Questions sur Mao
J’ai longuement hésité avant de répondre à l’invitation de la revue Commune, qui me demandait ce que je pensais de Mao et du maoïsme, trente ans après la mort d’un personnage historique qui m’avait beaucoup impressionné et intellectuellement marqué. Je m’étais bien promis d’en savoir plus sur le Grand Timonier et de refaire, à partir de là, un « examen de conscience » politique, mais j’ai été pris par d’autres tâches et, surtout, celle-ci me semblait au-dessus de mes forces. Comme elle l’est toujours, j’aurais choisi l’abstention si je n’avais lu, entre temps, deux biographies récentes, qui ont réveillé ma curiosité et m’ont incité à prendre la plume, plus pour poser des questions que pour donner des réponses assurées. Il me faut, pour commencer, en dire deux mots.
La première biographie, celle de Chang et Halliday, prétend dire la vérité sur Mao, et se voit encensée par la presse internationale. Les auteurs se disent historiens et assurent avoir consulté des tonnes d’archives, qui sont répertoriées sur plus d’une centaine de pages. La thèse est simple : Mao aurait été un despote sanguinaire, « responsable d’au moins soixante dix millions de morts en temps de paix ». Il aurait été bien pire que Staline, qui, lui au moins, croyait à ses idées. Car Mao ne pensait pas ce qu’il disait et écrivait, et le marxisme ne devait être pour lui qu’un moyen de jouer au maître d’école et d’intimider les autres. Alors que pour Staline, le Parti était le porteur et l’instrument des lois de l’histoire, pour Mao il n’était qu’un instrument destiné à asseoir son pouvoir personnel, le moyen d’une effroyable tyrannie. Et la soif de pouvoir de Mao était telle qu’il n’avait d’autre objectif que de faire de la Chine une superpuissance et de devenir par là le maître du monde, une sorte de docteur Folamour qui aurait partiellement réussi. C’est ainsi que toute sa politique étrangère n’aurait eu qu’un but : doter la Chine d’armements modernes, but auquel il aurait sacrifié des centaines de millions de vies, par la guerre, l’asservissement et la famine.
Ce livre de 800 pages ne répond en rien aux exigences d’une recherche scientifique. C’est une sorte de procès à charge, où l’on ne convoquerait que des témoins de l’accusation, en prenant leurs paroles pour argent comptant. Les auteurs évacuent les sources qui pourraient aller à l’encontre de leurs thèses. Ils ne disent pas grand-chose du contexte social et historique de la Chine. Ils ne citent de Mao que des propos rapportés, et presque jamais ses textes eux-mêmes, au point qu’on peut les soupçonner de ne pas les avoir vraiment lus. Ils se contentent d’indices pour soutenir des affirmations péremptoires. Ils n’hésitent pas non plus à romancer des passages, décrivant par exemple le rouge flamboyant des feuilles d’érable que Mao aurait contemplé en telle circonstance. Bref le livre sent d’un bout à l’autre la malveillance et la malhonnêteté, de telle sorte qu’on éprouve du malaise, voire de la répugnance, du moins si l’on est soucieux d’une certaine objectivité. Si ce livre pourtant m’a interpellé, c’est que, en dépit de la masse des allégations non fondées, il comporte néanmoins des informations et des faits qui ne doivent pas être complètement inventés ou tordus. Et ceux-ci prêtent à réflexion.
Je suis, hélas, incapable de contester des points un par un, car il faudrait aller aux sources, et la plupart sont en langue chinoise. Je ne puis davantage reconstruire les éléments d’histoire invoqués qui, pour aller à l’encontre de la mythologie de la révolution chinoise, n’en devraient pas moins être examinés avec attention (ce travail est en cours parmi les historiens chinois). Quant à la seconde biographie, celle de Philip Short, elle est d’un tout autre genre. L’auteur restitue, avec beaucoup de notations précises, le contexte social et historique de la Chine au long du siècle et il essaie de comprendre, force documents et textes à l’appui, la personnalité et le projet politique de Mao, esquissant des interprétations et les présentant comme telles. Du coup l’ouvrage est captivant, car il donne un certain nombre de clefs, même si l’on peut ne pas partager un certain nombre de jugements. Bien qu’il me semble bien plus rigoureux scientifiquement, je suis là aussi dans l’incapacité de confirmer ou d’infirmer tel ou tel fait, tel ou tel épisode. Aussi mon propos sera-t-il beaucoup plus modeste. Je voudrais d’une part essayer de retrouver une cohérence entre les aspects contrastés d’une figure historique qui m’a toujours frappé par son côté paradoxal. Et, à cet égard, je m’attacherai aux textes, et particulièrement aux textes officiels, d’autant plus importants qu’ils dessinent des orientations politiques destinées à être suivies d’effets. Je voudrais d’autre part tenter de cerner, à trente ans de distance, là où le maoïsme, aventure sans doute unique dans l’histoire (provoquer volontairement la révolution dans la révolution) a achoppé, puisque finalement, après d’étonnants succès, il a fini dans l’échec. Car, de cela, il n’est jamais trop tard ou trop tôt pour chercher à tirer des leçons théoriques et politiques. N’ayant ni les moyens ni l’ambition de dresser un bilan systématique, je procéderai, de manière un peu impressionniste, par l’examen de thématiques, et, j’y insiste, beaucoup plus à la manière d’hypothèses que d’assertions solides et vérifiées.
Mao et le pouvoir
Mao était-il assoiffé de pouvoir, y trouvait-il sa raison de vivre et sa jouissance suprême ? Je ne le crois pas. D’abord pour des raisons psychologiques. Mao, loin d’être un médiocre (le pouvoir absolu, nous le savons au moins depuis la psychanalyse, est la revanche des médiocres, torturés par un complexe d’infériorité), était un personnage sûrement fort intelligent, autant persuadé de ses capacités qu’il confessait ses limites, et un séducteur, aimé par deux de ses épouses et adulé par beaucoup de ceux qui l’ont approché. En second lieu il détestait l’autorité. On sait qu’il fut un élève indiscipliné, rebelle aussi à l’autorité paternelle (et en Chine cela tenait du sacrilège), et un étudiant brillant, mais plutôt cabochard. Il me semble qu’il éprouvait une véritable aversion pour la tradition et le poids qu’elle faisait peser sur les comportements et les consciences, tout particulièrement pour le confucianisme, ce qui peut expliquer l’énergie qu’il a déployée dans sa volonté de destruction de l’ancien. J’irai même plus loin : l’appel lancé, au début de la révolution culturelle, aux étudiants et plus largement aux jeunes, ses encouragements devant les premières manifestations de contestation, ont dû consonner avec l’esprit de révolte et les enthousiasmes de sa jeunesse. « Oser penser » , ce mot d’ordre, comme d’autres encore, était en fait sa maxime de toujours. Attaquer le pouvoir établi, en l’occurrence le pouvoir du Parti, jusqu’en son «quartier général », signifiait pour lui une fois de plus s’en prendre au conservatisme, aux règles établies, à l’esprit de soumission de l’appareil. Nous aurions donc, selon moi, ce phénomène assez unique dans l’histoire d’un dirigeant arrivé au faîte du pouvoir et jouissant d’un prestige hors pair, et pourtant désireux de détruire certaines racines du pouvoir sur lequel il est assis. Ramener cette ambition à une manière détournée d’éliminer tous ceux qui pouvaient lui faire ombrage, est le genre d’explication simpliste qui rend cette histoire singulière incompréhensible.
Il ne faut pas être naïf : pour accéder au pouvoir et pour s’y maintenir, à ce niveau de responsabilité et dans un monde aussi chaotique que celui de la Chine, qui n’a jamais connu de démocratie, ni le moindre équilibre des pouvoirs, demandait beaucoup d’habilité tactique et de ruse. Il y a incontestablement du Machiavel chez Mao, à cette différence près qu’il ne considérait pas d’abord ses adversaires comme des méchants, mais surtout comme des gens qui se trompaient et s’obstinaient dans leurs erreurs : pour lui tout est avant tout une affaire « de ligne ». On peut penser ici aux luttes acharnées qui se déroulèrent pendant la Révolution française, à cette différence que cette dernière n’a duré que quelques années, avant que le Directoire et le Consulat n’y mettent fin : même destruction violente de l’Ancien Régime (dont le fait hautement symbolique de la mise à mort du roi), mêmes difficultés d’accoucher de nouvelle règles sociales, mêmes combat entre des lignes opposées, mêmes épisodes de terreur dans des circonstances critiques.
C’est ici qu’il faut, à mon avis, souligner une contradiction, dont le maoïsme restera prisonnier : pour imposer ses vues, Mao n’a d’autre ressource que de s’appuyer sur un appareil puissamment concentré, celui du Parti communiste. C’est parfaitement logique pendant les décennies de guerre civile (qui est en même temps une guerre sociale), mais cette centralisation extrême devient un obstacle considérable dans la période de construction de la nouvelle société. Il est finalement aberrant que des décisions d’une portée incalculable aient pu être prises en petit comité, entre une dizaine de personnes du Bureau politique, de manière donc au moins aussi concentrée qu’en Union soviétique. Mao pensait avoir trouvé la solution, en défendant l’idée d’un rapport étroit avec les masses, thème constant de toutes ses interventions. Mais ce rapport était hautement problématique, on y reviendra plus loin.
L’objection qui vient à l’esprit, s’agissant du supposé goût pour le pouvoir de Mao, est celle du fameux « culte de la personnalité », notamment pendant la Révolution culturelle, avec la grande opération de propagande autour du petit livre rouge. Or plusieurs textes (dont une lette à sa femme, qu’il n’a pas empêché de diffuser plus tard) laissent à penser que Mao n’en fut pas, à l’époque, l’initiateur, mais plutôt qu’il a laissé faire. Intellectuellement, cela ne pouvait le satisfaire de reproduire un culte comparable à celui de Staline, ni de faire apparaître ses écrits comme la vérité révélée, alors qu’il était bien décidé à s’appliquer à lui-même le principe de l’autocritique. Mais, politiquement, cela lui servait à combattre les tendances « révisionnistes » au sein du Parti et à enclencher un vaste mouvement de lecture (dans une société encore fort peu cultivée), d’analyse et de discussion. Je reviendrai plus loin sur la révolution culturelle.
Mao et le savoir
S’il n’a pas de soif du pouvoir pour lui-même, Mao a en revanche une soif de savoir inextinguible. On sait, par ceux qui l’ont côtoyé, qu’il passait énormément de temps, et une bonne partie de ses nuits (il dormait le jour) à lire, que sa chambre était encombrée de livres et qu’il consultait de grandes quantités de rapports. Dans l’un de ses discours, il déclare que tout le monde doit étudier et qu’il faut trouver le temps pour cela. Et, à propos de lui-même, « il y a tant de choses que je n’ai pas encore étudiées ; j’ai tant de lacunes, je ne suis absolument pas un être accompli, il m’est arrivé si souvent ne pas pouvoir me souffrir moi-même ! (…) En règle générale j’emploierai chaque jour de ma vie à étudier (…) sinon le moment où je paraîtrai devant Marx sera insupportable. Et s’il me posait quelques questions auxquelles je ne saurais répondre ? ».
L’ambition de Mao n’est pas d’être un grand chef, un commandant suprême, mais un guide, mieux encore : un éducateur. Et, de fait, je pense que ce qui a fait son prestige, au moins auprès des cadres, des militants et tout simplement de tous ceux qui savaient lire, ce sont sa capacité et sa fécondité théoriques (une œuvre considérable, d’une taille comparable aux écrits de Marx ou de Lénine), la simplicité et la clarté de son exposition, son sens pédagogique (notamment à travers le choix des exemples). Personne, sans doute, parmi les dirigeants chinois, ne lui arrivait à la cheville à cet égard. Sans cette stature intellectuelle, et alors qu’il n’était pas un tribun ni vraiment un meneur sachant enflammer les foules (Staline était, semble-t-il, plus doué en la matière), on ne voit pas comment il aurait pu exercer un tel pouvoir de conviction, un tel magistère. Il aurait probablement été à la merci du premier complot venu parmi tous ceux qu’il a mis sur la sellette ou fait réprimer.
Mais le rapport de Mao au savoir est aussi une critique du savoir pédant et livresque, divorcé du concret. Il suffit de relire à cet égard ses virulentes attaques contre le culte du livre et contre le stylé stéréotypé dans le Parti - des pages qui devraient continuer à inspirer aujourd’hui. Aucune étude ne vaut, selon lui, si elle ne s’accompagne d’enquêtes sur le terrain, et le voilà qui ne va jusqu’à préciser quelle doit être la technique de l’enquête, comment elle ne doit pas se perdre dans l’empirique, mais poser au réel les questions importantes. Quant au style stéréotypé, il dresse contre lui « un réquisitoire en huit points », qui incrimine le « verbiage interminable », « l’air affecté et prétentieux destiné à intimider les gens », le « langage plat et insipide » (alors que le vocabulaire du peuple est « très riche et vivant »), le catalogue disparate (« comme dans une pharmacie chinoise »), les attaques irresponsables etc. Une critique que n’aurait pas désavouée un Pierre Bourdieu.
Mao se garde bien de l’anti-intellectualisme, et dans divers textes il se plaît à souligner l’apport indispensable des intellectuels, mais il connaît trop leurs défauts pour leur laisser toute latitude. Voilà qui nous mène à la question de son dogmatisme et de ce qu’on dénonce comme son double jeu vis-à-vis d’eux.
Mao et la critique
L’affirmation surprendra peut-être, mais Mao a été un défenseur de la liberté de pensée. Les opinions minoritaires, dit-il, peuvent être la vérité de demain (et de citer Copernic, Darwin) ; c’est la pratique, dont la pratique scientifique, qui fera le tri. La liberté de pensée, dit-il, doit s’accompagner de la liberté d’expression, et notamment de la liberté de critique. Dans une société habituée à respecter l’autorité, et dans un Parti dont les cadres ont tendance à se comporter comme les anciens fonctionnaires impériaux, si soucieux de tenir leur rang, de telles propositions étaient difficiles à avaler. On pourrait ici multiplier les citations, par exemple : « Ecoutez les avis, surtout ceux qui sont désagréables (…) Laissez les autres donner leur point de vue, le ciel ne s’écroulera pas (…) Ne croyez pas que vous avez toujours raison comme si vous étiez le seul à posséder la vérité ». Tout le monde peut ainsi critiquer les cadres, jusqu’au plus petit subalterne. Corollairement, chacun doit avoir le courage de reconnaître ses erreurs. Mao ne s’est pas exempté de cette règle de conduite, puisqu’il a reconnu publiquement avoir commis de graves erreurs (purge sanglante de 1930, erreurs de stratégie militaire ayant conduit à des défaites, entière responsabilité personnelle concernant la politique des petits hauts fourneaux pendant le Grand bond etc.).
Il y cependant deux aspects de la critique, qui ont fait peser de lourdes hypothèques, à mon avis, sur la politique maoïste. Le premier est que l’appel à la critique tous azimuts peut facilement dégénérer en un système de dénonciations généralisé, chacun essayant de régler son compte au voisin, de l’accuser de ce qu’il n’a pas fait et de l’étiqueter comme mauvais élément (réactionnaire, droitier, voire espion ou saboteur). La critique n’est loisible que si ceux qui sont critiqués ont les moyens de se défendre, s’ils peuvent porter plainte pour diffamation ou mauvais traitement. Ce qui implique des instances de conciliation et des tribunaux indépendants. Le grand tort de Mao, selon moi, est de n’avoir pas prôné des instruments judiciaires de règlement des conflits, probablement dans l’idée qu’il ne faut pas apaiser les conflits, mais les laisser aller jusqu’au bout, fût-ce au prix de graves injustices. Cela tient aussi peut-être à un certain mépris – partagé alors par beaucoup de marxistes – pour le droit, censé figer la société dans des règles paralysantes. Quoiqu’il en soit, les campagnes idéologiques maoïstes ont souvent tourné à la chasse aux sorcières, qu’il l’ait voulu ou non, que ce fût ou non la faute de dirigeants ou de cadres soucieux de se faire bien voir et de rester dans la ligne par opportunisme ou par précaution.
L’autre dérive est celle des méfaits de l’autocritique. On sait que, dans les partis communistes, l’autocritique a fonctionné comme un effroyable moyen de pression psychologique, puisque, en particulier lors des procès de Moscou, des communistes se sont accusés de fautes imaginaires, pas seulement sous la torture physique ou morale, mais aussi dans un esprit de sacrifice, pour ne pas ruiner leur foi communiste, ou ne pas nuire à la révolution. Une autocritique n’a aucun sens si elle est forcée. Les déclarations de Mao pour récuser la contrainte n’ont cependant pas manqué. Par exemple : « la lutte idéologique se distingue des autres formes de lutte : on ne peut y appliquer que la méthode patiente du raisonnement, et non la méthode brutale de contrainte ». Le précepte ne fut guère appliqué. L’autocritique forcée (pressions psychologiques, brutalités physiques, tortures, menace de la déchéance sociale, de la prison ou du camp de travail) fut monnaie courante, et pas seulement le fait des Gardes rouges. Par ailleurs il suffit que l’autocritique se donne pour un impératif moral pour qu’elle engendre les plus sinistres effets pervers : auto-humiliation (particulièrement sévère dans la mentalité chinoise, où il ne faut pas perdre la face, ce qui a pu conduire souvent au suicide), confession de peur de perdre son rang, conformisme pour plaire à l’autorité.
Il me semble que, dans l’esprit de Mao, l’autocritique s’inscrit dans un programme d’ensemble, qui est celui de la rééducation. Pour lui il est toujours possible de se rééduquer, c’est-à-dire, de rompre avec sa vieille éducation ou ses vieilles idées pour en embrasser de nouvelles. Dangereuse utopie sans aucun doute : on ne se refait pas si facilement, surtout quand éprouve du ressentiment ou quand on a été brisé.
La période des « Cent fleurs » a illustré les limites et les excès de l’usage de la critique dans la politique maoïste. Certains l’interprètent aujourd’hui comme une gigantesque manipulation : Mao aurait lancé le mouvement pour mieux débusquer et ensuite frapper tous les adversaires de sa politique. Même si tout n’est pas faux dans cette interprétation (pour Mao le mouvement de la critique doit amener dogmatiques et « révisionnistes » à se découvrir), elle fait l’impasse sur le contexte de l’époque. Du côté des intellectuels certains s’en prendront violemment au nouveau régime. Mais ce sont aussi les anciennes classes dirigeantes qui entament alors des opérations de sabotage. Et tout cela fait craindre une répétition de la révolte hongroise, qui a bel et bien, par l’un de ses côtés, menacé le socialisme. Enfin les « droitiers » (ceux qui veulent ralentir le rythme de la révolution ou copier les méthodes soviétiques) profitent de la libéralisation pour défendre leurs idées (plus douteuse est l’interprétation selon laquelle ils auraient encouragé la pagaille pour montrer que la politique maoïste conduisait au chaos). Quoi qu’il en soit, la répression ne semble pas avoir eu la brutalité que la propagande occidentale a exploitée : elle a surtout consisté à obliger des centaines de milliers de personnes à aller travailler de leurs mains, dans les usines ou les campagnes, ce qui sera réédité pendant la révolution culturelle.
La période des cent fleurs pose la question cruciale de la démocratie « populaire », avec son parti unique, ou plus exactement dominant dans le cas de la Chine. J’ai tendance à penser que, dans certaines circonstances historiques (guerre civile, doublée d’une guerre sociale, état d’arriération des masses, transition chaotique), le parti dominant est la seule solution pour empêcher la décomposition de la société ou la soumission du pays aux intérêts étrangers. Mais encore faut-il que ce parti connaisse une véritable démocratie interne (j’y reviens plus loin). Et rien ne peut justifier les limitations à la liberté d’expression, quand précisément le parti dominant dispose des moyens de contrer le sabotage et d’empêcher la mainmise des forces hostiles sur les moyens d’information (nous savons, par des exemples comme ceux du Chili ou des républiques d’Amérique centrale, de quoi sont capables l’impérialisme étranger et les bourgeoisies compradores). Ce furent là, me semble-t-il, deux pierres d’achoppement du maoïsme.
Mao et la morale
La biographie de Chang et Halliday fait de Mao un être totalement immoral. Mao aurait tenu, vers l’âge de 24 ans, des propos comme ceux-ci : « Je ne souscris par à l’idée que pour être moral le motif de nos actions doit tendre vers le bien d’autrui. La morale ne doit pas être définie par rapport aux autres (…) Les gens tels que moi veulent (…) satisfaire pleinement leur cœur et, ce faisant, nous adoptons automatiquement les codes moraux les plus valables (…) J’ai mon désir et j’agis conformément à ce qu’il me dicte. Je ne suis responsable envers personne » (etc.). Et les auteurs de conclure : « Mao exprima les traits dominants de son caractère, qui demeurèrent inchangés au cours des soixante années suivantes ». On comprendrait alors pourquoi, selon eux, Mao fut capable de toutes les vilénies (par exemple se désintéresser de ses nombreux enfants, refuser à Chou En-lai de se faire soigner de son cancer). Tout cela est pourtant loin d’être probant.
Les propos de jeunesse se comprennent beaucoup mieux si l’on se souvient de la critique de la morale idéaliste chez de grands auteurs de l’époque, comme Nietzsche ou Rauh : les principes moraux ne peuvent trouver leurs sources dans des maximes rationnelles, mais dans le jeu des instincts. Le jeune Mao est dans une situation semblable, mais vis-à-vis du confucianisme. Personnellement, je trouve que cet « amoralisme » est d’une certaine façon rassurant : il évite le fanatisme moral. J’ai été frappé par le contraste entre les écrits de Mao et le livre de Liu Chaoqi, « Pour être un bon communiste », véritable bible à l’usage des membres du Parti : les premiers comportent surtout des préceptes politiques (je pense en particulier à l’écrit « A propos des méthodes de direction »), le second tient du catéchisme moral. Quant aux vicissitudes de la vie de Mao, il faut les relier aussi à une activité politique incessante et acharnée, à un climat de conflits nationaux et internationaux permanent, qui laissaient peu de place à une vie personnelle harmonieuse. La personnalité de Mao – son engagement sans répit pour le socialisme – est incompréhensible si l’on en fait une sorte de Bokassa ou d’Idi Amin Dada à l’échelle de la Chine. Je ne veux pas dire que Mao était un saint homme, mais simplement que sa passion de la politique faisait sans doute passer tout le reste au second plan. Pour faire référence à Camus, il aurait certainement préféré la révolution à sa propre mère (qu’il adorait).
Je soupçonne quand même Mao d’avoir, comme beaucoup de marxistes, considéré que la morale n’était qu’une superstructure, aussi variable que pouvaient l’être les infrastructures de la société. Aujourd’hui je pense que, si le socialisme doit reposer sur des bases anthropologiques réelles (donc sur une véritable politique des besoins, alors que le capitalisme les frustre, les subvertit ou les dénature), il ne peut évacuer la dimension morale « abstraite » (disons kantienne), qui donne tout son sens à ses idéaux.
Une accusation plus grave est d’affirmer que Mao a, s’agissant de lui-même, fait tout le contraire de ce qu’il prônait sur le plan politique : il aurait abhorré le travail manuel, il n’aurait pratiquement jamais été en contact avec les masses, il aurait mené une existence fastueuse, avec d’innombrables résidences personnelles. Il y a sans doute un peu de vrai dans ce tableau, mais peut-on imaginer que le plus haut responsable du pays puisse mener la vie d’un cadre ordinaire, ne serait-ce que pour des raisons d’emploi du temps et de sécurité ? Par ailleurs Mao n’est pas en contradiction avec lui-même, puisque, tout en prônant la politique la plus égalitariste de toute l’histoire moderne, il a toujours critiqué l’égalitarisme absolu. Il y décidément quelque chose d’indécent à mettre en cause le « train de vie » des dirigeants de pays socialistes, quand on ne dit pas un mot des immenses fortunes ou avantages des puissants des pays capitalistes.
Mao et la violence
C’est sur cette question que Chang et Hallyday se déchaînent. Pour eux, la violence étatique (arrestations arbitraires, jugements sommaires, déportations en masse, exécutions à grande échelle, mises en esclavage, sacrifice de millions de vies pour les besoins de la realpolitik etc.) a été le principal, sinon le seul instrument de gouvernement de Mao. Qui plus est, ce dernier aurait été un véritable sadique, prenant plaisir à la torture et aux tueries. On a envie de dire : « trop, c’est trop », surtout quand les sources sont douteuses, quand des bouts de phrase sont isolés du texte, et quand le nombre de morts ou de suicides est calculé par extrapolation. Pourtant, on ne peut évacuer la question de la violence révolutionnaire.
Ici encore il faut tenir compte du contexte historique. La société chinoise traditionnelle, quand on prend la peine de se pencher sur elle, fut à la fois une société extrêmement policée, et une société d’une rare cruauté, tant s’agissant des luttes intestines au sein du pouvoir impérial qu’au plan des rapports à la population (ce n’est pas pour rien que les « supplices chinois » ont atteint une triste célébrité, dépassant en horreur ceux pratiqués pendant notre Moyen Age et sous le pouvoir royal). Par ailleurs cette société chinoise n’a pas connu la révolution individualiste qui remonte loin en Occident : l’individu en tant que tel y compte beaucoup moins que ses communautés d’appartenance, et la mort y est vécue comme une dimension de la vie. Or on ne rompt pas avec ce lourd héritage, que les Lumières n’ont pas traversé, en quelques décennies (il explique bien des survivances actuelles, qui nous paraissent barbares, telle que le recours à la peine de mort). Enfin un grand nombre des tueries ou des massacres rapportés se sont produits en période de guerre, une guerre civile inexpiable, ou pendant la révolution culturelle, qui a connu des épisodes de guerre civile. Dans de telles conditions, il est quand même, je crois, à l’honneur de Mao d’avoir voulu à plusieurs reprises limiter les exactions – ce que Chang et Halliday passent totalement sous silence. Déjà à l’époque de Yanan, Mao s’était opposé à l’exécution des prisonniers et avait voulu instituer un tabou sur la peine de mort. Plus tard, traitant des rapports entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires, il a condamné la liquidation physique de ces derniers, sauf en cas de crime. En ce qui concerne ses adversaires politiques, il s’est toujours opposé à leur exécution - sans s’élever pourtant contre de mauvais traitements.
Ceci dit, l’attitude de Mao par rapport à la violence reste profondément ambiguë : il reste, je crois, profondément persuadé que la violence est une accoucheuse de l’histoire, que la lutte des contraires est un destin de l’humanité, qu’elle se poursuivra même pendant le communisme. Et il a beaucoup d’indulgence pour les opprimés : leur violence peut être contenue, mais elle est fondamentalement juste. Si l’on compare cela au grand rêve d’une humanité enfin réconciliée et débarrassée de la violence – un but qui peut excuser tous les moyens pour y parvenir – on ne peut s’empêcher de penser qu’il n’a pas tort. Mais là où il tort, je le redis, c’est de ne pas avoir instauré un règne de la légalité, cette légalité eût-elle comporté des mesures répressives pour les ennemis de la liberté (une liberté qu’il juge impensable ou mystificatrice sans une certaine égalité).
Mao et la philosophie
Pour comprendre quelque chose à la politique maoïste, je suis persuadé qu’il faut en passer par la philosophie de Mao. Je ne peux ici entrer dans de longues analyses – il y faudrait un livre -, mais je voudrais en relever quelques aspects, que tout lecteur de ses textes retrouvera aisément.
Ce qui anime Mao, ce n’est pas la volonté de puissance, c’est d’abord et avant tout la recherche de la Vérité – un vrai leitmotive de ses écrits. La rencontre avec le marxisme a été décisive à cet égard : c’était pour lui la théorie qui voulait et qui pouvait se vérifier dans l’action, et qui, de ce fait, était supérieure aux autres (à savoir les théories idéalistes, qui se contentaient d’interpréter le monde, et les théories empiristes, qui restaient le nez collé sur le réel). Et c’est pourquoi il est anti-dogmatique : le marxisme doit constamment se confronter à d’autres théories, se remettre en question, et il faudra le remanier ou même y renoncer si l’action venait à le démentir. Or le marxisme implique que la vérité ne soit pas l’œuvre de quelques hommes, fussent-ils géniaux, mais de la multitude de ceux qui sont engagés dans l’action.
C’est ce qui explique deux convictions inébranlables dans la pensée de Mao. La première est que la seule ligne politique valable est la ligne de masse. Bien entendu les individus sont pris dans des préjugés et des croyances et englués dans leurs intérêts matériels (Mao ne se fait pas plus d’illusions sur les paysans que sur les ouvriers). Mais d’une part ceux qui sont en prise directe sur le réel en savent, d’une certaine façon, beaucoup plus que les « intellectuels ». D’où son idée que la rééducation en passe en partie (je veux dire : pas seulement pour connaître les conditions de vie des exploités) par le travail manuel : « Une année comme paysan et deux années comme ouvrier, voilà la véritable école supérieure ! Les universités, ce sont les usines et les villages ». D’autre part ceux qui entrent dans l’action vont bousculer leurs habitudes de pensée et faire bouger celles des autres. D’où son éloge des luttes des dominés, fussent-elles violentes, et son encouragement donné aux « activistes », même s’ils commettent des erreurs, qu’ils pourront ensuite corriger. Plus largement, Mao voit la politique comme une science expérimentale : on voit ce qui marche et ce qui ne marche pas, et on soutient des initiatives même très minoritaires, surtout si elles viennent des masses (par exemple Mao n’était pas un défenseur à tout crin des communes populaires et des cantines, où il avait vu un possible communisme, mais pensait avant tout qu’elles avaient valeur d’expériences, dont certaines devaient, si elles réussissaient, être popularisées).
Deuxième conviction : les individus, sauf si leurs intérêts de classe les aveuglent comme une maladie sans rémission, peuvent toujours se réformer, moyennant des conditions propices à leur « rééducation ». Ils ne sont presque jamais irrécupérables, et il suffira qu’ils reconnaissent leurs erreurs pour qu’on leur rende leur travail et leur place dans la société ou le Parti. On a accusé bien entendu la rééducation de constituer un lavage de cerveau. L’expression ne gêne pas Mao, pourvu que la rééducation se fasse par la persuasion, et non par l’autorité ou la contrainte. Certes les rééducateurs peuvent à leur tour se tromper et tromper les rééduqués, mais ce sont alors eux-mêmes qui devront être rééduqués et leurs victimes réhabilitées. Il y a là, il faut le dire, un étrange et inquiétant optimisme. Mao mésestime toute la violence symbolique que peuvent comporter les pratiques de rééducation, la blessure narcissique que représente la reconnaissance d’une erreur, la puissance des manœuvres psychologiques d’auto dissimulation. Plus grave encore, il y a une contradiction dans le fait de désigner d’office comme individu à rééduquer quelqu’un en fonction de son passé ou de ses origines, sans présupposer qu’il ait pu se réformer lui-même. L’inquisition est bien le contraire de la persuasion. Et l’histoire a bien montré que trois décennies de «rééducation » n’ont pas, loin de là, entraîné cette transformation culturelle que Mao croyait possible.
La recherche de la vérité se combine chez Mao à une philosophie matérialiste dialectique tout à fait originale, dont je voudrais dire quelques mots. Cette philosophie puise à la fois dans la dialectique marxiste (surtout dans celle de Engels) et dans la pensée chinoise traditionnelle. Le matérialisme d’abord : il s’agit de bien plus qu’un matérialisme méthodologique (la science suppose la réalité de son soubassement), puisqu’il dessine une ontologie. Autant Mao n’est pas un sceptique dans sa théorie de la connaissance, autant sa conception du monde relativise le réel appréhendé : pour lui l’histoire humaine n’est après tout qu’un fragment de l’histoire naturelle, et la planète un fragment de l’Univers. Je ne saurais dire quelles sont les racines orientales (taoïsme sans doute, bouddhisme peut-être) de ce matérialisme foncier (à la différence du confucianisme, qui est surtout un humanisme), mais il imprègne une vision du monde qui conduit à un détachement qu’on ne trouve que chez les contemplatifs, qui, eux, se désintéressent de l’action. Quand il envisage le futur de l’histoire humaine elle-même, il compte toujours par décennies, par siècles, voire par millénaires ! Je ne connais pas d’autre exemple d’homme politique de premier plan se projetant de cette manière et aussi loin dans l’avenir.
La dialectique ensuite : là est, à mon sens, le cœur du maoïsme. «Un se divise en deux », « toute chose est elle-même et son contraire », de telles formules conduisent Mao à un balancement dialectique qui est fascinant pour le lecteur et a dû fortement impressionner ses auditoires, quelle que fut la question abordée (par exemple il est bon que le marxisme rencontre toujours son contraire, il est bon qu’il y ait en Chine des partis « libéraux », « les guerres nourrissent la paix, les périodes de paix nourrissent la guerre »…). Une des choses que Mao reproche à Staline, c’est de n’avoir pas compris grand-chose à la dialectique. De fait Staline reste dans la conception hégélienne de la dialectique : la négation débouche sur la négation de la négation, et le communisme sera la synthèse finale. Rien de tel chez Mao : la lutte des contraires ne cessera jamais, c’est ce qui fait la richesse de la vie, et le communisme lui-même sera un perpétuel combat. Une telle conception de la dialectique plonge ses racines dans la philosophie chinoise traditionnelle, où le yin et le yang, le Ciel et la Terre, et tout ce qui est dans l’univers, sont en constante opposition. Mais, à ce qu’il me semble, Mao s’en détache dans la mesure où il met beaucoup plus l’accent sur le déséquilibre que sur l’équilibre des forces. Du coup sa philosophie réduit le caractère tragique de l’histoire. Par exemple : il ne se fait aucune illusion sur les lendemains, le révisionnisme pourra l’emporter, le capitalisme pourra être restauré, l’équilibre du monde sera bouleversé, mais qu’importe, un jour reviendra où les masses se soulèveront à nouveau et où les choses basculeront de l’autre côté, car le mouvement des contradictions sera sans fin. On ne peut qu’être frappé devant cette absence de téléologie, ce refus de l’eschatologie. Une seule certitude peut-être : la vérité se fraiera toujours un chemin.
Mao et la politique
Je crois qu’on comprend mieux à partir de là le sens de la politique maoïste. Chaque chose en ce monde a un bon et un mauvais côté, et peut être contrebalancée par son contraire. Ainsi pour Mao le Parti est un mal nécessaire, à cette étape de l’histoire. Et inévitablement le Parti se bureaucratise, c’est-à-dire se dégrade en groupement d’intérêts et s’endort dans ses rites, ses idées et ses certitudes. Il y a alors deux remèdes, qui fournissent l’antithèse salvatrice : 1° l’éducation par l’étude et la rééducation par les campagnes de rectification (qui concernent aussi le style de travail) et le retour périodique à la production (envoi des cadres dans les campagnes et les usines). 2° les mouvements de masse, cette ‘démo-cratie’, qui sert de contrepoids au centralisme. Contrairement à la thèse selon laquelle Mao n’aurait déclenché de tels mouvements que pour rasseoir son pouvoir, l’appel aux masses pour qu’elles critiquent les dirigeants, et même se soulèvent s’ils ne répondent pas à leurs attentes, fut une perspective stratégique constante dans la politique de Mao.
En fait les garanties démocratiques inscrites dans les statuts du Parti ont peu pesé face à la hiérarchie descendante, les campagnes idéologiques ont dégénéré en luttes pour le pouvoir, et les retours à la production sont apparus, au moins en partie, comme des mesures disciplinaires. Il faut bien admettre que cette dialectique était bancale, et qu’elle conduisait plus à l’instabilité qu’à des équilibres dynamiques. La révolution culturelle a aussi montré la force et les limites de la politique maoïste.
Quand Mao la fait adopter en 1966, il n’imagine pas le maelström qu’il va déclencher, il le reconnaîtra lui-même. Il ne pense pas que des jeunes plutôt instruits vont se mettre à tout casser, se lancer dans de terribles chasses aux sorcières, se livrer à tant de traitements cruels, créer des factions prêtes à en découdre (en se réclamant de lui), voire à s’exterminer. Il pense qu’il suffira de fermer les écoles et universités pendant quelques mois et que les études pourront ensuite reprendre calmement (il faudra prolonger, vu le chaos ambiant, le délai de six mois, puis d’une année, et encore d’une année). Il n’a pas prévu que la Chine allait se trouver dans un état de quasi anarchie, surtout quand les ouvriers et les employés sont entrés en ébullition. Si au début il s’est opposé à toute répression du mouvement, il n’a pas trouvé ensuite d’autre ressource que de faire intervenir l’armée (à laquelle on interdit de se servir de ses armes), en lui donnant un rôle clé dans les comités révolutionnaires et en lui confiant la tâche de faire tourner l’économie et de se substituer aux cadres suspendus (quand les violences gagneront tout le pays, l’armée en viendra, dans certaines provinces, à la répression brutale). Et il va recourir à sa méthode favorite : non plus seulement les voyages volontaires, mais aux frais de l’Etat, vers les campagnes, mais la rééducation forcée, qui dura fort longtemps. Mon propos n’est pas, ici, de retracer l’histoire de la révolution culturelle, mais de souligner les pièges et les leurres de ce volontarisme politique bien particulier : la mobilisation des individus face à des institutions qui résistent, alors même qu’il n’existe pas de structures reconnues de contre-pouvoir. Les « masses » n’ont pas toujours raison, et il arrive inévitablement qu’elles s’opposent violemment les unes aux autres. Le bilan réel de la révolution culturelle – qui constitua à la fois l’apogée et la chute du maoïsme – est difficile à établir. Au passif il faut compter un très grand nombre de morts et de victimes, une stagnation de l’économie (qui ne s’est pas effondrée), des destructions du patrimoine national, des années d’enseignement et de recherche perdues, le désenchantement d’une jeunesse qui pense avoir été flouée, des transformations dans les rapports sociaux avortées (j’y reviens plus loin). Il y a pourtant un actif : la révolution culturelle fut une fantastique libération d’énergie et des observateurs considèrent que, tout en s’étant effectuée sous le signe d’un conformisme extrême et d’une ferveur quasi religieuse, elle a conduit ensuite les gens à penser par eux-mêmes ; nombreux de ceux là même qui ont pâti des violences et des interruptions de leurs études ou de leur carrière disent encore aujourd’hui qu’ils ont tiré quelques bénéfices du brassage social, et certains vont même jusqu’à souhaiter une nouvelle révolution culturelle, certes plus maîtrisée, pour renouer avec les valeurs du socialisme ; l’aile gauche du Parti n’hésite pas à se réclamer, sous réserve, de l’héritage maoïste.
Mao et l’économie
Mao le reconnaissait lui-même : il ne connaissait pas grand-chose à l’économie (qu’il invite pourtant tous les cadres à connaître). Mais il avait une conviction profonde : il fallait combattre sans cesse l’économisme.
C’est dans ce domaine que le volontarisme politique de Mao finit dans le paradoxe. Mao pense, me semble-t-il, qu’on peut diriger le développement économique comme on commande à une armée. Dès lors l’économie de commandement, copiée sur le modèle soviétique (comme système qui visait à la planification intégrale et à la résorption des rapports marchands), lui convenait parfaitement, même s’il s’est écarté passablement de ce modèle (par exemple en ce qui concerne les rapports entre industrie lourde, industrie légère et agriculture). Le Grand Bond en avant fut l’illustration la plus évidente de ce volontarisme, avec ses objectifs de production irréalistes. En d’autres termes Mao, qui ne cesse de vanter l’esprit d’initiative et la créativité des masses, ne s’avise pas qu’il faut laisser aux unités de production une large autonomie propice à ces comportements, et que celle-ci doit s’accompagner de relations horizontales, relations de coopération, mais aussi de marché et de concurrence, au moins dans une certaine mesure. C’est la raison sans doute pour laquelle il n’a manifesté aucun intérêt pour le modèle yougoslave. Au fond, tout en voulant limiter la centralisation (c’est ainsi que chaque province devait d’abord « compter sur ses propres forces »), il pensait que le socialisme ne pouvait s’en passer, pourvu qu’on favorise des « expériences » qui pourraient, en cas de succès, être généralisées. Entre les différents modèles de socialisme issus de la tradition socialiste, y compris la tradition marxiste, il a toujours privilégié le modèle de planification impérative, dans l’idée que le marché était le terreau de la petite bourgeoisie, et surtout du capitalisme (ce qui, du reste, n’était pas totalement faux. L’évolution actuelle de la Chine montre combien il est difficile de maîtriser le développement du capitalisme, dès lors que l’on lâche la bride aux rapports marchands).
L’autre aspect de la critique maoïste de l’économisme - celui qui m’a le plus impressionné, il y a trente ans - était la critique maoïste du primat des forces productives. On peut résumer la position de Mao en trois thèses : 1° les rapports de production déterminent le rythme des forces productives. En changeant ces rapports, on peut accélérer le développement, faire bien mieux que l’Union soviétique et rattraper rapidement les pays capitalistes les plus avancés 2° si l’on duplique les méthodes de commandement et d’incitation capitalistes (le pouvoir conféré aux dirigeants, une forte hiérarchie des salaires, le salaire au mérite, les licenciements et pénalités diverses), on aura, par delà les modifications du régime juridique de propriété, des rapports sociaux de type capitaliste, qui non seulement s’opposent au socialisme, lequel vise à réduire les inégalités et à associer toutes les catégories de travailleurs à la gestion, mais encore stérilisent les pouvoirs créateurs de individus 3° si l’on fait jouer certains ressorts capitalistes (le profit au poste de commandement, la nature des produits déterminée par le seul marché), on abolit les finalités collectives et on transforme les individus en consommateurs individuels, qui ne cherchent plus que leurs satisfactions privées et se détournent de la politique, si bien que ces aspects capitalistes produisent à la chaîne des esprits bourgeois ou petits-bourgeois.
Faut-il dire aujourd’hui que cette critique de l’économisme était fausse, puisqu’elle a finalement échoué ? Vaste question que je ne peux aborder ici, mais il est évident que l’évolution actuelle de la Chine tend à montrer que certaines prévisions de Mao n’étaient pas dénuées de pertinence. Où était donc l’erreur ? Il y en a au moins une que je voudrais relever. En bon matérialiste, Mao aurait du penser que les forces productives n’étaient pas une matière modelable à volonté. Si l’on prend l’exemple de l’agriculture, l’état des techniques et des ressources disponibles rendait sans doute intéressantes des formes de coopération (le mouvement des coopératives a du reste donné de bons résultats), mais pas des structures collectives aussi fortes que les communes populaires, avec leur système d’équipes, de brigades, de points travail etc. Et les mentalités n’y étaient pas davantage prêtes. Dès que les communes ont été démantelées et que la petite exploitation paysanne a été rétablie (la terre restant heureusement propriété publique), l’essor économique dans les campagnes fut remarquable. Pour le reste il y aurait beaucoup à retenir de la création institutionnelle maoïste (les comités de triple union, la participation à la production, les comités d’usagers etc.), dans une économie socialiste qui ne serait plus une économie de commandement.
Brève conclusion
Le maoïsme me renvoie toujours cette question lancinante : comment faire que la révolution soit possible, et surtout durable, quand les structures économiques et politiques, qui s’alourdissent avec la complexité de la société, tendent toujours à reconstituer une classe dominante, quand celle-ci tend à monopoliser tous les leviers, et aussi quand l’environnement international exerce ses pressions, ne serait-ce que par le jeu des échanges économiques ? Pour Mao, c’est la question centrale, et c’est pourquoi il a toujours considéré que, dans une société socialiste, même évoluée, le problème n’était jamais réglé, que la lutte entre les deux voies (la voie socialiste et la voie capitaliste) continuait de plus belle, et qu’elle donnait lieu à un combat sans fin entre deux lignes. Pour le dire d’une autre façon, comment marcher vers plus d’égalité et de liberté en empêchant les retours en arrière, les restaurations ou les changements de maîtres, quand les exploités et les dominés n’y sont, jusqu’à présent, jamais parvenus ? Mao a cru trouver une voie dans sa conception de la dictature du prolétariat : un parti de masse dirigeant (mais sans exclusivité), un Etat entièrement soumis à ce parti, la mobilisation des masses pour bousculer la bureaucratie, une économie de commandement s’accompagnant d’une intense participation des travailleurs, des campagnes idéologiques lancées d’en haut mais s’appuyant sur le peuple pour permettre le travail de la Vérité. En un mot cela s’appelle du volontarisme politique, et comment sans ce volontarisme (l’exact opposé du néo-libéralisme) inverser le cours de l’histoire ? Mais l’histoire a montré les limites et les dérives de ce volontarisme. Si bien qu’aujourd’hui on en vient à penser que, tout en gardant le noyau de la dialectique maoïste, il faudrait en penser autrement les termes et considérablement l’affiner. Le (ou les partis) qui se réclament effectivement du prolétariat, s’ils deviennent ou redeviennent des partis de masse, ne devraient plus (à terme) craindre l’existence de partis bourgeois, qui peuvent même représenter un adversaire utile. Des formes de démocratie plus directe (notamment les référendums d’initiative populaire) peuvent donner aux « masses » les moyens d’intervenir par elles-mêmes dans la politique. L’Etat « républicain » devrait certes être soumis au pouvoir politique (assemblées populaires, gouvernement), et non aux puissances privées, mais la justice devrait être indépendante pour que les lois soient respectées et la corruption enrayée – il s’agit de concevoir l’équilibre des pouvoirs aussi comme une dialectique. Le modèle économique du socialisme devrait être complètement repensé dans l’esprit d’une dialectique positive : la combinaison d’une planification incitative (ce qui maintient l’impulsion politique) et de plus d’autogestion (ce qui va plus loin que les « comités de triple union » dans le cadre d’une économie dirigée, et favorise initiative, responsabilité et créativité sans avoir à constamment mobiliser les travailleurs comme on motive des soldats) ; la combinaison de la production de biens sociaux (pour assurer la citoyenneté et la solidarité) et de la production de « biens privés » (pour répondre aux demandes individuelles). La lutte idéologique et, plus généralement, la vie culturelle reposeraient aussi sur une dialectique entre le débat politique et les initiatives venant des individus et de leurs associations. Etc…Je ne saurais bien sûr en dire plus ici, car les problèmes sont multiples et complexes, et les questions ne peuvent être aujourd’hui que largement débattues. Je voulais seulement suggérer que l’aventure (dans le bon sens du terme) maoïste ne devrait pas être passée par pertes et profits, que l’on peut en tirer quantité d’enseignements tant négatifs que positifs. Ce n’est pas la consternante biographie de Chang et Halliday qui peut contribuer à cet examen, car, s’agissant même des informations qu’elle apporte, il faudrait les passer sérieusement au crible. Ce n’est pas non plus le silence général (y compris en Chine, où l’inventaire du maoïsme n’est pas à l’ordre du jour) qui peut servir la cause des révolutions futures.
Tony Andréani