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Le blog de Tony Andreani
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1 février 2011

La crise de trop

Fréderic Lordon

 

La crise de trop

Reconstruction d’un monde failli

Fayard, 2009

 

Dans ce livre brillant, à l’humour corrosif, Frédéric Lordon refait la genèse de la grande crise du capitalisme financiarisé et nous montre pourquoi c’est l’Union européenne qui en est finalement la plus atteinte. Mais le livre ne s’abandonne pas aux délices de la critique, il propose aussi des pistes précises pour sortir de ce « monde failli ».

 

Genèse de la crise

 

Comment en est-on arrivé là ? J’avais suivi, dans mes propres réflexions, à peu près le même raisonnement que Lordon, mais ce dernier est certainement bien plus expert que moi (il n’ignore rien des arcanes de la finance), et plus pédagogue aussi. Critiquant, ridiculisant au besoin, ceux qui ont cherché la source de la crise dans une « dérive financière » et montré du doigt tous ces méchants financiers qui avaient spéculé et s’étaient enrichis sans vergogne, il explique en quoi les vrais responsables sont les « architectes du système », ceux qui ont mis en place la « contrainte actionnariale » (avec son talisman, la « valeur économique ajoutée », l’EVA) et la « contrainte concurrentielle » généralisée (qui met en compétition non seulement les produits, mais encore les pays et leurs systèmes sociaux).

La contrainte actionnariale d’abord : c’est celle qui est imposée par les investisseurs institutionnels à la recherche des meilleurs rendements pour leurs placements : le fameux 15% de retour sur investissement, quand ce n’est pas plus (le record de France ayant peut-être été établi par Total en 2007 : 31%). La contrainte concurrentielle ensuite : elle a signifié, pour les dirigeants des entreprises, l’obligation de réaliser ces superprofits, au risque de voir les actions de leur société se dévaluer (et leurs stock-options avec) et l’entreprise courir le risque d’une OPA ou d’une OPE.

Ce retour sur investissement était destiné à satisfaire les actionnaires d’une double façon : d’abord en leur distribuant des dividendes élevés (la part des dividendes passe de 3,2% du PIB dans les années 70 à 8,5% en 2007), ensuite en leur permettant de réaliser de belles plus-values boursières lors de la revente de leurs actions. Par ailleurs les dirigeants ont trouvé un moyen de doper l’une et l’autre source de revenus : le rachat des actions de leur entreprise, puisque, en diminuant le nombre des actions, ils pouvaient augmenter le rendement de chaque action (les entreprises du CAC 40 ont ainsi racheté pour 19 milliards d’euros d’actions en 2007 et 11 en 2008).

Dès lors la part des salaires dans la valeur ajoutée ne pouvait que baisser. Elle l’a fait brutalement dans les années 80 (entre 8 et 10 points de PIB selon les pays), pour se stabiliser ensuite. Lordon nous donne la raison de ce dernier infléchissement. Les surprofits ont concerné les plus grandes entreprises, les entreprises cotées. Or ces grandes entreprises ont vassalisé leurs filiales et des légions de PME en position de sous-traitantes, drainant vers elles une grande partie de leurs profits : « pour le dire vite, à ces niveaux de la pyramide industrielle, tout le monde souffre, le travail et le capital » (p. 180).

Si la part des salaires diminue et si l’investissement est également pénalisé du fait du gonflement des dividendes (le taux d’investissement se redressera après 1980, mais restera inférieur à celui de 1970), il n’y a plus qu’une solution pour maintenir un certain niveau de croissance (qui demeurera inférieur de moitié à celui des Trente glorieuses) : l’endettement. Et voilà le point de départ de l’hypertrophie de la sphère financière. Les banques vont d’abord multiplier leurs chiffres d’affaires en distribuant force crédits, et accroître leurs marges en profitant de la faiblesse des taux directeurs des banques centrales (que pouvait en effet  faire d’autre un Greenspan que de les encourager à prêter ?). Les banques vont ensuite faire leur beurre avec toutes les commissions prélevées sur la valse des titres, dopée par les plus-values. Elles vont encore engranger du profit en servant de conseil, en particulier pour toutes les opérations de fusion/acquisition destinées à accroître (à tort et à raison) la valeur actionnariale. Il ne manquait plus, aux banques et à d’autres acteurs financiers, qu’à négocier des produits dérivés (ces produits de couverture qui devenaient indispensables avec le flottement continu des prix des biens, des titres et des monnaies), et à spéculer sur eux. C’est ainsi que les innovations financières ont pu se développer à plein régime, avec le consentement d’autorités de régulation par ailleurs dépassées.

Frédéric Lordon nous rappelle que tout cela ne s’est pas fait tout seul. Ce sont les dirigeants politiques qui ont été les architectes du système. Ce sont eux qui ont mis fin à l’indexation des salaires sur les prix, supprimé le contrôle des changes et aboli toutes les entraves à la libre circulation des capitaux (abolition préparée en Europe par la directive Delors-Lamy de 1987). Ce sont eux qui ont privatisé à tour de bras, déroulant le tapis rouge aux investisseurs institutionnels internationaux (Jospin a été un champion en la matière). Ce sont eux qui ont allégé la fiscalité sur les revenus du capital (en France Beregovoy en 1990). Ce sont eux qui ont décloisonné les activités financières, permettant aux banques de devenir des supermarchés de la finance. Ce sont eux qui ont créé ou développé les marchés de produits dérivés en leur laissant toute latitude. Certes ils ne l’ont pas fait pour la beauté du geste, ou seulement pour mettre le pied à l’étrier à leurs affidés : cette libéralisation, ce feu vert aux superprofits étaient bien ce que réclamaient des transnationales en quête de développement. Mais le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’ont pas fait grand chose pour brider ce nouveau régime du capitalisme. Et ceux qui ont fait le moins en ce sens, ce sont les dirigeants politiques européens.

 

L’UE l’a bien cherché

 

L’Union européenne était censée protéger ses citoyens en encadrant les activités financières et en empêchant la spéculation contre les monnaies (pour les pays de la zone euro). Combien risibles apparaissent aujourd’hui les déclarations selon lesquelles la crise, née aux Etats-Unis, ne saurait franchir le mur de l’Atlantique. Lordon souligne le fait que les traités successifs et, pour finir, le traité de Lisbonne, en son article 63, ont stipulé la liberté totale de la circulation des capitaux non seulement dans l’espace européen, mais encore avec le reste du monde, ce que les autres Etats se sont bien gardés de faire. Je ne peux résister ici à l’envie de citer ce passage, s’agissant de ces actifs pourris qui ont pu voyager en toute liberté pour infester les banques européennes :  « Ainsi, dans un très beau mouvement de maximalisme doctrinal, l’Union européenne, traité après traité, a installé les structures de la propagation de la vérole, et les Grands européens viennent-ils s’étonner d’avoir la chtouille, après avoir interdit le port du préservatif – mais de cela, non, ils n’ont aucun souvenir » (p. 55). Ce sont les mêmes traités qui ont interdit à la BCE de prêter aux Etats, donc qui les ont livrés au bon vouloir et aux manœuvres des marchés financiers, et l’on voit où cela a conduit. L’hypocrisie est à son comble quand on se retranche derrière les traités comme derrière les tables de la loi, et qu’on vient les violer en catimini quand la maison brûle (prêt de la BCE à la Hongrie, achat de titres d’Etat sur le marché secondaire pour calmer la spéculation, pédale douce devant les abus de position dominante issus des restructurations bancaires).

 J’ai voulu donner une petite idée de la puissance critique de l’ouvrage de Frédéric Lordon. Mais sont intérêt est aussi d’ouvrir trois chantiers pour sortir de l’impasse. Je me limiterai ici aux deux premiers.

 

On ne joue pas avec la monnaie

 

Comment « arraisonner les banques et les banquiers » ? Evidemment en les remettant sous contrôle public. Car les banques sont concessionnaires de ce qui est en fait un service public de la plus haute importance : la garantie des encaisses (dépôts et épargne) et le crédit à l’économie (ces avances qui permettent notamment aux entreprises de desserrer leur contrainte budgétaire). La crise a montré, s’il en était besoin, que quand ces fonctions se délitent, l’ensemble du système économique est au bord de l’effondrement. Or, ne pourrait-on pas envisager une solution radicale au problème du contrôle de la création monétaire : réserver cette création à la Banque centrale, les banques ne pouvant ouvrir des prêts qu’à partir des prêts consentis par cette dernière, et d’autres banques n’ayant plus comme fonction que la garde des dépôts ? Lordon n’évoque pas cette solution, mais elle se heurte à cet écueil qu’il souligne par ailleurs : que le pouvoir politique soit tenté de trouver une solution monétaire à des problèmes politiques et qu’il laisse courir l’inflation. Si l’on en revient donc à l’idée qu’il vaut mieux concéder le pouvoir de création monétaire à des banques, en le régulant par diverses procédures (réserves obligatoires, taux directeur pour le refinancement) et en le contrôlant par l’imposition de ratios, pourquoi ne pas nationaliser ces banques ? C’est une proposition que, avec d’autres, j’ai défendue, mais en l’assortissant d’un certain nombre de garde-fous (séparation des activités de crédit et des activités de marché, interdiction des activités spéculatives sur les marchés dérivés, et surtout autonomie de gestion, de telle sorte que les banques publiques ne soient pas soumises à des injonctions politiques)[1]. Lordon pense que des banques publiques seraient néanmoins conduites à sélectionner leurs crédits en fonction des demandes de l’Etat proprétaire, ce qui pourrait les surcharger de mauvaises créances. C’est pourquoi il préconise de les socialiser autrement : en les subordonnant (choix de leurs dirigeants, suivi de leur politique) à des comités associant, outre des représentants de l’Etat, des représentants de leurs salariés, de leurs entreprises clientes, d’associations d’usagers, des collectivités locales, avec un statut intermédiaire entre la société de capitaux et l’établissement public. Quant à la création monétaire par les banques, elle ne devrait donner lieu à paiement d’intérêts par leurs clients que dans la mesure où cette création a quand même un coût pour elles, correspondant à leur obligation de se refinancer (avec intérêt) auprès de la banque centrale. On y ajouterait cependant une marge pour couvrir leurs frais de fonctionnement et de développement. Autant dire que leur niveau de profitabilité serait étroitement encadré. Proposition intéressante sans aucun doute, mais peut-être difficile à mettre en pratique.

 

Slam sur les rentiers

 

L’autre grand chantier consiste à « défaire la contrainte actionnariale ». On ne sort pas du cadre du capitalisme, mais on veut en casser l’ubris financière. Comment ? Par une mesure très simple, qui a l’avantage de pouvoir être prise à l’échelon national : le couperet fiscal. Lordon s’inspire ici, ironiquement, de la théorie de l’EVA (Economic Value Added): les idéologues du capitalisme financiarisé ont en effet inventé cette idée géniale que le vrai profit ne commençait qu’une fois payés tous les coûts, dont le coût du capital, ce dernier étant calculé en additionnant le taux d’intérêt de l’actif sans risque (généralement les bons du Trésor à 3 mois) et une prime de risque spécifique. Alors que la justification traditionnelle de la rémunération du capital est le risque pris par le capitaliste, supérieur à celui du prêteur, voilà que cette rémunération est déclarée insuffisante, non « créatrice de valeur » pour l’actionnaire : c’est donc le surprofit qui devient le profit exigible. Eh bien, c’est ce surprofit qu’il faut prélever par l’impôt, en mettant en place un SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin, pour parler anglais), une marge qui fixe une limite supérieure à la rentabilité financière, c’est-à-dire en décrétant que tout ce qui excède le taux d’intérêt plus la prime de risque sera taxé de manière confiscatoire. Ce qui ramènerait les retours sur investissement de 15% et plus vers les limites plus raisonnables d’un 5 ou 6%.

Evidemment le SLAM a soulevé un certain nombre d’objections, non quant à sa faisabilité, très simple (il faudrait néanmoins prendre en compte non seulement les dividendes versés, mais aussi les plus-values boursières réalisées, et les rehaussements de ces deux revenus résultant, comme on l’a vu, du rachat par les entreprises de leurs propres actions), mais quant à ses conséquences. On a relevé le risque d’une fuite des capitaux[2]. Qu’importe, répond Lordon, puisque de toute façon la Bourse ne finance pas les entreprises : les prélèvements opérés par les actionnaires sont supérieures aux injections de capitaux frais (ceux qui sont apportés lors des introductions en Bourse). L’argument ne me convainc pas entièrement. Si par fuite des capitaux on entend la vente d’actions devenues moins rentables, il n’y aurait pas à la regretter. Les vendeurs devant trouver des acheteurs, leur cours s’effondrera, et c’est tout (j’ajouterais que ce serait une excellente chose si des salariés par exemple voulaient les racheter). Mais cela aura un inconvénient du point de vue capitaliste : les OPE deviendront bien plus difficiles (on ne pourra plus acheter aussi facilement des entreprises étrangères en proposant à leurs actionnaires, en échange, des actions dévaluées de l’entreprise acheteuse). Il y aussi un risque d’OPA par des d’autres capitalistes : j’accorde qu’il serait faible (pourquoi achèteraient-ils des entreprises devenues peu rentables ?), et qu’on pourrait toujours, comme le dit Lordon, y faire face en mettant en action un fonds anti-OPA alimenté par le produit de la taxe.

Cependant le principal problème, selon moi, est du côté des achats d’actions sur le marché primaire (lors des introductions en Bourse) : les acheteurs vont se raréfier. Et, même si, au bout du compte, l’entreprise se trouve plus pillée que soutenue, ces apports d’argent frais sont généralement bienvenus, car ils favorisent le développement de l’entreprise. Aussi, si nous nous plaçons dans l’optique d’un capitalisme national devant fonctionner de manière raisonnable (ce qui n’exclut pas, en même temps, l’ouverture d’un autre espace économique qui serait, selon moi, socialiste), le couperet devrait être moins méchant. Et, s’il est moins sévère, les investisseurs ne vont pas déserter une économie développée sans y regarder à deux fois.

Je voyais une autre limite au SLAM : il ne freinerait pas le mouvement perpétuel des actions sur le marché secondaire, alors qu’il conviendrait de le réduire drastiquement, afin d’assurer une stabilité de l’actionnariat, indispensable pour viser le long terme (ce qui aurait également pour heureuse conséquence d’asphyxier la Bourse, à défaut de pouvoir s’en passer totalement). Lordon pense qu’un aspect de la taxation basée sur le SLAM est de nature à inciter l’actionnaire à ne pas se défaire à la première occasion de son titre : comme la taxation prend en compte la quote-part du revenu futur lié au rachat de ses actions par l’entreprise, il préférera attendre que ce surcroît de revenu se matérialise lors de la distribution (annuelle) des dividendes pour vendre son action, ce qui allongera son horizon temporel. Peut-être, mais cela n’aura qu’un effet de freinage bien limité. Pour le dissuader de vendre, une taxation progressive des plus-values selon la durée de détention (par exemple 100% la première année, 75% l’année suivante) serait bien plus efficace.

 

Je n’aborderai pas ici le troisième dossier ouvert par Frédéric Lordon, celui de la mondialisation et du suicide de l’Union européenne, car l’analyse ne débouche pas sur des propositions aussi précises que dans les deux dossiers précédents. Mais je voudrais saluer pour finir la démarche de l’auteur : enfin des propositions précises et argumentées (et forcément techniques) pour « arraisonner », au niveau de ses structures de base, le capitalisme financiarisé.



[1] Dans ma contribution « La crise pour sortir du capitalisme ? » à l’ouvrage collectif Groupons-nous et demain ! La crise internationale et les alternatives de gauche, Editions Le temps des cerises, 2010, p. 228-229, consultable également sur mon blog. Je n’entre pas dans le détail ici de la manière dont cette autonomie serait assurée.

[2] Je l’évoquais dans un article « Peut-on réformer le capitalisme financiarisé ? », deuxième partie, paru dans la revue Utopie critique, n° 46, 4° trimestre 2008. Consultable également sur mon blog.

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26 janvier 2011

La Grande Régression

La Grande Régression

de Jacques Généreux (Editions du Seuil, 2010)

 

 

Voici un livre tout à fait remarquable, parce qu’il offre une perspective d’ensemble, charpentée autour d’une conceptualisation forte, sur la crise contemporaine. Il ne s’arrête pas à la crise économique, qui fait aujourd’hui l’objet de tant d’ouvrages critiques sur le capitalisme financiarisé (mettant rarement en cause la capitalisme lui-même), ni à la crise de civilisation, elle aussi objet d’une pléthore d’écrits en tous sens, mais entend articuler tous les aspects de la crise et l’inscrire dans l’histoire longue des sociétés humaines. Il cherche enfin à l’analyser à partir de ses fondements anthropologiques pour comprendre sur quels ressorts psychologiques le capitalisme actuel a pu s’appuyer pour entraîner les esprits et les plonger dans une sorte de servitude volontaire. On sort de cette lecture avec le sentiment d’y voir enfin plus clair, et on ne saurait mieux souligner l’intérêt exceptionnel de ce livre, dont je vais ici essayer de présenter quelques idées force.

 

 La Grande Régression est d’abord une restauration

 

C’est un retour au libéralisme en œuvre dans les années 20 du siècle dernier, et, sur le plan doctrinal, au libéralisme du 19° siècle, à sa croyance dans l’efficience et l’autorégulation des marchés, dont les néo-classiques ont fourni l’épure théorique. Il fallait pour ses promoteurs fermer la grande parenthèse des Trente glorieuses, qui avait bouleversé l’ordonnancement social et les dogmes de ce libéralisme. Le ‘néo-libéralisme’ n’a donc rien de néo, il n’a fait que pousser jusqu’au bout la logique du libéralisme. Pour autant Généreux n’est pas un nostalgique de la période keynésienne : elle n’était certes pas un paradis, mais valait par la direction qu’elle suivait.

L’ouvrage comporte une analyse fouillée des divers aspects de cette régression par rapport à cette période. Régression économique d’abord. Contrairement aux analyses qui voient dans la crise financière la source de tous les problèmes, Généreux montre que c’est le changement de système productif qui a produit cette dernière. Deux traits ont été décisifs : la baisse du taux d’investissement (et son pendant, la montée des dividendes) et la diminution de la part des salaires dans la valeur ajoutée – phénomènes qui se retrouvent dans tous les pays développés. La seule issue était alors la montée de l’endettement privé et public. C’est sur ces bases que se sont développées les innovations financières (CDO, CDS etc.) qui ont poussé le capitalisme vers sa plus grande crise historique. En quelques pages, l’auteur nous offre une analyse magistrale de la perversion du système, où l’on voit notamment des banques et des fonds spéculant, avec l’argent des autres, sur la faillite de leurs clients et des Etats, avec un cynisme et un machiavélisme achevés. La régression écologique ensuite : alors que la contestation écologique, qui apparaît dans les années 70, fait le lien avec l’expansion d’un capitalisme sans entraves, l’écologie actuelle tente  bien souvent de pactiser avec lui, et le capitalisme vert vient agiter de grandes peurs pour mieux asseoir sa nouvelle profitabilité, dans le parfait mépris des biens publics.

Puis vient la régression politique : ici l’analyse est de la brutalité qu’il convient. Généreux montre parfaitement que l’Etat n’a nullement perdu de son poids, ainsi qu’en témoigne le maintien ou la progression des dépenses publiques et des « prélèvements obligatoires ». C’est dit en une formule frappante : « L’Etat-nation n’a pas reculé, il a été privatisé, il a mobilisé sa puissance au service d’intérêts privés » (p. 43). Au lieu de continuer à financer des services publics, il a distribué des milliards d’aides aux entreprises, multiplié pour elles les exonérations sociales, accru les dépenses de sécurité etc. Il n’a pas moins régulé, bien au contraire, mais a mis son pouvoir législatif et réglementaire au service des marchés (le traité de Lisbonne et les directives européennes en sont une magnifique illustration). Le pouvoir politique a usé, à la suite des entreprises, de toute la rhétorique de la guerre économique pour casser les revendications sociales. Il a systématiquement déconstruit l’espace national au profit des « territoires », qu’il a voulu rendre les plus attractifs possibles pour les multinationales. Pour signaler un dernier aspect de cette privatisation de l’Etat, les pouvoirs publics utilisent à présent la crise des finances publiques pour privatiser à nouveau à tour de bras, y compris en vendant des morceaux entiers du patrimoine national, comme on peut le constater dans nombre de pays européens, menacés d’une crise de solvabilité dans laquelle ils se sont mis eux-mêmes, puisqu’ils se sont endettés pour sauver le système financier de la déroute et l’économie d’une récession prolongée.

La régression par rapport à la direction prise lors des Trente Glorieuses est impressionnante – et je n’en ai ici résumé que quelques aspects. Mais la force du livre est que la perspective s’élargit vers une interprétation globale de cette inversion de l’Histoire.

 

La Grande Régression est l’accomplissement d’une hypermodernité

 

La thèse de Généreux, que je trouve très convaincante, est que la société dite néo-libérale n’est pas du tout post-moderne, mais qu’elle est l’aboutissement de certains aspects de la modernité, essentiellement l’idée que les individus ne devraient avoir d’autres liens entre eux que ceux de l’échange et du contrat, et que l’Etat ne devrait être rien d’autre que le lieu d’un macro-contrat servant à organiser ces liens, en parachevant la destruction de tous les liens communautaires traditionnels (où l’on pourrait retrouver quelques phrases fameuses de Marx). Pour l’expliquer, il me faut donner une idée succincte de l’appareil théorique que Généreux mobilise à cet effet.

Il faut, dit-il, considérer les « invariants anthropologiques », ou « traits fondamentaux » sur la base desquels se construisent les sociétés. Les hommes sont par nature des êtres sociaux, partagés entre deux soucis : être avec autrui, pour et par autrui, mais aussi être soi, pour et par soi. Entre ces deux soucis se crée une dialectique positive, une synergie, quand ils nouent des « liens qui libèrent », des liens qui d’un seul et même mouvement les attachent à des formes concrètes de communauté (de la famille à la nation) et les aident à construire leur espace d’autonomie. A l’inverse les liens sont aliénants quand ils les enferment et les coupent de leurs potentialités. Pour que les liens soient solides, ils doivent reposer sur un tiers (ce que la psychanalyse a pu appeler la figure de l’Autre) qui leur confère autorité et légitimité. A partir de ce socle anthropologique (qu’il a longuement développé dans La dissociété, en convoquant aussi divers travaux récents de la psychologie expérimentale), et en faisant varier les liens intracommunautaires et intercommunautaires selon qu’ils sont forts ou faibles, Généreux a construit une typologie des grands destins sociaux : « l’hypersociété » quand les liens intercommunautaires sont forts et les liens intracommunautaires faibles (la figure moderne en est le socialisme totalitaire), la « dissociété » quand les deux sortes de liens sont faibles (c’est le cas de l’actuelle société libérale), la société « communautarisée » quand les liens intracommunautaires sont forts et les autres liens faibles (c’est la tendance aujourd’hui du renfermement sur des communautés étroites, telles que les groupements ethniques ou sectaires), et enfin la « société de progrès humain », quand les deux types de liens sont puissants (c’était le chemin emprunté pendant les Trente glorieuses). Cette typologie pourrait paraître anhistorique, si l’on ne voyait pas que toute l’histoire humaine et un long et incertain cheminement des relations les plus proches (l’exemple premier est celui des bandes de chasseurs-cueilleurs) vers les relations les plus distantes : au fur et à mesure que l’horizon s’élargit, il rend possible l’agrandissement de la sphère de la liberté réelle, ou encore de l’autonomie, mais la bifurcation vers l’hypersociété et vers la dissociété y fait obstacle. Or elle était inscrite dans le projet de la modernité, dans le message ambigu des Lumières, qu’il va donc falloir dépasser. Nos sociétés capitalistes contemporaines connaissent, comme toutes les autres, une tension vers les quatre pôles, mais c’est celui de la dissociété qui domine, et qui prépare le retour de l’hypersociété, sous la forme d’un communautaro-fascisme, fascisme soft mais non moins violent de par la force de son pouvoir répressif et de ses appareils idéologiques (Les Etats-Unis en sont la pointe avancée).

L’histoire humaine a connu plutôt une dialectique de progrès, dans la mesure où la spirale des cercles relationnels n’a cessé de s’élargir, de la famille jusqu’à la planète. Ceci jusqu’à la Grande Régression, qui a fait tourner cette spirale ou cette ronde à l’envers, qui tend vers l’affrontement entre l’individu roi et la société intégrale, deux contraires irréconciliables, comme un précipité instable. C’est cela, l’hypermodernité. On comprend pourquoi Généreux en vient à dire : « en procédant à une déconstruction systématique de la société, le projet néo-libéral n’est pas moins que l’abolition de douze mille ans d’évolution qui avaient mené l’humanité des communautés primitives jusqu’aux portes d’une grande société de progrès humain […] Moins de trente ans ont suffi à la contre-révolution libérale pour ‘réussir’ à combiner la nouvelle aliénation des individus, le désordre social et la guerre de communautés, voire la guerre des civilisations » (p. 195-196).

 

Les antinomies sociétales qui en résultent

 

Cette grille de lecture s’avère extrêmement utile pour comprendre non seulement la dégradation des rapports sociaux, mais encore ces problèmes sociétaux sur lesquels tant de philosophes et d’essayistes hors sol discourent, qu’il s’agisse des questions de l’école, de la famille, du couple, de l’amour, de la religion etc. Généreux nous offre des analyses lumineuses des causes sociales et anthropologiques de ces faits de société que sont que la demande de protection permanente, le repli sur la famille, la crise de l’autorité au sein de l’école, l’injonction permanente à réaliser le couple parfait, l’inflation des religions personnelles, le relativisme intellectuel (on ne dit plus « je sais », mais « je crois que »). Il est impossible de les résumer ici.

Mais la grande antinomie est la suivante : comment se fait-il que les individus acceptent le sort qu’il leur est fait, ou du moins qu’ils s’y résignent ? Du côté des agents du capital, il n’y a point trop de mystère : il leur suffit d’épouser la « pulsion dominatrice du capital ». Car il ne faut pas s’y tromper, la concurrence est moins une concurrence pour la possession des biens que pour celle de positions de pouvoir. Or, quand on entre dans ce jeu, il faut le jouer jusqu’au bout si l’on ne veut pas en être rapidement éliminé. Mais du côté des dominés, comment comprendre cet « étrange aveuglement général », cette « sorte de maladie de la pensée » qui les affectent ? Il ne suffit pas d’invoquer le conditionnement général. D’une certaine façon le néo-libéralisme, avec son exaltation du risque, des choix individuels, du mérite même, « comble les pulsions libertaires de la société », le besoin d’être soi jusqu’aux vertiges du narcissisme. Mais cette liberté angoisse, et ce d’autant plus que les liens sociaux se sont défaits, que le tiers transcendant s’est dissous. D’où la peur de l’autre, et c’est sur cette peur que surfe le pouvoir en place, en multipliant les politiques sécuritaires et en renforçant en permanence les motifs de peur. Cela aboutit, par exemple, aux communautés fermées par des barrières physiques ou au nationalisme agressif, dont les Etats-Unis de Bush ont donné l’illustration la plus extrême.

 

Quelles leçons tirer de la Grande Régression ?

 

Ce livre pourrait paraître désespérant, puisque rien ne semble pouvoir arrêter la catastrophe qui est en cours et que la servitude volontaire nous y rend aveugles. Tel n’est pas le cas. L’alternative, ou encore la reprise de la marche vers le progrès humain, est à notre portée. Généreux ne la développe pas dans ce livre, mais dans un précédent (qui va être réédité sous le titre L’autre société). Il s’est contenté de quelques indications chemin faisant (comment les pouvoirs pourraient être redistribués dans l’entreprise, ce qu’il faudrait faire pour arraisonner le capital financier, ce que l’Union européenne aurait dû faire pour éviter de plonger dans la crise de l’euro etc.). Le livre nous laisse pourtant un peu sur notre faim : est-ce avec l’arme du vote, dans l’état délabré de nos démocratie, qu’on pourra entrer dans une nouvelle Renaissance, après le Moyen Age libéral ?

Cela me conduit à la seule critique d’envergure que je pourrais lui adresser. L’appel à des déterminants anthropologiques ne m’embarrasse nullement. Cela fait longtemps que je les utilise dans mes propres analyses : oui, il y a bien une nature humaine, si l’on veut bien admettre qu’elle ne comporte que quelques invariants, qu’elle n’est qu’un champ de potentialités que l’histoire réalisera diversement, y compris en les dénaturant (j’ai par exemple soutenu aussi qu’il existe un « besoin de communauté » en m’appuyant sur les travaux de Gérard Mendel). J’ai également, alors que je n’avais pas encore lu Généreux, proposé de considérer l’être humain comme un être « contradictoire », et opposé les dialectiques négatives, qui tendent à faire triompher l’un des pôles de nos contradictions (le désir d’individualité par exemple) sur l’autre, aux dialectiques positives, qui, en renforçant les deux pôles opposés (par exemple le désir d’individualité et le besoin de communauté), favorisent un progrès de l’individu et de la société. L’histoire est inintelligible sans de telles considérations. Pour prendre un cas concret, peut-on comprendre la différence des habitus sociétaux entre les Allemands et les Français sans invoquer, comme le fait à juste titre Emmanuel Todd, les types de famille que l’on rencontre dans l’histoire de ces deux pays, et que la modernité n’a pas complètement rapprochés ? Mais la question est de savoir quelle est la place exacte, dans la structuration sociale, de ces données anthropologiques.

A lire La Grande Régression, on a le sentiment qu’elle est centrale, et qu’elle  remet en cause le matérialisme historique de Marx. Généreux ne le dit pas, se contentant de la remarque critique suivante : « Les idées ou la culture ne déterminent pas les rapports de production et l’économie, mais les infrastructures économiques ne déterminent pas davantage les superstructures idéologiques ; les politiques économiques ne sont ni impuissantes ni toutes-puissantes, etc. Il n’y a pas en réalité « d’infrastructure » ou de « superstructure », car, dans une interaction générale et continue entre des individus et des groupes humains, rien n’est en dessous ou en-dessus, il n’y a ni début ni fin, chaque élément est à la fois cause et conséquence » (p. 203). On pourrait discuter de ces formulations, mais la question n’est pas là. Dans le schéma marxien il s’agit toujours de rapports sociaux, et non de rapports intersubjectifs. L’histoire se détermine-t-elle en fonction des rapports de production et des rapports politico-idéologiques (quel que soit le lien de causalité entre eux) ou en fonction des liens intersubjectifs, étroits ou larges, faibles ou forts ? Je pense qu’il faut bien distinguer ces deux champs, qui s’interpénètrent à l’évidence, mais qui ne se recoupent pas. On ne peut faire de l’évolution de la productivité du travail et des rapports (impersonnels) de production (avec les concepts d’exploitation, de domination, mais aussi les rapports politiques) des variables secondaires de la longue odyssée humaine. Mais, c’est vrai, on ne saurait en rester là, parce qu’on retrouverait le caractère mécanique et évolutionniste du matérialisme historique (avec la succession intangible de ses modes de production) et qu’on ne serait pas loin du grand récit libéral d’une humanité sortant peu à peu de la rareté, grâce au développement de la division du travail et des échanges, pour aller vers l’abondance et l’extinction des conflits sociaux. Dès lors, pour enrichir l’analyse, il faut croiser les deux champs, s’attaquer à la dialectique non seulement entre infrastructure et superstructure, mais aussi entre rapports sociaux et rapports intersubjectifs (y compris le rapport à soi). Je serais même prêt à admettre quelque chose comme une détermination en dernière instance par l’intersubjectif, par les liens humains (après tout l’homme est tout autant un être de besoins qu’un être qui travaille dans une cité), mais à condition de ne pas minorer celui des rapports de production.  Si matérialisme il y a, ce sera un double matérialisme.

Tout ceci peut paraître bien théorique. Et pourtant ce n’est pas sans conséquences politiques immédiates. La sortie du néo-libéralisme, la réouverture d’un chemin de progrès (loin de toute eschatologie) ne se fera pas seulement par l’éveil des consciences et par le bulletin de vote, pas seulement par les résistances individuelles à la déliaison, mais encore par les formes collectives de la révolte sociale, violente ou non violente. Quand les « Conti » (les ouvriers d’une usine française de la firme Continental) se sont battus contre leur employeur invisible, ils n’ont sans doute pas gagné grand-chose, mais ils ont pendant un temps bousculé l’ordre libéral et sa caution étatique. C’est de la multiplication de ces révoltes éminemment politiques, et de leur soutien populaire, que pourra naître aussi la grande transformation. Mais ces révoltes ont besoin de projets pour ne pas tourner à la désespérance, de projets qui incarnent d’autres rapports de production, aussi bien à large échelle qu’à la petite échelle de tant d’expériences novatrices qui se rencontrent de par le monde, et qu’il faudrait populariser (des expériences qui peuvent être reprises même sans le soutien de l’Etat central, au niveau des régions, des villes « en transition » etc.). Généreux ne me contredirait pas, puisqu’il a lui-même apporté sa pierre à la construction de tels projets, mais il semble considérer que c’est là « la moins urgente des questions » (p. 44).

24 mai 2010

La démocratie nouvelle

Refaire la democratie

Si la gauche revient au pouvoir et si elle se contente de faire fonctionner nos institutions politiques telles qu’elles existent, elle est assurée de retomber dans la même « vieille gadoue ». Le présent texte, extrait d’un ouvrage sur le socialisme à venir, va bien au-delà de ce qui serait aujourd’hui possible, même avec un programme de transformations économiques audacieux. Je le soumets quand même à la réflexion, car il tente d’apporter quelques réponses à un certain nombre de problèmes de fond qui, tout en étant très anciens, connaissent une nouvelle actualité.

Une démocratie à la fois directe et déléguée

La seule démocratie pleine et entière est la démocratie directe, qui ignore la division du travail gouvernants/gouvernés, et qui signifierait non la fin du politique, mais la disparition de l’Etat, comme ensemble de corps de professionnels et de spécialistes chargés des affaires publiques. C’est ce que nous pouvons retenir des Sophistes grecs, de Rousseau et de Marx. Et Athènes en a fourni sans doute la seule véritable illustration historique, encore qu’elle ne concernât, comme on le sait, qu’une petite minorité de sa population. Mais on peut concevoir les grandes lignes de ce que serait une démocratie à la fois directe et déléguée, qui représenterait un considérable “ dépérissement ” de l’Etat. Elle reposerait sur l’idée que les “ délégués ” sont chargés de préparer les grandes options soumises à la délibération populaire et de veiller à leur exécution, ainsi que de s’occuper des décisions subordonnées. On ne délègue ici que des responsabilités bien définies.

1° La souveraineté populaire s’exprimerait de deux façons. D’abord par l’élection de délégués (députés nationaux, responsables locaux) s’étant présentés aux suffrages avec un programme en matière économique et politique relativement précis et cohérent, grossièrement chiffré, bref avec un mandat, qui, sans être impératif (qui leur lierait les mains et qui deviendrait rapidement obsolète dans un monde en changement rapide), les engagerait et les obligerait à rendre des comptes. On ne voit guère comment cela serait possible sans l’existence de partis politiques, invention politique relativement récente mais qui a l’avantage d’offrir aux citoyens des alternatives (ce qui n’était pas le cas dans le système soviétique). Pour éviter les promesses volontairement vagues et les catalogues incohérents destinés à rallier le maximum de voix, un Conseil pourrait être chargé de dresser les grandes rubriques du programme électoral et d’exiger un minimum de précision. Les candidats élus devraient constituer une majorité de gouvernement, de telle sorte qu’il y ait une certaine stabilité de l’exécutif (diverses formules ont existé, telle que le contrat de législature : un gouvernement ne peut être renversé que si une autre majorité de gouvernement est préalablement constituée, le Parlement ne peut être dissous que sous des conditions très restrictives etc.). A ce compte la représentation proportionnelle serait la plus conforme à la démocratie (avec des conditions telles qu’un seuil de représentativité).

L’autre voie, complémentaire de la première, serait celle de la consultation de type référendaire, soit d’initiative populaire, soit lorsque la majorité gouvernementale souhaite, face à une décision qui engage à long terme l’avenir de la nation (telle que la signature d’un traité international), qui suscite de très fortes controverses ou qui présente un caractère imprévu, en référer directement au peuple. Si séduisant que soit ce recours à la démocratie directe, il présente de nombreux pièges, mis en évidence par diverses études. L’idée générale qui devrait prévaloir est que la consultation devrait se faire dans des termes clairs (mais en évitant la formulation qui n’appelle qu’une réponse par oui ou par non) et surtout après un débat public approfondi. Sinon des sondages suffiraient, et la démocratie par sondages n’est rien d’autre qu’une étude de marché politique. Je me permets ici de citer quelques lignes que j’écrivais à ce sujet : “ La démocratie n’a de portée que si elle repose sur un véritable débat interactif. L’individu qui parle peut penser qu’il agit sur l’opinion de ses interlocuteurs. Il se forge lui-même son opinion en écoutant les autres. Il peut déjouer les pièges des questions qui lui sont posées, faire surgir de nouveaux problèmes, voire formuler des amendements et des propositions (adresses aux élus, pétitions, propositions de lois etc.) (...) Dans toutes les grandes luttes sociales, on assiste à ces “ prises de parole ”, et l’on peut constater le degré de passion qu’elles suscitent chez des gens jusque là indifférents ou désabusés. La démocratie n’est pas un choc de préférences toutes faites, elle est un processus qui génère en particulier de l’information et des effets de formation. On pourrait retrouver ici, s’agissant du marché politique, les mêmes critiques qu’on peut adresser au marché économique : pauvreté de l’information, asymétries et méfiance, blocage des flux, opportunisme etc. ”[1].

2° Les citoyens devraient avoir une formation adéquate, ce qui, contrairement à l’affirmation (intéressée) selon laquelle ils ne sauraient avoir la compétence nécessaire, n’est pas hors de portée. Je ne crois pas beaucoup me tromper en assurant que, si l’équivalent d’une année d’études était consacré pendant leur cursus scolaire à l’acquisition des connaissances essentielles en matière économique et politique, ils auraient le bagage général de la plupart de nos décideurs. Bien entendu le recours aux experts resterait nécessaire, mais, contrairement aux pratiques actuelles de nos gouvernants, qui se défaussent sur ceux qu’ils ont choisi pour donner une apparence d’impartialité et de scientificité à leurs décisions, la contre-expertise serait de règle.

Les citoyens devraient aussi disposer d’une information abondante, plurale, claire et facilement accessible, ce qui serait grandement facilité par les technologies actuelles de l’information et de la communication.  Information d’origine publique et privée (ce qui pose tout le problème des aides publiques aux médias). Des expériences de démocratie directe locale montrent qu’il n’y a là rien d’irréalisable.

Plus généralement une vraie démocratie de participation suppose un haut niveau de la vie culturelle, permettant aux citoyens de prendre une part active à l’élaboration des idées et au débat idéologique, et non plus d’en laisser l’apanage aux seules professions intellectuelles. J’y reviendrai un peu plus loin.

3° La démocratie des délégués devrait être plutôt de type “ représentatif ” que de type “ délégatif ”. Je veux dire - et j’ai déjà plusieurs fois insisté sur ce point - que les délégués devraient, autant que possible, être élus directement par la base, et non par chaque échelon intermédiaire. Les élections à plusieurs degrés éloignent les délégués de leurs mandants et permettent toutes sortes de jeux de pouvoir et de coalitions qui constituent l’aspect “ politicien ” de la vie politique. A cet égard la démocratie “ bourgeoise ”, dans la mesure où elle fait élire par exemple le député par le peuple, et non le sénateur par un collège électoral restreint, est supérieure à la démocratie “ conseilliste ”.

4° Les groupements qui participent à la vie publique devraient naturellement s’appliquer à eux-mêmes les principes d’une démocratie à la fois directe et déléguée. C’est le cas tout particulièrement des partis politiques, qui ont tous fonctionné selon une principe de “ centralisme démocratique ”, alors même qu’ils le dénonçaient dans les partis communistes. C’est seulement devant leur discrédit croissant qu’ils ont commencé à se démocratiser réellement, même les partis de droite.

Les partis politiques ne devraient plus être des machines électorales, mais des résonateurs de la société, des fédérateurs d’opinions, des générateurs de programmes, selon des règles qui autorisent l’existence de courants tout en évitant, autant que possible, les phénomènes de chapelle et de clientélisme, et qui permettent de rester en prise avec les électeurs et les mouvements sociaux.

Je pense qu’en ce domaine l’intervention du législateur ne peut être que limitée (il peut veiller à ce que leur financement soit uniquement public et à base de cotisations, il ne saurait leur imposer un statut type). C’est de l’émulation que devraient naître des progrès en la matière.

5° Une démocratie socialiste devrait rendre au Parlement l’essentiel du pouvoir législatif et limiter sévèrement le pouvoir réglementaire du gouvernement, et le plus possible le pouvoir de création des normes dont les juges disposent ou qu’ils sont amenés à exercer face aux lacunes et aux défaillances de la loi. Bref, aller à l’inverse de la Constitution de la V° République en France, qui énumère de façon extrêmement limitative le domaine de la loi.

Une démocratie socialiste devrait rendre au Parlement la maîtrise des grandes orientations économiques et la définition des grandes lignes des politiques publiques. C’est à lui qu’il reviendrait, ainsi que nous l’avons vu, de discuter les projets de plan présentés par le gouvernement et d’adopter le Plan final[2].

Elle devrait assurer l’indépendance totale de la justice “ du siège ”, et, dans une large mesure, celle du “ parquet ”. Un souci de démocratie pourrait conduire à prôner l’élection des juges, comme cela se pratique partiellement aux Etats-Unis, pour éviter leur professionnalisation et les soumettre au contrôle populaire. Je pense - et l’expérience le confirme - que cela comporterait plus de dangers que de garanties. C’est là un domaine où la professionnalisation est à peu près inévitable et il est préférable que le juge soit au-dessus de la mêlée. L’essentiel, je le répète, est que son pouvoir normatif soit le plus réduit possible (à l’opposé ici de toute une tradition anglo-saxonne).

  Enfin toute une série de dispositions constitutionnelles, qui font l’objet aujourd’hui d’un débat bien confus, pourraient prévenir la confiscation du pouvoir par les délégués. Je ne ferai que mentionner la limitation du cumul des mandats, le statut de l’élu, le niveau raisonnable de la rétribution, le problème de la rotation (problème délicat, comme l’exemple de la Yougoslavie, entre autres, l’a montré[3]), sans engager une discussion. Mais d’autres transformations pourraient être envisagées, à peu près ignorées de la démocratie libérale. Je n’en évoquerai que deux. Les délégués pourraient être tenus de reprendre, en cours de mandat et pour de courtes durées, leur activité professionnelle, ce qui les remettrait au contact du concret et cesserait d’en faire des intouchables[4]. L’expérience des socialismes historiques à cet égard n’est pas entièrement négative. Les citoyens qui participeraient à des réunions publiques pourraient, moyennant des attestations de présence, soit percevoir une faible rémunération, soit obtenir un petit dégrèvement dans leur feuille d’impôt (comme aujourd’hui lorsqu’ils font des dons à des associations d’utilité publique). On voit, sur des exemples de ce genre, que “ l’invention démocratique ” pourrait se poursuivre, au lieu de régresser, comme elle le fait aujourd’hui sous la pression des forces économiques dominantes.

Un troisième pilier : la “ démocratie participative ”

Le fonctionnement institutionnel dont je viens d’exposer les grandes lignes est très loin des réalités telles que nous les connaissons. D’où la question : des formes de démocratie qui reposent sur une participation plus active, plus immédiate, plus “ physique ”, des individus ne sont-elles pas nécessaires, et ne devraient-elles pas même être conservées dans une société socialiste, où les institutions politiques seraient différentes et l'engagement des citoyens plus fort?

Disons-le sans ambages, elles ne sauraient se substituer à la forme canonique de la démocratie moderne, qui repose sur le suffrage universel. Si seules les personnes présentes à des réunions ou à des assemblées générales pouvaient se prononcer, toutes les autres se trouveraient écartées du processus politique, alors que leur absence peut avoir toutes sortes de raisons légitimes (manque de temps, difficultés personnelles, éloignement, etc), ou même moins honorables (détachement, indifférence, etc). Le principe de l’égalité doit absolument être respecté.

De ce fait la “démocratie participative ” ne peut être qu’un troisième pilier (après celui de l’élection et du referendum), complémentaire des deux premiers et visant à les renforcer, même s’il peut se prévaloir d’un glorieux ancêtre, la Commune de Paris avec ses “ comités de quartier ”. Et ce d’autant plus que toutes les expériences d’une telle démocratie qui sont aujourd’hui à l’œuvre, avec un succès notable, ne montrent que des taux de participation relativement faibles. Dans une ville comme Porto Alegre, dont le modèle s’est largement répandu au Brésil et dans d’autres villes d’Amérique latine, elle ne dépasse pas 1,5% des adultes pour la participation à une assemblée plénière et 6% pour la participation à une réunion, pourcentage qui tomberait encore plus bas si l’on comptabilisait les présences assidues[5]. Même si l’on peut penser qu’elle pourrait être beaucoup plus élevée dans d’autres conditions, il n’en reste pas moins que la fraction mobilisée de la population ne saurait décider pour tous. C’était déjà la limite politique de la démocratie athénienne, outre le fait que cette dernière excluait les femmes, les esclaves et les métèques, soit la très grande majorité de la population. Cette limite est encore plus manifeste quand on change d’échelle, quand on passe d’une ville de quelques dizaines ou centaines de milliers d’habitants à un Etat qui en comporte plusieurs millions.

Le troisième pilier est néanmoins un puissant renfort de la démocratie aussi longtemps que la démocratie est confisquée, de fait, par une classe dominante, qu’elle demeure “ bourgeoise ”, et aussi longtemps que la participation au processus politique, du fait de l’inadéquation des institutions et des pesanteurs historiques, reste faible, autrement dit tant que la démocratie reste largement “ formelle ”. Elle est alors une procédure qui vient compenser les inégalités de fait devant le scrutin, et une école à la fois pour améliorer les institutions et pour accroître la participation. Or à cet égard les expériences actuelles de “ démocratie participative ” représentent un très grand apport, dont je voudrais donner une idée.

Le premier point à relever est qu’elles ne reproduisent pas les défauts du système conseilliste, que j’ai déjà soulignés (la délégation d’un étage à l’autre au sein de la pyramide des conseils, avec toutes les distorsions qui s’ensuivent). La délégation est ici limitée au maximum. Pour reprendre le modèle de Porto Alegre, les réunions de quartier, ouvertes à tous, ne désignent que des porte-parole, qui n’auront qu’un droit de parole au second niveau, celui des “ assemblées plénières de secteur ”, où tous les habitants sont incités à venir assister à la délibération[6]. Ces assemblées désignent des délégués à un troisième niveau, celui des “ forums de secteur ”, qui sont chargés de formaliser les listes des interventions jugées prioritaires, listes dont la sommation permettra d’élaborer au niveau de la ville la première “ matrice ” du “ budget participatif ” : il y a bien ici délégation, mais elle est nécessaire pour réduire la taille de l’instance délibérative, à ce niveau déjà plus technique et plus agrégé. Des assemblées de 100 à 2000 personnes n’y parviendraient pas. Le quatrième niveau de la pyramide, son sommet, est celui qui va adopter la matrice définitive du budget, après divers correctifs introduits lors de la discussion avec l’exécutif (la mairie désignée par le  suffrage universel) et ses services (pour les problèmes de faisabilité technique). Or il est remarquable que ce sommet (le “ Conseil du Budget participatif ”) soit désigné directement par les Assemblées plénières, et non médiatement par les délégués dans les Forums, et qu’il le soit au scrutin de liste, donc de façon très politique. Nous sommes ici dans une logique voisine de celle du système représentatif, où chaque citoyen vote pour l’élection de la municipalité, du Conseil général, du Conseil régional, des députés (le scrutin est direct), et non dans celle du système conseilliste traditionnel.

Le deuxième trait remarquable est la déprofessionnalisation de la fonction de délégué, qui s’inspire de la Commune de Paris et du meilleur du système conseilliste. Les délégués ne sont pas rémunérés, ne sont élus que pour un an, ne peuvent être reconduits qu’une fois, ne peuvent cumuler des mandats dans la structure participative, ne peuvent faire partie du sommet de l’exécutif (le maire et son adjoint, mais aussi les directeurs des services municipaux). Autant de dispositions susceptibles de révolutionner le système classique de la démocratie représentative. Elles ont eu en particulier le grand mérite de mettre pratiquement fin au clientélisme, qui est endémique dans ce système, même lorsqu’il est limité par de nombreux garde-fous. Elles ne sauraient être appliquées avec une telle rigueur dans une instance représentative, qui suppose plus de continuité dans l’action et plus de technicité, mais c’est la bonne direction (j’y ai insisté dans le développement précédent), la seule manière non seulement de permettre une certaine rotation dans les responsabilités, mais encore d’éviter la confiscation du pouvoir politique par des professionnels de la politique, avec son cortège de conséquences (les appétits de pouvoir, le carriérisme, le népotisme, la corruption etc.).

Le troisième trait novateur est l’efficacité du dispositif, qui permet d’éviter les discussions à perte de vue, les prises de parole interminables, la confusion, les stratégies de manipulation, la déception qui s’ensuit, bref tous les défauts bien connus de la démocratie d’assemblée et du spontanéisme. Elle repose sur la mise en œuvre de procédures strictes en même temps qu’évolutives. Ainsi les “ critères de répartition ” représentent des objectifs précis à atteindre : chaque réunion de quartier doit classer et hiérarchiser ses demandes, les assemblées plénières de “ secteur ” s’appuient sur cette première notation pour déterminer à leur tour des priorités, classées 1 à 4, l’addition de ces notes donnant à l’échelle de la ville une première “ matrice budgétaire ”. Un organisme de planification, dépendant de la municipalité, détermine à partir de là les grandes orientations budgétaires, en les accordant avec les engagements passés et en assurant la continuité des services publics[7]. Voilà à nouveau une procédure dont pourrait s’inspirer une assemblée représentative, y compris à l’échelle nationale, au lieu que l’exécutif présente un budget déjà ficelé, dont on ne peut plus discuter que des détails de répartition.

Le quatrième trait, et sans doute le plus important, est que le processus est réellement délibératif. Le problème que pose cette démocratie “ de mobilisation ” est qu’elle risque de se concentrer sur les intérêts particuliers, les individus se mobilisant précisément pour faire valoir ces intérêts, dans une logique “ utilitariste ” voisine de celle qui domine les associations, dont beaucoup ne se constituent que pour défendre leurs revendications (par exemple le rejet d’un aéroport ou d’une décharge à proximité des habitations de leurs membres) auprès des pouvoirs publics, ce qui est légitime quand ces intérêts n’ont pas été pris en compte, mais qui l’est moins quand un intérêt plus général est perdu de vue. Or les discussions permettent ici de prendre la mesure des intérêts contradictoires, de connaître des arguments opposés, de tenter des conciliations qui ne soient pas de simples marchandages dans une négociation où ce sont les plus actifs et les plus habiles qui gagnent. Plus généralement cette démocratie “ de proximité ” a les effets dialogiques qui compensent les effets conflictuels propres à toute démocratie vivante, répondant ainsi au vœu d’un Sieyes : “ Quand on se réunit, c’est pour délibérer, c’est pour connaître les avis des uns et des autres, pour profiter des lumière réciproques, pour confronter les volontés particulières, pour les modifier, pour les concilier, enfin pour obtenir un résultat commun à la pluralité ”[8]. Le processus participatif est par là même un ferment éducatif et une véritable école de politisation. Là aussi la leçon devrait être entendue dans le cadre de la démocratie représentative : celle-ci ne devrait pas se ramener à un pugilat, complaisamment entretenu par les médias, dans une logique purement rivalitaire et concurrentielle. Ce qui pourrait se traduire non seulement par des procédures, comme il en existe pour encadrer le débat parlementaire, mais par des “ codes de bonne conduite ”. Faute de quoi les joutes politiques lassent et finissent pas générer une immense fatigue.

On voit bien tout le bénéfice que la démocratie représentative et référendaire pourrait tirer de la démocratie “ participative ”, dans la mesure où elle reprend le meilleur de la tradition conseilliste et en évite les principaux pièges. Et cela seul suffit déjà à la considérer comme un troisième pilier indispensable, mais dont l’utilité se réduirait à mesure que la première deviendrait plus effective.

Mais je voudrais dire quelques mots sur le rôle non seulement de renfort, mais de contre poids qu’elle peut jouer aujourd’hui. Il est indéniable qu’elle a fourni aux classes populaires des moyens de peser sur les décisions et de rééquilibrer un peu leur position dans les affaires urbaines. Mais cela se fait dans des conditions particulières, qui rendent sa généralisation problématique.

D’abord elle ne concerne que le budget public, et donc surtout la répartition des services publics (eau, électricité, voirie, crèches, écoles, voire maisons de la justice, logement social etc.), tout le reste demeurant du ressort de l’exécutif et de l’Assemblée municipale. Si ce budget public se restreint et si ces services publics se réduisent, son champ s’en trouve d’autant limité. Toute la pression du capitalisme néo-libéral pour baisser les impôts et faire descendre les services publics à un étiage minimal en sape ainsi les racines. En second lieu cette démocratie ne remet aucunement en cause la privatisation de l’économie dans son ensemble. C’est d’ailleurs pourquoi elle ne se heurte pas à une forte opposition des classes dominantes, et même rencontre le soutien de grandes institutions internationales comme l’ONU et la Banque mondiale, inquiète de la progression continue des inégalités et de la relégation des couches les plus pauvres, vouées à redevenir des “ classes dangereuses ”[9].

Ensuite le risque existe que ce soient les classes moyennes qui s’emparent du dispositif, de manière délibérée pour mieux satisfaire leurs demandes, plus ou moins involontairement en accaparant les postes de délégués et de conseillers, parce qu’elles sont moins étranglées par les difficultés de l’existence, parce qu’elles ont davantage d’instruction et de savoir-faire. Ce n’est pas le cas à Porto Alegre, où la participation est plus forte dans les quartiers pauvres et où les fonctions électives au sommet de la pyramide sont assurées par un nombre de personnes qui correspond quand même à peu près à leur poids dans la population[10]. Et les résultats obtenus sont si nets que la participation populaire ne s’est pas découragée. Mais ceci est lié tant aux institutions brésiliennes qu’à une forte volonté politique. Le système politique en effet, d’inspiration populiste, est de type présidentiel à tous les niveaux. C’est ainsi que le maire et le vice-maire sont élus au suffrage universel direct et que l’exécutif municipal n’est responsable que devant eux. On se trouve donc devant cette situation que des maires de gauche (en l’occurrence un maire qui appartient au Parti des travailleurs) peuvent soutenir un dispositif (et influer sur les règles internes dont il se dote), qui favorise le poids relatif des quartiers populaires, et qu’ils peuvent imposer les dispositions du budget participatif à une Assemblée municipale dominée par la droite mais dont les pouvoirs sont limités. Une telle situation, qui repose sur le présidentialisme et sur la puissance de partis de gauche, n’est évidemment pas reproductible partout. Si les classes populaires cessaient de trouver un débouché à leurs demandes dans le système de la démocratie participative, elles retomberaient bientôt dans l’abstentionnisme.

Enfin la démocratie participative perd de sa substance quand elle fonctionne à plus grande échelle, à celle d’une région ou d’un Etat, pour au moins deux raisons : les problèmes sont plus abstraits, plus éloignés de la vie concrète, même si les décisions politiques auront finalement des effets sur celle-ci, et, comme ils sont plus difficiles à maîtriser, le “ cens social ” joue beaucoup plus fortement en faveur des personnes les plus instruites et les plus organisées.

Une Chambre des intérêts? 

Deux principes sont en conflit depuis les origines de la pensée socialiste : la démocratie des travailleurs et la démocratie des citoyens.

La valorisation du travail (par opposition au capital rentier) a conduit à l’idée d’une démocratie des travailleurs, qu’on se représentait sur le mode délégatif pour s’assurer que chaque échelon contrôle l’échelon immédiatement supérieur, dans une progression censée aller de l’intérêt particulier vers l’intérêt général.

Dans le système soviétique les élections se faisaient non dans le cadre des unités de production, mais dans celui des unités d’habitation, mais la démocratie des travailleurs restait le principe organisateur, puisque les candidatures étaient préparées surtout sur les lieux de travail et que le Parti se voulait l’incarnation du prolétariat. Mais le système délégatif au sein du Parti a conduit aux résultats inverses des mérites qu’on lui prêtait : la confiscation du pouvoir par le sommet et la lutte d’influence entre les intérêts économiques (d’entreprise, de branche, de région), qui étaient devenus des sortes de maffias. Le système yougoslave, qui a reposé, très largement, sur une démocratie laborale et fini par mettre en œuvre un système entièrement délégatif, a reproduit un certain nombre de ces défauts. J’en reparlerai un peu plus loin.

A l’opposé la valorisation de la citoyenneté (parfois accompagnée d’une critique du travail comme tel) a conduit à une conception de la démocratie selon laquelle le citoyen devait mettre au pas les intérêts économiques particuliers en les soumettant à une planification d’ensemble.

Pour réconcilier ces deux vues, on a proposé que le pouvoir des citoyens soit articulé au pouvoir des travailleurs, celui-ci s’incarnant dans une Chambre de l’autogestion, ou même, plus largement, dans une Chambre des intérêts - en partant de l’idée que toutes sortes de conflits qui ne seraient pas de nature économique, même s’ils avaient quelques racines économiques, ne disparaîtraient pas dans une société socialiste : conflits de genre, conflits de confession, conflits ethniques etc. Que faut-il en penser?

Si la démocratie citoyenne fonctionnait bien, il n’y aurait pas lieu de lui trouver des compléments ou des antidotes. Les partis politiques pourraient se faire l’écho des intérêts particuliers, économiques ou non, tout en les dépassant vers des programmes d’intérêt général. Les intérêts régionaux ou locaux trouveraient à se défendre dans un système politique convenablement décentralisé. Tous les groupes particuliers pourraient soutenir leurs intérêts grâce aux associations et aux médias, publics ou non.  Mais la démocratie citoyenne restera probablement loin de cet idéal. Les partis, sans trop le dire, se feront les défenseurs de telle couche sociale et même classe sociale (n’ayons pas peur des mots) plutôt que de telle autre. Les intérêts locaux chercheront à tirer la couverture à eux en agissant sur le sommet, puisque celui-ci aura toujours des arbitrages à effectuer. Les associations se constitueront en groupes de pression auprès des candidats et des élus. Plus grave : les entreprises auraient beau être autogérées, certaines seraient plus importantes que d’autres (avec des effectifs de travailleurs qui peuvent être des multiples de 10, de 100, de 1000 ou plus), et elles seront tentées de faire valoir leurs intérêts. Des branches seront beaucoup plus puissantes que d’autres, et feront de même. Des conflits d’intérêt sont à prévoir entre les fonctionnaires, les travailleurs des services publics et ceux des entreprises autogérées. Les citoyens eux-mêmes seront pris entre leurs intérêts de consommateurs ou d’usagers et leurs intérêts de travailleurs. Et, si bien informés et éclairés soient-ils, ils auront du mal à démêler dans les discours et les programmes des partis politiques, comme dans les débats et les votes du Parlement et dans les décisions de l’instance gouvernementale, le jeu des intérêts en présence.

Certes il convient de ne pas minimiser l’importance des changements politiques, dont j’ai précédemment tenté de donner une idée. On serait très loin du système capitaliste où l’Etat, depuis qu’il s’est lui-même désarmé, est devenu l’otage des multinationales et des marchés financiers, et où les lobbies agissent, discrètement ou ouvertement, pour faire adapter ce qui lui reste de pouvoir régulateur ou réglementaire à leur avantage. La puissance publique aurait restauré ou élargi ses moyens, et la démocratie ne se laisserait plus confisquer par les exécutifs. Mais les intérêts particuliers ne seraient pas pour autant transcendés, et auraient encore (parfois d’ailleurs de bonne foi, en croyant agir pour le bien de tous) de nombreux moyens d’influence et d’action. Ce qui rendrait nécessaire l’existence d’un second système représentatif, tel que les intérêts particuliers puissent s’exprimer directement et surtout aux yeux de tous, qu’ils disposent d’un espace propre pour mieux se connaître et d’une arène où s’affronter, et tel que le pouvoir politique citoyen puisse débattre avec lui. Néanmoins cette proposition présente de nombreuses difficultés, que je voudrais examiner  rapidement.

On peut envisager trois hypothèses.

Selon la première cette Chambre des intérêts (ou de l’autogestion, à supposer que l’ensemble du système social se soit inspiré peu ou prou de la démocratisation participative, dans toutes ses institutions) aurait un pouvoir délibératif, même si le dernier mot devait revenir au Parlement (on pourrait avoir un système de navette, comme actuellement en France entre le Sénat et l’Assemblée nationale). Mais cette Chambre pose d’inextricables problèmes de représentativité (si le principe “ un homme, une voix ” était retenu pour le résoudre, les collectivités les plus nombreuses seraient forcément mieux représentées), et le système politique risque de devenir partiellement corporatiste. Ce qui serait très loin des principes du socialisme. L’exemple de la Yougoslavie, à cet égard, est éclairant.

Le système politique mis en place en Yougoslavie, après l’adoption de la Constitution de Février 1974, visait à résoudre ce problème de représentativité tout en évitant le corporatisme. Ce fut certainement la tentative historique la plus poussée pour mettre en œuvre une démocratie autogestionnaire, inspirée de la Commune de Paris et des Soviets.

La base de l’organisation politique était constituée de “ Délégations ” issues en majeure partie des entreprises et autres institutions de travail (81% des délégués), mais aussi des citoyens (16% de délégués des communautés locales) et d’organisations socio-politiques (3%). La démocratie était donc essentiellement laborale. Pour parer à une monopolisation du pouvoir par la techno-bureaucratie, les délégués étaient élus par les organisations de base du travail associé (des unités qui disposaient d’une très grande autonomie au sein des entreprises, de manière à rendre la participation aux décisions aussi directe que possible. C’est ainsi qu’un million de délégués furent élus), et leur nombre devait correspondre à la composition sociale de ces organisations (en vertu de la Constitution les trois quarts d’entre eux devaient être des ouvriers). Enfin la Constitution voulait que les délégués ne représentent pas seulement les intérêts de leurs mandants : ils n’étaient pas tenus par un mandat impératif, ils devaient se prononcer sur toutes les questions, ils devaient parvenir à un consensus, c’est-à-dire à une synthèse entre les intérêts particuliers et les intérêts généraux.

Toutes ces précautions, cependant, si elles ont réduit le pouvoir de fait des élites, ne semblent pas avoir mis fin au corporatisme, qui est le défaut majeur d’une démocratie laborale.

Ce sont ces délégations qui élisaient ensuite les Conseils qui, dans les mêmes proportions, constituaient l’Assemblée communale, puis les Assemblées communales élisaient de la même façon l’Assemblée de la République et le Conseil fédéral (pendant que les Assemblées des Républiques élisaient un Conseil des Républiques). Le système était donc entièrement délégatif - alors que, selon la Constitution précédente, deux Conseils centraux (le Conseil des communautés locales et le Conseil des nationalités) étaient élus directement par les citoyens. Dans ce type de démocratie le pouvoir s’éloigne inéluctablement des citoyens, comme dans toutes les organisations bâties sur le mode pyramidal.

Selon une deuxième hypothèse la Chambre des intérêts ne serait que consultative, mais jouerait un rôle très important dans la préparation des décisions politiques. Dans le modèle de planification démocratique proposé par Pat Devine[11], et sans doute inspiré de la Yougoslavie, les intérêts se coordonnent et se concilient à tous les niveaux (dans l’unité de production, où tous les acteurs concernés, de près ou de loin, par les décisions  participent à la gestion ; au niveau de la branche, où un organisme de coordination conciliera les intérêts des unités de production, et finalement répartira les investissements majeurs, etc.) pour se retrouver finalement au niveau national dans cette Chambre des intérêts, qui joue un très grand rôle, puisqu’elle adopte des positions, plus ou moins divergentes,  qui serviront de base aux variantes du plan national que la commission nationale du Plan sera chargée d’élaborer.

L’idée est séduisante, puisqu’elle repose sur un processus démocratique allant de la base au sommet et ayant une fonction d’apprentissage mutuel. Mais les mêmes raisons me conduisent à la critiquer. D’abord le problème de la représentativité est difficile à résoudre (d’autant plus que la Chambre des intérêts fera place aussi aux intérêts de genre, religieux, ethniques etc.). Ensuite elle reproduit les défauts du système délégatif, que j’évoquais précédemment. En troisième lieu elle suppose une culture de la négociation, du compromis, voire de la recherche du consensus, qui me semble une idée plus utopique que réaliste. Elle consonne avec l’optimisme néo-libéral d’individus rationnels, fondamentalement pacifiques, réglant tous leurs rapports entre eux par des contrats privés et heureux de se passer de la main visible du pouvoir politique. Je pense que la conflictualité sociale et interindividuelle reste insurmontable, tant que les individus ne se pensent pas comme citoyens, ne se projettent pas au niveau d’un contrat social global, transcendant sans les annuler leurs intérêts particuliers. Enfin le système incline fort vers le corporatisme et le communautarisme, les partis politiques n’ayant plus qu’à peser les propositions en fonction de “ leurs valeurs et de leurs conceptions ”[12], et l’Assemblée représentative qu’à décider sur la base des rapports de la Chambre des intérêts.

La troisième hypothèse - celle que je retiendrai - serait celle d’un Conseil économique et social, où seraient représentés les grands secteurs de l’économie, à proportion peut-être de leur contribution au PIB, uniquement pour présenter leurs revendications : secteurs privés, secteur capitaliste sans doute, secteur socialisé, services publics, fonction publique, Chambres des métiers, et syndicats correspondants. Ce Conseil n’aurait aucun rapport avec les organismes de planification, qui, je l’ai déjà dit, seraient des organismes publics, à fonction technique, et indépendants du pouvoir politique. Il pourrait seulement les appeler en consultation (sans exclure la consultation de cabinets privés). Quel serait donc l’intérêt d’un tel Conseil? Il serait d’abord de fournir un espace public institutionnalisé (autre que les associations, les médias etc.) à l’expression des intérêts, de manière à minorer le poids du lobbying occulte. Il serait ensuite que ces intérêts effectivement se connaissent et se comprennent mieux. Il serait enfin de communiquer au public, et particulièrement au pouvoir représentatif, des rapports qui seraient plus fiables que ceux émanant d’experts ou d’instituts de sondage, et plus “ sociaux ” que ceux produits par les commissions du Plan ou les services spécialisés des ministères. J’avoue que cette proposition me paraît très sujette à caution, mais en même temps je ne vois pas bien comment on pourrait se passer d’un Conseil de genre. Quant aux intérêts non économiques, ils s’exprimeraient de façon tout à fait indépendante, par le canal des associations les plus diverses. Leur donner une place institutionnelle serait consacrer une forme ou une autre de communautarisme.

Peut-on aller plus loin dans la représentation des intérêts particuliers ? Catherine Samary propose plusieurs chambres ou conseils “où les syndicats et organisations de défense d’intérêts spécifiques, incluant toutes les communautés qui le souhaitent (à partir d’un certain seuil de représentativité) peuvent avoir des représentants délégués. Selon des modalités à définir, ils pourraient assister en droit aux débats du Parlement, être dotés de moyens d’information et d’enquête, disposer aussi d’un droit de formuler des propositions de lois, d’un droit de vote indicatif sur les projets de loi et d’une possibilité d’interrompre un processus de décision sur une loi jugée préjudiciable à la communauté défendue : une telle interruption impose alors de porter sur la place publique – devant le peuple souverain – le débat ; avec diverses modalités possibles de poursuites (référendum après débats, retour au P           arlement, après négociations) ”[13]. On imagine sans peine la difficulté de constituer de telles “ Chambres associées organiquement au Parlement ”, tant il est probable qu’elles seraient extrêmement nombreuses. Mais surtout, dotées de tant de pouvoirs, elles exerceraient une pression permanente sur la représentation nationale et finiraient par paralyser son travail, notamment en faisant usage de leur droit de veto. Et on laisserait bien et bien se déployer ici une logique communautariste, sans que les intérêts soient conduits à s’accorder entre eux, comme ce serait le cas dans un Conseil unique. En revanche l’idée que les groupements d’intérêts (les chasseurs par exemple !), une fois reconnus, selon des critères de représentativité précis, sans être pour autant institutionnalisés[14], puissent assister au débat parlementaire, après avoir été informés au préalable des projets de loi, et même y disposer d’un temps de parole, pendant lequel ils pourraient suggérer des amendements, mérite d’être retenue, car elle serait favorable à la vie démocratique, à l’élargissement de l’espace public.

Un espace public 

Bien d’autres questions devraient être abordées dans ce chapitre, telles que le fonctionnement de la justice, le sens et la nature des sanctions, la fiscalité, la protection sociale, la décentralisation et l’aménagement du territoire, la politique sanitaire et celle de l’environnement, la défense et les relations extérieures etc. Mais elles posent un trop grand nombre de problèmes pour pouvoir être abordées ici. Je voudrais cependant m’arrêter quelque peu sur la question sensible des modalités et des lieux de la production des idées. Le socialisme historique en a fait une affaire d’appareils idéologiques d’Etat, ce qui a nourri le procès qui lui a été intenté en totalitarisme, le plus souvent à juste titre. Le capitalisme néo-libéral prétend avoir rendu la production des idées à la “ société civile ”, mais on a vu (dans le volume précédent) ce qu’il fallait en penser. Le défi posé au socialisme de demain est de constituer un nouvel espace public.

Il est bien difficile d’imaginer ce que pourrait être une civilisation post-capitaliste. Mais il serait illusoire de croire que de bonnes institutions économiques et politiques suffiraient à changer complètement les modes de vie et le climat intellectuel. La critique et l’innovation seront plus que jamais nécessaires, mais reste à savoir quels en seraient les auteurs et dans quelles institutions elles pourraient s’exercer.

Le risque est que la production des idées demeure l’apanage des professions intellectuelles. Où l’on retrouve le vieux problème de la division du travail. L’utopie voudrait que l’on cesse d’être exclusivement “ chasseur, pêcheur, pasteur ou Critique critique ”, et que chacun puisse se développer dans toutes les branches à la fois. Mais il y aura toujours des professionnels des idées, parce que c’est aussi une question de goût, et que les coûts d’une mobilité sociale seraient exorbitants. Comment, dès lors, faire intervenir le public?

Une première solution peut être trouvée du côté de l’intervention des usagers ou des consommateurs dans les institutions économiques, et l’on en a déjà parlé. Une deuxième voie serait de favoriser tous les groupements, toutes les associations à vocation culturelle, et même de soutenir celles qui, parce qu’elles touchent au coeur des questions politiques et morales, seraient d’utilité publique. Mais les dangers sont nombreux : ces associations peuvent très bien se transformer en appareils, et défendre surtout des intérêts particuliers, voire des conceptions opposées aux principes mêmes de la démocratie.

C’est pourquoi un espace public est indispensable. Il serait d’abord du devoir des représentants de mener un véritable débat sur tous les aspects de la vie en société, et de lui donner la plus grande publicité. Ce débat existe aujourd’hui, mais sous des formes considérablement appauvries : il se réduit le plus souvent à des considérations économiques, assorties de leurs répercussions “ sociales ”, et à des discussions juridiques, avec un vague habillage philosophique. Les autres questions, dites aussi “ questions de société ”, sont reléguées au second plan, et c’est souvent à la justice de les soulever et de les traiter. Enfin, chaque fois qu’il y a un problème difficile ou qui émeut l’opinion, la tendance est à s’en remettre à des experts, ou à des “ comités de sages ”. Dans une société socialiste, les représentants devraient prendre toutes leurs responsabilités, aborder les questions de morale et de civilisation, s’interpeller sur les fondements économiques du système, ne jamais convoquer des experts sans qu’ils soient divers. Et ce débat, qui supposerait du temps et ne serait pas forcément lié à des questions d’actualité, devrait être rendu public par tous les moyens adéquats (espaces télévisuels, compte rendus dans la presse, sites internet etc.).

Des médias publics devraient ensuite permettre aux citoyens d’être éclairés et d’intervenir dans le débat, sans se trouver contraints par des préoccupations commerciales et une recherche à tout prix de la rentabilité. Comme il ne s’agit pas d’en refaire des appareils d’Etat, ils devraient être soit des établissements publics, fonctionnant avec des dotations budgétaires, mais largement autogérés par la profession (les représentants de l’Etat n’ayant pour tâche que de veiller aux équilibres financiers), soit des entreprises socialisées ou privées concessionnaires de missions de service public (je pense en particulier à des organismes de presse d’information générale), ayant simplement à respecter un cahier des charges, en échange de quoi elles pourraient recevoir des subventions. Il serait important en particulier qu’il y eût des chaînes de télévision d’opinion.

Je considère enfin que certaines limites devraient être imposées à des libertés, comme la liberté d’expression ou la liberté commerciale - et ce serait précisément au débat public de les examiner et aux représentants, voire au peuple, d’en décider. Dans le volume précédent j’ai relevé quelques unes des dérives auxquelles conduit la doctrine du laisser-faire - devenue un véritable totalitarisme à l’envers. On peut ici s’inspirer des idées de John Stuart Mill, ou même de Marx (dont il faut rappeler combien il était hostile à tout endoctrinement par l’Etat). Totale liberté dans la vie privée certes, mais à condition qu’on ne mette pas en péril la liberté des autres. Pour ne prendre qu’un exemple, à supposer que la publicité continue à jouer un rôle douteux dans une société socialiste, malgré les formes diverses de l’intervention des consommateurs, il ne faudrait pas craindre d’interdire des pratiques mensongères ou manipulatrices, après avis de commissions indépendantes[15]. La démission de l’Etat ne signifie souvent rien d’autre que la soumission des individus à des marchands d’illusions.

[1] Discours sur l’égalité parmi les hommes, p. 347.

[2] L'expérience yougoslave, ici encore, montre la voie, bien qu'elle ait été obérée par des aspects qui l'ont faussée (la mise en œuvre d'une système plus conseilliste que représentatif, le monopole de la Ligue des communistes). “ Les débats sur le développement économique et social de la Yougoslavie à l’horizon 1980 et, au-delà, jusqu’en 1985 (…) se déroulent pour la première fois suivant cette procédure autogestionnaire. Le gouvernement yougoslave et les organismes chargés de la planification sociale ont présenté aux délégués à l’Assemblée et à l’opinion publique les idées maîtresses de ce développement en leur demandant de choisir entre plusieurs possibilités. C’est après un débat très animé que l’on a entrepris d’élaborer le projet de plan. Considérant que tel ou tel secteur de l’économie n’y occupait pas la place voulue (…) bien des entreprises ont formulé des objections et proposé leurs propres solutions ” (Milojko Drulovic, L’autogestion à l’épreuve, Le modèle yougoslave, Fayard, 1973, p. 244).

[3] En Yougoslavie la Constitution de 1963 avait instauré le principe de la rotation obligatoire pour toutes les fonctions publiques de direction : directeurs, députés, dirigeants des organisations socio-politiques ne pouvaient être élus plus de deux fois consécutives.

[4] En Yougoslavie les délégués, dans les “ Délégations ” instituées par la Constitution de 1994, restaient à leur poste de travail et recevaient leur rémunération habituelle.

[5] Cf Marion Gret et Yves Sintomer, Porto Alegre, L’espoir d’une autre démocratie, La Découverte, 2002, p. 76.

[6] Les intervenants doivent s’inscrire à l’avance et n’ont qu’un très bref temps de parole. “ Chaque petit groupe a déjà un ou plusieurs porte-parole et le nombre de ses délégués va dépendre du nombre de personnes inscrites sous le nom du groupe. Il faut donc convaincre tous ceux que l’on peut de venir participer au moins à cette réunion afin d’obtenir un maximum de délégués qui défendront les demandes devant les autres groupes ” (ibidem, p. 37).

[7] Je simplifie considérablement un processus qui est en fait beaucoup plus long (il prend une année, comporte trois matrices budgétaires successives) et beaucoup plus complexe (à côté des assemblées locales, il y a des “ commissions thématiques ”, etc.).

[8] Cité par Marion Gret et Yves Sintomer, op. cit., p. 123.

[9] L’ONU a considéré la gestion “ populaire ” municipale de Porto Alegre comme l’une des quarante innovations urbaines les plus notables dans le monde, la Banque mondiale a offert des prêts avantageux (cf Marion Gret et Yves Sintomer, op. cit., p. 65).

[10] Cf Marion Gret et Yves Sintomer, op. cit., p. 82-83.

[11] Pat Devine, Democracy and Economic Planning, The Political Economy of Self Governing Society, Polity Press, Oxford, 1998.

[12]Pat Devine, ibidem, p. 194.

[13] “ De l’émancipation de chacun/e à l’intérêt général – et réciproquement. Quelle appropriation sociale ? ”, consultable sur le site http://hussonet.fr/gesd.

[14] Je partage le point de vue exprimé par Yves Salesse, selon lequel les formes d’auto-organisation doivent “ trouver leur place sans être institutionnalisées ”, et les arguments qu’il développe dans Réformes et révolution : propositions pour une gauche de gauche, Editions Agone, 2001.

[15] La publicité, qui a exploité abondamment tous les fantasmes sexuels, n’hésite plus à jouer des frissons de la mort. Un spot, pour une carte de crédit américaine, met en scène l’équipe d’un bloc opératoire, qui attend pour se mettre à l’ouvrage de voir si la carte du malade est bien valable. Dans un autre spot, des personnes prises au piège d’un incendie s’apprêtent à se jeter par les fenêtres d’un immeuble. Les pompiers, qui ont tendu une bâche pour en recevoir une qui a déjà sauté, la déplacent à toute vitesse vers le point de chute d’une autre qui a brandi sa carte. Les limites de l’ignoble sont allégrement franchies.


19 août 2010

Les promesses de la voie chinoise

Adam Smith à Pékin. Les promesses de la voie chinoise.

 Editions Verso, 2007, édition française Max Milo, 2009, 504 pages.

 

 

Ce titre est intrigant. Pour le lecteur prisonnier des clichés des médias occidentaux, il semble vouloir dire : la Chine est le nouveau champion du capitalisme « dérégulé », de « l’autorégulation des marchés », bref du néo-libéralisme. Le lecteur plus informé de la réalité chinoise s’étonnera, de son côté, qu’elle soit placée sous l’égide de Smith plutôt que sous celle de Marx, fût-ce d’un Marx complètement révisé « à la chinoise ». C’est que l’on n’a pas lu Smith et de ce fait rien compris à sa manière de penser l’économie et l’histoire. Voilà pourquoi le livre s’ouvre sur une présentation des thèses de Smith.

Que disait ce dernier ? Qu’il y avait une voie naturelle du développement qu’on peut résumer ainsi. Dans cette voie le marché est utilisé comme un instrument du gouvernement parmi d’autres. L’Etat doit intervenir activement non seulement en créant et reproduisant les conditions d’existence du marché, mais encore en s’occupant lui-même des infrastructures et de l’éducation, et en régulant directement la monnaie et le crédit. Il doit soutenir en priorité l’agriculture, et de là l’industrie. Il favorisera principalement le commerce intérieur et n’utilisera le commerce extérieur que comme complément, quitte à modifier ses priorités si la société est menacée par la violence intestine ou par d’autres Etats. Car il doit, enfin et surtout, de préoccuper de la stabilité sociale, ce qui revient à modérer l’exploitation capitaliste : la bonne concurrence sera entre capitalistes et non entre travailleurs, un niveau élevé des salaires étant préférable à un niveau élevé des profits. Smith pense que cette voie est caractéristique de l’Asie, et c’est pourquoi il prévoit un grand avenir pour la Chine. Par contraste la voie européenne est artificielle : elle s’origine dans le commerce extérieur, cherche à développer d’abord l’industrie et les exportations, ceci pour répondre à la baisse du taux de profit qu’engendre la concurrence sans frein (ce n’est là nullement une découverte de Marx), et elle engendre du conflit social et des guerres entre les nations. Voilà une différence, nous dit Arrighi, que Marx et Schumpeter n’ont pas bien saisie, car ils se sont surtout attachés à la voie occidentale, à l’accumulation illimitée du capital, qui devait aller jusqu’à la mondialisation globale. Or précisément la résurgence de la Chine tient à ce qu’elle a repris le cours du développement « naturel », tout en l’hybridant, alors que la voie occidentale, longtemps triomphante, a abouti à une impasse.

La plus grande partie du livre est consacrée à cette voie occidentale. Je n’en donnerai ici qu’un aperçu, car c’est l’ascension chinoise (et, plus généralement, celle de l’Asie de l’Est) qui nous intéresse ici. La voie occidentale est capitaliste, parce que la bourgeoisie y a pris le pouvoir et a pu ainsi s’adonner à l’accumulation sans fin. Mais cette accumulation se heurte d’abord à des limites territoriales, ce qui a débouché sur des guerres inter-étatiques, et sur la conquête de régions du monde en retard de développement ou, malgré un niveau de richesse comparable, en état d’infériorité militaire. Ce dernier cas était celui de la Chine, au moins aussi prospère que les nations les plus avancées de l’Occident au 18° siècle. Arrighi montre que, même au 19°, ce n’est pas, contrairement à ce que disait Marx, « l’artillerie du bas prix de leurs marchandises » (produites dans des conditions industrielles), mais bien la supériorité de leur armement, forgée à travers les conflits européens, qui a défait puis soumis la Chine, et que là se trouve la cause principale de la Grande divergence entre les deux voies (le cas du Japon étant un peu particulier). Dans le triptyque capitalisme-industrialisme-militarisme, si caractéristique de la voie occidentale, le militarisme est un facteur clé : ce sont même les exigences et les progrès de l’armement qui sont à l’origine de la révolution industrielle. Deuxième grande tendance de la voie occidentale : la suraccumulation, qui n’est pas seulement liée à l’existence de contenants trop étroits (les territoires nationaux), pousse à la dépossession complète des producteurs. Rappelons ici ce que veut dire suraccumulation : à la différence de la surproduction, qui est passagère (déséquilibre entre l’offre agrégée et la demande agrégée), la suraccumulation, qui résulte de la concurrence acharnée que se livre les capitaux, signifie que les capitaux ne parviennent plus à réaliser les taux de profit antérieurs, ni même des taux de profits suffisants (supérieurs à des primes de risque). C’est ce qui se passe dans les périodes de déclin, notamment la Grande dépression de la fin du 19° siècle et la stagnation qui suit les Trente Glorieuses. Troisième grande différence : le capitalisme occidental se sert de moyens financiers pour réaliser sa concentration et pour s’attaquer, via l’endettement, aux territoires les plus vulnérables.

Le livre nous fournit à partir de là une histoire passionnante de la voie capitaliste occidentale. Ainsi de l’analyse de la crise de profitabilité qui s’amorce aux Etats-Unis à la fin des années 60. Arrighi discute ici les thèses de Brenner, qu’il a l’élégance d’exposer et de citer longuement. La concurrence exacerbée entre les capitaux ne fut pas, selon lui, le seul facteur de cette crise, mais les résistances puissantes du prolétariat occidental aux mécanismes de son exploitation ont joué un grand rôle. Et je ne peux que le suivre dans cette voie : c’est bien pour casser ces résistances que l’on a accéléré l’automatisation et cassé le modèle de la grande firme verticale et intégrée qui avait si bien réussi, aux Etats-Unis et ailleurs, à doper la productivité (la firme en réseau a fait éclater les collectifs salariés). Autre facteur de la crise : la révolte des pays du Sud contre l’exploitation coloniale et les autres formes de dépendance. Remarquable est aussi l’analyse du nouvel impérialisme qui se met en place avec la révolution conservatrice et monétariste pour contrecarrer ces facteurs de crise : impérialisme économique (les capitaux s’investissent en masse dans certains pays sous-développés, l’endettement - provoqué - met à genoux Etats et capitaux locaux dans la périphérie, au Sud) et impérialisme politique ( opérations militaires déguisées en opérations de police internationale, accords déséquilibrés, pressions des institutions du consensus de Washington ). Cet impérialisme, qui ira jusqu’à une tentative de gouvernement du monde par les Etats-Unis, une fois le camp socialiste défait, culmine avec l’administration Bush, avant de se déliter sous l’effet de l’échec de la deuxième guerre en Irak, parce que cette guerre ne pouvait plus se parer d’aucune légitimité et parce que les Etats-Unis n’ont pu cette fois la faire financer par leurs alliés (Arrighi a cette formule : l’Etat protecteur – notamment face à la menace communiste – ne réussissait plus à être l’Etat racketteur qu’il était devenu). Au bout du compte le redressement des profits opéré à partir des années 80 et l’embellie du  capitalisme états-unien se sont heurtés aux limites et aux contradictions de ce nouvel impérialisme. Pendant ce temps là la voie de développement asiatique avait repris son cours interrompu et la Chine en particulier entrepris son ascension.

La dernière partie du livre est consacrée à « la généalogie du Nouvel Age asiatique ». Elle est fort intéressante, car appuyée sur une solide connaissance historique (la bibliographie est considérable). D’abord, contrairement aux Etats occidentaux, les vieux Etats asiatiques (qui étaient des Etats/nations bien avant l’Europe) n’avaient aucune tradition de conquête. Par exemple les innombrables guerres que la Chine a connues ne visaient, dans la plupart des cas, qu’à préserver les frontières de l’Empire du Milieu. Politique qui s’est poursuivie aujourd’hui : l’armée chinoise n’a qu’une vocation défensive, et le pays n’a pas de prétention impérialiste. Ensuite la voie asiatique n’a pas reposé sur l’accumulation de capital, mais sur l’utilisation d’une force de travail nombreuse, qualifiée et polyvalente, avec l’éthique du travail correspondante. Enfin le rôle de l’Etat était bien, en Asie de l’Est, celui que Smith préconisait pour faire la richesse des nations (on notera que la bureaucratie des Qing était même fortement planificatrice). Et c’est tout cela qui explique, en particulier, le prodigieux décollage de la Chine, sans précédent dans l’histoire.

S’agissant donc de la Chine, les acquis de l’ère maoïste ( l’unification du pays, la mise en place d’infrastructures, la généralisation de l’instruction primaire etc.) ont fourni les bases d’un mixte de « révolution industrieuse » et de révolution industrielle. Arrighi retrace le chemin suivi : d’abord l’essor de la petite agriculture paysanne, dans le cadre d’une propriété publique de la terre maintenue et en héritant du legs des coopératives, ensuite le développement très rapide des petites entreprises de bourgs et de villages, offrant un complément de ressources ou un débouché aux paysans, puis l’appel aux capitaux venant de la diaspora chinoise, qui ont fourni le gros des investissements étrangers et enclenché une industrialisation modernisée, enfin le développement conjoint du marché intérieur et des exportations. L’Etat, qui s’est retiré de la plupart des activités économiques, mais a gardé la haute main sur les secteurs stratégiques (à travers ses entreprises d’Etat ou ses entreprises actionnarisées d’Etat), et qui pilote l’économie à grande distance des prescriptions libérales du consensus de Washington (à travers ses injonctions à la Banque centrale, ses grandes banques publiques, sa panoplie de plans incitatifs, son contrôle sélectif des changes etc.), est bien l’orchestrateur et le garant de ce développement. Tout cela est bien connu de ceux qui ont étudié de près le cours des réformes chinoises, mais c’est l’éclairage historique qui est intéressant : la Chine retrouve, tout en se modernisant, des orientations qui ont fait sa force dans le passé impérial. Pour ne donner que deux exemples : l’organisation en réseau est une vieille tradition, et la Chine est plus performante en la matière que l’entreprise européenne, qui a dû s’y convertir, mais tardivement ; les districts industriels (myriades de firmes voués à une industrie particulière) y jouent un rôle bien plus important qu’en Italie, où ils ont fait le succès de la petite industrie transalpine.

Au terme de ses analyses, Arrighi peut conclure que la voie occidentale de développement est arrivée au bout de sa logique et qu’elle est déjà surpassée par la voie asiatique. A preuve : l’état de dépendance financière dans lequel se trouve l’Etat états-unien par rapport notamment au Japon et à la Chine, grands acheteurs de ses obligations. Le projet d’un gouvernement mondial sous la houlette états-unienne ayant capoté (« La Chine est le vainqueur de la lutte contre le terrorisme »), le basculement du monde est en marche (la transformation de l’ASEAN en est un indice parmi d’autres).

Aussi passionnant que soit ce livre, on n’apprendra pas grand-chose de plus sur la Chine contemporaine, ni sur la répartition et la nature de ses formes de propriété, ni sur son système financier, ni sur ses politiques publiques (par exemple en matière d’environnement), ni sur les problèmes de son organisation administrative, ni sur son Parti communiste. La question de savoir ce que signifie une « économie non capitaliste de marché » reste en suspens. Socialisme de marché ou forme spécifique de capitalisme ? Arrighi reste prudent. On peut le comprendre. D’abord nous sommes loin d’être au clair sur ce que pourrait être un socialisme de marché (ou avec marché), qui a bien quelques brefs antécédents (comme la NEP en URSS) et quelques prémisses ici ou là mais aucune réalisation stable, et qui au surplus ne peut qu’être adapté à des contextes historiques particuliers. Ensuite bien des aspects de la Chine actuelle, du nombre de milliardaires à l’armée des mingong, plaident plutôt en faveur d’un capitalisme hybride, et parfois féroce. Je n’entrerai pas ici dans cette problématique, ni dans celle de savoir s’il faut au non parler, pour le secteur public, d’un capitalisme d’Etat, mais me contenterai de reprendre quelques idées avancées par Arrighi, et que je partage. La bourgeoisie privée semble bien loin de s’être installée au cœur du pouvoir d’Etat : elle est bien plutôt sous contrôle, comme elle l’a été dans l’Empire céleste. Ensuite le mouvement vers la constitution d’une classe capitaliste tout entière consacrée à l’accumulation semblait bien en marche pendant l’ère Jiang Zemin, mais paraît fortement contrecarré sous Hu Jintao. Et ce d’autant plus que de larges couches de la population se sont rebellées, comme en témoigne la montée continue de la conflictualité sociale. A cet égard Arrighi fait observer que leur attitude est fort différente de celle de bien d’autres classes populaires asiatiques, même si elle ne ressemble pas à ce qu’on connaît en Occident. C’est là encore un legs de l’ère maoïste. J’ajouterais que l’existence d’un parti dominant n’est pas la monstruosité que dénoncent les leaders d’opinion occidentaux : les courants ne sont pas moins vifs en son sein qu’entre les partis qui occupent le devant de la scène en Occident, et la difficile recherche du consensus dans ses instances (mais aussi dans les assemblées représentatives), a au moins l’avantage de déboucher sur des politiques qui, n’étant pas soumises à un rythme électoral accéléré, ont l’avantage de la durée.  Quoiqu’il en soit, l’ère de l’imperium occidental, puis états-unien, est bien terminée, comme en témoignent les hésitations et confusions stratégiques qui le traversent, fort bien relevées par l’auteur.

 

23 février 2019

LE MONDE FANTASMAGORIQUE DE LA FINANCE

 

La psychologie des marchés financiers a fait l’objet de quelques études brillantes, qui sont pour l’essentiel des commentaires savants sur ce que Keynes avait déjà lumineusement analysé. Ces études sont tout à fait éclairantes, et j’en dirai quelques mots pour commencer. Elles montrent, pour l’essentiel, que, si les marchés financiers connaissent des mouvements « irrationnels », pour lesquels on emploie des termes métaphoriques comme ceux « d’euphorie » ou de « panique» boursières, ces mouvements sont parfaitement explicables à partir du comportement rationnel de chaque spéculateur, en sorte que c’est non point l’agent, mais le «mécanisme » lui-même qui  produit de l’irrationalité collective - c’est-à-dire un décrochage par rapport à l’économie réelle, au niveau des entreprises ou au niveau d’un pays, ou encore par rapport à ses « fondamentaux ». Pour le reste, on reconnaît que les marchés financiers ont aussi des affects, qu’ils connaissent de violentes émotions, mais ces phénomènes paraissent malgré tout secondaires, comme des bouffées d’humeur dans le monde froid des calculateurs rationnels. Or il se pourrait bien qu’ils jouent un rôle bien plus important qu’on ne le croit. C’est ce que je voudrais suggérer en montrant, de manière très rapide, comment certains concepts d’inspiration psychanalytique, jettent une lumière sur la psychologie des deux sortes d’acteurs clés des marchés financiers, les traders et les analystes financiers.

 

La finance et le fétichisme de l’argent

 

Pour comprendre comment des pulsions peuvent se donner libre cours sur ces marchés, il faut d’abord souligner le haut degré de fétichisme qui les caractérise.

La finance en général est fortement imprégnée par le fétichisme de l’argent. Marx l’a mainte fois noté, le cycle du capital argent A-A’, à la différence du cycle du capital productif et du cycle du capital commercial, secrète cette illusion que l’argent fait spontanément des petits, ce qui rend le jeu très attrayant (producteur d’illusio au sens de Bourdieu). Mais il faisait surtout référence au capital porteur d’intérêt, quoiqu’il n’ait rien ignoré des fantaisies (au sens étymologique) de la Bourse. Or le fétichisme est ici modéré : tout banquier qui ferait bien son travail est à même de connaître bien des choses sur la production de valeur au sein des autres formes de capitaux - c’est ce qui a d’ailleurs fait le succès de la banque-industrie. Avec les marchés financiers (je prends ici l’expression dans son sens restrictif : les marchés d’actions et d’obligations) il en va autrement : le jugement porte essentiellement, en ce qui concerne les entreprises, sur des ratios financiers et sur les promesses qu’elles affichent, en termes d’innovations, d’investissements, de conquête des marchés, et finalement de rentabilité future. Les analystes ne savent pas grand chose de la manière dont elles peuvent faire des gains de productivité (sinon en réduisant le coût de tel ou tel « facteur », et du plus onéreux d’entre eux, le facteur travail), pas grand chose sur tout ce qui se passe dans le « laboratoire secret de la production », pour reprendre l’expression de Marx, pas grand chose sur la cuisine managériale, ni même sur les mouvements de fonds au jour le jour.

Lorsque la finance se détache ainsi de la réalité du capital « industriel », elle se met à croire que l’argent peut engendrer de l’argent très simplement, et elle ne voit alors pas plus loin que le bout de son nez, c’est-à-dire ce que lui montrent ses lunettes. Certes elle peut s’apercevoir que les comptes ne sont pas fiables, ou même qu’ils sont truqués. Toute la mise en place de la « corporate governance » ne s’explique pas autrement : mettre un peu de transparence et d’objectivité dans la comptabilité et dans les discours des dirigeants d’entreprise. Mais l’on a beau éplucher les comptes trimestriels, on n’y trouve que ce qu’ils veulent bien dire, et l’asymétrie d’information reste colossale. Quant aux effets d’annonce, il est très difficile d’y faire la part du vrai et du faux. Le fétichisme de l’argent prend donc un caractère redoublé par rapport à celui qui est inhérent au prêt bancaire : l’argent crée de l’argent non à travers des rapports sociaux extrêmement compliqués, mais à travers des opérations simples, qui seraient parfaitement lisibles dans les bilans, les comptes d’exploitation et les calculs prévisionnels.

Je ne prendrai qu’un exemple : l’engouement des marchés financiers pour les opérations de fusion. Par définition une fusion était une bonne affaire : elle accroissait le pouvoir de marché, permettait de réaliser des économies d’échelle, de réduire les coûts de main-d’oeuvre, elle devait réaliser des complémentarités et des synergies etc. On s’est aperçu qu’il n’en allait pas souvent ainsi dans la réalité, et l’engouement a diminué en même temps que le nombre de ces opérations fléchissait. Mais les investisseurs financiers ne sont pas prêts à faire leur autocritique pour autant : comme ce sont eux qui les réalisent les absorptions et les fusions à travers les OPA et surtout les OPE, ils auraient beaucoup à y perdre en commissions. On voit bien ici deux choses importantes : le fétichisme de l’argent propre aux marchés financiers se nourrit d’un fétichisme du chiffre (comme si le chiffre épuisait une réalité, et comme s’il n’était pas lui-même produit à des fins particulières), et il traduit l’intérêt propre de la finance (se rendre indispensable, non seulement réclamer sa dîme, mais encore faire payer au plus cher ses services).

Donc c’est de là que nous devons partir : l’analyste financier le mieux informé et le plus rigoureux vit dans un monde éthéré, qu’il croit comprendre avec des rudiments composites de théorie économique, et de bons manuels de décryptage financier. Et l’on assiste à ce spectacle curieux de chefs d’entreprise chevronnés (au sens de Keynes) qui viennent plancher devant un parterre de blancs becs tout sortis d’écoles de commerce pour se soumettre finalement à leurs verdicts, car ce sont eux qui décideront du « jugement des marchés ».

Mais il y a plus : le fétichisme du capital argent prend toute sa force quand ce sont les détenteurs de parts sociales qui décident finalement du montant qu’elles leur rapporteront. Revenons un instant à Marx : pour lui l’intérêt n’était qu’un prélèvement sur la plus-value, et la hauteur du prélèvement ne dépendait pas du mécanisme de l’offre et de la demande d’argent, comme le croit la théorie néo-classique, mais du rapport de force entre le banquier et le capitaliste industriel ou commercial (Keynes dira à peu près la même chose). Or aujourd’hui, parce que le capital industriel et commercial s’est mis souvent sous la coupe de la finance (pas toujours : il y a de très grandes entreprises qui ne sont pas cotées en Bourse), parce qu’il ne peut plus financer des acquisitions d’une ampleur telle qu’elles dépassent largement ses capacités d’autofinancement, c’est le capital financier qui dicte la nature et le taux du prélèvement. La nature : c’est la fameuse valeur actionnariale qui revient, quelle que soit la diversité de ses formulations, à ceci que le gestionnaire des actions ne demande plus en premier lieu un dividende, comme autrefois (dividende qui ressemble à un intérêt variable), mais un accroissement de la valeur des actions. Le taux : on connaît les fameux 15% de retour sur fonds propres exigés en moyenne, qui sont destinés précisément à augmenter la valeur de ces actions. Les chefs d’entreprise reconnaissent, souvent, que ce taux est exorbitant, quand la croissance générale ne dépasse par les 2 ou 3%, et ils savent parfois qu’ils ne les obtiendront qu’avec des économies si drastiques qu’elles mettront en péril leurs entreprises. Mais beaucoup jouent le jeu, parce qu’ils ont l’oeil fixé sur la valeur de leurs actions et pensent que, plus elle sera élevée, plus ils pourront effectuer des 0PE à bon compte. On voit bien ici comment la finance a acquis un  pouvoir digne d’une théocratie : celui de définir des critères d’élection. Elle se veut désormais au sommet de la pyramide sociale, tout comme les évêques du Moyen Age, ces gens de prière et intercesseurs de Dieu, entendaient commander aux « guerriers », ceux-là même dont le comportement prédateur sur les « laboureurs » faisait les bases de leur richesse.

Avec la finance nous sommes donc dans un monde fantasmagorique, où, tout en se distanciant du réel, on croit pouvoir lui dicter sa loi. Et l’on verra tout à l’heure en quoi ce monde est propice au fantasme. Mais il me faut maintenant dire quelques mots du fonctionnement interne du marché financier lui-même, qui a sa logique propre (je me limiterai au marché des actions). J’irai vite ici, car ce sont des choses bien connues. Disons que ce qu’il y a de nouveau ici, c’est que ce marché non seulement ne se réfère plus guère à l’économie réelle, mais qu’il devient auto-référentiel.

 

Un marché auto-référentiel

 

Le marché primaire, celui de l’introduction d’une entreprise en Bourse, reste encore fondé sur des indicateurs définis : c’est le moment où l’analyste financier fait un diagnostic encore relativement étayé. Mais, comme on le sait, le marché primaire ne joue qu’un rôle très limité : ce financement externe, que l’on dit assez improprement désintermédié, ne compte que pour une très petite part dans les financements des entreprises. En fait il s’agit surtout d’un marchepied pour pouvoir vendre (ou racheter) les actions qui ont été émises. Le marché secondaire, ce « marché de l’occasion », comme on dit cette fois très justement, est l’essentiel du marché, et il présente cette caractéristique remarquable que ce qui importe ce n’est plus tant la validité intrinsèque d’un cours que le jugement que portent tous les autres opérateurs sur ce cours, ce que Keynes a si bien fait comprendre avec son célèbre exemple du concours de beauté, et ce que la théorie des jeux permet de formaliser. Comme chaque acteur essaie de deviner ce que les autres pensent, et que tous font de même, on se trouverait devant un processus infini (je pense qu’il pense que je pense etc.) si les acteurs ne se rangeaient pas derrière une « convention », c’est-à-dire une opinion qui se répand et que chaque spéculateur (le terme convient d’autant mieux qu’on est dans un jeu de miroirs) doit suivre, même s’il a une opinion inverse qu’il croit bien fondée, s’il ne veut pas  perdre sa mise. Il est donc parfaitement rationnel d’être suiviste, mais le suivisme renforce une tendance haussière ou baissière au-delà de tout indice tant soit peu objectif. Et le plus extraordinaire est que la convention a ainsi un caractère auto-réalisateur, qui achève de convaincre les acteurs qu’ils ont eu raison. Je ne développe pas davantage. Mais l’on voit bien que le fétichisme atteint ici son comble : non seulement la finance impose ses exigences de valorisation, mais encore elle soumet l’économie réelle à ses propres croyances : si le marché « pense » par exemple qu’une valeur est surévaluée, elle le sera, et l’entreprise verra ses projets ruinés. Je voulais rappeler tout cela pour en venir à la « psychologie des profondeurs » des marchés financiers, sans laquelle il est difficile de comprendre leurs emballements mimétiques et le fait qu’ils soient aussi peu sensibles aux forces de rappel venant de l’économie réelle, qu’ils soient aussi entraînés par l’illusio.

 

Le jeu des fantasmes

 

Revenons à l’analyste financier, depuis le petit employé d’un cabinet d’audit ou d’une banque d’affaires jusqu’à l’économiste en chef d’un grand fonds de pension ou d’une agence de notation. On pourrait penser qu’il incarne une figure exemplaire de l’homo oeconomicus : loin du champ de bataille de la production, de ses luttes de prestige, de ses stratégies relationnelles, de ses empoignades, bref délivré de la volonté de puissance propre aux grands chefs d’industrie, il ne viserait qu’à maximiser le revenu de ses mandataires et son propre revenu en satisfaisant des actionnaires dont il est le représentant le plus compétent. Donc un professionnel de l’expertise, un fonctionnaire dévoué du capital argent, pour plagier Marx. Au pire il commettrait des erreurs, comme il arrive à tout technicien. C’est cette figure que retient la théorie néo-classique, et qui lui permet d’affirmer qu’il est l’agent par excellence d’une bonne allocation du capital, celle qui va vers les entreprises et les économies les plus performantes - sur un marché du capital argent, notamment sous l’espèce des titres de propriété, qui se rapproche le plus d’un pur marché. Or le comportement de l’analyste financier est bien loin, ici sans doute plus qu’ailleurs, du modèle standard de cet homo oeconomicus.

Il y faut d’abord une vocation particulière. On ne choisit pas ce métier par hasard. Le psychanalyste novice dirait sans doute que cette vocation doit renvoyer à quelque fixation au stade sadique-anal, traditionnellement invoquée pour expliquer les mobiles de l’usurier et de l’avaricieux. Il faudrait en fait beaucoup plus de subtilité pour dévoiler l’objet fantasmatique qui se cache derrière l’attrait pour le fétiche argent, comme dans les cas de perversion sexuelle. Mais laissons cela. Ce qui me paraît évident en revanche, c’est que l’analyste financier est en proie à une passion banale, celle qui ressortit au fantasme de toute puissance. Ce fantasme, on le sait, vient de l’univers de la toute petite enfance, lorsque le nourrisson est encore incapable de faire l’épreuve du réel et doit halluciner la satisfaction : il veut tout tout de suite, et il veut être tout. Ce n’est pas encore la volonté de puissance, qui suppose un affrontement à l’adversité, ce n’est que le désir frénétique de tout mettre au service de son plaisir. Or, précisément, l’analyste financier, dans la mesure où il vit dans un univers déréalisé, devient facilement la proie d’un tel fantasme. Imaginons l’intense jubilation de celui qui croit maîtriser une réalité infiniment complexe et rebelle à l’aide de chiffres, d’équations, d’algorithmes simples, et qui a le pouvoir fabuleux d’énoncer des vérités qui échappent au commun des mortels. Représentons nous un Bill Christ dans son bureau : cet économiste en chef du grand fonds de pension des fonctionnaires de la Californie (Calpers), faiblement payé à ce que l’on dit, décide de mouvements de capitaux colossaux, qu’il assure gérer en bon père de famille, mais qui font la pluie et le beau temps dans le monde des plus grandes multinationales mondiales. Pensons à l’économiste d’une quelconque salle de marché, dont l’opinion sera décisive chaque fois que les traders vont se trouver devant des mouvements inexpliqués ou  plongés en pleine incertitude. Ils vont avoir ce pouvoir extraordinaire de contribuer à « faire le marché ». Pensons surtout aux experts de fonds spéculatifs, qui vont déclencher des achats ou des ventes massifs de valeurs, dans le premier cas en vendant d’abord des actifs qu’ils possèdent pour en acheter d’autres, et dans le deuxième cas en vendant des titres qu’ils ne possèdent pas encore (« la vente à découvert »).

En réalité nous sommes dans un univers de croyances. La croyance est un vieux procédé humain, qui permet de donner un sens à ce que l’on ne comprend pas. Mais, dans les sociétés qui font grand usage de la magie, celle-ci est soigneusement déconnectée des savoirs empiriques, car elle s’adresse à un monde surréel, dont les contacts avec le monde réel restent énigmatiques. Toute la science a pour but de se dégager de la croyance : c’est un travail minutieux, collectif, qui se confronte sans cesse à des démentis, et qui se doit d’y répondre, fût-ce à l’intérieur d’un paradigme inchangé. Le monde de la finance est, lui, un monde herméneutique, un monde où l’on interprète des signaux dans le désordre et dans la précipitation. Mais il ne le reconnaîtra jamais, car cela contrarierait son fantasme de toute puissance. Je suis frappé par le caractère hétéroclite des références doctrinales, par la vélocité avec laquelle l’opinion financière change d’avis, voire de paradigme, par son peu d’empressement à reconnaître ses erreurs passées et à en tirer les leçons.

Glissons nous à présent dans la psychologie du trader. Voilà un métier dont personne ne voudrait s’il ne comportait de sérieuses gratifications, tant il est harassant : passer des heures devant des écrans à voir défiler des chiffres devrait être vécu comme une véritable torture. Le bon trader est très bien payé, on le sait, et, au sortir de sa salle de torture, il pourra faire une virée dans sa Ferrari. Mais cela suffit-il? Après tout ce n’est pas lui qui rafle les grosses mises. Je pense que la gratification principale doit être ailleurs, ici encore dans un sentiment de toute puissance, mais assorti d’une forte dose d’angoisse. Pour dire les choses plus précisément, nous sommes ici dans l’ordre de la jouissance. La jouissance est bien autre chose que la satisfaction, ou même que les accomplissements du désir. La psychanalyse nous apprend, pour dire les choses simplement, qu’elle est un plaisir intense, qui envahit toute la psyché, et qui est inséparable d’une expérience de l’excès, du désordre, de l’angoisse. Ce que le vocabulaire commun traduit par des mots comme « frisson », « extase », « ravissement », « souffrance », « effroi » etc. Or le trader éprouve l’émotion forte du joueur de casino, de celui qui peut tout perdre ou tout gagner en un instant. Mais il ne joue pas avec son propre argent, ce qui rend le jeu à la fois plus fascinant (les sommes en jeu sont d’un ordre de grandeur bien plus élevé) et moins traumatisant. Le trader, selon ses dires même, est « accroc », ce qui montre bien qu’on est dans l’univers de la jouissance, et non dans celui du simple plaisir. Il est frappant d’ailleurs d’observer le rythme de ses émotions : c’est un rythme saccadé, ou l’on passe en un instant de l’ivresse à l’abattement, et où une opération réussie produit une sorte d’orgasme, comparable à celle du joueur de football lorsqu’il marque un but.

Un autre trait qui caractérise la psychologie du trader est sa propension à l’identification. Je ne veux pas parler ici de l’imitation consciente et délibérée, dont on a vu qu’elle était un comportement rationnel, source de ce mimétisme spécifique aux marchés financiers et de leur caractère « moutonnier ». Je ne veux pas parler non plus de cette façon de se mettre à la place des autres joueurs pour imaginer leur stratégie et pour la déjouer : nous sommes ici dans un jeu classique de poker menteur. Je pense à ces mécanismes inconscients, qui eux aussi plongent dans la petite enfance, dans l’intériorisation des grandes personnes, et notamment des parents, mais qui se reproduisent tout au long de la vie (chacun par exemple a sa star fétiche, ses personnages de prédilection). Or le trader, parce qu’il est dans un monde littéralement inhumain, dans un pur jeu de signes dont les clés lui échappent le plus souvent, a besoin de se fier à quelque grand. Où l’on retrouve le rôle de l’analyste financier. Je disais précédemment que devait se créer une convention pour donner une stabilité aux anticipations. Mais c’est là un langage bien trop institutionnaliste. Certes la convention est pour une part le fond commun à ce que disent, à un moment donné, une majorité d’analystes, y compris ceux des grands journaux économiques : ici c’est bien une institution qui donne le là, qui dit par exemple que tel marché émergent est intéressant, ou que l’économie américaine donne des signes d’essoufflement. Mais il y a aussi des leaders d’opinion, et le fait est que ce sont eux que, dans le doute, on croit le plus volontiers, ou plus exactement sans aucun sens critique. C’est alors à juste titre que l’on parle de « gourous » de la finance », soit qu’ils aient montré leur puissance à avoir raison contre le marché, soit qu’ils soient considérés comme des « oracles ». Dans cette religion qu’est le monde de la finance, ils sont les grands prêtres, les haruspices, tout le monde les suit aveuglément, et c’est ainsi que se produisent parfois les plus grandes catastrophes.

 (Note 2018. Dans ce texte, écrit il y a quelques années, les traders foisonnaient dans les salles de marché. Mais, comme ils coûtaient cher, ils sont été en grande partie remplacés par des algorithmes, qui passent les ordres d’achat et de vente au millième de seconde. Il se dit pourtant qu’ils ne disparaîtront pas, car il faudra encore surveiller les machines, qui peuvent à leur façon générer des emballements catastrophiques, étant donné qu’elles n’ont « pas de dimension psychologique »).

 

Une religion aux effets dévastateurs

 

Ce bref aperçu de psychanalyse appliquée est là simplement pour suggérer tout le parti qu’on pourrait tirer de concepts que la science économique ignore superbement. Comme je ne suis ni un homme de marché, ni un psychanalyste, je ne m’aventurerai pas davantage. Je voudrais seulement inviter à prendre au sérieux des expressions qui paraissent purement métaphoriques, telles que « les marchés sont euphoriques » ou bien « ils sont déprimés ». Ces expressions prennent tout leur sens quand on comprend que, pour reprendre une formulation d’un spécialiste, la Bourse est « un rêve éveillé ». Un ancien Ministre de l’Economie et des finances des gouvernements Raffarin, qui était un industriel,  le disait lui-même de manière abrupte, mais éloquente : « les marchés financiers n’ont pas de logique, ils n’ont que des émotions ».

On pourrait dire la même chose de la plupart des activités humaines. Ce qui est cependant terrifiant, est que les marchés financiers sont capables de couler en quelques minutes une grande entreprise ou une économie entière (l’Argentine, par exemple, en sait quelque chose), d’applaudir à des opérations qui mettent sans prévenir des milliers ou des dizaines de salariés à la rue (les si bien nommés « licenciements boursiers ») ou qui les contraignent à une flexibilité qui précarise toute leur existence, d’imposer des normes à toute politique économique, faute de quoi ils la sanctionneront, de soumettre des dirigeants à des exigences absurdes ou intenables, de créer un climat général d’instabilité, dans une obsession du court terme, qui accroît encore l’incertitude et plonge les économies dans des crises répétées. Ce qui est consternant, est que l’on confie aux oracles du marché, ivres de leur pouvoir, le soin de guider des investisseurs qui ont une puissance de frappe financière inconnue jusque là et toujours grandissante - même si la crédibilité de ces oracles est largement écornée par les soupçons de collusion qui pèsent de plus en plus sur eux. Ce qui est dramatique est que des gamins, totalement inconscients des conséquences économiques générales et des drames sociaux qu’ils génèrent, tiennent entre leurs mains le sort de tant et tant d’entreprises, où ils ne voient que des sociétés de capitaux, de par le monde. La vie économique est une chose trop sérieuse pour être livrée grands prêtres des marchés financiers et aux pulsions infantiles des traders.

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27 novembre 2018

COMMENT FINANCER LA DETTE PUBLIQUE SANS SE SOUMETTRE AUX MARCHES

 

(article de 2012, repris partiellement dans L'Humanité dimanche n° 303 du 15 au 21 mars 2012. Il serait à actualiser)

 

 Sortir de la quadrature du cercle

 

L’Union européenne s’est prise à son propre piège. De mois en mois, de sommet en sommet dans la zone euro, de négociation en négociation entre Sarkozy et Merkel, on n’a cessé d’inventer et de compliquer les dispositifs pour « rassurer les marchés » et résoudre le problème des dettes souveraines. Sans y parvenir jusqu’à présent.

S’il faut rassurer les marchés, c’est que les Etats s’en sont remis à eux pour financer leurs emprunts. Le consensus s’est fait, parmi les libéraux de toutes tendances (y compris les « socio-libéraux ») qu’il devait en être ainsi. Ce postulat est partagé par tous les gouvernements occidentaux, mais à des degrés très divers, comme on va le voir. C’est en fait l’Union européenne qui en a fait son évangile, et l’on a abouti à la situation extravagante que voici.

Les Etats européens ne peuvent pas emprunter directement auprès de la Banque centrale européenne, ni de leur propre banque centrale. On voit alors la BCE prêter aux banques de l’argent, aujourd’hui à un taux de 1,25%, et les mêmes banques reprêter cet argent aux Etats européens à des taux qui varient de + 50% au double, au triple, au quintuple ou encore au-delà, en fonction des notes décernées aux Etats par des agences de notation qui sont des organismes privés (peu importe pour notre propos de savoir dans quelle mesure leurs jugements soient fondés ou non, le fait est que ce sont elles qui font la pluie et le beau temps). On voit les investisseurs institutionnels en général (les banques, mais aussi les compagnies d’assurances, les fonds de pension etc.) faire leur beurre – qu’on songe par exemple aux profits des banques françaises, nullement diminués par la crise – sur le dos des Etats en toute liberté. A cela on nous dit : « les investisseurs institutionnels, c’est vous, ce sont vos dépôts et placements en banque, c’est votre assurance-vie etc. ». Mais c’est complètement faux : nous ne détenons pas directement des obligations d’Etat, nous ne faisons que mettre notre argent à la disposition de ces investisseurs, qui en font ce qu’ils jugent bon d’en faire, et qui en placent une grande partie dans des supports qui n’ont rien à voir avec la dette de notre Etat, ni même avec celle d’autres Etats européens, ni avec des obligations publiques. Voilà donc que notre épargne va financer - peut-être de façon rentable (c’est bien le terme approprié, puisqu’il s’agit d’une rente), mais ce n’est pas la question - bien autre chose que notre dette publique. C’est de cette double façon que « les marchés » sont devenus les maîtres de notre destin. Et ceci de manière elle-même aberrante, puisqu’ils imposent des politiques dites d’austérité censées assurer la solvabilité des Etats (notamment par la réduction des dépenses publiques), mais qui tuent la croissance, et par là même contraignent  ces Etats à emprunter toujours plus (les rentrées fiscales et les cotisations sociales diminuant). Le cercle vicieux est ainsi enclenché et le piège se referme sur les pays européens en difficulté, pour plus tard atteindre les autres, de plus en plus en peine pour y exporter leurs produits.

On peut s’interroger sur les raisons d’une telle aberration. La réponse généralement fournie est que les investisseurs institutionnels n’ont qu’une courte vue : ils veulent accroître leurs profits sans réaliser qu’ils tuent en même temps la poule aux œufs d’or. Mais il est certain qu’il faut aller au-delà de cette explication trop simple. C’est d’une véritable complicité qu’il s’agit entre ces investisseurs, les grandes multinationales et les dirigeants politiques pour mettre à bas la protection sociale et la propriété publique et la transférer aux intérêts privés. Il suffit de regarder en quoi consistent les dictats conjugués de la « troïka » (BCE, Commission européenne, FMI) dans des pays comme la Grèce ou l’Italie : réduire le nombre de fonctionnaires, privatiser ce qui reste des services publics et du patrimoine (les Grecs n’auraient qu’à vendre leurs côtes à des promoteurs !), flexibiliser le marché du travail (autrement dit pouvoir licencier à volonté), abaisser les normes salariales etc. C’est l’application de ce que Noemi Klein appelle « la stratégie du choc » : profiter de la crise pour liquider l’Etat social et remettre au privé tout le secteur public.

Comme tout le monde peut le constater, la politique est ainsi mise au service de ces puissances privées, et la démocratie est devenue un pur jeu d’apparences. Ecoeurées par la compromission – de longue date – des gauches européennes avec ce système de mise en coupe réglée, les populations n’ont plus que le choix de voter pour des droites décidées à pousser encore plus loin la stratégie du choc (en Grèce, en Espagne, en Italie et ailleurs).

Mais le résultat est que la crise économique et sociale ne fait que s’aggraver, particulièrement dans la zone euro. Les maîtres de la « gouvernance » européenne se sont eux-mêmes pris dans leur propre piège, cherchant désespérément à sortir de ce qui est une quadrature du cercle. Il ne serait pourtant pas difficile d’en sortir, et l’on va voir comment. L’analyse que je vais présenter n’a rien d’original, mais elle est fort peu audible dans les discours politiques et médiatiques, souvent sous le prétexte que ces questions sont affaire de spécialistes, hors de portée du citoyen lambda. Elles n’ont pourtant rien de si difficile.

 

Tout d’abord faire financer directement, en partie, la dette publique par la banque centrale.

 

Mais d’abord pourquoi les Etats devraient-ils s’endetter ? En principe il existe une bonne raison à cela. Tout comme une entreprise a besoin de crédits pour financer ses investissements, au-delà de ses propres ressources, de même un Etat a besoin d’emprunter, s’il ne dispose pas d’un fort excédent budgétaire, pour financer ses investissements, source d’un développement futur. Le fait est, cependant, que les Etats occidentaux se sont endettés, tout au long des trois dernières décennies, pour financer aussi leurs dépenses courantes. On dit généralement que les partis au pouvoir l’ont fait inconsidérément, pour satisfaire leur clientèle électorale. Cette explication n’est pas suffisante. Ils l’ont fait aussi parce qu’ils y ont été fortement incités par des investisseurs privés en quête de rendements financiers, les obligations publiques étant considérées comme un placement sinon très rentable, du moins particulièrement sûr.

Si l’on admet donc que les Etats ont certains besoins bien fondés d’emprunter (ce qui ne signifie pas que leurs budgets doivent être déficitaires, pourvu que leurs recettes équilibrent au moins leurs dépenses, charges de la dette comprises), la première solution qui se présente à l’esprit est qu’ils empruntent directement auprès de leur propre banque centrale. C’est bien ce que font des Etats comme les Etats-Unis[1], la Grande Bretagne ou le Japon, et l’on peut constater que la dégradation ou la perspective de dégradation de leur note par les agences de notation ne les atteint guère. De la même façon, « il suffirait d’une phrase, comme l’écrit fort bien un journaliste du Monde (Alain Frachon, 11 novembre 2011), pour endiguer la crise de l’euro. La BCE devrait dire haut et fort qu’elle jouera le rôle de prêteur en dernier ressort pour les membres les plus endettés de l’union monétaire […] Les achats de l’institut d’émission vont rabaisser les taux à des niveaux praticables, si la seule déclaration d’intention de la banque centrale ne suffit pas à le faire ». C’est ce que préconisent des économistes de réputation internationale comme Paul Krugman, c’est ce que suggèrent des dirigeants politiques alarmés par la crise de l’euro comme les dirigeants américains, britanniques et chinois, tellement la chose est évidente.

Les banques centrales sont le prêteur en dernier ressort des banques : elles leurs apportent des liquidités en cas de besoin, et notamment lorsque les banques commencent à rechigner à se prêter entre elles. La BCE par exemple l’a fait massivement lors de la grande crise de 2007-2008. Et les banques centrales peuvent le faire de manière illimitée, puisqu’elles sont des instituts d’émission de la monnaie. Elles peuvent  de la même façon le faire vis-à-vis des Etats. Sachant cela, les marchés financiers seraient conduits à rabaisser leurs exigences, car les banques centrales interviendraient dès que les taux réclamés seraient trop élevés. On peut et on devrait aller plus loin : les banques centrales, si elles ne s’occupaient pas seulement de politique monétaire, mais aussi de la croissance et de l’emploi, devraient soutenir en permanence les Etats pour leur permettre de répondre aux besoins de l’économie. Comment expliquer que la BCE soit interdite de le faire par les traités européens, et qu’elle en ait elle-même fait son dogme, comment expliquer cette tare congénitale de la zone euro ?

L’explication la plus couramment fournie est que l’Allemagne s’oppose farouchement à lui accorder ce rôle, par crainte de voir la « planche à billets » s’emballer en créant une inflation qui ne serait plus maîtrisable, comme ce fut le cas pour elle pendant la République de Weimar. C’est pourquoi elle aurait exigé l’interdiction d’un tel rôle en échange de la création de la monnaie unique, et imposé une indépendance absolue de la Banque centrale européenne, dont l’unique objectif devrait être la stabilité de la monnaie. On peut douter que cette explication « historique » soit suffisante. Elle ne vaut rien en tous cas s’agissant de pays comme les Pays-Bas ou la Finlande, qui ne sont pas moins attachés au dogme. Il ne fait guère de doute que ce sont les lobbies financiers, et plus particulièrement bancaires, qui sont mobilisés contre une pratique qui réduirait leur liberté d’action et leurs profits, et en particulier le lobby des banques françaises. Au-delà c’est toute la bourgeoisie rentière qui la voit d’un mauvais œil, lors même qu’il s’agirait d’une mesure de salut public pour la zone euro. Tous ces profiteurs de la dette des Etats avancent des arguments plus ou moins fallacieux.

Le risque d’inflation serait réel, dans des économies que l’Etat n’a plus guère de moyens de contrôler (à la différence, par exemple, de la Chine), si aucune règle n’était fixée à la création de monnaie ou si celle-ci était soumise au bon vouloir d’Etats « laxistes » (c’est-à-dire prêts à s’endetter toujours plus pour résoudre leurs problèmes). Il faudrait de fait articuler la politique monétaire avec la politique budgétaire, ce qui, dans le cas de la zone euro, supposerait une coordination des politiques budgétaires entre des pays aux orientations et aux performances souvent radicalement différents. C’est tout le problème de la construction européenne, dont j’ai parlé dans une précédente note. Mais notons qu’aujourd’hui le risque d’inflation galopante est pratiquement inexistant dans une situation ou l’ensemble de l’économie européenne piétine. Mieux : un peu d’inflation supplémentaire serait bienvenu, puisqu’il contribuerait à alléger la charge de la dette, comme le notent de très nombreux experts.  Et l’on pourrait admettre que, les choses étant ce qu’elles sont, la BCE se contente d’un rôle de prêteur en dernier ressort, n’intervenant que pour acheter directement des titres des Etats les plus endettés, sous des conditions qui ne seraient pas ruineuses pour ces Etats et qui feraient l’objet de négociations politiques. Elle a été d’ailleurs contrainte d’acheter sur le marché secondaire (le marché de l’occasion) des milliards de titres grecs, irlandais, portugais, espagnols et italiens (pour 187 milliards d’euros depuis mai 2010), pour tenter de faire baisser les taux de ces emprunts, ce qu’elle s’était longtemps refusé à faire et ce qui a fait grincer des dents aux gouverneurs allemands. Ce qui revenait à plomber son bilan de « mauvaises créances », mais il était annoncé haut et fort que c’était temporaire (en attendant une prise de relais par le Fonds européen de stabilité financière), et elle a pris bien garde de « stériliser » ces achats en réduisant du même montant ses prêts aux banques. On voit qu’on nage ici en pleine absurdité pour ne pas remettre en cause le dogme. Donc la lutte contre l’inflation n’est qu’un prétexte : il s’agit avant tout de ne pas faire baisser le revenu de la rente.

On invoque une deuxième raison : il ne faudrait pas porter atteinte à la crédibilité de la BCE. Crédibilité auprès de qui ? Auprès bien sûr de tous les investisseurs internationaux qui pourraient acheter des titres de dette publique européenne, et ainsi soutenir le cours de l’euro. Autrement dit il faut maintenir un euro fort par rapport aux autres monnaies de réserve, et d’abord par rapport au dollar. Mais à qui profite cet euro fort ? A certains pays européens seulement, et d’abord à l’Allemagne, pour des raisons que j’ai expliquées dans une précédente note : l’euro fort permet d’acheter à bas coût tous les composants produits dans les pays de l’Europe orientale (Pologne, Slovaquie, Tchéquie etc.) qui entrent dans la composition des produits d’exportation allemands. La crédibilité, c’est aussi certes la solidité du bilan de la BCE. Or il faut remarquer que la BCE est bien moins regardante vis-à-vis des banques, dont elle a accepté, à titres de garantie, des titres plus que douteux - comme quoi la BCE est d’abord un affaire de banquiers, qui ont déjà travaillé dans de grandes banques internationales et ont gardé les contacts avec elles. Admettons pourtant qu’il faille veiller au bilan de la BCE, faute de quoi les Etats seraient obligés de la renflouer. Cela n’empêche nullement de lui conférer un rôle de prêteur en dernier ressort, et pas seulement à bilan constant (les Américains ont fait marcher la planche à billets bien au-delà : 960 milliards d’euros). C’est seulement le cours de l’euro qui en pâtirait…et ce serait une bonne chose.

Reste évidemment l’obstacle allemand. Sarkozy a essayé de le contourner en proposant de transformer le Fonds de stabilité financière (ce Fonds qui emprunte auprès des marchés financiers pour prêter aux Etats en difficulté) en une sorte de banque publique européenne, au capital constitué par les apports des Etats membres, et dont les ressources ne seraient plus limitées comme elles le sont aujourd’hui (elles dépendent de l’accord donné par tous les pays de la zone euro, dont certains ont montré à quel point ils étaient récalcitrants), mais potentiellement illimitées, puisqu’elle pourrait emprunter auprès de la BCE. Peine perdue. Arrivés à ce point de blocage, on ne voit plus d’autre solution, pour un pays comme la France et plus encore comme les pays plus en difficulté, de rompre le pacte et de demander à leur propre banque centrale de leur servir de prêteur en dernier ressort (ce que propose le Front de gauche). Mais à droite comme à gauche on préfère s’inscrire dans la chronique du désastre annoncé : guérir le malade à grands coups de rigueur pour finalement le tuer.

Ce recours au financement de dettes publiques par des banques centrales a évidemment des limites. En principe il s’agit plus de sauver des Etats d’une crise de liquidités (quand ils ont de plus en plus de mal à se financer sur les marchés) que d’une crise de solvabilité (quand il est clair qu’ils ne pourront plus rembourser leurs dettes). La création monétaire, en ce domaine comme en un autre, n’a de sens que si le remboursement se fait. Aussi faut-il aller au-delà et prévoir un autre type de financement, qui soit sûr et pérenne, et reste sous le contrôle non des marchés, mais des citoyens.

 

 Ensuite faire financer la dette publique par les particuliers nationaux

 

La première idée qui vient à l’esprit est que les Etats empruntent  auprès de leur propre population, et ceci directement, en lui proposant des bons du Trésor. Or c’est bien ce qui se faisait dans les années 1950, dans une proportion importante (aux Etats-Unis même : environ un tiers des emprunts de l’Etat fédéral). C’est Georges Pompidou (un ex-banquier) qui, en 1973, a accordé aux établissements financiers le privilège d’emprunter de l’argent à la Banque de France à un taux très faible pour le prêter ensuite plus cher à l’Etat. Mais c’est en 2004 que, sous la pression de la finance, le législateur a interdit à l’Etat de placer des bons du Trésor auprès des particuliers. Et voilà comment, ainsi que l’écrit Jean-Luc Gréau, « l’Etat est devenu l’otage des banques et la réciproque est vraie : on voit bien qu’avec la crise les banques sont devenues elles-mêmes des otages de l’Etat ».

Aujourd’hui le placement direct de la dette publique auprès des particuliers est devenu résiduel (1,4% aux Etats-Unis), sauf au Japon (5,2%). C’est pourtant un excellent moyen de contourner les marchés financiers, et dont les avantages sont multiples. Les épargnants français en particulier sont friands d’une épargne sécurisée, comme le montre leur prédilection pour les livrets populaires et surtout pour l’assurance-vie « en euros » (placée largement en obligations d’Etats). Ils disposeraient alors d’une garantie qui est celle de leur Etat, assise sur leurs impôts. Ils sauraient qu’ils participent au financement de leur dette publique, et non à celle d’Etats étrangers. S’ils pouvaient craindre que l’inflation ne lamine des intérêts assez faibles, ils sauraient aussi qu’ils seraient moins taxés sur ces intérêts, ce qui diminuerait leurs impôts. Rien, sinon la soumission de l’Etat aux intérêts de la finance, ne peut expliquer que l’on n’en revienne pas à ce placement direct.

 

Troisièmement faire financer la dette publique par les investisseurs nationaux

 

Admettons que la solution de bon sens du placement direct ne soit pas la panacée, parce que les Etats ont besoin d’émettre des obligations de manière continue et à des termes variables, et que les particuliers ne seront pas toujours au rendez-vous de France Trésor. En outre toute l’épargne ne peut aller au financement de l’Etat. Dès lors il paraît nécessaire qu’ils s’adressent aussi à des investisseurs institutionnels, tels que les banques ou des compagnies d’assurances, qui y souscrivent pour leur propre compte. C’est effectivement ce qui se passe aujourd’hui avec les obligations du Trésor. Mais ne serions-nous pas à nouveau devant la « pression des marchés » ? Une pression qui s’est d’ailleurs fortement accrue depuis que des règlements européens ont imposé à ces investisseurs de suivre les recommandations des agences de notation (que Bruxelles voudrait seulement « réformer » aujourd’hui, devant leur pouvoir démesuré). Sans doute, mais cette pression changerait de nature si ces investisseurs étaient, au moins principalement, des investisseurs nationaux et, mieux encore des investisseurs publics. Or c’est précisément le cas, en grande partie, dans un pays comme le Japon, où l’énorme dette publique (plus de 200% du PIB) est détenue par le secteur financier domestique (à 75%), dont les banques japonaises, au premier rang desquelles la banque publique de la Poste japonaise. Il existe en France comme au Japon une considérable épargne privée qui pourrait de même s’investir en titres d’Etat. Les Français épargnent en effet 20% de leurs revenus (à comparer par exemple au taux d’épargne états-unien qui était devenu presque nul avant de remonter un peu). Il est donc aberrant que la dette française soit détenue à plus de 60% par des non-résidents (fonds de pension, fonds souverains, banques etc.), pendant que les ménages français financent - sans le savoir - d’autres Etats. On objectera sans doute que les investisseurs français actuels (en fait de grandes multinationales de la finance), ne voyant que leurs propres intérêts, préféreront acheter des obligations d’autres Etats, l’Etat allemand par exemple, parce qu’elles seraient plus rémunératrices ou plus sûres. La réponse est de contraindre ces investisseurs privés à détenir un pourcentage élevé de la dette française et à se référer, si l’on ne veut pas leur imposer un taux d’intérêt, à une instance de notation véritablement indépendante. La chose n’est pas extravagante, puisque les banques françaises sont déjà tenues d’acheter 2,5% des émissions du Trésor. Il faudrait seulement élargir ces quotas (et, peut-être, comme le propose Jacques Nikonoff, interdire la revente des titres sur le marché secondaire). Quant au reste, il pourrait être laissé au marché, mais c’est lui qui deviendrait résiduel.

La même question pourrait se poser au niveau européen, si l’on instaurait, comme de nombreuses voix d’experts et d’hommes politiques le demandent, des « eurobonds ». Car, si ces obligations « mutualisées » européennes étaient livrées aux marchés, elles seraient soumises à leurs exigences, et tout laisse à penser que ces dernières seraient élevées (on constate déjà que le Fonds de stabilité leur emprunte à des coûts plus élevés que l’Etat allemand). Il faudrait donc que les investisseurs soient européens et qu’ils soient tenus de souscrire un certain pourcentage de ces emprunts.

 

En conclusion il existe trois moyens pour financer une dette publique sans se soumettre aux marchés internationaux, et ils ne rencontrent aucune objection sérieuse. Un grand nombre d’économistes patentés seraient, paraît-il, aujourd’hui convaincus que, pour le moins, une part de financement direct des dettes publiques par la BCE serait la seule façon de sauver la zone euro. Mais l’Allemagne, quelques autres pays et la BCE elle-même s’y opposent farouchement, en invoquant les traités européens. La chancelière allemande se dit pourtant prête à engager le processus d’une révision des traités, tant il est vrai que la situation actuelle s’avère sans issue. Mais cette révision, outre le fait qu’elle prendrait beaucoup de temps et pourrait connaître des accidents de parcours, ne remettrait nullement en cause le dogme du financement actuel par les marchés financiers. Il s’agirait seulement de durcir les règles budgétaires pour les Etats de la zone euro et de mettre en quelque sorte ceux-ci sous tutelle de la Commission européenne. Comme cela dessaisirait les Parlements nationaux de certaines de leurs prérogatives essentielles et serait vécu par les peuples comme un déni de démocratie, on imagine une élection du Président de la Commission par le Parlement européen, comme si cela pouvait les apaiser. Mais on peut prévoir que la crise de la zone euro ne sera pas réglée par ce laborieux échaudage et de toute façon le prendra de court. Dès lors c’est bien au niveau national que pourrait aujourd’hui se trouver la porte de sortie. Il s’agirait de décider, dans le cas d’un pays comme la France, de recourir aux trois modes de financement qui viennent d’être évoqués : un financement direct par la Banque de France[2], un financement direct par les ménages français, un financement par les investisseurs français sous contrainte (et éventuellement menace de nationalisation). On imagine la levée de boucliers que ces décisions politiques ne manqueront pas de susciter, mais aux grands maux les grands remèdes. Et l’avantage d’une telle politique est qu’elle ne suppose ni ne vise une sortie de l’euro, mais au contraire une manière de le sauver, au moins provisoirement, en le renationalisant partiellement. En effet, si la Banque de France retrouvait la possibilité de créer de la monnaie et d’acheter des titres de l’Etat français, elle émettrait des euros-francs (ce qui n’a rien d’extraordinaire, puisque dans la pratique les euros ont déjà une face nationale), dans des limites qu’il faudrait annoncer et sans doute négocier.

A terme qu’est-ce que tout cela signifie ? L’intervention de la Banque de France serait d’abord présentée comme provisoire : si la BCE change de doctrine et de pratique, ce remède temporaire pourrait être abandonné. Mais on peut aussi envisager que cette renationalisation soit pérenne : les euros nationaux ne dépendraient plus que des banques centrales nationales, et des appréciations et dépréciations seraient possibles, comme au temps du Système monétaire européen, et bienvenues puisqu’elles permettraient de corriger les écarts de performances entre les pays européens. Autres avantages, selon deux économistes[3] : « La flexibilité monétaire intrinsèque à cette mutation permettrait aussi l’adoption rapide de l’euro par les nouveaux pays membres de l’euro par les nouveaux membres de l’UE ainsi que par les anciens qui ne l’ont pas adopté. L’UE redeviendrait une zone économique soutenable et durable. L’Allemagne n’aurait pas à supporter une Europe de transferts financiers qui s’annonce sans fond ». Cette perspective rejoint celle de la transformation de l’euro en simple monnaie commune, ne servant que pour les échanges de l’UE avec le reste du monde.

 

 Note sur le financement actuel des dettes publiques

 

La détention directe de titres de dette publique par les particuliers nationaux n’est, on l’a vu, que résiduelle. Les financeurs sont aujourd’hui surtout d’une part les banques et compagnies d’assurance, dans le cadre de la gestion de leurs liquidités et de leur bilan (ce sont elles qui portent alors le risque), et d’autre part les gestionnaires d’actifs pour le compte de tiers, tels que les fonds de pension (le risque est alors porté par l’épargnant individuel).

La part du secteur financier national dans les pays de la zone euro est en moyenne de 34%. Elle est en Allemagne de 46% et de 38% en France (un des plus faibles pourcentages).

Si l’on considère maintenant l’ensemble des investisseurs européens de la zone euro, ils apportent 47% du financement de la zone, contre 53% pour les non-résidents dans la zone (dont les britanniques), ce qui représente une plus grande internationalisation qu’aux Etats-Unis (70% du financement y est domestique), qu’en Grande-Bretagne (71%) et au Japon (92%). C’est seulement si l’on considère tous les investisseurs européens, et non seulement ceux de la zone, qu’on aboutit à un pourcentage d’ouverture de la zone à l’international voisin de celui des Etats-Unis (environ 30%). On voit que la zone euro est plus dépendante de créanciers étrangers à la zone que ces derniers pays. Cela signifie aussi que les Etats de la zone disposent de moins de moyens d’action sur ces derniers, tels que la fiscalité ou la régulation financière. Ces créanciers étrangers sont majoritairement des acteurs financiers privés (notamment des fonds de pension), mais les fonds souverains étrangers jouent un rôle croissant.

Il faut noter encore que, à l’intérieur de la zone euro, ce sont les pays du cœur de la zone, notamment l’Allemagne, qui détiennent la plus grande partie de la dette des pays périphériques.

 

[1] La FED possède 17% de la dette des Etats-Unis, à comparer aux 3% de la dette de la zone euro que possède la BCE, et ceci uniquement via ses achats de titres sur le marché secondaire.

[2] A cette fin Jacques Sapir suggère de recourir à l’article 16 de la Constitution française (qui peut être mis en œuvre quand les institutions du pays et l’indépendance nationale sont menacées) et note que l’Allemagne ne pourrait riposter qu’en sortant elle-même de la zone euro, avec quelques uns de ses voisins immédiats, ou bien se verrait contrainte à négocier (cf. La démondialisation, Editions du Seuil, 2011, p. 258-259).

[3] Dominique Garabiol et Bruno Moschetto, « L’euro est mort, vive l’euro-franc », in Le Monde, 30 septembre 2011.

26 novembre 2018

LA CRISE DU CAPITALISME FINANCIARISE

 

(Ce texte se propose de définir le capitalisme financiarisé et d'expliquer les raisons de sa crise. Ecrit aux lendemains de la grande crise de 2007-2008, il devrait être actualisé sur quelques points)

 

On compte plus d’une vingtaine de crises financières tout au long des trois dernières décennies. C’est là un rythme nouveau dans l’histoire du capitalisme, correspondant à l’essor sans précédent de la finance. La crise qui est en cours semble toutefois d’une gravité telle que de plus en plus d’économistes considèrent qu’elle est la plus sérieuse depuis 1945 et qu’elle pourrait entraîner une crise économique d’une ampleur jamais vue depuis celle de 1929. Pour le profane, il est difficile de se faire une opinion, tant la planète financière est devenue lointaine, tant son évolution est rapide, tant ses institutions sont devenus complexes, voire indéchiffrables. Je voudrais, dans un premier temps, l’aider à y voir clair, sans entrer dans un détail qui n’appartient qu’aux spécialistes, mais en mettant en place les principales pièces du puzzle. Ceci afin de comprendre comment des réactions en chaîne ont fini par entraîner ce qu’on appelle une crise systémique. En quelque sorte un petit exposé « pour les nuls ». De là je passerai à une caractérisation du capitalisme financiarisé.

Face à cette crise financière, dont on s’accorde pour le moins à considérer qu’elle est loin d’être terminée, et dont on scrute les effets présents et à venir sur l’économie réelle - une récession qui s’installe dans l’économie états-unienne et qui pourrait se propager bien au-delà -, les experts proposent toute une série de parades, des remèdes les plus homéopathiques aux remèdes de cheval. Je les évoquerai dans un second temps. Mais mon sentiment est que ces remèdes ne touchent qu’aux symptômes, alors que le mal est beaucoup plus profond. C’est aux causes qu’il faudrait aller, si l’on veut éviter qu’un capitalisme « malade de la finance », qui « a perdu la tête », n’entraîne les plus graves désordres économiques et sociaux. Et ces causes se nomment : la valeur actionnariale, le capital flottant, la dérive des banques, la couverture des risques qui finit par les multiplier. 

Ma thèse sera alors que le seul moyen de freiner la boulimie de la finance et ses innombrables effets pervers, dont le moindre n’est pas l’énorme prélèvement qu’elle opère sur la richesse produite, est de lui couper l’herbe sous les pieds, ou encore de la priver d’oxygène – car il est clair qu’elle résistera de toute sa puissance et de toutes ses forces à toute tentative pour l’attaquer directement. On verra quelles réformes radicales seraient susceptibles de réduire ce pouvoir de la finance, et, en quelque sorte, de sauver le capitalisme de lui-même. Mais pourquoi le sauver, s’il est vrai, comme je le pense et comme j’essaierai de le soutenir, qu’un système économique alternatif, un « socialisme de marché », est non seulement concevable, mais réalisable ? Parce que ce socialisme mettra forcément du temps à s’imposer et qu’il comportera pendant très longtemps un secteur capitaliste, qui lui servira de concurrent utile, et dont nous avons tout intérêt à ce qu’il repose sur des bases plus saines. Et aussi parce que des entreprises publiques ou semi-publiques (une voie de transition pour ce qui concerne la production de biens privés) auront à opérer dans un environnement qui resterait largement capitaliste. Ces considérations feront l’objet d’un deuxième article.

 

Qu’est-ce que la finance de marché?

 

Dès qu’une économie n’est plus de subsistance, dès qu’elle se dote de moyens monétaires pour permettre un développement des échanges, il lui faut aussi des moyens de financement destinés à l’investissement, dans un pari effectué sur l’avenir. Et le moyen traditionnel (déjà en usage aux époques les plus anciennes) est le crédit. Mais ce n’est pas du crédit qu’il s’agit quand one parle de « la finance de marché». Alors que le crédit passe par les banques accordant des prêts, cette finance met en contact « directement » les entreprises avec des apporteurs de capitaux sous formes de parts de capital (des actions de sociétés anonymes) ou de créances (obligations pour le long terme, titres de créance comme les « billets de trésorerie » pour le court terme). Et cette finance de marché opère selon deux modalités : l’appel à des investisseurs sur des marchés de gré à gré, ou bien le recours à la Bourse. Dans le premier cas (celui des investisseurs du capital « privé » - en anglais « private equity » -, parce qu’ils opèrent sur le marché des actions non cotées) les entreprises trouvent leurs capitaux auprès de particuliers (des proches ou parents aux « business angels ») ou de fonds spécialisés dans le capital-risque (pour les jeunes entreprises), dans le capital-développement (pour celles qui sont déjà matures et ont besoin de capitaux supplémentaires) ou le rachat d’entreprises (pour les entreprises qui cherchent un repreneur ou qui sont en difficulté). Dans le second elles s’introduisent en Bourse pour y lever des capitaux, y procéder à des  rachats de capital, ou y acheter d’autres entreprises. Les actions sont cotées sur le marché des actions, les obligations sur le marché obligataire.

Mais voyons cela de plus près. Tout d’abord la « désintermédiation », censée raccourcir le circuit de financement, n’est qu’une apparence. En fait les entreprises qui cherchent à se procurer des capitaux passent par les banques, qui leur servent d’intermédiaire dans les opérations, qu’il s’agisse d’émissions d’actions ou d’obligations ou de bons de trésorerie, et ceci moyennant le versement de commissions en rétribution de leurs services. Si elles le font quand même, c’est pour disposer de capitaux propres, lequels leur laissent plus de marges de manœuvre que les prêts : le montant des capitaux propres peut varier, alors que les dettes doivent être honorées et remboursées à échéances régulières. Nous verrons que cet argument devient illusoire quand la valorisation des capitaux est de fait imposée par les nouveaux actionnaires, lesquels, pour la même raison, s’opposent aux augmentations de capital.

Ensuite les investisseurs du « private equity », quand ils rachètent des entreprises, le font souvent non pas avec leur propre argent, mais avec de l’argent emprunté. Tel est le cas des professionnels du rachat par effet de levier (Leverage Buy Out, en anglais) : ils remboursent leur dette en restructurant les entreprises qu’ils achètent avec les profits qu’elles génèrent, avant de les revendre, avec de fortes plus-values. Ils se paient, en quelque sorte, sur la bête. On verra tout-à-l’heure que la crise actuelle du crédit risque fort de mettre ces derniers en difficulté, voire d’en acculer à la faillite.

Le marché boursier est très différent de celui du « private equity » : alors que ce dernier est relativement « illiquide » (on y garde les titres un certain temps et il n’est pas toujours facile de s’en défaire), le premier est « liquide », c’est-à-dire que l’on peut d’un instant à l’autre vendre ou acheter une action ou une obligation, en spéculant sur un mouvement à la hausse ou à la baisse. Et, si l’on y prend aussi un risque, ce risque est des plus limités, quand on a un portefeuille de valeurs diversifié. C’est ici qu’entrent en scène les « investisseurs institutionnels » (les « zinzins »), qui sont d’énormes fonds de placement, et les grandes banques, agissant parfois pour leur propre compte, mais le plus souvent pour le compte de tiers (particuliers ou autres fonds), pourvu qu’ils rémunèrent leurs clients, qui leur ont confié le soin d’agioter à leur place. Le point important à noter est que les « marchés financiers » (en entendant par là ceux qui passent par la Bourse) n’apportent du capital neuf que lors de l’émission. Ensuite ce sont des marchés « de  l’occasion »  : on y achète et on y vend les titres qui ont été déjà émis.

Marchés « privés », marchés financiers : il manque une troisième dimension à la planète financière : celle, moins bien connue, des marchés dérivés. Un marché dérivé est un marché d’assurance : on y négocie par exemple un droit d’achat (une « option ») ou une obligation d’achat (ont dit alors un « future ») d’un produit à un terme choisi (par exemple dans trois mois) et à un prix fixé à l’avance. Prenons le cas d’une option d’achat d’une matière première, comme le cuivre ou le blé. Une entreprise qui prévoit un achat de ce produit à une date déterminée veut se couvrir contre une hausse de son prix, et elle s’adresse pour ce faire généralement à un intermédiaire qui s’engage, si l’entreprise lève l’option, à lui fournir le contrat de livraison à cette date, et au prix convenu dans l’option. Cet agent fait partie d’une nouvelle catégorie de spéculateurs : il fait le pari qu’il empochera la différence si le prix au comptant entre temps a baissé, prenant le risque d’y perdre si au contraire le prix a augmenté. Pour ce risque il demande une prime : cette prime est la valeur de l’option d’achat. Ce système de couverture ou d’assurance est, lui aussi, très ancien, et correspond à un besoin économique :  les entreprises, pour mener à bien leurs plans de production, doivent compter sur des prix bien définis, et elles se déchargent donc du risque sur ces spéculateurs. Ce ne sont pas ces produits dérivés qui nous intéressent ici, mais ceux qui sont liés à la finance de marché, à savoir les produits dérivés qui reposent sur des actions (les options ou les obligations d’achat ou de vente à terme de ces actions) et sur des obligations (les options ou les obligations d’achat ou de vente à terme des obligations). Soit un investisseur institutionnel, par exemple une Sicav (une société d’investissement à capital variable) qui veut acheter (ou vendre) à terme des actions et qui veut se protéger contre une hausse (dans le premier cas) ou contre une baisse (dans le second cas) de son cours au comptant : elle s’adressera donc à un spéculateur, qui lui garantira leurs prix à une date déterminée. Mais, si elle compte investir dans des entreprises du CAC 40, l’indice des quarante plus grandes entreprises cotées sur la place de Paris, elle pourra souscrire aussi un contrat portant sur les variations de cet indice boursier, le spéculateur, de son côté, essayant de tirer parti des variations de cet indice. C’est à ce petit jeu que jouait un certain Jérôme Kerviel pour le compte du département des marchés dérivés de la Société générale. Or, ce qu’il  faut bien noter, c’est que les marchés de ces produits dérivés ont pris des dimensions considérables, et sans cesse croissantes, en partie liées à l’extension des marchés financiers sous-jacents. Quelques chiffres le montreront. Entre 2002 et 2005 le marché financier, à l’échelle mondiale, a vu ses transactions passer de 39.300 milliards de dollars US à 51.000 milliards. Pendant ce temps là les marchés dérivés (pris dans leur ensemble) sont passés de 693,100 milliards de dollars à 1406,900 milliards[1]. Kolossal !

Tels sont les grands morceaux du puzzle de la finance de marché, sachant que les pièces qui le composent sont beaucoup plus nombreuses. Il faut donner une idée maintenant de son poids de l’ensemble dans le système économique.

 

Le poids de la finance de marché et les voies de son essor

 

Il est difficile de séparer la finance de marché de la finance de crédit, tant leurs activités se sont entrelacées. On se contentera de donner quelques chiffres globaux. La finance dans son ensemble représente 400% du PIB mondial, c’est-à-dire de la richesse réelle produite, soit 190.000 milliards de dollars. Son taux de croissance s’est accéléré au cours des dernières années (passant d’un rythme d’environ 4% à environ 12%). Les échanges financiers entre pays dépassent de loin les échanges de biens et des services : le commerce international ne représente que 2% des transactions de change internationales. Plus largement les transactions relatives aux biens et services représentent un peu moins de 3% des paiements monétaires de la planète. Le poids de l’économie financière par rapport à l’économie réelle, qui était de 28 à 1 en 2002 est passé à 32 en 2005. Autant de signes que la finance internationale a véritablement décroché de l’économie réelle.

Cet essor est lié à ce qu’on appelle les 3 D. La désintermédiation correspond à ce que nous avons indiqué : le financement « direct » grâce au marché financier par opposition au financement « indirect » par le crédit. Le décloisonnement correspond au fait que les marchés financiers nationaux se sont interconnectés, à ce que bien des produits financiers sont devenus hybrides (ainsi des obligations convertibles en actions ou des crédits convertibles en titres négociables) et à ce les banques ont pu sans entraves opérer sur les trois grands marchés désignés précédemment. La dérégulation correspond au fait que l’autorité publique s’est largement dessaisie de son pouvoir normatif et de sanction au profit d’institutions « indépendantes » du pouvoir politique (ainsi des Commissions bancaires ou des autorités des marchés financiers). Tout cela était censé permettre des financements plus souples et plus larges de l’économie réelle, et une meilleure dissémination des risques. Il faut encore ajouter un élément, qui nous intéresse moins ici : la fin des changes fixes avec l’abandon du système de Breton Woods et son remplacement par des changes flottants, appelant de nouveaux instruments de couverture (par rapport aux risques de change). La philosophie générale était qu’il fallait laisser faire les marchés et de laisser apparaître de nouveaux marchés pour parfaire le fonctionnement du marché généralisé, considéré comme le corollaire de la mondialisation des échanges de biens et de services.

Mais qu’est-ce que ce capital, qui s’est mondialisé, et qui donne lieu à des transactions 30 fois plus importantes que les transactions portant sur les biens et services ? C’est de la monnaie de crédit (le crédit bancaire crée de la monnaie), autrement dit du capital de prêt, mais ce sont aussi des titres de propriété (généralement des actions assorties de droits de vote), certains titres de créance (les obligations ou les crédits transformés en titres négociables), et des produits dérivés de ces titres. Or il s’agit là de capital « fictif », pour reprendre l’expression de Marx : ce n’est point en effet du capital réel, constitué de machines, de brevets etc., mais des promesses sur des revenus futurs (dividendes, intérêts, plus-values diverses). La « valorisation » d’une entreprise en Bourse, par exemple, c’est le calcul de ce qu’elle pourra rapporter à ses propriétaires (ce qu’on appelle le « retour sur investissement »). Quand son cours chute et que des milliards partent en fumée, ces milliards ne correspondent à aucune destruction réelle de capital physique (d’actifs matériels ou immatériels inscrits à l’actif de son bilan), mais à une dévalorisation de ses anticipations de revenus, donc de sa « valeur actionnariale ». Le problème est que ce qui se passe dans cette sphère financière a des effets sur l’économie réelle, puisque celle-ci a besoin d’elle pour se développer… dans un certaine mesure. Si elle a besoin d’elle pour se développer, elle doit la financer à son tour : une partie de la richesse réelle est détournée à cet usage. C’est quand cette partie prend des proportions démesurées par rapport aux services rendus que l’économie réelle se met en berne.

 Mais il faut maintenant sortir de ces généralités pour comprendre comment une crise financière peut s’enclencher, et en particulier la dernière. Et, pour cela, il nous faut porter l’attention sur le rôle que les banques jouent aujourd’hui dans la finance.

 

Les banques, acteurs centraux de la finance de marché

 

Autrefois les banques dites « de détail » étaient confinées dans leurs fonctions de pourvoyeuses de crédit aux ménages et aux entreprises, fonction essentielle au fonctionnement de l’économie via la création de monnaie. Elles étaient distinctes des « banques d’affaires », qui investissaient dans des titres de propriété ou des titres de créance pour leur compte ou pour celui de leurs clients. Cette séparation fut instituée notamment aux Etats-Unis suite à la grande crise de 1929. Avec le développement de la finance de marché, le rôle des banques dans le financement des entreprises aurait décliné si cette séparation n’avait pas été abolie : elles font désormais plus d’affaires sur les marchés financiers que sur le marché du crédit[2].

On a beaucoup porté l’attention sur les investisseurs institutionnels, dont il convient de dire quelques mots. On distingue trois grandes catégories de « zinzins» : les fonds de pension, qui gèrent l’épargne retraite dans les pays où le financement des retraites se fait par capitalisation (ils détenaient, en 2006, 35,2% des actifs financiers gérés pour le compte de tiers) ; les compagnies d’assurances (28,1 % des actifs gérés) ; les fonds mutuels (appelés principalement Sicav en France, 35,2% des actifs gérés). A quoi il faut ajouter d’autres catégories d’investisseurs (les fonds d’investissement au sens étroit), sur lesquels nous reviendrons, mais qui ne pèsent que le tiers de ces derniers. Les banques paraissent absentes du tableau. Mais c’est oublier que les fonds délèguent le plus souvent aux banques la gestion de leurs actifs et que les fonds mutuels sont en général des filiales des banques[3]. A quoi il faut ajouter que les banques sont les principaux acteurs sur les marchés dérivés. Enfin les banques sont les conseillères et les opérateurs des grandes opérations de concentration du capital : absorptions et fusions, via les offres publiques d’achat ou d’échange, ce qui leur procure de substantielles commissions.

Ce double rôle des banques est à l’origine de la véritable explosion de la sphère financière que nous avons relevée. Et ceci de plusieurs façons. Premièrement les banques créent de la monnaie non seulement en distribuant des crédits, comme elles le faisaient depuis toujours, mais aussi en achetant des titres (obligations, actions, billets de trésorerie des entreprises), qui sont de la monnaie nouvelle tant qu’ils ne sont pas souscrits par des acheteurs auxquels ils les revendent. Deuxièmement de plus en plus d’investisseurs empruntent, surtout quand les taux d’intérêt sont bas, pour acheter des titres, ce qui entraîne une inflation du crédit. Troisièmement les banques se servent d’une innovation financière, la titrisation des crédits, qui consiste à les transformer en titres vendables à n’importe quels acheteurs (fonds divers, autres banques) : or, en vendant ces titres, les entreprises les sortent de leurs bilans, alors que, tant qu’elles les possèdent, elles sont tenues de les inscrire à leur actif comme à leur passif (ce sont pour elles des créances à leur actif, mais des dettes à leur passif). Ce qui leur permet d’alléger le pourcentage de fonds propres (leur capital propre) que les autorités monétaires leur imposent de posséder pour garantir leur solvabilité, et par suite d’accroître leurs prêts et leurs achats de titres. Ainsi, paradoxalement, alors que leur fonction de créditrices perd de son importance relative, la montée des financements par l’émission de titres nourrit la montée du crédit.

Nous avons présenté les principaux personnages qui sont les acteurs du drame qui se déroule lors d’une crise financière. Une crise financière, au sens étroit, se produit quand des titres ne trouvent plus que très difficilement des acheteurs, ce qui fait s’effondrer leurs cours, puis elle se généralise en atteignant le marché du crédit. Je dirai quelques mots de la dernière, la désormais célèbre crise des « subprimes », dont les enchaînements ont été abondamment décrits.

 

La crise des subprimes et ses enchaînements 

 

Des agences bancaires ou des établissement spécialisés dans le crédit immobilier (eux-mêmes empruntant auprès des banques) se sont mis à distribuer à tout va des prêts aux ménages américains pour l’achat de leurs maisons, dans une concurrence telle que c’est à qui proposerait les conditions les plus avantageuses (et ceci, il faut le noter, avec des pratiques tenant de l’escroquerie morale). Ils l’ont fait dans des conditions à haut risque, s’adressant souvent à des ménages pauvres incapables de fournir un apport personnel. Ces prêts étant censés garantis par la valeur hypothécaire de leurs maisons : en cas de non remboursement, le prêteur pouvait toujours se rembourser sur la vente forcée de celles-ci. Cela supposait que la valeur de l’immobilier continuerait à monter, et que le prêteur ferait de toute façon une bonne affaire. Mais il a suffi que la demande commence à baisser, ce qui devait arriver un jour ou l’autre, pour que les maisons saisies se vendent en dessous des  sommes prêtées : d’où une perte sèche pour les prêteurs, et des faillites d’établissement de crédits incapables de rembourser leurs propres emprunts. Et, plus les prêteurs essayaient de se débarrasser des maisons hypothéquées, plus la valeur de l’immobilier dégringolait. Le phénomène aurait été circonscrit à quelques banques si celles-ci n’avaient pas, entre temps, titrisé leurs prêts et n’avaient pas vendu ces titres à une multitude d’acquéreurs (autres banques, fonds divers), qui savaient d’autant moins à quoi ils étaient adossés que ces titres avaient été mélangés avec d’autres, pour faciliter leur émission. Ainsi personne ne savait exactement ce qu’il avait en portefeuille. Ce n’est que peu à peu que les grandes banques américaines, puis les autres banques et tous les fonds d’investissement à travers le monde ont réalisé que les titres qu’ils possédaient étaient des créances douteuses ou carrément pourries. Ceci explique pourquoi, encore aujourd’hui, on ne sait pas quelle est l’ampleur des pertes[4]. A partir du moment où la situation des banques devenait critique, où elles étaient menacées d’illiquidité (une situation où elles ne pourraient plus honorer leurs engagements envers leurs déposants et leurs épargnants en attendant des remboursements devenus de plus en plus aléatoires), et même, pour certaines, d’insolvabilité (des défauts de paiement définitifs), elles ont commencé à se défier les unes des autres et à cesser de se prêter entre elles sur le marché interbancaire. Se mettant ainsi les unes des autres en difficulté, au moins pour certaines, elles sont devenues réticentes à accorder de nouveaux crédits, non seulement pour des opérations risquées (en particulier celles des fonds d’investissement utilisant l’emprunt comme effet de levier, dont plusieurs sont en mauvaise posture), mais encore pour le financement normal des entreprises, pour les achats des consommateurs, et bien sûr pour l’investissement immobilier. Cet assèchement du crédit a tout de suite provoqué, d’abord aux Etats-Unis, un ralentissement de l’activité économique, et, de proche en proche, menacé de provoquer une récession de l’économie mondiale. Face à ce risque « systémique », les autorités monétaires se sont mobilisées : les banques centrales ont fourni des milliards de dollars ou d’euros de liquidités au jour le jour, la Banque centrale américaine (la FED) a abaissé considérablement ses « taux directeurs ». Autrement dit ceux qu’on appelle les « prêteurs en dernier ressort » (les banques centrales) ont fait tout leur possible pour éviter la panne du crédit (le « credit crunch »). De son côté l’Etat américain a majoré ses dépenses publiques pour provoquer un effet de relance. Mais tout cela n’a pas suffi. En mars 2008 la FED a annoncé qu’elle allait prêter à certaines banques plus de 400 milliards de dollars non plus au jour le jour, mais à un mois, en acceptant comme garantie des actifs risqués. Elle en viendra peut-être à leur acheter elle-même ces crédits risqués, ce qui veut dire que, en cas de non remboursement, elle paiera les pots cassés, pour demander ensuite au gouvernement, donc finalement au contribuable américain, d’éponger la note. Mais ce ne sont là que des remèdes temporaires à la situation d’illiquidité de l’ensemble du système bancaire. D’où l’injonction faite aux banques de se recapitaliser, en faisant appel, si nécessaire, à des fonds souverains étrangers, ce que de très grandes banques américaines ont été déjà contraintes de faire. Et, si cela ne suffit toujours pas, il ne restera que la solution d’injecter de l’argent public dans le capital des banques, autrement dit de les nationaliser partiellement. Il faut croire que le capitalisme financiarisé est aux abois pour en arriver à une solution aussi extrême, aussi contraire à tous les principes du libéralisme, et aussi coûteuse pour la population, venant en dernier ressort socialiser les pertes.  On en est là.

Mais il nous faut remonter maintenant aux fondements de cette finance de marché qui met en danger le capitalisme lui-même.

 

Qu’est-ce que le capitalisme financiarisé ?

 

On peut expliquer très simplement sur quelles bases il repose.

Dans le capitalisme d’après guerre, celui des « Trente glorieuses », les entreprises devaient certes faire des profits, mais il s’agissait avant tout de rentabilité «économique » : le profit net était rapporté à l’ensemble du capital, capital propre et capital emprunté. Autrement dit les entreprises devaient payer les intérêts de leurs dettes (le crédit était à l’époque de loin la principale source de financement extérieur) et, si possible, distribuer des dividendes et accroître leurs réserves. La seule norme vraiment impérative tournait autour du taux d’intérêt : le capital propre devait en principe recevoir en plus une prime de risque, ce qui n’était pas toujours le cas. Les managers visaient surtout la croissance interne de leur entreprise, ce qui passait par un bon compromis social avec les salariés pour assurer la stabilité de cette croissance, et ils étaient motivés autant par le prestige que par leurs rétributions. Le pouvoir des dirigeants était tel qu’on a pu parler d’un capitalisme « managérial ».

Dans le capitalisme financiarisé les managers sont tenus d’accroître la « valeur actionnariale », c’est-à-dire les dividendes versés et la valorisation boursière du capital propre. C’est ce qu’on appelle la rentabilité financière. Et la norme devient la « valeur économique ajoutée », c’est-à-dire une rentabilité financière bien supérieure au taux d’intérêt moyen (celui par exemple des obligations d’Etat). Tandis que ce dernier tourne aujourd’hui autour de 5%, cette norme se situe au moins à 15%. Ceci alors que le taux de croissance de l’économie mondiale est de 4%. Comme ce « surprofit » doit venir de quelque part, il signifie un énorme prélèvement supplémentaire sur la valeur ajoutée par le travail.

Qu’est-ce qui s’est passé ? Les nouveaux actionnaires sont en majeure part, nous le savons, les investisseurs institutionnels, les fameux « zinzins », et les grandes banques. Ils ne détiennent pas forcément individuellement de grandes parts de capital dans les entreprises, mais collectivement oui. Dans le capitalisme antérieur les actionnaires étaient des particuliers, d’autres grandes entreprises ou de grandes banques (en particulier dans le capitalisme rhénan ou japonais). Maintenant ce sont des fonds, agissant surtout pour le compte de tiers. Ces tiers sont soit une multitude de petits épargnants (chacun de nous par exemple lorsqu’il détient une part de Sicav, qui est un fonds mutuel) soit d’autres fonds qui collectent une épargne collective (les fonds d’assurance et les fonds de pension). Et ces fonds, dans leur concurrence, cherchent à tirer le maximum des entreprises où ils ont investi. Comme certains doivent verser à tout moment des revenus aux épargnants (qui peuvent par exemple du jour au lendemain demander la vente d’une part de Sicav), ils s’intéressent avant tout aux rendements « à court terme » de leurs placements. On pourrait penser ici que les fonds de pension agissent différemment, avec un souci du long terme, puisque les retraites (ou les sorties en capital) sont différées. Mais ils ne gèrent pas eux-mêmes leurs placements : ils les confient à des fonds gestionnaires et choisissent ceux qui leur proposent les meilleurs rendements. Ce sont donc ces fonds (fonds mutuels, fonds de pension, mais aussi compagnies d’assurance) qui exercent cette formidable pression sur les entreprises. Les 15% vont pour une part aux épargnants et aux retraités (surtout aux plus fortunés d’entre eux), et pour une autre part dans leur poche. C’est en ce sens que la finance donc s’est emparée de l’entreprise. Et c’est une finance très particulière : une finance de marché, du capital flottant qui se déplace sans cesse et va vers le plus offrant.

Cette emprise de la finance sur l’entreprise ne s’arrête pas là : elle commande ses modes de gestion, en sorte que la valeur actionnariale soit maximale. Dès lors tout s’enchaîne : 1° Les groupes devront se décomposer en filiales, de manière à ce que les sources de profit soient bien identifiées et que les moins rentables soient cédées. Il est hors de question qu’une activité bénéficiaire subventionne provisoirement une activité déficitaire 2° Les groupes devront se recentrer sur leur « cœur de métier » : tout le reste devra être sous-traité à des entreprises qui devront se contenter de faibles profits (ce sont souvent des PME, qui ne sont pas cotées en Bourse, et qui n’intéressent pas les zinzins) 3° Toutes les activités annexes (nettoyage, entretien par exemple) seront externalisées, pour les mêmes raisons 4° On donnera aux dirigeants des salaires très élevés (les salaires des grands patrons ont été multipliés par dix au cours des 25 dernières années : de 40 fois le salaire ouvrier à 400 fois) et des stock-options (des actions à prix fixé à l’avance, qu’ils seront libres ou non de « lever », et de revendre avec profit si les cours ont monté) pour les inciter à accroître la valeur actionnariale 5° On rendra le travailleur flexible (selon le carnet de commandes) et mobile (on le licenciera au moindre coût possible), pour réduire les frais salariaux, seuls les travailleurs très qualifiés bénéficiant de plus de stabilité et d’intéressements divers 6° Le travail devra être intensifié pour produire davantage de valeur 7° Une partie des activités sera délocalisée, soit à l’intérieur du pays, soit vers des pays de la zone de libre-échange (l’Union européenne en ce qui nous concerne), où le travail est moins cher, soit vers des pays hors zone, plus ou moins lointains, où le travail est encore moins cher. Pour diverses raisons, ces délocalisations sont moins importantes qu’on ne le croit, mais constituent une arme de pression et de chantage très puissante.

Ce capitalisme financiarisé suppose des marchés financiers très larges, fonctionnant en continu : les fonds et les banques doivent pouvoir acheter et vendre des actions à tout moment et partout sur les places financières de la planète. Un autre aspect des marchés financiers est le marché obligataire : les entreprises, pour se financer, ont eu de plus en plus recours à l’émission d’obligations, lesquelles leur revenait moins cher que le crédit bancaire, lorsque celui-ci est devenu plus onéreux, avec la désinflation (une inflation de 5% rend nul un taux d’intérêt de 5%). Mais comment en est-on arrivé à ce capitalisme de marchés financiers ?

 

La genèse

 

Le marché obligataire s’est fortement développé lorsque les Etats ont choisi de financer leurs déficits publics non en laissant filer l’inflation, mais en empruntant. C’est le début de la croissance des titres de la dette publique. Ils ont à cet effet laissé le marché déterminer les taux d’intérêt (en France ce fut par exemple la fin de l’encadrement du crédit, du taux de réserves obligatoires pour les Banques), se contentant d’agir indirectement sur lui (via la fixation des taux directeurs de la Banque centrale sur le marché monétaire, la Banque centrale devenant elle-même formellement indépendante du pouvoir politique). Les nouveaux investisseurs ont trouvé sur ce marché un bon terrain pour développer leurs activités.  Les Etats ont également choisi, nous l’avons vu, de décloisonner l’activité des banques et de décloisonner les marchés. Pourquoi cette déréglementation ?

Une des raisons fut le souhait des classes moyennes d’obtenir une meilleure rémunération de leur épargne, grâce à une plus grande liberté dans les placements et surtout grâce à la possibilité de faire effectuer ces placements partout dans le monde, autrement dit de pouvoir opérer un prélèvement à plus vaste échelle et de plus grande ampleur. On a dit que la génération du baby-boom a tondu la laine sur le dos des jeunes générations, ayant suffisamment gagné d’argent entre 20 et 40 ans pour désirer le placer entre 40 et 60 ans et en tirer des revenus, surtout venu l’âge de la retraite. Cela peut s’illustrer par l’image du père qui licencie le fils (le père – et/ou son entreprise- ont cotisé dans un fonds de retraite, qui impose ensuite des restructurations aux entreprises où il investit, et où le fils devient surnuméraire). Ce n’est pas faux, mais c’est quand même la grande bourgeoisie de la finance qui a conduit le processus et fait son beurre.

Mais la raison fondamentale du passage du capitalisme managérial au capitalisme de marchés financiers est certainement le mouvement de concentration du capital[5], poussant à une transnationalisation de firmes qui avait commencé pendant les Trente glorieuses, mais qui se heurtait à des obstacles politiques, juridiques et financiers. Ces grandes firmes avaient en particulier besoin de financements massifs et elles ne voulaient plus dépendre des banques de prêt pour les trouver. Elles ont choisi de s’introduire en Bourse pour y lever des capitaux, et y ont vu un autre avantage : elles seraient libres d’agir sur leurs capitaux propres, alors qu’elles ne l’étaient pas sur les capitaux empruntés. Ce mouvement est encore en vigueur aujourd’hui, mais il sert seulement à amorcer la pompe. Quand l’entreprise est bien installée en Bourse, elle n’en a plus besoin pour se financer, car elle dégage des capacités d’autofinancement suffisantes pour le faire. On constate même que les grandes entreprises lèvent moins de capital (lors d’épisodiques augmentations de capital) qu’elles n’en détruisent. Il est devenu en effet de pratique courante que, poussées par leurs nouveaux actionnaires, elles rachètent leurs actions, ce qui fait mécaniquement monter le cours en Bourse et les dividendes, et ceci pour la raison que nous savons : augmenter la valeur actionnariale[6]. Donc le véritable intérêt de la finance de marché est ailleurs. Il s’agit, pour les grandes firmes, de pouvoir acheter des concurrents en lançant une offre publique d’achat auprès de leur multitude d’actionnaires, et, mieux encore, de lancer des offres publiques d’échange, qui ne leur coûtent rien (puisque les actionnaires de la société fusionnée se voient proposer en échange des actions de la société fusionnante). Bref les marchés d’actions servent aujourd’hui surtout à faciliter la croissance externe des firmes, par acquisitions et fusions.

C’est donc sur ce terreau que se sont développés les investisseurs institutionnels et les grandes banques internationales dans leurs activités de banques d’affaires, et que les marchés financiers, particulièrement les marchés d’actions, ont pris l’extraordinaire essor que nous connaissons.

 

Les dérives

 

On ne dira que quelques mots ici des dérives inévitables de cette finance de marché. Elle est bien sûr injuste, puisqu’elle fait la part belle à la rente. Mais elle est aussi structurellement source de corruption, que les autorités des marchés financiers s’ingénient vainement à endiguer. Exemple : les dirigeants qui se voient attribuer des stock options pour les inciter à accroître la valeur actionnariale (qui est, notons-le bien, non pas une valeur fondée sur les actifs réels, mais sur la valeur de marché de l’action) cherchent à faire monter le cours boursier pour faire de belles plus values à la revente de leur actions : ils ont de ce fait tout intérêt à maquiller une situation réelle pour l’enjoliver. Autre exemple : les grands cabinets d’audit, qui sont payés par les firmes, ne voudront pas nuire à la valorisation de leurs actions, quitte à y perdre un peu de leur réputation lorsque la situation réelle de ces firmes finira par se révéler. Autre exemple : une grande banque qui veut garder comme cliente une grande firme ne va pas dissuader ses propres clients d’y investir, pas plus qu’elle ne va lui donner des conseils (par exemple en matière de fusions/acquisitions) qui lui feraient perdre des commissions juteuses. Et le département affaires ne sera jamais séparé du département crédit. On pourrait continuer de la sorte. En bref ce système d’intérêts croisés engendre inévitablement des « délits d’initiés », sinon au sens propre du terme, du moins au sens large (cacher des informations, donner des informations mirobolantes, par exemple sur les synergies formidables à attendre d’une fusion). Corruptrice, la finance de marché est également structurellement instable. Ceci, déjà mis en lumière par Keynes, est aujourd’hui largement reconnu : les marchés financiers sont moutonniers (pas par bêtise, mais par calcul rationnel) et créateurs de « prophéties auto-réalisatrices » : d’où les bulles, positives et négatives, qui sont devenues le régime courant du capitalisme financiarisé[7]. Enfin l’ensemble de la finance dite « directe » est de loin beaucoup plus coûteux pour l’entreprise même que la finance « intermédiée » (celle qui passe par le crédit bancaire). Il suffit de voir l’empilement des institutions et la montagne de transactions qu’elles opèrent pour comprendre que cela coûte finalement extrêmement cher à la société dans son ensemble. Ce coût s’élève encore quand on voit le stupéfiant développement pris par ce département de la finance de marché qui est celui des marchés dérivés.

Dès lors la question se pose : peut-on réformer ce capitalisme financiarisé ? Dans quelle mesure et de quelle façon ? Et quelle peut être l’alternative ? Ce sera l’objet d’un prochain article.

 


[1] Cf. François Morin, Le « nouveau ‘mur de l’argent’ », in Nouvelles Fondations, n° 7/8, décembre 2007, Fondation Gabriel Péri, p. 31. Il ne faut, bien sûr, pas confondre ces données de flux avec des données de stock.

[2] Les revenus tirés des opérations de crédit (la « marge d’intermédiation »), qui représentaient en 1990 80% des revenus bancaires n’en représentaient plus que 40% en 2004. Inversement les commissions perçues pour services financiers divers constituaient en 2004 60% de leurs revenus. Une évolution saisissante.

[3] Tout comme d’ailleurs les fonds d’investissement au sens étroit, ceux qui apportent du capital sur le marché de la private equity.  C’est le cas par exemple pour Crédit agricole Private equity ou pour Natixis Private Equity, filiale de la Caisse d’épargne et des Banques populaires.

[4] Le FMI a évalué le 8 avril le coût des dépréciations d’actifs à 945 milliards de dollars, dont 565 imputables aux prêts hypothécaires américains. Les banques supporteraient la moitié des 750 milliards de dollars liés  la crise des subprimes. Les ministres des finances du G7 (les sept pays les plus industrialisés), réunis le 11 avril, ont donné cent jours aux banques pour dévoiler l’intégralité de leurs pertes.

[5] On ne peut arguer du phénomène de mise en réseau (par opposition à la grande firme intégrée) pour contester cette concentration du capital. D’une part la taille des transnationales, avec leurs filiales, ne cesse de s’accroître. D’autre part, s’il est vrai que l’on a vu se multiplier les entreprises petites et moyennes, elles sont de plus en plus nombreuses à se trouver en situation de sous-traitance vis-à-vis de donneurs d’ordres puissants, qui leur imposent leurs exigences : la déconcentration n’est ainsi qu’une forme nouvelle de concentration.

[6] Jean-Luc Gréau souligne le paradoxe, quand les firmes en viennent à emprunter pour racheter leurs actions : « Non seulement ces rachats ont amenuisé la base capitaliste, mais ils ont fait naitre des dettes improductives. C’est exactement durant ces années de bulle que les rachats financés sur ressources d’emprunt se sont multipliés au point de représenter plus de 300 milliards de dollars chaque année aux Etats-Unis, soit une proportion égale ou supérieure à 3% du PIB » (L’avenir du capitalisme, Gallimard, 2005, p. 176). Les nouveaux propriétaires s’opposent aussi aux augmentations de capital, pour empêcher toute dilution du capital.

[7] Cf. mes articles « Le monde enchanté des marchés financiers », in Utopie critique, n° 16, 1° trimestre 2000, et « Le capitalisme financiarisé est-il viable ? », in Utopie critique, n° 24, 4° trimestre 2002.

(texte paru dans Utopie critique, n° 46, 4° trimestre 2008)
26 novembre 2018

PEUT-ON REFORMER LE CAPITALISME FINANCIARISE?

(ce texte, qui fait suite à mon article de 2008 sur la crise du capitalisme financiarisé, évoque les remèdes qui ont été proposés pour parer à une nouvelle crise. Il resterait à montrer qu'elles sont restées largement lettre morte)

 

Les remèdes proposés

 

Le diagnostic des experts sur le capitalisme financiarisé est souvent sévère. Une bonne partie de ce que j’ai pu dire est emprunté à des économistes qui ont travaillé au cœur des institutions gouvernementales. Mais la plupart considèrent que l’on ne peut revenir, à l’époque de la globalisation, sur l’existence des firmes mondiales, sur la circulation internationale des capitaux, et donc sur la finance mondialisée telle qu’elle est (les marchés financiers, les grandes banques internationales, les investisseurs institutionnels, les marchés dérivés). Il s’agirait de « réguler » ces institutions pour éviter qu’elles n’entraînent des crises financières, qui elles-mêmes génèrent des crises économiques, et qu’elles ne continuent à creuser des inégalités sociales, internes et externes, dramatiques.

Mais d’abord que veut dire « régulation » ? Ce peut être de l’autorégulation (codes de bonne conduite). Ce peut être une régulation directe par les Etats : le politique impose des réformes juridiques aux acteurs du capitalisme financiarisé et les assortit de nouvelles règles. Ce peut être une régulation indirecte : on ne change rien aux institutions existantes, mais on donne à des autorités administratives « indépendantes » (banques centrales, commissions bancaires, autorités des marchés financiers) la mission de négocier avec elles des règles plus contraignantes, éventuellement sanctionnées par la loi, et de les faire appliquer. Ce peut être enfin une régulation internationale. Cela donne toute une gradation dans les propositions de régulation.

1° L’autorégulation. Par exemple les banques s’engageront à prendre moins de risques et à les rendre plus transparents, à changer leur politique de bonus et de rémunération de leurs dirigeants. Les plus libéraux s’en tiennent là. Mais la plupart des réformateurs pensent qu’on ne peut faire aucune confiance aux institutions privées, trop gourmandes de profits[8], pour être plus prudentes, et pour considérer au-delà de leurs intérêts propres celui de toute la profession, du fait de la concurrence qu’elles se livrent. Sans parler d’un intérêt général qui ne les concerne qu’en paroles.

2° Des propositions minimales de régulation politico-administrative :

-      Il s’agirait de contrôler l’action des banques, dont on a vu qu’elles sont devenues des acteurs centraux de la finance de marché. Il faudrait notamment les contraindre à disposer de capitaux propres en proportion suffisante et à constituer des provisions pour faire face aux risques qu’elles prennent. C’est ainsi que le Comité de Bâle, sous l’égide de la Banque des règlements internationaux, a édicté, en 1988, un certain nombre de règles, puis de nouvelles, que les régulateurs nationaux sont chargés de faire appliquer. Mais les banques (privées, rappelons-le) sont peu empressées à les mettre en œuvre (or elles reposent en partie sur l’autocontrôle) et s’ingénient à les contourner, notamment, comme nous l’avons vu, en transférant les risques sur d’autres acteurs, via la titrisation des crédits. Les experts eux-mêmes reconnaissent que les superviseurs ont toujours une longueur de retard face à la sophistication de leurs innovations financières.  

-      Il faudrait réglementer la titrisation, notamment pour dissocier les titres qui reposent sur des crédits risqués de ceux qui reposent sur des crédits plus sûrs, et les marchés dérivés, pour y limiter les effets de levier (les contrats de couverture passés sans bourse délier jusqu’au dénouement des contrats). Il semble bien difficile pour un régulateur de contrôler que ces dispositions de type prudentiel soient respectées. 

-      Il faudrait superviser les agences de notation, pour les rendre responsables de leurs performances et empêcher les collusions. Mais on ne voit pas bien comment on pourrait contrôler adéquatement et sanctionner des institutions qui sont privées. D’où une proposition plus radicale, mais contraire à l’esprit du libéralisme, qui consisterait à en faire des agences publiques, puisqu’elles fournissent un bien public : la certification.

-      Il faudrait encore modifier les mandats donnés aux banques centrales : elles devraient freiner l’expansion du crédit en période d’euphorie des marchés et le stimuler seulement en période de dépression. Mais cela supposerait un certain pouvoir interventionniste des Etats (au moins de conseil) contraire au principe d’indépendance des banques centrales.

     Toutes ces mesures supposeraient une entente internationale, puisqu’on a affaire à des acteurs mondiaux et à des marchés mondialisés. En effet ce type de régulation n’est efficace que s’il est mis en œuvre par tous les pays. Aussi certains proposent de créer des organismes indépendants supranationaux, des régulateurs globaux, chargés de définir des règles communes aux autorités nationales des marchés monétaires et des marchés financiers et des règles prudentielles applicables aux grands acteurs de la finance[9]. En fait les Etats ne semblent nullement prêts à se soumettre à une régulation « indépendante » internationale, en particulier les Etats-Unis, qui  pensent tirer le meilleur profit de la mondialisation financière. Et cette régulation supranationale des marchés rencontrera aussi l’hostilité farouche des banques centrales, des grandes banques internationales et des grands investisseurs institutionnels.

3° Quelques propositions plus fortes, car elles remettent en cause l’architecture et le fonctionnement de la finance internationale, tout en étant théoriquement applicables à l’échelle nationale (ou régionale).  Il faudrait :

-      Séparer l’activité de banque de détail de l’activité de banques d’affaires, comme ce fut fait aux Etats-Unis après la crise de 1929. Les banques de détail créeraient de la monnaie et distribueraient des crédits. Les banques d’affaires géreraient l’épargne qui leur est confiée pour la placer. Ce serait là une mesure clé, mais sa portée pratique serait limitée si elle n’est pas adoptée par tous les pays, puisque les banques internationales des pays qui la récuseraient pourraient encore intervenir sur le territoire des autres pays.

-      Promouvoir des investisseurs institutionnels qui auraient des politiques d’investissement de long terme. On évoque les fonds de pension « à prestations définies » (ceux qui, à la sortie, versent des retraites, et non du capital), les fonds « souverains » (fonds d’Etat), d’autres fonds d’investissement publics.

-      Taxer les mouvements de capitaux, pour freiner leur circulation. La taxe Tobin a trouvé de nombreux défenseurs, mais elle s’est heurtée à de nombreuses critiques, dont la principale me semble être la suivante. Si cette taxe est très faible, elle entravera bien les mouvements des capitaux d’arbitrage (ceux qui spéculent sur d’infimes variations des taux de change ou d’autres transactions monétaires), mais elle n’aura guère d’effet sur les mouvements de capitaux qui anticipent des variations beaucoup plus importantes. Si elle est beaucoup plus forte (par exemple de l’ordre de 3 ou 4%), elle aboutit à recloisonner les systèmes financiers nationaux, ce dont personne ne veut.

Cependant, à supposer que ces propositions, théoriquement réalisables à une échelle nationale, ou régionale, soient mises en œuvre, changeraient-elles quelque chose pour le salariat ?

 

     Peut-on envisager un nouveau keynésianisme ?

 

La plupart des institutions de l’époque keynésienne se sont effondrées : séparation des banques de détail et des banques d’affaires, contrôle étatique du crédit et donc de la politique monétaire, politiques « industrielles » (grâce aux aides d’Etat, par exemple sous la forme de crédits bonifiés, compensés par l’Etat), contrôle des changes, parités fixes entre les monnaies (système de Bretton Woods), droits de douane très sélectifs etc. Cette déconstruction s’est faite au nom des vertus supposées des marchés « efficients » et du libre-échange généralisé. La plupart des auteurs et des experts croient que ce phénomène est irréversible, comme corollaire de la mondialisation. On y reviendra. Mais il y a un tout autre volet du keynésianisme : c’est le compromis social capital/travail qui consistait à partager les gains de productivité. Or certains pensent, à gauche, que ce compromis peut être restauré d’une autre façon : en favorisant l’actionnariat des salariés, ce qui serait possible au sein d’un pays, ou d’une région du monde, sans nécessiter une entente internationale.

L’actionnariat des salariés pourrait prendre deux formes : la montée en  puissance de l’actionnariat salarié proprement dit au sein des entreprises, la présence des représentants des salariés au sein de fonds mutuels ou des fonds de pension qui gèrent leur épargne. Or tout porte à penser que cette voie est sans issue.

Dans les entreprises il faudrait que les salariés actionnaires disposent au moins de pouvoirs de veto (en possédant une minorité de blocage) et de contre-pouvoirs importants (en ayant une pleine capacité de faire des contre-propositions). Cela aurait aussi un indéniable avantage : assurer une certaine stabilité de l’actionnariat, les salariés devenant des actionnaires de référence. Or ces conditions ne peuvent être imposées à des entreprises privées[10]. Au surplus les actionnaires salariés en question seront forcément ceux du haut de l’échelle, ceux qui ont des revenus suffisants pour investir dans l’entreprise où ils travaillent, avec les risques que cela comporte. Il y a donc toutes chances que, même en gagnant du pouvoir au sein des conseils d’administration, ils se préoccupent surtout de leurs intérêts, c’est-à-dire des avantages qu’ils pourront tirer, eux aussi, de l’accroissement de la valeur actionnariale, et que par là ne s’accentue encore la division à l’intérieur du salariat.

Quant à la présence de représentants des salariés (de tous les salariés cette fois) au sein des fonds d’investissement, et en particulier des fonds de pension, que changerait-elle à la logique qui consiste à soutirer (ou à faire soutirer) aux entreprises où ils investissent (et que ces représentants ne connaissent pas) le maximum de rendement ? Ce sera sûrement l’intérêt des représentants patronaux[11], mais, le voudraient-ils, les représentants des salariés auront bien du mal à s’y opposer, lors même que des fonds concurrents leur assureraient une meilleure sortie pour leur retraite. L’exemple des fonds « éthiques » montre bien par ailleurs que, quelques exceptions mises à part, des épargnants bien intentionnés ne sont pas prêts pour autant à sacrifier la rentabilité de leurs placements, mais seulement à choisir ceux des fonds qui pourront se prévaloir auprès d’eux d’un bonus éthique.

En réalité on ne sort pas de la contradiction suivante : quand on est salarié, on souhaite diminuer la part des profits qui va aux actionnaires, quand on est actionnaire, on souhaite l’accroître. L’actionnariat des salariés ne peut que conduire à la schizophrénie[12].

C’est bien aux bases même du capitalisme financiarisé qu’il faudrait s’attaquer, car c’est sur ces bases que repose toute la pyramide financière qui finit par l’écraser. Autrement dit « asphyxier » la finance de marché. J’en viens aux propositions de réforme du capitalisme qui me semblent les plus pertinentes.

 

Comment réduire le poids de la finance de marché

 

On a vu tous les travers et les méfaits imputables à la finance de marché, du moins à celle qui passe par la Bourse. Comment se fait-il qu’elle ait encore tant de défenseurs parmi les économistes, pour autant qu’ils ne sont pas inféodés aux milieux d’affaires, qui, eux, y trouvent leur compte (y compris, bien sûr, les managers, qui n’ont jamais été aussi bien rémunérés, sans parler de leur vertige de puissance) ? Ils invoquent comme allant de soi plusieurs sortes de raisons, qu’il nous faut passer en revue.

1° La finance de marché aurait la vertu de mobiliser de grandes masses d’épargne, venant s’investir sur le marché boursier ou plus souvent dans les fonds qui y opèrent.

2° La finance de marché offrirait aux grandes entreprises (rappelons que l’immense majorité des petites entreprises n’est pas cotée en Bourse, sur aucun de ses marchés) des possibilités illimitées de financement externe, de telle sorte qu’elles n’aient plus à craindre un rationnement par le crédit.

3° La finance de marché aurait de grandes vertus d’information sur la situation des entreprises. En investissant les conseils d’administration, les institutionnels seraient en mesure de leur demander toutes sortes de comptes (mieux qu’une administration fiscale). Et leurs analystes financiers feraient le reste. Qui dit information, dit comparaison : les institutionnels investiront là où ils peuvent obtenir les meilleurs rendements. Les marchés financiers sont donc efficients.

4° La finance de marché permettrait aux investisseurs de déplacer rapidement leurs pions, et donc d’opérer un arbitrage permanent.

5° La finance de marché stimulerait puissamment l’innovation en quittant les entreprises routinières pour celles qui créent sans cesse de nouveaux produits et créent et utilisent de nouvelles technologie. Elle serait un puissant moteur de ce processus de « destruction créatrice » qui fait la force du capitalisme.

5° La finance de marché permettrait en même temps d’accroître la concentration du capital, notamment par croissance externe, en rendant aisées les fusions et acquisitions.

6° La finance de marché permettrait de prendre davantage de risques (les fonds pourraient même à l’occasion investir dans des entreprises momentanément déficitaires, si elles semblent porteuses d’un grand avenir), tout en les répartissant. C’est en vertu de cet argument qu’on ne remet pas en cause la titrisation des crédits risqués, tout en souhaitant limiter ses excès.

7° La finance de marché serait le grand vecteur de la mondialisation productive et de la mondialisation commerciale, source de croissance économique pour tous les pays qui s’ouvrent à elle, comme en témoignerait le décollage des pays émergents.

Or plusieurs de ces arguments sont en fait des arguments pro domo.

1° Il n’est guère besoin de mobiliser l’épargne, car celle-ci est déjà surabondante dans les pays riches, voire dans certains pays émergents – mais pas aux Etats-Unis[13]. Si cette épargne est actuellement attirée vers des produits qui comportent des placements en actions, c’est parce qu’ils lui apportent un plus, ce plus qui vient de l’extraction de la valeur actionnariale. Elle se dirigerait tout autant vers des actifs monétaires (livrets d’épargne), des produits liés à des titres de créance négociables (bons du Trésor par exemple) ou à des obligations, si elle y jouissait de conditions de taxation plus légères (on connaît l’importance en France des sommes placées sur les livrets d’épargne ou dans les contrats d’assurance vie « en euros », totalement ou largement défiscalisés). Mais, dira-t-on, il faut conserver un canal de financement « direct » sous forme d’actions. L’épargne pourrait alors très bien être collectée par des fonds qui gèreraient des actions, mais sans droit de vote : ceux-ci garderaient certes le pouvoir de « voter avec leurs pieds », mais ne pourraient plus exercer d’autre pression sur la gestion des entreprises.

2° Le capitalisme a aussi besoin d’actionnaires actifs, qui prennent le risque d’entreprise. C’est même en principe la principale raison d’être de l’actionnaire. Encore faut-il que ces actionnaires s’engagent, au lieu de faire défection à la première occasion[14]. L’existence d’un capital flottant met l’entreprise sous la menace permanente des fluctuations du cours des actions et d’une brutale dévalorisation de ce cours. On rétorque que c’est justement ce qui favorise une gestion tendue vers le bénéfice net, vers les fameux 15% de retour sur investissement. Mais c’est précisément cela qui déstabilise constamment les salariés, ainsi que nous l’avons vu, et qui handicape l’entreprise cotée en Bourse pour travailler sur un horizon long[15]. Elle a bien au contraire besoin d’un actionnariat stable pour faire face aux fluctuations de son activité et à l’incertitude de son environnement. Il y a plusieurs moyens de favoriser cette stabilité : l’engagement pris de conserver ses actions un certain temps[16], voire de ne les vendre qu’avec l’accord de l’entreprise et des autres actionnaires de référence[17], la présence de l’Etat dans le capital (notons au passage que c’est un argument qui milite en faveur d’entreprises publiques, ou du moins telles que l’Etat y ait une part significative du capital). Cela tarirait la source d’un grand nombre de transactions boursières, sur ce marché « de l’occasion » qui a pris des proportions gigantesques. Une autre façon de ralentir cette circulation effrénée de titres de propriété serait de donner plus d’amplitude à la taxation des plus-values réalisées lors de la vente d’actions en fonction de leur durée de détention[18].

3° Les informations que les investisseurs institutionnels peuvent obtenir grâce à leur présence dans les conseils d’administration ou simplement en formulant leurs exigences en la matière sont forcément, même quand elles ne sont pas biaisées par les dirigeants (qui bénéficient de ce qu’on appelle une « asymétrie d’information »), de qualité médiocre, essentiellement basées sur des données financières. Des actionnaires stables, à même d’assurer un suivi de la marche de l’entreprise sur une longue période seraient bien mieux informés. Surtout si des représentants des salariés font partie des conseils. Quant aux délits d’initiés, ils auraient moins de chances de se produire si l’on ne pouvait plus vendre ses actions à tout moment. Les marchés financiers permettent certes des comparaisons en continu : il suffit de suivre l’évolution des cours boursiers. Mais, précisément, ce sont ces comparaisons qui sont au fondement des pires excès de la spéculation, quand les paris reposent sur les bases les plus ténues, et que se produisent ces mouvements mimétiques si caractéristiques de la finance de marché.

4° La liquidité des titres de propriété, et la mobilité qu’elle rend possible, sont ainsi une source permanente d’instabilité et multiplient les coûts de transaction. On rétorquera que la liquidité est un avantage pour l’épargnant. Cet avantage serait maintenu s’il existait un marché des actions sans droit de vote, qui aurait sa cotation régulière (mais non continue), et qui reposerait sur un minimum d’informations légales. Ce marché serait infiniment moins coûteux, puisque les motifs et les paramètres de spéculation seraient très réduits.

5° Les grands fonds de placement actuels favorisent-ils l’innovation ? C’est plus que douteux, puisque leur action est temporellement étroite. On constate que ceux qui prennent réellement les risques de l’innovation sont plutôt les fonds spécialisés dont nous avons parlé, qui n’interviennent pas en Bourse, mais sur les marchés privés, de gré à gré, de la « private equity ». Ceux-ci pourraient effectivement jouer un rôle utile s’ils s’installaient durablement dans les entreprises qu’ils soutiennent et s’ils travaillaient avec leur propre argent. On a beaucoup discuté au sujet des fonds repreneurs d’entreprises, certains les présentant comme des prédateurs sans merci, d’autres comme des gestionnaires avisés, disposant d’une grande capacité d’analyse. Un capitalisme intelligent chercherait à les moraliser : taxer fortement les plus-values réalisées lors des reventes[19] (pour éviter les restructurations sauvages), empêcher ou freiner l’effet de levier (les achats d’entreprises à crédit). En fait des actionnaires stables seraient, d’une manière générale, plus disposés à l’innovation. Et la « destruction créatrice » ne se ferait plus au détriment d’entreprises viables, mais insuffisamment profitables à courte échéance.

6° L’argument selon lequel les marchés financiers sont le grand vecteur de la concentration du capital via les offres publiques d’achat et d’échange est de loin l’argument le plus probant en leur faveur. Le problème est que les acquisitions et fusions, via ces marchés, sont loin de permettre ces gains de productivité tant vantés, comme le montre le fait que leur résultat est souvent décevant. Une concentration qui se ferait de gré à gré, et non à travers d’homériques (et, répétons-le, extrêmement coûteuses) batailles de communication pour convaincre le capital flottant, serait bien supérieure à tous égards : elle éviterait les OPA inamicales et reposerait sur des bases sérieuses, bien analysées et reconnues par les partenaires.

7° Les marchés dérivés sont-ils nécessaires au fonctionnement des économies de marché ? Dans une certaine mesure sans doute : il faut par exemple que des entreprises puissent se protéger contre des variations de prix. Mais les marchés dérivés perdraient beaucoup de leur importance, s’il était mis un frein à la mobilité des capitaux – puisque leurs « sous-jacents » sont, en dehors des matières premières, des actions, des obligations, ou des indices qui les représentent (comme le CAC 40)[20].

8° La mondialisation n’est pas cette fontaine de jouvence que ses défenseurs mettent en avant. C’est là un très vaste sujet, que je ne peux ici qu’effleurer.

La mondialisation productive a certes des avantages : elle soutient le mouvement de concentration du capital, qui est bien, dans une certaine mesure au moins, source de gains de productivité. La mondialisation des échanges a aussi des avantages, du reste intimement liés à la première : des marchandises à plus faible coût peuvent, en circulant sur le marché mondial, à la fois faire baisser les prix dans les pays riches et permettre aux pays en développement d’exporter davantage, de faire rentrer des devises, et progressivement d’améliorer leur potentiel technologique (je fais abstraction ici des coûts environnements, liés notamment aux effets énergétiques et climatiques, des transports à longue distance). La mondialisation du capital peut aussi avoir ses avantages, quand elle prend la forme d’investissements directs à l’étranger (elle y apporte du capital, des savoir-faire, des technologies). Mais l’envers de ces mondialisations est considérable. Quand elle spécialise à outrance les pays, elle les rend complètement dépendants du marché mondial, et des firmes les plus puissantes (ce qui est particulièrement grave lorsque la souveraineté alimentaire est atteinte ou détruite). Quand elle réduit la cohérence économique des pays, elle casse les sources de leur développement[21] et sape les bases de leur souveraineté nationale, donc de leur démocratie. Même problème pour la gestion de la monnaie, dans un système de changes flottants. C’est leur politique économique elle-même qui est paralysée : la politique monétaire est contrainte par le mouvement des capitaux à la recherche des meilleurs taux d’intérêt, la politique budgétaire est contrainte par l’affaiblissement des recettes fiscales lié à la concurrence pour attirer les capitaux en les taxant le moins possible (sans parler des paradis fiscaux, trou noir de l’économie mondiale). Sans entrer dans plus de détails, on voit que la mondialisation doit être endiguée pour être bénéfique : un protectionnisme modéré, le contrôle des changes sur les grandes opérations en capital, le retour à des parités fixes modulables seraient quelques unes des mesures clés pour que la mondialisation ne se retourne pas contre les populations, et l’on voit déjà qu’elle réussissent plutôt bien à des pays émergents comme la Chine. Or ces politiques auraient un autre avantage, et non des moindres : réduire la spéculation sur les titres de propriété et de créance, sur les taux d’intérêt et sur les taux de change. Autrement dit, et encore une fois, empêcher la prolifération cancéreuse de la finance de marché, et en particulier de celle des marchés dérivés.

 

Un nouveau compromis social keynésien est-il possible ?

 

Dans tout ce que j’ai dit pour le moment je me plaçais au point de vue de l’intérêt bien compris des capitalistes. Mais où seraient les avantages pour les salariés ?

Il y aurait des avantages sur le plan macro-économique, qui pourraient redonner des marges de manœuvre à un gouvernement progressiste. L’énorme prélèvement opéré par la sphère financière sur l’économie réelle se réduirait considérablement. Car, même si l’éclatement des bulles financières fait s’envoler en fumée des masses de capital virtuel, le prélèvement demeure en régime de croisière. « Asphyxier » la finance de marché ferait certes disparaître des dizaines de milliers d’emplois (c’est déjà le cas, mais à plus petite échelle, quand se produit une crise financière). Mais une grande partie de la finance, et notamment toute la banque de détail, ne serait pas touchée, et les revenus tirés de la taxation pourraient servir à créer, à terme, de nombreux emplois, notamment dans la sphère publique (cet avantage fut évoqué dans les discussions sur la taxe Tobin). Les politiques économiques retrouveraient un peu d’autonomie, s’émancipant de la « dictature des marchés financiers ». Tous ces aspects mériteraient d’être longuement développés. Mais quid, au niveau micro-économique ?

Qu’est-ce qui empêchera les nouveaux actionnaires, tels ces fonds d’investissement « durable » devenant actionnaires stables, de référence, d’exiger comme aujourd’hui les 15% de retour sur investissement, et de mettre en œuvre les méthodes de gestion liées à la maximisation de la valeur actionnariale ?  On voit bien, aujourd’hui, que certaines grandes entreprises dominées par un grand propriétaire privé (les Bouygues, Pinault, Lagardère et autres Arnault) ne se comportent pas différemment des entreprises à capital flottant.

Quelques raisons permettent de croire à de légers changements. Des propriétaires « stables » seront plus soucieux de l’investissement que de la distribution de dividendes et du cours boursier, et moins enclins à rémunérer grassement des managers cupides (les stock options en particulier disparaîtraient). Si de grands patrons privés cherchent toujours le maximum d’enrichissement, la logique des fonds peut être un peu différente, surtout si leur réputation est en jeu, et donc leur capacité à attirer l’épargne. On a préconisé aussi, de divers côtés, de donner à l’entreprise un statut de personne morale, puisqu’elle est l’affaire de tous ceux qui y interviennent, et non des seuls apporteurs de capitaux. Je ne sais pas bien quels effets pratiques cela pourrait avoir, mais je ne crois pas trop au souci des actionnaires de prendre en considération tous les autres « stake holders ». Un autre aspect de la réforme me paraît plus important.

Des actionnaires stables seront plus faciles à identifier par les salariés. Et tout porte à penser que ces actionnaires viendront plutôt de l’espace national ou seront davantage désireux de s’y fixer durablement. Dès lors prennent sens un certain nombre de propositions qui paraissent aujourd’hui presque utopiques, notamment la présence obligatoire de représentants des salariés au sein des conseils d’administration, le rôle accru des comités d’entreprise, la mise en place de procédures d’alerte etc. Ainsi les salariés pourraient retrouver un peu du contre-pouvoir perdu. Les pratiques de secret et les choix discrétionnaires tels qu’ils existent aujourd’hui, venant d’actionnaires quasiment anonymes et de directions complices, deviendraient beaucoup plus difficiles. Et ceci surtout, je le répète, si l’Etat était un actionnaire significatif, lui-même émancipé de la logique de la valeur actionnariale. Quelle autre issue favorable aux salariés dans le système capitaliste mondialisé ? Faudrait-il attendre que les syndicats s’organisent à l’échelle internationale, alors que le travail reste territorialisé, à la différence du capital ? Ce serait attendre la Saint-Glinglin.

Ceci dit (et on pourrait certainement ajouter d’autres considérations), ce capitalisme ne serait pas la solution, à une époque qui est celle des multinationales et de leur concurrence exacerbée : la firme se préoccupera toujours plus de ses profits engrangés à l’échelle mondiale que des salariés restés au pays. C’est pourquoi je pense que, s’il faut soutenir des propositions du type de celles que je viens d’évoquer, la véritable alternative se situe ailleurs.

 

L’impératif d’un nouveau socialisme

 

Je ne dirai que quelques mots de cette question, que j’ai largement développée ailleurs[22].

Le nouveau socialisme, c’est le retour des choix collectifs – de grandes orientations qui n’empêchent nullement les choix privés –, et des moyens de les mettre en œuvre – une planification si l’on veut, mais souple et incitative (hors du domaine des services publics, où elle serait relativement impérative). Des choix collectifs supposent des options claires et un authentique débat politique. Ils doivent former un projet global cohérent, qui fasse sens et qui dessine un avenir, dans un monde que les innovations technologiques et les impacts environnementaux rendent de plus en plus incertain  et inquiétant.

Le nouveau socialisme, c’est donc la définition de politiques publiques guidant les mécanismes de marché, là où ils sont utiles, au lieu que ce soient les forces du marché qui modèlent la société à l’aveuglette : une politique macro-économique (par exemple de stimulation de l’investissement), une politique des revenus, une politique sociale, des politiques sectorielles (notamment là où les marchés créent des déséquilibres), une politique du territoire, une politique environnementale. Alors que ces politiques sont en déperdition, prises en otage par les firmes, et de plus en plus privées de moyens.

Le nouveau socialisme suppose un citoyen éclairé, jouissant d’un certain nombre de biens sociaux fondamentaux (éducation, santé, information, moyens de communication et de transport), un citoyen ayant en commun avec ses concitoyens un certain nombre de « biens de civilisation » - dont la nature et le périmètre peuvent varier d’une nation à l’autre -, et enfin un citoyen dont le pays dispose d’une certaine indépendance, grâce au contrôle de biens sociaux stratégiques.  Dire cela c’est avoir une conception forte du service public, bien éloignée de celle d’un service minimum, destiné à maintenir un minimum de cohésion sociale.

Démocratie appliquée à l’économie, biens sociaux faisant citoyenneté et société : il manque un troisième pilier à ce nouveau socialisme, axé sur la démocratie économique au sens large : la démocratie sur le lieu de travail.

Je n’en dirai pas plus ici sur ces lignes directrices. Elles conduisent à l’idée qu’il y aurait plusieurs formes de propriété, et plusieurs secteurs de l’économie, selon les objectifs recherchés. Je laisse ici de côté le secteur des services publics, qui relèverait essentiellement, de la propriété publique, et exceptionnellement de la délégation au privé, pour des raisons de fond (les biens sociaux relèvent de la responsabilité des pouvoirs publics) et pour des raisons d’expérience (le bilan des privatisations, dressé sérieusement et objectivement, est en général négatif). J’en viens à l’intérêt d’un secteur public ou semi-public entièrement marchand dans le domaine des biens privés (par opposition aux biens sociaux). Je parlerai ensuite d’un secteur « socialisé ».

 

Dans une perspective de transition, à côté d’entreprises entièrement publiques, l’existence d’entreprises « mixtes », dans le champ de la production des biens privés, offrirait des solutions que la réforme du capitalisme ne peut fournir. Tout d’abord la stabilité de l’actionnariat serait assurée par la présence de l’Etat (ou de la collectivité locale) majoritaire au sein du capital de l’entreprise[23]. Stabilité ne veut pas dire immobilisme, si les conditions d’une véritable gestion économique (non parasitée par le gouvernement et l’administration) sont remplies[24]. En second lieu de telles entreprises ne sont pas soumises à la valeur actionnariale : même cotées en Bourse, elles pourraient se contenter d’une rémunération du capital bien plus modeste. En troisième lieu, ce sont les seules où la participation des salariés à la gestion peut être non seulement édictée, mais pratiquée de façon effective. Trois atouts majeurs donc.

Les nationalisations ont mauvaise presse dans les milieux dirigeants européens, et sont vivement combattues par la Commission européenne (qui ne peut s’opposer à leur principe, mais peut leur mettre toutes sortes de bâtons dans les roues). Elles ne sont admises qu’en cas de nécessité absolue, de dernier recours, quand des entreprises considérées comme stratégiques sont menacées de reprise-démantèlement ou carrément de faillite, faute de repreneurs (ainsi pour la banque britannique Northern Rock). Mais à titre purement provisoire. Autrement dit on veut bien demander à l’Etat de les renflouer, avec des fonds publics, pourvu qu’il les revende aussitôt remises sur pied. Mais on répugne tellement à mettre à mal le credo de la supériorité des entreprises privées et à puiser dans le budget d’Etats eux-mêmes de plus en plus privés de ressources, qu’on en est venu à préférer un sauvetage par des fonds souverains étrangers. Ultime paradoxe du capitalisme financiarisé : s’en remettre à des fonds publics pourvu qu’ils laissent faire ou appliquent les normes et les pratiques de l’entreprise néo-libérale ![25]

Ces fonds « souverains » ont pourtant une autre logique. Que sont-ils exactement ? Il ne s’agit pas d’entreprises publiques étrangères qui viendraient créer des établissements ou des filiales sur le territoire national – ce qu’on appelle des investissements directs. Ces fonds sont soit des fonds d’investissement dédiés (notamment des fonds de réserve pour payer les retraites futures), soit des entreprises publiques qui trouvent un intérêt à prendre des participations dans les entreprises (ou les banques) des pays occidentaux, pour en retirer des revenus certes, mais aussi pour des motifs divers, tels que l’accès à des matières premières ou à des technologies. Or il est remarquable que leur politique soit celle de l’investissement à long terme, avec des taux de rentabilité supérieurs certes à ceux provenant de l’achat de bons de Trésor, mais pas nécessairement maximaux. Ainsi ce sont ces fonds publics étrangers, venant souvent de pays émergents, qui montrent la voie d’un capitalisme d’Etat et en font apparaître les avantages potentiels. L’Occident pris à son propre piège…ou la réforme venue d’ailleurs.

Ces fonds donnent une idée de la manière dont pourraient être financées, sans puiser nécessairement dans les ressources de l’Etat, des entreprises publiques ou semi-publiques dans le champ «concurrentiel » : ils pourraient faire appel à l’épargne sous forme de bons publics à termes déterminés (avec une liquidité donc limitée) et à rendement stabilisé. Actuellement en France les entreprises d’Etat ou les participations de l’Etat sont gérées par une Agence des participations de l’Etat, relativement autonome par rapport au Ministère de l’Economie – ce qui est un progrès par rapport à l’arbitraire politique qui prévalait antérieurement – mais d’une façon strictement identique à celle des entreprises privées cotées en Bourse – ce qui en fait une pure gestion selon les règles du capitalisme financiarisé et sert le plus souvent à préparer des privatisations[26]. Au contraire des fonds publics (qui ne devraient en aucun cas être des fonds de pension[27]) auraient, sous le contrôle du Parlement, une gestion capitaliste sans doute, mais avec des objectifs de long terme et dans des entreprises comportant une part importante de démocratie économique[28]. Ce ne serait pas le socialisme, mais quelques pas dans cette direction. Ajoutons qu’il y aurait plusieurs fonds, de manière à éviter le monopole, à les mettre en compétition par rapport aux épargnants (nationaux, ce qui éviterait que les revenus aillent à l’étranger), et à laisser aux entreprises mixtes la possibilité de faire appel à l’un ou à l’autre.

On se demandera pourtant pourquoi ces fonds se comporteraient différemment des autres investisseurs institutionnels, surtout s’ils doivent rémunérer à peu près aussi bien qu’eux les épargnants. La réponse est simple. Ces fonds publics seraient des actionnaires stables, et au surplus dédiés (investissant seulement dans les entreprises publiques ou semi-publiques). Dès lors ils seraient absents le plus souvent des marchés financiers, ne procédant à des échanges de participations qu’entre eux, sur un marché donc de gré à gré extrêmement étroit, et de telle sorte que le capital public reste toujours majoritaire. Il résulte de tout cela que les transactions que les fonds effectueraient seraient bien moins nombreuses, ce qui réduirait les coûts de transaction, et en définitive la quantité de valeur qu’ils devraient, en tant qu’actionnaires, prélever sur les entreprises. On peut penser aussi que les épargnants qui placeraient leurs économies dans ces fonds seraient plus motivés que ceux des fonds éthiques : ils soutiendraient ainsi un secteur voué à une véritable transformation sociale. Il y a une deuxième objection : qu’est-ce qui pourrait pousser des actionnaires ou des fonds privés à apporter du capital dans ces entreprises, sachant qu’ils ne pourront en prendre le contrôle, et que la valeur actionnariale y serait fortement diminuée ? Ce serait sans doute surtout la sécurité de leurs placements : compagnies d’assurance, grandes banques, fonds de pension trouveraient là, pour une partie de leur capitaux, des garanties de revenus qu’ils ne trouveraient pas ailleurs. Dernière question : les fonds publics ne pourraient-ils, inversement, prendre des participations, même petites, dans les entreprises privées, ce qui leur permettrait de peser sur leurs choix et d’y défendre les intérêts des salariés ? Je pense que ce ne serait pas leur rôle, qui doit être réservé à d’autres instances publiques.

 

L’autre voie pour sortir du capitalisme financiarisé est plus difficile à emprunter, mais beaucoup plus proche d’un socialisme véritable, c’est-à-dire, selon moi, reposant sur la démocratie économique. Je n’en dirai que quelques mots. Il s’agirait de créer un secteur d’entreprises « socialisées », reposant sur la gestion par les travailleurs associés. On sort ici de la logique capitaliste : ce n’est plus le capital qui loue le travail, mais le travail qui loue le capital. Et on s’émancipe complètement des marchés financiers : le financement extérieur vient uniquement de banques dédiées, et, s’il y a une part de financement interne, il vient des travailleurs associés eux-mêmes. En somme il s’agit de reprendre le principe des coopératives, mais sur des bases nouvelles. Dans l’un des modèles que j’ai présentés, les banques coopératives sont elles-mêmes adossées à un Fonds public d’investissement, qui reçoit une partie des intérêts versés aux banques par les entreprises et leur alloue des ressources d’épargne. Ce secteur socialisé peut s’inspirer de structures existantes, comme celles du financement solidaire, des réseaux de coopératives ou d’un groupe coopératif comme Mondragon.

Pourquoi parler d’un secteur « socialisé » ? D’abord parce que le financement des entreprises est socialisé à travers la collecte d’une épargne populaire par les banques coopératives et la collecte par le Fonds d’une partie des intérêts versés par les coopératives. Ensuite parce que les entreprises autogérées (au sens d’un self management) cotisent à des comités de conseil et à des organismes de cautionnement destinés à réduire le risque des crédits bancaires. Un troisième aspect de la socialisation est que les entreprises adoptent un certain nombre de règles communes en matière de rémunération, tout en conservant une certaine latitude. Un quatrième aspect enfin est l’existence de réseaux socialisés d’information : c’est là une manière de mettre en commun de l’information, ou encore de coopérer tout en se faisant concurrence.

Il ne m’est pas possible ici d’exposer les points forts et les faiblesses de ce modèle, qui est celui qui va le plus loin dans la voie de la démocratie d’entreprise. Je dirai seulement que, sa principale difficulté, selon moi, est la mise en œuvre de ses principes démocratiques quand l’entreprise dépasse une certaine échelle, et plus encore quand elle devient un groupe qui se développe à l’international. Car, s’il s’agit d’affronter les multinationales capitalistes, l’objectif est beaucoup plus compliqué à atteindre que dans le cas des entreprises publiques ou semi-publiques – et pourtant  c’est là est le principal défi à relever. Aussi faudrait-il penser à ménager toutes sortes d’étapes de transition.

 

Conclusion

 

Actuellement la gauche est partagée entre deux courants opposés : celui qui refuse le capitalisme (et, en attendant, lutte désespérément contre tous les coups portés au monde du travail, sans parvenir à inverser le mouvement) et celui qui considère que la seule position réaliste est de l’accepter en le modérant (par des mesures telles qu’elles n’effarouchent pas les investisseurs, et par un peu de redistribution). Deux stratégies qui sont perdantes et qui empêchent de faire l’unité. Je crois qu’il faudrait faire les deux choses à la fois : soutenir une réforme en profondeur du capitalisme et ouvrir de nouvelles voies vers le socialisme. Il n’y a rien de contradictoire dans cette stratégie. Bien au contraire : une transformation structurelle du capitalisme et une régulation forte de la mondialisation constitueraient un environnement plus favorable pour un socialisme de marché, et un secteur capitaliste réformé pourrait même lui servir de concurrent utile. Sur le plan doctrinal il faudrait réaliser la jonction entre disons les néo-keynésiens et les économistes radicaux. Sur le plan des alliances de classe enfin, il n’y aurait nulle contradiction à chercher des soutiens à la fois dans les milieux populaires, dans les catégories intermédiaires, et dans une fraction éclairée du patronat, celle précisément qui se sait écrasée par le capitalisme financiarisé. En termes politiques l’alliance pourrait aller d’une extrême gauche qui ne se contenterait plus de postures protestataires et de combats de retardement à un centre gauche qui ne désirerait pas se faire laminer ni se couper du monde du travail. Encore faudrait-il pour cela prendre toute la mesure d’une situation historique nouvelle et porteuse d’immenses dangers, tant pour les populations que pour la civilisation et la planète.

 

 [8] Le rendement financier des banques françaises est passé de 3% en 1995 à 15% en 2005, soit, comme nous l’avons vu,  la norme générale du capitalisme financiarisé.

[9] Cf. François Morin, Le nouveau mur de l’argent, Essai sur la finance globalisée, Editions du Seuil, 2006, Conclusion.

[10][10] Il ne faut pas confondre l’actionnariat salarié avec la représentation des salariés en tant que tels aux conseils d’administration, auquel cas ils ne disposent pas des droits des actionnaires. Certes ils peuvent alors peser sur la gestion, mais, même dans le meilleur des cas (co-gestion à l’allemande), ils restent minoritaires.

[11] Quand il s’agit de fonds de pension d’entreprise.

[12] Cf. mon article « Le capitalisme populaire, une mystification », in Utopie critique, n° 20, 2° trimestre 2001.

[13] Le taux d’épargne des ménages américains est proche de zéro. Certes les ménages fortunés épargnent, mais les Américains jeunes et modestes sont surendettés. Une telle situation explique largement l’endettement des Etats-Unis, qui dépendent de capitaux étrangers pour financer leur économie.

[14] Jean-Luc Gréau fait justement observer que les actionnaires ne peuvent revendiquer pour eux seuls la prise de risque : « L’actionnaire n’est pas le seul à faire les frais de la matérialisation négative du risque. A ses côtés, le personnel, les fournisseurs, les créanciers et parfois les clients subissent des atteintes sérieuses ou graves en proportion de leur lien avec l’entreprise » (L’avenir du capitalisme, Gallimard, 2005, p. 206-207). Et ce d’autant plus que les fonds qui le représentent, en diversifiant leurs portefeuilles, minimisent la prise de risque.  La véritable justification de l’actionnaire « n’est pas le risque qu’il prend, mais celui contre lequel il protège l’entreprise », lorsqu’il s’engage durablement.

[15] Partant du même constat (la norme des 15% ou plus a des effets ravageurs sur la gestion des entreprises, sur leur politique d’investissement et de salaires) Frédéric Lordon a proposé d’instituer un couperet fiscal, qui aurait l’avantage d’être applicable au niveau national (la fiscalité restant largement, dans l’Union européenne, du ressort des Etats nationaux) : opérer un prélèvement sur tout ce qui dépasse une norme qui correspondant au taux d’intérêt plus une prime de risque, autrement dit transformer ce que la finance considère comme un plancher pour le calcul de la valeur économique ajoutée (l’EVA) en un plafond, ce qui ferait descendre la norme de retour sur investissement de 15% à quelque 5 ou 6% (Cf. Frédéric Lordon, «Enfin une mesure contre la démesure de la finance, le SLAM », in Le Monde diplomatique, février 2007). Ce SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin) tarirait la source du prélèvement massif opéré par la finance. Une mesure de salubrité publique, qui aurait le mérite de la simplicité. Mais elle ne constitue pas, par elle-même, un obstacle à la circulation effrénée des titres de propriété sur le marché de l’occasion. Or c’est bien celle-là qu’il faudrait endiguer. En outre, elle présente un fort risque de fuite de capitaux, car elle réduirait le niveau des profits des investisseurs institutionnels et des grandes banques, ce qui ferait s’effondrer la valeur des titres. Certes cela pourrait être une bonne chose, si les salariés ou l’Etat avaient les moyens de les racheter…mais cela suppose la mise en place d’institutions socialistes (cf infra).

[16] Il pourrait être récompensé par l’octroi de droits de vote multiples.

[17] Je reprends ici une proposition de Jean-Luc Gréau (op. cit., p. 269).

[18] Actuellement la taxation est de 18% (+ 11% avec les prélèvements fiscaux) – si le montant des cessions dépasse 25.000 euros. Elle fait l’objet d’abattements après la 5° année de détention, et d’une exonération totale après 8 années. Cette taxation pourrait être relevée pour les cessions pendant les premières années de détention, et son seuil de déclenchement supprimé.

[19] Qui se font généralement dans les 3 à 5 ans, voire moins.

[20] François Morin (Le nouveau mur de l’argent, Essai sur la finance globalisée, Editions du Seuil, 2006) émet un pronostic extrêmement pessimiste sur les risques que fait peser sur l’économie l’inflation des marchés dérivés, due elle-même à l’accroissement des incertitudes sur les marchés sous-jacents : l’éclatement de cette bulle aurait des « conséquences considérables, à coup sûr, sur le marché sous-jacent, qui perdrait toute liquidité » (p. 185).

[21] Le développement suppose une base complexe de relations inter-industrielles et une certaine étendue du marché intérieur. C’est faute d’en disposer que de nombreux pays demeurent ou s’enfoncent dans le sous-développement, malgré l’afflux de capitaux étrangers.

[22] Dans Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004, et dans de nombreux articles.

[23] Ce serait une configuration proche de celles des entreprises publiques chinoises, très souvent introduites et cotées en Bourse, mais où les actions d’Etat ne sont pas librement négociables.  Sauf que le pouvoir des salariés, sans être inexistant, y est des plus faibles, du moins pour le moment.

[24] La question de l’autonomie des entreprises publiques du secteur marchand est une question fondamentale, qui a obéré leur fonctionnement aussi bien dans le capitalisme d’Etat à la française que dans tentatives de réforme des systèmes à la soviétique. Il est très intéressant de voir la manière dont les autorités chinoises ont essayé de résoudre le problème, mais il est encore difficile d’en tirer des leçons.

[25] C’est ainsi que quelques très grandes banques occidentales, mises mal en point par la crise des subprimes, on fait bon accueil à des fonds souverains pour les recapitaliser : le numéro un mondial, Citygroup, a fait appel à un fonds d’Abu Dhabi, la banque suisse UBS à un fonds singapourien, Morgan Stanley à un fonds chinois. Plusieurs de ces fonds souverains (dont les principaux sont un fonds de pension norvégien, des fonds de pays du Golfe, un fonds de stabilisation russe, un fonds chinois, des fonds singapouriens), dont les ressources viennent soit de l’exploitation de matières premières (surtout du pétrole et du gaz), soit de réserves de change accumulées (Chine), avaient déjà de petites participations dans des grands groupes internationaux.

[26] En France la Caisse des dépôts et des consignations, qui joue, entre autres fonctions, le rôle d’un investisseur public, garde un statut particulier : elle n’est pas supervisée par l’Agence, donc pas considérée comme une institution financière comme une autre, mais par le Parlement, du fait qu’elle cumule sa fonction avec d’autres, d’intérêt général (le financement du logement social et de la rénovation urbaine, la gestion du régime de retraites). Mais cette spécificité est menacée : si l’on privait la Caisse de la gestion de l’épargne populaire, celle-ci serait banalisée et tomberait sous la tutelle de l’Agence, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui  (qui pourrait décider d’en vendre des actifs au privé).

[27] Les retraites  sont une chose trop sérieuse pour être confiée à des fonds publics, même prudents. En outre, et surtout, les retraites doivent être considérées comme du salaire différé, par le bais de la solidarité intergénérationnelle, et non comme un produit d’épargne (ce qui ne veut pas dire qu’elles devraient être seulement financées par les revenus du travail).

[28] Dans Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, je proposais que, au sein des conseils d’administration, les représentants des instances publiques disposent d’un tiers des voix plus une, les représentants du capital privé un tiers des voix moins une, et les représentants des salariés le troisième tiers. Ce qui n’est pas là une innovation puisque une telle représentation des salariés existe au sein même des grandes entreprises privées dans les législations de plusieurs pays européens (et même plus en Allemagne). Mais son influence y est neutralisée, de diverses façons, par les représentants du capital privé. Je proposais aussi que le Directeur de l’entreprise semi-publique (ou son directoire) soit élu par ces trois corps.

(article paru dans Utopie critique, n° 46, 4° trimestre 2008)

24 novembre 2018

DENOUER LES PARADOXES DE LA PROPRIETE D'ETAT

 

La propriété d’Etat a été longtemps tenue pour synonyme de socialisme. On ne voyait pas comment la propriété commune pouvait être autre chose que la propriété d’Etat – en attendant le dépérissement de l’Etat, qui conduirait au communisme. Les fondateurs du marxisme avaient eu beau prendre leurs distances, on n’avait retenu que le programme, tout transitoire, du Manifeste. Quant à la social-démocratie moderne, elle lui avait aussi fait sa place dans son projet d’économie mixte. Aujourd’hui cette propriété d’Etat semble emportée avec le socialisme lui-même.

La propriété d’Etat comportait des paradoxes intrinsèques, que l’histoire a mis en pleine lumière. Le but de cet article est de les ressaisir au plus court, non pour soutenir que la propriété d’Etat et, au-delà, l’intervention de l’Etat dans la production elle-même, sont devenues caduques, mais pour montrer dans quelles directions il est possible de dénouer ces paradoxes.

 

Premier paradoxe : l’Etat doit et ne doit pas définir les besoins

 

On se trouve apparemment pris dans un dilemme. Si les besoins relèvent des individus eux-mêmes, ce qui paraît aller de soi, ce sont à eux de faire leurs choix. Or, comment pourraient-ils le faire, s’ils n’ont pas la possibilité de choisir des biens et des services parmi des offres concurrentes, et ce à travers un système de prix, quel qu’il soit ? Mais ceci mène tout droit à la conception d’un consommateur isolé, soit disant souverain, n’obéissant qu’à ses préférences individuelles, l’Etat n’ayant rien à dire et rien à faire en la matière. Cette opinion est aujourd’hui largement partagée, y compris chez certains défenseurs d’un socialisme de marché. S’il n’existait pas, du fait de la nature technique des produits, des « biens publics » et des «externalités », le marché, pense-t-on, serait le meilleur allocataire. La propriété d’Etat devrait alors se limiter à ces cas de défaillance du marché, ou bien trouver d’autres justifications, telle que la réalisation de la justice sociale.

A l’inverse, si les besoins relèvent d’un choix social, c’est-à-dire en définitive de nature politique, la propriété d’Etat semble être la conséquence immédiate de cette postulation. L’Etat en effet ne peut satisfaire les « besoins sociaux » que s’il dispose de tout pouvoir pour le faire, donc de la propriété des moyens de production. Le pouvoir politique définit donc les priorités, par exemple l’éducation et le pain avant le divertissement ou la brioche, et se donne tous les moyens pour les réaliser, investissant là où il faut, et manipulant les prix à cet effet (ou organisant le rationnement s’il n’y arrive pas). Le résultat, pour reprendre une expression fameuse, est une dictature sur les besoins. «Dictature », parce que la démocratie représentative distord, même dans le meilleur des cas, la volonté des citoyens. Dictature, parce que la démocratie directe elle-même, si elle devait être constamment réitérée, supposerait un travail interminable et lassant pour les individus, qui le plus souvent s’abstiendraient. Dictature enfin, car la démocratie comporte toujours un danger de « tyrannie de la majorité ». Ernest Mandel imaginait qu’il pourrait y avoir des délibérations démocratiques sur les modèles de chaussure, mais, comme il devrait y en avoir autant que de produits, cela représenterait un coût énorme pour les individus et pour la société. En outre les demandes minoritaires de tel type de chaussure risqueraient fort d’être écartées.

Dans le système soviétique, c’était bien le pouvoir politique, et non la population, qui décidait, et sa tyrannie a conduit à limiter le nombre de biens et à les standardiser. Non seulement l’offre était médiocre, pour des raisons internes au système, mais la demande souvent n’était pas au rendez-vous (d’où la prolifération des marchés parallèles). Dans le système capitaliste des biens publics faisaient l’objet de nombreuses plaintes, et pouvaient parfois être accusés d’être financés, au moins en partie, par un contribuable qui ne souhaitait pas ou ne pouvait pas en faire usage.

Peut-on sortir de ce dilemme ? Certes, et il faut sans doute commencer par là. En réalité il faut distinguer les biens « privés », qui relèvent effectivement des choix des individus (qui ne sont pas pour autant « individuels »), et les biens « sociaux », qui, selon moi, relèvent de la citoyenneté, soit individuelle, soit collective, et par conséquent d’un choix politique. C’est cette distinction qui fonde la différence entre la production de biens ordinaires et les « services publics ». Mais quel rapport avec la propriété d’Etat ? L’Etat ne pourrait-il déléguer à des entreprises privées, sous son contrôle, la production des biens sociaux ? Et devrait-il abandonner à celles-ci la production des biens privés ? On y reviendra.

 

Deuxième paradoxe : L’Etat doit et ne doit pas commander à l’économie.

 

La propriété d’Etat implique un double rôle de l’Etat : d’un côté il est un acteur politique (le principal), de l’autre il est un agent économique. D’où le dilemme.

La propriété d’Etat a été généralement conçue soit comme l’instrument d’un programme politique contraignant, soit comme l’outil de politiques publiques visant à orienter le développement économique et social. Autrement dit elle était soumise à une planification plus ou moins impérative. Une planification stricte s’est avérée impossible, parce qu’une économie ne peut être dirigée comme une entreprise, pour des raisons à la fois techniques (difficultés insurmontables de recueil des informations, de traitement des données, de simulation des conséquences des choix, de prévision à long terme etc.), sociales (les agents ne s’identifient pas à un plan qui leur échappe) et institutionnelles (les agents perdent leurs capacités d’initiative et d’innovation, car ils sont enserrés dans des contraintes trop fortes). Une planification moins détaillée était moins difficile à mettre en œuvre, mais restait source d’inefficiences de toutes sortes (lourdeurs administratives et lenteurs face à des changements constants en matière de goûts, de produits et de techniques de production).

Ou bien l’Etat se contente de réguler l’activité d’agents économiques indépendants. Mais alors c’en est fini de la « maîtrise consciente » de l’économie, et à quoi sert encore la propriété d’Etat ? L’exemple yougoslave a ainsi montré comment une autogestion poussée trop loin, justement pour combattre les travers de la propriété d’Etat, s’opposait à un véritable guidage de l’économie.

La propriété d’Etat semble ainsi prise entre deux écueils : ou bien l’illusion « constructiviste », ou la perte de tout contrôle véritable.

Pour sortir de ce dilemme il faudrait que l’Etat se dédouble, que d’un côté il joue pleinement son rôle politique - qui consiste, en définitive, à dessiner les finalités sociales et à régler les conflits -, et que de l’autre il joue pleinement son rôle de propriétaire – qui consiste à rationaliser les choix de ses établissements publics et à faire en sorte que ses entreprises puissent fonctionner avec leurs propres moyens. Mais, comme les deux rôles ne devraient pas être non plus complètement dissociés, comment trouver les formes de planification et de gestion adéquates?

 

Troisième paradoxe : Les entreprises d’Etat doivent être et ne pas être autonomes.

 

Ce dilemme est la conséquence du dilemme précédent dans tous les domaines où les biens doivent être payants (notamment pour éviter les risques d’usage excessif ou dispendieux), et où ils peuvent de ce fait être produits par de véritables entreprises, fonctionnant autant que possible sur leurs ressources propres (ou empruntées). Si les entreprises d’Etat (de services publics ou non) sont gérées par des représentants de l’Etat, si l’Etat nomme leurs cadres dirigeants, elles risquent de perdre l’essentiel de leur liberté d’action. C’était le cas dans les entreprises soviétiques, tenues de réaliser un plan qui leur était assigné par des instances supérieures. Mais les entreprises d'Etat des pays capitalistes étaient aussi soumises à bien des injonctions qui les mettaient en difficulté pour atteindre les objectifs d’équilibre et de croissance qui leur étaient fixés. L’Etat était tenté de leur assigner des missions impossibles pour réaliser ses objectifs politiques (par exemple créer des emplois surnuméraires, ajuster les prix pour contribuer à la réduction de l’inflation).

En réalité, même dans le système soviétique, les entreprises disposaient en fait d’une large autonomie, parce que les administrations ne pouvaient tout régenter. Mais cette autonomie était sous contrainte, et les entreprises pouvaient se prévaloir de cette contrainte pour demander toujours plus à leur Etat propriétaire. Le système soviétique a montré, en particulier, comment un « marchandage administratif » pouvait déboucher sur une « boulimie d’investissements » ou sur un suremploi. Le secteur public des pays occidentaux a connu des phénomènes du même genre, quoique atténués, parce que les entreprises y disposaient d’une plus grande autonomie de gestion.

Si l’entreprise est au contraire réellement autonome, elle veillera d’abord à ses propres intérêts, cherchant par exemple à augmenter ses salaires ou à bénéficier d’une rente de situation. Sa liberté d’action est alors telle que l’Etat ne contrôle plus grand chose. Ses hauts fonctionnaires sont mal informés et impuissants face à une technocratie forte de son expertise et de son savoir gestionnaire. On parle ainsi d’une « capture du régulateur par l’opérateur».

Comment sortir de ce dilemme ? Il faudrait que l’Etat d’un côté se comporte comme un propriétaire exigeant, réclamant de la transparence, un grand nombre d’informations, et n’hésitant pas à déclencher toutes sortes de contrôles. Il faudrait que d’un autre côté il laisse à l’entreprise la plus grande autonomie, se contentant de lui fixer des « missions » (dans le cas de services publics) ou des règles générales de gestion (dans le cas de la production de biens privés[2]).

La difficulté est la suivante : ou bien ces missions et ces règles ne constituent qu’un cadre général fort peu contraignant, et alors l’entreprise fait à peu près ce qu’elle veut ; ou bien il s’agit d’objectifs plus précis, et l’entreprise pourra trouver qu’ils sont intenables. Il faut donc aller plus loin pour sortir de ce dilemme, trouver la bonne combinaison institutionnelle qui assure à la fois le respect d’orientations plus ou moins définies (selon la nature du bien produit) et les impératifs d’une gestion « économique ».

 

Quatrième paradoxe : la propriété d’Etat doit et ne doit pas être soumise à l’exécutif.

 

Nous n’avons jusqu’à présent parlé que de l’Etat. Mais l’Etat, c’est  à la fois le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. En bonne démocratie c’est le Parlement qui devrait fixer des orientations, tout comme c’est lui qui devrait décider de l’importance du secteur public, et plus spécialement du périmètre des services publics. Mais il est contraint, ou simplement conduit, devant la difficulté concrète de la tâche, à la déléguer à l’exécutif.

D’où le dilemme. Si cette délégation est trop grande, la propriété d’Etat perd son fondement essentiel, qui est de répondre à des choix démocratiques. Dans le système soviétique la démocratie «soviétique » n’était que de façade, et, au sein même du Parti, qui était le véritable lieu du pouvoir, les instances exécutives dominaient les assemblées. Finalement c’était la « bureaucratie » qui décidait, selon un ordre hiérarchique descendant. Dans les pays occidentaux l’exécutif s’est partout renforcé au détriment du législateur, en fonction notamment du développement de l’interventionnisme et du poids croissant des administrations économiques. Le gouvernement, surtout en France, avait l’initiative des lois concernant le secteur public, et la maîtrise des moyens. Les ministres avaient de fait tout pouvoir sur les orientations et sur la gestion, et le contrôle parlementaire lui-même était des plus faibles. Le secteur public était ainsi instrumentalisé. Même les décisions de nationalisation et de privatisation ont échappé de plus en plus au pouvoir du Parlement[3].

Si, au contraire, la représentation nationale intervient quand même dans la définition, l’orientation et la gestion du secteur public, le risque est qu’elle le fasse au coup par coup, pour satisfaire telle ou telle clientèle électorale, ou pour ménager telle ou telle corporation dans ce secteur.

On voit la difficulté : il faudrait que le Parlement prenne effectivement ses responsabilités, en définissant des missions et des objectifs de manière suffisamment générale à la fois pour le faire de manière compétente et pour ne pas entrer dans la « cuisine » de l’administration économique, mais suffisamment précise pour qu’il ne se contente pas de vagues lois d’orientation, qui laissent toute latitude au gouvernement.

 

La critique néo-libérale

 

C’est en jouant sur tous ces paradoxes que l’idéologie néo-libérale a mené une offensive en règle contre les services publics et les nationalisations et fait des privatisations la solution universelle.

La privatisation libérerait les entreprises des contraintes politiques, c’est-à-dire de leur utilisation à des fins de politique économique ou sociale, conjoncturelle ou structurelle. Elle leur permettrait ainsi de se conduire selon des critères purement économiques (concurrence, vérité des prix, rentabilité). La politique générale, si tant est qu’il doive y en avoir une, passerait uniquement par la fixation des règles du jeu marchand (fiscalité, aussi réduite que possible, droit du travail, aussi limité que possible, protection sociale restreinte, etc., pour laisser le plus grand champ aux libertés individuelles et entrepreneuriales) et des actions de régulation très indirectes (politique des taux d’intérêt, politique de minima sociaux etc.).

La privatisation permettrait un contrôle plus rigoureux de la gestion que la propriété publique, parce qu’elle impose la « loi de l’actionnaire », alors que l’actionnaire public, soumis à toutes sortes de pressions, venant à la fois de l’environnement politique et du management des entreprises, serait facilement laxiste. Le « gouvernement d’entreprise », lui, imposerait une contrainte budgétaire « dure », exercerait une surveillance assidue des managers, qui, à leur tour, surveilleraient sans faiblesse les autres salariés (cf. les théories des «contrats » de Williamson et la théorie de « l’agence »). Et d’invoquer un certain nombre de gestions publiques incompétentes et/ou délictueuses, où le contrôle public s’est avéré manifestement défaillant (Crédit Lyonnais, Elf, etc.).

La privatisation permettrait d’éliminer les « rigidités administratives » issues des rapports entre les entreprises publiques et leurs administrations de tutelle : lenteur des prises de décision, marchandages interminables etc. Elle permettrait d’éliminer aussi les « rigidités salariales », euphémisme qui désigne le statut des fonctionnaires et les statuts spéciaux, la stabilité de l’emploi, les normes de progression de carrière, de retraite etc. des personnels, et le rôle joué dans leur défense par les syndicats et les commissions paritaires.

D’une manière générale les privatisations permettraient d’améliorer les performances et l’efficience des entreprises, notamment par l’introduction de la concurrence.

Elles permettraient encore de réaliser une bonne allocation du capital en facilitant sa mobilité, les prises de participation, les fusions, les absorptions, la constitution de grands groupes internationaux, la conclusion d’alliances organiques avec d’autres groupes, alors que la propriété publique met des barrières à toutes ces évolutions.

Elles permettraient enfin de développer l’actionnariat des salariés, qui serait le meilleur moyen de les intéresser à la gestion et de les motiver.

Quant aux missions de service public, elles seraient bien mieux remplies par des entreprises privées concessionnaires, sous le contrôle non d’un Etat toujours partial et corruptible, mais d’autorités indépendantes de régulation, exerçant une  surveillance objective et susceptibles elle-mêmes de contrôle.

Je ne vais pas entrer dans l’examen détaillé de ces arguments, qui ne sont pas tous, on l’a compris, infondés, mais simplement montrer rapidement que, à la toute puissance de l’Etat, les privatisations ne font qu’opposer la toute-puissance du capital et de ses managers. Pour cela un détour par la problématique des droits de propriété éclairera les enjeux.

 

Un détour par la problématique des droits de propriété

 

La théorie néo-institutionnaliste des droits de propriété a voulu montrer que des formes de propriété apparemment simples, comme la propriété privée ou la propriété publique, pouvaient se décomposer en toute une série de droits de propriété sur les « actifs » les plus divers, chaque droit de propriété comportant le droit de l’utiliser, d’en tirer un revenu et de le céder[4]. L’idée générale que défendent ces théoriciens est qu’une institution est d’autant plus efficace que les droits sont séparés, ce qui permet à chaque détenteur de se spécialiser et de faire valoir pleinement son droit. C’est à partir de là que les auteurs entendent montrer la supériorité de l’entreprise privée sur l’entreprise publique et de l’entreprise capitaliste sur les autres formes de propriété privée (coopérative ou mutuelle). Le propriétaire en titre exercera pleinement son droit de « créancier résiduel » en veillant à la rentabilité, alors que le propriétaire public, n’en tirant pas profit personnellement, sera beaucoup moins exigeant. Le manager exercera pleinement son droit de « contrôleur résiduel » sur les autres salariés s’il veut tirer le meilleur revenu de sa fonction, alors que le manager public comptera davantage sur ses bonnes relations avec son administration de tutelle et avec les syndicats. La société par actions a l’avantage de rendre les droits cessibles, alors que l’Etat ne peut céder, sans autorisation ou délégation du pouvoir législatif, ses droits sur la firme publique. Le salarié ordinaire pourra vendre sa compétence au plus offrant, au lieu d’être tenu par un statut qui limite ses possibilités. Etc.

Cette démarche, qui consiste à partitionner les droits, aurait le grand intérêt de distinguer ce qui est le plus souvent confondu. La séparation des droits permettrait à la fois de fournir un bon système d’incitations et d’éviter les concentrations de pouvoir dans les mêmes mains. Mais elle rencontre deux écueils, qui en ruinent la fécondité. Le premier est qu’elle met tous les droits sur le même plan (y compris les droits de l’homme !), en les référant à des « actifs », assimilés à des choses, actifs qui seraient seulement différemment et inégalement répartis. Or certains droits sont beaucoup plus importants que d’autres, comme on le sait depuis Marx et quelques autres, si bien qu’ils vident les autres de la plus grande partie de leur contenu. Le second est que certains droits ne devraient pas être séparés, parce qu’il en va de la démocratie dans l’entreprise, mais aussi pour des raisons d’efficience. Pour trouver une problématique plus adéquate, je vais très schématiquement distinguer les principaux pouvoirs (que le droit ne codifie toujours qu’imparfaitement), par ordre d’importance.

La propriété peut se décomposer en 1° un pouvoir sur le choix et la mise en œuvre des moyens de production comme capital physique et comme capital argent (si nous sommes dans une économie monétaire). Appelons cela la gestion du capital. C’est ici que se dessine la finalité du système : que faut-il maximiser, quels critères de gestion faut-il adopter ? 2° un pouvoir sur le travail, c’est-à-dire un pouvoir de choisir les forces de travail (avec leurs qualifications) et de déterminer la dépense de travail des différentes catégories de travailleurs, ce qui passe par un pouvoir sur l’organisation du travail et sur les méthodes de travail. Appelons cela la gestion du travail ; 3° un pouvoir sur la perception du revenu du capital, si la propriété du capital ouvre droit à un revenu ; 4° un pouvoir sur la perception du revenu (direct ou socialisé) du travail ; 5° un pouvoir sur l’allocation du capital financier entre les unités de production ; 6° un pouvoir de se procurer les moyens de production ; 7° un pouvoir d’embaucher des forces de travail ; 8° un pouvoir de se procurer des moyens de consommation avec les revenus du travail et du capital ; 9° enfin un pouvoir de déterminer le montant et l’affectation de l’investissement à l’échelle de la société dans son ensemble, ou du moins d’agir sur eux.

Or on peut constater que la firme capitaliste concentre en fait la plupart des pouvoirs entre les mêmes mains, celles des propriétaires en titre, celles des managers et celles des créanciers. Les salariés ordinaires n’ont que le pouvoir de percevoir le revenu du travail, puis de le convertir en moyens de consommation, mais ce revenu dépend des décisions prises par les premiers. C’est ce que Marx appelait la «séparation des travailleurs d’avec leurs moyens de production ». Et c’est seulement sur la base de cette séparation fondamentale que s’opère la répartition des autres pouvoirs entre les détenteurs et les gestionnaires du capital, qui n’est jamais une séparation. La firme « actionnariale » d’aujourd’hui implique bien une surveillance des managers par les actionnaires principaux plus poussée que ne le fait la firme « managériale », mais la connivence d’intérêt demeure. Dans le système soviétique la répartition des pouvoirs était très isomorphe à celle qui prévaut dans la firme capitaliste. Mais c’était cette fois l’Etat qui concentrait les pouvoirs, à travers ses différentes instances (Comités d’Etat, Ministères, Banque d’Etat), et en déléguait certains aux directeurs d’entreprise nommés par lui. La plus grande différence était que l’Etat allouait directement les investissements et les capitaux à travers des procédures administratives et des transferts, alors que dans le système capitaliste il n’a qu’une action limitée et généralement indirecte sur l’investissement global, et à présent de plus en plus marginale.

Pour dénouer les paradoxes de la propriété d’Etat, c’est la répartition des pouvoirs qu’il faut changer. Il s’agit de redonner le plus grand nombre de pouvoirs aux travailleurs eux-mêmes, mais en même temps de faire en sorte que l’Etat propriétaire vienne assurer un contrôle et représenter l’intérêt général. On va essayer de dessiner les grandes lignes d’une refonte en profondeur du secteur public, qui lèverait un certain nombre de difficultés réelles soulevées par les néo-institutionnalistes, et plus généralement par la critique néo-libérale.

 

Les services publics fondamentaux

 

En l’état actuel des choses, la propriété d’Etat, malgré ses écueils, reste l’une des solutions aux maux engendrés par le capitalisme contemporain. Dans une société socialiste elle resterait en tous cas nécessaire dans le champ des « biens sociaux » et des services publics. C’est par eux que je vais commencer.

 La propriété d’Etat s’impose donc dans le cas des services publics. Pour deux raisons essentielles. La première est que ces services publics ont pour vocation de fournir des biens sociaux, la seconde est que seules des administrations, des établissements publics et des entreprises publiques peuvent remplir adéquatement les missions de service public qui leur sont assignées. Voyons cela de plus près.

Si la démocratie doit être autre chose qu’un système de régulation des choix individuels et des intérêts particuliers, individuels ou de groupe, si elle représente un contrat social entre des citoyens, comme c’est le cas dans la tradition « républicaine », alors elle comporte des choix collectifs portant sur des orientations générales et implique l’existence d’un certain nombre de biens sociaux, liés à la citoyenneté.

Certains de ces biens sont indispensables à l’exercice de la citoyenneté individuelle, dans sa dimension non seulement politique (éducation générale, moyens d’information et de communication), mais aussi sociale (protection sociale) et économique (formation professionnelle, information économique, aide à l’emploi etc.). Car la démocratie ne peut être une démocratie de participation, si les individus n’ont pas les connaissances et les moyens d’existence qui leur permettent d’exercer leurs droits. Ceci suppose l’existence de services publics de base, qui ne peuvent que relever de la propriété de l’Etat, et dont les principes de fonctionnement sont pour l’essentiel : gratuité ou faible prix (administré) du service, financement par l’impôt ou par une cotisation sociale obligatoire, absence de toute impératif de rentabilité, programmation d’ordre impératif, non-concurrence (mais pluralisme, chaque fois que les garanties d’impartialité ne sont pas suffisantes), statut de fonctionnaires des personnels (pour garantir que le souci de l’intérêt général l’emporte sur un excès de concurrence interne)[5].

C’est à ce socle même de la citoyenneté que le néo-libéralisme s’attaque aujourd’hui, dans son projet radical de privatisation de l’Etat, qui vise non seulement des domaines comme ceux de l’éducation ou de la santé, mais jusqu’aux fonctions régaliennes (milices privées, prisons privées, arbitrages privés etc.). Projet qui revient à signer la fin de la démocratie, devenue, depuis Hayek jusqu’aux anarcho-capitalistes les plus extrémistes, l’objet de tous les soupçons, voire de toutes les dénonciations.

Si l’Etat est ici dans son rôle en définissant les besoins sociaux fondamentaux, s’il est bien le pilier et le garant de la démocratie de participation, les autres paradoxes de la propriété d’Etat ne disparaissent pas et appellent une résolution. Il revient au législatif non seulement de définir les missions, mais encore de se prononcer sur les enveloppes. Que l’Etat recoure ici à une planification programmatique est nécessaire, puisqu’il s’agit de biens autant politiques qu’économiques, mais il est important qu’elle soit articulée aux besoins du reste de l’économie (par exemple que la formation ne soit pas déconnectée du marché des emplois, tout en conservant sa mission d’éducation générale). Enfin il est important de laisser une certaine autonomie aux établissements publics, tout en assurant un contrôle a priori, indispensable en l’absence de concurrence et de prix marchands. Cela peut passer par des contrats de plan et des formes d’auto-administration. Ce qui signifie encore que, du point de vue des pouvoirs de propriété, si l’essentiel reste concentré entre les mains de l’Etat, quelques pouvoirs de gestion sont conférés aux fonctionnaires.

 

Les autres services publics

 

D’autres biens sont indispensables à l’exercice de la citoyenneté collective, c’est-à-dire inscrite dans la nation - une nation qui ne doit pas reposer pas sur des bases ethniques ou patrimoniales, mais précisément sur un contrat social, sans cesse renouvelé, qui comporte des choix collectifs tout en laissant toute leur place aux choix individuels. Ces biens sont, à mon avis, de deux sortes : 1° des biens stratégiques, parce qu’ils supposent des investissements de long terme que des entreprises marchandes seraient peu disposées à effectuer, des biens indispensables à l’indépendance nationale, des biens représentant des risques élevés pour la population et les générations futures, 2° mais aussi des « biens de civilisation », considérés, à la suite de décisions démocratiques, comme faisant partie du mode de vie ou du standard de vie des citoyens (par exemple l’eau, l’électricité, le chemin de fer, le téléphone, des jardins publics etc.)[6].

Il est bien ici de la responsabilité de l’Etat (du Parlement d’abord) de dresser la liste de ces biens sociaux, de déterminer leur poids respectif, et d’assigner à des services publics les missions de les produire en respectant certains critères (égalité d’accès et de prix pour une même consommation, continuité, qualité etc.). Il est tout à fait légitime ici qu’il définisse les besoins. Mais ces biens doivent être payants à la fois pour éviter les risques de gaspillage, et pour ne pas les mettre, sinon dans une faible mesure, à la charge d’un contribuable qui ne souhaiterait pas en faire usage.

Pourquoi la propriété d’Etat est-elle ici souhaitable ? Le courant libéral préconise de déléguer la production et la fourniture de tels biens, lorsqu’il veut bien les reconnaître, à des entreprises privées, en faisant contrôler par des commissions indépendantes l’exécution des cahiers des charges. Mais les entreprises privées sont mues par des intérêts privés, et s’il s’agit d’entreprises capitalistes, par la recherche du profit maximal. L’expérience le confirme amplement : la privatisation conduit inéluctablement à un affaiblissement, à un contournement, ou à une non-exécution des missions. Seule la propriété d’Etat peut être ici efficace, parce que l’Etat garde le contrôle du capital et de la gestion – ce qui n’exclut pas, chaque fois que c’est possible, la concurrence, de préférence entre entreprises publiques.

Mais les paradoxes de la propriété d’Etat se font ici pleinement sentir et réclament des réformes de fond. C’est à l’Etat certes de définir les besoins et les caractères des biens sociaux collectifs, mais les usagers doivent être pour le moins consultés et il leur revient finalement de valider les choix publics – faute de quoi le cahier des charges doit être revu. L’Etat, en second lieu, ne doit pas instrumenter ces services publics marchands, ce qui reviendrait à fausser toute leur gestion. Enfin il doit leur laisser une très grande autonomie, afin qu’ils puissent opérer, une fois dotés en capital, avec leurs ressources propres ou celles qu’ils se procureront librement (des aides n’intervenant que pour compenser des charges exceptionnelles). Concrètement cela signifie, par exemple, que les prix, sans être administrés, sont négociés avec l’administration de tutelle, et que le contrôle n’est qu’a posteriori.

Du point de vue des principaux pouvoirs de propriété, ces services publics impliquent à mon avis, un partage entre l’Etat propriétaire et les travailleurs, qui pourrait prendre la forme d’une cogestion. La forme institutionnelle de l’entreprise publique (et non plus de l’établissement public) étant la plus adaptée à l’autonomie de gestion, le conseil de surveillance pourrait ainsi comporter des représentants de l’Etat et des salariés à parts à peu près égales. Et c’est lui qui choisirait le directoire et le Président. Ce point est décisif. Il faut en finir avec la collusion entre instance administrative et direction d’entreprise, source de tant de travers, dans un sens comme dans l’autre (capture du régulateur par l’opérateur, mise en coupe réglée de l’opérateur par le régulateur). Il faut soigneusement distinguer le rôle de propriétaire de l’Etat (souci d’une bonne gestion) et son rôle politique, qui doit se limiter à la fixation des missions et au contrôle a posteriori. Quant à la perception du revenu du capital par l’Etat, elle devrait être nulle ou à taux forfaitaire, pour éviter toute dérive vers un capitalisme d’Etat. Les salariés enfin devraient avoir un statut plus souple que celui des fonctionnaires des services publics de base, mais comportant des règles qui assurent le maintien d’un « esprit de service public ». Ajoutons que d’autres formes de démocratisation interne viendraient différencier ces entreprises publiques (possédées à 100% par l’Etat) d’entreprises privées[7].

 

Des entreprises publiques aussi productrices de biens privés

 

Plusieurs raisons militent en faveur de l’existence d’un secteur public s’étendant au-delà des services publics, et produisant des biens privés, quels qu’ils soient (des automobiles, des réfrigérateurs, ou des chaussures). La première est que c’est vraisemblablement le seul secteur où, actuellement, une démocratie laborale substantielle puisse être mise en œuvre (et non une « démocratie actionnariale » censitaire par définition : une action, une voix). La deuxième est que, avec des règles de gestion différentes, ce secteur pourrait retrouver le rôle de « locomotive sociale » qu’il a joué dans le passé. La troisième est que l’actionnaire public peut, s’il reste majoritaire, contrôler le destin de l’entreprise, la soustraire aux recompositions du capital préjudiciables aux objectifs et aux performances de l’entreprise, ainsi qu’aux intérêts des travailleurs, dans la mesure où ils leur sont compatibles. Mais c’est ici, naturellement, qu’il faut répondre à la critique libérale par des réformes appropriées.

Revenons aux paradoxes de la propriété d’Etat. En ce domaine l’Etat n’a nullement à définir des besoins, ni à commander à l’économie. Certes il lui revient d’intervenir, selon les priorités générales et les normes qu’il a définies, avec les instruments d’une planification incitative, mais celle-ci doit s’adresser à toutes les entreprises, qu’elles appartiennent au secteur public ou au secteur privé. Il devrait également laisser à ces entreprises publiques une entière autonomie, sans autre contrôle que celui qu’exerce tout actionnaire (sauf pour les changements de structure juridique). Un réel partage des pouvoirs avec les salariés, une élection des dirigeants par le conseil de surveillance des entreprises donneraient son plein sens à cette autonomie, en même temps qu’ils favoriseraient un changement en profondeur des relations professionnelles. Enfin l’Etat (ou le fonds public) actionnaire devrait se contenter d’un prélèvement sur les bénéfices bien plus modeste que celui des propriétaires privés. A ce compte toute la critique libérale (l’Etat mauvais entrepreneur, mauvais gestionnaire etc.) s’effondre. Sauf sur un point : les nécessaires reconfigurations, impliquant celles du capital, et la possibilité de nouer des alliances organiques et des coopérations avec les autres entreprises. S’il existait un très vaste secteur public - comme c’est encore le cas en Chine – et s’il existait un solide réseau de banques publiques, ces problèmes, assurément cruciaux, trouveraient une bonne partie de leur solution. Mais, même dans les conditions actuelles, où le secteur capitaliste est archi-dominant, il existe de nombreuses possibilités insuffisamment exploitées : sociétés d’économie mixte, participations croisées et filiales communes avec des capitaux privés, ce qui certes impose des exigences de rentabilité financière, mais n’exclut ni les différences (par exemple une participation des salariés aux organes de gestion), ni les atouts spécifiques pour de telles entreprises semi-publiques. Je ne peux m’attarder plus longuement sur ces questions, qui devraient être examinées avec précision et rigueur, et non déclarées nulles et non avenues par principe. En bref l’alternative n’est pas ici entre un abandon de tout le secteur marchand aux entreprises privées et la nationalisation massive. La propriété d’Etat, dûment repensée et réformée, ne représente sans doute pas le socialisme le plus désirable, mais elle reste une voie de salut public dans un monde dominé par des puissances financières de plus en plus incontrôlables.

 

[2] Dans ce dernier cas, l’Etat pourrait être remplacé par des fonds publics d’investissement, assurant à sa place les fonctions du propriétaire, mais en respectant ces règles (cf. ci-dessus p. 75).

[3] La loi de 1982, pour les nationalisations, et la loi de 1993, pour les privatisations, ont établi des listes d’entreprises, mais ont laissé au gouvernement le choix des décisions par décret. Cf Jean-Philippe Colson, Droit public économique, LGDJ, 1997. Sur les 21 entreprises figurant dans la liste incluse dans la loi de 1993, soit la quasi totalité des entreprises publiques hors services publics (1.100 entreprises en comptant les filiales), 17 sont passées sous contrôle privé hors de toute discussion parlementaire.

[4] Cf. Benjamin Coriat et Olivier Weinstein,  Les nouvelles théories de l’entreprise, Le livre de poche, 1995.

[5] Tout ceci est développé plus en détail dans l’essai précédent.

[6] Pour un plus ample développement, cf à nouveau l’essai précédent.

[7] Les entreprises publiques de services publics devraient pouvoir aussi produire des biens privés, sans restriction aucune, si elles ont compétence et intérêt à le faire. Mais il importe que leurs activités marchandes ordinaires soient clairement dissociées de leurs activités de service public, ce qui peut s’opérer par la voie classique de la filialisation. Cependant les filiales, qui pourraient être, elles, à capitaux mixtes, ne devraient pas être gérées comme de simples filiales capitalistes, de manière à ce que, à la différence de ce qui se passe aujourd’hui, leurs salariés aient les mêmes pouvoirs et les mêmes avantages que ceux des sociétés mères.

(Article paru dans Actuel Marx, n°  28, 1° trimestre 2001, repris dans mes Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Le Temps des cerises, 2011)

22 novembre 2018

L'ENIGME DE L'ART

Sur un livre de Yvon Quiniou

 

Un livre récent d’Yvon Quiniou[1], aussi rigoureux que subtil, et appuyé sur une connaissance sans faille des auteurs, est construit autour de cette énigme : pourquoi l’art nous paraît-il porteur de vérité (ce qu’assureront, en philosophie, des penseurs comme Bergson et Heidegger), et pourquoi cette vérité se dévoilerait-t-elle à travers le sentiment de la beauté ? C’est d’abord à démonter cette double illusion que s’attache Quiniou, et c’est ce qui fait le côté passionnant de son livre, conduit comme une enquête policière : derrière le crime parfait, il y a des coupables. Suivons son parcours

Il part de Kant. Ce dernier, cherchant la spécificité du jugement esthétique, lui assigne un certain nombre de traits : la satisfaction de l’amateur d’art est désintéressée, elle n’a rien à voir avec ses intérêts vitaux (le beau n’est pas l’utile) ; le beau se présente à lui comme universel, à l’instar de la vérité (nous soutenons que le beau est universellement valable) ; le beau a son ordre particulier, sa finalité interne (c’est ce que postule le jugement de goût) ; le beau enfin apparaît comme une propriété de l’objet d’art, et non comme une qualité que nous y mettons. Il en résulte une autonomie, voire une transcendance, de l’art par rapport à la vie. Tout cela, Kant cherche à l’expliquer par un libre jeu des facultés (l’imagination et l’entendement), à la différence de la vie pratique et de l’activité rationnelle. Mais c’est là une explication idéaliste. Car l’art n’est  qu’une illusion, ou plutôt une série d’illusions. Il faut chercher ce qui se cache derrière elles, par un travail d’investigation fondé sur les sciences humaines. Cependant, comme on le verra, on ne peut, dit Quiniou, se défaire totalement de ces illusions.

 

L’art n’est qu’un jeu d’illusions

 

Le premier à les avoir dénoncées, et avec une virulence particulière, est Nietzche. L’art n’est pour lui qu’une manifestation « sublimée » (le terme est déjà de lui) de la vie. L’ivresse que procure l’œuvre d’art (par exemple à l’écoute d’une musique) n’est que le symptôme d’une augmentation de puissance, et elle est donc totalement subjective. Mais ce diagnostic est encore grossier.

C’est avec Freud que le sens profond de la satisfaction esthétique et le processus psychique qui la rend possible se dévoilent. L’art est la manifestation des désirs refoulés, à travers un certain nombre de déguisements, qui leur permettent de contourner la censure, et qui utilisent les mêmes mécanismes que le mot d’esprit ou le rêve (à la  différence que l’art est éveillé) : transposition, condensation, déplacement, symbolisation, allusion. Ainsi le plaisir esthétique s’explique-t-il par la réalisation fantasmée du désir et par le soulagement lié à une levée partielle du refoulement. La célèbre analyse que Freud donne du tableau de la Sainte Anne de Léonard de Vinci illustre la façon dont s’opère,  à l’insu de l’artiste, la sublimation de ses désirs refoulés (l’attachement à la mère, une homosexualité latente et la crainte qu’elle lui inspire, masquée sous la forme d’un vautour dissimulé dans les plis de la robe de la Sainte). L’art est donc intensément subjectif.

Mais il est aussi immergé dans le social. Il ne s’agit pas seulement de noter que l’art reflète son époque, que son histoire est inséparable de l’histoire tout court. Il a aussi une fonction sociale, développée avec brio par Bourdieu, dans sa critique féroce de Kant : loin d’être un pur jeu de l’esprit, l’art hiérarchise les objets en fonction de l’appartenance sociale de l’artiste et de l’amateur d’art, il fonctionne comme un signe de distinction, et l’appartenance sociale détermine même l’idée que nous nous en faisons. Une critique pourtant réductrice, car elle néglige le plaisir qu’il procure. Quiniou fait ici intervenir Vigotski, qui introduit la satisfaction esthétique à travers l’expression d’un sentiment : l’art est une « technique sociale du sentiment ».

Au terme de ce parcours il apparaît que l’art, dans sa prétention à une vérité spécifique délivrée à travers l’impression de beauté, n’est qu’une illusion. Mais une illusion dont on ne peut se passer.

 

Une illusion indispensable

 

Ntetzsche lui-même le reconnaît : l’art nous rend la vie supportable, il est nécessaire à la vie, non seulement parce qu’il exalte la puissance, mais encore parce qu’il rend sa violence acceptable en la mettant à distance. C’est l’exemple de la tragédie grecque, qui nous fait admettre ce que nous ne supporterions pas dans la réalité. Freud voit dans l’art une sorte de thérapie spontanée. Alors l’art est-il comme la religion : une illusion apaisante, un opium qui nous soulage des malheurs de notre existence ?

Arrivé au bout de son parcours, Quiniou s’interroge. Non, certes l’art n’a aucune valeur de vérité. Il faut la réserver au discours rationnel de la science. Reste que nous ne pouvons pas nous détacher du besoin de beauté. « Je voudrais tenter de résoudre cette ultime question de la beauté formelle que la résorption de l’art dans la vie semble rendre difficile à penser »[2]. Car, finalement, Kant a donné une excellente description de la satisfaction esthétique  comme désintéressée, du jugement esthétique comme jugement à prétention universaliste et de la beauté comme finalité sans fin et interne à l’objet. « Une phénoménologie exacte » donc. Et, très honnêtement, Quiniou conclut qu’il y a là une aporie théorique, une « non-clarté (théorique) », qui « nous éblouit »[3]. Cela finit par ressembler à une expérience mystique, ou à une nécessaire religion terrestre.

La partie théorique de son livre semble nous conduire à un désenchantement vis-à-vis de l’art et à une aporie insoluble. Et pourtant Quiniou attache un grand prix à l’art, et avoue qu’il ne peut s’en passer. C’est dans le récit qui suit, histoire d’un voyage à Sienne précédé d’un deuil – un très fort moment autobiographique – qu’il nous livre des éléments pour résoudre l’énigme de la beauté et la question de sa valeur de vérité. Je voudrais m’engager dans ses pas et y ajouter quelques éléments d’analyse.

 

Le paradoxe du beau

 

Qu’est-ce qui fait l’effet beauté, sans lequel nous n’avons pas le sentiment d’avoir affaire à une œuvre d’art ?

 

1° Quiniou le note, la contemplation esthétique nous met hors du temps, nous donne même un sentiment d’éternité. Or je crois qu’on peut préciser le sens de cette évasion hors du temps. Si le récepteur se trouve dans un état particulier, dans une nouvelle temporalité psychique, c’est que le rythme de l’activité ordinaire est suspendu, un rythme toujours marqué par la chose à faire, inscrite dans un « projet » (au sens de Sartre). Cette suspension du temps, quand on la désigne par le terme de contemplation, semble ne s’appliquer qu’aux arts plastiques, et non à l’écoute d’un morceau de musique ou à la lecture d’un chapitre de roman. Mais en fait, dans tous les cas, nous sommes arrachés à notre monde quotidien, nous vivons une pause dans le cours de l’action. Et c’est très différent de ces moments de détente comme la pêche à la ligne ou le repos sur une plage, où il reste un but, précisément le changement de rythme avec les occupations habituelles. Disons que le temps de la jouissance de l’œuvre artistique, qui peut d’ailleurs être très agité (par exemple lors d’un concert de rock), est celui d’une totale mise entre parenthèse, pour nous glisser dans une autre vie où nous ne sommes plus des acteurs.

Muriel Barbery en fait la remarque à propos des films d’Ozu. Les pas hachés des femmes japonaises nous mettent dans une temporalité qui n’a rien de naturel, et qui devrait donc nous heurter. « Il se produit au contraire une étrange félicité, comme si la rupture produisait l’extase et le grain de sable de la beauté (…) Car l’Art, c’est la vie, mais sur un autre rythme »[4].

 

2° Quiniou note que, dans l’art, l’imposition d’une forme à un contenu déréalise celui-ci, le met à distance. Mais il y a plus. La  suspension du temps est aussi une déréalisation du désir. Il est toujours là, mais il n’a pas à s’accomplir, fût-ce sous la forme du phantasme, qui est une réalisation, mais imaginaire. Je citerai à nouveau Muriel Barbery, à propos de la contemplation d’une nature morte, car je ne saurais dire mieux : « Alors la nature morte, parce qu’elle figure une beauté qui parle à notre désir mais est accouchée de celui d’un autre, parce qu’elle convient à notre plaisir sans entrer dans aucun de nos plans, parce qu’elle se donne à nous sans l’effort que nous la désirions, incarne-t-elle la quintessence de l’Art, cette certitude de l’intemporel. Dans cette scène muette, sans vie ni mouvement, s’incarne un temps excepté de projets, une perfection attachée à la durée et à sa lasse avidité – un plaisir sans désir, une existence sans durée, une beauté sans volonté. Car l’Art, c’est l’émotion sans le désir »[5]. Autre exemple : le nu artistique fait signe à notre désir, mais il ne l’excite pas, comme le fait la pornographie, ni ne l’euphémise, comme le font les œuvres dites érotiques (pour mieux passer la censure), il le met à distance, il l’inscrit dans une émotion sans but et sans durée.

C’est donc en ce sens que nous sommes désintéressés, en réinterprétant l’idée de Kant.

 

3° Mais tout cela ne fait pas une œuvre d’art, ce n’est qu’une condition de la beauté. Celle-ci réside dans la mise en forme, au sens le plus général du terme : recherche sur la composition, la ligne, le matériau (visuel, sonore, textuel), le cadrage, la séquence. Une mise en forme essentielle à l’œuvre d’art, comme Quiniou y insiste à mainte reprise. Je précise à mon tour.

Ce que l’amateur d’art perçoit, c’est la richesse et la singularité de cette forme, qu’il ne trouve pas dans l’objet représentatif ordinaire, c’est tout le travail de l’artisan qui y est inscrit (ce qui suppose aussi une éducation, j’y reviendrai). Et, ce qu’on appelle le « génie » de l’artiste, ce n’est pas seulement la force du sentiment qu’il exprime, c’est son extraordinaire habileté à le mettre en forme, mieux encore : à chercher, et chercher sans cesse la forme la plus adéquate pour le traduire. Quelque fois elle vient presque tout seule (on parle alors d’inspiration), la plupart du temps elle est reprise, et reprise « sur le métier », et toujours nourrie d’une tradition (les grands peintres ont toujours commencé par copier leurs prédécesseurs, avant de rompre avec eux). Soyons clairs : c’est là autre chose que le style. Le style, comme le remarque Quiniou, c’est la marque d’une subjectivité forte, qui a su s’exprimer quand d’autres n’y arrivent pas. C’est la « pâte personnelle » facilement reconnaissable, mais l’effet de style est lié à la forme, par exemple au choix et au rythme des mots, à leur couleur, à leurs scansions, à leurs silences même. Encore faut-il que l’effort ne soit pas trop visible, que la forme ne mange pas le contenu. Il arrive en effet que la recherche stylistique nuise à la bonne forme : quel écrivain, en se relisant, n’a pas supprimé ce qui était trop voulu, trop alambiqué ? La forme se découvre plus qu’elle ne se construit.

On dit souvent d’un paysage ou d’un objet qu’il est beau, sans donc qu’il y ait eu un travail de mise en forme. Mais c’est une erreur. Le sentiment de beauté (même quand l’objet est particulièrement laid) vient d’une certaine mise en forme par le spectateur lui-même (il a trouvé le point de vue, le jeu de lumière, le rapport de couleurs qui ont transfiguré, au sens propre du terme, ce qu’il est en train de regarder). Mieux : il projette des formes artistiques sur ce qu’il croit voir naïvement. « C’est beau comme un tableau ».

Avec la mise en forme nous retrouvons l’harmonie de Kant, la finalité interne de l’objet d’art.

Mais la mise en forme suffit-elle ?

 

4° Il me semble, avec Quiniou, que le propre de l’œuvre artistique est la profondeur et l’intensité du sentiment exprimé. Je suis frappé par le fait que les grands peintres (et les grands musiciens etc.) courent toute leur vie après l’expression des mêmes sentiments (qui peuvent avoir un référent explicite ou n’être que des impressions, comme dans la peinture dite abstraite), cherchant sans cesse la forme qui leur conviendra le mieux, quitte à changer de technique quand celle qu’ils utilisent s’épuise. Ce sont des obsessionnels, et l’on pourrait parler avec Freud d’une véritable névrose obsessionnelle. C’est peut-être moins frappant quand les œuvres sont de commande et le sujet imposé, mais, même dans ce cas, on retrouve la même quête d’un jeu de sensations qui vous hantent. La chose est plus claire quand l’artiste est autorisé, par le changement social (pensons au romantisme) à se montrer individualiste. Un Cézanne, un Van Gogh font en un sens toujours le même tableau, mais soit avec des changements de technique, soit en raffinant la technique qu’ils ont trouvée. Autre exemple : Bonnard peint toujours le même modèle dans toute sa fraicheur (sa femme), alors qu’elle a vieilli, le même paysage, alors qu’il en change constamment. Et c’est l’obstination de cette quête, qui d’ailleurs soustrait souvent l’artiste aux grands évènements et drames sociaux, qui se donne à éprouver à l’amateur d’art. Un cas particulier, en peinture, pourrait être celui de Picasso, qui ne cesse d’inventer des formes nouvelles, et cela effectivement déroute souvent le spectateur. Mais celui qui est entré dans l’univers de Picasso y reconnaîtra les mêmes obsessions.

Cela va même plus loin. Je crois que l’artiste « sincère », comme on dit, est littéralement envoûté par ce qu’il produit, comme s’il passait de l’autre côté du miroir. Comment expliquer qu’un Rothko ait fait pratiquement toujours le même tableau, avec trois fois rien (quelques lignes, quelques taches de couleur), mais qu’il ne se soit jamais lassé de le faire ? Cela d’ailleurs finit par confiner à l’expérience mystique, et les écrits des peintres (plus diserts que les musiciens) sont significatifs à cet égard. Quoiqu’il en soit, c’est bien, je crois, ce caractère obsessionnel de l’œuvre d’art, qui impressionne si fortement le spectateur, lecteur ou auditeur. Mais, pour le ressentir, il faut être dans une disposition particulière, se laisser aussi envoûter. C’est tout le problème des musées, qui ne le permettent pas de par la multiplicité des œuvres et les mouvements de foule (Quiniou fait la même remarque). L’idéal serait de posséder l’œuvre chez soi, pour se laisser envahir par elle. Mais le concert en petit comité n’est plus guère possible, et aucune reproduction ne peut égaler la chose peinte. Je me souviens des tableaux de Zao Wou Ki, qui me laissaient indifférent en reproduction, et qui, un jour où le musée était presque désert et où le temps ne m’était pas compté, se révélèrent littéralement à moi.

Voilà qui pourrait rendre compte de cette impression que le beau appartient à l’objet même : la subjectivité de l’artiste est tellement passée dans l’œuvre qu’elle semble détachée de lui  et comme transfusée en elle. Inutile, quand nous sommes vraiment pris, de regarder la notice biographique, de chercher à savoir ce que le tableau représente vraiment.

 

5° Cela permettrait peut-être de résoudre ce paradoxe noté par Quiniou, et hérité de Kant : comment le beau peut-il prétendre à un caractère universel, alors qu’il n’y a rien de plus subjectif ? On dit « J’aime » quand l’œuvre entre en résonance avec nos désirs inconscients, offrent une catharsis à nos phantasmes, nos angoisses, nos terreurs primitives. Mais, quand on dit « je n’aime pas », on peut rester fasciné par ce qui nous déplait, et dire « c’est beau, mais je n’aime pas ». Je suggère que, alors, on reconnaît la puissance émotionnelle de l’œuvre et que l’on salue la perfection de sa mise en forme.

 

En quoi l’art est finalement véridique

 

Quiniou, dans son récit, dit que l’esthétisation adoucit la souffrance que peut susciter le sujet horrible d’une œuvre, par exemple une scène de supplice, en la mettant à distance. Mais, au-delà de ce bénéfice psychologique, je pense que l’art nous offre un chemin de connaissance sur soi bien moins ardu que celui de la science, et aussi plus apaisant. Une thérapie savante est toujours douloureuse. Si l’art est une thérapie spontanée, elle est beaucoup plus douce. Elle abaisse le niveau du refoulement sans nous plonger dans les affres du transfert et de l’abréaction. Elle aide à reconnaître la vérité intime dans ce moment de suspension de l’activité qui diffère de la rupture de la cure et de son affrontement au praticien. Oui, elle nous rend la connaissance de soi supportable. Et ce n’est pas rien.

En second lieu, l’art permet une communication avec autrui, en l’occurrence l’artiste, plus directe que le dialogue, et plus profonde que l’échange, si spontané soit-il. Quiniou insiste longuement sur cette fonction de communication : l’œuvre d’art nous ouvre à d’autres perspectives que les nôtres. On peut dire plus. Il y a quelque chose qui ressemble à de la télépathie dans la réception de l’œuvre artistique et qui est d’une autre nature que l’intériorisation des émotions de l’autre dans la vie ordinaire, ce phénomène qui a alerté les penseurs, depuis la Théorie des sentiments moraux de Smith jusqu’aux analyses du mimétisme chez des auteurs comme Keynes ou René Girard (une intériorisation qui explique par exemple la compassion ou qui fonde la rivalité). Encore une fois, c’est parce que nous avons mis hors jeu l’urgence de notre désir et suspendu le temps contraint de la rencontre effective.

En troisième lieu j’ajouterai que l’art nous donne une ouverture sur les mystères de la vie en société et de l’univers. C’est là, bien sûr, qu’il est le plus illusoire, le plus éloigné de la science. C’est là aussi qu’il est le plus proche de la religion. Mais il n’est pas religion, parce qu’il reste toujours ancré dans le sensible, alors que la religion vise la transcendance et ne sert de l’art que pour la figurer, quand bien même elle ne l’interdit pas, comme le fait l’islam le plus rigoriste. Il a une valeur de vérité certes très faible, comparée à celle de la science, et propice à tous les délires métaphysiques. Mais il nous fait ressentir ce que les graphiques, équations et algorithmes, dans leur abstraction et leur froideur, sont incapables de faire. Par exemple la fleur peinte figure le vivant bien plus efficacement qu’une planche de botanique, ou encore le paysage nous dit la terre bien plus fortement que des relevés topographiques. On voit bien, d’ailleurs, que la science a constamment besoin d’images pour nous « faire comprendre » ce qu’elle élabore, et que le mieux qu’elle puisse proposer à notre sensibilité ce sont des figurations qui ressemblent à un tableau.

Si tout cela est vrai, on voit sans peine que notre monde vécu est de plus en plus privé d’art, et que cela contribue à notre mal être.

 

L’art a déserté nos sociétés

 

Ce jugement paraîtra excessif ou de parti pris, peut-être même à Quiniou lui-même, qui, en dehors de quelques notations, ne s’y aventure pas. Car, bien sûr, il existe toujours des œuvres d’art, et les musées sont plus fréquentés que jamais. Mais, si l’on s’attache aux tendances d’ensemble, notre époque ne s’intéresse plus à la beauté. Un terme qui est d’ailleurs pratiquement absent du discours politique, qui ne parle plus que de « culture » (je n’ai entendu que Jean-Luc Mélenchon en faire un des buts de la vie). Si on continue à dire « c’est beau », c’est pour faire bien, c’est comme signe de distinction (au sens de Bourdieu). Un terme qui est aussi souvent récusé par les praticiens de l’art, comme le relève Quiniou, au prix d’un faux sens (la confusion du beau avec l’académisme).

La plupart des œuvres dites paresseusement « post-modernes » ne sont que du spectacle, avec fort peu de texte et de mise en scène, autrement dit fort peu de contenu et de mise en forme. Il s’agit de frapper le spectateur plus que de l’enchanter, de le choquer plus que de l’hypnotiser, de jouer sur le banal et la forme la plus pauvre possible pour se mettre à sa portée. A la limite, l’art n’est plus qu’évènement, comme dans certaines « installations » et « performances ». Je prends quelques exemples dans ce que je connais un peu. La chanson française d’autrefois (Brel, Piaf, Brassens par exemple) était poésie rythmée, résultat d’un savant alliage (avec, souvent, un complexe travail d’orchestration), celle d’aujourd’hui, même quand elle est de bonne qualité mélodique, est pauvre de mots et de sonorités. Bien sûr il y a heureusement des exceptions. La peinture d’aujourd’hui, elle, est bien souvent une peinture « à l’estomac », jouant d’objets quotidiens pour plaire au vulgaire et d’astuces de forme, pour faire signe à l’amateur distingué. Je l’opposerai par exemple à l’hyperréalisme, qui est une sublimation (au sens freudien) du réel, et au surréalisme, dont le travail formel est extrêmement « léché ». Sans parler de l’œuvre purement mercantile, dont tout le succès repose sur une entreprise de promotion empruntant au marketing. Où est le beau là-dedans ?

Ce déclin ou cet oubli de la beauté s’inscrit à l’évidence dans la marchandisation du monde. La marchandisation, c’est le règne de l’utile tarifé. Mais, comme l’utile ne fait pas assez vendre, sauf (et encore…) quand il s’agit de ciment, de briques ou de chaudières, les marchands ont utilisé une parodie de l’art, l’ont en quelque sorte prostitué : c’est la publicité, qui joue de façon primaire sur les phantasmes, et qui va même jusqu’à piller les œuvres d’art. C’est l’une des astuces du marketing que d’associer aux objets des                    connotations artistiques. Un journaliste impertinent faisait remarquer que la musique d’ambiance dans les rayons des grands magasins  est une arme secrète du commerçant. Par exemple la musique classique est associée à des produits haut de gamme, même s’il s’agit de pâtées pour chat. Ou encore : «chaque fois que vous ferez vos courses au supermarché, ne vous étonnez pas d’entendre une ambiance de cascade sur un air de Brahms : vous serez au rayons des couches- culottes »[6]). Est-il besoin de le dire, aucune fonction de vérité ici, tout juste un racolage. Il n’y a, à mon sens, que la publicité sur les parfums qui comporte un élément de création artistique.

Le monde post-moderne est un monde pressé. Il faut produire, vendre et acheter vite, et le reste n’est que délassement, divertissement au sens pascalien du terme. L’œuvre d’art, avec ce qu’elle suppose de suspension du temps et de contemplation, d’épreuve du goût, n’y a plus sa place. Le monde actuel maudit les artistes, qui lui font perdre son temps. Il lui préfère l’évènementiel, le toujours nouveau, il programme l’obsolescence de l’ancien. Il aime les jeux vidéo, parce que le jeu absorbe toute l’énergie ailleurs contenue. Je ne voudrais pas m’étendre davantage, mais je crois pouvoir dire que, dans ce monde « sans cœur », il ne reste plus aux moins cultivés, quand ils ne supportent plus sa banalité et la pauvreté du quotidien, que la religion. Osons le dire, la mort de l’art fait le lit du religieux, un religieux qui fuit autant le mercantilisme que la jouissance sensible, parce que celle-ci a été trop dénaturée par lui.

Le monde contemporain n’apprécie pas les émotions sans désir. Il faut jouir tout de suite, et sans entraves, et pour cela multiplier les objets du désir. Certes il ne parle que de besoins, mais c’est bien le désir qu’il flatte, à travers les sollicitations permanentes de la consommation, offertes par l’hypermarché et l’e.commerce, voulant nous faire croire que le bonheur est à portée de la main. C’est aussi une façon de nous détourner de l’idée de la mort, qui pourrait nous conduire à relativiser la valeur des possessions. Or ce n’est pas du tout ce que fait l’œuvre d’art. Dans un très beau développement, Quiniou  (qui écrit très bien), nous explique comment la satisfaction esthétique, au lieu de nous faire oublier la perspective de la mort, ne nous procure qu’un répit et un moyen de consolation. Un répit, car le temps de la contemplation est celui d’un moment d’éternité (la suspension, la parenthèse dans la fuite en avant). Un moyen de consolation car elle nous ouvre sur la permanence de ces œuvres qui traversent les siècles et qui nous émeuvent encore. Et bienheureux celui qui peut laisser une telle trace.

Le monde contemporain n’aime pas le travail, l’infinie patience qui fait la belle œuvre, il ne considère que l’acte technique, à remplacer aussi vite que possible par la machine. Il va même jusqu’à demander à la machine de faire des objets soi-disant d’art à notre place. Ce sont des algorithmes (les logiciels) qui feront la mise en forme. Mieux, ou pire encore, il cherche à faire oublier au travailleur qu’il est un travailleur, avec le poids écrasant des rapports sociaux, pour lui faire croire que son destin est d’être un consommateur, et que le marché a toutes les ressources pour satisfaire le moindre de ses caprices.

Le monde contemporain enfin est hostile à l’universalité de l’œuvre d’art. Il exalte les différences, il adore le relativisme, qui lui permet de flatter le narcissisme et offre un espace indéfini à son productivisme et à son consumérisme des petites différences.

Il me reste à nommer, de son propre nom, l’organisateur de ce monde contemporain. C’est, on l’aura compris, le capitalisme absolu, celui qui aspire à faire fructifier à l’échelle la plus large possible et dans tous les domaines possibles, l’argent de la thésaurisation et de la spéculation plus que celui du commerce, comme le redoutait ce grand amateur d’art qu’était Keynes. Il faut lire ici un auteur qui y a vu particulièrement clair : le regretté Bernard Maris, dans son essai sur Capitalisme et pulsion de mort[7].



[1] Yvon Quiniou, L’art et la vie, Le temps des cerises, 2015.

[2] Ibidem, p. 95.

[3] Ibidem, p. 96.

[4] Muriel Barbery, L’élégance du hérisson, Gallimard, p.  164.

[5] Ibidem  p. 220.

[6] Pierre Barthélémy, dans sa rubrique « Improbabolologie » d’un supplément du journal Le Monde daté du 26 août 2015

6. Gilles Dostaler et Bernard Maris, Capitalisme et pulsion de mort, Arthème Fayard/Pluriel, 2010.

21 novembre 2018

pLAIDOYER POUR UN NOUVEAU SOCIALISME

 

 

Un post-capitalisme est une nécessité historique, si l’humanité ne veut pas tout simplement disparaître, et ceci dans un horizon qui ne se compte pas en plusieurs siècles. Inutile de rappeler ici les effets sur le changement climatique de ce qu’on a pu appeler « l’anthropocène », c’est-à-dire l’ère d’un développement industriel et urbain incontrôlé, qui a aussi pollué presque toute la planète, et d’une explosion démographique, qui a fait de nous une espèce vivante littéralement invasive.

Mais l’on commence seulement à en comprendre, de manière de plus en plus partagée, la raison essentielle : le capitalisme lui-même, dans sa poursuite d’une accumulation sans fin, axée sur la valorisation du capital, quel qu’en soit le coût humain et écologique, et ses corolaires : la soumission de la science à ses exigences, et le choix anthropologique d’une société individualiste d’hyper-consommation, surexploitant les ressources naturelles. Certains illuminés, les transhumanistes, eux aussi à la recherche du profit, pensent que l’on pourra transformer l’humanité elle-même, alors qu’elle reste ce que des millénaires d’évolution l’ont faite, avec les ressources limitées dont elle peut se nourrir et qu’elle peut utiliser.

Face à ce constat, un nouveau courant ressuscite la perspective du communisme, soit de manière modeste, en s’appuyant sur des expériences de partage ou de solidarité qui sont nées ici ou là, pour contrebalancer le mode de vie généré par le capitalisme, soit de manière plus radicale, à partir de la volonté de développer les services gratuits et de rétablir ou créer des « communs », naturels comme l’eau ou une forêt, industriels comme un centrale électrique, ou immatériels comme un logiciel. Il s’agirait de faire triompher la valeur d’usage sur la valeur marchande, et de gérer en commun de tels biens ou services, au-delà de la propriété privée mais aussi de la propriété publique.

Disons-le franchement, un tel communisme escamote des problèmes essentiels D’abord une société humaine ne peut se passer d’un calcul en valeur, qui prend en compte le coût en travail correspondant à leur production. Non seulement elle ne s’en est jamais passée, aussi loin que l’on remonte dans le temps, mais encore c’est le propre de l’espèce humaine de l’effectuer. C’était d’ailleurs l’avis de Marx lui-même. Il y a un second problème : le calcul des quanta de travail, mis en avant par ce dernier, et effectué par une planification a priori, est pratiquement irréalisable sans un certain recours à des mécanismes de marché, qui apportent aux agents, par tâtonnement, une masse d’informations que les ordinateurs les plus puissants ne pourraient traiter en temps réel, surtout dans un monde où le futur n’est jamais entièrement prévisible. Enfin on ne peut imaginer une économie développée sans un système de crédit monétaire, qui représente des avances sur l’avenir, et qui doit bien comporter une forme d’intérêt, pour inciter à économiser des ressources. L’idée du communisme garde certes le puissant avantage de servir d’analyseur aux maux d’une société (les inégalités sociales, les excès de la division du travail, les diverses aliénations, etc.), mais ne saurait définir un objectif pleinement atteignable, ni celui d’une distribution intégrale selon les besoins, ni même celui, intermédiaire, d’une distribution fonctionnant parfaitement selon le principe « à chacun selon son travail ».

Dès lors il me semble que l’alternative au capitalisme réside dans une repensée du socialisme, tirant les leçons des échecs des socialismes historiques et conduite pas à pas (y compris parfois avec des pas en arrière pour mieux aller de l’avant) vers le meilleur des possibles. Je voudrais en tracer les grandes lignes.

Ce socialisme reposerait d’abord sur la primauté des choix collectifs, élaborés de la manière la plus démocratique, sur ce que les libéraux appellent « les préférences individuelles ». Il s’agit de définir les grandes orientations et de les mettre en œuvre à l’aide d’une planification programmatique ou simplement incitative, se servant de plusieurs leviers indirects. Planification d’autant plus nécessaire qu’il faut faire face résolument aux défis écologiques, qui dépassent l’horizon de n’importe quelle entreprise, fût-elle publique, et a fortiori capitaliste.

Ce socialisme reposerait ensuite sur la promotion des biens sociaux, ceux qui font la citoyenneté, politique, mais aussi sociale et économique (l’éducation, l’information générale, la santé, le service de l’emploi, des biens de civilisation comme l’électricité ou l’usage de l’internet, ainsi que des biens stratégiques pour la communauté nationale). Font partie de ces biens sociaux les « biens communs », mais ils ne sont pas les seuls. Or c’est bien à l’Etat de les prendre en charge, car il représente la collectivité, ce qui n’exclut pas une production à petite échelle par des collectifs locaux non-étatiques, mais dans une coordination avec les services publics. Oui, à l’Etat donc, contrairement à ce que prônent le libertarisme capitaliste, qui veut tout livrer au marché, et même l’anarcho-communisme, qui verse dans l’utopie de l’auto-organisation généralisée, alors qu’une certaine centralisation des fonctions politiques s’impose dans une société complexe et où les citoyens ne sont pas prêts à délibérer de tout à tout instant, ce qui au surplus pourrait faire courir aussi le risque d’une tyrannie de la majorité (par exemple dans le choix des moyens de consommation).

L’Etat ne devrait pas s’occuper en effet des « biens privés », mais seulement fixer des orientations générales. Certainement il devrait être le plus démocratique possible dans ses fonctions régaliennes, mises au service de tous. Mais, s’agissant de la production des biens sociaux, dans des entreprises qui devraient être en majorité publiques (et, dans certains cas, monopolistiques), il devrait garder la main, tout en associant les employés et les consommateurs à ses décisions. Les services publics devraient être dans une large mesure gratuits (ce qui veut dire financés par l’impôt) s’agissant de biens sociaux de base, mais payants pour les autres (l’électricité, l’eau etc.) sans autre souci qu’une rentabilité économique, ceci afin d’éviter de satisfaire des goûts dispendieux, que même une morale publique ne saurait faire disparaitre. Il faudrait que la terre et les autres ressources naturelles restent ou redeviennent propriété publique, seul leur usage pouvant être concédé pour des durées limitées, car il  n’y a aucune raison pour que des personnes privées s’accaparent ce que la nature fournit gratuitement à tous

Venons-en aux biens privés. C’est ici qu’il faut trouver comment sortir du capitalisme tout en gardant certains secrets de son efficacité. Le capitalisme d’Etat, contrairement à ce que disent les libéraux, peut être préférable au capitalisme privé, puisqu’il n’est pas axé sur la  distribution de dividendes à des actionnaires privés et sur la valorisation de leurs actions, mais à des conditions qui évitent sa bureaucratisation : une autonomie réelle des entreprises, et, mieux encore, une participation des salariés à la gestion. D’autres solutions sont également possibles, mais on reste dans une logique capitaliste tempérée. La seule voie apparemment alternative que l’on connaisse aujourd’hui est celle des coopératives – les vraies, celles où les travailleurs prennent les décisions, selon le principe « un homme-une voix ». Mais cette voie a montré ses limites, en particulier du fait des limitations de son financement, qui doit rester majoritairement interne. Surtout les coopérateurs demeurent des propriétaires privés, cherchant à maximiser leurs profits, même s’ils sont distribués autrement, dans un univers qui reste largement concurrentiel (les gros finissent par éliminer ou absorber, forts de leur capital, les petits). Aussi la recherche s’oriente-t-elle aujourd’hui dans une autre direction : les coopératives n’auraient plus de capitaux propres, mais se financeraient uniquement par le crédit, dont des crédits à long terme, fournis pas des banques elles-mêmes socialisées (on n’entrera pas ici davantage dans le détail). Pour comprendre la logique de ces coopératives d’un nouveau genre, on dira qu’elles ne cherchent plus à maximiser le revenu d’un capital, mais à maximiser le revenu du travail (une fois payés les intérêts, les cotisations sociales et les impôts). Bien sûr subsisterait à côté la petite production, individuelle ou familiale.

Tout cela est bel et bon, dira-t-on, mais ce socialisme reste un socialisme avec marché et semble pensé à l’échelle nationale, alors que les grandes entreprises capitalistes se sont internationalisées, en décomposant leurs chaînes de valeur, ce qui leur confère une puissance inégalée et leur permet de coloniser les Etats. Enfin un tel socialisme fait une part trop belle au marché, lequel est porteur de toutes sortes d’effets pervers engendrés par la concurrence et a des effets dissolvants sur tous les liens sociaux. Certes ce sont là des problèmes majeurs, qu’on ne peut laisser sans réponses.

Il ne paraît pas possible d’inverser complètement le cours de la mondialisation. Tout ce qui pourrait être relocalisé sans perte d’efficacité (grâce aux économies d’échelle et aux synergies) devrait l’être, d’autant plus que cela diminuerait les coûts économiques et écologiques (de transport, de pollution notamment) de cette mondialisation. Mais, autant il est nécessaire d’endiguer et de combattre le libre-échange le plus destructeur, autant il importe de ne pas refermer les économies nationales sur elles-mêmes pour garder ses bénéfices, et en particulier le stimulant qu’il représente pour les économies des pays pauvres. De nombreuses voix plaident pour un protectionnisme limité et négocié, inspiré de la Charte de La Havane, voire pour un protectionnisme « altruiste ». C’est là, à coup sûr, la seule solution si l’on veut mettre fin à la concurrence déloyale qui vient accentuer la polarisation non seulement entre les pays, mais encore au sein de tous les pays, faisant exploser les inégalités. Tout cela suppose un certain retour des nations, tant décrié et combattu par le néo-libéralisme, avec notamment le recours à un certain contrôle des capitaux. Ces vieilles constructions historiques, certes souvent abusivement imposées, n’en restent pas moins un ciment social et une source de diversité civilisationnelle. Elles redeviendront la base d’un ordre mondial stable, si le  rapport entre elles est équilibré, avec des relations économiques gagnant-gagnant et une diplomatie où la recherche de la paix sera un objectif fondamental.

Un socialisme de marché purement concurrentiel aurait tôt fait de  reproduire des maux comparables à ceux du capitalisme. Rien ne prouve que des travailleurs associés dans des coopératives d’un nouveau genre, même s’ils avaient un accès égal au crédit, ne seraient pas tentés, sous le fouet de la concurrence, par les pratiques de corruption, de mensonge, de fraude, de manipulation (notamment via la publicité) qui sont systémiques dans le capitalisme. C’est donc ici bien sûr que l’Etat doit jouer son rôle de surveillance et de sanction. Mais c’est à la mauvaise concurrence qu’il faudrait également s’attaquer par une « socialisation » du marché, à savoir un système d’information qui favoriserait la coopération, également en faisant intervenir les consommateurs, tout en laissant jouer l’émulation. D’intéressantes propositions ont été faites en ce sens.

Ce rapide balayage de ce que pourrait être un socialisme qu’on dira plutôt avec marché que de marché laisse dans l’ombre quantité de questions. Il ne permet pas non plus d’évoquer tout ce qui, dans tel ou tel pays ou dans son sein, en représente des ébauches ou des prémisses, qui montreraient sa faisabilité historique. C’est pourtant d’elles qu’il faut repartir, si l’on ne veut pas seulement tirer des plans sur la comète, si bien faits soient-ils. Mais sans non plus coller au réel. On l’a dit en commençant, la période est celle de tous les dangers pour la survie de l’humanité sur la planète, et le capitalisme ne vient pas seulement la menacer, mais encore est porteur de guerres, comme l’orage porte la tempête. Marx disait que les hommes font l’histoire, mais ne savent pas l’histoire qu’ils font. Toutes les intelligences citoyennes doivent se liguer pour que chacun comprenne que le cours actuel ne peut continuer et qu’il existe des voies pour  le réorienter.

(Contribution au volume collectif La deuxième voie. 100 intellectuels s'interrogent sur le post-capitalisme, dir. André Prone, à paraître aux Editions Delga, 2019)

 

21 novembre 2018

ACTUALITE ET PERSPECTIVES DU SOCIALISME

 

 

Le déclin du socialisme

 

Il y a 50 ans le libéralisme économique était défait et le socialisme semblait en passe de l’emporter - même si le capitalisme restait dominant -, tant sa progression paraissait irrésistible et tant il occupait le paysage politique et intellectuel.

Souvenons nous. Le libéralisme économique avait conduit, lors de la grande dépression, l’économie mondiale à une catastrophe. Le séisme s’est produit au cœur du système capitalisme, aux Etats-Unis, mais il a entraîné des conséquences encore plus graves en Europe, en Allemagne notamment, et aussi dans le reste du monde, avec l’écroulement du cours des matières premières. Les conséquences politiques ont été encore plus dramatiques : essor du fascisme et du nazisme, coups d’Etat et multiplication des régimes autoritaires. Dans la plupart des pays qui possédaient des institutions de la démocratie libérale, celles-ci se sont effondrées.

Pendant ce temps là, l’économie soviétique, malgré son isolement, avait connu un essor remarquable[1], au point que même les économistes du capitalisme s’interrogeaient sur les raisons de son succès. Vers la fin des années 30 l’idée d’une intervention de l’Etat et même la notion de plan s’imposaient à la plupart d’entre eux.

Aux lendemains de la seconde guerre mondiale, personne ne doutait alors que la victoire sur le fascisme n’aurait pas été possible sans l’Armée rouge, et les puissances occidentales ont dû se résigner au basculement de l’Europe de l’Est dans le camp du socialisme. Après la révolution chinoise, et le succès militaire de la Chine dans la guerre de Corée, après la révolution cubaine et son impact dans l’Amérique latine, après la décolonisation, la victoire des communistes au Vietnam et l’apparition de régimes marxistes-léninistes même en Afrique, dans le courant des années 70, le socialisme représentait plus du tiers de la population de la planète.

Mais c’est en Occident même que le socialisme  faisait de petits progrès, au sein d’économies qui étaient des économies de marché. Tout d’abord ce fut la mise en place de l’Etat social ou de l’Etat providence. Un grand nombre de services échappait, plus ou moins complètement, au marché. Le marché du travail était désormais fortement régulé, via une législation sociale qui accordait aux salariés des droits collectifs et via une protection sociale à laquelle soit les Etats soit les capitalistes étaient tenus de contribuer. Dans un certain nombre de pays, il y eut un train important de nationalisations, qui conduisait à une économie « mixte », où le secteur public était minoritaire, mais occupait des positions clés (dans le crédit, l’assurance, les industries de base, les transports, l’énergie etc.). Il y eut aussi, notamment en France, une planification indicative, à travers laquelle l’Etat, les employeurs et les représentants des salariés essayaient d’anticiper les évolutions, et elle eut même un caractère incitatif, orientant le développement à travers des aides diverses.

A l’époque les partis ouvriers, et surtout le parti communiste, contestaient vigoureusement ce capitalisme d’Etat, à l’aide de concepts comme celui de « capitalisme monopoliste d’Etat » et d’impérialisme. Cette critique a négligé un point essentiel : le nouveau compromis social comportait bel et bien des éléments de socialisme, mais on ne s’en est rendu compte que bien plus tard, quand les libéraux ont entrepris de démanteler l’Etat providence. Sans aucun doute les régimes keynésiens ne visaient qu’à sauver le capitalisme, à le protéger contre ses propres excès, mais le souci de justice sociale, la volonté de réduire les inégalités, même de la part de gouvernements de droite (qui furent le plus souvent au pouvoir dans les années 50-60) était réel. Tandis que les partis communistes continuaient à lorgner sur l’Union soviétique, quelques partis socialistes avaient en vue une sorte de socialisme de marché (en France, avec le programme commun de la gauche, en Suède, avec la proposition du grand syndicat ouvrier de transformer une partie des profits en propriété salariale), tandis que les autres se satisfaisaient d’un capitalisme social.

Quelques années plus tard, le retournement était spectaculaire. Le libéralisme était revenu en force, le keynésianisme était accusé de tous les maux, la révolution conservatrice l’emportait en Grande Bretagne et aux Etats-Unis, les partis socio-démocrates perdaient le pouvoir ou se ralliaient au libéralisme, en essayant de le teinter de social. Une nouvelle orthodoxie s’est emparée de tous les centres de pouvoir pendant les années 80, au point de faire figure de « pensée unique ». Le marxisme a été vilipendé, accusé d’être, au même titre que le fascisme, porteur de totalitarisme. Le socialisme était déclaré, dans les pays occidentaux, antinomique avec les lois de l’économie, même sous sa forme modeste de l’Etat social, et incompatible avec la démocratie. La quasi-totalité des intellectuels l’ont banni de leur horizon.

Ce qui a porté le coup fatal à l’espérance socialiste, ce fut l’effondrement de l’URSS et du « camp socialiste ». On savait depuis longtemps que le système soviétique fonctionnait de plus en plus mal, et c’était déjà là un argument de poids pour ses adversaires. Bien qu’ils aient été totalement surpris par son implosion – il s’est désagrégé presque sans un coup de fusil – et que cela ait mis à mal la thèse dominante du totalitarisme, ils en ont immédiatement tiré profit pour triompher : si le socialisme s’était auto-détruit, c’est qu’il était vraiment à bout de souffle et qu’il ne trouvait plus personne pour le défendre ; quant aux anciens dirigeants communistes, ils confirmaient d’eux-mêmes la fin du socialisme, puisqu’ils s’étaient pour la plupart ralliés, et avec une vitesse stupéfiante, au néo-libéralisme le plus déchaîné.

 

Quelques raisons du tournant néo-libéral

 

Il faut s’arrêter un peu sur ces raisons, car on doit comprendre pourquoi le socialisme a brutalement décliné et, par là même, identifier les obstacles qui s’opposent, encore aujourd’hui, à sa résurgence.

Il y eut d’innombrables explications à la crise des régimes keynésiens qui avaient permis, en Occident, ce qu’on a appelé l’ ‘Age d’or’ ou ‘Les trente glorieuses’, et que personne n’avait anticipée. Et les néo-libéraux se sont empressés de fournir les leurs : l’économie, selon eux, était trop dirigée, les prélèvements sociaux empêchaient le libre jeu du marché, l’allocation du capital était faussée par toutes sortes de contrôles (par exemple l’encadrement du crédit ou le contrôle des changes), le marché du travail était rigidifié par une législation sociale trop contraignante etc. Mais cela n’expliquait guère pourquoi l’économie occidentale avait si bien fonctionné pendant trente ans, en particulier dans les pays les plus « dirigistes », comme la France ou le Japon.

Pour l’historien marxiste de l’économie les causes se trouvent dans les mécanismes de l’économie capitaliste, qui s’étaient simplement trouvés contrecarrés pendant cette période exceptionnelle. En effet le mouvement de concentration du capital s’était poursuivi sous la houlette de l’Etat keynésien et se trouvait maintenant freiné par lui. Les sociétés transnationales aspiraient à se dégager des limites que les Etats leur imposaient : elles voulaient pouvoir investir là où elles voulaient, quand elles voulaient, comment elles voulaient. La division internationale du travail devait se poursuivre coûte que coûte, en même temps que devait progresser plus vite le marché mondial. Dans leur concurrence acharnée, les oligopoles mondiaux voulaient délocaliser de plus en plus leur production vers les pays où les salaires et les conditions sociales permettaient de réduire les coûts.

En second lieu ces grandes entreprises avaient besoin, pour accumuler, d’accroître leurs profits. Or la progression continue des salaires les en empêchait, ce qui les a poussées d’une part à accélérer la mécanisation et d’autre part à exiger pour le moins une « modération salariale ». Ce fut ce qu’on a appelé la crise du profit, que l’économiste marxiste pouvait expliquer, en dernière instance, par la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. En troisième lieu les entreprises transnationales avaient besoin de se développer, même si elles redevenaient capables de s’autofinancer, par des acquisitions et des fusions. Et seul le développement des marchés financiers offrait la liquidité voulue à cet effet : c’est l’époque où les offres publiques d’achat et les offres publiques d’échange, ces techniques financières qui étaient depuis longtemps pratiquées aux Etats-Unis, mais qui étaient presque inconnues en Europe et au Japon, prennent leur essor[2].

Ce sont donc les exigences de la concentration et de l’internationalisation du capital qui ont sapé les fondements de l’Etat keynésien, et elles devaient produire les effets décrits par Marx : accroissement du chômage, montée des inégalités (paupérisation relative). Mais ce fut aussi le résultat des luttes de classes. Comme les luttes des salariés avaient imposé un partage des gains de productivité, les profits étaient atteints. Comme les ouvriers ne voulaient plus trimer comme ils l’avaient fait pendant la période du boom économique, le système taylorien était ébranlé et le combat pour réduire le temps de travail affectait aussi l’extorsion de la plus-value absolue[3].

 

La crise rampante du capitalisme financiarisé

 

Le néo-libéralisme semble avoir gagné la partie, puisqu’il continue aujourd’hui sa progression à marche forcée et que le socialisme semble remisé aux poubelles de l’histoire. Et pourtant, cette victoire n’en est pas une, ou plutôt c’est une victoire par défaut, le socialisme semblant désormais confiné, pour l’essentiel, à deux pays des confins de l’Asie (Chine et Vietnam). Tout porte à penser, en effet, que le capitalisme, loin d’être reparti d’un bon pas, connaît une crise rampante.

On peut noter, bien sûr, que les taux de croissance sont bien plus faibles qu’à l’époque keynésienne, au moins divisés par deux. Mais l’essentiel n’est pas là, car ce régime de croissance est quand même supérieur à ce que fut celui du capitalisme pendant une bonne partie de son histoire. Le point principal est, à ce sujet, que la croissance est devenue erratique, et que le risque d’une grande dépression, d’une récession dramatique de l’économie mondiale s’est présenté à plusieurs reprises. Plusieurs auteurs pensent que, avec la globalisation du capital et la vitesse de circulation des capitaux flottants, une crise plus grave encore que celle de 1929 aurait pu se produire. Et, ce qui a permis de l’éviter, non sans de graves conséquences dans les pays périphériques, mais prospères, ce furent précisément les institutions de l’Etat keynésien, qui a continué malgré tout à distribuer des revenus, et les interventions massives du FMI, bien qu’il ait fortement contribué à l’aggravation de la crise[4]. On n’a pas manqué de remarquer que la Chine a été préservée de la crise des pays du Sud-Est asiatique parce qu’elle restait maîtresse des mouvements de capitaux et de sa monnaie (à travers le contrôle des changes), que la Malaisie y a également échappé pour la même raison, et que même le Chili, qui fut un laboratoire du néo-libéralisme, avait trouvé les moyens de se protéger.

Si le capitalisme néo-libéral est ainsi menacé de crises graves, qui vont au-delà des cycles économiques habituels, c’est parce qu’il repose sur la « tyrannie des marchés financiers », dominés qu’ils sont par de puissants investisseurs institutionnels. On s’aperçoit de plus en plus que ces marchés sont largement incompétents, porteurs de corruption, structurellement instables, ce qui conduit de nombreux auteurs à tirer la sonnette d’alarme : le capitalisme n’est-il pas en train de s’auto-détruire ? En outre leur fonctionnement est très coûteux : la sphère financière prélève une énorme dîme sur l’économie.

La crise du capitalisme financiarisé est aussi rampante, parce que ce dernier ne cesse de creuser les inégalités. En exigeant des retours sur investissement de 15, 20, 25 %, il enrichit les actionnaires, mais appauvrit les salariés, fait des ponts d’or aux dirigeants de ses firmes, mais licencie à tout va. En soumettant les salariés à un chantage permanent, il les déstabilise (c’est ce qu’on appelle la « flexibilité » du travail). Il accroît donc en permanence le mécontentement social, ruinant le compromis social qui avait fait la stabilité du capitalisme keynésien.

Sur le plan politique, le capitalisme néo-libéral provoque une crise de la démocratie, qui est peut-être plus grave encore. Les gens se désintéressent de la vie politique, parce qu’elle n’offre plus de réelle alternative. Les partis deviennent de pures machines électorales, sans autre visée que de satisfaire des groupes d’intérêt. Pis encore : le projet et l’utopie néo-libérale sont d’en finir avec la démocratie politique, toujours susceptible de menacer les intérêts capitalistes ou en tous cas d’engendrer cette incertitude que détestent les marchés financiers. On va même jusqu’à suggérer de remplacer la démocratie citoyenne par la « république des actionnaires », ceux-ci étant censés porteur de préoccupations d’intérêt général (normes sociales et environnementales). Cette crise de la démocratie s’est traduite notamment par la montée de l’abstentionnisme et par le regain des partis politiques d’extrême droite, notamment auprès des catégories populaires.

Au niveau mondial le capitalisme néo-libéral a, comme le prévoyait Marx, érodé les bases que le capitalisme avait jusque-là plutôt utilisées : la famille, les structures de voisinage, la religion. Ce qui devait susciter des réactions d’auto-défense extrêmement virulentes, surtout dans les pays plus ou moins laissés pour compte par la mondialisation capitaliste, mais aussi au cœur des métropoles. Le fondamentalisme et le terrorisme islamiste en sont l’exemple le plus notoire. On ne comprend rien au fondamentalisme si l’on ne voit pas qu’il prend la place de ce que le capitalisme a détruit : la solidarité (les associations islamistes fournissent un succédané de l’Etat providence), les comportements non axés sur le profit (les banques islamistes en principe rejettent l’intérêt), l’espoir en une vie meilleure. Le capitalisme crée donc sans arrêt ses fossoyeurs, mais ce n’est plus la prolétariat en tant que tel : ce sont des individus poseurs de bombes ou kamikaze.

J’arrêterai là cette liste des facteurs de crise que le néo-capitalisme porte en lui comme l’orage porte la tempête. La question qui se pose désormais est celle-ci : pourquoi toutes ces conditions ne sont-elles pas ipso facto un terreau favorable pour le socialisme ? Car, on a beau chercher, on ne voit pas d’autre alternative se dessiner, et le socialisme est bien la seule idéologie laïque qui semble capable de faire pièce au capitalisme.

 

Les obstacles au retour du socialisme…ou comment reconquérir une hégémonie idéologique

 

Le premier obstacle est sans doute plus idéologique que politique. L’idée du socialisme est devenue confuse, illisible, parce qu’il n’existe plus de projet socialiste clairement identifiable, mais seulement de vagues invocations à plus de justice sociale et plus de solidarité, sans qu’on sache quel mode de production en serait porteur. A l’inverse le projet néo-libéral est parfaitement articulé : supériorité des marchés dans l’allocation des ressources (on rappelle sans cesse les bienfaits de la concurrence pour le consommateur), supériorité de l’entreprise privée (exaltation de la liberté d’entreprise, qui se réfère au petit entrepreneur, alors que la réalité est celle de la prédation des petits par les gros), neutralité et amaigrissement de l’Etat (on joue sur le thème toujours populaire de la réduction des impôts), valorisation de la responsabilité individuelle et critique de l’assistanat. Ce discours est loin de convaincre tout le monde, mais il finit par intimider ses interlocuteurs, réduits à des positions défensives. Il manque au socialisme un discours de combat, comme il en avait un à ses origines.

J’ajoute que l’énonciation d’un projet socialiste est une chose très complexe, parce que le projet ne peut pas être le même selon les conditions concrètes, qu’il devrait déboucher sur des programmes de transition qui ne peuvent être que modestes tant qu’on n’est pas dans une situation de crise dramatique, comme celles qu’ont connu récemment certains pays d’Amérique latine (tels l’Argentine ou la Bolivie), et que, en même temps il doit être articulé sur une perspective à long terme. Le socialisme doit faire rêver, tout en restant un socialisme du possible. Il doit redonner du sens à l’avenir. Car c’est là, précisément, que le projet néo-libéral échoue. Il peut ouvrir une carrière à des appétits individuels, il n’offre aucun idéal collectif. C’est bien pourquoi il en vient à se donner une couverture religieuse des plus réactionnaires pour mobiliser des couches de l’opinion (on l’a vu particulièrement avec le bushisme, mélange de darwinisme social et de fondamentalisme religieux).

Si je prends l’exemple de la Chine, il me semble que le projet socialiste y est en manque d’idéal. « Etape inférieure du socialisme » certes, mais quelles seraient les étapes supérieures ? Je sais bien qu’on ne peut faire bouillir les marmites de l’avenir, mais le projet marxien, si peu dessiné qu’il fut, avait un sens général identifiable et mobilisateur.

Le deuxième obstacle, du moins en Occident, réside dans la toute-puissance des appareils idéologiques, qui ne peut être comparée qu’à celle de la propagande nazie, sauf qu’elle ne dit pas son nom. Le socialisme ne peut y remédier qu’en créant ses propres moyens d’expression et de diffusion. Il peut se servir à cet égard de la puissance de l’Internet, de ses sites, de ses espaces de discussion, de ses moyens de téléchargement de l’information. A mon avis l’utilisation de cet outil né de la révolution informationnelle ne fait que commencer.

Le troisième obstacle, du moins en Occident, de nature politique, réside dans les pouvoirs d’une nouvelle bourgeoisie, je veux dire une bourgeoisie qui ne détient pas seulement des parts importantes de propriété dans les entreprises, généralement gérées par des investisseurs institutionnels, mais qui s’est installée au cœur de la finance, de l’Etat et des médias. La motivation des ultra-libéraux qui ont recommandé la privatisation accélérée des entreprises soviétiques était qu’il fallait créer le plus rapidement une bourgeoisie d’affaires, de telle sorte qu’elle soit assez puissante pour empêcher tout retour en arrière. Je crains que pareil danger ne menace le socialisme chinois. Le parti communiste aura beau garder les rênes, s’il laisse se développer de puissants intérêts privés dans la sphère économique, la pression de ces intérêts et l’esprit du capitalisme risquent d’être plus forts que lui. Et ce ne sont pas des rappels de l’esprit de Yan’an qui suffiront à contrebalancer cette tendance. Le seul moyen de faire face à la puissance de la bourgeoisie (y compris une bourgeoisie d’Etat, de plus en plus inféodée, dans les pays capitalistes, aux intérêts privés) est, bien entendu, de s’appuyer sur les couches populaires, non seulement d’obtenir leur soutien, mais encore de favoriser leur mobilisation.

J’en viens maintenant aux obstacles économiques. Ils sont nombreux. Je me contenterai de relever deux obstacles majeurs.

 

Deux obstacles économiques…ou comment les surmonter.

 

1° Le premier obstacle aujourd’hui réside dans la mondialisation. Nous avons vu que celle-ci a servi d’accélérateur à la concentration capitaliste, et que cette dernière exige à son tour une libéralisation des mouvements de capitaux, qui lui permet de se déployer[5]. Par ailleurs la mondialisation sert d’argument ultime pour justifier toutes les « réformes » : il faut s’adapter pour survivre dans le marché mondialisé. C’est ce que soutient aussi le libéralisme social : nous n’avons plus le choix, le mieux à faire étant de réguler cette mondialisation (le discours d’un Tony Blair est sans doute le plus significatif à ce propos).

Pour le socialisme, c’est effectivement un défi[6]. Les entreprises d’un pays socialiste devraient impérativement parvenir à la taille critique, si elles veulent affronter les mastodontes capitalistes sur le marché mondial. Mais le danger est de copier purement et simplement les objectifs, les techniques comptables, le type d’organisation et de management, les modes de financement des multinationales capitalistes. Car, à ce compte, pourquoi ne pas privatiser toutes les entreprises ?

Par contraste, on peut voir où résiderait la supériorité d’entreprises socialistes, quand elles prennent la forme d’entreprises publiques. Leur propriétaire ou leur actionnaire dominant étant l’Etat ou une collectivité publique, ou un ensemble de personnes publiques, elles peuvent, en particulier, rémunérer bien moins le détenteur de leurs actifs que les entreprises capitalistes, ce qui leur donne des possibilités d’auto-financement supérieures[7].

2° Un vice de structure des entreprises publiques était la confusion des pouvoirs : le gouvernement et l’administration étaient à la fois propriétaires des actifs, administrateurs des entreprises et gestionnaires, à travers des dirigeants nommés qui obéissaient plus ou moins aux ordres (il était aussi, d’une certaine façon, créancier en agissant sur la politique de crédit des banques publiques, et débiteur, quand ses entreprises étaient très endettées). L’entreprise capitaliste a connu des difficultés inverses à l’époque du capitalisme « managérial » : les dirigeants avaient leur propre stratégie, et les actionnaires n’avaient guère de pouvoir, du fait de l’asymétrie d’information entre eux et les premiers. Elle a essayé de résoudre cette difficulté en rendant le pouvoir aux actionnaires, et en contrôlant les directions d’entreprise par la « gouvernance d’entreprise », c’est-à-dire par un certain nombre de mesures tendant à obliger les gestionnaires à rendre régulièrement des comptes. Or on ne peut pas dire que ce fut un grand succès, car le jeu de poker menteur continue, comme on l’a bien vu avec certains scandales retentissants, qui démontraient la complicité entre les directions d’entreprises et toutes les instances censées les contrôler. Les entreprises publiques peuvent résoudre ce problème du gouvernement d’entreprise d’une autre manière, et c’est ce qui leur donnerait une supériorité.

Sans entrer dans les détails, les principes d’une réforme des entreprises publiques (hors services publics) seraient les suivants : l’Etat propriétaire (ou tout autre collectivité publique) verrait ses intérêts patrimoniaux représentés non par l’administration, mais par une instance autonome veillant à la bonne gestion des actifs[8]. C’est seulement au niveau de la planification que le gouvernement, sous l’impulsion et le contrôle du Parlement, agirait pour favoriser, par des leviers indirects tels que le taux de crédit, la fiscalité ou d’autres formes de subventionnement, des entreprises en fonction des priorités retenues et sans fausser la concurrence. Cette instance autonome désignerait les représentants de la puissance publique au conseil d’administration des entreprises, qui lui-même désignerait et contrôlerait la direction. Dans un système socialiste ce ne peuvent être les acteurs du marché financier qui évaluent la valeur et les résultats d’une entreprise (si marché financier il y a, dans le cas d’entreprises mixtes où les actions privées sont échangeables, il ne devrait servir que de complément). Un autre trait structurel des entreprises publiques serait la participation des salariés, non point en tant qu’actionnaires, mais en tant que tels, à divers niveaux, et notamment au sein du conseil d’administration. Si cette participation est réelle, elle permet non seulement de motiver et de responsabiliser le personnel, mais aussi de surveiller la gestion, bien mieux que toute surveillance extérieure, car le personnel est bien celui qui connaît le mieux le fonctionnement effectif des entreprises. Ce serait là une troisième supériorité, et non la moindre, de l’entreprise socialiste sur l’entreprise capitaliste.

Nous venons de voir deux sérieux problèmes, qui sont peut-être en passe d’être surmontés aujourd’hui en Chine. Mais, naturellement, il faut les réinscrire dans le cadre d’un projet socialiste global.

 

Redessiner un projet socialiste

 

Je serai ici très bref, puisque j’en reparlerai dans une prochaine conférence. Dans un ouvrage récent et dans quelques articles[9], je me suis essayé à repenser un tel projet pour un socialisme « avancé », dans un pays développé. Voici ses grandes lignes.

 

1° S'il faut trouver une expression condensée pour caractériser le nouveau projet socialiste, je propose celui de démocratie économique, en ne le limitant plus au sens étroit de la démocratie d'entreprise. La démocratie économique comporte en effet trois aspects essentiels.

C'est tout d'abord la démocratie politique appliquée à l'économie, autrement dit le fait que le peuple souverain peut, de diverses façons, effectuer un certain nombre de choix collectifs, qui lui permettront d'orienter et de maîtriser le développement économique. Je voudrais distinguer ici fortement les choix collectifs des choix privés. Les premiers concernent de grandes orientations macro-économiques ou sectorielles (par exemple la répartition entre consommation et investissement, entre travail et temps libre, ou encore telle bifurcation technologique, tel type d'agriculture etc.), les seconds relèvent du libre choix des individus en tant que tels (par exemple ce qu'ils consomment, le choix de leur profession ou de leurs loisirs, de leur mode d'habitat ou de transport etc).

En disant cela nous récusons une "économie de commandement" ou une "économie administrée", où le politique décide de tout, où il impose des normes collectives tant aux individus qu'aux collectifs de travail, où il fixe jusqu'à la hiérarchie de nos besoins. Une telle société collectiviste n'est plus en phase avec le processus d'individualisation qui caractérise les sociétés émancipées de la pénurie et de la misère, et ne correspond nullement à l'idéal communiste, qui était celui de l'épanouissement de l'individu socialisé. Mais nous nous opposons tout autant à une société d'individus atomisés, livrés au pur jeu de leurs intérêts personnels, indifférents les uns aux autres, bref à la société rêvée par les ultra-libéraux.

Cela veut dire aussi que la démocratie ne va pas sans une certaine planification, faute de quoi elle perd sa substance pour n'être plus qu'un système de "gouvernance", confiée à des experts chargés d'élaborer et d'appliquer les règles d'un marché aussi concurrentiel que possible, un système fondamentalement non interventionniste.

La démocratie économique, c'est en second lieu le choix et la production d'un certain nombre de biens sociaux. Permettez moi de vous proposer ici une nouvelle distinction : celle entre biens sociaux et biens privés. Par biens sociaux j'entends d’abord ceux qui sont nécessaires à l'exercice de la citoyenneté, ceux qui font que la liberté politique puisse être non pas seulement négative (ne pas être soumis), mais positive (jouer un rôle politique). Les citoyens veulent avoir notamment des moyens d'éducation et d'information. Les biens sociaux sont aussi ceux qui font nation, ceux qui font les individus ont un certain nombre de choses en commun - du branchement électrique au bureau de poste et au jardin public - auxquelles ils accèdent sur un pied d'égalité. Enfin les biens sociaux sont aussi ce que j'appellerai des biens "stratégiques" : si la défense, les technologies de pointe, la recherche ne sont plus que l'affaire des oligopoles mondiaux, c'est est fini de toute sorte d'indépendance, surtout quand la puissance dominante s'arrange, elle, pour garder la haute main sur eux.

La démocratie économique, c'est enfin la démocratie d'entreprise. Vous noterez que je ne l'ai mise qu'en troisième position. Ce n'est pas que je la considère comme secondaire, bien au contraire. La révolution la plus profonde est là, puisque c'est sur leur lieu de travail que les individus, qui y passent la plus grande partie de leur vie éveillée, doivent pouvoir retrouver le sens et la responsabilité de leurs actes. Une certaine autogestion est donc, selon moi, indispensable au projet socialiste[10].

Vous remarquerez que jusqu'ici je n'ai guère parlé des formes de la propriété. C'est parce que, à mon avis, quelle que soit leur importance, mise au premier plan par toute une tradition marxiste, elles doivent se déduire des trois principes de la démocratie économique, telle que je viens de les énoncer, tout autant que du phénomène thématisé par la même tradition, celui de la socialisation des forces productives. Reprenons en effet nos concepts. Les choix collectifs n'impliquent aucunement la propriété publique, mais seulement l'intervention publique, qui peut disposer de toutes sortes de moyens indirects pour agir sur la propriété privée (modulation du crédit et de la fiscalité, commandes publiques, subventions, contrôle des prix dans certains cas). Mais ils déterminent le périmètre et le poids des biens sociaux, et les biens sociaux, eux, supposent en général la propriété publique, parce qu'elle seule permet d'assurer leur qualité de service public - ce qui laisse toute une part au choix privé (par exemple je peux choisir mon médecin). Pour tout ce qui concerne, en revanche, les biens privés, la propriété publique n'est plus nécessairement requise, les pouvoirs publics n'ayant plus d'obligation en la matière, mais naturellement cela ne veut pas dire que le socialisme doit les abandonner au secteur capitaliste, car ce serait alors le troisième pilier de la démocratie économique - la démocratie d'entreprise - qui s'effondrerait.

2° Tout cela m'a conduit à une idée qui n'est pas nouvelle, mais qu'il faudrait repenser à nouveaux frais : l'existence de plusieurs secteurs dans une économie socialiste.

Il y aurait d'abord le secteur public des services publics. Si l'on excepte des services comme la justice, l'éducation ou la santé, où un grand nombre de prestations serait gratuite, ces services seraient généralement marchands, mais faiblement marchands, je veux dire payés par les usagers, mais avec une péréquation telle qu'elle permette l'égalité d'accès. La concurrence n'y serait admise que si elle est bénéfique, encadrée, et seulement entre entreprises publiques, sauf exception. J'ai fait ici, dans mon dernier livre[11], un certain nombre de propositions précises, dont je parlerai dans mon autre conférence.

Il y aurait ensuite ce que j'ai appelé un "secteur socialisé", où les entreprises pourraient être de très grande taille, et même transnationales, chaque fois que cela comporte un réel avantage économique (économies d'échelle et synergies). Ces entreprises seraient autogérées, mais leur financement serait mutualisé. C'est là que, m'inspirant d'autres auteurs, j'ai proposé un système novateur, que je résumerai dans mon autre conférence. Il était impossible, bien sûr, de tester empiriquement la validité d'un tel modèle, puisqu'il n'existe pas, mais j'ai cru trouver dans les expériences, il est vrai très circonscrites, de "financement solidaire", des techniques et des réalisations qui plaident en sa faveur. Ce serait là une alternative à un système d'entreprises publiques concurrentielles, mais encore axées sur la rentabilité, telles qu'on peut les trouver aujourd'hui en Chine.

Enfin il y aurait un secteur privé. On ne voit guère l'intérêt ni même la possibilité d'entreprises socialisées quand la production est à toute petite échelle : artisanat, petit commerce, certaines professions libérales. Mais le secteur capitaliste ne serait nullement interdit, d'abord parce qu'il est toujours dangereux d'interdire, ensuite parce qu'il peut représenter un challenge permanent pour le secteur socialisé, notamment en ce qui concerne l'esprit entrepreneurial - le meilleur du capitalisme. Il pourrait aussi bénéficier des incitations de la planification. Mais il devrait être soumis à un certain nombre de normes sociales - il s'agit non seulement de protéger ses travailleurs, mais d'éviter, ici encore, une concurrence déloyale.

 

3° Je vous parlerai, dans ma prochaine conférence, davantage du plan - moyen de remédier aux défaillances du marché, mais surtout lieu d'exercice de la démocratie -, de la politique économique qui lui serait subordonnée, de la socialisation des marchés et des institutions politiques, qui devraient être profondément transformées, mais je n'en aurai pas le temps.

Ce modèle, je l’ai dit, suppose un niveau de développement élevé. Et ceci me conduit à une dernière question, dont je ne dirai que quelques mots : où, dans quels pays, le socialisme aurait-il des chances, de naître ou de renaître ?

 

Le socialisme dans quels pays ?

 

Il y a une quinzaine d’années, je m’étais posé cette question, et j’y avais répondu en gros de la manière suivante. Le socialisme suppose un niveau de développement économique (disons, pour aller vite, de socialisation des forces productives) important, mais aussi un niveau d’instruction, de culture, de démocratie (une tradition de longue date), des besoins (des besoins qualitatifs, une fois que les besoins de base sont satisfaits), qu’on ne peut trouver que dans les pays capitalistes avancés ou certains pays ex-socialistes. Ce qui était conforme à la pensée marxiste. Mais, m’appuyant sur la théorie de l’impérialisme (le développement inégal et combiné), je considérais que le socialisme ne pouvait trouver un terrain favorable dans les grandes métropoles capitalistes, et j’excluais donc les Etats-Unis et le Japon. Je pensais en revanche que l’Europe serait la « zone des tempêtes », car elle ne pourrait maintenir son rang mondial qu’en s’unifiant, et ne pourrait s’unifier que contre son mode de construction libéral, qui mettait tous ses pays en concurrence les uns avec les autres. La suite de l’histoire a montré que ne n’avais pas tout à fait tort : la construction actuelle, à la fois néo-libérale et technocratique, la condamne au déclin, ce que ses populations, fortement touchées par le chômage, les délocalisations, la stagnation du niveau de vie, le déclin de l’Etat providence, le creusement des inégalités, supportent de plus en plus mal. Mais je pensais que cette situation de crise molle ne s’aggraverait que parce que les pays de l’Est européen, une fois les illusions passées, ne supporteraient pas la rétrogradation, la « tiers mondisation », qu’ils connaissaient. C’est là que je me suis trompé : la catastrophe a été telle, et la vieille inertie du monde du travail si forte, qu’ils ont accepté sans résistance de se jeter dans les bras des investisseurs occidentaux, avec la complicité de leurs dirigeants. Cette situation n’est pas destinée à perdurer, car la crise de l’Europe ne fait que prendre de l’ampleur. Mais un retour vers une forme de socialisme n’est pas pour demain.

A l’époque j’avais complètement mésestimé le dynamisme de la Chine (puis du Vietnam). Je considère aujourd’hui que c’est là le grand évènement de la période contemporaine, celui qui redonne des chances au socialisme, dans des pays qui sortent précisément du sous-développement. Est-ce à dire que dans le reste du Tiers Monde (qu’on appelle aujourd’hui plus justement les pays du Sud), le socialisme reste indiscutablement prématuré ? Il y a quinze ans, je n’excluais pas que certains pays se dirigent quand même vers une économie mixte, avec un secteur public rénové et une politique volontariste. A l’heure actuelle, cette perspective me paraît encore plus vraisemblable, d’abord parce qu’un certain nombre de pays sortent de leur marasme, créé par la « crise de la dette », ensuite parce que l’impérialisme y a fait tant de dégâts qu’il y est redevenu un adversaire. On peut dire qu’elle est déjà en train de devenir une réalité au Vénézuela, en Bolivie et en Equateur. Or la Chine peut ici jouer un grand rôle, d’une part en montrant que le développement est possible sans s’aliéner au capital international, d’autre part en indiquant des voies possibles de transition, sans se déconnecter excessivement de la mondialisation, enfin en soutenant les expériences étrangères pacifiquement et sans prosélytisme, là où l’impérialisme fait tout le contraire.

 

[1] Entre 1929 et 1940, la production industrielle de l’URSS fut multipliée par 3. De 5% des produits manufacturés dans le monde, elle passa à 18% en 1938.

[2] Vers la fin des années 70 le crédit bon marché était encore la principale source de financement extérieur des entreprises, d’autant plus que les euro-dollars avaient permis de multiplier les offres de crédit à court terme (ce qui a conduit à l’endettement accéléré du Tiers Monde). Ce fut le brutal relèvement du taux d’intérêt par les autorités monétaires américaines qui fit basculer tout le système de l’allocation du capital : désormais s’endetter revenait trop cher, et il fallait recourir au marché des obligations, et surtout au marché des actions pour augmenter la part des capitaux propres.

 [3] On peut être surpris par la faible résistance, pendant les années 80, des salariés du bas de l’échelle, à la dégradation de leur condition. Deux éléments peuvent l’expliquer en partie : d’une part la pression d’un chômage grandissant, d’autre part le maintien relatif d’une protection sociale, qui empêchait les revendications de tourner à l’explosion sociale. Ce n’est que beaucoup plus récemment que la bourgeoisie a tenté de résoudre le problème social avec l’actionnariat salarié.

[4] Sur le rôle de pompier pyromane du FMI, cf Joseph Stiglitz, La grande désillusion, Fayard, 2002, pour l’édition française.

[5] L’accumulation, il faut le remarquer, est surtout extensive : les entreprises capitalistes grossissent en absorbant des concurrentes ou en fusionnant avec elles. Mais les effets d’échelle restent importants, ce qui explique, notamment à travers la progression de la recherche-développement, la rapidité du progrès technique

[6] Car on ne peut plus envisager de « construire le socialisme » dans un seul pays. L’exemple de l’Union soviétique, comme celui de la Chine avant l’ouverture, sont là pour montrer ce qu’il en coûte de se couper du marché mondial. Je ne vais pas ici peser les avantages et les dangers d’une insertion dans le marché mondial, ni évoquer les bienfaits relatifs d’un certain protectionnisme, mais il est clair que c’est là un problème majeur.

[7] L’Etat ne doit pas, comme dans l’ancien système socialiste, pomper les profits des entreprises, mais leur laisser à la fois une large autonomie et la plus grande partie de leurs profits, se reposant désormais sur l’impôt pour alimenter les finances publiques. Ce prélèvement excessif, et arbitraire, est aussi ce qui a grandement handicapé les entreprises publiques des pays occidentaux, en particulier en France. Et c’est ce dysfonctionnement qui a servi à son tour de justification à la privatisation.

[8] Il me semble que tel est aujourd’hui en Chine le rôle de la Commission de supervision et d’administration des actifs de l’Etat, ou de ses instances locales. En France la droite a créé une institution du même type (l’Agence des participations de l’Etat), mais celle-ci calque ses critères d’évaluation sur celui des entreprises cotées en Bourse, ce qui est en général le préalable à une privatisation.

[9] Le socialisme est (a) venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, Paris, 2004.

[10] Mais pas une autogestion complète, d'abord parce qu'elle ne peut pas aller bien loin, dès lors que l'autofinancement ne suffit plus, ensuite parce qu'elle se priverait de toutes les ressources de la coopération, enfin parce qu'elle générerait de nouvelles inégalités, dans la mesure où, comme dans le capitalisme, elle reposerait sur une accumulation privée.

 [11] Le socialisme est (a) venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004.

 

(Conférence préparée pour l'Académie des sciences sociales de Shangaî en octobre 2005, reprise dans mon livre Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Le Temps des cerises, 2011. Depuis lors la grande crise de 2007-2008 est venue confirmer l'analyse, en attendant la prochaine...

21 novembre 2018

UN MODELE SOCIAL-DEMOCRATE POUR LA CHINE?

 

Remarques critiques sur La voie chinoise : Capitalisme et Empire

de Michel Aglietta et Guo Bai

 

par Tony ANDREANI* et Rémy HERRERA**

 

Ce livre développe, de manière très argumentée et fouillée, des thèses originales sur la Chine – originales par rapport au consensus médiatique ambiant selon lequel le système chinois serait une combinaison aberrante entre la dictature « communiste » d’un parti unique et les dérives d’un capitalisme débridé. Selon Michel Aglietta et Guo Bai, on aurait affaire en Chine à un « capitalisme sui generis », régulé par un pouvoir bureaucratique qui, pour sauvegarder ses intérêts et sa légitimité, tiendrait sous contrôle les intérêts privés capitalistes et chercherait les moyens de maintenir un consensus social. Plus original encore : ce système serait bien plus apte que le capitalisme occidental non seulement à accroître la « richesse réelle », ce qui ne se confond pas avec la croissance du produit intérieur brut – car le développement doit être durable, préserver les ressources naturelles et se soucier des générations futures –, mais aussi à améliorer le bien-être social, ce qui dépend de choix politiques. À cet égard, le système politique chinois lui-même se montrerait supérieur aux démocraties libérales par sa capacité à planifier l’avenir, son éthique (d’inspiration confucianiste), sa volonté d’impulser des formes de démocratie participative compensant son autoritarisme. À suivre l’orientation générale des auteurs, on a le sentiment que les points positifs du système chinois finissent même par l’emporter sur ses aspects négatifs. Mais à condition que soient surmontés, par une nouvelle régulation, les déséquilibres actuels, et le livre fournit un certain nombre de préconisations précises à cet effet. Au bout du compte, comme on va le voir, c’est bien une sorte de compromis social-démocrate qui est proposé aux dirigeants chinois – alors même que celui-ci est délabré dans les pays occidentaux –, mais en l’adaptant à l’âge de la mondialisation et au défi environnemental. Ce sont ces thèses, ainsi abruptement résumées, que nous nous proposons de soumettre à un examen critique.

 

Un « capitalisme sui generis » ?

 

La grille d’analyse, exposée en détail au début du livre, est celle de la théorie de la régulation, dont Michel Aglietta est l’un des chefs de file et, peut-être, le contributeur le plus prestigieux. En voici l’essentiel. À partir du moment où les individus sont séparés par l’échange monétaire et où le travail est séparé du capital seul détenteur des moyens de production, nous avons affaire à des régimes capitalistes. Ces derniers ne diffèreraient que par les institutions (les règles, les « croyances »…) qui régulent cette double séparation – liée donc au marché et à la propriété privative. Ces capitalismes impliquent aussi ces marchés particuliers, dits « des promesses futures », que sont le marché du crédit et les marchés financiers, indispensables à une bonne allocation des capitaux productifs, et dont l’objectif est de faire de l’argent avec de l’argent. Enfin les relations entre États sont arbitrées par la finance, puisque c’est elle qui, au niveau mondial, commande la distribution des différentes catégories de capitaux selon divers modes de régulation. À partir de ces prémisses, le système chinois actuel ne peut être conçu que comme une forme particulière de capitalisme, qui s’opposerait à la « période socialiste » de l’ère maoïste (et à celle du « socialisme réel » des pays ex-communistes). À noter ici que, implicitement, les auteurs ne reprennent pas à leur compte les analyses d’autres théoriciens régulationnistes qui voyaient dans les systèmes de cette période aussi une forme particulière de capitalisme, une forme où l’économie était davantage une économie administrée et de commandement qu’une économie étatique de marché. – et nous aurions plutôt tendance à leur donner raison, quoiqu’à partir d’autres référents théoriques, mais aboutissant à la même conclusion de ce que nous appellerions un « capitalisme sans capitalistes ». Le problème est selon nous que, pour tous ces auteurs, le socialisme semble ne pouvoir être rien d’autre (ni de plus) que cela.

Nous remarquerons, premièrement, que, dans cette interprétation, il ne reste pas grand-chose du marxisme – dont Michel Aglietta s’est pourtant inspiré jusqu’à la fin des années 1970. Le capitalisme est plus complexe pour l’analyse marxiste. Il implique une séparation bien plus forte entre la propriété des moyens de production et le travail. Pour Marx, les détenteurs du capital sont tendanciellement des collectifs, et ceux-ci n’effectuent plus aucun travail dans la production, de quelque nature que ce soit. Ceci se réalise pleinement dans le capitalisme financiarisé contemporain : le management y est délégué à des gestionnaires, et le profit d’entreprise y prend la forme de la pure valeur actionnariale (ou « valeur créée au profit de l’actionnaire », définie comme l’excédent par rapport à l’intérêt). S’il en est ainsi, il nous semble que de très nombreuses petites entreprises chinoises relèvent plus de la production familiale ou artisanale que du mode de production capitaliste. Deuxièmement, la logique du capitalisme est celle, bien connue, de la maximisation du taux de profit distribuable aux propriétaires (forme particulière de la plus-value selon Marx). Or ce n’est pas précisément celle observée dans les entreprises publiques chinoises, comme en témoigne l’inexistence ou la faiblesse des dividendes versés à l’État, lesquels ressemblent plutôt à une taxe sur le capital (nous y reviendrons). Troisième observation : la séparation capital/travail peut être, et est bien souvent, très relative dans le contexte chinois. On verra qu’elle est limitée dans le cas des entreprises publiques – ce qui empêche de les considérer simplement comme une forme de capitalisme d’État –, et qu’elle l’est encore plus dans l’économie « collective », où les travailleurs participent à la propriété du capital, ou bien en ont la pleine propriété comme dans les coopératives (par actions ou non) ou les communes populaires maintenues. Bien sûr, dans ces derniers cas, ils restent plus ou moins éloignés (« séparés ») de la gestion, mais tout ce champ de l’économie non-étatique est totalement oublié dans le livre, et ne saurait être rangé dans la catégorie d’un « capitalisme sui generis ».

Laissons pour le moment ces observations pour noter que l’analyse de Michel Aglietta et de Guo Bai écarte d’un revers de main celle des principaux dirigeants chinois, dans la plupart de leurs déclarations publiques. Au-delà du contenu idéologique et de la « langue de bois » qui caractérisent nombre de discours officiels – qu’ils soient chinois ou occidentaux, notons-le – et brouille les terminologies, les responsables chinois ne nient évidemment pas qu’il existe aujourd’hui dans leur économie un important secteur capitaliste privé, autochtone ou étranger. Mais ils en font une composante d’une « économie socialiste de marché », économie mixte où « la prédominance est accordée au secteur public » et où l’on doit « renforcer la puissance globale de l’État socialiste ». Selon maints dirigeants chinois, leur pays serait ainsi dans une « phase primaire du socialisme », soit une « étape incontournable » pour développer les forces productives (et « qui demandera une centaine d’années pour arriver à son terme »). La visée historique reste celle du socialisme développé et du communisme – sans, il est vrai, que leurs contours respectifs soient clairement définis. Pour nos auteurs, bien qu’ils ne le disent pas aussi nettement, ces déclarations ne peuvent être que de façade, l’habillage idéologique d’une forme particulière de capitalisme, et elles ne mériteraient pas d’être prises véritablement au sérieux. Pour eux, le socialisme serait mort et enterré avec la « période socialiste » échue. Serait-ce donc, en Chine aussi, la fin de l’histoire ?

 

Notre grille de lecture

 

Nous allons faire une toute autre lecture du « socialisme à la chinoise » à partir d’une grille d’analyse différente, qui serait celle, en général, d’un socialisme de marché ou avec marché. Ce socialisme, en quelques mots, reposerait selon nous sur les sept piliers suivants, lesquels sont largement étrangers au capitalisme :

1° la persistance d’une puissante planification, qui prend des formes diverses et mobilise des instruments distincts selon les secteurs concernés ;

2° une forme de démocratie politique rendant possibles les choix collectifs qui sont à la base de cette planification ;

3° des services publics qui conditionnent la citoyenneté politique, sociale et économique et qui, comme tels, sont hors marché ou faiblement marchands ;

4° des formes de propriété diversifiées et adéquates à la socialisation des forces productives : les entreprises publiques en sont une pendant une longue période de transition, à condition cependant de différer de la firme capitaliste sous plusieurs aspects, notamment celui de la participation des travailleurs à la gestion. D’autres formes, allant de la petite propriété privée individuelle jusqu’à divers types de propriété socialisée, sont également possibles. Point absolument fondamental, la propriété de la terre et des ressources naturelles doit rester du domaine public. La propriété capitaliste est maintenue, voire encouragée, durant la transition, pour dynamiser l’économie et inciter les autres formes de propriété à faire preuve d’efficacité ;

5° l’orientation générale consiste à accroître les revenus du travail par rapport aux autres sources de revenus, et à promouvoir la justice sociale en profondeur, dans une perspective égalitariste ;

6° la préservation de la nature, à considérer comme étant indissociable – et non pas antagonique – du progrès social, est l’un des objectifs centraux du développement économique, de manière à maximiser la richesse effective ;

7° les relations économiques entre les États reposent sur un principe gagnant-gagnant, et les relations politiques sur la recherche de la paix et de rapports équilibrés entre les nations et les peuples.

En confrontant le « socialisme à la chinoise » à cette grille de lecture, nous verrons que, malgré maintes critiques, il n’en est pas si éloigné que cela, bien qu’on puisse y distinguer deux lignes qui s’y opposent : l’une qui est effectivement proche de la voie social-démocrate renouvelée proposée par Michel Aglietta et Guo Bai, et une autre qui serait plus proche de la voie socialiste. Revenons maintenant à l’analyse de nos auteurs.

 

Quelques déséquilibres de l’économie chinoise actuelle

 

Michel Aglietta et Guo Bai partent d’un constat difficilement contestable : il y a de profonds déséquilibres dans l’économie chinoise. La part consacrée à l’investissement dans le revenu national, au lieu de diminuer à mesure que se réalise la phase d’accumulation nécessaire à un décollage rapide de l’économie, continue à augmenter, et ce aux dépens de la consommation, même si le niveau de vie s’est énormément amélioré. L’investissement dans les services (destinés aux ménages ou aux entreprises) progresse bien moins vite que l’investissement dans l’industrie. L’immobilier a tendance à s’emballer, une tendance qu’il faut constamment combattre par des restrictions de crédit. La part du revenu des ménages dans le revenu national ne cesse de baisser. Le taux d’épargne est excessif ; ceci étant dû en particulier à l’insuffisance de la couverture sociale qui conduit les ménages à développer une épargne de précaution. Les ressources naturelles ne sont pas assez taxées pour éviter le gaspillage et les dégâts environnementaux, et pour permettre la transition énergétique. Le système économique chinois est trop dépendant des exportations et pas assez recentré sur le marché intérieur. Il en résulte un déséquilibre de la balance des paiements, qui se traduit par une accumulation croissante de réserves de change, placées à l’extérieur, notamment en bons du Trésor états-uniens, avec tous les aléas que cela comporte. Les auteurs de La Voie chinoise pensent que gouvernement chinois est conscient de ces déséquilibres et qu’il essaie d’y remédier, mais sans grand succès. Et ils proposent leurs solutions – sur lesquelles nous allons revenir par la suite, point par point.

Nous ferons observer, pour notre part, qu’il est clair que l’un des traits les plus frappants de l’expansion de l’économie chinoise est le dynamisme de ses exportations de marchandises, depuis les années 1990, et surtout 2000, et que seul l’impact de la crise mondiale a interrompu en 2008-2009. Mais il serait hâtif d’en conclure que les exportations de biens et services constitueraient le moteur principal de la croissance du pays. Car la stratégie de développement appliquée par les dirigeants chinois s’appuie sur un modèle relativement plus « auto-centré » et cohérent que dans toute autre économie du Sud (et de l’Est). Pour la plupart des entrepreneurs chinois des secteurs manufacturiers, ce qui compte, fondamentalement, ce sont les débouchés intérieurs de leurs productions. C’est surtout l’essor de la demande domestique, stimulée par une consommation des ménages en hausse et soutenue par des dépenses de l’État en capital (tout spécialement d’infrastructures), qui guide vers l’optimisme leurs plans d’investissements. En conséquence, le rythme accéléré des gains de productivité du travail a permis d’accompagner l’augmentation assez rapide des salaires réels industriels, sans que l’accroissement relatif des coûts du travail chinois ne détériore la compétitivité du pays. Les exportations (comme les investissements directs étrangers) jouent plutôt un rôle d’appoint ; et c’est précisément ce qui nous permet de comprendre qu’en 2011, par exemple, la contribution nette négative de ces exportations à la croissance économique (de l’ordre de -5 %) n’ait pas gêné le dynamisme de cette dernière (qui, une fois encore, a tourné autour des +10 %…).

 

« Mauvaise allocation des facteurs » ?

 

Les auteurs du livre considèrent que la plupart des problèmes de déséquilibres précédemment évoqués viennent d’une grave « distorsion des prix des facteurs », et qu’il faudrait davantage développer les marchés en les libérant des contraintes administratives pour permettre une « meilleure allocation de ces ressources ». En premier lieu, le prix du capital argent est rendu artificiellement bas par une « répression » des taux de crédit – résultant d’une administration de ces derniers, même si celle-ci a été assouplie. L’épargne des ménages est trop faiblement rémunérée, ce qui permet aux établissements bancaires, tout en faisant des profits élevés, de prêter aux entreprises à si bon marché qu’elles peuvent continuer à investir très fortement. En outre, ce faible prix de l’argent favorise plutôt des investissements à grande échelle, et donc en particulier ceux des entreprises publiques de très grande taille, au détriment des petites et moyennes entreprises que l’on trouve surtout dans le secteur privé. Toujours selon les auteurs, il faudrait en conséquence libéraliser les taux d’intérêt afin de décourager un certain nombre d’investissements trop intensifs en capital susceptibles de freiner le progrès technologique et la capacité de création de valeur ajoutée (celle-ci étant plutôt orientée à la baisse). Corrélativement, cette libéralisation des taux de crédit permettrait une meilleure mise en concurrence des banques.

S’agissant du marché du travail, il conviendrait de ne pas l’entraver par une dualité artificielle résultant de différences introduites entre les travailleurs des villes, qui disposent de contrats relativement protecteurs (surtout dans les entreprises publiques), et les travailleurs migrants, lesquels sont trop fréquemment privés de droits et soumis au bon vouloir de leurs patrons, ce qui ralentit sensiblement la progression de l’ensemble des salaires. Pour ce qui concerne le prix de la terre – qui reste propriété collective dans les campagnes et propriété d’État dans les villes –, Michel Aglietta et Guo Bai considèrent qu’il faudrait aussi laisser faire davantage le marché, en sorte que les paysans, au lieu de se voir mal indemnisés par les autorités locales pour la cession de leur parcelle de terre, puissent la négocier à son « juste prix », soit le prix d’une terre non plus agricole, mais constructible. Cela éviterait qu’un foncier industriel trop bon marché ne stimule un surinvestissement, avec la complicité de gouvernements locaux à la recherche d’un développement à tout prix et des recettes fiscales qui l’accompagnent.

La conception de la distorsion des prix des facteurs telle qu’elle est ici avancée par les auteurs repose encore très (et trop) largement sur la théorie économique standard de la combinaison des « facteurs de production » (capital, travail, terre…)  et de leur « allocation optimale » par les marchés. Soyons justes : ce n’est pas tout à fait le cas, car nos auteurs savent bien que le marché du travail, par exemple, n’est pas un marché comme les autres, et qu’il dépend aussi de rapports de force entre employeurs et employés, de règles négociées et de lois… C’est d’ailleurs pourquoi ils défendent des améliorations de sa régulation (passant notamment par des syndicats plus actifs, une inspection du travail plus forte, des lois mieux appliquées, etc.), mais ils souhaitent simultanément que ce marché soit plus ouvert, moins segmenté. De même, ils notent que certains types de « capital intangible » (sans doute ce qu’ils appellent capital « institutionnel » et « social ») n’ont pas de marché à proprement parler, et que, pour d’autres catégories encore, les marchés fonctionnent plutôt mal, ce qui les conduit à défendre l’idée que dans le mix entre libéralisation et régulation, c’est cette dernière qui doit être beaucoup plus forte. Cette régulation devrait même alors prendre la forme d’une « planification stratégique » agissant sur la formation des prix – nous y reviendrons. Mais le paradigme central auquel se réfèrent Michel Aglietta et Guo Bai, comme le fait la quasi-totalité des auteurs dits « néo-institutionnalistes » mais restés en fait dans l’orbite rapprochée de l’orthodoxie néoclassique (tels que Williamson, North et d’autres avec eux), demeure encore et toujours le paradigme marchand.

 

Ou torsion volontariste des prix des facteurs ?

 

Nous soutenons, quant à nous, que ce qui fait la spécificité et la force de l’économie chinoise, c’est la torsion volontariste des prix des facteurs. Il nous semble que le gouvernement chinois a eu raison de ne pas laisser le marché fixer « librement » le prix de l’argent. Car il peut être très difficile alors de contrôler l’offre de crédits, vitale pour l’économie. Cette offre peut être trop faible, quand les banques ne prêtent plus assez parce qu’elles anticipent un ralentissement de l’activité et des risques excessifs ; inversement, elle peut être trop forte quand, vivement sollicitées, elles baignent dans l’optimisme (qu’on se souvienne ici de l’excès de crédits qui a conduit l’économie états-unienne à la catastrophe). Ajouté à ceci, la politique monétaire de la banque centrale a des effets qui restent incertains sur le comportement des établissements bancaires (exemple : en pleine crise, la Banque centrale européenne a inondé de crédits les banques pour qu’elles accordent davantage de prêts à l’économie réelle, et cependant elles n’en ont rien fait).

Le raisonnement des auteurs est qu’une multitude d’acteurs privés serait plus apte à évaluer les risques que les autorités étatiques. Nous pensons au contraire que celles-ci ont une vision plus large (car macroscopique) des risques, et surtout qu’elles sont les seules à pouvoir guider l’économie dans son ensemble, en fonction d’un Plan. Certes, des taux d’intérêts administrés ne permettent pas d’ajustements souples et rapides entre l’offre d’épargne des ménages et les besoins de financement de l’économie. Aussi conviendrait-il selon nous de préférer un régime de taux « semi-administrés », avec des taux planchers pour la rémunération de l’épargne et des taux plafonds pour l’offre de crédits – en faisant évoluer ce régime, ces taux pouvant être modifiés en fonction des besoins de réalisation du Plan. Par ailleurs, l’instrument des réserves obligatoires (que certains trouveront sans doute rustique), nous paraît être un moyen efficace pour faire varier l’offre de crédit des banques – et ce n’est pas un hasard s’il est largement utilisé par la Banque populaire de Chine. Dans ce débat qui est actuellement en cours sur la libéralisation des taux d’intérêt, nous penchons donc pour le maintien d’un certain dirigisme. Ceci dit, nous reconnaissons volontiers que le niveau de rémunération de l’épargne en Chine est aujourd’hui trop bas, ce qui correspond à une forme de subvention implicite poussant au surinvestissement, notamment celui qui est intensif en capital. Nous reviendrons un peu plus loin sur la diversification souhaitable ou non des placements des ménages chinois.

S’agissant des salaires, nous convenons certes, avec les auteurs, que, pour les travailleurs migrants, « l’indigence des salaires et l’absence de protection sociale ont réduit la part des salaires dans le revenu national, empêché le revenu des ménages de s’élever autant qu’il aurait dû et comprimé les dépenses de consommation » (p. 291), mais aussi que les lois du travail, si elles se sont renforcées, restent encore relativement mal appliquées, et que le faible coût du capital a donné aux employeurs un grand pouvoir sur les salariés. Michel Aglietta et Guo Bai plaident pour une régulation plus forte et efficace, passant notamment par des syndicats plus actifs, l’instauration de conventions collectives, une meilleure protection sociale ; autrement dit, pour la mise en place de dispositifs de niveau comparable à ceux de l’État social des économies occidentales – pourtant aujourd’hui en voie de démantèlement. Le gouvernement chinois semble bien aller dans ce sens. Mais, à notre avis, cela ne suffit pas : sur ce marché ainsi régulé, les inégalités sociales demeureront très fortes, et il n’y aura plus que l’impôt pour les raboter.

Deux choses pourraient améliorer la donne par rapport à ce compromis social-démocrate dont, d’après nos auteurs, le pouvoir bureaucratique peut se donner les moyens : la participation des travailleurs à la gestion (ils pourront se prononcer sur la politique salariale de l’entreprise) et l’exemple que pourraient montrer en la matière les entreprises publiques (on se souvient que Renault a longtemps servi, avant sa privatisation, de « locomotive sociale » en France, et on sait qu’il existe en Chine des formes très originales de pouvoir ouvrier dans ces entreprises). Car là, le gouvernement a le pouvoir d’instaurer de nouvelles règles dans la hiérarchie des salaires et les négociations salariales. Et l’on peut d’ailleurs déjà constater qu’aujourd’hui, les lois du travail sont en général mieux appliquées dans ces entreprises que dans le secteur privé. Cette régulation forte pourra peser sur les conditions salariales en application dans les autres entreprises, car elle aura des chances d’entraîner un « déplacement » vers le secteur public, tout comme on voit déjà, à l’heure actuelle, certaines communes populaires maintenues attirer des travailleurs migrants par les avantages sociaux qu’elles leur procurent, même à salaires inférieurs. Voilà un argument qui milite très fortement en faveur du renforcement du secteur public – un renforcement que, d’évidence, nos auteurs ne souhaitent pas.

 

La question de la gestion des ressources naturelles

 

Pour ce qui regarde les ressources naturelles, en général, Michel Aglietta et Guo Bai soutiennent qu’il serait judicieux de créer dans l’avenir, en Chine, un « marché du carbone » pour augmenter le coût d’exploitation des ressources non renouvelables et favoriser par là la production des ressources renouvelables. Ils rejoignent ainsi de nombreux analystes, qui, face aux menaces environnementales et climatiques extrêmement graves pesant sur le futur proche, ont choisi d’inscrire leurs propositions « réformistes » dans la continuité des conclusions des grandes conférences internationales sur l’environnement (comme les « Sommets de la Terre » de 1992 à Rio de Janeiro ou de 2002 à Johannesburg), ainsi que des arrière-plans théoriques des traités sur le climat, au premier rang desquels figurent la Convention-cadre de l’ONU sur le changement climatique de 1992 et l’un des ses prolongements directs, le « Protocole de Kyoto » – sans jamais remettre en cause les piliers du système capitaliste, ni même  véritablement les orientations fondamentales de la stratégie néolibérale.

La proposition de « marché du carbone » formulée par Michel Aglietta et Guo Bai oublie un peu vite, non seulement que ce « marché du carbone » est critiquable en lui-même, car, en voulant attribuer un « prix » à l’externalité négative que représente la pollution sur un marché organisé pour le compte des transnationales, qui se voient allouer des « crédits-carbone », il fait de la nature une marchandise et de la pollution un « droit », objet d’un commerce ; mais encore que, depuis l’expérimentation des premiers marchés locaux de permis d’émission, les activités qui s’y sont le plus vivement développées sur les bourses de l’environnement (du Chicago Climate Exchange au Powernext européen) sont celles de la spéculation du carbone ! C’est selon nous une fausse orientation.

Le rôle de l’État n’est pas, dans le domaine de l’environnement comme dans tous les autres, de se soumettre au pouvoir des marchés, sous la bannière d’un quelconque « réformisme » et de la quête d’un introuvable « capitalisme à visage humain » ; il est d’imposer au capital des limites strictes et externes à la logique de son expansion, pour parvenir à protéger l’humanité aussi bien que l’environnement des tendances destructrices de ce système. Reposant sur une marchandisation des ressources naturelles (appuyée par l’État), et restant dans le cadre de la maximisation du profit, la stratégie proposée par les auteurs pour atteindre les objectifs de contrôle de la pollution et de protection de la nature constitue le plus sûr moyen de ne jamais les atteindre.

Sur l’usage des ressources naturelles, la proposition faite par Michel Aglietta et Guo Bai d’une taxation beaucoup plus élevée est évidemment bien venue, mais celle de l’instauration d’un marché des droits à polluer devrait à notre avis être abandonnée, quand on connaît sa lourdeur, son inefficacité (même dans le cas de la mise aux enchères recommandée par les auteurs), et ses multiples effets contre-productifs (allant de fluctuations incontrôlables à la spéculation sur les bourses environnementales). Les agents les plus riches peuvent acheter sur ces nouveaux marchés des permis d’émission négociables qui les autorisent à continuer de demeurer les plus gros pollueurs, sans changer en rien leurs comportements destructeurs de l’environnement. Inversement, les plus pauvres sont incités à vendre leurs droits sans chercher à mettre en œuvre des politiques de développement susceptibles d’améliorer les conditions de vie. Même s’il y a peu de risques que cela se produise en Chine, il est difficile d’oublier que le dispositif défendu par les auteurs conduit, ailleurs, à certains effets d’éviction de type « puits de carbone contre puits d’eau » (quand des programmes dits de « développement propre » au Sud se sont substitués à l’aide publique au développement du Nord), et que la mise en œuvre par des transnationales de tels projets, grâce auxquels elles gagnent des crédits, a entraîné des expulsions de communautés paysannes de leurs terres, afin d’imposer des cultures anti-CO2. Les auteurs ne peuvent ignorer les scandales fisco-écologiques où des entreprises ont pu bénéficier de ce dispositif et percevoir des subventions, augmentant ainsi à la fois leurs profits et… leurs émissions de gaz à effet de serre.

 

La question de la terre et de son accès

 

Passons au marché de l’usage de la terre – dont on a dit que cette dernière demeure publique dans la Chine d’aujourd’hui. Partant d’un constat fort juste, selon lequel de nombreux paysans sont fort mal indemnisés pour la cession de leur droit d’usage, Michel Aglietta et Guo Bai en viennent à proposer que les agriculteurs aient « le droit de vendre, de transférer, de louer et d’hypothéquer leurs terres – à condition que ces opérations soient légales et compatibles avec la planification gouvernementale » (p. 361). Or, sans avoir l’air de rien, cette proposition mettrait à bas tout le système rural encore socialiste de la Chine, qui ne permet aux paysans que de louer ou de transférer à d’autres agriculteurs leur droit d’usage. Il conduirait à un système à l’occidentale, qui combine une grande agriculture capitaliste avec une petite agriculture familiale, mais dominée en fait par des oligopoles qui contrôlent en amont les intrants et le crédit et en aval la commercialisation.

Il faut rappeler ici que le système rural chinois a été remarquablement efficace : l’agriculture a permis de nourrir une population urbaine sans cesse croissante et d’assurer la souveraineté alimentaire du pays. En outre, ce type d’agriculture familiale est même capable d’exporter. Une chose est d’attribuer des baux de location et d’autoriser un marché agricole de ces baux, une autre est d’autoriser la vente et l’hypothèque, ce qui suppose une privatisation de la terre. Quant aux terres constructibles, les paysans pourraient aussi les louer à usage résidentiel, commercial ou industriel, et, dans les cas où une expropriation de leurs droits s’imposerait, l’indemnisation devrait se faire à ce prix de marché, ce qui résoudrait le problème des indemnisations à bas prix, avec tous leurs effets pervers.

Le « décollage » de l’économie chinoise est souvent attribué à l’ouverture à la mondialisation. Mais il conviendrait d’ajouter – ce qui est rarement le cas dans la littérature sur le sujet – que ce dernier n’a été rendu possible que grâce aux acquis de la période précédente, à savoir ceux de la révolution socialiste, qui expliquent dans une très large mesure la place particulière occupée aujourd’hui par la Chine au sein du groupe des pays du Sud dits « émergents ». Ainsi en est-il notamment – outre les avancées sociales et infrastructurelles réalisées et le succès de son industrialisation – de l’efficacité de la réponse qui a été apportée à la question agraire. Soulignons à cet égard que la Chine est l’un des rares pays au monde à garantir, dans le droit, l’accès à la terre pour l’immense majorité des masses paysannes – ce qui est sans équivalent chez ses voisins, sauf ceux ayant également connu une révolution, comme le Viêt-nam. Certes, ces dernières années, des tentatives de remise en cause sont à relever, ainsi que de très nombreuses entorses au droit (avec cessions de terres publiques et expropriation de familles, par exemple), mais les unes et les autres se sont heurtées aux résistances paysannes, souvent auto-organisées à l’extérieur du Parti communiste et la question de l’accès à la terre reste centrale dans les débats internes à la direction politique du pays.

La contrainte première qui pèse en effet sur la Chine, c’est celle de devoir nourrir 22 % de la population de la planète à partir de 6 % seulement du total des terres arables dans le monde et d’une superficie cultivée par habitant en zones rurales d’à peine 0,25 hectares, contre près du double en Inde ou dix fois plus en France. L’une des clés de la stratégie qui permit de relever ce défi est à rechercher dans l’affirmation de l’accès à la terre pour la paysannerie chinoise, soit l’apport le plus précieux de l’héritage maoïste. Si les modes actuels d’organisation et de production du secteur agricole chinois n’ont plus rien à voir avec ceux de la période maoïste, car pénétrés par les marchés, le fait est qu’aujourd’hui encore la propriété de la terre y reste collective – fût-ce sous des formes dégradées. Voilà un point fondamental qui différencie la situation de la Chine de celle d’autres pays dits « émergents », qui demeurent pour certains d’entre eux appuyés sur des structures sociales encore partiellement agraires (en 2010, 37 % de la population active chinoise était rurale). Cette approche, à contre-courant de maintes interprétations actuelles, se justifie aussi par la contribution historique que le secteur agricole a fourni au développement économique d’ensemble – via d’énormes transferts de surplus destinés à l’industrialisation – , comme par l’attention que les autorités doivent porter aux zones rurales après chaque ralentissement de l’activité de la croissance économique.

 

Développer le marché obligataire… ou bien le contrôler ?

 

Les auteurs de La Voie chinoise, regrettant que le système financier chinois reste encore fondé principalement sur le crédit, sont d’ardents défenseurs du marché obligataire, auxquels ils attribuent des vertus que ne posséderaient pas le marché du crédit : une évaluation des risques meilleure quand elle vient de « la communauté des investisseurs » que des banques prises une par une ; une perspective de long terme, alors que les établissements bancaires privilégieraient les titres à court terme ; par suite, la capacité à contrecarrer des restrictions de crédit lorsque certaines banques sont en difficulté ; des bases permettant à la banque centrale de passer d’un contrôle direct du crédit à une politique fondée sur la fixation de taux directeurs ; et enfin la condition qu’il représente pour supprimer à terme le contrôle des capitaux, relier le marché intérieur des capitaux aux marchés mondiaux et rendre le marché des changes plus flexible, avec l’objectif final d’une monnaie entièrement convertible et internationalisée. On voit que ce qui semble n’être qu’une réforme particulière, destinée à élargir le système de financement des acteurs publics et des entreprises, remettrait en fait en cause l’ensemble du système financier chinois de façon à l’aligner sur les systèmes financiers occidentaux et à le mondialiser. Diverses mesures préconisées s’inscrivent clairement dans cette logique, telles que le renforcement des investisseurs institutionnels chinois et l’ouverture élargie du marché obligataire à de puissants investisseurs étrangers. Rappelons que, pour le moment, celle-ci est limitée : seuls des quotas sont accessibles aux investisseurs « qualifiés ».

On ne peut qu’être étonnés devant cette foi dans les vertus de la finance, alors que ses méfaits sont désormais plus qu’avérés – et les auteurs les connaissent, évidemment. En réalité, aucun des arguments avancés n’est convaincant. Les acteurs du marché obligataire ne sont pas plus compétents que les établissements bancaires. Ils se fient le plus souvent aux évaluations des agences de notation, lesquelles sont si biaisées que de nombreux investisseurs institutionnels ont décidé de ne plus s’en remettre qu’à eux-mêmes – comme les banques quand elles font du crédit. Sont-ils plus proches, dans leur « communauté », des émetteurs d’obligations que les banques ? Certainement pas, si celles-ci sont bien gérées. Sont-ils plus soucieux du long terme, lorsqu’il s’agit par exemple de fonds de pension ? On voit des banques accorder aussi des crédits à très long terme dans des conditions satisfaisantes. S’il est certain que le système bancaire connaît des dérives et des pannes, c’est surtout parce qu’il s’est adultéré à travers le modèle de banque universelle (à la fois de crédit et de marché). Enfin, il n’est pas évident que la régulation des financements de l’économie par le seul biais des taux directeurs soit plus efficace que celle utilisant aussi des moyens directs, tel que le taux des réserves obligatoires.

L’argument le plus convaincant en faveur du marché obligataire est qu’il permet d’atteindre un plus grand nombre d’investisseurs que des banques, limitées à leurs clients, qu’il le fasse directement (notamment sous forme de bons du Trésor) ou par l’intermédiaire de puissants investisseurs institutionnels. Ceci concerne surtout des États ou des collectivités locales et des entreprises de grande taille. Il est dès lors logique que le gouvernement chinois envisage de développer ce marché obligataire, aujourd’hui limité et presque entièrement restreint aux obligations publiques. La question se pose toutefois de la régulation du marché obligataire secondaire (celui de la revente), quand on sait les erreurs d’appréciation dont il a été capable en Occident, le coût que représentent la prolifération des transactions et l’énormité du marché des produits dérivés sur taux d’intérêt. Les auteurs semblent approuver les précautions qui sont envisagées, à titre expérimental, par les autorités chinoises, comme l’autorisation de quotas d’émission et la notation des titres par la Commission nationale de Réforme et de Développement. Fort bien, mais cela suffira-t-il ? Quant à l’ouverture à des investisseurs étrangers, elle peut avoir l’intérêt de favoriser l’utilisation d’autres monnaies que le dollar (et le gouvernement chinois a d’ailleurs passé des accords avec plusieurs pays asiatiques en ce sens). Mais nous pensons que libéraliser totalement le marché des changes l’abandonnerait à la spéculation internationale, dont l’expérience a montré qu’elle n’a rien de rationnel.

 

Ouvrir à tous vents le marché des actions ?

 

S’agissant maintenant du marché des actions, Michel Aglietta et Guo Bai ne proposent pas explicitement de les développer ; et l’on veut croire qu’ils sont parfaitement avertis des travers de ce « marché de promesses » de gains. Mais la recommandation qu’ils formulent d’élargissement de la sphère privée implique logiquement un tel essor du marché des actions. Or nous pensons au contraire que ce dernier peut et doit demeurer restreint. Il a sa nécessité pour le secteur privé, mais, selon nous, les entreprises publiques devraient en avoir de moins en moins besoin à mesure qu’elles parviendront à renforcer leurs capacités d’autofinancement et que l’État disposera lui-même d’un fonds alimenté par elles de plus en plus important pour permettre de réaliser des augmentations de capital. Nous soutenons également que le marché de la revente doit être fortement encadré et son expansion freinée par des dispositions légales ou fiscales.

Ici se pose à nouveau la délicate question du degré d’ouverture de ce marché des actions aux investisseurs internationaux. Notons que cette ouverture est aujourd’hui très faible, à hauteur seulement de 1,5 % des actions libellées en yuans, limitée à des investisseurs dits « qualifiés » et soumise à un système de quotas. Il est actuellement question de l’élargir afin de donner du tonus aux places boursières chinoises, mais le gouvernement se méfie manifestement des mouvements spéculatifs. Il a bien raison. Les pouvoirs publics ont même jusqu’à présent interdit que des entreprises étrangères émettent des actions en yuans sur le marché chinois. Desserrer de tels freins, notamment pour avancer vers une pleine convertibilité du yuan – et ses avantages supposés –, reviendrait selon nous à se soumettre aux grandes manœuvres des plus grands investisseurs internationaux, c’est-à-dire des plus puissants oligopoles financiers, et spécialement états-uniens.

Il n’est pas inutile ici de rappeler que les réformes du système financier chinois, qui se sont accélérées à partir de 2005 et ont pris la forme d’une ouverture du capital des grandes banques d’État et de la création de bourses de valeurs, avaient suivi celles, antérieures, des entreprises publiques, peu à peu autonomisées par rapport aux orientations du Plan central, transformées en sociétés par actions et incitées à adopter des critères de gestion marchands, à s’inspirer des méthodes de la finance de marché, et à développer leurs partenariats avec des investisseurs extérieurs. Ainsi, l’introduction en bourse des plus grandes banques chinoises a très souvent été précédée par l’entrée d’institutions étrangères stratégiques dans la structure de leur capital, promouvant l’« apprentissage » de la corporate governance. Toutefois, malgré cette tendance, il faut bien comprendre qu’aujourd’hui, le système de financement de l’économie chinoise reste toujours  largement « indirect » et fondé sur l’intermédiation bancaire – même s’il tend à s’en éloigner, assez rapidement, au motif avancé par les autorités politiques de trouver un certain « équilibre » entre les modèles de financement par l’essor des marchés financiers et par le recours au crédit bancaire.

Nous ne croyons aucunement à l’idée d’une quelconque « efficience » des marchés financiers, qui plonge ses racines dans le corpus dominant (néoclassique) en sciences économiques et soutient qu’ils joueraient un rôle d’information, d’évaluation et d’allocation « positif », voire « optimal ». C’est au nom d’une telle argumentation qu’a été conduite la dérégulation des systèmes de financement qui a conduit au capitalisme financiarisé dominé par les oligopoles financiers que nous connaissons à l’heure présente. En plus d’être contestable dans la théorie, cette thèse est rejetée par toute l’histoire des dernières décennies qui montre que ces marchés sont incapables de fournir des prix cohérents – et encore moins « justes » – pour les actifs financiers de toute nature, y compris et surtout des actions. Est-il nécessaire ici de rappeler leurs erreurs catastrophiques et les effets des explosions de leurs « bulles » sur les économies du système mondial capitaliste ? Quelle efficience y a-t-il à constater lors de la dévalorisation des actions d’une entreprise qui réalise des milliards de profits ? Quelle rationalité observer quand la même firme licencie massivement alors qu’elle continue à distribuer des montants exorbitants de dividendes à ses actionnaires ? Nous ne partageons donc assurément pas la confiance exprimée dans les vertus des marchés financiers, qui connaissent des emballements mimétiques, versent dans la prophétie auto-réalisatrice, ignorent les forces de rappel, donnent lieu à des pratiques spéculatives en détournant de leur fonction première les instruments de couverture, et peuvent engendrer de véritables catastrophes. Pour revenir au financement des entreprises, nous comprenons bien que le crédit et l’autofinancement puissent ne pas suffire, mais nous pensons que le recours au marché des actions – comme l’appel aux investisseurs étrangers – devrait rester aussi limité que possible, et surtout ne devrait pas conduire à un alignement sur la pratique de la valeur actionnariale, calculée comme ce qui doit excéder la prime de risque réclamée pour les titres financiers. L’épargne chinoise est assez abondante pour être convoquée, par le biais d’investisseurs institutionnels nationaux – auxquels on peut éventuellement imposer des limites de rentabilité, qui ne seraient pas forcément les mêmes que celles exigées par l’État actionnaire.

 

À propos de l’internationalisation de la monnaie et de la souveraineté monétaire

 

Revenons sur l’argument formulé par les auteurs, selon lequel le fait de pouvoir attirer des investisseurs du monde entier, en ouvrant le compte de capital et en supprimant tout contrôle sélectif des changes, aiderait à rendre la monnaie totalement convertible, et par là même à l’internationaliser. Que faut-il en penser ? Un yuan internationalisé, pour en faire notamment une monnaie de réserve mondiale, exigerait l’adoption d’une série de conditions très strictes, parmi lesquelles : l’ouverture du compte de capital et la flexibilisation du taux de change ; l’intégration des marchés financiers chinois dans le système mondial capitaliste ; l’orientation des politiques macroéconomiques de façon à gagner la « confiance » des marchés financiers en matière de lutte contre l’inflation et de limitation de la dette publique ; et une taille critique de l’économie susceptible de justifier cette ambition d’internationaliser la monnaie nationale. Les deux premières exigences sont des conditions sine qua non ; les deux suivantes non – et elles n’ont d’ailleurs pas toujours été et ne sont aujourd’hui pas systématiquement respectées par les pays capitalistes disposant d’une monnaie servant de réserve internationale.

L’instauration de ces conditions apporte assurément des avantages au pays concerné, comme un droit de seigneuriage, particulièrement visibles dans le cas des États-Unis. Mais une telle orientation signifierait une soumission plus poussée à la finance mondialement dominante, et donc une perte relative de maîtrise de sa politique monétaire. Comment la Chine parviendrait-elle à tirer les bénéfices d’un yuan internationalisé sans être contrainte de payer au prix fort le coût qui lui est associé – renoncer au plein exercice de sa souveraineté monétaire et à la définition d’une stratégie de développement autonome – ? Car ce que l’on constate, c’est que la finance a besoin d’un État fort dans l’ère néolibérale ; mais d’un État fort qu’elle tourne contre l’intérêt des peuples. La réactivation du rôle de l’État néolibéral par les politiques anticrise en donne l’illustration : leur but est moins de sauver les peuples que la finance.

En Chine, aujourd’hui, les pressions en faveur de la libéralisation des marchés financiers, prônée par de nombreux économistes ou hommes politiques (à Shanghai, notamment) peuvent être atténuées par des discours rassurants sur le contrôle du processus de réformes en cours et sur la nécessité de «  moderniser » le système de financement de l’économie afin de tendre  vers l’objectif d’un yuan internationalisé. Elles sont toutefois quelque peu inquiétantes pour l’avenir du socialisme de marché à la chinoise lorsqu’elles rejoignent les recommandations dispensées à la Chine par le Fonds monétaire international ou par certains leaders néolibéraux de pays capitalistes du Nord – comme l’ex-Président de la République française, Nicolas Sarkozy, qui plaidait au sommet du G-20 de novembre 2011 pour l’adoption de mesures néolibérales en Chine et… l’intégration du yuan dans le panier de définition des DTS du FMI.

Au total, la politique monétaire chinoise, qui obéit bien sûr à des impératifs propres visant à préserver la souveraineté nationale, n’en est pas moins de plus en plus ouvertement pénétrée par des outils couramment utilisés par les Banques centrales capitalistes du Nord, et se fixe même des objectifs très similaires à ceux de ces dernières, à commencer par la lutte contre l’inflation. Sans ignorer que les pressions inflationnistes demeurent un réel danger pour l’évolution de l’économie chinoise en forte croissance, nous n’oublions pas que l’inflation découle elle-même de rapports de force – i.e. de la lutte des classes. Aussi pensons-nous qu’il est fondamental de soumettre, par une volonté politique prenant en compte les besoins du peuple, la politique monétaire nationale à des objectifs de développement orientés vers le renforcement maximum des politiques sociales ; c’est-à-dire de refuser la hiérarchisation des instruments de politique économique imposée par le néolibéralisme et accordant la priorité aux composantes de la politique monétaire, au-dessus des politiques budgétaire et fiscale et, surtout, sociales et infrastructurelles. L’inversion de cette hiérarchisation devrait, selon nous, caractériser la stratégie de développement d’un pays soucieux de sa souveraineté nationale.

 

« Normaliser » les entreprises publiques ?

 

Michel Aglietta et Guo Bai trouvent anormal que les entreprises publiques soient privilégiées par rapport aux firmes privées, puisque pendant longtemps elles n’ont pas versé de dividendes à l’État, et que, même à présent, elles n’en versent encore que peu. Comme elles bénéficient également d’avantages en matière de prêts à bas taux d’intérêt, elles n’entrent pas dans le jeu d’une concurrence loyale avec le secteur privé. Qui plus est, elles sont de la sorte incitées à réaliser des investissements excessivement intensifs en capital, ce qui irait finalement, d’après eux, au détriment des ménages et de la consommation. Aussi les auteurs proposent-ils de les ramener à la norme commune, et qu’elles versent d’importants dividendes au budget de l’État, qui pourrait s’en servir notamment pour améliorer la protection sociale.

Ce faisant, ils ignorent complètement ce qui fait la spécificité des entreprises publiques en Chine, qui est justement de ne pas enrichir leur propriétaire. Qu’elles versent des impôts, et des redevances pour l’usage du capital public, rien de plus normal en effet ; mais qu’elles soient soumises à un régime de rentabilité financière, et elles ne présenteraient alors plus aucun intérêt par rapport à des firmes privées. C’est d’ailleurs ce que sous-entendent nos auteurs, quand ils ne leur trouvent d’autre raison d’être que « lorsqu’il est difficile d’introduire une pleine concurrence ou d’éliminer les externalités des entreprises monopolistiques » (p. 364).

Nous pensons, au contraire, que la justification de ces entreprises publiques est triple : elles peuvent distribuer davantage à leurs salariés ; le gouvernement a toute liberté pour y définir le mode de gestion (par exemple, la hiérarchie salariale) ; et il peut aussi plus facilement les mettre au service de ses projets, sans pour autant leur enlever toute autonomie ni les soumettre à des plans trop impératifs. Il est alors tout à fait normal qu’il affecte, par le biais de la SASAC (l’organisme de gestion des participations de l’État en Chine), les dividendes qu’il leur réclame à un fonds spécial destiné à soutenir la croissance des entreprises publiques. Voilà qui s’inscrit davantage dans une voie socialiste que dans une vision social-démocrate, où le secteur public vient seulement en appui du secteur privé, ou sert simplement de sas pour éponger des pertes avant le retour au privé (comme aujourd’hui, en Occident, avec le débat sur les « nationalisations temporaires »).

Une explication de la force des entreprises publiques chinoises est précisément que ce secteur n’est pas géré comme les firmes privées occidentales, qui sont cotées en Bourse et tournées vers la maximisation de la valeur actionnariale, avec distribution de dividendes, valorisation boursière des actions et un retour sur investissement très élevé, parce qu’elles pressurent des chaînes de sous-traitants, qu’ils soient locaux ou délocalisés. Si les entreprises publiques chinoises se comportaient de façon aussi gourmande et rapace, elles le feraient au détriment du tissu économique local, ce qui manifestement n’est pas le cas. Nous aurions affaire à une forme sauvage de « capitalisme d’État » (c’est ce que l’on prétend souvent en Occident), et l’on ne voit plus en quoi il serait supérieur au capitalisme privé. Mais, justement, il apparaît que, si ces entreprises publiques sont (ou sont devenues) rentables, la boussole qui les guide n’est pas l’enrichissement des actionnaires, mais plutôt l’investissement productif et le service rendu à leurs clients. Au fond, peu importe qu’elles réalisent moins de profits que leurs concurrentes occidentales, si ces derniers servent pour partie à stimuler l’économie dans son ensemble. Ces entreprises versent bien des impôts, mais ne distribuent que peu de dividendes à leur actionnaire principal, l’État (autour de 10 %), à la différence des entreprises publiques françaises, par exemple, qui, dès qu’elles dégagent des profits, servent à renflouer les caisses de ce dernier. Voilà la raison pour laquelle, à notre avis, le versement de dividendes à l’État inspiré des pratiques capitalistes n’est pas la bonne formule. Il vaudrait peut-être mieux que l’État instaure une taxe sur le capital, sorte de loyer pour la mise à disposition de ses biens. Les entreprises qui fonctionneraient bien pourraient conserver une plus grande part de leurs profits à des fins d’investissement et de recherche-et-développement – sachant que l’impôt sur les sociétés est déjà un prélèvement proportionnel à leurs gains.

 

Ou préserver les spécificités et les atouts des entreprises publiques chinoises ?

 

Il est vrai qu’aujourd’hui, maints experts de la Banque mondiale et d’autres organisations internationales préconisent eux aussi d’augmenter les dividendes versés ; et la Commission de Régulation de la Bourse paraît même parfois abonder dans ce sens. Cela nous semble être une mauvaise politique, car les entreprises publiques chinoises se verraient alors privées de leurs atouts, et, quand bien même elles resteraient contrôlées par l’État, elles auraient tendance, tout comme sont conduites à le faire les grandes firmes capitalistes occidentales, à en distribuer de plus en plus pour s’attacher les faveurs d’actionnaires privés – le plus souvent, on le sait bien, eux-mêmes dépendants des stratégies de portefeuille des oligopoles financiers mondialement dominants.

Les entreprises publiques chinoises ne doivent pas, à notre avis, être gérées comme le sont des firmes privées. Le socialisme de marché « à la chinoise » repose sur le maintien d’un puissant secteur public, qui joue un rôle stratégique dans l’économie. Tout porte à penser que c’est là l’un des « secrets » des performances de l’économie chinoise en termes de croissance, n’en déplaise aux libéraux prônant la propriété privée et la maximisation du profit individuel. Cela est sans doute lié aussi à la taille de ces entreprises publiques, véritables mastodontes, qu’il s’agisse des secteurs de l’énergie, des matériaux de base, des produits semi-finis, de la construction ou du transport maritime – les économies d’échelle réduisant fortement les coûts à tous niveaux (achat, production, vente). Ce sont ces entreprises qui fournissent à une myriade de petites et moyennes unités des intrants bon marché leur permettant, entre autres facteurs, des conditions de production qui font leur succès sur le marché mondial.

Une « supériorité » des entreprises publiques chinoises est la participation (certes trop limitée, mais réelle) du personnel à la gestion des unités de production, via ses représentants dans le Conseil de surveillance et le Congrès des ouvriers. L’essor d’une « logique actionnariale » ne pourrait aller qu’à l’encontre d’une telle participation – qu’il faudrait, selon nous, renforcer. L’actionnariat salarié, parfois pratiqué dans de grandes entreprises occidentales, reste toujours largement minoritaire, ne donne aucun poids dans la gestion et place les travailleurs dans une contradiction entre leurs intérêts de salariés et d’actionnaires.

Une autre « supériorité » des entreprises publiques chinoises est qu’elles peuvent facilement répondre aux objectifs de la planification. Il ne s’agirait certes pas de leur imposer des tâches, à des fins politiques, qui mettraient en cause leur autonomie et pèseraient sur leurs résultats. Le Plan pourrait également orienter l’activité des entreprises privées par des moyens indirects (fiscalité, subventions et aides de toutes sortes…). Néanmoins, en contrôlant la nomination et la gestion des dirigeants, les pouvoirs publics – l’État au sens large, gouvernement central et gouvernements locaux, dont dépendent un grand nombre d’entreprises – ont les moyens de s’assurer qu’ils agissent comme il convient, y compris dans les secteurs marchands, mais aussi et surtout quand doivent être remplies ce que l’on appelle en France des « missions de service public ». La spécificité des entreprises publiques est en effet encore plus forte quand elles fournissent des biens sociaux dans le cadre de services publics. Nous conviendrons qu’elles bénéficient de quelques avantages indus en matière de crédit, mais seulement au sens où ils faussent la concurrence qu’elles peuvent entretenir avec des entreprises privées, et uniquement dans le cas où elles produisent des « marchandises ordinaires ».

 

Ouvrir au secteur privé les services publics ?

 

En Chine, les services sociaux (éducation, santé, retraites, allocations diverses) sont en totalité ou dans leur immense majorité aux mains de l’État – i.e. du gouvernement central ou, plus fréquemment, des gouvernements locaux. Michel Aglietta et Guo Bai le regrettent, en raison « de leur inefficacité et de leur rigidité » (p. 180). Ils ne proposent pas de les privatiser, mais de mettre fin à ce monopole : « L’État doit donc cesser d’empêcher les acteurs privés d’entrer sur le marché de la protection sociale et réorienter les fonctions gouvernementales. Celles-ci passeront de la médiation de la gestion quotidienne des fournisseurs sociaux à la régulation et au contrôle des marchés qui doivent comprendre des acteurs publics et privés » (p. 381). Selon eux, il faudrait par conséquent tendre vers un système mixte, avec concurrence de type marchand.

Nous pensons qu’une telle évolution n’est aucunement souhaitable. Les services publics ne fournissent pas des biens comme les autres, mais des biens sociaux par opposition à ceux marchandisés par le secteur privé, ce qui veut dire d’abord des biens qui sont nécessaires à l’exercice de la citoyenneté, qui donnent aux individus la capacité d’être des sujets politiques (éduqués, informés), sociaux (en bonne santé, disposant de moyens collectifs de transport…), et même économiques (ayant une formation, des moyens d’accès à l’emploi…). Cela n’a rien à voir avec la définition économiciste standard des « biens publics » donnée par nos auteurs, comme biens « non rivaux et non exclusifs » (p. 225), c’est-à-dire dont les caractéristiques techniques en feraient des biens difficilement marchandisables.

Car la définition à laquelle recourent Michel Aglietta et Guo Bai en la matière s’appuie en réalité sur celle des théoriciens néoclassiques dominants. Pour ces derniers, les biens produits pour le marché et alloués par lui sont à usage privatif, et les interdépendances entre agents sont médiatisées par les prix. Une catégorie de biens, qu’ils appellent « biens publics », présente toutefois la singularité de faire l’objet d’une consommation collective, qui peut être obligatoire (ordre public et justice, par exemple) ou non (culture), mais qui n’est pas partageable, car disponible pour tous. Il ne peut y avoir d’exclusion de leur usage par des prix imposant, comme d’ordinaire pour les marchandises, un « rationnement ». Aucune entreprise privée n’aura donc intérêt à les produire. Face à cette « inefficience du marché », les économistes orthodoxes (néoclassiques) eux-mêmes admettent ainsi que la production de ces « biens publics » puisse être confiée à l’État – tout en s’efforçant de limiter les comportements dits de « passager clandestin » par lesquels des individus tentent de profiter des biens publics pris en charge par la collectivité sans en payer le coût (par l’impôt).

Notre interprétation est toute autre – et frontalement opposée à cette analyse « néoclassique ». C’est selon nous parce que les services publics sont des biens sociaux qu’ils ne peuvent être marchands (ainsi dans le cas de la sécurité, de la justice ou même de l’éducation), ou entièrement marchandisés (comme pour ces biens « de civilisation » que sont l’électricité, le téléphone ou l’eau, dont l’usage est commun, mais reste à la discrétion des individus). Ils relèvent en tant que tels de la responsabilité de l’État. Prenons l’exemple de l’éducation. Elle doit être fournie gratuitement, pour l’essentiel, à tous les citoyens de manière égalitaire (c’est, en France, l’un des fondements de notre République). Il peut être bien sûr admis que – pour des raisons de liberté personnelle, confessionnelles ou autres –, il y ait une éducation privée, mais celle-ci est tenue de dispenser l’enseignement obligatoire, avec des professionnels validés et payés par l’État ; et pour tout le reste, il sera payant. Pensons au cas de la santé. Il peut y avoir des cliniques privées, où la plupart des soins sont remboursés par la sécurité sociale, et où les autres prestations seront payantes. Cependant, dans un cas comme dans l’autre, il n’est pas admissible, si l’on veut faire des individus des citoyens, que de tels biens sociaux soient soumis à un régime concurrentiel ; concurrence qui serait d’ailleurs faussée (puisque l’on sait, par exemple, que de nombreuses cliniques privées se positionnent sur les segments les plus rentables et laissent aux hôpitaux publics les tâches ingrates mais tout à fait indispensables, ou la formation des médecins). Nous voyons bien ici toute la différence qui sépare une orientation social-démocrate (disons plutôt « social-libérale ») et une perspective socialiste.

 

Ou prendre au sérieux la conception chinoise élargie des services publics ?

 

Mais le périmètre des services publics ne s’arrête pas là. La conception chinoise les étend, avec raison selon nous, à ce qu’on peut appeler les « biens stratégiques », ceux qui fournissent des intrants essentiels à l’ensemble de l’économie nationale. On citera ici, entre autres, les différents types d’infrastructures, l’énergie au sens large, les matériaux de base, mais aussi les services bancaires, la recherche fondamentale, etc. C’est pour cela que le gouvernement chinois a délimité en 1999 un « secteur stratégique », l’a confié à des entreprises publiques et a soutenu celles-ci de toutes les façons : accès privilégié au crédit, interventions des « banques politiques »… Le secteur privé n’en était pas exclu, et pouvait venir en complément ou servir de stimulant, mais les pouvoirs publics chinois n’ont pas hésité à favoriser le secteur public dans l’exercice de la concurrence – tout en permettant d’ailleurs une vraie concurrence entre les entreprises publiques elles-mêmes. La puissance de ces services publics « stratégiques » est aujourd’hui l’une des plus grandes forces de l’économie chinoise.

On entend fréquemment dire en Occident que le succès des exportations chinoises serait dû pour l’essentiel au coût extrêmement bas de la main-d’œuvre. C’est largement une erreur, car les coûts de main-d’œuvre ne représentent qu’une très faible proportion des prix de vente (de l’ordre de 4 à 10 % en moyenne) ; ce qui ne suffirait certes pas – même si les salaires chinois ont plutôt tendance, il est vrai, à croître plus rapidement que ceux des économies concurrentes du Sud – à compenser les coûts de transport vers les pays importateurs du Nord. Le succès de la Chine à l’exportation est dû, dans une large mesure, aux prix beaucoup plus bas des divers intrants nécessaires (électricité, matériaux de base, téléphone, et même transport maritime) ; et ce niveau de charges relativement moins lourdes pour les producteurs découle précisément de ce que ces intrants sont fournis par des entreprises publiques avec des prix fixés (par exemple, pour l’électricité ou les carburants) ou fortement contrôlés par l’État. Sans doute faut-il ici prendre en compte le fait que les salaires chinois dans ces entreprises sont nettement plus bas qu’en Occident, mais sans omettre de dire qu’ils sont bien plus élevés que les fameux « salaires de misère des usines-bagnes » où l’on produit des marchandises exportables. Comment oublier enfin que, malgré la crise depuis 2008, les revenus nets des ménages urbains ont augmenté en termes réels et par tête de 8,0 % en 2010, 8,5 % en 2011 et 10,0 % en 2012 ?

Ce qui est en jeu dans cette conception des services publics stratégiques, c’est la souveraineté nationale. Voilà un terme systématiquement décrié par les suppôts de la mondialisation, qui, hypocritement, ne se gênent pourtant pas pour mettre les États nationaux au service de leurs intérêts. Voilà une Chine constamment accusée de nationalisme, alors que son ambition est de préserver sa civilisation et les acquis de sa révolution. Allons plus loin. Nous considérons que les nations, quand elles n’ont pas de visée impérialiste, constituent une richesse de l’humanité, une sorte de socio-diversité à sauver de l’uniformisation des modes de vie, de consommation et de culture, un bonheur pour les voyageurs et tous les métissages. Pour notre part, nous ne voyons aucune vanité dans les déclarations répétées sur le « socialisme à la chinoise » ou la « civilisation spirituelle chinoise », mais le souci de ne pas se fondre dans le magma ambiant des valeurs et des modes occidentales. Ce qui n’exclut nullement, évidemment, la volonté de partager des valeurs universelles, telles qu’elles ont pu être exprimées magnifiquement dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme des Nations unies.

N’avons-nous pas dans les pays occidentaux de multiples exemples de dégradation manifeste des services publics consécutivement à leur privatisation (même partielle) ? Ne savons-nous pas que maintes entreprises du secteur privé trouvent les moyens de contourner leurs missions de service public, ou font tout pour fausser la concurrence sur les marchés à leur avantage (par exemple, par « l’optimisation fiscale », la publicité inutile ou mensongère…). Nous espérons vivement que les autorités chinoises résisteront aux sirènes du libéralisme en la matière. Il en va, en grande partie, du sort du « socialisme à la chinoise ». Au-delà des retombées positives associées à l’implantation de mécanismes de marché, notamment en termes d’accélération de la croissance économique – qui contribue à légitimer la stratégie actuellement adoptée –, nous pensons que le choix de la voie capitaliste par le gouvernement chinois serait le plus sûr moyen de garantir l’échec de sa stratégie de développement.

 

Quelle « planification stratégique » ?

 

Un trait tout à fait remarquable du système politique et économique chinois est une puissante planification qui, si elle a considérablement changé dans ses objectifs et dans ses instruments au cours des dernières décennies, continue d’être appliquée. Il suffit de lire les discours du Premier ministre et du ministre du Plan chaque année devant l’Assemblée nationale populaire pour s’en rendre compte : on peut y trouver dans quelle mesure des objectifs précis et chiffrés s’inscrivant dans le plan quinquennal ont été réalisés – et c’est très souvent largement le cas –, on y découvre les objectifs à atteindre pour l’année à venir, tout aussi précis et chiffrés. Michel Aglietta et Guo Bai sont aussi manifestement impressionnés par cette planification, qui se projette vers le futur dans un monde pourtant marqué par une incertitude grandissante, et leur livre est parsemé de références à une « planification stratégique ».

Toutefois, les auteurs entendent essentiellement par là des politiques publiques susceptibles de guider les agents économiques, particulièrement en matière sociale, environnementale et d’urbanisation. Ils n’enfourchent pas pour autant la monture de « L’État stratège » à la mode en Occident – cette expression signifiant que l’État se retire de l’économie pour simplement la « réguler ». Les politiques publiques qui sont pour eux nécessaires doivent être beaucoup plus interventionnistes, en agissant sur les prix des facteurs dans le sens désiré, et notamment pour « rééquilibrer la richesse vers le capital intangible et le capital naturel » (p. 237). On pourra ainsi trouver dans l’ouvrage d’excellentes pages, par exemple, sur le mode d’urbanisation à encourager et les mesures à prendre pour permettre un développement durable répondant au défi énergétique et climatologique.

Et pourtant cette planification « stratégique », mobilisée par les auteurs de La Voie chinoise, apparaît surtout comme un simple outil gouvernemental, à l’image de ce qu’avait voulu être la « planification incitative » à la française pendant les Trente Glorieuses. Nous pensons, quant à nous, que la planification a une toute autre portée. Elle doit être le lieu où s’élaborent et se décident des choix collectifs, par conséquent être un cœur de la démocratie ; car des choix collectifs sont autre chose que des « préférences collectives à révéler » : ils sont l’expression d’une volonté générale. La planification est alors l’espace où une nation se choisit un destin collectif, et le moyen pour un peuple de devenir maître de ce devenir commun. Et ceci, dans tous les domaines de l’existence : un mode de vie, par exemple, un peu plus individualiste ou collectif, des manières de consommer, certaines façons d’habiter et d’occuper l’espace… Il se trouve qu’en Chine, aujourd’hui, c’est le Parti communiste qui effectue ces choix pour les citoyens, au nom du peuple – et cela nous renverrait à des discussions sur ce régime politique, que nous n’aborderons pas ici, sauf à dire que le principe de la consultation est de plus en plus posé comme une nécessité fondamentale. En tout état de cause, c’est bien ce sens fort de la planification qui se révèle dans les discours officiels et dans les pratiques gouvernementales. Et cette planification forte aux moyens modernisés et adaptés aux exigences du temps présent, c’est justement l’un des principaux traits distinctifs d’une voie socialiste.

Rien à voir avec la « bonne gouvernance » d’inspiration néolibérale, qui est l’exacte inversion de ce que l’on peut attendre d’un « bon gouvernement » en ce qu’elle ne consiste qu’à fixer des règles opérant au profit des forces dominantes des marchés, en dessaisissant l’État de son pouvoir. Tout au contraire, les outils techniques d’une telle planification « stratégique » sont très diversifiés. Parmi eux, celui que retiennent principalement les auteurs de La Voie chinoise est la fiscalité. C’est en effet un outil très important, mais loin d’être le seul à la disposition de l’État en Chine. Nous regrettons qu’il ne soit nulle part fait mention des taux « bonifiés », largement utilisés en Chine. Il n’est pas non plus fait allusion à la réglementation de certains prix, ni au rôle joué par les commandes publiques. Or ce sont eux aussi et surtout qui font l’efficacité de la planification chinoise.

 

Un pouvoir bureaucratique bienveillant ?

 

Pour Michel Aglietta et Guo Bai, le pouvoir politique en Chine s’inscrirait dans la vieille tradition du pouvoir impérial. Ce dernier était bien différent d’une monarchie absolue, parce qu’il n’était pas de droit divin, qu’il reposait sur une sorte de « contrat social » avec le peuple (le souverain devant fournir à ses administrés un certain nombre de services en échange de leur loyauté), et parce que ce pouvoir offrait des possibilités d’ascension sociale à travers le système des examens impériaux. Faute de quoi il perdait sa légitimité et pouvait être renversé. De plus, ce pouvoir impérial devait se conformer à certaines règles éthiques précises, telles que la justice, l’honnêteté, le respect des valeurs familiales, bref se comporter selon un code moral inspiré principalement du confucianisme.

Il en irait de même, selon nos auteurs, pour le Parti communiste chinois. Son pouvoir serait hiérarchique (pensons ici, par exemple, au « centralisme démocratique »), mais non dictatorial (car on y pratique la collégialité). Surplombant l’appareil d’État, ce Parti ne peut être admis par le peuple que s’il continue à se soucier du bien-être social et à accroître la « richesse réelle ». Cette dernière impliquerait que toutes les catégories de capital soient correctement prises en compte, y compris le « capital humain » (les capacités et qualifications de chacun) ou le « capital naturel » (caractérisé par la rareté des ressources, qui explique pourquoi le développement doit être « durable »). Le bien-être social suppose en particulier la recherche de la cohésion sociale, laquelle requiert une réduction significative des inégalités, ainsi qu’une participation plus grande de la société civile dans l’offre de biens publics et la garantie de droits sociaux – toutes conditions qui ne sont réalisables que si le pouvoir est mû par des considérations éthiques.

Voilà le fond de ce que les auteurs de La Voie chinoise envisagent comme l’objectif de la politique. Et, à cet égard, ils pensent que le pouvoir chinois serait mieux armé que certaines démocraties libérales qui, à la suite d’intenses batailles, font dominer une majorité (souvent très courte) sur une minorité, voient le triomphe d’intérêts privés au nom de l’intérêt général, ne visent qu’à satisfaire des individus vivants sans se préoccuper des générations futures, etc. Il serait mieux armé, aussi, parce qu’il n’a pas d’autre source de légitimité que la réalisation de cet objectif d’un développement soutenable et du bien-être social, et parce qu’il peut avoir une vision à long terme, là où les démocraties occidentales sont toujours placées devant le court terme des échéances électorales.

Cette analyse, inspirée, au niveau des concepts, par les travaux de la Commission Stiglitz et par les vues d’Amartya Sen, est sans doute assez novatrice, mais on peut dire qu’elle cherche à orienter la voie chinoise dans le sens de ce que nous appellerons une sorte de « compromis social-démocrate renouvelé », qui entendrait soumettre les détenteurs du capital physique, aussi bien d’ailleurs public que privé, à un État veillant à la valorisation des autres formes de capital (humain, social, institutionnel, naturel…), en général négligées par le « capitalisme ordinaire ». On retrouverait à cet égard, selon les auteurs, la façon dont l’Empire chinois tenait en lisière les intérêts privés. Or, bien qu’elle puisse trouver des points d’appui dans la politique chinoise actuelle, cette analyse ne nous convainc pas.

Nous avons même l’impression que l’interprétation du pouvoir politique chinois suggérée par Michel Aglietta et Guo Bai tend parfois à projeter sur la réalité actuelle de ce pays quelque chose d’une fiction d’État social-démocrate. Fiction, parce qu’elle rejoint la vision – qui était celle du J.M. Keynes de la Théorie générale de l’emploi, de l’Intérêt et de la Monnaie – d’une responsabilité excessive accordée à l’État – l’État d’une des variantes du capitalisme. C’est cette même foi qui poussait Keynes à croire en la possibilité de voir des interventions publiques exogènes à la logique capitaliste pure de maximisation du profit faire disparaître in fine ce qu’il appelait les « aspects choquants du capitalisme », à commencer par le chômage de masse et les inégalités de revenus. Or cette analyse sous-estime abusivement, à notre avis, l’actuel pouvoir extraordinaire des oligopoles financiers mondialement dominants, et risque de générer un certain nombre d’illusions politiques et de faux espoirs quant à la supposée capacité toute-puissante d’un État « réformiste », d’orientation simplement social-démocrate.

De la même façon, le Rapport de la Commission Stiglitz de 2009 ne remettait pas en cause les fondements de l’idéologie dominante. Les vieilles certitudes néolibérales seraient à réviser, mais pas à abandonner : les taux de changes doivent demeurer flexibles ; les vertus du libre-échange sont une fois de plus affirmées face aux « dangers du protectionnisme » ; les défauts manifestes de la corporate governance sont à corriger, mais la gestion des risques continue en dernier ressort d’être confiée à la finance internationale. Nous sommes loin du rejet de la libéralisation financière globalisée exprimée par le gouvernement chinois, et avec lui de plus en plus de pays au Sud – non sans contradictions, il est vrai. Quant à la vision « critique » proposée par Amartya Sen, qui a l’avantage de s’inscrire dans une perspective en termes de « développement humain », par delà l’originalité d’une terminologie renouvelée (capabilités), elle reste comme un « calque » sur la théorie économique dominante, qui entretient des liaisons trop étroites avec les politiques néolibérales. La force d’A. Sen est peut-être de ne jamais avoir pris clairement position, se contentant d’un rôle d’expert des organisations internationales, organisations dont la contribution à l’amélioration des conditions de vie des plus pauvres demeure, pour le moins que l’on puisse dire, sujette à caution. Si, dans son œuvre prolifique, les concepts sont légion, les « applications » de sa théorie, en revanche, sont rares. Tout comme ceux de nos auteurs, les propos d’A. Sen sont aisément récupérables et l’« autre voix » qu’il fait entendre est celle d’un auteur de talent certes, mais qui n’est pas si « différente » que cela, et même en harmonie avec l’idéologie dominante actuelle. Comment alors « faire de la politique », mener une politique véritablement alternative, sociale et démocratique, quand on reste dans le cadre « réformiste » ? Ne se condamne-t-on pas à l’impuissance politique face au capital financier mondialisé ?

 

Ou un pouvoir engagé dans la voie socialiste ?

 

Traiter la recherche de l’« optimum » comme une bonne allocation des différentes catégories de capital revient en fait à considérer qu’elles sont toutes de la même façon nécessaires à la production de richesse, qu’il s’agisse de ressources « tangibles », de « ressources humaines » (pour reprendre le langage du management), ou de ressources naturelles. Nous aurions affaire ici à un emploi théorique et non métaphorique du terme de capital. Alors que, dans la tradition marxiste, les deux seules sources de richesse – en valeurs d’usage – sont le travail et la terre, et le travail, uniquement, est créateur de valeur. Or le Parti communiste chinois se réclame toujours explicitement de cette tradition. Il arrive certes à ses dirigeants d’utiliser le terme de « facteurs de production » (le travail, le capital, la technique, la gestion, etc.), mais on peut considérer que ces « facteurs » sont pour eux, comme pour Marx, des facteurs de la force productive du travail. Et le principe fondamental de la répartition du produit reste bien celui de la distribution selon le travail ; les revenus tirés des autres « facteurs », si justifiables qu’ils puissent être, venant en déduction de la valeur produite par le travail.

Ce que nous disons là peut paraître dérisoire lorsque l’on regarde l’échelle des rémunérations en Chine et le nombre de milliardaires, mais il nous semble que la ligne générale demeure celle-là. Il est vrai, et cela ne va pas sans poser problème, que sa mise en application a été « suspendue » pour permettre un développement accéléré, après des décennies de croissance ralentie par l’égalitarisme (c’est le sens du mot d’ordre « s’enrichir avant les autres »), avant d’être à nouveau reprise avec la promotion des thèmes de la justice sociale et de l’équité. C’est pourquoi la plupart des dirigeants chinois continuent encore obstinément à se réclamer du socialisme.

S’agissant de l’éthique, les hauts responsables du Parti communiste parlent plutôt de morale, en mettant ici en avant une « morale socialiste », dont ils déclinent les traits caractéristiques : le « travail consciencieux », l’« honneur », la « droiture », la « solidarité », et, dans le rapport à soi, le « respect de soi », la « confiance en soi », la « placidité » et « l’esprit d’innovation » – cela dit clairement, un peu plus que l’appel aux grands principes abstraits que sont la liberté, l’égalité, l’impartialité, ou la poursuite du bien, du vrai et du beau. On peut certes discuter de ces vertus morales ; toujours est-il qu’elles sont déclarées socialistes, et non confucianistes. Mais, en même temps, elles consonnent bien avec certains traits de la morale traditionnelle chinoise, et le Parti entend aussi « faire rayonner les vertus traditionnelles ». C’est en ce sens que l’on peut parler d’une morale bien chinoise.

Tout cela peut prêter au scepticisme et aux sarcasmes, quand on connaît l’état des mœurs et des comportements dans la Chine d’aujourd’hui : arrivisme, goût de l’argent, consumérisme, corruption (y compris au plus haut niveau du Parti). Néanmoins, on ne doit pas prendre pour autant ce discours moral à la légère : c’est celui de l’État chinois, constamment opposé à cette dégradation des mœurs (à noter que l’on exige des membres du Parti communiste d’autres qualités morales encore, et un comportement exemplaire). Tout ceci pour dire que, s’il y une certaine continuité avec la tradition, du reste fréquemment revendiquée, la « voie chinoise » se réclame explicitement de la modernité des idéaux du socialisme, et non pas des oripeaux d’une social-démocratie relookée pour l’air du temps, et consistant simplement en une justice sociale restreinte à une redistribution limitée des revenus, en une équité au sens (rawlsien) d’inégalité juste si elle s’accompagne d’une certaine amélioration du sort des plus démunis, et en une démocratie représentative de façade confisquant la participation populaire.

Nous conviendrons qu’à l’évidence, nous sommes bien loin aujourd’hui de l’idéal égalitariste traditionnellement associé au socialisme – avec toutes les modulations qu’il conviendrait ici d’apporter au principe « à chacun selon son travail ». La Chine reste assurément un pays où les inégalités sociales sont extrêmement fortes, et dans lequel le système de protection sociale est non seulement faible (sauf pour les fonctionnaires et employés des entreprises publiques), mais encore très peu redistributeur – en fait beaucoup moins qu’un système social-démocrate (« à la scandinave » du bon vieux temps), comme le soulignent fort justement les auteurs de La Voie chinoise. Ces derniers proposent de renforcer le pilier étatique, en faisant financer les risques universels (ceux qui ne sont pas uniquement liés au travail), comme le risque de santé, par un impôt social prélevé sur tous les revenus. Là, nous les suivrons volontiers, et pas seulement pour l’assurance maladie (dont le principe est celui du communisme : « à chacun selon ses besoins » !), mais encore pour les pensions de retraite et les allocations du chômage – tout au moins pour une large couverture de base.

Cependant, le fond du problème est celui des inégalités des revenus primaires : c’est parce qu’elles sont considérables que l’on doit redistribuer, de manière générale, par l’impôt (et, en matière de fiscalité, les auteurs proposent une série de mesures judicieuses). Mais n’oublions pas d’ajouter que c’est seulement dans le secteur public que l’État (gouvernement central et gouvernements locaux) dispose des moyens les plus diversifiés et les plus efficaces pour réduire radicalement ces inégalités… En résumé, Michel Aglietta et Guo Bai suggèrent aux autorités chinoises d’adopter ce qu’ils pensent être « le meilleur » du régime social-démocrate en matière de redistribution, et cela représenterait sans doute un progrès par rapport à la situation actuelle. Mais nous pensons, quant à nous, que la voie socialiste devrait, à l’avenir, aller plus loin.

 

Brèves réflexions finales sur le « socialisme à la chinoise »

 

Notre grille de lecture étant très différente de celle adoptée par Michel Aglietta et de Guo Bai – dont nous saluons la somme et la qualité du travail –, nous interprétons la réalité chinoise autrement. Il nous a semblé que la voie socialiste n’était pas abandonnée. Si l’on en veut un indice, et un seul : à l’heure présente, le secteur public est en train de regagner du terrain sur le secteur privé (les entreprises publiques rachetant de très nombreuses entreprises privées). Par ailleurs, l’idée que la politique chinoise, y compris en matière économique, s’explique par la volonté d’un Parti communiste hiérarchisé et discipliné, de se maintenir au pouvoir et, pour cela, de satisfaire prioritairement les intérêts d’une immense bureaucratie d’État, qu’il domine et sur laquelle il s’appuie, ne nous paraît pas non plus correspondre à la réalité. Tout d’abord, il est bien normal qu’un parti se revendiquant d’une révolution cherche à conserver le pouvoir pour atteindre les objectifs qu’il pense être de l’intérêt du peuple. Ensuite, il faut regarder de près les efforts d’auto-réforme que ce parti a entrepris, qui ne craint pas d’exposer ses défauts, en particulier les insuffisances de sa démocratie interne, et les réformes du système politique qu’il conduit pas à pas. On peut alors avoir une autre lecture du régime politique chinois. Nous l’avons dit, c’est un sujet que nous n’abordons pas directement dans cet article, consacré essentiellement aux questions économiques.

Ceci dit, il y a bien, c’est ce que nous croyons, une lutte masquée – et non plus ouverte, comme à l’époque maoïste –, au sein du Parti, des universités et organismes de recherche, des cercles intellectuels et même, de façon plus discrète, dans les médias locaux, entre deux lignes politiques ; à savoir une orientation social-démocrate (d’aucuns diraient juste « libérale ») et une orientation socialiste. Cette dernière est attribuée pour une part à la « nouvelle gauche », qui se place dans une certaine continuité de l’héritage maoïste. La voie socialiste est loin de l’emporter sur l’autre – et ajoutons que, si elle devait l’emporter, elle connaîtrait aussi ses luttes de tendances. En un sens, on peut s’en réjouir : rien n’est pire que la pensée unique. Mais on peut regretter que le débat ne diffuse pas comme il le devrait dans toutes les couches de la population, sans pour autant dégénérer comme dans le passé.

Nous terminerons par quelques observations sur la signification à donner à cette expression de « socialisme à la chinoise », qui revient dans presque tous les discours officiels. Selon nous, elle pourrait avoir trois sens possibles. Le premier est l’adaptation du projet socialiste aux conditions concrètes de développement de la Chine. Ce projet ne soulèverait aucune objection majeure, sinon sur les modalités de la démarche : le socialisme ne se construit pas du jour au lendemain, on l’a déjà dit. Une deuxième interprétation serait celle d’une « sinisation » du socialisme : le projet socialiste lui-même serait à repenser en totalité, pour ce qui concerne le cinquième de l’humanité, en fonction de ce que fut et de ce que devrait être une civilisation typiquement chinoise, et le marxisme devrait être aussi profondément révisé en conséquence. Or bien des formulations, pour le moins ambiguës, dans le discours officiel chinois semblent aller dans une telle direction. La troisième signification serait celle du maintien du contenu universel du projet, mais en infléchissant ce dernier dans un sens plus conforme à l’héritage et aux vœux de la nation chinoise. On peut également faire cette lecture du discours chinois. Pour les autres pays, il n’y aurait alors à retenir que ce qui correspond au sens universel, mais pour le reste, ils auraient à bâtir le socialisme qui s’adapte le mieux à leur éthique (à entendre comme un mode de vie). Nous irions volontiers dans le sens de cette troisième orientation.

Peut-être y aurait-il aussi des leçons à tirer, de dimension universelle, de la pensée chinoise, lesquelles pourraient contribuer à orienter la recherche scientifique, au moins dans le cadre des sciences humaines, dans de nouvelles directions, et qui auraient aussi une portée politique. Mais cette thématique dépasse le cadre de cet article. Nous ne pouvons ici que faire de brèves suggestions, à partir de deux concepts typiquement chinois, le concept d’harmonie, issu du confucianisme, et l’unité des contraires. La recherche de l’harmonie consiste à rétablir des équilibres là où ils sont rompus, ce qui trouve à s’appliquer à tous les excès et déséquilibres de l’économie chinoise actuelle, qui ont été mentionnés précédemment (surinvestissement, inégalités sociales, exportations, croissance nuisible à l’environnement, etc.) ; mais ce concept est plus large encore (un pouvoir politique pas assez lié aux masses, trop d’individualisme, un manque de moralité, etc.). Ce qui est important ici, c’est qu’il concerne potentiellement tous les domaines de l’existence, et déborde ainsi une tradition marxiste principalement axée sur le progrès technique comme source d’abondance, et le dépérissement des oppositions de classe. On pourrait penser qu’il s’agit simplement de concilier des contraires (par exemple, ville et campagne, consommation de la population et préservation de la nature…) et d’apaiser des tensions sociales menaçant la cohésion ou la stabilité. Nous ne serions pas loin alors de la recherche de bons compromis. C’est là qu’intervient l’idée d’unité des contraires (symbolisée par le yin et le yuan). Elle dit quelque chose de plus : les contraires ne sont pas complètement étrangers l’un à l’autre ; l’un peut même renforcer l’autre, et l’équilibre peut être dynamique (pour reprendre nos exemples, la ville peut dynamiser la campagne et inversement, ou encore la consommation peut pousser à rechercher de nouvelles techniques et la préservation des ressources naturelles à les orienter vers des produits plus frugaux…).

L’idée est généralisable. Des équilibres dynamiques sont ainsi à trouver entre l’individu et la société, entre les intérêts individuels et les intérêts collectifs, entre les groupes sociaux, entre les besoins nécessaires et les exigences morales. Le socialisme cesse alors d’être un projet eschatologique, orienté vers un communisme « pur et parfait », pour devenir une construction en mouvement, une « transition ». Ce bref aperçu final vise à suggérer que la pensée chinoise n’est pas seulement une variété civilisationnelle, posée à côté de la pensée occidentale, mais également un creuset pour la science et pour la politique de demain.

 



* Professeur émérite à l’Université de Paris VIII.

** Chercheur au CNRS, Centre d’Économie de la Sorbonne.

21 novembre 2018

AU COEUR D'UN PROJET ALTERNATIF, LA PLANIFICATION

 

Quatre décennies de néo-libéralisme ont voué la planification aux gémonies. Elle viendrait perturber l’ordre spontané des marchés, empêcher ceux-ci de réaliser une allocation efficiente des ressources, et par conséquent l’optimum économique. Pire : en conférant à l’Etat ce pouvoir d’intervention, en le livrant à la pression des groupes d’intérêt, en impliquant une bureaucratie toujours plus lourde et puissante, elle conduirait « sur la route de la servitude », avec le totalitarisme à l’horizon. Et l’argument fourni à l’appui est toujours le même : à la moindre volonté de réglementer et d’orienter l’économie on fait resurgir le spectre de l’économie administrée, autrement dit du système soviétique. Comme s’il n’y avait pas eu d’autres expériences historiques de planification, elles plutôt réussies.

La mondialisation a donné aux néo-libéraux un argument supplémentaire. Dans un monde où les grandes entreprises sont devenues des transnationales, où le libre-échange a pris une dimension planétaire, la planification serait devenue tout simplement impossible, ou, en tous cas, contre-productive.

Enfin l’orthodoxie européenne récuse toute forme un peu exigeante de planification, en tant que celle-ci s’oppose au principe fondamental de la « concurrence libre et non faussée », non seulement entre entreprises, mais encore entre Etats.

Or tous ces arguments sont de parti-pris, car la planification a pour elle des arguments bien plus convaincants, que l’on va commencer par exposer.

 

La planification nécessaire face aux défaillances des marchés

 

Même d’un point de vue libéral, la planification est indispensable pour combler les lacunes du marché. D’ailleurs les libéraux classiques ne s’y étaient pas trompés, Adam Smith le premier. Tout d’abord il n’existe pas, contrairement à ce que postule le modèle néo-classique, de marchés futurs, avec des biens définis et des prix connaissables. La raison en est qu’on ne peut prévoir les innovations et les changements de goûts, si ce n’est, à la rigueur, à titre de tendances. L’argument, qui avait été utilisé à juste titre contre la planification impérative, se retourne contre l’omniscience des marchés. Il faut donc non seulement faire des paris sur l’avenir, mais encore se donner les moyens de les rendre jouables, ce que fait une planification incitative.

Ensuite les marchés produisent des « externalités », c’est-à-dire des effets extérieurs à la relation marchande, touchant des tiers, voire la société toute entière. Ces externalités peuvent être positives, par exemple dans le cas d’une recherche qui favorise la création de nouveaux biens, mais elles sont plus souvent négatives : c’est le cas de toutes les formes de nuisances environnementales, telles que la pollution, ou sociales, telles que le stress engendré par les contrats de travail précaires, ou sanitaires, telles que les maladies induites par un certain management des « ressources humaines ». On peut même aller plus loin : il n’existe par de relations marchandes sans quelques externalités, surtout lorsqu’il y a abus de confiance, voire escroquerie, sur la marchandise, ce que la concurrence impose presque inéluctablement. Tous ces effets pervers du marché appellent des politiques qui ne se contentent pas de courir après ses lacunes pour tenter de les corriger, mais qui visent à les prévoir et à les empêcher.

Les marchés produisent aussi, contrairement à la doctrine qui parle d’un juste prix des facteurs, des inégalités sociales de toutes sortes, qui sont cumulatives. C’est donc cette fois une politique des revenus qui s’impose, et qui n’est pleinement efficace que si elle touche aux revenus primaires – avant redistribution.

Bref la liste serait longue des effets pervers des marchés. Mais ce n’est pas là l’essentiel.

 

La planification est le lieu d’exercice de la démocratie

 

La souveraineté populaire consiste à effectuer des choix collectifs, qui se traduisent par des politiques : une politique macro-économique (quelle part du produit national doit aller à la consommation individuelle, à la consommation collective, à l’investissement ?), une politique sociale (quelles normes définit-on pour le temps de travail, quel type d’assurances sociales choisit-on ?), une politique des revenus (quelle échelle fixe-t-on pour les revenus primaires, quelle fiscalité ?), une politique des droits du travail, une politique sectorielle (quels secteurs faut-il soutenir ?), une politique régionale (quelles régions faut-il aider ?), une politique environnementale.

Dans l’optique libérale ces politiques sont inutiles, ou nuisibles. Les orientations sociales résulteront de la multitude des choix individuels qui s’effectuent sur les marchés. A la limite, une limite franchie par l’anarcho-capitalisme, la démocratie ne sert plus à rien : tout résultera de tractations entre des acteurs privés. Par exemple les décisions de justice elles-mêmes seront rendues par des tribunaux privés,  choisis par les acteurs en conflit, où elles feront l’objet de négociations. Le néo-libéralisme ne va pas aussi loin. La démocratie aura quand même une utilité, celle de fixer les règles correspondant aux échanges, et c’est une justice publique qui, le plus souvent, sanctionnera leur violation. Mais, bien sûr, puisque les marchés sont souvent défaillants et générateurs d’un excès d’inégalités, il restera une place pour les politiques publiques.

Une place de plus en plus petite aujourd’hui. Elle consiste d’abord à essayer de compenser des déséquilibres sociaux, quand les inégalités dépassent les seuils de tolérance de la population, ou quand des mouvements corporatifs (pêcheurs, chauffeurs de taxi etc.) ou régionaux (par exemple dans tel département défavorisé) prennent de l’ampleur. Elle consiste ensuite à chercher les moyens de rendre le pays plus compétitif dans la guerre économique mondiale. A titre d’exemple on pourra citer, dans la politique du gouvernement actuel, le crédit impôt-recherche  et le crédit d’impôt compétitivité-emploi.

Toutes ces politiques sont des politiques réactives, correspondant à ces défaillances des marchés et à cette prolifération d’inégalités que nous évoquions. Ce sont des politiques à la petite semaine. Quand elles essaient d’être prospectives et proactives, leur ambition est des plus limitée. Un exemple actuel en est l’adoption  par le gouvernement Hollande de 34 plans associant l’Etat et les entreprises pour développer certains secteurs afin de créer, d’ici 10 ans, un demi-million d’emplois et 45 milliards de valeur ajoutée. Louable intention, mais peu de moyens (3,7 milliards d’euros d’argent public). Même en cette matière de politique industrielle, on ne peut parler de « colbertisme », ni d’une réelle planification. En outre ces choix n’ont aucunement été débattus, effectués ou validés par le Parlement. C’est la technocratie qui en a décidé ainsi, la démocratie a été oubliée.

 

La planification, ça marche

 

La planification impérative a eu ses mérites. Il n’est pas inutile de rappeler que le taux de croissance de l’économie soviétique a été supérieur pendant des années à celui des économies occidentales. Mais c’était pendant une période de construction d’un système industriel, et cette croissance s’est faite essentiellement sur le mode extensif. L’économie de commandement s’est rapidement essoufflée ensuite, et ses travers sont bien identifiés, entre autres : une information biaisée parce que les entreprises n’avaient pas intérêt à maximiser leurs résultats, si elles voulaient obtenir le transfert de plus de ressources auprès de l’organisme supérieur, dans la concurrence «administrative » qu’elles se livraient à cet effet ; une faible propension à l’innovation pour ne pas prendre le risque de ne pas réaliser leurs plans. Cette planification a toujours été grossière, car il lui était impossible de collecter et de traiter une information correspondant à des millions de produits. Elle n’a jamais pu être ex ante, car on ne peut prévoir avec précision les évolutions : il fallait ajuster en permanence les objectifs et on ne pouvait procéder que par incrémentation (« à partir du niveau atteint »). Enfin, comme c’était une planification centralisée, elle ne pouvait s’effectuer qu’en partant du sommet. Le système soviétique ne pouvait ainsi être démocratique, ni à travers le libre choix (en principe) des consommateurs comme dans les économies de marché, ni à travers une large délibération dans des assemblées politiques.

Pour toutes ces raisons la planification devra, pour être efficace, s’appuyer sur les mécanismes de marché, sauf pour les biens qui ne sont pas marchands, ou faiblement marchands. Le recueil de l’information sera plus aisé, surtout avec l’aide des techniques informatiques, et elle sera plus fiable, du moins si elle est contrôlée –car le marché est aussi un vaste monde de tricheurs (on pourrait notamment enrichir et vérifier les bilans sociaux et environnementaux qui sont demandés aux entreprises). La planification macro-économique sera facilitée par ce bon appareil statistique. Au niveau micro-économique, la planification pourra même être un peu plus détaillée, dans la mesure où elle ne visera plus des quantités agrégées (tant de tonnes d’acier, tant de machines à laver), mais des produits spécifiés (des aciers spéciaux, des machines à laver à faible consommation d’énergie). Elle s’adaptera aux évolutions, puisqu’elle n’aura plus à réaliser par des transferts les équilibres entre l’offre et la demande, mais qu’elle utilisera les mécanismes de marché pour les simplement les orienter dans les directions souhaitées. Bref ce sera une planification incitative.

Les moyens d’une telle planification sont bien connus. Ce sont les dispositions législatives et gouvernementales qui visent à agir sur la croissance (sur un certain type de croissance), sur l’emploi, la structure des revenus, les territoires, l’environnement etc. Les outils pour une politique industrielle sont les commandes d’Etat pour certains biens, les taux d’intérêt différentiels, les taxes et impôts, les subventions dans certains cas.

Tous ces moyens ont démontré leur efficacité, quand ils étaient employés à grande échelle et dans un temps long. Rappelons ici que, à l’époque des Trente glorieuses, la France a connu plusieurs plans à long terme (cinq ans), dont les objectifs ont varié, mais ont été remarquablement atteints, malgré des perturbations (mai 1968, les chocs pétroliers). De même des pays comme le Japon, Taiwan ou la Corée du Sud ont su se développer à grande allure à l’aide de plans industriels. Mais l’exemple le plus frappant, à l’heure actuelle est celui de la Chine.

Ayant abandonné la planification impérative, elle l’a remplacée par « le contrôle macro-économique », avec sa puissante Commission d’Etat pour le développement et la réforme, qui est un département ministériel, chargé de la stratégie, du programme à long et moyen terme, de l’équilibre global, entre les secteurs et régional. Les plans annuels et les plans quinquennaux ont été, depuis trente ans, pour l’essentiel réalisés.

Voilà qui contraste avec l’abandon par la France de toute volonté de planification, au profit d’un pilotage à courte vue : disparition du Commissariat général au Plan, Loi de Plan qui tombe en désuétude après la fin du 10° plan (en 1992). On ne trouve plus qu’une panoplie hétéroclite de politiques publiques consignées dans la Loi de finance.

 

Ici coupure possible pour scinder le papier en deux articles

 

Les raisons invoquées pour le déclin de la planification sont l’ouverture des frontières, surtout après le Marché unique européen, et la libre circulation des capitaux, la stratégie internationale des grandes entreprises, un environnement international de plus en plus incertain avec la mondialisation, et enfin la décentralisation (on est passé de la planification de l’Etat central à des contrats de plan avec les Régions). Or rien de cela n’est dirimant, comme l’exemple de la Chine en fait foi.  Mais c’est véritablement la construction européenne qui a mis fin à toute ambition planificatrice.

 

L’Union européenne désarme toute planification

 

Pour planifier une économie, il faut en maîtriser les financements. Or les avances du Trésor à l’Etat, qui permettaient à ce dernier de se financer à bon compte, seront définitivement interdites en 1993 avec le changement de statut de la Banque de France pour la mettre en conformité avec les obligations issues du Traité de Maastricht. Il lui faudra désormais se financer uniquement sur les marchés financiers. Avec la création de la monnaie unique et de la BCE, l’Etat perd la maîtrise de la politique monétaire, qui sera uniquement axée sur le contrôle d’une faible inflation, et du taux de change, de sorte qu’il ne peut plus jouer sur l’inflation pour dévaloriser les créances. Par ailleurs le traité de Maastricht fixe des objectifs en termes de déficit et de dettes publics, qui seront renforcés ave le récent Traité sur la coordination, la stabilité et la gouvernance. Il est désormais pieds et poings liés, contraint de mener une politique qui rassure les marchés financiers internationaux. Sa seule ressource garantie reste les « prélèvements obligatoires ».

Pour planifier une économie, il faut garder la maîtrise des services publics, en ce qui concerne non seulement les biens sociaux fondamentaux (éducation, santé, information), mais aussi des biens de civilisation, tels que l’électricité ou le téléphone, et les biens stratégiques (infrastructures, transport etc.), et notamment le crédit bancaire, qui est un véritable bien public. Cela ne signifie pas qu’ils doivent tous relever du secteur public, mais que ce dernier doit y être dominant. Cela suppose, dans une économie ouverte, un contrôle des investissements directs étrangers, de manière à ce qu’ils ne puissent pas prendre le contrôle de la production de ces biens sociaux. Or ce contrôle est interdit pas les traités européens, au nom de la libre circulation des capitaux, et la Cour de Justice européenne donne tort à tous les gouvernements qui ont essayé de tourner cette interdiction, dès lors réduits à n’utiliser que des moyens informels de pression.

Pour planifier une économie, il faut pouvoir se servir de ces leviers que sont les aides d’Etat, dès lors qu’elles sont sélectives. Or celles-ci sont pour la plupart proscrites par les traités au nom de la concurrence « non faussée », et la Commission les traque sans répit,  dès lors que l’Etat (ou un organisme ou une entreprise publics) ne se comporte pas comme un « investisseur privé »,  un « prêteur privé », « un acheteur privé », un « vendeur privé » - ce qu’on appelle les « conditions normales de marché ». Il y a bien quelques exceptions pour les aides de faible ampleur (dites « aides de minimis »), pour les aides aux PME, à la recherche et développement, à l’innovation et à la formation, pour les aides aux régions en crise, pour les aides au développement de certaines activités ou de certaines régions, pourvu qu’elles n’altèrent pas les échanges, et enfin pour des régimes d’aides dans le cadre de plans de relance, par exemple sous forme de prêts bonifiés, mais pourvu qu’elles soient temporaires. Il s’agit de laisser un peu d’espace aux politiques publiques, mais le moins possible. Où l’on retrouve ce néo-libéralisme qui est la matrice de l’actuelle Union européenne.

 

La planification est pourtant plus indispensable que jamais

 

La planification est indispensable d’abord  pour des raisons sociales. Le marché, on l’a dit, est générateur d’inégalités croissances et cumulatives.  On le voit bien avec le marché intérieur européen, où le dumping social et fiscal tire vers le bas les salaires et la protection sociale. Il ne serait guère efficace, par exemple, de soutenir la filière porcine en France, quand la concurrence allemande, appuyée sur les très bas salaires des travailleurs venus de Bulgarie ou de Roumanie, vient la saper. L’harmonisation sociale et fiscale dans l’Union européenne, pour se réaliser, supposerait un plan de long terme et un important budget européen dédié

La planification est indispensable pour des raisons économiques. Ce sont aujourd’hui les grandes entreprises transnationales privées, ou même encore publiques (mais gérées comme des firmes privées), qui sont les maîtres d’œuvre des investissements massifs, lesquels se chiffrent en milliards de dollars ou d’euros, et qui planifient donc à leur manière, mais généralement dans le court terme, sous le regard des marchés financiers. Qu’on pense par exemple aux géants de l’internet, tous états-uniens. Or ce sont ces firmes, et non plus des services publics, autrefois contrôlés (plus ou moins bien) par la puissance publique, quand ils étaient des administrations ou des établissements publics, qui génèrent un mode de vie, auquel il est difficile d’échapper. Par exemple smartphones, navigateurs et réseaux sociaux sont certes des outils bien pratiques, mais ils sont aussi destructeurs du lien social et de la convivialité.  La planification ne peut donc consister seulement à soutenir des champions nationaux (éventuellement européens), elle doit servir à réorienter les investissements en fonction d’une évaluation des réels biens sociaux.

La planification est indispensable enfin pour des raisons écologiques, qui sont devenues, avec l’épuisement des ressources naturelles et le changement climatique, la priorité des priorités. Mais cette planification ne peut venir simplement supplémenter les mécanismes de marché, comme le veut la pensée néo-libérale (on évoquera ici l’invraisemblable « marché des droits à polluer », dont il n’est plus besoin de souligner l’inefficacité et les effets pervers), ni même les autres politiques publiques, elle doit les réorienter et les réorganiser, car c’est le changement du mode de production et du mode de vie qui est en cause.

En France le Grenelle de l’environnement n’a donné que de piètres résultats et le gouvernement actuel ne manifeste que peu d’ambitions. Le grand mérite de la proposition de loi (non suivie d’effet) déposée par Martine Billard, en 2009, au nom des députés du Front de gauche, est qu’elle vise à réorienter l’économie en fonction de « l’utilité sociale et écologique », et donc ne se limite pas à des choix de politique énergétique, d’aménagement du territoire et de transport. Elle concerne aussi l’ensemble des « biens communs », fournis par les services publics, car ces biens ne sont pas seulement ceux qui font nation, en tant que socles de la citoyenneté, mais aussi des biens de société ou de civilisation, tels que certains moyens de communication ou biens culturels. Et elle soumet les choix à la consultation publique, organisée par une Commission nationale de débat public, et à la délibération publique, avec un vote du Parlement. L’ancien Commissariat au Plan serait ressuscité et serait associé à l’élaboration des lois et au suivi de l’exécution du Plan. Toutefois le risque serait qu’il soit dominé par les intérêts corporatistes des partenaires sociaux, ce qui donnerait raison à la critique libérale d’une capture de l’Etat par les intérêts particuliers. Aussi le Plan doit-il être d’abord, selon moi, l’affaire du pouvoir politique énonçant clairement son programme et ses priorités. Ce pouvoir devrait disposer d’une administration technicienne, apte sans a priori à tester les modèles du Plan, ainsi que ceux des contre-plans qui pourraient être proposés par les partis politiques. Il pourrait prendre la forme d’une « autorité administrative » réellement indépendante.

 

Conclusion

 

La planification n’est pas une vieille lune. Elle est une nécessité, si l’on ne veut pas que la société et la planète ne partent à la dérive. Des pays l’ont bien compris, comme la Chine, qui a longtemps laissé gonfler les inégalités sociales, les inégalités ville-campagne et les inégalités territoriales, et qui est arrivée au bord du désastre écologique. Le dernier plan quinquennal prend à bras le corps les effets pervers d’un mode de développement peu regardant sur les effets sociaux et la nature des forces productives, et l’on a même inscrit les mesures écologiques dans la notation des fonctionnaires. Le contraste est frappant avec une Union européenne incapable de se donner des priorités, de mener à terme ses programmes à moyen et long terme (la « stratégie de Lisbonne » a été un échec retentissant, et la stratégie Europe 2000 suivra très probablement le même chemin), révisant toujours à la baisse ses ambitions écologiques, sous l’effet de la pression des industriels et des banquiers et de la concurrence entre pays. Seule une Union refondée permettra de renouer avec la nécessaire planification, en redonnant partiellement la main aux Etats et, dans le même temps, en construisant patiemment un projet et des programmes communs.

(Article de 2013, paru dans la Revue du projet)

17 novembre 2017

ALLONS PLUS LOIN DANS LE DEBAT SUR L'UNION EUROPEENNE

 

Ce débat est crucial. Pour aller vite, partons de quelques constats :

- L’orientation de l’UE ait été depuis le départ d’inspiration néo-libérale. Cela été amplement démontré. notamment dans l’excellent livre de François Denord et Antoine Schwartz L’Europe sociale n’aura pas lieu (Raisons d’agir, 2009). Sur le plan institutionnel on pourrait dire qu’elle réalise le rêve de Friedrich Hayek, l’un des papes du néo-libéralisme, celui d’un despotisme éclairé. Sur le plan économique, elle correspond très exactement à l’ordo-libéralisme allemand. Dès le Traité de Rome (1957), la messe est dite : les traités à venir n’en seront que le développement, et, si la France a pu mener des politiques keynésiennes pendant une trentaine d’années, c’est uniquement parce que la machine ne s’était pas encore  pleinement mise en marche.

- Toutes les politiques conduites depuis les trente dernières années sont dictées par les Traités, à la fois dans les lignes générales et dans le détail. Comme Mélenchon le rappelle en toute occasion, les « réformes » ne sont que des applications, voire des  copier/coller, des injonctions et directives européennes, cogitées par la Commission (qui en a l’initiative), décrétées par le Conseil (toujours dans la plus grande opacité), et à peine modifiées par le Parlement européen (dans les seuls domaines de la co-décision). Macron, à la suite de ses prédécesseurs, en est un fidèle exécutant. Par conséquent la rupture ne peut être que d’ampleur.

- Et il faut s’en préoccuper dès maintenant. Tout laisse penser que cette Union, déjà passablement ébranlée, ira dans le mur, sans qu’on puisse prévoir au bout de combien de temps. Or l’implosion ne peut être tout simplement souhaitée, car elle serait source de chaos, d’affrontements entre les pays et au sein de chaque pays. Le Brexit en donne une petite idée, alors même que la Grande Bretagne a toujours été un peu en marge (elle n’appartenait pas à la zone euro et disposait de nombreuses clauses d’exemption). Par conséquent il vaut mieux prévenir que guérir. On en vient à la stratégie pour « changer l’Europe », et c’est elle qu’il faut discuter.

 

La stratégie de la France insoumise

 

J’avais tenté de l’analyser dans un article du 1° avril 2017 publié dans La sociale, et je n’ai pas trouvé depuis d’éclaircissements ni d’éléments nouveaux (on attend toujours le livret thématique qui devrait compléter sur ce sujet l’Avenir en commun)[1]. En résumé elle se présentait ainsi :

- Arrivée au pouvoir (si possible avec des alliés), la France insoumise mettrait en application une partie de son programme, et de façon non négociable : refus de la règle d’or en matière budgétaire (le déficit structurel limité à 0,5% du budget) ; refus de la directive sur les travailleurs détachés ; refus des régressions en matière sociale et écologique par rapport au droit national ; régulation financière nationale et contrôle des capitaux ; refus des directives de libéralisation des services publics ; refus des traités de libre échange (Ceta, Tafta, Tisa)[2]. Autant de mesures unilatérales, qui s’inscrivent dans une phase de désobéissance.

On le voit, la rupture n’est pas mince. Ce qui me conduit à deux remarques. La première est que ce coup de force – car c’en est un - est possible, sans nous mettre dans la situation de la Grèce, d’abord parce que la France n’a pas à craindre de représailles, vu qu’elle a les moyens de riposter (par exemple en cessant d’abonder le budget européen)[3], ensuite parce qu’elle peut menacer de sortir de l’Union, ou du moins des Traités[4], après avoir soumis cette sortie au referendum, comme les Britanniques l’ont fait, et que, à la différence de ces derniers, cette sortie signerait la fin de l’Union. Et, naturellement, elle aurait encore plus de pouvoir de dissuasion si elle était soutenue par quelques autres pays. Ma deuxième remarque est que cela ne doit pas être fait par surprise. pour éviter la fuite des capitaux et une panique bancaire. D’abord l’effet de surprise n’est pas garanti. On a bien vu que les milieux financiers s’étaient préparés au Brexit, alors même qu’il leur paraissait tout à fait improbable. Ensuite toute cette stratégie de choc n’est possible que si elle a été popularisée et comprise par une majorité de l’opinion, faute de quoi un déchaînement politique et médiatique la mettra à mal. Enfin je souligne que le contrôle des capitaux sera immédiat.

- C’est alors seulement que commencerait la négociation avec les partenaires européens, qui vise non plus seulement à désobéir, mais à reconstruire. Ici la stratégie se veut très progressive. Les sujets à discuter sont notamment : une réforme de la BCE pour lui permettre de financer directement la dette publique des Etats (en attendant la fin de la négociation, la Banque de France sera autorisée à le faire pour ce qui concerne la dette publique française) ; un règlement de la question des dettes publiques en Europe (moratoire, rééchelonnement, annulations partielles) ; l’abandon des critères de Maastricht (limitation du déficit à 3% du PIB, limitation des dettes publiques à 60% du PIB) ; régulation stricte de la finance spéculative et contrôle des mouvements de capitaux ; harmonisation sociale et fiscale ; fin de la libéralisation des services publics ; autorisation des aides publiques aux entreprises stratégiques ; protectionnisme solidaire aux frontières de l’Union ; refonte de la politique agricole commune.

On voit que le menu est copieux, et que nos chers voisins, à commencer par l’Allemagne, vont s’étrangler d’indignation. Aussi l’idée est-elle que, même avec la plus grande volonté politique, on n’obtiendra pas d’accord sur tout. Restera à voir quel sera le compromis, lequel sera soumis à referendum. Mais ce référendum ne pourra pas être ignoré et bafoué, comme le fut le malheureux referendum grec sur le mémorandum de la Troïka (on se souvient de la phrase de Juncker : « il n’y pas de choix démocratique contre les Traités »), car, si la réponse de la deuxième puissance européenne est négative, il n’y aura que deux issues : la renégociation, ou une sortie unilatérale de la France sinon de l’Union, du moins de tous les traités  (le plan B).

 

Les difficultés

 

Cette stratégie me paraît puissante, mais j’y vois plusieurs difficultés.

La première est que la négociation risque fort de traîner en longueur, comme on le voit dans le cas du Brexit. Et, pendant ce temps là, toutes les forces conservatrices, déjà braquées par le choc initial, vont se mobiliser, non sans doute pour dénoncer la négociation elle-même, mais pour la faire avorter, avec tous les moyens de chantage possibles, dénonçant par exemple le moindre recul de l’activité pour assurer qu’on va à la catastrophe. Il faudrait donc un intense travail d’explication et de mobilisation pour y parer. Mais ne soyons pas pessimistes. Après tout les masses populaires britanniques ne se sont pas laisser intimider, ayant été prêtes, selon des enquêtes, à supporter une baisse de leur niveau de vie en échange de la souveraineté retrouvée, sans parler de ceux qui, étant tombés si bas, ont pensé qu’ils n’avaient plus rien à perdre.

La deuxième est que, pendant la phase de négociation, les attaques spéculatives et l’évasion fiscale ne manqueront pas, sauf à renforcer le contrôle des capitaux aux frontières nationales. C’est une condition sine qua non.

La troisième est de savoir quel serait un compromis acceptable. Je cite Jacques Généreux : « Une négociation n’est pas un ultimatum. Nous ne présenterons pas des « exigences » sur le mode du « tout ou rien ». Notre seule exigence est de repartir dans la bonne direction (…) Dans certains domaines, aucun progrès ne sera acceptable à l’unanimité, mais nous pourrons obtenir une exception française, tout comme les Britanniques ont obtenu des opt out »[5], par exemple en matière de libéralisation des services publics, et ce d’autant plus que, si nous ne les obtenons pas, nous les mettrons en œuvre de manière unilatérale ». Soit. Mais à quel point du curseur faudra-t-il nécessairement s’arrêter pour signifier à nos partenaires que, en deçà, la négociation devra être considérée comme un échec ?

La quatrième est, évidemment, la question de l’euro. La stratégie de la France insoumise ne remet pas en question l’euro. C’est seulement si la négociation a échoué qu’il est envisagé soit de transformer l’euro en monnaie commune, et non plus unique, soit de revenir à l’ancien SME (le Système monétaire européen, qui a été en vigueur de 1979 à 1993, avant de tomber en désuétude), mais avec un contrôle des capitaux, pour contrer la spéculation sur le franc restauré. On peut penser que ce maintien de l’euro ressortit à deux sortes de considérations : des considérations d’opportunité politique face à une opinion qui reste rétive à l’abandon de l’euro, parce qu’elle y voit une facilité pour les échanges de toutes sortes (c’est en particulier le cas des chefs d’entreprise) et parce qu’elle s’y est tout simplement habituée, sans savoir que l’euro est un instrument de domination ; l’idée que l’euro cesserait d’être aussi néfaste, si la négociation avait permis de supprimer les effets les plus pervers de la mise en concurrence généralisée. C’est sans doute la raison pour laquelle Mélenchon met tout l’accent, s’agissant du plan A[6], essentiellement sur la réduction de la concurrence sociale et fiscale.

 

La question nodale de l’euro

 

De nombreux économistes l’ont montré, avec des arguments que l’on peut résumer ainsi. Une monnaie unique suppose un Etat de type fédéral, qui peut compenser les déséquilibres, tant conjoncturels que structurels, entre les entités politiques qui le composent, et ceci grâce à un important budget fédéral, qui lui permet d’opérer des transferts (on parle alors d’une « union de transferts »). Or ce n’est pas le cas dans une Union européenne qui non seulement n’est pas de nature fédérale (quoiqu’il existe un fédéralisme technocratique et inavoué en de nombreux domaines), mais encore comporte des Etats farouchement opposés à un vrai fédéralisme monétaire (c’est ainsi que l’Allemagne ne veut pas entendre parler d’un financement direct des dettes publiques par la BCE, ni d’une quelconque mise en commun de ces dettes). L’euro signifie la perte de toute souveraineté monétaire (donc de la possibilité d’ajuster sa monnaie, par la dévaluation ou par la surévaluation) pour s’adapter à la conjoncture ou pour compenser des déséquilibres, tels qu’une perte de compétitivité (même à conditions sociales équivalentes) ou une trop grande spécialisation régionale. Je ne vois pas, par ailleurs, comment on peut avoir une politique budgétaire autonome dans ces conditions. Comme on ne peut plus créer de la monnaie, on ne peut plus investir ni faire une politique de relance autant qu’on le voudrait[7]. Faudrait-il compter sur la BCE réformée, qui créerait la monnaie dont un Etat a besoin ? Qui déciderait que tel Etat a besoin de ce soutien monétaire, et non tel autre ? La bataille sur les critères serait sans fin, surtout si elle requiert l’unanimité des pays de la zone euro. A mon avis, le maintien de l’euro ne peut être qu’une position de repli dans la négociation, un compromis purement temporaire.

 

Pour une stratégie encore plus offensive et un plan A renforcé

 

 Le grand intérêt de la stratégie de la France insoumise est qu’elle est une stratégie résolument offensive (il s’agit de créer un rapport de force, avec les formules choc : « L’Europe, on la change ou on la quitte » « Entre les traités européens et les peuples, nous choisirons les peuples ») et qu’elle propose une négociation qui se fera au grand jour et dont le résultat, si accord il y a, devra être validé par référendum. On est donc très loin d’un arrangement entre élites, toutes converties au néo-libéralisme, mais cherchant pour certaines à échapper, dans une certaine mesure, aux prescriptions de la doctrine ordo-libérale allemande.

C’est une stratégie qui repose sur la restauration de la démocratie, c’est-à-dire sur la souveraineté populaire, laquelle n’a de sens et d’effectivité qu’au niveau des nations. Elle s’oppose frontalement à un fédéralisme européen, et donc à l’idée d’une « souveraineté européenne », que Macron été le premier chef d’Etat à énoncer en ces termes. Concrètement, on sait que ce dernier, au-delà de quelques propositions d’esprit fédéraliste, mais limitées, souhaite la création d’un budget propre à la zone euro (avec un financement spécifique, un unique Ministre des finances, et une assemblée parlementaire ad hoc). Mais il n’est pas le seul : c’était la grande idée du parti socialiste (reprise par Benoît Hamon, détaillée par Thomas Piketty), et ce l’est aussi d’une partie de la gauche européenne, par exemple d’un Varoufakis[8]. La solution à une crise européenne qui n’en finit pas serait donc dans plus de fédéralisme, mais avec un petit complément démocratique. Or c’est ce, précisément, dont les peuples ne veulent pas - pas plus que d’autres réformes censément démocratiques qui ont été avancées dans le passé (élection d’un Président de l’Union au suffrage universel, ou du Président de la Commission par le Parlement européen etc.) -, comme en témoignent la très forte abstention aux élections européennes ou le retour des nationalismes à l’Est comme à l’Ouest de l’Europe. Seuls les milieux d’affaires, une partie de la nomenklatura européenne et quelques fédéralistes invétérés y sont favorables[9].  

La question de l’euro est ici incontournable, puisque, précisément, il s’agit d’une monnaie de nature fédérale. Il me semble que, dès lors, il faudrait inscrire dans la négociation (et non seulement en cas d’échec de celle-ci) la proposition de son remplacement par une monnaie commune. Car c’est la seule solution raisonnable pour à la fois rendre aux pays européens la maîtrise de leur politique monétaire et permettre une coopération monétaire entre eux. En gros il s’agit de maintenir l’euro pour les échanges avec les pays extérieurs à la zone euro et de pouvoir ajuster les parités entre ses déclinaisons nationales dans les pays de la zone (l’euro franc, l’euro italien, l’euro allemand etc.) en fonction de critères objectifs et indiscutables (les différentiels d’inflation, de coûts du travail, de fiscalité et de balances commerciales). Bien sûr tous les pays qui profitent de la monnaie unique pour dominer leurs voisins en jouant sur ces différents paramètres (en tirant parti d’une inflation plus faible, en pratiquant la déflation salariale, en baissant leur fiscalité, en ayant une politique axée sur l’exportation) y seront totalement hostiles, mais les arguments sont très forts : c’est le seul moyen de réduire la concurrence de tous contre tous et d’instituer une véritable coopération. Car on ne peut attendre, notamment, un accord sur une véritable harmonisation sociale et fiscale, au reste actuellement interdite par les Traités, tant les intérêts des pays sont divergents. A supposer même qu’on trouve une règle objective pour la faire avancer[10], les autres problèmes resteraient entiers. Donc seule l’arme des parités ajustables peut réduire les disparités les plus flagrantes et inciter à des rapprochements pour éviter des ajustements monétaires à répétition. J’ai bien conscience que celle-ci ne mettrait pas fin à la spéculation, mais elle en réduirait la portée, puisque l’ajustement se ferait toujours selon des critères objectifs, et non selon le jugement des agences de notation et des marchés financiers[11].

Peut-être le compromis acceptable devra-t-il se faire en changeant seulement les bases de la monnaie unique (transformation du rôle de la BCE, et, si elle était interdite de prêter aux Etats au-delà d’un certain montant, création d’une sorte de FMI européen etc.), mais ce ne peut être qu’une solution de repli provisoire, avec, en arrière plan, la menace d’un retour pur et simple à la monnaie nationale[12].

Une stratégie offensive consisterait aussi à prôner un changement profond des institutions politiques européennes. L’impasse sur cette question fondamentale est l’autre grand défaut de la stratégie de la France insoumise. En gros celle-ci consiste à rendre aux Etats des compétences que les Traités leur ont fait perdre. Fort bien. Mais, sur les compétences qui resteraient du ressort de l’Union[13], va-t-on les laisser aux mains de la Commission, du Conseil et du Parlement européen tels qu’ils existent ? Où est ici la rupture avec les Traités, qui dessinent avec une extrême précision leurs rôles et leurs pouvoirs ? Ceci me conduit à une dernière question, tout-à-fait décisive : si l’on veut refonder l’Union, quelle transformation profonde devrait-on opérer concernant son architecture institutionnelle sur le plan politique ? C’est cela aussi qu’il faudrait mettre sur la table de la négociation,  au moins au titre d’un canevas directeur.

 

Changer les institutions politiques

 

Ce n’est pas une petite affaire, car ces institutions ont été soigneusement établies pour instaurer la plus grande concurrence non seulement entre les entreprises, comme le veut l’ordo-libéralisme, mais aussi, par leur biais, entre les Etats, concurrence qui sera encore aggravée, de manière apparemment paradoxale, par le monnaie unique. Et la Commission, gardienne des Traités, a d’abord été mise en place pour y veiller (c’est ainsi qu’elle s’oppose, dans la plupart des cas, aux aides d’un Etat à ses  entreprises, censées fausser la concurrence, et qu’elle exige que des entreprises publiques se comportent comme des entreprises privées, au nom du principe de « l’investisseur avisé »). De même la Cour de justice est, en dernier ressort, une sorte de Conseil constitutionnel hyper vigilant sur le respect à la lettre des Traités. Il serait trop long de rappeler ici à quel point le fonctionnement de l’Union est anti-démocratique et combien ses pouvoirs politiques sont sous la pression des grands intérêts privés, les multinationales en premier lieu (on le voit bien avec l’évasion fiscale, dont il faut rappeler qu’elle est légale et qu’il n’est envisagé de la combattre  que quand elle concerne des entreprises extérieures à l’Union, telles les GAFA).

Donc c’est toute l’architecture institutionnelle de l’Union qu’il faudrait remettre à plat, si l’on veut sauver, en les améliorant, les quelques aspects positifs de l’Union (l’existence d’un marché commun, donc sans droits de douane, une forme de solidarité bancaire, l’adoption de normes techniques et de règles environnementales et sanitaires communes, qui devraient être soustraites au pouvoir des lobbies, un certain socle de droits fondamentaux, une coopération culturelle). Voilà dans quel sens devrait s’engager un débat, sans plus attendre. Il y a plusieurs orientations possibles. Devrait-on aller vers une simple confédération des Etats ? Peut-on s’inspirer ici d’exemples historiques ou actuels, si imparfaits soient-ils (la CEI, l’Alliance bolivarienne), mais qui ont l’avantage de respecter la souveraineté des Etats ? Ou bien faut-il, tout en restant dans le cadre d’une Union des Etats, y transformer la nature et la répartition des pouvoirs ? Il faudrait faire le tour des idées avancées ça et là (réduire drastiquement les pouvoirs de la Commission, modifier les règles et la pratique de la majorité qualifiée et de l’unanimité au Conseil). Pour ma part j’avais proposé, en sus d’autres changements, l’institution d’une Chambre haute, capable d’opposer des vétos suspensifs ou absolus à telle ou telle décision du Parlement européen qui irait à l’encontre des intérêts fondamentaux de tel ou tel Etat[14]. Je ne crois pas que la France insoumise soit en état aujourd’hui de se battre seule, sans le soutien de puissantes forces politiques dans d’autres pays, pour une grande refonte institutionnelle, mais du moins pourrait-elle poser quelques jalons.

Il faut se dire à ce sujet qu’une reconstruction politique d’ampleur, après 60 ans de « construction européenne », sera extrêmement difficile, alors que la reconstruction en matière économique paraît possible par des modifications des traités existants, supposant quand même une unanimité des Etats membres. Si l’on est optimiste, elle ne sera que partielle. Mais il faut envisager une autre hypothèse, à savoir que la crise européenne ait atteint un tel degré d’intensité que tout soit remis en question, ou encore cette hypothèse qu’un certain nombre de pays fasse sécession. Mais dans tous les cas il faut avoir une vision claire d’une « autre Europe ».

Le retour pur et simple à l’Etat-nation est tentant, mais d’ une part il faut bien se rendre compte que cela signifie l’annulation de plusieurs milliers de directives et de normes européennes et de dizaines de traités de commerce internationaux,  donc une reconstruction qui sera lente et difficile – la Grande Bretagne se trouve confrontée à ce défi – et d’autre part cela reviendrait à abandonner les quelques côtés positifs de l’Union, qui ne sont pas dissous dans le bain néo-libéral.

 



[1] Je me suis appuyé aussi sur Jacques Généreux dans Les bonnes raisons de voter Mélenchon (Les liens qui libèrent 2017), le plus explicite sur la stratégie.

[2] Jacques Généreux y ajoute une réforme des statuts de la Banque de France pour lui donner, notamment, la capacité de financer la dette publique et une politique de crédit sélectif. A ce stade il ne s’agit encore que de préparer des mesures préventives, qui pourraient être mises en œuvre, en cas de besoin, lors de la phase de négociation du plan A.

[3] Sans aller jusque là, une réforme du statut de la Banque de France permettrait, si la France était  menacée d’amendes et si elle décidait de les payer, de faire créer par celle-ci la monnaie correspondante.

[4] Une sortie de l’Union suppose la mise en œuvre de l’article 50, inscrit dans le Traité de Lisbonne, article qui est une clause de retrait - celle que la Grande Bretagne a déclenchée. Mais la récusation des Traités, si elle ne signifie pas une volonté totale de rupture, revient au même, puisque l’UE n’existe que par les Traités (synthétisés dans le Traité de Lisbonne).

[5] Op. cit., p. 143.

[6] A noter l’équivoque constante sur le terme de plan B. Pour la France insoumise, le plan B suppose l’échec d’un plan A, alors que, dans ses rencontres avec d’autres partenaires européens partisans d’une refonte en profondeur de l’Union, le plan B signifie seulement l’idée d’une autre Europe.

[7] On peut certes s’émanciper largement des marchés financiers en faisant un appel direct à l’épargne nationale (émission de bons du Trésor) et en contraignant les banques résidentes à souscrire un fort pourcentage d’obligations publiques, mais ces moyens de financement de la dette publique ont un coût, alors qu’une Banque centrale peut à la fois créer de la monnaie nouvelle et prêter à taux zéro.

[8] Varoufakis approuve ainsi le projet de Macron, tout en lui conseillant de contrer la résistance de l’Allemagne par une  politique de la chaise vide, pour la mettre au pied du mur. Il devient tout à fait fédéraliste quand il se prononce pour un gouvernement fédéral élu, avec son ministre des finances et son impôt européen, sur le modèle de l’Etat américain..

[9] Sur les oppositions que rencontrera le projet de renforcement de la zone euro, cf. mon article du 1° avril dans La sociale.

[10] Des pays s’appuient sur leur retard de développement pour défendre des normes plus basses. Il ne s’agit pas seulement de pays extérieurs à la zone euro, mais aussi de pays intérieurs à cette zone. Ce qui engendre une course sans fin au moins-disant, tout à fait dans la ligne d’un néo-libéralisme qui veut réduire partout le périmètre des Etats et la  protection sociale. Une règle très simple permettrait d’y mettre fin : les différentiels ne seraient autorisés qu’en fonction du PIB par habitant. A mesure que celui-ci s’élèverait, ils devraient être réduits.

[11] Sur les multiples avantages de la monnaie commune, cf. mon article précité dans La Sociale.

[12] Il faut évidemment une grande clarté dans l’argumentation (donc mobiliser les bons économistes sur le sujet) et ne pas tomber dans le cafouillage du Front national.

[13] Ces compétences sont soit exclusives (notamment en matière de concurrence et de politique monétaire), soit « partagées » (entre l’Union et les Etats), mais ce dernier cas ne doit pas faire illusion : une compétence n’est partagée que si l’Union a décidé de ne pas exercer la sienne.

[14] Dans Crise européenne. Posologie du fédéralisme (Note de la Fondation Gabriel Péri, 2013), ou l’idée générale était : « juste ce qu’il faut de fédéralisme et pas plus », selon un principe de subsidiarité. On y trouvera aussi un chapitre sur le thème : Le fédéralisme contre la démocratie.

24 octobre 2017

QU'EST-CE QUE LE LIBERALISME DE MACRON?

 

Finalement l’interview télévisée du chef de l’Etat a été fort bienvenue, car elle devrait éclairer ceux qui ne savent pas encore bien à qui ils ont affaire. Le bon sens populaire ne s’y sera pas trompé, mais les élites intellectuelles n’auront peut-être pas compris ce qu’est le « libéralisme » de Macron, peut-être déroutées par toutes les exégèses qui ont fleuri autour de ses discours et de ses écrits[1]. Alors voici quelques points de repère.

 Un ultra-libéral

 La droite française à toujours pris grand soin de se démarquer de l’ultra-libéralisme, considéré par elle comme un extrémisme. De fait aucun homme de droite - rustique dans sa phraséologie, ou cultivé comme un Bruno Le Maire - n’aurait osé tenir un tel langage sur l’exaltation de la « réussite » et des « talents » individuels face aux bons à « rien » et aux « fainéants ». Cette droite n’en pensait sans doute pas moins, tant il est confortable de croire que l’on ne doit sa fortune et son pouvoir qu’à ses propres mérites. Mais elle ne le disait pas. Elle trouvait ses justifications dans le registre traditionnel des tenants du capitalisme, et, aujourd’hui du néo-libéralisme : doivent être récompensés ceux qui prennent des risques avec leur argent, ceux qui « entreprennent », ou encore ceux  qui savent s’adapter à un monde qui change et qui est forcément meilleur que l’ancien (où l’on retrouve les thuriféraires de la mondialisation et les apôtres d’un libre marché). Macron ne s’embarrasse même pas de ces justifications. Pour lui toute la société repose sur l’individu et évolue grâce à ceux qui se montrent supérieurs aux autres, quel que soit le domaine, pas seulement économique, mais aussi personnel (en art, en famille). Car, comme le disait Margaret Thatcher, « la société n’existe pas » (autrement dit : aucun déterminisme social ne pèse sur les individus). Et il est normal et bon que les meilleurs gagnent sur tous les terrains, puisque c’est le prix de l’efficacité.

Notons d’abord l’extraordinaire prétention du personnage : il dit la vérité des rapports sociaux puisqu’il tient un « discours de vérité », là où les autres seraient dans l’erreur ou dans l’hypocrisie. Mais ce discours consonne fortement avec une certaine philosophie politique qu’il ne devait pas ignorer, même s’il ne s’en réclame pas : c’est celle de l’anarcho-capitalisme, encore appelé libertarisme.

Pour ceux qui ne le sauraient pas, selon ce courant de pensée, qui a surtout fait florès aux Etats-Unis, l’individu a par essence des droits auxquels on ne saurait imposer quelque limite que ce soit (y compris celui de porter des armes pour se défendre), sauf à attenter à sa liberté. Un philosophe du nom de Nozick en a été le chantre, expliquant pas exemple que les millions de dollars gagnés par un joueur de basket lui appartenaient puisqu’il était le meilleur et que des milliers de spectateurs avaient payé leur billet sans y être aucunement forcés, selon les règles toutes simples du marché. Lui imposer une contribution fiscale serait une atteinte insupportable à ses droits imprescriptibles. C’est en grande partie contre cette théorie qu’un autre philosophe états-unien, John Rawls, a écrit sa Théorie de la  justice, dont l’essentiel revient à dire que seules les inégalités qui profitent finalement aussi aux plus défavorisés sont légitimes. Mais c’est bien à tort que certains ont voulu voir dans Macron, sous l’influence de Paul Ricoeur, l’un de ses disciples, comme on va le voir.

Il aurait pu faire sienne la théorie du « ruissellement » (des riches vers les pauvres) qui, depuis Bernard de Mandeville (au 18° siècle) et sa fameuse Fable des abeilles, est finalement de même inspiration que celle de Rawls (bien que celle-ci soit beaucoup plus complexe). Mais non. C’est peut-être parce qu’il savait que même les théories économiques orthodoxes (y compris du côté du FMI) avaient fini par démontrer sa fausseté : les inégalités excessives ne sont nullement favorables à la croissance. Mais c’est surtout parce qu’il n’éprouve pas le besoin d’une telle justification. Il y a pour lui, a-t-il dit, des « premiers de cordée », ce qui veut dire que, sans ces premiers, qui font la course en tête, il n’y aurait pas de cordée du tout, donc pas de société « en marche » possible. Et de vanter son propre parcours.

On objectera peut-être qu’il avance aussi une justification de type économique : il faut des riches pour qu’ils donnent des emplois aux autres, donc pour réduire le chômage, parce qu’eux seuls vont investir. Mais réduire le chômage n’est pas pour lui un but en soi : cela n’a de sens que pour donner aux autres, en les mettant au travail, des possibilités de « réussir », d’être « talentueux », donc de parfaire leur individualité. Il restera certes les incapables, les « défavorisés », les handicapés en somme. Alors on les aidera. Par exemple en augmentant le minimum vieillesse. Notons bien ici que nous sommes fort éloignés de la vision libérale d’un Milton Friedman : pour ce dernier c’est le marché qui, bien qu’il ait toutes les vertus, les a relégués en mauvaise position, et c’est la raison pour laquelle il faut secourir ces victimes naturelles (pour lui par un impôt négatif). Pour Macron tout est de leur faute, la faute à leur manque de talent et de courage, et, s’ils se plaignent, c’est parce qu’ils sont des jaloux (un thème récurrent dans l’anarcho-capitalisme). Après cela, il peut toujours dire qu’il ne « méprise » personne, qu’il « respecte » tout un  chacun. C’est vrai, on doit un peu de considération aux handicapés.

On pourrait penser qu’il s’agit là de darwinisme social, selon lequel dans la lutte pour la vie les forts l’emportent sur les faibles : c’est là une loi de la nature. Mais ce n’est pas exactement cela, car, dans cette conception, que la socio-biologie, qui prétendait s’appuyer sur la génétique, a illustrée, le rôle joué par le milieu n’était pas ignoré. Pas pour Macron : selon lui son origine provinciale, le fait d’avoir eu un père Professeur de médecine, son parcours professionnel n’ont en rien favorisé ou gêné son ascension de premier de cordée. Il doit tout à son intelligence et à sa détermination. En revanche l’idée qu’il se fait du monde économique, et qu’il faut chercher plus dans ses actes politiques que dans son discours télévisé relève bien du darwinisme économique, qui est aux antipodes non seulement du libéralisme classique (qui limite le rôle du marché) que du néo-libéralisme théorique (qui ne jure que par le marché, mais admet la nécessité d’une régulation, quand le marché est défaillant). C’est un libéralisme de la puissance de marché, qui ne s’offusque pas des oligopoles, qui vante les « pôles d’excellence », et qui entend mettre l’Etat à leur service.

Le darwinisme économique

 Ce libéralisme là ne se soucie pas de « concurrence pure et parfaite ». Pour lui il va de soi que la concurrence est imparfaite, que les grandes entreprises, fortes de leurs capitaux (propres ou empruntés) l’emportent sur les petites en les mettant  à leur service ou en les absorbant, et que les grandes entreprises elles-mêmes se livrent à une lutte féroce, de telle sorte que la meilleure gagne. Il trouve normal que les acteurs financiers les plus puissants (institutionnels comme les fonds de pension ou les fonds d’assurances, purement privés comme les fonds de placement des fortunes individuelles) soient les juges et les arbitres d’une bonne « gouvernance » et des bons rendements du capital (la « valeur actionnariale »). Il pense qu’il n’y aura jamais de monopole, parce que des investisseurs avisés découvriront toujours un concurrent pour les plus puissants. Un critère départagera toujours les forts des faibles : ce sera le niveau de rentabilité. Et la compétition s’étendra naturellement à l’échelle mondiale. Mais, pour cela, ils ont encore besoin des Etats. Pourquoi ?

D’abord pour  créer de la concurrence là où il n’y en pas encore, où elle ne se développe pas spontanément. C’est-à-dire d’abord dans toutes ces activités qui ne visent pas le profit, ou en tous cas le profit maximal, par exemple chez ces  agriculteurs qui se contentent de faibles revenus (ces petites fermes à 100 vaches dans les prés, quand on peut créer des usines à bestiaux de 1000 vaches ou plus). Et ensuite dans ces services publics qui, même payants, visent seulement à satisfaire des besoins ou en tous cas ne mettent pas encore la rentabilité au poste de commandement. Il faudra donc privatiser ces derniers pour les soumettre à une bonne logique actionnariale et au type de management qui va avec. Créer de la concurrence là où il n’y en a pas, ou pas assez, c’est un credo macronien, comme en témoigne la loi dite Macron, du temps où il fut ministre de l’économie de François Hollande.

Le darwinisme économique a ensuite besoin de l’Etat pour gérer la concurrence, une fois qu’elle a été installée, et ceci implique la multiplication d’agences spécialisées pour y veiller (une vraie bureaucratie ad hoc). Cela le rapproche de l’ordo-libéralisme, à l’allemande, pour lequel c’est là la fonction essentielle de l’Etat (qui doit s’assurer que la concurrence est libre et non faussée par des oligopoles), mais seulement dans une certaine mesure, car 1° les inégalités entre entreprises sont  une bonne chose, tant qu’existe un minimum de concurrence et 2° l’Etat ne doit pas s’interdire des politiques qui favorisent les acteurs les plus forts, les plus compétitifs, par exemple par une politique des revenus qui avantage les plus fortunés, créateurs des richesses de demain, et les « innovateurs », créateurs de nouvelles sources de richesses (les fameuses start-up). Et il n’y a rien de scandaleux à ce que des lobbies, qui les représentent, viennent influencer les décisions politiques. Donc l’Etat a une troisième fonction : soutenir les concurrents les plus performants.

Il serait trop long ici de déterminer dans quelle mesure Macron et son gouvernement s’inspirent du modèle allemand ou du modèle états-unien (qui sont, d’ailleurs, complexes)[2]. Au prix sans doute de nombre d’incohérences. Mais, pour revenir à la question qui nous occupe, on voit ce qui lie chez lui un discours de type anarcho-capitaliste et un discours s’inspirant du darwinisme économique.

 La drôle de synthèse

L’anarcho-capitalisme est l’ennemi de l’Etat. Dans sa pointe la plus avancée il milite même pour la privatisation de ses fonctions régaliennes : il y aura des justices privées, des tribunaux privés, des prisons privées, des milices privées. Il a trouvé l’une de ses expressions les plus marquantes dans le courant du Tea Party aux Etats-Unis. Le darwinisme économique, lui, transpose au niveau des grandes organisations le même principe de l’autonomie et de la concurrence des individus. Et, ce faisant, il peut puiser dans le registre de l’anarcho-capitalisme la même volonté d’abaisser le rôle des Etats (cf. par exemple l’institution de tribunaux d’arbitrage dans les relations entre les multinationales et les Etats), mais il entend aussi mettre l’Etat au service des acteurs économiques dominants. C’est avec cette double grille de lecture qu’on pourrait analyser le macronisme et ses contradictions apparentes.

- l’allergie à l’impôt, le refus de taxer les plus riches, et surtout ceux dont la richesse est en argent (or et titres financiers), et s’exhibe en signes extérieurs divers (yachts, jets privés etc.). La pulsion anarcho-capitaliste est manifeste dans la suppression de l’imposition des fortunes mobilières. Car les justifications économiques sont en fait inexistantes. La fortune immobilière, supposée dormante, est en réalité plus sûrement créatrice d’emplois (dans la construction et la rénovation des logements) que la possession d’actions, qui va à la spéculation (les augmentations de capital étant rares, dans un système économique qui, à grande échelle, se finance surtout par le crédit et où les grandes entreprises pratiquent massivement le rachat de leurs propres actions).

- la flat tax qui réduit l’imposition du capital et les autres mesures qui font reposer la charge fiscale, comme on l’appelle, essentiellement sur les classes moyennes, peu détentrices de capital. Quant à cette curieuse acrobatie budgétaire qui supprime les cotisations sociales salariales pour les compenser par une augmentation de la CSG, les calculs montrent qu’elle aboutit à distribuer un peu plus de pouvoir d’achat aux ménages les plus aisés[3]. De même la pénalisation de l’assurance-vie touche essentiellement les ménages les plus modestes. Ici le principe général est que la richesse aille à la richesse. Favoriser les gros détenteurs ce capital va dans le sens du darwinisme économique, puisque ce sont ceux-ci qui détiennent, directement ou indirectement, les entreprises oligopolistiques.

- la rétraction de la sphère publique, au nom de la rigueur budgétaire. C’est d’abord la diminution du nombre de fonctionnaires, accusés d’être improductifs, alors qu’ils sont seulement improductifs de plus-value capitalistique. C’est aussi la suppression a priori absurde de la taxe d’habitation, quand elle devrait être compensée à l’euro près par l’Etat (c’est-à-dire par les impôts centraux) : une telle mesure n’a de sens que dans la perspective d’une diminution à venir de cette compensation, afin de réduire les moyens de l’administration territoriale et des services qu’elle apporte à la population. C’est également la suppression programmée des « emplois aidés », car la plupart de ces emplois venait compenser un manque de fonctionnaires dans les services municipaux ou de salariés dans des associations d’intérêt public. Ce sont encore les privatisations à venir pour, la libéralisation aidant, ouvrir de nouveaux champs d’action aux multinationales. C’est enfin l’abandon des entreprises stratégiques au secteur privé, comme on l’a vu avec le refus d’intervention de l’Etat lors même qu’il est resté actionnaire (les Etats français et allemand ont 11% du capital de EADS, mais aucun représentant au Conseil d’administration), ou lorsqu’il pourrait le devenir pour ne pas perdre tout le contrôle de l’entreprise (le cas le plus marquant étant la cession de tout le pôle d’énergie d’Alstom, un secteur hautement stratégique, à General Electric, cession dans laquelle Macron a joué un rôle déterminant).

Dans les domaines où il est socialement difficile de privatiser et d’introduire de la concurrence oligopolistique, parce que les Français restent attachés à d’autres principes (la distribution selon les besoins dans le cas de l’assurance maladie, le salaire socialisé dans le cas des allocations chômage, des accidents du travail et des retraites, l’égalité d’accès à l’Université), le pouvoir macronien ne pourra procéder que par petites touches : réduction du budget de la Sécurité sociale, étatisation de l’assurance chômage, mise en concurrence des Universités à travers l’autonomie et les « pôles d’excellence », Mais la logique reste la même, à savoir utiliser les leviers  de l’Etat pour casser tout ce qu’il y a de collectif dans le domaine social et pour aller dans le sens du financement individuel (recours aux mutuelles, frais d’inscription élevés).

- l’encouragement au dumping social pour réduire la part des salaires dans la valeur ajoutée. Tel est, clairement, le sens de la « réforme » du code du travail. Faire baisser le « coût du travail » était déjà l’objectif du CICE et du Pacte de responsabilité, dont Macron fut l’inspirateur, et qu’il entend relayer par une baisse pérenne des cotisations patronales. Ceci sous prétexte de compétitivité, comme si la baisse de ce coût en était l’unique source, et alors même qu’on ne touche pas au coût du capital. Il s’agit donc, encore une fois, de favoriser la concentration des richesses.

- rien n’est fait pour freiner le darwinisme économique. Il faut au contraire se servir de l’Etat pour  détruire ou empêcher tout ce qui pourrait le gêner. De régulation financière il n’est pas question (pas de séparation des banques de dépôt et des banques de marché, pas de taxe sur les transactions financières, pas de mesure pour favoriser la détention longue des actions etc.). Le darwinisme économique, c’est aussi le soutien apporté aux « grands patrons » (aucune mesure pour limiter leurs salaires exorbitants[4] et leurs autres avantages (stock options, retraites chapeau etc.). Le darwinisme économique, c’est enfin la délégation au privé de tous les domaines où l’Etat devrait investir, parce qu’ils sont des biens communs, par exemple la construction d’infrastructures ou d’hôpitaux (ce sont les partenariats public/privé) ou la formation professionnelle (chaque travailleur pourra choisir le prestataire de son choix et non plus un organisme agréé).

 Quelques mots pour finir

 Les aspects qui viennent d’être évoqués ne représentent que quelques facettes des « macronomics ». Ce n’est pas ici le lieu pour les détailler et les compléter. Bien d’autres articles dans La sociale y seront certainement consacrés. Il s’agissait seulement de dessiner les lignes de force de ce libéralisme non pas tempéré, comme il s’essaie à le faire croire, mais radical. Il se trouve que, en général, on le critique au nom de ses conséquences (sociales, environnementales, démocratiques), qu’il faudrait corriger. Mais ce sont ses présupposés eux-mêmes qu’il faut attaquer, autrement dit ses fausses évidences. Alors on terminera pas ces quelques mots à l’emporte pièce.

Non, le rêve de la plupart des individus n’est pas de devenir milliardaire, comme le voudrait Macron. Le citoyen ordinaire qui a gagné à la loterie ne change guère son mode de vie, un peu plus d’aisance lui suffisant largement. Non les « meilleurs » n’attribuent pas leurs réalisations à leur mérite. Ecoutons les grands artistes, les grands comédiens, les grands écrivains, et ils vous diront tous, sauf quelques pervers narcissiques, qu’ils doivent leur succès à leur labeur et…à la chance. Non, les grands scientifiques ne vous diront pas qu’ils doivent tout à leur talent, mais au contraire qu’ils doivent tout à leurs équipes. Non, les « grands patrons » ne sont pas des surdoués, ils sont au contraire bien souvent de lamentables gestionnaires, qui pourtant, même quand ils ont échoué, réclament leur dû. Etc.

Le darwinisme économique non seulement n’est pas une fatalité, mais il est contre-productif. On ne niera pas que de grandes entreprises sont nécessaires, ni même qu’elles doivent se donner une dimension transnationale pour réaliser des économies d’échelle et des synergies, mais on notera combien elles sont fragiles quand, sous la contrainte des financiers, elles se concentrent sur leur « cœur de métier » (on commence seulement à reconnaître la supériorité de conglomérats), et surtout on pourra montrer qu’elles stérilisent tout le reste du tissu productif en drainant toute la survaleur produite (il existe à l’inverse toutes sortes de propositions pour redistribuer les profits réalisés vers des entreprises moins dotées en capital et vers les secteurs négligés). Et l’on pourrait continuer de la sorte.

Bref le macronisme doit être considéré pour ce qu’il est, à savoir un « concentré de la doctrine promue par l’oligarchie financière publique depuis des décennies»[5], le stade ultime d’un social-libéralisme épuisé. Ceux qui se seront laissé prendre à ce miroir aux alouettes ne tarderont pas à déchanter. Si le MEDEF pavoise, de nombreux secteurs de la droite n’y retrouvent pas leurs petits. Quant à la gauche, si le terme a encore un sens, elle est au pied du mur. Elle doit regarder le libéralisme de Macron pour ce qu’il est et ne plus jouer les compromis.



[1] On l’a souvent présenté comme un vrai social-libéral, puisqu’il s’était réclamé de Rocard, et comme un partisan du juste milieu, sous l’influence de Paul Ricoeur et à travers sa participation à la revue Esprit. Il est possible en effet que ces influences aient laissé des traces  dans ses propos et dans sa rhétorique, traces qu’on ne va pas s’attarder à chercher ici (pas plus que d’autres sources, car on sait qu’il aime à les multiplier).  Mais, quoi qu’il en soit, son libéralisme n’a plus grand-chose de social, peut-être sous l’effet d’abord de son passage par l’ENA, puis de sa fréquentation de l’oligarchie politique et de ses années de banquier d’affaires, et enfin de ses fonctions dans la gouvernement Hollande. On peut au reste se demander si ce glissement vers un libéralisme sans concession n’était pas inscrit dans la dérive générale du rocardisme et de la social-démocratie.

[2] Régis Debray rattache le macronisme  au passage d’une France catholique à la civilisation du « néo-protestantisme mondialisé ». L’influence du facteur religieux n’est pas négligeable, mais, dans ce cas, il s’agit bien plus du protestantisme états-unien que du protestantisme européen, et particulièrement scandinave.

[3] Pour un calcul précis, cf. sur le blog de Jean-Luc Mélenchon ; « Un budget sur mesure pour les riches ».

[4] Frédéric Lebaron, « La croyance économique dans le champ politique français », in Regards croisés sur l’économie, vol.1, n° 18, 2016.

[5]

16 mai 2017

QUEL EST LE SENS DE LA "DIVISION A GAUCHE"?

    

 Il règne beaucoup de confusions à ce sujet. Nombreux sont ceux qui regrettent des « batailles d’appareil », voire des « batailles d’egos » au sein de la gauche dite radicale, ou, plus largement, entre les forces politiques opposées au social-libéralisme. Et ils déplorent que l’unité ne se soit pas faite, à travers des négociations équilibrées, en vue des législatives, afin de gagner le maximum de sièges, et de constituer ainsi, pour le moins, une forte opposition de gauche au Parlement. Pourtant, là n’est pas, à mon avis, la question. Il s’agit, beaucoup plus fondamentalement, au-delà des intérêts d’appareil et des fidélités partidaires, de profondes divergences programmatiques, qui étaient masquées dans ce qui s’appelait le Front de gauche, et qui ont pesé dans l’échec de ce dernier.

 

Un court aperçu des ces divergences.

 

 Si le Parti communiste s’est rallié, in extremis, à la candidature de Jean-Luc Mélenchon, c’était, dans l’esprit de beaucoup de ses membres, pour éviter de faire un score très faible aux présidentielles. Mais il faut rappeler ici que, au, niveau de ses instances dirigeantes, il était très hostile à de nombreuses propositions économiques contenues dans le programme L’Avenir en commun, comme à certaines de ses propositions en matière écologique (notamment l’abandon programmé du nucléaire). Il n’a pas soutenu non plus sa proposition centrale, en matière politique, d’une convocation d’une Assemblée Constituante. C’est pourquoi il a annoncé qu’il allait faire campagne sur ses propres propositions – une campagne qui a été inexistante. La ligne de partage est encore plus nette entre le Parti communiste d’un côté, La France insoumise et Ensemble de l’autre, sur l’Union européenne, le premier estimant qu’on pouvait, sans changer les Traités, la faire évoluer dans un sens plus social et environnemental, alors que les deux autres organisations, jugeant que c’était tout à fait impossible et se refusant à plus de fédéralisme dans de nombreux domaines, proposaient une rupture avec les Traités et une refondation complète, quitte à engager  une épreuve de force avec l’oligarchie européenne, et notamment avec l’Allemagne[1].

Ceux qui veulent ressusciter le Front de gauche mésestiment l’ampleur de ces divergences programmatiques, et ne voient pas qu’elles l’ont miné de l’intérieur, en le privant d’une forte cohérence et d’une sérieuse crédibilité auprès de citoyens excédés ou écoeurés par des politiques néo-libérales sous dictats européens. De fait le Front de gauche, compromis de surcroît par des alliances sans principes avec un Parti socialiste de plus en plus social-libéral (de l’avis général), n’a obtenu que de piètres résultats tant aux législatives de 2002 qu’aux élections européenne et locales qui ont suivi.

On dira peut-être que les programmes n’ont pas tant d’importance, que les électeurs les connaissent mal et que, de toute façon, ils n’y croient guère (« les promesses ne sont jamais tenues »). Je pense que cela n’est pas exact. D’abord les programmes en disent long, pourvu qu’on « fasse parler » leur vocabulaire, leurs généralités creuses, leurs imprécisions, leurs références idéologiques, leurs traces de compromis boiteux, leur faible structuration, le vague sur leurs priorités etc. On pourrait s’amuser ainsi à une lecture sémiologique des multiples programmes du PS, et l’on serait édifié. Or voilà que le programme de la France insoumise a rompu avec ces usages. Quoiqu’on en pense, il était organisé selon des « urgences » et grandes questions, chaque fois précédées d’un argumentaire général, et décliné en propositions précises, parfois assorties d’un échéancier[2]. Tous ceux qui ont écouté Mélenchon dans ses diverses interventions publiques, mais aussi ceux qui ont simplement parcouru le programme, pouvaient s’en faire une idée plus ou moins précise, et se dire qu’il ne s’agissait plus là de promesses en l’air ou fallacieuses. Et l’on peut penser que les presque 19 millions d’électeurs qui ont voté pour La France insoumise l’ont fait beaucoup en fonction de lui, et non seulement parce qu’il correspondait à leur sensibilité de gauche ou à leur ras-le-bol (quant au ras-le-bol le Front national leur offrait un autre exutoire).

 

Peut-on parler d’une volonté de domination de la France insoumise ?

 

Il est logique que La France insoumise ait décidé de ne rien rabattre sur son programme, qui avait obtenu l’adhésion de tant de votants et l’avait fait dépasser la sphère des « sympathisants de gauche », mordant même sur l’électorat du Front national. Ce programme était lié à un label et à un logo. Des communistes, des militants d’Ensemble et des écologistes s’y sont d’ailleurs ralliés et certains d’entre eux font partie de ses candidats aux législatives, sans qu’on leur demande, à la différence d’En Marche, de déchirer la carte de leur parti. L’association de financement de la France insoumise a même assuré qu’elle reverserait à leurs partis respectifs ce qui leur revenait en fonction des voix recueillies et de leurs sièges de députés. Le seul point délicat inclus dans la Charte pouvait être la discipline de vote au sein du futur groupe parlementaire, mais celle-ci n’était pas forcément requise sur certains sujets délicats (par exemple la question du suicide assisté, où une « clause de conscience était parfaitement admise), pourvu que le reste du programme fût respecté.

 

Quant à l’avenir, il est indécis, mais, en tous cas, il ne correspond pas nécessairement, comme le craignent certains, à une « auto-dissolution » des partis. Les partis d’origine, Parti communiste, Ensemble, et peut-être même Parti de gauche, pourraient très bien subsister, mais au sein d’une Fédération beaucoup plus forte que le défunt Front de gauche, puisqu’ils auraient un solide programme en commun (et non un catalogue plus ou moins hétéroclite) et une juste répartition des sièges au sein des instances dirigeantes. En outre il pourrait y avoir des adhésions individuelles à la Fédération, chose que le Parti communiste a toujours refusée. C’est dans ce sens que plaide, semble-t-il, Marie-Georges Buffet, lorsqu’elle parle d’une nouvelle construction, Et, en effet, on comprend que les partis veuillent conserver leur identité, leur « patrimoine » propre, fruit d’une plus ou moins longue histoire. Cette question sera difficile à trancher. En effet la France insoumise ne pourra rester à l’état de mouvement, elle devra se transformer en une forme de Parti, mais sans doute très nouvelle, vu l’originalité de ses pratiques politiques (par exemple le recours partiel au tirage au sort), ce qui influencerait probablement celles des autres partis. Dans cette hypothèse le sigle France insoumise devrait ne plus désigner que l’adhésion à un programme, qui pourrait du reste évoluer. Cette hypothèse me paraît plus vraisemblable que celle où elle constituerait la structure unique, les autres partis ne devenant plus que des « tendances » en son sein. Tel sera l’enjeu des « recompositions » à venir, car il est clair que la situation actuelle, où certains communistes par exemple sont dedans pendant que d’autres sont dehors, ne saurait durer.

Quoiqu’il en soit, le principal clivage, je le répète, est programmatique. Il y a ceux qui font leur L’Avenir en commun et ceux qui s’y refusent. A partir de là, comment pouvait se réaliser une unité de la gauche « radicale » en vue des législatives autrement que par des alliances de circonstance, se traduisant par des désistements réciproques ?

 

 Quels désistements ?

 

De telles alliances supposaient d’abord que l’on renonçat à des alliances au cas par cas avec le Parti socialiste et EELV, histoire de sauver quelques sièges, comme par le passé. Le Parti communiste a longtemps caressé l’idée de conclure des alliances avec eux, en reconstituant une « gauche plurielle » au rabais, dont il n’avait pourtant récolté que la partie congrue, pour ne pas dire des miettes. A l’heure d’aujourd’hui on n’est pas du tout sûrs qu’il y ait tout à fait renoncé. Il eût fallu ensuite que le Parti communiste se contentât de désistements en sa faveur qui correspondent à son poids réel dans l’électorat. D’après ce que l’on sait, il aurait réclamé d’abord la moitié des circonscriptions. C’était parfaitement déraisonnable, vu un poids électoral qui est devenu très faible (il n’a pu avoir un petit nombre de députés, on le sait, que parce qu’il s’est mis à la remorque du PS), Ensuite il a été question de trente désistements réciproques seulement, et FI a accepté, mais le PCF voulait y rajouter ses députés sortants. Mélenchon a finalement accepté des désistements en faveur de 7 députés communistes sortants (dont 4 avaient refusé de la parrainer). Rien n’y a fait. C’est dommage certes, mais c’est surtout le parti communiste qui risque d’en payer le prix, car la barre des 18 à 20% d’inscrits lui sera difficile à franchir tout seul. Au reste un accord n’aurait sans doute pas changé grand-chose au nombre de circonscriptions gagnables.

 En revanche les choses auraient été très différentes si la gauche du PS (les hamonistes) avait négocié avec la France insoumise des accords de désistement (les projections le montrent[3]).

 

La responsabilité de la gauche du PS

 

Elle commence avec les présidentielles. Hamon, alors candidat officiel du PS, aurait pu, dans les derniers jours de sa campagne ratée, appeler ses électeurs à voter Mélenchon - sans mettre pour autant sous la table ses divergences programmatiques. Ce qui eût certainement propulsé ce dernier au second tour. Ce qui ne veut pas dire qu’il aurait gagné, étant donné le déchaînement médiatique et la campagne de désinformation et de calomnies qui n’auraient pas manqué à son encontre, mais ce qui aurait donné plus d’audience à une gauche encore fortement minoritaire dans le pays. Hamon, on le sait, ne l’a pas fait. Mais aujourd’hui la situation est pire : son programme a été désavoué par une direction du PS acquise au social-libéralisme et espérant bien passer un deal avec Macron. Il se contente d’évoquer une refondation de son courant…pas avant le mois de Juillet.

Donc la messe est dite de ce côté là : adieu une recomposition de la gauche, on reste dans le bercail pour tenter de sauver quelques meubles. Pourtant Mélenchon n’a aucunement cherché à faire une OPA sur cette gauche du PS. Il s’est dit prêt à toutes les négociations possibles, comme avec le Parti communiste, sans chercher à enrôler ceux qui ne le veulent pas sous la bannière de la France insoumise, pourvu que les choses fussent claires. Et cela eût commencé par des désistements réciproques, ici encore en fonction du poids électoral des partenaires, tel que l’on pouvait l’estimer à la suite du premier tour des présidentielles. En pure perte. Et, puisque c’était impossible au premier tour, on verrait pour le deuxième tour.

Si la gauche du PS n’a pas franchi le pas, c’est pour des raisons qu’on peut deviner. Il y a d’abord l’attachement à un parti où l’on a fait toute sa carrière politique et la peur de devenir, si elle quittait le PS (comment faire autrement, si l’on ne se résout pas à y être une éternelle minorité ?) une composante marginale dans une alliance à bâtir,  Mais il y a surtout – et c’est sur cela que je veux insister à nouveau – des divergences idéologiques et programmatiques irréductibles. Cette gauche a toujours été viscéralement anti-communiste, quelle qu’ait été la diversité des courants d’inspiration communiste. Cette gauche a toujours été atlantiste, et c’est pourquoi l’idée même d’une sortie de l’OTAN lui est apparue inconcevable. Enfin le programme de Hamon a peu à voir avec celui de la France insoumise, même si un certain nombre de propositions sont voisines. Je  ne relèverai ici que des divergences de fond. Divergence d’abord sur les institutions : Hamon ne veut pas changer de République par un processus constituant, il entend garder en fait la 5°, mais en revenant au septennat, et en la complétant seulement par un referendum d’initiative populaire (baptisé, d’une manière incompréhensible, en « 49.3 citoyen ») et d’autres aménagements. Le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas très clair sur la laïcité. Divergences ensuite sur l’économie : pas de grand plan d’investissement national (c’est l’Europe de la zone euro qui serait chargée d’investir 1.000 milliards d’euros),   pas de remise en cause de la libéralisation des services publics, un revenu universel dont l’esprit est, malgré de bonnes intentions et quoi qu’il en soit de son caractère irréaliste, contraire à toute la tradition socialiste de valorisation et d’émancipation du travail, etc. Divergences enfin de fond sur l’Europe : on ne remet pas en question les critères de Maastricht, qu’on se contente d’assouplir, on s’en remet à l’Europe pour le financement des dettes souveraines (au-delà de 60% du PIB) et pour soutenir les secteurs stratégiques. En proposant un budget européen et une assemblée parlementaire de la zone euro, c’est tout l’européisme du PS, sa croyance dans un fédéralisme qui pourrait être démocratisé qui est conservé et qui va exactement dans le même sens que celui d’Emmanuel Macron. Bien sûr quantité de mesures sociales, de régulation financière et de soutien aux petites entreprises vont dans le bon sens, et ses mesures écologiques tranchent avec les positions habituelles du PS, mais les ruptures s’arrêtent là.   

Dans ces conditions l’idée d’une unité de la gauche en vue des législatives, reposant sur des désistements réciproques, avait peu de chances d’aboutir, malgré l’ouverture faite par Mélenchon. On sait que de rudes batailles vont avoir lieu dans les circonscriptions entre la France insoumise et le PS, et les électeurs vont parler. Peut-être alors la gauche du PS (non seulement Hamon et ses proches, mais plusieurs personnalités qui les ont rejoint) décidera-t-elle un jour de quitter la « vieille maison » et des accords électoraux seront-ils alors possibles, en dépit des divergences programmatiques que je viens d’évoquer, mais ce ne sera pas manifestement pas pour demain matin.

 

En conclusion il n’aurait servi à rien de reconstituer une sorte de la « gauche plurielle » factice pour créer une opposition forte à l’Assemblée, ou, dans le meilleur des cas, une majorité de gauche de cohabitation. Car celle-ci aurait été tellement divisée qu’elle n’aurait pu créer que de la confusion. Toute recomposition, si elle doit aller au-delà d’une entente de circonstance entre les appareils existants, devra se faire sur une base programmatique au moins relativement unifiée, et ceci d’abord sur la question européenne. Si le macronisme, seul ou avec des soutiens à la droite et au PS, est libre de mettre en œuvre sa politique, plus encore libérale que social-libérale, la crise sociale et politique qui s’ensuivra, et qui favorisera un Front national toujours puissant, son échec prévisible à fédéraliser davantage l’Union européenne, enfin l’aggravation des contraintes écologiques, créeront, du moins peut-on l’espérer, et au prix de bien des souffrances, les conditions de cette véritable rénovation de la gauche que l’on attend depuis bientôt quarante ans.



[1] Cf. sur le site de la Commission économique du PCF : « Le programme de la « France insoumise » : des choix contraires à ce pour quoi nous combattons » (18 novembre 2016), et la réponse de cette dernière sur le blog de Boris Bilia (23 novembre 2016)

[2] Ce programme, conclusion d’un long processus participatif, n’est qu’un résumé synthétique, qui se complète dans une quarantaine de livrets thématiques, rédigés surtout par des acteurs de terrain.

[3] Cf. sur le site Basta l’article « Législatives : la carte des circonscriptions où la gauche sociale et écologique pourrait se maintenir…ou être éliminée ».

26 juillet 2015

Après le coup d'Etat perpétré contre le peuple grec, quelques leçons à en tirer

Après le coup d’Etat perpetre contre le peuple grec,

 quelques leçons à en tirer

 

                                                                     

 

Ce qui vient  de se passer, avec le dernier ultimatum adressé à la Grèce par le Sommet européen de la zone euro du 12 juin, est d’une gravité exceptionnelle, qui nous oblige à revoir, si critiques qu’elles aient pu être, toutes nos vues sur l’Union européenne.

 

Un coup d’Etat minutieusement préparé

 

Car il s’agit d’un coup d’Etat, plusieurs analystes politiques l’ont montré clairement, et pas seulement eux[1]. L’accord imposé au gouvernement grec, « un pistolet sur la tempe », en a toutes les caractéristiques. Au point que, même dans les grands médias, le malaise est palpable et que des voix y parlent de « l’humiliation » du peuple grec.

Cet accord a été  « négocié » en dehors des instances directement élues (le Parlement européen, les Parlements nationaux qui n’ont pas été consultés, et qui sont seulement chargés, pour quelques uns, de la ratification). Il l’a été en petit comité (le triangle Merkel, Hollande, Tusk), sans y associer d’autres dirigeants européens, sauf dans la discussion finale. Il a été imposé par 18 membres du Conseil européen contre un, le seul qui ait consulté son peuple par referendum et qui ait fait voter son Parlement (en quoi il est ridicule d’opposer « dix huit démocraties à une seule »).

 Comme il n’existait aucune procédure juridique dans les traités pour effectuer un chantage en bonne et due forme à l’exclusion de la zone euro, les plus hauts responsables européens ont, tout au long des six mois du processus de « négociation » qui ont précédé l’accord, délibérément ou de manière complice, organisé systématiquement la paralysie de l’économie grecque pour mettre le pays à genoux : on a éludé les propositions constructives et détaillées que le gouvernement grec avait présentées dès le début[2], on a rajouté constamment de nouvelles exigences, on a refusé tous les prêts d’urgence, et même un petit 1, 5 milliard pour que la Grèce puisse honorer un premier remboursement auprès du FMI, on a attendu que les capitaux (ceux des particuliers, résolus ou paniqués, ceux des filiales des multinationales) quittent la Grèce pour aller se loger dans les banques allemandes ou françaises,  pour proposer (la Commission) un plan à prendre ou à laisser, « presque signé ». Quand les Grecs ont dit non à ce plan, on a menacé, en faisant pression sur la BCE, de priver leurs banques des dernières liquidités qui leur auraient permis d’échapper à l’insolvabilité, on les a contraintes à fermer, et on a mis l’Etat grec en situation de défaut de paiement.

Le coup d’Etat a été réussi, parce que le gouvernement Tsipras, dénué de tout moyen de rétorsion (agiter le défaut sur sa dette aurait été très mal perçu des opinions européennes et, de toute façon, celui-ci n’aurait pas eu des effets immédiats), et ne pouvant prendre le risque de voir le pays plonger dans un niveau de récession inconnu dans l’histoire contemporaine, bien plus grave que celui de 1929, n’avait plus le choix. Sauf celui d’une sortie de l’euro, non souhaitée par la population et qui se serait réalisée dans les pires conditions, mais dont la simple menace, voire un début de mise en œuvre, eût fait réfléchir nos dirigeants européens. J’y reviendrai plus loin.

 

Un pays sous protectorat

 

Pour ce qu’on sait des « réformes » imposées, le texte de l’accord-dictat du 12 juillet énonce plutôt des lignes générales que des mesures précises, à l’exception de certaines, dont l’une est proprement surréaliste dans ce contexte (l’ouverture des magasins le dimanche). Il ne s’agit donc pas d’un « accord finalisé », avec un catalogue complet, mais d’une série d’engagements préalable à une négociation que va continuer. On peut cependant avoir une idée de ce qui va être imposé en lisant les longues pages du document (les « mesures constructives de détaillées », réclamées par François Hollande) proposé par le gouvernement grec 3 jours auparavant, avant expiration du délai de minuit qui lui avait été signifié. Or ce texte, rédigé avec l’assistance de fonctionnaires français du Trésor, signifiait déjà la capitulation d’Alexis Tsipras. C’est sur lui que je vais m’appuyer maintenant pour montrer ce qui attend les Grecs dans les semaines et mois à venir.

 

Retour sur les propositions faites par Tsipras le 8 juillet

 

Certaines des dispositions n’étaient rien d’autre que ce qu’avait proposé le gouvernement Tsipras et commencé à mettre en œuvre, mais il faut regarder le détail.

S’agissant des réformes fiscales, ce gouvernement avait voulu imposer plus lourdement les sociétés et les hauts revenus. Propositions recalées : l’impôt sur les sociétés passera seulement de 26 à 28%, la progressivité de l’impôt sur les revenus ne sera pas modifiée, mais seulement rendue plus opératoire. En revanche la Grèce devra prendre des mesures drastiques contre l’évasion fiscale (alors que l’Union européenne s’est montrée incapable de les prendre et ne prévoit de le faire timidement que sur plusieurs années…). Le gouvernement grec voulait relever quelque peu la TVA, le document annonce un taux généralisé de TVA de 23%, inconnu à cette échelle dans les autres pays, et ce y compris pour les iles, alors que dans les autres pays européens il est nul, ou très faible pour compenser l’insularité. Le gouvernement grec avait bataillé pour que l’énergie y échappe, c’est le seul point sur lequel il obtient une concession (il sera quand même de 13%). C’est donc l’impôt le plus injuste, et le plus dépendant de la conjoncture économique, qui a été privilégié. Et qui a de quoi ruiner le petit commerce, en particulier dans la restauration.

S’agissant de la sécurité sociale, qui certes présentait de nombreux défauts en Grèce, il faudra au gouvernement grec se faire assister par la Banque mondiale. Le système de retraite sera à peu près calqué sur le modèle allemand (67 ans pour l’âge légal du départ en retraite). Peu de choses sur le marché du travail, malgré les pressions pour le rendre plus « flexible », et pour cause : c’est ici le grand désordre en Europe.

Mais le chapitre des privatisations est beaucoup plus substantiel. D’abord il faudra rendre les principales banques grecques (trois étant actuellement majoritairement détenues par l’Etat, via un Fonds Hellénique de Stabilité,  et une quatrième à hauteur de 35,4%) à la propriété privée. Ce qui est exorbitant du droit européen, qui, depuis le Traité de Rome, n’impose pas la forme de la propriété, même si les règles de la concurrence vont dans ce sens. Qui pourrait donc les acheter sinon d’autres banques européennes ?

Seront privatisées la société de distribution d’électricité, la compagnie de chemins de fer, les ferries, les ports du Pirée et de Thessalonique, tous les aéroports régionaux, les autoroutes. Autrement dit tout ce qui fait le système nerveux de la Grèce, un pays qui ne produit pas toute son énergie électrique et qui est plus qu’aucun autre dépendant des transports (comme porte d’entrée des marchandises en Europe du Sud et comme pays touristique). Ce qui reviendrait à mettre tout le pays sous la dépendance des capitaux étrangers, car on ne voit pas, sauf exception, les capitaux privés grecs capables de telles acquisitions[3]. Et ce qui en fera un cas particulier en Europe, où aucun pays n’est allé aussi loin dans les privatisations.

 

Venons en à la déclaration du sommet de la zone euro du 12 juillet[4]

 

La liste des réformes exigées est beaucoup plus courte, car il ne s’agit que d’un début. Par exemple il y est seulement parlé « d’une rationalisation du régime de TVA »,  d’une réforme des retraites « mettant en œuvre la clause de déficit zéro », de la privatisation de l’opérateur du réseau de distribution d’électricité, d’un « renforcement de la gouvernance du HFSF ». Dans les autres domaines il s’agira de normaliser l’économie grecque, en matière de droit du travail, de marché des produits, c’est-à- dire de l’aligner sur le droit européen et sur « les meilleures pratiques internationales », telles que celles définies par l’OCDE, notamment en matière de professions réglementées et de droit de la concurrence.

On peut néanmoins gager que l’Eurogroupe (celui des Ministres des finances) et les « institutions » (Commission européenne, FMI, BCE) ne manqueront pas de rappeler au gouvernement Tsipras ses propositions, quand la négociation va véritablement commencer.

Ce sera le cas en particulier pour les privatisations, si l’on en juge par le  montant ahurissant attendu de ces privatisations énoncé dans la déclaration : 50 milliards d’euros, ce qui équivaudrait en France à 600 milliards. Ce montant, est-il précisé, sera versé dans un Fonds spécial dit de sauvegarde (qui devait même initialement être logé au Luxembourg, idée abandonnée sous l’insistance d’Alexis Tsipras et tant elle faisait mal dans le tableau), lequel servira pour un quart au remboursement de la dette, seul un quart étant destiné aux investissements (la moitié restante allant à la recapitalisation des banques grecques). A noter ici que Tsipras avait déjà accepté, contraint et forcé, le programme précédent de privatisations, avec quelques petites modifications, mais à condition qu’elles servent à l’économie réelle. Peine perdue. Il lui a également fallu se battre, pendant la nuit du 12 juillet, pour obtenir le quart destiné aux investissements, Mme Merkel ne voulant pas dépasser le cinquième.

Mais la grande nouveauté est la suivante : ces mesures devront certes être votées - pour que le coup d’Etat soit moins flagrant - par le Parlement grec, mais « le gouvernement grec aura dû « consulter les institutions (créancières) et convenir avec elles de tout projet législatif dans les domaines concernés dans un délai approprié avant de le soumettre à la consultation publique ou au Parlement ». Autrement dit, le Parlement ne pourra plus y changer un iota, introduire le moindre amendement. Et, s’il ne les vote pas, tout sera remis en question. En outre les mesures sont édictées pour une mise en œuvre selon un calendrier précis, quelles que soient les circonstances.

Il n’a pas d’autre mot, la Grèce est ainsi mise sinon en condition de colonie, du moins de protectorat. On n’avait jamais vu cela, même lors des conditions imposées à l’Irlande et au Portugal. Il ne s’agit plus d’un contrôle ex post, mais d’un contrôle ex ante. L’assujettissement du pays, la suppression de ses dernières parcelles de souveraineté ont été si flagrants qu’ils ont suscité malaise et réprobation dans toute l’Europe. Témoin cette réaction du directeur de l’Institut Jacques Delors, Yves Bertoncini : « Nous n’avons pas construit l’Europe pour en faire l’Europe-FMI, ni pour mettre les peuples sous tutelle ». C’est peut-être un député Vert au Parlement européen qui a eu les mots les plus durs : « Il a été décidé d’implanter à Athènes une Kommandantur, sans y envoyer les parachutistes. C’est un attentat contre la démocratie »[5].

Dernière expression du coup de force : l’accord prévoit que le gouvernement grec annule des mesures déjà adoptées par lui depuis six mois, et que « soient introduites des réductions quasi automatiques des dépenses en cas de dérapages par rapport à des objectifs ambitieux d’excédents primaires, après avoir sollicité l’avis du conseil budgétaire et sous réserve de l’accord préalable des institutions », ce qui signifie que le budget devra être nécessairement en excédent et que l’on devra couper tout ce qui réduirait cet excédent. On va ainsi au-delà ce que prescrit le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), pacte obligatoire pour les pays de la zone euro, qui autorise un déficit de 0,5% de déficit structurel[6]. Gageons que l’on commencera par les dépenses de personnel dans l’administration et dans l’armée[7]. Ainsi la mise sous tutelle est-elle aussi rétroactive et généralisée.

 

Les auteurs du coup d’Etat et leurs mobiles

 

Ce sont d’abord les Etats créanciers, qui veulent se voir rembourser leurs prêts, et percevoir les intérêts. Il faut le dire et le redire, ces prêts (les prêts unilatéraux, les prêts du Fonds européen de stabilité) n’ont été aucunement des « aides ». Certes l’Etat grec aurait dû payer encore plus cher, s’il avait dû s’adresser aux marchés financiers qui se défiaient de lui, mais les intérêts versés aux Etats européens sont plutôt une bonne affaire pour eux (ils y ont gagné déjà des centaines de millions), même s’ils ont dû de leur côté payer des intérêts en empruntant (auprès des marchés financiers) pour prêter[8]. On pourrait véritablement appeler « aides » l’affectation de fonds structurels venant du Budget européen ou des prêts à 0%, mais tel n’est pas le cas. La BCE a aussi indirectement participé au coup d’Etat, en laissant en 2014 les banques nationales qui la composent ne pas reverser à la Grèce les intérêts récoltés sur les bons du Trésor grec qu’elle a achetés. Ces intérêts ont représenté la modique somme de 2 milliards d’euros par an !  C’est seulement en 2013 qu’il a été décidé de retourner à la Banque centrale grecque 2 à 3 milliards d’euros. Pour 2014 la Grèce attend toujours, malgré la demande faite en ce sens par le gouvernement Tsipras.

Généreusement le Conseil, dans sa déclaration du 12 juillet, énonce que « l’Eurogroupe est prêt à envisager, si nécessaire, d’éventuelles mesures supplémentaires (un allongement éventuel des périodes de grâce et des délais de remboursement) », mais ceci « dans le cadre d’un éventuel programme futur du MES », autrement dit non pour les prêts passés, mais pour les prêts à venir, tout cela étant est subordonné à la mise en œuvre intégrale des mesures imposées.[9] Mais « l’on ne peut opérer de décote nominale sur la dette ». L’Allemagne et ses satellites ont été intransigeants : il n’est donc pas question d’annuler une partie de la dette, contrairement à ce que préconise le FMI (non pour lui, mais pour les autres créanciers). C’est une question de principe, car on n’ignore pas que la Grèce ne pourra jamais totalement l’honorer.

A ce propos encore on a dit et répété à satiété que les contribuables européens ne veulent plus payer « pour les Grecs » (on a avancé par exemple le chiffre de 600 euros par contribuable français). Or, 1° sur les 207 milliards prêtés à la Grèce de 2010 à 2013, 101 ont été versés directement aux banques européennes et américaines. On a donc beaucoup aidé ces banques, un peu les banques grecques en les recapitalisant (58 milliards) et très peu la population ; 2° la dette grecque  a déjà été comptabilisée dans les dettes publiques des Etats européens, si bien qu’une annulation ne signifierait aucun euro supplémentaire de la part du contribuable ; 3° seule une annulation des dettes à venir aurait un nouvel impact sur les finances publiques des Etats prêteurs, qui ont d’autres moyens que l’impôt pour y faire face ; 4° le renoncement aux intérêts à venir aurait un coût de 1 à 3 euros par contribuable adulte, et 5° les intérêts déjà versés par l’Etat grec ont quelque peu épongé le capital prêté. L’intox a atteint ici des proportions inouïes.

Enfin, toujours à propos de la dette, les Européens sont responsables de son accroissement jusqu’à atteindre 175% du PIB, par la politique d’austérité qu’ils ont imposée à la Grèce au long des dernières années. Je n’ai pas ici la place pour reprendre tous les arguments qui ont montré que cette dette était illégale, illégitime et odieuse[10]. Disons simplement que c’est au créancier d’estimer les risques d’insolvabilité de son client. Or les mesures imposées à la Grèce lors des gouvernements qui ont précédé celui d’Alexis Tsipras ont eu l’effet inverse de celui annoncé (une petite et courte récession suivie d’une reprise grâce à ces mesures censées améliorer sa compétitivité), puisqu’elles ont entraîné une récession du quart du PIB. Le FMI lui-même a fait son mea culpa dans cette affaire, reconnaissant les dégâts provoqués par le dit « ajustement structurel ». Mais les dirigeants européens n’ont jamais voulu reconnaître leur erreur ou leur légèreté, l’affaire de la dette grecque ressemblant beaucoup finalement à celle des subprimes.

 

Deuxième raison du coup d’Etat, et nombreux sont ceux qui en conviennent : il fallait faire tomber ou capituler le gouvernement Tsipras, non seulement parce que cette gauche était insupportable aux droites européennes, mais encore parce qu’il avait eu le culot de dire qu’une autre orientation et une autre politique étaient nécessaires pour l’Europe. Il opposait ainsi à une Europe antidémocratique, prônant les « doctrines du néolibéralisme le plus extrême » et conduisant à une Europe à deux vitesses, avec un centre et une périphérie, une « Europe de la solidarité, de l’égalité et de la démocratie ». Et il disait le 2 juin : « La Grèce est la première victime. Elle est déjà présentée comme le mauvais exemple que les autres Etats et peuples européens ne devraient pas suivre »[11]. La suite a montré que ce jugement était en dessous de la vérité.

C’est ici le lieu de se poser la question : pourquoi la droite allemande, a-t-elle, malgré quelques voix dissonantes, menacé de faire sortir de force la Grèce de la zone euro, alors que l’ardoise aurait quand même été lourde pour les finances allemandes, la Grèce pouvant alors répudier toutes ses dettes ? Simple moyen de pression, ou bien volonté délibérée, comme c’était le cas, apparemment, du ministre Schäuble, qui ne voulait pas avoir à financer un troisième programme de prêts à la Grèce et n’envisageait qu’une restructuration très limitée des dettes antérieures? Je n’ai pas le fin mot, mais je crois que l’objectif prioritaire de cette droite était, quelles que puissent être les pertes, de continuer à imposer sa conception de la zone euro, qui en faisait la puissance dominante et qui lui apportait tant de bénéfices. Il fallait expulser le mauvais élève, avant qu’il ne donne le mauvais exemple à d’autres pays européens, et pas seulement en matière de dettes. Si Angela Merkel a finalement décidé de garder la Grèce dans la zone euro, contre la majorité de son parti et contre son ministre des Finances, c’est sans doute moins parce qu’elle a craint des effets délétères sur la zone, les marchés financiers n’ayant guère réagi, que parce qu’elle n’a pas voulu apparaître comme la responsable de son expulsion, ce qu’on n’aurait pas manqué de lui reprocher un peu partout en Europe. C’est aussi parce qu’il y a eu une forte pression états-unienne, l’administration d’Obama ne souhaitant pas une zone euro en proie à des turbulences et désirant garder l’atout géo-stratégique d’une Grèce ancrée dans l’OTAN, lui apportant de nombreuses facilités et abritant l’une de ses bases navales.

 

Troisième raison, plus sordide, du coup d’Etat : imposer les réformes qui permettraient de faire main basse sur l’économie grecque, c’est-à-dire acheter tout ce qui sera privatisé (mais il y aura des concurrents), investir sans entraves dans un pays à bas salaires, et rendu d’autant plus demandeur d’investissements étrangers qu’il sera affaibli, s’emparer de la manne touristique en y multipliant clubs de vacances et hôtels de luxe, et en le forçant à privatiser des plages, à défaut d’iles entières. C’est un commentateur politique de France 2 (François Langlais) qui n’a pas hésité à le dire : il s’agissait finalement de transformer la Grèce en un grand centre de villégiature et de vacances pour riches retraités du Nord.

 

Et le gouvernement français, dans tout ça ?

 

Il avait une carte maîtresse en mains : mettre son veto, d’abord au sein de l’Eurogroupe, puis au Conseil. On la lui a proposée (Thomas Piketty en particulier). Il n’a pas voulu la jouer. La France risquait-elle d’être mise en minorité ? Sans doute, même s’il est vraisemblable que l’Italie et la Belgique au moins se seraient abstenues. Et alors ? Imagine-t-on un seul instant qu’une majorité hostile aurait pu imposer à la France le coup d’Etat contre la Grèce ? François  Hollande assure avoir sauvé la place de la Grèce dans la zone euro, et lui avoir évité « l’humiliation » d’un Grexit, faisant bon marché de l’humiliation du coup de force subi. L’homme du perpétuel compromis a-t-il manqué de courage ? Trêve de psychologie. Il voulait, et il ne s’en est pas caché, éviter de payer la facture d’un défaut de la Grèce sur sa dette. Il voulait surtout ne pas dévier de sa politique, à lui, d’ajustement structurel dans son propre pays, après avoir accepté aux lendemains de son investiture, sans rechigner, le dictat allemand du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance de la zone euro (le TSCG). Car ce traité est en ligne avec sa politique sociale-libérale, une orientation qui a toujours été la sienne. C’est peu dire que le « modèle allemand » l’a fasciné, à l’unisson de la droite française. Ce qu’on sait des négociations à Bruxelles, et de ses tête-à-tête avec Angela Merkel, montre que, à aucun moment, il n’a menacé de claquer la porte. N’oublions pas qu’il a donné au gouvernement grec la corde pour se pendre en cautionnant implicitement les propositions faites par Tsipras le 8 juillet (cf. supra). Il faut noter ici que la social-démocratie européenne (si l’on peut encore l’appeler ainsi) a été à peu près aussi intransigeante que la droite allemande. C’est le cas de Sigmar Gabriel, président du SPD et vice-chancelier, qui a multiplié les déclarations contre un gouvernement grec « en partie communiste », proche du honni Die Linke. François Hollande, l’histoire le confirmera, a fait partie de la Sainte Alliance qui a bafoué la démocratie grecque (n’a-t-il pas, sortant du rôle qui aurait dû être le sien, appelé à voter oui au referendum grec ?) et organisé le coup d’Etat. Le paradoxe est que, finalement, ce fut la Commission qui a essayé de modérer les ardeurs des faucons, et qui, après avoir été mise sur la touche lors des « négociations » finales, a déploré (en voix off) la dureté des réformes imposées à la Grèce et sa mise sous tutelle.

 

Première conclusion : il n’y a plus d’autre option salvatrice pour la France que de sortir de la zone euro.

 

Je m’exprime maintenant à titre plus personnel. Cela fait une quinzaine d’années que je m’attache au dossier européen. Pour une raison essentielle : la politique de notre pays dépend, au moins depuis l’Acte Unique de 1986 et en tous cas depuis le Traité de Maastricht, de son engagement dans la construction européenne. J’ai milité, en 2005, pour le non au Traité constitutionnel, et, comme beaucoup de Français, je réalise aujourd’hui à quel point j’ai eu raison. Quand la crise de l’euro est survenue, je me suis demandé si l’union monétaire était viable, et j’ai repris ma réflexion sur les institutions politiques, non seulement au sein de la zone euro, mais dans l’Union toute entière. J’ai consigné l’ensemble de ces réflexions dans un petit opuscule, où je faisais aussi des propositions[12].

Sur la question de l’euro, j’avais bien noté tous les arguments qui montraient que l’union monétaire n’était pas viable, sauf sous certaines conditions. Pour aller vite, l’idée centrale qui me convainquait était qu’une telle union supposait un Etat sinon fédéral, du moins quasi-fédéral : dans un ensemble de pays très hétérogène, dominé par ceux qui contrôlaient tous les secteurs stratégiques et qui ne pouvait échapper à la spécialisation, la seule solution était de réaliser une « union de transferts », permettant, grâce à un très important budget européen, de compenser les inégalités de développement et les disparités résultantes en matière salariale et sociale,  et de parer enfin aux risques de faillite. Je disais que c’était improbable, mais pas infaisable. Aujourd’hui les choses sont claires, et la messe est dite. Cette union ne verra jamais le jour. La solidarité est un vain mot, le coup d’Etat contre la Grèce devant achever de nous en convaincre.

En fait, dès le départ, la construction européenne était faite pour la maintenir la solidarité a minima. La fameuse clause no bail out, contenue dans les Traités, interdit à un ou des Etats d’en aider un autre. C’est seulement quand la zone euro a été au bord de l’éclatement qu’ont été mis en place un Fonds, puis un Mécanisme européen de stabilité, qui empruntent collectivement, au prorata des moyens de chaque Etat, pour prêter aux pays qui sont en difficulté (à noter que la Grèce y a aussi participé en y mettant sa part de capital). La Banque eentrale européenne était aussi interdite de prêter aux Etats, c’est-à-dire de leur acheter directement des obligations. Il a fallu que l’Allemagne s’alarme vraiment de la déconfiture de certains Etats, qui menaçait les débouchés qu’elle y trouvait, pour accepter que la BCE achète sur le marché ces obligations, et ceci finalement sans se fixer de limites, ce qui a calmé les inquiétudes, et donc les exigences des marchés financiers. Mais il est clair qu’elle n’ira pas au-delà (on sait qu’elle a refusé sans appel la création d’euro-obligations).

Créer un budget européen de grande ampleur, par le biais d’un impôt européen (il est actuellement de 1% du PIB de chaque pays, contre 20% pour le budget fédéral états-unien), aurait représenté une ponction importante sur le budget allemand. Néanmoins l’essentiel n’est pas là : l’Allemagne n’a rien à faire de cette zone euro solidaire, parce qu’elle ne correspond pas du tout à sa conception. Pour elle il est bon que les Etats européens soient en compétition sur tous les plans, la concurrence étant sa religion et ne devant pas se limiter aux entreprises. La démocratie doit se plier à cette règle suprême, et un Etat n’a d’autre mission de la rendre aussi réglée et parfaite que possible.

Cette forme de néo-libéralisme, qui s’appelle ordo-libéralisme, débouche sur une étrange conception de la démocratie : on vote les règles de la concurrence  parfaite, puis on n’a plus le droit de les remettre en cause. Et il vaut mieux les confier à des sages qu’à des peuples. On ne l’a guère remarqué, mais l’Union, et plus nettement encore la zone euro, ressemble étrangement  à l’idée que se faisait Hayek d’une démocratie limitée, et sa construction politique à la Constitution qu’il préconisait. Pour ce dernier il devait y avoir une Assemblée législative, composée de personnes d’âge mûr et chargée d’élaborer des « règles de juste conduite », personnes élues certes, mais non soumises aux pressions populaires. C’est, dans l’Union européenne, le rôle dévolu à la Commission, qui a le monopole de l’initiative des lois, et au Conseil (des chefs de gouvernement), qui les vote, les deux travaillant en fait la main dans la main. Il devait y avoir aussi une Assemblée gouvernementale, qui ne pouvait agir que dans le cadre de ces lois. C’est, dans l’Union européenne, le rôle imparti au Parlement européen, qui ne peut être que co-législateur, et seulement dans certains domaines, et celui concédé aux Parlements nationaux, qui ne peuvent que transcrire les directives européennes et ne légifèrent plus que dans le cadre de compétences restreintes. Exemple de règle de juste conduite : la règle d’or budgétaire, qui a valeur constitutionnelle dans le régime politique de l’Allemagne, et que celle-ci a réussi à imposer aux autres pays de la zone euro avec le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), et même à la quasi-totalité des autres[13]. Ce qui s’est passé avec la Grèce montre bien comment tout cela fonctionne : au nom des règles européennes, le Conseil, sans même consulter le Parlement européen, lui a dicté sa politique, son Parlement n’ayant plus qu’à obtempérer.

Je ne dis pas que l’Allemagne n’a pas un régime démocratique. Dans ses modalités d’exercice, il l’est même bien plus que le régime français. Je dis qu’il s’agit d’une démocratie auto-limitée. C’est particulièrement net donc en ce qui concerne le budget, lequel doit être obligatoirement en équilibre, selon le principe : on ne dépense jamais au-dessus de ses moyens. Pour expliquer ce sacro-saint principe, des commentateurs ont invoqué l’esprit protestant de ce pays, ainsi que celui d’autres pays du Nord, selon lequel la dette est une faute (un même mot en langue allemande), alors que, dans les pays catholiques, plus cigales que fourmis, la dette ne l’est pas. Je crois que la réalité est plus triviale, même si la connotation religieuse a pu être exploitée. Les Allemands, depuis la fin de la seconde Guerre Mondiale, n’ont pas varié d’un iota : l’Etat, sous la pression d’une Assemblée, ne doit pas intervenir dans l’économie, il n’est là que pour veiller à son bon fonctionnement, et, corollairement, la dépense publique doit être surveillée et l’administration et le secteur public au maximum réduits. C’est ce qui vient d’être rappelé aux Grecs, avec la plus grande sévérité, eux qui ont eu le tort d’avaliser les règles.

Or ce qui vaut pour l’Allemagne est bon pour la zone euro. Il n’est donc pas question de mettre plus d’argent dans un budget européen, dont on n’est pas sûr de surveiller l’exécution. Exit toute Union de transferts. L’euro sera allemand, ou ne sera pas. En outre il présente des avantages précieux pour l’Allemagne : il empêche les autres Etats de la zone de dévaluer, et de concurrencer ainsi ses produits ; comme euro fort, ce à quoi la BCE doit veiller en le rendant attractif pour les capitaux étrangers, elle lui permet d’acheter bon marché aux pays de l’Est, qui ne sont pas dans la zone, les composants des produits qu’elle assemblera et exportera. Seul inconvénient : l’euro fort déprime les autres pays de la zone, qui sont ses clients pour 40% de ses exportations.

 

Deuxième conclusion : il ne sera pas facile de sortir de l’euro

 

Le gouvernement grec vient d’en faire, involontairement, la démonstration. S’il avait voulu sortir « à chaud » de la zone euro, il se serait trouvé devant de très grandes difficultés. D’abord la Grèce était fortement endettée par rapport aux autres Etats de la zone euro, et ceux-ci, en cas de sortie décidée par lui de la monnaie unique, auraient exigé plus que jamais le remboursement du capital et les intérêts en euros, les emprunts grecs ayant été souscrits en droit anglo-saxon. Ensuite elle a été économiquement étranglée par la BCE, qui a conditionné ses prêts d’urgence à l’acceptation de l’accord léonin (et continuera à le faire pour la suite des négociations). En troisième lieu, elle est un pays structurellement moins exportateur qu’importateur (sauf depuis la crise, qui a fait chuter les importations), donc qui a moins à attendre qu’un autre d’une dévaluation. En quatrième lieu une dévaluation aurait fait fuir les capitaux qui restaient dans le pays, et aurait inquiété, de peur d’une réitération, d’éventuels investisseurs étrangers, dont elle aurait eu besoin pour relancer son économie. Enfin elle n’avait guère les moyens de se financer sans faire appel aux marchés financiers, qui lui auraient demandé des primes de risque exorbitantes. En effet, les citoyens grecs étant trop appauvris pour acheter massivement des bons du Trésor, et  les établissements grecs en ayant déjà beaucoup souscrit, il ne restait plus guère que la Banque centrale grecque pour financer l’Etat, et ceci sans alimenter l’inflation. C’est pourquoi je suis sceptique sur le plan B auquel aurait travaillé dans l’urgence Varoufakis avec une équipe. Ce plan consistait à payer les dépenses publiques avec des reconnaissances de dette en euros, à annoncer une décote sur la dette, et enfin à prendre le contrôle de la Banque de Grèce. C’était une sortie de l’euro sans le dire, qui permettait d’éviter l’asphyxie. Les autres Etats de la zone n’auraient pas manqué de déclarer que la Grèce s’était exclue d’elle-même de la zone euro et qu’elle n’avait qu’à en souffrir les conséquences. La récession se fût brusquement aggravée (pas forcément pire que celle qui va venir), et la population en aurait accusé le gouvernement, pendant que les autres Etats auraient dit : voyez ce qu’il en coûte d’abandonner l’euro. Mais cela ne veut pas dire que la Grèce n’aurait pas intérêt à sortir de l’euro « à froid » J’y reviens plus loin.

Les autres pays européens ne sont heureusement pas dans cette situation. Ils ne sont plus endettés vis-à-vis de leurs « partenaires » (l’Irlande et le Portugal sont sortis de ces « aides », l’Espagne s’est bien gardée de demander des prêts directs), ou ne l’ont jamais été, comme la France. S’ils ont des capacités exportatrices, une dévaluation peut stimuler leur économie. Des pays de la taille de la France ou de l’Italie pourraient largement s’autofinancer, en faisant appel, comme le Japon, à l’épargne nationale, et en contraignant les établissements financiers résidents à souscrire un pourcentage important d’obligations publiques. Néanmoins les difficultés d’une sortie de l’euro seraient considérables.

D’abord il faut convaincre la majorité de la population de son impérieuse nécessité. On l’a bien vu, les Grecs souhaitaient dans leur majorité conserver l’euro. Les gens en effet ont mis beaucoup de temps à s’habituer à cette nouvelle monnaie et ils apprécient les facilités qu’elle lui offre quand ils sortent du pays et pour les transactions avec d’autres pays de la zone euro. Il faudrait donc une longue pédagogie pour leur expliquer que ces avantages sont peu de choses par rapport aux contraintes que fait peser l’appartenance à la zone euro sur l’économie nationale (en l’occurrence les multiples effets sur leur vie quotidienne des politiques d’austérité induites par la règle d’or budgétaire, par l’euro fort etc.). D’une manière générale les entreprises verront surtout les coûts de transaction liés aux opérations de change, les complications liées à ces opérations et à la variation du cours de la monnaie (un effet pénalisant sans aucun doute). Elles supporteront mal, tout comme les consommateurs, le renchérissement des marchandises importées  en cas de dévaluation. Enfin les grandes entreprises, et particulièrement les multinationales, qui produisent surtout à l’étranger, seront vent debout contre une dévaluation de la nouvelle monnaie, qui ne les rendra plus aussi compétitives. Il faudra donc convaincre, mais l’obstacle n’est pas insurmontable, car l’euroscepticisme, comme on dit, a gagné de larges couches de la population. En France le succès de Front national en témoigne à sa manière, et même une partie de la bourgeoisie, pas seulement souverainiste, est réticente devant les contraintes imposées (plusieurs députés du groupe des Républicains ont voté contre l’accord imposé à la Grèce, et pas uniquement, semble-t-il, pour « ne plus payer pour les Grecs »). Ce qui me paraît le plus préoccupant, c’est la manière de sortir de l’euro sans dommages. Et ce qui est encore plus sérieux, c’est que cela est impossible sans violer les Traités, non seulement pour ce qui concerne l’euro, mais encore des principes de base de l’Union européenne elle-même, comme on va le voir

Là, je poserai davantage des questions que je ne proposerai des réponses, tant ma compétence est faible.

1° D’abord doit-on annoncer que la nouvelle monnaie, le nouveau franc en l’occurrence, décrochera tout de suite de l’euro ? Un décrochement qui signifiera une dévaluation, puisque ce serait là l’avantage économique le plus tangible (cela permettrait de doper les exportations). Le risque d’une sortie massive des capitaux serait énorme, la situation en Grèce en a fait foi. D’ailleurs on dit souvent qu’une dévaluation ne peut réussir que si elle n’est pas annoncée. Pour stopper l’hémorragie, il faudrait instaurer un contrôle des changes rigoureux, mais ce serait déjà bien tardif. En réalité ce contrôle devrait être annoncé avant la dévaluation pour rassurer la population, pour lui faire savoir que toutes les précautions seront prises, que la nouvelle monnaie ne risquera pas les attaques spéculatives qui ont eu raison du SME et qui ont entraîné des crises très graves dans d’autres  pays. Mais cette annonce fera elle-même fuir les capitaux avant la mise en place effective du contrôle, d’autant plus que le passage à la nouvelle monnaie prendra nécessairement du temps. Aussi n’est-il pas plus préférable de déclarer que la parité avec l’euro sera maintenue pendant une période transitoire de x temps, quitte à perdre pendant ce temps tous les avantages d’une dévaluation ? Ne serait-ce pas là une condition pour qu’une « sortie à froid » de l’euro réussisse ?

2° Deuxième question : ne devrait-on pas conserver par la suite le contrôle des changes ? Il me semble que ce serait une nécessité, et pas seulement pour contrer les attaques spéculatives. En effet c’est le meilleur moyen pour  réorienter les capitaux vers l’économie réelle et les détourner de la finance spéculative.

Le contrôle des changes, défendu par Keynes (sauf pour les investissements directs étrangers) a, rappelons-le, fonctionné pendant toute la période de l’après guerre (il n’a été aboli en France qu’en 1989), et il a protégé les économies, pourtant déjà largement ouvertes, des grands vents de la spéculation internationale. Mais le triomphe du néo-libéralisme en a eu raison. Le FMI a imposé sa suppression, en échange de son aide, aux pays en voie de développement. En Europe l’Allemagne a également poussé à son abolition, désireuse de se servir des marchés financiers pour faire adopter aux autres pays européens les normes de l’ordolibéralisme. Le résultat a été l’envol de la finance spéculative et la progression géométrique des produits dérivés pour couvrir les risques de change, soit une énorme ponction sur les profits générés par l’économie réelle. Donc, si l’on veut inverser ce mouvement, prévenir les bulles spéculatives et les crises de plus grande ampleur, telle que celle de 2008, le contrôle des changes apparaît comme une nécessité permanente (il faudrait notamment bloquer la circulation des capitaux à très court terme et les produits dérivés les plus nocifs). Mais, voilà, le contrôle des changes est totalement contraire aux Traités, qui ont posé comme principe intangible la libre circulation des capitaux. Il n’a été admis (pour Chypre) qu’à condition d’être temporaire.

3° Je ne sais pas bien comment l’on peut faire pour éviter la constitution d’un marché noir de la devise étrangère (l’euro principalement dans notre hypothèse), comme les exemples latino-américains l’ont illustré. Mais si l’on annonçait que la parité entre la nouvelle monnaie (qui pourrait s’appeler euro-franc) sera maintenue pour une durée déterminée, avant un réexamen selon des critères précis, comme je le suggérais, le risque de ce marché noir pourrait, me semble-t-il, être évité au moins pendant cette période, en même temps que le risque inflationniste.

4° Les banques et autres établissements financiers seront, naturellement, totalement hostiles au contrôle des changes et feront tout pour le faire supprimer. Dans ces conditions ne serait-il pas nécessaire d’en prendre le contrôle, par une nationalisation ou des prises de participation majoritaires ? Mais avec quelles ressources financières et quand ? Tout de suite ou progressivement ? Ceux qui prônent une sortie de l’euro pensent que la seule perspective d’une nationalisation, ou même d’une restriction de leurs activités financières via des mesures législatives et le contrôle des changes, va inciter leurs actionnaires à vendre au plus vite leurs parts, et que leur valeur va de ce fait s’effondrer, ce qui permettrait leur rachat à vil prix. Il n’empêche : cela demandera beaucoup d’argent, surtout dans un pays, comme la France, dont les banques sont parmi les plus grandes du monde. Par ailleurs, quelle sera l’attitude des banques mutualistes, elles aussi engagées dans la finance de marché, face au contrôle des changes ?

5° Il faudrait montrer qu’il y a bien d’autres avantages d’une sortie de l’euro, même s’ils ne sont pas immédiats, notamment celui de retrouver une souveraineté budgétaire. Dans mon opuscule, je soutenais l’idée que, même si l’on ne quittait pas la zone euro, on devrait récupérer la liberté pour la banque centrale nationale de financer les investissements d’avenir, ce qui allait déjà contre la partie des Traités concernant la zone euro et le pouvoir illimité de la BCE. Aujourd’hui je pense que le casus belli serait total. C’est donc toute la souveraineté budgétaire qu’il faut recouvrer en sortant de l’euro.

6° Si l’on veut sortir des programmes d’austérité et permettre à l’investissement de redémarrer, même et surtout en cas de déficit budgétaire (c’est dans ce cas qu’il est le plus important de relancer la croissance), on doit s’émanciper des critères du pacte de stabilité. Mais ceci signifie une répudiation du TSCG, un traité qui n’est certes qu’un traité  intergouvernemental et qui n’est obligatoire que pour les pays de la zone euro, mais qui a été adopté par tous les pays de l’Union, sauf la Grande Bretagne et la Tchéquie. Le gouvernement grec avait mis dans son programme l’exclusion de l’investissement public des restrictions prévues par le pacte de stabilité et de croissance. Sage idée, mais cette révision partielle du pacte était inacceptable pour le dirigeants européens. Il faudra donc sortir du TSCG, quitte à revenir un jour, si l’on voulait reconstruire une zone euro, à une autre forme de coopération budgétaire.

7° Pour ne pas retomber sous la dépendance des marchés financiers, il faudra emprunter les voies connues et déjà pratiquées autrefois ou ailleurs : faire acheter par la Banque centrale nationale une partie des obligations souveraines (une création de monnaie qui ne doit pas être inflationniste), les proposer aux épargnants nationaux, voire leur en imposer l’achat en fonction des moyens de chaque contribuable (un « emprunt forcé » donc), et enfin contraindre les établissements financiers, à commencer par les banques, à en souscrire une portion déterminée à un prix fixé par le gouvernement. La deuxième voie ne pose guère de problème dans un pays comme la France, où l’épargne nationale est abondante (19% contre 6% en Grèce). La troisième est plus délicate : les établissements financiers étrangers pourraient décider de quitter, au moins partiellement, le territoire français, qui ne pèse pas aussi lourd dans leurs affaires que, par exemple, le territoire états-unien. Je ne suis pas à même d’évaluer ce risque, mais je pense qu’il faut le prévoir.

8° Les difficultés techniques d’une sortie de l’euro sont, en comparaison, bien légères. Sortir de l’euro signifie aussi sortir la Banque centrale nationale du système des banques centrales européennes, c’est-à-dire de la BCE. Cette banque émettra d’abord de la monnaie scripturale. Comme la France dispose des moyens d’imprimer la nouvelle monnaie (c’était le cas aussi en Grèce), la Banque de France pourra aussi alimenter l’économie nationale en billets et petite monnaie. Mais tout cela, me semble-t-il, doit être bien préparé, ne serait-ce que pour adapter les distributeurs automatiques (on dit d’ailleurs que de grandes banques internationales avaient déjà adapté leurs systèmes informatiques en prévision du retour à la drachme). On se souvient que le passage complet à l’euro a pris trois ans.

 

Sortir de l’euro, c’est rompre partiellement avec l’Union européenne

 

Le débat semble se polariser aujourd’hui, après le coup d’Etat, sur l’absence de procédures démocratiques pour régler les problèmes de la zone euro. Des propositions ont été faites pour que ce soit à un Parlement de la zone euro d’en débattre et de prendre les décisions finales, la voie la plus pratique consistant à réunir en un Parlement séparé les députés des pays qui appartiennent à la zone pour les questions qui ne concernent qu’elle. L’idée vient même d’être reprise par François Hollande, gêné aux entournures par la façon dont les choses se sont passées et par le malaise suscité. Je pense qu’il n’y a aucune chance que l’Allemagne se range à cette idée : elle pourrait se retrouver en minorité par rapport aux pays du Sud, qui cumulent plus de députés qu’elle et ses satellites (Pays-Bas, Autriche, Finlande, Pays baltes, Slovaquie, Slovénie). Mais surtout cela laisse hors jeu les Parlements nationaux, qui, tout au plus, n’auraient qu’à ratifier les décisions du Parlement de la zone euro (sans doute selon une majorité qualifiée d’entre eux). C’est ici toute la question de l’architecture politique de l’Union européenne qui se repose, et j’y reviendrai dans un prochain article.

Ce que je veux souligner ici, c’est qu’une sortie réussie de la zone euro implique une rupture, au moins partielle, avec les Traités qui la régissent. On l’a vu sur la question du contrôle des changes et de la souveraineté budgétaire. On pourrait le voir sur d’autres questions, telle que celles des services publics, des aides d’Etat ou du contrôle des secteurs stratégiques. L’étendue de ces ruptures, déjà mises  sur le tapis par la Grande Bretagne pour de toutes autres raisons (elle n’appartient pas à la zone euro et ne projette aucunement d’y appartenir), est désormais le problème central.

 

Que peut faire aujourd’hui le gouvernement grec ?

 

Le gouvernement grec n’a, apparemment, pas pris toute la mesure du poids écrasant des Traités et de la levée de boucliers qu’il a suscitée chez les dirigeants européens en remettant en cause des dogmes sacrés (en excluant par exemple l’investissement public du TSCG, en proposant que la BCE procède à des achats directs d’obligations souveraines). Son programme n’avait pourtant rien de révolutionnaire, il s’agissait de simples mesures de salut public, ou de type social-démocrate, telle qu’accroître la progressivité de l’impôt sur le revenu. Sa profession de foi européenne aurait dû aussi rassurer. Mais si modéré que fût son programme, il restait hétérodoxe, notamment sur la question des dettes. On a aujourd’hui le sentiment qu’il a péché par naïveté ou excès de confiance, et qu’il s’est fait balader tout au long de la pseudo-négociation.

Aurait-il pu utiliser la menace d’une sortie de l’euro ? Je ne le crois pas, car cela aurait fait plutôt le jeu de ses adversaires, en tombant précisément dans le piège qu’ils lui avaient tendu. On l’a dit, Wolfgang Schäuble a carrément proposé cette sortie « provisoire », et cela n’avait rien d’improvisé : depuis 2011 il travaillait sur le sujet. On sait aussi que la Commission européenne, le FMI et l’Eurogroupe avaient étudié toutes les conséquences de cette sortie. Tout ceci pour dire que le gouvernement grec, pris au mot, n’aurait pu maîtriser sa sortie de l’euro, que ses conditions lui en auraient été dictées. En outre, on l’a vu, il était moins armé que d’autres pays pour le faire[14]. Je n’ai aucunement la prétention ni les capacités de donner des conseils à Syriza et à ce gouvernement. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il lui faut maintenant se préparer à cette sortie, à ses conditions à lui, le moment venu. Les conséquences prévisibles du dictat du 12 juillet seront si lourdes pour la population grecque que celle-ci, dans sa majorité, ne sera plus prête à accepter n’importe quoi pour garder l’euro. Et, malgré la désillusion, sa confiance envers Alexis Tsipras est intacte, d’après des sondages qui donnent aussi Syriza largement vainqueur en cas de nouvelles élections législatives. Mais la Grèce sera puissamment aidée, si d’autres pays ont commencé à s’engager dans cette voie, en préparant leur opinion publique.

La suite n’est pas écrite, mais d’ores et déjà on peut savoir infiniment gré au gouvernement Tsipras d’avoir été un révélateur de l’impasse que représente l’Union européenne telle qu’elle est et celle d’une zone euro qui devait en être le ciment.



[1] Si l’expression a parcouru les réseaux sociaux, elle a aussi été employée, entre autres, par le célèbre économiste Paul Krugman, par des responsables de Podemos en Espagne, par une députée Vert britannique,  par le Parti de gauche et l’économiste Jacques Sapir, et naturellement par de nombreux députés souverainistes en Europe. En Allemagne même, sans employer l’expression, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer le coup de force.du gouvernement allemand. Pour le Spiegel, il a détruit en un week-end « plusieurs décennies de diplomatie ». L’ancien ministre Vert des affaires étrangères a critiqué une Chancelière qui n’a pas su persuader les Allemands de voir plus loin que leur portefeuille.

[2] Tout a fait instructive est l’évocation par Yanis Varoufakis du climat qui régnait lors des réunions de l’Eurogroupe des ministres des Finances : on l’écoutait à peine, on sautait sans arrêt d’un sujet à l’autre, on s’inclinait dès que Wolfgang Schäuble y prenait la parole. La presse n’a voulu retenir de cette parodie de négociation que l’irritation qu’aurait provoqué  « le flamboyant » ministre grec parmi ses collègues, en particulier avec son look détonnant (il est vrai qu’il y avait là aussi tout un symbole : une tenue d’homme de la rue dans un aréopage de personnes distinguées). Elle n’a pas su, ou pas voulu savoir, que les collègues en question, qui n’avaient aucune compétence économique reconnue, sont restés imperméables à tout débat de fond.

Après l’annonce du referendum décidé par Alexis Tsipras, ils l’ont tout bonnement exclu de leur réunion.

[3] Les capitaux privés grecs ont dû s’associer à d’autres pour acheter ce qui a déjà été privatisé : avec une entreprise allemande pour acquérir quatorze aéroports régionaux. L’ancien aéroport grec Hellenikon a été acheté par une famille grecque, au tiers de sa valeur, associée à un fonds chinois et à un fonds d’Abou Dhabi. La société grecque des jeux a été acquise par un magnat grec du pétrole en partenariat avec des capitaux tchèques.

[4] Cf. www.consilium.europa.eu/fr/meetings/european-council/2015

[5] Propos rapportés par le journal Le Monde du 16 juillet.

[6] Mais l’objectif ultime défini par le Traité est un budget « en équilibre ou en excédent », ce qui revient en pratique à interdire le financement des investissements pas l’emprunt, à défaut d’excédent budgétaire.

[7] On n’a pas pardonné à Tsipras d’avoir rembauché des fonctionnaires licenciés. Il est bon de rappeler ici que, contrairement à des assertions qui courent partout, les fonctionnaires en Grèce n’étaient pas plus nombreux qu’ailleurs (8% de l’emploi total, contre 11% en Allemagne et 23% en France – où sont inclus les effectifs de la Sécurité sociale)  et que les dépenses publiques y représentaient 42% du PIB, contre 45% en Allemagne et 52% en France.

Quant aux dépenses militaires, il était prévu dans la proposition Tsipras du 8 juillet qu’elles soient réduites, mais l’on a su que les Etats créanciers voulaient que cette réduction porte sur les dépenses de personnel et non sur les achats d’armes, dont les principaux fournisseurs sont la France et l’Allemagne (cf « Les sujets qui fâchent » dans Le Monde du 16 juillet). Le commentaire est ici superflu.

[8] Le Trésor français a gagné 729 millions d’euros depuis 2010 en intérêts sur les prêts bilatéraux consentis à la Grèce. Il est difficile de savoir quel a été le gain exact retiré de l’ensemble des prêts bilatéraux accordés par les Etats européens, car les taux varient selon les pays, ont évolué dans le temps (au début ils furent franchement usuraires), et les taux d’emprunt pour financer ces prêts varient aussi selon les pays, L’Allemagne empruntant au taux le plus faible, suivie de la France. Le Fonds européen de stabilité financière (devenu le MES), qui a emprunté collectivement, avec la garantie des Etats de la zone euro, pour prêter à la Grèce, assure que ses prêts ne  lui assurent pas de revenu. Cf. www.france culture.fr/2015-06-30-tout-comprendre-sur-la-dette grecque.

Précision : sur les 321,7 milliards de prêts à la Grèce, 141,8 viennent du FESF, 52,9 des Etats de la zone euro                      (dans le cadre de prêts bilatéraux), 27,2 de la BCE, 32,1 du FMI, et le reste (67,7 milliards) d’investisseurs privés. Point important : ces investisseurs privés sont essentiellement des banques, compagnies d’assurance et fonds de pension grecs, seuls 12 milliards restant aux mains des autres établissements européens.

[9] Même si ces aménagements de la dette future étaient étendus à la totalité de la dette grecque, cela ne changerait pas grand-chose, vu que sur les quelque 250 milliards détenus par les institutions publiques 200 ont un différé de paiement des intérêts de 10 ans et un remboursement du capital repoussé à échéance de trente ans.

[10] On les trouvera sur les sites d’ATTAC et du CADTM.

[11] Dans un article publié dans Le Monde du 2 juin.

 

[12] Crise européenne : Posologie du fédéralisme, Fondation Gabriel Péri, janvier 2013, 71 p.

[13] L’Allemagne de Mme Merkel voulait même aller plus loin. En 2012 cette dernière souhaitait déjà imposer des sanctions automatiques aux pays qui ne respecterait pas leurs engagements en matière d’orthodoxie budgétaire, allant même jusqu’à évoquer leur privation de droit de vote au  Conseil !

[14] La Grèce a certes été mise en mauvaise posture par les gouvernements précédents et par les memoranda imposés par la Troïka. Je ne vais pas ici faire la lite, bien connue, de certains maux dont elle souffrait (clientélisme, corruption, fiscalité défectueuse et dérogatoire etc.), justement dénoncés dans le programme de Syriza. Mais elle dispose de nombreux atouts, qui lui confèrent une forte croissance potentielle, entre autres la première marine marchande du monde, qu’elle doit empêcher de s’exiler, le deuxième port d’Europe, qui est le plus proche du débouché du canal de Suez, de nombreuses et rares ressources minières, un énorme potentiel touristique (menacé par la TVA à 23% qui peut pénaliser cette industrie au profit de la Turquie).

10 décembre 2014

JEFF KOONS, OU LE CAPITALISME EN DELIRE

 

 

Je viens de visionner un excellent reportage d’Arte sur cette star (sic) de l’art mondial, dont la cote bat régulièrement tous les records (une de ses ventes chez Christie’s a atteint 700 millions de dollars). Pour ceux qui ne l’auraient pas vu, ils trouveront sur internet nombre d’informations et des photographies. Eh bien, vraiment, le personnage vaut son pesant de moutarde, mais surtout il en dit long sur le capitalisme financiarisé et son idéologie.

 

Comment on devient une vedette de l’art contemporain en passant par la Bourse.

 

On apprend que Jeff Koons a été d’abord courtier en matières premières, puis agent de change, avant de se lancer dans la production artistique. L’homme se défend, en disant qu’il lui fallait accumuler un pécule pour créer des œuvres onéreuses à fabriquer. On accepterait de le croire, s’il ne revendiquait pas ensuite, haut et fort, d’être un commerçant avisé, fier de faire son propre marketing, notamment en créant des « évènements » propres à éblouir les foules (ainsi de cette dite sculpture végétale plantée au beau milieu du Rockfeller Center de New York). D’ailleurs c’est l’un de ses marchands qui le félicite de son sens commercial en ces termes : « Il a compris qu’être commercial, c’est être populaire ».

Tout artiste a certes besoin de vivre et de se faire connaître. Les peintres de l’âge classique recherchaient des protecteurs auprès de l’aristocratie, de la papauté ou de la royauté. Mais ils ne faisaient pas leur propre publicité (qui n’existait pas). Les peintres modernes confiaient leurs œuvres à des marchands collectionneurs, mais se contentaient de peu. Ils ne suivaient pas les cours en Bourse (qui pourtant existait déjà) de leurs œuvres. Témoin William Turner, auquel le cinéaste Mike Leigh vient de consacrer un film admirable. Un riche homme d’affaires était venu lui proposer, alors qu’il était au sommet de sa renommée, un énorme paquet de livres sterling pour lui acheter toutes les peintures de son atelier, mais il se vit répondre que celles-ci n’étaient pas à vendre, car destinées à la nation. Tout cela, c’était avant que le capitalisme financier ne s’empare du marché de l’art.

 

Quand le sexe devient objet d’exhibition

 

Jeff Koons l’a tout de suite compris, le sexe fait vendre. Il ne s’agit pas de ces représentations de la beauté, féminine ou masculine, qui parsèment toute l’histoire de la peinture, dans des croquis, des scènes de nature (pensons au thème des baigneuses) ou des scènes d’intimité familiale ou de fête galante, où tout est suggéré ou magnifié. Non, le sexe de Jeff Koons est celui de la pornographie, à l’époque où celle-ci devient une industrie des plus rentables. La vedette new-yorkaise commence sa carrière en montant des photographies ou des sculptures de lui-même accouplé dans toutes les positions avec une vedette du porno (la Cicciolina), que, peut-être pour faire encore plus sensation, il épouse pour s’en séparer ensuite. Puis il multiplie les évocations graveleuses, exposant par exemple en pleine rue l’un de ses objets, dont il se vante d’avoir le secret, en forme de phallus. Car, dit-il, « mon art est sexy ».

Ainsi va le capitalisme décomplexé de la finance, qui adore les transgressions, puisqu’il repose lui-même sur la transgression de toutes les règles dans lesquelles les Etats, au lendemain de Bretton Woods, entendaient le contenir. Ainsi va le capitalisme qui a largué toutes les valeurs bourgeoises sur lequel il s’était bâti (la bienséance, l’épargne, les codes de bonne conduite à destination de classes laborieuses dépravées). Ce nouvel esprit du capitalisme (pour reprendre le titre d’un ouvrage de sociologie) n’a plus qu’une règle : la jouissance sans entraves. J’aime le désir, dit goulument et comme innocemment Koons, en d’autres termes la baise, mieux encore si elle s’expose. Sade n’en croirait pas ses yeux. Cela s’appelle « Made in heaven » et « représente un haut niveau de spiritualité », c’est lui qui le dit, ajoutant : « ma sexualité est une culture ».

 

Il faut faire simple pour être compris du peuple

 

Le peuples est grossier, inculte, on le sait. Alors, pour lui plaire, il faut se mettre à sa portée. D’abord en oubliant toutes les règles que les peintres ont pu inventer pour, comme les artisans d’art, faire de la belle ouvrage, et pour structurer leur interprétation du monde. Koon s’en vante, il faut abandonner  toutes ces règles qui organisaient la vision d’un Braque ou d’un Cézanne (c’est lui-même qui les cite).

Ensuite en empruntant au quotidien de ces choses que les gens connaissent bien (des ballons, des matelas gonflables, des fleurs coupées, des aspirateurs, des chiens) et en les simplifiant pour qu’on ne s’y trompe pas. C’est ainsi que Koon entend se mettre à la portée du quidam. Peu lui importe si celui-ci reste quelque peu interdit ou rigole à la vue de ses œuvres, il finira bien par comprendre les bonnes intentions de leur auteur. Il saisira la finesse du cochon rose qui accompagne le petit garçon. Il adorera la statue kitsch de Michael Jackson, un singe dans les bras, celle de Mickey ou de Popeye, puisque c’est là que va son goût.

Enfin en copiant les objets qui plaisent aux enfants, et même aux bébés (peluches et tas de pâtes à modeler). Koons croit ainsi nous faire gentiment régresser dans les verts paradis de l’enfance. Et c’est vrai que les peintres ont beaucoup aimé les dessins d’enfant, comme ils se sont, dans un autre registre, beaucoup inspiré de l’art premier. Mais c’était pour eux une matière première à travailler. Rien de plus recherché que l’art naïf. Koons, lui, ne s’embarrasse pas d’une telle recherche, y compris celle de l’art brut. Il prend tout au premier degré, le degré zéro de l’inculture.

 

Plus narcissique que Koons, tu meurs

 

L’époque contemporaine a exalté le narcissisme, c’est Lasch qui nous l’a montré. Et ce narcissisme va bien avec l’homo oeconomicus, uniquement soucieux de ses intérêts, détaché des liens sociaux contraignants, assoiffé de réussite. Koons en est presque désarmant, tant il se mire en son miroir. Il a multiplié les statues à son effigie. Il prône l’acceptation de soi, y compris les boutons sur ses fesses. Il voit le monde environnant à son image : « tout va bien en ce monde », dit-il dans un grand élan d’optimisme. Il est heureux, heureux, parti à la conquête de nouvelles frontières (qu’il symbolise par un train, calqué sur un jouet d’enfant, lancé dans l’Amérique des pionniers). Tout baigne, et ses fans s’en sentent transportés. Il faut dire qu’ils son tsurtout Américains, ravis de son hymne à la gloire de son pays et de son fameux rêve.

 

Koons est un chef d’entreprise qui exige la qualité totale

 

Les grands peintres de la Renaissance ou de l’âge classique ont eu leurs ateliers, qui étaient des lieux d’apprentissage. Ils faisaient certes achever souvent par leurs compagnons leurs œuvres, mais les encourageaient à créer eux-mêmes. Koon, lui, a sa fabrique : 130 employés à demeure, qui exécutent ce qu’il leur dit de faire, « comme si chacun de leurs gestes était le mien ». Car lui-même ne met jamais la main à la pâte. Il est à la fois le patron et le contremaître. Le reportage ne dit pas combien il les paie.

C’est cela que le capitalisme de la finance aime, un entrepreneur qui fait prospérer sa boite, et qui empoche les dividendes.

 

Koons fait du passé un bon matériel rétro

 

Reprendre des thèmes du passé, mettre leurs pas dans ceux de leurs prédécesseurs et réinventer des formes et des chemins, tous les artistes, et en particulier les peintres, l’ont toujours fait. On peut aussi détourner des œuvres, comme Wahrol, ou jouer des fantaisies issues de l’inconscient, comme les surréalistes. Koons ne fait rien de tel, ne veut aucunement être subversif au sens critique du terme. Sous prétexte de dialogue avec le passé, il le pille allégrement, histoire de trouver là du matériau en sortant cette fois du quotidien. Il fait ainsi réaliser à grands frais des moulages en plâtre de l’Hercule du sculpteur grec ancien, il fait recopier fidèlement un Manet (Le déjeuner sur l’herbe), puis assemble n’importe quoi avec n’importe quoi, et prétend s’inscrire ainsi dans l’histoire de l’art (ainsi dans sa série Antiquity).

La pub nous a habitués à ces emprunts, quand elle est à court d’idées (à comparer avec la « réclame » d’autrefois, qui a produit des affiches admirables). Koon, lui, est un vrai fils de pub. Il y puise ses idées et s’en sert pour sa promotion.

 

Les marchands d’art, les collectionneurs et les savonnettes

 

Autrefois le marchand d’art était d’abord un collectionneur, à la recherche du chef d’œuvre inconnu, et secondairement un vendeur. Aujourd’hui le galériste ou le négociant veut avant tout faire une bonne affaire. L’un d’entre eux, convoqué dans le reportage, assume sans scrupule le fait de faire un placement, et c’est, dit-il, « loin d’être la pire façon d’utiliser de l’argent ». Autrefois le mécène, fût-il un spadassin, se voulait un homme de culture. Aujourd’hui sa culture semble inversement proportionnelle à ses goûts artistiques. Je ne sais si on peut le dire de cet armateur grec interviewé dans le reportage, propriétaire de quatre yachts, qui a fait peindre la coque de l’un comme une toile abstraite et le présente comme un musée flottant, lequel apparemment n’est pas ouvert au public. Mais la chose est claire s’agissant d’un François Pinault, pour qui a visité le Palazzo Grassi et la Punta de la Dogana à Venise. Le même François Pinault qui a prêté les œuvres de Koons que le Château de Versailles a cru bon d’exposer, au grand ahurissement de ses visiteurs. Pour la petite histoire, on notera que Koons était l’artiste préféré de l’escroc Madoff.

Tout ce monde a lancé Koon comme la publicité lançait une savonnette, à cette différence qu’il y avait de nombreuses marques de savonnettes et que toutes avaient autant de budgets pour cela.

 

La spéculation à son zénith

 

Un Picasso, par exemple, vaut une fortune, et on peut le regretter. Cela suppose une légion de milliardaires (entreprises ou individus) à travers le monde, qui ne regardent pas à la dépense, et qui rendent le moindre trait de crayon du maître hors de portée d’une bourse même bien garnie. Mais, au moins, Picasso a un extraordinaire labeur à son actif, a révolutionné l’art moderne, et…est mort, si bien que la rareté joue son rôle. Koons, lui, s’est beaucoup moins fatigué, n’a pas inventé grand-chose (à comparer avec la formidable créativité d’une Sonia Delaunay, à laquelle le Musée d’Art moderne consacre actuellement une belle exposition) et continue à déverser ses productions à jet continu. Mais il vaut plus cher que Picasso. On assiste, dans le reportage, à une vente aux enchères de Christie’s, où le moindre objet de Koons suscite l’affolement des hyper-riches donnant leurs ordres des quatre coins de la planète. Ainsi va le capitalisme financiarisé : il y a tellement d’argent disponible chez ses magnats qu’ils ne savent plus qu’en faire et qu’ils se livrent à une frénétique concurrence pour épater les confrères, ou seulement pour ne pas rater un bon placement, quand les fortunes ne font que croître et embellir et que, par conséquent, le marché est porteur.

 

Que dire de plus sinon que la folie Koons est un remarquable symptôme du capitalisme délirant. Délire de puissance d’abord pour des accapareurs de richesse sans équivalent dans l’histoire humaine (rappelons que 85 personnes ont un patrimoine égal à celui de la moitié de l’humanité). Délire dans le montant des sommes dépensées, sans équivalent non plus dans l’histoire de l’art (50 millions pour un chien en ballons). Délire de communication, quand des agents spécialisés inondent les médias de leurs messages péremptoires. Délire d’irresponsabilité, quand un certain Moebius, patron du fonds d’investissement Templeton Energy Capital explique sans ambages, dans un autre reportage, que le coût social et environnemental ne concerne pas ses clients, qui ne réclament pas autre chose que du cash. Délire civilisationnel enfin, quand la beauté, cette finalité sans fin dont parlait Kant, n’est plus une valeur, et même pas un argument de vente.

 

 

 

 

 

29 juin 2014

ALSTOM : UNE "NATIONALISATION" QUI NE SERT A RIEN ?

 

Encore une fois, les commentateurs politiques accrédités arrangent la réalité à leur façon et ne manquent pas une occasion de dénoncer l’intrusion de l’Etat dans les affaires du privé. La prise de participation de ce dernier au capital d’Alstom ne servirait à rien, puisqu’il faut posséder 50% des actions (au lieu de 20%), et une majorité d’administrateurs (au lieu de 2 sur une douzaine), pour contrôler une entreprise. Cette entrée de l’Etat au capital d’Alstom ne serait qu’une concession onéreuse faite au ministre Montebourg et à la gauche du PS, au moment où l’Etat ferait bien mieux de réduire sa dette. Pire : cette «nationalisation », même transitoire, pourrait dissuader les investisseurs étrangers de placer leur argent dans l’Hexagone, traumatisés à l’idée que l’Etat pourrait à nouveau intervenir. Or, comme nous allons le voir, tous ces arguments sont biaisés ou faux.

 

1° Il est exact que, avec 20% du capital, l’Etat ne contrôle pas une entreprise, qu’elle soit seule ou partenaire avec une autre dans une joint-venture 50/50, comme c’est le cas dans l’arrangement final conclu avec General Electric (dans les réseaux, certaines énergies renouvelables et certaines turbines à vapeur).

A noter aussi que, même s’il avait acquis la totalité du capital d’Alstom, il n’aurait pas eu les coudées franches dans la joint-venture consacrée aux turbines à gaz. C’est tellement vrai que, pour s’assurer de garder la maîtrise de la production des turbines qui sont utilisées dans les réacteurs nucléaires, il a dû obtenir de General Electric la disposition d’une « golden share » (ou action préférentielle), donc d’un droit de veto – comme c’est du reste le cas aux Etats-Unis - en plus de la possession par Alstom des brevets nucléaires, logés dans une filiale dédiée à cet effet.

 

2° Mais soyons plus clairs : même avec 50% du capital d’une entreprise 100% Alstom (c’est encore le cas pour la branche transport), l’Etat resterait pris dans la logique actionnariale, puisque l’entreprise devrait satisfaire aussi les exigences des investisseurs privés qui possèdent les autres 50%. Pour échapper à cette logique, il devrait posséder 100% du capital. Tout au plus pourrait-il, s’il détenait une très large majorité des actions (80 ou 90%), faire prévaloir le principe d’une rentabilité à long terme, plutôt que celui d’une rentabilité à court terme, comme celle qui est exigée par les marchés financiers.

Ceci dit, la présence d’administrateurs représentant l’Etat au sein du conseil d’administration n’est pas négligeable, puisqu’elle offre un poste d’observation et un certain moyen de pression, du moins s’ils en font usage. En effet tout dépend du rôle qu’ils veulent y jouer.

 

3° Or, précisément, l’Etat actionnaire se comporte de plus en plus comme un actionnaire privé. L’Agence des participations de l’Etat, remarquent cette fois à juste titre nos commentateurs politiques, est devenue une sorte de fonds d’investissement, qui achète et vend les actions qu’elle possède, selon les opportunités que lui offre le marché, cherchant, comme tout investisseur privé, à faire de bonnes affaires, à savoir des dividendes élevés et de jolies plus-values. Le plus souvent, de fait, c’est son principal souci. Or, à quoi bon posséder 20% du capital de Renault par exemple, si c’est pour ne pas peser, ou si peu, sur sa stratégie et sur son « deal social » ? Si l’Etat se comporte comme un actionnaire privé, à quoi bon finalement nationaliser partiellement, si ce n’est, occasionnellement, pour venir au secours d’une entreprise en difficulté, comme le fit pour Alstom Sarkozy en 2004, en attendant de la revendre (en l’occurrence à Bouygues) ?

 

4° Or ce comportement n’est pas seulement le résultat de la conversion des managers d’Etat à la logique actionnariale, il est aussi imposé par les règles européennes et par leur exécuteur, la Commission de Bruxelles. En effet tout ce qui déroge à cette logique (c’est ce qu’on appelle le « test de l’investisseur privé ») est considéré comme une aide d’Etat et sanctionné comme tel. Il est bon ici de rappeler que la Commission s’était d’abord opposée en 2003 à l’entrée de l’Etat dans le capital d’Alstom, avant que Mario Monti ne l’acceptât après de laborieuses négociations conclues par Nicolas Sarkozy en 2004. Elle l’a fait bien sûr au nom de la libre concurrence, l’Etat français étant soupçonné de ne pas se comporter comme un investisseur privé.

 

5° Nos commentateurs disent qu’ils ne sont pas hostiles à l’Etat stratège, mais à condition qu’il le soit comme acheteur et non comme producteur. Ils assurent que l’Etat peut avoir une « politique industrielle », en tant qu’il est le maître de la commande publique via les marchés publics (par exemple dans les transports). Par conséquent une nationalisation partielle ne servirait à rien. Or c’est faux. Tout d’abord une entreprise comme Alstom, en fait toute grande entreprise, a des marchés à l’étranger, sur lesquels l’Etat n’a pas de prise, sauf quelques moyens de pression diplomatiques, bien souvent infructueux (cf. les ventes ratées du Rafale etc.). Ensuite l’Etat ne peut orienter la commande publique que s’il définit strictement les missions de service public et impose leur respect. Or ce n’est vrai que si les entreprises de service public, même à capital entièrement public, qui passent les commandes, en font leur priorité. Ce n’est plus le cas si elles   adoptent elles-mêmes la logique actionnariale (on le voit bien avec la SNCF, dont la politique du tout TGV était inspirée par la recherche de la rentabilité). Et c’est encore pire lorsque ces entreprises sont soumises au jeu de la concurrence avec des opérateurs privés (ainsi de la libéralisation qui a commencé à se mettre en place pour le rail en vertu des contraintes européennes).

 

6° Faute d’avoir de grandes entreprises publiques non soumises à la logique actionnariale, notamment en matière de dividendes, l’Etat  n’a aucun moyen de jouer de ses atouts dans la concurrence internationale (à la différence de l’Etat chinois – fort peu gourmand en dividendes). Je vais y revenir.

 

7° Nos commentateurs disent que ces prises de participations étatiques sont un repoussoir pour les investisseurs étrangers. Cette « méthode française », ainsi que la nomment les journaux anglo-saxons, où ils voient un vestige bien regrettable de socialisme, expliquerait pourquoi les investissements étrangers en France sont en diminution, comparativement à d’autres pays. Or, tout d’abord, les investisseurs étrangers n’ont pas de telles préventions pour investir dans une entreprise, quand ils voient qu’elle est conquérante et fait de bons profits. Sans quoi ils n’achèteraient jamais des actions d’une entreprise publique chinoise cotée en Bourse. Ensuite, s’agissant de la création d’entreprises en France, il y a un bon moyen de les rassurer : il suffit d’annoncer que l’autorisation préalable ne concerne que les services publics, dont la liste serait fournie. Cette liste ne saurait se limiter aux services publics qui fournissent des biens aux individus, elle englobe les entreprises stratégiques nécessaires à l’indépendance nationale, mais elle n’a aucune raison de s’étendre aux biens privés, tels que l’automobile. Les choses devraient être clairement dites.

Au lieu de quoi on fonctionnait sans doctrine. Jusqu’à ce qu’Arnaud Montebourg obtienne de Manuel Valls la publication d’un décret élargissant les prérogatives de l’Etat, qui n’était jusque là autorisé à s’opposer à des investissements étrangers (y compris européens), que dans des domaines liés à la défense et la sécurité. Il pourra désormais le faire dans les secteurs de l’énergie, du transport, de l’approvisionnement en eau, des communications électroniques, et de la santé publique (tout franchissement du seuil de 33,33% du capital ou des droits de vote d’une entreprise relevant de ces secteurs et dont le siège social est en France sera soumis à agrément du Ministère de l’Economie). Le mesure n’est sans doute pas suffisante (quid en particulier des entreprises « françaises » dont le siège social est situé dans un autre pays européen ?), mais elle est assurément un progrès, et, si elle ne plait pas aux multinationales, elle a  été peu contestée, même à droite. Voilà qu’était mise une limite à la libre circulation des capitaux dans le champ des services publics, entendu en un sens large. L’opposition de la Commission n’aurait pas manqué, si celle-ci n’avait été en fin de course et si les élections européennes n’avaient été si proches. Quoi qu’il en soit, elle n’avait pas de quoi dissuader les investisseurs étrangers, puisqu’elle existe déjà, peu ou prou, dans nombre de pays.

 

8° Ainsi donc les adversaires de toute prise de participation de l’Etat n’ont-ils pas d’arguments sérieux à faire valoir, et les voilà contraints de se rabattre sur leur ultime argument : l’Etat, par définition, est un mauvais actionnaire, même quand il est minoritaire dans une entreprise. Et de convoquer toujours les mêmes exemples : le Crédit Lyonnais et Elf. C’est oublier que les nationalisations ont été souvent un succès, remettant sur pied des entreprises en mauvaise posture et pratiquant un fort taux d’investissement. Ce fut le cas pour celles de 1981, la preuve en étant que l’Etat a réalisé, lorsqu’elles ont été à nouveau privatisées, de belles plus-values. C’est oublier aussi que les entreprises privées peuvent être gérées en dépit du bon sens économique, sans parler des faillites bancaires que seule l’intervention de l’Etat a permis d’éviter.

 

Que conclure de tout cela ?

Dans l’affaire Alstom, grâce, il faut le reconnaître, à Arnaud Montebourg, le gouvernement a évité le pire : le passage de plus des deux tiers de cette entreprise stratégique sous pavillon d’une entreprise états-unienne (celle-ci n’en aura plus que la moitié). Admettons que, dans la branche énergie, Alstom était trop petite pour faire jeu égal avec ses concurrents. La bonne solution était de réaliser une co-entreprise avec General Electric dans toute cette branche, ce qu’elle aurait probablement accepté vu l’intérêt qu’elle y trouvait. On aurait pu faire comme pour Safran, partenaire à 50/50 avec General Electric dans la production de moteurs d’avion très vendus dans le monde, une joint-venture qui fonctionne très bien. Mais il aurait fallu mettre beaucoup plus d’argent dans une telle corbeille de mariage, surtout si l’Etat était monté au capital d’Alstom à hauteur de 50%, ce qui ne fut pas fait pour des raisons financières et pour des raisons idéologiques. On a préféré déshabiller Pierre (en l’occurrence la part de l’Etat dans GDF Suez) pour habiller Paul (Alstom). Au lieu de quoi on aurait pu lancer un grand emprunt auprès des épargnants français, comme il fut fait dans le passé. A cet égard il faut démolir l’argument selon lequel c’est le contribuable qui aurait payé : l’emprunt ne s’adresse pas à lui, mais à l’épargnant, et c’est le patrimoine national qui se trouve augmenté. Certes cela aurait alourdi la dette publique, mais il s’agissait là d’un investissement d’avenir, ayant les meilleures chances d’être amorti. En outre il existait des solutions complémentaires : une participation plus élevée de la Caisse des dépôts et consignations et des prêts de la Banque publique d’investissement. De ce fait la timidité de l’Etat est due surtout à des raisons idéologiques : une telle nationalisation partielle est considérée et présentée comme un expédient temporaire. Mais il y a aussi des motifs plus cachés. Trop d’intérêts, qui n’avait aucun rapport avec l’intérêt général, avaient poussé à la vente à General Electric de toute la branche énergie d’Alstom (70% de son chiffre d’affaires) : celui de son PDG, Patrick Kron, gestionnaire menacé d’une lourde amende par la justice états-unienne et espérant toucher un pactole suite à la remontée de l’action pour ses 27000 actions gratuites et ses 657000 options de souscription, celui de Martin Bouygues, l’actionnaire principal, qui aurait gagné 1,3 milliard s’il avait venu ses parts à GE, celui des banquiers conseils, celui du vice-président de l’agence de communication etc. (lire l’enquête parue dans L’Humanité dimanche des 19 au 25 juin et des 26 juin au 2juillet). Ce sont tous ces intérêts qu’il fallait aussi ménager dans l’arrangement final.

Il faut enfin dire quelques mots sur le sens et la portée de ce qui aurait dû être une vraie nationalisation, à savoir la détention par l’Etat, accompagné ou non d’opérateurs publics, de 100% de l’entreprise dans les secteurs où elle pouvait être autonome et de 100% de sa part dans les cas où une co-entreprise avec GE était souhaitable. Comme on est dans un domaine stratégique, l’Agence des participations de l’Etat aurait veillé avant tout à l’exécution de sa mission de service public, et à sa politique d’investissement (j’ai proposé ailleurs de remplacer le versement de dividendes par une taxe sur l’usage du capital public). Elle aurait géré l’entreprise autrement, dans le sens d’une « appropriation sociale », impliquant d’autres acteurs que ses représentants au conseil d’administration (en particulier des représentants des salariés et des clients). On aurait ainsi non seulement évité le jeu des intérêts particuliers qu’on vient d’évoquer, mais encore doté l’entreprise d’atouts puissants dans la concurrence internationale. Ajoutons un dernier mot : la détention à 100% n’est pas synonyme de monopole, la concurrence pouvant être maintenue avec d’autres entreprises nationales (de préférence publiques) et de toute façon avec des entreprises étrangères. Mais tout cela vient en dérogation des règles européennes : c’était donc le choix impossible à assumer pour le Parti socialiste.

 

14 juin 2014

POURQUOI LE FRONT DE GAUCHE N'A PAS CONVAINCU AUX ELECTIONS EUROPEENES

 

 

 

Il n’y a pas de grand mystère, selon moi, autour du mauvais résultat électoral du Front de gauche. La raison principale en est qu’il n’a pas mis au centre de son discours la question des institutions politiques européennes ni su définir les contours de cette autre Europe qu’il disait appeler de ses vœux.

1° Il aurait fallu expliquer, sans complexes, que la dite construction européenne était une machine à déposséder les peuples de leur pouvoir, conçue de longue date pour cela, dans le plus pur esprit néo-libéral. Le Front de gauche, entré en campagne trop tardivement, a manqué là l’occasion de faire une pédagogie dont les autres partis se sont bien gardés, face à des électeurs généralement très ignorants.

Le Front national, lui, a joué à fond la carte de ce déni de démocratie, sans s’embarrasser de détails, mais en s’appuyant sur le fait, peu contestable, que la nation est le seul espace effectif où s’exprime la souveraineté populaire. Plus démocrate que lui tu meurs ! Et il a été entendu. Non certes par la masse du corps électoral, mais par un Français sur 11 (25% des 44% d’électeurs ayant voté). Quant à tous ceux qui se sont abstenus (souvent à gauche !), ils n’ont pas compris à quoi servait de voter pour un Parlement européen, dont ils  soupçonnaient seulement qu’il n’était qu’une pièce du grand « machin » européen.

Expliquer la  construction européenne n’aurait pas démobilisé encore davantage ces électeurs, qui auraient compris que voter était une manière de la sanctionner - bien plus qu’un boycott noyé dans l’abstention.

2° Le Front de gauche a surtout dénoncé les politiques économiques menées au nom des critères européens. Et il a laissé croire que le Parlement européen pouvait changer ces politiques, alors qu’il n’a que le pouvoir de rejeter ou de tenter de modifier, par des amendements, les directives qui lui sont soumises par la Commission, et ceci dans les seuls domaines de co-décision avec le Conseil (il n’a aucun droit d’initiative), et  aucun pouvoir de décider ou de proposer une révision des Traités, ni de rejeter un Traité intergouvernemental. Ainsi, s’agissant du Traité à venir sur le Grand marché transatlantique, il pourra certes ne pas l’approuver, mais ne pourra empêcher qu’il soit adopté par le biais d’un tel traité. Comme tous les autres partis, il a juré de lutter contre le dumping social et fiscal, mais sans dire (ou seulement en passant) que l’harmonisation était tout simplement interdite par le Traité de Lisbonne. Elle ne relève que de la bonne ou de la mauvaise volonté des Etats.

Qu’on m’entende bien : il ne s’agissait pas seulement d’appeler les électeurs à un vote de sanction, car le Parlement européen n’est pas un Parlement fantoche, il a même fait souvent courageusement acte de résistance par rapport aux gouvernements et à la Commission. On peut donc y faire un travail utile. Mais ce n’est pas par lui et avec lui que l’on pourra changer l’Europe.

Le Front national, lui, a parlé clair ! Il a dit qu’en restaurant la souveraineté nationale tout redevenait possible, ce qui était une simplification outrancière (cf. plus loin), mais séduisante aux yeux de bon nombre de nos concitoyens. Le paradoxe est qu’il a littéralement pillé des analyses produites à la gauche de la gauche (sur la critique de la mondialisation et du libre-échange, sur la défense des services publics, sur le rejet des politiques austéritaires) et qu’il a été le seul à en tirer profit. Car ce n’est pas la pensée de la gauche dite radicale qui a perdu lors de ces élections, bien au contraire, mais ses candidats. Un recensement des thèmes porteurs de la campagne montrerait que nombre de ses thèmes (pas le discours anti-immigrés bien sûr) sont devenus majoritaires dans les esprits, même, pour une partie d’entre eux, chez les électeurs de droite. Tous les sondages l’attestent.

3° Le Front de gauche s’est enlisé dans le débat sur l’euro (en sortir ou pas, défendre un «autre euro » et une « autre Banque centrale »), sans dire que ce n’était là qu’un pan d’une construction européenne qui avait démantelé, de droit ou de fait, les souverainetés nationales. Même s’il avait opté pour une sortie de l’euro pour aller vers une monnaie commune – une excellente idée en soi, mais présentant des risques à soupeser soigneusement ainsi que les moyens pour y parer –  cette sortie n’aurait fait que nous ramener, en majeure partie, à la situation d’avant l’euro. Non, décidément, ce n’était pas le seul problème.

Le Front national, lui, a été beaucoup plus clair, proposant non seulement une sortie (groupée) de l’euro, mais aussi de l’Union.

4° Le Front de gauche n’a pas trouvé les bons arguments pour défendre le maintien d’un projet européen. Il a rabâché, après tant d’autres, que la France était trop petite pour affronter la concurrence avec de grands pays continentaux comme les Etats-Unis, la Chine, la Russie. Rhétorique faible, car tout un chacun pourrait donner une liste de puissances moyennes se portant bien mieux que les pays de la zone euro, Allemagne exceptée. Rhétorique bien faite pour saper le moral des Français.

Le Front national en a fait son beurre. La Nation, redevenue souveraine, retrouvant sa monnaie, pourrait relancer la croissance et l’emploi, reconstituer son industrie en pratiquant un « protectionnisme intelligent ». Et, à ceux qui disaient que seul le cadre européen pouvait sauver la France du déclin, il a eu beau jeu de répliquer que des coopérations pouvaient avantageusement se substituer à ce cadre contraignant et étouffant. Reconnaissons qu’il n’avait pas totalement tort. EADS et l’Agence spatiale européenne avaient été le fait de coopérations. Au lieu de quoi c’est la concurrence qui a fait rage entre les grandes entreprises européennes et la création de « champions européens » a été régulièrement sabordée par la Commission européenne, toute-puissante en matière de concurrence. Le Front de gauche aurait dû s’en tenir aux seules bonnes raisons de maintenir un projet européen (au-delà d’un acquis en matière de droits politiques et sociaux, auquel la signature d’une Charte (enrichie) aurait pu suffire), à savoir : dans un espace économique intégré via le marché unique des marchandises (celui des capitaux et des travailleurs étant une autre affaire), il faut bien quelques normes communes pour encadrer la concurrence entre les entreprises ; des règles sont également indispensables pour contrer la concurrence sociale et fiscale ; une union bancaire l’est aussi pour éviter que des défaillances bancaires ne propagent leurs effets sur d’autres pays ; en matière climatique et environnementale et de transition énergétique, il faut une politique commune ; il faudrait enfin une politique commerciale unifiée pour instaurer un protectionnisme sélectif face aux autres puissances (et non aux frontières de la France). C’est à partir de là que l’on pouvait et que l’on devait remettre sur le tapis la question des institutions politiques européennes.

5° Le Front de gauche n’a rien proposé à ce sujet. Il n’a pas critiqué les propositions cosmétiques ou absurdes pour réduire, comme on dit, le « déficit démocratique européen ». L’élection du Président de la Commission par le Parlement européen ? Elle ne changerait rien à l’architecture institutionnelle européenne et laisserait nos concitoyens indifférents, n’en déplaise au Parti dit socialiste (Martin Schulz, qui c’est ?). L’élection au suffrage universel d’un Président de l’Union, comme le voudrait le MODEM/UDI ? Que faire  d’un illustre inconnu aux pouvoirs de simple médiateur entre les gouvernements ? Un gouvernement économique européen (du moins au niveau de la zone euro) ? Cela devait rester pure affaire intergouvernementale. Renforcer le Parlement européen ? Les citoyens ne sont nullement disposés à accroître les pouvoirs européens, eux qui, dans leur très grande majorité, souhaitent, sondage après sondage, « moins d’Europe ». Rares sont alors ceux qui ont proposé, sans être entendus, des réformes redonnant aux Parlements nationaux des pouvoirs qui leur ont été confisqués. Mais comment cela?

D’abord en rapatriant des compétences. Le paradoxe est que ce soit Nicolas Sarkozy, l’habile, répondant à l’exaspération d’une partie de ses troupes devant une Europe qui se mêle de tout, jusqu’à produire les normes les plus ridicules, qui ait proposé de réduire les compétences européennes « de la moitié au moins », lui qui a été le parrain du Traité de Lisbonne. Mais il n’est pas le seul en Europe : nombreux sont les partis qui ont critiqué l’excès des pouvoirs conférés à la Commission, sans même parler de David Cameron. Le Front de gauche avait de belles occasions d’enfoncer le clou, sur des sujets aussi importants que les aides d’Etat ou le contrôle des investissements dans des secteurs stratégiques, et surtout et enfin les services publics, qui devraient revenir dans le giron national. L’affaire Alstom était l’une de ces occasions en or. Un autre exemple d’actualité est la cacophonie ferroviaire entre la SNCF et Réseau Ferré de France, effet direct de la libéralisation du rail. Ces cas ont été évoqués par Pierre Laurent, mais sans en tirer la conclusion : l’Europe n’a rien à faire là-dedans.

Ensuite en remettant les Parlements nationaux dans le jeu, à travers la constitution d’une seconde Chambre, composée de représentants de ces Parlements. C’est là une idée ancienne, qui avait été défendue par Joshka Fischer, l’ancien ministre des affaires étrangères du gouvernement Schröder. Elle a été reprise récemment par quelques voix en France (celle de Thomas Piketty entre autres), mais uniquement pour la zone euro, et avec un pouvoir législatif limité à quelques domaines de compétence. Je considère qu’il faut aller beaucoup plus loin : cette Chambre haute devrait en toute matière disposer d’un droit de veto suspensif, et même absolu lorsque les intérêts fondamentaux d’un pays sont en jeu. En ce qui concerne les domaines de compétence de ce Parlement bicaméral, ils ne sauraient englober la politique budgétaire, ou du moins, en cas de maintien de l’euro, sa totalité. Pas question donc d’aller plus loin dans le fédéralisme, même avec une base plus démocratique. Je ne peux développer ici le sujet, que j’ai abordé dans une précédente tribune dans L’Humanité.

En conclusion je me demande pourquoi le Front de gauche a largement éludé la question des institutions politiques européennes. Peur de donner dans le nationalisme et de faire le jeu du Front national ? Crainte de paraître anti-européen à l’heure des amalgames médiatico-politiques ? Absence d’accord entre ses composantes ? Position d’attente en attendant que la gauche radicale et le mouvement social européens s’emparent de la question ? Faiblesse de la réflexion ? En tous cas il en paie le prix. Nos concitoyens veulent savoir à quoi sert de jouer le jeu et quelle autre Europe on leur propose, quand tous les partis leur promettent de réformer l’Europe sans jamais leur expliquer comment. Sinon le Front national et ses sinistres alliés européens continueront leur progression.

 

13 mars 2014

Sur les institutions politiques européennes

ARGUMENTS CONTRE UNE « UNION POLITIQUE DE L’EURO »

 

  0n a pu lire, ces temps derniers, sous des signatures collectives, des articles proposant une réforme des institutions politiques pour la zone euro[1]. On pourrait dire : Enfin !, car de telles propositions ne sont pas légion, du moins en France. Elles méritent donc qu’on s’y arrête.

Il ne s’agit pas du tout de ce « gouvernement économique » réclamé par François Hollande et divers autres dirigeants socialistes, qui ne serait qu’un aménagement mineur de l’existant. Les auteurs militent pour une réforme profonde, sur la base d’un double constat : la zone euro, telle qu’elle est, avec une monnaie unique mais une grande hétérogénéité entre les pays qui la composent, n’est pas viable ; elle est gouvernée de manière si peu démocratique que les populations s’en défient de plus en plus. Orientés plutôt à gauche, ils disent très clairement que cette « gouvernance » revient à laisser la main aux marchés, c’est-à-dire aux banques et aux milieux d’affaires : « Il faut permettre, disent-ils, à la démocratie et à la puissance publique de reprendre la main afin de réguler efficacement le capitalisme financier mondialisé ». Comment ?

Ce qu’ils nous proposent est de créer une Chambre parlementaire propre à la zone euro. Ils écartent la solution, suggérée par un groupe de réflexion allemand, qui consisterait simplement à réunir en sessions séparées les députés européens qui appartiennent aux 18 pays de la zone euro. Ils considèrent que l’actuel Parlement européen est trop éloigné des citoyens de ces pays, et ils préconisent donc une nouvelle Chambre, constituée de députés issus des Parlements nationaux, à proportion du poids démographique des différents pays et de la composition politique de ces pays[2]. Néanmoins cette Chambre de la zone euro ne légiférerait pas sur tous les sujets (elle ferait alors concurrence au Parlement de l’ensemble de l’Union), mais uniquement sur certaines questions qui minent la zone euro et la menacent d’éclatement. Lesquelles ?

Il s’agit d’abord de réduire la concurrence fiscale que les Etats s’y livrent et qui fait le jeu des multinationales, expertes en optimisation fiscale, ceci en harmonisant quelque peu l’impôt sur les sociétés, par exemple en « déterminant une assiette commune aussi large que possible et rigoureusement contrôlée » et en fixant un taux minimal de 20%. De même les pays de la zone pourraient s’entendre sur une progressivité de l’impôt sur le revenu et de l’impôt sur le patrimoine afin de contrecarrer l’évasion fiscale et de corriger des inégalités qui n’on fait que croître.

Il s’agit ensuite d’augmenter le budget européen, non par un impôt prélevé sur les ménages, mais par un prélèvement supplémentaire sur les sociétés, de l’ordre de 10% de leurs bénéfices, ce qui permettrait de faire passer ce budget de 1° à 1,5% ou 2% des PIB de la zone et d’impulser ainsi des actions de relance et d’investissement.

Il s’agit enfin de mutualiser une partie des dettes publiques des pays de la zone en créant « un fonds de rédemption des dettes » pour toutes celles qui dépasseraient un certain pourcentage du PIB de chaque pays. Certains experts avaient préconisé un seuil de 60%, mais les auteurs considèrent qu’on ne peut le déterminer a priori : c’est la Chambre européenne qui fixerait chaque année le niveau du déficit commun en fonction de l’état de la conjoncture. Ainsi, si j’ai bien compris, les Etats resteraient responsables de leurs dettes jusqu’à ce seuil, mais c’est la zone euro qui emprunterait collectivement auprès des marchés pour les dettes qui le dépassent, donc à un taux unique. Où l’on retrouve la formule des eurobonds, mais appliquée seulement à une partie des dettes publiques, laquelle devrait tendre vers zéro.

 

Que penser de ces propositions ? Elles représentent, on le voit, un saut dans le fédéralisme fiscal et budgétaire, mais en essayant de lui trouver une assise un peu plus démocratique. Or, je l’ai déjà dit après bien d’autres, la souveraineté populaire ne peut s’exprimer pleinement qu’au sein des Etats-nations, pour toutes sortes de raisons liées à leur histoire, à la singularité de leurs institutions, de leurs coutumes et de leur langue. En outre le projet fédéral n’est pas souhaitable, car il reviendrait à créer un modèle unique sinon de société et de mœurs (l’exemple des Etats-Unis montre que les Etats fédérés sont assez différents à cet égard), du moins de régime politique. Si fédéralisme il doit y avoir, il ne peut être qu’un fédéralisme « de subsidiarité ».

Les auteurs en ont une certaine conscience quand ils soutiennent qu’« il faut moins d’Europe sur les sujets sur lesquels les pays membres peuvent se débrouiller tous seuls, plus d’Europe quand l’Union est indispensable ». Mais le sous-entendu est que ces pays sont trop petits pour peser sur la scène mondiale, ce pour quoi ils auraient besoin d’Europe. Voilà qui est discutable au moins pour les grands pays de l’Union, mais surtout qui élude la problématique de la souveraineté. Ils notent certes que « trop souvent l’Europe se montre stupidement intrusive sur des sujets secondaires et pathétiquement impuissante sur les sujets importants ». Mais cette formulation ne dit rien des questions qui seraient précisément importantes pour cette souveraineté, telles que la maîtrise des services publics, des investissements directs étrangers qui les menaceraient, ou encore celle des aides d’Etat. Les auteurs se contentent de dire qu’« il ne s’agit pas de mettre en commun la totalité de nos impôts et de nos dépenses publiques ».

Une harmonisation fiscale serait assurément nécessaire, et la proposition des auteurs, quoique modeste, est bienvenue. Il en va de même pour un impôt européen, mais celui-ci devrait d’abord servir à aider les pays hors zone euro en vue de cette harmonisation. Or il n’en est pas fait mention, et, dans ces conditions, la concurrence fiscale se poursuivrait, notamment à travers les délocalisations dans ces pays. Enfin l’harmonisation sociale, tout aussi fondamentale, est négligée. Dans ces deux domaines c’est bien de plus de fédéralisme qu’il faudrait.

En revanche le fédéralisme budgétaire corsèterait les politiques économiques des pays de la zone euro, là où ils devraient récupérer des moyens d’action. C’est le sens de propositions venant d’autres bords, à savoir que les Etats aient la faculté de faire financer par leur propre banque centrale soit leurs déficits budgétaires, soit, comme je l’ai avancé[3], leurs investissements d’avenir.

C’est là que se repose la question des institutions. Une Chambre propre à la zone euro retirerait aux Etats tout pouvoir de s’opposer aux mesures fiscales et budgétaires qui seraient contraires à l’intérêt national. Leurs députés devraient toujours s’incliner devant la majorité, aussi courte fût-elle. Le ministre des finances qui serait institué, fort de cette majorité qui aurait voté son budget, aurait toute latitude pour conduire la politique de la zone. Les auteurs font même allusion à un futur gouvernement de la zone, dont on ne comprend pas bien si ses pouvoirs iraient au-delà des questions fiscales et budgétaires, et notamment s’il interviendrait aussi sur la politique monétaire, via un changement de statut de la BCE, dont il n’est pas question dans l’article.

Si l’on veut vraiment que les Parlements nationaux retrouvent efficacement voix au chapitre, il faut effectivement qu’il existe une deuxième Chambre qui les représente. C’est dans ce sens que j’ai proposé la création d’une Chambre haute, sorte de Sénat qui disposerait d’un pouvoir de veto suspensif et même d’un pouvoir de veto absolu (non plus à la majorité, mais selon une minorité qualifiée), quand des intérêts nationaux sont gravement mis en cause. Là-dessus je rejoins tout à fait les auteurs, quand ils récusent la possibilité pour le Conseil de se transformer en Chambre haute : il est en effet « impossible de représenter un pays par une seule personne, sauf à se résigner au blocage qu’impose l’unanimité ». Mais, en outre, l’exécutif ne représente que la majorité au pouvoir dans un pays, même s’il est soucieux d’obtenir des votes parlementaires pour toutes les grandes décisions (ce qui n’est pas le cas dans notre monarchie républicaine).

Notons enfin que l’union politique de l’euro, souhaitée par les auteurs, se limiterait aux domaines sus-mentionnés. Dans tous les autres domaines de compétence tout continuerait à fonctionner comme aujourd’hui. Le pouvoir d’initiative et de sanction de la Commission européenne, le pouvoir décisionnel du Conseil et du Parlement européen, le pouvoir juridictionnel de la Cour de Justice seraient tout aussi « intrusifs » dans la vie des nations.

Ces propositions constituent donc une cote mal taillée. On l’aura compris, leurs auteurs ne sont pas des fédéralistes à tout crin, ils veulent surtout sauver la zone euro, en redonnant un rôle aux Parlements nationaux et en restreignant le champ de l’intergouvernementalité. Pendant ce temps-là, certains fédéralistes convaincus proposent au contraire de sacrifier, au moins temporairement, l’euro, pour sauver l’Europe de leurs vœux[4]. La confusion restera grande tant que le fédéralisme lui-même ne sera pas sérieusement remis en question.



[1] « Pour une union politique de la zone euro », avec notamment les signatures de Pierre Rosanvallon, Guillaume Duval et Thomas Piketty (Le Monde du 16 février 2014), et « Pour une communauté politique de l’euro », avec notamment les signatures, sous le sigle Groupe Eiffel, de Jean-Louis Bianco et de Sylvie Goulart (Le Monde du 15 février 2014). Le philosophe Habermas plaide aussi pour « une Euro-union », sans qu’on sache bien comment fonctionnerait cette « démocratie supranationale ancrée dans des Etats-nations » (« Repolitisons le débat européen », in Le Monde du 35 févier 2014).On s’attachera ici au premier texte, le plus détaillé et le plus ambitieux, auquel sont empruntées les citations.

[2] Le groupe Eiffel, préconise, lui, l’élection de ce Parlement par tous les Européens concernés (ceux de la zone euro).

[3] Cf. Tony Andréani, Crise européenne. Posologie du fédéralisme, Note de la Fondation Gabriel Péri, mars 2013.

[4] Cf. « Aimer l’Europe, haïr l’euro », in  du 22 février 2014.

29 août 2013

Pour un fédéralisme de subsidiarité

L’Union européenne est mortelle…a moins que

 

On partira de ce simple constat : il n’y a plus de politique française, au sens fort du terme, depuis que la France a ratifié le Traité de Lisbonne et le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG). Le gouvernement s’est lié les mains. Il est désormais sous la coupe de la Commission, qui décide, pour l’essentiel, de ce qu’il doit faire. On le sait, celle-ci a accordé un délai de deux ans pour le retour à un déficit de 3%, mais en posant ses conditions : la réduction des dépenses publiques et la réalisation de « réformes structurelles », censées sauver le pays du chômage et de sa panne de croissance. La question que beaucoup se posent est de savoir si ces injonctions ont des chances de succès, quand ont sait que, dans d’autres pays, elles ont aggravé la situation. Mais la question va plus loin : ces remèdes ne vont-ils pas, de proche en proche, tuer une Union déjà bien malade ? Au lieu de la guérir, ne vont-ils pas la conduire vers sa phase terminale ? Ma conviction est que la crise de la zone euro n’est que le révélateur d’une crise systémique, d’une crise de l’Union européenne elle-même, et que, si celle-ci ne change pas ses fondamentaux, elle est condamnée, à plus ou moins brève échéance.

En effet la question centrale est celle de son organisation politique : fédéralisme ou pas, et, si oui, quel fédéralisme ? Aujourd’hui, de toutes parts, on dit que la solution au marasme européen réside dans une plus grande « intégration », dans une « union politique », dans une marche vers le fédéralisme, et les propositions, sur lesquelles je reviendrai, abondent en ce sens. Or, ce que je voudrais montrer est que ce fédéralisme est déjà bien avancé, mais sous la forme de ce qu’on pourrait appeler un « pseudo-fédéralisme technocratique », par opposition avec un véritable fédéralisme. Mais un véritable fédéralisme est-il possible dans un Vieux Continent où les nations pèsent de tout leur poids historique et restent le seul lieu effectif de la démocratie ?

 

Le pseudo-fédéralisme existant

 

Dans un véritable Etat fédéral, les législations peuvent différer d’un Etat à l’autre, mais il y a une Constitution fondamentale, qui fixe les règles politiques de base. Des lois fédérales harmonisent plus ou moins les règles fiscales et sociales. La monnaie est unique, et gérée par un système de banques centrales, et la politique monétaire en dépend, mais sous le contrôle du gouvernement, au moins dans la mesure où il fixe les objectifs. Il existe un important budget fédéral, permettant une politique budgétaire unifiée. Les Etats sont en concurrence les uns avec les autres, certains sont dynamiques, d’autres peuvent être au bord de la faillite, mais le budget fédéral vient les aider, par des transferts, à équilibrer leur budget. L’Etat fédéral peut soutenir des secteurs ou des entreprises en difficulté, favoriser des « champions nationaux ». Dans l’Union européenne il n’existe pas grand-chose de cela. Seule la monnaie est une véritable institution fédérale, mais elle est totalement indépendante, de par ses statuts même, des Etats. Les règles fiscales et sociales sont profondément différentes, l’harmonisation ayant été et restant réduite au minimum. Le budget fédéral est très faible (de vingt fois inférieur en pourcentage au budget états-unien). La concurrence entre Etats est la règle fondamentale. Il y a bien des aides européennes aux régions, mais elles sont strictement limitées (ce sont les fonds structurels de cohésion – 1/3 du maigre budget européen). Les politiques communes le sont également (la PAC, les aides à la recherche etc.). Les aides d’Etat aux entreprises sont proscrites, au-delà d’un certain montant. Des champions européens peuvent être bloqués au nom de l’interdiction des abus de position dominante.

En revanche les politiques budgétaires des Etats sont corsetées depuis le pacte de stabilité, et maintenant ligotées par l’effarant TESG. Celui-ci, rappelons-le, exige que le déficit structurel des Etats membres ne dépasse par 0,5% du PIB par an, sous le contrôle de la Commission et sous peine de lourdes sanctions financières. Ce qui signifie qu’un Etat ne peut, s’il ne dispose pas d’excédent budgétaire, s’endetter pour financer ses investissements d’avenir, ce que les entreprises font tous les jours.

L’idée d’une discipline budgétaire est une conséquence logique de la monnaie unique. En effet à partir du moment où les Etats ont perdu la maîtrise de leur politique monétaire, ne peuvent ni influer sur les taux directeurs et autres instruments de la Banque centrale européenne, ni dévaluer, ils n’ont plus de leviers monétaires pour agir sur la croissance (à la différence des Etats-Unis, du Royaume-Uni, ou, tout récemment, du Japon), et risquent de voir leur dette s’envoler quand cette croissance est en panne, ou, pire, en cas de récession. Or, dans un contexte où les dettes publiques sont financées par les marchés financiers, les taux d’intérêt exigés par ces derniers, quand ils doutent de la solvabilité d’un Etat et/ou de son maintien dans la zone euro, aggravent les déficits et entraînent la dette dans une spirale. Pour éviter qu’un pays ne rembourse pas ses créanciers et soit mis au ban des marchés financiers, les autres doivent l’aider, non directement par des transferts (ce qui est interdit par les Traités), mais en lui prêtant, et, pour cela s’endetter. Donc ils sont conduits à exiger que ce dernier « revienne dans les clous » pour ne pas avoir à lui prêter sans fin, et c’est ainsi qu’une troïka, mandatée par les gouvernements, vient éplucher leurs comptes et exiger d’eux en contrepartie des « réformes structurelles ». Quand un pays n’est pas encore dans ce cas, mais menace d’y tomber, on prendra les devants pour le ramener à des finances saines. Si le principe paraît justifiable, il faut voir comment il est appliqué, et où il conduit.

 

Les strictes limites et les formes impératives du fédéralisme monétaire. Ses effets.

 

La banque centrale européenne ne peut prêter aux Etats. C’est le premier point. La BCE a certes lancé des programmes d’achat d’obligations publiques, mais uniquement sur le marché secondaire (celui de la revente), pour faire baisser les taux demandés par les marchés à certains Etats, et elle ne le fait que sous conditions, c’est-à-dire que ces Etats soient éligibles au « mécanisme européen de stabilité », dont je vais parler dans un instant. Ce sont donc d’abord aux Etats de prêter à d’autres Etats, mais sous quelle forme ?

Premièrement il ne s’agit pas d’une mutualisation des dettes, que nombre d’économistes et de dirigeants politiques considèrent comme le tournant à prendre pour un vrai fédéralisme. Des « eurobonds » (c’est-à-dire des emprunts obligataires effectués par la communauté des pays de la zone euro en tant que telle) ont été écartés. Le « mécanisme européen de solidarité », institué le 8 octobre 2012, est abondé par les Etats (y compris ceux qui sont en grande difficulté),  a été approuvé par les parlements nationaux, et sa capacité d’emprunt sur les marchés a été fixée de telle sorte qu’il ne fasse crédit que de manière très limitée (700 milliards d’euros). C’est donc un fédéralisme où la solidarité est a minima, les Etats « vertueux » ne voulant pas payer pour les autres. D’autres pistes ont également été écartées.

Deuxièmement les aides apportées doivent être considérées pour ce qu’elles sont : des prêts certes à taux moins élevés que ceux qui seraient réclamés par les marchés financiers, mais à taux conséquent, exactement comme une banque privée qui fait crédit à des particuliers. Tout ce que l’on peut dire est que, en attendant le remboursement, ces emprunts accroissent la dette des pays emprunteurs ou ne peuvent servir à autre chose.

Troisièmement ces prêts sont soumis à des conditions impératives, qui rappellent les fameux ajustements structurels du FMI imposés aux pays du Tiers monde endettés. Ces conditions sont toujours les mêmes : réduire les dépenses de l’Etat, dont le nombre de fonctionnaires et leurs traitements, privatiser des entreprises publiques, réduire la protection sociale, donc en particulier le niveau des retraites, abaisser les impôts qui pèsent sur les entreprises pour améliorer leurs marges, flexibiliser le marché du travail, ouvrir à la concurrence des métiers jusque là réglementés, instaurer plus de concurrence dans les services publics, tout cela avec le double objectif proclamé de diminuer le déficit public et la dette publique et d’améliorer la compétitivité des entreprises et du pays dans son ensemble.

Le résultat est proprement stupéfiant. La récession a touché tous les pays « aidés » de manière spectaculaire, les taux de chômage y ont atteint des sommets, la protection sociale a été largement démantelée, les taux de pauvreté se sont accrus mais la richesse n’a pas été touchée, ou à peine écornée. Ces taux, qui ont la sécheresse des statistiques, cachent des drames humains à n’en plus finir. Mais cela n’a aucunement permis à l’économie de la zone euro (je me limiterai à elle) de rebondir. Au contraire celle-ci plonge, depuis quelques trimestres, dans la récession, car la stagnation ou la baisse des revenus salariaux (y compris les revenus indirects) a déprimé la demande globale. Comme le gros des échanges s’effectue à l’intérieur de la zone, si un pays gagne en compétitivité, ce sont les autres qui en pâtissent ; s’il fait des excédents commerciaux, ces excédents signifient des déficits pour les autres. La compétition entre eux se fait sous la forme de « déflations salariales » (l’Allemagne ayant montré l’exemple et la voie à suivre) dans une logique sans fin (faudra-t-il atteindre le niveau de salaires du Bangladesh ?). Qui plus est, certains dommages sont irréversibles. Pour ne prendre que l’exemple du chômage, le travail n’est pas un facteur qu’on démobilise ou qu’on remobilise à volonté. Les compétences ne se transmettent plus et, au bout d’un certain temps, se perdent. Les chômeurs se rabattent sur les emplois disponibles les moins qualifiés, ceux qui représentent une moindre valeur ajoutée, ou se débrouillent avec le travail au noir, qui ne paiera ni impôts ni cotisations. Bref ces politiques d’aides conditionnées non seulement ne laissent guère de choix aux gouvernements, mais sont littéralement suicidaires. Et les signaux de reprise évoqués depuis quelque temps ne doivent pas faire illusion, quand on sait que les dettes publiques continuent à se creuser et le chômage à augmenter dans les pays du Sud européen (sans parler de la crise bancaire). Comment comprendre qu’on en soit arrivé là ?

 

 Les dessous de ce fédéralisme monétaire et budgétaire

 

Ce pseudo-fédéralisme – ce fédéralisme sans Etat central et sans vraie solidarité – n’est pas un accident de parcours, un mauvais chemin emprunté en situation de crise, il est l’horizon de la construction européenne depuis ses débuts, il est, pourrait-on dire, inscrit dans ses gènes.

Un peu d’histoire nous montrerait qu’il a été concocté pendant la seconde guerre mondiale par des cercles libéraux, en Allemagne comme en France, qui avaient en horreur toutes les formes d’intervention de l’Etat dans l’économie, le planisme, les entreprises publiques, l’Etat providence lui-même. Ils ne voyaient de bonne économie que dans l’entreprise privée, les contrats, la libre circulation des marchandises, des services, des travailleurs et des capitaux, la « bonne allocation » des ressources par les forces du marché.  Pour eux la monnaie devait être neutre et stable, et la banque centrale soustraite aux influences politiques. Et le meilleur moyen de garantir que les Etats nationaux seraient privés de pouvoirs était un Etat fédéral, dont Hayek était un chaud partisan. Ce libéralisme était cependant un « ordo-libéralisme », après les faillites d’un libéralisme sans règles. L’Etat avait une fonction bien précise : fixer les règles qui assurent une concurrence libre et non faussée, c’est-à-dire une concurrence sans cartels, sans acteurs dominants, et sans aides d’Etat. Secondairement l’Etat pouvait préparer les acteurs économiques à ce fonctionnement ou atténuer ce qu’il pouvait avoir de brutal. C’est cela que signifiait l’économie sociale de marché, sur laquelle on a commis beaucoup de contresens, ainsi que sur le modèle social-démocrate à l’allemande (dont le propre était qu’il laissait aux partenaires sociaux le soin de fixer les contrats de travail). Or, c’est tout cela que l’on trouve déjà dans le Traite de Rome de 1957, soit de manière très précise (s’agissant du marché intérieur à construire, avec les quatre libertés de circulation), soit à titre d’objectifs à atteindre. Pendant deux décennies les Etats ont gardé une grande partie de leur liberté, ce dont a témoigné l’existence de la « planification à la française ». Le ver était pourtant dans le fruit de la politique gaullienne et ce sont les présidents suivants qui vont le laisser agir (Pompidou, l’ancien banquier, qui limite en 1973 le financement direct de la dette publique par la Banque de France, Giscard d’Estaing et son premier ministre Raymond Barre, qui continuent à désengager l’Etat). Mais c’est Jacques Delors qui va, en mettant en œuvre un projet concocté par l’European Round Table, impulser le marché unique, successeur du marché commun (on abolit tous les obstacles non-tarifaires) et préparer le traité de Maastricht, qui devait conduire à la monnaie unique. Il y a en réalité une formidable continuité dans ce projet fédéraliste inspiré de l’ordo-libéralisme, dont le principe est non un gouvernement selon les volontés populaires, mais une administration, une « gouvernance » selon des règles fixées une fois pour toutes. La grande crise financière et économique de 2008, et la crise des dettes qui s’en est suivie, va être l’occasion rêvée pour parachever le pseudo-fédéralisme qui était en germe depuis le début.

Il faut préciser maintenant les finalités d’un tel fédéralisme. Il est d’abord au service des entreprises, dans la mesure où il vise à réduire les contraintes administratives, qui gênent leur liberté d’action, et les « charges », qui réduisent leur profitabilité. Toute harmonisation sociale et fiscale  de quelque ampleur leur nuirait, parce qu’elle risquerait de se faire par le haut, donc d’augmenter ces charges. Remarquons à ce propos que c’est seulement tout récemment que les principaux Etats européens ont annoncé leur intention de s’attaquer aux paradis fiscaux, y compris au sein de l’Union, et de réduire l’optimisation fiscale - et ceci bien après que les Etats-Unis et la Grande Bretagne même eurent engagé le processus. Ce n’est pas tant  par conviction, que sous l’empire de la nécessité, parce qu’ils voyaient ainsi des milliards de recettes fiscales leur échapper (dans le cas de la France, elles correspondraient à la totalité de l’impôt sur le revenu). En fait la concurrence entre Etats, qui permettait aux grandes entreprises, de pousser vers le moins-disant social et fiscal, est aussi un des fondements de la construction européenne, dans l’idée que, plus ils se feront concurrence, plus l’économie européenne sera performante, comme dans le cas de la concurrence entre entreprises. Ce pseudo-fédéralisme est aussi au service des banques, et plus généralement des institutions financières. Il n’est pas question de leur faire payer une partie au moins des dettes pour les risques qu’elles ont inconsidérément pris (sauf dans le cas de la Grèce, où la facture était légère, et dans celui de Chypre, où elle ne concernait que les banques locales), ni encore moins de les priver du juteux marché des dettes d’Etat. Il n’est pas question de séparer leurs activités de crédit de leurs activités de marché, mais seulement de parer aux risques systémiques qu’elles pourraient à nouveau faire courir à l’économie, en instituant une union bancaire de portée très limitée.

On peut dire ainsi que l’Union européenne, loin de représenter une troisième voie, que le « capitalisme rhénan » aurait particulièrement incarnée, est en réalité la terre d’élection du néo-libéralisme, un espace dévoué aux forces du marché sans équivalent dans le monde. Il n’est pas surprenant non plus que ce soit la région du monde la plus touchée par la crise du capitalisme financiarisé. Tout cela devrait être évident aux yeux des élites dirigeantes, et pourtant elles continuent dans le même sans, avec une obstination qui ne peut s’expliquer que par un dogmatisme intéressé et qui n’a été possible que parce qu’elles ont réduit la démocratie à une simple façade. C’est le point que  je vais aborder maintenant, de manière très succincte.

 

Un fédéralisme foncièrement anti-démocratique.

 

Dans ma brochure, j’ai parlé d’une véritable nomenklatura européenne, c’est-à-dire une couche dirigeante qui se coopte, qui dissimule son action et cache soigneusement ses privilèges. Je recommande ici la lecture d’une enquête très éclairante de deux journalistes, Christophe Deloire et Christophe Dubois, Circus politicus. Le cœur de cette nomenklatura se situe dans la Banque centrale européenne, une émanation des milieux bancaires internationaux, la Commission européenne, une petite armée de fonctionnaires qui passe le plus clair de son temps à produire une montagne de normes en tout genre, et la Cour de Justice de l’Union européenne, composée de magistrats qui sont de farouches dévots des Traités et ont accouché d’une impressionnante jurisprudence à valeur législative. Toutes ces institutions, dont les têtes ne sont ni désignées ni contrôlées par les Parlements nationaux ni par le Parlement européen, agit dans le plus grand secret. Ce noyau est mis en selle par des gouvernants, des chefs de partis politiques, des hauts fonctionnaires des administrations nationales, tous voués à la même cause. Et ces gens se rencontrent régulièrement dans des cercles discrets, tels que la Commission Trilatérale et la Conférence Bildenberg. La Commission est en relation régulière avec la Table ronde des industriels européens. Et, autour de cette nomenklatura, gravitent des armées de lobbyistes (pour la plupart représentants des entreprises privées), de cercles de réflexion, de comités de conseil, de cabinets de juristes. Ce que je soutiens est que ceci n’est pas par hasard : les néo-libéraux de tendance ordo-libérale se sont toujours méfiés des scrutins, des exigences populaires, des aléas électoraux, et ont milité ouvertement pour des gouvernements de sages et d’experts.

 Le problème est que ce qu’on appelle, d’un drôle d’euphémisme, le « déficit démocratique » est devenu abyssal et que ce qu’on appelle « l’euroscepticisme » va de jour en jour grandissant. C’est ce qui a conduit la nomenklatura et un certain nombre de gouvernants à chercher à donner une onction démocratique à ce système. Je passerai en revue les principales propositions.

On aurait pu s’attendre à ce qu’elles soient venues de la gauche française. Non, c’est la droite allemande qui les a lancées. Angela Merkel a évoqué l’élection du Président de la Commission au suffrage universel de tous les Européens, proposition si peu réaliste, vu ses difficultés techniques et l’impossibilité pour la quasi-totalité des électeurs d’identifier les candidats, qu’elle ne pourrait qu’être abandonnée au profit d’une élection, au mieux en bonne et due forme (ce qui n’est nullement le cas pour l’élection à venir l’an prochain) par le Parlement européen – un Parlement que les gens ne connaissent guère et pour lequel ils votent très peu. En tous cas, elle suppose que la Commission demeure ce qu’elle est, cet appareil d’Etat technocratique qui correspond aux réquisits de l’ordo-libéralisme. Une deuxième proposition a été celle de l’élection du Président de l’Union au suffrage universel. Dans un système pseudo-fédéral comme l’est celui de l’Union, ce Président ne pourrait guère être qu’un coordonnateur comme l’est actuellement le Président du Conseil européen, Herman Van Rompuy. Quels sont les citoyens qui vont se mobiliser pour une élection de si faible portée ? Une troisième proposition est celle de la transformation du Conseil européen en une deuxième Chambre : on ne peut mieux dire que la Commission deviendrait le véritable gouvernement, dont le Président pourrait être désigné conjointement par elle et par le Parlement (elle est portée par le Ministre allemand des affaires étrangères). On ne sait dans quelle mesure ces propositions sont plus que de l’affichage politique, mais on voit bien dans quel sens elles vont : donner une onction démocratique à un pseudo gouvernement fédéral. Elles diffèrent des dernières propositions de « l’initiative » de François Hollande : créer un gouvernement économique de la zone euro, avec un président stable…un gouvernement qui existe déjà, mais de manière informelle (c’est l’Euro-groupe des  ministres de l’économie, qui se réunit tous les mois). Hollande ajoute que ce gouvernement devrait « harmoniser la fiscalité et commencer à faire acte de convergence sur le plan social par le haut ». Vieilles idées françaises qui n’ont guère de chance de voir le jour. Pourquoi ?

Le fédéralisme à la Hollande consiste à renforcer l’intergouvernemental, de manière à contrebalancer le pouvoir de la Commission et même celui de la BCE. Ce gouvernement économique pourrait ainsi décider, de manière discrétionnaire, des politiques qui devraient être menées dans chacun des Etats membres de la zone euro. Or l’Allemagne n’en veut pas, pour deux raisons : un tel gouvernement ne correspond pas à sa conception d’une gouvernance selon les règles (le pseudo-fédéralisme technocratique dont j’ai parlé) ; et, prolongeant la prééminence de l’exécutif propre à la V° République, il contournerait les Parlements nationaux, et tout d’abord le Bundestag. Elle semble certes s’y être ralliée, dans la « contribution franco-allemande » qui vient d’être signée par François Hollande et Angela Merkel, (laquelle n’a guère trouvé d’écho au Conseil européen de Juin), mais la coordination prévue a sans doute pour elle un autre sens. En réalité l’Allemagne entend renforcer le rôle de la Commission, en faire une instance d’arbitrage entre les Etats et le véritable exécutif de décisions prises certes par le Conseil (et, dans les domaines de la co-décision, le Parlement). D’autre part elle exigera une validation par les Parlements nationaux. Quand à l’harmonisation fiscale et sociale, elle est contraire à la concurrence entre Etats qui, plus d’un demi-siècle après le Traité de Rome, reste de règle et en vigueur (même des coopérations renforcées en matière de fiscalité des entreprises et ou de taxe sur les transactions financières peinent à progresser). La « contribution franco-allemande » fait mention de cette harmonisation, évoquant la « mise en place au niveau national » de salaires minimaux, mais cela ne mange pas de pain.

J’évoquerai une dernière proposition, qui pourrait être novatrice : la création d’un deuxième Chambre, composée de représentants des Parlements nationaux (elle est venue du Ministre allemand de l’Economie). Mais on ne sait pas si ce serait une Chambre basse, comme le Sénat français, ou une Chambre avec plus de pouvoir, comme le Bundesrat allemand. Et surtout quelle serait l’étendue d’un éventuel pouvoir législatif bicaméral ?

 

Le fantasme d’un véritable fédéralisme européen

 

Sur le papier l’idée est économiquement séduisante. Les écarts de politique économique entre les pays créent des déséquilibres, notamment dans les balances commerciales : c’est ainsi que le soutien à la demande, en France par exemple, a joué au bénéfice d’une Allemagne qui la comprimait et déséquilibré la balance entre les deux pays. Les écarts dits de compétitivité ont profité aux pays, surtout l’Allemagne, qui ont pratiqué, une déflation salariale. Mais, si tous les pays se mettent à pratiquer la même politique de l’offre, surtout en période de basses eaux, les déséquilibres ne se résorberont qu’au prix d’une crise générale. Il faudrait donc que les pays s’entendent pour effectuer une relance coordonnée. Plus généralement ils devraient tout harmoniser. Mais ce fédéralisme là, qui implique un très large affaiblissement des souverainetés nationales, est une vue d’économistes, pour lesquels les acteurs économiques sont des êtres désincarnés, identiques d’un pays à l’autre.

Le principe de réalité nous montre qu’il n’en est rien : chaque pays a son histoire, sa langue, sa tradition et ses institutions politiques. Comme le disait De Gaulle, « on ne fait pas une omelette fédérale avec ces œufs durs que sont les nations ». Il faut aller plus loin : casser les souverainetés conduirait, dans ces conditions, à tarir la vie démocratique et à renoncer à toute inventivité politique – et c’est bien ce à quoi nous assistons. Un fédéralisme poussé, même s’il n’était plus d’essence technocratique, serait mortifère. Alors la tentation est grande de rebrousser chemin, vers une simple coopération entre Etats-nations, comme il en existe plusieurs dans le monde. Mais il faudrait revenir fortement en arrière. En ce qui concerne la monnaie, on ne retournerait pas entièrement aux monnaies nationales, mais on les articulerait à une « monnaie commune », une sorte de système monétaire européen renouvelé (les monnaies nationales ne seraient convertibles qu’entre elles, selon des parités fixes, mais modifiables, et les échanges avec le monde extérieur se feraient uniquement avec la monnaie commune). C’est là une proposition réaliste – on aurait même dû s’en tenir à elle, et non passer à une monnaie unique. Mais c’est aussi tout le marché unique qu’il faudrait remettre en question, avec sa circulation entièrement libre de marchandises et des services, et ses corollaires (l’interdiction des abus de position dominante et de la plupart des aides d’Etat). Non seulement ce serait un Big Bang (il faudrait changer l’intégralité des Traités), mais ce serait probablement dommage : réglé autrement, le marché unique a ses avantages, notamment en matière de transactions et de tarif extérieur commun, et pour faciliter des politiques communes en matière d’énergie, de transports, de recherche-développement etc. C’est pourquoi, si nous voulons sortir de l’impasse actuelle et en même temps éviter les risques et les dommages liés à une désintégration de l’Union, il faudrait trouver une autre issue. Voici comment, quant à moi, je l’envisage. Je laisse de côté la discussion des stratégies de rupture, qui ont toutes, à mon avis, le défaut de ne pas dire ce que pourrait être une autre Europe, et j’en viens au fait.

 

Pour un fédéralisme de subsidiarité

 

Je le résumerai en une formule : ce qu’il faut de fédéralisme, et pas plus. Et j’en détaille les points essentiels.

Chaque Etat doit rester libre de définir, avec une condition dont je vais parler, sa politique budgétaire, donc le niveau de son déficit et de sa dette, et ceci même au sein d’un espace monétaire unifié (je suppose donc le maintien de l’euro, ou son rétablissement, après une phase transitoire de passage par une simple monnaie commune, servant de pivot aux monnaies nationales restaurées). Cela suppose qu’il se libère de l’étau des marchés financiers. Comment ? Il ferait appel pour financer sa dette d’abord aux épargnants nationaux (comme le fait le Japon), ensuite aux investisseurs institutionnels résidents, en leur imposant des quotas d’achat de ses obligations publiques, enfin à sa propre Banque centrale, laquelle achèterait directement une partie de ses obligations. C’est ce troisième mode de financement qui, évidemment, fait le plus problème : comment cela est-il possible dans le cadre d’une Banque centrale européenne et d’une monnaie unique, à l’encontre du dogme le mieux établi de la construction européenne et le plus jalousement défendu par l’Allemagne ? Je dois préciser ici que ce financement direct, par la Banque de France par exemple, ne concernerait en aucun cas les dépenses de fonctionnement de l’Etat, mais uniquement celui de ses dépenses d’investissement (condition pour éviter l’inflation). A cet égard on acceptera tous les contrôles par la BCE. Techniquement cela ne présente aucune difficulté, mais politiquement ? Supposons qu’un grand Etat comme la France en évoque la possibilité et qu’il trouve des alliés, même parmi des gouvernements de droite pris à la gorge par l’austérité, il pourrait se trouver une majorité des voix au Conseil pour l’accepter. Il resterait aux autres Etats à prendre leurs responsabilités. Supposons encore qu’un grand Etat comme la France se trouve isolé, mais décide de passer outre, au nom de l’intérêt supérieur du pays. Seuls des Etats peuvent l’exclure de la zone euro. Dans les deux cas, que ferait l’Allemagne ? Prendrait-elle le risque de l’explosion d’une zone euro qui lui apporte tant d’avantages ? J’en doute, mais, si c’était le cas, la situation ne serait pas pire qu’aujourd’hui. Avant cela, la simple menace de créer, à des fins limitées et donc dans des quantités limitées, un euro national ne ferait-elle pas réfléchir la nomenklatura européenne ? Je laisse la question en suspens pour poursuivre.

Le fédéralisme subsidiaire comportera donc moins de fédéralisme budgétaire. En revanche il admettra plus d’union bancaire – une union nécessaire dans un espace économique où les grandes banques son présentes partout et où elles présentent des risques systémiques graves. Je ne développe pas ce point, mais je ferai seulement remarquer qu’aujourd’hui cette union bloque sur les deux questions décisives de la garantie des dépôts, qui ne serait que limitée, et d’un Fonds alimenté par les banques pour servir à liquider des banques qui seraient en faillite. Les lobbies bancaires veillent au grain.

Dans les domaines fiscal et social il faudrait aller aussi vers plus de fédéralisme à des fins d’harmonisation, afin de mettre un terme à la concurrence déloyale entre Etats. Mais cela n’est possible que si l’on aide, avec des fonds structurels conséquents, les pays qui ont besoin de bas standards pour se développer, à les élever progressivement en contrepartie de ce soutien. Tout cela suppose une refonte complète des Traités et un changement radical des institutions politiques.

J’en viens donc aux institutions politiques : que signifierait ici un fédéralisme subsidiaire ?  

C’est d’abord un fédéralisme qui rendrait aux pouvoirs nationaux des compétences qui n’auraient jamais dû leur être retirées. Je pense ici d’abord et avant tout au champ des services publics, qui sont l’assise de la citoyenneté politique, sociale et économique, qui fournissent à cet effet des biens sociaux – et non des biens publics au sens de la théorie néo-classique ou ces maigres services d’intérêt général qui représentent, dans les Traités, un filet de sécurité minimal. Comme la citoyenneté reste, fondamentalement, liée à l’espace de l’Etat-nation, ils doivent revenir à ce dernier. Et l’on en finira ainsi, pour les pays qui le souhaitent, avec leur soumission obligée, dès que ces biens sont au moins partiellement marchands, aux règles de la concurrence libre et non faussée (par les aides d’Etat), et à leur privatisation, de droit ou de fait (je pense dans ce dernier cas à l’obligation qui est faite aux entreprises publiques d’être gérées comme des entreprises privées).

C’est ensuite un fédéralisme qui redonne aux Parlements nationaux voix au chapitre, à la différence de l’actuel système intergouvernemental, où les décisions sont prises dans le dos des peuples, lors de laborieuses tractations qui se passent dans le secret des Conseils européens, des Conseils des ministres, et, en amont, dans le coulisses du COREPER (le comité des représentants permanents), ou dans les contacts tout aussi obscurs entre hauts fonctionnaires des  administrations nationales, notamment ceux des Ministères de l’économie. Le Parlement européen ne peut remplir cet office de représentation des intérêts nationaux, parce qu’il n’est pas élu sur des mandats précis et qu’il est bien trop loin des citoyens. C’est pourquoi je reprends l’idée d’une deuxième Chambre, une Chambre des nations, qui serait une Chambre haute, dotée, comme l’est le Bundesrat allemand, d’un pouvoir de veto suspensif (appelant une nouvelle discussion à la Chambre basse, c’est-à-dire l’actuel Parlement européen), voire absolu, sur telle ou telle qui serait à la fois contraire à un intérêt national et sans aucune justification sérieuse d’ordre technique. Les lois seraient adoptées au terme d’une navette entre les deux Chambres, qui ne serait pas plus compliquée que l’actuelle navette entre notre Assemblée nationale et notre Sénat, ou que le processus de codécision entre le Conseil européen et le Parlement européen (processus qui disparaîtrait). Je n’entrerai pas ici dans le détail de la composition de la Chambre haute ni des majorités requises, mais il serait évidemment très important.

Le fédéralisme de subsidiarité retrouverait un visage démocratique en ce que le Parlement y serait désormais le seul législateur. On sait que, actuellement, la Commission a le monopole de l’initiative législative, du moins en théorie – je dis en théorie, car elle est en général fortement sollicitée par le Conseil, voire par le Parlement. C’est là une situation aberrante d’un point de vue démocratique, comme si nos administrations nationales pouvaient seules proposer des lois - à moins que la Commission ne devienne un véritable gouvernement, et ce ne serait pas mieux. Le Parlement européen devrait au contraire avoir, conjointement avec le Conseil, tout le pouvoir de l’initiative législative, et ce sont les deux Chambres qui, en fin de compte, et elles seules, voteraient les lois, comme dans toute démocratie nationale.

Enfin le Conseil deviendrait le gouvernement de l’Union. Les chefs d’Etat et de gouvernement ne seraient évidemment pas élus par ces Chambres, mais ils seraient responsables devant elles, devant leur présenter un programme, obtenir leur confiance, et revoir leur copie en cas de vote de défiance. Quand à la Commission, elle ne serait plus qu’une simple administration, exécutant les décisions du Conseil, dans les seuls domaines de compétence fédéraux.

Je ne peux pas aller plus loin dans cette esquisse. Mais l’on devine la portée démocratique de ces nouvelles institutions aux yeux des populations européennes. Elles connaissent leurs représentants dans la Chambre haute, lesquels reçoivent des mandats des Parlements nationaux et rendent compte devant eux. Elles sont informées du programme du gouvernement européen, et devraient l’être de chacun des votes de leur chef de gouvernement lors des décisions prises en Conseil (il me faut évidemment préciser ici que ces chefs délègueront l’essentiel du travail à leurs ministres, mais ils en seront tenus pour responsables). On voit toute la différence avec la situation actuelle, où le Conseil se décompose en dix Conseils (des ministres), qui, multipliés par 27 pays, représentent 270 ministres, totalement inconnus du grand public, sauf (et encore…) pour ceux qui viennent de son propre pays. L’intergouvernementalité n’aura pas disparu, l’Union n’étant pas un Etat fédéral, mais le gouvernement européen  sera contraint à une certaine cohérence, son programme devant être validé par les deux Chambres.

Il me reste un dernier point à évoquer rapidement. Le gouvernement dont on parle aujourd’hui ne concerne que la zone euro (il est même question de la doter d’un budget spécifique), et non les autres membres. Cela créerait encore plus une Europe à deux vitesses, avec un fossé qui se creuserait entre elles. Ce n’est aucunement souhaitable. On peut comprendre que la discipline budgétaire reste plus stricte pour les Etats membres de la zone euro, mais elle sera bien moins dissuasive pour les autres s’ils sont assurés que, en y entrant, ils n’y perdront pas à leur tour un aspect essentiel de leur souveraineté.

Je terminerai par une brève conclusion. La crise de la zone euro a de multiples causes (en toile de fond la crise du capitalisme financiarisé et le fait que de nombreux Etats se soient endettés pour sauver leur système bancaire), mais en particulier les principes même de  fonctionnement d’une Union européenne, qui, en laissant libre cours à une concurrence entre ses Etats membres, les a tous conduits à diminuer les impôts et à déprimer leur demande pour être compétitifs, et qui s’en est entièrement remise aux marchés financiers pour le financement de leurs dettes. La crise de l’euro est donc bien une crise de l’Union et de son caractère technocratique, qui a permis une telle situation. C’est pourquoi il n’y a pas de solution durable, selon moi, en dehors d’une refonte complète de ses institutions politiques. Reste que l’Union, tout en rendant aux souverainetés nationales ce qui lui revient, doit faire preuve de solidarité. D’une double façon : en dotant le budget européen d’importants moyens de transfert en direction des pays de la zone euro en difficulté, et deuxièmement en dirigeant une partie de ce budget vers les pays de la zone ou hors zone pour leur permettre d’harmoniser peu à peu leurs règles fiscales et sociales avec celles des pays les plus avancés.

A défaut de ce changement dans les structures, de cette révolution par rapport à plus d’un demi-siècle de construction d’esprit ordo-libéral, les citoyens de la plupart des pays européens, frappés comme ils ne l’ont jamais été dans leur histoire, se détourneront du projet européen et seront de plus en plus tentés par l’extrême droite, et les peuples européens seront de plus en plus méfiants et hostiles les uns envers les autres. L’Union européenne s’enfoncera de plus en plus dans son déclin.

 

21 août 2012

LA FINANCE CHINOISE

SYSTÈME FINANCIER ET

« SOCIALISME DE MARCHÉ À LA CHINOISE »

 

Tony ANDREANI  et Rémy HERRERA

 

Selon le discours officiel, la République populaire de Chine en serait encore au « stade primaire » du socialisme, c’est-à-dire à un « socialisme de marché à la chinoise ». Il est particulièrement important d’examiner si le système financier chinois qui joue, comme ailleurs, un rôle clé dans l’ensemble de l’économie, présente des spécificités telles qu’elles pourraient s’inscrire dans cette perspective et si celles-ci contribuent à expliquer l’essor tout à fait impressionnant de ce pays, spécialement lorsque ce « succès » est mesuré par le taux de croissance du produit intérieur brut. Nous aborderons ici, très brièvement, quelques-uns des problèmes et des défis qui se posent aujourd’hui au système financier chinois.

 

Quelle est la place de la finance de marché dans un système qui reste fondé sur le crédit ?

 

Le système de financement de l’économie chinoise reste à l’heure actuelle très largement fondé sur le crédit bancaire – même s’il tend à s’en éloigner assez rapidement. Ceux d’autres pays le furent également pendant longtemps, comme cela a été le cas, par exemple, en France, jusqu’aux mesures de désintermédiation et de déréglementation prises dans les années 1980 – y compris sous des gouvernements dits « socialistes » –, dans le but de substituer en grande partie le financement « direct » (par appel aux marchés des actions, des obligations, puis des produits dérivés) au financement « indirect » (passant par le crédit bancaire). Un certain nombre d’économistes chinois relient l’introduction et l’expansion de la finance de marché à la transformation d’entreprises publiques en sociétés par actions, ce qui impliquait alors la création de bourses, et, plus généralement, aux nouveaux besoins de financement de ces entreprises (sur le marché obligataire ou en matière de produits de couverture, notamment).

Pourquoi cette actionnarisation des entreprises ? Plusieurs raisons majeures sont généralement avancées. Ces unités de production ne pouvaient plus, dit-on, être financées en permanence par l’État, dès lors qu’elles sortaient de l’économie administrée par le Plan et de l’allocation des capitaux et des crédits par celui-ci. Aussi leur fallait-il non seulement s’autofinancer et obtenir des ressources auprès des banques, mais encore trouver des investisseurs extérieurs pour se développer. Devenues des entités économiques autonomes, elles se devaient d’abandonner les règles, mécanismes et orientations du Plan pour adopter de nouveaux critères de gestion, de type clairement marchand, et, pour cela, s’inspirer du mode de gestion des entreprises capitalistes occidentales, axé prioritairement sur la recherche d’une profitabilité maximale et – en dernière instance – un contrôle par les actionnaires. En outre, la présence d’actionnaires privés devait servir à garantir que l’État ne pourrait plus s’immiscer constamment dans leur gestion et réduire leur autonomie, fût-ce pour de « bonnes raisons ».

Ce ne serait que dans un second temps, à compter de 2005 principalement, que les banques publiques chinoises ont été réformées afin de suivre elles-mêmes ce modèle : leur capital a été ouvert non seulement à la masse des actionnaires autochtones, friands de dividendes et de plus-values boursières, mais encore – de façon minoritaire et contrôlée –, à de grands établissements bancaires du Nord, ce pour les entraîner au maniement des opérations financières (la finance de marché) et leur imposer dans le même mouvement les règles de « corporate governance ». À titre d’illustration, observons qu’un préalable à l’introduction en bourse des trois plus importantes banques chinoises a été l’entrée dans la structure de leur capital de très puissants investisseurs stratégiques, tels que Goldmann Sachs (pour l’ICBC), UBS (pour la Bank of China) et Bank of America (pour la CCB), dans l’idée de vouloir améliorer la « gouvernance » et la « culture » d’entreprise par une diversification des actionnaires.

La finance de marché joue d’évidence un rôle de plus en plus déterminant dans le système financier chinois ; et ceci d’une double façon : au niveau du financement même des entreprises, qu’elles soient non financières ou financières, et au niveau de l’activité des banques elles-mêmes, qui développent toujours plus leurs opérations de marché concurremment à leurs activités de dépôt et de crédit. Beaucoup d’économistes et – ce qui est plus grave – de responsables politiques chinois semblent considérer qu’il s’agit là d’une « modernisation », souhaitable, et pour ainsi dire inévitable. Selon eux, l’ancien système fondé sur le crédit bancaire trouvait son assise dans des raisons d’ordre juridique (en particulier, un droit des affaires qui reste incomplet et mal appliqué), culturel (en liaison avec une vieille tradition culturelle confucéenne mobilisant les relations interpersonnelles davantage que les contrats marchands) et social (selon l’argument, parmi d’autres, que les Chinois seraient trop « conservateurs » et qu’ils n’oseraient pas prendre des risques). Encore ne faudrait-il pas ici confondre « modernisation », au prétexte de quelque nécessaire « réforme », avec l’adoption pure et simple de la voie capitaliste ou de l’une de ses variantes – quand bien même elle se draperait de couleurs chinoises –qui conduirait en réalité à renoncer au projet socialiste et aux avancées sociales que, selon nous, lui seul permet.

Les autorités chinoises prétendent actuellement rechercher les termes d’un « équilibre » entre les deux modèles – de crédit bancaire et de finance de marché – car, si le financement par les marchés financiers venait à faiblir ou à présenter des ratés, le financement bancaire retrouverait alors toute son importance. Cela pose toutefois, à notre avis, une série de problèmes qu’il convient de souligner afin d’éviter certains malentendus, et certaines déconvenues. On sait que l’expansion de l’économie chinoise, observée depuis plusieurs décennies maintenant, ne s’est pas réalisée sans crises récurrentes, et parfois très dures, comme en 1989-1991, en 1997-1998 ou en 2008. Crises, surtout pour les dernières en date, de plus en plus directement liées à la financiarisation progressive du modèle économique chinois et à son intégration poussée, et contradictoire, dans le système mondial capitaliste. Crises qui ont aussi et surtout obligé les autorités monétaires chinoises à réagir fermement pour en limiter les effets déstabilisateurs, notamment au plan social, en faisant évoluer le cadre institutionnel tout en se dotant de puissants instruments de contrôle et en poursuivant la consolidation du projet de développement national. Si de nombreuses incertitudes continuent d’entourer la définition de ce projet, aux niveaux à la fois intérieur (comment s’articulent ces évolutions institutionnelles sur la planification du « socialisme de marché » ?) et extérieur (quelles seront, par exemple, les orientations de la politique de change du pays ?), le fait est que la République populaire de Chine est aujourd’hui l’une des (rares) économies du Sud où les classes dirigeantes mettent en œuvre une véritable « stratégie de développement », réfléchie, cohérente et – c’est ce que nous l’espérons pour notre part – destinée à profiter à tous.

Les marchés financiers sont-ils plus efficaces dans l’allocation des ressources que le crédit bancaire ?

 

La thèse de l’« efficience des marchés financiers », qui plonge ses racines dans le corpus théorique orthodoxe en sciences économiques (soit le courant néo-classique) et qui affirma sa domination à partir des années 1970 au moment du basculement dans l’ère néo-libérale, soutient qu’ils joueraient le même rôle positif d’information, d’évaluation et d’allocation dites « optimales » que les marchés de marchandises. Et c’est d’ailleurs au nom de cette argumentation qu’a été conduite la dérégulation massive des systèmes de financement qui a mené à la forme du capitalisme financiarisé et dominé par les gigantesques oligopoles financiers que nous connaissons à l’heure présente. Pourtant, ces deux types de marché sont profondément différents : l’un porte sur des biens (capital productif), l’autre sur des anticipations ou des promesses de gains (capital financier et capital fictif).

En plus d’être contestable dans la théorie même, cette thèse de l’efficience des marchés financiers est rejetée par toute l’histoire de ces dernières décennies, laquelle montre que ces marchés sont incapables de fournir des prix cohérents – et encore moins « justes » – pour les actifs financiers de toute nature, qu’il s’agisse des obligations à taux d’intérêt, des actions boursières ou des taux de change entre les monnaies. Nous nous contenterons simplement de rappeler ici leurs erreurs et dysfonctionnements concernant les titres des dettes souveraines européennes, aujourd’hui évalués de façon tout à fait irrationnelle (les « P.I.G.S. », comme certains « experts » ont si sympathiquement coutume de les nommer (PIGS pour Portugal, Italie, Grèce et Espagne), méritent-ils les taux d’intérêt qui leur sont infligés ?), l’explosion de la bulle de la « nouvelle économie » en 2000 ou encore les variations des taux de change déconnectées des « fondamentaux » objectifs. Un autre exemple est la forte dévalorisation boursière de nombreuses entreprises, alors même qu’elles engrangent des milliards de profits…

Nous ne partageons donc pas du tout la confiance souvent exprimée par maints économistes chinois dans les fameuses vertus de ces marchés financiers : sujets auto-proclamés de l’histoire, connaissant des emballements mimétiques, versant dans la prophétie auto-réalisatrice, ignorant même les forces de rappel qui fonctionnent fréquemment sur les marchés de marchandises, donnant lieu à des pratiques purement spéculatives en détournant de leur fonction première les instruments de « couverture », les marchés financiers engendrent des catastrophes. La crise des subprimes en ayant été une manifestation paroxystique.

Selon nous, il y a de toute façon un énorme avantage du crédit bancaire : c’est que les banques – lorsqu’elles font leur métier et qu’elles sont publiques – connaissent et suivent leurs clients bien mieux que les « analystes » des marchés, qui ne scrutent que les données financières et se laissent facilement « intoxiquer » par les directions d’entreprises. Et ce qui appartiendrait à la « culture chinoise », à savoir le primat des relations personnelles et le climat de confiance qui s’établit à partir de là, semble en l’occurrence davantage un point fort qu’un point faible pour le système financier chinois et, plus largement, l’ensemble de l’économie du pays. Il est vrai qu’il a aussi un envers : la connivence, quelquefois la corruption, et d’autres effets néfastes, tel le risque de multiplication de créances douteuses… La sanction des marchés dans l’allocation des capitaux et des obligations pourrait paraître plus anonyme, donc plus « objective ».

Toutefois, le fait est que la corruption n’est pas moindre – c’est le moins que l’on puisse dire – dans le secteur privé. L’histoire financière des dernières années en a fourni maintes illustrations, jusqu’à des scandales bien connus, qui ont même impliqué ces « juges des marchés » que seraient devenus les agences de notation. Dès lors, il nous semble que l’évaluation en bourse ne peut être qu’un indicateur, au mieux. Il serait à notre avis bien plus judicieux d’améliorer le fonctionnement du système de crédit bancaire, notamment en faisant davantage intervenir dans l’administration des banques les représentants du personnel, usagers, clients, qui exerceraient un contrôle sur leurs activités, et en renforçant les divers critères de distribution des crédits par l’intervention de spécialistes extérieurs concernés par les projets en question.

Est-il utile, à cet égard, d’introduire des « investisseurs qualifiés », en l’occurrence d’autres établissements bancaires – y compris étrangers – dans la structure de leur capital, afin d’optimiser la « philosophie » des investisseurs sur le marché des capitaux. Si l’on veut dire par là que les banques chinoises auraient quelque chose à apprendre de ces investisseurs institutionnels, c’est peut-être vrai dans le cas de certaines opérations financières, en particulier l’intermédiation ; mais, s’il s’agit de décalquer les pratiques des banques capitalistes occidentales, on peut alors craindre le pire, sachant ce dont ces dernières ont été capables dans la distribution de crédits (on pourrait citer ici l’exemple de l’Espagne, qui défraie l’actualité récente). Et s’il s’agit de reproduire les activités de banques d’affaires, la leçon risque fort de conduire à toutes les dérives. Il suffira de rappeler comment les oligopoles financiers du Nord ont trempé dans le scandale des manipulations du Libor et de l’Euribor… Si la « force » et la « vitalité » du marché des capitaux sont à ce prix, nous pensons qu’il vaut mieux ne pas le payer.

 

Les entreprises publiques chinoises doivent-elles être gérées comme des entreprises privées ?

 

Le « socialisme de marché à la chinoise » repose sur le maintien d’un très puissant secteur public, jouant un rôle stratégique dans l’économie. Tout porte à croire que c’est l’un des « secrets » des performances remarquables de l’économie chinoise en termes de croissance, n’en déplaise aux libéraux de toute obédience et autres farouches défenseurs de la propriété privée et de la maximisation du profit. Cela est vraisemblablement lié à la taille de ces entreprises, qui sont de véritables mastodontes, qu’il s’agisse des secteurs de l’énergie (électricité, pétrole, gaz), des matériaux de base (sidérurgie, chimie), des produits semi-finis, de la construction, ou encore du transport maritime, les économies d’échelle réduisant fortement les coûts, à l’achat, à la production, à la vente. Ce sont ces entreprises qui fournissent à une myriade de petites et moyennes entreprises des intrants à très bon marché leur permettant, bien plus que les bas salaires (lesquels ne représentent que 2 à 10 % du prix de vente, même s’ils ont tendance à croître très rapidement), des conditions de production qui font leur succès sur le marché mondial. Mais ce n’est pas la seule raison.

Une autre explication est que, précisément, elles ne sont pas gérées comme les grandes entreprises privées occidentales, cotées en bourse, qui cherchent avant tout à maximiser la « valeur actionnariale » (i.e. la distribution de dividendes et la valorisation boursière des actions) – un retour sur investissement d’un niveau tel (15 % et au-delà) qu’il n’est possible que parce qu’elles pressurent des chaînes entières de sous-traitants, locaux et/ou délocalisés. Si les entreprises publiques chinoises se comportaient de manière aussi rapace, elles le feraient au détriment du tissu économique local, ce qui manifestement n’est pas le cas. En outre, nous aurions affaire à une forme extrême ou sauvage de « capitalisme d’État » (c’est ce que l’on entend dire en Occident), dont on ne voit pas en quoi ni pourquoi il serait supérieur au capitalisme privé. Mais, justement, il apparaît que, si les entreprises publiques sont (ou sont redevenues) rentables, leur unique boussole n’est pas l’enrichissement de leurs actionnaires, mais bien plutôt l’investissement productif et le service effectivement rendu à leurs clients. Et, au fond, peu importe qu’elles réalisent moins de profits que leurs concurrentes capitalistes occidentales, si ces profits servent pour finir à stimuler l’économie dans son ensemble plutôt qu’à augmenter le nombre de milliardaires.

Nous en voulons pour preuve que ces entreprises versent bien des impôts, mais ne distribuent que peu de dividendes à leur actionnaire principal, l’État (en moyenne 10 %, semble-t-il), à la différence des quelques entreprises publiques occidentales, par exemple françaises, qui, dès qu’elles font des profits, servent de « vaches à lait » à ce dernier. À notre sens, le versement de dividendes à l’État, inspiré des pratiques capitalistes du Nord, n’est pas la bonne formule. Il vaudrait peut-être mieux que l’État instaure une taxe sur le capital, sorte de loyer pour la mise à disposition de ses biens. Celles des entreprises qui fonctionneraient bien pourraient ainsi conserver une part plus importante de leurs profits pour les diriger vers l’investissement productif et la recherche-et-développement (R&D), sachant que l’impôt sur les sociétés est déjà un prélèvement proportionnel à leurs gains.

Aujourd’hui, un rapport de la Banque mondiale préconise d’augmenter ces dividendes et, en Chine, la Commission de Régulation de la Bourse paraît abonder dans ce sens. Cela nous semble être une mauvaise politique, car les entreprises publiques se verraient alors privées d’un de leurs atouts majeurs, et, bien qu’étant contrôlées par l’Etat, elles auraient tendance, comme la plupart des entreprises capitalistes occidentales, à en distribuer de plus en plus pour s’attacher les faveurs de leurs actionnaires privés. Et ce serait vrai aussi pour ces sociétés financières que sont les banques.

Une autre supériorité des entreprises publiques chinoises est, selon nous, une participation, même limitée, de leur personnel à la gestion des unités de production, via ses représentants au sein du Conseil de surveillance et du Congrès des ouvriers. Le développement d’une logique actionnariale ne pourrait aller qu’à l’encontre d’une telle participation. De plus, l’actionnariat salarié, fréquemment pratiqué dans les grandes entreprises occidentales, reste toujours très minoritaire, ne donne aucun poids véritable dans la gestion et place les travailleurs dans une contradiction permanente entre leurs intérêts de salariés et d’« actionnaires ».

Une troisième supériorité des entreprises publiques chinoises est qu’elles peuvent plus facilement répondre aux objectifs de la planification. Il ne s’agirait sans doute pas de leur imposer des tâches supplémentaires, à des fins politiques, qui mettraient en question leur autonomie et pourraient peser sur leurs résultats. Et le Plan pourrait également orienter l’activité des entreprises privées par des moyens indirects (fiscalité, subventions et aides de toutes sortes…). Néanmoins, en contrôlant la nomination et la gestion des hauts dirigeants, les pouvoirs publics – l’État au sens large, gouvernement central et gouvernements locaux (provinces, districts) dont dépendent un très grand nombre d’entreprises publiques chinoises – ont les moyens de s’assurer qu’ils agissent comme il convient ; surtout quand doivent être remplies des « missions de service public », mais aussi quand ils sont dans des secteurs purement marchands, alors que les entreprises privées trouvent souvent les moyens de contourner ces missions. Nous avons, dans les économies capitalistes du Nord, de nombreux exemples de dégradation des services publics consécutivement à leur privatisation (même partielle) et nous savons qu’elles font tout pour fausser la « concurrence » sur les marchés à leur avantage (par exemple, par « l’optimisation fiscale », la publicité inutile ou mensongère, etc.).

En fin de compte, à quoi bon des entreprises publiques, si elles doivent être gérées comme des entreprises privées ? Nous espérons vivement que les autorités chinoises sauront résister aux sirènes du néo-libéralisme en la matière. Il en va là, en très grande partie, du sort même du « socialisme à la chinoise ». Car, au-delà de certaines retombées positives associées à l’implantation de mécanismes de marché, notamment en termes d’accélération de la croissance économique – qui contribue à légitimer la stratégie qui est actuellement adoptée –, nous pensons que le choix de la voie capitaliste par le gouvernement chinois serait le plus sûr moyen de garantir l’échec de sa stratégie de développement, sans éviter pour autant, bien au contrainte, la montée de l’agressivité de l’hégémonisme états-unien contre le Sud en général, et contre la Chine en particulier. C’est la raison pour laquelle nous restons sceptiques devant les diverses recommandations du système monétaire et financier international formulées par des « réformistes », tel que Joseph Stiglitz ; recommandations explicitées notamment dans le rapport final de la Commission de l’Organisation des Nations unies qu’a récemment présidée l’ancien prix Nobel d’économie, et qui ne remettent aucunement en cause les principes fondamentaux de l’actuelle globalisation financière (changes flexibles, libre-échange, prédominance du dollar, domination des oligopoles financiers, corporate governance…).

Pour revenir à la question du financement des entreprises, nous comprenons que le crédit et l’autofinancement puissent ne pas suffire, mais nous pensons que l’appel aux grands investisseurs étrangers devrait rester aussi limité que possible, et surtout qu’il ne devrait pas conduire à un alignement sur la pratique de la « valeur actionnariale » (calculée comme ce qui doit excéder la prime de risque réclamée pour les titres financiers). L’épargne chinoise est assurément assez abondante pour être convoquée, par l’intermédiaire d’investisseurs institutionnels nationaux auxquels on pourrait éventuellement imposer des limites de rentabilité, qui ne seraient pas forcément les mêmes que celles exigées par l’État actionnaire.

 

Faut-il libéraliser complètement les taux d’intérêt ?

 

L’avantage des taux d’intérêt administrés est que l’on peut ainsi les contrôler. L’inconvénient est qu’ils ne permettent pas un ajustement souple de l’offre et de la demande en matière de crédits et d’obligations. En Chine, les taux d’intérêt sont aujourd’hui « semi-administrés ». Certains taux ont été très largement libéralisés (comme ceux du marché interbancaire, des bons du Trésor, des obligations émises par les institutions financières…). En matière d’obligations, cependant, le contrôle public de l’offre reste fort, dans la mesure où la grande majorité des obligations sont émises par l’État, la Banque centrale et des intermédiaires financiers publics. Mais les autres taux ne le sont pas. Le niveau plancher des taux d’intérêt de crédit est encore largement contrôlé par la Banque centrale, de même que le niveau plafond des taux d’intérêt des dépôts.

Ce n’est que tout récemment qu’un nouveau pas a été franchi vers une libéralisation plus poussée des taux d’intérêt : les établissements bancaires chinois peuvent en effet désormais proposer à leurs clients une rémunération des dépôts supérieure de 10 % aux taux centraux et un rabais allant jusqu’à de 20 % sur les intérêts à l’emprunt. Il s’agirait, d’après les déclarations officielles, de faire jouer la concurrence et de séduire davantage d’investisseurs ; et aussi de retirer aux banques une certaine facilité de collecter et de disposer d’une épargne à très bon compte – la rémunération des dépôts étant inférieure au taux d’inflation, si bien que les ménages chinois n’en compensent pas la dévaluation.

Si ces raisons sont assez compréhensibles, le problème posé est celui d’une libéralisation complète, qui semble être l’objectif premier de la réforme à venir. Or, on sait à quoi elle a conduit en Occident : à des taux d’intérêt aberrants, s’agissant notamment des titres souverains. Nous nous demandons bien comment la Chine pourrait se prémunir contre ces « erreurs » ou aberrations des marchés. On pourrait supposer que ce serait à la Commission de Régulation des Banques d’y veiller ; ce qui n’est pas le cas dans les pays capitalistes occidentaux, où de telles commissions se contentent souvent de veiller à l’application de quelques normes prudentielles, comme celles édictées par le Comité de Bâle, reposant essentiellement sur le respect d’un ratio de fonds propres, dans une logique qui reste celle de la valeur actionnariale. Il faudrait néanmoins pour cela qu’elle soit réellement indépendante des banques, au lieu d’être en situation de collusion, ou, pour le moins, de « compréhension », avec leurs intérêts (et ceci d’autant plus que leurs membres sont en général composées d’anciens banquiers). Aussi, à ce qu’il semble, un régime de taux semi-administrés demeurerait-il préférable, quitte à le faire évoluer.

La politique monétaire chinoise, qui obéit évidemment à des impératifs propres visant à préserver prioritairement la souveraineté nationale, n’en est pas moins de plus en plus ouvertement pénétrée par des instruments couramment utilisés par les Banques centrales capitalistes du Nord, et se fixe même des objectifs très similaires à ceux de ces dernières, à commencer par la lutte contre l’inflation. Sans ignorer que les pressions inflationnistes demeurent un réel danger pour l’évolution de l’économie chinoise en forte croissance, nous n’oublions pas que l’inflation découle elle-même d rapports de force – de la lutte des classes, dirons-nous rapidement, d’un point de vue marxiste. Aussi pensons-nous qu’il est absolument fondamental de soumettre, par une volonté politique prenant en compte les besoins du peuple, la politique monétaire nationale à des objectifs de développement orientés au maximum vers le renforcement des politiques sociales ; en d’autres termes, de refuser la hiérarchisation des instruments de politique économique imposée par le néo-libéralisme et plaçant au sommet des priorités les composantes externe et interne de la politique monétaire, puis, en dessous, la politique budgétaire et fiscale, et, tout en bas, les politiques sociales et infrastructurelles. L’inversion de cette hiérarchisation ou pyramide des priorités néo-libérales devrait, selon nous, caractériser la stratégie de développement chinoise. Ceci est d’autant plus souhaitable que les économies capitalistes occidentales offrent aujourd’hui le spectacle d’un échec total des politiques de taux d’intérêt : du fait même que la détermination ultime de ces taux est placée entre les mains des dirigeants des oligopoles financiers – et non plus des États –, les baisses des taux d’intérêt pratiquées depuis 2008 et l’éclatement de la crise systémique ne conduisent plus à la relance de l’investissement productif et de la croissance économique.

 

Les banques chinoises doivent-elle être des banques universelles ?

 

L’histoire récente des banques chinoises, publiques pour la plupart, montre qu’elles se sont aventurées, au tournant des années 1990, dans la finance de marché et d’autres domaines similaires (comme l’assurance ou l’immobilier) – à l’image des banques capitalistes occidentales quand les pouvoirs publics ont mis fin à leur spécialisation professionnelle –, puis qu’elles ont été interdites de le faire entre 1992 et 1995, à la suite à des désordres consécutifs à la crise de 1989-1991, mais qu’elles ont de nouveau été autorisées à mener certaines « opérations mixtes » (à la fois de crédit bancaire et sur les marchés financiers). Ce choix aurait été fait « par nécessité », face à la concurrence des grandes banques étrangères, à l’extérieur du pays et dans le pays même, au fur et à mesure des licences qui leur ont été distribuées pour y opérer.

Or, on le sait, la libéralisation des activités bancaires est l’une des causes principales, parmi d’autres, de la crise systémique qui a frappé l’économie mondiale, à l’articulation entre la sphère financière et la sphère réelle. Une crise dont la gravité extrême a exigé des interventions massives et répétées des États capitalistes, lesquels ont laissé des établissements bancaires de petite taille faire faillite, mais se sont considérablement endettés pour sauver les oligopoles, dits « too big to fail », qui risquaient d’entraîner tout le système financier dans leur chute.

Cela a conduit à remettre en cause le modèle de la banque universelle – un modèle dont certains banquiers sont très fiers, oubliant que l’État a souvent dû venir à leur rescousse. Deux grandes réformes sont en marche en Occident. L’implantation de la « règle Volcker », qui commence à être appliquée aux États-Unis en 2012, consiste à interdire aux banques le trading pour compte propre, autrement dit la possibilité d’utiliser les dépôts des épargnants pour s’enrichir sur les marchés grâce à des activités risquées. Mais il faudrait savoir où commencent les opérations « à risques », et comment construire un « mur de feu » face à elles. La seconde disposition, ou « réforme Vickers », initiée en Grande Bretagne, qui ne s’appliquera pas avant 2019, paraît plus poussée : la banque de dépôt serait logée dans une filiale, soumise à des obligations strictes, la seule à être garantie par l’Etat, et ne pourrait plus servir à renflouer les filiales se consacrant elles aux opérations de marché. Le problème est que cette simple séparation juridique, tolérant tous les arrangements, laisse beaucoup de latitude à la banque de marché. Aussi nombre d’experts pensent-ils qu’il faudrait en revenir à une séparation complète entre la banque de détail et la banque d’affaires. Une telle séparation ne signifierait pas que la banque de détail soit cantonnée dans le crédit ; elle pourrait s’occuper de placements pour les dépôts à terme, mais de placements réglementés et parfaitement clairs pour l’usager.

Les autorités monétaires chinoises s’orienteraient vers une autre solution : des « opérations mixtes au niveau du groupe », mais « séparées dans les filiales ». Le groupe serait ainsi doté d’une structure de holding, et la faillite de telle ou telle filiale spécialisée ne risquerait plus de conduire l’ensemble du groupe à la ruine. Une « solution » qui se rapprocherait de la réforme Vickers, en la généralisant. Nous comprenons que les autorités chinoises répugnent à découper en morceaux leurs grandes banques universelles, mais nous ne sommes pas du tout persuadés qu’une telle réforme constituerait pour autant une « bonne solution ». Il faudrait au préalable que la Banque centrale et la Commission bancaire soient non influençables et extrêmement vigilantes pour s’assurer de la rigueur de ce cloisonnement. Certes, cela est plus facile que dans les économies occidentales, puisqu’en Chine, les principales banques sont publiques – ce qui devrait s’imposer partout, vu que l’utilisation des dépôts et le crédit bancaire représentent un « bien public » et que les établissements bancaires ont par là même une « mission de service public ».

Cependant, il est extrêmement difficile de contrôler de l’extérieur ce que fait une banque, notamment en matière de conflits d’intérêts ou de risques moraux. L’expérience occidentale nous montre des régulateurs constamment dépassés par l’ingénierie financière et incapables de contrôler les mouvements de fonds opérés par le trading à haute fréquence – même s’ils sont enregistrés quelque part… Quant aux sociétés de conseil, aux cabinets d’audit et autres agences de notation, on sait à quel point ils peuvent être défaillants ou complaisants. On en revient donc à la même question : le contrôle doit être d’abord un contrôle interne, ce qui suppose une pluralité d’acteurs, à commencer par les travailleurs eux-mêmes. Car un système où domine la finance – placée au-dessus des Etats – signifie non seulement une perte de contrôle économique, mais aussi, au plan politique, un recul de la démocratie. Marcher dans la voie de la financiarisation, c’et tourner le dos au développement de la participation du peuple aux décisions les plus fondamentales concernant son devenir collectif. Nous avons, en Occident, des exemples de critiques venues des rangs des travailleurs du secteur bancaire eux-mêmes, qui ont été complètement négligées, et on a pu observer la dégradation du métier d’employé de banque (ce dernier ne devant plus être à l’écoute du client, mais lui vendre le maximum de contrats auxquels ce dernier ne comprend rien).

 

Le renminbi doit-il être internationalisé ?

 

Enfin, nous proposerons quelques brèves réflexions finales au sujet d’un point très important : celui relatif à l’internationalisation du renminbi – dont l’unité monétaire est le yuan.

Un renminbi internationalisé, pour en faire notamment une monnaie de réserve mondiale, exigerait l’adoption d’une série de conditions très strictes, parmi lesquelles : 1) l’ouverture du compte de capital et la flexibilisation du taux de change ; 2) l’intégration des marchés financiers chinois dans le système mondial capitaliste ; 3) des orientations de politique macro-économique destinées à gagner la « confiance » des marchés financiers (tout spécialement en matière de lutte contre l’inflation et de limitation de l’endettement public) ; et 4) une taille critique de l’économie susceptible de justifier cette ambition d’internationalisation de la monnaie nationale. Les deux premières exigences sont des conditions sine qua non ; les deux suivantes non – et elles n’ont d’ailleurs pas toujours été et ne sont aujourd’hui pas systématiquement respectées par les pays capitalistes du Nord disposant d’une monnaie servant de réserve internationale.

L’instauration de ces conditions apporte assurément des avantages au pays concerné, comme un droit de seigneuriage, particulièrement visibles dans le cas des Etats-Unis. Mais une telle orientation signifierait une soumission plus poussée à la finance mondialement dominante, et donc aussi une perte relative de maîtrise de sa politique monétaire. Comment la République populaire de Chine pourrait-elle parvenir à tirer les bénéfices d’un renminbi internationalisé sans être contrainte de payer au prix fort le coût qui lui est associé – à savoir : renoncer au plein exercice de sa souveraineté monétaire et à la définition d’une stratégie de développement autonome – ? Car ce que l’on constate, c’est que la haute finance a besoin d’un Etat fort dans l’ère néo-libérale ; mais d’un Etat fort qu’elle tourne totalement contre les intérêts des peuples. La réactivation du rôle de l’Etat néo-libéral par les politiques anticrise en donne l’illustration : leur but est moins de sauver les peuples que les oligopoles financiers. Ce ne sont pourtant pas les titres de la dette qui sont souverains, mais les peuples eux-mêmes…

En Chine, aujourd’hui, les pressions en faveur de la libéralisation des marchés financiers, prônée par de nombreux économistes ou hommes politiques (à Shanghai, notamment) peuvent être atténuées par les discours rassurants sur le contrôle du processus de réforme en cours et sur la nécessité de « modernisation » du système de financement de l’économie afin de tendre vers l’objectif affiché de renminbi internationalisé. De telles pressions sont néanmoins très inquiétantes pour l’avenir du « socialisme de marché à la chinoise » lorsqu’elles rejoignent exactement les recommandations dispensées à la Chine par le Fonds monétaire international ou par certains leaders néo-libéraux de pays capitalistes du Nord. Comme l’ancien Président de la République française, Nicolas Sarkozy, qui, on s’en souvient, plaida au sommet du G-20 de Cannes en novembre 2011 à la fois pour l’adoption de mesures néo-libérales en Chine et pour… l’intégration du renminbi dans le panier de détermination des Droits de Tirage spéciaux (TDS) du FMI.

 

7 juin 2012

Raisons du vote Sarkozy

Mais pourquoi donc tant d’électeurs ont-ils voté

 pour Nicolas Sarkozy ?

 

 

Près de la moitié des suffrages exprimés se sont portés sur Nicolas Sarkozy au deuxième tour de l’élection présidentielle[1]. Il y avait déjà des côtés paradoxaux dans le vote qui s’était exprimé en sa faveur en 2007, mais, cette fois, ils sont encore plus frappants, et voilà ce qui doit nous interroger. En quelques mots, ce sont les suivants.

1. Dans cet étrange régime qu’est le système présidentiel français, la personnalité des candidats joue un rôle démesuré. Or le rejet de la personne du candidat sortant, qui avait déjà tout au long de son mandat battu des records d’impopularité, était d’une importance jamais vue. Trois mois avant le scrutin, dans une simulation de second tour, il ne dépassait pas 42% des sondés. Et, durant sa campagne, il a accentué ses traits jusqu’à la caricature. Malgré ses efforts pour ne plus apparaître comme le « président des riches », personne ne pouvait le croire vraiment. Sa volonté de ne plus se présenter comme l’hyperprésident ne pouvait pas être davantage crédible, tant elle était démagogique : se dire le président du peuple contre les élites en annonçant qu’il le consulterait par referendum sur des sujets secondaires et quasi-techniques, alors qu’il avait bafoué le referendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen et qu’il écartait toute idée de referendum sur le nouveau traité de stabilité financière, dont on savait qu’il était synonyme d’une austérité drastique, ne pouvait être prise au sérieux. Son agressivité, au cours de la campagne, était plus manifeste que jamais, ses contre-vérités, certes plus difficiles à déceler pour l’électeur non averti, perçaient cependant dans ses propos. Et l’on pourrait multiplier les exemples. Bref l’antisarkozysme a bien joué (selon un sondage CSA réalisé au lendemain du premier tour 56% des électeurs de François Hollande disaient qu’ils allaient voter pour lui avant tout « pour éviter un nouveau quinquennat du président sortant »), mais il aurait dû se renforcer, alors que Nicolas Sarkozy a regagné du terrain dans l’opinion, et encore entre les deux tours de scrutin.

2° Dans la démocratie d’opinion qu’est devenue la démocratie française, les médias, surtout la télévision, jouent un très grand rôle. Mais, tout comme ils avaient contribué à la défaite de Ségolène Royal, ils auraient dû accentuer celle de Nicolas Sarkozy, car, dans l’ensemble, ils lui étaient plutôt hostiles. Ceci ne s’est pas produit.

3° La campagne très droitière du président-candidat, axée sur certains des thèmes du Front national, et même allant parfois au-delà[2], n’a pas dissuadé beaucoup d’électeurs peu favorables à ces thèmes (dont 44% d’électeurs du centre) de voter pour lui.

4° Son programme était manifestement, même pour l’électeur qui n’en savait pas grand-chose, fait de bric et de broc, purement démagogique (par exemple faire verser les retraites avec huit jours d’avance), inquiétant (ainsi d’une taxe « sociale » qui aurait renchéri le prix des produits de consommation), peu convaincant (sur le chômage, les délocalisations, le contrôle de la finance etc.).

5° Face aux mesures d’austérité, plusieurs gouvernements, de droite ou de gauche, ont été balayés en Europe à l’occasion de scrutins[3], alors que Nicolas Sarkozy n’a été battu que de justesse.

Pour tenter de comprendre cet étonnant résultat, il faut scruter des tendances longues, leurs inflexions ou leurs inversions, par un examen minutieux, sur plusieurs décennies, des résultats électoraux et des sondages pré ou post-électoraux. C’est ce qu’ont fait Michel Simon et Guy Michelat dans une remarquable étude, sur laquelle je m’appuierai à plusieurs reprises. Mais cette sociologie politique ne peut renseigner que sur des faits sociaux. Or je pense qu’il faut la compléter par une approche socio-psychologique, voire socio-psychanalytique, où les facteurs symboliques jouent un grand rôle, tant il est vrai que les comportements électoraux sont loin d’être toujours rationnels (certes au sens d’une « rationalité limitée »). Mais elle est d’accès particulièrement difficile, parce qu’elle doit reposer sur des entretiens non directifs (à la différence des questions sondagières, qui par nécessité sont fermées), toujours malaisés à réaliser et sujets à caution. Je vais ici mêler les deux approches, mais en avouant que mon recours à la seconde reposera surtout sur des images de campagne, des reportages parus dans la presse et quelques échanges personnels.

Commençons par le plus facile, si je puis dire, dans l’énumération des raisons du vote Sarkozy, et sans souci de pondération.

 

Le vote par intérêt

 

On peut le référer aux classes sociales « objectives », en se contentant de la classification, très imparfaite en la matière, de la population en professions et catégories socio-professionnelles. On ne sera pas surpris que les « chefs d’entreprise » aient choisi le président sortant à 58%[4]. Cela va de soi pour ceux des grandes entreprises : il a toujours servi directement leurs intérêts, au sens large (intérêts financiers et intérêts de pouvoir), et ils le savaient pertinemment, car ils étaient sans doute parmi les plus informés (je ne dis pas les mieux…). On peut même se demander pourquoi tous ne l’auraient pas fait, ce qui nous renverrait vers d’autres motivations de vote. Pour les patrons de PME la chose est moins évidente : étant bien souvent les soutiers du système des multinationales, avec des revenus moyens, et toujours menacés de faillite, ils auraient pu prendre leurs distances, mais leur niveau d’information est faible, et l’on peut conjecturer que l’une de leurs raisons, en termes d’intérêt, a été la crainte d’une augmentation des impôts, suite au discours sur le « matraquage des classes moyennes ». Les « artisans et commerçants » ont voté encore plus massivement pour Sarkozy (67%). Ils y avaient pourtant encore moins intérêt. Comme pour les patrons de PME le programme du candidat Hollande, objectivement, aurait dû les séduire (avec sa proposition d’une banque publique d’investissement et d’un livret d’épargne-industrie orientés vers les petites entreprises, ainsi que quelques autres mesures). Outre leur déficit d’information, il faut évidemment chercher d’autres raisons à ce qui est une constante de la vie politique française. Les « cadres et professions intellectuelles supérieures » ont moins voté que précédemment pour la droite (ils ne sont que 43% à avoir voté  Sarkozy). Il s’agit là d’une catégorie très hétérogène. L’intérêt économique a dû jouer un rôle important, à proportion de leur niveau de revenu était élevé (Sarkozy a remporté 55% des voix chez ceux qui gagnaient plus de 3500 euros par mois). « Les professions intermédiaires » ont voté à peu près comme la catégorie  précédente. Reste à comprendre pourquoi une forte minorité a voté Sarkozy, alors qu’elles n’avaient rien à y gagner et que leur niveau d’information n’était pas le plus faible. Les « ouvriers » et les « employés » auraient voté, quasi à égalité, à environ 45%  (avec des variations selon les instituts de sondage) pour le candidat sortant. En ce qui les concerne l’intérêt économique pour effectuer un tel vote, même compte tenu de leur très faible niveau d’information, était pratiquement nul. Ce vote droitier est un vieux sujet d’interrogation. Plus encore que par le passé, il nous renvoie donc vers d’autres motivations[5]. Enfin les « retraités » ont voté largement pour Sarkozy, mais un peu moins qu’en 2007, où ils lui avaient fait gagner l’élection. Ici l’intérêt économique est encore moins évident, étant donné qu’ils reflètent la composition sociale de toute la population (sachant cependant que l’espérance de vie diminue avec place dans la hiérarchie de la population). La raison de ce vote est donc ailleurs. Je laisse de côté, pour simplifier, le cas des agriculteurs (une catégorie fort hétérogène, qui ne représente que 1% de la population de plus de 15 ans), et je celui des « personnes sans activité professionnelle » (17,2% de cette population, dont une moitié d’élèves et d’étudiants), également difficiles à classer[6].

 

Le vote par peur

 

Par peur j’entends ici une motivation plus forte qu’une crainte raisonnée, laquelle peut être considérée comme une simple modalité de l’intérêt. Un premier motif de peur est l’insécurité physique, des biens et des personnes. On sait qu’il a été puissant lors de la précédente élection présidentielle. Les études montrent qu’il avait diminué d’intensité lors de celle-ci, et c’est l’une des raisons qui expliquent la baisse du vote en faveur de Sarkozy, d’autant plus que sa politique, malgré les effets d’annonce, s’est montrée inefficace. Néanmoins on peut penser qu’il a continué à peser, notamment chez les artisans et commerçants, souvent victimes d’agressions, et chez les retraités propriétaires de leur maison, souvent cambriolées, mais en se portant d’abord vers le Front national avant de se replier vers Sarkozy.

Un deuxième motif de peur a été ce qu’on peut appeler l’insécurité sociale : crainte du chômage, de la précarité, de la baisse du pouvoir d’achat, et, plus généralement, du lendemain. On peut présumer ici que le discours sur le « président protecteur », sur la menace qu’aurait fait peser le vote en faveur d’un candidat socialiste qui aurait entraîné le pays dans le sillage funeste de la Grèce ou de l’Espagne, a influé particulièrement sur le vote des classes populaires, mais sans doute dans une mesure limitée, tant le bilan de Nicolas Sarkozy était mauvais en la matière.

 

Le vote par conviction

 

C’est celui qui est le plus souvent mesuré par les enquêtes : est-on ou non, et dans quelle mesure, favorable à la libre entreprise, au libéralisme, à l’intervention de l’Etat, au capitalisme, au socialisme, aux services publics etc. ? Et les réponses sont douteuses, et parfois contradictoires, tant ces représentations sont floues ou confuses. Il n’en reste par moins que la crise a dégradé l’image du libéralisme, accrédité l’idée d’une plus forte intervention de l’Etat (plutôt sous la forme d’une « régulation »), renforcé l’image positive des services publics, et même remis partiellement en cause le capitalisme[7]. On aurait donc pu s’attendre à un vote sanction beaucoup plus prononcé contre le candidat Sarkozy, d’autant plus qu’il avait soutenu une politique européenne, dont le libéralisme sautait aux yeux : tout le discours sur la nécessaire réduction des « coûts du travail », à des fins de compétitivité, par l’allègement des cotisations sociales, la flexibilisation du travail, un accroissement de la concurrence, était calqué sur les demandes du Medef et de l’ensemble des droites européennes. En outre l’ère Sarkozy avait été marquée par une dégradation des services publics, dont on voyait bien qu’elle était en partie liée à leur privatisation, au moins partielle. En fait l’antilibéralisme a profité surtout, lors du premier tour de l’élection présidentielle, au Front national, qui a habilement exploité un thème qui n’était pas dans son registre habituel, Marine Le Pen promettant par exemple de mieux rembourser les soins, de rétablir bureaux de poste et maternités de proximité, ce qui a eu un fort écho dans les campagnes et dans les zones hypo-urbaines. Cette thématique anti-libérale était aussi portée par la gauche, et surtout le Front de gauche, et aurait dû jouer davantage en sa faveur, mais l’on voit bien ici que le système de représentations économico-social, avec sa rationalité, n’est que l’un des déterminants du vote des électeurs. Ceux qui, au deuxième tour, ont quand même voté Sarkozy, l’ont fait pour d’autres raisons.

 

Le vote par identification

 

Nous abordons ici une dimension des attitudes politiques généralement incomprise ou méconnue par les politologues : les individus ont besoin de s’identifier à un groupe social, à une communauté, à des figures à forte charge symbolique. Et ces identifications les éloignent de leurs intérêts, et les inclinent à des comportements de type affectif et passionnel.

Les identifications « classistes » sont les plus proches de leur situation objective. Or les études montrent un fort déclin de ces identifications. Le plus frappant est l’affaiblissement de l’auto-position des ouvriers au sein d’une « classe ouvrière ». Bien que le sentiment d’appartenir à une classe sociale ait retrouvé en 2010 son niveau de 1966 (61%), celui d’appartenir à la  classe ouvrière est tombé à 6%, alors que la proportion des ouvriers dans la population a diminué beaucoup moins. Pendant ce temps le sentiment d’appartenance à des « classes moyennes » a augmenté de 13% à 38% [8]. De multiples raisons expliquent ce large décrochage des identifications classistes par rapport à l’évolution des professions et catégories socio-professionnelles, telles qu’elles sont recensées par l’INSEE. Je ne m’y attarderai pas ici, mais il fournit une part d’explication au vote de ces catégories.

Une autre identification, particulièrement prégnante en France, est celle à « la droite » ou à « la gauche ». Elle reste forte : en 2010 67% des Français acceptaient de se situer à gauche, à droite ou entre les deux, au centre. Quant à son évolution, les trois années précédentes avaient marqué une inflexion nette. Alors qu’en 2007 « à droite » dépassait « à gauche » (de très peu), en 2010, l’auto-position à gauche était restée stable, mais l’autoposition au centre avait fléchi et surtout l’auto-position à droite marquait un net recul (moins 8 points)[9]. Cette évolution aurait pu laisser prévoir une victoire bien plus nette du candidat de la gauche à l’élection présidentielle. Mais il faut faire entrer en ligne de compte d’autres identifications.

Il y a d’abord le poids de tradition familiale, la tendance à voter comme ses parents, et l’effet de l’endogamie sociale. Ce poids a diminué avec l’affaiblissement des liens familiaux, la dispersion des parentèles, la multiplication des familles recomposées, et l’endogamie s’en est trouvée modifiée. Néanmoins ces facteurs restent importants.

On s’identifie aussi à des partis politiques et à leurs leaders. Les études montrent que la défiance envers ceux-ci a considérablement augmenté dans les dernières années, et qu’elle a été particulièrement vive dans les catégories populaires et dans les tranches d’âge jeunes. Cela aurait dû jouer aussi bien en défaveur de la droite que de la gauche, puisque le pourcentage de défiance (environ un sur deux) était le même, et, comme l’auto-position à droite avait fléchi, le candidat de gauche aurait dû en profiter plus qu’il ne l’a fait. C’est ici qu’il faut faire intervenir ici quelques considérations plus « qualitatives ».

L’appartenance ou le soutien à un parti sont des phénomènes psychologiques très forts, comme en témoignent l’emploi par les militants, voire les sympathisants, de termes comme « famille » politique ou une expression des émotions, dans les réunions publiques, très comparable à celle que l’on peut observer dans les matches de football. Ces phénomènes concernent tous les partis, mais de façon différente. J’ai été frappé en particulier par les attitudes des adhérents de l’UMP lors des meetings, très portées sur l’exaltation du chef, qui s’autocélébrait comme tel. On n’y voyait pas seulement des visages de notables, de distingués jeunes gens et jeunes filles, et de « jeunes loups » en quête d’une carrière politique, mais des personnes manifestement de condition modeste, qui n’étaient pas les moins enthousiastes. Cette force d’adhésion m’a paru étrange, plus difficile à interpréter que celle envers la personne de Marine Le Pen, qui n’avait pas de passif gouvernemental à son bilan, et dont le discours, malgré sa pugnacité, se présentait à la fois comme plus châtié et plus rationnel. Elle n’est pas surprenante de la part de chauds partisans de la libre entreprise, rêvant de réussites fulgurantes à l’américaine, ou de certains milieux liés au show business et au divertissement de masse : Sarkozy était pour eux l’image du self made man, qui n’était passé ni par la fonction publique, ni par l’ENA, celle du battant saisissant toutes les opportunités sans s’embarrasser de scrupules moraux – une image qui ne pouvait que heurter la droite traditionnelle par son côté « bling-bling ». Mais ces « gagnants de la mondialisation » ne sont pas légion et ne suffisaient pas à remplir les salles et les places publiques. Il faut aller plus loin dans l’explication.

Le besoin et le culte d’un chef sont un phénomène très ancien dans la population française, qu’on peut résumer par l’expression de « tentation bonapartiste ». Ils sont très différents de ceux qui ont été un ressort du fascisme et du nazisme : ils renvoient à une image du père, liée à l’histoire et au système familial français, qui est à la fois celui que l’on vénère et que l’on déteste - d’où cette combinaison si particulière dans l’esprit français entre un désir d’autorité et un anarchisme foncier, alors que l’esprit allemand par exemple, lié à une tout autre histoire et à un autre système familial, ne parvient à se dégager d’une image de la mère archaïque que par la fusion communautaire des mâles, qu’un père phallique vient sublimer - d’où un fort sens de la discipline et du conformisme[10]. Le culte du chef, dans sa spécificité française, est bien plus marqué dans les partis et mouvements de droite que dans ceux de gauche, où le versant anarchiste (« ni dieu ni maître ») est bien plus prononcé. Sarkozy a constamment joué sur cette fibre (le « patron », le « protecteur », le « punisseur ») et cela lui a valu bien des adhésions, y compris dans des milieux populaires, où le respect de la famille traditionnelle est resté plus fort que dans la petite bourgeoisie salariée.

Une autre dimension de l’identification est l’identification à la nation, sous la forme d’un patriotisme excluant, et le candidat Sarkozy s’est empressé de l’exploiter, jusque dans le slogan de son affiche électorale « La France forte ». C’est là évidemment qu’il a rejoint la thématique du Front national et repris, en les atténuant à peine, un certain nombre de ses propositions : division par deux du nombre d’immigrés en situation légale, expulsion de tous les sans-papiers, restriction de l’accès des étrangers aux minima sociaux, et bien sûr refus de leur accorder le droit de vote aux élections locales. Et il semble bien que cette campagne ultra-droitière lui ait permis, et elle seule, de regagner quelques points dans les intentions de vote, puis lors du vote lui-même. Bien entendu cette thématique nationaliste n’avait aucun sens pour les élites mondialisées, mais elle a certainement influencé des personnes des catégories populaires, pour lesquelles l’appartenance à la nation, avec son héritage culturel et politique, restait le seul avantage qu’on ne devait pas leur retirer – un héritage que la gauche « moderniste » avait fait passer au second plan.

A ce propos je voudrais ajouter quelques considérations. L’hostilité aux immigrés, contrairement à ce que pourrait faire penser le score très élevé obtenu par le Front national au premier tour (près de 18% des voix), était en net recul dans les dernières années par rapport au début des années 1990 et ne semblait avoir été renforcée que très peu par la crise[11]. Il a fallu un discours particulièrement démagogique pour grossir le phénomène de l’immigration (alors qu’il est l’un des plus faibles d’Europe) et pour transformer les immigrés en boucs émissaires des difficultés des catégories les plus mal loties (chômage, insécurité) et en menaces pour la cohésion nationale, en majorant des communautarismes réels, mais très circonscrits (essentiellement à quelques franges de l’islamisme)[12].

 

Le vote par résignation

 

J’entends par là une attitude du genre : « comme on ne peut rien changer, il faut faire avec les dirigeants qu’on a, même si l’on n’en est pas satisfaits ». Cette attitude politique est à corréler avec cette vieille énigme de la « servitude volontaire », dans un contexte particulier marqué par l’institutionnalisation de l’entreprise néo-libérale, avec l’affirmation de ses contraintes (la compétitivité, la valeur pour l’actionnaire) et son style de management (l’adaptation permanente, la performance individuelle, le contrôle total), le tout rendant les formes de résistance difficiles et risquées. Dans ce contexte les individus cherchent à évacuer la frustration d’un travail sans qualité en essayant quand même de lui donner du sens, car on ne peut passer la plus grande partie de sa vie éveillée dans le dégoût permanent (c’est ce qu’on a appelé « l’implication paradoxale »). De même, comme Jacques Généreux l’a très bien expliqué[13], il leur faut évacuer l’angoisse et la souffrance psychique par des mécanismes de défense qui s’étagent entre l’adaptation et le consentement, comme dans la fable des raisins verts, et par des formes d’évasion dans des communautés de semblables. Il en va de même en politique : quand on a intériorisé l’idée que l’on ne peut pas changer l’ordre des choses et que tout acte citoyen, et a fortiori toute rébellion, sont voués à l’échec, on se rallie à la politique du moindre mal. Bien des électeurs qui ont voté Sarkozy l’on fait sans conviction, mais dans l’idée que ce serait encore pire sans lui, qu’il avait effectivement sauvé nos dépôts en banque, à peu près maintenu le pouvoir d’achat, empêché le système de santé de sombrer etc. Ils n’avaient sans doute pas assez d’information pour réaliser qu’il avait encore plus lourdement endetté le pays, poursuivi sa désindustrialisation, précarisé un peu plus l’emploi et fait faire un nouveau bond au chômage et à la pauvreté[14].

 

Les effets du scepticisme

 

C’est l’une des caractéristiques les plus frappantes du dernier scrutin. Une masse d’électeurs, venant généralement des milieux populaires, ont considéré que « les politiques » étaient très éloignés de leurs préoccupations, qu’ils vivaient dans une autre sphère et qu’on ne les voyait guère qu’à la veille d’un scrutin. Ils ont gonflé les rangs de l’abstention (18,74% des inscrits au deuxième tour), non par indifférence, mais de façon décidée, et c’est l’une des raisons qui ont empêché le candidat de la gauche de se détacher plus nettement. Mais il faut bien distinguer ce non-vote, qui a peu varié par rapport aux scrutins présidentiels précédents, des votes blancs, bien plus nombreux qu’à l’accoutumée (5,85%). Autant de votes, venant principalement de l’électorat frontiste et de l’électorat centriste du premier tour, qui ne sont pas allés à Nicolas Sarkozy, mais pas non plus à François Hollande, alors qu’ils auraient pu bénéficier à ce dernier.

On doit s’interroger ici sur les motivations des électeurs du Front national. Il serait erroné de considérer que les 18% recueillis par Marine Le Pen au premier tour représentent une poussée sans précédent d’un électorat homogène, d’extrême droite, raciste et foncièrement xénophobe. En réalité, à côté d’un noyau dur pétri de ces idées, beaucoup de ces électeurs venant des couches populaires (souvent de femmes seules) et ne disposant que d’un très faible niveau de culture politique et d’information, ont pris dans le programme de la candidate du Front national, en sus de la critique des grands partis qui les avaient laissés à l’abandon (le « système UM/PS »), deux ou trois propositions qui leur convenaient : la défense des services publics et diverses mesures de justice sociale et fiscale (autrement dit une partie du programme de la gauche), mais pas nécessairement la réduction de l’accès à certains droits sociaux pour les travailleurs étrangers, le protectionnisme mais pas forcément la sortie de l’euro, la priorité nationale, mais pas forcément l’immigration zéro, le rétablissement de l’autorité à l’école, mais pas forcément la fin du collège unique etc. Sur le plan des mœurs, le Front national reste attaché aux valeurs familiales traditionnelles, refusant notamment le mariage homosexuel, mais pour ces électeurs c’est de moins en moins un marqueur. Ils ont été plus sensibles à la défense d’une laïcité vue comme un rempart contre l’islamisme (le phénomène est encore plus frappant aux Pays-Bas, où c’est au nom d’un grand libéralisme des mœurs que l’extrême droite a fait campagne contre une religion qui le menaçait). Je crois qu’il faut aller au-delà pour comprendre un certain nombre de réactions (pas toutes) de l’électorat frontiste, que l’on retrouve dans une partie de l’électorat de l’UMP. Voici ce dont il s’agit.

 

Le vote par ressentiment

 

On a beaucoup parlé de « colère » à propos des électeurs de Marine Le Pen. Je pense que, pour un certain nombre d’entre eux, mais aussi pour bien des électeurs et des militants de l’UMP, il s’agit plutôt de ressentiment. Le ressentiment est la réaction non à une injustice sociale, qui est un sentiment que l’on partage avec d’autres, mais à une injustice personnelle, qui vous touche en particulier, et se traduit pas des attitudes d’hostilité, d’acrimonie et de hargne. Telle personne a été mal reçue par le Pôle emploi ou dans un autre service public, elle s’en prend à toute cette administration. Tel parent d’élève trouve que son enfant est discriminé, il agresse le professeur, tel commerçant a été victime d’une incivilité ou d’un vol, il s’en prend à la justice en général. Tel habitant se compare au voisin d’à côté, et non aux catégories sociales mieux loties. Tel autre est hérissé par l’incivilité d’un jeune issu de l’immigration, et accuse une communauté entière, ou s’indigne du train de vie d’un cas social isolé, et critique l’assistanat en général, surtout quand il n’a pas bénéficié de telle aide sociale. On assiste ainsi à un dévoiement de la demande d’égalité en envie ciblée, au lieu d’une mise en cause des grandes inégalités. On voit bien la différence avec ce qui se passe dans une lutte sociale. Par exemple les salariés de Fralib ou de Florange sont unis dans un combat qu’ils mènent avec patience, rigueur (ils ont des contre-plans argumentés) et sous des formes collectives et festives. Ce n’est pas la même chose que d’en vouloir au monde entier. Je fais l’hypothèse ici que, nombre de ceux qui ont voté Sarkozy, dont bien des électeurs du Front national qui se sont reportés sur lui au second tour, ont trouvé en lui le porte-voix de leur ressentiment, puisqu’il n’a cessé d’attaquer une corporation ou une couche sociale après l’autre : des juges traités de laxistes, des professeurs jugés sans autorité, des syndicats corporatistes, des chômeurs fainéants de nature, des allocataires fraudeurs, des immigrés délinquants, des musulmans imposant la viande halal, et j’en passe. Il a ainsi multiplié les boucs émissaires comme exutoires au ressentiment, et avec une hargne particulière qui prêtait à l’identification.

Voilà donc un certain nombre de motivations, dont l’étude incite à revoir un certain nombre d’explications courantes sur l’ampleur de ce vote très droitier, qui se fondent sur l’histoire et la sociologie.

 

La France est-elle toujours de droite ?

 

On a dit que la France a toujours été majoritairement à droite, jusqu’à affirmer, comme le déclare sans sourciller Alain Minc, que « la gauche ne peut gagner que par effraction »[15], ce que les faits semblent confirmer pour la période contemporaine. D’un point de vue historique, dans un pays où l’opposition droite/gauche a toujours été forte depuis la Révolution française, qui l’a inventée, il y a bien un tropisme à droite qui trouve son origine dans la petite bourgeoisie traditionnelle, celle de l’agriculture parcellaire et de la boutique, sans le soutien de laquelle la grande bourgeoisie n’aurait pu régner si souvent. Mais tout cela a été bouleversé par le déclin de cette petite bourgeoisie, après la deuxième guerre mondiale, avec l’industrialisation et la croissance des services. En fait c’est le gaullisme qui a solidifié une droite nouvelle, loin de la droite collaborationniste, en lui apportant des soutiens populaires dans une période de croissance. Or ce gaullisme est déconstruit par la mondialisation et le libéralisme. Si la gauche de gouvernement n’avait pas emboîté le pas de ce processus, on peut penser qu’elle serait devenue majoritaire, en représentant un salariat toujours croissant.

On a cherché des explications sociologiques : déclin et éclatement du monde ouvrier (qui ne représente plus que 12,6% de la population de moins de 15 ans), croissance du monde des employés (qui dépassent désormais le nombre des ouvriers : 16,4%), essor de la nouvelle petite-bourgeoisie salariée (professions intermédiaires : 13,2%, plus une majorité des cadres et professions intellectuelles supérieures qui sont 9%[16]). Et il est vrai qu’une bonne partie de ces derniers salariés a été embrigadée par le patronat, qui lui a fait miroiter des avantages salariaux et patrimoniaux. Mais il me semble que cette période s’est close avec son déclassement progressif, et avec la crise qui a fait littéralement exploser les inégalités. La nouvelle conjoncture semble donc favorable à la gauche, si du moins elle prend la mesure de cette évolution. En témoigne le vote plutôt en sa faveur des « professions intermédiaires » et même d’une majorité des «cadres et professions intellectuelles supérieures ». Le vote pro-Sarkozy, d’un point de vue sociologique, doit donc beaucoup aux retraités (15 millions de personnes, 26,9% de la population) et à d’autres personnes âgées (de plus de 60 ans, 1,9% de la population)[17]. Il a été plus faible qu’en 2007, sans doute parce que ces retraités et autres personnes âgées se sont inquiétés pour leurs enfants ou petits-enfants, voyant pour eux leur situation se dégrader inexorablement. A considérer donc tous les aspects de cette sociologie française, la sanction aurait dû être plus dure pour Sarkozy, d’autant plus que sa politique européenne (« l’axe Merkel-Sarkozy ») confirmait de jour en jour une sainte-alliance des droites libérales européennes (toutes les droites ne le sont pas)[18]. C’est ce qui m’a conduit à chercher d’autres motivations que l’intérêt, même faussé par la faiblesse de l’information, la désinformation ou la propagande, aux votes qui se sont exprimés en faveur de Nicolas Sarkozy.

 

Quelles leçons pourrait-on en tirer ?

 

Elles pourraient a priori paraître désespérantes, puisqu’il semble plus facile d’agir sur l’intérêt que sur d’autres motivations socio-psychologiques, plus difficilement identifiables et mesurables, par des politiques adaptées. Mais il est encore plus désespérant de constater que les électeurs votent souvent contre leur intérêt, et ceci même compte tenu de leur déficit de connaissances et d’informations. Alors il faut chercher tout ce qui peut réduire le poids de ces motivations « extra-économiques ». Ne pouvant ici entrer dans une analyse fouillée ni dans une série de préconisations, je voudrais juste fournir quelques indications.

La peur rend coléreux. L’insécurité des biens et des personnes doit donc être prise à bras le corps, sachant que son traitement « social » ne peut s’effectuer que dans le très long terme. Je crois que ce fait est acquis, mais cela ne signifie pas qu’il ne faille par repenser tous les fondements de la politique pénale, qui, à mon avis, ne peut reposer que sur la défense de la société, tout en tenant compte de toutes les circonstances qui ont pesé sur l’individu, et non pas sur l’idée irrecevable d’un libre arbitre des délinquants et criminels, et encore moins sur celle de facteurs génétiques (sauf exception), comme a pu le soutenir Nicolas Sarkozy. Quant à l’insécurité sociale, le problème est crucial, et une politique qui voudrait faire reculer l’angoisse de la mal vie, avec la recherche de boucs émissaires qu’elle génère, devrait s’attaquer en priorité à la précarité et à la grande pauvreté (on pourra penser ici notamment à la proposition d’une « sécurité sociale professionnelle »).

Le socle des convictions étayées sur et par l’idéologie dominante peut être ébranlé par des contre-discours très simples, à la portée de tous. Je prends des exemples dans l’actualité. Il est faux de dire que les travailleurs français travaillent moins que les autres, les statistiques même de Eurostat en font foi ! Il est faux que le coût du travail soit beaucoup plus élevé en France qu’en Allemagne, tous secteurs confondus[19]. Mais ce sont les concepts même du discours dominant qu’il faut cesser de véhiculer : ainsi les « prélèvements obligatoires » ne sont pas des prélèvements, mais des contributions, et ils jouent un rôle fondamental (que deviendrait la fameuse « compétitivité » sans les infrastructures publiques, sans l’éducation et la formation des salariés, sans un système public de santé, qui d’ailleurs coûte beaucoup moins cher qu’un système privé, etc. ?). De même «les charges » sont pour une bonne part du salaire socialisé ou différé, et les réduire c’est réduire le standard de vie des salariés. Même chose encore pour les facteurs de croissance : quand les droites européennes parlent de « réformes structurelles » - ce qui signifie plus encore de concurrence, plus de flexibilisation du travail, moins de droit du travail – elles oublient tout simplement leurs effets ravageurs sur les individus, l’immense souffrance qui en résulte, et son coût pour la collectivité. Il est assez ahurissant qu’un certain discours de la gauche ait aussi fait l’impasse là-dessus (qui a parlé des suicides au travail qui se sont multipliés ?), comme sur le fait que la motivation au travail est un formidable facteur de…croissance, les individus n’étant pas des robots qu’on pourrait programmer. Une parole politique qui évoquerait tout cela serait en outre bien plus proche de la réalité vécue que le langage technocratique habituel.

L’identification est un processus psychique spontané, grâce auquel l’enfant se construit et qui, tout au long de la vie, contribue à structurer la personnalité. Nous ne sommes pas ces individus sans attaches, obnubilés par un gain, que postule l’idéologie économiste. Mais bien des identifications sont fallacieuses et empêchent l’individu de reconnaître sa position sociale et là où sont ses vrais intérêts. Je m’arrêterai un instant sur la question du leader, qui obsède les partis politiques et suscite la recherche de la bonne image. La pensée de gauche à tendance à mépriser cette question, considérant qu’elle n’a pas besoin de hérauts et encore moins de héros, mais dans la réalité s’en accommodant. La pensée de droite n’a pas ces scrupules, car elle veut des figures d’autorité nimbées de charisme, et, pour cela, la fabrique du leader utilise une armada de communicants, chargés de raconter de belles histoires (ce qu’on appelle le story telling). Sachant qu’elle ne peut contourner le besoin d’identification, la gauche devrait se chercher des héros positifs, capables de « jouer collectif » et donnant l’exemple de ce qu’elle voudrait incarner.

La résignation est d’autant plus difficile à combattre qu’elle est secrétée par tout le système de domination existant. Pour la réduire, il faut à la fois offrir du réalisable à court terme (de la réforme, dans le bon sens du terme) et la perspective de nouveaux possibles (la révolution, à petits pas comme à plus long terme). Vaste programme ! Mais l’on voit bien que le discours du renversement ne convainc que les convaincus et que le seul discours des petits mieux ne sort pas les vaincus de leur sujétion.

Le scepticisme est le grand ennemi d’une politique d’émancipation, car il sert parfaitement les dominants. Pour le surmonter ce n’est pas inutile de faire du porte à porte à la veille d’une élection, comme d’investir les réseaux sociaux. Cela permet de grappiller quelques dizaines de milliers de voix (quelques millions aux Etats-Unis). Mais c’est bien une action continue sur le terrain qui permet de mobiliser les sceptiques et les démobilisés. Il s’agit moins de serrer des mains et de demander des nouvelles de la famille que de mettre en œuvre toutes les procédures de la démocratie participative - sans en faire pour autant la panacée.

Enfin le ressentiment, tel que j’ai essayé de l’analyser, est le venin de la politique et son danger le plus pernicieux. Comme il frappe les individus isolés, en situation de relégation ou d’impuissance face à ce qui leur apparaît comme une injustice ou une discrimination personnelle, la seule voie pour le combattre est la réinsertion dans des collectifs, dans ces « corps intermédiaires » (syndicats, associations diverses) qui les sortent de leur face à face avec les appareils d’Etat et avec les représentants politiques. C’est ce que les islamistes radicaux ont compris à leur façon : dans les ghettos à forte population d’origine immigrée ils apportent soutien moral et matériel, dans des prisons ils offrent une issue religieuse à de jeunes enragés. La dérive communautariste est précisément l’effet de la désaffiliation. Ce qui avait fait la force de la social-démocratie dans plusieurs pays du Nord de l’Europe, et, en France, du parti communiste, c’est qu’ils avaient bâti une sorte de contre-société, fournissant des repères et des espaces de solidarité aux individus, dans un cadre social et laïque, et son déclin n’est pas pour rien dans la perte d’audience de ces partis. Il ne faut pas croire que ces lieux de socialisation soient rendus caduques par l’individualisation croissante du mode de vie, car le besoin d’appartenance n’a pas diminué pour autant, mais s’est plutôt fourvoyé dans diverses communautés de repli. La campagne du Front de gauche a été à cet égard la plus prometteuse, car, prenant le relais des comités du Non de 2005, elle a réuni des courants politiques et une foule d’associations dispersées sur une thématique et des objectifs communs, dans un climat de réelle ferveur populaire. Reste à espérer qu’elle ne sera pas sans lendemains.

 



[1] 48,69% exactement. Au premier tour Nicolas Sarkozy avait recueilli 27,18% des suffrages exprimés, ce qui marquait déjà une nette progression par rapport à ce que laissaient entrevoir les sondages quelques mois, et même quelques semaines avant.

[2] Par exemple sur la dénonciation des corps intermédiaires, l’opposition du « vrai travail » au « faux travail » (celui des fonctionnaires), la stigmatisation des chômeurs, la dénonciation de l’égalitarisme etc., ce que Marine Le Pen n’avait jamais fait.

[3] En tout 16 pays de l’Union européenne sur 27 ont connu, avant la France, une alternance liée à la crise et aux mesures d’austérité, à l’occasion ou non de scrutins.

[4] Les données ci-dessous sont rapportées par L’Humanité dimanche, dans son numéro 311 (semaine du 10 au 15 mai), p. 12-13. Elles se recoupent avec celles de l’institut Opinion Way, qui a travaillé sur l’échantillon le plus large (avec de légères différences) : les « cadres et professions intellectuelles supérieures » auraient voté à 43% pour Sarkozy, les « professions intermédiaires » à 44%, les « employés » à 46% tout comme les « ouvriers ».

[5] Ceci dit, le vote « économique » a été nettement plus marqué que lors du scrutin de 2007, où la majorité des Français déclarant s’en sortir « assez difficilement » sur le plan financier avait voté pour Nicolas Sarkozy à 53%. « Rien de tel cette fois où le vote s’ordonne en fonction du niveau de revenus comme de l’aisance sociale : de 38% de votes Hollande chez ceux qui s’en sortent « très facilement » à 47% chez ceux qui s’en sortent « assez facilement », 54% chez ceux qui s’en sortent « assez difficilement » pour culminer à 62% chez ceux qui s’en sortent « très difficilement » (Jérôme Jaffré, « Ce que signifie le vote du 6 mai », in Le Monde du 5 juin 2012).

[6] Selon Opinion Way les retraités auraient voté à 53% pour Nicolas Sarkozy (contre 64% en 2007), les hommes et femmes au foyer à 52% (contre 55% en 2007), les lycéens et étudiants à 41% (contre 52% en 2007).

[7] Cf. Guy Michelat et Michel Simon, Le peuple, la crise et la politique, hors série de la revue La pensée, Editions Gabriel Péri, 2012, chapitre 2.

[8] Op.cit., p. 10.

[9] Ibidem, p. 42.

[10] C’est ce que Gérard Mendel avait lumineusement expliqué dans un chapitre de 54 millions d’individus sans appartenance. Son analyse repose sur la distinction entre deux phases de la prime enfance, celle du nourrisson totalement dépendant de la mère, alternant entre le tout plaisir et le tout malheur, sans autre ressource que le fantasme, et celle de la phase oedipienne, où l’identification au père devient au contraire synonyme d’un pouvoir limité sur l’acte. D’où, dans l’inconscient, une imago maternelle chargée d’angoisse, s’opposant à une imago paternelle signifiant maîtrise de soi, à condition qu’elle ait été intériorisée. Je cite les dernières lignes du chapitre: « Face à l’archaïsme psychologique, face à la femme-mère menaçante, l’union disciplinée, hiérarchisée, inconditionnelle et homosexuelle des mâles était, outre-Rhin, psychologiquement nécessaire. Et si l’uniforme d’un chef de gare allemand d’avant guerre était aussi chamarré que celui d’un général français, si les épaulettes, les médailles, les galons d’or et d’argent prospéraient à l’envi, c’était qu’il fallait bien, faute d’une suffisante image intérieure du père, qu’existassent au moins ses signes extérieurs. Ces innombrables petits pénis exhibés fièrement au grand jour et en toute innocence en étaient les succédanés et la représentation symbolique, avant que, nouvel ersatz, s’y ajoute, dans le salut hitlérien, le grand rituel masculin de l’érection collective du bras tendu » (p. 90, Robert Laffont, 1983).

[11] Cf. op. cit., p. 29.

[12] Le succès de ce discours se montre par la remontée des thèmes xénophobes dans l’opinion : le sentiment qu’  « il y a en France trop d’immigrés a recuelli 62% d’adhésions, contre 48% en 2007, l’association du mot « islam » à des évocations négatives est passée de 63% à 81% (cf. Jérôme Jaffré, ibidem). A noter que l’hostilité envers les immigrés est en sens inverse de la proximité de voisinage avec eux : « Electeurs lepénistes et immigrés ne vivent donc pas côte à côte […] ils [les lepénistes] sont ni trop près ni trop loin des immigrés. Trop près pour ne pas les craindre, trop loin pour les connaître » (Hervé Le Bras, in Le Monde du 26 avril 2012).

[13] Cf. Jacques Généreux, La dissociété,  Editions du Seuil, 2008, p. 28.

[14] Le rôle du niveau d’information, que l’on peut corréler avec le niveau de politisation, montre clairement ses effets quand l’on voit que « 59% des Français qui s’intéressent « beaucoup » à la politique ont voté pour M. Hollande, 54% parmi ceux qui s’y intéressent « assez », [et que] le candidat socialiste devient minoritaire  parmi ceux qui s’y intéressent « peu » (à 46%) et encore plus chez ceux qui ne s’y intéressent « pas du tout » (à 44%) » (Jérôme Jaffré, ibidem).

[15] Entretien avec Le Monde, 19 mai 2012.

[16] Chiffres de l’INSEE  pour l’année 2010. J’ai défini, quant à moi, la « petite bourgeoisie salariée » comme l’ensemble des agents « qui sont des bénéficiaires de l’exploitation, dans la mesure où ils se voient rétrocéder par la classe dominante une quote-part du produit social supérieure à celle qu’ils devraient recevoir en fonction du travail général qu’ils ont fourni (car là encore il faut distinguer travail général et travail spécial, lié à la domination et à l’exploitation) ». Cf. le chapitre « Des classes sociales encore », du Discours sur l’égalité parmi les hommes, L’Harmattan, 1993, et quelques autres textes. Nombre de ces agents, parfois hautement qualifiés, n’exercent aucune fonction de domination, d’autres (des « dominants dominés ») ne le font que partiellement.

[17] Les retraités et autres personnes âgées ont en général plus de patrimoine (du logement et de l’argent) que les autres classes d’âge, même quand ils sont de condition modeste. Ils sont de ce fait très sensibles à toutes les mesures qui peuvent préserver cet acquis et réduire les droits de succession, mesures dont Nicolas Sarkozy les avait gratifiés.

[18] Elle lui a quand même fait perdre une partie de ses soutiens parmi ceux qui, à droite, avaient voté Non au référendum de 2005.

[19] Tout dépend de la définition statistique. On peut même soutenir que le coût du travail allemand n’est plus faible que parce qu’il inclut le coût pratiqué en Europe de l’Est, où l’Allemagne externalise une grande partie de sa production industrielle.

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