leur autonomie en partie contre eux. Tous les grands théoriciens de ces sciences après Marx se sont cantonnés dans l’une d’elles, quitte à déborder sur les autres et à tenter des croisements. C’est cette volonté encyclopédique que fait que, aujourd’hui, Marx est inclassable : on le trouve partout, mais on n’en utilise généralement que des fragments épars. Par exemple, en économie, Marx, quand il n’est pas escamoté, figure parmi « les classiques », et on n’en retient alors que de petits bouts, généralement isolés et mal lus, alors qu’il faudrait les replacer dans la construction d’ensemble de sa théorie. Même les économistes marxistes, souvent de grand talent, sortent rarement de leur discipline.

C’est enfin un chantier, parce que Marx voulait mettre ses matériaux dans un ordre raisonné, systématique. Tous les écrits qu’il a publiés n’étaient pas seulement dans son esprit des essais lancés dans diverses directions, mais aussi des pièces qui devaient s’insérer, d’une façon ou une autre, dans un vaste corpus – dont quelques plans dressés par lui donnent l’idée. Or c’est cet esprit de système qui a été violemment attaqué par tous ceux qui voulaient, disaient-ils, en finir avec les idéologies. Situation assez étrange, car au même moment (disons à partir des années 1970) l’économie instituée tentait de liquider toutes les hétérodoxies et de conquérir, avec sa batterie de concepts, tous les autres champs des sciences humaines, pour se constituer en discipline reine. Et ses effets pratiques ont été autrement plus puissants que ceux de tous les « déconstructeurs » de systèmes[3]. Nous les subissons aujourd’hui quotidiennement.

Il n’est pas exagéré de dire que le chantier proprement théorique de Marx, s’agissant des concepts fondamentaux du « matérialisme historique », a été, en tant que tel, laissé à l’abandon par la plupart des marxistes.  La chose paraît ahurissante quand on sait que la littérature marxiste occuperait des bibliothèques entières, et alors que la numérisation de tant de volumes, d’articles et de notes et les moteurs de recherche permettent d’accéder plus facilement à l’immensité de ce continent. Certes il y a eu, à côté de légions d’exégètes, d’importants continuateurs et quelques très grands noms, à commencer par Engels qui a participé à la construction de l’œuvre et l’a poursuivie. Il y a eu, et il y a toujours, de remarquables économistes, historiens, géographes, sociologues, qui ont fait progresser la théorie marxiste, travaillant surtout sur ce que Marx avait laissé en plan ou à l’état d’ébauche et sur les évolutions contemporaines du capitalisme. Les relectures du Capital ont été nombreuses. Mais bien peu nombreux ont été ceux qui ont essayé de retravailler systématiquement l’édifice des concepts de base, d’en reprendre et d’en améliorer l’architecture, voire de la compléter[4].

Les marxistes ont eu des excuses. Une grande partie de l’œuvre leur était inaccessible, nombre d’écrits n’ayant été publiés que plusieurs décades après la mort de Marx, et la MEGA (les œuvres complètes de Marx et d’Engels, y compris les manuscrits et la correspondance, qui devraient représenter 120 volumes !) étant restée une entreprise encore inachevée à ce jour[5], seulement partiellement traduite dans les principales langues. L’urgence politique, la violence des affrontements idéologiques, la chape de plomb du marxisme stalinien, sa critique trotskyste et maoïste, l’histoire terrible du « court XX° siècle » (selon les termes de l’historien marxiste Eric Hobsbawn), les transformations du capitalisme jusqu’à sa révolution néolibérale, l’arrivée massive de nouveaux savoirs n’inclinaient pas à la patience. Il n’en reste pas moins que le dogmatisme, ou plutôt les dogmatismes (tant les héritiers se sont déchirés), ont produit des effets sclérosants, et des contre-effets tout aussi réducteurs, si bien que la tâche de continuation/reconstruction reste devant nous, en Occident, où elle est confinée dans des cercles restreints, ou dans des pays qui se réclament officiellement du marxisme, comme la Chine.

Je voudrais ajouter ici quelques mots sur mon itinéraire. J’ai découvert Marx en 1968. Je n’en connaissais que quelques textes célèbres, car, s’il était très présent dans le débat politique, il était alors banni des études universitaires. Je me souviens avoir passé un mois à lire Le Capital de la première à la dernière ligne, m’être senti emporté par une logique puissante du texte, et avoir éprouvé la grande surprise de n’y pas retrouver les lignes de lecture qui dominaient à l’époque les discussions (pour ne citer que les deux principales que je connaissais bien : celle de Lukacs et celle d’Althusser, avec la querelle sur l’humanisme et l’anti-humanisme). C’était aussi l’époque où l’on se disputait sur la nature du système soviétique et où la critique chinoise de ce régime « révisionniste » et, au-delà, du stalinisme, occupait nombre d’esprits. Je lisais notamment Charles Bettelheim et avais suivi quelques séances de son séminaire. Tout cela m’a conduit à un travail d’investigation, portant à la fois sur l’œuvre de Marx et sur sa confrontation avec les connaissances contemporaines, qui m’a occupé pendant une quinzaine d’années, et quelque peu soustrait aux batailles politiques des années 1970 et suivantes. Je me suis mis en tête le projet assez fou de revisiter les fondements du matérialisme historique, en précisant et affinant des concepts, en comblant des lacunes, en approfondissant la logique. Pour cela je décidai d’adopter « l’ordre d’exposition » que Marx avait voulu suivre, celui qui va de l’abstrait au concret, mais qu’il avait mêlé, dans Le Capital, avec deux autres préoccupations, celle d’un « ordre d’investigation » (de l’apparence à l’essence) et celle d’une présentation historique (suivre le capitalisme dans son histoire et illustrer la théorie avec des exemples). J’ai trouvé que Le Capital  contenait, pour mieux cerner la spécificité du capitalisme, de nombreux éléments pour une théorie générale de la société et de l’histoire. C’était elle qu’il convenait d’abord de mettre à jour. Car mon propos, je le souligne, n’était pas de rebâtir tout le matérialisme historique, tâche qui de toute façon eût été hors de ma portée, mais de me couler dans la théorie pour la prolonger. Et je n’ai pas varié depuis là-dessus : je me vois toujours plus comme un continuateur que comme un refondateur, à la différence de quelques uns de mes contemporains. Je suis entré dans le chantier Marx à la manière dont le préhistorien reconstitue un vieil édifice avec des outils nouveaux. Et, pendant tout ce temps, j’ai eu le sentiment, pour reprendre des termes que j’ai employés, d’être plus « un scribe qu’un auteur ». Formule un peu abusive, car il est vrai que j’ai été conduit aussi à innover véritablement. Marx m’avait semblé manquer notamment tout un pan de la réalité humaine, celui des rapports interindividuels, dans leur différence et leur opposition avec les rapports sociaux. Il n’a pas connu la révolution psychanalytique, dans sa consistance scientifique, ni bien d’autres analyses moins profondes, mais fort éclairantes. Son anthropologie, si suggestive, si militante, est restée, selon moi, assez faible, et même en deçà de certaines vues lumineuses des penseurs libéraux (Smith, Ferguson par exemple) et de Rousseau, et trop liée aux représentations économistes classiques du sujet (celui des intérêts matériels, dont Bentham, qu’il critiquait pourtant, avait fourni l’épure qui domine encore aujourd’hui le discours économique).

Le contexte des années 1980 était si hostile, en France plus que partout ailleurs, au marxisme, que j’ai eu le plus grand mal à publier le gros ouvrage, avec ses deux tomes (plus de 1300 pages), qui condensait lui-même ce qui fut une thèse de doctorat d’Etat. Il fut rapidement pilonné, en sorte qu’il est indisponible aujourd’hui, sauf en bibliothèque, en version numérique, ou d’occasion. Pressé par quelques amis d’en donner une version plus accessible et actualisée, dans une conjoncture où Marx n’était plus tabou, j’ai résisté jusqu’à maintenant, car d’autres tâches me semblaient plus urgentes et que je ne savais comment m’y prendre pour résumer un travail essentiellement théorique, au risque de le décharner encore plus en élaguant ses exemples. Et puis, finalement, je viens de  m’y suis résoudre, dans l’idée que je n’avais rien de mieux, rien de plus utile, à faire. Le livre actuel voudrait être un ouvrage de vulgarisation, avec toutes les simplifications et les facilités de ce genre d’exercice, mais je me suis souvenu que Marx n’avait pas répugné à le faire, et me suis dit que le lecteur pourrait toujours se rapporter à mon texte de base, s’il en éprouvait le besoin et le désir. En outre, entre la publication de mon livre sur Marx (1989) et le moment actuel, je crois avoir progressé sur de nombreux points, et opéré un certain nombre de rectifications.

Je terminerai ce propos préliminaire par quelques considérations sur des questions incontournables. Je suppose que même les curieux de la pensée de Marx et du marxisme – qui sont de nos jours plus nombreux que les années passées – ne peuvent manquer de se poser les questions suivantes : en quoi un auteur mort il y a bien plus d’un siècle peut-il encore aujourd’hui éclairer nos lanternes ? Quel sens y a-t-il à vouloir peaufiner et prolonger une théorie à laquelle l’histoire semble avoir apporté un certain nombre de démentis et que tant de travaux, mineurs ou majeurs, ont ignorée et bousculée ? Je voudrais leur répondre en quelques mots d’abord sur l’actualité de Marx.

Comme il fut un analyste exceptionnel du capitalisme, dont il a voulu définir, si je puis dire, le code génétique, et comme il a anticipé un grand nombre de ses développements, il n’est pas étonnant qu’il ait encore quelque chose à nous apprendre. Mais, si l’on en croit l’épistémologie des sciences « dures », celles-ci connaissent régulièrement des révolutions, des changements de paradigmes. N’en va-t-il pas forcément de même s’agissant du marxisme, si tant est qu’il ait une prétention scientifique ? Je ne le crois pas pour la raison suivante : les coupures épistémologiques dans les sciences de l’homme ne suivent que des rythmes très lents, parce qu’elles sont intimement liées à l’histoire des sociétés. Or il est clair que nous sommes toujours dans l’horizon du capitalisme, et que les dépassements tentés au siècle dernier ou bien ont échoué ou bien n’ont engagé, dans le meilleur des cas, qu’une transition dont tout laisse à penser qu’elle serait pluriséculaire. Au reste, si changement de paradigme il doit y avoir un jour, il n’invalidera pas plus la théorie marxienne que la physique einsteinienne n’a rendu fausse la physique newtonienne.

Dire cela, ce n’est pas rallier le relativisme historique cher à Gramsci, pour qui la science n’est vraie que si elle exprime au mieux le processus en cours dans une situation historique donnée. La notion de coupure épistémologique, théorisée par Gaston Bachelard, reste fondamentale, et c’est bien dans cette optique que Marx et Engels s’inscrivaient, quand ils comparaient leurs découvertes à celles des sciences de la nature de leur époque.

Ceci dit, la longue distance qui nous sépare de la fin du XIX° siècle n’a pas manqué de découvertes scientifiques. J’ai déjà évoqué la psychanalyse, mais elle ne fut pas la seule, loin de là, à renouveler notre savoir. Pour me limiter au domaine de l’économie, l’apport de Keynes fut sans aucun doute considérable, notamment en ce qui concerne la prise en compte de l’incertitude, des temps courts et des anticipations, et l’analyse des rôles de la monnaie. Mais même l’économie aujourd’hui dominante nous a fourni, chez certains de ses pères fondateurs ou de ses grands auteurs, quantité d’outils et d’analyses dont nous ne saurions nous passer. Qu’importe qu’elle se soit constituée à partir des postulats d’un modèle néo-classique fantasmagorique pour lui donner plus de réalité ou pour le contester, elle a vraiment fait progresser nos connaissances (je pense par exemple particulier aux théories néo-institutionnalistes de l’entreprise, à l’analyse des externalités de la relation marchande et des coûts de transaction, à la révolution informationnelle, avec sa thématisation des asymétries d’information, à l’apport de la théorie des jeux). Donc Marx n’a pas tout dit, et, tout cela, une fois passé au crible de la critique, est bon à prendre. Mais ma position est qu’on peut et qu’il faut intégrer toutes ces découvertes à l’édifice marxien, quitte à en modifier des parties. C’est là un travail très difficile, qui m’a été utile dans d’autres écrits[6], mais qui ne sera pas entrepris dans ce livre, car ces apports extérieurs ne concernent que la théorie du capitalisme, que je n’aborderai que succinctement dans ce livre, où je me limiterai à l’étude de ses traits fondamentaux.

On a dit et redit que Marx s’était beaucoup trompé et illusionné. Exemples. Les révolutions socialistes ne se sont pas produites là où il l’escomptait, à savoir dans les pays où le capitalisme serait le plus développé. Et elles ont donné naissance à des régimes à bien des égards à l’opposé de ses vues. Dans les pays capitalistes les plus avancés la classe ouvrière n’a pas fait la révolution, mais a passé des compromis (pendant la période dite keynésienne), avant de se voir désarticulée par le cours néolibéral. Sa pensée du communisme paraît aujourd’hui largement utopique. Sa théorie de l’histoire, avec ses accents nécessitaristes, s’en est trouvée remise en cause. Et finalement même les esprits qui ne le vouent pas aux gémonies et reconnaissent le caractère quasi prophétique d’un certain nombre de ses analyses (sur la concentration du capital, sur les crises du capitalisme, sur le marché mondial) en sont venus à contester le caractère scientifique de son œuvre.

En réalité Marx s’est beaucoup moins trompé que ne le croient des lecteurs pressés, qui se sont arrêtés aux textes les plus connus, et que je ne l’ai cru moi-même. Je reviendrai en détail sur plusieurs questions qu’il a retravaillées, pendant les dernières années de sa vie, dans une masse de manuscrits (pas moins de 30.000 pages !), qui ne furent connus que plus tard. Je me contenterai ici de les signaler.

Marx revoit d’abord la fresque historique qui avait été dressée dans Le Manifeste, ce qu’il avait du reste commencé à faire dans les Manuscrits de 1857-1858, dits Grundrisse.

Lecteur infatigable, malgré une santé déclinante, il découvre alors des sociétés « primitives », dont il ne savait pas grand-chose, à travers les écrits de Morgan et Bachofen, lesquels qui ont servi  de base au livre d’Engels, L’origine de la famille, de la propriété et de l’Etat. Il y voit des sociétés sans classes, non patriarcales, et même étonnamment démocratiques (les Iroquois). Les inégalités sociales n’ont donc pas traversé toute l’histoire. Et ses carnets ethnographiques  en sont une étude minutieuse et commentée, qui s’écarte sur plusieurs points de l’interprétation de Engels. Bien sûr ces travaux seront largement remis en cause par la préhistoire et l’anthropologie contemporaine, notamment marxiste, et il ne pouvait rien savoir à l’époque des véritables chasseurs cueilleurs nomades, les plus proches de ce qu’il pensait être un communisme primitif. Mais, d’une certaine façon, il avait vu juste.

Il se passionne en même temps pour des communautés d’un stade plus avancé, puisqu’elles reposaient essentiellement sur l’agriculture, distinguant bien celles qui sont encore fondées sur les liens du sang, autrement dit sur la parenté, de celles qui reposaient sur le voisinage, et dont Engels et lui pensaient avoir trouvé des traces anciennes dans les tribus germaniques et des formes rémanentes en Irlande et en Inde, d’après des rapports de l’époque, rapports dont il recopiera de larges extraits qu’il annotera longuement. Tout cela conduira Engels à corriger, dans une préface de 1888, la phrase inaugurale du Manifeste : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes ». Cette idée d’une propriété commune de la terre, dont pourtant Marx voyait bien qu’elle ne signifiait pas, ou fort peu, un travail en commun, nous paraît aujourd’hui peu satisfaisante, et je dirai pourquoi, mais elle pointait vers des modes de production fort éloignés de la propriété privée pleine et entière.

Marx est conduit à revoir aussi ce qui était effectivement une de ses idées force : celle selon laquelle une révolution communiste (ou du moins socialiste, bien qu’il évite le terme) n’est possible que dans les pays où le capitalisme est le plus avancé, parce qu’il apporte avec lui le développement des forces productives qui rend possible la sortie de la pauvreté. Et c’est justement son débat avec les populistes russes à propos du mir, une commune agricole qui était encore bien vivante, qui le conduit à des considérations décisives sur le cours de l’histoire et sur les chances d’une révolution dans un pays où le capitalisme ne s’est pas pleinement développé[7]. Dans le même mouvement il revoit sa conception de la colonisation, où il avait vu d’abord, malgré toutes les horreurs qui l’ont accompagnée et dont il n’omet aucun détail, un progrès, puisqu’elle entraînait un développement des forces productives sans lequel le communisme n’était pas possible. D’où son changement de pied, notamment sur la colonisation britannique en Irlande et en Inde. On peut dire que Marx anticipait ce que les marxistes appelleront plus tard le développement du sous-développement et l’échange inégal. Il avait compris alors, surtout après l’écrasement de la Commune de Paris, que le prolétariat des métropoles capitalistes ne pouvait remporter la victoire face à une bourgeoisie qui dominait les institutions et détenait la force armée, et que des révolutions ne pouvaient se produire que dans ce que Lénine appellera « les maillons faibles » et avec le soulèvement de masses paysannes bien éloignées de la situation du petit paysan français et de sa mentalité. Ce que l’histoire devait vérifier. Tout cela n’annule pourtant pas sa proposition initiale, si on la réinterprète ainsi : la révolution ne peut réussir durablement que si elle emprunte au capitalisme un certain nombre de ses « acquêts » pendant une période de transition.

Autre révision d’ampleur opérée par le « dernier Marx »[8]. La lecture acharnée d’une masse d’ouvrages de l’époque, sur la Russie (il apprend le russe à cet effet), sur l’Inde, sur les Amerindiens, la Chine, Java, l’Egypte ancienne et les anciens Empires, la Turquie, la Perse, l’Espagne maure, lui fait abandonner une conception de l’histoire par trop eurocentriste. Il en vient à penser que ses idées sur le « despotisme oriental », sur l’arriération et la stagnation de ces sociétés, idées qui restaient prisonnières des préjugés de l’époque, lesquels avaient aussi imprégné la pensée hégélienne, devaient être révisées de fond en comble. L’histoire avait suivi plusieurs voies, et l’européenne n’en était qu’une, au demeurant tardive, et devant une grande partie de son essor aux emprunts à « l’Orient ». Ce que tous les travaux contemporains devaient confirmer (j’y consacrerai un chapitre, et discuterai à ce propos de la pertinence du concept de mode de production « asiatique », ou plus exactement « étatique », que Staline a rayée de la théorie).

Ceci dit, Marx ne voulait pas, et ne pouvait être prophète, car l’histoire n’est pas écrite d’avance. Il ne pouvait pas prévoir la violence des luttes entre impérialismes, le fascisme et le nazisme, les guerres mondiales, la division du monde en deux camps et la guerre froide, le compromis keynésien en Occident, l’avènement d’un capitalisme financiarisé (même si les prémisses en existaient à son époque) etc. La tâche de penser ces bouleversements devait revenir à ses successeurs. S’il faut lui reprocher quelque chose, c’est surtout de ne pas avoir poussé plus loin la théorie du socialisme-communisme, dans son souci de ne pas « faire bouillir les marmites de l’avenir », d’avoir trop cru qu’il serait aisé à des « travailleurs associés » de gérer rationnellement, par la planification, leur mode de production, de ne pas avoir écouté certains avertissements de Bakounine. Mais il n’en a pas moins posé quelques jalons.

Au total nous devons à Marx d’avoir posé les fondements d’une théorie scientifique de l’histoire. Et, si l’on reconnaît une science, c’est à sa volonté et à sa capacité de revoir et rectifier jusqu’à ses hypothèses de base, à reconnaître tous les « faits polémiques », comme disait Bachelard, qui la contraignent à se remanier, en sorte que la coupure épistémologique doit toujours être continuée. Ce que Marx,  adepte de la maxime selon laquelle « il faut toujours douter de tout », n’a pas hésité à faire. Le fait est que, aujourd’hui, sa théorie de l’histoire n’a pas de concurrent sérieux. Cela ne veut pas dire, je l’ai dit, que, hors de la tradition marxiste, il n’y ait eu aucun apport scientifique, que tout n’ait été que fables et savoir superficiel, « exotérique », comme dit Marx. Ces apports doivent être pris en compte et intégrés pour autant qu’ils reposent sur de solides bases factuelles, tout comme bien des critiques, quand elles ne montrent pas seulement leur ignorance ou leur méconnaissance de sa pensée.

On a enfin reproché en particulier à Marx d’avoir exposé une philosophie de l’histoire, puisqu’elle se dénommait matérialisme historique. En réalité son intuition centrale est que le secret de l’histoire doit être recherché dans les conditions matérielles de la vie humaine et dans certaines facultés et particularités de l’espèce homo, ce « troisième chimpanzé », comme l’appelle ironiquement Jared Diamond[9]. A cet égard le matérialisme historique n’est pas l’apanage de Marx. Bien des auteurs qui ont emprunté cette voie sont, si je puis dire, « marxistes sans le savoir », encore qu’ils soient loin de l’avoir ignoré.

Le présent travail n’est qu’une modeste contribution à la théorie marxiste. Il concerne ses concepts fondamentaux (le double caractère du travail en général, les modes de « la force productive » du travail, les formes de la coopération, la distinction entre les travaux productifs et les travaux improductifs etc.) et, s’agissant du moins des concepts concernant le procès de production, je n’ai rien inventé, je n’ai fait la plupart du temps que suivre des indications dispersées de Marx. Mais il me fallait bien donner un aperçu de leur caractère opératoire. J’ai donc repris à nouveaux frais la théorie des modes de production que j’avais esquissée autrefois. Ces modes de production, je le précise dès maintenant, ne sont que des structures très générales, qui permettent de se repérer dans le grand fouillis de l’histoire, mais ne sauraient rendre compte de la complexité des sociétés. Et ce que j’en dirai sera très certainement insuffisant et lacunaire, mais il fallait en passer par là. La grande question qui hante la théorie marxiste est celle de l’origine des inégalités et de leur destin. Ce sera aussi mon objet de réflexion principal, avec la question de la dialectique. J’ai essayé de faire le plus court possible, parce que le lecteur d’aujourd’hui veut d’abord, et c’est légitime, savoir en quoi la théorie marxiste peut lui servir à comprendre le monde où il vit et lui fournir des armes pour le transformer. Il me faudra donc en donner quelques applications, même brèves, à la situation actuelle.

Pour les mêmes raisons d’allègement, je réduirai au minimum les références tant aux courants de pensée dominants qu’à l’histoire des débats au sein de la tradition marxiste, et je ne joindrai pas à ce livre une bibliographie générale, qui serait trop vaste pour être utile au lecteur, et qui pourrait comporter des oublis regrettables[10]. De même on ne trouvera guère ici de marxologie, si l’on entend par là l’histoire de sa pensée et l’étude détaillée et philologique des textes (travaux de recherche qui vont être considérablement relancés par la numérisation de la MEGA). Bien entendu je ne conteste pas son utilité. Je m’y étais même d’un certaine façon adonné, puisque j’ai soutenu et je continue à penser que Marx a profondément renouvelé sa problématique durant la période de gestation du Capital[11], et passé d’une première problématique, la plus vulgarisée (celle qui s’expose notamment dans Le Manifeste communiste et jusqu’à la célèbre Préface de 1859 à la Critique de l’économie politique) à une seconde problématique, bien différente, qui se fait jour dans Le Capital. Mais elle alourdirait le propos et risquerait d’ennuyer le lecteur « pressé de conclure ». C’est aussi pourquoi je limiterai au minimum les références aux textes de Marx. J’ai bien conscience que cela ne va pas sans poser de problèmes : difficile souvent de distinguer le texte de Marx de sa remise en forme par Engels, de discerner la part de Marx dans les apports de ce dernier, de comparer les manuscrits et les éditions. Mais ma tâche sera facilitée parce que je m’en tiendrai surtout aux textes dits de la maturité, et principalement à celui du Capital, le plus important pour mon propos (j’utiliserai ici l’édition française, plus accessible au lecteur français, tout en sachant qu’elle est moins riche que les éditions allemandes, mais avec cette garantie qu’elle a été avalisée par Marx pour le livre I, lequel lui attribuait aussi, dans son Avis au lecteur de 1875, « une valeur scientifique indépendante de l’original »)[12].

Enfin, quoi qu’étant philosophe de formation,  je ne ferai que très peu de références à la philosophie de Marx et aux très nombreux philosophes qui s’en sont réclamés ou inspirés. Non pas que cela n’ait point d’importance. Et ceci pour au moins deux raisons. Le propre du marxisme, par rapport aux sciences humaines qui se sont développées depuis, est qu’il assume ses positions philosophiques, d’une part parce qu’il se veut scientifique et que la science est par nature matérialiste (mais pas au sens métaphysique du terme, car elle est agnostique), d’autre part parce que la science, si elle peut traiter de l’origine des valeurs, ne peut porter de jugements de valeur, alors que le discours de Marx en est parsemé.

Il convient que je précise ici ma position. Je l’ai dit, le matérialisme historique a l’ambition d’être une science. Or cette orientation a été contestée, voire récusée, par des philosophes qui pourtant se sont plus ou moins réclamés de Marx. Je pense ici aux théoriciens de l’Ecole de Francfort, et notamment au fameux livre de Max Horkheimer et Theodor Adorno, Dialectique de la Raison, où les auteurs dénoncent, dans le mouvement des Lumières, qu’ils font remonter jusqu’à Homère, la dictature d’une « raison instrumentale » qui aurait abouti aux pires catastrophes du XX° siècle et à une destruction de la civilisation. Cette critique du mode de pensée européen et de sa logique formelle n’est pas sans intérêt, et j’y souscrirai en partie dans l’un de mes chapitres (le chapitre 18). Tout comme je remettrai en cause le présupposé d’un acteur rationnel sur lequel repose toute l’économie néoclassique. Mais ils s’en prennent en même temps à la démarche scientifique elle-même, qui, loin d’être porteuse de progrès, aurait menacé la nature extérieure et la nature en l’homme. Cela conduira à une dérive, qui s’achèvera avec Habermas, déclarant vouloir délivrer la théorie critique du « ballast du matérialisme historique » et effectivement y aboutissant. Et le courant finira par rejoindre d’une certaine façon la position des philosophes « postmodernes », pour lesquels la science n’est qu’un « régime de vérité » parmi d’autres.

A cela j’oppose que Marx et Engels avaient explicitement voulu rompre avec les savoirs préscientifiques. Mais il faut bien s’entendre : toute coupure épistémologique n’est jamais que partielle et doit toujours être continuée. On comprend que les philosophes de l’Ecole de Francfort aient été horrifiés par le dogmatisme stalinien, qui présentait sa version du matérialisme historique comme une vérité définitive et par la terreur intellectuelle qui l’a accompagné. En ce sens le « chantier Marx » n’a pas été et ne sera jamais achevé.

Quant à la deuxième objection faite souvent au matérialisme historique, celle d’inclure un système de valeurs, il ne suffit pas de rappeler qu’aucune science humaine n’y échappe, et l’économie néoclassique moins que toute autre. Il faut dire que c’est aussi souvent un faux procès. Il est exact que la science, en tant que telle, doit s’abstraire des jugements de valeur. Mais c’est valable pendant le processus de recherche, pour qu’il ne soit pas faussé par des préjugés. C’est bien pourquoi Marx critique l’économie politique de son temps : elle préjuge, à des degrés divers, la supériorité du capitalisme et de l’économie de marché. Mais, après coup, rien n’interdit, au contraire, de porter de tels jugements, et c’est bien ce que Marx fait constamment, son discours en étant constellé. C’est seulement alors que la philosophie, et notamment la philosophie morale, retrouve son rôle. D’autre part il ne faut confondre la science avec les techniques qui en sont issues. Quand l’Ecole de Francfort dénonce « la culture industrielle » - autre nom de la consommation de masse – elle critique justement l’usage fait des techniques, lequel est inséparable, nous le verrons, des rapports de production dominants. On peut ajouter ceci : les champs de recherche sont aussi sélectionnés par la classe dominante (il suffit de voir combien aujourd’hui les recherches dites « marxistes » sont traitées ou exclues des institutions officielles).

Parmi les philosophes qui ont reconnu le statut scientifique du matérialisme historique on trouve, bien sûr, les grands dirigeants communistes, qui ont en même temps voulu le faire progresser (Lénine, Rosa Luxembourg, Gramsci, Mao…), et il m’arrivera d’y faire référence (s’agissant notamment de la théorie de l’impérialisme et de la lutte des classes), mais il faut dire qu’ils avaient bien d’autres chats à fouetter que le travail proprement théorique. Il y a eu aussi bien d’autres penseurs qui se sont rattachés au courant du matérialisme historique. Je dois dire que je n’ai pas trouvé grand-chose chez eux, s’agissant des concepts fondamentaux, car ils étaient surtout préoccupés par un contexte historique, qui était celui du fascisme et du stalinisme, lesquels représentaient un défi par rapport aux anticipations des pères fondateurs (je pense en particulier à l’école de Budapest). Je fais une exception pour l’école althussérienne en France, encore que j’estime que sa lecture du Capital, malgré ses apports indéniables, ait été une lecture sommaire.

D’une manière générale, je me méfie de la façon qu’ont les philosophes de s’approprier et de faire des synthèses de ce qu’ils estiment être l’essentiel du legs marxien. Que de lectures de survol, réductrices ou déformatrices ! Que de lectures attentives, mais biaisées par un apriori philosophiques [13] ! Et combien peu d’immersions dans les savoirs accumulés dans des champs spécifiques, ce qui contraste avec l’immense curiosité de Marx et d’Engels envers ceux de leur époque, alors que la tâche centrale de la philosophie est pour eux de ressaisir ce qu’ils peuvent apporter à la connaissance scientifique (c’est le sens de leur critique de l’économie politique[14]). En revanche je suis persuadé de l’importance de leur vigilance épistémologique : il n’y a aucune raison que la théorie marxiste échappe à l’idéologie dominante de son temps, depuis Marx jusqu’à aujourd’hui, et à sa propre idéologisation. Elle sera donc toujours à reprendre et à rectifier.

 

 

 



[1] De la société à l’histoire. Tome 1. Les concepts communs à toute société. 751 p.,, Tome 2 Les concepts transhistoriques, Les modes de production. 595 p., Editions Méridiens Klincksieck, Paris, 1989. Je désignerai par la suite ces ouvrages sous les sigles SàH 1 et SàH2.

[2] Les théories de la plus-value ont été présentées par Karl Kautsky, qui les a publiées entre 1905 et 1910 comme un 4° volume du Capital, mais il ne s’agit que d’un manuscrit antérieur au Livre 1, réunissant divers écrits des années 1862 et 1863.

[3] Je fais allusion à Jean-François Lyotard, en guerre contre les « métarécits » et les explications globalisantes de l’histoire, mais aussi aux déconstructeurs des « discours » de la modernité, toute cette French Theory qui est en vogue aujourd’hui, particulièrement aux Etats-Unis (Foucault, Derrida, Deleuze etc.). Leur point commun est que la science n’est qu’un discours et un « régime de vérité » comme un autre. Je les distingue soigneusement des théoriciens de l’Ecole de Francfort, qui, eux, dénoncent la pseudo-science et les perversions de la Raison pour sauver le meilleur de l’héritage des Lumières.

[4] J’ai beau chercher dans ma mémoire, je ne trouve (si ne mets de côté quelques philosophes qui se sont lancés dans une réinterprétation globale) que deux auteurs, du moins parmi ceux de langue française : Ernest Mandel, dont le Traité d’économie marxiste (Edtitons Christan Bourgeois, 1986) reste incontournable, et Robert Fossaert, La société, 8 volumes (aux Editions du Seuil), une somme d’une extraordinaire ambition et érudition (qui distingue, notamment, 15 modes de production), d’inspiration très structuraliste, qui n’était pas la mienne, mais qui été bien oubliée, alors qu’elle mérite absolument d’être revisitée. Beaucoup de travaux n’ont été que des analyses partielles portant sur un certain nombre de concepts. Il y a eu de nombreux travaux soviétiques et chinois, mais, étant non traduits, je ne les connais que fort peu. Je devrais faire une exception pour le marxisme analytique anglo-saxon, qui a proposé une révision d’ensemble de la théorie, mais, à mon avis, en s’en éloignant énormément (abandon de la théorie de la valeur, analyse des classes sociales avec d’autres critères etc.).

[5] La MEGA, dans la langue natale des auteurs, comporte 4 sections : les ouvrages et articles, Le Capiial (dans ses différentes éditions), la correspondance et les notes de lecture. Seule la deuxième section a été entièrement publiée, mais les sections 3 et 4 sont disponibles en numérique.

[6] Notamment dans les deux volumes de Le socialisme est (a)venir,  Editions Syllepse, Paris, 2001 et 2004.

[7] Dans les longs brouillons de sa réponse à Vera Zassoulitch, qui ne seront édités qu’en 1924 par Riazonov, l’un des marxistes les plus érudits.

[8] Cf le remarquable ouvrage qui porte ce titre, édité par Kolja Lindner et les Editions de l’Asymétrie, Toulouse, 2019. Il contient de substantiels extraits de ses manuscrits et des commentaires pertinents de nombreux contributeurs.

[9] Cf. Jared Diamond, Le troisième chimpanzé, Harper Collins, 1992, Editions Gallimard, 2000, pour l’édition en langue française.

[10] En cas de besoin, le lecteur trouvera dans les deux tomes de De la société à l’histoire(1989) la liste des auteurs que j’avais cités à l’époque.

[11] Althusser avait parlé d’une coupure épistémologique entre les textes « de jeunesse » et ceux dits « de la maturité » (L’idéologie allemande, Le Manifeste du Parti communiste). J’ai avancé l’idée d’une seconde coupure, qui s’opère tout au long des manuscrits qui préparent Le Capital, entre une problématique (un corps de concepts) d’orientation évolutionniste, et une problématique moins « économiste » et beaucoup plus dialectique, qui est à la base de ma relecture. Elle est exposée longuement dans l’Introduction générale de DàH.

[12] Pour les références et citations, j’avais utilisé l’édition du Capital et de ses trois Livres par les Editions sociales en 1971. Il y a eu d’autres éditions depuis, et d’autres traductions pour les livres 2 et 3, mais j’ai manqué de temps pour y renvoyer le lecteur. Je le prie de m’en excuser.

[13] Je pense en particulier à l’ouvrage extrêmement fouillé que Michel Henry a consacré à Marx (2 tomes aux Editions Gallimard, 1976), le tirant vers une phénoménologie de la subjectivité. Ce n’est pas le cas  du regretté Lucien Sève, qui a travaillé toute sa vie avec une rigueur exemplaire sur le corpus marxien, même si je ne suis pas toujours d’accord avec lui (sur la nature humaine, sur son rejet du socialisme). Je me suis senti proche également des travaux exigeants de Yvon Quiniou et de Denis Collin.

[14] Réfléchir sur elles, c’est notamment prendre ses distances avec ce qu’Althusser appelle « la philosophie spontanée de savants ».

25 septembre 2021

LA PLATEFORMISATION DU CAPITAl

 

 Les plateformes numériques font désormais partie de notre quotidien, avec des heures passées devant les écrans, pendant le travail pour beaucoup de métiers (surtout pour ceux qui sont en télétravail) et aussi dans le temps libre, jusqu’à l’usage addictif que l’on sait, particulièrement chez les jeunes. Elles ont tissé un réseau si dense que toutes les entreprises en sont devenues dépendantes. Comme elles appartiennent, pour la plupart à des fonds d’investissement, je dirai qu’on peut parler, avec elles, d’un « stade suprême »[1] du capitalisme financiarisé. C’est là un sujet très complexe, dont je voudrais dire cependant quelques mots[2].

Les plateformes numériques, surtout les plus puissantes[3], correspondent d’abord à un degré de concentration sans précédent du capital pour la raison suivante : elles supposent la collecte d’une telle masse de données et une telle sophistication des algorithmes que cela réclame des investissements considérables, qui permettent alors des économies d’échelle tout aussi considérables, avec leurs rendements croissants, ainsi que des effets de réseau (des consommateurs attachés à leur réseau). On arrive ainsi à des oligopoles géants, qui non seulement étouffent la concurrence, mais deviennent des conglomérats en achetant toutes sortes d’autres entreprises liées au numérique grâce à des levées de fonds aux montants colossaux, tant les investisseurs sont attirés par ces poules aux œufs d’or. D’où leurs capitalisations vertigineuses[4], alors même que leurs chiffres d’affaires et le nombre de leurs salariés ne sont pas des plus impressionnants : on assiste là à une sorte d’acmé du capitalisme financiarisé.

Leur pouvoir monopolistique est si grand qu’ils peuvent s’imposer aux Etats, bien sûr à ceux des pays qui n’en disposent pas et doivent cependant les laisser développer leurs services, mais aussi à ceux qui y voient un moyen d’asseoir leur puissance (on pense ici d’abord aux Etats-Unis). Sans parler de leur art consommé de pratiquer l’évasion fiscale, qui se fait aux dépens des Etats. En outre elles cherchent à pénétrer les domaines qui sont habituellement sous le contrôle de ces Etats, tels que la santé, la sécurité intérieure ou les activités bancaires. Entreprises privées, elles influent enfin de diverses façons sur le débat public et sur le processus électoral[5].

L’arsenal des vieilles lois anti-trust devient très difficile à appliquer. On peut certes les sanctionner pour abus de position dominante, entraves à la concurrence, politiques commerciales abusives, par de lourdes amendes. C’est ce que font en Europe la Commission et les autorités nationales de la concurrence, mais avec des effets limités, puisqu’il s’agit d’entreprises étrangères et que la question serait de les démanteler. C’est surtout la Chine qui a effectivement entrepris de bloquer « l’expansion désordonnée du capital », car elle possède ses propres géants du numérique. Elle le fait pour une triple raison : rétablir certes une certaine concurrence, mais aussi veiller à ce que les données concernant les utilisateurs chinois soient conservées dans le pays, et s’assurer que les introductions dans les Bourses étrangères ne nuiront pas au contrôle des capitaux[6].

Les plateformes contournent ensuite le droit du travail, dans leur pays d’origine, et aussi en délocalisant, comme toutes les multinationales, mais à plus grande échelle, faisant collecter les données par des filiales qui en sont peu soucieuses et effectuer une partie de leur traitement dans des pays à bas salaire et à faible protection sociale, ou même par des « petites mains » dispersées dans le monde, payées à la tâche[7]. Le cas le plus significatif de contournement est celui des plateformes de commande de voitures avec chauffeurs ou de livraisons de repas à domicile, qui imposent à de soi-disant indépendants leurs normes et leurs tarifs, sinon ils perdent leur travail, un cas connu désormais sous le nom d’uberisation. C’est une façon de ressusciter le travail à la tâche du XIX° siècle et même une forme de servage, l’employé se trouvant lié de fait à l’employeur. C’est en tous cas le retour de la plus-value absolue, extraite sur la durée et l’intensité du travail. Ici encore l’Etat chinois est le plus résolu à mettre fin à ces pratiques[8].

En ce qui concerne les plateformes purement commerciales, celles du commerce en ligne, les plus puissantes ont un si grand pouvoir de marché qu’elles peuvent exercer une pression si forte sur les fournisseurs (de biens, de services, de voyages etc.) qu’ils doivent baisser leurs prix, au risque de se voir évincés, et ceci bien sûr en pesant sur les salaires de leur main d’œuvre. Une autre forme de surexploitation.

Un autre aspect de ce capitalisme des plateformes commerciales est que, lors même que subsiste une concurrence, cette concurrence fait que se sont multipliés les intermédiaires entre les producteurs ou les fournisseurs de biens et de services et les clients, en sorte que c’est d’une part un véritable gaspillage de travail social, là ou une seule plateforme, ou à la rigueur deux, par grand secteur de produits, auraient suffi - à condition que le prix de leurs services soit suffisamment encadré pour qu’elles ne puissent pas jouir d’une rente de situation[9]. C’est là non seulement une inflation du capital commercial, dans ses fonctions utiles[10], mais aussi dans ses fonctions de « persuasion clandestine » quand l’information y est noyée dans une publicité sans rapport avec la nature des produits.

Quant aux plateformes axées sur l’information et la communication, à côté de leurs fonctions plus ou moins utiles, faut-il rappeler que la gratuité de leurs services dissimule le fait qu’elles véhiculent aussi, en vendant des données, de plus en plus détaillées et ciblées par l’intelligence artificielle, par l’intermédiaire de brokers, à des annonceurs, un immense bourrage de crane servant à propager le consumérisme et tous ses signes sociaux?

Enfin ce capitalisme a non seulement un coût social, mais encore un coût environnemental drastique, tant il consomme d’énergie (en particulier dans ses data centers), dont seule une petite partie est renouvelable, et de métaux rares, dont la production est source de pollution, et qui sont en voie d’épuisement. Il n’est pas tenable à long, et même à moyen terme.

Peut-on revenir en arrière ? Il n’est pas question de nier qu’ils apportent quantité de services utiles et sources de productivité. Parmi les millions d’applications, en croissance exponentielle, beaucoup économisent du travail vivant, facilitent la vie quotidienne, la conception, la communication, la recherche et même la création artistique. Mais elles ont aussi débouché sur une société de contrôle généralisé, permettant de tout savoir sur les individus (leurs noms et adresses, leurs identifiants bancaires, leurs préférences, leur passé, leur localisation, leurs « amis », le contenu de leurs communications, et plus encore via les caméras de surveillance et les objets connectés)[11]. Dans des économies livrées aux plateformes privées tout cela n’est régulé qu’à la marge, s’agissant de la protection des données[12], ou en laissant par exemple aux géants du numérique le soin de « modérer » les contenus haineux, la désinformation et les infox, quitte à les rappeler à l’ordre par des amendes.

Perverties par leur usage commercial, les plateformes pourraient, transformées dans une société socialiste en services publics, du moins pour les plus importantes (par exemple les moteurs de recherche, cet outil incomparable[13]), et fortement régulées[14], être mises, gratuitement ou à bas prix, au service de tous, ce qui voudrait dire un véritable changement civilisationnel, à la fois social, politique et culturel. Reprises en main par les Etats, ceux-ci pourraient contrecarrer toutes les dérives des entreprises, inévitables en système capitaliste du fait de leur concurrence (pratiques déloyales et illégales, mensonges et fausses informations etc.[15]). Au-delà  on évoque souvent le risque d’une « société de surveillance » sur les individus, non plus par un secteur privé assoiffé de profits, mais par des Etats disposant de moyens sans précédent de contrôle de la population. Ce risque évidemment des plus sérieux tant que la démocratie est plus formelle que réelle.

Le contrôle des Etats serait aussi nécessaire pour préserver la souveraineté nationale. Le fait est que seuls les Etats qui disposent des grandes plateformes numériques ont le pouvoir de les mettre à leur service. C’est le cas des Etats-Unis, qui s’en servent à des fins de puissance géopolitique, en bloquant à leur gré des exportations de matériels et de logiciels, et d’espionnage économique et politique, même de leurs alliés, en mettant la main, grâce à leur Patriot Act, sur l’immensité des données qu’elles peuvent collecter de par le monde. La Chine, qui a créé son propre système de plateformes, a, elle, tous les moyens de se protéger[16]. Les pays de l’Union européenne n’ont pas les moyens de se doter de grandes plateformes, et sont trop divisée et réfractaires aux interventions étatiques (aux aides d’Etat, au nom de la concurrence)  pour coopérer en vue d’une politique industrielle de grande ampleur. Quant aux  pays en voie de développement, ils connaissent une sorte de néo-colonialisme cybernétique. C’est dire que le capitalisme des plateformes a bouleversé les rapports géo-politiques, et que nous sommes entrés dans l’ère de tous les dangers, aucun droit international ne permettant encore de modérer une guerre froide dans le cyberespace, aux moyens redoutables[17]. Il serait temps que tous les pays dominés comprennent qu’il y va de leur intérêt de se mettre d’accord pour l’empêcher de dégénérer.

 

 



[1] Pour faire écho à la célèbre brochure de Lénine L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1917), où, s’appuyant sur l’ouvrage de Rudolf Hilferding Le capitalisme financier (1910), il mettait en lumière la domination des monopoles, en particulier financiers, l’exportation des capitaux et le partage du monde entre trusts financiers, anticipant la mondialisation contemporaine du capitalisme.

[2] Le lecteur pourra se rapporter sur ce sujet à l’excellent Rapport d’information de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale française  publié le 20 novembre 1919, un rapport d’autant plus riche et objectif que la Commission a auditionné  de nombreux experts indépendants.

[3] Celles qu’on appelle les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft)  ont ensemble une capitalisation boursière qui dépasse le PIB de tous les pays, sauf celui des Etats-Unis et de la Chine. Les plateformes équivalentes chinoises (Baidu, Xiaomi, Tencent, Alibaba) sont légèrement plus petites. Elles sont détenues majoritairement par des actionnaires étrangers, ce qui poser bien évidemment un problème.

[4] Ce qui fait dire à Cédric Durand (Technoféodalisme, Critique de l’économie numérique, Editions La Découverte, 2020) qu’il s’agit là d’une économie de prédation, ressemblant à l’économie féodale axée sur la conquête de territoires (ici il s’agit de la conquête du cyberespace), dans un jeu à somme nulle où ce que l’un gagne l’autre le perd. Difficile pour autant de nier l’existence de gains de productivité, même s’ils se font au seul profit de ce grand capital numérique. Il n’en reste pas moins que, en écrasant la concurrence et en s’emparant des start-up, elles freinent la capacité d’innovation autonome de ces petites entreprises.

[5] Par exemple dans la diffusion de fausses nouvelles et de contenus haineux, dont l’audience auprès des internautes représente pour elles autant de « clics » servant de supports à de la publicité commerciale.

[6] En ce domaine comme en d’autres, le parti communiste chinois a joué le jeu de l’entreprise capitaliste pour tirer parti de son pouvoir d’innovation, là où l’entreprise publique restait plus atone au sortir de l’économie administrée. Cela ne veut pas dire que les entreprises publiques le soient par nature : en France elles furent longtemps à la pointe du progrès technique. Mais le pouvoir chinois, tout en soutenant les entreprises privées du numérique, tout comme d’ailleurs l’Etat étatsunien, mais plus fortement encore à travers ses Plans et leurs grands programmes,  était bien décidé à garder ce capitalisme privé, y compris ses « tycoons » et ses start-up, sous contrôle, quitte à les renationaliser, quand elles présentaient un caractère stratégique. S’il a laissé se développer une zone grise, des holdings situées dans des paradis fiscaux permettant aux investisseurs étrangers de détenir des entreprises chinoises et à des entreprises chinoises de lever des fonds à l’étranger, il est bien résolu à ne pas leur laisser le champ libre.

[7] Cf. Antonio A. Casili, En attendant les robots. Equête sur le travail du clic. Editions du Seuil, 2915. Les autres données sont fournies, gratuitement, par les utilisateurs eux-mêmes.

[8] C’est ainsi qu’il vient d’imposer aux plateformes de livraison de repas de payer leurs employés au-dessus du minimum légal et de réduire leurs cadences.

[9] Tandis que l’Annuaire téléphonique et le Minitel d’autrefois mettaient directement en contact le client et le commerçant, un nombre croissant d’intermédiaires se sont interposés et  se sont rendus indispensables pour le commerçant devenu presque invisible sans eux, ou devant payer pour figurer en bonne place dans les occurrences.

[10] Par fonctions utiles je veux parler ici de ces services productifs que sont l’entreposage et la présentation des produits, et de ces services improductifs (formels) que sont les opérations d’achat et de vente.

[11] Cf. Shoshana Zuboff, L’âge du capitalisme de surveillance, Editions Zucman, Paris, 2020.

[12] Le RGPD (Règlement général de protection des données) européen est certes une très bonne initiative, qui commence à inspirer d’autres pays dans le monde, mais, dans la pratique, il peut être contourné (Facebook a ainsi fait passer les données sous le coup de la loi américaine), et, de toute façon, il est d’usage très malaisé pour les utilisateurs d’internet.

[13] Ils mettent à la portée d’un utilisateur, grâce à un simple clic, une montagne d’informations. Il peut s’agir d’un savoir très général, qui remplace bien des dictionnaires, des encyclopédies. et se substitue, pour partie au moins, à la lecture de journaux, de livres, d’articles de revue. On ne peut que s’en féliciter, et l’on ne se plaindra que certains contenus soient payants, sinon tous ces moyens d’informations disparaîtraient. C’est même si important que ces moteurs de recherche devraient être publics (donc financés par l’impôt), puisqu’ils fournissent un véritable bien public. L’information qu’ils mettent à disposition sur les produits, y compris les plus rares à trouver, via les plateformes ou provenant directement des producteurs ou fournisseurs, peut être considérée aussi comme un bien public, quand les moteurs ne se transforment pas en véritables agences de publicité.

[14] Un cas typique est celui des cours dispensés par des entreprises privées, en sus des enseignements obligatoires,  pour permettre aux parents qui ont en les moyens de favoriser leurs enfants. Devenus en Chine un business très profitable, ils seront désormais interdits aux entreprises à but lucratif - ce qui a fait s’envoler des milliards de capitalisation.  Quant aux entreprises privées numériques commerciales et lucratives, leur régulation  pourrait se faire en concertation avec les syndicats professionnels.

[15] C’est pourquoi je ne peux qu’approuver le « crédit social » appliqué aux entreprises, nationales ou étrangères, et à leurs dirigeants même, qui consiste à les noter selon leurs pratiques en matière de respect des normes juridiques, fiscales, sociales et environnementales, tel que la Chine a entrepris de l’instaurer. En revanche la notation des individus, destinée à les moraliser, représente les plus grands dangers pour leurs libertés. Cf. là-dessus la fin de mon article, dans mon blog, sur La politique étrangère de la Chine.

[16] Les Etats-Unis et leurs alliés l’accusent, sans preuves, de recourir aussi à des formes d’espionnage via l’exportation de matériels de télécommunications et certaines applications de ses smartphones. De toute façon, si espionnage il y a, cela n’a aucun rapport avec les « transferts de technologie », dont elle est aussi accusée, alors qu’ils ont été parfaitement consentis par les entreprises occidentales qui voulaient s’implanter dans le pays, pour y faire produite et pour accéder à son vaste marché.

[17] Il est désormais possible, par des cyber-attaques de grande ampleurs, de mettre en panne le réseau électrique d’une pays, de geler son économie, de clouer ses avions au sol etc.

20 décembre 2015

CONSTITUTIONNALISER L'ETAT D'URGENCE : UN ATTENTAT CONTRE LA DEMOCRATIE

 

On ne sait pas encore quelle va être la réponse du Conseil d’Etat au projet du gouvernement Hollande de constitutionnaliser l’état d’urgence. Mais ce que l’on sait, c’est qu’il faudra combattre ce projet de toutes ses forces.

Ceux qui le soutiennent avancent que la République a le droit et le devoir de se défendre, quand elle est menacée, par cet état d’exception, à condition qu’il ne soit que temporaire. Et ils invoquent les grands penseurs, de Machiavel à Montesquieu, qui ont admiré la République romaine pour avoir institué la dictature le temps de la sauver. Rosanvallon ajoute même que c’est le meilleur moyen, en situation de crise aigue, d’éviter les coups d’Etat installant sans limites des régimes dictatoriaux, comme ce fut le cas en Amérique Latine. Il faudrait seulement encadrer et contrôler l’usage de l’état d’urgence à la fois par le Parlement et le Conseil constitutionnel et par la vigilance citoyenne.

Aucun de ces arguments ne peut être accepté.

On peut comprendre qu’une Constitution prévoie l’état de siège : s’il y a des menaces graves contre les institutions démocratiques, telles que l’invasion du territoire, des risques de coup d’Etat ou le début d’une guerre civile empêchant leur fonctionnement, l’appel à l’armée, en tant que gardienne du territoire et de la nation, est justifiable. On se souvient du putsch des généraux d’Alger. Et on rappellera que ce ne sont pas les Communards qui ont déclenché la guerre civile (ils voulaient d’abord sauver la nation de l’invasion étrangère), mais les Versaillais, qui ne représentaient pas réellement la République (les deux tiers des députés étaient monarchistes et bonapartistes) et pactisaient avec l’ennemi.

En revanche l’état d’urgence ne peut être décrété quand de telles menaces n’existent pas. Quand Daesh a commandité les attentats de Paris, il était hors d’état de détruire la République, il ne pouvait qu’agresser la nation, et non abattre l’Etat. Et c’est le cas de toutes les entreprises terroristes. Même quand elles ont répondu à un projet politique rationnel, comme ce fut le cas pour les actions menées par des groupes d’extrême gauche dans les années 1970 dans des pays européens, elles ont immanquablement échoué (on ne les confondra pas, ici, avec de vraies guérillas organisées et prolongées). Certes des mesures de sauvegarde sont-elles indispensables, et personne n’en contestera le principe, mais elles peuvent être prises dans le cadre des lois ordinaires existantes, ou de nouvelles lois adoptées pour la circonstance.

Constitutionnaliser l’état d’urgence, c’est au contraire donner à l’exécutif un droit et un pouvoir exorbitants. Car, à tout moment, il pourra le décréter, en se référant à le Constitution. C’est ainsi faire planer un risque permanent sur le fonctionnement de la démocratie, en invoquant peut-être quelques motifs objectifs, mais aussi pour de basses raisons politiciennes. Certes il devra avoir, au terme d’une durée déterminée, l’aval du Parlement, mais il lui suffira d’une courte majorité - et celle-ci lui sera facilement acquise dans un régime comme celui de la V° République, où le parti dominant monopolise les sièges. Alors que, s’il y a de bonnes raisons, il peut soumettre à l’approbation du Parlement non une loi d’urgence (l’état d’urgence n’existe aujourd’hui que sous forme d’une loi votée en 1955, et jamais abolie), avec un paquet de dispositions impossible à discuter dans le détail, mais des lois spécifiques, qui appellent un débat parlementaire et qui sont toujours révisables.

Si l’on dit que, pour décréter l’état d’urgence inscrit dans la Constitution, il devra aussi avoir l’aval du Conseil Constitutionnel, on ne voit pas ce que ce dernier pourra objecter, puisque précisément cet état d’urgence sera inscrit dans la Constitution. Le mieux qu’il puisse faire, c’est de relever des contradictions entre les mesures prévues dans l’état d’urgence et d’autres dispositions constitutionnelles. Dans un cas comme celui de la déchéance de nationalité, il est probable qu’il ne l’acceptera pas, car elle entre en contradiction avec le droit du sol. Mais, dans d’autres cas, il cherchera, comme c’est son habitude, un compromis, invalidant quelques dispositions et acceptant les autres, en émettant éventuellement des réserves. En tous les cas il ne pourra juger du bien-fondé de l’état d’urgence, puisque son rôle n’est pas politique, mais purement juridique.

La constitutionnalisation serait d’autant plus grave que les articles auraient une acception vague et extensible : ainsi quand il est question de « menaces graves pour la sécurité et l’ordre publics » (ce sont déjà les termes de l’article 6 de la loi sur l’état d’urgence). Et nous avons déjà des exemples des dérives et abus potentiels. Quand des écologistes ont été l’objet d’assignations à résidence, qui sont quasiment des formes d’emprisonnement à domicile, et qu’ils ont fait des référés devant les tribunaux administratifs, ceux-ci les ont repoussés, et il a fallu qu’ils saisissent le Conseil d’Etat pour que ce dernier casse les verdicts des premiers, pour des raisons de forme (le référé ne pouvait être refusé quand il y avait une atteinte grave aux droits d’une personne, comme c’était le cas avec ces assignations à résidence). Au-delà c’est le fait même de prendre des mesures administratives, en écartant le juge judiciaire, qui fait planer le risque d’arbitraire, surtout quand ces mesures s’appuient sur de simples présomptions, sans un commencement de preuve. Le Conseil d’Etat en a eu parfaitement conscience quand il a décidé d’examiner les questions prioritaires de constitutionnalité sur les perquisitions et les interdictions de réunion et de manifestation adressées à lui par la Ligue des droits de l’homme (pour mémoire, c’est lui qui filtre de telles questions, avant de les transmettre au Conseil constitutionnel).

En conclusion la constitutionnalisation de l’état d’urgence est, sous prétexte de préserver la République, une arme de destruction de la démocratie, ce qu’un certain Mitterand dénonçait autrefois comme représentant un coup d’Etat permanent. Mais c’est la loi d’urgence elle-même qui devrait être abolie, car elle appelle un vote global, qui peut être arraché sous le coup de l’émotion. Seules sont acceptables des lois spécifiques, répondant à des objectifs précis, discutables et amendables, fût-ce…dans l’urgence.

5 juillet 2010

Brève du 5 juillet 2010

L’Europe progresse dans les sanctions

 

J’avais évoqué, dans une précédente brève, la méthode imaginée pour ramener les pays indisciplinés dans les clous des critères de Maastrich : le blâme public, à destination des agences de notation pour qu’elles rabaissent la note des Etats, et ainsi les contraignent à payer plus cher leurs emprunts. Mais cette forme de délation apparemment ne suffit pas. La Commission propose d’imposer des remèdes dans les domaines des salaires, du marché du travail (assouplir bien sûr ses régles), du marché des biens et des services, mais naturellement pas dans celui du marché du capital. Et ces règles seront assorties de sanctions, telles que la suppression des aides européennes, en particulier agricoles. Il s’agit donc d’en remettre une couche en matière de politiques néo-libérales, en suivant l’exemple allemand.

Décidément ces eurocrates sont incorrigibles : alors que le Vieux Continent glisse dans la dépression, on ne change rien à une équipe qui perd. Alors que la solidarité européenne a atteint son niveau le plus bas, on ne veut rien faire d’autre que de punir les cancres de la classe.

Je pense que la lucidité impose de rompre au plus tôt avec cette Europe-là. S’il est difficile de quitter la classe, au risque de se trouve déqualifié, le moment est sans doute venu de la désobéissance. J’y reviendrai dans une brève beaucoup plus longue.

5 juillet 2010

Brève du 5 juillet 2010

 

Derniers méfaits du marché carbone

 

Dans mon article « Le changement climatique impose la planification » je dénonçais, à la suite de plusieurs auteurs, le marché des crédits carbone, plus connu sous le nom du marché des droits à polluer, institué par le protocole de Kyoto : une mauvaise solution au réchauffement climatique, complexe, inefficace, terrain de jeu pour la spéculation.

Voilà que je lis dans Le Monde du 26 juin une remise en cause, par des ONG spécialisées, du dispositif onusien appelé « mécanisme de développement propre ». Ce mécanisme transforme des économies réalisées dans la production de CO2 ou d’équivalents CO2 (des gaz à effet de serre encore plus nocifs que le CO2) en crédits vendables sur le marché aux entreprises polluantes, qui voient ainsi leurs droits à polluer augmenter. L’idée était d’inciter ainsi des industriels des pays du Sud à détruire des gaz nocifs (dans le cas présent un gaz, le HCFC23, généré lors de la production d’un autre gaz, le HFC22, utilisé dans l’industrie du froid), ce qu’ils n’auraient pas fait sans cette incitation financière. Or on s’aperçoit que cette vente de crédits carbone est si rentable que ces industriels se sont jetés dessus et que ce marché a pris une ampleur inattendue. Mais, tenez-vous bien, au moins la moitié de ces économies seraient fictives, et, qui plus est, des industriels « auraient artificiellement accru leur production et volontairement maintenu un niveau élevé de pourcentage de HFC23 généré par le processus », si bien qu’une bonne partie des gaz à effet de serre détruits grâce à l’argent des crédits carbone n’aurait jamais dû être émise - mais aurait permis à cette industrie de percevoir un milliard de dollars chaque année. Ces gaz, en outre, détruisent la couche d’ozone.

Voilà donc ce qui se passe quand on confie à une industrie privée, moyennant un avantage financier, la tâche de réduire des quantités de gaz et qu’on institue un marché spécialisé pour les crédits carbone qui découlent de cette économie. Alors que la solution simplissime était, pour un Etat, de taxer cette production ou, pour une agence de l’ONU, de subventionner directement, et sous contrôle, l’économie réalisée (pour aider les pays en développement à réduire leur bilan carbone). Le marché des droits à polluer s’avère ainsi non seulement inefficace, mais contre-productif !

Evidemment les marchés de ces crédits carbone ont commencé à s’affoler, dans la perspective d’une révision du mécanisme de développement propre. L’association qui représente les acteurs de ces marchés a dénoncé « la nature politique du débat et la pression qu’une telle politisation fait peser sur le régulateur ». Sans commentaires…

8 mai 2010

socialisme à la chinoise

Une expérience historique inédite

(article,  2007)

Une image court les médias et finit dans les conversations : la Chine est le mélange inédit, mais contradictoire et forcément instable, entre un régime politique « communiste » et une économie caractérisée par un « capitalisme sauvage ». Et les reportages viennent corroborer cette image. Disons le tout de suite : tout cela n’est pas pure désinformation, mais masque une réalité autrement plus originale et complexe, que l’on ne cherche guère à appréhender. Par méconnaissance, mais aussi pour des raisons intéressées. La Chine, par son insolente réussite économique, la plus longue et la plus soutenue de toute l’histoire, met à mal le credo néo-libéral, en montrant qu’il y a une meilleure voie vers la croissance que le capitalisme financiarisé. Elle met aussi mal à l’aise une social-démocratie en perte de repères et de vitesse, en lui rappelant que ses vieux outils keynésiens sont encore opératoires, pourvu qu’on décide de les adapter. Enfin la gauche critique, n’y retrouvant pas ses petits, la rejette avec dédain. Dans tous les cas, il semble bien que l’on passe à côté du caractère véritablement inédit de ce qui est une expérience historique de grande ampleur.

La Chine a-t-elle voulu tourner le dos à son passé socialiste ? Est-elle en transition rapide, mais maîtrisée, vers le capitalisme ? Ce n’est pas ce que dit le discours officiel, qui parle d’une ‘économie socialiste de marché’ et d’une ‘étape inférieure du socialisme’. Ce discours n’est-il qu’un paravent ?

La politique de ‘réforme’ visait en fait seulement à sortir la Chine des blocages de l’économie administrée. Si elle a bien un précédent historique (la Nouvelle Politique Economique des années 20 dans l’ex-URSS), elle est inédite par sa longueur, son processus expérimental, et l’absence d’horizon défini. Et  le résultat de cette politique de réforme ne ressemble pas une restauration pure et simple du capitalisme.

Qu’est-ce donc que ce socialisme « à la chinoise » - ce qui veut dire construit dans les conditions particulières de la Chine ? Voici les principaux traits, au niveau économique : 1° Un secteur étatique étendu. Il n’est plus majoritaire ni dans l’industrie, ni dans les services, mais il occupe le cœur de l’économie, et est en voie de concentration (il s’agit en particulier de créer quelques champions nationaux capables de tenir tête aux multinationales étrangères) ; 2° un secteur « collectif » plus faible et composite (coopératives, sociétés d’économie mixte etc.), mais employant une bonne part de la population active urbaine et surtout rurale ; 3° un secteur certes proprement capitaliste, mais qui représente (hors co-entreprises) moins d’un cinquième de la production nationale ; 4° une économie qui reste principalement une économie d’endettement, avec des banques en quasi-totalité sous le contrôle de l’Etat ; 5° une planification, rebaptisée ‘contrôle macro-économique’, qui s’appuie, dans le secteur marchand, sur des moyens indirects (grande variété de taux d’imposition sur les entreprises et sur la consommation, crédits ‘bonifiés’) et sur un système d’autorisations ; 6° des services publics en grande partie financés par l’Etat ou contrôlés par lui (le gouvernement à cette fin a  défini plusieurs secteurs « stratégiques », comprenant notamment l’énergie, les transports et les télécommunications); 7° une politique économique volontariste. Par exemple la Banque centrale est tout sauf indépendante ; 8° la propriété publique de la terre - les terres agricoles étant exploitées par des familles qui représentent plus de la moitié de la population. Ce court descriptif fait indéniablement penser à certains aspects socialistes que l’on a pu connaître dans l’Occident des Trente glorieuses, mais pointe aussi les différences. Il laisse pendantes de nombreuses questions, que je ne peux toutes évoquer ici. Je me limiterai à trois.

Capitalisme d’Etat ? Le socialisme à la chinoise en différerait s’il s’accompagnait d’une importante participation des travailleurs à la gestion. Cette participation pour l’instant est très limitée (sous des formes originales), mais elle fait partie des objectifs officiels. Avec l’ouverture du capital des entreprises publiques, le financement via la Bourse et les autres institutions du marché financier va-t-il se substituer à la finance indirecte (le crédit bancaire) ? Pour le moment la finance dite (improprement d’ailleurs) directe ne joue qu’un rôle circonscrit et secondaire, quoique croissant. Cette question fait l’objet d’un large débat en Chine.

Capitalisme sauvage ? Remarquons l’hypocrisie des officines occidentales accusant le régime de ne pas respecter les droits élémentaires des travailleurs, quand des représentants des Chambres de commerce menacent de délocaliser ailleurs si les entreprises ne peuvent plus s’opposer à une présence syndicale. En réalité une législation du travail existe bel et bien, mais était très mal et très peu appliquée, surtout dans les entreprises privées sous-traitantes, soumises à une très forte pression par les donneurs d’ordre étrangers (idem pour les normes sanitaires) et demeurant parfois dans la zone d’ombre de l’économie informelle. Et il faut reconnaître que la politique de développement à tout prix a prévalu pendant longtemps. Cela a déjà changé et c’est l’un des enjeux du 17° Congrès du Parti communiste chinois.

Absence de protection sociale ? En la matière les effets de la réforme économique ont été clairement négatifs. Mais la situation était inédite parce que le système de protection sociale, qui était autrefois à la charge des unités de travail, devait être construit de toutes pièces. De nouvelles et importantes mesures ont déjà été prises lors de la dernière session de l’Assemblée nationale populaire, et c’est un autre enjeu du Congrès qui vient de s’achever.

Mais on ne saurait évaluer l’expérience chinoise (dont ‘l’économie de marché à orientation socialiste’ vietnamienne est une sœur jumelle) sans évoquer la réforme politique.

Vers une démocratie socialiste ? On peut dire que le régime politique chinois a déjà fait de petits pas vers certains principes de la démocratie libérale (séparation des pouvoirs, liberté d’expression etc.). Mais ce qu’il faut savoir c’est d’abord qu’il existe des expériences de démocratie à la base (par exemple élection directe des chefs de village, démocratie participative sous forme d’audits publics etc.), ensuite qu’il y a un intense débat en Chine sur le sujet. Rares sont les courants qui réclament le multipartisme, pour lequel ce pays sans tradition démocratique n’est nullement préparé. La plupart (y compris la Nouvelle gauche) sont en faveur d’une démocratisation interne du Parti dominant, et pour une démarche « incrémentale ». Et l’on ne comprend rien à ce débat si l’on ne le replace pas dans son contexte : des termes comme « stabilité » ou « harmonie sociale » n’ont pas du tout le même sens là-bas et ici. La stabilité n’y est pas synonyme de conservatisme, elle traduit avant tout la volonté de rompre avec une histoire millénaire chaotique et de ne pas répéter les violentes secousses de l’ère maoïste. L’harmonie sociale signifie une volonté de réduire d’énormes inégalités, mais répond aussi à un idéal profondément ancré dans la culture chinoise : la recherche d’un équilibre (dynamique) entre les contraires.

Il faut dire maintenant quelques mots du rôle de la Chine dans le monde, qui suscite bien des craintes et des fantasmes.

Un vecteur de la mondialisation ? Les Chinois comprennent mal les raisons et les objectifs du mouvement altermondialiste. Pourquoi ? D’abord les chercheurs chinois considèrent que la mondialisation est une tendance incontournable, liée à une accélération de la concentration capitaliste : Marx ne l’avait-il pas prédit ? Ensuite il est évident que la Chine tire de grands avantages de sa politique d’’ouverture’ : des exportations florissantes, un commerce extérieur excédentaire, des investissements étrangers impulsant ce commerce, des transferts de technologie, et, last but not least, de considérables réserves en devises pour leur Banque centrale. Mais une autre raison pour laquelle la mondialisation ne les soucie guère est qu’ils savent se protéger de ses effets les plus négatifs[1], et ce malgré l’entrée dans l’OMC, que la Chine a su négocier en posant ses conditions telles que le contrôle des investissements via un régime d’autorisation et le contrôle des changes (sur certaines opérations en capital), le maintien de la plupart de ses aides publiques, ou encore, tout récemment, des lois restrictives sur les fusions-absorptions. Bien entendu cela ne fait pas l’affaire de nos salariés, victimes de délocalisations, voyant les emplois se créer ailleurs, soumis à la concurrence des bas salaires chinois. Mais à qui devraient-ils s’en prendre, sinon à leurs entreprises et à leurs gouvernements, apôtres d’un libre-échange qui sert les possédants?  Ceci dit, la mondialisation inquiète quand même un certain nombre d’intellectuels chinois : l’esprit de marché n’est-il pas en train d’éroder les valeurs chinoises traditionnelles (l’honneur, l’honnêteté etc.),  la culture du capitalisme n’est-elle pas en miner « la civilisation spirituelle socialiste » exaltée par les autorités ?

Une politique de grande puissance ? Si l’on veut dire par là que la Chine veille à défendre ses intérêts, à s’assurer l’accès à des matières premières et des sources d’énergie qu’elle ne trouve pas en quantité suffisante sur son territoire, à se protéger contre des menaces extérieures, et notamment contre les tentatives de déstabilisation venant de la première puissance mondiale, peu disposée à se laisser ravir cette première place, en se dotant d’un potentiel militaire dissuasif et en se cherchant des alliés, sa politique est incontestablement une politique de grande puissance. Mais peut-elle fait autrement ? Si l’on veut dire que la Chine a une politique impérialiste, c’est pour le moins contestable. Pour deux raisons. D’abord sa politique se veut obstinément pacifique. Et, de fait, on ne trouve pas d’autre grande puissance (exception faite, pour des raisons particulières, de l’Allemagne et du Japon) qui se soit comme elle abstenue, depuis bientôt trois décennies, d’intervenir sur un théâtre extérieur. Car un principe fondamental de sa politique étrangère est le respect des souverainetés nationales, fussent-elles dévoyées. Tout le contraire d’une politique d’ingérence. Ensuite sa politique n’est pas une politique d’intrusion, de pression ou de chantage économique, mais bien plutôt une politique de coopération, en particulier en Afrique ou en Amérique latine (coopération technique, prêts sans conditionnalité).

On voit que cette expérience chinoise ne peut être jaugée à l’aune de nos critères habituels et des modèles passés. Il faut un décentrement du regard pour comprendre son caractère inédit. Inédit aussi parce qu’il se situe à l’époque de la mondialisation, et de l’urgence écologique, qui  l’atteint en tout premier lieu et qui est aujourd’hui sans doute son principal défi, dont elle commence seulement à prendre toute la mesure.


[1] Cf., pour plus de détails, Tony Andréani, « L’insertion de la Chine dans le marché mondial signifie-t-elle la mort programmée du ‘modèle’ chinois ? », in Marchés et démocratie, sous la direction de Jean-Claude  Delaunay et Bernard Frédérick, Fondation Gabriel Péri, 2007.

8 mai 2010

Questions sur Mao

Questions sur Mao

J’ai longuement hésité avant de répondre à l’invitation de la revue Commune, qui me demandait ce que je pensais de Mao et du maoïsme, trente ans après la mort d’un personnage historique qui m’avait beaucoup impressionné et intellectuellement marqué[1]. Je m’étais bien promis d’en savoir plus sur le Grand Timonier et de refaire, à partir de là, un « examen de conscience » politique, mais j’ai été pris par d’autres tâches et, surtout, celle-ci me semblait au-dessus de mes forces. Comme elle l’est toujours, j’aurais choisi l’abstention si je n’avais lu, entre temps, deux biographies récentes, qui ont réveillé ma curiosité et m’ont incité à prendre la plume, plus pour poser des questions que pour donner des réponses assurées. Il me faut, pour commencer, en dire deux mots.

La première biographie, celle de Chang et Halliday, prétend dire la vérité sur Mao, et se voit encensée par la presse internationale. Les auteurs se disent historiens et assurent avoir consulté des tonnes d’archives, qui sont répertoriées sur plus d’une centaine de pages. La thèse est simple : Mao aurait été un despote sanguinaire, « responsable d’au moins soixante dix millions de morts en temps de paix ». Il aurait été bien pire que Staline, qui, lui au moins, croyait à ses idées. Car Mao ne pensait pas ce qu’il disait et écrivait, et le marxisme ne devait être pour lui qu’un moyen de jouer au maître d’école et d’intimider les autres. Alors que pour Staline, le Parti était le porteur et l’instrument des lois de l’histoire, pour Mao il n’était qu’un instrument destiné à asseoir son pouvoir personnel, le moyen d’une effroyable tyrannie. Et la soif de pouvoir de Mao était telle qu’il n’avait d’autre objectif que de faire de la Chine une superpuissance et de devenir par là le maître du monde, une sorte de docteur Folamour qui aurait partiellement réussi. C’est ainsi que toute sa politique étrangère n’aurait eu qu’un but : doter la Chine d’armements modernes, but auquel il aurait sacrifié des centaines de millions de vies, par la guerre, l’asservissement et la famine.

Ce livre de 800 pages ne répond en rien aux exigences d’une recherche scientifique[2]. C’est une sorte de procès à charge, où l’on ne convoquerait que des témoins de l’accusation, en prenant leurs paroles pour argent comptant. Les auteurs évacuent les sources qui pourraient aller à l’encontre de leurs thèses. Ils ne disent pas grand-chose du contexte social et historique de la Chine. Ils ne citent de Mao que des propos rapportés, et presque jamais ses textes eux-mêmes, au point qu’on peut les soupçonner de ne pas les avoir vraiment lus. Ils se contentent d’indices pour soutenir des affirmations péremptoires[3]. Ils n’hésitent pas non plus à romancer des passages, décrivant par exemple le rouge flamboyant des feuilles d’érable que Mao aurait contemplé en telle circonstance. Bref le livre sent d’un bout à l’autre la malveillance et la malhonnêteté, de telle sorte qu’on éprouve du malaise, voire de la répugnance, du moins si l’on est soucieux d’une certaine objectivité. Si ce livre pourtant m’a interpellé, c’est que, en dépit de la masse des allégations non fondées, il comporte néanmoins des informations et des faits qui ne doivent pas être complètement inventés ou tordus. Et ceux-ci prêtent à réflexion.

Je suis, hélas, incapable de contester des points un par un, car il faudrait aller aux sources, et la plupart sont en langue chinoise. Je ne puis davantage reconstruire les éléments d’histoire invoqués qui, pour aller à l’encontre de la mythologie de la révolution chinoise, n’en devraient pas moins être examinés avec attention (ce travail est en cours parmi les historiens chinois). Quant à la seconde biographie, celle de Philip Short[4], elle est d’un tout autre genre. L’auteur restitue, avec beaucoup de notations précises, le contexte social et historique de la Chine au long du siècle et il essaie de comprendre, force documents et textes à l’appui, la personnalité et le projet politique de Mao, esquissant des interprétations et les présentant comme telles. Du coup l’ouvrage est captivant, car il donne un certain nombre de clefs, même si l’on peut ne pas partager un certain nombre de jugements. Bien qu’il me semble bien plus rigoureux scientifiquement, je suis là aussi dans l’incapacité de confirmer ou d’infirmer tel ou tel fait, tel ou tel épisode. Aussi mon propos sera-t-il beaucoup plus modeste.  Je voudrais d’une part essayer de retrouver une cohérence entre les aspects contrastés d’une figure historique qui m’a toujours frappé par son côté paradoxal. Et, à cet égard, je m’attacherai aux textes, et particulièrement aux textes officiels, d’autant plus importants qu’ils dessinent des orientations politiques destinées à être suivies d’effets. Je voudrais d’autre part tenter de cerner, à trente ans de distance, là où le maoïsme, aventure sans doute unique dans l’histoire (provoquer volontairement la révolution dans la révolution) a achoppé, puisque finalement, après d’étonnants succès, il a fini dans l’échec. Car, de cela, il n’est jamais trop tard ou trop tôt pour chercher à tirer des leçons théoriques et politiques. N’ayant ni les moyens ni l’ambition de dresser un bilan systématique, je procéderai, de manière un peu impressionniste, par l’examen de thématiques, et, j’y insiste, beaucoup plus à la manière d’hypothèses que d’assertions solides et vérifiées.

Mao et le pouvoir

Mao était-il assoiffé de pouvoir, y trouvait-il sa raison de vivre et sa jouissance suprême ? Je ne le crois pas. D’abord pour des raisons psychologiques. Mao, loin d’être un médiocre (le pouvoir absolu, nous le savons au moins depuis la psychanalyse, est la revanche des médiocres, torturés par un complexe d’infériorité), était un personnage sûrement fort intelligent, autant persuadé de ses capacités qu’il confessait ses limites, et un séducteur, aimé par deux de ses épouses et adulé par beaucoup de ceux qui l’ont approché. En second lieu il détestait l’autorité. On sait qu’il fut un élève indiscipliné, rebelle aussi à l’autorité paternelle (et en Chine cela tenait du sacrilège), et un étudiant brillant, mais plutôt cabochard. Il me semble qu’il éprouvait une véritable aversion pour la tradition et le poids qu’elle faisait peser sur les comportements et les consciences, tout particulièrement pour le confucianisme[5], ce qui peut expliquer l’énergie qu’il a déployée dans sa volonté de destruction de l’ancien. J’irai même plus loin : l’appel lancé, au début de la révolution culturelle, aux étudiants et plus largement aux jeunes, ses encouragements devant les premières manifestations de contestation, ont dû consonner avec l’esprit de révolte et les enthousiasmes de sa jeunesse. « Oser penser » , ce mot d’ordre, comme d’autres encore, était en fait sa maxime de toujours. Attaquer le pouvoir établi, en l’occurrence le pouvoir du Parti, jusqu’en son «quartier général », signifiait pour lui une fois de plus s’en prendre au conservatisme, aux règles établies, à l’esprit de soumission de l’appareil. Nous aurions donc, selon moi, ce phénomène assez unique dans l’histoire d’un dirigeant arrivé au faîte du pouvoir et jouissant d’un prestige hors pair, et pourtant désireux de détruire certaines racines du pouvoir sur lequel il est assis. Ramener cette ambition à une manière détournée d’éliminer tous ceux qui pouvaient lui faire ombrage, est le genre d’explication simpliste qui rend cette histoire singulière incompréhensible.

Il ne faut pas être naïf : pour accéder au pouvoir et pour s’y maintenir, à ce niveau de responsabilité et dans un monde aussi chaotique que celui de la Chine, qui n’a jamais connu de démocratie, ni le moindre équilibre des pouvoirs, demandait beaucoup d’habilité tactique et de ruse. Il y a incontestablement du Machiavel chez Mao, à cette différence près qu’il ne considérait pas d’abord ses adversaires comme des méchants, mais surtout comme des gens qui se trompaient et s’obstinaient dans leurs erreurs : pour lui tout est avant tout une affaire « de ligne ». On peut penser ici aux luttes acharnées qui se déroulèrent pendant la Révolution française, à cette différence que cette dernière n’a duré que quelques années, avant que le Directoire et le Consulat n’y mettent fin : même destruction violente de l’Ancien Régime (dont le fait hautement symbolique de la mise à mort du roi), mêmes difficultés d’accoucher de nouvelle règles sociales,  mêmes combat entre des lignes opposées, mêmes épisodes de terreur dans des circonstances critiques[6].

C’est ici qu’il faut, à mon avis, souligner une contradiction, dont le maoïsme restera prisonnier : pour imposer ses vues, Mao n’a d’autre ressource que de s’appuyer sur un appareil puissamment concentré, celui du Parti communiste. C’est parfaitement logique pendant les décennies de guerre civile (qui est en même temps une guerre sociale), mais cette centralisation extrême devient un obstacle considérable dans la période de construction de la nouvelle société. Il est finalement aberrant que des décisions d’une portée incalculable aient pu être prises en petit comité, entre une dizaine de personnes du Bureau politique, de manière donc au moins aussi concentrée qu’en Union soviétique. Mao pensait avoir trouvé la solution, en défendant l’idée d’un rapport étroit avec les masses, thème constant de toutes ses interventions. Mais ce rapport était hautement problématique, on y reviendra plus loin.

L’objection qui vient à l’esprit, s’agissant du supposé goût pour le pouvoir de Mao, est celle du fameux « culte de la personnalité », notamment pendant la Révolution culturelle, avec la grande opération de propagande autour du petit livre rouge. Or plusieurs textes (dont une lette à sa femme, qu’il n’a pas empêché de diffuser plus tard[7]) laissent à penser que Mao n’en fut pas, à l’époque, l’initiateur, mais plutôt qu’il a laissé faire. Intellectuellement, cela ne pouvait le satisfaire de reproduire un culte comparable à celui de Staline, ni de faire apparaître ses écrits comme la vérité révélée, alors qu’il était bien décidé à s’appliquer à lui-même le principe de l’autocritique. Mais, politiquement, cela lui servait à combattre les tendances « révisionnistes » au sein du Parti et à enclencher un vaste mouvement de lecture (dans une société encore fort peu cultivée), d’analyse et de discussion. Je reviendrai plus loin sur la révolution culturelle.

Mao et le savoir

S’il n’a pas de soif du pouvoir pour lui-même, Mao a en revanche une soif de savoir inextinguible. On sait, par ceux qui l’ont côtoyé, qu’il passait énormément de temps, et une bonne partie de ses nuits (il dormait le jour) à lire, que sa chambre était encombrée de livres et qu’il consultait de grandes quantités de rapports. Dans l’un de ses discours, il déclare que tout le monde doit étudier et qu’il faut trouver le temps pour cela. Et, à propos de lui-même, « il y a tant de choses que je n’ai pas encore étudiées ; j’ai tant de lacunes, je ne suis absolument pas un être accompli, il m’est arrivé si souvent ne pas pouvoir me souffrir moi-même ! (…) En règle générale j’emploierai chaque jour de ma vie à étudier (…) sinon le moment où je paraîtrai devant Marx sera insupportable. Et s’il me posait quelques questions auxquelles je ne saurais répondre ? »[8].

L’ambition de Mao n’est pas d’être un grand chef, un commandant suprême, mais un guide, mieux encore : un éducateur[9]. Et, de fait, je pense que ce qui a fait son prestige, au moins auprès des cadres, des militants et tout simplement de tous ceux qui savaient lire, ce sont sa capacité et sa fécondité théoriques (une œuvre considérable, d’une taille comparable aux écrits de Marx ou de Lénine), la simplicité et la clarté de son exposition, son sens pédagogique (notamment à travers le choix des exemples). Personne, sans doute, parmi les dirigeants chinois, ne lui arrivait à la cheville à cet égard. Sans cette stature intellectuelle, et alors qu’il n’était pas un tribun ni vraiment un meneur sachant enflammer les foules (Staline était, semble-t-il, plus doué en la matière), on ne voit pas comment il aurait pu exercer un tel pouvoir de conviction, un tel magistère[10]. Il aurait probablement été à la merci du premier complot venu parmi tous ceux qu’il a mis sur la sellette ou fait réprimer.

Mais le rapport de Mao au savoir est aussi une critique du savoir pédant et livresque, divorcé du concret. Il suffit de relire à cet égard ses virulentes attaques contre le culte du livre et contre le stylé stéréotypé dans le Parti - des pages qui devraient continuer à inspirer aujourd’hui. Aucune étude ne vaut, selon lui, si elle ne s’accompagne d’enquêtes sur le terrain[11], et le voilà qui ne va jusqu’à préciser quelle doit être la technique de l’enquête, comment elle ne doit pas se perdre dans l’empirique, mais poser au réel les questions importantes[12]. Quant au style stéréotypé, il dresse contre lui « un réquisitoire en huit points », qui incrimine le « verbiage interminable », « l’air affecté et prétentieux destiné à intimider les gens », le « langage plat et insipide » (alors que le vocabulaire du peuple est « très riche et vivant »), le catalogue disparate (« comme dans une pharmacie chinoise »), les attaques irresponsables etc. Une critique que n’aurait pas désavouée un Pierre Bourdieu.

Mao se garde bien de l’anti-intellectualisme, et dans divers textes il se plaît à souligner l’apport indispensable des intellectuels, mais il connaît trop leurs défauts pour leur laisser toute latitude. Voilà qui nous mène à la question de son dogmatisme et de ce qu’on dénonce comme son double jeu vis-à-vis d’eux.

Mao et la critique

L’affirmation surprendra peut-être, mais Mao a été un défenseur de la liberté de pensée. Les opinions minoritaires, dit-il, peuvent être la vérité de demain (et de citer Copernic, Darwin) ; c’est la pratique, dont la pratique scientifique, qui fera le tri. La liberté de pensée, dit-il, doit s’accompagner de la liberté d’expression, et notamment de la liberté de critique[13]. Dans une société habituée à respecter l’autorité, et dans un Parti dont les cadres ont tendance à se comporter comme les anciens fonctionnaires impériaux, si soucieux de tenir leur rang, de telles propositions étaient difficiles à avaler. On pourrait ici multiplier les citations, par exemple : « Ecoutez les avis, surtout ceux qui sont désagréables (…) Laissez les autres donner leur point de vue, le ciel ne s’écroulera pas (…) Ne croyez pas que vous avez toujours raison comme si vous étiez le seul à posséder la vérité »[14]. Tout le monde peut ainsi critiquer les cadres, jusqu’au plus petit subalterne. Corollairement, chacun doit avoir le courage de reconnaître ses erreurs. Mao ne s’est pas exempté de cette règle de conduite, puisqu’il a reconnu publiquement avoir commis de graves erreurs (purge sanglante de 1930, erreurs de stratégie militaire ayant conduit à des défaites, entière responsabilité personnelle concernant la politique des petits hauts fourneaux pendant le Grand bond etc.[15]).

Il y cependant deux aspects de la critique, qui ont fait peser de lourdes hypothèques, à mon avis, sur la politique maoïste. Le premier est que l’appel à la critique tous azimuts peut facilement dégénérer en un système de dénonciations généralisé, chacun essayant de régler son compte au voisin, de l’accuser de ce qu’il n’a pas fait et de l’étiqueter comme mauvais élément (réactionnaire, droitier, voire espion ou saboteur). La critique n’est loisible que si ceux qui sont critiqués ont les moyens de se défendre, s’ils peuvent porter plainte pour diffamation ou mauvais traitement. Ce qui implique des instances de conciliation et des tribunaux indépendants. Le grand tort de Mao, selon moi, est de n’avoir pas prôné des instruments judiciaires de règlement des conflits, probablement dans l’idée qu’il ne faut pas apaiser les conflits, mais les laisser aller jusqu’au bout, fût-ce au prix de graves injustices. Cela tient aussi peut-être à un certain mépris – partagé alors par beaucoup de marxistes – pour le droit, censé figer la société dans des règles paralysantes. Quoiqu’il en soit, les campagnes idéologiques maoïstes ont souvent tourné à la chasse aux sorcières, qu’il l’ait voulu ou non, que ce fût ou non la faute de dirigeants ou de cadres soucieux de se faire bien voir et de rester dans la ligne par opportunisme ou par précaution[16].

L’autre dérive est celle des méfaits de l’autocritique. On sait que, dans les partis communistes, l’autocritique a fonctionné comme un effroyable moyen de pression psychologique, puisque, en particulier lors des procès de Moscou, des communistes se sont accusés de fautes imaginaires, pas seulement sous la torture physique ou morale, mais aussi dans un esprit de sacrifice, pour ne pas ruiner leur foi communiste, ou ne pas nuire à la révolution. Une autocritique n’a aucun sens si elle est forcée. Les déclarations de Mao pour récuser la contrainte n’ont cependant pas manqué. Par exemple : « la lutte idéologique se distingue des autres formes de lutte : on ne peut y appliquer que la méthode patiente du raisonnement, et non la méthode brutale de contrainte »[17]. Le précepte ne fut guère appliqué. L’autocritique forcée (pressions psychologiques, brutalités physiques, tortures, menace de la déchéance sociale, de la prison ou du camp de travail) fut monnaie courante, et pas seulement le fait des Gardes rouges[18]. Par ailleurs il suffit que l’autocritique se donne pour un impératif moral pour qu’elle engendre les plus sinistres effets pervers : auto-humiliation (particulièrement sévère dans la mentalité chinoise, où il ne faut pas perdre la face, ce qui a pu conduire souvent au suicide), confession de peur de perdre son rang, conformisme pour plaire à l’autorité.

Il me semble que, dans l’esprit de Mao, l’autocritique s’inscrit dans un programme d’ensemble, qui est celui de la rééducation. Pour lui il est toujours possible de se rééduquer, c’est-à-dire, de rompre avec sa vieille éducation ou ses vieilles idées pour en embrasser de nouvelles. Dangereuse utopie sans aucun doute : on ne se refait pas si facilement, surtout quand éprouve du ressentiment ou quand on a été brisé.

La période des « Cent fleurs » a illustré les limites et les excès de l’usage de la critique dans la politique maoïste. Certains l’interprètent aujourd’hui comme une gigantesque manipulation : Mao aurait lancé le mouvement pour mieux débusquer et ensuite frapper tous les adversaires de sa politique[19]. Même si tout n’est pas faux dans cette interprétation (pour Mao le mouvement de la critique doit amener dogmatiques et « révisionnistes » à se découvrir), elle fait l’impasse sur le contexte de l’époque. Du côté des intellectuels certains s’en prendront violemment au nouveau régime. Mais ce sont aussi les anciennes classes dirigeantes qui entament alors des opérations de sabotage. Et tout cela fait craindre une répétition de la révolte hongroise, qui a bel et bien, par l’un de ses côtés, menacé le socialisme. Enfin les « droitiers » (ceux qui veulent ralentir le rythme de la révolution ou copier les méthodes soviétiques) profitent de la libéralisation pour défendre leurs idées (plus douteuse est l’interprétation selon laquelle ils auraient encouragé la pagaille pour montrer que la politique maoïste conduisait au chaos)[20]. Quoi qu’il en soit, la répression ne semble pas avoir eu la brutalité que la propagande occidentale a exploitée : elle a surtout consisté à obliger des centaines de milliers de personnes à aller travailler de leurs mains, dans les usines ou les campagnes, ce qui sera réédité pendant la révolution culturelle[21].

La période des cent fleurs pose la question cruciale de la démocratie « populaire », avec son parti unique, ou plus exactement dominant[22] dans le cas de la Chine. J’ai tendance à penser que, dans certaines circonstances historiques (guerre civile, doublée d’une guerre sociale, état d’arriération des masses, transition chaotique), le parti dominant est la seule solution pour empêcher la décomposition de la société ou la soumission du pays aux intérêts étrangers. Mais encore faut-il que ce parti connaisse une véritable démocratie interne (j’y reviens plus loin). Et rien ne peut justifier les limitations à la liberté d’expression, quand précisément le parti dominant dispose des moyens de contrer le sabotage et d’empêcher la mainmise des forces hostiles sur les moyens d’information (nous savons, par des exemples comme ceux du Chili ou des républiques d’Amérique centrale, de quoi sont capables l’impérialisme étranger et les bourgeoisies compradores). Ce furent là, me semble-t-il, deux pierres d’achoppement du maoïsme.

Mao et la morale

La biographie de Chang et Halliday fait de Mao un être totalement immoral. Mao aurait tenu, vers l’âge de 24 ans, des propos comme ceux-ci :  « Je ne souscris par à l’idée que pour être moral le motif de nos actions doit tendre vers le bien d’autrui. La morale ne doit pas être définie par rapport aux autres (…) Les gens tels que moi veulent (…) satisfaire pleinement leur cœur et, ce faisant, nous adoptons automatiquement les codes moraux les plus valables (…) J’ai mon désir et j’agis conformément à ce qu’il me dicte. Je ne suis responsable envers personne » (etc.)[23]. Et les auteurs de conclure : « Mao exprima les traits dominants de son caractère, qui demeurèrent inchangés au cours des soixante années suivantes ». On comprendrait alors pourquoi, selon eux, Mao fut capable de toutes les vilénies (par exemple se désintéresser de ses nombreux enfants, refuser à Chou En-lai de se faire soigner de son cancer[24]). Tout cela est pourtant loin d’être probant.

Les propos de jeunesse se comprennent beaucoup mieux si l’on se souvient de la critique de la morale idéaliste chez de grands auteurs de l’époque, comme Nietzsche ou Rauh : les principes moraux ne peuvent trouver leurs sources dans des maximes rationnelles, mais dans le jeu des instincts. Le jeune Mao est dans une situation semblable, mais vis-à-vis du confucianisme[25]. Personnellement, je trouve que cet « amoralisme » est d’une certaine façon rassurant : il évite le fanatisme moral. J’ai été frappé par le contraste entre les écrits de Mao et le livre de Liu Chaoqi, « Pour être un bon communiste », véritable bible à l’usage des membres du Parti : les premiers comportent surtout des préceptes politiques (je pense en particulier à l’écrit « A propos des méthodes de direction »), le second tient du catéchisme moral. Quant aux vicissitudes de la vie de Mao, il faut les relier aussi à une activité politique incessante et acharnée, à un climat de conflits nationaux et internationaux permanent, qui laissaient peu de place à une vie personnelle harmonieuse[26]. La personnalité de Mao – son engagement sans répit pour le socialisme – est incompréhensible si l’on en fait une sorte de Bokassa ou d’Idi Amin Dada à l’échelle de la Chine. Je ne veux pas dire que Mao était un saint homme, mais simplement que sa passion de la politique faisait sans doute passer tout le reste au second plan. Pour faire référence à Camus, il aurait certainement préféré la révolution à sa propre mère (qu’il adorait).

Je soupçonne quand même Mao d’avoir, comme beaucoup de marxistes, considéré que la morale n’était qu’une superstructure, aussi variable que pouvaient l’être les infrastructures de la société. Aujourd’hui je pense que, si le socialisme doit reposer sur des bases anthropologiques réelles (donc sur une véritable politique des besoins, alors que le capitalisme les frustre, les subvertit ou les dénature), il ne peut évacuer la dimension morale « abstraite » (disons kantienne), qui donne tout son sens à ses idéaux.

Une accusation plus grave est d’affirmer que Mao a, s’agissant de lui-même, fait tout le contraire de ce qu’il prônait sur le plan politique : il aurait abhorré le travail manuel, il n’aurait pratiquement jamais été en contact avec les masses, il aurait mené une existence fastueuse, avec d’innombrables résidences personnelles[27]. Il y a sans doute un peu de vrai dans ce tableau, mais peut-on imaginer que le plus haut responsable du pays puisse mener la vie d’un cadre ordinaire, ne serait-ce que pour des raisons d’emploi du temps et de sécurité ? Par ailleurs Mao n’est pas en contradiction avec lui-même, puisque, tout en prônant la politique la plus égalitariste de toute l’histoire moderne, il a toujours critiqué l’égalitarisme absolu[28]. Il y décidément quelque chose d’indécent à mettre en cause le « train de vie » des dirigeants de pays socialistes, quand on ne dit pas un mot des immenses fortunes ou avantages des puissants des pays capitalistes.

Mao et la violence

C’est sur cette question que Chang et Hallyday se déchaînent. Pour eux, la violence étatique (arrestations arbitraires, jugements sommaires, déportations en masse, exécutions à grande échelle, mises en esclavage, sacrifice de millions de vies pour les besoins de la realpolitik etc.) a été le principal, sinon le seul instrument de gouvernement de Mao. Qui plus est, ce dernier aurait été un véritable sadique, prenant plaisir à la torture et aux tueries. On a envie de dire :  « trop, c’est trop », surtout quand les sources sont douteuses, quand des bouts de phrase sont isolés du texte, et quand le nombre de morts ou de suicides est calculé par extrapolation. Pourtant, on ne peut évacuer la question de la violence révolutionnaire.

Ici encore il faut tenir compte du contexte historique. La société chinoise traditionnelle, quand on prend la peine de se pencher sur elle, fut à la fois une société extrêmement policée, et une société d’une rare cruauté, tant s’agissant des luttes intestines au sein du pouvoir impérial qu’au plan des rapports à la population (ce n’est pas pour rien que les « supplices chinois » ont atteint une triste célébrité, dépassant en horreur ceux pratiqués pendant notre Moyen Age et sous le pouvoir royal). Par ailleurs cette société chinoise n’a pas connu la révolution individualiste qui remonte loin en Occident : l’individu en tant que tel y compte beaucoup moins que ses communautés d’appartenance, et la mort y est vécue comme une dimension de la vie. Or on ne rompt pas avec ce lourd héritage, que les Lumières n’ont pas traversé, en quelques décennies (il explique bien des survivances actuelles, qui nous paraissent barbares, telle que le recours à la peine de mort). Enfin un grand nombre des tueries ou des massacres rapportés se sont produits en période de guerre, une guerre civile inexpiable[29], ou pendant la révolution culturelle, qui a connu des épisodes de guerre civile. Dans de telles conditions, il est quand même, je crois, à l’honneur de Mao d’avoir voulu à plusieurs reprises limiter les exactions – ce que Chang et Halliday passent totalement sous silence. Déjà à l’époque de Yanan, Mao s’était opposé à l’exécution des prisonniers et avait voulu instituer un tabou sur la peine de mort. Plus tard, traitant des rapports entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires, il a condamné la liquidation physique de ces derniers, sauf en cas de crime[30]. En ce qui concerne ses adversaires politiques, il s’est toujours opposé à leur exécution - sans s’élever pourtant contre de mauvais traitements.

Ceci dit, l’attitude de Mao par rapport à la violence reste profondément ambiguë : il reste, je crois, profondément persuadé que la violence est une accoucheuse de l’histoire, que la lutte des contraires est un destin de l’humanité, qu’elle se poursuivra même pendant le communisme. Et il a beaucoup d’indulgence pour les opprimés : leur violence peut être contenue, mais elle est fondamentalement juste. Si l’on compare cela au grand rêve d’une humanité enfin réconciliée et débarrassée de la violence – un but qui peut excuser tous les moyens pour y parvenir – on ne peut s’empêcher de penser qu’il n’a pas tort. Mais là où il tort, je le redis, c’est de ne pas avoir instauré un règne de la légalité, cette légalité eût-elle comporté des mesures répressives pour les ennemis de la liberté (une liberté qu’il juge impensable ou mystificatrice sans une certaine égalité).

Mao et la philosophie

Pour comprendre quelque chose  à la politique maoïste, je suis persuadé qu’il faut en passer par la philosophie de Mao. Je ne peux ici entrer dans de longues analyses – il y faudrait un livre -, mais je voudrais en relever quelques aspects, que tout lecteur de ses textes retrouvera aisément.

Ce qui anime Mao, ce n’est pas la volonté de puissance, c’est d’abord et avant tout la recherche de la Vérité – un vrai leitmotive de ses écrits. La rencontre avec le marxisme a été décisive à cet égard : c’était pour lui la théorie qui voulait et qui pouvait se vérifier dans l’action, et qui, de ce fait, était supérieure aux autres (à savoir les théories idéalistes, qui se contentaient d’interpréter le monde, et les théories empiristes, qui restaient le nez collé sur le réel). Et c’est pourquoi il est anti-dogmatique : le marxisme doit constamment se confronter à d’autres théories, se remettre en question, et il faudra le remanier ou même y renoncer si l’action venait à le démentir. Or le marxisme implique que la vérité ne soit pas l’œuvre de quelques hommes, fussent-ils géniaux, mais de la multitude de ceux qui sont engagés dans l’action.

C’est ce qui explique deux convictions inébranlables dans la pensée de Mao. La première est que la seule ligne politique valable est la ligne de masse. Bien entendu les individus sont pris dans des préjugés et des croyances et englués dans leurs intérêts matériels (Mao ne se fait pas plus d’illusions sur les paysans que sur les ouvriers). Mais d’une part ceux qui sont en prise directe sur le réel en savent, d’une certaine façon, beaucoup plus que les « intellectuels ». D’où son idée que la rééducation en passe en partie (je veux dire : pas seulement pour connaître les conditions de vie des exploités) par le travail manuel : « Une année comme paysan et deux années comme ouvrier, voilà la véritable école supérieure ! Les universités, ce sont les usines et les villages »[31]. D’autre part ceux qui entrent dans l’action vont bousculer leurs habitudes de pensée et faire bouger celles des autres. D’où son éloge des luttes des dominés, fussent-elles violentes, et son encouragement donné aux « activistes », même s’ils commettent des erreurs, qu’ils pourront ensuite corriger. Plus largement, Mao voit la politique comme une science expérimentale : on voit ce qui marche et ce qui ne marche pas, et on soutient des initiatives même très minoritaires, surtout si elles viennent des masses (par exemple Mao n’était pas un défenseur à tout crin des communes populaires et des cantines, où il avait vu un possible communisme, mais pensait avant tout qu’elles avaient valeur d’expériences, dont certaines devaient, si elles réussissaient, être popularisées[32]).

Deuxième conviction : les individus, sauf si leurs intérêts de classe les aveuglent comme une maladie sans rémission, peuvent toujours se réformer, moyennant des conditions propices à leur « rééducation ». Ils ne sont presque jamais irrécupérables, et il suffira qu’ils reconnaissent leurs erreurs pour qu’on leur rende leur travail et leur place dans la société ou le Parti. On a accusé bien entendu la rééducation de constituer un lavage de cerveau. L’expression ne gêne pas Mao, pourvu que la rééducation se fasse par la persuasion, et non par l’autorité ou la contrainte. Certes les rééducateurs peuvent à leur tour se tromper et tromper les rééduqués, mais ce sont alors eux-mêmes qui devront être rééduqués et leurs victimes réhabilitées. Il y a là, il faut le dire, un étrange et inquiétant optimisme. Mao mésestime toute la violence symbolique que peuvent comporter les pratiques de rééducation, la blessure narcissique que représente la reconnaissance d’une erreur, la puissance des manœuvres psychologiques d’auto dissimulation. Plus grave encore, il y a une contradiction dans le fait de désigner d’office comme individu à rééduquer quelqu’un en fonction de son passé ou de ses origines, sans présupposer qu’il ait pu se réformer lui-même[33]. L’inquisition est bien le contraire de la persuasion. Et l’histoire a bien montré que trois décennies de «rééducation » n’ont pas, loin de là, entraîné cette transformation culturelle que Mao croyait possible.

La recherche de la vérité se combine chez Mao à une philosophie matérialiste dialectique tout à fait originale, dont je voudrais dire quelques mots. Cette philosophie puise à la fois dans la dialectique marxiste (surtout dans celle de Engels) et dans la pensée chinoise traditionnelle. Le matérialisme d’abord : il s’agit de bien plus qu’un matérialisme méthodologique (la science suppose la réalité de son soubassement), puisqu’il dessine une ontologie. Autant Mao n’est pas un sceptique dans sa théorie de la connaissance, autant sa conception du monde relativise le réel appréhendé : pour lui l’histoire humaine n’est après tout qu’un fragment de l’histoire naturelle, et la planète un fragment de l’Univers. Je ne saurais dire quelles sont les racines orientales (taoïsme sans doute, bouddhisme peut-être) de ce matérialisme foncier (à la différence du confucianisme, qui est surtout un humanisme), mais il imprègne une vision du monde qui conduit à un détachement qu’on ne trouve que chez les contemplatifs, qui, eux, se désintéressent de l’action. Quand il envisage le futur de l’histoire humaine elle-même, il compte toujours par décennies, par siècles, voire par millénaires ! Je ne connais pas d’autre exemple d’homme politique de premier plan se projetant de cette manière et aussi loin dans l’avenir.

La dialectique ensuite : là est, à mon sens, le cœur du maoïsme. «Un se divise en deux », « toute chose est elle-même et son contraire », de telles formules conduisent Mao à un balancement dialectique qui est fascinant pour le lecteur et a dû fortement impressionner ses auditoires, quelle que fut la question abordée (par exemple il est bon que le marxisme rencontre toujours son contraire, il est bon qu’il y ait en Chine des partis « libéraux », « les guerres nourrissent la paix, les périodes de paix nourrissent la guerre »…). Une des choses que Mao reproche à Staline, c’est de n’avoir pas compris grand-chose à la dialectique[34]. De fait Staline reste dans la conception hégélienne de la dialectique : la négation débouche sur la négation de la négation, et le communisme sera la synthèse finale. Rien de tel chez Mao : la lutte des contraires ne cessera jamais, c’est ce qui fait la richesse de la vie, et le communisme lui-même sera un perpétuel combat[35]. Une telle conception de la dialectique plonge ses racines dans la philosophie chinoise traditionnelle, où le yin et le yang, le Ciel et la Terre, et tout ce qui est dans l’univers, sont en constante opposition. Mais, à ce qu’il me semble, Mao s’en détache dans la mesure où il met beaucoup plus l’accent sur le déséquilibre que sur l’équilibre des forces. Du coup sa philosophie réduit le caractère tragique de l’histoire. Par exemple : il ne se fait aucune illusion sur les lendemains, le révisionnisme pourra l’emporter, le capitalisme pourra être restauré, l’équilibre du monde sera bouleversé, mais qu’importe, un jour reviendra où les masses se soulèveront à nouveau et où les choses basculeront de l’autre côté, car le mouvement des contradictions sera sans fin. On ne peut qu’être frappé devant cette absence de téléologie, ce refus de l’eschatologie. Une seule certitude peut-être : la vérité se fraiera toujours un chemin. 


Mao et la politique

Je crois qu’on comprend mieux à partir de là le sens de la politique maoïste. Chaque chose en ce monde a un bon et un mauvais côté, et peut être contrebalancée par son contraire. Ainsi pour Mao le Parti est un mal nécessaire, à cette étape de l’histoire. Et inévitablement le Parti se bureaucratise, c’est-à-dire se dégrade en groupement d’intérêts et s’endort dans ses rites, ses idées et ses certitudes. Il y a alors deux remèdes, qui fournissent l’antithèse salvatrice : 1° l’éducation par l’étude et la rééducation par les campagnes de rectification (qui concernent aussi le style de travail) et le retour périodique à la production (envoi des cadres dans les campagnes et les usines)[36]. 2° les mouvements de masse, cette ‘démo-cratie’, qui sert de contrepoids au centralisme. Contrairement à la thèse selon laquelle Mao n’aurait déclenché de tels mouvements que pour rasseoir son pouvoir, l’appel aux masses pour qu’elles critiquent les dirigeants, et même se soulèvent s’ils ne répondent pas à leurs attentes, fut une perspective stratégique constante dans la politique de Mao.

En fait les garanties démocratiques inscrites dans les statuts du Parti ont peu pesé face à la hiérarchie descendante[37], les campagnes idéologiques ont dégénéré en luttes pour le pouvoir, et les retours à la production sont apparus, au moins en partie, comme des mesures disciplinaires. Il faut bien admettre que cette dialectique était bancale, et qu’elle conduisait plus à l’instabilité qu’à des équilibres dynamiques. La révolution culturelle a aussi montré la force et les limites de la politique maoïste.

Quand Mao la fait adopter en 1966, il n’imagine pas le maelström qu’il va déclencher, il le reconnaîtra lui-même. Il ne pense pas que des jeunes plutôt instruits[38] vont se mettre à tout casser, se lancer dans de terribles chasses aux sorcières, se livrer à tant de traitements cruels, créer des factions prêtes à en découdre (en se réclamant de lui), voire à s’exterminer. Il pense qu’il suffira de fermer les écoles et universités pendant quelques mois et que les études pourront ensuite reprendre calmement (il faudra prolonger, vu le chaos ambiant, le délai de six mois, puis d’une année, et encore d’une année). Il n’a pas prévu que la Chine allait se trouver dans un état de quasi anarchie, surtout quand les ouvriers et les employés sont entrés en ébullition. Si au début il s’est opposé à toute répression du mouvement, il n’a pas trouvé ensuite d’autre ressource que de faire intervenir l’armée (à laquelle on interdit de se servir de ses armes)[39], en lui donnant un rôle clé dans les comités révolutionnaires et en lui confiant la tâche de faire tourner l’économie et de se substituer aux cadres suspendus (quand les violences gagneront tout le pays, l’armée en viendra, dans certaines provinces, à la répression brutale). Et il va recourir à sa méthode favorite : non plus seulement les voyages volontaires, mais aux frais de l’Etat, vers les campagnes[40], mais la rééducation forcée, qui dura fort longtemps. Mon propos n’est pas, ici, de retracer l’histoire de la révolution culturelle, mais de souligner les pièges et les leurres de ce volontarisme politique bien particulier : la mobilisation des individus face à des institutions qui résistent, alors même qu’il n’existe pas de structures reconnues de contre-pouvoir. Les « masses » n’ont pas toujours raison, et il arrive inévitablement qu’elles s’opposent violemment les unes aux autres. Le bilan réel de la révolution culturelle – qui constitua à la fois l’apogée et la chute du maoïsme – est difficile à établir. Au passif il faut compter un très grand nombre de morts[41] et de victimes, une stagnation de l’économie (qui ne s’est pas effondrée[42]), des destructions du patrimoine national, des années d’enseignement et de recherche perdues, le désenchantement d’une jeunesse qui pense avoir été flouée[43], des transformations dans les rapports sociaux avortées (j’y reviens plus loin). Il y a pourtant un actif : la révolution culturelle fut une fantastique libération d’énergie et des observateurs considèrent que, tout en s’étant effectuée sous le signe d’un conformisme extrême et d’une ferveur quasi religieuse, elle a conduit ensuite les gens à penser par eux-mêmes ; nombreux de ceux là même qui ont pâti des violences et des interruptions de leurs études ou de leur carrière disent encore aujourd’hui qu’ils ont tiré quelques bénéfices du brassage social, et certains vont même jusqu’à souhaiter une nouvelle révolution culturelle, certes plus maîtrisée, pour renouer avec les valeurs du socialisme[44] ; l’aile gauche du Parti n’hésite pas à se réclamer, sous réserve, de l’héritage maoïste.

Mao et l’économie

Mao le reconnaissait lui-même : il ne connaissait pas grand-chose à l’économie (qu’il invite pourtant tous les cadres à connaître). Mais il avait une conviction profonde : il fallait combattre sans cesse l’économisme.

C’est dans ce domaine que le volontarisme politique de Mao finit dans le paradoxe. Mao pense, me semble-t-il, qu’on peut diriger le développement économique comme on commande à une armée. Dès lors l’économie de commandement, copiée sur le modèle soviétique (comme système qui visait à la planification intégrale et à la résorption des rapports marchands), lui convenait parfaitement, même s’il s’est écarté passablement de ce modèle (par exemple en ce qui concerne les rapports entre industrie lourde, industrie légère et agriculture). Le Grand Bond en avant fut l’illustration la plus évidente de ce volontarisme, avec ses objectifs de production irréalistes. En d’autres termes Mao, qui ne cesse de vanter l’esprit d’initiative et la créativité des masses, ne s’avise pas qu’il faut laisser aux unités de production une large autonomie propice à ces comportements, et que celle-ci doit s’accompagner de relations horizontales, relations de coopération, mais aussi de marché et de concurrence, au moins dans une certaine mesure. C’est la raison sans doute pour laquelle il n’a manifesté aucun intérêt pour le modèle yougoslave. Au fond, tout en voulant limiter la centralisation (c’est ainsi que chaque province devait d’abord « compter sur ses propres forces »), il pensait que le socialisme ne pouvait s’en passer, pourvu qu’on favorise des « expériences » qui pourraient, en cas de succès, être généralisées. Entre les différents modèles de socialisme issus de la tradition socialiste[45], y compris la tradition marxiste, il a toujours privilégié le modèle de planification impérative, dans l’idée que le marché était le terreau de la petite bourgeoisie, et surtout du capitalisme (ce qui, du reste, n’était pas totalement faux. L’évolution actuelle de la Chine montre combien il est difficile de maîtriser le développement du capitalisme, dès lors que l’on lâche la bride aux rapports marchands).

L’autre aspect de la critique maoïste de l’économisme - celui qui m’a le plus impressionné, il y a trente ans -  était la critique maoïste du primat des forces productives. On peut résumer la position de Mao en trois thèses : 1° les rapports de production déterminent le rythme des forces productives. En changeant ces rapports, on peut accélérer le développement, faire bien mieux que l’Union soviétique et rattraper rapidement les pays capitalistes les plus avancés 2° si l’on duplique les méthodes de commandement et d’incitation capitalistes (le pouvoir conféré aux dirigeants, une forte hiérarchie des salaires, le salaire au mérite, les licenciements et pénalités diverses), on aura, par delà les modifications du régime juridique de propriété, des rapports sociaux de type capitaliste, qui non seulement s’opposent au socialisme, lequel vise à réduire les inégalités et à associer toutes les catégories de travailleurs à la gestion, mais encore stérilisent les pouvoirs créateurs de individus 3° si l’on fait jouer certains ressorts capitalistes (le profit au poste de commandement, la nature des produits déterminée par le seul marché), on abolit les finalités collectives et on transforme les individus en consommateurs individuels, qui ne cherchent plus que leurs satisfactions privées et se détournent de la politique, si bien que ces aspects capitalistes produisent à la chaîne des esprits bourgeois ou petits-bourgeois.

Faut-il dire aujourd’hui que cette critique de l’économisme était fausse, puisqu’elle a finalement échoué ? Vaste question que je ne peux aborder ici, mais il est évident que l’évolution actuelle de la Chine tend à montrer que certaines prévisions de Mao n’étaient pas dénuées de pertinence. Où était donc l’erreur ? Il y en a au moins une que je voudrais relever. En bon matérialiste, Mao aurait du penser que les forces productives n’étaient pas une matière modelable à volonté. Si l’on prend l’exemple de l’agriculture, l’état des techniques et des ressources disponibles rendait sans doute intéressantes des formes de coopération (le mouvement des coopératives a du reste donné de bons résultats), mais pas des structures collectives aussi fortes que les communes populaires, avec leur système d’équipes, de brigades, de points travail etc. Et les mentalités n’y étaient pas davantage prêtes[46]. Dès que les communes ont été démantelées et que la petite exploitation paysanne a été rétablie (la terre restant heureusement propriété publique), l’essor économique dans les campagnes fut remarquable. Pour le reste il y aurait beaucoup à retenir de la création institutionnelle maoïste (les comités de triple union, la participation à la production, les comités d’usagers etc.), dans une économie socialiste qui ne serait plus une économie de commandement.

Brève conclusion

Le maoïsme me renvoie toujours cette question lancinante : comment faire que la révolution soit possible, et surtout durable, quand les structures économiques et politiques, qui s’alourdissent avec la complexité de la société, tendent toujours à reconstituer une classe dominante, quand celle-ci tend à monopoliser tous les leviers, et aussi quand l’environnement international exerce ses pressions, ne serait-ce que par le jeu des échanges économiques ? Pour Mao, c’est la question centrale, et c’est pourquoi il a toujours considéré que, dans une société socialiste, même évoluée, le problème n’était jamais réglé, que la lutte entre les deux voies (la voie socialiste et la voie capitaliste) continuait de plus belle, et qu’elle donnait lieu à un combat sans fin entre deux lignes. Pour le dire d’une autre façon, comment marcher vers plus d’égalité et de liberté en empêchant les retours en arrière, les restaurations ou les changements de maîtres, quand les exploités et les dominés n’y sont, jusqu’à présent, jamais parvenus ? Mao a cru trouver une voie dans sa conception de la dictature du prolétariat : un parti de masse dirigeant (mais sans exclusivité), un Etat entièrement soumis à ce parti, la mobilisation des masses pour bousculer la bureaucratie, une économie de commandement s’accompagnant d’une intense participation des travailleurs, des campagnes idéologiques lancées d’en haut mais s’appuyant sur le peuple pour permettre le travail de la Vérité. En un mot cela s’appelle du volontarisme politique, et comment sans ce volontarisme (l’exact opposé du néo-libéralisme) inverser le cours de l’histoire ? Mais l’histoire a montré les limites et les dérives de ce volontarisme. Si bien qu’aujourd’hui on en vient à penser que, tout en gardant le noyau de la dialectique maoïste, il faudrait en penser autrement les termes et considérablement l’affiner. Le (ou les partis) qui se réclament effectivement du prolétariat[47], s’ils deviennent ou redeviennent des partis de masse, ne devraient plus (à terme) craindre l’existence de partis bourgeois, qui peuvent même représenter un adversaire utile. Des formes de démocratie plus directe (notamment les référendums d’initiative populaire) peuvent donner aux « masses » les moyens d’intervenir par elles-mêmes dans la politique. L’Etat[48] « républicain » devrait certes être soumis au pouvoir politique (assemblées populaires, gouvernement), et non aux puissances privées, mais la justice devrait être indépendante pour que les lois soient respectées et la corruption enrayée – il s’agit de concevoir l’équilibre des pouvoirs aussi comme une dialectique. Le modèle économique du socialisme devrait être complètement repensé dans l’esprit d’une dialectique positive[49] : la combinaison d’une planification incitative (ce qui maintient l’impulsion politique) et de plus d’autogestion (ce qui va plus loin que les « comités de triple union » dans le cadre d’une économie dirigée, et favorise initiative, responsabilité et créativité sans avoir à constamment mobiliser les travailleurs comme on motive des soldats) ; la combinaison de la production de biens sociaux  (pour assurer la citoyenneté et la solidarité) et de la production de « biens privés » (pour répondre aux demandes individuelles). La lutte idéologique et, plus généralement, la vie culturelle reposeraient aussi sur une dialectique entre le débat politique et les initiatives venant des individus et de leurs associations. Etc…Je ne saurais bien sûr en dire plus ici, car les problèmes sont multiples et complexes, et les questions ne peuvent être aujourd’hui que largement débattues. Je voulais seulement suggérer que l’aventure (dans le bon sens du terme) maoïste ne devrait pas être passée par pertes et profits, que l’on peut en tirer quantité d’enseignements tant négatifs que positifs. Ce n’est pas la consternante biographie de Chang et Halliday qui peut contribuer à cet examen, car, s’agissant même des informations qu’elle apporte, il faudrait les passer sérieusement au crible. Ce n’est pas non plus le silence général (y compris en Chine, où l’inventaire du maoïsme n’est pas à l’ordre du jour) qui peut servir la cause des révolutions futures.

Tony Andréani

[1] Je précise que, pour autant, je n’ai pas été un militant maoïste, en partie parce que j’étais peu convaincu par les diverses variantes du maoïsme occidental.

[2] Ce manque de sérieux est relevé par un historien, Jean-Louis Margolin, pourtant co-auteur du Livre noir du communisme, dans l’article « Mao, une contestable biographie », Le Monde, 29 juin 2006.

[3] On peut noter, par exemple, l’usage fréquent de la formulation : « il est quasiment certain que… », là où un historien professionnel dirait, en l’absence de certitude : « il est probable (ou vraisemblable) que ».

[4] Philip Short, Mao Tsé-Toung, Fayard, 2005, pour la traduction française. Philip Short, ancien correspondant de la BBC, a vécu en Chine dans les années 70 et 80, et y est retourné régulièrement.

[5] Comme tous les jeunes Chinois, Mao a été fortement imprégné par le confucianisme, et il lui est arrivé plus tard de reconnaître des mérites à Confucius.

[6] Je pense ici surtout à la période de la guerre civile. Mao, après la prise de pouvoir, s’est mainte fois opposé à la répression brutale, ce qui ne veut pas dire que ses admonestations, adressées aux responsables de tous niveaux, aient été suivies (j’y reviens plus loin). Chang et Halliday en font au contraire le responsable unique de toutes les exactions – ce qui est logique dans leur thèse d’un système totalitaire, dominé par un dictateur tout-puissant, mais qui témoigne d’une incroyable méconnaissance de l’histoire réelle.

[7] Voici quelques extraits de cette lettre : « Je n’ai jamais cru que ces quelques petits livres écrits par moi contenaient une telle puissance spirituelle. Quand il (Lin Piao) les aura portés aux nues, le pays tout entier ne tardera pas à suivre son exemple. C’est aussi exagéré qu’une  ‘Wang Po offrant des melons qu’elle vendrait et dont elle chanterait elle-même les louanges’. J’ai été poussé par eux sur le ‘Mont-Liang’ ; je ne peux sans doute pas leur refuser mon assentiment. Etre obligé, dans une question d’une importance extrême, de donner mon assentiment contre ma propre conviction, voilà qui ne m’était encore jamais arrivé de toute ma vie » (in Le Grand livre rouge, Ecrits, discours et entretiens, 1949-1971, Flammarion, 1975, p. 260). Citons également ces lignes d’un discours prononcé au cours d’un voyage d’inspection, en août-septembre 1971 : « Je ne suis pas un génie (…) les génies ne sont que des êtres un peu plus intelligents ; le génie ne s’appuie pas sur une ou plusieurs personnes, mais sur un parti, et le parti est l’avant-garde du prolétariat. Un génie s’appuie sur la ligne de masse, sur la sagesse collective » (ibidem, p. 270). En 1969 Mao fait effacer de la nouvelle constitution du Parti les termes selon lesquels il aurait développé le marxisme-léninisme « de façon créative » et « avec génie ».

Le Grand livre rouge (publié en 1975) est un recueil de textes peu connus. Ce recueil est précieux, car, à la différence d’autres éditions, il donne une image très vivante de la pensée de Mao et de ses interventions à des moments critiques de l’histoire de la Chine populaire, en les assortissant de précisions qui permettent d’en situer le contexte et d’identifier les personnages évoqués. Je désignerai, dans la suite de ces notes, ce livre par le sigle GLR.

[8] Discours prononcé en 1959 à la Conférence élargie de la Commission militaire du Comité central, in GLR, p. 301-302.

[9] En 1958 Mao décida de créer deux lignes de direction, la première ligne étant confiée à un secrétariat du Parti (avec, comme secrétaire général Deng Xiao Ping), et de « passer en seconde ligne », pour se consacrer aux problèmes théoriques. Il a expliqué plus tard (octobre 1966) : « J’ai laissé le grand pouvoir m’échapper de manière délibérée (…) J’ai laissé à d’autres le soin de s’occuper des affaires courantes ; j’ai édifié leur autorité pour que, le jour où je mourrais, notre pays ne soit pas le théâtre d’un trop grand bouleversement. (…) Mais, à présent, ils ont édifié des ‘royaumes indépendants’ et négligé de venir discuter avec moi un grand nombre d’affaires » (in GRL, pp. 167-168). Mao repassera en première ligne pendant la révolution culturelle et le secrétariat du Parti sera supprimé.

[10] A lire les discours de Mao, on est frappé par la vivacité du propos, émaillé de références littéraires : le texte ne donne jamais dans la langue de bois. C’est encore plus frappant quand il improvise (s’il soignait ses textes déclaratifs, à la virgule près, il se laissait aller dans les discours improvisés) : le texte est souvent drôle, trivial, parfois provocateur. J’imagine que ce non-conformisme exerçait un effet de séduction sur son public.

[11] Un thème qu’il a élaboré longuement dans ‘De la pratique’, qui reste un grand texte philosophique, dans la lignée de la théorie marxienne de la connaissance.

Mao s’est adonné, dans les premières années de son engagement politique, à des travaux d’enquête, surtout  en milieu paysan, qui ont débouché sur des écrits devenus célèbres : « Analyse des classes de la société chinoise » (1926) et « Rapport sur l’enquête menée dans le Hunan à propos du mouvement paysan » (1927). En 1930 il s’est livré à des enquêtes encore plus détaillées, et même extraordinairement minutieuses, car, écrivait-il, mieux valait enquêter en profondeur dans un seul endroit que de se livrer à une étude superficielle (cf Philip Short, op. cit., pp. 269-270). A plusieurs reprises tout au long de sa carrière, surtout quand il avait des doutes sur la politique à suivre ou sur les rapports qui lui parvenaient, il a fait de longues tournées d’inspection dans les provinces, mais, alors placé sous la garde des organes de sécurité, il ne pouvait plus s’immerger dans la population et devait se contenter d’interroger des responsables locaux ou de rares administrés, avec lesquels le contact était biaisé. Ceci explique largement pourquoi  ce pragmatique s’est si souvent abusé sur la réalité.

[12] Cf « Contre le culte du livre » (1930), in Ecrits choisis en trois volumes, Maspéro, 1969, tome 1, p. 58-68. J’en retiens ces phrases : « Exécuter aveuglément les directives, sans les discuter ni les examiner à la lumière des conditions réelles, voilà l’erreur profonde de l’attitude formaliste (…) Nous disons que le marxisme est une théorie juste ; non certes que Marx soit un ‘prophète’, mais sa théorie s’est vérifiée dans notre pratique, dans notre lutte (…) Parmi ceux qui ont lu des livres marxistes, beaucoup sont devenus des renégats de la révolution ; et souvent des ouvriers illéttrés sont capables de bien assimiler le marxisme » (p. 61).

[13] Citons, entre autres, cet extrait d’un discours de 1957 : « Dans les affaires qui concernent le domaine du peuple, le peuple a un droit de critique, nous privons uniquement les contre-révolutionnaires de ce droit. Il faut respecter la constitution, le droit d’exprimer ses opinions, la liberté de réunion et d’assemblée, de même que la liberté d’expression et la liberté de la presse ». Dans le même texte, il dit à propos du droit de grève « qu’il faut l’autoriser bien qu’il n’y ait aucun paragraphe sur la grève dans la constitution », demandant seulement qu’on ne fasse pas de propagande en faveur de la grève ! (in GLR, p. 138 et p. 139). Les détracteurs de Mao affirment aujourd’hui que ces déclarations étaient parfaitement hypocrites, uniquement destinées à lancer la campagne des « Cent fleurs ». Elles furent pourtant nombreuses en ce sens, s’inscrivant dans ce que Mao appellait la ligne de masse. Qu’elles furent peu suivies d’effets est une autre affaire. Il faut sortir de ce postulat absurde que le Parti obéissait à Mao au doigt et à l’œil.

[14] Citations extraites de Han Suyin, Le premier jour du monde, Stock, 1975, p. 125. Ce livre est traité avec mépris par les contempteurs actuels de Mao, qui font de son auteur un thuriféraire. C’est pourtant loin d’être le cas. Par ailleurs l’ouvrage comprend nombre d’informations de première main, et peut donc être lu ou relu avec profit.

[15] « J’ai commis deux fautes…d’avoir demandé 10,7 millions de tonnes d’acier, ce qui a entraîné l’affectation en masse des travailleurs dans l’industrie…Le charbon et le fer ne se déplacent pas tout seuls, il fallait les transporter…je n’y avais pas pensé » (in Han Suyin, op. cit., p. 194).

[16] Ces campagnes ont fait des ravages. Ce fut déjà le cas à Yanan, lorsque fut lancée, en 1942, une campagne « de rectification » au sein du Parti, qui devait être bénigne, mais qui dégénéra : on voyait partout des espions parmi eux qui qui avaient rejoint la base communiste. Elle se solda par beaucoup d’arrestations, de nombreux suicides, et des milliers d’exclusions du Parti. Mao reconnut plus tard que cela avait été une erreur, et la plupart des victimes furent réhabilitées. Ce fut aussi le cas, notamment, lors des campagnes des « trois anti » et des « cinq anti » en 1951, où tout le monde s’est mis à dénoncer tout le monde (elles auraient entraîné plusieurs centaines de milliers de victimes, dont la plupart par suicide – une forme de protestation traditionnelle en Chine), lors de la campagne de 1955 contre les intellectuels contre-révolutionnaires,  lors de la campagne des « Cent fleurs » en 1956, et bien sûr plus encore lors des deux premières années de la Révolution culturelle. Sur tous ces points cf Philip Short, op. cit., pp. 337-341, p. 382, pp. 398-399, p. 404 sq. et chapitre 15.

[17] Ecrits choisis, op. cit., tome 3, p. 126. Et encore : « Dans le domaine de l’esprit, on ne peut forcer quiconque, pas plus qu’on ne peut détourner quiconque de sa foi » (in GLR, p. 137).

[18] On en trouvera, parmi d’autres, un témoignage accablant dans le récit de Nien Cheng, Vie et mort à Shanghaï, Le livre de poche, Albin Michel, 1987.

[19] Philip Short ne croit pas à un piège, mais pense que Mao a été débordé : « Il sous-estima le volume et l’amertume des critiques, et la capacité des cadres à y résister. Ce qui avait démarré comme une tentative pour combler le fossé entre le Parti et le peuple (et en même temps pour démasquer et punir un certain nombre d’anti-communistes irréductibles) s’était retourné contre son initiateur. C’était devenu un piège non pas pour un petit nombre, mais pour des centaines de milliers de citoyens qui avaient pris le Parti au mot. Le revirement total était entièrement du fait de Mao. Toutefois, à l’évidence, il l’entreprit à contrecoeur. Il dirait plus tard qu’il avait été ‘troublé par des apparences trompeuses’, à un moment où le Parti et la société dans son ensemble cédaient à la panique devant le risque de troubles à grande échelle » (op. cit., p. 411).

[20] Elle est avancée par Han Suyin, op. cit., p. 128-129.

[21] Selon certaines sources, 500.000 « intellectuels » auraient été envoyés à la campagne, où ils resteront 20 ans. Cette déportation ne doit pas conduire à faire oublier une toute autre politique lancée à cette époque. En 1957 Mao fait adopter par un plenum le principe de la « triple alliance » entre les cadres administratifs, les techniciens et les ouvriers. Les deux premières catégories devront faire le travail des ouvriers au moins deux fois par semaine. Les règlements qui étouffent l’esprit d’initiative de travailleurs seront abolis ou révisés. Le mouvement sera relancé pendant la révolution culturelle.

[22] Il y avait – il y a toujours - huit autres partis. Disposant d’une représentation dans l’Assemblée nationale populaire, ils ont joué un rôle mineur, mais pas négligeable. Mao tenait beaucoup à ce que le parti communiste ne soit pas seul en scène.

[23] Op. cit., pp. 26-27.

[24] Ce triste épisode est narré avec force détails par Chang et Hallyday - qui font par ailleurs de Chou En-lai un être servile et méprisable et lui prêtent des attitudes qu’ils ne peuvent appuyer sur aucune source directe, en tous cas pas sur des écrits ou des propos de Chou. Ils assurent que Mao a tout fait, en 1972, pour l’empêcher de se soigner, car ce dernier lui faisait ombrage. Il est bien difficile de se faire une opinion sur les faits eux-mêmes. Mais je n’exclus qu’un Mao très affaibli (il mourra en 1976, quelques mois après Chou) et déboussolé par les échecs de la révolution culturelle, ayant fort mal préparé sa succession, ait connu un véritable désarroi intérieur, et notamment ait voulu à tout prix utiliser les talents diplomatiques de son second, qui lui étaient à ce moment des plus utiles, en faisant reporter examens médicaux et opérations, pour finalement y consentir (mais trop tard). Les dernières années de Mao semblent bien éloignées de la sérénité. Sans doute peut-on dire qu’il paie alors la facture d’un certain nombre d’apories de sa politique.

[25] On ne cite pas Nietzsche au nombre de ses lectures, mais Spencer. Certains de ses articles de jeunesse ont cependant un son très nietzschéen (cf le passage cité par Philip Short, op. cit., p. 60). Par ailleurs il faut souligner que Mao avait lu de grands auteurs libéraux comme Adam Smith et John Stuart Mill. Il ne négligera jamais les notions d’individu et d’intérêt personnel, en sorte qu’il ne donnera jamais dans le fantasme de l’homme nouveau, purifié par la révolution de ses instincts égoïstes. 

[26] La biographie de Philip Short, qui n’est pourtant en rien complaisante, donne, à la différence de celle de Chang et Halliday, de précieux éclairages sur les circonstances qui ont pesé sur sa vie privée, en même temps que sur la nature de celle-ci (ses rapports avec ses enfants, ses épouses, plus tard ses maîtresses ou compagnes).

[27] Chang et Hallyday reconnaîssent cependant qu’il n’aimait pas le luxe, et qu’il n’a accumulé aucune fortune personnelle.

[28] Mao, contrairement à ce qu’on a pu dire, était hostile à cet égalitarisme, qui lui semblait issu de la mentalité paysanne. Voici un exemple précis : « On doit pouvoir atteindre un salaire quatre fois plus élevé, ou même davantage encore. Si nous partons du point de vue que dans la paysannerie règne une tendance au nivellement, nous ne devons ni introduire de différences excessives, ni supprimer non plus les différences de salaires (…) en ville la différence doit être un peu plus grande, c’est nécessaire » (discours de 1958, in GLR, p. 157). Mao est opposé au « vent du communisme » à l’époque du socialisme.

[29] Philip Short, s’interrogeant sur les purges sanglantes du début des années 30, est d’avis que « le facteur crucial était la guerre civile » (op. cit., p. 249). Il rappelle justement la férocité avec laquelle les rébellions étaient réprimées sous les dynasties impériales, et la cruauté dont faisaient preuve les troupes nationalistes. Il avance aussi ces éléments d’explication quant aux purges : « Les hommes jeunes – aucun n’avait plus de quarante ans – qui dirigeaient le Parti, séparés de leurs épouses, de leurs familles, de leurs enfants (…) concentraient toute leur énergie et toute leur fidélité sur un seul objectif : la cause. De cette résolution implacable naquit un engagement fanatique qui ne laissait aucune place à la moralité du monde extérieur normal. Dans l’Armée rouge, des régiments entiers étaient composés d’orphelins communistes dont le seul désir était la revanche de classe. La haine était une arme puissante, qu’elle soit dirigée vers les ennemis de l’extérieur ou les ennemis de l’intérieur » (op. cit., pp 250-251). Mao ne fut pas le principal artisan des purges, mais il y prit part.

[30] « A part les criminels et les assassins, on n’a pas le droit d’incarcérer des êtres humains à discrétion (…) En aucun cas on n’a le droit de tirer à la légère sur le peuple, pas plus que de procéder à des arrestations arbitraires. Si l’on ne peut éviter de tirer, que ce soit seulement quelques salves en l’air (…) Dans la mesure du possible, on doit éviter le recours à la violence » (discours de janvier 1957, in GLR, pp. 132-133). Mao s’est toujours élevé contre les exécutions capitales, sauf cas bien limités. Par exemple : « Dans certains cas, là où les individus sabotent notre travail, nous levons l’interdiction des exécutions capitales ; mais cela n’est applicable que pour ceux qui détruisent des usines et des ponts, les auteurs d’attentats à la frontière, près de Canton, ou d’assassinats, ou encore pour les incendiaires » (discours de 1962, in GLR, p. 213). A propos des mauvais traitements, il a même fait son mea culpa : « Maintenant c’est dans les écoles qu’on arrête les gens et qu’on les traite comme des prisonniers de guerre ; on fait pression sur eux, on leur arrache des aveux et on les force à croire quelque chose ; celui qui n’avoue pas est battu, voire battu à mort, ou sérieusement blessé. Je trouve que les intellectuels (allusion aux gardes rouges) sont les moins civilisés. A mon avis, les plus civilisés ce sont les rustres. Maintenant on a découvert le châtiment du style réacteur (allusion à la position courbée les mains derrière le dos, comme un avion à réaction). Et c’est moi qui suis l’instrument du malheur. Dans le « Rapport d’enquête sur le mouvement paysan au Hunan », j’ai suggéré la méthode suivante « coiffer le coupable d’un bonnet d’âne en papier et le promener à travers le village », mais il n’a jamais été question d’un « siège d’avion » (entretien avec des responsables des gardes rouges, Juillet 1968, in GLR, p. 242).

[31] Entretien avec des chefs des Gardes rouges, 1968, in GRL, p. 240.

[32] Ce fut le cas notamment pour deux expériences pilotes, celles du village de Tatchai et celle de l’usine de Taking.

[33] A deux reprises au moins le fait d’avoir une ascendance dans les classes « noires » fut une manière d’écarter, de stigmatiser, voire de réprimer les individus. C’était là une dramatique erreur, totalement contraire aux enseignements du marxisme, qui ne peut s’expliquer, me semble-t-il, que par la hantise de voir la contre-révolution triompher et/ou par le zêle borné de la bureaucratie. Elle fut corrigée après coup. En 1935 Mao fait adopter par le Poliburo le principe que l’adhésion au Part soit ouverte à « tous ceux qui voulaient combattre pour les positions du Parti communiste sans tenir compte de leur origine de classe. Au début de la Révolution culturelle, les rebelles ne devaient pas appartenir aux cinq (puis sept, puis neuf) classes noires. Quelques mois après, le principe de l’origine de classe fut dénoncé comme « idéalisme historique », et des millions de jeunes rallièrent la cause des radicaux.

[34] « Staline s’est effectivement laissé prendre au piège de la métaphysique, il ne reconnaissait pas l’unité des antithèses » (GLR, p. 129, cf aussi ibidem, p. 151).

[35] Cf cette formulation, parmi tant d’autres : « Une fois entrés dans le communisme, ce sera le combat du nouveau contre l’ancien, et du juste contre le faux. Même au bout de quelques dizaines de milliers d’ans, le faux ne parviendra pas encore à s’imposer » (in GLR, p. 273).

[36] Mao en revanche n’est pas pour la rotation (il faut bénéficier de l’expérience acquise) ni pour une excessive décentralisation (il faut une unité d’action).

[37] La soumission de l’appareil se manifesta par exemple par les rapports positifs envoyés par les responsables locaux lors du Grand bond, alors que la situation était catastrophique, une famine terrible sévissant dans les campagnes (elle aurait fait entre 20 ou 30 millions de victimes). Il semble que Mao et Chou En-lai n’en prirent connaissance que très tardivement.

[38] En fait l’instruction n’était guère faite pour développer le sens critique. A noter que les collégiens furent parmi les plus fanatisés et les plus sauvages.

[39] L’armée soutenant souvent les rebelles « conservateurs », Mao a envisager un moment d’armer les étudiants et les ouvriers – et certains de fait se sont emparés d’armements. Mais, devant la montée du désordre, il interdira la saisie d’armes par les rebelles et autorisera de nouveau (en septembre 1967) l’armée à tirer en cas de nécessité.

[40] Au début tout s’est bien passé : les étudiants ont découvert une Chine profonde qu’ils ignoraient, et ils furent plutôt bien accueillis par les paysans et les ouvriers. Mais rapidement les masses n’ont pas supporté les petits chefs en puissance, leurs exactions et leurs luttes intestines. Ce qui nous rappelle, à faible échelle, les lendemains d’un certain Mai 1968.

[41] Chang et Halliday avancent le chiffre de 3 millions de morts pendant les 10 ans de la révolution culturelle. Ces chiffres, comme tous ceux donnés dans ce livre, sont sujets à caution (selon d’autres sources, le nombre de morts aurait été d’un million. Philip Short avance aussi le chiffre d’un million après trois ans de révolution culturelle). Mais le bilan des affrontements de toutes sortes (y compris de la simple criminalité) fut à n’en pas douter très lourd. Sans parler des persécutions.

[42] Les économistes chinois considèrent aujourd’hui qu’il y eut cependant, entre 1966 et 1968, une chute du PNB de 13 à 14%.

[43] La remise en ordre coupa les ailes aux activistes. Mais surtout l’envoi dans les campagnes dessilla les yeux : partis souvent dans l’enthousiasme, les jeunes citadins purent observer l’extrême pauvreté dans les campagnes, ce qui décrédibilisa grandement la propagande sur les bienfaits du socialisme.

[44] Significatifs à cet égard sont quelques témoignages, recueillis aujourd’hui, cités dans un article du Monde du 1° juillet 2006.

[45] Cf mon livre Le socialisme est (a) venir, Syllepse 2006.

Il faut pourtant ajouter que Mao n’a jamais complètement renoncé à un modèle fondé sur l’association, tel qu’il avait pu le trouver chez Kropotkine (dans sa jeunesse il s’était senti bien plus proche de l’anarchisme que du marxisme, et cette influence n’a jamais cessé de l’habiter). Les communes populaires étaient inspirées de ce modèle, axé sur l’autonomie des collectifs de travailleurs et sur une large gratuité des biens, donc plus proche du communisme anarchiste que de l’anarchisme de Proudhon, qui admettait le marché, le crédit etc. « Nous devons mettre en pratique, disait-il à ses collègues en 1958, certains des idéaux du socialisme utopique » (Cité par Philip Short, op. cit., p. 424). Il en était même venu à penser alors que l’organisation communale pourrait être étendue aux usines et aux villes.

Au fond Mao a toujours voulu articuler centralisme et autonomie, plan impératif et initiative de la base, mais c’était là en quelque sorte la quadrature du cercle. Selon moi c’est bien parce qu’il voulait en finir avec toute forme d’économie laissant jouer des rapports marchands qu’il a rapidement outrepassé le programme économique qu’il avait dessiné pour les lendemains de la Libération, lequel ressemblait beaucoup à la NEP soviétique.

[46] Mao était du reste le premier à le reconnaître (en 1955) : « Les paysans veulent la liberté, mais nous voulons le socialisme » (cité par Philip Short, op. cit., p. 391). Il faut ajouter que, si les communes populaires n’ont pas convaincu les paysans, outre le fait qu’ils se trouvaient perdus dans de vastes organisations économiques intégrées, c’était parce qu’elles étaient le plus souvent tombées sous la coupe des bureaucrates du Parti, lesquels leur rappelaient fâcheusement le règne des propriétaires fonciers. Certaines pourtant ont fonctionné de manière bien plus démocratique, et il en existe encore aujourd’hui une poignée - qui sont des plus dynamiques.

[47] Dans les pays occidentaux même le prolétariat (ouvriers et employés) représente toujours la grande majorité des travailleurs (en France environ 60%).

[48] Sachant que le « dépérissement de l’Etat » d’une part ne signifie en aucun cas le dépérissement des fonctions politiques, mais au contraire leur développement dans une société qui entendrait enfin se donner les moyens d’améliorer le règlement des conflits, et d’autre part que la déprofessionalisation de l’administration n’est ni possible, ni souhaitable, même si les rapports avec les administrés peuvent être transformés (en revanche la déprofessionalisation des fonctions électives est possible et nécessaire).

[49] Non pas une disparition des contradictions, mais la recherche d’un « équilibre dynamique » (un se divise toujours en deux, mais chaque pôle renforce l’autre). Thème que j’ai développé dans Le socialisme est (a) venir, op. cit., tome 1, et dans un article « Le socialisme comme dialectique positive », in Utopie critique, n° 28, 1° trimestre 2004.


22 novembre 2018

LE CHANGEMENT CLIMATIQUE IMPOSE LA PLANIFICATION

 

 

 En ce début de XX1° siècle, il n’est plus possible de se voiler la face ni de minimiser les périls : l’équilibre écologique de la planète n’est plus très loin du seuil de rupture. Les trois grands dangers sont connus : la pollution, qui perturbe les écosystèmes, y compris la santé et la reproduction humaines, la réduction de la biodiversité, qui réduit notamment les sources de l’alimentation, le changement climatique enfin, qui commence à bouleverser la géographie et les habitats humains. Ces trois phénomènes ne sont pas indépendants les uns des autres, mais le changement climatique a aussi des causes spécifiques, qui résident dans les émissions des gaz à effet de serre[1].

Ce dernier problème est sans doute le plus angoissant, car il s’aggrave de jour en jour. Les prévisions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (le GIEC) se font de plus en plus précises et de plus en plus alarmantes : la température de la planète pourrait augmenter d’ici à la fin du siècle de 1,4 à 5,8 °C, sinon plus[2]. Le climat pourrait même s’emballer dans les prochaines années, ce qui déboucherait sur des catastrophes géographiques majeures : modification des territoires, migrations massives de populations, accidents climatiques destructeurs, vague d’extinction des espèces, et sur de graves bouleversements économiques et sanitaires : accès à l’eau aggravé, dépérissement de la petite production paysanne, invasion de certaines espèces et apparition de nouvelles maladies. Un accord semble se réaliser sur le fait que, au-delà d’une élévation de la température de 2 à 3 degrés, il sera impossible de stabiliser la situation. Pour y parvenir, il faudrait, toujours selon les mêmes experts, diviser par deux les émissions de gaz à effet de serre en 50 ans,   celles des pays développés, les principaux responsables de ces émissions, devant être divisées par 4[3]. Le G8 en a convenu en 2008 en posant « l’objectif d’atteindre une réduction d’au moins 50% des émissions mondiales en 2050 », ce qui implique une baisse de 80% pour ses membres[4] mais aussi une baisse dans les grands pays du Sud.

Le problème ne pouvant plus être ignoré, la réponse des défenseurs du « développement durable » – c’est-à-dire tel qui n’obère par l’avenir des générations futures - a été de faire confiance au progrès technologique pour réduire les émissions (en diminuant notamment « l’intensité carbone » des consommations énergétiques) et pour en combattre les effets (par le piégeage du carbone dans des « puits »). On sait aujourd’hui que ces solutions, même si elles étaient mises en œuvre de manière efficace, ne suffiront pas. La baisse de l’intensité carbone est minime, alors qu’il faudrait la réduire seize fois. Les possibilités maximales de piégeage du carbone ne dépasseront pas deux tiers des émissions. Il faut donc faire plus et autre chose, remettre en question des pans entiers de la croissance, et il faut s’en donner les moyens.

Face  un défi pour l’humanité tout entière aussi colossal, et à l’extrême urgence d’y faire face, la planification semble donc s’imposer, tant au niveau national qu’au niveau international. Mais elle est si contraire aux intérêts des grandes firmes et à l’idéologie néo-libérale qu’elle va être réduite au strict minimum. Les pouvoirs politiques ont certes admis qu’il fallait désormais fixer des objectifs de réduction, mais ils ont choisi de confier en grande partie à un marché spécifique le soin de les atteindre, puisque l’action de l’Etat est considérée par principe comme inefficace. Tel est le sens du protocole de Kyoto, tant vanté par les gouvernements qui l’ont signé et par…de nombreux écologistes eux-mêmes.

 

La solution de la question climatique par le marché des droits à polluer

 

Le protocole de Kyoto, lancé en 1997, concrétisé par les accords de Marrakech en 2001, entré en vigueur en 2005, ratifié par 172 Etats, n’a abouti qu’à une ambition très modeste relativement à ses objectifs de départ (une baisse de 5,2 % des émissions de CO2[5] par rapport à 1990). Comme certains Etats (dont les Etats-Unis) ont refusé de le signer, la baisse ne concernait plus que 2,8% des rejets mondiaux, et comme elle a été en partie réalisée avant la signature, l’objectif s’est réduit à une  baisse de 0,16 % pour la période qui va de 2008 à 2012. En ce qui concerne tous les pays, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 29% depuis 1990.

Les Etats développés devaient faire les plus gros efforts, puisqu’ils sont les plus gros pollueurs. L’Union européenne ayant accepté une diminution de 8%, ses Etats ont été invités par la Commission à définir des quotas d’émission (ou permis d’émettre), et à les attribuer à leurs principaux exploitants[6]. Ce que la France, par exemple, a fait pour 1124 installations, dans le cadre de son Plan d’attribution. Ensuite c’est au marché de jouer. Quel est donc ce marché spécifique qui doit permettre de le réaliser ?

Chacune des institutions ou entreprises concernées par le Plan doit équilibrer son « bilan carbone » : si elle dépasse le quota alloué, elle doit acheter des parts de quotas, si elle reste en deçà, elle peut en vendre. Or, si l’on ne trouve pas facilement des vendeurs qui n’auront pas consommé tout leur quota, il y a un autre moyen de se procurer des « crédits » carbone, c’est d’acheter des certificats de réduction d’émissions effectuée pour le compte de tiers, et par là de compenser ses excès par quelque chose qui ressemble, comme le dit ironiquement Aurélien Bernier, aux indulgences papales.

Ces réductions d’émissions peuvent être obtenues en mettant en œuvre des technologies plus propres dans d’autres pays classés comme développés (c’est le mécanisme dit de « mise en œuvre conjointe ») ou dans des pays classés comme sous-développés (c’est le mécanisme dit « de développement propre »). Voilà qui crée un marché nouveau pour nombre de grandes firmes : celui des « crédits de réduction d’émissions », désormais vendables comme toute autre marchandise.

Sur ces bases se met en place le « marché carbone ». On a d’abord la surprise de constater que les principaux acheteurs de crédits d’émission sont non les entreprises, mais les Etats, qui peuvent ensuite en attribuer à leurs entreprises, ce qui correspond à une forme de subvention, sur laquelle la Commission européenne cette fois ne trouve rien à redire. Seconde surprise : ils les achètent surtout pour leurs institutions (installations publiques, hôpitaux, universités, qui possèdent des chaufferies ou des réseaux de chaleur dont la taille conduit à les inscrire dans le plan national d’allocation des quotas). Les vendeurs sont souvent des firmes qui ont développé des technologies propres dans le pays ou dans d’autre pays[7], par exemple Areva ou EDF (et souvent s’en sont réservé les droits de propriété intellectuelle). Entre les acheteurs et les vendeurs se placent des intermédiaires, qui sont des fonds publics comme le Fonds européen du carbone géré par la Banque mondiale et la Banque européenne d’investissement, d’autres fonds publics ou des fonds semi-publics semi-privés de divers Etats européens gérés également par la Banque mondiale[8]. En France un autre intermédiaire est un fonds de carbone européen souscrit uniquement par des acteurs privés (banques et assureurs principalement) et géré par une filiale de la Caisse des dépôts et des consignations. Les échanges de crédits carbone s’opèrent pour moitié, pour les crédits issus de réductions opérées dans d’autres pays, à la City de Londres. Ils se font dans une nouvelle monnaie, la « monnaie carbone », reconnue internationalement depuis la ratification des accords de Kyoto, qui représente des unités d’émission (les unités de quotas, ou unités de quantités attribuées, les unités de réduction des émissions et les unités d’absorption, ces dernières étant générées par les puits de carbone)[9]. Mais nous ne sommes pas dans des balances-matières à la soviétique. La tonne de CO2 a un prix, qui se détermine sur le marché. Et ce prix est extrêmement variable, par exemple en fonction du cours du baril de pétrole ou du gaz, ou encore d’aléas climatiques, qui font varier les quantités d’émissions effectuées. Ainsi, lors de l’ouverture de la première Bourse européenne il s’est situé entre 15 et 20 euros, puis a chuté progressivement pour ne plus valoir fin 2007 que 2 centimes d’euros, avant de remonter à 15 euros. Naturellement ce marché, comme tout marché de matières premières, fait l’objet d’une spéculation, avec ses traders qui jouent le prix de la tonne de CO2 à la hausse ou à la baisse. Voilà donc le grand moyen trouvé par les néo-libéraux pour faire diminuer les émissions de CO2 à l’échelle de la planète.

 

 Les résultats de cette politique

 

Comme on pouvait s’y attendre, les résultats  ne sont pas du tout à la hauteur des ambitions déclarées. Ainsi l’Union européenne avait annoncé généreusement une réduction de 8% de ses émissions (par rapport à 1990), et celle-ci n’a été sur la période 1990-2004 que de 0,6%[10]. Entre 2005 et 2006 elles ont progressé de 0,8%, alors même que le marché du carbone commençait à prendre son essor. Evidemment, au prix de 2 centimes la tonne de CO2, les institutions et entreprises n’avaient guère de raison de faire des efforts d’économie : elles préféraient acheter des « indulgences ». Mais admettons que le prix remonte durablement, et qu’il devienne vraiment pénalisant de faire des excès. Le marché du carbone va fausser l’estimation des besoins et des résultats, et ceci pour un coût de fonctionnement très élevé.

Sur les marchés oligopolistiques, les grands acteurs font la loi (et font les grands profits). Dans le cas du marché carbone les allocations de départ (le capital de permis de polluer) devaient cependant être limitées, les gros pollueurs (entreprises et institutions) se voyant imposer des quotas plus stricts. Pour parvenir à les respecter, ils pouvaient acheter, on l’a vu, des certificats de réduction d’émission, pour des économies réalisées dans d’autres pays, dans les pays industrialisés qui polluaient beaucoup (c’était le cas de l’Europe de l’Est) et surtout dans les pays émergents gros émetteurs, auxquels on ne pouvait demander des efforts dont ils n’avaient pas les moyens. Le mécanisme de « développement propre » a ainsi surtout concerné le Brésil, l’Inde et la Chine, cette dernière (devenue en 2007 le pays le plus gros pollueur de la planète, devant les Etats-Unis) bénéficiant de 70% des certificats de réduction d’émission. Le principe est donc séduisant. Mais encore faudrait-il que tous les pays fassent l’objet de la même attention. Or seuls les pays qui présentaient des opportunités importantes pour les technologies propres ont été la cible des multinationales, les autres étant oubliés.

Sur les marchés capitalistes, sans même parler des marchés financiers, les transactions sont plus ou moins opaques et se prêtent à de multiples concussions (on en eu maint exemple à propos du pétrole, des minerais etc.). Or qui contrôle la réalité des réductions d’émissions ? En principe c’est une instance de l’ONU, le Bureau exécutif du Mécanisme de développement propre, mais, vu ses moyens limités, le contrôle est délégué à des cabinets privés d’audit, qui ne mettent généralement pas beaucoup d’empressement à vérifier les données et la méthodologie fournies par l’entreprise qui les présente[11].

Comme tout le système repose, en définitive, sur le prix de la tonne de CO2 qui se décide sur la Bourse du carbone, on y retrouve naturellement les mouvements spéculatifs qui affectent les autres marchés de matières premières : les comportements mimétiques des agents, donc les bulles spéculatives, les marchés dérivés de couverture (les achats se faisant souvent à terme), les paris des traders et leurs bonus, même s’ils n’ont pas l’ampleur des mouvements spéculatifs que l’on trouve sur les marchés financiers, qui portent sur le capital fictif des titres.

Enfin force est de constater que ce système de la finance carbone est extrêmement coûteux. Multipliant les vendeurs et les acheteurs, les intermédiaires et les acteurs boursiers, il empile les coûts de transaction et absorbe sa part de la richesse sociale pour un résultat médiocre, voire dérisoire.

Cela n’empêche pas ses thuriféraires de déclarer non seulement que c’est le seul système efficace, mais encore qu’il devrait être généralisé[12].

On le sait, les discours sur l’environnement tendent à reporter une grande partie de la responsabilité vers les consommateurs eux-mêmes, invités et incités en permanence à modérer celles de leurs consommations qui accroissent, directement ou indirectement, les émissions de CO2 : il leur faut mieux isoler leurs habitations, consommer moins d’essence ou de mazout, surveiller leur consommation d’électricité ou de gaz etc. Fort bien, mais ce ne sont pas eux qui sont les principaux responsables des émissions à effet de serre, mais de loin les producteurs, les transporteurs, et les distributeurs, qui offrent des produits impliquant une grande consommation d’énergie, surtout quand ceux-ci viennent des quatre coins de la planète. Or la plupart ne sont pas touchés par les quotas. Néanmoins ce qui a été envisagé, c’est d’étendre le mécanisme des permis d’émission aux consommateurs eux-mêmes.

Ceux-ci se verraient affecter, dès l’âge de 16 ans, des quotas individuels, et devraient se comporter comme les entreprises : s’ils les dépassent ils achèteraient sur le marché du carbone des crédits correspondant à ces dépassements, s’ils restent en deçà, ils pourraient les vendre. Chaque consommateur deviendrait ainsi un petit porteur d’une sorte de portefeuille de titres, et, s’il suit attentivement le cours de la tonne de CO2 (ou s’il en confie la gestion à un fonds), pourrait même faire des profits. Par ailleurs, comme sur le marché des actions, les individus seraient inégalement dotés : comme le note Aurélien Bernier, « avec un tel dispositif il vaut mieux être ingénieur à Barcelone et habiter près de son lieu de travail que chômeur à Lille, propriétaire d’une vieille Renault 5 et locataire d’une maison mal isolée »[13].

 

La planification qui devrait s’imposer

 

Il y a une première forme de planification qu’il serait indispensable de mettre en œuvre : une planification « programmatique », qui ne peut être conduite qu’au sein du secteur public, et, plus précisément, d’un service public de l’énergie. « L’ardente obligation », pour reprendre une expression gaulliste, est en effet de réduire drastiquement la part des sources d’énergie fossiles (pétrole, gaz, charbon, uranium) dans la production d’électricité, puisque ce sont elles qui sont responsables à 80% des émissions de CO2, au profit des sources d’énergie renouvelables (le vent, les courants marins, les marées, et surtout le soleil). Le secteur privé n’est pas capable d’opérer ce basculement, car il n’est pas prêt à renoncer aux profits que lui procurent les premières (profits qui tiennent en fait de la rente, du fait de l’accaparement et de la monopolisation de ces matières premières) et ne s’engage dans la production « verte » que dans la mesure où elle est à son tour profitable (des subventions aidant). Or le changement de système représente des investissements considérables, dont le retour est plus qu’incertain dans le court terme. Nationaliser le vaste secteur de l’exploitation des énergies fossiles permet de réduire, voire d’annuler, la part des profits qui allait aux dividendes versés aux actionnaires privés et de la consacrer à la production des sources alternatives d’énergie, aujourd’hui plus coûteuses que les premières. C’est réalisable dans les entreprises publiques suffisamment intégrées pour exploiter les différentes sources d’énergie : le basculement peut alors s’opérer en renforçant les investissements dans le sens souhaité. Les entreprises monoproductrices devraient, quant à elles, être regroupées à cette fin. Les entreprises qui produisent la matière première (essentiellement le pétrole, le gaz et l’uranium) verraient ainsi leurs commandes baisser, et leurs surprofits seraient également ponctionnés. Tout cela se ferait dans le cadre d’un programme pluriannuel de mutation énergétique, détaillé en contrats de plan pour chaque entreprise. Il ne faut pas exclure que, le coût des énergies alternatives restant longtemps supérieur à celui des énergies fossiles, d’importantes subventions soient accordées aux entreprises publiques pour préserver leur rentabilité économique. Par ailleurs un effort considérable devrait être fait pour impulser la recherche publique sur l’amélioration des filières alternatives, afin d’abaisser leur coût[14].  Mais tout cela ne suffira pas : il faudra aussi, bien évidemment, obtenir des réductions d’émissions de CO2 de la part des utilisateurs, à commencer par les plus gros, qui ne sont pas les particuliers.

La planification incitative dispose ici de toute une gamme de moyens d’intervention, qui ont depuis longtemps fait la preuve de leur efficacité : taux variables de fiscalité, taux différentiels d’intérêt (ce qu’on appelle les « crédits bonifiés »), conditions d’attribution des commandes publiques ou des aides publiques, contrôle de certains prix. Tous ces moyens pourraient facilement être mis en œuvre dans le domaine de la politique environnementale.

Le principe d’une planification en matière d’émissions de CO2 consiste à fixer des objectifs de réduction, ce qui suppose un inventaire aussi complet que possible des émissions. A partir de là, il ne s’agit pas d’accorder des «permis de polluer » correspondant aux objectifs, mais de fixer des normes à respecter. Et le moyen le plus simple pour inciter à les respecter est celui de la taxation, qui a en outre l’avantage de pouvoir être progressive. La taxation de la tonne de CO2 peut être dissuasive, mais elle doit générer aussi des recettes, qui seront alors utilisées pour accélérer la mise en œuvre de technologies plus propres ou de soutiens à des secteurs à moindre dépense énergétique, tels que le réseau ferré ou la rénovation des logements urbains (c’est le second volet du Plan). Aurélien Bernier a ainsi calculé que si l’on faisait payer aux sites concernés par le Plan français d’attribution des quotas une taxe de 30 euros par tonne émise pour les 90 premiers pour cent, puis de 100 euros pour les 10 derniers pour cent, les recettes générées s’élèveraient à 5 milliards d’euros. Il suggère aussi qu’une partie des recettes pourrait être restituée à l’entreprise émettrice pour qu’elle se dote, sans dépasser un délai légal, de nouveaux moyens pour réduire ses émissions. On voit que ce mécanisme de taxation est infiniment moins compliqué que l’immense usine à gaz (c’est le cas de le dire) du marché des droits à polluer, et certainement plus efficace. Mais à une double condition : il faut que la taxation soit réellement dissuasive, et que son produit serve à mettre en œuvre et impulser des solutions alternatives[15].

Mais il y a, à côté de la taxe, des instruments complémentaires pour la mise en œuvre du plan de réduction des émissions de CO2. On peut agir par l’intermédiaire des commandes publiques, en introduisant des critères environnementaux, dont celui de la quantité d’émissions des gaz à effet de serre, dans la sélection des prestataires. Quant on sait que les commandes publiques représentent en France aux alentours de 15% du PIB, on voit l’efficacité potentielle de la mesure – une mesure aujourd’hui contrecarrée par les traités européens, qui, en imposant la règle de la concurrence sans entraves, donc de la non-discrimination en raison de la nationalité de l’entreprise, favorisent les prestataires des pays pratiquant le moins-disant environnemental, comme ils pratiquent le moins-disant social et fiscal. Un autre levier d’action consisterait à conditionner les aides publiques, qui sont un autre pilier de la planification, à des conditions d’amélioration du bilan environnemental des entreprises, dont la réduction des émissions à effet de serre. Aurélien Bernier note que le total des aides publiques s’élevait en France à 65 milliards d’euros – plus que le budget de l’Education nationale : ce levier d’action peut donc être lui aussi puissant. Certains prix pourraient aussi être administrés, quand on constate que les incitations fiscales à la consommation d’énergie propre (par exemple des réductions d’impôt pour l’utilisation de panneaux solaires) ne servent qu’à une augmentation la marge des fournisseurs : « En reprenant l’exemple des équipements solaires, il est très facile d’imposer un prix maximum au-delà duquel le matériel ne pourra recevoir aucune subvention »[16].

On n’évoquera pas ici les moyens de rendre la planification démocratique, mais on s’arrêtera sur un dernier obstacle, qui vaut pour toute forme de planification nationale : le libre-échange au niveau du commerce international. A quoi bon taxer les producteurs du territoire national s’ils peuvent produire à l’étranger, sans respecter aucune norme ou en se satisfaisant de normes très basses, et réimporter librement leurs produits dans le pays, ou si les producteurs étrangers peuvent sans restriction inonder le pays de marchandises produites dans les mêmes conditions, les uns et les autres concurrençant sévèrement les produits locaux ? Il faut aussi considérer les effets du transport sur les émissions de CO2. Prenons l’exemple de la fraise produite en Andalousie, au Maroc ou plus loin encore : elle contribuera bien davantage que la mandarine provençale à l’émission de gaz à effet de serre, parce qu’elle aura représenté plus de consommation de gazole ou de kérosène pour la transporter. Le libre-échange est  ainsi le moyen le plus sûr pour faire prévaloir le moins-disant environnemental. Il est donc nécessaire de rétablir les conditions d’un juste échange, d’une concurrence « non faussée », en taxant les importations selon les mêmes normes que les produits domestiques et en taxant le transport (dans l’exemple il pourrait y avoir une taxe kilométrique). La planification impose une forme de protectionnisme à finalité environnementale, dans l’intérêt du pays comme dans l’intérêt de la planète.

Mais ce protectionnisme se heurte à une difficulté majeure : comment imposer de fait à des pays en voie de développement des normes qui freineront ou empêcheront leur développement ? Même les concepteurs du protocole de Kyoto ont dû en convenir, et c’est pourquoi ils ne les ont pas inclus dans la liste des pays devant s’engager sur des objectifs quantitatifs de réduction des émissions, le « mécanisme de développement propre » étant censé les aider en ce sens. La taxation est pourtant l’instrument le plus efficace pour les conduire à relever leurs normes si une partie au moins (à négocier) du produit de la taxe leur est reversée, accompagnée de contrôles adéquats, guère plus compliqués que ceux requis par la validation des certificats de réduction d’émissions. Et ces « transferts compensatoires » auraient un avantage supplémentaire : ils « généraliseraient par exemple l’exigence chinoise qui veut que les projets soient conduits pas des entreprises locales ou des entreprises conjointes dont les capitaux étrangers sont minoritaires, de façon à réellement créer du développement utile au pays »[17].

 

Aller aux racines du mal

 

Si la planification s’impose pour réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre (et faire face aux autres problèmes environnementaux), elle ne fera que s’attaquer aux effets de ce qu’on appelle « le modèle de développement ». Et ne faut-il pas mettre en cause la croissance elle-même ?

On n’abordera pas ici l’ensemble du problème, qu’il faut évidemment relier au mode de production capitaliste qui génère un certain type de croissance. Ici nous voudrions nous attacher à la question du mode de consommation lui-même, et c’est ici que l’on va retrouver la nécessité d’une nouvelle planification, celle des revenus.

Il faudrait se souvenir des analyses de Jean Baudrillard[18] à l’époque où il contestait, avec tout le puissant mouvement des années 1968, la société de consommation : ce que nous consommons, disait-il en substance, ce ne sont pas des objets, mais des signes, c’est-à-dire toutes ces marques sociales qui distinguent une classe sociale des autres, et qui sont en translation permanente (par exemple l’intérieur petit-bourgeois se surcharge au moment où celui des grands bourgeois s’épure, mais en jouant sur des matériaux nobles). Il faudrait se souvenir également des analyses de Pierre Bourdieu dans La distinction, quand il traquait tous les subtils moyens de classement qui se cachent dans les habitudes les plus ordinaires, y compris le choix des mets et la manière de manger[19]. Aujourd’hui Hervé Kempf a repris les analyses anciennes de Thorstein Veblen, qui, dans un ouvrage de 1899, soutenait que la plupart de nos besoins résultent de la rivalité mimétique qui pousse les individus à posséder plus que leurs semblables au sein de leur classe sociale, et ceux des classes inférieures à désirer ceux des classes supérieures. Par conséquent le mode de vie des hyper-riches suscite l’envie des riches, et les riches ceux des moins riches, et ainsi de suite, ceci particulièrement dans les sociétés modernes où les différences de statut se sont estompées au profit des différences de revenus. Par leur mode de vie ostentatoire et gaspilleur, les riches poussent toute la société à la surconsommation, et ainsi « détruisent la planète »[20].

Cette thèse nous semble fondamentalement juste, mais demande à être nuancée et complétée. Chaque classe sociale conserve ses habitus et sa culture propre, directement issus des conditions matérielles de son existence, mais il est bien vrai que l’effacement des statuts a brisé les cloisons étanches qui séparaient les classes sociales dans les sociétés pré-bourgeoises. A cela il faut ajouter que l’esprit compétitif que le capitalisme néo-libéral propage dans toute la société renforce la rivalité sociale. Surtout nous voudrions insister sur le nouveau rôle joué par la publicité et par le marketing dans la surconsommation. A l’époque de la production de masse, la publicité, encore sommaire, séparait, à travers tout un jeu de signes, ses clientèles sociales les unes des autres. Il y avait, par exemple, la voiture « populaire » et la voiture de luxe. A l’époque actuelle, où la production ne cesse de se différencier pour capter de petits segments de clientèle et les goûts les plus divers, le jeu des signes sociaux devient beaucoup plus confus et subtil à la fois. Par exemple l’écran plat ou le téléphone mobile ne sont plus des marqueurs de distinction, mais des objets apparemment neutres, qui ne se distinguent plus que par des raffinements (à la différence de la désormais célèbre montre Rolex, depuis qu’elle a été déclarée par le publicitaire Séguéla signe éminent de réussite). La thèse de Veblen se trouve donc renforcée par ce brouillage des signes, qui fait désirer au jeune chômeur de banlieue de mirifiques objets désormais neutralisés. Quant au marketing contemporain, il est évident qu’il pousse au gaspillage le plus insensé (il n’est que de voir la quantité de lessives exposées dans un supermarché, alors que ces produits sont quasiment les mêmes). Nous sommes bien passés de la « société de consommation » des années d’après guerre à la société d’hyperconsommation par l’entremise de ces technologies sociales. Et c’est une nouvelle « classe de loisir », une nouvelle nomenklatura dont la « lisière est invisible », dit Hervé Kempf, qui mène la danse (alors que la nomenklatura soviétique cachait soigneusement ses privilèges). C’est aussi celle qui s’oppose le plus vigoureusement à tout changement dans son train de vie, même s’il est aujourd’hui légèrement ébréché par la grande crise (des observateurs ont noté que des grands financiers de la City avaient licencié leurs promeneurs de chiens, abandonné les croquettes bio dont ils les nourrissaient, et même parfois vendu ces derniers ; ils ont noté aussi qu’ils avaient plus souvent congédié leurs maîtresses que les banquières leurs amants).

 

La planification des revenus

 

Ici encore le terme planification paraît un gros mot. Je l’emploie pour le distinguer des politiques de revenus qui se contentent de petits coups de pouce quand le bas peuple va mal ou quand il faut courtiser des couches de la classe moyenne. Je ne pense pas pour autant qu’il revient à l’Etat de définir nos besoins, sauf dans le cas des biens sociaux (fournis par les services publics) qui, comme base de la citoyenneté, relèvent de la délibération démocratique, qu’il s’agisse de leur périmètre ou de leurs contenus. Les  biens privés, eux, ne devraient dépendre que du libre choix des individus, pourvu qu’ils incorporent aussi des finalités socialement désirables (traduites par des normes impératives et des incitations, par exemple à acheter des voitures plus « propres »). Le bon moyen pour désamorcer la rivalité mimétique et réduire la surconsommation consiste avant tout à agir sur l’échelle des revenus pour la resserrer. Il sera ainsi toujours possible à quiconque de se procurer des biens de luxe (un très grand écran plat, un bolide de sport, un appartement de standing) s’il en a les moyens, mais, avec un budget limité, il devra sacrifier d’autres biens et s’assurer que telle est bien sa passion.

Que faut-il donc faire pour combattre le rôle pernicieux de la nomenklatura, avec sa couche supérieure d’hyper-riches, dont l’avidité est sans limites sous l’effet de leur compétition interne ? La crise, en rendant brutalement illégitimes leurs revenus, fait en ce moment fleurir une série de propositions. Puisqu’il y a un salaire minimum, pourquoi ne pas fixer un salaire maximum ? On considère parfois qu’il reviendrait au même d’imposer les hauts revenus en augmentant fortement la progressivité de l’impôt, par exemple en créant une dernière tranche taxée à 80%, comme Roosevelt l’avait fait en arrivant au pouvoir en 1933. Je ne suis pas de cet avis, car l’impôt à ce niveau apparaîtra inévitablement comme un prélèvement indu à qui considère qu’il a légitimement gagné son revenu, alors que rien ne peut justifier des rémunérations exorbitantes, ni moralement ni économiquement. Ramener notamment les salaires des patrons à 40 fois le Smic, comme ce fut le cas avant la révolution néo-libérale, au lieu de 400 fois ou plus aujourd’hui, serait la moindre des choses - juste un petit pas vers ce que serait une distribution socialiste des rémunérations. Une autre proposition concerne l’héritage : puisqu’il est l’une des grandes causes de l’inégalité des patrimoines, pourquoi ne pas le supprimer ? Ici encore je pense que cette proposition serait très mal reçue par la quasi-totalité de gens, pour toutes sortes de raisons psychologiques. Dans ce cas, c’est la taxation fortement progressive qui serait préférable. Enfin, pour freiner la propension à la consommation ostentatoire et gaspilleuse, la planification utiliserait diverses mesures fiscales (notamment les variations de  l’impôt foncier ou des taux de TVA) et la publicité serait sévèrement réglementée, ainsi que les méthodes abusives de marketing.

 

Conclusion

 

Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut séparer les questions environnementales des questions économiques et sociales. La préservation de la planète, le contrôle du changement climatique, la sauvegarde de l’espèce humaine ne peuvent plus être le supplément d’âme du mode de développement. Comme le dit Aurélien Bernier, le « développement durable meurt lentement de ne pas avoir intégré cet impératif, d’avoir parié aveuglément sur la technologie et d’avoir entériné le remplacement du politique par la gouvernance ». Le capitalisme « vert », comme on l’a vu en examinant les mécanismes du marché des droits à polluer et leurs résultats, n’est pas la réponse. C’est à la politique de reprendre ses droits, et elle passe par une planification, non plus impérative certes (le système soviétique a fait la preuve de ses limites et de ses travers), mais puissamment incitative. Il faudrait sans doute un socialisme du XXI° siècle pour lui donner toute son ampleur, mais on devrait d’ores et déjà la remettre en vigueur (en commençant, par exemple, par ressusciter en France le Commissariat au plan supprimé par la droite et la Loi de plan tombée en désuétude). On a vu aussi que la prise au sérieux des problèmes environnementaux suppose un virage complet en ce qui concerne la répartition des revenus et de la richesse. Ce n’est plus seulement une question de justice sociale, c’est une question de survie. Tant que l’on pensera que l’objectif de sortie de crise est seulement de restaurer la croissance et de recommencer comme avant, avec un peu plus de régulation et une meilleure gouvernance, on continuera à aller dans le mur.

 

 



[1] Une autre cause est la déforestation, mais son impact est nettement plus faible.

[2] Selon le 4° Rapport publié en 2007. Hervé Kempf souligne l’importance du changement d’ère que cela représenterait : « Moins de 3 degrés nous séparent de l’holocène, voilà de six à huit mille ans, une période très différente d’aujourd’hui ; de même la température de l’ère glaciaire d’il y vingt mille ans n’était que de 5 degrés inférieure à celle d’aujourd’hui » (Comment les riches détruisent la planète, Editions du Seuil, 2007, p. 15). Certes la planète a connu de nombreuses variations climatiques (ainsi des quatre glaciations de l’ère quaternaire), mais c’est la première fois qu’on constate une hausse aussi forte et aussi brutale de la température du globe. Les connaissances accumulées depuis 2007 (sur le rythme de disparition de la banquise arctique et l’évolution prévisible du niveau des mers) ont dressé un tableau encore plus sombre.

[3] L’essentiel de la documentation de cet article est emprunté au livre d’Aurélien Bernier, Le climat otage de la finance. Ou comment le marché boursicote avec les « droits à polluer », Les mille et une nuits, 2008. Je lui dois aussi la plupart des éléments d’analyse, que je me suis contenté de rapporter à la problématique de la planification.

[4] Objectif repris dans une motion du G8 en 2008. Le candidat Obama a également promis de diminuer les rejets états-uniens de 80% d’ici 2050. La récente Conférence des Nations Unies de Cancun (décembre 2010) a réaffirmé l’objectif d’une limitation du réchauffement de 2°C (par rapport à l’ère pré-industrielle), objectif désormais accepté par tous les pays. La légitimité du protocole de Kyoto, par lequel les pays industrialisés signataires s’engageaient à une réduction nette de leurs émissions, a été réaffirmée pour l’après 2013, mais sans nouveaux engagements formels de leur part. Le résultat le plus positif de cette Conférence est la création d’un « Fonds vert du climat », doté de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020.

[5] Le dioxyde de carbone, ou CO2, n’est que l’un des gaz à effet de serre, mais celui qui est émis en plus grande quantité. Pour simplifier les calculs, les émissions des autres gaz à effet de serre ont été converties en une même unité, la « tonne équivalent CO2 ».

[6] Les droits ont été attribués gratuitement pendant la période 2005-2007, et 90% de ces droits le seront encore pendant la période 2008-2012. Leur vente, pour les entreprises qui n’avaient pas atteint leur quota, a été une opération juteuse. La sidérurgie européenne a ainsi empoché près de 480 millions d’euros en 2005 en vendant ses tonnes de CO2 excédentaires.

[7] Les réductions d’émissions imposées aux sites européens pourraient ainsi être compensées intégralement ou presque par les achats de crédits de réduction d’émissions hors l’Union.

[8] Pour l’ensemble des fonds gérés par la Banque mondiale au 31 juillet 2007, cf. Aurélien Bernier, op. cit., p. 74.

[9] Pour faire plus simple, l’Union européenne a créé sa propre unité de compte, qui n’est valable que pour les quotas échangés sur le marché européen, mais qui est convertible dans la monnaie carbone internationale.

[10] Cf. le tableau des résultats, pays par pays et pour l’ensemble de l’Union européenne, in Aurélien Bernier, op. cit., p. 110.

[11] Le mécanisme du développement propre a fait l’objet de nombreuses critiques, concernant la complexité et la lenteur des procédures d’agrément par les Nations Unies, mais aussi son effectivité : des millions de crédits carbone auraient été de faux crédits, des crédits « bidons ».

[12] Il est à l’honneur de la Bolivie de l’avoir radicalement dénoncé lors de la négociation de Cancun : « Il n’y a que deux solutions, à déclaré son président, Evo Morales, soit le capitalisme meurt, soit la Terre-Mère trépasse ». A la demande de la Bolivie, la décision de Cancun n’a pas évoqué les mécanismes de marché comme possible mode de financement des mesures d’adaptation au changement climatique.

[13] Op. cit., p. 88.

[14] Le cadre européen actuel s’oppose à une telle évolution. D’abord la nationalisation du secteur de l’énergie, sans être expressément interdite par les traités, est soumise à des conditions telles (la règle de « l’investisseur avisé ») qu’elle ne servirait plus à rien en la matière (l’entreprise publique devant se comporter comme une entreprise privée au niveau de sa rentabilité financière, à défaut de quoi elle serait condamnée pour « subvention déguisée »). Ensuite le principe des subventions est étroitement encadré, pour ne pas être taxé de fausser la concurrence entre les pays. Notons pourtant que, si ces restrictions étaient levées, les entreprises publiques qui feraient basculer leurs investissements d’une forme d’énergie à une autre ne seraient pas conduites à des pertes, voire à la faillite : au total de prix de l’énergie fournie les rendrait encore compétitives dans le champ concurrentiel.

[15] L’exemple de la Suède est instructif. La taxe carbone, instituée en 1991, a permis une réduction de 9% des gaz à effet de serre (alors que la croissance économique a été entre temps de 48%), mais d’une part elle est fortement dissuasive (108 euros par tonne), d’autre part elle s’est accompagnée d’une promotion des combustibles tirés des énergies renouvelables (surtout la biomasse forestière), totalement exonérés de la taxe. Peu de maisons s’y chauffent encore au fioul.

[16] Op. cit., p. 143.

[17] Aurélien Bernier, op. cit., p. 139.

[18] Cf. La société de consommation, Editions Denoël, 1970, et Pour une critique de l’économie politique du signe, Editions Gallimard, 1973.

[19] Cf. La distinction. Critique sociale du jugement, Les Editions de Minuit, 1979.

[20] Cf. Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, Editions du Seuil, 2007.

(texte de 2010, paru dans Utopie critique).

18 juillet 2010

Note du 5 juillet 2010

L’Europe progresse dans les sanctions

 

J’avais évoqué, dans une précédente brève, la méthode imaginée pour ramener les pays indisciplinés dans les clous des critères de Maastrich : le blâme public, à destination des agences de notation pour qu’elles rabaissent la note des Etats, et ainsi les contraignent à payer plus cher leurs emprunts. Mais cette forme de délation apparemment ne suffit pas. La Commission propose d’imposer des remèdes dans les domaines des salaires, du marché du travail (assouplir bien sûr ses régles), du marché des biens et des services, mais naturellement pas dans celui du marché du capital. Et ces règles seront assorties de sanctions, telles que la suppression des aides européennes, en particulier agricoles. Il s’agit donc d’en remettre une couche en matière de politiques néo-libérales, en suivant l’exemple allemand.

Décidément ces eurocrates sont incorrigibles : alors que le Vieux Continent glisse dans la dépression, on ne change rien à une équipe qui perd. Alors que la solidarité européenne a atteint son niveau le plus bas, on ne veut rien faire d’autre que de punir les cancres de la classe.

Je pense que la lucidité impose de rompre au plus tôt avec cette Europe-là. S’il est difficile de quitter la classe, au risque de se trouve déqualifié, le moment est sans doute venu de la désobéissance. J’y reviendrai dans une brève beaucoup plus longue.

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