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Le blog de Tony Andreani
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Le blog de Tony Andreani
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27 février 2012

Où en est la gauche cinq ans après?

 

Ce qui a été fait va-t-il permettre de gagner ?

 

Au lendemain de la défaite de la gauche en 2007 j’écrivais un texte pour en chercher les raisons et je m’autorisais à énoncer quelques préconisations pour « cesser de perdre ». Ce texte, outre qu’il ne provenait pas d’un ténor politique, a dû rester confidentiel, perdu dans une revue. Mais, en le relisant, je lui trouve un certain intérêt et je me suis demandé ce qu’il en était aujourd’hui, à la veille de la nouvelle élection présidentielle. Je livre (entre crochets et en italiques) quelques observations, à l’intention du lecteur qui aurait la patience de lire d’abord ce que disais alors. En ce qui concerne les programmes des partis de gauche, je me suis limité pour le moment aux 60 propositions de François Hollande et au « Programme populaire et partagé » du Front de gauche.

 

 

Ce qu’il faudrait (sans doute) faire pour cesser de perdre

                                                                 (écrit en 2007)

 

 

Au premier tour de l’élection présidentielle la gauche, dans toutes ses composantes, n’a jamais été à un niveau aussi faible depuis 1969[1] : elle a atteint à peine 36,4% des voix. C’est là une situation paradoxale, car il semble bien qu’elle n’ait jamais connu un ensemble de conditions aussi favorable depuis cette date.

Tout d’abord ce mauvais résultat s’inscrit à contre-courant de l’évolution au cours du dernier quinquennat, qui a vu une poussée de la gauche à toutes les élections intermédiaires. Au premier tour des élections régionales de 2004 la gauche regroupait 44,7% des votants, ce qui avait conduit une majorité de gauche au pouvoir dans 20 sur 22 régions. Comme, pendant ce quinquennat, la politique de la droite (avec Nicolas Sarkozy trois fois ministre) avait été de plus ou plus ouvertement d’inspiration néo-libérale, qu’elle avait suscité des réactions massives (des manifestations d’une rare ampleur sur les retraites, sur l’assurance maladie, sur le contrat première embauche) et qu’elle n’avait nullement tenu ses promesses en matière de sécurité (pensons à l’explosion dans les banlieues à l’automne 2005), on aurait pu s’attendre à ce qu’un projet politique encore plus marqué à droite fût encore plus nettement désavoué par les électeurs. Et ce d’autant plus que la droite avait perdu le 29 mai 2005 le référendum sur le Traité constitutionnel européen, dont elle avait été le plus fort soutien.

 

[On se trouve aujourd’hui dans une situation a priori encore plus favorable à la gauche. Celle-ci a gagné haut la main toutes les élections intermédiaires et fait basculer le Sénat en sa faveur pour la première fois sous la V° République. La politique de Nicolas Sarkozy a été encore plus droitière que celle de Jacques Chirac et a soulevé des contestations dans presque tous les milieux sociaux et des manifestations d’une ampleur et d’une durée inégalées sur la question des retraites. Quant à l’étiage de la gauche dans les sondages d’opinion, il dépasse les 40% dans les intentions de vote, et, avec les déplacements de voix prévisibles en provenance du centre et du FN, la victoire semble assurée au second tour, avec une large avance (entre 10 et 20 points selon la date des sondages et les instituts). Et pourtant, l’incertitude demeure…].

 

En second lieu les enquêtes d’opinion montraient une insatisfaction croissante au cours du temps d’une proportion croissante de Français. Plus important encore, 86% des Français estimaient, selon le Credoc, que « dans notre société, les plus favorisés sont de plus en plus favorisés », et 75% des personnes interrogées par la Drees jugeaient que la société était « plutôt injuste » (contre 68% en 2000). Face à cette situation 24% des Français pensaient, selon la Dress, qu’il fallait changer radicalement la société et 72% la réformer sur certains points (contre 68% en 2000). Une enquête du Credoc montrait un désir de changement encore plus fort : 86% des Français estimaient que « la société française devait se transformer profondément » (contre 77% en 2001), et 36% souhaitaient même des « changements radicaux » (contre 20 à 25% dans les années 80). Un véritable esprit révolutionnaire !

Enfin la politique préconisée par la droite ne trouvait pas dans l’opinion de majorité pour l’approuver. La droite avait si bien senti la volonté de changement qu’elle ne cessait de proposer des « réformes », et même une « rupture » (que Nicolas Sarkozy baptisera ensuite de l’épithète de « tranquille » pour rassurer). Cette rupture consistait en fait à pousser encore plus loin le cours néo-libéral : affaiblissement du droit du travail et flexibilisation accrue, diminution des impôts et donc de la redistribution, retrait de l’Etat, diminution des « charges » et donc réduction de la couverture sociale etc. Mais aucune de ces orientations ne rencontrait un assentiment majoritaire chez les sondés. Une immense majorité s’opposait à la précarité et à la baisse des garanties collectives, 72% de Français pensaient, selon la Dress, que les pouvoirs publics pouvaient réduire les inégalités et 77% qu’ils pouvaient réduire la pauvreté et l’exclusion (seuls 5%, selon le Credoc, trouvant qu’ils en font trop pour les plus démunis), 51% estimaient qu’il n’y avait pas assez d’intervention de l’Etat en matière économique et sociale (contre 22% qui disaient qu’il intervenait trop), 51% pensaient qu’il ne fallait pas réduire le nombre de fonctionnaires (contre 45%), 81% considéraient, selon la Dress, que les systèmes d’assurance maladie et de retraite devaient rester publics et obligatoires (contre 73% en 2000). Bref, c’était presque un plébiscite anti-libéral !

 

[Je n’ai malheureusement pas trouvé d’enquêtes pour effectuer une comparaison avec l’état de l’opinion aujourd’hui sur tous ces sujets. Dommage.]

 

Alors, comment comprendre que les Français aient voté, au premier tour et au second tour, assez largement pour la droite[2] ? Comment la gauche a-t-elle pu perdre cette élection qui semblait a priori imperdable ? Il y a toute une série d’éléments de réponse, que je ne vais pas détailler ici, pour ne pas être trop long, et qui n’apparaîtront qu’en filigrane de mon propos. Je voudrais plutôt me projeter vers une autre question : que faire pour cesser de reculer, pour cesser de perdre ? Les idées qui vont suivre paraîtront sans doute abruptes, voire provocatrices. Tant pis. Ou tant mieux. Je crois qu’il faut tout faire pour sortir du marasme où nous voici plongés. Je les présenterai sous forme de préconisations, espérant au moins qu’elles inciteront à la réflexion. C’est à dessein que je laisserai de côté quantité de sujets, et des plus importants, sur lesquels la gauche aura à améliorer ses analyses et à affiner ses propositions (les droits sociaux, la fiscalité, le logement, l’environnement et tant d’autres). Je voudrais me concentrer sur quelques angles morts de la réflexion politique, dont peut pourtant dépendre une victoire électorale. C’est aussi à dessein que je n’entrerai pas dans le détail d’aucun dossier : il s’agit seulement de dégager quelques lignes directrices, à des fins de stratégie.

 

Admettre que la masse des Français est aujourd’hui profondément dépolitisée et en tirer les conséquences en termes de discours politique.

 

Première observation : les 86% de participation au second tour de l’élection présidentielle ne prouvent absolument pas l’existence d’une forte implication politique. C’est la droite qui dit cela, pour légitimer après coup son succès. Si les Français ont voté aussi massivement, c’est qu’ils ont eu conscience de l’importance de l’enjeu, et que ce type de scrutin leur apparaît comme le seul où chaque voix peut poser. En réalité un taux aussi élevé est très probablement dû à la force du vote anti-Sarkozy, en particulier venant des jeunes des banlieues. Vote qui s’est évaporé lors des législatives, quand ces électeurs ont compris que la partie était perdue.

 

[Le vote anti-Sarkozy sera certainement aujourd’hui bien plus large, mais le nombre d’abstentions risque d’être bien plus élevé parmi ces jeunes, et, d’évidence, il ne bénéficiera pas à la gauche.]

 

Deuxième observation : beaucoup d’électeurs se sont décidés à la dernière minute, tout simplement parce qu’ils n’ont guère eu le temps de suivre la campagne présidentielle ni dans les journaux, ni à la télévision, ni encore moins sur l’Internet. Et il y a fort à parier qu’ils se sont décidés en grande partie sur quelques-uns unes des promesses les plus démagogiques du candidat Sarkozy, notamment la défiscalisation des heures complémentaires, la déduction fiscale des intérêts des emprunts contractés pour l’achat d’un logement, la quasi-abolition des droits de succession pour la plupart des patrimoines.

Ce qui nous a fait illusion sur la politisation des Français, ce fut l’ampleur de la participation citoyenne au débat, puis au vote sur le traité constitutionnel européen. Même si beaucoup des électeurs qui ont voté Non l’ont fait surtout en fonction d’a priori ou parce qu’ils rendaient obscurément (ce qui n’était pas faux) l’Europe responsable de tous nos malheurs (n’oublions pas ici le vote d’extrême droite, sans lequel le Non n’aurait pas été majoritaire), il reste vrai que la plupart l’ont fait de manière réfléchie, en pesant le pour et le contre. Mais il s’agissait d’une question simple, comme dans tout référendum, et non d’un choix à multiples entrées, et de ce fait d’une grande complexité, supposant pour être éclairé la maîtrise d’une multitude de sujets.

De là on peut tirer, hélas, une première conclusion : une campagne de type présidentiel se joue dans une large mesure, aujourd’hui, sur quelques idées simples, sur quelques slogans appropriés et sur quelques mesures phares. Ce sera, la prochaine fois, incontournable pour gagner.

 

[Nous en sommes toujours là. Je dirai même que la population est encore plus privée de repères pour juger en connaissance de cause. D’abord la crise a enfermé encore davantage les gens dans les problèmes du quotidien. Ensuite elle a complexifié les éléments d’appréciation. Comment appréhender, sans de solides connaissances, les raisons de la crise financière et économique, et de son extrême gravité, et, par conséquent, les mesures de fond qu’il faudrait prendre pour l’arrêter et empêcher qu’elle ne s’aggrave à nouveau ? La crise de la zone euro est aussi d’une grande complexité, même pour les citoyens qui avaient réfléchi sur la construction européenne en 2005. Les enquêtes de terrain montrent que les réactions sont plus viscérales que raisonnées. Si l’on suit par exemple un reportage hebdomadaire, sur France 2, tourné en trois lieux aux noms emblématiques (le camping Elysée, les villages Matignon et Solferino), on reste pantois devant la pauvreté de l’information de la France « profonde » et le côté généralement sommaire, voire purement réactif, des opinions exprimées. Plus que jamais donc, le nombre des convaincus d’avance et la masse des indécis laissent entrevoir que la campagne se jouera sur quelques slogans,  quelques mesures dont l’impact est facile à comprendre (par exemple l’augmentation du taux de TVA) et des réactions d’humeur. Qui aujourd’hui pourrait énoncer plus de deux ou trois mesures annoncées par les candidats en présence ? La campagne en cours, la campagne officielle, et les programmes distribués lors du scrutin, feront sans doute un peu progresser l’appréciation des enjeux. Mais il ne faut pas se faire d’illusions. Notre démocratie est si délabrée que seules quelques mesures phares, comme je disais, auront un impact sur l’opinion. Si l’on considère par exemple les 60 propositions du candidat Hollande (avec leur chiffrage), elles apparaîtront souvent comme de simples correctifs à l’existant, qui au reste demandent souvent pour être compris la compétence d’un inspecteur des finances. Je crois qu’il faudrait mettre en exergue au maximum 10 propositions et les marteler pour qu’elles aient un impact sur les esprits, chaque groupe social pouvant ensuite regarder ce qui, dans les autres, les concerne spécialement. Le Front de gauche semble l’avoir mieux compris…et Marine Le Pen aussi.]

 

Jouer/déjouer le jeu de la personnalisation du pouvoir.

 

Comme nous n’aurons plus la possibilité de changer de système politique au cours des cinq prochaines années et que le système présidentiel va encore se renforcer avec la future réforme Sarkozy (si les socialistes y prêtent la main - car une réforme constitutionnelle par la voie parlementaire exige, selon les dispositions de l’actuelle Constitution, une approbation par les 3/5 des députés et des sénateurs réunis en Congrès), il faudra bien faire avec, et partir du fait que la personnalité des candidats est nécessairement un paramètre à prendre en compte.

En fait même un système parlementaire n’empêche pas la personnalisation du pouvoir. Nous avons trop tendance à considérer, dans les milieux de gauche, que ce qui compte, ce sont les idées, les programmes, les mobilisations, et que, derrière eux, il n’y a que les intérêts de classe, de groupe, de profession etc., pour ajouter ensuite que ces intérêts sont faussés par le manque d’information et par le pouvoir de manipulation et d’intoxication des divers appareils idéologiques. On admet donc implicitement que les gens font un calcul rationnel, mais borné par le savoir dont ils disposent. Tout cela, bien sûr, n’est pas faux, mais néglige le fait que des facteurs psychologiques « irrationnels », tels que l’identification à un candidat ou l’antipathie, en fonction de son look social et de sa personnalité, jouent toujours un rôle au niveau politique – c’est beaucoup moins vrai au niveau économique, niveau plus « éclaté » et plus enraciné dans le réel. Evidemment, dans un système présidentiel, ces facteurs jouent encore plus. Et peuvent faire pencher la balance. Sarkozy, pourtant l’ami des grands patrons et l’homme aux goûts de luxe, a renvoyé l’image d’un Français moyen (amateur de vélo, de Johnny Halliday et de la Star Académie). Combien de fois n’ai-je pas entendu dire, à propos de Ségolène Royal : « je ne peux pas la blairer » (sans jeu de mots), « elle est trop nunuche », trop « autoritaire » etc. Epiphénomènes ? Ce n’est pas sûr. Il est remarquable que ce genre de réaction épidermique soit venu plus des femmes que des hommes (et si les femmes avaient voté comme les hommes, elle aurait sans doute gagné[3]). A côté de celles qui se sont retrouvées en elle (les féministes, bien sûr, mais beaucoup d’autres), il y a eu toutes celles qui, attachées aux vieux modèles familiaux ou simplement jalouses de sa liberté de ton et de son allure (que n’a-t-on pas dit par exemple sur ses tenues vestimentaires…) ont préféré la bonhomie d’un Bayrou, ou le machisme discret d’un Sarkozy. La place me manquant ici pour développer ce genre d’analyse psychosociale, voire psychanalytique, j’en viens tout de suite à des conclusions. En choisissant ses candidats la gauche serait bien inspirée de réfléchir à leur profil social et psychologique :

 

1. Ces candidats devront employer autant que possible le langage de tous les jours, celui qui « parle » aux gens du peuple - tout en donnant en même temps l’impression d’une maîtrise de la langue.

Autrement dit, ils ne devraient surtout pas utiliser la nov-langue des énarques, ni les syntagmes figés de certains discours de gauche. Sarkozy a parfaitement compris qu’il disposait d’un atout puissant en utilisant le parler simple, l’adresse directe (« qu’est-ce que vous diriez si… », « je ne vais pas m’excuser »), le langage des sentiments (combien de fois n’a-t-il pas utilisé le mot « aimer » !), et bien d’autres trucs de bateleur. Et la droite, si prompte, quand cela ne l’arrange pas, à dénoncer le « populisme », a senti qu’elle tenait là le candidat idéal, le candidat anti-élitiste qui flatterait la méfiance populaire vis-à-vis des importants (Bush, comme on le sait, a joué dans le même registre, contre l’intelligentsia démocrate).

Mais il faut aussi parler « bien ». Pourquoi un Le Pen, et même un De Villiers se font-ils aussi bien entendre, au sens littéral du terme, sinon parce que leur langage est à la fois facile à comprendre et châtié (avec aussi le sens de la formule) ?

Je ne suis pas en train de dire que tout est une question de mots. La gauche a eu, pendant la campagne présidentielle, d’excellents discoureurs. Je doute fort que Lutte ouvrière et la Ligue communiste révolutionnaire auraient fait les scores qu’elles ont faits si elles n’avaient pas eu, avec Arlette Laguiller et Olivier Besancenot, de vrais tribuns populaires, avec lesquels il est aisé de s’identifier, parfaitement capables également de faire mouche sur les problèmes concrets ou sur des faits particulièrement scandaleux. Mais cela ne suffisait pas à les rendre crédibles aux yeux des grandes masses d’électeurs.

2. Les candidats de la gauche devront également se montrer « compétents », c’est-à-dire capables d’avoir une position arrêtée et une argumentation concise sur tous les sujets, y compris les sujets de politique étrangère. On peut noter, par exemple, que José Bové était à cet égard à contre-emploi, non seulement par sa faible maîtrise du langage, mais encore par sa mauvaise connaissance des dossiers, en dehors de ceux qu’ils connaissait bien. C’est là que le système présidentiel produit l’un des effets les plus pervers : il faut être « Monsieur (ou Madame) je sais tout ». Comment, ici, jouer/déjouer le jeu ? A mon avis le bon candidat de gauche doit ne pas être pris au dépourvu, mais reconnaître parfois qu’il n’a pas réponse à tout, tout en faisant comprendre qu’il a beaucoup de compétences autour de lui, qu’il saura utiliser. Les électeurs lui en seront gré.

 

[Je n’ai rien à changer à ces remarques. Sarkozy s’essaie toujours à un parler populaire, mais ce subterfuge ne prend plus, manifestement, aux yeux de la plupart des électeurs. Hollande a bien du mal à se dégager de la gangue du discours technocratique, malgré quelques accents lyriques dans sa prestation au Bourget. Jaurès et Blum sont loin. Marine Le Pen réussit bien mieux l’exercice, avec un sens de la formule et de l’image qui séduit, et cela n’est pas pour rien dans sa position dans les sondages. Le Front de gauche a trouvé en Jean-Luc Mélenchon un tribun populaire, alliant un langage châtié à un vocabulaire qu’on croyait disparu et des traits d’humour peu courants dans la nov-langue politique. C’est tant mieux, mais je ne suis pas sûr que cela ne déroute pas une bonne partie de l’électorat complètement déshabitué de la rhétorique politique, qui, de Cicéron à de rares contemporains en passant par les révolutionnaires de 1789, a fait les beaux jours de la République.]

 

Les candidats de la gauche devront annoncer leur hostilité au système présidentiel, lors même qu’ils sont candidats.

 

Certains l’ont fait, sans beaucoup d’insistance, comme d’un point de programme parmi d’autres. Ségolène Royal ne l’a pas fait, puisqu’elle a joué au contraire à fond le jeu du présidentialisme et de la carte personnelle. Elle a quand même proposé quelques mesures importantes[4] pour redonner du poids au Parlement, finissant par les baptiser du nom de VI° République et annonçant un référendum sur la question.

Je ne vais pas ici entrer dans une analyse des méfaits du système présidentiel à la française, le pire de tous, qui a plombé notre vie politique depuis un demi-siècle. C’est par un très mauvais calcul politicien que les socialistes l’ont avalisé, jusqu’à l’erreur fatale du quinquennat et de l’adoption d’un calendrier faisant précéder les élections législatives par les élections présidentielles. Et ils sont repartis pour un tour, supputant déjà quel serait leur meilleur candidat en 2012. Aux critiques de ce système on objecte invariablement que «les Français y sont attachés ». Je ne le crois nullement. Ce qui est vrai, c’est qu’ils sont dégoûtés du parlementarisme tel qu’il se pratique dans notre pays (conséquence, dans une large mesure, de la V° République) et que, de ce fait, ils espèrent qu’un bon Président – dans une élection où, je le répète, chaque voix peut être décisive – sera un moindre mal, surtout si, sortant de l’hypocrisie de ses prédécesseurs, il annonce qu’il va gouverner en personne, et qu’il demandera à être jugé sur ses résultats (ce fut un atout maître de Sarkozy).Un changement de République est quelque chose qui doit se préparer de longue date. D’où ces préconisations :

1. Il faudra mener une longue bataille d’idées pour dénoncer tous les vices du système présidentiel et montrer, exemples étrangers à l’appui, qu’un système parlementaire est bien plus démocratique.

Cela ne voudra pas dire, nécessairement, abandonner l’élection du Président au suffrage universel (elle se pratique dans certains pays européens), mais ramener ses fonctions à un rôle d’arbitrage, et, en tout état de cause, inverser le calendrier électoral. Comme l’hyperprésidentialisme que va pratiquer Sarkozy montrera vite ses limites, la critique ne devrait pas être trop malaisée. Quant aux propositions, elles devront être précises. Mais il faudra ensuite sans doute négocier un compromis avec le PS, car on ne le voit pas effectuer une révision déchirante en la matière. En le mettant sous pression.

 

[La question du système politique est bien le point aveugle de l’actuelle campagne, bien que l’hyperprésidentialisation ait été la marque du sarkozysme. La dernière réforme du système présidentiel n’y a apporté que des modifications mineures, et n’aurait pas été votée par le Parlement, si Jacques Lang ne lui avait apporté sa voix, sans que les socialistes ne s’en émeuvent autrement. Les propositions du candidat Hollande (une loi sur le non-cumul des mandats et une part, non précisée, de proportionnelle aux élections à l’Assemblée nationale) sont en retrait par rapport à celles de Ségolène Royal en 2007. Elles n’impliquent aucun changement de Constitution. Seul le Front de gauche fait des propositions précises en ce sens : élection d’une Assemblée constituante (distincte de la future Assemblée nationale), suivie d’un referendum constitutionnel, prise de position en faveur d’un régime parlementaire et de toute un série de mesures en rupture avec la V° République (proportionnelle à toutes les élections, referendum d’initiative populaire, statut de l’élu etc.). En fait on voit déjà que la « révolution citoyenne » passera au second plan dans cette campagne.]

 

2° Il faudrait anticiper le changement lors de la campagne elle-même en la menant plus collectivement.

C’est bien ce que la gauche antilibérale s’était proposé de faire, mais elle n’y est pas parvenue, tant dans le choix de son candidat que lors de la campagne de la candidate communiste (quant à LO et à la LCR, elles ont tout misé sur leurs vedettes). Concrètement un candidat de gauche devrait s’entourer de quelques personnalités si possible déjà connues des électeurs et en faire ses représentants (et non ses porte-parole), un peu à l’image d’un cabinet fantôme. Cela lui donnerait plus de poids et de crédibilité. Autrement dit il faudrait faire l’inverse de ce qu’à fait Ségolène Royal : refuser de dire même quel serait son premier ministre, laissant seulement entendre que ce pourrait être tel ou tel, selon le moment de sa campagne (on s’en souvient, Strauss-Kahn ou même Bayrou).

 

[On voit bien, dans l’actuelle campagne, qu’elle se joue à nouveau sur la personnalisation du candidat. On laisse au jeu des devinettes quels pourraient être le futur premier ministre et quelques autres ministres. C’est un effet du système présidentiel et aussi de l’incertitude des scores qui dessineront la future alliance. Je continue à penser que la gauche a plus à y perdre qu’à y gagner.]

 

Mais que se passe-t-il s’il y a pléthore de candidats de gauche ? J’en viens à la question clé des alliances politiques.

 

Avoir le moins de candidats de gauche possible

 

Pas moins de 7 candidats de gauche aux dernières élections présidentielles. Une aberration pour ce type d’élection. Il est inopportun de vouloir « se compter » au premier tour, pour ne jouer qu’au second tour l’alliance ou le désistement. Ce raisonnement n’est valable que pour des élections législatives – surtout si elles devaient être un jour à la proportionnelle. Et l’on en connaît du reste les effets : le vote « par procuration » (on vote pour un candidat, alors même qu’on sait que ce vote est purement symbolique) et inversement le vote « utile », toujours présent, même quand les chances de voir tous les candidats de gauche éliminés au premier tour sont infimes. Dans la conjoncture présente, un minimum de réalisme conduit à admettre que :

1. Il faudra bien, à la gauche de la gauche, chercher un accord avec le PS si l’on veut participer, d’une manière ou d’une autre, au pouvoir.

Refuser toute espèce d’accord avec le PS, comme le font LO, le Parti de travailleurs et la LCR, condamne au solo funèbre. Ce qui est particulièrement incompréhensible de la part de dirigeants qui devraient se souvenir des positions de Trotsky en faveur d’un front unique. Il n’y a aucune chance que le Parti socialiste, malgré sa crise interne, sombre corps et biens comme le défunt parti socialiste italien. Tout devient alors affaire de négociation préalable, en fonction des rapports de force, tels qu’ils se seront dessinés aux élections intermédiaires et à travers les mobilisations de terrain.

A l’élection présidentielle, en cas de bon accord, le candidat de la gauche de la gauche pourrait, si le rapport des forces lui est défavorable, s’effacer devant un candidat unique de la gauche. Sinon il essaiera de faire le meilleur score possible, pour se désister ensuite. Mais, dans les deux cas, les conditions de l’accord devraient porter sur les législatives à suivre, aussi longtemps que le calendrier n’est pas inversé.

Il ne s’agit pas seulement de s’entendre sur des « circonscriptions réservées », ni éventuellement sur des postes gouvernementaux, mais bien évidemment d’abord de passer un compromis programmatique. Le texte « Ambition-stratégie » des comités anti-libéraux ne prévoyait que deux possibilités : une participation au gouvernement en cas d’accord sur un programme et sur une politique de rupture franche avec le libéralisme ; un soutien simplement ponctuel sur certaines dispositions législatives, sans participation à une majorité, en cas de désaccord persistant. Il ne disait rien d’une troisième possibilité : celle d’un compromis programmatique portant sur des ruptures seulement partielles. Il faudrait pourtant l’explorer, dans un effort de réalisme.

 

[Aujourd’hui la situation, à la gauche de la gauche, s’est simplifiée. LO et le NPA sont marginalisés, et un Front de gauche s’est constitué avec un seul candidat. Les sondages actuellement le donnent entre 8 et 9% des intentions de vote. Un étiage comparable à celui de la gauche radicale en 2002, mais supérieur à celui de 2007. Mais c’est de meilleur augure que s’il y avait 5 candidats se le répartissant.

Le Parti socialiste a négocié avec Europe-Ecologie Les Verts un accord pour les législatives, mais aucun accord ne se dessine pour le moment avec le Front de gauche, sans doute parce que le programme de ce dernier est en franche rupture avec le sien. Il est donc probable que la troisième possibilité que j’évoquais soit fermée. Nous sommes loin du programme commun de 198I, et cette fois ce n’est pas de bon augure.]

  

2. Il faudra d’abord constituer un grand parti anti-libéral.

Une occasion historique a été manquée, à l’automne 2006, pour constituer ce grand parti, alors que l’arc des forces qui s’étaient rassemblées, et avaient travaillé ensemble, lors de la campagne sur le TCE, y paraissait disposé : communistes, socialistes oppositionnels, une minorité des Verts et de la LCR, groupes républicains, Alternatifs, et un grand nombre d’inorganisés, tous se retrouvant dans les « comités du 29 mai ». En outre un programme avait été élaboré à la hâte, mais avait pris consistance, s’enrichissant des apports des uns et des autres[5]. Il ne m’appartient pas de chercher des responsabilités, et sans doute faut-il désormais s’en abstenir. Je dirai seulement que, à ce qu’il me semble, on a manqué de temps, d’autant plus que les yeux étaient restés longtemps fixés sur ce qui pourrait se passer au PS et qui fut un non-évènement. Il est difficile de marier des cultures politiques différentes, avec des antagonismes passés, surtout quand la recherche d’une alternative politique se fait dans un contexte particulièrement difficile, et à bien des égards inédit. Il est difficile aussi, dans ces conditions, de fabriquer un programme politique qui soit autre chose qu’un patchwork. Je suis de ceux qui pensent qu’il faudrait à présent suivre l’exemple du Parti de Gauche (Linkspartei) en Allemagne, dont on sait combien l’accouchement a été difficile, mais qui a déjà opéré une remarquable percée, tant pour ce qui est du nombre d’adhérents que de l’audience électorale[6]. Les documents « Stratégie » et « Ce que nous voulons » des comités du 29 mai peuvent servir de base de discussion. La principale difficulté vient du Parti communiste, qui ne veut pas renoncer à sa prééminence, du fait qu’il fournit le gros des troupes, ni abandonner son « identité », corrélée à sa dénomination. La lucidité commande pourtant de constater que, depuis que le Parti socialiste a entrepris de le laminer, il a perdu constamment du terrain, y compris au niveau des élus. D’autre part, qu’il le veuille ou non, son image reste, dans une partie de l’opinion, entachée par son soutien passé, presque inconditionnel, à une Union soviétique qui a sombré corps et biens. C’est donc à lui d’abord que reviendrait la tâche de pratiquer une « ouverture » vers d’autres courants, quitte à perdre des adhérents et même des élus du côté des « orthodoxes », au cas où ces derniers feraient scission. Et c’est quelque chose comme une Nouvelle Gauche qu’il faudrait créer, tout en gardant les références (dans un Manifeste, ou quelque autre texte fondateur) aux côtés positifs, et à bien des égards glorieux, de l’héritage.

L’enjeu est le suivant : inverser le processus qui a affaibli le Parti communiste au profit du Parti socialiste, et qui risque de déporter toujours plus ce dernier vers le centre, en termes d’idées, de programme et de recherche d’alliés. L’expérience de la gauche plurielle a montré ce qu’il advient quand un PS en position archi-dominante traite ses alliés comme des satellites. Au fond je dirais qu’il n’y a plus guère de choix : ou bien l’on devient un partenaire puissant et exigeant à la fois, ou bien l’on tombe dans les marges de la politique, et le « social-libéralisme » ne cessera de se renforcer, au moins sur le plan électoral et politique. Le nouveau parti présenterait alors son candidat aux présidentielles (selon des modalités de désignation à déterminer), à moins qu’il ne se rallie, en cas d’accord satisfaisant pour les deux parties, à une candidature commune de la gauche. Aux autres élections il irait à la bataille, en tout état de cause, sous ses propres couleurs.

Cela suppose que le Parti socialiste ne soit pas définitivement tombé du côté du social-libéralisme, tous ses membres anti-libéraux l’ayant quitté, un peu à l’image de ce qui se passe dans le SPD allemand. Certes il est désormais peu probable qu’un renversement de majorité se produise au sein du PS, puisqu’il n’a pas eu lieu au Congrès du Mans, alors que les conditions étaient favorables. Mais je crois que ce dernier restera tiraillé entre des orientations divergentes, et je n’exclus pas – opinion toute personnelle – qu’une recomposition interne s’opère sous l’impulsion de Ségolène Royal, qui au moins eu le mérite de secouer le cocotier et de bousculer le jeu des baronnies. Quoiqu’il en soit, c’est bien la pression exercée par une Nouvelle gauche qui pourrait y changer la donne. D’ailleurs les « réformateurs » et « modernisateurs » du PS ne s’y trompent pas quand ils déclarent ne plus vouloir être les otages des « gauchistes ».

Même si l’on admet ce raisonnement, la partie n’est pas pour autant gagnée. Il reste à conquérir des électeurs et des adhérents avant les élections. Ou, encore, comme on l’a souvent répété, à retrouver cette hégémonie culturelle, dont la gauche a joui longtemps malgré ses divisions et ses défaites, et à reconstituer patiemment un « bloc hégémonique » - ce sont les analystes politiques gratifient Sarkozy pour la droite à longueur de colonnes.

 

[La bonne nouvelle est que le parti de la nouvelle gauche que j’appelais de mes vœux s’est constitué, et s’est doté d’un programme « populaire et partagé » qui ne manque pas d’audace et de consistance. D’ores et déjà on peut penser que le Front de gauche sera durable, comme le Parti de gauche allemand. Quant à ses rapports avec le Parti socialiste, ils ne sont certes pas aussi conflictuels que celui de son homologue allemand avec le SPD, mais ils restent tendus, tant les orientations sont différentes. On peut cependant, à mon avis, considérer aussi comme une bonne nouvelle, que la pression idéologique exercée par la gauche de la gauche ait produit quelques résultats sur les propositions du PS, par l’entremise aussi d’Arnaud Montebourg, et de Jean-Pierre Chevènement. ]

 

Retrouver l’oreille et le soutien des classes populaires

 

On l’avait oublié, mais le prolétariat d’aujourd’hui (pour faire simple : les ouvriers et les employés) représente presque 60% de la population active. C’est de lui que dépend le résultat d’une élection, bien plus que d’une classe intermédiaire, qui est encore aujourd’hui fortement droitisée[7]. Il aurait dû voter massivement pour la gauche, et elle eût alors gagné. Mais ce ne fut pas le cas. Certes au premier tour des présidentielles, Sarkozy n’aurait obtenu que 17% des voix des ouvriers et 25% de celles des employés (contre 24% et 27% pour Ségolène Royal) - 26% des ouvriers votant pour Jean-Marie Le Pen, pour seulement 8% des employés - mais, au deuxième tour, il semble qu’il ait obtenu 46% des voix des ouvriers et 49% de celles des employés. Pourquoi la gauche s’est-elle autant éloignée de sa base ?

1. Une première raison tient au mode d’accès aux « classes populaires » : le prolétariat  et ses chômeurs, mais aussi les petits agriculteurs, les artisans, les petits retraités, les «exclus ». Comme leur lien à la politique est passé principalement par les médias, ils ont prêté l’oreille au discours qui s’adressait spécialement à eux, et Nicolas Sarkozy s’est bien gardé de les oublier, déclarant vouloir « rendre sa dignité au travail », compatissant à leur sort et leur promettant de les protéger contre les aléas de l’existence, et même contre la mondialisation[8]. Face à ce discours, répété de tribune en tribune, de radio en radio, appuyé sur quelques coups médiatiques, la gauche est dramatiquement en manque de moyens de communication, même quand il lui arrive de parler juste. D’où cet impératif catégorique : revenir sur le terrain.

Un sociologue notait, dans une étude sur un quartier de HLM du 93, qu’on n’avait plus vu depuis des années un militant communiste y faire les cages d’escalier. Sur les marchés en général personne, sauf quelques militants d’Attac. Il faut donc trouver de nouvelles méthodes pour atteindre la population et contrebalancer l’énorme pouvoir des médias. L’Internet ne touche que ceux qui ont le temps et sont déjà sensibilisés. Je crois donc qu’il faut revenir sur les marchés, aux abords des centres commerciaux, aux sorties de métro, aux portes des usines, voire sur les places de village ou au pied des immeubles. Et ceci bien avant les échéances électorales, sur chaque question de l’heure. Et il faudra trouver de nouveaux outils de communication : par exemple il s’agira moins de distribuer des tracts que de présenter des panneaux et distribuer des mini-brochures, alliant la critique (précise, chiffrée) aux propositions alternatives. Bref il faudrait démultiplier ce type d’éducation populaire dans lequel Attac s’est illustrée, notamment lors de la campagne référendaire. On devrait aussi  créer des moyens pour une diffusion de masse. Par exemple un petit hebdomadaire gratuit, illustré, facile à lire (sachant, bien sûr, qu’il sera difficile de le financer, en se privant de la plupart des recettes publicitaires). Beaucoup reste à inventer pour toucher un monde de gens pressés, désocialisés, très peu syndicalisés, souvent méfiants, voulant du concret.

 

[Le parti socialiste a bien compris aujourd’hui qu’il lui fallait regagner l’électorat populaire. Il n’a pas suivi les conseils de l’un de ses think tanks qui voulait l’ancrer encore davantage dans les classes moyennes en négligeant ce dernier, mais plutôt les auteurs d’un « Plaidoyer pour une gauche populaire », qui soulignait en particulier la relégation des foyers modestes non plus tant dans les banlieues que dans les lointaines périphéries urbaines. Et il a redécouvert les vertus du porte à porte. Le Front de gauche a lancé un vaste mouvement de rencontres « citoyennes », dans l’esprit des « comités pour le non » lors du référendum constitutionnel sur l’Europe de 2005, qui remportent un certain succès. Mais c’est bien avant qu’il aurait fallu commencer.

Et le contexte est compliqué par la surprenante percée du Front National, depuis que sa présidente a entrepris d’en changer assez radicalement le cours. On n’aurait pu imaginer il y a cinq ans que le Front national emprunterait à la gauche de la gauche un certain nombre de ses thèmes, citerait Marx et Berthold Brecht, ferait référence au Manifeste des économistes atterrés, qu’elle se réclamerait du gaullisme et du chevènementisme, qu’elle se présenterait en défenseur de la laïcité ? Ce qui en tous cas parle aux couches populaires c’est la critique virulente de la mondialisation et de ses délocalisations et le projet d’une sortie « ordonnée » de l’euro, un euro auquel elles n’ont trouvé aucun avantage et qui est encore plus discrédité depuis que la tentative de résolution de la crise de la zone euro se fait derrière leur dos et sur leur dos. Je pense que l’audience populaire du Front national est le plus grand obstacle à leur reconquête.

A lire une série d’entretiens effectués par l’hebdomadaire Marianne avec ceux qui annoncent qu’ils voteront Marine Le Pen, on se convainc qu’ils se recrutent largement parmi les couches populaires (ouvriers et plus encore employés, chômeurs, petits fonctionnaires, petits patrons, agriculteurs), mais aussi parmi des groupes sociaux où on ne les attendait pas (étudiants en doctorat, personnes issues de l’immigration, homosexuels en quête de protection). On se convainc aussi qu’il ne s’agit plus seulement de posture protestataire, mais aussi de réelle adhésion, souvent argumentée. C’est pourquoi je crois que cet électorat sera très difficile à reconquérir par la gauche, tant elle s’est décrédibilisée par son discours et sa gestion passées (beaucoup de ces électeurs, qui ne se cachent plus, pensent que seule Marine Le Pen est capable de rompre avec « le système » et de tenir ses engagements si elle était élue). L’accusation de néo-fascisme ne porte pas, et celle de racisme non plus. C’est sur la xénophobie du FN plutôt que sur son souverainisme qu’il est le plus attaquable.

Quand il propose de privilégier l’embauche de travailleurs français, de réserver les allocations aux familles dont au moins l’un des parents est français, de supprimer l’aide médicale d’Etat, d’instituer un délai de carence d’un an de résidence en France pour pouvoir bénéficier des avantages de la Sécurité sociale, de supprimer le regroupement familial et de rendre impossible la régularisation des sans papiers, il montre clairement sa xénophobie. Mais il reste que le problème de l’immigration ne peut être évacué d’un revers de main. Je vais y revenir.

Une enquête intéressante montre de quel côté penchent les électeurs du Front national. Si Marine Le Pen était absente du premier tour, un bon tiers de ses électeurs potentiels se réfugieraient dans l’abstention, ce qui confirme leur défiance vis-à-vis du « système ». Un quart voterait Nicolas Sarkozy : où l’on retrouve le traditionnel vote à droite d’une fraction populaire de l’électorat. 13% voteraient à l’extrême gauche (Nathalie Artaud), qui symbolise à leurs yeux la défense des travailleurs. Mais le centre recueillerait près de 10% des voix du FN, et la gauche ne ferait pas mieux (avec 2% seulement pour Jean-Luc Mélenchon). On voit bien que le renfort de voix populaires en provenance du FN vers le candidat de gauche qui parviendra au second tour de l’élection (très vraisemblablement François Hollande) sera limité, équilibrant à peu près celui qui bénéficiera à Nicolas Sarkozy.

 

2. Une autre raison de la mauvaise audience de la gauche auprès des classes populaires est que son discours s’attache presque exclusivement à l’économique. On croit souvent qu’il suffit, pour toucher ces électeurs, de s’adresser à leur porte-monnaie : revaloriser le pouvoir d’achat, créer des emplois, lutter contre « la vie chère ». Certes. Et Nicolas Sarkozy ne l’a pas oublié en promettant d’améliorer les salaires (en défiscalisant les heures complémentaires), de réduire le chômage (en rendant le travail « moins cher »), d’augmenter les petites retraites (en escamotant les autres). Mais Ségolène Royal l’a fait aussi, et de manière moins démagogique. Et elle n’a pas été beaucoup plus entendue, malgré quelques bonnes propositions sur le pouvoir d’achat (Smic à porter à 1500 euros, revalorisation immédiate de 5% des petites retraites, réglementation des tarifs bancaires par l’Etat, augmentation des allocations logement pour limiter à 25% le montant des dépenses logement pour les ménages modestes etc.), et surtout sur les contrats de travail et le chômage. On peut sans doute dire que ces propositions étaient trop modestes[9], qu’elles n’ont pas été portées assez fort, le fait est que cela ne suffisait pas pour convaincre les masses populaires.

Il faut bien comprendre l’état de déréliction dans lesquelles elles se trouvent. Quand il ne reste aux prolétaires qu’une seule dignité, celle d’être des citoyens français, il n’est pas surprenant qu’ils écoutent ceux qui louent la France éternelle, celle des Français de longue souche (Le Pen) ou celle qui a su vous intégrer (« ce qui vous rend fier d’être Français », a dit et répété Sarkozy). Quand on s’échine pour gagner le Smic, on écoute aussi volontiers ceux qui s’en prennent aux « assistés », qui n’ont pas l’occasion de « se lever tôt le matin ». Et ainsi de suite pour la stigmatisation des sans papiers, qui prennent des emplois sans être déclarés, des immigrés aux familles trop nombreuses, des polygames illégaux etc.

Face à ces discours la gauche se contente trop souvent de dénégations et de protestations morales. En général, devant des cas concrets, les gens du peuple sont solidaires. Il est donc inutile de leur faire la leçon, et il vaut mieux reconnaître qu’il y a parfois des abus. Ce qui manque, c’est une politique. Il est vrai que ces questions sont extrêmement complexes et difficiles, mais on peut esquisser quelques préconisations.

 

[La situation à cet égard a changé. L’ampleur de la crise et la gravité des prévisions font que les préoccupations économiques sont passées nettement au premier plan, les conditions de vie et d’emploi s’étant dégradées et la peur du chômage étant devenue de plus en plus forte. La crise a également mis en plein jour l’explosion des inégalités. C’est ce que le Front national a bien compris en axant son discours sur la question sociale. Reste que l’immigration est toujours perçue comme un danger pour l’emploi et pour la protection sociale et que la droite s’emploie à le faire accroire. ]

 

2. La gauche doit avoir une position claire sur la nationalité. Accorder aux travailleurs étrangers les mêmes droits politiques qu’aux citoyens français, soit le droit de vote à toutes les élections, est une proposition qui heurte une conception républicaine de la nation à laquelle les classes populaires sont profondément attachées. La meilleure solution interne au problème de l’immigration est de favoriser l’accession à la nationalité, en élargissant ses conditions, ce que la droite se garde bien de faire, en gardant la porte à peine entrebâillée.

Quant aux travailleurs clandestins, la meilleure façon de les faire sortir de la clandestinité est de leur proposer des cartes de séjour temporaires, fondées par exemple non sur des contrats de travail, ce qui est absurde puisqu’ils ne peuvent légalement être déclarés par les employeurs, mais sur des promesses (sérieuses) de contrats. L’ironie de l’histoire est que cette proposition a bien été avancée par la candidate socialiste, mais dans un brouillard idéologique, qui l’a rendue inaudible.

Clairement énoncées, et accompagnées d’une critique acérée du double discours du candidat de la droite, ces deux positions auraient sans doute été bien reçues, en rassurant les travailleurs sur le maintien d’une ligne de démarcation entre les nationaux et les autres (bien entendu sans céder d’un pouce sur l’égalité des droits sociaux).

 

[Le candidat Hollande est loin d’avoir une position claire. Le vote des étrangers non-européens aux élections municipales est à son programme, mais rien n’est précisé sur l’accès à la nationalité. L’immigration clandestine sera réglée « au cas par cas », ce qui ne rompt pas avec la pratique présente. L’idée de cartes de séjour de 5 ans renouvelables semble avoir été abandonnée, alors que l’on sait bien que des titres de séjour d’un an éloignent les immigrés des bons logements et du crédit, les maintenant dans la plus grande précarité. Le Front de gauche a raison de souligner tous les aspects positifs de l’immigration, de proposer le rétablissement de la carte unique de 10 ans et le droit au regroupement familial, mais, à mon avis, se trompe en annonçant une régularisation de tous les sans-papiers (certains ne viennent pas en France pour travailler). Il va dans le bon sens en proposant une réforme du code de la nationalité, qui rendrait son accès plus aisé pour tous ceux qui ont plus de 5 ans de résidence. Il ne serait pas inutile d’y fixer quelques conditions supplémentaires.]

 

3. La gauche devrait s’opposer radicalement à tous les communautarismes. Car l’hostilité vis-à-vis des immigrés, nationaux ou étrangers, s’enracine pour beaucoup dans la montée des communautarismes. Ces communautarismes sont certes en grande partie contraints (faibles ressources, besoins d’entraide, désorientation culturelle etc.), mais ils créent des réactions de rejet, dans un pays où ce n’est pas du tout la culture politique, et qui est fort peu enclin au racisme (comme en témoigne le taux exceptionnel d’exogamie). La première chose à faire est de reconnaître qu’ils posent de graves problèmes, et de ne céder aucunement aux tentations différentialistes, comme la gauche «post-moderne » l’a fait depuis des décennies, par perte de ses repères (sociaux) et aussi par calculs électoralistes. La droite, elle, a surfé sur le courant, tout en jurant de ses convictions républicaines – autre image parfaite de double discours. Bref, c’est un discours républicain, distinguant soigneusement la sphère publique de la sphère privée, qui aurait dû être tenu avec constance.

 

[La question du communautarisme n’a fait que s’aggraver au cours des dernières années. Elle concerne surtout le communautarisme à dimension religieuse (alors que l’existence d’une communauté chinoise par exemple ne fait aucun problème), et particulièrement le communautarisme islamique. Ce dernier est devenu la cible du Front national, lequel, mettant en sourdine ses liens avec l’intégrisme catholique, s’est mu en champion de la laïcité et s’oppose avec virulence à la présence de l’islam dans la sphère publique. Or la gauche a tendance à fermer les yeux sur le problème, se contentant d’approuver les lois sur l’interdiction des signes ostensibles religieux à l’école et sur l’interdiction de la burqa dans l’espace public - pendant qu’une partie de l’extrême gauche s’y opposait au nom de la lutte contre l’islamophobie.

 Je ne vais pas ici entrer dans le détail d’un sujet extrêmement complexe (dont on pourra trouver un examen très fouillé dans le dernier livre de Gilles Kepel, Quatre-vingt Treize). D’une manière générale il faut distinguer les communautés ouvertes, qui correspondent à des modes de vie, lesquels s’opposent aujourd’hui à l’individualisme débridé et au consumérisme (devenus synonymes de la civilisation occidentale), et les communautés fermées sur elles-mêmes, autoritaires, fusionnelles  et excluantes, qui refusent tout pacte social (cf. sur ce blog, mon texte sur les communautés aliénantes). Or le communautarisme islamique relève de la deuxième catégorie, tout comme l’orthodoxie juive ou certaines formes de l’évangélisme protestant : ils dissolvent les individualités en leur sein et anathémisent tous les non-croyants, les autres religions et les corréligionnaires trop tièdes ou déviants. Leurs affidés ne participent à la vie politique que pour faire avancer leurs objectifs et imposer leurs pratiques, en soutenant des candidats de leur obédience ou simplement en monnayant leurs votes. Il se trouve que, pour des raisons historiques, c’est le communautarisme islamique qui est aujourd’hui le plus actif en France. La génération des parents immigrés s’était relativement intégrée dans la société française et s’était satisfaite d’une piété modérée, tout en faisant tous ses efforts pour que ses enfants, devenus français, pussent acquérir un bagage scolaire et s’élever socialement. Mais la génération des enfants s’est sentie, avec raison, très fortement discriminée et a cherché des motifs de compensation et de fierté dans la revendication identitaire, poussée souvent jusqu’aux comportements les plus sectaires, en opposition radicale à une « société de mécréance ». Il faut évidemment combattre ce sectarisme hostile à toute intégration, mais ne pas le vouer aux gémonies pour autant, ce qui ne ferait que le renforcer. D’abord en combattant résolument la relégation sociale et toutes les discriminations, ensuite en leur ouvrant les portes de la citoyenneté politique. Je laisserai sur ce sujet la parole à Gilles Kepel : « L’étape qui s’ouvre est celle de leur entrée en politique[…] De la capacité des partis et institutions politiques françaises à faire la place qui est la leur à des élus issus de l’immigration, maghrébine et sahélienne notamment, dépendra leur participation à ces instances de médiation civique par excellence qu sont les institutions d’une société et d’un Etat démocratique, dans un cadre laïque. Si cela ne se produisait pas, il y aurait à craindre que ne s’exacerbent et se polarisent  des clivages identitaires, qui sont en train de prendre en otage la question de l’islam dans la France d’aujourd’hui » (op. cit., p.216).

 

4. La gauche doit se battre pour l’intégration par le travail. Il faut bien sûr relever des minima sociaux scandaleusement bas pour tous ceux qui ne peuvent pas travailler. Mais il faut écarter à mon avis l’idée, chère à certains théoriciens ou militants de la gauche, d’un revenu de citoyenneté versé automatiquement (ce qui rejoint, encore une fois, la position de certains libéraux, prêts à assister toute une couche d’exclus, par exemple par l’impôt négatif).

 

Prendre à bras le corps les questions de sécurité et de morale civique.

 

La gauche répugne à le faire, parce que, dans sa longue histoire, ce sont ses troupes qui ont connu la répression, et parce que la critique gauchiste des années 70 s’est employée à déconsidérer toutes les institutions de « l’Etat policier ». En abordant les dernières élections, elle s’est tue sur la question ou a proposé surtout des mesures d’abrogation, de prévention, de bonne administration de la justice et de la police. Il faut reconnaître que seule Ségolène Royal a accordé une place importante dans son programme à la lutte contre toutes les formes de violence. Pour ne donner que deux petits exemples : « garantir à chacun de voyager sans crainte dans les transports en commun (…) Mettre en place des gardiens dans tous les immeubles sociaux ». Mais, quand elle a aussi proposé un « développement des centres éducatifs renforcés, si besoin avec encadrement militaire », que n’avait-elle pas dit ! Toutes ses autres propositions en ont été éclipsées.

On ne peut plus laisser gagner la droite sur les questions de sécurité. On pourra toujours dire que la sécurité dans notre pays est incomparablement meilleure qu’aux Etats-Unis ou en Grande Bretagne, que la peur est en grande partie entretenue par les médias et fantasmée, il n’en reste pas moins que c’est là une préoccupation populaire. Et qu’elle a sans doute joué un rôle important dans la manière dont les personnes âgées ont voté (soulignons que si Royal avait recueilli ne serait-ce que 43% des voix des plus de 65 ans au lieu de 28%, elle aurait été élue).

Quant aux comportements d’incivilité, qui sont diffus, il est aussi de fait qu’ils suscitent mécontentement ou malaise. Sarkozy l’a si bien compris qu’il s’est gargarisé du mot « respect ». Ségolène Royal aussi, en en appelant à une « République du respect »[10]. Comme ces questions sont difficiles, il faut tenir solidement plusieurs bouts de la chaîne.

1. Toujours rappeler d’abord que la plupart des violences ont des causes sociales, directes (chômage, petits et mauvais boulots, relégation etc.), ou sournoises (spectacle de la consommation, étalage de comportements violents dans les films et séries télévisées, héroïsation des gagneurs etc.), ce qui permet de les comprendre et parfois de les justifier.

2. Mais en même temps condamner les comportements qui touchent ceux précisément qui sont aussi atteints par les injustices du système social. Pour prendre un exemple, quand des gamins démontent des équipements des HLM pour les vendre (commerce lucratif : 100 euros par jour), ils ne peuvent être excusés.

3. Bien différencier les comportements communautaires (mais non communautaristes) qui respectent les règles du vivre ensemble de ceux qui reposent sur des rituels de guerre. Les individus ont besoin d’appartenir à des corps sociaux, et c’est là d’ailleurs une bonne antidote à l’individualisme de l’homo oeconomicus. Mais ils n’ont pas à se constituer en bandes qui règlent des comptes. Pour prendre un exemple, les clubs de supporters représentent une forme de convivialité (quoique l’on puisse penser de la marchandisation du sport), mais la violence des hooligans ne peut, elle non plus, être excusée.

 

[Sur la question de la sécurité, un accord s’est fait pour augmenter les effectifs de la police, rétablir une police de proximité, redonner des moyens à la justice. Il faudra abroger les lois liberticides et cesser de criminaliser à tout va, y compris les jeunes mineurs. Mais cela n’empêchera pas d’appliquer des sanctions, au nom de la défense de la société, et non de la  responsabilité  de principe des individus.]

 

Reprendre l’offensive sur le terrain des idées

 

La droite, au cours des dernières années, a effectué un énorme travail de légitimation, dans d’innombrables cercles et en utilisant tous les canaux à sa disposition. Pour cela elle a joué sur trois terrains : justifier les inégalités par des arguments économiques, vanter les mérites des individus (leur effort, leur sens de la discipline, leur performance, leur réussite, et la récompense qui doit s’y attacher), réhabiliter la notion d’autorité. La gauche, pendant ce temps, s’est surtout attachée à la dénonciation des inégalités, sans suffisamment porter le fer sur la question des « valeurs ». Pire, quand elle a touché à ces sujets, elle a été souvent accusée de se situer sur le terrain de l’adversaire, et ainsi de lui faciliter la tâche. Je ne puis ici qu’effleurer ce domaine de la lutte idéologique, ou culturelle, qui est bien plus complexe, en définitive, que celui du combat économique, mais qui n’est pas de moindre importance. Voici quelques indications :

1. Il faudrait réinvestir le thème de la morale. Car le capitalisme est fondamentalement immoral au regard de l’exigence morale, qui repose sur l’universalité. C’est cela, et non la notion vague et manipulable de justice sociale, qui est à la base de la critique des inégalités. Mais il convient de bien distinguer la morale des mœurs : la morale ne concerne pas les choix de vie individuels, mais le champ civique et politique. Il ne s’agit donc absolument pas de « liquider mai 68 », au nom d’une moralité des mœurs, mais pas davantage d’avaliser ses aspects libertariens (c’est-à-dire une sorte de privatisation des droits). Et de montrer que la droite joue sur deux tableaux : le retour de la morale traditionnelle (la famille, l’ordre, la hiérarchie) d’un côté, et le laisser aller le plus total de l’autre (tous les commerces sont permis).

2. Défendre les vieux principes : « à chacun selon son travail » et « à chacun selon ses besoins ». La droite s’approprie le premier thème, en exaltant l’effort et le mérite. Or c’est là un principe de gauche, fort populaire, qu’elle dévoie (car on ne peut pas dire que le manager aux ponts d’or ou l’actionnaire ne reçoivent que ce qu’ils méritent). Ce principe autorise certaines inégalités de revenus – du moins lorsqu’il ne vient pas désagréger le travail coopératif, et notamment l’éthique du service public. Mais il ne prend son sens que s’il est contrebalancé par le principe « à chacun selon ses besoins », car les individus ne sont pas maîtres de tout ce qu’ils sont. C’est un principe de solidarité, au fondement par exemple de la sécurité sociale. La droite essaie de dynamiter ce principe, au nom d’une idéologie de la responsabilité individuelle ou de la sélection naturelle. Bref il faudrait aller au cœur de ces questions, démystifier le discours de la droite, et lui opposer un langage fort et clair.

3. Refuser l’autoritarisme et lui opposer d’autres formes de l’autorité. La droite essaie de ressusciter l’autorité dans son sens traditionnel, c’est-à-dire impliquant une transcendance, une part de mystère, et un acte de foi. Ici encore elle a deux discours, qu’elle cherche à concilier : celui des individus calculateurs rationnels en fonction de leurs intérêts, et celui du « charisme » nécessaire aux managers et aux politiques. Toute la campagne présidentielle, de nombreux analystes l’ont noté, s’est faite sur le mode émotionnel, sur l’appel aux sentiments et à la confiance dans les qualités du candidat. Or il ne sert à rien de nier le phénomène de l’autorité, même s’il a été fortement ébranlé par le déclin du modèle patriarcal, car il est profondément enraciné dans la vie psychique. Il faut donc y réfléchir : ce sont d’autres formes d’autorité qu’il faudrait soutenir (notamment quand il s’agit de trouver le « leader » qui peut entraîner un mouvement) : une autorité fondée sur le savoir, sur l’aptitude au dialogue, sur la clarté et la sincérité des vues.

 

[Il y aurait beaucoup à dire sur ces sujets. mais on peut se réjouir d’un début de contre offensive idéologique. Il faudrait cependant dénoncer plus fortement la thématique du populisme, accusation portée par les milieux dirigeants contre les « tribuns du peuple », alors que ce sont eux les véritables démagogues, dans un déni permanent de démocratie.]

 

Défendre un programme réaliste, réalisable dans le court terme

 

Si l’on mesure le chemin parcouru depuis une dizaine d’années, on peut dire qu’il y a eu d’importantes avancées sur le plan des idées et même des programmes. Je ne parle pas ici du Parti socialiste, qui a fait du surplace, mais de la gauche anti-libérale. Les analyses sur le capitalisme néo-libéral ont été d’une grande richesse, quoiqu’un peu plus faibles, à mon avis, sur ses aspects politiques, anthropologiques, civilisationnels. En matière de programmes on a aussi beaucoup avancé. J’en prends pour témoins les 101 propositions du Manifeste d’Attac et les 125 propositions du programme des comités anti-libéraux – un programme pourtant rédigé à la hâte, en l’espace de quelques semaines, ce qui supposait un lent mûrissement préalable. Deux exemples d’intelligence collective, que l’on n’osait plus espérer. Et c’est même de là que vient le sentiment d’échec : alors qu’elle n’avait cessé de marquer des points, non seulement au niveau de certaines mobilisations populaires, mais encore en matière de conception d’une alternative, la gauche se montrait incapable de se hisser à la hauteur de la situation, pendant que la révolution néo-libérale et conservatrice continuait implacablement son cours.

S’il est difficile de ne pas adhérer à la plupart des attendus et des propositions de ces programmes, ils laissent doublement à désirer. Ce qui leur manque c’est à la fois une perspective de long terme et une plate-forme de court terme.

1° Il faudrait avoir en tête un projet de société, et lui donner un nom. Je ne vais pas ici m’expliquer là-dessus, mais ce ne peut être selon moi qu’un « socialisme de marché ». Un socialisme, car il faut opposer au projet néo-libéral non un horizon flou, mais quelque chose qui porte un nom : un socialisme du XX1° siècle, un socialisme nouveau puisqu’il répondra nécessairement à l’exigence démocratique, et qu’il prendra acte des novations technologiques et de la mondialisation, de l’urgence écologique enfin. Un « socialisme de marché », concept qui pose une foule de problèmes, mais qui est incontournable, si l’on veut ne plus laisser les forces de droite et le social-libéralisme préempter la notion « d’économie de marché », dans un tour de passe-passe idéologique qui en fait l’opposé d’un socialisme présenté comme économie administrée, et qui se garde bien de dire qu’il y a encore aujourd’hui des modes de production qui sont marchands sans être capitalistes, et dont certaines témoignent de réelles innovations. On peut en citer de nombreux exemples de par le monde.

J’ai souligné à quel point l’opinion était hostile au cours néo-libéral et attachée à l’Etat social, plus sans doute que dans aucun autre pays, mais cela ne l’empêche pas d’être favorable à la liberté d’entreprise : 68% des Français, selon le Cevipof, estiment qu’il faut que l’Etat «donne plus de liberté aux entreprises ». Et ils ont raison : il est difficile en France de monter une entreprise, pour des raisons administratives, mais surtout parce qu’on ne vous fait pas crédit, si vous n’avez pas ou guère de répondant (problème que connaissent bien les coopératives et les institutions et associations de financement solidaire). Voilà un domaine que la gauche laisse trop souvent en friche. Certains s’offusquent même que l’on puisse vanter l’esprit d’entreprise…comme si toute entreprise devait être capitaliste.

2° Il faudrait en même temps disposer d’un programme de court terme, politiquement, socialement et économiquement réalisable dans le temps d’une législature. Si je reprends les deux exemples de programme précités, ils ne définissent pas un ordre de priorités, débouchant sur ces mesures phares dont je parlais. Et aussi sur les moyens de les réaliser. Un des mérites du programme des comités anti-libéraux est d’avoir proposé des mesures précises, essentiellement d’ordre fiscal, pour financer sa politique. Mais il manquait un chiffrage de ses coûts.

Pour aller vite, je donnerai un exemple plus précis. La gauche anti-libérale s’accorde sur la nécessité de renationaliser à 100% un certain nombre d’entreprises de service public – sans parler de la création de nouveaux services publics. Or renationaliser totalement des entreprises comme EDF et Gaz de France (qui sera probablement devenu Gaz de France-Suez) coûterait des dizaines de milliards d’euros - sachant qu’on ne voit pas comment cela pourrait politiquement se faire, pas plus qu’en 1981, sans indemnisation. Il faudrait donc faire des choix, et souvent se contenter de reprendre une majorité de contrôle, même si la solution est bancale. 

 

[Le programme du Parti socialiste, clairement, n’est pas inscrit dans une perspective socialiste. Il ne vise qu’une régulation du capitalisme, dont il s’agit de réduire la dérive financière (notamment par une séparation, au sein des banques, de leurs activités de banque de détail et de leurs activités de finance, par l’interdiction qui leur sera faite d’exercer dans les paradis fiscaux, par la suppression dans la plupart des cas des stock options et l’encadrement des bonus) et la production continue d’inégalités (en la combattant par la redistribution). Mais, en proposant de reconstituer quelques aspects de l’Etat social démantelés par la droite (s’agissant des retraites, du Pôle emploi, du logement social, de la tarification des hôpitaux, etc.), il fait retour à la tradition social-démocrate,  qui comportait bien des éléments de socialisme.

Le programme du Parti de gauche ne fait aucune référence au socialisme, préférant parler d’une ‘autre’ politique. C’est d’autant plus surprenant que ce programme pourrait sans trop de difficultés être qualifié de socialiste. Si, pour faire simple, on considère que le socialisme de ce siècle peut se caractériser par une démocratisation, à tous les niveaux de la société, par l’importance des politiques publiques, par l’existence d’un fort secteur public, qui déborde le cadre des services publics stricto sensu, par le soutien à des formes privées, mais sociales, de propriété, enfin par la recherche du progrès social et écologique, alors le Front de gauche devrait se réclamer de ce socialisme. S’il ne le fait pas, c’est sans doute, pour une part, parce que le terme fait peur et prête à confusion avec le socialisme « réel » des régimes de type soviétique, mais aussi pour une autre part parce que le Parti communiste n’a plus voulu s’y référer, l’abandonnant au profit d’une « visée communiste ». Je reviendrai plus loin sur les faiblesses qui résultent de ce positionnement, tant en termes de propositions que de stratégie.

Le programme du Parti socialiste est un programme de court terme, qui ne met l’accent que sur quelques propositions et n’ouvre pas de perspective à plus long terme, mais qui a l’avantage de pouvoir être chiffré avec précision, et ceci dans un contexte de déficit budgétaire et de dette publique élevée. Le programme du Front de gauche mêle au contraire le court terme et le long terme, ce qui le rend assez confus dans ses objectifs. Extrêmement détaillé, ce qu’on ne saurait lui reprocher, il ne met pas suffisamment en exergue ses propositions phares immédiatement réalisables, et son chiffrage est pratiquement impossible.

 

S’attaquer aux nœuds gordiens

 

Il y a un premier nœud gordien, et il va se resserrer de plus en plus : c’est le carcan européen. La gauche anti-libérale a marqué des points en faisant capoter le projet de Constitution. Mais il ressurgit avec un habillage différent sous la forme d’un traité modificatif, qui devrait être ratifié avant juin 2009 par tous les pays (évidemment par la voie parlementaire, car on ne prendra plus nulle part le risque d’un référendum, sauf peut-être aux Pays-Bas). Cependant, comme pour le défunt traité, la droite devra très probablement faire voter par le Parlement français un amendement constitutionnel, permettant de ratifier ce nouveau traité, et cela ne pourra se faire sans les voix du PS. Si bien que le débat au sein de la gauche va reprendre, si le camp anti-libéral se remobilise. Par ailleurs l’Europe va revenir sur le devant de la scène pendant la présidence française au second semestre 2008. Ceci dit, sur quelle ligne se battre ? Ici à nouveau il faut sans doute faire preuve de réalisme, soit :

1. Abandonner l’idée d’une Constitution avec une architecture enfin démocratique, soumise à référendum dans tous les pays européens. Caressée par de nombreux adversaires de l’Europe libérale, elle semble bien irréalisable, vu la puissance coalisée des forces dirigeantes et vu l’état des opinions publiques en Europe. Ce qu’on pourrait faire de mieux, c’est de préparer le terrain pour un autre « traité modificatif » qui bloquerait le processus de dessaisissement des pouvoirs démocratiques en Europe et ferait faire quelques pas en avant. Ce qui suppose des liens suivis avec les forces d’opposition en Europe, pour déboucher sur une plate-forme commune. Les « Dix principes d’Attac pour un traité démocratique européen », adoptés par 17 Attac européens, peuvent fournir une bonne base de discussion[11].

 2. Se battre, en cas d’échec de la négociation, pour une exception française. Il n’y pas de raison pour que la Grande Bretagne, la Pologne ou l’Irlande aient obtenu des dérogations (le caractère facultatif de la Charte des droits fondamentaux) et que la France ne fasse pas de même (notamment en matière de défense des services publics)[12]. Revendiquer haut et fort une exception française ne revient pas à trahir les travailleurs des autres pays, bien au contraire cela peut leur montrer comment se défendre contre celles de leurs transnationales qui les sacrifient. En attendant une période lointaine, où l’on pourrait rebattre les cartes. Je sais bien que cette perspective n’a rien d’enthousiasmant, mais il faut savoir dissocier tactique de court terme (rétablir des outils de souveraineté) et stratégie de long terme (militer pour une tout autre Europe).

 

[Hélas, les voix du PS ont permis de ratifier le Traité de Lisbonne. Depuis l’Europe est entrée dans la crise que l’on sait et qui était inscrite dans ses gènes. Des modifications du Traité, hier présenté comme intangible, sont en cours ou en voie d’adoption au Parlement, de manière à prendre de vitesse l’élection présidentielle. La première consiste à instituer un Mécanisme européen de stabilité, destiné à soutenir par des prêts les pays en difficulté financière, mais avec des exigences drastiques, et hors de tout contrôle parlementaire. La seconde, intitulée Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, consiste à renforcer le carcan européen en aggravant les contraintes en matière de déficit budgétaire et de dette publique, ce qui va mettre toute l’Europe en récession et étrangler les pays « périphériques » de la zone euro. C’est du fédéralisme réduit aux acquêts et soustrait aux  choix des peuples européens.

Le PS a enfin pris conscience de l’impasse où de tels traités modificatifs vont conduire la zone euro et, avec elle, toute l’Union  européenne. Mais, restant attaché au Traité de Lisbonne et à sa croyance en l’avenir du fédéralisme, il n’arrive pas à sortir de la confusion. Malgré l’opposition de son courant de gauche, il s’est abstenu lors du vote à l’Assemblée nationale sur le Mécanisme européen de stabilité, ce qui a permis de le faire passer. Et ceci bien que ce nouveau traité soit lié au second traité à venir, d’une part par l’un de ses considérants, d’autre part par une disposition juridique explicite : seuls les pays qui auront ratifié le Traité sur la stabilité pourront bénéficier du Mécanisme de stabilité. Autrement dit il faudra appliquer toutes les mesures de rigueur qui seront exigées en vertu du premier, comme on peut le voir aujourd’hui dans les cas de la Grèce, du Portugal, de l’Espagne ou de l’Italie, pour recevoir des prêts de cette sorte de FMI européen. Un véritable coup de force qui mettra les peuples sous tutelle et qui entraînera une régression sans précédent ! François Hollande a annoncé que, s’il est élu, la France ne ratifiera pas le Traité sans des ajouts destinés à favoriser la croissance et l’emploi, et ceci même après la signature (mais non encore la ratification) de 25 gouvernements européens. Mais ce ne sont pas des ajouts (au reste peu explicités, sur la réorientation du rôle de la Banque centrale européenne, sur l’association des parlements nationaux et européen aux décisions) qui vont desserrer le carcan et résoudre le problème de l’hétérogénéité des pays, prisonniers d’une monnaie unique (surévaluée) qui casse les ressorts de croissance de la plupart d’entre eux, sans qu’aucune instance véritablement fédérale ne puisse venir contrebalancer les déséquilibres à l’aide d’un budget conséquent.

Le Front de gauche a bien pris la mesure de la situation, et a raison de proposer une émancipation du Traité de Lisbonne, par voie de désobéissance au moins partielle. De fait ce Traité était conçu pour rendre définitivement impossible toute réduction de la sujétion aux marchés financiers, et, au-delà, toute inflexion politique en direction du socialisme. Hic Rhodus, hic salta. Par exemple, si laBanque centrale européenne, contrairement à toutes les autres banques centrales du monde entier, continue à être interdite de financer directement des dettes publiques, la Banque de France le fera pour notre pays. De même un certain nombre de directives européennes visant à casser les services publics pour les soumettre à la loi du marché et en définitive en privatiser la plus grande partie, seront dénoncées par de nouvelles lois nationales.]

 

Le deuxième nœud gordien est, bien entendu, celui de la mondialisation capitaliste. C’est au titre de la mondialisation que la droite attaque l’Etat social à la française (fiscalité, droits sociaux, législation du travail) en l’accusant de nuire à la compétitivité des entreprises françaises et d’entraîner le déclin du pays. Mais c’est aussi en enfourchant ce cheval que le Parti socialiste en appelle à des « adaptations » de notre système économique et social.

On sait que cette mondialisation, in fine, conduit à mettre en concurrence les travailleurs du monde entier, et à aligner vers le bas leurs conditions de salaires et de travail, pendant qu’elle est tout bénéfice pour les détenteurs de revenus financiers, qui peuvent en engranger de par le monde. Les Français ont tout à fait conscience de cette situation, et savent que, dans leur immense majorité, ils ont aujourd’hui plus à y perdre qu’à y gagner (comment acheter des marchandises certes moins chères pour certaines, mais avec des salaires stagnants ?). Ils redoutent en particulier les délocalisations. Il est vrai que celles-ci, au sens propre (déménagement d’établissements), n’entraînent aujourd’hui que peu de pertes d’emplois (on parle de 5%), mais le mouvement a toutes chances de s’accélérer. Et surtout la création d’emplois, par nos entreprises transnationales, se fait de plus en plus à l’étranger. Or la gauche a peu de réponses crédibles à ce problème incontournable – incontournable, car il traduit le grand mouvement de concentration capitaliste qui marque la période contemporaine, favorisé par les nouvelles technologies - surtout étant donné le jeu de contraintes dans lesquelles notre pays se trouve plongé du fait de son intégration à l’Union européenne. On peut certes proposer des réformes en profondeur de l’OMC, du FMI et de la Banque mondiale, demander l’interdiction des paradis fiscaux, l’attribution d’un pouvoir de sanction à l’OIT, l’instauration de taxes sur les changes ou les mouvements de capitaux, il y a toutes chances que tout cela reste des vœux pieux si nous ne sommes pas suivis par les autres pays européens. D’autres mesures, comme par exemple, un contrôle des changes sur certaines opérations d’investissement, nous sont interdites parce que nous avons signé les traités européens. Il y a cependant deux orientations sur lesquelles un gouvernement de gauche pourrait peser, d’où deux nouvelles préconisations :

3. Proposer une augmentation des fonds structurels pour compenser les coûts d’une harmonisation sociale et fiscale pour les pays de l’Est européen. Car n’oublions pas que la mondialisation s’effectue d’abord à l’intérieur de l’espace européen, sous la forme d’une concurrence par le niveau des salaires et des prestations sociales. Je ne crois plus guère à la faisabilité d’un rétablissement de droits de douane entre les pays de la zone euro et ces derniers, droits dont les recettes leur seraient reversées aux fins d’harmonisation. En revanche l’attribution de fonds structurels aux pays en retard en échange d’engagements en ce sens pourrait être beaucoup mieux comprise, et plus facile à réaliser.

4. Rétablir une préférence communautaire « négociée et sélective ». Il faut appeler les choses par leur nom : c’est bien d’un néo-protectionnisme qu’il s’agirait, mais au sens où cette protection vise uniquement à contrecarrer une concurrence abusive, déloyale. Il n’est pas question d’empêcher les pays en développement d’user de leurs avantages comparatifs, mais seulement de négocier avec eux des accords gagnant-gagnant, c’est-à-dire une ouverture de nos marchés sous des conditions d’harmonisation progressive en matière sociale et environnementale, un peu comme à l’intérieur de l’espace européen, et ceci tant au niveau de l’OMC (qui devrait elle-même intégrer des critères sociaux et environnementaux) qu’au niveau des traités bilatéraux. Ici un gouvernement de gauche disposerait, en l’état actuel des choses, d’un pouvoir réel de pression ou de blocage, en posant ses exigences concernant le mandat donné au commissaire européen au commerce[13]. Ce serait là la seule véritable arme anti-délocalisation (étant entendu que les pays en développement auraient aussi le droit de protéger temporairement, ou durablement – pour leur souveraineté alimentaire ou énergétique – leur économie).

 

[La question d’un nouveau protectionnisme est enfin venue sur la table, à travers les thématiques de la démondialisation et de « l’acheter français », face à la montée du chômage et à la désindustrialisation massive dont  souffre notre pays. Même la droite s’en préoccupe, prétendant y remédier par une TVA soi-disant « sociale », dite encore « anti-délocalisation ». Outre les effets pervers qu’elle ne manquerait pas de provoquer (baisse de la consommation, alourdissement du poids fiscal sur les petits revenus, effet d’aubaine pour les entreprises)), elle ne constituerait qu’un remède dérisoire, tant l’écart resterait grand entre les prix nationaux et ceux des marchandises importées en provenance des pays à bas salaires et à faibles conditions sociales et environnementales.

 Or sur ce sujet les programmes de la gauche se heurtent à notre intégration au sein de l’Union européenne. On peut certes prendre des mesures au niveau national pour freiner le processus de délocalisation. C’est ainsi que Le PS propose des aides pour les entreprises qui investiront en France et que Le Front de gauche voudrait dissuader les entreprises de délocaliser en interdisant la distribution de dividendes dans ces entreprises. Mais ces mesures n’auront qu’une portée limitée. Ce qu’il faudrait, c’est restaurer une « préférence communautaire », autrement dit taxer les marchandises en provenance des pays extérieurs à l’Union, mais en offrant des contreparties à ces pays. François Hollande évoque bien « une nouvelle politique commerciale pour faire obstacle à toute forme de concurrence déloyale et pour fixer des règles strictes de réciprocité en matière sociale et environnementale », mais il faudrait en convaincre les partenaires européens. Le Front de gauche propose d’instituer « des prélèvements nationaux concertés sur les réimportations en Europe de productions délocalisées », ce qui suppose à nouveau un accord européen. En fait les difficultés viennent de ce que beaucoup de dirigeants socialistes croient encore bien trop aux vertus du libre-échange et de ce que le protectionnisme a un revers  bien connu : il engendrerait effectivement des guerres économiques s’il n’était pas  «altruiste » (c’est-à-dire accompagné de transferts compensateurs). Il faut reconnaître, de plus, qu’il serait difficile ici de « désobéir », au plan national, au laisser passer européen, si le marché unique (entre les pays européens) restait inchangé. En effet les marchandises (ou segments de marchandises), venant des pays hors Communauté, qui paieraient des taxes à l’entrée du territoire national, seraient désavantagées quand elles seraient réexportées dans l’espace européen.

 

S’attacher aux problèmes non résolus d’une économie alternative.

 

Ces problèmes sont nombreux. Je me contenterai de signaler ceux qui me paraissent être de vrais trous noirs dans les propositions de la gauche.

1° Il faudrait d’abord prendre des mesures pour améliorer le fonctionnement du capitalisme ! Etant donné que le capitalisme occupe une place archi-dominante, que l’on devra pendant longtemps se contenter d’entreprises mixtes, et que même un socialisme du 21° siècle parvenu à maturité comporterait sans doute un secteur capitaliste, la gauche a tout intérêt à sauver ce capitalisme d’un certain nombre de ses dérives néo-libérales. Je ne prends que deux exemples : il serait important de taxer lourdement les plus-values lors de la revente des actions en fonction de leur durée de détention, ce qui conduirait les actionnaires, et notamment les grands fonds, à conserver plus longtemps leurs actions (cela favoriserait une stabilité de l’actionnariat et contribuerait à décourager les OPA hostiles, car les investisseurs seraient moins alléchées par les plus-values immédiates si la revente devenait difficile) ; l’interdiction des stock-options (d’ailleurs condamnées par les plus lucides tenants du capitalisme). Or des mesures de ce genre relèvent de la législation nationale.

 

[Il s’agit donc ici de la « régulation » du capitalisme. Le PS ne prévoit que des mesures très modestes, trop modestes, telles qu’une taxation accrue sur les bénéfices des banques ou la séparation de leurs activités de banque de détail et de banque d’investissement, ou encore une limitation des bonus et des stock options. Le Front de gauche est bien plus radical : interdiction des ventes de gré à gré, des ventes à découvert et des produits proprement spéculatifs, des stocks options, des LBO et des engagements hors bilan, blocage des échanges de capitaux avec les paradis fiscaux, contrôle et taxation des mouvements de capitaux à des fins de spéculation. Cette mise au pas de la finance de marché suppose cependant la mise en place de modes de financement alternatifs. A cet égard la création d’un « pôle financier  public », consistant essentiellement dans la mise en réseau d’institutions publiques existantes, ne suffit évidemment pas. Mais nationaliser plus largement est, de fait, hors de portée aujourd’hui des finances publiques – du moins tant que la valorisation des banques ne s’est pas écroulée, rendant leur rachat par l’Etat plus facile. Où l’on retrouve la difficulté de distinguer un programme de court terme et un programme de long terme. Rien n’est dit par ailleurs sur la « régulation » du marché des actions.]

 

Repenser le statut des entreprises publiques[14]. On se contente en général de dire que, si des entreprises de service public ou même des entreprises ordinaires devraient être sauvegardées ou recréées, il faudrait les démocratiser. Ce qui peut se faire à la fois par en haut (contrôle parlementaire) et par en bas (participation des salariés et des usagers à la gestion) et qui irait dans le sens d’une « appropriation sociale ». Sans doute, encore qu’il faudrait être plus précis. Mais cela laisse pendantes plusieurs questions essentielles : 1) celle de l’autonomie de gestion de ces entreprises : comment les soustraire à l’emprise de l’exécutif et de l’administration, qui fausse leur fonctionnement (vieux problème des économies administrées ou du capitalisme d’Etat à la française), tout en s’assurant qu’elles remplissent leurs missions (s’agissant d’entreprises de services publics) et que les intérêts patrimoniaux de l’Etat soient respectés. Il s’agit en particulier de réformer en profondeur les fonctions et la structure de l’Agence des participations de l’Etat ; 2) celle du critère de gestion de ces entreprises, qui ne peut être le même dans le cas des entreprises de service public et des autres entreprises publiques ; 3) celle de leur internationalisation, du moins pour celles qui, devant affronter la concurrence d’autres transnationales, doivent dépasser le cadre national afin de bénéficier elles aussi d’économies d’échelle et de synergies : comment engager des partenariats public-public, ou, à défaut, respecter le cahier des charges d’autres Etats[15] ? Comment transposer les changements de structure dans les établissements à l’étranger ?

 

[Aucun de ces difficiles problèmes (auxquels je me suis attaché dans plusieurs de mes Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Editions Le temps des cerises) n’est abordé sérieusement dans les programmes de la gauche. Preuve que la réflexion n’a pas encore mûri, en tirant les leçons des travers du passé, soulignés parfois avec raison par les libéraux, et en prenant la mesure de la situation nouvelle créée par la mondialisation. ]

 

Les nationalisations, totales ou partielles, ont cessé d’être populaires auprès des salariés français, sauf dans le cas de certains services publics. On ne peut créer un mouvement en leur faveur que si l’on est capable d’en faire valoir les avantages. Ici encore on se heurte à l’obstacle européen : au nom de la concurrence, toute mesure qui tend à privilégier une entreprise publique est immédiatement dénoncée par Bruxelles. Mais on peut exploiter les contradictions qui en résultent. Montrer en particulier que les grandes puissances, les Etats-Unis, mais plus encore la Chine, sont bien décidées à garder toutes leurs entreprises « stratégiques » sous le contrôle de l’Etat. Si l’Europe est incapable de le comprendre, comme de nombreux exemples l’ont déjà attesté, il ne faudra pas s’abstenir de tout patriotisme économique au niveau national.

Retrouver d’autres modes de fonctionnement que les marchés financiers. Le sujet est trop complexe pour que je puisse le développer ici. C’est tout le fonctionnement des banques publiques et coopératives qui pourrait être réorienté. Ce chantier a à peine été abordé avec la proposition de constitution d’un pôle public financier. On devra ne pas oublier que le financement des PME est aussi important pour le dynamisme de l’économie que celui des grandes entreprises, qui ont d’énormes moyens d’autofinancement et pour lesquelles les marchés financiers sont surtout des outils pour les opérations d’acquisition et de fusion.

 

[Comment s’émanciper des marchés financiers ? Il y a bien quelques propositions intéressantes dans les programmes de la gauche, notamment celles d’une banque publique d’investissement et d’un livret d’épargne industrie pour les PME (PS) et celle d’un crédit public sélectif (Front de gauche), mais elles sont insuffisantes. Voilà bien un ensemble de questions sur lesquelles l’absence d’une perspective résolument socialiste pèse sur la recherche de solutions.

Quant à moi, j’ai fait des propositions précises en la matière (je renvoie ici à mon livre et à une tribune  parue dans l’Humanité dimanche sous le titre : « Se passer des marchés financiers, c’est possible ! »). Elles valent ce qu’elles valent, mais elles indiquent bien dans quel sens il faudrait réfléchir. Elles sont à mettre en rapport notamment avec la création de nouvelles formes de propriété. A cet égard même le programme du Front de gauche reste très pauvre (il ne s’attache qu’aux coopératives, dont il se propose de faciliter le développement par des aides aux salariés désirant reprendre ou créer leurs coopératives et par une priorité accordée dans l’attribution des commandes d’Etat.]

 

J’ai essayé de mettre l’accent sur quelques points nodaux sur lesquelles les propositions de la gauche alternative ne sont encore que balbutiantes. Il y en a bien d’autres, concernant en particulier les coopératives et l’économie dite solidaire. Le problème n’est pas seulement d’imaginer des solutions, mais aussi de les populariser auprès de l’opinion, de faire comprendre tous leurs avantages concrets. Le problème serait encore de les mettre rapidement en chantier, ce qui suppose qu’on aurait prévu les mesures législatives à prendre. C’est dans les quelques mois suivant une victoire législatives qu’il faudrait montrer le mouvement en marchant.

 

 Je voudrais le redire en conclusion : un important travail programmatique a été réalisé, mais il faut le pousser plus loin. Et en même temps il faut définir un ordre de priorités, réalisme oblige. Le meilleur programme du monde, même non utopique, restera dans les limbes s’il ne s’inscrit pas dans une stratégie de conquête du pouvoir. Il n’y a plus de temps à perdre si l’on ne veut pas que, dans cinq ans, le capitalisme néo-libéral continuant à gangrener tout notre continent, nos nations européennes ne soient condamnées à un sombre déclin, aussi bien économique que politique et civilisationnel.

 

[Ces quelques observations étaient une manière de se demander où l’on en était cinq ans après. Il y a, à mon avis, quelques raisons d’être optimiste. Un important travail programmatique a été réalisé. La percée du Front de gauche, même si le total des intentions de vote qui se portaient sur la gauche radicale n’a pas augmenté, est un évènement. La gauche social-démocrate, après son échec général en Europe et plus encore dans les pays les plus touchés par la crise (Grèce, Espagne, Portugal) est peu à peu conduite à se détacher de son cours social-libéral. Il y a de bonnes chances qu’elle gagne en France l’élection présidentielle et qu’elle revienne au pouvoir en Allemagne l’an prochain. Mais ce léger changement de cap n’est pas à la hauteur de la grande crise du capitalisme financiarisé. On aurait pu s’attendre à ce que cette crise crée les conditions d’un grand chambardement. Or ce que l’on observe est que ce capitalisme a tissé sa toile d’araignée si profondément dans les pays occidentaux que seule l’aggravation de la crise pourra entraîner des révisions déchirantes, la colère populaire aidant mais risquant aussi d’être dévoyée. En tous cas l’année qui vient sera probablement décisive, et il faut plus que jamais se préparer à cette échéance historique.]

 



[1] Rappelons qu’elle avait obtenu 47,2% des voix en 1974, 46,8% en 1981, 45,4% en 1988, 40,5% en 1995, 37,2% en 2002.

[2] La défaite ne fut quand même pas écrasante. Ségolène Royal a réuni 47% des voix sur son nom et obtenu plus de suffrages qu’aucun candidat de gauche aux précédentes élections présidentielles.

[3] Au premier tour les femmes ont certes voté un peu plus pour la candidate socialiste que les hommes (27% contre 24%), mais plus à droite que ces derniers (33% contre 27%).

[4] Instauration du non-cumul des mandats pour les parlementaires, suppression du vote bloqué et du 49-3 pour les lois ordinaires, droit d’initiative législative pour les citoyens, modification du mode de scrutin pour l’élection des sénateurs, introduction d’une part de proportionnelle etc.

[5] Cf le texte « Ce que nous voulons », et ses 125 propositions détaillées.

[6] Le Linkspartei, qui a obtenu 53 députés aux élections de 2005 au Bundestag, est crédité aujourd’hui de plus de 10% des intentions de vote, ce qui en fait la première force d’opposition.

[7] Par rapport aux années 70 la petite-bourgeoisie salariée a vu sa fraction d’Etat reculer par rapport à sa fraction travaillant dans le privé. Les privatisations, le management à l’américaine et le marketing dans ce qui reste des entreprises publiques, la moulinette des écoles de commerce, et plus généralement « l’esprit de marché » ont poussé cette petite bourgeoisie vers la droite. Une bonne partie de ce salariat intermédiaire vit pourtant aujourd’hui une situation de déclassement (en témoigne le nombre de diplômés devant accepter des emplois  bien en deçà de leur qualification), et dit « avoir le cœur à gauche ». Néanmoins le vote à droite et au centre est resté largement majoritaire. Les « cadres et professions intellectuelles » ont voté, au premier tour de l’élection présidentielle, à 31% pour Sarkozy et 28% pour le candidat centriste, les « professions intermédiaires » l’ont fait à 28% pour le premier et 22% pour le second. De nombreux ex-sympathisants de la gauche ont déclaré avoir voté pour le centre, quelques uns pour la droite.

[8] Exemple : « Je veux dire à tous les Français qui ont peur de l’avenir, qui se trouvent fragiles, vulnérables, qui trouvent la vie de plus en plus lourde, de plus en plus dure, que je veux les protéger. Je veux les protéger contre la délinquance, mais aussi contre la concurrence déloyale et les délocalisations, contre la dégradation de leurs conditions de travail, contre l’exclusion ». Discours qui a séduit des couches populaires, pour lesquelles la politique est le dernier recours. Mais discours ahurissant quand on sait qu’il ne trouve  aucun répondant dans sa pratique ministérielle passée, et qu’il est à l’opposé de son idéologie profonde, qui repose sur la sélection des meilleurs (ceux qui « ont du mérite » et sont « courageux »). Nicolas Sarkozy a découvert le fonds de darwinisme social qui l’inspire lorsqu’il a soutenu que la part de l’inné dans la pédophilie ou dans le suicide était prépondérante. On retrouve ici le même cocktail idéologique que celui qui a été utilisé par Georges Bush pour se faire élire : d’une main on soutient les magnats, notamment de l’industrie pétrolière, dont on est le féal, de l’autre on flatte les déshérités en leur faisant croire qu’on va se soucier de leur sort. Il y manque seulement le brandissement de la religion et l’affirmation d’une mission divine. Encore que…Sarkozy a invoqué les « valeurs chrétiennes » dans le patrimoine de la nation et n’a pas oublié de dire qu’il était un catholique pratiquant (là où Bayrou a soigneusement distingué ce qui relevait de sa croyance privée de son action politique).

[9] De là à en faire la pire incarnation du social-libéralisme, il y a un pas que l’on a franchi avec beaucoup de mauvaise foi, ou de méconnaissance de son programme et de ses discours (je pense par exemple à un ahurissant éditorial de Lignes d’Attac n° 60 de juin 2007). Les adhérents du PS ne l’ont pas entendu de cette oreille quand ils ont jugé, selon des sondages, qu’elle portait le mieux les valeurs de la gauche, ou la presse de droite quand elle l’a traitée de « néo-marxiste ».

[10] Ce qui a suscité l’ire d’une certaine gauche, qui a vu rouge devant le thème de « l’ordre juste », et sa réminiscence papale, alors que les antonymes étaient l’ordre ou le désordre injustes.

[11] Si séduisante qu’elle soit, l’idée d’une Constituante chargée d’élaborer un nouveau projet de traité a cependant peu de chances de voir le jour.

[12] Cette exception vaut règle : chaque pays doit pouvoir décider de la manière dont il organise ses services publics. C’est l’argument que je développe dans Les contradictions néo-libérales, Fusions et absorptions, Note de la Fondation Gabriel Péri, juin 2006, p. 41-42.

[13] La Commission s’est vue attribuer, par le traité de Maastrich, quasiment les pleins pouvoirs en matière de négociations commerciales, mais elle doit consulter le Conseil des ministres, qui tranche à la majorité qualifiée.

[14] J’ai traité de cette question dans plusieurs textes, notamment dans Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004, p. 211-247.

[15] A côté des co-entreprises, d’autres formes de coopération sont possibles : groupement d’intérêt économique, filiales communes.

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24 novembre 2011

FINANCER AUTREMENT LA DETTE PUBLIQUE



Comment financer la dette publique

 sans se soumettre aux marchés

 

 

 

Sortir de la quadrature du cercle

 

L’Union européenne s’est prise à son propre piège. De mois en mois, de sommet en sommet dans la zone euro, de négociation en négociation entre Sarkozy et Merkel, on n’a cessé d’inventer et de compliquer les dispositifs pour « rassurer les marchés » et résoudre le problème des dettes souveraines. Sans y parvenir jusqu’à présent.

S’il faut rassurer les marchés, c’est que les Etats s’en sont remis à eux pour financer leurs emprunts. Le consensus s’est fait, parmi les libéraux de toutes tendances (y compris les « socio-libéraux ») qu’il devait en être ainsi. Ce postulat est partagé par tous les gouvernements occidentaux, mais à des degrés très divers, comme on va le voir. C’est en fait l’Union européenne qui en a fait son évangile, et l’on a abouti à la situation extravagante que voici.

Les Etats européens ne peuvent pas emprunter directement auprès de la Banque centrale européenne, ni de leur propre banque centrale. On voit alors la BCE prêter aux banques de l’argent, aujourd’hui à un taux de 1,25%, et les mêmes banques reprêter cet argent aux Etats européens à des taux qui varient de + 50% au double, au triple, au quintuple ou encore au-delà, en fonction des notes décernées aux Etats par des agences de notation qui sont des organismes privés (peu importe pour notre propos de savoir dans quelle mesure leurs jugements soient fondés ou non, le fait est que ce sont elles qui font la pluie et le beau temps). On voit les investisseurs institutionnels en général (les banques, mais aussi les compagnies d’assurances, les fonds de pension etc.) faire leur beurre – qu’on songe par exemple aux profits des banques françaises, nullement diminués par la crise – sur le dos des Etats en toute liberté. A cela on nous dit : « les investisseurs institutionnels, c’est vous, ce sont vos dépôts et placements en banque, c’est votre assurance-vie etc. ». Mais c’est complètement faux : nous ne détenons pas directement des obligations d’Etat, nous ne faisons que mettre notre argent à la disposition de ces investisseurs, qui en font ce qu’ils jugent bon d’en faire, et qui en placent une grande partie dans des supports qui n’ont rien à voir avec la dette de notre Etat, ni même avec celle d’autres Etats européens, ni avec des obligations publiques. Voilà donc que notre épargne va financer - peut-être de façon rentable (c’est bien le terme approprié, puisqu’il s’agit d’une rente), mais ce n’est pas la question - bien autre chose que notre dette publique. C’est de cette double façon que « les marchés » sont devenus les maîtres de notre destin. Et ceci de manière elle-même aberrante, puisqu’ils imposent des politiques dites d’austérité censées assurer la solvabilité des Etats (notamment par la réduction des dépenses publiques), mais qui tuent la croissance, et par là même contraignent  ces Etats à emprunter toujours plus (les rentrées fiscales et les cotisations sociales diminuant). Le cercle vicieux est ainsi enclenché et le piège se referme sur les pays européens en difficulté, pour plus tard atteindre les autres, de plus en plus en peine pour y exporter leurs produits.

On peut s’interroger sur les raisons d’une telle aberration. La réponse généralement fournie est que les investisseurs institutionnels n’ont qu’une courte vue : ils veulent accroître leurs profits sans réaliser qu’ils tuent en même temps la poule aux œufs d’or. Mais il est certain qu’il faut aller au-delà de cette explication trop simple. C’est d’une véritable complicité qu’il s’agit entre ces investisseurs, les grandes multinationales et les dirigeants politiques pour mettre à bas la protection sociale et la propriété publique et la transférer aux intérêts privés. Il suffit de regarder en quoi consistent les dictats conjugués de la « troïka » (BCE, Commission européenne, FMI) dans des pays comme la Grèce ou l’Italie : réduire le nombre de fonctionnaires, privatiser ce qui reste des services publics et du patrimoine (les Grecs n’auraient qu’à vendre leurs côtes à des promoteurs !), flexibiliser le marché du travail (autrement dit pouvoir licencier à volonté), abaisser les normes salariales etc. C’est l’application de ce que Noemi Klein appelle « la stratégie du choc » : profiter de la crise pour liquider l’Etat social et remettre au privé tout le secteur public.

Comme tout le monde peut le constater, la politique est ainsi mise au service de ces puissances privées, et la démocratie est devenue un pur jeu d’apparences. Ecoeurées par la compromission – de longue date – des gauches européennes avec ce système de mise en coupe réglée, les populations n’ont plus que le choix de voter pour des droites décidées à pousser encore plus loin la stratégie du choc (en Grèce, en Espagne, en Italie et ailleurs).

Mais le résultat est que la crise économique et sociale ne fait que s’aggraver, particulièrement dans la zone euro. Les maîtres de la « gouvernance » européenne se sont eux-mêmes pris dans leur propre piège, cherchant désespérément à sortir de ce qui est une quadrature du cercle. Il ne serait pourtant pas difficile d’en sortir, et l’on va voir comment. L’analyse que je vais présenter n’a rien d’original, mais elle est fort peu audible dans les discours politiques et médiatiques, souvent sous le prétexte que ces questions sont affaire de spécialistes, hors de portée du citoyen lambda. Elles n’ont pourtant rien de si difficile.

 

Tout d’abord faire financer directement, en partie, la dette publique par la banque centrale.

 

M ais d’abord pourquoi les Etats devraient-ils s’endetter ? En principe il existe une bonne raison à cela. Tout comme une entreprise a besoin de crédits pour financer ses investissements, au-delà de ses propres ressources, de même un Etat a besoin d’emprunter, s’il ne dispose pas d’un fort excédent budgétaire, pour financer ses investissements, source d’un développement futur. Le fait est, cependant, que les Etats occidentaux se sont endettés, tout au long des trois dernières décennies, pour financer aussi leurs dépenses courantes. On dit généralement que les partis au pouvoir l’ont fait inconsidérément, pour satisfaire leur clientèle électorale. Cette explication n’est pas suffisante. Ils l’ont fait aussi parce qu’ils y ont été fortement incités par des investisseurs privés en quête de rendements financiers, les obligations publiques étant considérées comme un placement sinon très rentable, du moins particulièrement sûr.

Si l’on admet donc que les Etats ont certains besoins bien fondés d’emprunter (ce qui ne signifie pas que leurs budgets doivent être déficitaires, pourvu que leurs recettes équilibrent au moins leurs dépenses, charges de la dette comprises), la première solution qui se présente à l’esprit est qu’ils empruntent directement auprès de leur propre banque centrale. C’est bien ce que font des Etats comme les Etats-Unis[1], la Grande Bretagne ou le Japon, et l’on peut constater que la dégradation ou la perspective de dégradation de leur note par les agences de notation ne les atteint guère. De la même façon, « il suffirait d’une phrase, comme l’écrit fort bien un journaliste du Monde (Alain Frachon, 11 novembre 2011), pour endiguer la crise de l’euro. La BCE devrait dire haut et fort qu’elle jouera le rôle de prêteur en dernier ressort pour les membres les plus endettés de l’union monétaire […] Les achats de l’institut d’émission vont rabaisser les taux à des niveaux praticables, si la seule déclaration d’intention de la banque centrale ne suffit pas à le faire ». C’est ce que préconisent des économistes de réputation internationale comme Paul Krugman, c’est ce que suggèrent des dirigeants politiques alarmés par la crise de l’euro comme les dirigeants américains, britanniques et chinois, tellement la chose est évidente.

Les banques centrales sont le prêteur en dernier ressort des banques : elles leurs apportent des liquidités en cas de besoin, et notamment lorsque les banques commencent à rechigner à se prêter entre elles. La BCE par exemple l’a fait massivement lors de la grande crise de 2007-2008. Et les banques centrales peuvent le faire de manière illimitée, puisqu’elles sont des instituts d’émission de la monnaie. Elles peuvent  de la même façon le faire vis-à-vis des Etats. Sachant cela, les marchés financiers seraient conduits à rabaisser leurs exigences, car les banques centrales interviendraient dès que les taux réclamés seraient trop élevés. On peut et on devrait aller plus loin : les banques centrales, si elles ne s’occupaient pas seulement de politique monétaire, mais aussi de la croissance et de l’emploi, devraient soutenir en permanence les Etats pour leur permettre de répondre aux besoins de l’économie. Comment expliquer que la BCE soit interdite de le faire par les traités européens, et qu’elle en ait elle-même fait son dogme, comment expliquer cette tare congénitale de la zone euro ?

L’explication la plus couramment fournie est que l’Allemagne s’oppose farouchement à lui accorder ce rôle, par crainte de voir la « planche à billets » s’emballer en créant une inflation qui ne serait plus maîtrisable, comme ce fut le cas pour elle pendant la République de Weimar. C’est pourquoi elle aurait exigé l’interdiction d’un tel rôle en échange de la création de la monnaie unique, et imposé une indépendance absolue de la Banque centrale européenne, dont l’unique objectif devrait être la stabilité de la monnaie. On peut douter que cette explication « historique » soit suffisante. Elle ne vaut rien en tous cas s’agissant de pays comme les Pays-Bas ou la Finlande, qui ne sont pas moins attachés au dogme. Il ne fait guère de doute que ce sont les lobbies financiers, et plus particulièrement bancaires, qui sont mobilisés contre une pratique qui réduirait leur liberté d’action et leurs profits, et en particulier le lobby des banques françaises. Au-delà c’est toute la bourgeoisie rentière qui la voit d’un mauvais œil, lors même qu’il s’agirait d’une mesure de salut public pour la zone euro. Tous ces profiteurs de la dette des Etats avancent des arguments plus ou moins fallacieux.

Le risque d’inflation serait réel, dans des économies que l’Etat n’a plus guère de moyens de contrôler (à la différence, par exemple, de la Chine), si aucune règle n’était fixée à la création de monnaie ou si celle-ci était soumise au bon vouloir d’Etats « laxistes » (c’est-à-dire prêts à s’endetter toujours plus pour résoudre leurs problèmes). Il faudrait de fait articuler la politique monétaire avec la politique budgétaire, ce qui, dans le cas de la zone euro, supposerait une coordination des politiques budgétaires entre des pays aux orientations et aux performances souvent radicalement différents. C’est tout le problème de la construction européenne, dont j’ai parlé dans une précédente note. Mais notons qu’aujourd’hui le risque d’inflation galopante est pratiquement inexistant dans une situation ou l’ensemble de l’économie européenne piétine. Mieux : un peu d’inflation supplémentaire serait bienvenu, puisqu’il contribuerait à alléger la charge de la dette, comme le notent de très nombreux experts.  Et l’on pourrait admettre que, les choses étant ce qu’elles sont, la BCE se contente d’un rôle de prêteur en dernier ressort, n’intervenant que pour acheter directement des titres des Etats les plus endettés, sous des conditions qui ne seraient pas ruineuses pour ces Etats et qui feraient l’objet de négociations politiques. Elle a été d’ailleurs contrainte d’acheter sur le marché secondaire (le marché de l’occasion) des milliards de titres grecs, irlandais, portugais, espagnols et italiens (pour 187 milliards d’euros depuis mai 2010), pour tenter de faire baisser les taux de ces emprunts, ce qu’elle s’était longtemps refusé à faire et ce qui a fait grincer des dents aux gouverneurs allemands. Ce qui revenait à plomber son bilan de « mauvaises créances », mais il était annoncé haut et fort que c’était temporaire (en attendant une prise de relais par le Fonds européen de stabilité financière), et elle a pris bien garde de « stériliser » ces achats en réduisant du même montant ses prêts aux banques. On voit qu’on nage ici en pleine absurdité pour ne pas remettre en cause le dogme. Donc la lutte contre l’inflation n’est qu’un prétexte : il s’agit avant tout de ne pas faire baisser le revenu de la rente.

On invoque une deuxième raison : il ne faudrait pas porter atteinte à la crédibilité de la BCE. Crédibilité auprès de qui ? Auprès bien sûr de tous les investisseurs internationaux qui pourraient acheter des titres de dette publique européenne, et ainsi soutenir le cours de l’euro. Autrement dit il faut maintenir un euro fort par rapport aux autres monnaies de réserve, et d’abord par rapport au dollar. Mais à qui profite cet euro fort ? A certains pays européens seulement, et d’abord à l’Allemagne, pour des raisons que j’ai expliquées dans une précédente note : l’euro fort permet d’acheter à bas coût tous les composants produits dans les pays de l’Europe orientale (Pologne, Slovaquie, Tchéquie etc.) qui entrent dans la composition des produits d’exportation allemands. La crédibilité, c’est aussi certes la solidité du bilan de la BCE. Or il faut remarquer que la BCE est bien moins regardante vis-à-vis des banques, dont elle a accepté, à titres de garantie, des titres plus que douteux - comme quoi la BCE est d’abord un affaire de banquiers, qui ont déjà travaillé dans de grandes banques internationales et ont gardé les contacts avec elles. Admettons pourtant qu’il faille veiller au bilan de la BCE, faute de quoi les Etats seraient obligés de la renflouer. Cela n’empêche nullement de lui conférer un rôle de prêteur en dernier ressort, et pas seulement à bilan constant (les Américains ont fait marcher la planche à billets bien au-delà : 960 milliards d’euros). C’est seulement le cours de l’euro qui en pâtirait…et ce serait une bonne chose.

Reste évidemment l’obstacle allemand. Sarkozy a essayé de le contourner en proposant de transformer le Fonds de stabilité financière (ce Fonds qui emprunte auprès des marchés financiers pour prêter aux Etats en difficulté) en une sorte de banque publique européenne, au capital constitué par les apports des Etats membres, et dont les ressources ne seraient plus limitées comme elles le sont aujourd’hui (elles dépendent de l’accord donné par tous les pays de la zone euro, dont certains ont montré à quel point ils étaient récalcitrants), mais potentiellement illimitées, puisqu’elle pourrait emprunter auprès de la BCE. Peine perdue. Arrivés à ce point de blocage, on ne voit plus d’autre solution, pour un pays comme la France et plus encore comme les pays plus en difficulté, de rompre le pacte et de demander à leur propre banque centrale de leur servir de prêteur en dernier ressort (ce que propose le Front de gauche). Mais à droite comme à gauche on préfère s’inscrire dans la chronique du désastre annoncé : guérir le malade à grands coups de rigueur pour finalement le tuer.

Ce recours au financement de dettes publiques par des banques centrales a évidemment des limites. En principe il s’agit plus de sauver des Etats d’une crise de liquidités (quand ils ont de plus en plus de mal à se financer sur les marchés) que d’une crise de solvabilité (quand il est clair qu’ils ne pourront plus rembourser leurs dettes). La création monétaire, en ce domaine comme en un autre, n’a de sens que si le remboursement se fait. Aussi faut-il aller au-delà et prévoir un autre type de financement, qui soit sûr et pérenne, et reste sous le contrôle non des marchés, mais des citoyens.

 

 Ensuite faire financer la dette publique par les particuliers nationaux

 

La première idée qui vient à l’esprit est que les Etats empruntent  auprès de leur propre population, et ceci directement, en lui proposant des bons du Trésor. Or c’est bien ce qui se faisait dans les années 1950, dans une proportion importante (aux Etats-Unis même : environ un tiers des emprunts de l’Etat fédéral). C’est Georges Pompidou (un ex-banquier) qui, en 1973, a accordé aux établissements financiers le privilège d’emprunter de l’argent à la Banque de France à un taux très faible pour le prêter ensuite plus cher à l’Etat. Mais c’est en 2004 que, sous la pression de la finance, le législateur a interdit à l’Etat de placer des bons du Trésor auprès des particuliers. Et voilà comment, ainsi que l’écrit Jean-Luc Gréau, « l’Etat est devenu l’otage des banques et la réciproque est vraie : on voit bien qu’avec la crise les banques sont devenues elles-mêmes des otages de l’Etat ».

Aujourd’hui le placement direct de la dette publique auprès des particuliers est devenu résiduel (1,4% aux Etats-Unis), sauf au Japon (5,2%). C’est pourtant un excellent moyen de contourner les marchés financiers, et dont les avantages sont multiples. Les épargnants français en particulier sont friands d’une épargne sécurisée, comme le montre leur prédilection pour les livrets populaires et surtout pour l’assurance-vie « en euros » (placée largement en obligations d’Etats). Ils disposeraient alors d’une garantie qui est celle de leur Etat, assise sur leurs impôts. Ils sauraient qu’ils participent au financement de leur dette publique, et non à celle d’Etats étrangers. S’ils pouvaient craindre que l’inflation ne lamine des intérêts assez faibles, ils sauraient aussi qu’ils seraient moins taxés sur ces intérêts, ce qui diminuerait leurs impôts. Rien, sinon la soumission de l’Etat aux intérêts de la finance, ne peut expliquer que l’on n’en revienne pas à ce placement direct.

 

Troisièmement faire financer la dette publique par les investisseurs nationaux

 

Admettons que la solution de bon sens du placement direct ne soit pas la panacée, parce que les Etats ont besoin d’émettre des obligations de manière continue et à des termes variables, et que les particuliers ne seront pas toujours au rendez-vous de France Trésor. En outre toute l’épargne ne peut aller au financement de l’Etat. Dès lors il paraît nécessaire qu’ils s’adressent aussi à des investisseurs institutionnels, tels que les banques ou des compagnies d’assurances, qui y souscrivent pour leur propre compte. C’est effectivement ce qui se passe aujourd’hui avec les obligations du Trésor. Mais ne serions-nous pas à nouveau devant la « pression des marchés » ? Une pression qui s’est d’ailleurs fortement accrue depuis que des règlements européens ont imposé à ces investisseurs de suivre les recommandations des agences de notation (que Bruxelles voudrait seulement « réformer » aujourd’hui, devant leur pouvoir démesuré). Sans doute, mais cette pression changerait de nature si ces investisseurs étaient, au moins principalement, des investisseurs nationaux et, mieux encore des investisseurs publics. Or c’est précisément le cas, en grande partie, dans un pays comme le Japon, où l’énorme dette publique (plus de 200% du PIB) est détenue par le secteur financier domestique (à 75%), dont les banques japonaises, au premier rang desquelles la banque publique de la Poste japonaise. Il existe en France comme au Japon une considérable épargne privée qui pourrait de même s’investir en titres d’Etat. Les Français épargnent en effet 20% de leurs revenus (à comparer par exemple au taux d’épargne états-unien qui était devenu presque nul avant de remonter un peu). Il est donc aberrant que la dette française soit détenue à plus de 60% par des non-résidents (fonds de pension, fonds souverains, banques etc.), pendant que les ménages français financent - sans le savoir - d’autres Etats. On objectera sans doute que les investisseurs français actuels (en fait de grandes multinationales de la finance), ne voyant que leurs propres intérêts, préféreront acheter des obligations d’autres Etats, l’Etat allemand par exemple, parce qu’elles seraient plus rémunératrices ou plus sûres. La réponse est de contraindre ces investisseurs privés à détenir un pourcentage élevé de la dette française et à se référer, si l’on ne veut pas leur imposer un taux d’intérêt, à une instance de notation véritablement indépendante. La chose n’est pas extravagante, puisque les banques françaises sont déjà tenues d’acheter 2,5% des émissions du Trésor. Il faudrait seulement élargir ces quotas (et, peut-être, comme le propose Jacques Nikonoff, interdire la revente des titres sur le marché secondaire). Quant au reste, il pourrait être laissé au marché, mais c’est lui qui deviendrait résiduel.

La même question pourrait se poser au niveau européen, si l’on instaurait, comme de nombreuses voix d’experts et d’hommes politiques le demandent, des « eurobonds ». Car, si ces obligations « mutualisées » européennes étaient livrées aux marchés, elles seraient soumises à leurs exigences, et tout laisse à penser que ces dernières seraient élevées (on constate déjà que le Fonds de stabilité leur emprunte à des coûts plus élevés que l’Etat allemand). Il faudrait donc que les investisseurs soient européens et qu’ils soient tenus de souscrire un certain pourcentage de ces emprunts.

 

En conclusion il existe trois moyens pour financer une dette publique sans se soumettre aux marchés internationaux, et ils ne rencontrent aucune objection sérieuse. Un grand nombre d’économistes patentés seraient, paraît-il, aujourd’hui convaincus que, pour le moins, une part de financement direct des dettes publiques par la BCE serait la seule façon de sauver la zone euro. Mais l’Allemagne, quelques autres pays et la BCE elle-même s’y opposent farouchement, en invoquant les traités européens. La chancelière allemande se dit pourtant prête à engager le processus d’une révision des traités, tant il est vrai que la situation actuelle s’avère sans issue. Mais cette révision, outre le fait qu’elle prendrait beaucoup de temps et pourrait connaître des accidents de parcours, ne remettrait nullement en cause le dogme du financement actuel par les marchés financiers. Il s’agirait seulement de durcir les règles budgétaires pour les Etats de la zone euro et de mettre en quelque sorte ceux-ci sous tutelle de la Commission européenne. Comme cela dessaisirait les Parlements nationaux de certaines de leurs prérogatives essentielles et serait vécu par les peuples comme un déni de démocratie, on imagine une élection du Président de la Commission par le Parlement européen, comme si cela pouvait les apaiser. Mais on peut prévoir que la crise de la zone euro ne sera pas réglée par ce laborieux échaudage et de toute façon le prendra de court. Dès lors c’est bien au niveau national que pourrait aujourd’hui se trouver la porte de sortie. Il s’agirait de décider, dans le cas d’un pays comme la France, de recourir aux trois modes de financement qui viennent d’être évoqués : un financement direct par la Banque de France[2], un financement direct par les ménages français, un financement par les investisseurs français sous contrainte (et éventuellement menace de nationalisation). On imagine la levée de boucliers que ces décisions politiques ne manqueront pas de susciter, mais aux grands maux les grands remèdes. Et l’avantage d’une telle politique est qu’elle ne suppose ni ne vise une sortie de l’euro, mais au contraire une manière de le sauver, au moins provisoirement, en le renationalisant partiellement. En effet, si la Banque de France retrouvait la possibilité de créer de la monnaie et d’acheter des titres de l’Etat français, elle émettrait des euros-francs (ce qui n’a rien d’extraordinaire, puisque dans la pratique les euros ont déjà une face nationale), dans des limites qu’il faudrait annoncer et sans doute négocier.

A terme qu’est-ce que tout cela signifie ? L’intervention de la Banque de France serait d’abord présentée comme provisoire : si la BCE change de doctrine et de pratique, ce remède temporaire pourrait être abandonné. Mais on peut aussi envisager que cette renationalisation soit pérenne : les euros nationaux ne dépendraient plus que des banques centrales nationales, et des appréciations et dépréciations seraient possibles, comme au temps du Système monétaire européen, et bienvenues puisqu’elles permettraient de corriger les écarts de performances entre les pays européens. Autres avantages, selon deux économistes[3] : « La flexibilité monétaire intrinsèque à cette mutation permettrait aussi l’adoption rapide de l’euro par les nouveaux pays membres de l’euro par les nouveaux membres de l’UE ainsi que par les anciens qui ne l’ont pas adopté. L’UE redeviendrait une zone économique soutenable et durable. L’Allemagne n’aurait pas à supporter une Europe de transferts financiers qui s’annonce sans fond ». Cette perspective rejoint celle de la transformation de l’euro en simple monnaie commune, ne servant que pour les échanges de l’UE avec le reste du monde.

 

 

Note sur le financement actuel des dettes publiques

 

La détention directe de titres de dette publique par les particuliers nationaux n’est, on l’a vu, que résiduelle. Les financeurs sont aujourd’hui surtout d’une part les banques et compagnies d’assurance, dans le cadre de la gestion de leurs liquidités et de leur bilan (ce sont elles qui portent alors le risque), et d’autre part les gestionnaires d’actifs pour le compte de tiers, tels que les fonds de pension (le risque est alors porté par l’épargnant individuel).

La part du secteur financier national dans les pays de la zone euro est en moyenne de 34%. Elle est en Allemagne de 46% et de 38% en France (un des plus faibles pourcentages).

Si l’on considère maintenant l’ensemble des investisseurs européens de la zone euro, ils apportent 47% du financement de la zone, contre 53% pour les non-résidents dans la zone (dont les britanniques), ce qui représente une plus grande internationalisation qu’aux Etats-Unis (70% du financement y est domestique), qu’en Grande-Bretagne (71%) et au Japon (92%). C’est seulement si l’on considère tous les investisseurs européens, et non seulement ceux de la zone, qu’on aboutit à un pourcentage d’ouverture de la zone à l’international voisin de celui des Etats-Unis (environ 30%). On voit que la zone euro est plus dépendante de créanciers étrangers à la zone que ces derniers pays. Cela signifie aussi que les Etats de la zone disposent de moins de moyens d’action sur ces derniers, tels que la fiscalité ou la régulation financière. Ces créanciers étrangers sont majoritairement des acteurs financiers privés (notamment des fonds de pension), mais les fonds souverains étrangers jouent un rôle croissant.

Il faut noter encore que, à l’intérieur de la zone euro, ce sont les pays du cœur de la zone, notamment l’Allemagne, qui détiennent la plus grande partie de la dette des pays périphériques.

 

 

 

 



[1] La FED possède 17% de la dette des Etats-Unis, à comparer aux 3% de la dette de la zone euro que possède la BCE, et ceci uniquement via ses achats de titres sur le marché secondaire.

[2] A cette fin Jacques Sapir suggère de recourir à l’article 16 de la Constitution française (qui peut être mis en œuvre quand les institutions du pays et l’indépendance nationale sont menacées) et note que l’Allemagne ne pourrait riposter qu’en sortant elle-même de la zone euro, avec quelques uns de ses voisins immédiats, ou bien se verrait contrainte à négocier (cf. La démondialisation, Editions du Seuil, 2011, p. 258-259).

[3] Dominique Garabiol et Bruno Moschetto, « L’euro est mort, vive l’euro-franc », in Le Monde, 30 septembre 2011.

 

 

18 février 2011

Le véritable visage du néo-libéralisme

L’Etat prédateur

 

Comment la droite a renoncé au marché libre, et pourquoi la gauche devrait en faire autant

 

James K. Galbraith

(Editions du Seuil, 2009)

 

 

Voici un livre absolument remarquable, qui devrait faire réfléchir tous les critiques du néo-libéralisme et leur éviter de tomber dans des panneaux. Le néo-libéralisme est un corps de doctrines devenu une doxa abondamment répandue dans les discours politiques et dans les médias, mais qui n’a été que fort peu mis en pratique et qui, dans sa version canonique, a été depuis longtemps remisé au placard par la droite. Ce n’est plus guère qu’une idéologie passe-partout, qui cache une réalité bien plus sinistre : celle d’un Etat non affaibli, mais renforcé, colonisé et prédateur. Car le néo-libéralisme a peu à voir avec le monde réel, et les pouvoirs en place le savent bien. Ne nous trompons donc pas d’adversaire, et la gauche serait bien avisée de changer son fusil d’épaule.

Le grand intérêt de ce livre est de montrer que le néo-libéralisme est non seulement divorcé du réel, mais encore qu’il a échoué lorsqu’il a été mis en œuvre dans toutes ses prescriptions. La démonstration est menée avec rigueur, beaucoup de brio, et une grande précision historique. Si l’on veut comprendre quelque chose aux crises économiques et aux changements politiques qui ont marqué l’histoire des Etats-Unis depuis trente ans, les clefs sont là. Mieux : c’est toute l’histoire mondiale qui se trouve éclairée. Je vais essayer de donner une idée de la substance de ce livre, en le faisant de manière grossière vu l’espace qui m’est imparti, mais il faut savoir que les analyses sont très fouillées, car, manifestement l’auteur (fils du grand économiste John K. Galbraith) connaît son sujet sur le bout des ongles.

Le second intérêt de ce livre est que l’auteur dessine quelques lignes d’une politique alternative, pour un pays comme les Etats-Unis, mais qui valent pour d’autres pays.

 

Enterrer les idée reçues

 

Le néo-libéralisme repose sur quatre piliers : le monétarisme, l’économie de l’offre (qui implique notamment les réductions d’impôt et les déreglementations), l’équilibre budgétaire, le libre-échange. Galbraith y consacre quatre chapitres.

Selon le monétarisme l’inflation résulte d’une émission excessive de monnaie, et il revient à la banque centrale de l’endiguer en augmentant son taux d’intérêt (ce qui fut fait en 1979, mais avec de lourdes conséquences : une récession et une des raisons de la défaite de Carter, mais surtout la crise de la dette du Tiers Monde). Or, n’en déplaise au dogme (j’ajoute : celui qui fonde aussi la mission divine de la BCE), la banque centrale n’a que peu d’influence sur l’inflation (via le coût du capital). L’inflation des années 70 avait bien d’autres causes (le coût des matières premières et celui du travail). Et sa quasi disparition dans les années suivantes eut aussi d’autres raisons que la manipulation des taux d’intérêt par la banque centrale (ce furent la stagnation des salaires, suite à leur désindexation par rapport aux prix, et la mondialisation). Même Milton Friedman a dû revoir sa copie.

L’économie de l’offre soutenait qu’il fallait réduire les impôts pour favoriser l’épargne, donc l’investissement, et réduire les charges des entreprises pour les rendre plus compétitives (une rengaine que nous connaissons bien). Or les réductions d’impôt inaugurées par Reagan, et poursuivies ensuite tant par Clinton que par Bush, n’ont aucunement relancé l’épargne investie : elles se sont transformées en consommations somptuaires et placements financiers, générateurs de dividendes et de plus-values diverses. Au reste l’épargne intérieure des ménages n’a couvert qu’une infime partie de l’investissement, l’essentiel venant de l’autofinancement et…de l’épargne extérieure, placée dans le pays. Dire que les riches allaient investir, ce qui finalement profiterait aux pauvres, fut tout simplement faux : ils ont seulement pillé les entreprises.

L’équilibre budgétaire est une règle d’or pour les néo-libéraux, mais ils se sont empressés de la violer, ainsi qu’en témoigne la montée des déficits publics dans la plupart des pays développés. Il ne fut atteint que sous Clinton, mais dans des conditions très particulières. On sait qu’un déficit budgétaire n’est pas une mauvaise chose s’il permet de relancer l’investissement, qui permettra ensuite, via les rentrées fiscales, de le résorber. Alors, pourquoi faire de l’équilibre budgétaire un impératif catégorique, démenti dans la pratique ? Uniquement pour justifier le transfert de l’investissement public vers le secteur privé, en lui déléguant la production des biens publics, voire en le subventionnant (on pourrait rajouter ici bien des exemples européens, notamment sous la forme des partenariats public/privé).

Galbraith s’attache particulièrement au cas des Etats-Unis, et c’est fort intéressant. Le déficit états-unien, dit-il, est une conséquence du déficit commercial, et ce dernier est lui-même une conséquence inéluctable de l’abandon du système de Bretton Woods, qui permettait aux banques centrales des autres pays d’exiger la contrepartie en or de ce déficit. Avec la fin du dollar gagé sur l’or le déficit américain était de fait devenu nécessaire pour permettre à ces pays de disposer de dollars pour leurs réserves. Le déficit de la balance courante américaine a eu une autre fonction : faire affluer l’épargne de l’extérieur pour prendre le relais de l’épargne intérieure. Il est donc devenu « partie intégrante du système mondial ». Seul un changement du système monétaire international pourrait ramener les Etats-Unis sur la voie de l’équilibre budgétaire. On voit que cet équilibre ne peut devenir un objectif (à moyen terme il reste souhaitable) que dans un système international où les pays régleraient leurs dettes avec leurs propres moyens. On pourrait tirer de là quelques réflexions en ce qui concerne l’Union européenne. Quand l’Allemagne propose de constitutionnaliser les limites à ne pas dépasser pour le déficit budgétaire, elle peut le faire parce que son commerce extérieur est excédentaire…surtout aux dépens des autres pays de l’UE.

Dernier pilier du néo-libéralisme : l’exaltation du marché et du libre-échange. Galbraith montre que le marché est une fiction. Le consommateur est tout sauf souverain face à des firmes qui font le marché. Et la concurrence est faussée dans un monde où les firmes qui l’emportent sont celles qui ont des rendements croissants (grâce aux économies d’échelle) et qui planifient (notamment en matière de recherche-développement).

Quant au libre-échange, il n’existe pas davantage. Son apologie au nom des avantages comparatifs (chaque pays se spécialiserait là où il dispose de plus d’atouts) ne tient pas. Les pays qui tirent parti de l’échange sont ceux qui se diversifient et qui acquièrent un pouvoir de marché grâce à la puissance de leurs firmes. Et la « discipline du marché » est devenue en fait celle des banques, jaugeant, avec les agences de notation, les pays non en fonction de critères objectifs, mais selon les facilités qu’ils offrent aux rentiers.

Voilà donc un aperçu de la démolition effectuée par Galbraith des thèses néo-libérales. Quel est donc le monde réel qui se cache sous cette couverture idéologique ?

 

L’Etat prédateur

 

L’expression n’est pas très bien venue. Elle pourrait faire penser à un Etat qui s’empare du secteur privé et draine ses profits, sinon à la manière soviétique, du moins à celle de certains Etats autoritaires. En réalité ce sont les firmes qui s’emparent de l’Etat et le mettent à leur service. Réalité qui s’est appliquée particulièrement à l’administration Bush, mais qui va nous rappeler quelque chose (l’Etat sarkozien pour ne pas le nommer). Je cite : « Une coalition d’adversaires implacables de l’Etat réglementé dont dépend l’intérêt public, composé d’entreprises dont les principales activités lucratives concurrencent en tout ou en partie les grands services publics de l’increvable New Deal. Une coalition qui cherche à prendre le contrôle de l’Etat, pour empêcher l’intérêt public de s’affirmer mais aussi pour braconner dans les flux économiques crées par l’intérêt public passé » (p. 192), tel est le sens de l’Etat prédateur. Et Galbraith d’en donner des illustrations. En matière de maladie, de logement, de prêts étudiants, les néo-conservateurs n’ont eu de cesse de réduire ou démanteler les dispositifs publics, aggravant l’inégalité d’accès à ces biens et le gaspillage (le coût global de la santé est beaucoup plus élevé aux Etats-Unis qu’en Europe, pour une qualité souvent inférieure). Ils ont voulu s’attaquer au système public des retraites, au prétexte qu’il courait à la crise financière, mais cette fois sans y parvenir. Dans plusieurs secteurs les firmes privées ont utilisé l’Etat, les commandes publiques, pour accroître leur pouvoir de marché, et, à cette fin, elles n’avaient aucun intérêt à rétrécir le rôle de l’Etat. Le moins d’Etat, l’Etat modeste ne sont donc que des slogans.

L’Etat ainsi colonisé est devenu, dit Galbraith, une « république-entreprise, où les méthodes, les normes, la culture et la corruption de l’entreprise sont devenues aussi celles de l’Etat » (p. 209). On y retrouve la même pratique du secret et de l’opacité qui prévaut dans la grande entreprise, la même figure d’un PDG détaché des mécanismes internes de l’entreprise, et « toutes les innovations apparues dans les milieux d’affaires apparues depuis quarante ans en matière de malversations, tromperies, escroqueries et manipulations du marché » (p. 212). Suivez mon regard en ce qui concerne notre pays.

 

Combattre les prédateurs

 

Combattre les prédateurs, c’est d’abord dénoncer les fausses évidences du catéchisme néo-libéral, trop souvent entérinées par la gauche.

Le marché du travail n’existe pas. Il n’y a pas de courbe d’offre du travail, mais seulement une courbe de demande : c’est la demande totale de travail qui détermine le niveau de l’emploi, et celle-ci dépend de l’investissement. Il ne sert donc à rien de faire baisser des salaires supposés trop élevés, si cette demande n’est pas au rendez-vous. On constate même empiriquement que le chômage et l’inégalité des salaires vont dans le même sens (cette inégalité est plus forte en Europe, et le chômage aussi).

Les « dysfonctionnements du marché » existent bien, mais des ajustements mineurs ne changeront pas le fait que le marché concurrentiel est une fiction derrière laquelle se cachent les pouvoirs de marché. Dès lors, « dans bien des cas, la bonne politique consiste à limiter, restreindre, réglementer, discipliner, vaincre ou contourner les marchés, voire à les supprimer » (p. 221).

Galbraith énonce deux lignes de force pour sortir de l’Etat prédateur (notons qu’elles ne remettent pas en cause le capitalisme, mais visent à lui opposer des contre-pouvoirs, ce qui serait déjà un sacré progrès). Il faut planifier, dit-il, car le marché ne peut résoudre les problèmes essentiels, du fait qu’il ne connaît que les besoins solvables et qu’il est incapable de configurer l’avenir (ce ne sont pas les marchés à terme qui le pourraient, car ils ne vont pas au-delà de courtes et hasardeuses spéculations). Il faut ensuite fixer des normes, qui peuvent aller jusqu’à la réglementation de certains prix. Je cite ce passage, qui me paraît particulièrement pertinent : « Le monde économique des prix et des salaires ‘flexibles’ est un monde où une forme de complexité artificiellement fabriquée est un outil de déploiement de la puissance privée. Un consommateur ne peut réussir dans ce contexte que s’il a la capacité et le désir de chercher – de dénicher l’aiguille de la bonne affaire cachée dans l’immense meule de foin des offres sans intérêt, des arnaques et des balivernes. Sans normes fiables, sans idée claire de ce qui est sûr et raisonnable et de ce qui ne l’est pas, l’efficacité globale du marché décline parce que les coûts de recherche et de transaction augmentent au-delà de toute raison » (p. 261). Imposer des normes exigeantes, en matière environnementale par exemple, ne dessert pas l’économie nationale, parce que cela oblige les entreprises à faire des efforts d’innovation et à élever leur compétitivité.

 

En conclusion, ce livre est un bon avertissement adressé à la gauche. Qu’elle arrête de se battre contre des moulins à vent et qu’elle regarde les choses en face : les néo-libéralisme (le tout marché) est plus dans les discours, académiques ou triviaux, que dans la réalité des pratiques. Vouloir « réguler » les marchés ne peut agir qu’à la marge : il faut les réduire et les normer. Galbraith ne va sans doute pas très loin dans l’alternative, mais ses démonstrations sont rigoureuses. Il suffit de regarder attentivement l’histoire économique et politique des trente dernières années pour comprendre qu’il ne faut pas croire la doxa sur parole, et qu’il faut résolument changer de cap.

 

 

5 février 2011

Démocratiser l'économie

Démocratiser l’économie. Le marché à l’épreuve des citoyens

 

Hughes Sibille et Tarek Guezali*

Grasset 2010

 

 

Démocratiser l’économie : un titre bien ambitieux pour un plaidoyer finalement modeste, là où on attendait un grand projet transformateur.

La démocratisation des entreprises capitalistes est à peine abordée, en évoquant la présence de représentants des salariés dans les conseils d’administration (mais cela se pratique déjà dans d’autres pays, sans beaucoup changer la donne), et l’activisme de petits actionnaires, qui pourraient, en se coalisant, imposer le respect de certaines normes (l’expérience montre qu’ils sont surtout soucieux de leurs dividendes). Les entreprises publiques sont ignorées. Restent donc trois champs pour la démocratie économique : les sociétés de personnes, l’entrepreneuriat social et la responsabilité sociale des entreprises. Que nous en disent les auteurs ?

 

L’économie sociale : peu de propositions

 

Le sujet des coopératives de production (Scop) est peu développé. Il serait quand même intéressant de savoir pourquoi elles ne progressent pas, ou si peu. On aurait aimé que soit abordé le thème des réseaux de coopératives, lesquels sont une voie essentielle pour leur permettre de dépasser leurs limites. Rien non plus sur l’expérience de Mondragon.

S’agissant des autres coopératives, des mutuelles et des associations, les auteurs reconnaissent que la démocratie y est largement formelle (pour des raisons en fait bien compréhensibles, dont le grand nombre des clients) et regrettent que les salariés n’y aient pas le droit de vote. Ils appellent de leurs vœux des « sociétés de partenaires », où « le pouvoir pourrait être réparti entre salariés, usagers, apporteurs de fonds, fournisseurs, communauté », dans la lignée des SCIC. Mais cela pose quantité de problèmes de représentation et de risques de conflits de pouvoirs, qui ne sont pas abordés (le bilan des SCIC n’est d’ailleurs pas très encourageant). En ce qui concerne les banques coopératives, qui justement fonctionnent en réseau (les caisses régionales), ils ne nous disent pas quelles modifications de structure il faudrait adopter. Ils n’évoquent pas davantage la possibilité de banques coopératives organisées en Scop.

 

L’entreprenariat social (ou économie solidaire) : quoi de novateur ?

 

Le passage en revue des diverses formes de l’économie solidaire est la partie la plus nourrie de l’ouvrage. Elle est fort intéressante, mais surtout factuelle.

Toutes les tentatives pour réinsérer les exclus du monde du travail, et souvent pour les orienter vers des formes d’économie alternative (commerce équitable, produits bio etc.) sont évidemment bien intentionnées, et donnent des résultats appréciables – encore que le micro-crédit à grande échelle ait été souvent détourné, comme on peut le contester en Inde. Il reste que tout ce massif d’initiatives ne dépasse pas le domaine des palliatifs : création d’autoentreprises ou de microentreprises pour sortir quelques dizaines de milliers de personnes du chômage. Pourtant, et les auteurs ne le soulignent pas assez, le financement solidaire est porteur d’innovations qui pourraient être de grande portée : accompagnement et suivi des projets, mutualisation des risques, relations étroites entre la banque et les clients. On pense par exemple aux Cigales ou à la Nouvelle Economie fraternelle, qui ne sont pas citées.

 

Peut-on se fier à la RSE (responsabilité sociale des entreprises) ?

 

Les auteurs semblent lui faire un certain crédit. Reconnaissant qu’elle est mise en œuvre essentiellement comme facteur de compétitivité (amélioration de l’image de marque, meilleur ancrage territorial etc.), ils pensent qu’elle pourrait aller plus loin si d’autres acteurs que les actionnaires y étaient associés (des ONG par exemple). En réalité on ne voit pas que l’entreprise capitaliste puisse se soucier d’autre chose que de sa rentabilité si elle n’y est pas contrainte. Et cela suppose des interventions des pouvoirs publics, qui exigeraient d’elles un bilan social et environnemental dont ils définiraient les critères et dont ils contrôleraient le reporting sans complaisance. Ce sont aussi eux qui les inciteraient à respecter les normes par divers moyens, comme leur prise en compte dans les appels d’offres pour les marchés publics ou l’utilisation de taxations différentielles.

 

Au bout du compte, on voit que les auteurs de ce livre, qui commencent par énoncer des principes forts (associer les citoyens aux décisions politiques les concernant, rendre les individus acteurs de l’économie, demander des comptes à ceux qui exercent des responsabilités sociales), s’inscrivent dans une tradition qui se méfie de l’Etat et compte sur la société civile pour rendre un peu de pouvoir à ceux qui en sont privés, et qui ne remet pas en cause la prédominance écrasante du secteur capitaliste, en restant dans l’optique d’un tiers secteur. D’ailleurs ils ne s’en cachent pas. Ainsi, à propos des sociétés de personnes, ils refusent d’y voir « la grande alternative au capitalisme que fantasment parfois certains promoteurs de l’économie sociale » (p. 51). La démocratie économique, décidément, n’y trouvera pas son compte. D’autant plus qu’un autre aspect fondamental de la démocratie économique, à savoir le poids que les citoyens, en tant que tels, devraient exercer sur les choix collectifs et sur les politiques publiques, est laissé dans l’ombre.

 

*Hughes Grasset est vice-président du Crédit coopératif, Tarik Guezali est délégué général du Mouvement des entrepreneurs sociaux

15 juin 2010

Le quai de Ouistreham

Le quai de Ouistreham

 

de Florence Aubenas, Editions de l’Olivier, 270 pages, 19 euros

 

On a beaucoup parlé de ce livre, et, pour une fois, tant mieux. Car c’est un livre admirable. A commencer par sa forme. On attend un travail de journaliste « immergée », mais c’est l’œuvre d’une écrivaine : aucun cliché journalistique, mais des notations de situations et d’ambiance qui valent un long plan cinématographique, ou des dialogues qui vous restituent, au mot près, des instants de vie comme on en trouve dans les meilleurs romans. On attend un travail d’ethnologue du quotidien, mais c’est un récit plein de péripéties, qui vous fait vivre un peu de la vie des personnages. Pas de jugement, pas de commentaires, pas de misérabilisme. Juste une histoire, la quête d’un boulot, qui dura quelques mois jusqu’à la porte de salut : un CDI, et les rencontres faites ou les relations nouées à cette occasion.

Le sujet, c’est la misère ordinaire, à savoir celle des précaires, ceux qu’on cotoie sans les voir ni les reconnaître (combien d’entre nous, par exemple, n’ont pas pris un train en trouvant tout naturel de trouver le wagon propre ou en n’ayant aperçu le personnel d’entretien qu’un instant sur le quai, roulant son matériel ?). C’est l’existence de ces femmes (généralement) qui décrochent quelques heures de ménage par ci par là, dont certaines se lèvent à 5 heures du matin, font une heure de voiture (indispensable) pour nettoyer un local entre 7 et 8 heures, gagner un salaire d’une heure payée au Smic, et repartent pour faire à nouveau une heure de voiture, avant de recommencer le soir après la clôture des bureaux ou des commerces.

Le sujet, ce sont les rapports sociaux qui se montrent pas dans les statistiques. Exemple : cette entreprise de nettoyage moderne, en pleine expansion, avec son jeune entrepreneur dynamique, qui a gagné une part de marché sur ses concurrents parce qu’il a proposé un service de nettoyage en 1h 45 au lieu de 2 heures, ce qui entraîne une cadence d’enfer. Ce sont les rapports sociaux avec les donneurs d’ordres : ces employés de bureau qui ne répondent même pas au bonjour des femmes du nettoyage ou qui laissent des billets du genre «nettoyez les traces de café», « saletés sous  mon bureau ». Le sujet, c’est la société du rendement et du mépris, à quelques exceptions près (un petit chef cordial, un col blanc qui dit « Madame »).

Mais il y a aussi les psychodrames du Pôle emploi, avec les temps d’entretien désormais limités, le nombre de demandeurs à traiter, les tensions avec les usagers à contrôler, et l’écho des suicides, en augmentation, de ces fonctionnaires.

Je ne vais pas vous raconter le livre, qui parle de lui-même, mais les impressions que j’en retire. Ce qui me frappe d’abord, c’est la solitude de tous ces précaires, privés des contacts suivis des milieux professionnels ordinaires, perdus dans les quartiers péripériques de la grande ville, ne se rencontrant plus guère que dans les supermarchés. Ce sous-prolétariat de la sous-traitance (toutes les entreprises ont externalisé les services d’entretien) ne connaît plus rien de ce qui fut le collectif. Il ne sait même pas ce qu’est une présence syndicale (il y a un passage saisissant du livre où deux femmes de ménage retraitées évoquent leur engagement syndical d’autrefois, qui leur conférait une dignité, même si les ouvriers des « bastions » les traitaient comme quantité négligeable).

Ce qui me frappe ensuite, c’est la résignation, liée à l’absence d’espoir. Puisque le chômage est une fatalité, il faut bien se contenter des quelques heures de travail éclatées, dans l’espace et le temps, qui vous permettent de survivre. Les divorces sont fréquents, on n’a pas le temps de s’occuper des enfants, on attend avec impatience le jour des alloc, on ne voit pas pourquoi les choses iraient mieux demain (une femme rêve d’avoir un jour une maison à elle, mais se demande combien ça coûte et comment ça s’achète). On se dit qu’il faudrait peu de choses pour que ces femmes et ces hommes retrouvent du sens à leur existence, alors qu’ils demandent si peu.

Ce qui me frappe, c’est la misère culturelle. Il y a la télé, et c’est à peu près tout. Une sortie en boite une fois par mois, pour les plus jeunes, tient de la dépense impossible. Les vacances, il ne faut pas y songer (parfois on fait semblant de partir, pour ne pas accroître le déclassement). La politique, on connaît pas ou on n’en voit pas l’intérêt. Comme dit une copine de travail : « de toute façon, on a toujours tort, même quand on a gagné » (une élection, un référendum).

Que dire d’autre, sinon de saluer le courage, l’humour, la solidarité parfois de ces damné(e)s de la terre. Le voici, l’envers de la société néo-libérale, et il est abominable, dans un pays qui est la cinquième puissance mondiale et dont le revenu par habitant est l’un des plus élevés de la planète. Les mingong ne sont pas seulement en Chine, mais chez nous et avec tous leurs papiers - à cette différence que les premiers gardent souvent l’espoir d’améliorer leur sort. Que dire d’autre, sinon l’envie irrépressible qu’on éprouve de traiter de tous les noms les laudateurs de cette société et tous ces petits marquis qu’indiffère le sort de la populace ?

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24 mai 2010

Brève du 24 mai

Ginger et Fred, une sublime parodie

Je viens de revoir Ginger et Fred, du grand Fellini. Et ne peux qu’inciter chaudement les lecteurs de cette brève à faire de même, quitte à acheter le DVD (c’est le genre de film qu’on peut regarder sans se lasser, tant il fourmille de saynètes, comme les toiles des maîtres de

la Renaissance

). L’histoire est très touchante, celle de deux vieux artistes de music-hall qui se retrouvent trente ans après leur dernière prestation (un numéro de danse et de claquettes inspiré des deux célèbres duettistes, Ginger Rogers et Fred Astaire), conviés à faire partie d’un show télévisé pour le soir de Noël, et tentant malgré tout de retrouver ler grâce d’autrefois. Mais ce n’est pas cette histoire qui est le plus remarquable dans ce film - magnifiquement interprété par Giuletta Masina et Marcello Mastroianni. C’est la parodie du show, car elle surpasse toutes les critiques que l’on a pu en faire. La plus grande partie du film se déroule dans les coulisses, lors de la préparation du show. Et cet envers du décor est hallucinant : avec une précision d’horloger Fellini démonte tous les mécanismes qui vont faire d’une série de personnages (une bande de nains habillés comme des singes savants, un vieil amiral gâteux exposant ses médailles comme un exhibitionniste, des girls accoutrées comme des poupées mécaniques, et tant d’autres curiosités dignes d’un musée du mauvais goût) un spectacle destiné à distraire et émouvoir un public préparé par un chauffeur de salle, puis emmené par un animateur pailleté, sorte de Mr Loyal au sourire inoxydable. Pour ceux d’entre vous qui ont eu vent de la télé berlusconienne, ou qui, sans franchir les Alpes, supportent mal nos émissions de variétés, qui font aussi volontiers dans le rétro, la fresque fellinienne, qui date pourtant de 1986, est proprement jubilatoire. En outre, c’est un pur chef d’œuvre, comme tous les films de cet immense créateur.

10 mai 2010

Quiniou, Morale et politique

Contre le cynisme libéral, fonder la politique sur la morale

L’ambition morale de la politique. Changer l’homme ?

De Yvon Quiniou, L’Harmattan, Collection Raison mondialisée, 270 pages, 26 euros.

Au moment où fleurissent les critiques du néo-libéralisme, ce livre va plus loin : il engage la contre-offensive au fond. L’idéologie dominante n’a eu de cesse de séparer la politique de la morale, en la réduisant à une bonne « gouvernance » censée favoriser le bien-être général en laissant jouer les intérêts à travers les mécanismes du marché (l’intérêt personnel, on le sait, est le postulat de toute la dite science économique et de ses prolongements). Toute tentative pour faire de la morale en politique est, pour elle, une construction indue, parce qu’elle empiète sur la liberté des individus, et dangereuse, car, en prétendant changer l’homme par nature égoïste, elle conduit au totalitarisme. Elle déclare l’individu entièrement responsable de son sort, et, dans le même mouvement, cantonne la morale à la sphère individuelle, et ramène la justice à une forme de charité. Quant elle invoque les droits de l’homme, elle oublie ceux du citoyen, dans toute leur extension. Le résultat est sous nos yeux : une profonde défiance et un grand dégoût envers la politique. Or le marxisme est ici pris à contre-pied, parce qu’il a aussi pensé la politique surtout en termes de gestion des intérêts et qu’il a vu dans la morale et dans le Droit des masques des rapports sociaux. C’est tout cela qui a conduit Yvon Quiniou à développer, avec force arguments, des thèses qu’il est difficile de résumer ici, mais dont on va donner un aperçu.

Il faut absolument distinguer la morale de l’éthique. L’éthique désigne les valorisations qui sont issues de la vie (dans toutes ses dimensions) et qui sont réfléchies dans des sagesses, ces conseils pour bien vivre que chaque philosophie a voulu prodiguer. La politique ne saurait intervenir en ce domaine, car c’est celui du singulier et du facultatif : on ne discutera pas des goûts et des couleurs, on écartera donc définitivement l’idée que le politique définisse nos « vrais » besoins (c’est une concession qu’il faut faire au libéralisme). La morale en revanche s’occupe de l’Universel : elle énoncer des règles formelles et obligatoires (ainsi du respect de la personne humaine), assorties de sanction, et c’est bien Kant qui fournit le modèle de leur énonciation. La politique dépend de cette morale, car c’est elle qui lui donne tout son sens. Si cette distinction est essentielle, il reste à répondre aux objections, et ce sont les réponses qui font la force et l’originalité des propos de Quiniou. On n’en retiendra ici que quatre. Une telle morale est généralement qualifiée d’idéaliste. Pas du tout, rétorque-t-il, du point de vue matérialiste qui est le sien (et qui est au fondement des sciences) : la morale est, comme l’a soutenu Darwin, un fait d’évolution constatable. Elle l’est aussi historiquement : il y a bien un progrès moral dans l’histoire de l’humanité, comme en témoigne la lente progression des droits humains (par exemple de l’égalité homme/femme). Une telle morale serait angélique, alors que s’impose le pessimisme anthropologique (qui pourrait s’appuyer sur Nietzsche ou Freud, que Quiniou a beaucoup lus). Mais peu importe : à supposer même qu’elle s’appuie sur l’intérêt bien compris, la morale objective, celle qui s’occupe du contenu et non de l’intention, est la condition du vivre ensemble et le vecteur de l’émancipation (au surplus l’expérience quotidienne atteste la réalité des « sentiments moraux »). Mais si la politique ne se mêle pas de l’éthique (du « bon », du « bien-être »), ne va-t-elle pas se révéler impuissante à changer le cours des choses, et, a fortiori, à améliorer l’homme ? Voici la réponse : la politique n’a pas à intervenir dans le contenu de nos vies, mais à nous fournir les conditions, et seulement les conditions, d’un choix informé et donc de la réalisation de nos potentialités. C’est pourquoi elle va s’attacher avant tout à la transformation des conditions économiques et sociales, puisque ce sont elles qui sont les plus déterminantes (reste à démontrer en quoi le communisme, qui ne viendra pas tout seul, est la meilleure solution). Dernière objection, et la plus grave : que faire si les hommes ne veulent pas devenir sujets de leur propre vie, mais sont heureux dans la servitude volontaire ? Et la réponse : seul le mouvement de la démocratie peut leur donner envie d’en sortir, mais une politique de la morale peut, par l’éducation critique, les y aider.

Ce bref aperçu donne une idée de la puissance argumentative du livre. Un livre difficile, car il déploie une riche analytique conceptuelle. Mais cette dernière est indispensable pour démêler l’écheveau des confusions où se perdent les discussions d’aujourd’hui. Un livre désormais incontournable.

8 mai 2010

Le système soviétique

Le système soviétique et la question du socialisme

                                                                           (article, octobre 2009)

Pourquoi nous faut-il, théoriquement et politiquement, revenir sur le système soviétique, et non l’abandonner à la critique rongeuse des historiens ? Parce qu’on peut en tirer un grand nombre de leçons pour une repensée du socialisme – quelques  leçons positives, mais aussi surtout des leçons négatives, qui n’en sont pas moins instructives (on dit couramment que l’on apprend plus de ses échecs que de ses succès).

Pour les dirigeants soviétiques de l’époque, le système soviétique incarnait, on le sait, le « socialisme réel », par opposition au capitalisme social que les socio-démocrates baptisaient aussi du nom de socialisme. Aujourd’hui encore certains considèrent que ce système avait bien posé les bases d’un authentique socialisme, mais qu’il lui manquait les moyens de sa réalisation, et qu’il a échoué parce qu’il n’a pas su se démocratiser. D’autres considèrent que le système soviétique n’était qu’une variante – capitaliste d’Etat – du système capitaliste. Je n’ai retenu que les deux interprétations les plus opposées, mais il y en eut bien d’autres, mettant l’accent sur tel ou tel de ses aspects.

Je vais soutenir que l’affaire était bien plus complexe, que le système soviétique était hybride, et donc qu’il comportait à la fois certes des aspects capitalistes, mais aussi  des aspects socialistes. Cependant ces aspects socialistes étaient déformés en collectivisme, et de ce fait marqués au sceau de l’utopie et aporétiques. C’est pourquoi son étude reste aujourd’hui du plus haut intérêt : elle nous montre ce que le socialisme peut être et ne pas être.

En quoi le système soviétique s’inspirait de Marx

La question ne peut être éludée, parce que l’on entend souvent dire que tout était de la faute de Marx, ou qu’au contraire le soviétisme était à l’opposé du marxisme. Or y a au moins deux conceptions du « socialisme » chez Marx et Engels, pour simplifier énormément[1]. Marx, on le sait, n’emploie pas volontiers le terme de socialisme, qu’il rattache à des courants utopistes. Pour lui le système qui doit succéder au capitalisme est le système communiste. Mais, pendant toute une période historique, le communisme ne fait que ses premiers pas en occupant les hauteurs de l’économie : le programme du Manifeste, avec la prise de pouvoir par le plus grand nombre et ses nationalisations limitées, n’est manifestement qu’un programme de transition. Nous pourrions ici parler d’un socialisme étatique de marché. L’autre conception est celle que l’on trouve notamment dans la Critique du programme de Gotha : le socialisme a gagné la partie, et il est vraiment la première étape du communisme, une étape où les rapports marchands et les rapports de classe ont disparu, chacun recevant désormais « selon son travail ».

Or je pense que c’est ce socialisme-là que les dirigeants bolcheviks avaient en tête – la NEP et son socialisme de marché ne représentant  qu’en recul provisoire – et que leurs successeurs ont continué à défendre. Souvenons-nous que pour eux l’URSS était une société sans classes, exception faire de l’existence d’une classe paysanne subsistant dans les Kolkhozes et d’un clivage concernant le groupe des « intellectuels » (la division travail manuel/travail intellectuel n’étant pas abolie). Et c’est aussi ce socialisme qui a rencontré pendant longtemps une réelle adhésion des citoyens soviétiques, même si la réalité était bien loin du discours officiel, et qui a fait rêver à travers le monde. Pourtant ce socialisme-communisme, bien qu’il ne fût pas vraiment irréel, était largement utopique, et c’est de là que nous pouvons tirer de premières leçons.

Une image fantasmée de la société future

La société future devait être une société d’abondance, et le « socialisme réel » devait marcher à grands pas vers cette abondance (Khrouchtchev, on s’en souvient, voulait rattraper et dépasser en quelques années le niveau de vie des Etats-Unis). Ce mythe de l’abondance explique en partie, à mon avis, pourquoi le système soviétique a été aussi productiviste – comme le capitalisme. Il fallait développer à toute allure et les forces productives, quels que fussent les dégâts du progrès. Or nous savons bien aujourd’hui que les contraintes environnementales et écologiques ne permettent pas le développement illimité de la richesse. Et Marx s’en doutait déjà, mais sans doute pensait-il que les besoins se limiteraient d’eux-mêmes sous le communisme. Mais nous avons une autre raison, anthropologique cette fois, pour abandonner ce mythe de l’abondance : si l’on peut apprendre à tempérer nos besoins, le désir, lui ne connaît pas de limite, et, dans une condition humaine où il y aura toujours certaines inégalités naturelles, et donc toujours des comportements mimétiques et rivalitaires, le processus peut être sans cesse relancé, si bien qu’il faudra, pour éviter la consommation dispendieuse de beaucoup de biens, les rationner par le revenu.

Je dis cela parce que, dans certaines visions de gauche, on prône la gratuité d’un très grand nombre de ces biens. Or c’est là une rêverie, non seulement parce que ces biens doivent être payés via des impôts, mais encore parce le gaspillage est inévitable (par exemple en URSS le pain était si bon marché qu’on le donnait aux cochons).

La société future devait être aussi une société d’hommes spontanément solidaires, mieux encore : tout entiers dévoués à la collectivité. Il s’agissait de faire naître l’homme nouveau, même si ce devait être au forceps, quoi que ce thème ne fût pas chez Marx (qui ne militait que pour un individu intégral, « homme riche de besoins et de capacités »). Or, comme dans le cas précédent, cette utopie a eu sa part de réalité : il y a eu, même si nous avons peine à le croire aujourd’hui, des élans collectivistes dans le peuple soviétique, trouvant des racines dans la tradition communautaire du mir, et de véritables dévouements, parfois poussés jusqu’au religieux (ainsi chez ces dirigeants qui ont accepté de se renier, lors des fameux procès, pour ne pas nuire à la cause). Mais l’utopie consistait à ce qu’on déniait l’autre part des individus, leur intérêt personnel (fût-il « désintéressé », non égoïste, comme dans l’amour du travail bien fait), lequel a resurgi avec une force inouïe, lorsque le système soviétique s’est discrédité et décomposé. Toute nouvelle pensée du socialisme doit faire droit aux deux côtés de l’individu, disons, pour faire bref, son côté communautaire et son côté individualiste – là où le libéralisme ne voit et ne promeut qu’un seul.

Les apories du calcul économique soviétique (ou l’illusion d’un calcul parfait).

Si Marx voulait en finir avec les rapports marchands, c’est parce que ce système était à la fois opaque (on n’y reconnaissait plus la véritable source de la valeur, le travail) et irrationnel (les prix ne reflétaient plus que de très loin les valeurs-travail), si bien qu’il était impossible de le maîtriser. Mais par quoi le remplacer ?

Par un calcul en termes de valeurs d’usage et de quantités physiques ? Je voudrais rappeler que ce n’était pas du tout l’idée de Marx : il faudrait, dans le communisme comme dans tout autre système social, effectuer une comptabilité en termes de valeur, et plus précisément en termes de quantités de travail. Je dis ceci à l’intention de ceux qui ne cessent d’opposer la valeur d’usage à la valeur assimilée à la valeur d’échange, la satisfaction des besoins à la logique de la production marchande. Il y là de grandes confusions. En effet le calcul en termes de valeurs d’usage est tout simplement impossible : elles sont trop nombreuses et trop hétérogènes (l’économie néo-classique se heurte à la même difficulté de principe, quand elle pense se fonder sur les utilités). Quant à la valeur d’échange, elle n’est qu’une des figures de la valeur en général, et le travail social abstrait qu’elle incarne n’est qu’une des figures du travail « abstrait » en général (autrement dit : de «la dépense de travail »).

Alors la question se pose : pourquoi la comptabilité soviétique fut-elle néanmoins, principalement, une comptabilité en termes physiques ? Et je donne tout de suite la réponse qui me semble la plus convaincante, telle qu’on peut la trouver chez des auteurs comme François Seurot et Gérard Roland : parce qu’on ne peut planifier impérativement (et donc aussi centralement) que des quantités physiques (des tonnes d’acier, des mètres de tissus etc.), du fait qu’on ne peut prévoir avec certitude ce qu’il en coûtera pour les produire, quantités que l’on mettra en rapport  à travers les « balances matières » des tableaux inter-industriels. Mais cela suppose nécessairement un calcul qui les homogénéise, et il s’est fait à travers un système particulier de prix (les prix administrés) sur lequel je reviendrai, mais qui ne présentera nullement les avantages des prix marchands.

La question qui est devant nous est alors la suivante : comment une économie socialiste peut-elle effectuer sa comptabilité ? Certains auteurs pensent que, avec l’aide des ordinateurs modernes, on pourrait calculer simultanément la valeur-travail de millions de produits, mais ils reconnaissent en même temps que le jeu de l’offre et de la demande doit être utilisé dans le court terme pour s’assurer que les produits seront validés[2]. Je crois que cette hypothèse théorique est imaginable, mais vaine, parce que, le monde économique étant affecté d’une foncière incertitude (du fait du changement permanent des techniques et des goûts), les valeurs-travail seront en évolution constante. Ce qui nous conduit à dire qu’on ne pourra jamais se passer des rapports marchands, de leur fluidité, de la source d’informations qu’ils représentent et de leur valeur d’apprentissage – là-dessus la critique libérale, et notamment celle des économistes autrichiens, a été décisive. J’ajoute pourtant que cela n’interdit pas un calcul a posteriori des valeurs-travail, et que cela serait de la plus grande utilité sociale.

La première phase du communisme à la Marx souffre d’un autre défaut, lui aussi rédhibitoire. Toute économie a besoin d’avances sur l’avenir, par exemple de semences pour assurer les prochaines récoltes. Toute économie dotée d’une monnaie a besoin d’un système de crédit. Or on n’a pas trouvé mieux jusqu’à présent pour équilibrer l’offre et la demande d’épargne pour pousser les producteurs à économiser les ressources que le crédit avec intérêt. C’est justement ce système qui a fort peu fonctionné dans l’économie soviétique, non pas parce que tout le crédit était public, mais parce que la Banque centrale (en situation de monopole) prêtait pratiquement sans intérêt. Alors même qu’elle pouvait contrôler presque toutes les transactions légales (remarquable avantage, si on le compare au système bancaire actuel !), elle n’avait ainsi aucune action sur elles, devant satisfaire toutes les demandes qui correspondaient aux plans, si boulimiques qu’ils fussent (lui donner le pouvoir de rationner le crédit aurait retiré autant de pouvoir à l’administration économique).

Curieusement Marx, qui a écrit tout un livre sur le crédit (essentiellement pour montrer qu’il représentait un prélèvement sur la plus-value, ce qui est exact), et qui a pu reconnaître l’utilité du crédit, s’agissant par exemple des coopératives, n’en a tiré aucune leçon (sans doute pensait-il que le crédit devrait être sans intérêt). Mais, si nous admettons que le crédit avec intérêt est incontournable, c’est tout le système des valeurs-travail qui s’effondre à nouveau. Voilà qui doit nous conduire, si nous voulons repenser le socialisme, à prendre à bras le corps cette question du crédit (lequel ne saurait être abandonné à des banques commerciales capitalistes, on a vu où cela conduit) et de sa modulation en fonction des objectifs du plan.

L’indésirable planification des besoins

Certains auteurs ont parlé, s’agissant du système soviétique, d’une « dictature sur les besoins ». De fait les dirigeants soviétiques décidaient de ce qui convenait au peuple, de la hiérarchie des besoins et des voies pour les satisfaire. C’est pourquoi les prix étaient « administrés » : bien sûr ils devaient tenir compte des forces productives, mais s’écartaient de tout calcul de rentabilité économique (à bien distinguer de la rentabilité financière), des produits étant même vendus à perte. On peut dire que ces prix étaient en un certain sens « politiques » : les loyers étaient par exemple dérisoires. De tels prix sont-ils à proscrire ?

Je voudrais amorcer ici une distinction, qui sera bien utile pour une repensée du socialisme, celle entre des biens sociaux (dont feraient partie ce qu’on appelle souvent des biens publics) et des biens privés. En bref, les biens sociaux, tels que je les entends, sont les biens qui sont indispensables à l’exercice de la citoyenneté, tels que l’éducation, la santé, ou l’information de base, et des biens qui « font société » (tels que l’électricité, le téléphone, la rue, le jardin public, le musée etc.). Alors que les biens privés relèvent du libre choix des individus. Or les biens sociaux relèvent de décisions politiques, n’en doutons pas. Aussi n’est-ce pas en ce domaine que le système soviétique a été critiquable, mise à part la manière dont étaient prises les décisions. C’est même là qu’il a connu ses meilleures réalisations, avant de tomber en ruines. Le problème est qu’il a traité tous les besoins comme s’ils étaient des besoins sociaux, effaçant par là même toute frontière entre ce que nous appelons les services publics et la production des biens privés.

Pour le dire vite, deux raisons essentielles s’opposent à une détermination politique des biens privés. La première est qu’on ne saurait réellement imaginer de remplacer la dictature sur les besoins par la définition démocratique des besoins. A tous les modèles de socialisme qui vont dans ce sens, depuis la délibération d’assemblées de citoyens sur leurs besoins et les produits correspondants jusqu’à leur participation aux instances décisionnelles des producteurs[3], j’oppose une première raison : cette démocratie serait extrêmement lente et laborieuse, épuisant la bonne volonté de la plupart des individus, et elle serait extrêmement coûteuse en termes de travail social dépensé. Mais j’ai une deuxième raison, que j’emprunte aux libéraux : la tyrannie de la majorité. Les demandes très minoritaires (tel type de chaussures par exemple) seront écartées, ce qui est préjudiciable pour les « perdants » et dommage pour la diversité vestimentaire. Tout ceci ne veut pas dire que les « consommateurs » doivent être écartés des processus de décision, bien au contraire : le socialisme devra rompre avec la manipulation de la consommation, et remettre en cause la culture consumériste. Ceci à travers toute une série de liens institutionnalisés entre d’une part les « usagers » (pour les biens sociaux) et les consommateurs (pour les autres biens) et d’autre part les administrations, établissements publics et entreprises[4].

Les travers fondamentaux (ou apories centrales) du collectivisme planificateur

Les dirigeants soviétiques ont retenu de Marx l’idée d’une économie organisée selon un plan, par contraste avec l’anarchie capitaliste. Ils en ont non seulement conclu qu’elle impliquait la propriété publique de tous les moyens de production, mais encore ils en ont donné une représentation particulière de cette dernière : la société devait être organisée comme un vaste atelier ou un grand cartel, qui ne comporterait plus d’entreprises, mais des centres de production recevant leurs objectifs des Ministères de branche, eux-mêmes sous l’autorité d’organismes centraux (ce furent le Comité d’Etat du Plan et le Comité d’Etat de l’approvisionnement) soumis au pouvoir politique. A cette conception organiciste correspondait nécessairement une planification impérative et centralisée.

On a parlé à ce propos, à juste titre, d’économie de commandement. Mais, en fait, l’économie était fort mal commandée, et ceci d’abord pour des raisons d’ordre pratique : comme l’incertitude ne se laisse par réduire, les plans n’étaient guère que des extrapolations (« à partir du niveau atteint »), qu’il fallait sans cesse réajuster, et ceci jusqu’au niveau le plus bas (les centres de production recevaient de nouvelles instructions en fin d’année, et essayaient désespérément d’y faire face dans la tourmente du « bourrage »). Et la réalisation des plans était rendue encore plus difficile par la difficulté de l’approvisionnement correspondant aux transferts planifiés. Nous sommes bien loin ici de la liberté qu’ont les entreprises, dans une économie décentralisée, d’établir leurs propres plans et de la grande souplesse des échanges marchands[5].

Le deuxième travers fondamental du collectivisme soviétique fut la perte de responsabilité, d’initiative, et en définitive de motivation des travailleurs, et ceci pour deux raisons. Tout d’abord l’entreprise ignorait la démocratie économique, qui était en contradiction parfaite avec le centralisme, parce qu’elle aurait pu remettre en cause en permanence les objectifs du planificateur, alors que des dirigeants nommés par l’organisme de tutelle étaient aux ordres. Ensuite aucun travailleur soviétique, en dehors des périodes de mobilisation générale de la population, ne pouvait se reconnaître dans un Plan d’ensemble qui était beaucoup trop général et abstrait pour lui, ni dans des plans d’entreprise qui en étaient l’émanation. Tout travailleur en effet désire autant que possible « voir le bout de ses actes », savoir à quoi sert ce qu’il fait et si les produits auxquels il coopère satisfont ou non ceux auxquels ils sont destinés. Le problème, bien sûr, n’est pas propre au travailleur soviétique, puisqu’on le rencontre aussi bien dans toutes les entreprises capitalistes d’une certaine taille, où la subordination et « l’aliénation » ne sont guère moindres, mais il était aggravé dans l’économie soviétique du fait des aléas constants qui affectaient le travail quotidien.

Partant de ces constats certains analystes, comme Jacques Sapir, sont allés plus loin : non seulement la planification centralisée fonctionnait mal, mais encore elle cachait une forte présence du marché dans l’économie soviétique. Ils ont fait remarquer qu’elle fonctionnait à travers un système de prix. Ils ont souligné la présence de marchés reconnus (les marchés Kolkhoziens) et de marchés parallèles « gris » (les échanges directs entre entreprises) et « noirs », qui compensaient les défaillances des transferts administratifs. Ils ont surtout relevé l’importance de la « concurrence administrative » entre les unités de production pour obtenir les plans les plus importants et les meilleurs approvisionnements des autorités de tutelle, et l’existence d’une véritable « marchandage administratif » pour  s’assurer des plans les plus faisables (car, dans la réalité, les entreprises disposaient d’une large autonomie, mais sous contrainte). Toutes ces analyses étaient extrêmement pertinentes. Elles ont permis de comprendre des traits caractéristiques de cette économie, entre autres : la mauvaise qualité de l’information (on était dans un système de « tricherie généralisée »), la boulimie d’investissements (il fallait toujours demander plus pour être sûr d’avoir le moins), le suremploi (il fallait toujours avoir des travailleurs disponibles, notamment pour les périodes de « bourrage »). Mais leurs conclusions ne m’ont pas convaincu. Les prix administrés ne jouaient pas du tout le même rôle d’ajustement et d’information que dans les économies marchandes : ils n’avaient qu’une fonction passive (même chose pour le crédit, nous l’avons vu). La concurrence et le marchandage administratif différaient complètement de la concurrence entre producteurs marchands, qui supposent la liberté de choisir ses clients et ses fournisseurs, et un marché du travail où l’on recrute ou congédie la main-d’œuvre que l’on veut. Et la preuve en est bien que la régulation économique n’était pas de même nature ; alors que la régulation par le marché ajuste les offres et les demandes et que la régulation capitaliste se fait sur fond d’une tendance permanente à la surproduction, la régulation à la soviétique connaissait des goulets d’étranglement et fonctionnait « à la pénurie », laquelle d’une part était le véritable indicateur des dysfonctionnements et d’autre part débouchait sur une pénurie permanente de moyens de consommation (les étalages vides et les longues queues devant les magasins d’Etat).

Quelles conclusions tirer de tout cela ? Que le marché l’a définitivement emporté sur le plan ? Certes pas. Mais ce que nous devons penser, pour un nouveau socialisme, c’est 1° que la planification reste plus indispensable que jamais, parce que, dans une économie mondialisée, les décisions économiques ont des conséquences de plus en plus lourdes, et ne sauraient être abandonnées à de grandes entreprises privées (les multinationales en premier lieu), et parce que les contraintes environnementales ne peuvent être adéquatement prises en charge ni par ces dernières ni par des marchés spécifiques 2° que la nouvelle planification ne saurait être impérative, sauf, dans une certaine mesure, dans le cas des biens sociaux, puisque ceux-ci doivent relever, je l’ai dit, de choix politiques. Elle ne pourra être qu’incitative, à travers toutes sortes de leviers indirects, tels que les taux différentiels d’intérêt ou les taux différentiels de fiscalité – ce qui serait pratiqué désormais non au compte gouttes, mais à grande échelle (la Chine nous donne une idée de l’ampleur et de la puissance d’une telle planification)[6].

Mais il faut en venir à la question de la propriété et des rapports sociaux. Qu’est-ce qui, en définitive, a conduit à l’échec le système soviétique ? Est-ce l’étatisme en tant que tel ?


L’URSS, un capitalisme d’Etat ?

Dans la mesure où la plus grande partie de l’économie relevait de l’Etat, dans ses différentes instances, tant géographiques (l’URSS était une Union de républiques et de territoires autonomes) que hiérarchiques (de la propriété de l’Etat central à celle des soviets locaux, qui ne contrôlaient en fait que des institutions sociales), on peut parler d’un système étatique (contrôlé en fait par le Parti communiste, dont les institutions doublaient toutes les instances étatiques). Et, comme tous les profits étaient prélevés par les Ministères pour être redistribués ensuite, on peut dire également que la plus-value était accaparée non par des propriétaires privés, mais par l’Etat lui-même. C’est ce qui a permis à divers théoriciens de considérer que le régime social était celui d’un capitalisme d’Etat quasiment pur[7], sans la rétention des profits et la concurrence qui caractérisaient le secteur public marchand en Occident. Et qui en profitait ? La nomenklatura collectivement, c’est-à-dire les deux ou trois pour cent de la population qui correspondent à la bourgeoisie privée des pays occidentaux. Cette thèse est parfaitement soutenable, mais elle oublie les aspects socialistes, fussent-ils déformés en collectivisme, que j’ai mentionnés précédemment. Selon moi, le système soviétique était un système hybride, un mixte de capitalisme d’Etat et de socialisme collectiviste, et je donnerai quelques indices qui en témoigneront.

Le système soviétique était fortement égalitariste au niveau des revenus, et il l’a même été de plus en plus (le rapport entre le décile supérieur et le décile inférieur est passé de 7,24% en 1948 à 4,4% en 1956 et 2,9% en 1975). En l’absence de revenus du patrimoine, les avantages de la nomenklatura passaient par le biais de privilèges, tels que les logements et voitures de fonction. Ces privilèges étaient soigneusement dissimulés pour ne pas heurter la population. En outre ils étaient relativement modestes par rapport à la fortune insolente des magnats capitalistes, surtout ceux d’aujourd’hui.

Le système était certes salarial, puisque les travailleurs étaient « séparés des moyens de production » en l’absence de toute forme d’autogestion et alors que leurs représentants dans les soviets ou dans les instances du Parti ne les représentaient pas (je vais y revenir). De plus certaines méthodes étaient inspirées du capitalisme, tel que le taylorisme et le salaire au rendement (peu efficaces d’ailleurs dans le contexte de l’entreprise soviétique). Mais ils disposaient dans les faits de nombreux contre-pouvoirs, du fait que le chômage était inexistant, que les directeurs d’entreprise faisaient tout pour les attirer des travailleurs ou les garder, et que le syndicat et le Parti s’opposaient presque toujours aux licenciements-sanction. Il faut noter que cela n’allait pas sans des comportements conservateurs de la part des ouvriers, liés à une vieille tradition égalitariste et au fait que le système des stimulants ne pouvait que verser dans l’arbitraire[8].

Le capitalisme d’Etat était donc pour le moins tempéré en URSS. Mais il était aussi inefficient, en particulier du fait que l’Etat jouait plusieurs rôles à la fois : celui d’un propriétaire, qui, comme tel, aurait dû veiller au bon usage des fonds publics et à la valorisation de ses actifs, celui d’un gestionnaire, à travers la nomination des dirigeants, celui enfin d’un créancier et d’un débiteur (via la Banque de l’URSS). C’est ainsi que des entreprises étaient maintenues en vie, alors qu’elles faisaient des pertes ou que leur appareil était obsolète. Ce sont des travers que l’on rencontrera aussi dans les entreprises du secteur public occidental, même dans celles soumises à la concurrence. Faut-il en conclure, comme les libéraux, que l’Etat ne doit pas être entrepreneur, qu’il n’a rien à faire dans le champ de la production, et même de la finance ? Que le système soviétique a péri de ne pas avoir connu une logique strictement économique, de ne pas avoir pratiqué le processus de « destruction créatrice » dont on crédite le capitalisme ? C’est une question que nous aurons à traiter à fond. Je dirai seulement, pour le moment, que, dans l’ensemble, et malgré leur caractère autocratique et technocratique, les entreprises publiques du secteur concurrentiel occidental n’ont pas plus mal marché que les firmes capitalistes privées, et que la Chine nous donne aujourd’hui l’image d’un vaste secteur public dynamique, une fois opérée (ce n’est pas fini) la difficile séparation entre les rôles tenus par l’Etat.

L’impossible démocratie soviétique

La cause paraît entendue : le système soviétique était totalitaire, parce qu’on n’y trouvait ni pluralisme politique, ni séparation des pouvoirs, ni même les libertés fondamentales du citoyen. Pourtant l’ambition avait été de mettre en œuvre une démocratie d’un type nouveau, une démocratie socialiste, inspirée de certaines innovations de la Commune de Paris : présentation des candidatures par des assemblées de travailleurs, maintien de l’activité professionnelle des représentants du peuple, traitements modestes, révocabilité. L’omniprésence du Parti les a rendues à peu près lettre morte. Par ailleurs le Parti unique reposait en principe sur une démocratie délégative, chaque niveau désignant ses délégués, de la base au sommet. On sait que le fonctionnement réel fut à l’inverse. Les critiques du soviétisme ont estimé, à partir de là, que tout le mal venait de ce fonctionnement anti-démocratique, générateur de bureaucratie et des pires dérives, de l’Etat policier au goulag.

A mon avis, ils se trompent. Une économie collectiviste, gérée en fonction d’un plan impératif et centralisé, ne pouvait être dirigée que d’en haut et de manière quasi-dictatoriale, sinon elle n’aurait pas marché du tout. De plus le système soviétique étant hybride, traversé de fortes contradictions entre ses aspects communistes déformés et ses aspects capitalistes, ne pouvait se maintenir que sous la contrainte d’un pouvoir surpuissant, ne tolérant les débats que dans un cadre prédéfini et dans des cercles restreints (car les débats n’ont pas manqué, notamment dans les années 60, où ils ont pointé à nouveau vers un socialisme de marché, avant d’être enterrés[9]). Je m’éloigne ici beaucoup des analyses proposées par les théoriciens de l’école de la régulation. A les suivre, le système économique était régulé à sa façon (par la pénurie, les ajustements constants, les marchés parallèles etc.). Mais cette conception en fait fonctionnaliste mésestimait les contradictions foncières du système, et n’a pu de ce fait prévoir l’implosion finale, dès que la contrainte politique s’est relâchée.

Que conclure de tout cela ? Que l’économie ne saurait être en aucune façon socialisée, ni dirigée, si l’on veut une société démocratique ? Que la démocratie doit nécessairement se calquer sur le modèle libéral-bourgeois ? Certainement pas. On fera au contraire remarquer, pour le moment, que ce modèle n’est pas si éloigné du système politique soviétique qu’il n’y paraît, avec sa prééminence de l’exécutif sur la représentation populaire, sa tendance au bipartisme ressemblant aux deux fractions (concurrentes) d’un même parti, sa professionnalisation des élites politiques, sa mainmise des intérêts économiques sur les médias, ses élections biaisées par la propagande orchestrée par les spin doctors etc. En réalité certaines institutions de la démocratie soviétique mériteraient d’être remises à l’ordre du jour. Mais à condition de trouver une autre base économique pour le socialisme de demain, qui leur fournirait un socle pour leur développement.

Un mauvais internationalisme

Les dirigeants bolcheviks étaient convaincus, comme Marx, que la révolution ne pouvait l’emporter que si elle se mondialisait, mais ils ont compris qu’elle devait bien commencer quelque part, et précisément dans le maillon le plus faible du système mondial. Ils n’avaient pas tort, mais ont opté ensuite, avec Staline, pour la révolution dans un seul pays. Nous savons aujourd’hui que c’était une double erreur. Qu’il faille commencer par un pays (ou quelques uns), certes. Mais l’URSS s’est largement coupée des échanges mondiaux, ce qui lui a coûté très cher. Et ensuite elle a prétendu imposer son modèle à tous les pays, sous les auspices du Kominterm, puis du Kominform, quel que fut le contexte : les uns ont été mis sous le joug, les autres (la Yougoslavie de Tito, la Chine de Mao) se sont rebellés.

Je ne m’étendrai pas sur la question, mais on peut dire que l’internationalisme d’aujourd’hui doit être profondément différent. D’une part les pays socialistes doivent s’insérer dans le commerce mondial, sans y laisser miner leurs institutions : c’est bien le problème posé aujourd’hui à la Chine ou au Venezuela, en particulier, et ce n’est pas chose facile à une époque où le capitalisme s’est puissamment mondialisé, notamment au plan de la circulation des capitaux. D’autre part chaque pays qui s’engage dans la voie du socialisme le fera de manière spécifique, tenant compte non seulement de ses ressources, mais aussi de l’état de sa population et de ses traditions. Qu’il s’agisse de la Chine, du Vietnam, de Cuba, du Venezuela ou de la Bolivie, les conditions ne sont pas du tout les mêmes, ne serait-ce que parce que les uns sortent de systèmes à la soviétique, avec leurs pesanteurs mais aussi leurs acquis, alors que d’autres en sont à émerger d’un capitalisme néo-colonial et ultra-libéral qui les a menés à la ruine.


Pourquoi un nouveau socialisme n’a-t-il pas vu le jour en URSS ?

C’est bien la question qui nous hante. Toutes les tentatives d’auto-réforme du système soviétique ont échoué en URSS parce qu’elles ont été trop limitées et parce qu’elles se sont heurtées à l’immense appareil de la bureaucratie économique. On ne pouvait introduire quelques mécanismes marchands (des prix flexibles, des indices de production vendue ou de rentabilité) dans un système planifié qui les contredisait – ce fut bien la preuve a posteriori que ce système n’était marchand que dans ses trous et sur ses marges. Il fallait une révolution dans le système, et ce fut la tentative de la perestroïka. Elle était très ambitieuse. Je n’en dirai que quelques mots. On peut la résumer dans les trois A : autonomie, autofinancement, autogestion, ce qui allait plus loin que la réforme hongroise, qui avait cependant donné quelques résultats positifs[10]. La planification ne s’effectuerait plus que par des leviers indirects (taxe sur les ressources productives, taux de crédit, fiscalité, commandes d’Etat). La réforme de l’entreprise, qui devait rester publique, était problématique (y aurait-il aussi un actionnariat des salariés, voire de la population ?), et elle supposait en tous cas d’autres réformes de grande ampleur (réforme des prix, réforme bancaire, réforme fiscale) qui demandaient du temps, une approche gradualiste (comme celles qui faisaient leur premiers pas en Chine). Mais surtout elle s’est heurtée à la mauvaise volonté d’une bureaucratie qui se voyait dépossédée de ses pouvoirs et de la plus grande partie de la population, qui craignait d’y perdre des avantages acquis.  Malheureusement l’expérience de la perestroïka ne nous apprendra pas grand-chose : venue trop tard ou trop tôt, elle a été bien trop brève.

Quelques conclusions

Nous avons au passage tiré quelques leçons, que je reprendrai en quelques mots :

- Le socialisme du possible sera très différent du socialisme, première étape du communisme de Marx. Il ne pourra pas se passer des rapports marchands, c’est-à-dire du jeu de l’offre et de la demande dans une économie qui sera nécessairement décentralisée, sans être capitaliste pour autant. Ce n’est pas seulement une question d’efficacité économique : il s’agit aussi de l’engagement des travailleurs vers des objectifs qui feront sens pour eux. C’est seulement dans le champ des biens sociaux (autrement dit des services publics) que l’économie peut et doit être plus ou moins administrée (plans programmatiques, prix contrôlés). En revanche il est possible et nécessaire de « socialiser le marché » : socialisation plus ou moins poussée de l’investissement, mutualisation de services communs, socialisation de l’information. Je ne peux en dire plus dans le cadre de cet exposé. Mais je voudrais souligner qu’il faut cesser de confondre économie de marché et économie capitaliste.

Le marché capitaliste est ce qu’on pourrait appeler un « surmarché », parce que, orienté vers la rente fournie aux actionnaires, faisant du travail un simple coût, ignorant la réalité sociale de l’entreprise pour ne s’attacher qu’à la société de capitaux, il rompt le lien avec le travail, organise l’opacité, et brise la concurrence au profit de quelques grands oligopoles. Le marché socialiste serait tout autre : il rendrait leur place centrale aux producteurs, rétablirait leur lien avec les consommateurs, conjuguerait concurrence et coopération.

- Le socialisme du possible, ayant besoin du crédit avec intérêt, s’écartera nécessairement des valeurs-travail, si bien que le calcul économique en sera inévitablement imparfait. Ceci dit, la maîtrise publique, directe ou indirecte, du crédit sera une condition essentielle de sa réussite. La monnaie et le crédit sont en effet des biens publics.

- Le socialisme du possible dissociera nettement le secteur des biens sociaux, relevant des services publics, du secteur des biens privés.

- Le socialisme du possible rétablira la planification, mais (hors des services publics) sous la forme d’une planification incitative, jouant de toute la gamme des subventionnements. La planification aura comme l’un de ses principaux objectifs le plein emploi.

- Le socialisme du possible fera la part la plus large possible à la démocratie d’entreprise, condition essentielle pour que les travailleurs se sentent « maîtres des moyens de production ». Mais cela ne pourra se faire que par étapes.

Pour sortir du système capitaliste, la propriété publique reste pour le moment le chemin le plus praticable. Il faut donc en revenir aux nationalisations, qui, hors des services publics, peuvent se limiter, si nécessaire, à une propriété à 50%, mais tout en mettant en oeuvre une appropriation sociale, pour reprendre une expression souvent utilisée, une appropriation comportant notamment une forte participation des travailleurs à la gestion, ce qui la distingue d’un pur capitalisme d’Etat. Deux grands obstacles ici : 1° assurer une réelle autonomie des entreprises publiques par rapport au pouvoir politique, de telle sorte qu’elles obéissent à des critères strictement économiques, quoique sensiblement différents de ceux de l’entreprise capitaliste privée (à la différence de ceux imposés par l’Agence des participations de l’Etat). C’est à la planification, mais avec ses leviers indirects, de faire prévaloir les priorités politiques. Telle est la leçon qu’il faut retenir du système soviétique, et c’est là que l’expérience de la Chine est particulièrement intéressante. 2° leur donner une dimension transnationale, quand besoin est, sans en faire des outils de  l’impérialisme, ce qui suppose des transformations internes (par exemple donner des parts de pouvoir ou du moins de contre-pouvoir aux filiales) et, à terme, d’autres règles du commerce international.

La deuxième voie, la plus prometteuse, est d’inspiration autogestionnaire, mais sous certaines conditions : l’autogestion ne peut marcher, à grande échelle, que si les entreprises se dotent d’un certain nombre de règles communes (faute de quoi elles s’abandonnent à une concurrence de type capitaliste) et que si elles s’appuient sur un système bancaire coopératif indépendant d’elles, bien qu’alimenté par les intérêts quelles leur versent – sinon l’on retrouve quelque chose qui ressemble à la concurrence et aux marchandages administratifs de l’économie soviétique. Ce furent là des points faibles de l’expérience yougoslave, une expérience pourtant passionnante. C’est aussi une question sur laquelle a buté la trop courte tentative de la perestroïka. De nos jours le fonctionnement du grand groupe coopératif Mondragon ou celui des districts industriels italiens suggèrent des solutions à ces problèmes.

- Le socialisme du possible comportera donc plusieurs secteurs : celui des services publics, celui des entreprises publiques ordinaires, celui d’entreprises que je préfère appeler socialisées qu’autogérées (bien que leur principe démocratique soit celui des coopératives de production). Mais la petite entreprise restera privée, et le secteur capitaliste encore très large, quoique soumis à de nouvelles réglementations. C’est en un double sens qu’un socialisme de marché resterait un socialisme de transition : d’une part parce que les rapports sociaux capitalistes seront encore très présents au sein des secteurs socialistes (il faudra beaucoup de temps pour les transformer), d’autre part parce que la coexistence (conflictuelle) avec le secteur capitaliste se poursuivra au moins pendant des décennies.

- Le socialisme du possible sera fortement égalitariste, ce qui ne pèse nullement sur la motivation des individus (dans le système soviétique médecins et enseignants étaient moins bien payés que certaines catégories d’ouvriers, ce qui n’a nullement découragé les motivations, tout en ayant quelques effets pervers). Mais il n’ignorera pas les stimulants (ce qui revient à prendre en compte, dans une certaine mesure, le principe « à chacun selon son travail »[11]). Et, il ne faut pas se le dissimuler, il comportera encore, même en son sein, des classes. Il est illusoire de penser que les classes sociales puissent être abolies, parce que la division du travail ne pourra jamais l’être suffisamment. C’est au pouvoir politique de réduire les inégalités et les antagonismes, cela ne se fera jamais tout seul.

- Le socialisme du possible impliquera justement une transformation en profondeur de la démocratie politique, reprenant certaines innovations avortées de la démocratie soviétique et de la démocratie yougoslave, allant notamment dans le sens de la déprofessionnalisation des élus et de la promotion de la démocratie directe (tout en évitant les pièges de la démocratie par délégation successive de bas en haut).

- Le socialisme du possible ne supprimera pas, d’une manière générale, les contradictions pour des raisons plus profondes encore, qui ont des racines anthropologiques[12]. Je propose de considérer que les contradictions sociales ne sont pas une catastrophe, mais une source de vitalité, qu’elles peuvent être traitées dans l’optique d’une dialectique positive, de la recherche d’un « équilibre dynamique » entre les contraires, renforçant les deux côtés de l’être humain et de l’être social.

C’est pourquoi il est dangereux de rêver à la «fin » des aliénations, des exploitations et des dominations. Cette pensée eschatologique conduit soit à un coup de force idéologique, décrétant sa réalisation presque accomplie (comme on l’a vu avec le discours officiel soviétique), soit à une politique des petits pas incapable de trouver les seuils de rupture, ceux qu’on peut réellement viser.

- Le socialisme du possible sera volontariste, sans être autoritaire. C’est la seule manière de s’engager dans une croissance raisonnable et raisonnée, permettant de sortir l’immense majorité de la misère, tout en préservant les équilibres naturels, et en faisant face au changement climatique.

- Quant au communisme, s’il faut en maintenir la perspective, je dirai seulement d’un mot que ce serait le socialisme installé sur ses propres bases et maîtrisant au mieux, de façon positive, ses propres contradictions et celle de l’être humain.

Tony Andréani


[1] Selon moi, une troisième conception s’esquisse dans les textes tardifs, qui marquent un retour à une forme de socialisme associatif. Cf. « Engels, d’un socialisme à l’autre », in Actuel Marx,  n° 40, 2° semestre 2006, p. 124-134.

[2] Cf. Paul Cockshott et Allin Cottrill, Towards a New Socialism, Nottingham, 1993.

[3] Cf. par exemple celui d’Ernest Mandel et celui de Pat Devine. On trouvera une revue succincte des modèles contemporains de socialisme dans mon livre Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Syllepse, 2004.

[4] Aujourd’hui même les associations d’usagers et de consommateurs constituent un début de contre-pouvoir aux stratégies commerciales des entreprises. On peut très bien concevoir que, dans les secteurs socialisés d’une économie socialiste, elles soient obligatoirement informées et consultées. Mais les installer dans les conseils d’administration présenterait, selon moi, des risques sérieux de conflits de pouvoir.

[5] Ce qui est étonnant c’est que ce système d’économie mal commandée ait quand même donné pendant longtemps des résultats impressionnants, il est vrai surtout dans le domaine des biens de production (entre 1929 et 1940 la production industrielle de l’URSS a été multipliée par 3. De 5% des produits manufacturés dans le monde, elle est passée à 18% en 1938. L’URSS, malgré les immenses destructions de la deuxième guerre mondiale, s’est hissée ensuite au rang de deuxième économie mondiale).

[6] Cf. ma contribution « L’insertion de la Chine dans le marché mondial signifie-t-elle la mort programmée du modèle chinois ? » in Marchés et démocratie, dir. Jean-Claude Delaunay et Bernard Frédérick, Note de la Fondation Gabriel Péri, août 2007, p. 94-95.

[7] Charles Bettelheim parlait d’un « capitalisme de Parti ».

[8] C’est l’une des raisons pour lesquelles les ouvriers n’ont nullement soutenu la perestroïka de Gorbatchev, alors même qu’elle leur ouvrait la porte vers de nouveaux pouvoirs au sein de l’entreprise.

[9] Sur l’histoire de ces débats concernant la place du marché dans une économie socialiste, lire Bernard Frédérick, « La question du marché en Union soviétique  (1922-1970) », in  Marchés et démocratie, op. cit., p. 57-81.  Le débat des années 60, autour d’économistes comme Ota Sik et Wlodzimierz Brus, reste passionnant pour qui veut bien s’y référer.  Mais toutes les réformes préconisées heurtaient de front l’immense appareil de l’administration économique, si bien que le Parti communiste y mit brutalement un terme en réprimant d’abord militairement le Printemps de Prague et en enterrant ensuite tous les projets de réforme en Union soviétique jusqu’à la mort de Brejnev.

[10] Cf. mon analyse dans Le socialisme est (a) venir, tome 1, L’inventaire, Syllepse, 2001, p. 196-203. Et sur la perestroïka, p. 203-207.

[11] Cette question des stimulants « matériels » appelle des réflexions approfondies. Elles n’avaient pas grand sens dans le système soviétique, ni dans l’économie maoïste, parce que les travailleurs (ou les collectifs) n’avaient pas la responsabilité de leur produit, si bien qu’elle a engendré les mêmes résistances de la part des salariés que dans les entreprises capitalistes. Mais elle a pesé sur l’efficience, les réformateurs n’ont pas eu tort de le souligner. Par ailleurs le principe ne peut pas avoir le même sens dans tous les cas (peut-on mesurer la « performance » d’un enseignant ?) et peut être source de graves injustices, les individus n’étant pas interchangeables. Enfin, si rien ne peut justifier les rémunérations exorbitantes de talents soi-disant rares, il peut être légitime de récompenser certaines charges de travail particulières.

[12] J’ai développé cette thématique dans le tome 1 de Le socialisme est (a)venir (notamment dans la conclusion : « Propos d’étape ») et dans plusieurs articles, en particulier « Comment marcher sur les deux jambes », in Nouvelles Fondations, n° ¾, année 2006, p. 86-94.

Le système soviétique et la question du socialisme

                                                                           (article, octobre 2009)

Pourquoi nous faut-il, théoriquement et politiquement, revenir sur le système soviétique, et non l’abandonner à la critique rongeuse des historiens ? Parce qu’on peut en tirer un grand nombre de leçons pour une repensée du socialisme – quelques  leçons positives, mais aussi surtout des leçons négatives, qui n’en sont pas moins instructives (on dit couramment que l’on apprend plus de ses échecs que de ses succès).

Pour les dirigeants soviétiques de l’époque, le système soviétique incarnait, on le sait, le « socialisme réel », par opposition au capitalisme social que les socio-démocrates baptisaient aussi du nom de socialisme. Aujourd’hui encore certains considèrent que ce système avait bien posé les bases d’un authentique socialisme, mais qu’il lui manquait les moyens de sa réalisation, et qu’il a échoué parce qu’il n’a pas su se démocratiser. D’autres considèrent que le système soviétique n’était qu’une variante – capitaliste d’Etat – du système capitaliste. Je n’ai retenu que les deux interprétations les plus opposées, mais il y en eut bien d’autres, mettant l’accent sur tel ou tel de ses aspects.

Je vais soutenir que l’affaire était bien plus complexe, que le système soviétique était hybride, et donc qu’il comportait à la fois certes des aspects capitalistes, mais aussi  des aspects socialistes. Cependant ces aspects socialistes étaient déformés en collectivisme, et de ce fait marqués au sceau de l’utopie et aporétiques. C’est pourquoi son étude reste aujourd’hui du plus haut intérêt : elle nous montre ce que le socialisme peut être et ne pas être.

En quoi le système soviétique s’inspirait de Marx

La question ne peut être éludée, parce que l’on entend souvent dire que tout était de la faute de Marx, ou qu’au contraire le soviétisme était à l’opposé du marxisme. Or y a au moins deux conceptions du « socialisme » chez Marx et Engels, pour simplifier énormément[1]. Marx, on le sait, n’emploie pas volontiers le terme de socialisme, qu’il rattache à des courants utopistes. Pour lui le système qui doit succéder au capitalisme est le système communiste. Mais, pendant toute une période historique, le communisme ne fait que ses premiers pas en occupant les hauteurs de l’économie : le programme du Manifeste, avec la prise de pouvoir par le plus grand nombre et ses nationalisations limitées, n’est manifestement qu’un programme de transition. Nous pourrions ici parler d’un socialisme étatique de marché. L’autre conception est celle que l’on trouve notamment dans la Critique du programme de Gotha : le socialisme a gagné la partie, et il est vraiment la première étape du communisme, une étape où les rapports marchands et les rapports de classe ont disparu, chacun recevant désormais « selon son travail ».

Or je pense que c’est ce socialisme-là que les dirigeants bolcheviks avaient en tête – la NEP et son socialisme de marché ne représentant  qu’en recul provisoire – et que leurs successeurs ont continué à défendre. Souvenons-nous que pour eux l’URSS était une société sans classes, exception faire de l’existence d’une classe paysanne subsistant dans les Kolkhozes et d’un clivage concernant le groupe des « intellectuels » (la division travail manuel/travail intellectuel n’étant pas abolie). Et c’est aussi ce socialisme qui a rencontré pendant longtemps une réelle adhésion des citoyens soviétiques, même si la réalité était bien loin du discours officiel, et qui a fait rêver à travers le monde. Pourtant ce socialisme-communisme, bien qu’il ne fût pas vraiment irréel, était largement utopique, et c’est de là que nous pouvons tirer de premières leçons.

Une image fantasmée de la société future

La société future devait être une société d’abondance, et le « socialisme réel » devait marcher à grands pas vers cette abondance (Khrouchtchev, on s’en souvient, voulait rattraper et dépasser en quelques années le niveau de vie des Etats-Unis). Ce mythe de l’abondance explique en partie, à mon avis, pourquoi le système soviétique a été aussi productiviste – comme le capitalisme. Il fallait développer à toute allure et les forces productives, quels que fussent les dégâts du progrès. Or nous savons bien aujourd’hui que les contraintes environnementales et écologiques ne permettent pas le développement illimité de la richesse. Et Marx s’en doutait déjà, mais sans doute pensait-il que les besoins se limiteraient d’eux-mêmes sous le communisme. Mais nous avons une autre raison, anthropologique cette fois, pour abandonner ce mythe de l’abondance : si l’on peut apprendre à tempérer nos besoins, le désir, lui ne connaît pas de limite, et, dans une condition humaine où il y aura toujours certaines inégalités naturelles, et donc toujours des comportements mimétiques et rivalitaires, le processus peut être sans cesse relancé, si bien qu’il faudra, pour éviter la consommation dispendieuse de beaucoup de biens, les rationner par le revenu.

Je dis cela parce que, dans certaines visions de gauche, on prône la gratuité d’un très grand nombre de ces biens. Or c’est là une rêverie, non seulement parce que ces biens doivent être payés via des impôts, mais encore parce le gaspillage est inévitable (par exemple en URSS le pain était si bon marché qu’on le donnait aux cochons).

La société future devait être aussi une société d’hommes spontanément solidaires, mieux encore : tout entiers dévoués à la collectivité. Il s’agissait de faire naître l’homme nouveau, même si ce devait être au forceps, quoi que ce thème ne fût pas chez Marx (qui ne militait que pour un individu intégral, « homme riche de besoins et de capacités »). Or, comme dans le cas précédent, cette utopie a eu sa part de réalité : il y a eu, même si nous avons peine à le croire aujourd’hui, des élans collectivistes dans le peuple soviétique, trouvant des racines dans la tradition communautaire du mir, et de véritables dévouements, parfois poussés jusqu’au religieux (ainsi chez ces dirigeants qui ont accepté de se renier, lors des fameux procès, pour ne pas nuire à la cause). Mais l’utopie consistait à ce qu’on déniait l’autre part des individus, leur intérêt personnel (fût-il « désintéressé », non égoïste, comme dans l’amour du travail bien fait), lequel a resurgi avec une force inouïe, lorsque le système soviétique s’est discrédité et décomposé. Toute nouvelle pensée du socialisme doit faire droit aux deux côtés de l’individu, disons, pour faire bref, son côté communautaire et son côté individualiste – là où le libéralisme ne voit et ne promeut qu’un seul.

Les apories du calcul économique soviétique (ou l’illusion d’un calcul parfait).

Si Marx voulait en finir avec les rapports marchands, c’est parce que ce système était à la fois opaque (on n’y reconnaissait plus la véritable source de la valeur, le travail) et irrationnel (les prix ne reflétaient plus que de très loin les valeurs-travail), si bien qu’il était impossible de le maîtriser. Mais par quoi le remplacer ?

Par un calcul en termes de valeurs d’usage et de quantités physiques ? Je voudrais rappeler que ce n’était pas du tout l’idée de Marx : il faudrait, dans le communisme comme dans tout autre système social, effectuer une comptabilité en termes de valeur, et plus précisément en termes de quantités de travail. Je dis ceci à l’intention de ceux qui ne cessent d’opposer la valeur d’usage à la valeur assimilée à la valeur d’échange, la satisfaction des besoins à la logique de la production marchande. Il y là de grandes confusions. En effet le calcul en termes de valeurs d’usage est tout simplement impossible : elles sont trop nombreuses et trop hétérogènes (l’économie néo-classique se heurte à la même difficulté de principe, quand elle pense se fonder sur les utilités). Quant à la valeur d’échange, elle n’est qu’une des figures de la valeur en général, et le travail social abstrait qu’elle incarne n’est qu’une des figures du travail « abstrait » en général (autrement dit : de «la dépense de travail »).

Alors la question se pose : pourquoi la comptabilité soviétique fut-elle néanmoins, principalement, une comptabilité en termes physiques ? Et je donne tout de suite la réponse qui me semble la plus convaincante, telle qu’on peut la trouver chez des auteurs comme François Seurot et Gérard Roland : parce qu’on ne peut planifier impérativement (et donc aussi centralement) que des quantités physiques (des tonnes d’acier, des mètres de tissus etc.), du fait qu’on ne peut prévoir avec certitude ce qu’il en coûtera pour les produire, quantités que l’on mettra en rapport  à travers les « balances matières » des tableaux inter-industriels. Mais cela suppose nécessairement un calcul qui les homogénéise, et il s’est fait à travers un système particulier de prix (les prix administrés) sur lequel je reviendrai, mais qui ne présentera nullement les avantages des prix marchands.

La question qui est devant nous est alors la suivante : comment une économie socialiste peut-elle effectuer sa comptabilité ? Certains auteurs pensent que, avec l’aide des ordinateurs modernes, on pourrait calculer simultanément la valeur-travail de millions de produits, mais ils reconnaissent en même temps que le jeu de l’offre et de la demande doit être utilisé dans le court terme pour s’assurer que les produits seront validés[2]. Je crois que cette hypothèse théorique est imaginable, mais vaine, parce que, le monde économique étant affecté d’une foncière incertitude (du fait du changement permanent des techniques et des goûts), les valeurs-travail seront en évolution constante. Ce qui nous conduit à dire qu’on ne pourra jamais se passer des rapports marchands, de leur fluidité, de la source d’informations qu’ils représentent et de leur valeur d’apprentissage – là-dessus la critique libérale, et notamment celle des économistes autrichiens, a été décisive. J’ajoute pourtant que cela n’interdit pas un calcul a posteriori des valeurs-travail, et que cela serait de la plus grande utilité sociale.

La première phase du communisme à la Marx souffre d’un autre défaut, lui aussi rédhibitoire. Toute économie a besoin d’avances sur l’avenir, par exemple de semences pour assurer les prochaines récoltes. Toute économie dotée d’une monnaie a besoin d’un système de crédit. Or on n’a pas trouvé mieux jusqu’à présent pour équilibrer l’offre et la demande d’épargne pour pousser les producteurs à économiser les ressources que le crédit avec intérêt. C’est justement ce système qui a fort peu fonctionné dans l’économie soviétique, non pas parce que tout le crédit était public, mais parce que la Banque centrale (en situation de monopole) prêtait pratiquement sans intérêt. Alors même qu’elle pouvait contrôler presque toutes les transactions légales (remarquable avantage, si on le compare au système bancaire actuel !), elle n’avait ainsi aucune action sur elles, devant satisfaire toutes les demandes qui correspondaient aux plans, si boulimiques qu’ils fussent (lui donner le pouvoir de rationner le crédit aurait retiré autant de pouvoir à l’administration économique).

Curieusement Marx, qui a écrit tout un livre sur le crédit (essentiellement pour montrer qu’il représentait un prélèvement sur la plus-value, ce qui est exact), et qui a pu reconnaître l’utilité du crédit, s’agissant par exemple des coopératives, n’en a tiré aucune leçon (sans doute pensait-il que le crédit devrait être sans intérêt). Mais, si nous admettons que le crédit avec intérêt est incontournable, c’est tout le système des valeurs-travail qui s’effondre à nouveau. Voilà qui doit nous conduire, si nous voulons repenser le socialisme, à prendre à bras le corps cette question du crédit (lequel ne saurait être abandonné à des banques commerciales capitalistes, on a vu où cela conduit) et de sa modulation en fonction des objectifs du plan.

L’indésirable planification des besoins

Certains auteurs ont parlé, s’agissant du système soviétique, d’une « dictature sur les besoins ». De fait les dirigeants soviétiques décidaient de ce qui convenait au peuple, de la hiérarchie des besoins et des voies pour les satisfaire. C’est pourquoi les prix étaient « administrés » : bien sûr ils devaient tenir compte des forces productives, mais s’écartaient de tout calcul de rentabilité économique (à bien distinguer de la rentabilité financière), des produits étant même vendus à perte. On peut dire que ces prix étaient en un certain sens « politiques » : les loyers étaient par exemple dérisoires. De tels prix sont-ils à proscrire ?

Je voudrais amorcer ici une distinction, qui sera bien utile pour une repensée du socialisme, celle entre des biens sociaux (dont feraient partie ce qu’on appelle souvent des biens publics) et des biens privés. En bref, les biens sociaux, tels que je les entends, sont les biens qui sont indispensables à l’exercice de la citoyenneté, tels que l’éducation, la santé, ou l’information de base, et des biens qui « font société » (tels que l’électricité, le téléphone, la rue, le jardin public, le musée etc.). Alors que les biens privés relèvent du libre choix des individus. Or les biens sociaux relèvent de décisions politiques, n’en doutons pas. Aussi n’est-ce pas en ce domaine que le système soviétique a été critiquable, mise à part la manière dont étaient prises les décisions. C’est même là qu’il a connu ses meilleures réalisations, avant de tomber en ruines. Le problème est qu’il a traité tous les besoins comme s’ils étaient des besoins sociaux, effaçant par là même toute frontière entre ce que nous appelons les services publics et la production des biens privés.

Pour le dire vite, deux raisons essentielles s’opposent à une détermination politique des biens privés. La première est qu’on ne saurait réellement imaginer de remplacer la dictature sur les besoins par la définition démocratique des besoins. A tous les modèles de socialisme qui vont dans ce sens, depuis la délibération d’assemblées de citoyens sur leurs besoins et les produits correspondants jusqu’à leur participation aux instances décisionnelles des producteurs[3], j’oppose une première raison : cette démocratie serait extrêmement lente et laborieuse, épuisant la bonne volonté de la plupart des individus, et elle serait extrêmement coûteuse en termes de travail social dépensé. Mais j’ai une deuxième raison, que j’emprunte aux libéraux : la tyrannie de la majorité. Les demandes très minoritaires (tel type de chaussures par exemple) seront écartées, ce qui est préjudiciable pour les « perdants » et dommage pour la diversité vestimentaire. Tout ceci ne veut pas dire que les « consommateurs » doivent être écartés des processus de décision, bien au contraire : le socialisme devra rompre avec la manipulation de la consommation, et remettre en cause la culture consumériste. Ceci à travers toute une série de liens institutionnalisés entre d’une part les « usagers » (pour les biens sociaux) et les consommateurs (pour les autres biens) et d’autre part les administrations, établissements publics et entreprises[4].

Les travers fondamentaux (ou apories centrales) du collectivisme planificateur

Les dirigeants soviétiques ont retenu de Marx l’idée d’une économie organisée selon un plan, par contraste avec l’anarchie capitaliste. Ils en ont non seulement conclu qu’elle impliquait la propriété publique de tous les moyens de production, mais encore ils en ont donné une représentation particulière de cette dernière : la société devait être organisée comme un vaste atelier ou un grand cartel, qui ne comporterait plus d’entreprises, mais des centres de production recevant leurs objectifs des Ministères de branche, eux-mêmes sous l’autorité d’organismes centraux (ce furent le Comité d’Etat du Plan et le Comité d’Etat de l’approvisionnement) soumis au pouvoir politique. A cette conception organiciste correspondait nécessairement une planification impérative et centralisée.

On a parlé à ce propos, à juste titre, d’économie de commandement. Mais, en fait, l’économie était fort mal commandée, et ceci d’abord pour des raisons d’ordre pratique : comme l’incertitude ne se laisse par réduire, les plans n’étaient guère que des extrapolations (« à partir du niveau atteint »), qu’il fallait sans cesse réajuster, et ceci jusqu’au niveau le plus bas (les centres de production recevaient de nouvelles instructions en fin d’année, et essayaient désespérément d’y faire face dans la tourmente du « bourrage »). Et la réalisation des plans était rendue encore plus difficile par la difficulté de l’approvisionnement correspondant aux transferts planifiés. Nous sommes bien loin ici de la liberté qu’ont les entreprises, dans une économie décentralisée, d’établir leurs propres plans et de la grande souplesse des échanges marchands[5].

Le deuxième travers fondamental du collectivisme soviétique fut la perte de responsabilité, d’initiative, et en définitive de motivation des travailleurs, et ceci pour deux raisons. Tout d’abord l’entreprise ignorait la démocratie économique, qui était en contradiction parfaite avec le centralisme, parce qu’elle aurait pu remettre en cause en permanence les objectifs du planificateur, alors que des dirigeants nommés par l’organisme de tutelle étaient aux ordres. Ensuite aucun travailleur soviétique, en dehors des périodes de mobilisation générale de la population, ne pouvait se reconnaître dans un Plan d’ensemble qui était beaucoup trop général et abstrait pour lui, ni dans des plans d’entreprise qui en étaient l’émanation. Tout travailleur en effet désire autant que possible « voir le bout de ses actes », savoir à quoi sert ce qu’il fait et si les produits auxquels il coopère satisfont ou non ceux auxquels ils sont destinés. Le problème, bien sûr, n’est pas propre au travailleur soviétique, puisqu’on le rencontre aussi bien dans toutes les entreprises capitalistes d’une certaine taille, où la subordination et « l’aliénation » ne sont guère moindres, mais il était aggravé dans l’économie soviétique du fait des aléas constants qui affectaient le travail quotidien.

Partant de ces constats certains analystes, comme Jacques Sapir, sont allés plus loin : non seulement la planification centralisée fonctionnait mal, mais encore elle cachait une forte présence du marché dans l’économie soviétique. Ils ont fait remarquer qu’elle fonctionnait à travers un système de prix. Ils ont souligné la présence de marchés reconnus (les marchés Kolkhoziens) et de marchés parallèles « gris » (les échanges directs entre entreprises) et « noirs », qui compensaient les défaillances des transferts administratifs. Ils ont surtout relevé l’importance de la « concurrence administrative » entre les unités de production pour obtenir les plans les plus importants et les meilleurs approvisionnements des autorités de tutelle, et l’existence d’une véritable « marchandage administratif » pour  s’assurer des plans les plus faisables (car, dans la réalité, les entreprises disposaient d’une large autonomie, mais sous contrainte). Toutes ces analyses étaient extrêmement pertinentes. Elles ont permis de comprendre des traits caractéristiques de cette économie, entre autres : la mauvaise qualité de l’information (on était dans un système de « tricherie généralisée »), la boulimie d’investissements (il fallait toujours demander plus pour être sûr d’avoir le moins), le suremploi (il fallait toujours avoir des travailleurs disponibles, notamment pour les périodes de « bourrage »). Mais leurs conclusions ne m’ont pas convaincu. Les prix administrés ne jouaient pas du tout le même rôle d’ajustement et d’information que dans les économies marchandes : ils n’avaient qu’une fonction passive (même chose pour le crédit, nous l’avons vu). La concurrence et le marchandage administratif différaient complètement de la concurrence entre producteurs marchands, qui supposent la liberté de choisir ses clients et ses fournisseurs, et un marché du travail où l’on recrute ou congédie la main-d’œuvre que l’on veut. Et la preuve en est bien que la régulation économique n’était pas de même nature ; alors que la régulation par le marché ajuste les offres et les demandes et que la régulation capitaliste se fait sur fond d’une tendance permanente à la surproduction, la régulation à la soviétique connaissait des goulets d’étranglement et fonctionnait « à la pénurie », laquelle d’une part était le véritable indicateur des dysfonctionnements et d’autre part débouchait sur une pénurie permanente de moyens de consommation (les étalages vides et les longues queues devant les magasins d’Etat).

Quelles conclusions tirer de tout cela ? Que le marché l’a définitivement emporté sur le plan ? Certes pas. Mais ce que nous devons penser, pour un nouveau socialisme, c’est 1° que la planification reste plus indispensable que jamais, parce que, dans une économie mondialisée, les décisions économiques ont des conséquences de plus en plus lourdes, et ne sauraient être abandonnées à de grandes entreprises privées (les multinationales en premier lieu), et parce que les contraintes environnementales ne peuvent être adéquatement prises en charge ni par ces dernières ni par des marchés spécifiques 2° que la nouvelle planification ne saurait être impérative, sauf, dans une certaine mesure, dans le cas des biens sociaux, puisque ceux-ci doivent relever, je l’ai dit, de choix politiques. Elle ne pourra être qu’incitative, à travers toutes sortes de leviers indirects, tels que les taux différentiels d’intérêt ou les taux différentiels de fiscalité – ce qui serait pratiqué désormais non au compte gouttes, mais à grande échelle (la Chine nous donne une idée de l’ampleur et de la puissance d’une telle planification)[6].

Mais il faut en venir à la question de la propriété et des rapports sociaux. Qu’est-ce qui, en définitive, a conduit à l’échec le système soviétique ? Est-ce l’étatisme en tant que tel ?


L’URSS, un capitalisme d’Etat ?

Dans la mesure où la plus grande partie de l’économie relevait de l’Etat, dans ses différentes instances, tant géographiques (l’URSS était une Union de républiques et de territoires autonomes) que hiérarchiques (de la propriété de l’Etat central à celle des soviets locaux, qui ne contrôlaient en fait que des institutions sociales), on peut parler d’un système étatique (contrôlé en fait par le Parti communiste, dont les institutions doublaient toutes les instances étatiques). Et, comme tous les profits étaient prélevés par les Ministères pour être redistribués ensuite, on peut dire également que la plus-value était accaparée non par des propriétaires privés, mais par l’Etat lui-même. C’est ce qui a permis à divers théoriciens de considérer que le régime social était celui d’un capitalisme d’Etat quasiment pur[7], sans la rétention des profits et la concurrence qui caractérisaient le secteur public marchand en Occident. Et qui en profitait ? La nomenklatura collectivement, c’est-à-dire les deux ou trois pour cent de la population qui correspondent à la bourgeoisie privée des pays occidentaux. Cette thèse est parfaitement soutenable, mais elle oublie les aspects socialistes, fussent-ils déformés en collectivisme, que j’ai mentionnés précédemment. Selon moi, le système soviétique était un système hybride, un mixte de capitalisme d’Etat et de socialisme collectiviste, et je donnerai quelques indices qui en témoigneront.

Le système soviétique était fortement égalitariste au niveau des revenus, et il l’a même été de plus en plus (le rapport entre le décile supérieur et le décile inférieur est passé de 7,24% en 1948 à 4,4% en 1956 et 2,9% en 1975). En l’absence de revenus du patrimoine, les avantages de la nomenklatura passaient par le biais de privilèges, tels que les logements et voitures de fonction. Ces privilèges étaient soigneusement dissimulés pour ne pas heurter la population. En outre ils étaient relativement modestes par rapport à la fortune insolente des magnats capitalistes, surtout ceux d’aujourd’hui.

Le système était certes salarial, puisque les travailleurs étaient « séparés des moyens de production » en l’absence de toute forme d’autogestion et alors que leurs représentants dans les soviets ou dans les instances du Parti ne les représentaient pas (je vais y revenir). De plus certaines méthodes étaient inspirées du capitalisme, tel que le taylorisme et le salaire au rendement (peu efficaces d’ailleurs dans le contexte de l’entreprise soviétique). Mais ils disposaient dans les faits de nombreux contre-pouvoirs, du fait que le chômage était inexistant, que les directeurs d’entreprise faisaient tout pour les attirer des travailleurs ou les garder, et que le syndicat et le Parti s’opposaient presque toujours aux licenciements-sanction. Il faut noter que cela n’allait pas sans des comportements conservateurs de la part des ouvriers, liés à une vieille tradition égalitariste et au fait que le système des stimulants ne pouvait que verser dans l’arbitraire[8].

Le capitalisme d’Etat était donc pour le moins tempéré en URSS. Mais il était aussi inefficient, en particulier du fait que l’Etat jouait plusieurs rôles à la fois : celui d’un propriétaire, qui, comme tel, aurait dû veiller au bon usage des fonds publics et à la valorisation de ses actifs, celui d’un gestionnaire, à travers la nomination des dirigeants, celui enfin d’un créancier et d’un débiteur (via la Banque de l’URSS). C’est ainsi que des entreprises étaient maintenues en vie, alors qu’elles faisaient des pertes ou que leur appareil était obsolète. Ce sont des travers que l’on rencontrera aussi dans les entreprises du secteur public occidental, même dans celles soumises à la concurrence. Faut-il en conclure, comme les libéraux, que l’Etat ne doit pas être entrepreneur, qu’il n’a rien à faire dans le champ de la production, et même de la finance ? Que le système soviétique a péri de ne pas avoir connu une logique strictement économique, de ne pas avoir pratiqué le processus de « destruction créatrice » dont on crédite le capitalisme ? C’est une question que nous aurons à traiter à fond. Je dirai seulement, pour le moment, que, dans l’ensemble, et malgré leur caractère autocratique et technocratique, les entreprises publiques du secteur concurrentiel occidental n’ont pas plus mal marché que les firmes capitalistes privées, et que la Chine nous donne aujourd’hui l’image d’un vaste secteur public dynamique, une fois opérée (ce n’est pas fini) la difficile séparation entre les rôles tenus par l’Etat.

L’impossible démocratie soviétique

La cause paraît entendue : le système soviétique était totalitaire, parce qu’on n’y trouvait ni pluralisme politique, ni séparation des pouvoirs, ni même les libertés fondamentales du citoyen. Pourtant l’ambition avait été de mettre en œuvre une démocratie d’un type nouveau, une démocratie socialiste, inspirée de certaines innovations de la Commune de Paris : présentation des candidatures par des assemblées de travailleurs, maintien de l’activité professionnelle des représentants du peuple, traitements modestes, révocabilité. L’omniprésence du Parti les a rendues à peu près lettre morte. Par ailleurs le Parti unique reposait en principe sur une démocratie délégative, chaque niveau désignant ses délégués, de la base au sommet. On sait que le fonctionnement réel fut à l’inverse. Les critiques du soviétisme ont estimé, à partir de là, que tout le mal venait de ce fonctionnement anti-démocratique, générateur de bureaucratie et des pires dérives, de l’Etat policier au goulag.

A mon avis, ils se trompent. Une économie collectiviste, gérée en fonction d’un plan impératif et centralisé, ne pouvait être dirigée que d’en haut et de manière quasi-dictatoriale, sinon elle n’aurait pas marché du tout. De plus le système soviétique étant hybride, traversé de fortes contradictions entre ses aspects communistes déformés et ses aspects capitalistes, ne pouvait se maintenir que sous la contrainte d’un pouvoir surpuissant, ne tolérant les débats que dans un cadre prédéfini et dans des cercles restreints (car les débats n’ont pas manqué, notamment dans les années 60, où ils ont pointé à nouveau vers un socialisme de marché, avant d’être enterrés[9]). Je m’éloigne ici beaucoup des analyses proposées par les théoriciens de l’école de la régulation. A les suivre, le système économique était régulé à sa façon (par la pénurie, les ajustements constants, les marchés parallèles etc.). Mais cette conception en fait fonctionnaliste mésestimait les contradictions foncières du système, et n’a pu de ce fait prévoir l’implosion finale, dès que la contrainte politique s’est relâchée.

Que conclure de tout cela ? Que l’économie ne saurait être en aucune façon socialisée, ni dirigée, si l’on veut une société démocratique ? Que la démocratie doit nécessairement se calquer sur le modèle libéral-bourgeois ? Certainement pas. On fera au contraire remarquer, pour le moment, que ce modèle n’est pas si éloigné du système politique soviétique qu’il n’y paraît, avec sa prééminence de l’exécutif sur la représentation populaire, sa tendance au bipartisme ressemblant aux deux fractions (concurrentes) d’un même parti, sa professionnalisation des élites politiques, sa mainmise des intérêts économiques sur les médias, ses élections biaisées par la propagande orchestrée par les spin doctors etc. En réalité certaines institutions de la démocratie soviétique mériteraient d’être remises à l’ordre du jour. Mais à condition de trouver une autre base économique pour le socialisme de demain, qui leur fournirait un socle pour leur développement.

Un mauvais internationalisme

Les dirigeants bolcheviks étaient convaincus, comme Marx, que la révolution ne pouvait l’emporter que si elle se mondialisait, mais ils ont compris qu’elle devait bien commencer quelque part, et précisément dans le maillon le plus faible du système mondial. Ils n’avaient pas tort, mais ont opté ensuite, avec Staline, pour la révolution dans un seul pays. Nous savons aujourd’hui que c’était une double erreur. Qu’il faille commencer par un pays (ou quelques uns), certes. Mais l’URSS s’est largement coupée des échanges mondiaux, ce qui lui a coûté très cher. Et ensuite elle a prétendu imposer son modèle à tous les pays, sous les auspices du Kominterm, puis du Kominform, quel que fut le contexte : les uns ont été mis sous le joug, les autres (la Yougoslavie de Tito, la Chine de Mao) se sont rebellés.

Je ne m’étendrai pas sur la question, mais on peut dire que l’internationalisme d’aujourd’hui doit être profondément différent. D’une part les pays socialistes doivent s’insérer dans le commerce mondial, sans y laisser miner leurs institutions : c’est bien le problème posé aujourd’hui à la Chine ou au Venezuela, en particulier, et ce n’est pas chose facile à une époque où le capitalisme s’est puissamment mondialisé, notamment au plan de la circulation des capitaux. D’autre part chaque pays qui s’engage dans la voie du socialisme le fera de manière spécifique, tenant compte non seulement de ses ressources, mais aussi de l’état de sa population et de ses traditions. Qu’il s’agisse de la Chine, du Vietnam, de Cuba, du Venezuela ou de la Bolivie, les conditions ne sont pas du tout les mêmes, ne serait-ce que parce que les uns sortent de systèmes à la soviétique, avec leurs pesanteurs mais aussi leurs acquis, alors que d’autres en sont à émerger d’un capitalisme néo-colonial et ultra-libéral qui les a menés à la ruine.


Pourquoi un nouveau socialisme n’a-t-il pas vu le jour en URSS ?

C’est bien la question qui nous hante. Toutes les tentatives d’auto-réforme du système soviétique ont échoué en URSS parce qu’elles ont été trop limitées et parce qu’elles se sont heurtées à l’immense appareil de la bureaucratie économique. On ne pouvait introduire quelques mécanismes marchands (des prix flexibles, des indices de production vendue ou de rentabilité) dans un système planifié qui les contredisait – ce fut bien la preuve a posteriori que ce système n’était marchand que dans ses trous et sur ses marges. Il fallait une révolution dans le système, et ce fut la tentative de la perestroïka. Elle était très ambitieuse. Je n’en dirai que quelques mots. On peut la résumer dans les trois A : autonomie, autofinancement, autogestion, ce qui allait plus loin que la réforme hongroise, qui avait cependant donné quelques résultats positifs[10]. La planification ne s’effectuerait plus que par des leviers indirects (taxe sur les ressources productives, taux de crédit, fiscalité, commandes d’Etat). La réforme de l’entreprise, qui devait rester publique, était problématique (y aurait-il aussi un actionnariat des salariés, voire de la population ?), et elle supposait en tous cas d’autres réformes de grande ampleur (réforme des prix, réforme bancaire, réforme fiscale) qui demandaient du temps, une approche gradualiste (comme celles qui faisaient leur premiers pas en Chine). Mais surtout elle s’est heurtée à la mauvaise volonté d’une bureaucratie qui se voyait dépossédée de ses pouvoirs et de la plus grande partie de la population, qui craignait d’y perdre des avantages acquis.  Malheureusement l’expérience de la perestroïka ne nous apprendra pas grand-chose : venue trop tard ou trop tôt, elle a été bien trop brève.

Quelques conclusions

Nous avons au passage tiré quelques leçons, que je reprendrai en quelques mots :

- Le socialisme du possible sera très différent du socialisme, première étape du communisme de Marx. Il ne pourra pas se passer des rapports marchands, c’est-à-dire du jeu de l’offre et de la demande dans une économie qui sera nécessairement décentralisée, sans être capitaliste pour autant. Ce n’est pas seulement une question d’efficacité économique : il s’agit aussi de l’engagement des travailleurs vers des objectifs qui feront sens pour eux. C’est seulement dans le champ des biens sociaux (autrement dit des services publics) que l’économie peut et doit être plus ou moins administrée (plans programmatiques, prix contrôlés). En revanche il est possible et nécessaire de « socialiser le marché » : socialisation plus ou moins poussée de l’investissement, mutualisation de services communs, socialisation de l’information. Je ne peux en dire plus dans le cadre de cet exposé. Mais je voudrais souligner qu’il faut cesser de confondre économie de marché et économie capitaliste.

Le marché capitaliste est ce qu’on pourrait appeler un « surmarché », parce que, orienté vers la rente fournie aux actionnaires, faisant du travail un simple coût, ignorant la réalité sociale de l’entreprise pour ne s’attacher qu’à la société de capitaux, il rompt le lien avec le travail, organise l’opacité, et brise la concurrence au profit de quelques grands oligopoles. Le marché socialiste serait tout autre : il rendrait leur place centrale aux producteurs, rétablirait leur lien avec les consommateurs, conjuguerait concurrence et coopération.

- Le socialisme du possible, ayant besoin du crédit avec intérêt, s’écartera nécessairement des valeurs-travail, si bien que le calcul économique en sera inévitablement imparfait. Ceci dit, la maîtrise publique, directe ou indirecte, du crédit sera une condition essentielle de sa réussite. La monnaie et le crédit sont en effet des biens publics.

- Le socialisme du possible dissociera nettement le secteur des biens sociaux, relevant des services publics, du secteur des biens privés.

- Le socialisme du possible rétablira la planification, mais (hors des services publics) sous la forme d’une planification incitative, jouant de toute la gamme des subventionnements. La planification aura comme l’un de ses principaux objectifs le plein emploi.

- Le socialisme du possible fera la part la plus large possible à la démocratie d’entreprise, condition essentielle pour que les travailleurs se sentent « maîtres des moyens de production ». Mais cela ne pourra se faire que par étapes.

Pour sortir du système capitaliste, la propriété publique reste pour le moment le chemin le plus praticable. Il faut donc en revenir aux nationalisations, qui, hors des services publics, peuvent se limiter, si nécessaire, à une propriété à 50%, mais tout en mettant en oeuvre une appropriation sociale, pour reprendre une expression souvent utilisée, une appropriation comportant notamment une forte participation des travailleurs à la gestion, ce qui la distingue d’un pur capitalisme d’Etat. Deux grands obstacles ici : 1° assurer une réelle autonomie des entreprises publiques par rapport au pouvoir politique, de telle sorte qu’elles obéissent à des critères strictement économiques, quoique sensiblement différents de ceux de l’entreprise capitaliste privée (à la différence de ceux imposés par l’Agence des participations de l’Etat). C’est à la planification, mais avec ses leviers indirects, de faire prévaloir les priorités politiques. Telle est la leçon qu’il faut retenir du système soviétique, et c’est là que l’expérience de la Chine est particulièrement intéressante. 2° leur donner une dimension transnationale, quand besoin est, sans en faire des outils de  l’impérialisme, ce qui suppose des transformations internes (par exemple donner des parts de pouvoir ou du moins de contre-pouvoir aux filiales) et, à terme, d’autres règles du commerce international.

La deuxième voie, la plus prometteuse, est d’inspiration autogestionnaire, mais sous certaines conditions : l’autogestion ne peut marcher, à grande échelle, que si les entreprises se dotent d’un certain nombre de règles communes (faute de quoi elles s’abandonnent à une concurrence de type capitaliste) et que si elles s’appuient sur un système bancaire coopératif indépendant d’elles, bien qu’alimenté par les intérêts quelles leur versent – sinon l’on retrouve quelque chose qui ressemble à la concurrence et aux marchandages administratifs de l’économie soviétique. Ce furent là des points faibles de l’expérience yougoslave, une expérience pourtant passionnante. C’est aussi une question sur laquelle a buté la trop courte tentative de la perestroïka. De nos jours le fonctionnement du grand groupe coopératif Mondragon ou celui des districts industriels italiens suggèrent des solutions à ces problèmes.

- Le socialisme du possible comportera donc plusieurs secteurs : celui des services publics, celui des entreprises publiques ordinaires, celui d’entreprises que je préfère appeler socialisées qu’autogérées (bien que leur principe démocratique soit celui des coopératives de production). Mais la petite entreprise restera privée, et le secteur capitaliste encore très large, quoique soumis à de nouvelles réglementations. C’est en un double sens qu’un socialisme de marché resterait un socialisme de transition : d’une part parce que les rapports sociaux capitalistes seront encore très présents au sein des secteurs socialistes (il faudra beaucoup de temps pour les transformer), d’autre part parce que la coexistence (conflictuelle) avec le secteur capitaliste se poursuivra au moins pendant des décennies.

- Le socialisme du possible sera fortement égalitariste, ce qui ne pèse nullement sur la motivation des individus (dans le système soviétique médecins et enseignants étaient moins bien payés que certaines catégories d’ouvriers, ce qui n’a nullement découragé les motivations, tout en ayant quelques effets pervers). Mais il n’ignorera pas les stimulants (ce qui revient à prendre en compte, dans une certaine mesure, le principe « à chacun selon son travail »[11]). Et, il ne faut pas se le dissimuler, il comportera encore, même en son sein, des classes. Il est illusoire de penser que les classes sociales puissent être abolies, parce que la division du travail ne pourra jamais l’être suffisamment. C’est au pouvoir politique de réduire les inégalités et les antagonismes, cela ne se fera jamais tout seul.

- Le socialisme du possible impliquera justement une transformation en profondeur de la démocratie politique, reprenant certaines innovations avortées de la démocratie soviétique et de la démocratie yougoslave, allant notamment dans le sens de la déprofessionnalisation des élus et de la promotion de la démocratie directe (tout en évitant les pièges de la démocratie par délégation successive de bas en haut).

- Le socialisme du possible ne supprimera pas, d’une manière générale, les contradictions pour des raisons plus profondes encore, qui ont des racines anthropologiques[12]. Je propose de considérer que les contradictions sociales ne sont pas une catastrophe, mais une source de vitalité, qu’elles peuvent être traitées dans l’optique d’une dialectique positive, de la recherche d’un « équilibre dynamique » entre les contraires, renforçant les deux côtés de l’être humain et de l’être social.

C’est pourquoi il est dangereux de rêver à la «fin » des aliénations, des exploitations et des dominations. Cette pensée eschatologique conduit soit à un coup de force idéologique, décrétant sa réalisation presque accomplie (comme on l’a vu avec le discours officiel soviétique), soit à une politique des petits pas incapable de trouver les seuils de rupture, ceux qu’on peut réellement viser.

- Le socialisme du possible sera volontariste, sans être autoritaire. C’est la seule manière de s’engager dans une croissance raisonnable et raisonnée, permettant de sortir l’immense majorité de la misère, tout en préservant les équilibres naturels, et en faisant face au changement climatique.

- Quant au communisme, s’il faut en maintenir la perspective, je dirai seulement d’un mot que ce serait le socialisme installé sur ses propres bases et maîtrisant au mieux, de façon positive, ses propres contradictions et celle de l’être humain.

Tony Andréani


[1] Selon moi, une troisième conception s’esquisse dans les textes tardifs, qui marquent un retour à une forme de socialisme associatif. Cf. « Engels, d’un socialisme à l’autre », in Actuel Marx,  n° 40, 2° semestre 2006, p. 124-134.

[2] Cf. Paul Cockshott et Allin Cottrill, Towards a New Socialism, Nottingham, 1993.

[3] Cf. par exemple celui d’Ernest Mandel et celui de Pat Devine. On trouvera une revue succincte des modèles contemporains de socialisme dans mon livre Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Syllepse, 2004.

[4] Aujourd’hui même les associations d’usagers et de consommateurs constituent un début de contre-pouvoir aux stratégies commerciales des entreprises. On peut très bien concevoir que, dans les secteurs socialisés d’une économie socialiste, elles soient obligatoirement informées et consultées. Mais les installer dans les conseils d’administration présenterait, selon moi, des risques sérieux de conflits de pouvoir.

[5] Ce qui est étonnant c’est que ce système d’économie mal commandée ait quand même donné pendant longtemps des résultats impressionnants, il est vrai surtout dans le domaine des biens de production (entre 1929 et 1940 la production industrielle de l’URSS a été multipliée par 3. De 5% des produits manufacturés dans le monde, elle est passée à 18% en 1938. L’URSS, malgré les immenses destructions de la deuxième guerre mondiale, s’est hissée ensuite au rang de deuxième économie mondiale).

[6] Cf. ma contribution « L’insertion de la Chine dans le marché mondial signifie-t-elle la mort programmée du modèle chinois ? » in Marchés et démocratie, dir. Jean-Claude Delaunay et Bernard Frédérick, Note de la Fondation Gabriel Péri, août 2007, p. 94-95.

[7] Charles Bettelheim parlait d’un « capitalisme de Parti ».

[8] C’est l’une des raisons pour lesquelles les ouvriers n’ont nullement soutenu la perestroïka de Gorbatchev, alors même qu’elle leur ouvrait la porte vers de nouveaux pouvoirs au sein de l’entreprise.

[9] Sur l’histoire de ces débats concernant la place du marché dans une économie socialiste, lire Bernard Frédérick, « La question du marché en Union soviétique  (1922-1970) », in  Marchés et démocratie, op. cit., p. 57-81.  Le débat des années 60, autour d’économistes comme Ota Sik et Wlodzimierz Brus, reste passionnant pour qui veut bien s’y référer.  Mais toutes les réformes préconisées heurtaient de front l’immense appareil de l’administration économique, si bien que le Parti communiste y mit brutalement un terme en réprimant d’abord militairement le Printemps de Prague et en enterrant ensuite tous les projets de réforme en Union soviétique jusqu’à la mort de Brejnev.

[10] Cf. mon analyse dans Le socialisme est (a) venir, tome 1, L’inventaire, Syllepse, 2001, p. 196-203. Et sur la perestroïka, p. 203-207.

[11] Cette question des stimulants « matériels » appelle des réflexions approfondies. Elles n’avaient pas grand sens dans le système soviétique, ni dans l’économie maoïste, parce que les travailleurs (ou les collectifs) n’avaient pas la responsabilité de leur produit, si bien qu’elle a engendré les mêmes résistances de la part des salariés que dans les entreprises capitalistes. Mais elle a pesé sur l’efficience, les réformateurs n’ont pas eu tort de le souligner. Par ailleurs le principe ne peut pas avoir le même sens dans tous les cas (peut-on mesurer la « performance » d’un enseignant ?) et peut être source de graves injustices, les individus n’étant pas interchangeables. Enfin, si rien ne peut justifier les rémunérations exorbitantes de talents soi-disant rares, il peut être légitime de récompenser certaines charges de travail particulières.

[12] J’ai développé cette thématique dans le tome 1 de Le socialisme est (a)venir (notamment dans la conclusion : « Propos d’étape ») et dans plusieurs articles, en particulier « Comment marcher sur les deux jambes », in Nouvelles Fondations, n° ¾, année 2006, p. 86-94.

1 mai 2010

socialisme et démocratie économique

Socialisme et démocratie économique[1]

Dans cet exposé je voudrais présenter quelques lignes directrices d'un livre que je viens de publier[2], en les dégageant de leurs attendus théoriques pour les situer dans le cadre d'une bataille à engager pour un nouveau socialisme. Car, selon moi, la gauche est condamnée à un déclin irrémédiable si elle ne prend pas un nouveau départ, si elle ne sort pas de son état de confusion intellectuelle, si elle ne se dote pas d'un nouveau programme de transition vers un socialisme dont elle puisse défendre les couleurs. Or je pense que l'axe central de la bataille à engager est la démocratie économique, cette expression pouvant résumer à elle seule le nouveau projet socialiste. Mais que faut-il entendre par démocratie économique ?

Les champs de la démocratie économique

     La démocratie économique, c’est d’abord la démocratie politique appliquée à l’économie. C’est l’idée que le peuple souverain peut, de diverses manières, effectuer un certain nombre de choix collectifs qui permettront d’orienter et de maîtriser le développement économique. Là est la ligne de clivage et de rupture avec le libéralisme, pour lequel la vie économique doit être la simple résultante de choix privés, tels qu’ils s’expriment à travers les marchés. Notons bien que si ces derniers fonctionnaient de manière optimale, comme le voudrait l’utopie libérale, la démocratie deviendrait quasiment inutile : elle se limiterait à codifier les règles du marché, qui elles-mêmes seraient issues de ses pratiques (Hayek a été le grand théoricien de cette société “ouverte ”, où la démocratie devrait être soustraite à la volonté populaire, au gouvernement des hommes, ceux-ci n’agissant plus que dans un cadre institutionnel défini par une Assemblée législative de sages et d’experts)[3].

     Il faut bien mesurer les conséquences de cette première thèse.

    Le socialisme a été longtemps assimilé à la propriété étatique des moyens de production (en attendant la propriété commune avec le dépérissement de l’Etat). Il s’opposait ainsi au capitalisme, forme la plus achevée de la propriété privée, mais forme entrant en contradiction avec elle-même, quand elle prend une forme sociale, notamment avec l’institution des sociétés par actions. Or je pense que ce n’est pas le bon point de départ. En réalité, pour Marx lui-même, la propriété n’est pas une fin, mais un moyen, pour atteindre les deux grands objectifs de la société communiste : l’épanouissement de l’individu, libéré des appartenances de classe, et la maîtrise consciente du développement économique. C’est pourquoi l’idée d’un plan concerté est au moins aussi importante encore que la forme de la propriété.

    Dire que le socialisme implique des choix collectifs ne signifie pas que tout relève de ces choix. S’il en était ainsi, nous aurions affaire à une société collectiviste, et non, au sens de Marx, communiste (ou plutôt cheminant vers le communisme). Il nous faut donc opérer une distinction entre les choix collectifs et les choix privés. Là est sans doute le principal point de rupture avec le modèle soviétique, qui entendait imposer des normes collectives tant aux individus qu’aux collectifs de travail. Là est aussi la force du libéralisme, dans la mesure où il entend laisser aux individus et aux entreprises la plus grande liberté d’action. A cet égard le marché est bien, en son principe (je veux dire : si l’on oublie à quel point il est manipulé par des puissances privées), une forme minimale de démocratie. Je peux choisir ou non de consommer tel ou tel bien, de travailler plus ou moins, de me former plus ou moins, d’épargner plus ou moins. Bien sûr le marché des biens de consommation, par exemple, n’est pas un vote un homme/une voix, mais un vote tant d’euros/tant de marchandises, mais, si vous supposez que les budgets sont égaux, le principe démocratique est respecté. De même un collectif de travail ne se voit pas imposer dans une économie de marché des normes administratives de production et de distribution : il répond à une demande, il choisit ses fournisseurs, et d’une certaine manière il choisit ses clients. Mais le socialisme ne se contente pas de cette forme élémentaire, et généralement biaisée[4], de démocratie. Il vise à articuler les choix privés avec l’existence d’un certain nombre de choix collectifs, relevant de la démocratie politique, et se réalisant à travers une planification “ orientative ”.

    La planification ne saurait être intégrale pour une autre raison fort simple, non théorisée par Marx (ni d’ailleurs par l’économie néo-classique) : toute économie complexe est affectée d’une grande part d’incertitude. Tant les goûts que les techniques changent constamment, et aucune technique de calcul ne permet de les prévoir adéquatement. Il en résulte qu’une planification intégrale et directive est de fait impossible (le système soviétique lui-même n’a jamais pu la réaliser, et ce n’était pas seulement parce que l’administration économique ne disposait pas des dernières générations d’ordinateurs).

    Donc, telle est la première idée de ce livre : autant une planification démocratique est indispensable, autant elle ne peut concerner que de “ grandes orientations ”, et elle ne sera dès lors que “ programmatique ” ou “ incitative ”. Je reviendrai plus loin sur ces notions.

   La démocratie économique, c’est en second lieu, le choix et la production d’un certain nombre de biens sociaux. Je propose donc une nouvelle distinction : celle entre biens sociaux et biens privés. Et par biens sociaux, j’entends les biens qui sont nécessaires à l’exercice de la citoyenneté, donc qui ont une portée politique. Cette notion de citoyenneté oppose aussi le socialisme au libéralisme. La liberté politique doit être une liberté positive. Et ceci en un double sens. Il faut d’abord que les individus aient les capacités réelles d’exercer leurs droits politiques, ce qui suppose un accès égal à l’éducation et à l’information, à la santé, et à  nombre d’autres biens encore. Il faut ensuite que les individus aient suffisamment de choses en commun pour se sentir appartenir à une même collectivité politique (ce que j’ai appelé, dans le livre, des biens de civilisation) et qu’ils puissent donner à cette collectivité les instruments de son indépendance (ce que j’ai appelé des biens stratégiques). C’est à chaque collectivité (ce qui se nomme dans les temps modernes des nations) de décider du champ de ces biens sociaux.

   La démocratie économique, c’est en troisième lieu la démocratie sur le lieu de travail, mais aussi dans quelques autres espaces de la vie économique. Une démocratie qui est d’abord une affaire de dignité : il faut que les gens se sentent responsables de ce qu’ils font et qu’ils puissent retrouver effectivement du pouvoir sur leurs actes. Le socialisme que je défends dans ce livre est donc, dans une certaine mesure, un socialisme autogestionnaire. Mais, dans une certaine mesure seulement. Pourquoi ?

D’abord tout le champ des services publics échappe à l’autogestion, puisqu’il concerne des biens sociaux, et que ceux-ci doivent être de la responsabilité des pouvoirs publics (ce qui n’exclut pas des formes de démocratisation de la gestion). Nous sommes ici dans le domaine de la chose publique, de la “ res publica ”. La propriété doit par conséquent être publique. C’est seulement dans le domaine de la production des biens privés que des formes de propriété non publique seront à divers égards préférables.

   Ensuite l’autogestion, au sens plein (gestion et propriété par des travailleurs associés), présente trois défauts majeurs, que le courant autogestionnaire n’a jamais su prendre suffisamment en compte. Le premier est que, si des entreprises autogérées ne parviennent pas à s’autofinancer, elles deviennent hétéronomes dès qu’elles concèdent des droits de propriété à des capitaux extérieurs, si bien que la démocratie d’entreprise s’autodétruit. Le second défaut est que, si les entreprises autogérées sont en concurrence pure et simple les unes avec les autres, elles se privent de toutes les ressources de la coopération, et reproduisent de la sorte les faiblesses du fonctionnement capitaliste (où l’on sait d’ailleurs parfois utiliser la coopération, par exemple dans les alliances, partenariats etc. entre entreprises). Le troisième défaut est que, si ces entreprises parviennent quand même à s’autofinancer largement, elles enclenchent, comme dans le capitalisme, un processus d’accumulation privée, qui conduit à des inégalités de toutes sortes, qui n’ont plus rien à voir avec les capacités ou les efforts de leurs travailleurs.

    C’est pourquoi mon socialisme “ autogestionnaire ” (dans le champ de la production des biens privés) comporte une socialisation de l’investissement, qui à la fois sauvegarde la démocratie de gestion (le self management) et fait fonctionner la coopération. Ceci indépendamment de cette autre forme de socialisation qui se réalise à travers la planification globale.

   Voilà les idées force qui sous-tendent la démocratie économique. Avant de poursuivre, je voudrais rappeler brièvement l’existence de ces quelques éléments de démocratie économique qui ont existé sous le capitalisme et qui sont en voie de dissolution. Où il apparaît que le capitalisme “ actionnarial ” ou “ financiarisé ” d’aujourd’hui est devenu antinomique avec cette démocratie, et par suite avec la démocratie tout court.

Le capitalisme est devenu antinomique avec la démocratie.

Pendant une longue période, qui correspond aux Trente Glorieuses, sous l'effet des luttes sociales et d'une certaine conjoncture historique, marquée en particulier par le défi soviétique, sont apparus divers éléments de démocratie économique, dont on peut dire qu'ils correspondent à des noyaux de socialisme au sein du capitalisme.

Si le socialisme est d'abord, comme je le soutenais, l'existence de choix collectifs, alors il y avait bien quelque chose comme de la politique économique pendant la période keynésienne. On a pu certes considérer que la politique économique keynésienne n'était qu'une manière de réguler l'économie capitaliste, de lui éviter des à-coups, d'amortir ses contradictions. C'est vrai, mais quand elle visait à supprimer le chômage (dit keynésien), à "euthanasier le rentier" et à soutenir la consommation de masse, elle avait bien aussi des objectifs sociaux à finalité redistributive.

Or, aujourd'hui, ces objectifs sociaux ne sont plus de mise. Quand il y a encore une certaine politique économique (comme aux Etats-Unis), elle ne sert plus que de régulation au service des détenteurs de capitaux. Un pas de plus et l'on ne peut plus guère parler de politique économique : il y a d'un côté une politique monétaire entièrement vouée à la réduction de l'inflation à son plus bas niveau, ce qui avantage en premier lieu les rentiers, et de l'autre une politique budgétaire étroitement circonscrite par la limitation des dépenses publiques et les réductions d'impôt touchant d'abord les revenus les plus élevés. C'est ce qui se passe en Europe où

la Banque

centrale, devenue indépendante, n'a plus comme mission que de surveiller l'inflation (ce qui lui donne en même temps un rôle décisif dans la détermination du taux de change), et où le dogme de la baisse des prélèvements obligatoires (comme s'ils ne servaient qu'à des dépenses improductives!) et la concurrence fiscale entre les Etats réduisent drastiquement les marges de manœuvre. De cet abaissement de la politique les citoyens ont parfaitement conscience, surtout quand on leur répète inlassablement qu'il n'y a pas d'autre "politique" possible.

Un autre aspect des choix collectifs, disais-je, est la détermination de biens sociaux et leur promotion comme conditions de la citoyenneté. Or, dans la conception beveridgienne (le volet de gauche du keynésianisme), il s'agissait bien d'émanciper les individus du besoin en leur fournissant, gratuitement ou à faible prix, des biens de base. Mais, au-delà de l'objectif de justice sociale, les services publics avaient en fait une vocation encore plus forte : donner une assise sociale à la citoyenneté, servir de point d'appui à la démocratie politique (le pauvre, sans parler du SDF, n'a plus les moyens ni le ressort pour exercer ses droits politiques). Pendant trente ans, le champ de ces services publics n'a cessé de s'étendre, englobant divers aspects de la sécurité sociale (de la retraite par répartition aux allocations de chômage, de l'assurance maladie à la couverture d'autres risques sociaux), certains moyens publics d'information, la formation professionnelle, le service public de l'emploi etc.

Or le choix en matière de biens sociaux se réduit de plus en plus au profit des biens privés (par exemple l'assurance maladie privée, les retraites par capitalisation). Quant à ce qu'il reste des biens sociaux fondamentaux, ils se voient se réduire comme peau de chagrin (cf. par exemple le déremboursement de médicaments ou la baisse du niveau des retraites). Sans parler des Etats-Unis, où 45 millions de personnes sont dépourvues de toute couverture sociale. Le résultat est que les citoyens relégués dans les limbes de la société sont exclus de fait de la vie politique. D'ailleurs les partis de gouvernement dits de gauche les oublient volontiers : leur discours s'adresse surtout aux classes moyennes.

Mais les biens sociaux, pendant la période keynésienne, ne se limitaient pas à des biens sociaux tels que l'éducation, la santé, l'information, les transports publics. Ils s'étendaient vers des biens de civilisation, tels que l'électricité, le téléphone, le courrier, les bibliothèques publiques, les maisons de la culture etc. C'était là un autre noyau de socialisme, puisque ces biens étaient d'une certaine façon socialisés (cf. les critères assignés à ces services publics : égalité d'accès, continuité, péréquation, laïcité etc.), et que les institutions qui les produisaient n'étaient pas ou n’étaient que peu soumises à des conditions de rentabilité capitaliste, restaient sous le contrôle direct de la puissance publique, et pouvaient recevoir des aides publiques pour compenser certaines charges liées à leurs missions. Un important secteur économique échappait ainsi partiellement aux règles du marché et relevait de choix politiques (cf. par exemple la fixation des tarifs du gaz ou de l'électricité). On sait que ce secteur "collectif" est en voie de démantèlement. Les missions de service public sont revues à la baisse (cf. par exemple la réduction du maillage du territoire par les bureaux de poste) ; elles sont de plus en plus déléguées au secteur privé ou à des entreprises publiques où l'Etat ne joue plus que le rôle d'un actionnaire parmi d'autres, voire minoritaire ; le contrôle est confié à des instances indépendantes de régulation, chargées avant tout de veiller à la concurrence ; les aides publiques sont le plus souvent supprimées (

la Commission

de Bruxelles, de sa propre initiative ou sur plaintes diverses, ne cesse d'y faire la chasse). Tout cela signifie que l'usage collectif de ces biens de civilisation s'efface devant les usages privés, et que la politique n'a plus guère à y intervenir.

Enfin une dernière catégorie de biens sociaux - un autre noyau de socialisme - disparaît du champ de la démocratie politique. Il s'agit de ce que j'appelais des biens stratégiques, qui sont de trois sortes : 1° des biens qui supposent des investissements de long terme et financièrement risqués. Pendant la période keynésienne, ces biens étaient produits soit par des entreprises publiques, soit par des entreprises privées, mais qui investissaient sur un horizon long avec parfois des soutiens étatiques (par exemple des prêts bonifiés). Il y avait alors des politiques industrielles, liées à une planification incitative 2° des biens liés à l'indépendance nationale, par exemple à la maîtrise de technologies de pointe 3° des biens représentant des risques élevés pour la population, pour l'environnement et pour les générations futures, ce qui mettait en jeu la responsabilité publique (cf. par exemple l’industrie nucléaire). Ces biens impliquaient le plus souvent une production à rendements croissants : autrement dit la baisse des coûts et des prix unitaires demandait du temps. Or le capitalisme actuel, axé sur la rentabilité financière (le retour sur capitaux propres) à court terme (il faut faire des profits élevés au plus tôt, si possible de trimestre en trimestre), se détourne de ces biens, et ce qu'il reste du secteur public tend à faire de même, parce qu'il se trouve soumis aux mêmes contraintes financières. Il y a évidemment de la planification privée (dans les grandes firmes), mais elle est strictement encadrée par ces mêmes contraintes. L'exemple de l'électricité est ici particulièrement frappant : le désinvestissement y est manifeste, entraînant de graves risques de coupures électriques.

Enfin dans la production même de biens privés, le pouvoir collectif se réduit au profit des forces du marché. La planification incitative de la période keynésienne, avec toute sa panoplie d'instruments, a disparu. Or elle était bien un élément de socialisme. Cette période a vu aussi le développement d'une législation du travail tendant à donner des cadres collectifs au marché du travail : durée légale du travail, contrats à durée indéterminée, règles diverses protégeant les travailleurs et unifiant leur condition, conventions collectives etc. C'est tout cela que la déréglementation en cours vise à détruire pour le remplacer par des contrats libres, à la merci du bon vouloir des employeurs.

Le socialisme correspond aussi à des formes spécifiques de propriété, liées à la démocratie économique. Quand il s'agit de biens sociaux, la forme étatique, disais-je, s'impose, car l'Etat représente les intérêts de la collectivité. Mais l'Etat devrait être sous le contrôle de la représentation nationale, elle-même contrôlant le gouvernement. C'est donc la démocratie politique qui devrait être ici à l'œuvre. Quand il s'agit de biens privés, la forme étatique n'est, selon moi, nullement la plus adéquate, et d'autres formes de propriété sont même préférables, si elles  laissent plus de place à la démocratie d'entreprise et sont plus favorables à l'efficience sous toutes ses formes.

Or, qu'en était-il durant la période keynésienne? Le capitalisme restait très largement dominant. La seule situation où l'on a pu croire qu'allait se construire une sorte de socialisme de marché fut la période du gouvernement socialiste des années 1981-1986. Avec la nationalisation du quasi totalité du secteur bancaire, d'une partie importante du secteur industriel et même des services (assurances), le secteur public avait pris une importante extension. Mais la gestion est restée de type capitaliste et la participation des salariés à la gestion surtout formelle. Quant au secteur privé, la démocratie économique, pendant la même période keynésienne, est restée des plus limitées. Les coopératives de production n'ont jamais connu un grand essor, et, dans notre pays, sont restées marginales. L'économie sociale a été bien plus développée, mais on ne peut vraiment la qualifier de démocratique : les associés, mutualistes et coopérateurs n'ont guère, ne serait-ce que du fait de leur nombre, voix au chapitre, et les salariés restent sous la coupe du management, même s'ils sont un peu mieux traités que dans les entreprises capitalistes. Restent les quelques éléments de "démocratie sociale" qui ont été introduits pendant la période dans le secteur capitaliste : comités d'entreprise, conventions collectives signées avec les organisations sociales, sous la houlette de l'Etat (qui, en France, pouvait les "étendre"), cogestion (dans les grandes entreprises allemandes) etc.

Ces formes de démocratie économique sont en voie de disparition. Les coopératives de production régressent. L'économie sociale se maintient, mais les entreprises les plus puissantes (notamment les banques coopératives) y dérivent de plus en plus vers un fonctionnement capitaliste, en se dotant, pour disposer de plus de capitaux ou pour conquérir des parts de marché, de filiales capitalistes. La droite ne voit dans l'économie sociale qu'archaïsme et les lobbies capitalistes font tout pour la torpiller (il n'est que de voir la mauvaise volonté de

la Commission

de Bruxelles pour légiférer à son endroit et ses efforts pour lui imposer toutes les règles de la concurrence). La gauche au pouvoir a plutôt soutenu l'économie sociale, par tradition ou pour la mettre à l'abri des OPA, mais elle n'a jamais su ou voulu l'aider à résoudre ses problèmes de structure ou de financement. Les Verts se sont faits les avocats d'un Tiers secteur, que la gauche plurielle a voulu initier. Cela redonnait quelque rôle aux pouvoirs publics, puisqu'ils en étaient en partie les bailleurs de fonds, mais d'une part ce secteur  n'avait d'autre ambition que de venir en complément pour satisfaire des besoins mal pris en compte par le marché et par les services publics, d'autre part il tendait à empiéter sur ces derniers sans assurer pour autant toutes ses missions, notamment l'égalité d'accès. Au total on peut dire que la gauche a renoncé à la démocratie économique, au niveau micro-économique, prenant son parti de la prééminence du capitalisme, en particulier avec des arguments fondés sur la mondialisation. Dès lors c'est le socialisme lui-même qui cessait d'être un horizon.

Le changement de cap

Dans le premier volume de Le socialisme est (a)venir, j'ai voulu faire un inventaire des socialismes historiques, soulignant la diversité des expériences (il n'y eut pas que le système soviétique, même s'il fut prédominant) et tentant de tirer les leçons de  leurs échecs, mais aussi de leurs réussites, qu'on a trop tendance à oublier. Dans ce volume (tome 2, Les possibles) j'ai d'abord passé en revue la littérature contemporaine sur les "modèles de socialisme", montrant qu'on pouvait les référer à trois grandes traditions, qui remontent au 19° siècle, mais qui ne s'inscrivent vraiment dans la réalité historique qu'au 20° siècle : 1° une tradition de planification intégrale, qui abolit largement les rapports marchands. Et dont on peut trouver une source chez Marx. Elle s'est incarnée dans le système soviétique, et on la retrouve dans certains modèles actuels, à la différence que ces derniers cherchent dans la démocratie économique le moyen d'éviter la bureaucratie, son autoritarisme et son inefficience relative ; 2° une tradition de socialisme marchand et concurrentiel, qui remonte aussi à Marx (cf. le programme politique du Manifeste du Parti communiste). Elle s'est réalisée surtout sous la forme du secteur d'Etat concurrentiel des pays capitalistes. Mais elle s'est aussi développée, sur le plan théorique, par l'élaboration de modèles très proches d'un capitalisme d'Etat ou d’un capitalisme populaire, assorti d'un marché des capitaux (limité)[5]. La démocratie n'y figure que sous sa forme uniquement politique (la démocratie d'entreprise en est plus ou moins exclue) 3° une tradition de combinaison entre démocratie politique, sous les auspices d'un plan assoupli, et démocratie économique, soit sous la forme d'une large autonomie de gestion d'entreprises publiques, soit sous celle de l'autogestion sociale. Elle a pris corps d'un côté dans les modèles décentralisés (surtout le modèle hongrois, et, pour une part, le modèle chinois d’aujourd'hui), de l'autre dans les diverses figures du socialisme autogestionnaire yougoslave. Toute une gamme de modèles théoriques s'en sont inspirés, qui vont de coopératives soutenues par diverses institutions étatiques[6] à plusieurs types d'entreprises publiques ou socialisées[7], ces derniers allant tous de pair avec un contrôle social de l'investissement (je ne peux ici entrer dans quelque détail).

C'est en prenant appui sur ces modèles, surtout ceux de  la troisième famille, que j'ai proposé dans ce livre un modèle de socialisme qui se veut intégrateur, tout en offrant quelques traits originaux. Ce modèle n’est pas fermé : il s’offre à des enrichissements et à des rectifications (j’ai d’ailleurs, sur plusieurs points, élaboré des variantes, notamment pour nourrir la discussion). Je vais à présent en présenter les grandes lignes.

Les trois secteurs de l’économie

    Le socialisme comporterait trois secteurs : le secteur public, le secteur socialisé, et un secteur privé.

Le secteur public comprendrait la quasi totalité des services publics, qui eux-mêmes se répartissent en plusieurs sous-secteurs : 1° celui des administrations. Je ne me suis peu attaché aux services administratifs. C’est pourtant là un dossier très important, puisqu’il implique des réformes, qui, tout en maintenant le caractère et l’esprit de la fonction publique (il y a, en la matière, toute une tradition française qui mérite d’être sauvegardée), aille dans le sens d’une meilleure efficacité et d’une plus grand implication des personnels. Il s’agit d’écarter toute intrusion des modes de gestion propres aux entreprises tout en donnant aux acteurs des responsabilités et des moyens d’évaluer les résultats de leur action, autrement dit de sortir du dilemme entre les recettes libérales et la hiérarchie bureaucratique. Un axe central est la substitution d’une logique de programmes pluri annuels à une logique de répartition annuelle de crédits[8]. 2° celui des établissements publics administratifs, dotés d’une autonomie de gestion. Une véritable réforme ici irait dans le sens d’une meilleure relation contractuelle entre ces établissements (par exemple un lycée ou un hôpital) et les administrations de tutelle, qui permette d’éviter le « marchandage administratif », et d’une démocratisation de leur fonctionnement (on peut s’inspirer de l’exemple, certes imparfait, des universités). 3° celui des établissements publics industriels et commerciaux. C’est dans ce domaine que j’ai essayé de faire des propositions précises.

   J’ai souligné en quoi toute privatisation, même partielle, détruisait la nature du service public, en le soumettant à une logique capitaliste et en le conduisant à ne pas respecter ses missions, en dépit de toutes les instances de régulation supposées y veiller. Et mes principales propositions sont les suivantes : 1° une propriété de l’Etat (ou de la collectivité locale) à 100% ; 2° l’Etat n’est pas actionnaire et ne perçoit pas de dividendes, mais les entreprises lui versent une taxe pour l’usage du capital, taxe qui doit servir uniquement à la création d’autres entreprises publiques dans le secteur ou à la recapitalisation de certaines ; 3° la gestion est démocratisée sous la forme d’une co-gestion Etat/représentants des salariés, et les dirigeants, cessant d’être nommés par l’Etat, sont élus par le conseil d’administration ; 4° les missions sont définies par le Parlement et concrétisées par le gouvernement sous la forme de contrats de plan, mais le Parlement  surveille annuellement leur exécution - où l’on retrouve le rôle de la démocratie politique ; 5° le contrôle de la gestion est assuré par une agence spécialisée, qui désigne les représentants de l’Etat au sein des conseils d’administration[9]. C’est là une manière de briser les rapports de connivence ou de collusion des dirigeants avec le pouvoir gouvernemental qui ont si souvent obéré la gestion des entreprises publiques, non seulement dans le système soviétique, mais encore dans les services publics des pays occidentaux ; 6° les entreprises publiques pourraient aussi avoir des activités marchandes ordinaires, mais séparées, de préférence au sein de filiales[10] ; 7° la concurrence ne serait pas exclue, dans tous les cas où un monopole n’est pas techniquement préférable, mais elle se ferait entre entreprises publiques, donc sous le contrôle des pouvoirs publics ; 8° le statut des personnels serait intermédiaire entre celui de la fonction publique et celui des travailleurs des entreprises des secteurs qui produisent des biens privés, ceci de manière à préserver l’esprit de service public ; 9° les usagers seraient représentés au sein d’une commission publique d’évaluation[11].

    On le voit, ces dispositions s’opposent non seulement à ce que des services publics soient (d’une manière générale) concédés à des entreprises privées, mais aussi à ce que des entreprises publiques soient gérées comme des entreprises capitalistes. Si l’Etat devait être un actionnaire comme les autres, ainsi que le veut la doctrine européenne des “ services d’intérêt économique général ”, autant vaudrait privatiser. Mais il me fallait répondre aux arguments des privatiseurs sur la nécessité d’ouvrir le capital pour permettre aux entreprises publiques, via les marchés financiers (par le jeu des OPA et surtout des OPE), de devenir des multinationales. Je l’ai fait d’une triple façon : l’appel à d’autres sources de capitaux, notamment auprès d’un pôle public bancaire ; les coopérations et partenariats ; les co-entreprises avec des Etats étrangers.

    Ces propositions valent pour une société socialiste établie “ sur ses propres bases ”. Mais elles indiquent la direction à suivre pour une période de transition. Il faudrait renationaliser, aussi promptement que le permettent les ressources financières, les principaux services publics, mais en même temps mettre en place les institutions qui permettraient de sortir des apories du passé. On a employé à ce sujet le terme d’appropriation sociale. Il convient en effet pour indiquer que la représentation nationale définit le périmètre du secteur public et  en prend le contrôle stratégique, pour souligner que l’Etat prend au sérieux son rôle de propriétaire de biens publics, à travers une agence des biens d’Etat, et de gestionnaire à travers les représentants qu’elle choisit pour les conseils d’administration, pour montrer que les travailleurs s’approprient aussi leur outil de travail, en particulier par l’intermédiaire de leurs représentants au sein des mêmes conseils, et enfin pour noter que les usagers sont partie prenante de l’évaluation[12].

    Dans ce livre j’ai aussi fait des propositions pour la reconstruction d’un secteur public marchand, hors services publics. J’en résumerai l’essentiel. 1° Les entreprises publiques seraient généralement des sociétés anonymes d’économie mixte, où l’Etat (ou une collectivité publique) détiendrait 51% du capital, directement, par le biais d’autres entreprises publiques, ou encore par celui de fonds publics d’investissement. Ces derniers pourraient faire appel à l’épargne pour y prendre des parts sociales (sans droits de vote). Ainsi l’Etat n’aurait pas à puiser uniquement dans ses propres ressources, ou dans celles d’autres entreprises publiques. Ces fonds dédiés (qui ne devraient, en aucun cas, être des fonds de pension, même s’agissant des retraites des fonctionnaires) auraient, sous le contrôle du Parlement, des objectifs de long terme et ne seraient pas soumis à une contrainte de rentabilité financière élevée pour rémunérer les épargnants, du fait que leurs activités seraient de faible ampleur (ils ne peuvent échanger leurs participations qu’entre eux sur un marché de gré à gré, ils n’interviennent pas sur les marchés financiers, sauf pendant la période d’appropriation des titres privés). Les épargnants de leur côté sauraient que, en souscrivant les parts sociales, ils soutiennent le secteur public tout en obtenant une rémunération satisfaisante. Il y aurait plusieurs fonds, de manière à éviter le monopole, à les mettre en compétition par rapport aux épargnants (nationaux, de telle sorte que les revenus de cette épargne ne partiraient pas à l’étranger), et à laisser aux entreprises semi-publiques la possibilité de faire appel à l’un ou à l’autre. Mais pourquoi alors l’entrée de capitaux privés ? Essentiellement pour élargir la base capitalistique. Ce qui entraînerait, pour les grandes entreprises, une introduction en Bourse et l’appel à des investisseurs institutionnels[13]. Mais le risque de mouvements spéculatifs reste limité, puisque le capital privé n’est pas majoritaire. Ce capital privé devrait être attiré par la stabilité de l’actionnaire principal, la transparence et l’indépendance dans la gestion, la qualité du climat social, enfin le poids qu’il pourrait exercer sur les décisions, tout en ne disposant pas d’une minorité de blocage. En effet 2° Les conseils d’administration (ou de surveillance) seraient tripartites : un tiers des voix plus une aux représentants des entités publiques, un tiers moins une à celui des actionnaires privés et un tiers à celui des salariés. Ce n’est là nullement une innovation, puisque ce tiers des voix accordé aux salariés existe dans plusieurs pays européens… au sein même des entreprises privées (sans parler de la cogestion dans les entreprises allemandes de plus de 2000 salariés). Mais ce troisième tiers pourrait constituer une minorité de blocage, ou au moins de suspension, des décisions importantes. 3° L’instance de direction serait élue, pour les deux premiers tiers des mandats, par l’assemblée générale des actionnaires, ce qui met fin à l’intervention discrétionnaire de la puissance publique. 4° Le contrôle exercé par cette dernière se limiterait à autoriser ou non des franchissements de seuil, essentiellement au niveau des filiales (dont certaines pourraient descendre au-dessous du seuil des 51%) ? Point de contrats de plan ici, aux différences des entreprises de services publics. 5° La mobilité du capital public entre actionnaires publics, n’est pas exclue, mais se ferait de gré à gré et sous contrôle public.

    Je ne peux entrer dans plus de détails ni dans une discussion, mais je voudrais souligner que ces entreprises d’économie mixte relèveraient bien plus d’un capitalisme d’Etat que du socialisme, même si la logique n’est pas celle de la rentabilité maximale (ce qui permet de consacrer une partie plus importante du profit net à l’investissement qu’à la distribution de dividendes et de viser davantage le long terme). Nous sommes ici dans une configuration proche de celles de l’entreprise publique chinoise, souvent cotée en Bourse, mais où les actions d’Etat ne sont pas vendables au public. L’élément de socialisme, c’est la participation des représentants élus des salariés aux grandes décisions (à condition qu’elle soit effective, qu’ils aient par exemple la possibilité et les moyens de proposer des contre-projets), ainsi que d’autres formes d’intervention dans la gestion (par exemple rôle accru des comités d’entreprise, des syndicats, élection de conseils d’ateliers).  Ceci dit, c’est sans doute  aujourd’hui la voie la plus praticable pour de grandes entreprises engagées dans un processus de transnationalisation, ne serait-ce que pour faire pièce aux multinationales capitalistes. La structure du groupe, avec sa maison mère (ou sa société holding), ses filiales et ses sous-filiales, s’adapte bien à ce processus et a fait depuis longtemps ses preuves. Il est vrai que les salariés d’une filiale n’ont que peu de pouvoir face à des stratégies qui sont décidées à un niveau supérieur (restructurations, réductions d’effectifs, voire liquidation). Néanmoins leur pouvoir n’est pas négligeable, puisque les représentants des salariés à ce niveau sont élus par l’ensemble des salariés du groupe, et diverses dispositions peuvent le renforcer (institution de comités d’entreprise de groupe, obligations de reclassement prioritaire au sein du groupe etc.).

    J’en viens maintenant au second secteur d’une économie socialiste, ce que j’ai appelé le secteur socialisé, qui correspond à des propositions plus nouvelles et plus hardies. En voici les grandes lignes.

    Les entreprises seraient gérées par leurs travailleurs, comme le sont aujourd’hui les coopératives. Elles pourraient être de très grande taille sans perdre leur caractère démocratique, si elles étaient agencées en réseau (je me suis appuyé ici sur l’exemple des coopératives de crédit, mais surtout sur celui du complexe des coopératives de Mondragon, un groupement en pleine expansion qui a la taille d’une multinationale, sur lequel je reviendrai).

    Le trait le plus novateur est que les entreprises socialisées n’ont pas de capitaux propres et fonctionnent uniquement sur capitaux empruntés, ce qui les différencie des coopératives et ce qui en même temps peut permettre de lever les obstacles en matière de financement qui ont constamment handicapé ces dernières : essentiellement les difficultés qu’ont les coopérateurs pour apporter du capital et la crainte qu’ils éprouvent à risquer une trop grande partie de leur épargne dans une seule entreprise. A noter cependant qu’elles devraient disposer d’une certaine proportion de crédits sous forme de ressources longues, représentant l’équivalent de capitaux propres. Pour trouver leurs capitaux elles font appel au crédit auprès de banques elles-mêmes socialisées. Ces banques, dans trois variantes du modèle, sont elles-mêmes adossées à un Fonds de financement (ou, dans la variante qui me paraît la meilleure, à un Fonds d’investissement), qui leur fournit des ressources d’épargne en fonction de la qualité de leur gestion. Cela signifie que, dans tous les cas de figure, l’investissement est socialisé, sur la base de la collecte d’une épargne populaire (livrets et bons d’épargne). Il ne dépend plus de l’entreprise autogérée, qui n’est pas autorisée à s’autofinancer (pour l’investissement net), ni d’apporteurs extérieurs de capitaux, sous forme d’actions ou d’obligations, mais seulement d’organismes de crédit. La différence est fondamentale : l’entreprise n’a plus à rémunérer des actionnaires qui exercent sur elle une pression constante pour accroître leurs dividendes et la valeur de marché de leurs actions, mais seulement des créanciers, qui ne peuvent modifier le taux d’intérêt une fois que le prêt est accordé. A cette condition elle est entièrement libre de sa gestion. L’autre point clé est que, les entreprises ne pouvant plus tabler sur une accumulation privée du capital, se retrouvent à égalité des chances, ce qui tarit une source importante d’inégalités.

    Cette proposition serait irréaliste si la relation entre les banques et les entreprises n’était pas entièrement modifiée. Celles-ci répugneraient, comme aujourd’hui, à prendre des risques, d’autant plus que les entreprises qu’elles financent n’ont pas de capitaux propres, si d’une part les risques n’étaient pas mieux évalués[14], et si d’autre part il n’y avait pas une certaine mutualisation des profits et des pertes. D’où l’institution de comités de crédit (comprenant notamment des professionnels de la branche) et d’organismes de garantie fonctionnant sur une base mutualiste, cautionnant une partie des prêts (l’exemple de Mondragon montre ici à nouveau la possibilité d’un système de solidarité entre les coopératives, celles qui sont en difficulté temporaire ou ayant d’urgents besoins d’argent pour leur développement pouvant compter sur l’appui des autres). En souscrivant aux uns et aux autres, les entreprises contribuent à cette socialisation de l’investissement.

    Le troisième trait du modèle est l’existence de réseaux socialisés d’information : c’est là une manière pour les entreprises socialisées de mettre en commun de l’information, ou encore de coopérer tout en se faisant concurrence. C’est là aussi un canal permettant aux consommateurs d’intervenir dans la conception et dans l’évaluation des produits. J’y reviendrai plus loin. Voilà donc une troisième forme de socialisation.

    Le quatrième trait est que les entreprises du secteur socialisé adoptent certaines règles communes en matière de rémunération, tout en conservant chacune une large latitude. Ici encore il y a donc à la fois concurrence et coopération.

    Une formule résume la logique à l’œuvre dans le secteur socialisé : ce n’est plus le capital qui loue le travail, mais le travail qui loue le capital. Et le principe d’optimisation n’est plus la maximisation du taux de profit, mais la maximisation des revenus du travail (une fois acquittés les intérêts et les impôts). Les travailleurs empochent tout le surplus, s’il existe, par rapport à leurs rémunérations de base, sous forme de rémunérations supplémentaires. Le système cesse d’être capitaliste, tout en gagnant en efficience, car les travailleurs sont plus motivés, puisqu’ils travaillent pour eux-mêmes, contrôlent leurs dirigeants bien mieux que ne le feraient des actionnaires, sont enfin mieux disposés au partage de l’information et à l’innovation. L’efficience allocative est assurée aussi par le contrôle exercé par les banques, elles-mêmes sous la surveillance du Fonds de financement. L’adaptation aux aléas du marché est meilleure que dans l’entreprise capitaliste, car les travailleurs acceptent plus volontiers de voir leurs « bonus » et même leurs salaires de base varier en fonction de la conjoncture, s’ils sont assurés de garder leur emploi ou, au pire, d’être fortement indemnisés en cas de perte de cet emploi et d’être rapidement recasés dans d’autres entreprises socialisées. On voit la supériorité d’un tel système sur celui de l’actionnariat salarié, qui reste dans la logique capitaliste et qui, au demeurant, est un marché de dupes.

    Dans mon livre, j’ai essayé de dessiner une voie de transition vers un tel modèle : c’est en quelque sorte le modèle à l’état réduit (par exemple : il y a encore des capitaux propres, des réserves, les réseaux d’information ne sont pas encore constitués). Elle me semble parfaitement praticable, pourvu qu’il existe une volonté politique, et elle offrirait un débouché à bien des entreprises ou des travailleurs sinistrés par le fonctionnement du capitalisme financiarisé. Diverses réalisations d’économie alternative nous indiquent déjà des chemins[15]. Néanmoins je voudrais souligner les difficultés liées à un développement de ce secteur, outre l’importance de la création institutionnelle qu’il implique.

    Tant qu’on reste à une petite échelle (dans une région, dans un pays), rien n’est sans doute insurmontable (il peut y avoir unicité d’un régime juridique, construction d’une culture commune), mais, dès qu’on passe à l’échelle internationale, tout se complique. Or même de petites entreprises, situées sur un créneau porteur, peuvent avoir besoin d’un tel développement. Comment faire entrer dans un réseau des coopératives qui se situent à l’autre bout de la planète ? Comment imaginer une assemblée générale de centaines ou de milliers de représentants des coopérateurs dispersés à travers le monde ? L’exemple du complexe Mondragon[16] est éloquent à cet égard. Sur ses 83.601 travailleurs (fin 2006) seulement un peu moins de la moitié sont des coopérateurs, la plupart dans les coopératives situées dans une même vallée du Pays basque espagnol. Le complexe, pour se développer au-delà, s’est doté de filiales (dans 18 pays), dont les groupes qui le composent sont propriétaires à la manière de propriétaires capitalistes, et où les travailleurs sont de simples salariés (mais il est prévu qu’ils puissent devenir ultérieurement actionnaires minoritaires de ces filiales). Pourquoi ? Il semble que cela ne tienne pas tant à un « égoïsme coopérativiste » qu’aux risques que ferait courir au complexe la transformation de filiales éloignées, surtout situées en pays étranger, en coopératives, avec toutes les obligations qu’il devrait assumer à leur égard. Donc l’obstacle est d’abord économique, dans un monde hyperconcurrentiel. Mais il y a aussi des obstacles juridiques et surtout culturels (que connaissent également les multinationales capitalistes, mais qu’il leur est plus facile de surmonter du fait de la concentration du pouvoir aux sommets).

    Les risques économiques qui peuvent peser sur le complexe Mondragon seraient cependant bien moindres s’il existait un vaste secteur socialisé, plus souple que la structure très intégrée de ce groupe, mais disposant, ne serait-ce que par son importance, d’instruments de solidarité bien plus puissants. Restent les autres obstacles. Il me semble qu’ils ne peuvent être facilement levés : il faudrait d’abord que le secteur se structure à l’échelle nationale, ce qui lui donnerait une extension d’autant plus grande que le pays est grand, puis qu’il trouve des relais dans d’autres pays. Autant dire qu’une telle construction ne peut se faire que pas à pas. Le projet va bien plus loin que celui d’un capitalisme d’Etat, mais est certainement plus difficilement réalisable. Dans l’intervalle on ne pourra sans doute guère échapper à des filialisations du type Mondragon, en respectant pourtant mieux les travailleurs de ces filiales.

    Enfin, même dans un socialisme mature, continuerait à exister un secteur privé. Pourquoi ? D’abord parce que l’expérience historique nous montre qu’il n’est pas bon d’interdire. Si le secteur public ou le secteur socialisé doivent l’emporter, ce sera par leur attrait propre, et non par la contrainte (à noter qu'il donnera également des motifs de lutte aux travailleurs du secteur privé). Ensuite parce que l’entreprise publique ou l’entreprise socialisée supposent une certaine taille. Elles seraient difficiles à mettre en place dans le petit commerce, l’artisanat, certaines professions libérales, et n’y apporteraient pas de gain de productivité. Enfin parce que des entreprises capitalistes constitueraient un challenge permanent pour le secteur public et le secteur socialisé, notamment en ce qui concerne l’esprit entrepreneurial – le meilleur du capitalisme. On le voit, je ne propose nullement une rupture brutale, mais une sorte de révolution permanente.

    Dans les conditions actuelles la transformation serait sans aucun doute difficile. La résistance de la classe dominante serait farouche et multiforme, mais relativement à court d’arguments face à ce “ socialisme de marché ”. Surtout il faudrait affronter les multinationales sur leur propre terrain. Dans ce livre, je n’ai de cesse de le dire : il y a le défi de l’efficience, et il y a aussi le défi de la mondialisation. Le projet d’un secteur socialisé est ambitieux, car il ne vise pas du tout à créer un “ Tiers secteur ” venant colmater les brèches du public et du privé. Les entreprises socialisées auraient vocation à être aussi des multinationales, pour tirer profit comme elles des économies d’échelle et des synergies, quand celles-ci existent réellement (c’est loin d’être toujours le cas dans le système actuel)[17]. Elles devraient notamment pouvoir acheter des entreprises dans divers pays, pour les transformer ensuite en entreprises socialisées (en transformant peu à peu le capital en créances). Car il ne faudrait pas qu’elles se comportent comme des prédateurs et des exploiteurs. J’ai essayé d’indiquer à quelles conditions cela est possible et comment ces entreprises pourraient tout pacifiquement, et sans doute de manière progressive (vu les obstacles culturels et juridiques), “ exporter ” leurs rapports sociaux.

    Sur le long terme il y aurait transfert d’entreprises publiques produisant des biens privés vers le secteur socialisé, après consultation du personnel et sur décision des pouvoirs publics, ici encore en transformant peu à peu du capital public en titres de créances d’Etat.

La planification et la politique économique

    Si la planification est consubstantielle au socialisme, ce n’est pas seulement parce qu’elle permet de dépasser “ l’anarchie ” du marché ou de compenser ses défaillances (en particulier la multitude de ses effets sociaux induits, ce qu’on appelle les “ externalités ”, positives ou négatives), c’est surtout parce qu’elle est le lieu d’exercice de la démocratie, l’endroit où peut se nouer le contrat social, l’espace où peuvent s’élaborer les choix collectifs, se définir les “ grandes orientations ” : parmi celles-ci on peut citer la proportion, à l’échelle globale, entre consommation et investissement, la politique du temps de travail, la délimitation des biens sociaux, la politique des revenus, la politique sociale, la politique sectorielle (le soutien à des branches lorsque le marché est défaillant), la politique du territoire, et, last but not least, la politique environnementale.

    Nous savons aujourd’hui, à travers l’exemple soviétique, qu’un plan directif est impossible (en fait il fut toujours un tâtonnement, et, loin de commander le développement, il reposait sur une régulation par la pénurie). Nous savons également qu’un plan centralisé peut conduire à une confiscation du pouvoir par la bureaucratie et la technocratie. Dès lors comment faire ? Certains auteurs ont proposé que les choix s’élaborent de bas en haut, par exemple à travers des processus de coordination négociée, le dernier mot restant au Parlement[18]. Si séduisante que soit l’idée, je n’y crois guère, car ce mode d’élaboration serait trop long et trop complexe, mais aussi pour une raison de principe : la recherche de compromis entre les intérêts particuliers et de consensus ressemble à une sorte de marché politique, alors que la démocratie implique, selon moi, la manifestation d’une volonté générale, se dégageant d’un débat sur de grandes options. Il me fallait alors indiquer à quelles conditions institutionnelles le plan reflèterait cette volonté (le Parlement ne doit pas se laisser dessaisir par le gouvernement) et les experts se trouveraient confinés dans leur rôle technique.

    Le plan revêtirait un caractère, sinon directif, du moins “ programmatique ” dans le champ des biens sociaux (celui des services publics), avec contrôle des prix, et un caractère incitatif dans celui des biens privés, à l’aide d’outils classiques, mais aujourd’hui tombés en désuétude, tels que les taux d’intérêts différentiels, la fiscalité différentielle, les commandes publiques, les subventions dans certains cas. Il pourrait même s’appliquer au cas par cas, s’il s’effectuait selon les critères d’un calcul économique public objectif et non contestable. Evidemment le plan incitatif prend à contre-pied le néo-libéralisme, bien que la concurrence ne soit pas mise en cause. Ce plan est une nouvelle manière, macro-économique, de réaliser une forme de socialisation, mais sans intervenir directement sur l’investissement et les prix.

    La politique économique a une fonction plus générale : assurer le plein emploi, le type et le taux de croissance souhaité, la stabilité des prix, l’équilibre extérieur. J’ai consacré tout un chapitre à cette nouvelle politique économique, arguant qu’elle serait plus aisée à mettre en œuvre dans une économie largement fondée sur le crédit et suggérant la manière dont pourrait s’opérer une déconnexion partielle des taux du crédit par rapport aux taux de rémunération de l’épargne et par rapport aux taux des marchés de capitaux mondiaux. Mais mes hypothèses sont fragiles, et je crains de ne pas bien maîtriser le sujet. En tous cas j’ai voulu me situer dans le cadre d’une économie ouverte, sujet sur lequel il fallait innover, parce que les modèles de socialisme sont à peu près muets sur la question.

    Il y a une grande faiblesse dans mon livre : la trop rapide attention accordée à la politique environnementale, alors qu’il s’agit d’un défi majeur pour le XXI° siècle, l’équilibre écologique de la planète n’étant plus très loin du seuil de rupture. Or justement le seul moyen d’y faire face est la planification, tant au niveau national qu’international. C’est particulièrement vrai dans le cas de la maîtrise de la réduction des émissions de gaz à effet de serre responsables du changement climatique[19]. Mais il m’aurait fallu montrer que la réponse à la question environnementale passe aussi par la transformation du type de croissance et par une politique égalisatrice des revenus et de la richesse, susceptible de désamorcer la surconsommation et le gaspillage, donc par un autre volet de la planification.

La socialisation des marchés

    Le socialisme défendu dans ce livre est-il est un socialisme de marché ? Il ne l’est pas pour les services publics, puisque ceux-ci sont hors marché ou faiblement marchands (notamment au niveau de la formation des prix). En revanche le secteur socialisé et le secteur privé sont marchands, en ce sens que les entreprises y sont en concurrence et que les prix y sont libres. Mais ce socialisme n’est pas pour autant un socialisme de marché, comme c’est le cas dans un certain nombre de modèles. Il faut ici distinguer le secteur socialisé et le secteur privé. Alors que le second ne serait soumis qu’à des régulations comparables à celles qui existent aujourd’hui, mais quelque peu renforcées, le premier opérerait au sein de marchés socialisés, du moins pour les échanges qui le concernent. Qu’est-ce à dire ?

    Pour le marché des capitaux, j’ai déjà expliqué ce que signifierait une socialisation de l’investissement au sein du secteur socialisé. Le marché des emplois (on ne peut plus parler d’un marché du travail, puisque les employeurs sont en même temps employés et vice-versa) serait également socialisé en ce sens qu’il existerait, comme je l’ai déjà dit, un certain nombre de règles communes assez fortes. J’ai présenté dans le livre plusieurs variantes allant d’un marché des emplois classique, quoique présentant plus de garanties pour les travailleurs que le marché capitaliste, à un système de rémunérations proche de la grille des emplois de la fonction publique. La meilleure variante – la plus souple tout en empêchant l’apparition de trop fortes inégalités – me semble consister dans la construction de normes indicatives, guidant les travailleurs associés dans leur politique de rémunérations, et d’un cadre réglementaire relativement strict, avec, par exemple, des normes plancher et des normes plafond obligatoires (l’exemple des coopératives de Mondragon est encore une fois très suggestif[20]). Ce que j’ai voulu montrer aussi est qu’il existerait des tendances spontanées au plein emploi, à l’inverse de la tendance capitaliste à engendrer du chômage.

    J’en viens au marché des marchandises. La mise en place de réseaux socialisés d’information, telle qu’elle a été proposée par Diane Elson, serait un moyen de réduire fortement ce que Marx appelle le fétichisme de la marchandise. En effet tant les producteurs que les consommateurs y trouveraient un grand nombre d’informations sur les conditions dans lesquelles les marchandises sont produites, conditions à la fois sociales (modes d’organisation et de travail, formation des prix), technologiques (procédés de fabrication, traçabilité des produits) et environnementales (respect des normes). En somme il s’agit de reprendre à grande échelle les pratiques de cette petite révolution que représente le commerce équitable.

    Je me suis posé la question de savoir si des représentants des consommateurs devaient, comme plusieurs modèles le proposent, avoir une place importante dans les conseils de gestion des entreprises socialisées, à côté des travailleurs et d’autres parties prenantes (stake holders). Je ne  suis pas de cet avis, pour diverses raisons. En revanche les associations de consommateurs pourraient avoir un statut public et joueraient un rôle bien plus important qu’aujourd’hui et grandement facilité par leur accès aux réseaux socialisés d’information. C’est la donc un autre aspect de la démocratie économique, bien au-delà du vote monétaire faiblement averti et manipulé du consommateur tel qu’il existe aujourd’hui. A ce sujet j’aimerais aussi parler du rôle des instances démocratiques dans le choix des techniques, mais cette question me mènerait trop loin.

Les institutions politiques

    Je n’ai pas, en la matière, été bien loin dans la modélisation. J’ai tenu surtout à démarquer la démocratie socialiste de la démocratie néo-libérale d’un côté, de la démocratie conseilliste de l’autre. Alors que nous devons aux théoriciens de la démocratie libérale des principes importants (la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice, la distinction de la sphère publique et de la sphère privée), la démocratie néo-libérale rabaisse le Parlement, donne à l’exécutif (en particulier dans les régimes présidentiels) la plus grande partie de l’initiative, institutionnalise le marchandage judiciaire et le lobbying, installe les intérêts privés dans des instances de régulation autonomes par rapport à l’Etat. La démocratie socialiste serait au contraire de nature “ républicaine ”, en ce qu’elle redonnerait au Parlement l’essentiel du pouvoir législatif et le contrôle du gouvernement, et exclurait la représentation directe des intérêts particuliers (ceux-ci doivent passer par l’intermédiaire des partis et associations politiques). La démocratie socialiste serait de type représentatif  (et, dans certaines circonstances et sous certaines conditions, référendaire), plutôt que de type conseilliste, car les élections à plusieurs degrés éloignent les délégués de leurs mandants et permettent toutes sortes de jeux de pouvoir. Dans ce cadre général j’ai rappelé quelques unes des dispositions qui pourraient rendre cette démocratie plus effective (notamment au niveau des moyens d’information) et moins politicienne (limitation du cumul des mandats, rotation, incitations à la participation etc.).

    Je me suis surtout attaché à deux problèmes. Convient-il de doubler la démocratie représentative par une démocratie “ participative ” (comités de quartier et autres assemblées d’un niveau plus élevé), dans l’esprit des expériences brésiliennes ? J’ai exprimé sur ce sujet un avis nuancé. Dans l’état actuel de la démocratie, ces institutions sont indiscutablement favorables à la vie politique, surtout quand elles évitent les défauts du système conseilliste (délégation à plusieurs étages) et la professionnalisation, comme c’est bien le cas à Porto Alegre. Mais la démocratie participative ne saurait être qu’un troisième pilier de la démocratie, car elle ne doit pas priver de substance la démocratie représentative, qui est celle de tous les citoyens, fussent-ils passifs. De plus elle ne mobilise qu’un petit nombre de personnes, souvent les plus cultivées et les plus militantes. Enfin son extension au-delà de l’échelon local est difficile. L’autre question que je me suis posé est celle de l’opportunité d’une seconde Chambre, Chambre de l’autogestion ou Chambre des intérêts, proposition que l’on trouve dans certains modèles de socialisme. Il s’agirait ici non de permettre une institutionnalisation des groupes de pression, mais d’instaurer un second système représentatif, le Parlement ayant quand même le dernier mot. Mon objection est que cette Chambre poserait d’inextricables problèmes de représentativité et présenterait un fort risque de corporatisme, voire de communautarisme, si d’autres intérêts que les intérêts économiques devaient être aussi représentés (ce que l’exemple de

la Yougoslavie

a illustré). Je pense en revanche que l’idée d’un Conseil économique et social, où les grands secteurs économiques (les trois secteurs) et les organismes de branche confronteraient leurs revendications, et pourraient déjà tenter de les concilier, et dont les rapports seraient non seulement adressés au Parlement, mais encore à l’opinion publique, serait de nature à éclairer tant l’électeur que ses représentants (les intérêts non économiques, eux, s’exprimeraient de façon non institutionnalisée, par le canal des associations les plus diverses).

    En tous cas la démocratie socialiste suppose beaucoup d’invention, en tirant les leçons des expériences passées. Nous ne sommes encore qu’à la préhistoire de la démocratie.

Conclusions sur la démocratie économique

    J’espère avoir fait comprendre que la démocratie économique est bien le cœur d’un nouveau projet socialiste. Elle remet la politique au poste de commandement : non pas pour reconduire une économie de commandement à la soviétique, mais pour orienter le fonctionnement économique en fonction de grandes orientations décidées collectivement, et incarnées dans un plan programmatique ou incitatif.

    Elle redonne corps à la communauté nationale, et par suite à la souveraineté populaire (qui peut autoriser des délégations de souveraineté, comme dans le cas de l’Europe, où ces délégations devraient rester sous le contrôle des élus, nationaux et européens – du moins aussi longtemps qu’il n’existe pas de nation européenne). Communauté dont les biens sociaux constituent le ciment.

    Elle restitue aux travailleurs la responsabilité de leurs entreprises, du pouvoir sur leurs actes, en leur en donnant les moyens (grâce à la socialisation de l’investissement), tout en leur évitant de s’enfermer dans un “ égoïsme d’entreprise ”, source de corporatisme et d’inégalités indues. Dans le cas des services publics, la démocratie économique relève d’abord, puisqu’il s’agit de biens sociaux, de la puissance publique, de la participation des travailleurs ensuite. Quant au secteur privé, il n’échappe pas tout à fait à la démocratie économique, puisque qu’il en connaît les effets sous la forme de la législation du travail, sous celle de sa contribution à une protection sociale publique, et sous celle de la planification incitative.

    Toutes ces conditions constituent un terreau pour la régénération de la démocratie politique, dont les institutions elles-mêmes seraient profondément transformées.

Mener le combat sur deux fronts

    Réinventer un socialisme du XX° siècle sera certainement une tâche de longue haleine. Ma conviction est que des pas ont été faits ou franchis dans un certain nombre de pays émergents (en Asie surtout) ou dans des pays qui ont rompu avec les politiques néo-libérales (en Amérique latine principalement). Dans les métropoles capitalistes, les conditions sont bien plus difficiles, ce qui explique que les luttes y soient plus défensives qu’offensives. Il existe certes désormais des propositions de rupture issues du mouvement altermondialiste, et, plus largement, de la « gauche de la gauche ». Mais ces propositions restent à mon avis tributaires de deux limites : 1° la plupart, si judicieuses et étayées qu’elles soient, sont totalement irrecevables pour les milieux dirigeants et par ailleurs peu compréhensibles par les milieux populaires ; 2° elles ne vont pas au cœur du système du capitalisme financiarisé, qu’elles se proposent surtout de contenir par tout un jeu de taxations (notamment par des taxes sur les mouvements des capitaux, sur les bénéfices quand les entreprises distribuent trop de dividendes, quand elles délocalisent, quand elles privilégient le travail précaire etc.). Si l’on constate aujourd’hui un certain essoufflement de la contestation, c’est sans doute du fait de sa diversité et de sa répugnance à nouer des alliances tactiques avec des forces politiques, mais aussi du fait d’un certain déficit théorique, reconnu par plusieurs de ses acteurs, notamment sur la question majeure de la finance. Tout se passe comme si, au-delà d’une critique souvent brillante du capitalisme financiarisé et de la mondialisation capitaliste, on reculait devant l’idée d’une réforme structurelle du capitalisme, pour le sauver de ses errements, comme s’il s’agissait là d’une honteuse compromission avec le système, auquel on se contente de vouloir imposer des contre-pouvoirs.

    Or il faudrait mener la lutte sur les deux fronts : effectuer des percées sur les problèmes qui ont toujours handicapé le secteur public et le secteur à base coopérative pour se rendre à même d’enfoncer des coins dans le système, mais aussi conforter des propositions qui visent à refonder le capitalisme sur de nouvelles bases. Pourquoi ?

D’abord parce que le capitalisme restera pour très longtemps un secteur sinon dominant, du moins majeur dans nos économies contemporaines. En outre, dans l’esquisse de socialisme que je viens d’évoquer, l’un des chemins en porte largement les stigmates (ainsi du capitalisme d’Etat - avec des éléments socialistes - comme opposé au capitalisme privé). Plus : j’ai considéré que, même dans un socialisme mature, il devrait subsister un secteur capitaliste, quoique soumis à certaines contraintes.

    Ensuite parce que personne n’a intérêt à attendre que de nouvelles convulsions du capitalisme financiarisé ne mettent nos sociétés et notre planète dans un état de délabrement dramatique.

   Enfin parce que, parmi les tenants même du capitalisme, il y a aujourd’hui suffisamment d’économistes lucides (je pense ici en particulier à ceux qu’on appelle les néo-keynésiens), de patrons d’entreprises moyennes et parfois grandes, de forces traditionnellement ancrées à droite pour souhaiter ou accompagner des réformes en profondeur du système. En effet, si certains pensent qu’il suffirait d’améliorer la « gouvernance » des entreprises (par exemple grâce à la présence d’administrateurs indépendants dans les conseils d’administration, ou en réglementant les stock-options), de réagencer ou moraliser les institutions liées à finance (banques, cabinets d’audit, cabinets d’experts-comptables, agences de notation) pour éviter les conflits d’intérêt, de faire jouer un rôle plus actif aux institutions de régulation (commissions bancaires, gendarmes de

la Bourse

, banques centrales), d’autres ne se font pas d’illusions, reconnaissant qu’il s’agirait là bien souvent de cautères sur une jambe de bois (sauf à transformer certaines de ces institutions en services publics), mais se contentent le plus souvent de justifier et de réclamer des interventions accrues des Etats, sous des formes diverses.

    Or en fait c’est la finance de marché elle-même qu’il faudrait « asphyxier », tout comme Keynes voulait euthanasier les rentiers. Voici, à titre indicatif, quelques unes des idées qui ont été lancées[21] : réorienter l’épargne placée en Bourse vers des fonds d’investissement dédiés aux entreprises non cotées ; imposer, par le droit, la présence dans les conseils d’administration d’actionnaires de référence, s’engageant, dans l’esprit des pactes d’actionnaires, à conserver leurs actions et à ne les céder qu’avec l’accord de l’entreprise et des autres actionnaires de référence ; instituer pour les autres actionnaires un marché d’actions à dividende prioritaire, mais sans droit de vote ; taxer fortement les plus-values en fonction de la durée de détention (comme cela se  fait pour la propriété immobilière). Les objectifs, on le voit, sont d’une part de stabiliser l’actionnariat pour le responsabiliser et mettre l’entreprise à l’abri des OPA hostiles (alors que, pour le capital flottant, l’entreprise n’est qu’une tirelire), d’autre part de bloquer le court-termisme, si préjudiciable à l’investissement de long terme, y compris en matière de « capital humain » (c’étaient là aussi des objectifs du capitalisme d’Etat dont j’ai parlé). De telles propositions permettraient d’assécher le pouvoir parasitaire, très coûteux, et finalement inapproprié en matière d’allocation des ressources, de la finance de marché. Elles méritent donc un examen approfondi.

    En menant les deux combats de front  - celui de la démocratie économique et celui de la « rationalisation » du capitalisme -, on sortirait de la double impasse que représente d’un côté une perspective révolutionnaire en fait mal assurée de ses buts et se rabattant sur des tactiques de harcèlement peu efficaces, et d’un autre côté une perspective réformiste qui n’apporte que des correctifs mineurs au capitalisme financiarisé (ce qu’on appelle le « social-libéralisme »). L’heure est venue de tenter de conjuguer réforme et révolution, ou, si l’on préfère, de faire preuve d’un réformisme radical.


[1] Conférence faite à Paris, automne 2004, parue dans Utopie critique, n° 32, 1° trimestre 2005, et complétée pour le présent livre.

[2] Le socialisme est (a) venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004.

[3] Cf  F.A. Hayek, Droit, législation et liberté, t. 3 L’ordre politique d’un peuple libre, ed. française PUF, 1983, chapitre 17. Les membres de l’Assemblée législative devraient être âgés de plus de 45 ans et seraient élus pour 15 ans. Ils contrôleraient l’Assemblée gouvernementale. On ne saurait mieux restreindre et contraindre le pouvoir populaire. Mais ce sont les anarcho-capitalistes qui expriment le mieux l’utopie libérale (ou plutôt néo-libérale) : les tribunaux et même les lois deviennent privés, l’Etat est aboli. On ne saurait sourire de cette utopie, car elle est déjà l’œuvre dans nombre de pratiques existantes, par exemple le marchandage judiciaire et la lex mercatoria (les arbitrages privés).

[4] Le choix du consommateur est formaté par les « pouvoirs de marché » des firmes. Je fais référence ici notamment à la publicité, à la symbolique des marques, aux techniques sophistiquées de marketing. Lire en particulier Naomi Klein, No Logo, traduction française Actes Sud, 2001.

[5] Cf notamment ceux de John Roemer, de Pranab Bardhan et de James Yunker.

[6] Cf des modèles tels que ceux de Samuel Bowles et Herbert Gintis, Murat Sertel, Thomas Weisskopf.

[7] Cf en particulier les modèles de David Schweickart, de Diane Elson et de Pat Devine.

[8] Je renvoie ici à la doctrine de la fonction publique si bien développée par Anicet Le Pors et aux excellentes propositions de Yves Salesse dans Réformes et révolution : propositions pour une gauche de gauche, Editions Agone, 2001, notamment p. 160-165.

[9] Cette proposition se rapproche de l’institution, par le gouvernement Raffarin, d’une Agence des participations de l’Etat, visant à exercer une sorte de « gouvernement d’entreprise » sourcilleux sur les entreprises publiques. Elle diffère de cette réforme de droite sur des points essentiels : elle renforce la représentation des salariés, alors que cette réforme prépare leur suppression ; le contrôle de la gestion se fait en fonction d’une rentabilité spécifique et non en fonction de le rentabilité capitaliste, alignée sur celle des entreprises cotées en Bourse ; elle exclut la forme de la société anonyme, destinée en fait à préparer la privatisation, au moins partielle.

Yves Salesse (op. cit., p. 83-91) estime que les représentants de l’Etat au conseil d’administration ne devraient pas être seulement des fonctionnaires, que des politiques devraient y figurer pour éviter la confiscation du pouvoir par la bureaucratie, elle-même sous l’emprise de la technocratie d’entreprise. Je pense que le principal danger réside dans l’arbitraire politique au niveau de la gestion courante. C’est pourquoi je suis favorable à un contrôle de cette gestion par une instance administrative, mais composée de personnels spécialisés, avec des garanties d’indépendance.

[10] Ceci suppose l’abandon du «principe de spécialité ».

[11] Devrait-on maintenir, voire renforcer, la représentation des usagers au sein des conseils d’administration, en particulier pour éviter le face à face Etat/salariés ? Je ne le crois pas, car je redoute un jeu de coalitions, tantôt entre les représentants de l’Etat et ceux des usagers, tantôt entre les représentants des salariés et ces derniers. En revanche cette Commission publique d’évaluation serait automatiquement saisie pour juger des résultats et pour donner son avis sur toutes les décisions importantes.

[12] L’appropriation sociale signifie aussi que le niveau étatique n’est pas toujours pertinent : les collectivités locales sont souvent mieux placées pour gérer des services tels que le transport scolaire ou la distribution de l’eau. Mais on ne saurait aller trop loin dans cette voie au risque de créer des disparités entre territoires. Idem pour la délégation de services « de proximité » à des associations. Enfin certains services publics gagneraient à prendre la dimension européenne : ainsi pour le fret ferroviaire. Sur l’ensemble de ces questions, voir L’appropriation sociale, note de

la Fondation Copernic

, Editions Syllepse, 2002.

[13] Ou, mieux, à des investisseurs s’engageant à devenir des actionnaires de référence.

[14] A noter que, pour des opérations de financement de grande envergure, il pourrait être constitué des consortiums de crédit, de manière à répartir les risques.

[15] Je fais ici référence non pas au complexe Mondragon (cf note suivante), qui tout en fonctionnant en réseau (comme d’ailleurs aujourd’hui les grandes entreprises capitalistes, quoique d’une toute autre façon), constitue un groupe (très intégré), mais à des réseaux de coopératives, qui donnent une image en réduction d’un véritable secteur économique. Ainsi, en Italie, des réseaux d’Emilie Romagne, qui mettent certaines fonctions en commun, ou du réseau des coopératives Lega-coop, qui vont un peu plus loin, avec des structures communes de financement. Or ces réseaux n’ont pu se développer qu’avec le soutien des pouvoirs politiques locaux. La volonté politique est encore plus nette au Venezuela, où le gouvernement bolivarien a lancé en 2001 un vaste programme d’associations coopératives, sous la houlette des Conseils communaux (il existait en 2007 près de 200.000 coopératives, dont cependant seulement un tiers fonctionnaient effectivement), avec le soutien financier de banques communales, qui elles-mêmes sont des coopératives.

[16] Le complexe Mondragon (du nom d’une petite ville du pays basque espagnol) comporte quelque 120 coopératives, opérant dans divers métiers (la construction, l’électroménager, les composants, la machine-outil etc.). Le fonctionnement de base est celui des coopératives. Mais celles-ci sont organisées en sous-groupes, chacun ayant une assemblée générale, un organisme de direction et un directeur général. Les sous-groupes sont eux-mêmes organisés en divisions (il y a une division financière, une division dans la distribution, et douze divisions dans la production). Enfin les divisions sont chapeautées par un organisme central. Or même ce dernier reste sous contrôle démocratique, puisque c’est un congrès des coopératives, constitué de représentants des coopératives de base, qui a en charge la coordination et la planification du complexe dans son ensemble et qui supervise le comité exécutif qui réunit les plus hauts responsables. Le complexe Mondragon (septième groupe industriel espagnol) possède sa propre banque, une Université, des centres de recherche et de formation, un Fonds d’éducation et de promotion de la coopération, un Fonds social.

[17] Dans bien des cas il suffirait en fait de simples coopérations entre entreprises (filiales ou coopératives communes, groupements d’intérêt économique) pour engranger des gains de productivité. Les synergies invoquées pour les opérations de fusion et d’absorption ne servent souvent que de caution pour drainer et centraliser les profits.

[18] Cf le modèle, très élaboré, de Pat Devine, dont le lecteur pourra trouver une présentation condensée dans sa contribution « Planification participative par coordination négociée » au volume Le socialisme de marché à la croisée des chemins (dir. Tony Andréani), Editions Le temps des cerises, 2004.

[19] Il est devenu patent que la solution libérale (celle de la fixation de quotas d’émissions et de l’institution d’un marché des « droits à polluer ») n’en est pas une : elle est compliquée, source d’opacité, de concussions et de mouvements spéculatifs, onéreuse pour la société en multipliant les acteurs et les coûts de transactions, et finalement peu efficace (les émissions continuent, à l’échelle globale, à augmenter). La planification démocratique, par ses objectifs, ses normes et son jeu d’incitations utilisant toute la panoplie des moyens d’intervention, serait à la fois bien plus simple et infiniment plus puissante. Cf Aurélien Bernier, Le climat otage de la finance, Mille et une nuits, 2008.

[20] Les rémunérations y prennent pour référence le module de base du groupe et sont adaptées en fonction de l’aire géographique ou sectorielle et selon la situation des sous-groupes.

[21] Notamment par Jean-Luc Gréau, L’avenir du capitalisme, Editions Gallimard, 2005.

1 mai 2010

Le socialisme introuvable?

Le socialisme, objet à identifier

                                                                                                                        

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« Le socialisme, objet introuvable ?», se demande la revue Commune. Effectivement le socialisme a presque disparu du discours politique dans notre pays. Le nombre des publications consacrées au socialisme s’est réduit comme peau de chagrin. L’opinion enfin ne voit plus très bien ce que le mot veut dire, et reste pour le moins perplexe quand elle entend parler d’un « socialisme du 21° siècle ». Aussi la première chose à faire est-elle de chercher à comprendre les raisons d’une telle éclipse.

La mémoire oblitérée

Pour la jeune génération, et même pour la moins jeune, le socialisme s’est identifié à feu le système soviétique, rendu synonyme de dictature, d’économie de pénurie, d’ennui et d’enfermement. Comme elle ne l’a pas connu, elle ne peut en éprouver la moindre nostalgie, à la différence de toutes ces personnes des classes populaires qui, dans les pays de l’ex-URSS, mais aussi, à un moindre degré, dans les pays de l’Est européen, se souviennent de certains avantages de son mode de vie. Il faut dire aussi qu’on l’a dissuadée de tous côtés de regarder de plus près ce passé du socialisme qui se disait « réel ».

Bien sûr les tenants du capitalisme et leurs intellectuels médiatiques ont noirci le trait à qui mieux. Plus le nouveau capitalisme devenait contestable, plus il fallait transformer ce socialisme historique en musée des horreurs. Mais les socio-démocrates, bien qu’ils s’appellent encore aujourd’hui souvent « socialistes » et fassent partie d’une internationale « socialiste », ont joué le même jeu : l’anti-communisme était depuis longtemps leur raison d’être, la source de leur légitimité. Et l’extrême gauche a abondé dans le même discrédit, en particulier les courants trotskystes : le socialisme à la soviétique était stalinien, point final. Renvoyer ce socialisme aux oubliettes de l’histoire, surtout depuis qu’il s’était effondré comme château de cartes, se désintéresser des recherches historiques (si florissantes encore dans les années 80 et au début des années 90), a relevé ainsi bien plus d’un refoulement, volontaire ou inconscient, que d’un nécessaire travail d’anamnèse. Le socialisme réel a duré pourtant longtemps, ce qui est curieux pour un système considéré comme aberrant, a connu quelques belles réussites dans certains domaines, a cessé d’être à proprement parler stalinien après le 20° Congrès du PCUS, a connu ensuite toutes sortes de tentatives de réforme qui ont certes généralement avorté, mais aussi porté quelques fruits (en Pologne, en Hongrie notamment). Au lieu de passer ces 74 ans d’histoire (45 dans les pays satellites) par pertes et profits, il eût été bien préférable de chercher à en tirer les leçons, fussent-elles essentiellement négatives (comprendre notamment pourquoi le système économique conduisait inéluctablement à l’étouffement de la démocratie et des libertés).

Mais il y a peut-être plus grave : c’est d’avoir identifié le socialisme à ce qui n’en fut qu’une certaine réalisation, même si elle a occupé le devant de la scène historique. Tout d’abord le socialisme, dès ses origines, a comporté plusieurs courants, qui ont donné naissance à plusieurs traditions. Pour faire bref, tous les historiens du 19° siècle qui se sont penchés sur la question savent qu’il y en a au moins trois : une tradition planificatrice visant à faire disparaître les rapports marchands, une tradition qu’on peut appeler de socialisme de marché avant la lettre (de vastes secteurs de l’économie sont collectivisés, mais les échanges restent largement marchands), et une tradition associationniste (à base de coopératives, procédant à des échanges régulés). A noter que ces trois traditions se rencontrent chez Marx et Engels eux-mêmes. Or les deux dernières connaîtront aussi des réalisations historiques, qu’on aurait bien tort de situer hors du champ du socialisme (comme les idéologues du socialisme « réel » ont voulu le faire). Pour ne donner que quelques exemples majeurs, on citera certains traits de l’Etat « keynésien », au moins dans certains pays (l’existence d’un secteur nationalisé, la protection sociale, d’autres services publics, les droits collectifs du travail etc.), le système autogestionnaire yougoslave, les institutions de l’économie « sociale », à commencer par les coopératives de production. Ainsi, même dans les économies capitalistes occidentales, il existait bien certains aspects socialistes (bien sûr influencés par le contexte ambiant). Il suffit, pour s’en convaincre, de voir avec quel acharnement les libéraux d’aujourd’hui s’ingénient à les détruire. Le problème est que, après les avoir souvent dénoncés comme des rouages ou des soupapes du capitalisme (dans les années 60-70), la gauche n’ose plus les caractériser comme tels : on parlera « d’Etat providence » « d’Etat social », de « secteur social », mais jamais d’éléments ou de noyaux de socialisme. On ne s’étonnera pas, dès lors, que le socialisme doit devenu introuvable.

Quand la référence au socialisme devient de plus en plus floue.

Que reste-t-il aujourd’hui de socialiste dans les programmes des partis socialistes ou socio-démocrates en Occident ? Pas grand-chose. Au-delà de l’opposition entre réformisme et révolution et des divergences sur la démocratie « bourgeoise », leur objectif économique n’a différé pendant longtemps de celui des communistes que par la place accordée au marché : les premiers étaient, en dehors des services publics stricto sensu, pour des entreprises publiques (propriété dite « collective » ou « sociale » selon les cas) opérant sur un marché des marchandises (mais pas des capitaux comme titres de propriété), les seconds pour des entités publiques opérant hors marché, selon les objectifs du Plan et à travers des transferts non marchands. La social-démocratie allemande a rompu les amarres, on le sait, en 1959 (au Congrès de Bad Godesberg) : elle était désormais pour une « économie sociale de marché », manière euphémique de se rallier au capitalisme, pourvu qu’il fût social. Le Labour a attendu 1994 pour liquider la propriété collective au profit d’une « économie dynamique, au service de l’intérêt général, dans laquelle le marché et la vigueur de la concurrence s’allient aux forces associatives et coopératives ». Encore une manière de dire qu’on s’était rallié au capitalisme, mais cette fois sans référence à une démocratie sociale. Et, comme entre temps le capitalisme s’était financiarisé, on l’a accepté en bloc, avec son cœur localisé à la City. Il était ainsi admis comme une évidence que l’entreprise capitaliste était supérieure à toute autre, que le marché capitaliste du travail était le seul efficient. Le Labour ne se distinguait plus des conservateurs que par l’accent mis sur certains services publics, qu’il valait d’ailleurs mieux déléguer au privé ou confier à un partenariat public/privé. Les socialistes français ont plus longtemps résisté. A lire leur dernière déclaration de principes[1], ils sont favorables à une « économie mixte, combinant un secteur privé dynamique, des services publics de qualité, un tiers secteur d’économie sociale » (article 6). Il est difficile de soutenir ensuite (article 7) qu’ils militent pour « une société nouvelle, qui dépasse les contradictions du capitalisme, faisant toute sa place au secteur non-marchand », quand les entreprises mixtes (semi-publiques) sont de fait abandonnées, quand la plupart des services publics sont considérés comme privatisables, quand l’économie « sociale » reste un tiers secteur marginalisé ou aligné sur des modes d’organisation capitalistes. Que reste-t-il de socialiste ? La redistribution, pour « réduire les écarts de condition » (article 2) ? On sait que la concurrence fiscale, à l’heure de l’Europe, et de la concurrence mondialisée, en réduit sans cesse la portée. La « démocratie sociale », accordant aux salariés quelques contre-pouvoirs ? La concurrence entre régimes sociaux la rend tout aussi improbable. La régulation, considérée comme « un rôle majeur de l’Etat pour concilier l’économie de marché, la démocratie et la cohésion sociale » (article 8) ? Mais qui n’est pas pour une « régulation » du capitalisme (si différente de toute forme de planification, même incitative) ? On comprend que l’opinion ne voie plus grande différence avec  les programmes de la droite, qui a mâtiné son discours sur les libertés économiques par des accents de justice sociale, et qu’elle puisse se demander en quoi le parti socialiste est encore porteur d’un « projet de transformation sociale radicale » (article 13), surtout quand elle a vu ce parti à l’œuvre entre 1997 et 2002. Au bout du compte le socialisme français, qui montre parfois quelque efficacité sociale sur le plan local, ne fait que témoigner de son immense désarroi idéologique, puisqu’il n’arrive même pas à ressusciter quelques traits de l’ancien régime keynésien. Et il n’est pas le seul : c’est toute la social-démocratie européenne qui est atteinte, en recul partout, faute de projet réellement différent de celui des libéraux. Ce socialisme là est devenu, en tant que discours général, une pétition de principe et un tissu de mots creux. Rien d’étonnant à ce qu’il ait, au niveau des idées, perdu son assise et son soutien populaires, et que finalement il ait rendu le mot presque vide de sens.

Mais la gauche « radicale » n’a pas rempli ce vide. Elle se dit « anti-libérale », mais cela prête beaucoup à confusion. Beaucoup de gens ne comprennent pas bien comme on peut être contre les libertés et, quand l’opinion (surtout en France) marque quand même un défiance vis-à-vis du libéralisme, c’est confusément, en voyant les effets de l’hyper concurrence sur sa vie quotidienne (tout en observant que cette concurrence est faussée et en jugeant qu’il faudrait parfois plus de concurrence). L’anti-libéralisme a en outre l’inconvénient d’occulter le fossé qui sépare le libéralisme actuel du libéralisme classique, qui reconnaissait la nécessité de l’Etat, et qui était plutôt neutre sur la question de la propriété[2]. Il est vraie que la gauche radicale s’en prend souvent de préférence au « néo-libéralisme », mais c’est là encore une expression bien équivoque : que signifie « néo » ? Un libéralisme « moderne » ? Un ultralibéralisme ? Pour le commun des mortels, ces nuances sémantiques sont pour le moins obscures. La gauche libérale se dit aussi souvent « anti-capitaliste ». Ce n’est pas plus clair. Tout ce qui est capitaliste est-il à rejeter ? Comment est-ce possible dans un monde où il est omniprésent ? Quel est l’ailleurs de ce capitalisme ? Que signifie son « dépassement » ? Il faut les lunettes d’un intellectuel et un sens aigu du déchiffrage pour trouver dans les textes programmatiques de la Ligue communiste révolutionnaire ou du Parti communiste quelques indications sur ce que pourrait être une société post-capitaliste, qu’on ose parfois ou qu’on n’ose plus appeler socialiste. Rien d’étonnant à ce que le terme socialisme ne dise plus grand-chose aux jeunes d’aujourd’hui.


Quand le nouveau est travesti ou transfiguré

Le socialisme n’est pourtant pas un astre mort. D’abord certains pays de l’ancien camp socialiste s’en réclament encore officiellement, et cela mériterait au moins d’y regarder de plus près : la Chine, le Vietnam, le Laos, Cuba, la Corée du Nord. Mais l’affaire est entendue :  la Corée du Nord et Cuba mis à part, puisque la première est considérée (non sans raison) comme un vestige de nature stalinienne, et le second comme un vestige d’une économie à la soviétique (ce qui est devenu de plus en plus discutable), Le Laos étant à peu près ignoré, restent la Chine et le Vietnam qui sont présentés, y compris par la gauche radicale, comme des pays qui, sous l’égide de partis totalitaires, se sont convertis au capitalisme, et même au capitalisme le plus « sauvage » ou le plus « débridé ». C’est là une extraordinaire méconnaissance de la réalité. Je n’entrerai pas ici même dans un début d’analyse de cette réalité extrêmement complexe, et marquée par des contextes historiques très particuliers (des pays sortant à peine du sous-développement, avec une immense masse paysanne, ayant subi de terrifiants traumatismes, relevant d’une civilisation longtemps étrangère à la civilisation occidentale et encore très différente de celle-ci). Je me contenterai de noter quelques traits qu’il suffit d’observer : un secteur public (ou collectif) largement dominant, fût-ce sous des formes mixtes, la propriété collective des sols, des économies plus proches d’une économie de crédit que d’une économie de marchés financiers, une planification omniprésente (mais agissant par des leviers indirects), des politiques publiques de grande ampleur, le contrôle des changes, une banque centrale contrôlée par le gouvernement. Il y existe certes un secteur capitaliste important, et même pour une part « sauvage » (surtout dans la sphère informelle). La protection sociale, le droit du travail y accusent encore un retard important par rapport aux pays occidentaux. Rien de tout cela ne permet sans doute de parler d’un « modèle socialiste », mais comment ne pas voir l’existence de différences de nature avec le capitalisme financiarisé qui prévaut dans les pays occidentaux ? En réalité on voit bien l’intérêt qu’ont les idéologues du capitalisme à présenter ces pays comme des mixtes de régimes politiques totalitaires (ou, quand on veut quand même prendre des gants, « autoritaires ») et du pire des capitalismes : il faut absolument éviter d’y laisser entrevoir quelque chose qui paraisse tant soit peu alternatif, surtout quand leur réussite économique pourrait impressionner. Il est moins compréhensible que la gauche, modérée ou radicale, enfourche le même discours : il y a là probablement de l’ignorance, du préjugé, et de la mauvaise conscience. En tous cas ce qu’il peut y avoir de socialiste dans ces pays passe à la trappe du discours politique.

Au sein même des pays occidentaux on a vu apparaître quelques îlots étrangers aux structures, à l’esprit et à la logique du capitalisme : le commerce équitable, le financement solidaire, des reprises d’entreprise par les salariés, des réseaux ou des groupes de coopératives. Tout cela était profondément différent de quelques innovations du capitalisme pour lui donner un peu de respectabilité (la « responsabilité sociale » des entreprises, dont elles devaient être seules juges) ou un supplément d’âme (les placements « éthiques »). Mais personne n’y a vu des ébauches ou des embryons d’économie socialiste, tant cela paraissait éloigné du traditionnel socialisme étatique. Nous y reviendrons.

Le mouvement altermondialiste s’est partagé entre des tendances diverses, surtout axées sur la régulation ou la déconstruction de la mondialisation capitaliste, l’accord se faisant seulement sur la défense de services publics non marchands ou nous soumis à la concurrence, la référence au socialisme restant discrète ou absente. Ceci jusqu’à l’apparition, en Amérique latine (au Venezuela, en Bolivie, en Equateur, au Nicaragua, et maintenant au Paraguay)  d’une gauche décidée à revenir à certains fondamentaux du socialisme. Pour un courant de l’altermondialisme, ce « socialisme du 21° siècle », proclamé par Hugo Chavez, était la bonne nouvelle. Point de réserve mentale ici : ces pouvoirs s’étaient installés à la faveur d’élections libres, et ne mettaient pas en cause le multipartisme, mais sa confiscation. Sans aucun doute il s’agit là d’une inflexion historique majeure, et ceci dans un continent latino-américain où le capitalisme financiarisé a fait tant de ravages qu’il est tombé dans un profond discrédit populaire. L’ampleur de la campagne occidentale de désinformation et de dénigrement suffirait à en attester. Mais cela ouvre-t-il un nouvel horizon ? Ici encore on a tendance à ne pas voir le contexte : celui de pays restés ou redevenus sous-développés, où seule une minorité s’est prodigieusement enrichie au détriment du reste de la population, dans une situation de dépendance croissante vis-à-vis des capitaux internationaux, états-uniens en particulier. Il fallait donc reprendre le contrôle des ressources naturelles, repartir dans la voie d’une réforme agraire avortée, lancer des programmes d’urgence en direction des plus pauvres, se libérer de l’emprise des créanciers internationaux, à commencer par le FMI. Et ceci au prix d’immenses difficultés (des difficultés aujourd’hui en partie surmontées par un pays comme la Chine, où la quasi-totalité de la population est alphabétisée et où certains secteurs de l’économie sont à la pointe de la technologie). Il ne faut donc pas s’attendre à des miracles, susceptibles de rehausser l’idée du socialisme dans les pays occidentaux et de fournir des programmes prêts à l’emploi, malgré quelques remarquables innovations institutionnelles au Vénézuela[3].

Telles sont donc quelques raisons pour lesquelles le socialisme est devenu un objet introuvable dans le monde développé. Mais c’est aussi parce que le socialisme est redevenu un objet non identifié : difficile de le réinventer (car c’est bien de réinvention qu’il est question) dans cet âge nouveau du capitalisme marqué par la domination de la finance de marché et par la mondialisation déréglementée. Et pourtant nous n’avons pas le choix. Il est illusoire d’espérer revenir au capitalisme des Trente glorieuses, à sa relative conciliation entre capitalisme et démocratie, et à son compromis social[4]. Il l’est encore plus de croire qu’une simple régulation du capitalisme financiarisé puisse le modifier substantiellement. J’y reviendrai à la fin de cet article : tout ce que l’on peut faire en ce domaine, c’est appuyer une réforme en profondeur du capitalisme, qui le rende plus viable et socialement plus acceptable en le « définianciarisant » et en le « démondialisant » partiellement, et il faut le faire. Mais ce n’est pas cela qui rendra beaucoup de pouvoir aux salariés, ni qui redonnera du champ à la démocratie, ni un principe d’espérance à la société. Il faut aussi impérativement penser un nouveau socialisme, et en poser les premières pierres. C’est par là que je commencerai.

Un axe central : la démocratie économique

Ce n’est pas en ressassant des valeurs aussi générales qu’imprécises : la dignité (où commence l’indignité ?), l’égalité (quelle égalité ? Des droits, des chances ? ), l’équité (au nom de quelle justice ?), des conditions de vie « décentes » (où commence la décence ?), l’émancipation humaine (émancipation par rapport à quoi ?), que l’on définira un horizon assignable. Il y a pourtant un axe majeur, qui trace une ligne de démarcation parfaitement nette avec le capitalisme : c’est la démocratie économique, parce qu’elle donne du sens à toutes ces valeurs qu’on agite sans convaincre.

Elle correspond à une aspiration profonde dans les sociétés développées, et plus que jamais déçue. On a beau faire, produire de l’insignifiance et de l’infantilisation[5], réduire les dépenses d’éducation et délester les programmes d’enseignement de leur charge critique, assommer les consommateurs d’informations simplistes et tronquées et de publicités ridicules et abêtissantes, manipuler le langage, bref inciter à la servitude volontaire, on ne peut empêcher que les individus soient plus instruits, plus avertis, plus exigeants que dans les sociétés traditionnelles et dans des sociétés plongées dans la misère. Les démocraties occidentales sont malades, c’est devenu une évidence, comme il est évident que les gens en sont de plus en plus insatisfaits. Et elles sont malades, non seulement parce que les pouvoirs politiques se sont de plus en plus détachés de leurs mandants, la professionnalisation aidant, mais encore parce qu’ils se montrent de plus en plus impuissants. Certains attribuent ce désenchantement de la démocratie à la montée de l’individualisme, un phénomène lié simplement à la modernité (entendons : à la fin des allégeances), et destructeur de la socialité. Diagnostic très superficiel d’une part parce que cet individualisme n’est pas spontané, mais produit, d’autre part parce que, même produit, il reste favorable à l’aspiration démocratique.

Et, si le socialisme peut redevenir d’actualité, c’est parce que le capitalisme contemporain est devenu antinomique avec cette aspiration démocratique, après le relatif compromis de la période antérieure. Aujourd’hui les centres de pouvoir se sont déplacés du côté des états-majors des grandes firmes privées, les politiques publiques n’ont plus d’efficacité qu’à la marge, la politique monétaire se décide dans des banques centrales « indépendantes », les politiques budgétaires sont limitées par la faiblesse des ressources, le contrat d’entreprise tend à remplacer la législation sociale, la politique des revenus est obérée par la concurrence fiscale, la politique sociale est de plus abandonnée aux choix privés etc. La liste est longue de ces dessaisissements du pouvoir politique, et le dépérissement de la démocratie est ainsi programmé[6]. Et nous n’avons même pas parlé du contrôle du fonctionnement démocratique à travers la mainmise sur les médias, de la dévolution à des experts de la consultation publique, du rôle des conseillers et des publicitaires dans la communication politique, et de tant d’autres choses. De cela les citoyens ont bien conscience, mais ne savent sans doute pas encore jusqu’où va ce projet de destruction de la démocratie, au sens de la « souveraineté populaire ». Le libéralisme s’est toujours méfié de la démocratie, cette irruption du politique dans la société « ouverte » du libre marché. Les apôtres du marché généralisé vont plus loin : si seuls les marchés sont efficients et s’ils sont à même de produire leurs propres règles, la démocratie devient carrément superfétatoire. Il y a une trentaine d’années, on pouvait trouver bizarre qu’un anarcho-capitaliste comme Robert Nozick[7] cherche à sauver la possibilité d’un Etat minimum. Aujourd’hui on comprend mieux ce qu’il voulait dire : remplacer la plupart des administrations par des agences privées, parce que cela est en partie réalisé. Quand la « république des actionnaires » paraît supérieure à la république des citoyens, la messe est dite[8]. Ce n’est pas que l’Etat ait perdu toutes ses fonctions, c’est qu’il n’a plus à être soumis aux caprices de ces électeurs irresponsables.

Bref le choix est devenu dilemme : entre ce capitalisme (précisons encore une fois : dominé par la finance) et la démocratie, il faut choisir.

La démocratie économique, ce n’est pas la « démocratie sociale », à savoir quelques contre-pouvoirs de plus en plus réduits pour les salariés, la négociation sociale entre partenaires sociaux plus inégaux que jamais. C’est d’abord et avant tout le retour et la promotion du politique dans la vie des sociétés, pour qu’il oriente l’économique, sous l’impulsion et le contrôle du citoyen Ce sera ensuite la démocratie sur le lieu de travail. Qu’on me permette ici de présenter quelques idées très simples.

Les choix collectifs, la planification.

Le politique c’est l’existence de choix collectifs – avant même de savoir comment ils se décident. Ces choix collectifs définissent de grandes orientations et débouchent sur des politiques publiques, comme celles que j’évoquais tout à l’heure. Ils se distinguent des choix privés, qui continuent à s’exercer librement, mais dans un cadre collectivement défini (par exemple une politique visant à développer des transports publics n’empêche personne de choisir un mode de déplacement individuel, mais tous auront soutenu cette politique à travers une contribution fiscale, et il se peut que des taxes sur les automobiles rendent leur usage plus coûteux). Pour schématiser : dans le système soviétique tout relevait d’un choix politique, qui allait jusqu’au plus petit détail ; dans le système capitaliste « pur » tout devient affaire de choix privé.

Qui dit choix collectif dit prévision de ses effets et moyens de le mettre en œuvre. Autrefois, en France même, on appelait cela de la planification, non pas impérative et centralisée – ce qui n’a pas de sens si l’on se contente de définir de grandes orientations – mais incitative. Faut-il le rappeler ici, il existait une Commissariat général au Plan, où se rencontraient notamment le patronat et les syndicats, et où l’on essayait de définir de grands objectifs. Il a été supprimé en 2005 et remplacé en 2006 par un Conseil d’analyse stratégique, composé uniquement d’experts. Il existait également une Loi de Plan, et une loi rectificative, qui étaient votées par le Parlement, lequel se prononçait aussi sur son exécution. Cette Loi est toujours inscrite dans la Constitution, mais est tombée en désuétude. Tout cela, dit-on, est dépassé : c’était du temps où le crédit était la principale source de financement externe des entreprises et où il était encadré et orienté (par la technique des crédits bonifiés, compensés auprès des banques par l’Etat), où les firmes n’étaient pas transnationales, où l’on pouvait subventionner de diverses manières tel ou tel secteur de l’économie, notamment à travers la fiscalité différentielle, où il existait un contrôle des changes, où l’Etat disposait d’instruments puissants grâce au secteur nationalisé. Mais la mondialisation est passée par là, et la seule chose à faire est de l’accompagner, par des réformes tendant à libéraliser l’économie pour lui permettre de retrouver son dynamisme face à la concurrence de pays émergents comme la Chine, patrie, comme l’on dit, du capitalisme le plus débridé. Mais justement tout cela est encore en vigueur en Chine, et marche plutôt bien. Quoiqu’on puisse penser de son régime politique, tout esprit tant soit peu objectif devrait reconnaître que le Plan y joue toujours un rôle central, que les politiques publiques y sont d’une remarquable efficacité, malgré l’immensité du pays, malgré la décentralisation qui rend les provinces fort peu obéissantes au pouvoir central, malgré la grande zone d’ombre de l’économie souterraine. Mais admettre que la puissance de l’Etat soit l’un des secrets de sa formidable croissance serait tellement contraire aux dogmes de l’ultralibéralisme qu’on préfère ne pas le voir, ou le minimiser. Il ne serait pas inutile non plus de noter que, au cœur de la plus grande métropole capitaliste, on ne se prive pas de jouer de la dépense publique et de soutenir des pans entiers de l’économie, et notamment la recherche, avec les deniers publics. Mais les pays européens préfèrent se tirer un boulet dans le pied plutôt que de remettre en cause le karma de la « concurrence libre et non faussée ». Comme on le sait, ce qui reste des politiques publiques de tel ou tel Etat est attaqué, au-delà d’une certaine ampleur, par les Etats concurrents, et, quand ils ne l’est pas par eux, c’est par des firmes privées portant plainte auprès de la Commission européenne. Comme il n’y a pas de politique publique européenne, en dehors de la politique agricole et de la distribution des fonds structurels, ou de certains aspects de la politique de sécurité, l’Europe est mal partie pour faire à la concurrence des pays qui en ont une. Il est vrai que, pour en avoir une elle aussi, il faudrait qu’il y ait quelque chose comme un Etat européen, ce qui supposerait une démocratisation radicale de ses institutions, ce dont les grands groupes qui y opèrent n’ont cure, bien au contraire.

Revenons à la planification, puisqu’il vaut mieux l’appeler par son nom. Elle est pourtant plus nécessaire que jamais, à une époque marquée par l’importance des bouleversements technologiques et par les impacts environnementaux de l’économie, donc par une incertitude et des risques croissants[9]. Plus fondamentalement encore elle est nécessaire pour que l’avenir fasse sens, pour que la notion de progrès social ne soit pas constamment démentie, pour que le futur de nos enfants et petits enfants cesse d’être une source d’angoisse permanente. Et c’est bien là le point de départ d’une perspective socialiste : la remise en honneur et en vigueur de la souveraineté populaire.

Le citoyen et les services publics

Si la démocratie est la clé de voûte d’un nouveau socialisme, les institutions politiques devraient être revivifiés et transformées. On ne s’étendra pas ici sur un aussi vaste sujet, sauf pour faire quelques observations générales. La planification permet de donner sens et cohérence à des programmes politiques (les partis politiques devraient, à cet effet, recourir aux services d’un organisme administratif technique, indépendant, pour s’assurer de la cohérence de leurs projections), tout en sachant qu’il faudra la réviser en fonction des circonstances et des résultats. Mais, les politiques, pour produire tous leurs résultats, doivent s’étaler sur une certaine durée. Il est donc souhaitable que les mandatures soient assez longues, à l’opposé de l’instabilité permanente qui caractérise les démocraties libérales, devenues des démocraties d’opinion. Cependant, pour éviter que la souveraineté populaire n’ait plus à s’exercer dans les intervalles entre deux élections, il faudrait recourir davantage aux référendums ponctuels précédés d’un large débat politique (tout le contraire des sondages d’opinion) et sans doute introduire aussi une procédure de référendum révocatoire (sous des conditions très exigeantes, l’Assemblée nationale pourrait être dissoute).[10] La deuxième remarque est qu’il ne faut pas multiplier les instances et les consultations démocratiques, au risque d’entraîner une certaine fatigue de la démocratie. Cette remarque vise en particulier la démocratie participative, comme troisième pilier de la démocratie (après la démocratie représentative et la démocratie directe) : outre son caractère souvent « censitaire » (ce sont les plus aisés et les plus cultivés qui mènent le jeu), elle tend à être confisquée par les activistes.

Mais le plus important est la construction de la citoyenneté : les meilleures institutions démocratiques du monde ne seront qu’une coquille vide sans un citoyen apte et mobilisé. Il faut rappeler ici la distinction cardinale entre le citoyen et l’individu. Contrairement à la conception ultra-libérale d’un individu toujours mû pas ses intérêts personnels et pour cela obsédé par un calcul coûts/avantages, il y a, même chez les gens dépolitisés, un citoyen qui sommeille (sauf chez ceux que leur histoire personnelle ou sociale a mis en marge de la société), c’est-à-dire qui pense à l’intérêt général (lors même qu’il le pense à travers le prisme de sa classe sociale). Par exemple l’automobiliste qui, en tant qu’individu, ne rêve que de vitesse, sait bien qu’il faut des normes collectives destinées à assurer la sécurité routière, quand bien même il les discute. Donc le socialisme suppose une citoyenneté forte et développée : du temps libre d’abord, un solide niveau d’éducation, une santé préservée, des moyens d’information diversifiés (ce qui suppose au moins des aides publiques conséquentes), des moyens de communication et de transport accessibles à tous et à des prix modérés. Voilà pour les biens fondamentaux, ceux qui font le sujet politique. Mais il y a aussi des « biens de civilisation », qui font société : ce sont ceux qui sont considérés comme faisant partie du standard de vie et, en un certain sens, de l’art de vivre d’une nation, et donc d’un choix collectif qui peut varier d’un pays à l’autre : de l’électricité au jardin public, de la route départementale bien entretenue au chemin de randonnée. Il y a enfin un certain nombre de  biens collectifs nécessaires à l’indépendance nationale. En disant cela, nous avons posé le deuxième pilier d’une société socialiste : l’existence de services publics, au sens plein du terme, c’est-à-dire au sens politique, comme produisant des « biens sociaux », un concept bien éloigné de celui des économistes (pour lesquels un bien public est seulement un bien que sa nature rend difficilement marchandisable, tel l’éclairage d’une rue), et tout autant de la notion de «service universel », qui désigne seulement un service minimum accessible à tous[11].

Outil de la citoyenneté, le service public est au service de la collectivité nationale : sa vocation n’est pas d’être une firme transnationale. Fournisseur de biens sociaux, un service public est de la responsabilité de l’Etat. De ces prémisses découle la nécessité de la propriété publique et le fait que, même lorsque le bien social (l’électricité par exemple) n’est pas gratuit (en fait financé par le budget), mais a un prix (notamment pour éviter les consommations dispendieuses), sa production ne doit pas être soumise à des normes de rentabilité financière. Il faut pourtant que l’établissement industriel et commercial soit économe de ses ressources et géré de manière optimale. C’est pourquoi j’ai proposé que, au lieu de verser des dividendes à l’Etat, il soit seulement soumis à une taxe sur l’usage du capital – une taxe dont le produit devrait servir soit à le recapitaliser soit à capitaliser d’autres entreprises publiques. Comme nous n’oublierons pas la démocratie au sein même du service public, on penchera pour une co-gestion avec les salariés (la question de la représentation des usagers restant ouverte), l’Etat gardant cependant une voix prépondérante, puisqu’il y va de sa responsabilité.

Je n’entrerai pas ici dans plus de détails, mais il faut bien répondre à l’argument économique des libéraux, selon lequel l’entreprise de services publics doit dépasser le cadre national pour atteindre la taille qui lui permet ces gains de productivité qui seront finalement favorables aux citoyens. C’est cet argument, on le sait, qui sert de justification ultime aux privatisations partielles, étendues ou totales[12], en particulier pour la raison suivante : les Etats étrangers ou leurs firmes privées n’accepteront pas que des entreprises publiques d’un autre pays viennent opérer sur leur territoire, si la réciproque n’est pas vraie (le pays doit donc s’ouvrir à la concurrence, et ses entreprises à des capitaux étrangers). Il ne se passe guère de jour sans que la Commission européenne, de sa propre initiative ou sur plainte d’autres Etats ou d’une firme concurrente, ne somme un Etat de renoncer à ce qui serait un privilège déloyal[13]. Or cette justification ne tient pas. Si l’entreprise publique de tel pays opérant dans un autre respecte rigoureusement les charges qui lui sont assignées par ce dernier et si elle lui fournit un meilleur service (et il y plus de chances qu’il en soit ainsi que s’il s’agit d’une entreprise privée), que peut-on lui reprocher ? Si l’Etat étranger veut garder un contrôle direct sur elle, il peut constituer avec l’autre pays une co-entreprise[14]. Inversement, dans les cas où la concurrence peut être bénéfique, un Etat admettra la présence d’une entreprise privée d’un autre Etat, mais en la soumettant aux mêmes obligations que celles auxquelles est astreinte son (ou ses) entreprise publique, laquelle doit pouvoir continuer à être gérée selon ses propres critères. Rien n’oblige donc à privatiser une entreprise de services publics, et rien ne contraint à l’enfermer dans le territoire national[15].

Des entreprises publiques ou semi-publiques démocratisées (dans le domaine des biens privés).

Si nous quittons le domaine des biens sociaux et des services publics, les entreprises doivent-elles être privées et capitalistes ? Il n’y a aucune raison a priori pour qu’une entreprise publique soit moins efficiente qu’une entreprise capitaliste. Bien  au contraire elle peut disposer de trois atouts que cette dernière ne possède pas, surtout à l’époque du capitalisme financiarisé (on reviendra sur celui-ci à la fin de l’exposé) : elle n’est pas contrainte à une rentabilité financière élevée (avec le niveau de dividendes correspondant) ; elle peut se consacrer à des investissements de long terme (particulièrement importants quand les rendements sont croissants à l’échelle) ; elle favorise un engagement des personnels grâce à leur participation à la gestion et grâce à la stabilité de l’emploi. Quand l’entreprise publique n’a pas fait mieux, et parfois pire que l’entreprise privée, c’est en raison de vices de structure liés à ses rapports avec les administrations de tutelle. Je ne peux pas développer ici cette très importante question, mais je la résumerai ainsi : 1° l’entreprise publique entretenait des rapports de connivence et de collusion avec ces administrations, tantôt gourmandes de dividendes, tantôt laxistes (et ce d’autant plus que leurs dirigeants en émanaient) ; 2° le défaut de démocratie interne faisait que la motivation des personnels y était réduite ; 3° dans ces conditions la technocratie d’entreprise finissait par imposer ses décisions (c’est le problème classique de l’asymétrie d’information). Tout cela est parfaitement remédiable si les entreprises sont contrôlées non par une administration, mais par une instance qui joue un vrai rôle de surveillance dans les conseils d’administration (l’équivalent de ce qu’on nomme, dans le système capitaliste, la gouvernance d’entreprise), et si les salariés ont eux aussi des pouvoirs de surveillance et d’intervention. Ce qui va dans le sens d’une authentique co-gestion, telle que les salariés ne défendent plus seulement leurs propres intérêts (comme ils le font dans l’entreprise capitaliste), mais aussi celui de l’entreprise, dont ils se sentent partie prenante (au-delà de leurs intérêts corporatifs donc).

Reste un problème sérieux : celui du financement, pour autant que les entreprises ne peuvent se limiter à l’autofinancement et au crédit bancaire, et c’est naturellement celui que mettent en avant les partisans de la privatisation et de l’introduction en Bourse : les entreprises doivent pouvoir faire appel à des investisseurs privés lorsque l’Etat n’a pas les moyens de les capitaliser, et leur présence en Bourse leur permettra de se développer en lançant des offres publiques d’achat et des offres publiques d’échange afin d’acquérir d’autres entreprises et de procéder à des fusions. On peut admettre, en effet, que l’Etat n’ait pas toujours les moyens de financer les entreprises publiques[16], surtout quand le secteur public est étroit, quand l’Etat se contente de faibles dividendes et quand il se refuse à vendre des actifs, sinon à d’autres entreprises d’Etat. Mais cela ne condamne pas pour autant à la privatisation, car il y a d’autres solutions au problème du financement. Les théoriciens du socialisme de marché à base d’entreprises publiques en ont avancé deux, que l’on peut revisiter : les prises de participations venant d’autres entreprises publiques en bonne santé financière, le financement par des fonds publics d’investissement faisant appel à l’épargne des ménages[17]. Considérons la seconde (qui peut s’inspirer de la pratique de certains « fonds souverains ») : ces fonds publics prennent donc des parts de capital dans telle ou telle entreprise publique, mais peuvent aussi les échanger entre eux sur un marché de gré à gré (une sorte de private equity), qui ne passe par la Bourse, et, comme leurs opérations sont plus légères et plus épisodiques, ils n’ont pas besoin, pour rémunérer les épargnants, d’exiger des entreprises une rentabilité financière comparable à celle des fonds d’investissement privés[18]. Un seul problème n’est pas résolu : celui non pas des offres publiques d’achat, mais celui des offres publiques d’échange en direction des entreprises privées, car ces dernières supposent des échanges d’actions, donc des aliénations de capital public. Il n’est pas sûr que ces OPE soient indispensables[19], mais cela pourrait nous conduire à une dernière solution : celle d’entreprises mixtes, où le capital privé pourrait représenter jusqu’à la moitié du capital. Il ne faut pourtant pas que l’entreprise publique en perde tous ses atouts : la rentabilité financière doit rester plus modeste (tout en restant suffisante pour attirer des investisseurs intéressés par ses avantages, notamment par sa stabilité) et la démocratie d’entreprise ne doit pas en souffrir. D’où la proposition que j’ai faite du maintien d’une forte participation des salariés à la gestion, qui devraient en particulier posséder au moins un tiers des voix délibératives, et disposer des mêmes informations que les autres administrateurs[20].

Non seulement ce secteur public ou semi-public peut donc être parfaitement viable, mais encore c’est le moyen pour que la production n’échappe pas à tout contrôle de la part de la puissance publique. Ce qui ne veut pas dire que celle-ci va s’en servir comme instrument de ses politiques publiques, ainsi qu’on le pensait autrefois. La planification doit s’exercer en ce domaine de manière indirecte, purement incitative, et neutre (sans privilégier une entreprise plutôt qu’une autre).

Mais ce n’est pas là, selon moi, le meilleur avenir du socialisme. Avec ces entreprises publiques ou semi-publiques, nous restons proches d’un capitalisme d’Etat, qui aurait certes l’immense avantage de la stabilité de l’actionnariat et de ne plus être dominé par la finance capitaliste de marché (imposant la maximisation de la « valeur actionnariale », cf. plus loin), mais qui ne comporte que quelques éléments de socialisme. Les travailleurs sont associés à la gestion, mais ne sont pas maîtres de leurs entreprises.

Un secteur d’entreprises socialisées

Je voudrais donner ici un rapide aperçu de ce que pourrait être un nouveau secteur de l’économie, reposant pleinement sur la démocratie d’entreprise.

Sa logique serait à l’opposé de la logique capitaliste : au lieu que ce soit le capital qui loue le travail, c’est le travail qui louerait le capital. Et le principe d’optimisation ne serait plus la maximisation des revenus du capital, mais celle des revenus du travail (un fois payés les intérêts des crédits et les impôts).

Le système s’inspire des coopératives de production, en visant à surmonter leur éternelle faiblesse, la difficulté de se financer sans faire appel à des investisseurs extérieurs. Dans une phase de transition, les coopérateurs apporteraient encore des capitaux propres, mais, une fois le système développé, les capitaux propres pourraient être remplacés par des ressources longues venant du crédit bancaire[21]. Les entreprises seraient donc financées par des banques elles-mêmes coopératives. Et ces banques dédiées, qui feraient appel à l’épargne des ménages, seraient elles-mêmes surveillées par un Fonds public d’investissement leur accordant, en fonction de la qualité de leur gestion, d’autres ressources d’épargne venant d’une partie des intérêts versés par les entreprises[22]. Je ne peux entrer ici dans plus de détails, mais pourquoi parler d’entreprises « socialisées » ?

D’abord parce le financement de l’investissement nouveau est socialisé à travers ce versement d’intérêts au Fonds via les banques : chaque entreprise aide ainsi indirectement au financement des autres. Ensuite parce que, pour limiter les risques pris par les banques, les entreprises cotiseraient à des organismes de conseil, comprenant des professionnels de la branche, et à des organismes de cautionnement mutuel des crédits. Enfin parce que les entreprises de ce secteur financeraient, également par des cotisations, d’autres services communs, notamment de formation à la gestion. Toutes ces dispositions sont inspirées des institutions de financement solidaire et des réseaux de coopératives.

Mais la socialisation ne s’arrête pas là. L’ensemble des entreprises socialisées se doterait de règles communes en matière de gestion et de rémunération des travailleurs, des règles néanmoins assez souples pour leur laisser une certaine latitude. Par ailleurs les entreprises seraient reliées par des réseaux socialisés d’information, auxquels elles devraient communiquer un grand nombre de données. C’est ainsi tout un savoir qui est partagé, et qui aide chaque entreprise à mieux se gérer, à mieux connaître les besoins des consommateurs, à améliorer sa technologie. En un mot la coopération vient contrebalancer la concurrence et la solidarité prévenir et limiter les échecs. Les consommateurs disposeraient grâce aux réseaux d’information de toutes sortes d’informations (sur la nature des produits, sur les conditions sociales de leur production, sur les marges des entreprises etc.) qui rappellent les pratiques du commerce équitable, et de moyens de faire connaître leurs avis et leurs demandes, comme tentent de le faire déjà aujourd’hui des associations de consommateurs.

La rupture est ainsi profonde avec le capitalisme, sous toutes ses formes, y compris le capitalisme d’Etat. Le secteur socialisé fonctionne avec ses propres moyens, sans recourir aucunement aux marchés financiers. Et l’ambition est grande : le secteur comportera aussi de très grandes entreprises, capables de s’internationaliser. Il ne faut pas se dissimuler pourtant que la démocratie d’entreprise (un homme/une voix) devient difficile avec le changement d’échelle et avec le dépassement du cadre national : il ne sera pas facile pour des travailleurs d’autres pays de devenir des coopérateurs, d’envoyer des représentants à de vastes assemblées générales de groupe, de s’insérer dans des réseaux d’information transfrontières[23]. Cette mondialisation là supposera bien des formules intermédiaires, bien des étapes. Au moins ouvre-t-elle une voie inexplorée, une voie d’avenir vers une véritable internationalisation du travail, et non du capital.

Un secteur capitaliste à réformer en profondeur

Le nouveau socialisme comportera évidemment un grand nombre de petites entreprises privées : coiffeurs, petits commerçants, artisans etc. ne seront ni des fonctionnaires, ni des coopérateurs. Mais qu’en sera-t-il des entreprises capitalistes ? Il se peut qu’une crise majeure du capitalisme financiarisé entraîne sa décomposition rapide : un effondrement boursier rendrait les actions les entreprises cotées en Bourse invendables, d’autres entreprises seraient en grande difficulté dans un contexte général de forte récession, et il n’y aurait alors plus d’autres solutions que le rachat à bas prix par les salariés, par l’Etat ou des fonds publics, ou, si un secteur socialisé avait pris de l’essor, la transformation de ces entreprises en entreprises socialisées (les actions devenant de simples titres participatifs). Ce scénario n’est plus à exclure, tant les facteurs de crise se sont accentués et multipliés : un caractère de plus en plus systémique des crises lié à l’intensification de la mondialisation, les déséquilibres structurels de la première puissance économique mondiale, la raréfaction des ressources naturelles (l’eau en particulier), la hausse des prix des produits alimentaires (qui vient d’entraîner des émeutes de la faim), les effets environnementaux de l’urbanisation et leurs coûts induits, les catastrophes climatiques, déjà en nombre croissant et encore plus menaçantes à l’avenir, selon l’intensité du réchauffement climatique[24]. La crise toucherait tous les pays, mais davantage ceux qui sont allés le plus loin dans la voie de la financiarisation et où l’Etat est le plus faible. Néanmoins ce n’est pas là l’hypothèse la plus probable dans un avenir rapproché. Le capitalisme financiarisé n’est pas près de s’autodétruire. C’est pourquoi on ne saurait se désintéresser d’une réforme du capitalisme pour le soustraire à la domination de la finance de marché et protéger la société des méfaits d’une globalisation débridée.

Je ne dirai que quelques mots de mes convictions sur un sujet aussi difficile et aussi capital. Si le capitalisme financiarisé connaît aujourd’hui une crise de grande ampleur, ceci est lié in fine à l’extraction de la valeur actionnariale, à la circulation effrénée des capitaux flottants, à l’excès de liquidités. Quand les investisseurs institutionnels et les grandes banques internationales[25]exigent des entreprises où ils investissent une rentabilité financière (un rendement des capitaux propres) de 15% ou plus, alors que l’économie mondiale croit à un rythme moyen de 4%, cette finance de marché[26], qui a pris des dimensions gigantesques, bouleverse le monde capitaliste lui-même : elle pousse la grande entreprise à se concentrer sur une partie la chaîne de valeur (le « cœur de métier »), à se décomposer en filiales pour en faire des centres de profit autonomes (et les céder à l’occasion), à délocaliser de plus en plus loin ses établissements pour réduire les coûts salariaux, à sous-traiter le plus d’activités possible pour abaisser des coûts. En drainant indirectement[27] de la valeur tout le long de la chaîne, la grande entreprise pèse notamment de tout son poids sur les autres entreprises capitalistes, et, par voie de conséquence, sur leurs salariés, sur leurs conditions d’emploi, de travail et de salaire. Un autre effet de la finance de marché est ce qu’on appelle « le court-termisme » : l’exigence de rendements réguliers menace l’investissement de long terme, et la grande entreprise elle-même est toujours menacée d’OPA ou d’OPE, à travers des propositions alléchantes faites au capital flottant. Par ailleurs la finance de marché présente un certain nombre de travers qui lui sont propres : l’instabilité chronique (liée aux comportements « mimétiques » et aux « prophéties auto-réalisatrices »), la corruption structurelle (manifestée par les scandales récurrents), les erreurs d’appréciation  (liées à une analyse essentiellement financière). Enfin elle représente un énorme prélèvement sur l’économie réelle, celle qui produit des biens et des services – bien plus élevé que celui de la finance de crédit, qu’elle met d’ailleurs toujours plus à contribution (ce sont toutes les opérations financières réalisées à crédit, ce qui entraîne une inflation des liquidités).

Il fallait rappeler tout cela, même très succinctement, pour comprendre combien les remèdes généralement proposés, des plus homéopathiques aux plus résolus[28], sont forcément de courte portée, voire inopérants, tant qu’ils ne touchent pas à l’architecture générale du système. En outre ils se heurtent ou se heurteront à la résistance des investisseurs institutionnels, des banques, et des Etats les plus en pointe dans la mondialisation financière, d’autant plus difficile à vaincre qu’ils réclameraient une entente et une coopération internationales, dans un contexte d’ouverture des marchés. C’est pourquoi certains ont proposé une réforme beaucoup plus profonde, beaucoup plus radicale, et qui pourtant serait plus facilement réalisable, car elle pourrait être mise en œuvre à une échelle nationale ou régionale. Dans ses grandes lignes elle consisterait, par des mesures législatives et fiscales, à favoriser un actionnariat stable, mieux à même de suivre la marche d’une entreprise et de se projeter sur le moyen et le long terme, et des marchés de gré à gré tout en les encadrant. Tout cela reviendrait en quelque sorte à asphyxier la finance de marché en la privant de son oxygène, ces transactions au jour le jour et même à tout instant sur les actions et leur dérivés. En même temps la circulation mondiale des capitaux pourrait être freinée par des taxes ad hoc, canalisée par le contrôle des changes sur certaines opérations, limitée par un retour à des parités fixes modulables entre les monnaies. Au bout du compte cette nouvelle régulation du capitalisme ne le transformerait certes pas en capitalisme social, mais serait quand même plus favorable aux salariés : elle redonnerait à des gouvernements progressistes des marges de manœuvre (notamment grâce au produit des taxations) et rendrait les propriétaires et les dirigeants d’entreprise plus soucieux d’entretenir des rapports stables avec leurs salariés, quitte à leur concéder quelques contre-pouvoirs (présence de représentants des salariés dans les conseils d’administration, rôle accru des comités d’entreprise etc.).

Vers une nouvelle alliance

Actuellement la gauche est partagée, nous l’avons dit, entre deux courants opposés : celui qui refuse le capitalisme (et, en attendant, lutte désespérément contre tous les coups portés au monde du travail, sans parvenir à inverser le mouvement) et celui qui considère que la seule position réaliste est de l’accepter en le modérant (par des mesures telles qu’elles n’effarouchent pas les investisseurs, et par un peu de redistribution). Deux stratégies qui sont perdantes et qui empêchent de faire l’unité. Je crois qu’il faudrait faire les deux choses à la fois : soutenir une réforme en profondeur du capitalisme et ouvrir de nouvelles voies vers le socialisme. Il n’y a rien de contradictoire dans cette stratégie. Bien au contraire : une transformation structurelle du capitalisme et une régulation forte de la mondialisation constitueraient un environnement plus favorable pour un socialisme de marché, et un secteur capitaliste réformé pourrait même lui servir de concurrent utile. Sur le plan doctrinal il faudrait réaliser la jonction entre disons les néo-keynésiens et les économistes radicaux. Sur le plan des alliances de classe enfin, il n’y aurait nulle contradiction à chercher des soutiens à la fois dans les milieux populaires, dans les catégories intermédiaires et dans une fraction éclairée du patronat, celle précisément qui se sait écrasée par le capitalisme financiarisé. En termes politiques l’alliance pourrait aller d’une extrême gauche qui ne se contenterait plus de postures protestataires et de combats de retardement et un centre gauche qui ne désirerait pas se faire laminer ni se couper du monde du travail. Encore faudrait-il pour cela prendre toute la mesure d’une situation historique nouvelle et porteuse d’immenses dangers, tant pour les populations que pour la civilisation et la planète.

Tony Andreani

[1] Elle doit faire l’objet d’un vote lors d’une convention nationale du PS le 14 juin 2008.

[2] John Stuart Mill, un des grands penseurs du libéralisme classique, penchait pour les coopératives. Les économistes néo-classiques eux-mêmes, qui ont fait la théorie d’un marché pur et parfait, n’étaient pas forcément des apôtres de la propriété capitaliste (les entreprises pouvaient aussi bien être publiques, pourvu qu’elles jouent le jeu de la concurrence). On peut également relire aujourd’hui avec profit Walras, le père de la théorie de l’équilibre général, expliquant pourquoi les chemins de fer devraient devenir un monopole.

[3] Christophe Ventura les relève, tout en soulignant la spécificité de l’expérience vénézuelienne (une expérience d’à peine une dizaine d’années) et en mettant en garde contre la tentation de transposition à d’autres pays. Cf. « Pourquoi s’intéresser à la révolution bolivarienne/Nous ne sommes pas tous vénézuéliens », in Utopie critique, n° 43, 1° trimestre 2008.

[4] Il ne faut d’ailleurs pas mythifier cette période, qui fut aussi un âge de fer, comme en a témoigné le Mai 68 ouvrier.

[5] Cf Robert Charvin, « Infantilisation et insignifiance », in Utopie critique, n° 44, 2° trimestre 2008.

[6] Sur l’ampleur et la diversité de ces déssaisissements, cf. Refaire la politique, coordonné par Tony Andréani et Michel Vakaloulis, Syllepse, 2002.

[7] Robert Nozick, Anarchie, Etat et utopie, édition française, PUF, 1988. Cet étrange philosophe, qui s’opposait à toute atteinte aux « habilitations » de individus – c’est-à-dire à leurs droits de propriété, pourvu qu’ils ne fussent pas acquis par la violence – et considérait de ce fait l’impôt comme un vol, avait trouvé plus radicaux que lui : certains anarcho-capitalistes qui voulaient en finir avec l’Etat, y compris avec sa fonction de dire le droit.

[8] Cf. Frédéric Lordon, La démocratie à l’épreuve de la finance, in Refaire la politique, op. cit., p. 20-22.

[9] Partant, elle devra être d’une grande souplesse, à la différence de la planification de l’époque gaulliste, qui comportait des objectifs sectoriels précis (le charbon et l’acier, l’electronucléaire etc.), et qui était fondée sur une programmation linéaire (avec des corrections de trajectoire). Mais elle devrait bien jouer le rôle de « réducteur d’incertitudes » - ce qui, notons le, réduirait d’autant l’importance des marchés dérivés, qui sont des marchés de couverture ou d’assurance contre les risques.

[10] La Constitution vénézuelienne comporte la possibilité d’un référendum révocatoire concernant le Président de la République. Elle pourrait être utilisée aussi dans un régime parlementaire.

[11] La Commission  européenne a défini le service universel comme « un service minimum, dont la qualité est spécifiée et à un prix accessible ». C’était là la simple contrepartie à l’ouverture des services publics à la concurrence et à leur privatisation, destinée à assurer un minimum de cohésion sociale.

[12] Les libéraux ont bien d’autres arguments, mais facilement réfutables : l’entreprise privée serait toujours plus efficace que l’entreprise publique (les faits montrent au contraire que le bilan des privatisations en matière de services publics est en général négatif), et la concurrence serait le meilleur moyen de faire baisser les prix (dans certains cas, la concurrence est sans doute souhaitable, mais devrait se faire plutôt entre entreprises publiques).

[13] La Commission ne peut réclamer la privatisation (les traités l’interdisent), mais elle peut exiger que l’entreprise publique soit gérée comme une entreprise privée (selon le test de « l’entrepreneur avisé »), faute de quoi il y aurait aide d’Etat déguisée. Il n’y a en réalité aucune aide d’Etat si l’entreprise n’est pas subventionnée.

[14] On cite le cas d’EADS pour montrer les difficultés des co-entreprises. Mauvais exemple, car il s’agit d’une entreprise privée, où l’Etat français détient bien des parts du capital, mais en a délégué la gestion à Lagardère. D’Etat à Etat il peut certes y avoir des tensions si les modes de gestion diffèrent, mais elles sont plus faciles à résoudre une fois les règles du partenariat établies.

[15] Mais il y a, bien sûr, d’autres moyens pour une entreprise de gagner en productivité (économies d’échelle, synergies) que la transnationalisation : groupements d’intérêt économique, formes diverses de coopération.

[16] Ce fut la raison principale pour laquelle un grand nombre d’entreprises d’Etat chinoises furent introduites en Bourse – et non une conversion idéologique. Il existe néanmoins aujourd’hui dans ce pays un fort courant qui pousse à la privatisation des entreprises publiques et à la financiarisation du système économique.

[17] Cf. les modèles de socialisme de Pranab Bardhan et John Roemer et leur brève présentation dans mon livre Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, p. 56-58, Syllepse, 2004. Dans le modèle de Roemer, les citoyens reçoivent de l’Etat des « bons », qu’ils peuvent convertir en « actions » (porteuses de dividendes) et confier à des gestionnaires publics, mais le financement reste uniquement bancaire.

[18] L’Etat français se comporte au contraire comme un actionnaire comme les autres. Le niveau des dividendes (dividende/résultat net) prélevés est, dans les entreprises où il est minoritaire, mais aussi où il est majoritaire, comparable à celui des entreprises du CAC 40. C’est seulement là où il est seul actionnaire ( La Poste, la SNCF et la RATP) que ce niveau est resté très inférieur.

[19] Elles donnent souvent de fort mauvais résultats, surtout dans le cas d’offres « hostiles » (nous souhaitées par la direction de l’entreprise absorbée).

[20] La présence de représentants des salariés au sein des conseils d’administration est prévue par la législation de plusieurs pays européens en ce qui concerne même des entreprises privées, mais elle ne se traduit pas en général par un pouvoir effectif.

[21] L’autofinancement (pour l’investissement net) devrait disparaître pour éviter que l’accumulation privée de capital ne fausse la concurrence entre les entreprises. Mais, dans un souci de réalisme, on peut admettre la constitution de réserves obligatoires, comme dans les coopératives actuelles.

[22] C’est là l’un des variantes du modèle de socialisme associatif que j’ai proposé, en m’inspirant de divers modèles de socialisme autogestionnaire, dans Le socialisme est (a) venir, tome 2, op. cit.

[23] C’est là le problème rencontré par le grand groupe des coopératives de Mondragon. Sur les plus de 80.000 travailleurs de ce groupe devenu une multinationale en pleine expansion, à peine la moitié sont des coopérateurs, et ils le sont dans le pays d’origine.

[24] Nicholas Stern, un économiste britannique, a tenté la première estimation chiffrée d’un réchauffement de 4° d’ici à 2050 : 5.500 milliards d’euros, soit le coût total de la crise de 1929.

[25] Elles sont devenues, à côté de leur rôle traditionnel de banques de détail fournisseuses de crédit aux entreprises et aux ménages, de grandes banques d’affaires opérant sur tous les marchés.

[26] On distingue la finance de marché (principalement celle qui est liée au marché des actions, des obligations et des titres de trésorerie) de la finance de crédit (celle qui est liée au crédit fourni par les banques aux ménages et aux entreprises). Mais cette dernière a généré un nouveau marché, celui des titres de crédit, qui ont été au cœur de la crise des subprimes (crédits immobiliser à hauts risques).

[27] Ce mécanisme ne peut se comprendre qu’en passant à l’échelle macroscopique : c’est parce que les moyens de consommation sont payés en dessous de leur valeur (cumulée) que la valeur du salaire en général (du plus bas au plus élevé) est abaissée, ce qui libère une plus grande marge pour les profits en général (la grande entreprise en prend une part plus grande en sous-payant ses propres intrants).

[28] En voici une liste, non exhaustive : améliorer le contrôle prudentiel des banques, mieux organiser les marchés, dont celui des titres assis sur des crédits, superviser les agences de notation, séparer la banque de détail de la banque d’affaires.


27 avril 2010

Le changement climatique impose la planification

Le changement climatique impose la planification

Les prévisions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (le GIEC) se font de plus en plus précises et de plus en plus alarmantes : la température de la planète pourrait augmenter d’ici à la fin du siècle de 1,4 à 5,8 °C, sinon plus[1]. Le climat pourrait même s’emballer dans les prochaines années, ce qui déboucherait sur des catastrophes majeures : modification des territoires, migrations massives de populations, accidents climatiques destructeurs. Un accord semble se réaliser sur le fait que, au-delà d’une élévation de la température de 2 à 3 degrés, il sera impossible de stabiliser la situation. Pour y parvenir, il faudrait, toujours selon les mêmes experts, diviser par deux les émissions de gaz à effet de serre en 50 ans,   celles des pays développés, les principaux responsables de ces émissions, devant être divisées par 4[2]. Le G8 en a convenu en 2008 en posant « l’objectif d’atteindre une réduction d’au moins 50% des émissions mondiales en 2050 », ce qui implique une baisse de 80% pour ses membres mais aussi une baisse dans les grands pays du Sud.

Le problème ne pouvant plus être ignoré, la réponse des défenseurs du « développement durable » – c’est-à-dire tel qui n’obère par l’avenir des générations futures - a été de faire confiance au progrès technologique pour réduire les émissions (en diminuant notamment « l’intensité carbone » des consommations énergétiques) et pour en combattre les effets (par le piégeage du carbone dans des « puits »). On sait aujourd’hui que ces solutions, même si elles étaient mises en œuvre de manière efficace, ne suffiront pas. La baisse de l’intensité carbone est minime, alors qu’il faudrait la réduire seize fois. Les possibilités maximales de piégeage du carbone ne dépasseront pas deux tiers des émissions. Il faut donc faire plus et autre chose, remettre en question des pans entiers de la croissance, et il faut s’en donner les moyens.

Face  un défi pour l’humanité tout entière aussi colossal, et à l’extrême urgence d’y faire face, la planification semble donc s’imposer, tant au niveau national qu’au niveau international. Mais elle est si contraire aux intérêts des grandes firmes et à l’idéologie néo-libérale qu’elle va être réduite au strict minimum. Les pouvoirs politiques ont certes admis qu’il fallait désormais fixer des objectifs de réduction, mais ils ont choisi de confier en grande partie à un marché spécifique le soin de les atteindre, puisque l’action de l’Etat est considérée par principe comme inefficace. Tel est le sens du protocole de Kyoto, tant vanté par les gouvernements qui l’ont signé et par…de nombreux écologistes eux-mêmes. Les Etats-Unis devraient rallier ce mécanisme, la nouvelle administration américaine ayant lancé la procédure législative devant conduire à un marché des émissions.

La solution de la question climatique par le marché des droits à polluer

Le protocole de Kyoto, lancé en 1997, concrétisé par les accords de Marrakech en 2001, entré en vigueur en 2005, ratifié par 172 Etats, n’a abouti qu’à une ambition très modeste relativement à ses objectifs de départ (une baisse de 5,2 % des émissions de CO2[3] par rapport à 1990). Comme certains Etats (dont les Etats-Unis) ont refusé de le signer, la baisse ne concernait plus que 2,8% des rejets mondiaux, et comme elle a été en partie réalisée avant la signature, l’objectif s’est réduit à une baisse de 0,16 % pour la période qui va de 2008 à 2012. En ce qui concerne tous les pays, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 29% depuis 1990[4].

Les Etats développés devaient faire les plus gros efforts, puisqu’ils sont les plus gros pollueurs. L’Union européenne ayant accepté une diminution de 8%, ses Etats ont été invités par la Commission à définir des quotas d’émission (ou permis d’émettre), et à les attribuer à leurs principaux exploitants. Ce que la France, par exemple, a fait pour 1124 installations, dans le cadre de son Plan d’attribution. Ensuite c’est au marché de jouer. Quel est donc ce marché spécifique qui doit permettre de le réaliser ?

Chacune des institutions ou entreprises concernées par le Plan doit équilibrer son « bilan carbone » : si elle dépasse le quota alloué, elle doit acheter des parts de quotas, si elle reste en deçà, elle peut en vendre. Or, si l’on ne trouve pas facilement des vendeurs qui n’auront pas consommé tout leur quota, il y a un autre moyen de se procurer des « crédits » carbone, c’est d’acheter des certificats de réduction d’émissions effectuée pour le compte de tiers, et par là de compenser ses excès par quelque chose qui ressemble, comme le dit ironiquement Aurélien Bernier, aux indulgences papales.

Ces réductions d’émissions peuvent être obtenues en mettant en œuvre des technologies plus propres dans d’autres pays classés comme développés (c’est le mécanisme dit de « mise en œuvre conjointe ») ou dans des pays classés comme sous-développés (c’est le mécanisme dit « de développement propre »). Voilà qui crée un marché nouveau pour nombre de grandes firmes : celui des « crédits de réduction d’émissions », désormais vendables comme toute autre marchandise.

Sur ces bases se met en place le « marché carbone ». On a d’abord la surprise de constater que les principaux acheteurs de crédits d’émission sont non les entreprises, mais les Etats, qui peuvent ensuite en attribuer à leurs entreprises, ce qui correspond à une forme de subvention, sur laquelle la Commission européenne cette fois ne trouve rien à redire. Seconde surprise : ils les achètent surtout pour leurs institutions (installations publiques, hôpitaux, universités, qui possèdent des chaufferies ou des réseaux de chaleur dont la taille conduit à les inscrire dans le plan national d’allocation des quotas). Les vendeurs sont souvent des firmes qui ont développé des technologies propres dans le pays ou dans d’autre pays[5], par exemple Areva ou EDF (et souvent s’en sont réservé les droits de propriété intellectuelle). Entre les acheteurs et les vendeurs se placent des intermédiaires, qui sont des fonds publics comme le Fonds européen du carbone géré par la Banque mondiale et la Banque européenne d’investissement, d’autres fonds publics ou des fonds semi-publics semi-privés de divers Etats européens gérés également par la Banque mondiale[6]. En France un autre intermédiaire est un fonds de carbone européen souscrit uniquement par des acteurs privés (banques et assureurs principalement) et géré par une filiale de la Caisse des dépôts et des consignations. Les échanges de crédits carbone s’opèrent pour moitié, pour les crédits issus de réductions opérées dans d’autres pays, à la City de Londres. Ils se font dans une nouvelle monnaie, la « monnaie carbone », reconnue internationalement depuis la ratification des accords de Kyoto, qui représente des unités d’émission (les unités de quotas, ou unités de quantités attribuées, les unités de réduction des émissions et les unités d’absorption, ces dernières étant générées par les puits de carbone)[7]. Mais nous ne sommes pas dans des balances-matières à la soviétique. La tonne de CO2 a un prix, qui se détermine sur le marché. Et ce prix est extrêmement variable, par exemple en fonction du cours du baril de pétrole ou du gaz, ou encore d’aléas climatiques, qui font varier les quantités d’émissions effectuées. Ainsi, lors de l’ouverture de la première Bourse européenne il s’est situé entre 15 et 20 euros, puis a chuté progressivement pour ne plus valoir fin 2007 que 2 centimes d’euros, avant de remonter à 15 euros, son prix actuel. Naturellement ce marché, comme tout marché de matières premières, fait l’objet d’une spéculation, avec ses traders qui jouent le prix de la tonne de CO2 à la hausse ou à la baisse. Voilà donc le grand moyen trouvé par les néo-libéraux pour faire diminuer les émissions de CO2 à l’échelle de la planète.

Les résultats de cette politique

Comme on pouvait s’y attendre, les résultats  ne sont pas du tout à la hauteur des ambitions déclarées. Ainsi l’Union européenne avait annoncé généreusement une réduction de 8% de ses émissions (par rapport à 1990), et celle-ci n’a été sur la période 1990-2004 que de 0,6%[8]. Entre 2005 et 2006 elles ont progressé de 0,8%, alors même que le marché du carbone commençait à prendre son essor. Evidemment, au prix de 2 centimes la tonne de CO2, les institutions et entreprises n’avaient guère de raison de faire des efforts d’économie : elles préféraient acheter des « indulgences ». Mais admettons que le prix remonte durablement, et qu’il devienne vraiment pénalisant de faire des excès. Le marché du carbone va fausser l’estimation des besoins et des résultats, et ceci pour un coût de fonctionnement très élevé.

Sur les marchés oligopolistiques, les grands acteurs font la loi (et font les grands profits). Dans le cas du marché carbone les allocations de départ (le capital de permis de polluer) devaient cependant être limitées, les gros pollueurs (entreprises et institutions) se voyant imposer des quotas plus stricts. Pour parvenir à les respecter, ils pouvaient acheter, on l’a vu, des certificats de réduction d’émission, pour des économies réalisées dans d’autres pays, dans les pays industrialisés qui polluaient beaucoup (c’était le cas de l’Europe de l’Est) et surtout dans les pays émergents gros émetteurs, auxquels on ne pouvait demander des efforts dont ils n’avaient pas les moyens. Le mécanisme de « développement propre » a ainsi surtout concerné le Brésil, l’Inde et la Chine, cette dernière (devenue en 2007 le pays le plus gros pollueur de la planète, devant les Etats-Unis) bénéficiant de 70% des certificats de réduction d’émission. Le principe est donc séduisant. Mais encore faudrait-il que tous les pays fassent l’objet de la même attention. Or seuls les pays qui présentaient des opportunités importantes pour les technologies propres ont été la cible des multinationales, les autres étant oubliés.

Sur les marchés capitalistes, sans même parler des marchés financiers, les transactions sont plus ou moins opaques et se prêtent à de multiples concussions (on en eu maint exemple à propos du pétrole, des minerais etc.). Or qui contrôle la réalité des réductions d’émissions ? En principe c’est une instance de l’ONU, le Bureau exécutif du Mécanisme de développement propre, mais, vu ses moyens limités, le contrôle est délégué à des cabinets privés d’audit, qui ne mettent généralement pas beaucoup d’empressement à vérifier les données et la méthodologie fournies par l’entreprise qui les présente.

Comme tout le système repose, en définitive, sur le prix de la tonne de CO2 qui se décide sur la Bourse du carbone, on y retrouve naturellement les mouvements spéculatifs qui affectent les autres marchés de matières premières : les comportements mimétiques des agents, donc les bulles spéculatives, les marchés dérivés de couverture (les achats se faisant souvent à terme), les paris des traders et leurs bonus, même s’ils n’ont pas l’ampleur des mouvements spéculatifs que l’on trouve sur les marchés financiers, qui portent sur le capital fictif des titres.

Enfin force est de constater que ce système de la finance carbone est extrêmement coûteux. Multipliant les vendeurs et les acheteurs, les intermédiaires et les acteurs boursiers, il empile les coûts de transaction et absorbe sa part de la richesse sociale pour un résultat médiocre, voire dérisoire.

Cela n’empêche pas ses thuriféraires de déclarer non seulement que c’est le seul système efficace, mais encore qu’il devrait être généralisé.

On le sait, les discours sur l’environnement tendent à reporter une grande partie de la responsabilité vers les consommateurs eux-mêmes, invités et incités en permanence à modérer celles de leurs consommations qui accroissent, directement ou indirectement, les émissions de CO2 : il leur faut mieux isoler leurs habitations, consommer moins d’essence ou de mazout, surveiller leur consommation d’électricité ou de gaz etc. Fort bien, mais ce ne sont pas eux qui sont les principaux responsables des émissions à effet de serre, mais de loin les producteurs, les transporteurs, et les distributeurs, qui offrent des produits impliquant une grande consommation d’énergie, surtout quand ceux-ci viennent des quatre coins de la planète. Or la plupart ne sont pas touchés par les quotas. Néanmoins ce qui a été envisagé, c’est d’étendre le mécanisme des permis d’émission aux consommateurs eux-mêmes.

Ceux-ci se verraient affecter, dès l’âge de 16 ans, des quotas individuels, et devraient se comporter comme les entreprises : s’ils les dépassent ils achèteraient sur le marché du carbone des crédits correspondant à ces dépassements, s’ils restent en deçà, ils pourraient les vendre. Chaque consommateur deviendrait ainsi un petit porteur d’une sorte de portefeuille de titres, et, s’il suit attentivement le cours de la tonne de CO2 (ou s’il en confie la gestion à un fonds), pourrait même faire des profits. Par ailleurs, comme sur le marché des actions, les individus seraient inégalement dotés : comme le note Aurélien Bernier, « avec un tel dispositif il vaut mieux être ingénieur à Barcelone et habiter près de son lieu de travail que chômeur à Lille, propriétaire d’une vieille Renault 5 et locataire d’une maison mal isolée »[9].


La planification qui devrait s’imposer

La planification incitative dispose de toute une gamme de moyens d’intervention, qui ont depuis longtemps fait la preuve de leur efficacité : taux variables de fiscalité, taux différentiels d’intérêt (ce qu’on appelle les « crédits bonifiés »), conditions d’attribution des commandes publiques ou des aides publiques, contrôle de certains prix. Tous ces moyens pourraient facilement être mis en œuvre dans le domaine de la politique environnementale.

Le principe d’une planification en matière d’émissions de CO2 consiste à fixer des objectifs de réduction, ce qui suppose un inventaire aussi complet que possible des émissions. A partir de là, il ne s’agit pas d’accorder des «permis de polluer » correspondant aux objectifs, mais de fixer des normes à respecter. Et le moyen le plus simple pour inciter à les respecter est celui de la taxation, qui a en outre l’avantage de pouvoir être progressive. La taxation de la tonne de CO2 peut être dissuasive, mais elle doit générer aussi des recettes, qui seront alors utilisées pour accélérer la mise en œuvre de technologies plus propres ou de soutiens à des secteurs à moindre dépense énergétique, tels que le réseau ferré ou la rénovation des logements urbains (c’est le second volet du Plan). Aurélien Bernier a ainsi calculé que si l’on faisait payer aux sites concernés par le Plan français d’attribution des quotas une taxe de 30 euros par tonne émise pour les 90 premiers pour cent, puis de 100 euros pour les 10 derniers pour cent, les recettes générées s’élèveraient à 5 milliards d’euros. Il suggère aussi qu’une partie des recettes pourrait être restituée à l’entreprise émettrice pour qu’elle se dote, sans dépasser un délai légal, de nouveaux moyens pour réduire ses émissions. On voit que ce mécanisme de taxation est infiniment moins compliqué que l’immense usine à gaz (c’est le cas de le dire) du marché des droits à polluer, et certainement plus efficace. Mais à une double condition : il faut que la taxation soit réellement dissuasive, et que son produit serve à mettre en œuvre et impulser des solutions alternatives. Ce qui n’est pas du tout le cas de la taxe carbone préparée aujourd’hui par le gouvernement français, et qui suscite, à juste titre, de fortes oppositions. Disons-en quelques mots.

Une taxe de 17 euros par tonne de CO2 serait prélevée sur la consommation par les ménages de produits pétroliers (ce qui correspondrait à une augmentation de 4 centimes d’euro sur le prix du litre de super sans plomb et de 8% sur le fioul domestique). Comme le gouvernement se refuse à la présenter comme un nouvel impôt (venant s’ajouter à l’énorme taxe déjà existante sur les produits pétroliers), elle serait restituée aux ménages sous la forme d’une réduction d’impôt sur le revenu ou bien d’un « chèque vert » (pour tous ceux qui ne sont pas assujettis à cet impôt). Les ménages qui n’ont pas accès aux transports en commun recevraient une compensation supplémentaire (de 13 euros par personne). On voit tout de suite que cette taxe, de par son montant, est très faiblement dissuasive, et on se demandera comment elle peut simplement l’être si elle est compensée. La réponse est que les gens économiseront, d’une manière ou une autre, sur leur consommation de manière à gagner finalement quelques euros grâce à la compensation. C’est là un raisonnement d’économistes, mais peu de personnes feront un calcul aussi alambiqué. Si bien que la taxe ne sera pas dissuasive du tout - et il en ira de même si la taxe monte en puissance, mais reste intégralement (du moins en principe) compensée. Une véritable politique incitative devrait donc comporter une taxe bien plus élevée, et sans compensation, sauf pour ceux dont les faibles revenus et les conditions de travail ou de vie ne leur permettent aucun choix. Mais elle ne sera incitative que si tous les citoyens ont le choix, si, par exemple, ils sont fortement aidés (au moins par un système de bonus-malus) à changer leur véhicule ou leur chaudière pour des appareils bien moins polluants, ou si les transports collectifs sont grandement développés. Ce précisément à quoi devrait aller le produit de la taxe. On voit que celle-ci, par elle-même, ne sert à rien, ou à pas grand-chose, si des solutions alternatives ne sont pas développées et mises à la portée de tous, et ceci appelle une véritable planification.

De toutes façons les consommateurs ne sont pas les plus gros émetteurs de CO2, mais les entreprises. Or la taxe leur serait également appliquée (exception faite pour celles soumises, comme on l’a vu, à des quotas d’émission), mais elle serait, ici encore, compensée, et même plus que compensée, par des allègements de la taxe professionnelle[10]. De ce fait le mécanisme sera fort peu incitatif, même si l’on peut penser que les entreprises (du moins les grosses) seront plus habiles que les ménages à faire un calcul gagnant en allégeant leurs consommations. Mais il y a pire : les entreprises auront tendance à reporter sur le prix de leurs produits le surcoût résultant de la taxe, si bien que, à moins d’instaurer un contrôle des prix au reste impossible à opérer[11], ce seront les consommateurs finaux qui paieront finalement la taxe. Seule la concurrence qu’elles se livrent pourrait alors avoir un petit effet incitatif. Pour que la taxation ait des effets notables sur les choix des entreprises, il faudrait qu’elle ne soit pas compensée et que, comme dans le cas des ménages, elle s’accompagne de solutions alternatives, ce qui veut dire, tant que celles-ci ne sont pas moins chères, d’un fort subventionnement de ces solutions, alimenté par la taxe, mais aussi par d’autres sources, telles un prélèvement sur les profits des entreprises pétrolières. Une partie de la taxe pourrait également être reversée aux entreprises, mais sous des conditions cette fois contrôlables (ce serait d’ailleurs l’équivalent d’un subventionnement). En conclusion, on voit à nouveau que la taxe ne sert à rien si elle ne s’inscrit pas dans une planification d’ensemble, visant aussi le long terme, car les solutions alternatives (utilisation d’énergies renouvelables par exemple, ou voiture électrique) demandent de lourds investissements et du temps[12].

Mais il y a, à côté de la taxe, des instruments complémentaires pour la mise en œuvre du plan de réduction des émissions de CO2. On peut agir par l’intermédiaire des commandes publiques, en introduisant des critères environnementaux, dont celui de la quantité d’émissions des gaz à effet de serre, dans la sélection des prestataires. Quant on sait que les commandes publiques représentent aux alentours de 15% du PIB, on voit l’efficacité potentielle de la mesure – une mesure aujourd’hui contrecarrée par les traités européens, qui, en imposant la règle de la concurrence sans entraves, donc de la non-discrimination en raison de la nationalité de l’entreprise, favorisent les prestataires des pays pratiquant le moins-disant environnemental, comme ils pratiquent le moins-disant social et fiscal. Un autre levier d’action consisterait à conditionner les aides publiques, qui sont un autre pilier de la planification, à des conditions d’amélioration du bilan environnemental des entreprises, dont la réduction des émissions à effet de serre. Aurélien Bernier note que le total des aides publiques s’élevait en France à 65 milliards d’euros – plus que le budget de l’Education nationale : ce levier d’action peut donc être lui aussi puissant. Certains prix pourraient aussi être administrés, quand on constate que les incitations fiscales à la consommation d’énergie propre (par exemple des réductions d’impôt pour l’utilisation de panneaux solaires) ne servent qu’à augmentation la marge des fournisseurs : « En reprenant l’exemple des équipements solaires, il est très facile d’imposer un prix maximum au-delà duquel le matériel ne pourra recevoir aucune subvention »[13].

On n’évoquera pas ici les moyens de rendre la planification démocratique, mais on s’arrêtera sur un dernier obstacle, qui vaut pour toute forme de planification nationale : le libre-échange au niveau du commerce international. A quoi bon taxer les producteurs du territoire national s’ils peuvent produire à l’étranger, sans respecter aucune norme ou en se satisfaisant de normes très basses, et réimporter librement leurs produits dans le pays, ou si les producteurs étrangers peuvent sans restriction inonder le pays de marchandises produites dans les mêmes conditions, les uns et les autres concurrençant sévèrement les produits locaux ? Il faut aussi considérer les effets du transport sur les émissions de CO2. Prenons l’exemple de la fraise produite en Andalousie, au Maroc ou plus loin encore : elle contribuera bien davantage que la mandarine provençale à l’émission de gaz à effet de serre, parce qu’elle aura représenté plus de consommation de gazole ou de kérosène pour la transporter. Le libre-échange est ainsi le moyen le plus sûr pour faire prévaloir le moins-disant environnemental. Il est donc nécessaire de rétablir les conditions d’un juste échange, d’une concurrence « non faussée », en taxant les importations selon les mêmes normes que les produits domestiques et en taxant le transport (dans l’exemple il pourrait y avoir une taxe kilométrique). La planification impose une forme de protectionnisme à finalité environnementale, dans l’intérêt du pays comme dans l’intérêt de la planète.

Mais ce protectionnisme se heurte à une difficulté majeure : comment imposer de fait à des pays en voie de développement des normes qui freineront ou empêcheront leur développement ? Même les concepteurs du protocole de Kyoto ont dû en convenir, et c’est pourquoi ils ne les ont pas inclus dans la liste des pays devant s’engager sur des objectifs quantitatifs de réduction des émissions, le « mécanisme de développement propre » étant censé les aider en ce sens. La taxation est pourtant l’instrument le plus efficace pour les conduire à relever leurs normes si une partie au moins (à négocier) du produit de la taxe leur est reversée, accompagnée de contrôles adéquats, guère plus compliqués que ceux requis par la validation des certificats de réduction d’émissions. Et ces « transferts compensatoires » auraient un avantage supplémentaire : ils « généraliseraient par exemple l’exigence chinoise qui veut que les projets soient conduits pas des entreprises locales ou des entreprises conjointes dont les capitaux étrangers sont minoritaires, de façon à réellement créer du développement utile au pays »[14].

Aller aux racines du mal

Si la planification s’impose pour réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre (et faire face aux autres problèmes environnementaux), elle ne fera que s’attaquer aux effets de ce qu’on appelle « le modèle de développement ». Et ne faut-il pas mettre en cause la croissance elle-même ?

On n’abordera pas ici l’ensemble du problème, qu’il faut évidemment relier au mode de production capitaliste qui génère un certain type de croissance. Ici nous voudrions nous attacher à la question du mode de consommation lui-même, et c’est ici que l’on va retrouver la nécessité d’une nouvelle planification, celle des revenus.

Il faudrait se souvenir des analyses de Jean Baudrillard[15] à l’époque où il contestait, avec tout le puissant mouvement des années 1968, la société de consommation : ce que nous consommons, disait-il en substance, ce ne sont pas des objets, mais des signes, c’est-à-dire toutes ces marques sociales qui distinguent une classe sociale des autres, et qui sont en translation permanente (par exemple l’intérieur petit-bourgeois se surcharge au moment où celui des grands bourgeois s’épure, mais en jouant sur des matériaux nobles). Il faudrait se souvenir également des analyses de Pierre Bourdieu dans La distinction, quand il traquait tous les subtils moyens de classement qui se cachent dans les habitudes les plus ordinaires, y compris le choix des mets et la manière de manger[16]. Aujourd’hui Hervé Kempf a repris les analyses anciennes de Thorstein Veblen, qui, dans un ouvrage de 1899, soutenait que la plupart de nos besoins résultent de la rivalité mimétique qui pousse les individus à posséder plus que leurs semblables au sein de leur classe sociale, et ceux des classes inférieures à désirer ceux des classes supérieures. Par conséquent le mode de vie des hyper-riches suscite l’envie des riches, et les riches ceux des moins riches, et ainsi de suite, ceci particulièrement dans les sociétés modernes où les différences de statut se sont estompées au profit des différences de revenus. Par leur mode de vie ostentatoire et gaspilleur, les riches poussent toute la société à la surconsommation, et ainsi « détruisent la planète »[17].

Cette thèse nous semble fondamentalement juste, mais demande à être nuancée et complétée. Chaque classe sociale conserve ses habitus et sa culture propre, directement issus des conditions matérielles de son existence, mais il est bien vrai que l’effacement des statuts a brisé les cloisons étanches qui séparaient les classes sociales dans les sociétés pré-bourgeoises. A cela il faut ajouter que l’esprit compétitif que le capitalisme néo-libéral propage dans toute la société renforce la rivalité sociale. Surtout nous voudrions insister sur le nouveau rôle joué par la publicité et par le marketing dans la surconsommation. A l’époque de la production de masse, la publicité, encore sommaire, séparait, à travers tout un jeu de signes, ses clientèles sociales les unes des autres. Il y avait, par exemple, la voiture « populaire » et la voiture de luxe. A l’époque actuelle, où la production ne cesse de se différencier pour capter de petits segments de clientèle et les goûts les plus divers, le jeu des signes sociaux devient beaucoup plus confus et subtil à la fois. Par exemple l’écran plat ou le téléphone mobile ne sont plus des marqueurs de distinction, mais des objets apparemment neutres, qui ne se distinguent plus que par des raffinements (à la différence de la désormais célèbre montre Rolex, depuis qu’elle a été déclarée par le publicitaire Séguéla signe éminent de réussite). La thèse de Veblen se trouve donc renforcée par ce brouillage des signes, qui fait désirer au jeune chômeur de banlieue de mirifiques objets désormais neutralisés. Quant au marketing contemporain, il est évident qu’il pousse au gaspillage le plus insensé (il n’est que de voir la quantité de lessives exposées dans un supermarché, alors que ces produits sont quasiment les mêmes). Nous sommes bien passés de la « société de consommation » des années d’après guerre à la société d’hyperconsommation par l’entremise de ces technologies sociales. Et c’est une nouvelle « classe de loisir », une nouvelle nomenklatura dont la « lisière est invisible », dit Hervé Kempf, qui mène la danse (alors que la nomenklatura soviétique cachait soigneusement ses privilèges). C’est aussi celle qui s’oppose le plus vigoureusement à tout changement dans son train de vie, même s’il est aujourd’hui légèrement ébréché par la grande crise (des observateurs ont noté que des grands financiers de la City avaient licencié leurs promeneurs de chiens, abandonné les croquettes bio dont ils les nourrissaient, et même parfois vendu ces derniers ; ils ont noté aussi qu’ils avaient plus souvent congédié leurs maîtresses que les banquières leurs amants).

La planification des revenus

Ici encore le terme planification paraît un gros mot. Je l’emploie pour le distinguer des politiques de revenus qui se contentent de petits coups de pouce quand le bas peuple va mal ou quand il faut courtiser des couches de la classe moyenne. Je ne pense pas pour autant qu’il revient à l’Etat de définir nos besoins, sauf dans le cas des biens sociaux (fournis par les services publics) qui, comme base de la citoyenneté, relèvent de la délibération démocratique, qu’il s’agisse de leur périmètre ou de leur contenus. Les  biens privés, eux, ne devraient dépendre que du libre choix des individus, pourvu qu’ils incorporent aussi des finalités socialement désirables (traduites par des normes impératives et des incitations, par exemple à acheter des voitures plus « propres »). Le bon moyen pour désamorcer la rivalité mimétique et réduire la surconsommation consiste avant tout à agir sur l’échelle des revenus pour la resserrer. Il sera ainsi toujours possible à quiconque de se procurer des biens de luxe (un très grand écran plat, un bolide de sport, un appartement de standing) s’il en a les moyens, mais, avec un budget limité, il devra sacrifier d’autres biens et s’assurer que telle est bien sa passion.

Que faut-il donc faire pour combattre le rôle pernicieux de la nomenklatura, avec sa couche supérieure d’hyper-riches, dont l’avidité est sans limites sous l’effet de leur compétition interne ? La crise, en rendant brutalement illégitimes leurs revenus, fait en ce moment fleurir une série de propositions. Puisqu’il y a un salaire minimum, pourquoi ne pas fixer un salaire maximum ? On considère parfois qu’il reviendrait au même d’imposer les hauts revenus en augmentant fortement la progressivité de l’impôt, par exemple en créant une dernière tranche taxée à 80%, comme Roosevelt l’avait fait en arrivant au pouvoir en 1933. Je ne suis pas de cet avis, car l’impôt à ce niveau apparaîtra inévitablement comme un prélèvement indu à qui considère qu’il a légitimement gagné son revenu, alors que rien ne peut justifier des rémunérations exorbitantes, ni moralement ni économiquement. Ramener notamment les salaires des patrons à 40 fois le Smic, comme ce fut le cas avant la révolution néo-libérale, au lieu de 400 fois ou plus aujourd’hui, serait la moindre des choses - juste un petit pas vers ce que serait une distribution socialiste des rémunérations. Une autre proposition concerne l’héritage : puisqu’il est l’une des grandes causes de l’inégalité des patrimoines, pourquoi ne pas le supprimer ? Ici encore je pense que cette proposition serait très mal reçue par la quasi-totalité de gens, pour toutes sortes de raisons psychologiques. Dans ce cas, c’est la taxation fortement progressive qui serait préférable. Enfin, pour freiner la propension à la consommation ostentatoire et gaspilleuse, la planification utiliserait diverses mesures fiscales (notamment les variations de  l’impôt foncier ou des taux de TVA) et la publicité serait sévèrement réglementée, ainsi que les méthodes abusives de marketing.


Conclusion

Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut séparer les questions environnementales des questions économiques et sociales. La préservation de la planète, le contrôle du changement climatique, la sauvegarde de l’espèce humaine ne peuvent plus être le supplément d’âme du mode de développement. Comme le dit Aurélien Bernier, le « développement durable meurt lentement de ne pas avoir intégré cet impératif, d’avoir parié aveuglément sur la technologie et d’avoir entériné le remplacement du politique par la gouvernance ». Le capitalisme « vert », comme on l’a vu en examinant les mécanismes du marché des droits à polluer et leurs résultats, n’est pas la réponse. C’est à la politique de reprendre ses droits, et elle passe par une planification, non plus impérative certes (le système soviétique a fait la preuve de ses limites et de ses travers), mais puissamment incitative. Il faudrait sans doute un socialisme du XXI° siècle pour lui donner toute son ampleur, mais on devrait d’ores et déjà la remettre en vigueur (en commençant, par exemple, par ressusciter en France le Commissariat au plan supprimé par la droite et la Loi de plan tombée en désuétude). On a vu aussi que la prise au sérieux des problèmes environnementaux suppose un virage complet en ce qui concerne la répartition des revenus et de la richesse. Ce n’est plus seulement une question de justice sociale, c’est une question de survie. Tant que l’on pensera que l’objectif de sortie de crise est seulement de restaurer la croissance et de recommencer comme avant, avec un peu plus de régulation et une meilleure gouvernance, on continuera à aller dans le mur.


[1] Selon le 4° Rapport publié en 2007. Hervé Kempf souligne l’importance du changement d’ère que cela représenterait : « Moins de 3 degrés nous séparent de l’holocène, voilà de six à huit mille ans, une période très différente d’aujourd’hui ; de même la température de l’ère glaciaire d’il y vingt mille ans n’était que de 5 degrés inférieure à celle d’aujourd’hui » (Comment les riches détruisent la planète, Editions du Seuil, 2007, p. 15).

[2] L’essentiel de la documentation de cet article est emprunté au livre d’Aurélien Bernier, Le climat otage de la finance. Ou comment le marché boursicote avec les « droits à polluer », Les mille et une nuits, 2008. Je lui dois aussi la plupart des éléments d’analyse, que je me suis contenté de rapporter à la problématique de la planification.

[3] Le dioxyde de carbone, ou CO2, n’est que l’un des gaz à effet de serre, mais celui qui est émis en plus grande quantité. Pour simplifier les calculs, les émissions des autres gaz à effet de serre ont été converties en une même unité, la « tonne équivalent CO2 ».

[4] La conférence de Copenhague, qui se tiendra du 7 au 18 décembre 2009, en regroupant 180 pays sous l’égide de la Convention sur le changement climatique de l’ONU, vise à mettre au point un traité prenant la suite du protocole de Kyoto. Les Etats du Nord devraient y annoncer combien ils seront prêts à débourser pour aider les pays du Sud.

[5] Les réductions d’émissions imposées aux sites européens pourraient ainsi être compensées intégralement ou presque par les achats de crédits de réduction d’émissions hors l’Union.

[6] Pour l’ensemble des fonds gérés par la Banque mondiale au 31 juillet 2007, cf. Aurélien Bernier, op. cit., p. 74.

[7] Pour faire plus simple, l’Union européenne a créé sa propre unité de compte, qui n’est valable que pour les quotas échangés sur le marché européen, mais qui est convertible dans la monnaie carbone internationale.

[8] Cf. le tableau des résultats, pays par pays et pour l’ensemble de l’Union européenne, in Aurélien Bernier, op. cit., p. 110.

[9] Op. cit., p. 88.

[10] D’après Le Monde du 11 septembre 2009, les entreprises bénéficieraient d’un allègement d’impôt compris entre 5,5 et 7,6 milliards d’euros et ne paieraient que 1,8 milliard au titre de la taxe carbone, et la plupart seraient gagnantes.

[11] L’exemple de la baisse de la TVA sur les produits de la restauration montre que, sans contrôle des prix rigoureux et sans sanctions, le report de cette baisse a été très peu effectué. Encore s’agit-il de quelque chose de facile à contrôler, puisque la baisse porte sur le produit final. Dans le cas de consommations intermédiaires, comme l’essence ou le fioul, c’est carrément impossible.

[12] L’exemple de la Suède est instructif. La taxe carbone, instituée en 1991, a permis une réduction de 9% des gaz à effet de serre (alors que la croissance économique a été entre temps de 48%), mais d’une part elle est fortement dissuasive (108 euros par tonne), d’autre part elle s’est accompagnée d’une promotion des combustibles tirés des énergies renouvelables (surtout la biomasse forestière), totalement exonérés de la taxe. Peu de maisons s’y chauffent encore au fioul.

[13] Op. cit., p. 143.

[14] Aurélien Bernier, op. cit., p. 139.

[15] Cf. La société de consommation, Editions Denoël, 1970, et Pour une critique de l’économie politique du signe, Editions Gallimard, 1973.

[16] Cf. La distinction. Critique sociale du jugement, Les Editions de Minuit, 1979.

[17] Cf. Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, Editions du Seuil, 2007.

9 août 2010

brève du 9 août 2010

La forêt soviétique était mieux protégée…

 

 

L’URSS a laissé, on le sait, un très mauvais bilan en matière environnementale. Mais tout n’était pas aussi lamentable qu’on a voulu le dire. Voilà qu’on apprend, par la voix d’une historienne du CNRS, Marie-Helène Mandrillon (Le Monde du 7 août 2010) qu’il existait une mission fédérale de protection de la forêt et qu’elle était assurée par un corps de forestiers nombreux et compétents. Après la disparition de l’URSS les forestiers, privés de moyens de subsistance, ont été autorisés à vendre le bois qu’ils coupaient, négligeant dès lors leur travail d’entretien. Puis le ministère de l’environnement a été supprimé en 2000 et le code foncier réformé en 2007 : l’Etat fédéral s’est déchargé de la protection de la forêt sur sur les régions, mal outillées pour y faire face. Enfin de grands groupes industriels ont investi dans l’exploitation des forêts de manière irresponsable, tandis que des groupes financiers défrichaient pour créer des lotissement sans autorisation – autant de sources de départs de feu. Au temps de l’URSS il y avait aussi une surveillance aérienne des tourbières et des moyens de lutte : ils ont également disparu.

Ainsi la catastrophe qui s’est abattue sur la Russie a-t-elle sans doute été favorisée par la canicule, mais elle a trouvé aussi ses causes dans la suppression d’un service public et la libéralisation économique. Un exemple à méditer : nous n’en sommes par là en France, mais on ne sait pas ce que nous réservent les coupes budgétaires et le lotissement à tout va.

3 février 2019

LA FINANCE DE MARCHE

 

(Si je fais figurer ce texte de 2008 -juste quand démarre la crise des subprimes -c'est parce qu'il peut servir de petite initiation à la finance de marché pour un non spécialiste)

 

On compte plus d’une vingtaine de crises financières tout au long des trois dernières décennies[1][i]. C’est là un rythme nouveau dans l’histoire du capitalisme, correspondant à l’essor sans précédent de la finance. La crise qui est en cours semble toutefois d’une gravité telle que de plus en plus d’économistes considèrent qu’elle est la plus sérieuse depuis 1945 et qu’elle pourrait entraîner une crise économique d’une ampleur jamais vue depuis celle de 1929. Pour le profane, il est difficile de se faire un opinion, tant la planète financière est devenue lointaine, tant son évolution est rapide, tant ses institutions sont devenues complexes, voire indéchiffrables. Je voudrais, dans un premier temps, l’aider à y voir clair, sans entrer dans un détail qui n’appartient qu’aux spécialistes, mais en mettant en place les principales pièces du puzzle. Ceci afin de comprendre comment des réactions en chaîne ont fini par entraîner ce qu’on appelle une crise systémique. En quelque sorte un petit exposé « pour les nuls ».

Face à cette crise financière, dont on s’accord à considérer qu’elle est loin d’être terminée, et dont on scrute les effets présents et à venir sur l’économie réelle - une récession qui s’installe dans l’économie états-unienne et qui pourrait se propager bien au-delà -, les experts proposent toute une série de parades, des remèdes les plus homéopathiques aux remèdes de cheval. Je les évoquerai dans un second temps. Mais mon sentiment est que ces remèdes ne touchent qu’aux symptômes, alors que le mal est beaucoup plus profond. C’est aux causes qu’il faudrait aller, si l’on veut éviter qu’un capitalisme « malade de la finance », qui « a perdu la tête », n’entraîne les plus graves désordres économiques et sociaux. Et ces causes se nomment : la valeur actionnariale, le capital flottant, la dérive des banques, la couverture des risques qui finit par les multiplier.

Ma thèse sera alors que le seul moyen de freiner la boulimie de la finance et ses innombrables effets pervers, dont le moindre n’est pas l’énorme prélèvement qu’elle opère sur la richesse produite, est de lui couper l’herbe sous les pieds, ou encore de la priver d’oxygène – car il est clair qu’elle résistera de toute sa puissance et de toutes ses forces à toute tentative pour l’attaquer directement.

 

Qu’est-ce que la finance ?

 

Dès qu’une économie n’est plus de subsistance, dès qu’elle se dote de moyens monétaires pour permettre un développement des échanges, il lui faut aussi des moyens de financement destinés à l’investissement, dans un pari sur l’avenir. Et le moyen traditionnel (déjà en usage aux époques les plus anciennes) est le crédit. Mais ce n’est pas du crédit qu’il s’agit quand je parle ici de « la finance ». Alors que le crédit passe par les banques accordant des prêts, la finance met en contact « directement » les entreprises avec des apporteurs de capitaux sous formes de parts de capital (généralement d’actions de sociétés) ou de créances (obligations pour le long terme, « bons de trésorerie » pour le court terme). Pour plus de commodité, nous appellerons ce mode de financement la « finance de marché » (par opposition au marché du crédit). Et cette finance de marché opère selon deux modalités : l’appel à des investisseurs sur des marchés de gré à gré, ou bien le recours à la Bourse. Dans le premier cas (dans ce que les anglo-saxons nomment le « private equity ») les entreprises trouvent leurs capitaux auprès de particuliers (des proches ou parents aux « business angels ») ou de fonds spécialisés dans le capital-risque (pour les jeunes entreprises), dans le capital-développement (pour celles qui sont déjà matures et ont besoin de capitaux supplémentaires) ou le rachat d’entreprises (pour les entreprises en difficulté). Dans le second elles s’introduisent en Bourse pour lever des capitaux, ou pour augmenter la valeur de leurs capitaux, ou pour y acheter d’autres entreprises.

Mais voyons cela de plus près. Tout d’abord la « désintermédiation », censée raccourcir le circuit de financement, n’est qu’une apparence. En fait les entreprises qui cherchent à se procurer des capitaux passent le plus souvent par les banques, qui leur sert d’intermédiaire dans les opérations, qu’il s’agisse d’émissions d’actions ou d’obligations ou de bons de trésorerie, et ceci moyennant le versement de commissions. Si elles le font quand même, c’est pour disposer de capitaux propres, lesquels leur laissent beaucoup plus de marges de manœuvre que les prêts : le montant des capitaux propres peut varier, alors que les dettes doivent être honorées et remboursées à échéances régulières. Nous reviendrons sur cet argument.

Ensuite les investisseurs du « private equity » sont certes de vrais investisseurs, qui prennent des risques importants : spéculant en vue de gains élevés, ils peuvent aussi perdre leur mise (et c’est au titre de cette prise de risque qu’ils justifient leurs gains). Mais souvent ils ne le font pas avec leur propre argent, mais avec de l’argent emprunté. Tel est le cas des professionnels du rachat par effet de levier (Leverage Buy Out, en anglais) : ils remboursent leur dette en restructurant les entreprises qu’ils achètent avec les profits qu’elles génèrent, avant de les revendre, avec de forte plus-values. Ils se paient, en quelque sorte, sur la bête. On verra tout à l’heure que la crise actuelle du crédit risque fort de mettre ces derniers en difficulté, voire de les acculer à faillite.

Le marché boursier, lui, est très différent : il est « liquide », c’est-à-dire que l’on peut d’un instant à l’autre vendre ou acheter une action ou une obligation, en spéculant sur un mouvement à la hausse ou à la baisse. On prend ainsi un risque, mais ce risque est beaucoup plus limité, quand on a un portefeuille de valeurs diversifié. Et c’est ici qu’entrent en scène les « investisseurs institutionnels » (les « zinzins »), qui sont d’énormes fonds de placement, agissant directement parfois pour le compte de particuliers (quand ceux-ci leur donnent des ordres d’achat et de vente) mais le plus souvent pour leur propre compte, pourvu qu’ils rémunèrent leurs clients, qui leur ont confié le soin d’agioter à leur place. Le point important à noter est que les « marchés financiers » (en entendant par là ceux qui passent par la Bourse) n’apportent que très peu de capital neuf, voire pas du tout. Ces marchés sont pour l’essentiel des marchés de  l’occasion : on y achète et on y vend des actions qui ont été déjà émises. Par exemple, en 2006, sur Euronext, les introductions en Bourse et les augmentations de capital  n’ont représenté que 79 milliards d’euros, alors que l’ensemble des transactions a totalisé 2 345 milliards d’euros. On pourra se demander quelle est l’utilité  réelle de cette montagne d’opérations, du coût qu’elles représentent en tant que telles (les coûts de transaction) et à travers toutes les institutions qui sont censées les faire fonctionner au mieux (des grands cabinets d’experts-comptables aux agences de notation en passant par les auditeurs). Les réponses généralement avancées sont que la liquidité est le seul moyen de mobiliser l’épargne en assurant les investisseurs qu’ils peuvent se dégager à la moindre alerte ou hésitation, et que les institutions d’évaluation sont le meilleur moyen de s’informer, comme le ferait un bon baromètre, sur la situation des entreprises et sur leurs potentialités, bref que toute cette machinerie aurait quand même pour but de faciliter l’apport de capital neuf. Mais l’on verra que ces raisons sont des raisons secondaires : l’essentiel est de pouvoir faire son marché sur le marché…des entreprises en tant que proies possibles.

Marchés « privés », marchés financiers : il manque une troisième dimension à la planète financière : celle, moins bien connue, des marchés dérivés. Un marché dérivé est un marché d’assurance : on y négocie un droit d’achat (une « option ») ou une obligation d’achat (ont dit alors un « future ») d’un produit à un terme choisi (par exemple dans trois mois) et à un prix fixé à l’avance. Prenons le cas d’une matière première, comme le cuivre ou le blé. Une entreprise qui prévoit un achat de ce produit à une date déterminée veut se couvrir contre une variation de son prix, et elle s’adresse pour ce faire à un intermédiaire qui s’engage à le lui fournir à cette date et au prix convenu. Cet agent fait partie d’une nouvelle catégorie de spéculateurs : il fait le pari qu’il empochera la différence si le prix entre temps a baissé, prenant le risque d’y perdre si au contraire le prix a augmenté. Ce système de couverture ou d’assurance est, lui aussi, très ancien, et correspond à un besoin économique : les entreprises, pour mener à bien leurs plans de production, doivent compter sur des prix bien définis, et elles se déchargent donc du risque sur ces spéculateurs. Mais ce ne sont pas ces produits dérivés qui nous intéressent ici, mais ceux qui sont liés à la finance de marché, à savoir les produits qui reposent sur des actions, des obligations, et, on le verra, des titres de crédit. Soit un investisseur institutionnel, par exemple une Sicav (une société d’investissement à capital variable) qui achète des actions et qui veut se protéger contre une variation de leurs prix : elle s’adressera à un intermédiaire spécialisé, qui lui garantira leurs prix à une date déterminée. Et, si elle a investi dans des entreprises du CAC 40, l’indice des quarante plus grandes entreprises cotées sur la place de Paris, elle pourra souscrire un contrat portant sur cet indice boursier, le spéculateur, de son côté, essayant de tirer parti des variations de cet indice. C’est à ce petit jeu que jouait un certain Jérôme Kerviel pour le compte du département des marchés dérivés de la Société générale. Or, ce qu’il  faut bien noter, c’est que les marchés de ces produits dérivés ont pris des dimensions considérables, et sans cesse croissantes. Quelques chiffres le montreront. Entre 2002 et 2005 le marché financier, à l’échelle mondiale, a vu ses transactions passer de 39.000 milliards de dollars US à 51.000 milliards. Pendant ce temps là les marchés dérivés (pris dans leur ensemble) sont passés de 693,100 milliards de dollars à 1406, 900 milliards. Kolossal !

Tels sont les grandes parties du puzzle, sachant que les pièces qui le composent sont beaucoup plus nombreuses. Il faut donner une idée maintenant du poids de l’ensemble dans le système économique.

 

Le poids de la finance de marché et les sources de son essor

 

Il est difficile de séparer la finance de marché de la finance de crédit, tant leurs activités se sont entrelacées. On se contentera de donner quelques chiffres globaux. La finance dans son ensemble représente 400% du PIB mondial, c’est-à-dire de la richesse réelle produite, soit 190.000 milliards de dollars. Son taux de croissance s’est accéléré au cours des dernières années (passant d’un rythme d’environ 4% à environ 12%). Les échanges financiers entre pays dépassent de loin les échanges de biens et des services : le commerce international ne représente que 2% des transactions de change internationales. Plus largement les transactions relatives aux biens et services représentent un peu moins de 3% des paiements monétaires de la planète. Le poids de l’économie financière par rapport à l’économie réelle, qui était de 28 à 1 en 2002 est passé à 32 en 2005. Autant de signes que la finance internationale a véritablement décroché de l’économie réelle.

Cet essor est lié à ce qu’on appelle les 3 D. La désintermédiation correspond à ce que nous avons indiqué : le financement « direct » grâce au marché financier par opposition au financement « indirect » par le crédit. Le décloisonnement correspond au fait que bien des produits financiers sont devenus hybrides (ainsi des obligations convertibles en actions ou des crédits convertibles en titres négociables) et que les mêmes institutions ont pu sans entraves opérer sur les trois grands marchés désignés précédemment (ainsi des banques, on va y revenir). La dérégulation correspond au fait que l’autorité publique s’est déssaisie de son pouvoir normatif au profit d’institutions semi-publiques ou privées (ainsi des Bourses, qui sont devenues des entreprises privées, des Commissions bancaires ou des autorités des marchés financiers). Tout cela était censé permettre des financements plus souples et plus larges de l’économie réelle, et une meilleure dissémination des risques. Il faut encore ajouter un élément, qui nous intéresse moins ici : la fin des changes fixes avec l’abandon du système de Bretton Woods et son remplacement par des changes flottants, appelant de nouveaux instruments de couverture (par rapport aux risques de change). La philosophie générale était qu’il fallait laisser faire les marchés et de laisser apparaître de nouveaux marchés pour parfaire le fonctionnement du marché généralisé, considéré comme le corollaire de la mondialisation des échanges de biens et de services.

Mais qu’est-ce que ce capital, qui s’est mondialisé, et qui donne lieu à des transactions 30 fois plus importantes que les transactions portant sur les biens et services ? C’est de la monnaie, dont la plus grande part est de la monnaie de crédit (le crédit bancaire crée de la monnaie), mais ce sont aussi des titres de propriété (généralement des actions), certains titres de créance (les obligations ou les crédits transformés en titres négociables), et des produits dérivés de ces titres. Or il s’agit là de capital « fictif », pour reprendre l’expression de Marx : ce n’est point en effet du capital réel, constitué de machines, de brevets etc., mais des promesses sur des revenus futurs (dividendes, intérêts, plus-values diverses). La « valorisation » d’une entreprise en Bourse, par exemple, c’est le calcul de ce qu’elle pourra rapporter à ses propriétaires (ce qu’on appelle le « retour sur investissement »). Quand son cours chute et que des milliards partent en fumée, ces milliards ne correspondent à aucune destruction réelle de capital physique (d’actifs matériels ou immatériels inscrits à l’actif de son bilan), mais à une dévalorisation de ses anticipations de revenus, de sa « valeur actionnariale ». Le problème est que ce qui se passe dans cette sphère financière a des effets sur l’économie réelle, puisque celle-ci a besoin d’elle pour se développer… dans une certaine mesure. Si elle a besoin d’elle pour se développer, elle doit la financer à son tour : une partie de la richesse réelle est détournée à cet usage. C’est quand cette partie prend des proportions démesurées par rapport aux services rendus que l’économie réelle se met en berne.

 Mais il faut maintenant sortir de ces généralités pour comprendre comment la dernière crise a pu s’enclencher. Et, pour cela, il nous faut porter l’attention sur le rôle que les banques jouent aujourd’hui dans la finance.

 

Les banques, acteurs centraux de la finance de marché

 

Autrefois les banques dites « de détail » étaient confinées dans leurs fonctions de pourvoyeuses de crédit aux ménages et aux entreprises, fonction essentielle au fonctionnement de l’économie via la création de monnaie. Elles étaient distinctes des « banques d’affaires », qui investissaient dans des titres de propriété ou des titres de créance pour leur compte ou pour celui de leurs clients. Cette séparation fut instituée notamment aux Etats-Unis suite à la grande crise de 1929. Avec le développement de la finance de marché, le rôle des banques dans le financement des entreprises aurait décliné si cette séparation n’avait pas été abolie : elles font désormais plus d’affaires sur les marchés financiers que sur le marché du crédit[ii].

On a beaucoup porté l’attention sur les investisseurs institutionnels, dont il convient de dire quelques mots. On distingue trois grandes catégories de « zinzins» : les fonds de pension, qui gèrent l’épargne retraite dans les pays où le financement des retraites se fait par capitalisation (ils détenaient, en 2006, 35,2% des actifs financiers gérés pour le compte de tiers) ; les compagnies d’assurances (28,1 % des actifs gérés) ; les fonds mutuels (appelés principalement Sicav en France, 35,2% des actifs gérés). A quoi il faut ajouter d’autres catégories d’investisseurs (investisseurs privés, hedge funds), sur lesquels nous reviendrons, mais qui ne pèsent que le tiers de ces derniers. Les banques paraissent absentes du tableau. Mais c’est oublier que les fonds délèguent le plus souvent aux banques la gestion de leurs actifs et que les fonds mutuels sont en général des filiales des banques. A quoi il faut ajouter que les banques sont les principaux acteurs sur les marchés dérivés. Enfin les banques sont les conseillères et les opérateurs des grandes opérations de concentration du capital : absorptions et fusions, via les offres publiques d’achat ou d’échange, ce qui leur procure de substantielles commissions.

Ce double rôle des banques est à l’origine de la véritable explosion de la sphère financière que nous avons relevée. Et ceci de plusieurs façons. Premièrement les banques créent de la monnaie non seulement en distribuant des crédits, comme elles le faisaient depuis toujours, mais aussi en achetant des titres (obligations, actions, bons de trésorerie des entreprises), qui sont de l’argent fictif tant qu’ils ne sont pas souscrits par les acheteurs auxquels ils les revendent. Deuxièmement de plus en plus d’investisseurs empruntent, surtout quand les taux d’intérêt sont bas, pour acheter des titres, ce qui entraîne une inflation du crédit. Troisièmement les banquent se servent d’une innovation financière, la titrisation des crédits, qui consiste à les transformer en titres vendables à n’importe quels acheteurs (fonds divers, autres banques) : or, en vendant ces titres, les entreprises les sortent de leurs bilans, alors que, tant qu’elles les possèdent, elles sont tenues de les inscrire à leur actif comme à leur passif (ce sont pour elles des créances à leur actif, mais des dettes à leur passif). Ce qui leur permet d’alléger le pourcentage de fonds propres (leur capital propre) que les autorités monétaires leur imposent de posséder pour garantir leur solvabilité, et par suite d’accroître leurs prêts et leurs achats de titres. Ainsi, paradoxalement, alors que leur fonction de créditrices perd de son importance relative, la montée des financements par l’émission de titres nourrit la montée du crédit.

Nous avons présenté les principaux personnages qui sont les acteurs du drame qui se déroule lors d’une crise financière, et particulièrement de la dernière. On peut résumer à présent les actes de son déroulement, désormais bien connus et abondamment décrits.

 

La crise des subprimes et ses enchaînements  

 

Des agences bancaires ou des établissements spécialisés dans le crédit immobilier (eux-mêmes empruntant auprès des banques) se sont mis à distribuer à tout va des prêts aux ménages américains pour l’achat de leurs maisons, dans une concurrence telle que c’est à qui proposerait les conditions les plus avantageuses (et ceci, il faut le noter, avec des pratiques tenant de l’escroquerie morale). Ils l’ont fait dans des conditions à haut risque, s’adressant souvent à des ménages pauvres incapables de fournir un apport personnel. Ces prêts étaient censés garantis par la valeur hypothécaire de leurs maisons : en cas de non remboursement, le prêteur pouvait toujours se rembourser sur la vente forcée de celles-ci. Cela supposait que la valeur de l’immobilier continuerait à monter, et que le prêteur ferait de toute façon une bonne affaire. Mais il a suffi que la demande commence à baisser, ce qui devait arriver un jour ou l’autre, pour que les maisons saisies se vendent en dessous des sommes prêtées : d’où une perte sèche pour les prêteurs, et des faillites d’établissements de crédits incapables de rembourser leurs propres emprunts. Et, plus les prêteurs essayaient de se débarrasser des maisons hypothéquées, plus la valeur de l’immobilier dégringolait. Le phénomène aurait été circonscrit à quelques banques si celles-ci n’avaient pas, entre temps, titrisé leurs prêts et n’avaient pas vendu ces titres à une multitude d’acquéreurs (autres banques, fonds divers), qui savaient d’autant moins à quoi ils étaient adossés que ces titres avaient été mélangés avec d’autres, pour faciliter leur émission. Ainsi personne ne savait exactement ce qu’il avait en portefeuille. Ce n’est que peu à peu que les grandes banques américaines, puis les autres banques et tous les fonds d’investissement à travers le monde ont réalisé que les titres qu’ils possédaient étaient des créances douteuses ou carrément pourries. Ceci explique pourquoi, encore aujourd’hui, on ne sait pas quelle est l’ampleur des pertes.


[i] Entre 1971 et 2008 il y a eu 24 crises financières

[ii] Les revenus tirés des opérations de crédit (« la marge d’intermédiation »), qui représentaient en 1990 80% des revenus bancaires n’en représentaient plus que 40% en 2004. Inverseent les commissions perçues en rétribution de leurs services financiers divers constituaient en 2004 60% de leurs revenus. Une évolution saisissante.

24 novembre 2018

LE MARXISME EN FRANCE

 

(Un tableau rapide datant de 2005. Conférence faite à Canton, Chine)

 

Vous m’avez demandé de vous parler des études marxistes en France, ce qui m’a bien embarrassé, car elles sont loin d’être florissantes. Aussi vais-je élargir un peu le sujet en vous disant aussi quelques mots sur les rapports au marxisme des partis politiques de gauche. J’aurais aimé évoquer aussi la place du marxisme dans l’opinion publique, mais nous ne disposons pas d’études sérieuses sur la question.

Par ailleurs je dois vous dire que je ne suis certainement pas le mieux informé sur la question. Aussi ma petite présentation aura malheureusement un caractère subjectif, reflétant davantage mes lectures et mes relations que la réalité.

Je vais donc commencer par un bref tableau de l’état du marxisme en France, puis je chercherai quelques raisons de cette situation.

 

I. Un état des lieux

 

Le marxisme a connu une période faste dans le courant des années 60 et 70 du siècle dernier. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, un très grand nombre d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes avaient rallié le parti communiste, qui était auréolé de son rôle dans la Résistance à l’occupant nazi, et qui tirait son prestige des succès de l’Union soviétique et surtout de sa forte implantation dans la classe ouvrière. D’autres comme Sartre et Simone de Beauvoir étaient des « compagnons de route », pendant que plusieurs intellectuels gardaient leurs distances (par exemple Albert Camus et Maurice Merleau-Ponty). Les libéraux ne dédaignaient pas de discuter ses thèses. Ainsi Raymond Aron, qui a consacré plusieurs livres à la critique du marxisme, qu’il connaissait bien (sa polémique avec Sartre, son ancien condisciple, a été un temps fort de la vie intellectuelle).

Mais les rapports des intellectuels avec le parti communiste se sont rapidement détériorés, notamment à la suite de l’intervention soviétique en Hongrie. Beaucoup l’ont quitté, et sont devenus par la suite de virulents anti-communistes. Par ailleurs la direction du parti communiste, dont la plupart des membres étaient issus du monde ouvrier et syndical, se méfiait des intellectuels, qu’elle cherchait plutôt à instrumentaliser. Enfin toute une série d’exclusions de dirigeants communistes a indigné ou découragé beaucoup de bonnes volontés. Malgré tout le parti communiste a été le pôle principal des recherches marxistes, notamment au sein de son Institut de recherches marxistes. Un autre courant a été constitué par des intellectuels qui avaient épousé le trotskisme, en particulier dans le groupe Socialisme et barbarie[1], la plupart devant, par la suite, rompre avec le marxisme.

Vers la fin des années 60 le marxisme version PCF fut de plus en plus contesté : il lui était reproché en particulier de reproduire la doxa stalinienne (je dois rappeler que le parti communiste a très mal vécu la « déstalinisation » qui a fait suite au rapport Khrouchtchev lors du vingtième Congrès, avec la dénonciation des crimes de Staline et du culte de la personnalité). La révolte étudiante de 1968, qui s’est très largement réclamée du marxisme, a fait du parti communiste un adversaire idéologique, de très nombreux écrits se réclamant de Trotski, de Mao, de Che Guevara. Sur le plan proprement théorique, une pléiade d’intellectuels, qui n’avaient pas quitté le PCF, mais étaient dans une position critique par rapport à lui, très impressionnés par ailleurs par la révolution culturelle chinoise, formèrent l’école du structuralisme marxiste, sous l’impulsion de Louis Althusser, qui avait été leur moniteur à l’Ecole normale supérieure[2]. Ce fut sans doute l’école la plus brillante du marxisme français. Elle a exercé une forte influence, y compris à l’étranger, et a donné lieu à d’innombrables débats (c’est en particulier contre elle que s’est construit le marxisme analytique anglo-saxon[3]). Toute cette énorme effervescence intellectuelle, qui a donné lieu à une importante production, aujourd’hui bien oubliée, était très liée au climat politique en Europe, et particulièrement en France et en Italie (grande grève salariale en France, suivie d’une multitude de luttes ouvrières, « Mai rampant » italien, actions de guerrilla sociale menées par des groupes d’extrême gauche). Il me faut signaler ici la naissance d’une école d’économistes qui empruntait à la fois au marxisme et au keynésianisme, et qui a largement diffusé à l’étranger : l’école de la « régulation »[4].

La décennie 80 est celle de l’effondrement du marxisme – ce qui est assez paradoxal, car c’est la période où la gauche était au pouvoir. Le débat intellectuel a laissé la place à l’ostracisme. Le marxisme était accusé de tous les péchés, notamment par les « nouveaux philosophes »[5], qui se sont faits une spécialité de sa dénonciation. La plupart des intellectuels ont viré de bord, traitant désormais leurs anciennes convictions par le dénigrement ou le mépris. Le marxisme, qui avait acquis droit de cité à l’Université à la fin des années 60, lesquelles ont connu des recrutements massifs d’enseignants, suite à l’explosion du nombre d’étudiants (multiplié par dix), s’en est trouvé banni. Pour passer une thèse et pour devenir professeur dans l’enseignement supérieur, la dernière chose à faire était de se référer au marxisme, ou même de lui emprunter des objets d’étude – à moins de prendre des chemins de traverse (quelques emprunts au marxisme, mais noyés parmi d’autres). Pour les marxistes de ma génération, ce fut vraiment la traversée du désert : on pouvait encore enseigner (ce qui a maintenu une influence diffuse), mais il devenait très difficile de publier. Pendant ces années pourtant les recherches continuent, s’orientant vers le réexamen des concepts fondamentaux, les tentatives d’intégration d’apports théoriques influencés par le marxisme ou étrangers à lui, la critique du libéralisme, et vers la prise en compte de questions plus ou moins négligées par la théorie marxiste, telles le nationalisme ou le racisme. L’orthodoxie a volé en éclats. Ces recherches presque clandestines produiront des fruits quelques années plus tard[6].

Il faut attendre le début des années 90 pour que les médias consacrent, de loin en loin, quelques articles ou dossiers au marxisme (le plus souvent à Marx lui-même), généralement sur un mode négatif. Cette situation n’a quelque peu changé que vers le milieu de la décennie, sous l’effet des dégâts du néo-libéralisme et surtout de la résurgence des luttes sociales (le grand mouvement de l’automne 95 a été la première réaction d’envergure au cours néo-libéral, après 15 ans de défaites et de déceptions, et il aura d’importantes répercussions politiques). Mais il faut attendre la fin de la décennie 90, quand s’est levé un grand vent de contestation de la mondialisation, pour que ce qui s’appelle aujourd’hui le mouvement altermondialiste redonne quelque actualité au marxisme.

Après ce bref rappel historique, je tenterai un bref état des lieux.

 

1° Les études théoriques

 

On peut distinguer trois grands courants. Le premier renoue avec le marxisme « classique ». Il s’agit soit d’études « marxologiques », concernant en premier lieu Marx, mais aussi quelques grands auteurs de la tradition (surtout Lukacs et l’école de Francfort), soit de la tentative d’appliquer les concepts de Marx à des objets contemporains, notamment économiques. Le deuxième se propose de rectifier le marxisme classique, en revenant sur ses concepts de base, mais aussi de l’élargir en lui incorporant des fragments d’autres théories, pour pallier ses lacunes et ses silences. Le troisième, que j’appellerai syncrétique, ne fait plus qu’un usage limité du marxisme : il lui emprunte quelques notions ou problématiques (par exemple la notion de classe sociale ou celle d’aliénation), mais puise plus largement dans d’autres théories (par exemple, en philosophie, chez des auteurs comme Habermas, Foucault ou Rawls). Il est donc difficile de parler du marxisme en France comme d’un corpus théorique relativement unifié[7].

Le domaine où les recherches marxistes sont les plus notables me semble être celui de l’économie (en témoigne par exemple le nombre d’ateliers consacrés à l’économie lors des Congrès Marx international). Pour ne parler que de quelques auteurs que je connais bien, je citerai les noms de Gérard Duménil et Dominique Lévy[8], François Chesnais[9], Michel Husson[10], Isaac Johsua[11], Jean-Marie Harribey[12], qui ont publié de nombreux livres et dont retrouve la signature dans plusieurs revues. Ces recherches portent essentiellement sur le capitalisme néo-libéral et sur la mondialisation. Quant aux théoriciens de l’école de la régulation, ils se sont de plus en plus éloignés du marxisme, et ont renoncé à toute perspective socialiste.

Ensuite vient sans doute la sociologie, qui fut toujours un terrain de prédilection des études marxistes, et où cette tradition continue, de manière plus ou moins discrète, dans un rapport de connivence, mais aussi de conflictualité, avec une école de sociologie très active, et qui a trouvé droit de cité dans l’Université, celle qui applique ou utilise les concepts de Pierre Bourdieu (la théorie de ce dernier, qui emprunte plus à Max Weber qu’à Marx, est une théorie des formes et des mécanismes de la domination, dans tous ses « champs »). Autour d’anciens comme Jean Lojkine, Pierre Cours-Salies, René Mouriaux, Robert Castel (à un moindre degré), on trouve un certain nombre de jeunes chercheurs, très proches des concepts de Marx (comme Michel Vakaloulis) ou y faisant seulement référence (par exemple Stéphane Beaud sur la classe ouvrière). Ils ont de la difficulté à se faire entendre dans une discipline majoritairement dominée par des courants d’inspiration libérale ou anglo-saxonne, appliquant les concepts de l’économie néo-classique (individualisme méthodologique, calculs d’intérêts) au champ social.

Le troisième terrain est celui de la philosophie. A côté de quelques anciens qui ont poursuivi leur oeuvre (Georges Labica, Jacques Bidet, André Tosel, Lucien Sève), de chercheurs de la génération suivante comme Yvon Quiniou et Denis Collin, auxquels on doit de remarquables travaux sur le marxisme et la morale, il y a quelques jeunes qui ont repris le flambeau – une petite dizaine (dont Eustache Kouvelakis, Emmanuel Renault, Isabelle Garo). On pourrait les rattacher à l’un ou l’autre courant que je mentionnais précédemment. Mais on peut situer aussi dans le champ philosophique plusieurs essayistes, comme Daniel Bensaïd, et Henri Maler.

Le quatrième terrain est celui de la science politique. En dehors de quelques travaux « marxologiques » (je pense à ceux de Jacques Texier et de Antoine Artous), la plupart des écrits relèvent plutôt de l’intervention politique ou de l’analyse de la conjoncture[13], mais ces derniers sont très nombreux (on les retrouve dans les revues dont je parlerai tout à l’heure).

Dans les autres champs la présence du marxisme est faible ou épisodique. La grande tradition de l’histoire marxisante (Jean Vilar, Georges Duby, Fernand Braudel) s’est épuisée, de même que celle de  l’anthropologie (Emmanuel Terray, Claude Meillassoux, Maurice Godelier). Il faut le regretter, mais tout en notant que ce sont les études historiques elles-mêmes qui ont abandonné les ambitions qui furent par exemple celles de l’école des Annales pour faire dans l’historiographie (étude d’une mode, d’une mentalité, des usages). Le marxisme s’est absenté des études juridiques, à quelques exceptions près (notamment des spécialistes du droit international comme Robert Charvin ou Monique Chemillier-Gendreau). Il n’est guère présent dans la culture, qui n’a jamais été son point fort (les quelques travaux actuels continuent à se référer à l’Ecole de Francfort), mais un peu plus dans le domaine de l’écologie (notamment grâce à Jean-Marie Harribey), et surtout dans les études féministes (notamment Christine Delphy), surtout quand elles ont une dimension sociologique.

Au total, en ce début de siècle, on peut dire sans doute que le marxisme théorique refait surface, mais de manière très limitée, et encore presque confidentielle. Car les médias lui sont encore massivement hostiles.

 

2° Le rejet médiatique.

 

Si l’on fait le tour des médias français qui laissent s’exprimer quelques auteurs marxistes ou marxisants, il est vite fait. Au niveau de la grande presse il ne reste que le quotidien L’Humanité (en grandes difficultés financières, à peu près 40.000 lecteurs) et le mensuel Le Monde diplomatique (près de 300.000 lecteurs). Quelques isolés font des reportages à la télévision. Aucun marxiste n’est jamais convié dans les grandes émissions littéraires. Heureusement depuis quelques années il y a l’Internet, où tous les hétérodoxes (ceux qui échappent au moule de « la pensée unique ») ont trouvé un vaste espace pour s’exprimer et pour communiquer. C’est grâce à l’Internet surtout que, lors du référendum de Juin dernier sur la Constitution européenne, la « gauche radicale », si minoritaire et si chassée des médias (qui étaient à 90% au moins pour le Oui) a remporté une étonnante victoire – à mon avis la première défaite politique du néo-libéralisme dans l’un des pays de la Triade.

 

3° Le marxisme dans l’édition et dans les revues.

 

Pour toutes les grandes maisons d’édition (aujourd’hui passées sous la coupe de grands groupes capitalistes), le marxisme ne présente aucun intérêt, soit parce qu’il n’est pas dans l’air du temps, soit parce qu’il ne se vend pas (assez rapidement). Le marxisme a donc trouvé refuge dans quelques petites maisons d’édition artisanales, sauvées par les coûts devenus infimes de la composition et de l’impression par les techniques actuelles. Je citerai par exemple des maisons d’édition issues des anciennes Editions sociales (les éditions du parti communiste), comme La dispute ou Le temps des cerises, d’autres plutôt issues des courants trotskystes, comme les éditions Syllepse (qui éditent en particulier les notes de la Fondation Copernic), et d’autres hors de tout patronage, mais à tonalité anti-capitaliste comme les éditions Agone, les éditions du Félin, les éditions de L’atelier etc. On trouve aussi un grand nombre d’ouvrages se référant au marxisme aux Editions L’Harmattan, une entreprise originale qui sauve d’innombrables recherches du silence en les éditant avec peu de moyens (plusieurs milliers de titres par an). Le problème de ces maisons d’édition est celui de la diffusion, accaparée par quelques réseaux sous la coupe des grands éditeurs. Je signalerai quand même une exception : les Presses Universitaires de France (qui sont en fait un éditeur privé) ont conservé un petit département qui édite des ouvrages marxistes dans la collection Actuel Marx Confrontation.

En ce qui concerne les revues la situation est bien meilleure. Elles sont nombreuses à publier des articles d’inspiration marxiste. La plus théorique est la revue Actuel Marx, bisannuelle, qui en est à son 37° numéro. Mais il y a beaucoup de revues politico-culturelles, en général trimestrielles, dont certaines ont un rapport étroit avec le marxisme (par exemple La Pensée, Recherches Internationales, Issues, L’homme et la société, Utopie critique, Critique communiste, Contretemps) et d’autres un rapport plus distant (par exemple Mouvements, Multitudes, Les Cahiers d’histoire). Il est rare qu’elles dépassent le millier d’exemplaires vendus. La revue Regards, mensuelle et plus axée sur l’actualité, s’adresse surtout aux militants communistes.

 

4° Le marxisme dans les associations et les syndicats.

 

Il y a d’abord les associations liées au parti communiste français. La plus active (aujourd’hui en grandes difficultés financières) est l’association Espaces Marx, qui organise de très nombreuses conférences et pilote quelques groupes de travail. Dans le sillage de la « mutation » du parti, ce qui était autrefois l’Institut de recherches marxistes, s’est ouvert à des intervenants de tendances les plus diverses, au point qu’on peut l’accuser d’un certain éclectisme. L’Omos (Observatoire du mouvement des sociétés), publie régulièrement des cahiers, qui enregistrent les discussions de ses groupes de travail. Tout récemment vient de se créer la Fondation Gabriel Péri, qui, comme toute fondation, pourra bénéficier de subsides gouvernementaux.

Il y ensuite l’association Attac, principale association du mouvement altermondialiste, fortement implantée en France (environ 40.000 adhérents, ce qui est considérable à l’échelle de la France), mais aussi à l’étranger. Elle est un peu l’auberge espagnole de tous les courants contestataires de la mondialisation capitaliste, mais elle comprend beaucoup de militants influencés par le marxisme, et leur fait une place jusque dans son Conseil scientifique.

Il y a aussi l’association Copernic, qui, elle est beaucoup plus nettement anticapitaliste, mais bien plus petite, car son objectif est essentiellement de fabriquer des « notes de synthèse », sur tous les sujets politiques et économiques, à destination des militants syndicaux et associatifs.

Ces deux associations ont joué le rôle moteur dans la lutte contre le projet de Constitution européenne (des centaines de « comités pour le non » se sont constitués dans toute la France).

Dans le champ syndical, très affaibli (environ 9% des salariés sont syndiqués, et ils sont surtout dans le secteur public), seuls deux syndicats gardent des attaches avec le marxisme : la CGT, qui s’est rendue indépendante du parti communiste, et Force ouvrière, où l’influence trotskyste n’est pas négligeable (La CFDT, qui fut plus proche du parti socialiste, s’est ralliée au social-libéralisme). C’est la base de ces syndicats qui s’est le plus mobilisée contre le projet de Constitution européenne, y trouvant enfin l’occasion de donner un coup d’arrêt aux politiques néo-libérales à l’œuvre depuis deux décennies.

 

Le marxisme et les partis politiques de gauche

 

Le parti communiste est le seul grand parti (faible au niveau de son audience électorale, qui a constamment décliné jusqu’à une date récente, mais disposant encore de plusieurs dizaines de milliers d’adhérents, souvent âgés) qui reste marqué par le marxisme. En fait il est difficile de lui donner une unité doctrinale, tant il est divisé entre des courants divers, et discordants, depuis des groupes fidèlement marxistes-léninistes, qui disposent de bulletins et de sites internet propres, jusqu’à une tendance social-démocrate, en passant par des courants modernistes, mais radicaux. Au niveau du discours politique, les références marxistes ont été gommées, pour se faire mieux entendre de l’opinion et pour montrer qu’on en a fini avec la « langue de bois » (on ne parle plus, par exemple, du prolétariat, ni même des travailleurs, mais des salariés ou des gens, on ne parle plus d’exploitation, mais d’inégalités etc.). Le parti communiste a pris ses distances par rapport au parti socialiste, tant sa participation à la « gauche plurielle » du gouvernement Jospin (1997-2002) a été pour lui ruineuse. S’il a quelque peu renoué avec l’extrême gauche, notamment lors de la campagne sur le référendum européen, il reste dépendant du parti socialiste, avec lequel il doit nouer des alliances électorales, s’il veut conserver quelques élus.

L’extrême gauche s’avoue beaucoup plus clairement marxiste, d’autant plus que, dans sa presque totalité, elle est restée d’obédience trotskiste. Il faudrait ici distinguer entre ses trois principales formations : Lutte ouvrière, qui n’a jamais appartenu à la IV° Internationale, petit groupe très fermé, assez implanté en milieu ouvrier, avec sa pasionaria (Arlette Laguiller, qui est restée populaire, depuis trente ans qu’elle se présente à l’élection présidentielle), sa fête annuelle, et son discours marxiste de facture classique ; le Parti des travailleurs, autre groupe assez fermé, qui correspond à une tendance trotskyste qui a quitté  la IV° Internationale, et dont la stratégie est celle de l’entrisme au Parti socialiste et dans le syndicat Force ouvrière ; la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IV° Internationale, dont les militants sont le plus souvent jeunes et issus de la petite-bourgeoisie, qui a une incontestable présence intellectuelle et qui est liée de près au mouvement altermondialiste. Ces trois formations sont peu nombreuses (au mieux deux ou trois milliers d’adhérents chacune), mais très actives. Elles sont en concurrence, mais ont un point commun : leur aversion du parti socialiste ou leur refus de coopérer avec lui.

L’évolution la plus notable concerne le parti socialiste. Depuis le Congrès de Tours (1920), qui a vu la SFIO (section française de l’Internationale ouvrière) éclater pour donner naissance au parti communiste[14], il est traditionnellement réformiste et anti-communiste. Mais, jusqu’en 1981, il était fortement marqué par le marxisme, à la différence des autres social-démocraties européennes, qui n’avaient aucune affinité avec lui, ou avaient rompu (ainsi pour le SPD allemand, lors de son Congrès de Bad-Godesberg en 1959), quoique son programme politique fut essentiellement keynésien. Les années 80 voient son éloignement progressif par rapport aux analyses marxistes, et même par rapport au keynésianisme. Il n’est plus question de rompre avec le capitalisme ni de « changer la vie » (titre du programme de 1972). Vu d’aujourd’hui le programme socialiste de 1980 sonne comme un programme gauchiste par rapport aux orientations qui ont suivi. Dans la crise qui a affecté tous les partis socio-démocrates, sous l’effet du nouveau capitalisme et de la mondialisation, le parti socialiste s’est mis à pencher de plus en plus vers le libéralisme, sous la forme d’une sorte de social-libéralisme. Il faut souligner ici que ce parti est composé de membres de la classe moyenne ou supérieure, et n’a pratiquement plus de militants ouvriers[15], ni beaucoup d’audience parmi les ouvriers et les employés  (dont les plus favorisés se sont mis à voter en partie pour la droite, et dont les plus défavorisés ont cherché souvent refuge dans l’extrême droite). Par ailleurs, bien qu’il ait encore un nombre important d’adhérents (environ 130.000), il est devenu essentiellement une machine électorale. Tout cela était vrai jusqu’à une date récente. La désaffection de l’électorat lors de l’élection présidentielle de 2002, qui a vu le candidat socialiste éliminé au premier tour, a été telle que cela a suscité une grave crise interne, qui s’est encore aggravée avec la campagne du référendum sur la Constitution européenne. A l’heure actuelle le parti est divisé entre une majorité social-libérale, qui a perdu lors du référendum national (après avoir gagné le référendum interne au parti), et des courants plus à gauche. C’est le prochain Congrès qui va décider du sort du Parti socialiste : il est possible que les minorités deviennent majoritaires, mais aussi qu’une scission se produise, comme celle qui vient d’affecter, pour des raisons voisines, le SPD allemand. En tous cas la période récente a vu la résurgence d’un conflit, jusque là larvé, entre « la première gauche », celle qui est restée d’inspiration keynésienne et quelque peu marxiste, et la « deuxième gauche », celle qui, dès la fin des années 70, entendait s’accommoder du capitalisme.

Le rapport des Verts au marxisme est encore plus compliqué. Un certain nombre de ses militants viennent de la mouvance marxiste, mais l’ont abandonnée, à la fois dans l’idée que le marxisme n’avait rien à dire sur l’écologie et que, dans les pays socialistes, il était tombé à plein dans le productivisme le plus destructeur, et dans l’idée que le capitalisme était incontournable : tout ce qu’on pouvait faire, c’était de lui soustraire quelques espaces (un « tiers secteur ») et le réguler. Les Verts, dans la conjoncture récente, ont connu une crise comparable à celle du PS.

Pour être tant soit peu complet, il faut souligner l’existence d’un grand nombre de groupes politiques, sans appareil digne de ce nom et sans présence électorale (si l’on excepte le petit « Mouvement des citoyens » de Jean-Pierre Chevènement, devenu le « Mouvement républicain et citoyen ») qui se réclament du républicanisme, généralement à gauche. On y trouve des marxistes.

 

II. Quelques éléments d’analyse.

 

Comment expliquer cet affaissement du marxisme dans un pays comme la France, où, pour des raisons historiques, il avait toujours joué un rôle éminent ? Il y des explications objectives, mais elles sont loin d’être suffisantes.

1° Sa base sociale s’est restreinte. Le pourcentage d’ouvriers dans la population active (aujourd’hui environ un quart) a diminué et surtout le monde ouvrier s’est fragmenté et divisé. Mais le pourcentage d’employés a augmenté, et ils se sont prolétarisés, si bien que la classe dominée est restée numériquement stable (environ 60% de la population active). Les partis de gauche – surtout le parti communiste – auraient donc pu garder leur assise s’ils avaient su adapter leur discours et leur programme. En revanche la classe intermédiaire (la petite bourgeoisie) est devenue bien plus nombreuse (presque 30% de la population active). Or, dans les années 60-70, cette classe restait sensible aux thèmes marxistes, parce qu’elle était largement implantée dans le secteur public (c’est elle qui constitue la principale clientèle électorale du parti socialiste). Avec les privatisations, les « cadres » se sont massivement retrouvés dans le privé, à la fois embrigadés dans la gestion capitaliste (avec le « management participatif ») et disposant de peu de moyens revendicatifs. Ils étaient donc le plus souvent marqués à droite. Mais cette situation est en train de changer : la condition de cette « nouvelle petite-bourgeoisie » s’est détériorée, et le clivage s’est accru en son sein entre une minorité privilégiée et une majorité dont les salaires stagnent et qui supporte une grande partie de la charge des impôts. La gauche devrait donc pouvoir reconquérir de larges fractions de cette classe, sensible aux thèmes écologistes et altermondialistes.

2° Le chômage, qui atteint aussi les « cadres », pèse lourdement sur les comportements, incitant chacun à la prudence (on épargne beaucoup en France) et aux stratégies individuelles (le « sauve qui peut »). Il existe en France un fort climat de désenchantement et de pessimisme, qui contraste avec le dynamisme des Trente glorieuses. La précarité du travail joue dans le même sens. Mais, là encore, un discours qui rouvrirait des perspectives serait bien accueilli.

3° Le système médiatique exerce une sorte de dictature sur les esprits. Une sorte de nomenklatura s’en est emparée, à la faveur de la multiplication des médias, de la concentration capitaliste et de l’emprise de la publicité. Elle est constituée souvent d’anciens gauchistes, et notamment d’ex-maoïstes des années 60-70. Ceux-ci sont d’autant plus virulents que, pour faire carrière, ils ont du renier leurs convictions. Il est intéressant de noter que les idéologues les plus fanatiques de la révolution conservatrice sont souvent d’anciens marxistes, qui ont gardé des réflexes de leur ancien sectarisme et ont perpétuellement à s’auto-justifier.

4° Le capitalisme contemporain a produit ce qu’on pourrait appeler un individualisme de masse, en aiguisant la concurrence sur le marché du travail, en sapant les éléments de solidarité, en encourageant la marchandisation dans tous les domaines, en promouvant, à l’aide de techniques sophistiquées de marketing, la consommation individualisée. Les gens commencent à se lasser d’être pris pour des cibles commerciales, mais les effets désagrégateurs de cette société de consommation effrénée continuent à se produire.

Voici donc quelques éléments de type objectif pour expliquer pourquoi le marxisme a cessé d’être dans l’air du temps. Mais, à mon avis, ils sont insuffisants. Il faut avancer des éléments de nature plus subjective ou idéologique.

1° Le marxisme ne s’est pas encore remis, en France, de son identification, sinon parmi les militants, du moins dans l’opinion, au socialisme à la soviétique. Il faut souligner que le parti communiste a défendu jusqu’à la fin le système soviétique, et vu d’abord d’un mauvais œil la perestroïka. Quand l’Union soviétique s’est effondrée, ainsi que les régimes affidés en Europe de l’Est, quand  ce socialisme a laissé la place à une restauration sauvage du capitalisme, l’image du marxisme a pris un coup terrible. Et les idéologues du parti socialiste ont été confortés dans l’idée que le socialisme était une impasse, que le capitalisme avait définitivement gagné la partie.

2° Le parti communiste a eu beaucoup de mal à se défaire d’une image de sectarisme, qui l’avait fait entrer en crise en 1968, mais plus encore au tournant des années 80 (quand il a défendu notamment l’intervention soviétique en Afghanistan), où il perdu le plus grand nombre de ses intellectuels, qui soit ont viré de bord, soit ont tenté en vain de le « rénover », soit sont rentrés dans leur tour d’ivoire. Quand, en 1995, il a voulu faire sa « mutation », il a perdu ses repères idéologiques, et donné l’impression d’une grande confusion. Regagnant de la sympathie dans l’opinion, il avait cessé en même temps d’être crédible.

3° La « crise » du marxisme est ancienne (personnellement je l’ai toujours connu en crise), mais elle a été aggravée par le fait qu’il était resté étranger aux nouveaux « mouvements sociaux ». Les thématiques écologiques ne sont pas venues de lui, et il a mis beaucoup de temps à les intégrer (alors que l’on pouvait trouver chez Marx bien des considérations de ce type). Traditionnellement partisan de l’égalité homme/femme, le mouvement marxiste a ignoré la spécificité du rapport de genre, ne le voyant qu’à travers la lunette des groupes sociaux classistes.

4° Le marxisme s’est trouvé désarmé devant les problèmes inter-individuels, car Marx n’apportait pas grand-chose en la matière et toute la tradition marxiste les avait négligés, considérant souvent qu’il s’agissait de préoccupations petite-bourgeoises et de difficultés qui seraient surmontées par la naissance d’un homme nouveau, délivré de ses penchants égoïstes et voué à la collectivité. Elle avait ainsi largement manqué la révolution psychanalytique et l’individualisme vitaliste de la pensée nietzschéenne. Moyennant quoi le marxisme n’était plus en phase avec une société où l’individualisme ne cessait de faire des progrès. Le marxisme analytique avait bien essayé de repenser la société à partir des intérêts individuels et de leur composition, mais il le faisait à l’aide des outils de l’économie néo-classique, dénaturant ainsi l’essentiel de son apport. Tout ceci explique la séduction exercée par des penseurs comme Michel Foucault (avec sa conception des micro-pouvoirs) ou Gilles Deleuze.

5° La problématique marxiste était traditionnellement celle de la justice sociale. Elle n’avait pas grand-chose à dire sur les inégalités entre individus. Les théories anglo-saxonnes de la justice ont au contraire eu un certain succès, parce qu’elles mettaient l’accent sur elles. Le marxisme a enfin été défaillant sur les problèmes de la morale, partant de l’idée que la morale reflétait les rapports sociaux, mais se privant ainsi d’un horizon d’universalisme, qui était pourtant au cœur du vécu de l’indignation. Du coup il se trouvait démuni par ce qu’il pouvait y avoir de moral, et pas seulement de politique, dans la thématique des droits de l’homme, où Marx avait vu du formalisme bourgeois cachant des intérêts de classe.

6° Enfin et peut-être surtout le marxisme s’est trouvé en mal d’utopie, parce qu’il n’y avait plus de modèle existant auquel se référer. Le modèle soviétique était mort. Le modèle cubain n’en était plus un. Le modèle yougoslave avait sombré avec la désintégration de la Yougoslavie et le déchaînement de la guerre entre ses Républiques et ses composantes ethniques. Quant à la Chine, personne ne s’y intéressait, parce qu’elle a été présentée par les médias comme un mélange de dictature communiste et de capitalisme sauvage et que les évènements de 1989 sont apparus comme l’enterrement d’un mouvement démocratique par une répression féroce.

Ces quelques éléments nous donnent une idée des obstacles à surmonter pour que le marxisme retrouve une audience et une force de frappe intellectuelle dans un pays comme la France, où il certainement plus de chances de le faire qu’aux Etats-Unis ou dans d’autres pays européens. Les conditions objectives ont loin d’être défavorables, dans la mesure où le capitalisme financiarisé reproduit une situation d’exploitation qui rappelle, à certains égards, celle qui existait au 19° siècle. Au niveau théorique, le marxisme doit être à nouveau un grand chantier : il doit retravailler ses concepts propres, et emprunter à d’autres théories ce qui lui permettrait de combler ses faiblesses et les lacunes originelles, mais aussi ce qui peut l’aider à s’actualiser – mais ceci sans éclectisme, qui lui ferait perdre en rigueur et en acuité. Au niveau politique il lui manque surtout un projet : il faut donc repenser le socialisme, dans ses principes généraux, mais aussi en fonction des conditions concrètes, qui ne peuvent être les mêmes ici et là. Il lui faut également bâtir des programmes de transition et repenser la question des alliances de classe.



[1] Fondé en 1949 par le philosophe Cornélius Castoriadis, avec Daniel Mothé, Jean-François Lyotard, Claude Lefort, ces deux derniers devant récuser ensuite le marxisme. Le groupe s’est auto-dissous en 1966.

[2] Les plus connus sont Etienne Balibar, Roger Establet, Pierre Macherey. Mais, à l’anti-humanisme althussérien s’opposèrent des défenseurs de l’humanisme marxiste, tels Lucien Sève  et Henri Lefebvre, un philosophe-sociologue qui marqua toute une génération par la diversité et l’originalité de ses écrits.

[3] Ce courant fut constitué de philosophes, comme Jon Elster et Gerry Cohen, d’économistes, comme John Roemer, de sociologues comme Eric Olin Wright.

[4] Il y eut plusieurs écoles françaises de la Régulation. On retiendra, pour l’école principale, les noms de Michel Aglietta, Robert Boyer, Alain Lipietz, et Bruno Théret. Ces « fils rebelles d’Althusser », pour reprendre une expression de Alain Lipietz, entendaient dépasser le structuralisme tout en conservant son acquis, mais en réintroduisant la subjectivité et les stratégies individuelles. A l’opposé des théoriciens néo-classiques, ils mettaient l’accent sur les institutions et leur rôle régulateur. Ils durent leur succès à ce qu’un certain nombre de leurs concepts – les régimes d’accumulation, les modes de régulation, le rapport salarial, le « fordisme » -, avaient un caractère opératoire en économie, et inspiraient aussi des études de sociologie concrète, comme celles de Benjamin Coriat. Par la suite l’école éclata, un certain nombre de ses tenants optant pour une approche opposée (l’individualisme méthodologique) et fondant l’école des Conventions (Olivier Favereau, André Orléan, Robert Salais, Luc Thévenot, Luc Boltanski), qui reposait sur de touts autres concepts (règles de coordination, luttes mimétiques entre les acteurs, apprentissages collectifs, efficacité et équité etc.), mais sans renoncer à certains aspects de l’héritage marxiste (notamment la thématique de l’injuste dans les rapports économiques). Ce tournant correspond à la montée en puissance du marché mondial, et notamment du marché des capitaux (on s’intéresse beaucoup à la monnaie et au fonctionnement des marchés financiers).

Un autre courant, plus fidèle au marxisme, appliqua un certain nombre des concepts de la théorie aux économies socialistes en crise (Jacques Sapir et Bernard Chavance).

Aujourd’hui de jeunes économistes continuent à utiliser des concepts régulationnistes, tout en opérant un certain retour à Marx.

[5] Bernard-Henri Lévy, André Gucksman furent les plus médiatisés.

[6] Elles furent surtout le fait de chercheurs de formation philosophique, tels Georges Labica (qui dirige aussi un Dictionnaire critique du marxisme, PUF 1983), André Tosel, Jacques Bidet, Maurice Godelier, Etienne Balibar, Tony Andréani.

[7] On trouvera un aperçu, qui dépasse le cadre français, de l’état actuel du marxisme dans le récent Dictionnaire Marx contemporain (dir. J. Bidet et E. Kouvelakis), PF, 2001.

[8] Auteurs notamment de La dynamique du capital. Un siècle d’économie américaine, PUF  1996 ; Crise et sortie de crise, Ordre et désordres néo-libéraux, PUF, 2000.

[9] Auteur en particulier de La mondialisation du capital, Syros, 1997

[10] On retiendra, parmi de nombreux écrits, Misère du capital, Syros, 1996.

[11] Auteur de La crise de 1929, PUF ; Le grand tournant, Une interrogation sur l’avenir du capital, PUF

[12] Le développement soutenable, Economica, 1998.

[13] Ainsi de ceux de Jean-Marie Vincent (récemment décédé), de Gilbert Achcar et de Tony Andréani.

[14] Lors de ce Congrès la majorité, qui a décidé de se conformer aux 21 conditions posées par Lénine pour adhérer à la Troisième Internationale, fait scission et quitte la Deuxième Internationale, qui venait à peine de renaître de ses cendres.  La SFIO changera de nom en 1971, lors du Congrès d’Epinay, pour devenir le Parti socialiste.

[15] En 1951 la SFIO comptait 35% d’ouvriers parmi ses adhérents. 25 ans plus tard ils n’étaient plus que 10%. Aujourd’hui ce pourcentage a encore décliné.

22 novembre 2018

LA CHINE FACE A LA CONTRAINTE ECOLOGIQUE

 

 

Les dirigeants chinois pensent dans le temps long. On peut dire d’ailleurs que c’est là une tradition. L’Empire céleste se voyait éternel, et les dynasties chinoises furent plus solides que les royautés occidentales, car le mode de production n’était ni féodal ni absolutiste, mais étatique. Certaines ont duré des siècles. Aujourd’hui la « première phase du socialisme » est dite pouvoir durer 100 ans ou plus, avant de passer à une seconde phase. Le problème est que, désormais, le temps est compté par l’urgence climatique et par la rapidité de la dégradation de l’environnement. Il faut donc aux autorités chinoises agir vite, et changer le modèle de croissance, non seulement pour le rendre plus efficace, mais aussi et surtout pour le rendre plus compatible avec la contrainte écologique. Or, comment faire ? Reprendre certaines méthodes du capitalisme vert, ou bien pousser les feux du socialisme ? Telle est la grande question que nous je voudrais développer ici plus longuement que dans le corps de mon texte.

Certes, les phénomènes écologiques étant planétaires, la Chine ne peut les maîtriser dans son seul pays. Mais, sa place croissante dans l’économie mondiale lui offre la possibilité de peser sur le cours des choses, et surtout elle pourrait donner l’exemple, alors qu’elle s’est trop longtemps insuffisamment préoccupée de l’environnement, des dégâts de sa croissance, et qu’elle est encore en retard, dans bien des domaines, sur certains pays occidentaux. Il y a non seulement ce retard à rattraper, mais, mieux encore, de l’avance à prendre.

Je commencerai par rappeler quelques aspects de la contrainte écologique.

 

Quelques repères sur l’urgence écologique

 

« La maison brûle », comme disait Jacques Chirac dans une heureuse formule.

La première urgence est climatique. Dans moins d’un siècle le climat de la Terre pourrait, si l’on laisse les choses aller, se modifier autant que pendant les vingt millénaires qui l’ont précédé. Les experts du GIEC considèrent que, au-delà de deux degrés de réchauffement climatique, les bouleversements seront considérables. L’élévation du niveau des mers, notamment, modifiera la géographie de la planète et nombre de métropoles, qui ont poussé au bord des rivages, seront submergées. Pour limiter le phénomène, il faudrait même, selon certains, ne pas dépasser une augmentation de 1,5 degré C. Il s’aggravera énormément si l’on atteint les 2,5 degrés C, car les écosystèmes terrestres eux-mêmes commenceront à émettre plus de CO2 qu’ils ne peuvent en absorber[1].

Une autre menace lourde est l’extinction de nombreuses espèces. Nous avons déjà supprimé en un siècle les trois quarts des plantes cultivées. Or, si l’on met en péril la vingtaine d’espèces qui fournissent 80% de l’alimentation humaine, c’est la survie même de l’humanité qui est en cause.

Les pollutions autres que celles dues aux gaz à effet de serre ont considérablement dégradé les environnements et les techniques pour les dépolluer sont très gourmandes en travail et en énergie.

Il faut ajouter que ces trois dimensions de la détérioration écologique sont liées et s’entretiennent les uns les autres, si bien que l’on ne peut se dire que l’on traitera les problèmes les uns après les autres. Le défi est global et planétaire, inédit dans l’histoire de l’humanité. Du fait des sécheresses le réchauffement climatique réduit déjà l’accès à l’eau de centaines de millions de personnes et diminue dans des régions entières la productivité agricole. Une hausse de la température de 2,5°C au XXI° siècle condamnerait à la famine 600 millions de personnes et le manque d’eau toucherait jusqu’à trois milliards d’êtres humains supplémentaires. Le réchauffement a des conséquences non seulement sur les moyens de vie ou de survie (alimentation, habitat, chauffage etc.), mais encore directement dans le domaine sanitaire (maladies liées à l’apparition de nouvelles bactéries, à la migration des insectes etc.).

Un autre constat est que les principales victimes du réchauffement climatique et des deux autres phénomènes sont les populations pauvres des pays du Sud, les plus affectées par eux et les plus démunies de moyens financiers et politiques pour les combattre ou les modérer.

 

La Chine à la fois responsable et victime

 

Je ne m’attarderai pas sur les effets catastrophiques en matière écologique du développement chinois, que les autorités reconnaissent volontiers, même si ce sont souvent les populations qui ont dû les mettre en alerte par leurs protestations. Je me contenterai de ces chiffres fournis pas ces autorités elles-mêmes. Un cinquième des terres cultivables sont polluées, un tiers des rivières contiennent des eaux considérées comme dangereuses, la qualité de l’air est mauvaise dans 495 des 500 plus grandes villes du pays[2].

De là on a vite fait de jeter l’opprobre sur « le régime », coupable d’avoir fait de la Chine le « premier pays pollueur de la planète » et de contribuer fortement à l’effet de serre. Or, premier pollueur il l’est, mais c’est aussi parce que c’est le pays le plus peuplé (un Terrien sur cinq est chinois). Si l’on considère le nombre de tonnes de CO2 et équivalent  CO2 émis par an par habitant, le citoyen chinois n’en émet que le quart du citoyen états-unien. Au surplus ces citoyens chinois travaillent souvent pour de grandes firmes occidentales. « Un tiers des émissions de ce pays  - presque autant que celles de la France, de l’Allemagne et de la Grande Bretagne réunies – découlent de l’exportation de marchandises. Pour Pékin ces émissions – dites « grises » - devraient s’ajouter aux émissions des pays occidentaux  - dites « domestiques » - où les marchandises sont consommées »[3]. De la sorte l’écart entre l’émission du citoyen chinois et celles des habitants de ces pays serait encore bien plus grand. Ce qui est vrai pour la Chine, l’est d’ailleurs aussi pour la plupart des pays du Sud. On objectera que la Chine était, avec les autres, consentante. Certes, mais elle n’avait guère le choix. Si elle voulait se développer rapidement, il lui fallait ces investissements étrangers, mais ceux-ci ne se sont pas souciés des conséquences environnementales. Si ce capitalisme importé n’avait rien de « vert », le capitalisme des pays du Nord (Nord est bien sûr une approximation géographique) ou, mieux dit, des pays du Centre (en tant qu’opposé à la périphérie du système mondial) a-t-il réussi à l’être, ou peut-il seulement l’être ?

Commençons par le problème n°1, celui des émissions de gaz à effet de serre, principales responsables du réchauffement climatique. On va voir que l’institution d’un marché du CO2 ne l’a pas résolu et ne peut le résoudre correctement.

 

Les échecs et les limites du marché du CO2

 

Comme on avait fini par reconnaître que les gaz à effet de serre étaient, loin devant la déforestation, les causes du réchauffement climatique, et comme le CO2 (le dyoxyde de carbone) l’était bien plus que les autres gaz, les dirigeants de l’Union européenne ont trouvé judicieux de donner un prix à la tonne de ce gaz (les autres étant convertis en équivalent C02) et de  faire payer aux gros émetteurs tout dépassement d’un certain nombre de quotas, qui eux seraient gratuits. Et, en bonne logique libérale, ils ont institué un marché, le fameux marché baptisé assez improprement des droits à polluer : un émetteur qui dépasserait son quota gratuit pourrait continuer à le faire s’il achetait des quotas à un autre qui ne l’aurait pas atteint, au prix de marché de ces « crédits ».

Mais, comme on avait également reconnu que les pays en voie de développement polluaient, par nécessité, plus que les autres, l’idée a été d’utiliser le marché pour de les aider à émettre moins, grâce à l’utilisation de toutes sortes de techniques modernes, telles que la décarbonation des centrales électriques à charbon ou des usines sidérurgiques. Toute action en ce sens, pouvant être considérée comme réduisant l’émission de CO2, représentait un crédit d’émission censé compenser un quota dépensé en trop par une entreprise ou un établissement des pays développés. C’est le « mécanisme de développement propre ». Et la Chine en a été la terre d’élection, puisqu’on pouvait moderniser ses installations à bas prix : la moitié des projets y ont été localisés, et ils ont effectivement permis d’y réduire quelque peu les émissions.

On se demandera pourquoi ce marché des droits à polluer a été préféré à une taxation de la tonne de CO2 émise, ce qui aurait été beaucoup plus simple et aurait pu générer des recettes pour les Etats, lesquels auraient pu alors les utiliser pour aider les pays en voie de développement à réduire leurs propres émissions. La seule justification qui vient à l’esprit est que les Etats européens pouvaient, en lieu et place d’une taxation uniforme, choisir les quotas gratuits à distribuer de manière à pénaliser plus lourdement les plus gros émetteurs, et ensuite, grâce au mécanisme de marché, les inciter à produire plus proprement, eux qui avaient le plus de moyens pour le faire. Mais on aurait pu aussi bien, j’y reviendrai, varier le taux de la taxe selon les secteurs concernés. En réalité la raison semble doctrinaire. Il ne fallait pas donner trop de pouvoirs aux Etats, qui auraient pu modifier à volonté les taux de la taxe. Une fois établis les quotas autorisés, ils ne pouvaient plus y toucher de sitôt, et c’était au marché de fournir les bonnes incitations.

Le résultat a été un échec. Le prix de la tonne de CO2 s’est effondré, parce qu’il y avait bien plus d’offres de crédits carbone que de demandes, les quotas autorisés ayant été trop indulgents et la crise économique, qui a ralenti la production industrielle, étant passée par là. A un prix trop faible les entreprises n’avaient plus aucun intérêt à faire des efforts pour émettre moins, elles préféraient acheter des « indulgences » (clin d’œil des critiques aux indulgences papales). Il appert que le système était bien plus rigide qu’une taxe : il ne suivait pas les mouvements de la croissance économique ni des cours du pétrole, il ignorait les aléas climatiques. Néanmoins la Commission européenne estime toujours que le mécanisme est le meilleur moyen pour atteindre l’objectif d’une économie à bas carbone, et propose aujourd’hui de ne distribuer qu’une moitié environ de  quotas gratuits et de vendre le reste aux enchères, pour faire remonter le prix.

Mais les raisons de l’échec vont au-delà de ce vice congénital. Car confier au marché la régulation du prix du carbone, c’est oublier que ce marché, comme tous les autres marchés capitalistes, ment, manipule et corrompt.

Il ment. Par exemple bien des crédits carbone obtenus grâce au mécanisme de développement propre ne correspondaient à aucune action spécifique. Ils auraient eu lieu de toute façon, et ce ne fut donc qu’une aubaine pour les entreprises occidentales. Il était également  facile de fausser le contrôle des réductions d’émission, celui-ci étant confié à une instance de l’ONU qui, faute de moyens, le déléguait à des cabinets privés d’audit, lesquels ne mettent pas beaucoup d’empressement à vérifier les données et la méthodologie fournies par les entreprises.

Il manipule. Les multinationales ont exercé un chantage à la délocalisation. A la différence des entreprises confinées au territoire national et d’établissements comme des hôpitaux ou des universités, elles iraient produire, si elles ne disposaient pas suffisamment de quotas gratuits, là où elles ne se voyaient pas imposer la réduction de leurs émissions.

Il corrompt. Le pouvoir de lobbying des grandes entreprises et des organisations de secteur leur a permis de peser sur la distribution de quotas, laquelle se faisait secteur par secteur. Des entreprises, qui n’en avaient pas besoin, ont reçu des quotas gratuits et les ont revendus avec profit. D’autres ont fait de même en délocalisant. Les principaux acheteurs ont été finalement les Etats, pour soulager des établissements publics.

Mais ce n’est pas tout. Pour qu’il y eût un marché, il fallait une monnaie. Ce fut la « monnaie carbone », représentant des unités d’émission, des unités de réduction des émissions et des unités d’absorption (ces dernières étant générées par les puits de carbone). Il fallait aussi des intermédiaires, et ils furent nombreux, publics comme le Fonds européen du carbone, ou semi-publics. Il fallait une Bourse, et l’on y a bien sûr retrouvé les mouvements spéculatifs qui affectent les autres  marchés de matières premières. Il fallait enfin des produits dérivés (de couverture des risques), les achats se faisant souvent à terme. Le marché a donc connu ses traders, leurs paris et leurs bonus -même si l’on est resté très loin des marchés financiers portant sur le commerce des titres. Tout cela veut dire un empilement de coûts de transaction, donc un système extrêmement coûteux pour des résultats médiocres, voire dérisoires. Mais cela n’a pas empêché ses thuriféraires d’envisager une extension du système aux consommateurs eux-mêmes, idée heureusement abandonnée.

On peine à comprendre pourquoi d’autres Etats (la Corée, la Thaïlande, la Californie) ont repris ce modèle européen, et surtout pourquoi la Chine s’y est ralliée. Est-ce parce qu’elle a tiré des avantages du mécanisme de développement propre, est-ce parce qu’elle croit toujours plus aux vertus du marché ?

 

La planification des émissions de CO2 qui devrait s’imposer.

 

Que veut dire cette planification ? Après un inventaire aussi complet que possible des émissions de CO2, il ne s’agit plus, pour atteindre les objectifs que l’on s’est fixés, de délivrer des permis de polluer en nombre limité, mais de déterminer des normes à respecter. Et le moyen le plus simple pour inciter les émetteurs à les respecter est celui de la taxation, qui a en outre l’avantage de pouvoir être progressive, le taux augmentant avec les quantités. La taxation peut ainsi être dissuasive, mais elle génère aussi des recettes, qui seront alors utilisées pour accélérer la mise en œuvre de technologies plus propres et pour soutenir des secteurs à moindre dépense énergétique, tels que le réseau ferré ou la rénovation de logements. Ce mécanisme de taxation serait infiniment moins complexe que l’immense « usine à gaz » (c’est le cas de le dire) du marché des droits à polluer, et certainement plus efficace. Mais à une triple condition.

D’abord il faudrait que la taxe soit réellement dissuasive. Ensuite, pour s’appliquer avec toute la rigueur et l’équité nécessaires, elle requiert un contrôle exigeant des émissions de chaque entreprise et de chaque établissement, concernant à la fois les émissions et les efforts de réduction (car une partie de la taxe pourrait leur être reversée en fonction de la qualité de ces efforts). Où l’on retrouve ce que je disais à propos de la Chine concernant la nécessité d’un recueil, par l’instance publique (et non par des cabinets privés), d’un maximum d’informations par des agents bien formés, et eux-mêmes soumis à un contrôle d’impartialité, pour parer à toutes les formes de corruption, active ou passive. Enfin le produit de la taxe devrait servir à mettre en œuvre et à impulser des solutions réellement alternatives. Comme une partie des recettes pourrait être reversée aux entreprises de pays étrangers, qui réduiraient, par des efforts spécifiques, leurs émissions, il faudrait également un contrôle conjoint avec les autorités de ce pays.

Mais il y a aussi des instruments, complémentaires à la taxe, pour mettre en œuvre des plans de réduction des émissions de C02. On peut agir par l’intermédiaire des commandes publiques, en introduisant, dans la sélection des prestataires, des critères de réduction. On peut, et même on doit, subventionner fortement la production d’énergies renouvelables, substituables aux énergies fossiles, puisque celles-ci sont le principal facteur des émissions de gaz à effet de serre. C’est d’ailleurs ce qui se fait dans les pays développés, notamment dans les pays scandinaves et en Allemagne, avec un certain succès, mais à un rythme encore beaucoup trop lent, et avec des moyens pas toujours adéquats (par exemple le soutien à l’utilisation de panneaux solaires a donné lieu en France à des effets d’aubaine, parfois des escroqueries, de la part des installateurs).

 

Les autres aspects de la planification écologique

 

La planification est aussi tout à fait indispensable pour combattre les autres formes de pollution, et leurs très graves effets sanitaires (en particulier en Chine). Elle opère par l’imposition de normes strictes et de contrôles sévères, car les producteurs ont, ici aussi, tendance à mentir et à truquer. L’exemple des véhicules diesel, très émetteurs de particules, est l’un des plus connus. L’industrie automobile qui en fabrique exerce en Europe une énorme pression sur les Etats au nom de la sauvegarde des marchés et des emplois. Comme les reconversions sont effectivement coûteuses, il revient à ces derniers de les accompagner par des aides spécifiques. Mais la planification doit aller plus loin en agissant sur le marché lui-même : remplacement programmé de véhicules personnels par des transports en commun dans les villes, développement du ferroutage et du transport fluvial pour réduire la circulation de camions. Les pollutions de l’air, de l’eau, des sols mettent les Etats au pied du mur : ils ne peuvent plus se contenter de réglementations de faible portée, selon le principe pollueur/payeur, et souvent contournées.

S’agissant des gaz à effet de serre et des autres pollutions, on peut agir, dans la mesure où elles sont mesurables (ce qui n’est pas aisé, notamment parce qu’il il existe des synergies entre les effets), par des normes, des contrôles et des sanctions pécuniaires. Mais cela ne suffit plus du tout quand il s’agit de préserver ou de restaurer des éco-systèmes naturels et ce qu’il reste de la bio-diversité. Or c’est là que les tenants du marché ont encore frappé. Ils ont voulu donner un prix à la nature et instaurer un marché des droits à détruire. Marché florissant aux Etats-Unis, avec ses biobanques, auxquelles on achète un droit à détruire tel espace naturel, ou telle espèce ou végétale, en échange d’un espace ou d’une variété conservés ailleurs, et ses intermédiaires, des bourses spécialisées. C’est là une aberration, car, si un prix peut être un indicateur, il ne peut inclure une multitude d’effets, souvent à long terme, qui ne sont pas mesurables, ou qui ne peuvent l’être qu’imparfaitement, et qui peuvent aussi avoir des répercussions sur l’effet de serre (les palmiers à huile, par exemple, n’ont pas du tout le même pouvoir d’absorption du CO2 qu’une forêt tropicale). C’est sans doute en ce dernier domaine, plus encore que dans les autres, que la planification est devenue plus que jamais nécessaire ; préserver les écosystèmes, leur permettre de se reconstituer, s’assurer que la production des déchets, notamment les énormes déchets industriels, ne les détruit pas définitivement, sont devenus des impératifs absolus et la réglementation doit être sans appel.

Mais la grande question est celle de savoir si tout cela est possible dans un contexte de croissance continue, et qui a des effets cumulatifs[4]. C’est là qu’il faut en venir, car elle conduit à remettre en question le capitalisme lui-même.

 

L’insoutenable croissance capitaliste

 

On ne doit pas confondre croissance en général et développement. Le développement est une nécessité pour sortir de la pauvreté une grande partie des habitants de la planète, le milliard qui n’a pas accès à l’électricité, le presque milliard qui ne l’a pas à l’eau potable, le milliard qui est victime de disettes chroniques. Il est question là de biens de base. Mais bien d’autres biens sont indispensables à une vie décente, en bonne santé et laissant du temps libre.

Or ce développement ne peut s’effectuer selon les principes et avec les méthodes de la croissance en usage dans le monde capitaliste. Ainsi la production d’énergie ne pourra se faire en utilisant les énergies fossiles, car les émissions de CO2 ne feraient que croître, au détriment du climat. Mais, s’il faut recourir aux énergies renouvelables, cela représenterait un coût aujourd’hui insupportable pour les pays pauvres. Il n’y a donc pas d’autre solution que de les aider à les développer, et ce ne sont pas les 100 milliards par an promis (seulement promis) par les pays développés lors de la COP 21 à l’horizon 2020 qui suffiront[5].

 Comme ce développement suppose une croissance de la richesse matérielle, la croissance devra absolument ralentir et changer de nature dans les pays développés pour être soutenable à l’échelle d’une planète qui est finie et fragile.

Or le capitalisme repose, par essence, sur une croissance illimitée. C’est là la conséquence  de la recherche du profit maximal et de la concurrence sans bornes. Pour que le capitalisme puisse prospérer, il lui faut d’abord tout transformer en marchandises, jusqu’au moindre service rendu et jusqu’à la qualité de l’air que nous respirons. Ce que Marx appelait « produire pour produire ». Ensuite, Pour faire du profit, chaque concurrent doit vendre toujours plus et toujours moins cher que les autres, et,  pour cela, augmenter la durée et l’intensité du travail (cette autre ressource naturelle), et élever sa productivité par tous les moyens techniques possibles, y compris les plus dispendieux en énergie et matières premières. Enfin, pour augmenter la productivité, il doit accroître son capital pour bénéficier des économies d’échelle, ce qui veut dire aussi s’approprier autant de ressources naturelles que possible.

Ce n’est pas tout. Le capitalisme repose sur une innovation permanente, qui permet à chaque concurrent de devancer les autres, de disposer pendant un temps d’un pouvoir de marché, qui lui permet de faire des surprofits. Cette capacité d’innovation, son processus de « destruction créatrice » seraient une grande vertu s’ils n’étaient pas doublement pervertis. Pour vendre davantage il faut programmer l’obsolescence des produits anciens et, pour en vendre de nouveaux, il suffit de leur donner un semblant de nouveauté. Afin de vendre des produits en apparence ou réellement nouveaux, mais dont la valeur d’usage ne sera pas forcément reconnue par le consommateur, malgré quelques études de marché préalables, il faut les imposer par une véritable propagande. C’est ce à quoi servent, principalement, la publicité et le marketing, bien plus qu’à communiquer de l’information. D’énormes budgets y sont consacrés, qui représentent beaucoup de travail et de moyens matériels. Aucun capitaliste ne peut y échapper, mais ce sont les plus puissants qui ont le plus de moyens. Et, ce qui compte, comme le remarquait déjà il y a longtemps John K. Galbraith, c’est moins la qualité que la quantité du matraquage.

Enfin, sur les marchés capitalistes, tous les moyens sont bons pour damer le pion aux concurrents, comme je l’ai déjà souligné : le mensonge, le trucage, la manipulation, la corruption des autorités qui contrôlent la mise sur le marché et le respect des normes, les abus de position dominante. Sans parler des techniques les plus élaborées d’évasion fiscale.

 Voilà pourquoi, par essence, la croissance capitaliste est une croissance sans frein, une perpétuelle fuite en avant. Cependant, deux tendances, quoique anciennes, sont venues renforcer puissamment ces caractères. La première est la mondialisation : elle a accru la marchandisation partout dans la planète et, tout en réduisant le coût des produits par l’abaissement de celui du travail et par le changement d’échelle, elle a accru le coût des transports et la quantité d’énergie qu’ils requièrent. La deuxième est la financiarisation : elle aussi ancienne, elle a pris de proportions gigantesques, représentant une énorme dépense de travail improductif, l’usage de beaucoup de ressources matérielles et, à son tour, une grande dépense d’énergie.

Toutes ces raisons font que la croissance capitaliste est insoutenable. Ce n’est pas la croissance démographique qui menace la vie sur terre, comme l’assurent de néo-malthusiens. De l’avis des agronomes, notre planète pourrait faire vivre convenablement la population actuelle, qui tend à se stabiliser avec le développement. Ce n’est pas non plus le progrès technique qui est en cause, s’il est bien orienté. Les formidables gains de productivité qu’on lui doit sont une manière d’économiser du travail et des ressources matérielles, tant qu’ils ne soient pas consacrés à une accumulation de biens superflus. Les ressources naturelles elles-mêmes ne présentent pas de limites infranchissables, si l’on sait les recycler et les économiser, de façon à ce qu’elles se reconstituent[6]. Les énergies renouvelables sont inépuisables, et le coût d’entretien des équipements qui servent à les exploiter relativement faible. C’est donc bien le capitalisme qui menace de rendre notre terre invivable, alors que les sociétés précapitalistes savaient, plus ou moins bien, préserver un certain équilibre dans leurs échanges avec la nature. Car le capitalisme n’est pas seulement un système économique dispendieux et destructeur, c’est aussi un système social qui pousse à la démesure.

Creusant les inégalités, créant une classe de super-riches, avides de signes de distinction, il génère une rivalité mimétique (celle dont j’ai déjà parlé en évoquant les analyses de Veblen), qui pousse à la surconsommation. Et c’est cette classe qui s’oppose le plus vigoureusement à tout changement dans le mode de vie[7].

 

La voie socialiste pour changer radicalement la nature de la croissance

 

Le socialisme qui se disait « réel », le socialisme à la soviétique, s’est discrédité à cet égard. Il est vrai que la contrainte écologique n’était pas aussi évidente à son époque. Mais il est indéniable qu’il était productiviste à tout crin et qu’il a massacré l’envi-                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       ronnement. On peut le comprendre, si le système économique était, comme je le crois, un mélange - instable et finalement explosif - de capitalisme d’Etat et de communisme. Capitaliste d’Etat ? L’expression paraîtra bizarre, puisqu’il n’y avait pas de capitalistes individuels et que les directeurs d’entreprise ne se voyaient pas assigner comme tâches de faire du profit mais de remplir les objectifs du Plan. Mais capitalisme d’Etat, car c’était l’Etat lui-même (le pouvoir politique, le Gosplan) qui se comportait comme un capitaliste, cherchant à maximiser la plus-value sociale pour la répartir ensuite à sa guise. Je ne développerai pas ici le vice de ce système, qui, malgré la « concurrence administrative » et l’existence de marchés parallèles, était peu porté à l’innovation, si bien que la croissance y fut plus extensive qu’intensive, et qui, dans son projet de rattraper à marche forcés les Etats-Unis, s’est soucié de l’environnement comme d’une guigne, ce qui a signé son échec. Mais soyons justes. Comme le système était relativement égalitaire, et que les privilèges y étaient mal vus au point qu’ils devaient être dissimulés, il n’a pas connu les travers du capitalisme privé que nous avons soulignés : pas de produits redondants et de signes de distinction en tous genres, pas de publicité, pas de corruption de grande ampleur, peu de trucages parce qu’ils étaient difficiles dans des entreprises dont l’autonomie était restreinte.

C’est un tout autre socialisme dont la Chine a besoin pour faire face à sa contrainte écologique, pour freiner une mondialisation dont elle a été un vecteur et pour nous montrer une autre voie. Elle a pour cela de nombreux atouts.

Le premier, je l’ai dit, c’est la planification. Celle-ci doit être réorientée d’abord en direction de la sobriété énergétique et du passage rapide aux énergies renouvelables. Le tournant semble bien avoir été pris à cet égard. Mais, alors que la production d’électricité a été bâtie sur le modèle centralisé occidental, il lui faudrait maintenant développer les sources d’énergie locales (petits barrages, méthanisation, petites fermes de panneaux solaires) qui demandent moins de transport, et la co-génération (production conjointe d’électricité et de chaleur), toutes techniques qui existent et fonctionnent bien dans des pays occidentaux, mais où elles ne reçoivent pas les impulsions suffisantes. La planification doit aussi investir tous les domaines gaspilleurs d’énergie et producteurs de grandes quantités de C02, en y favorisant les technologies moins gourmandes et plus propres. La production automobile était une nécessité dans cet immense pays aux contrées et villages souvent enclavés, mais il serait aberrant d’inonder le pays de véhicules, même moins polluants. La Chine a eu raison de construire un énorme réseau ferré, à la différence des Etats-Unis, où les grandes firmes se sont arrangées pour le faire dépérir et pour supplanter trams et tramways. Mais il lui faudra freiner la production automobile pour restreindre l’usage des véhicules individuels et des camions à ce qui est nécessaire, car le point de dépassement n’est pas loin. Même si la réduction se fait au grand dam des nouveaux riches, elle rencontrera l’adhésion d’une population traumatisée par le niveau de pollution.  

Le second atout de la Chine est l’existence de son vaste secteur public, précisément dans les principaux secteurs énergétiques et industriels. C’est une arme à double tranchant parce que les entreprises d’Etat ont, comme par le passé sinon plus, la propension à produire toujours plus et avec n’importe quels moyens. On l’a vu avec le problème des surcapacités et celui du non respect des normes (causant de graves accidents industriels). La solution, à mon sens, n’est pas de les garder sous la coupe des administrations, mais tout à la fois de leur rendre de l’autonomie et de les soumettre aux exigences de la planification ecologique.

Ce qui est non moins important est le caractère largement public de son système bancaire, ce qui est une condition, avec la politique monétaire, pour financer à moindre coût la transition énergétique et les actions anti-pollution.

Un troisième atout de la Chine est l’importance de la recherche publique, non commandée comme l’est la recherche privée par les intérêts des industriels, et donc plus facile à orienter selon les besoins du Plan. Cette recherche publique peut développer toutes les potentialités que le capitalisme laisse en friche, parce qu’elles ne sont pas source de profit immédiat, ou de profit tout court. On rappellera ici que l’effet photovoltaïque a été découvert en …1839 et que les machines pour chauffer l’eau et les maisons existaient déjà au début du siècle précédent[8].

Un quatrième atout de la Chine est qu’elle peut produire ses propres normes environnementales et sanitaires, sans être contrainte d’adopter celles des Etats-Unis et de l’Union européenne, qu’elle devra certes respecter pour ses exportations, mais qu’elle peut en même temps rendre plus exigeantes, ce dont aucun consommateur ne se plaindra. Ici le chemin reste long à parcourir.

Un cinquième atout de la Chine serait de développer ses services publics (éducation, santé, transports, logement social etc.), aujourd’hui encore très insuffisants, on l’a vu. Etant moins onéreux que les services privés, car non soumis à la rentabilité capitaliste, ils mobiliseraient, s’ils étaient bien gérés, moins de ressources financières et donc une moindre part de la richesse sociale.

Forte de ces atouts, la Chine peut changer son modèle de croissance pour le rendre compatible avec la contrainte écologique. Le premier ministre chinois l’assurait le 13 mars 2014 : « Nous allons déclarer la guerre à notre propre modèle de développement et notre mode de vie non durable et inefficace ».

Les dirigeants chinois semblent résolus à opérer la transition énergétique : alors que la production d’électricité issue des énergies renouvelables ne représente encore que 3% du total, ils ont décidé de devenir le leader mondial de la production d’énergie photovoltaïque, devant l’Allemagne, et le pays a déjà la plus grande production éolienne. Il leur faudra aussi, s’ils veulent changer le mix énergétique actuel, revoir leur politique d’urbanisation, car celle-ci consomme aujourd’hui beaucoup de ressources non renouvelables (pétrole, sable, eau). Plusieurs réalisations d’éco-villes et d’éco-quartiers vont dans cette direction. La Chine s’est engagée, lors de la COP21, à faire passer la part des énergies renouvelables plus du nucléaire à 20% en 2030 (elle était de 11,2% en 2014). C’est cohérent avec ses deux autres engagements : atteindre le pic de ses émissions de CO2 au plus tard en 2030 et réduire celles-ci de 60 à 65% par unité de PIB par rapport à 2005 (elles ont déjà diminué de 33,8% en 2014). C’est un effort nettement plus important que celui annoncé par l’Union européenne et par les Etats-Unis, compte tenu de son taux de croissance.

Des actions résolues contre les pollutions ont été engagées, notamment contre la pollution de l’air, qui provoque des centaines de milliers de morts prématurées. Une nouvelle loi de protection de l’environnement est entrée en vigueur en 2015, qui prévoit des amendes quotidiennes et dissuasives pour les pollueurs, ainsi que des inspections pour vérifier le niveau des émissions. 180 sociétés, dont de grands groupes d’Etat, se sont vu intimer l’ordre de publier quotidiennement les niveaux d’émission de leurs polluants.

De grands programmes de restauration ou d’aménagement de l’environnement ont été lancés, tel celui de la plantation de millions d’arbres à la périphérie de Pékin.

Le nouveau modèle économique est donc clairement orienté vers la protection de l’environnement. Et il devait réduire son impact sur la mondialisation des échanges commerciaux, s’il est moins tourné vers l’exportation et plus sur le marché intérieur.

Mais, comme je le disais dans le corps de mon texte, cette reconversion du modèle économique chinois suppose une réduction drastique des inégalités, faute de quoi rien n’entravera la dérive vers la surconsommation. C’est ici une planification de la distribution des revenus, bien plus qu’une redistribution par voie fiscale, qui s’impose à son tour, et qui réduira par là-même les inégalités de patrimoine. La contrainte écologique devrait inciter la Chine à penser la société de « moyenne aisance » qu’elle a en vue comme une société de sobriété.



[1] Le CO2 n’est pas seul en cause. Le méthane est aussi un gaz à effet de serre, et pourrait augmenter dramatiquement dans l’atmosphère si le permafrost dégelait.

[2] Un témoignage personnel : j’ai passé trois semaines dans la région de Canton et je n’y ai jamais vu briller le soleil, le paysage étant noyé dans un brouillard qui ne devait rien à la saison et qui estompait tout.

 [3] Daniel Tarnuro, L’impossible capitalisme vert, La Découverte, 2010, p. 102. Un excellent livre, de spécialiste, auquel je fais de nombreux emprunts dans cette annexe.

[4] Thomas Piketty a calculé que « un taux de croissance de 1% par an correspond à une croissance de 35% au bout de trente ans, une multiplication par près de trois au bout de cent ans, par vingt au bout de trois cents ans, et par plus de 20.000 au bout de mille ans » (Le Capital au XXI° siècle, Editions du Seuil, p. 129)

[5] Surtout s’ils ne viennent que requalifier l’aide traditionnelle au développement.

[6] « Chaque année l’activité humaine consomme davantage de ressources que la planète ne peut en reconstituer sur la même période. Et, chaque année, nous produisons davantage de déchets que notre écosystème ne peut en absorber », écrit Jean-Luc Mélenchon, si bien que nous sommes en « dette écologique »  aujourd’hui dès le mois d’août (L’ère du peuple, Fayard, 2014). L’agriculture intensive notamment épuise les sols, les empêchant de reconstituer leur fertilité, et produit beaucoup de déchets toxiques.

[7] J’ai développé ce sujet, en m’inspirant des analyses d’Hervé Kempf, dans un article de la revue Utopie critique « Le changement climatique impose la planification » (n° 50, 1° trimestre 2010, p. 33 sq.)

[8] Cf. Daniel Tanuro, op. cit., p. 76.

(texte repris dans mon livre Le "modèle chinois" et nous, L'Harmattan, 2018)

 

21 novembre 2018

LE SOCIALISME COMME DIALECTIQUE POSITIVE

i

 

A l’orée du 21° siècle il nous appartient d’évaluer le legs des socialismes du 20° siècle et de peser les possibilités et les chances d’un socialisme nouveau. C’est l’ambition de ce symposium.

Or il y a deux manières d’évacuer la question. La première est de considérer que le bilan des socialismes historiques est essentiellement négatif. C’est l’opinion qui prévaut en Occident : le “ communisme ” a fait faillite, il n’a fait que des victimes, et il n’y a rien à en garder. Le capitalisme a définitivement montré sa supériorité. Il semble que, en Russie et dans les pays qui étaient dans l’orbite soviétique, cette opinion soit dominante, en tous cas parmi les élites, malgré les désastres provoqués par la libéralisation sauvage. Dans les pays qui se réclament encore du socialisme (les trois survivants : la Chine, le Vietnam et Cuba. Je laisse de côté le cas de la Corée du Nord, qui n’a rien appris) il y a sûrement des esprits pour penser de la sorte, tout en pensant à une “ transition ” plus maîtrisée. L’autre manière consiste à postuler que l’idéal communiste reste valide, mais qu’il doit être repoussé dans un avenir indéterminé, le niveau des forces productives et les rapports de force internationaux, à l’époque de la mondialisation du capitalisme, ne permettant pas une reprise de la marche en avant. C’est ce que j’ai cru comprendre de la position officielle chinoise : le problème est d’abord de sortir du sous-développement technologique, économique et culturel, le socialisme n’en est encore qu’au tout premier stade, il doit beaucoup apprendre du capitalisme, il doit se constituer une base de pouvoir économique et d’influence politique assez forte pour ne pas risquer d’être emporté, comme le fut l’Union soviétique, dans une processus de désagrégation et d’éclatement irréversible. Le maoïsme comportait sa part de vérité, mais il n’était pas accordé aux nécessités de l’époque. En somme il faudrait adopter la célèbre formule léninienne : “ un pas en arrière, deux pas en avant ”. A mon avis, cette orientation évite de s’interroger sur le communisme lui-même, alors que la grande tâche théorique est d’affronter dès aujourd’hui cette question. Cette faiblesse de la pensée explique aussi selon moi en grande partie le déclin des partis communistes occidentaux, dans la mesure du moins où ils ne se sont pas ralliés à une forme ou une autre de libéralisme social, ce qui les conduit à perdre leur âme. Non seulement ils n’ont plus de modèle existant auquel se référer, mais encore ils sont incapables de dire comment ils voient l’avenir, quel sens a encore pour eux  la notion même de socialisme.

C’est donc par là que je vais commencer, même si je parais m’éloigner de la réalité concrète : comment pouvons nous envisager aujourd’hui l’idée d’une société communiste? Car je ne vois pas autrement le socialisme. Puis je m’arrêterai succinctement sur le système capitaliste et sur le système soviétique pour suggérer en quoi ils ont été ou son porteurs d’une “ dialectique “ négative. Je terminerai par une brève analyse de la tentative la plus ambitieuse pour commencer à dépasser les apories du système soviétique sans mettre à bas tout l’édifice, je veux parler de la tentative chinoise, qui est en général si mal comprise, me semble-t-il, dans les cercles intellectuels occidentaux.

 

Le communisme lui-même comme dialectique positive

 

Nous devons faire notre deuil d’un certain communisme utopique. Je dis bien : faire notre deuil, car, depuis la nuit des temps, il a incarné, sous la figure de la promesse divine, puis sous les auspices de la science, l’idée du bonheur sur terre. Ce communisme utopique, c’est l’idée d’un homme réconcilié avec lui-même, avec ses semblables et avec la nature, c’est l’idée d’une société sans contradictions et sans classes. Il est toujours difficile de renoncer à cette séduction de l’idéal et d’admettre qu’il y aura toujours des contradictions. Marx, comme tous les utopistes de son temps, et malgré son souci de se détacher du “ socialisme utopique ”, n’a pas échappé à cette séduction : qu’on pense non seulement à l’idée d’une société d’où les oppositions de classe auront disparu, mais encore qui distribuera, avec l’abondance, à chacun selon ses besoins, qui fera disparaître l’opposition entre travail manuel et travail intellectuel et qui sera entièrement  organisée selon un plan conscient..

Il ne s’agit pas seulement de dire que le communisme est pratiquement, ou encore techniquement, irréalisable, notamment parce qu’il serait impossible de fonder un calcul sur des valeurs d’usage complètement hétérogènes, impossible de prévoir les besoins et l’évolution des techniques, impossible de collecter et de traiter toute l’information, impossible donc de planifier les besoins, la production, la distribution  des produits de manière impérative et détaillée, impossible de sortir d’un univers de rareté, impossible de construire une démocratie de la base au sommet sans pertes et distorsions de l’information etc. Rien ne prouve qu’avec des ordinateurs ultra-puissants on ne puisse un jour effectuer un calcul instantané des valeurs-travail, analyser des tendances, avoir une planification souple et efficace, consulter électroniquement la population, agréger différents niveaux de choix. Oscar Lange avait déjà répondu à Hayek que le plan était la meilleure réalisation du commissaire priseur walrassien, et certains modèles théoriques de socialisme aujourd’hui ont essayé d’intégrer les apports de la révolution informationnelle en économie pour montrer la possibité d’une économie où les défaillances du marché seraient en partie surmontée et où les prix ne joueraient plus qu’un rôle limité.

Le communisme utopique auquel je pense est celui qui efface les contradictions sociales et anthropologiques, contradictions au sein de l’individu, contradictions entre l’individu et la communauté, contradictions entre les collectifs de travail et le niveau social global, contradictions entre l’individu et le citoyen, contradictions entre les nations et l’humanité. La pensée marxiste a, plus que tout autre, mis l’accent sur ces contradictions, mais elle les a cru dépassables, s’appuyant la fois sur l’optimisme des Lumières (la révolution socialiste devait achever la Révolution française), sur la foi dans les vertus du progrès technologique, qui anime tout le dix-neuvième siècle et sur une certaine lecture de la dialectique hégélienne comme “ dépassement ” des contradictions. Le maoïsme a rompu avec cette vision lénifiante : deux ne fusionnent pas en un, mais un se divise toujours en deux, si bien que le mouvement des contradictions ne cesse jamais, la lutte des classes ne s’arrête pas. Mais Mao croyait encore à une autre forme de progrès, un “ développement en spirale ” qui estomperait les contradictions. Je voudrais proposer ici une autre idée de la dialectique historique: jusqu’à nos jours cette dialectique a été essentiellement négative, au sens où l’un des pôles de la contradiction a toujours fini par dominer l’autre et par là même de le briser et de le déformer. Le problème du communisme est de rendre cette dialectique positive, de faire en sorte que chaque pôle renforce l’autre, lui permette de développer toutes ses potentialités. Peut-être retrouverait-on là l’inspiration d’une très ancienne école de pensée chinoise, celle du yin et du yang, qui voit dans les contraires une complémentarité pouvant conduire à l’harmonie.

Je vais prendre rapidement quelques exemples de contradictions qui sont, à mon avis, éternelles, que l’on retrouve des communautés primitives (celles des chasseurs cueilleurs nomades) jusqu’à nos jours, mais qui ont toujours pris des formes particulières, où l’un des pôles écrasait l’autre sans réussir pour autant à l’extirper. Et je vais tenter de les illustrer avec des faits empruntés à l’histoire de la Chine.

Il y a une contradiction, au sein de l’individu, entre le désir d’affirmation individuelle et le désir d’appartenance à une communauté. Ainsi, dans la culture chinoise traditionnelle, l’individu doit être à sa place dans une lignée familiale, dans une communauté territoriale, dans des réseaux multiples de relations. Ce ne serait pas assez de dire qu’il y trouve alors son intérêt, c’est-à-dire des moyens de vivre, des appuis, des relations de confiance fondant des échanges de services. Cette insertion lui apporte aussi du confort psychologique et une raison de vivre, elle satisfait donc non seulement des besoins, mais un désir. Mais vous savez mieux que moi le caractère oppressant, étouffant de ces structures communautaires, et le poids que la tradition confucéenne a exercé sur les individus. Cela ne les empêchait pourtant de chercher à s’affirmer, d’user de stratégies pour faire prévaloir une part de choix individuel (la littérature chinoise est par exemple pleine de “ palanquins des larmes ”, réactions de désespoir face aux mariages arrangés). A l’inverse l’individu a fait son apparition en force en Occident au Moyen Age, avec l’essor du contrat féodal, le développement des marchés, le luthérianisme, et il triomphera en philosophie avec le sujet cartésien. Les structures patriarcales restent très fortes, mais elles ne vont plus sans une très grande violence au sein des familles. C’est ici le pôle du désir individuel qui se développe et qui aboutit aujourd’hui à un individu déraciné, rivalitaire, qui a tellement coupé ses attaches qu’il est devenu un Narcisse sans consistance. Il me semble que c’est actuellement un tel choc de cultures qui travaille la Chine. Or la visée du communisme serait précisément de réconcilier ces contraires, et non ne serions pas loin ni de Marx ni de certains enseignements de la psychologie. Marx est sans aucun doute un chantre de l’individu, mais en même temps il est persuadé que l’individu est d’autant plus riche qu’il est socialisé (c’est même une des raisons fondamentales pour lesquelles il s’en prend aux antagonismes de classe, car ceux-ci ne produisent pas seulement de l’inégalité, mais aussi de l’enfermement social). De même la psychanalyse nous apprend que l’individu n’est rien d’autre que la somme des ses “identifications ” : plus celles-ci sont étroites et nocives, plus l’individu est mutilé.

Je prends un deuxième exemple : il y a nécessairement une contradiction entre l’appartenance à un collectif de travail et l’appartenance à un système économique plus large. Une référence à l’histoire chinoise contemporaine me fera comprendre. Les paysans chinois avaient l’habitude des relations communautaires, et ils n’ont pas été hostiles au mouvement des coopératives. Mais, lorsque celles-ci ont été englobées dans de vastes communes populaires, avec des équipes et des brigades où chacun se voyait assigner une tâche, ils se sont trouvés pris dans un système complexe qui les dépassait, sans que le travail ait pris une forme quasi-industrielle, comme c’était le cas dans nombre de kolkhozes ou de sovkhozes soviétiques. La contradiction entre les collectifs réels, vivants, et un ensemble économique qui devenait forcément bureaucratisé ne pouvait être surmontée, et c’est pourquoi les communes populaires se sont écroulées si rapidement, alors que les paysans soviétiques ont été très réticents à la décollectivation. Dans tout cela il ne s’agit pas seulement d’intérêts individuels, comme tendrait à le faire croire une interprétation économiste, mais aussi d’un désir d’autonomie, de reprendre les choses en main. On peut retrouver une contradiction du même type en ce qui concerne les entreprises industrielles dans leur rapport à l’Etat. On ne peut s’identifier au Plan dans la mesure où celui-ci, même s’il pouvait reposer sur de bonnes informations, parce qu’il correspond à un horizon trop large, parce que cela ne permet jamais de “ voir le bout de ses actes ”. Cette contradiction entre l’autonomie des entreprises et la gestion d’ensemble d’un ensemble industriel n’est pas dépassable. La perspective du communisme serait de la rendre féconde. A la différence du capitalisme qui fait de l’entreprise un Etat dans l’Etat et une entité qui vise à détruire tous ses concurrents, et du système soviétique qui n’a jamais concédé d’autonomie que par la force des choses, le socialisme devrait développer un plan incitatif, pour que que l’autonomie ne signifie pas un simple espace de rentabilité et une concurrence aveugle, mais une série de décisions raisonnées s’inscrivant dans un dessein collectif (ce qui implique un certain partage de l’information), et pour que le plan de son côté soit à la fois réaliste, reposant sur des informations fiables, et dynamique, s’appuyant sur les innovations et la mobilisation des collectifs de travail.

Disant cela je n’ai pas parlé des motivations pécuniaires, mais seulement du sentiment d’appartenance à une communauté. Mais il y a, bien sûr, des contradictions entre le désir d’enrichissement individuel (les fameux “ stimulants matériels ”) et le désir de faire oeuvre socialement utile (les “ stimulants moraux ”). Ce sera mon troisième exemple. Or c’est là encore une contradiction indépassable. Certes il n’existe pas que les intérêts individuels, contrairement à la vision occidentale dominante de l’homo oeconomicus. Ainsi, quand des millions de paysans chinois ont fait de grands travaux à l’époque des communes populaires, ils n’étaient pas des esclaves menés au fouet, leur enthousiasme était, me semble-t-il réel. Mais, si cela revenait ensuite à sacrifier les cultures et les revenus individuels, cela ne pouvait pas marcher longtemps.  La question du communisme est ici de trouver un équilibre dynamique entre les deux pôles : si l’individu obtient des retombées en termes d’avantages personnels de son engagement collectif, celui-ci n’en sera que plus fort, et si, à l’inverse, les bénéfices personnels sont facteurs de motivation et de créativité, le résultat collectif en sera amélioré.

Si j’en avais le temps, je pourrais évoquer bien d’autres contradictions, par exemple celle entre rivalité et solidarité, celle entre responsabilité de l’individu et responsabilité de la société, celle entre espace privé et champs sociaux, celle entre échange de produits et coordination, celle entre concurrence et coopération, celle entre choix individuels et choix collectifs au niveau politique etc.

 

Les dialectiques négatives dans le système capitaliste et dans le système soviétique

 

Pour dire les choses rapidement le capitalisme, parce que sa logique est celle de l’accumulation privée du capital et de l’enrichissement individuel, tend à étouffer tout un côté de la réalité humaine, de l’activité économique et de la vie politique. C’est un système destructeur de la socialité, de la communauté et de la politique. Le capitalisme contemporain porte cette tendance à son paroxysme, parce qu’il s’est de plus en plus financiarisé et qu’il a entrepris de déconstruire tous les élements d’une autre logique (tous les “ éléments de socialisme ”)  qu’il avait dû concéder sous l’effet des luttes sociales et du défi permanent que représentait pour lui le système soviétique. Je voudrais relever quelques traits de cette négativité dans le contexte actuel.

Le capitalisme, par essence, repose sur la maximisation des revenus du capital, et il engendre donc “ l’homme aux écus ”. On peut certes optimiser autrement la production, mais le capitaliste pouvait du moins se targuer de veiller à la profitabilité en mettant en oeuvre un capital productif et en prenant des risques auxquels répugneraient les autres agents. Mais, avec le capitalisme boursier, c’est le cycle du capital argent qui prétend imposer sa loi au capital productif. Il ne s’agit plus de créer de la richesse, mais de “ créer de la valeur ” pour l’actionnaire : c’est la tâche qui est assignée au dirigeant d’entreprise. On anticipe des bénéfices futurs, même s’ils reposent sur des anticipations hasardeuses (c’est ce qui s’est passé avec la “ nouvelle économie ”, dont les pertes paraissaient sans importance au regard des bénéfices escomptés), et les dirigeants multiplient les bonnes annonces pour faire monter le cours de leurs actions (et ainsi, acheter, avec elles, à bon compte, d’autres entreprises). C’est donc un capitalisme spéculatif, au plein sens du terme (celui que Keynes opposait au capitalisme entrepreneurial). Or ce capitalisme financiarisé a des effets redoutables sur l’individu et sur sa socialité.

D’abord il place le désir d’enrichissement au centre de l’existence humaine, en ce sens qu’il propose à tous les individus de devenir des capitalistes au petit pied, des actionnaires de leurs entreprises et des entreprises du monde entier. Il tend à les transformer tous d’épargnants en joueurs de casino. Cet actionnariat salarié est devenu la nouvelle frontière du capitalisme, en quelque sorte le socialisme à la mode capitaliste... Il s’agit véritablement de changer les mentalités. Jusque là le salarié espérait accroître le revenu de son travail, et par là améliorer son niveau de vie. C’était aussi la préoccupation des associés dans l’économie coopérative : se payer, puis partager des bénéfices. Maintenant l’objectif est de faire fructifier sa part de capital, d’où que vienne le fruit (par exemple du salarié chinois dans une usine de sous-traitance). On entend mobiliser ainsi les salariés, on ne fait que les soumettre à une pression accrue sur le travail et les salaires, et surtout on leur inculque “ l’esprit du capitalisme ”, le gain au détriment du voisin. Ce n’est plus “ enrichissez vous avant les autres ” (ce qui pourrait relever d’une saine concurrence émulative), c’est “enrichissez vous contre les autres ”, car le jeu a forcément des perdants.

Mais de plus le jeu est complètement truqué. Les petits actionnaires ont toujours été les plus mal informés, mais maintenant de sont les gros actionnaires et les gestionnaires de fonds qui sont floués. On découvre aujourd’hui en Occident que les comptes truqués, les montages juridiques opaques, les fausses bonnes nouvelles sont monnaie courante et que les scandales qui ont concerné quelques unes des plus grandes sociétés américaines, hier unanimement louées pour leur audace visionnaire, ne sont que la partie émergée de l’iceberg. On se propose d’instituer de nouvelles règles pour empêcher les collusions et “ conflits d’intérêt ” et rendre confiance aux investisseurs. Mais la tromperie est inévitablement liée à une économie fondée non sur les bénéfices réels et la valeur historique des actifs, mais sur la spéculation. Le capitalisme financiarisé conduit en effet inéluctablement à des délits d’initiés : les dirigeants, qui forcément en savent plus que les autres parties prenantes, s’arrangent pour réaliser leurs stack options au cours qu’il essaieront de maintenir au plus haut niveau, les banques conseillent à leurs clients d’acheter les actions des entreprises qui sont leur clientes, les dirigeants essaient de tromper les administrateurs, dont la rémunération dépend elle-même de la performance apparente des entreprises etc... Bref le capitalisme financiarisé est corrompu et corrupteur dans son essence même. Et, après avoir corrompu les esprits, il spolie les millions de dupes qu’il a faites (l’exemple russe n’est que le miroir grossissant de cette implacable dérive). En faisant du gain boursier une passion monomaniaque, il condamne la plupart des individus au calcul égoïste et et à la frustration.

Deuxième illustration de cette dialectique mortifère. Le capitalisme a toujours cherché à mettrer les individus en concurrence les uns avec les autres pour mieux les diviser, mais le capitalisme financiarisé va plus loin. Sous prétexte de favoriser l’initiative et la responsabilité, il soumet les individus à une culture du risque et de la mobilité, qui non seulement les déstabilise (on ne peut plus, tout comme dans la gestion des entreprises, faire des projets à long terme), mais encore les oppose les uns aux autres, détruisant ainsi l’esprit d’équipe que l’on prétend promouvoir. Ce harcèlement moral permanent déstructure les collectifs, et met les cadres devant des tâches impossibles. La “ flexibilité ”, ce maître mot du management moderne (flexibilité des horaires, des tâches, des contrats), n’apporte aux individus que souffrance au travail et insécurité, pendant qu’il ruine toutes les formes de socialité et de sociabilité dans l’entreprise.

Il ne faut pas s’étonner, dans ce climat, de la catastrophe anthropologique qui caractérise l’individualisme contemporain, et qui se traduit par exemple par l’usage grandissant des drogues et des tranquillisants, le repli sur le milieu familial, l’incivilité, et, par hypercompensation, le narcissicisme exacerbé, le culte du moi, l’exhibitionnisme et le mimétisme. La marchandisation généralisée des relations humaines aboutit aussi à la destruction des relations fondées sur l’intimité, sur la confiance, sur la parole donnée, sur la sensibilité (la pornographie et les reality shows sont parmi les expressions les plus frappantes de cette aliénation de l’espace privé). Il ne faut pas s’étonner non plus que les individus, privés de socialisation, cherchent à en retrouver une dans les sectes, qui se multiplient, et dans des formes de nationalisme raciste et xénophobe, qui leur redonnent un sentiment d’appartenance, fût-il complètement aliéné. Car le pôle dominé ne se laisse pas facilement détruire.

Je relèverai un dernier aspect de cette dialectique négative : la destruction de la démocratie elle-même comme espace public et comme lieu de choix collectifs. Les services publics n’étaient pas seulement publics en ce qu’ils étaient gérés par l’Etat ou sous sa tutelle, mais en ce qu’ils assuraient un minimum d’être en commun, par opposition à l’espace entièrement marchand des choix individuels (d’où la figure de l’usager opposée à celle du client). Le projet néo-capitaliste est de détruire cet élément de socialisation (et de socialisme). Ecoutons par exemple Michel Bon, PDG de France Telecom, pourtant entreprise encore majoritairement contrôlée par l’Etat : “ France Telecom est devenue une entreprise cotée. Quatre millions de Français - et les trois quarts de ses salariés - ont acheté ses actions. Plus qu’un évènement, c’est un symbole : la reconnaissance que le marché est devenu le meilleur moyen de servir ses clients (il y a dix ans encore on parlait d’usagers). J’espère que cette réalité touchera bientôt les services non marchands, comme l’éducation et la santé ”. Mais l’ambition du capitalisme fianciarisé va au-delà : en finir avec la démocratie comme pouvoir du peuple, pour la remplacer par la “ république des actionnaires ”. Ceux-ci ne se contenteront plus d’encaisser des dividendes et des plus-values, ils feront de la politique en imposant à leurs directions des critères sociaux et écologiques. Telle est aujourd’hui la grande mode dans des multinationales critiquées de toutes parts pour les dégâts sociaux et environnementaux qu’elles produisent : les entreprises auront désormais une “ responsabilité sociale ”, mais c’est à elles, et non plus à l’Etat, de la définir et de la contrôler. Même l’Etat de droit sera réduit au minimum, puisque ce sont les entreprises qui définiront leurs règles et qu’elles résoudront leurs conflits par le recours à des formes d’arbitrage privées.

Je voudrais suggérer maintenant en quel sens le système soviétique a mis en oeuvre une dialectique tout aussi négative, mais inverse, soumettant l’individu à la collectivité, les collectifs au Plan d’Etat, les citoyens à la bureaucratie. Je serai beaucoup plus bref, car vous avez, en Chine, connu cette douloureuse expérience historique, il est vrai sous des formes assez différentes de celle de l’URSS, mais suffisamment proches pour qu’elle vous soit familière.

Avec le système soviétique nous avions affaire à une économie entièrement politique, en ce sens que c’était le pouvoir politique qui décidait de tout : des besoins et de leur hiérarchie, des critères de gestion, des normes salariales, des prix, des objectifs de production. Et c’est parce que la planification répondait à ces choix centraux qu’elle devait nécessairement être impérative et détaillée. Autrement dit tout était affaire de choix collectifs, relevant d’une supposée “ volonté générale ”. Il n’y avait plus guère de place pour les choix individuels, tels qu’ils peuvent s’exprimer à travers cette structure décentralisée qu’est le marché.

L’individu était convié, du moins dans les temps forts du régime, à se transformer en homme nouveau, dévoué à la collectivité, révolutionnaire avant tout, parce qu’il fallait sans cesse bousculer les vieilles structures, qui faisaient trop de place aux intérêts individuels. Il est courant aujourd’hui de considérer qu’une telle soumission à la collectivité ne pouvait se maintenir que par la contrainte, la propagande, voire la terreur. C’est, à mon avis, en grande partie faux: l’adhésion populaire était très forte aussi longtemps que le projet donnait l’espoir d’un monde nouveau. Ce volontarisme exploitait en fait le désir de communauté, en même temps qu’il était synonyme d’ascension sociale. Mais la pression exercée sur les individus était si forte (il ne restait, en particulier, presque plus d’espace privé) que le pôle dominé trouvait à se manifester de façon détournée et déformée, sous forme par exemple de carriérisme et d’abus de pouvoir. Il y a d’ailleurs un paradoxe des mobilisations maoïstes : à la différence de celles du régime soviétique elles ont, me semble-t-il, déchaîné les désirs individuels au service d’une transformation collectiviste, comme on l’a vu à divers moments, et à surtout à celui de la révolution culturelle.

Si l’économie devait se plier aux choix centraux, il ne pouvait y avoir d’autonomie que très relative pour les entreprises. Nous avions affaire à une conception organiciste de la société, que l’on ne trouvait pas vraiment chez Marx, mais qui était explicite chez la plupart des grands théoriciens du socialisme, chez un Lénine par exemple (organiser la société comme un “ grand atelier ” ou comme un “ cartel ”), mais aussi chez un Gramsci et un Mao (quoique sous forme atténuée chez ce dernier, puisqu’il prônait aussi une décentralisation fondée sur le principe “ compter sur ses propres forces ”). Par exemple tous les bénéfices étaient intégralement ou presque prélevés et redistribués. La démocratie sur le lieu de travail n’était pas à l’ordre du jour, puisque la marge de décision devait être aussi faible que possible. Il est clair que ce système que nous pouvons appeler à bon droit collectiviste était destructeur de l’autonomie et de l’esprit de responsabilité. Dans un tel système, les travailleurs ne pouvaient comprendre ce qu’ils faisaient ni s’intéresser pleinement au résultat de leur travail. Ils ne pouvaient faire preuve d’initiative, parce que celle-ci se perdait dans les sables de la bureaucratie (je me souvient d’un film soviétique, “ La prime ”, qui le montrait excellement). De même le désir légitime d’améliorer son revenu était découragé par des normes collectives très contraignantes, ce qui allait d’une certaine façon contre le principe à chacun selon son travail (c’est ce que vous avez appelé en Chine l’égalitarisme excessif, se traduisant par l’image “ manger à la grande marmite ”). Mais, tout comme les intérêts individuels n’avaient pas disparu au niveau des individus, les intérêts des collectifs demeuraient. C’est ce que des théoriciens du socialisme ont exprimé à travers le notions de “ concurrence administrative ” et de “ marchandage administratif ”. Ils ne pouvaient que rendre l’économie plus opaque encore, reposant sur une sorte de mensonge généralisé. D’où l’efficacité médiocre du système soviétique, une fois dépassée la phase de l’accumulation extensive.

Enfin c’est le système politique lui-même qui a souffert, si je puis dire, de surpolitisation. On a tout voulu expliquer, en Occident, par la thèse du totalitarisme, un Parti-Etat monolithique non seulement éliminant les autres partis, mais encore se substituant à la “ société civile ” et prétendant incarner le tout de la société. Ici encore, je pense que la thèse est partiellement fausse (elle se construit à partir des présupposés du libéralisme, lequel peut aussi d’ailleurs imposer une forme de totalitarisme, à partir de l’utopie, bien plus insidieuse, du tout marché). Car elle oublie au moins ceci que le Parti unique se voulait une forme de démocratie supérieure, de nature conseilliste, avec délégation de pouvoir de bas en haut. Ce qui est vrai, c’est que la nature du système économique, dont j’ai donné plus haut un aperçu, imposait une forte contrainte. Selon moi le système soviétique représentait une combinaison instable entre des éléments collectivistes déformés et quelque chose qui ressemblait à un capitalisme d’Etat dégagé de la concurrence marchande. Il en est résulté divers traits, dont je ne retiendrai que deux. D’abord le Parti unique, pour contrôler la situation, s’est mis à fonctionner à l’envers de son projet initial, d’où ce qu’on appelle la “ bureaucratisation ”. Ensuite, dans un système où toutes les décisions économiques dépendent du bon vouloir d’une administration, il est inévitable que se créent des réseaux d’influence et des moyens occultes pour faire pression : la corruption “ honnête ” était ainsi un phénomène endémique, qui n’attendra que la libéralisation pour devenir tout à fait malhonnête.

Résumons. Le socialisme étatiste du 20° siècle n’était pas une pure mystification : il comportait bien des élements du communisme (la tendance à l’égalité, les choix collectifs, le plan, la solidarité, la sécurité sociale etc.), mais on se tromperait si l’on pensait, à la suite de toute une critique gauchiste, qu’il ne lui manquait que la démocratie pour être juste et efficace. Car il était porteur d’une dialectique négative, qui tendait à dissoudre les pôles opposés de la contradiction : les désirs individuels et l’espace privé, les intérêts personnels, les choix privés du consommateur, les choix décentralisés des collectifs de travail, les formes de démocratie locale ou directe proches des individus etc.

 

Remettre en mouvement les contradictions : la Chine peut-elle montrer le chemin?

 

Le capitalisme financiarisé et son discours apologétique, le néo-libéralisme conduisent l’humanité à une dramatique impasse. Tout le mouvement baptisé à tort anti-mondialisation en a pris conscience avec une étonnante rapidité. Mais il faudra peut-être des décennies avant que l’échec de ce modèle social soit aussi flagrant que le fut l’échec du “ communisme ” historique. Et, en attendant, il produit des ravages pour beaucoup irréversibles. Nous faisons des efforts, dans divers pays occidentaux, pour sauver ces quelques éléments de socialisme que nos prédécesseurs ont mis plus d’un siècle à construire, et que les “ réformateurs ” s’acharnent à détruire : des services publics qui produisent des biens sociaux non marchands ou partiellement marchands (éducation, santé, transports en commun, autoroutes, eau, énergie, téléphone etc.) ; un système d’assurances sociales fondé sur la solidarité entre les individus et les générations ; un droit du travail qui protège contre l’arbitraire et l’instabilité ; une fonction publique impartiale et respecteuse des lois ; du temps libre qui reste à disposition ; des nations qui ne soient pas un assemblage de communautés, de lobbies, et de groupes de pression les plus divers, mais qui se construisent sur l’intérêt général et la “chose publique ” (la république). Mais nos forces sont faibles face au pouvoir des multinationales, des investisseurs institutionnels, des groupes de communication, d’appareils politiques qui n’ont plus de socialistes que le nom. La construction européenne, inféodée à ces puissances, plus libérale encore à certains égards que les Etats-Unis, qui savent être keynésiens quand il le faut, laisse peu de marge de manoeuvre aux forces de résistance, qui ont beaucoup de mal à faire leur jonction. C’est pourquoi la lointaine Chine représente pour nous un timide espoir d’un retour du socialisme sur la scène mondiale.

Pour l’heure la Chine semble en retard sur beaucoup de pays occidentaux en ce qui concerne ces éléments de socialisme auxquels je viens de faire allusion, ce qui s’explique sans doute à la fois parce qu’elle n’est pas sortie du sous-développement et par les difficultés énormes qu’elle rencontre pour changer de système économique. Mais elle dispose d’un premier atout considérable : l’importance de la propriété publique, à la fois sous la forme de la propriété d’Etat et de la propriété collective. C’est là-dessus que je vais faire porter d’abord mes interrogations.

Au premier regard ce secteur, bien qu’il reste dominant au moins dans l’industrie, va se rétrécissant au profit du secteur privé, qu’il s’agisse d’entreprises chinoises, de joint-ventures ou même d’entreprises étrangères. Et c’est ce qui fait dire que la Chine a amorcé une transition en douceur vers le capitalisme. J’ai cru comprendre que l’objectif était autre : dynamiser la propriété publique en l’affrontant à la concurrence des entreprises privées, favoriser le développement de branches retardataires, utiliser les investissements directs étrangers pour bénéficier non seulement de leurs capitaux, mais encore de leur apport technologique et, pour une part, gestionnaire. Autrement dit apprendre du capitalisme pour en retenir le meilleur et pour secouer le vieil appareil productif. L’entrée dans l’OMC, dont il est clair que les autorités chinoises mesurent les risques, ne fait qu’accélérer le processus : outre l’intérêt majeur du développement des exportations, qui a si bien réussi à la Chine comme, avant elle, au Japon et aux “ dragons ” asiatiques, l’ouverture porte le défi dans toutes les branches de l’économie. Et rien n’interdit de penser que l’économie publique reconquerra le terrain qu’elle a dû concéder.

Mais la propriété “ publique ” n’est pas le socialisme, seulement l’une de ses conditions. Et encore moins la propriété d’Etat (ou d’une collectivité locale). Car les économies occidentales, en particulier celle de la France, ont connu un vaste secteur public “ concurrentiel ” (par opposition aux services publics proprement dits) qui relevait bien plutôt d’un capitalisme d’Etat, et qui, bien qu’il ait présenté des travers comparables à ceux du système soviétique, n’en fut pas moins souvent performant (je pourrais donner comme exemples Renault ou Air France). Or il ne différait guère du secteur privé, même s’il a servi longtemps de “ locomotive ” et de “ vitrine sociale ” : le système salarial était à peu près le même, la démocratie laborale presque aussi inexistante (malgré la présence, pour un tiers, des représentants des salariés au conseil d’administration, où ils ne jouaient en fait que le rôle de figurants), et l’Etat pompait allègrement les dividendes, quand il y en avait. Il se pourrait bien que le secteur d’Etat en Chine ne devienne rien d’autre qu’une pâle copie de ce capitalisme d’Etat, qui restait fondé sur la maximisation des revenus du capital et n’a pas su exploiter les gisements de productivité qu’aurait représenté une participation active des travailleurs, au sein d’une réelle autonomie. La question est donc de savoir si la réforme des entreprises d’Etat peut déboucher sur autre chose : de la rentabilité certes, mais au bénéfice des travailleurs et de l’autofinancement, l’Etat se contentant d’une sorte de prélèvement forfaitaire pour la “ location ” du capital, qu’elle qu’en soit la forme (impôt, dividendes contractualisés). On voit bien le double piège : que l’Etat laisse faire une technocratie d’entreprise, qui accapare le pouvoir, ou que, à l’inverse, il intervienne à tout propos.

Cette question se redouble à partir du moment où il y a ouverture du capital en direction des capitaux privés. A ce moment là, la logique de la valorisation du capital s’installe, même si cette ouverture se fait à un pour cent, sinon ces capitaux iront s’investir ailleurs. Doit-on considérer que si l’Etat garde la majorité des actions, ou même seulement une minorité de contrôle, le socialisme est sauf? Non, il est pour le moins en péril. Je vais prendre un exemple pour illustrer mon propos. Le gouvernement de Lionel Jospin a non seulement transformé France Telecom, hier administration publique, en société anonyme, il a encore ouvert le capital en direction des salariés, mais surtout des investisseurs privés, et l’action de France Telecom est montée en flèche. Puis il a, volontairement ou non, presque totalement perdu le contrôle de l’entreprise, qui, après des filialisations qui ont vidé de sa substance la société mère et des achats de société aventureux, est plombée aujourd’hui par une dette colossale. Le seul avantage que représente encore la propriété d’Etat est que l’on sait que l’Etat garantira cette dette, surtout s’agissant d’une entreprise vitale, qui a encore des missions de service public, ce qui empêche l’action de frôler les abimes et écarte le risque de faillite! Les salariés, dans toute cette histoire, n’ont été que spectateurs et le cours de leurs actions est revenu au prix d’achat. Je crains que pareille chose n’arrive aux télécommunications chinoises si l’on ouvre le capital aux capitaux privés. A ce que je sais, l’Etat chinois a décidé de casser le monopole de China Telecom et de constituer six sociétés (deux groupes et quatre SARL) plus ou moins concurrentes. Ce peut être une bonne chose. Elles sont détenues majoritairement par l’Etat ou par des personnes publiques. Mais deux de ses sociétés sont ou seront cotées en Bourse, ce qui implique l’appel à des capitaux privés. Nous nous trouvons donc devant le problème crucial posé par le recours aux marchés financiers.

Après ce que je viens de dire du capitalisme financiarié, on comprendra que selon moi ce qu’il y a de socialiste dans le nouveau système économique chinois risque d’être emporté dans la logique de ce capitalisme. Je comprends bien la raison la plus importante qui motive ces introductions en Bourse : se procurer des capitaux sur les marchés internationaux et pouvoir acheter des entreprises avec ses propres actions. Le risque sera limité si le marché financier chinois est étroitement limité dans ses opérations et contrôlé. Je pense qu’il peut l’être si l’on fait appel par ailleurs à toutes sortes d’autres financements : le crédit bancaire (ce qui suppose, bien évidemment un assainissement des banques d’Etat chinoises), les avances remboursables de l’Etat, les certificats d’investissement, et même les obligations (ce qui devrait être possible étant donné l’importance de l’épargne en Chine).

Pour conclure sur le secteur d’Etat, je pense que la solution est de trouver une combinaison “ positive ” entre les deux pôles de la contradiction. Le pôle autonomie sortira renforcé si l’entreprise est démocratisée et si l’Etat transforme, pour aller vite, son rôle de propriétaire en loueur de capital. Mais le pôle de l’intérêt général sera aussi renforcé si l’Etat définit des missions (dans le cas de services publics) et s’il met en oeuvre une planification incitative suffisamment neutre pour éviter un “ marchandage autour des régulateurs ”.

Je ne peux dire grand chose sur l’économie “ collective ”, tant nous la connaissons mal. En Occident ce qu’on appelle l’économie sociale et solidaire (coopératives, mutuelles, associations, fonds d’investissement solidaire) ou bien végète, ou bien, pour se procurer des capitaux, tend à se mâtiner de capitalisme. Il serait très intéressant que la Chine ait trouvé des moyens de la revitaliser, et ce pourrait être une voie d’avenir dans une perspective socialiste. Mais, là encore, nous voyons plus de questions que de réponses.

Le deuxième atout de la Chine est, selon moi, son système politique et son expérience en matière de dirigisme. Il est essentiel que le pouvoir politique soit bien tenu en mains dans une période aussi dangereuse. Ce que je dis là serait très mal vu en Occident. Mais je m’empresse d’ajouter que le système politique devrait évoluer s’il veut éviter de sombrer dans un certain nombre de contradictions négatives et de connaître le malheureux destin qui est celui de la Russie : séparation du Parti et de l’Etat, renforcement des pouvoirs de l’Assemblée nationale populaire, construction d’un Etat de droit, relative indépendance de la justice, pluralisme syndical, liberté d’association seraient des conditions pour qu’existe une participation populaire assez forte pour empêcher, le jour venu, la restauration complète du capitalisme et pour permettre un véritable débat public sur le socialisme, ses moyens et ses fins. Quant au parti dominant - en attendant un authentique pluri-partisme, lequel n’est en réalité qu’une fiction commode en Occident - il devrait retrouver son inspiration conseilliste première, une fois débarrassé des impossibles tâches qui étaient celle du parti soviétique.

Le troisième atout de la Chine réside, je crois, dans sa culture traditionnelle et dans celle héritée du maoïsme. On retrouve ici le débat qui parcourt toute l’histoire de la Chine moderne entre tradition et modernité. A ce que je peux constater, l’attirance pour l’Occident et ses moeurs est très forte, et cela s’explique parce que le pôle de l’individu, de ses désirs et de ses intérêts, a été violemment contracté. Mais en même temps la culture traditionnelle est encore vivante, les cerveaux n’ont pas encore été lessivés par l’égotisme, les rivalités à tout crin, la course effrénée à l’argent etc. Il faudrait donc préserver ce qu’il y a de précieux, concernant l’autre pôle, celui de la communauté, de la socialité, de l’ambition politique, dans l’héritage chinois. Même la morale confucéenne, malgré ses aspects réactionnaires, son côté “féodal ”, porte quelque chose de l’impératif catégorique kantien. Même le jeu traditionnel des solidarités familiales, professionnelles, régionales, des réseaux de connaissances, a son bon côté : sens de la parole donnée, ethique de l’honneur. C’est son mauvais côté (le népotisme, la corruption, le clanisme) qui doit être combattu : par le développement de la loi et par sa stricte application (où l’on retrouverait le juge intègre de la légende chinoise). Quant au maoïsme, je ne m’attarderai pas sur ses aspects négatifs, pour lesquels je renvoie au début de mon exposé (sur le communisme utopique). Mais il peut encore irriguer la pensée et l’action par les exigences dont il a été porteur (notamment l’égalitarisme) et son sens aigu des contradictions.

Permettez moi de dire, pour finir, que si la Chine n’est plus le phare qu’elle a été (bien souvent hélas sous la forme de malentendus), elle reste, pour un certain nombre d’esprits progressistes, la chance d’un monde meilleur, en tous cas plus équilibré. Le chemin du socialisme, vous le dites, sera long et tortueux. Nous en sommes persuadés. Le tout est qu’il existe quand même un chemin. Le socialisme aux couleurs de la Chine nous intéresse non seulement parce qu’il y va du sort du cinquième de l’humanité, mais encore parce qu’il peut avoir une portée universelle.

 

 (Conférence prononcée à Pékin, automne 2002, reprise dans mon livre Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Le Temps des cerises, 2011.

 

 

21 novembre 2018

lES RELIGIONS SONT-ELLES MORTELLES?

 

A propos du livre d’Yvon Quiniou 

Critique de la religion. Une imposture morale, intellectuelle et politique

 

 

Voici un livre à la fois intempestif et d’une brulante actualité. Intempestif, parce qu’il n’est pas de bon ton aujourd’hui de critiquer sans aucune concession les religions et d’annoncer leur possible disparition. Des plus actuels, car le retour du religieux est un fait majeur de l’époque et qu’il est de plus en plus lourd de menaces. Il est donc impératif de chercher à l’expliquer et de se demander comment le conjurer.

On aurait pu en effet s’attendre à un déclin du religieux avec le progrès de la connaissance et un relatif recul de la misère matérielle, à un effondrement des totalitarismes religieux avec l’essor des idées démocratiques, à une progression de la tolérance avec la généralisation de la laïcité. Or c’est tout le contraire qui s’est produit. Certes, dans quelques pays européens, la pratique religieuse et les vocations sont en recul. Mais les Etats-Unis, ces champions de la science, de la technologie et de la finance, restent tellement imprégnés de religion qu’ils ont pu se lancer dans de nouvelles croisades, au nom du Bien (celui de la Bible) contre le Mal. Mais la Russie, ex-soviétique, a connu un retour en force de la religion orthodoxe, qui est redevenue l’alliée du pouvoir. Mais les anciens pays du bloc soviétique, la Pologne en tout premier lieu, connaissent aussi un regain religieux. Mais le monde moyen-oriental et oriental est travaillé par l’islamisme le plus fanatique, et l’on y trouve plusieurs théocraties, pendant qu’en Inde un parti hindouiste a repris le pouvoir. Et l’on pourrait poursuivre la liste.

Ce retour du religieux est tellement impressionnant que des penseurs rationalistes et progressistes en sont venus à se demander s’il ne correspondait pas à un besoin humain fondamental, face au tragique de la destinée individuelle, à un besoin de communauté, face à la solitude et à l’adversité des autres, à un besoin de sens, face à l’absurdité de la condition humaine. C’est bien à ce courant de pensée qu’Yvon Quiniou, sans se contenter de reprendre les critiques usuelles des religions, entend répondre. Et c’est là-dessus que je voudrais faire porter mes remarques. Mais auparavant, je vais retracer brièvement le cheminement de son livre, puisqu’il va nourrir sa réponse.

 

Le chemin de la critique

 

Dans une progression savamment organisée, il commence par examiner la critique philosophique de la religion. Même si la philosophie s’est toujours distancée des religions, c’est avec Spinoza, Hume et Kant qu’elle entre en procès avec elles, au nom de la vérité qui demande une connaissance rationnelle, opposée aux délires de l’imagination et aux superstitions. Elle la récuse aussi en matière morale, car la vraie morale doit s’appuyer sur la raison, comme Kant le démontrera. Et, si elle ne renonce pas tout à fait à l’existence de la religion, ce sera au titre d’une religion rationnelle. Si puissante que soit cette critique, elle n’a cependant qu’une faible valeur explicative, et qu’une valeur pratique limitée, car, pour donner congé aux religions instituées, elle en appelle à la seule réforme de l’entendement.

C’est avec les grands auteurs du 19° siècle que se développe une critique scientifique de la religion. Avec Feuerbach d’abord, qui lui assigne une origine anthropologique : Dieu n’est que le reflet mystifié et mystificateur de l’homme, de son universalité et de ses manques, qu’elle vient compenser. A quoi il oppose l’accomplissement de ce dernier dans une politique de l’amour, qui n’est autre que le communisme. Explication encore très spéculative et démarche très utopique. Vient alors Marx, qui cherche à expliquer le phénomène religieux par la détresse sociale et y voit en même temps une protestation contre cette détresse. Ce sont donc des conditions socio-historiques qui sont à la fois cause d’aliénation (un concept central, quoi qu’on en dise, du matérialisme historique) et facteur d’aliénation, car les religions fonctionnent comme de puissants appareils idéologiques. Ce fondement étant mis à jour, l’action politique, devenant transformation révolutionnaire des rapports sociaux, trouve sa prise dans le réel et peut faire dépérir effectivement les religions. Et, si elle ne le fera pas dans les régimes dits socialistes du 20° siècle, ajoute Quiniou, c’est que cette transformation a avorté et que la répression ne pouvait s’y substituer.

Mais l’explication marxienne (enrichie par des penseurs comme Engels et Gramsci) demeure insuffisante, car l’autre fondement, le fondement anthropologique, fait largement défaut. Il faut le chercher d’abord du côté de Nietzche, qui nous offre une explication de nature scientifique (« l’interprétation » n’est rien d’autre) de la religion : celle-ci trouve sa source dans une vie affaiblie, malade (on a affaire à une sorte de bio-psychologie), qui veut néanmoins s’affirmer en dévalorisant la vie elle-même, le corps et ses plaisirs. On est frappé par l’extraordinaire subtilité de l’analyse nietzchéenne, quand il s’agit de démasquer les ruses de l’égoïsme, au-delà de tout ce qu’ont pu faire les moralistes français. Mais Quiniou prend ses distances avec la thématique de la volonté de puissance et du surhomme, qui, présupposant des inégalités fictives, verse facilement dans l’exaltation de la force et le racisme,  et peut même déboucher sur l’eugénisme (à noter qu’on retrouvera la même tendance dans la socio-biologie). Ne comprenant rien au poids des conditions socio-historiques, adversaire de la démocratie et du socialisme, Nietzsche au mieux ne propose qu’une politique de volontarisme personnel, au pire légitime toutes les dominations sociales. On pourrait ajouter ici qu’il est congruent avec le libéralisme le plus extrême, le libertarisme.

Il manquait à la critique anthropologique de la religion un véritable homme de science, Freud, qui nous fournit « le complément définitif », en cherchant son origine dans la psychologie profonde, dans l’inconscient formaté au cours de la vie infantile, avec, principalement, le désir de toute puissance lié au narcissisme primaire puis la vénération, mêlée de crainte, du père, contemporaine du complexe d’Œdipe. Toutes choses que l’on retrouve, sublimées, dans le Dieu des religions et qui prennent la forme de ce qu’il nomme des « illusions » (et non des erreurs), à savoir des représentations imaginaires auxquelles on croit car elles permettent aux désirs de se satisfaire. Par ailleurs, Freud, lui, ne fait pas abstraction des conditions socio-historiques.

Au terme de ce parcours, il est solidement établi que la religion n’est qu’une imposture intellectuelle (elle n’a aucune valeur de vérité), morale (sa morale n’est pas universaliste, comme doit l’être toute morale), et politique (elle se satisfait de l’ordre existant, qu’elle ne critique que dans ses excès). Mais c’est là qu’il faut en venir aux questions que pose son retour en force et sa possible disparition.

 

Peut-on en finir avec la religion ?

 

Une première question vient à l’esprit : un horizon de désaliénation est-il envisageable ? Il ne fait pas de doute que la persistance ou le retour du religieux coïncident avec l’existence de très fortes inégalités sociales (comme aux Etats-Unis), avec un effondrement politique et social (comme en Russie), avec le sous-développement ou le mal-développement, issu en grande partie de l’héritage colonial (comme dans de nombreux pays de ce qu’on appelait le Tiers Monde), avec les chocs résultant des « réformes » (dans les anciens pays du bloc soviétique), et avec, dans les pays les plus développés eux-mêmes, la grande régression engendrée par le triomphe du néo-libéralisme, bref de formes ou d’autres de « misère sociale ». Quiniou fait remarquer ici que la privatisation de l’Etat (sa colonisation par les puissances d’argent), en ébranlant la confiance que les citoyens lui portaient, est aussi un facteur de déstabilisation. On pourrait y ajouter l’inquiétude écologique, quand les gouvernements semblent incapables de faire face aux dangers qui menacent la planète. Ceci dit, si l’humanité retrouve le chemin d’un progrès social, politique et moral, les religions vont-elles à nouveau reperdre du terrain ? Et que vaut l’horizon d’émancipation ? On ne peut s’empêcher de penser que la société la plus égalitaire et la plus juste du monde connaîtra encore des contradictions sociales de toute nature, et aura donc besoin de fonctions politiques et d’une idéologie. Quiniou l’admet parfaitement, mais considère qu’une idéologie humaniste et universaliste pourra se substituer à l’opium du peuple. Acceptons en l’augure, il reste que le fondement anthropologique des religions ne sera pas éradiqué pour autant, et qu’il peut très bien faire obstacle aux mouvements en faveur de l’émancipation, d’autant plus qu’il sera exploité par les forces sociales dominantes.

Les ressorts psychologiques de la religion sont très profondément enfouis dans l’inconscient et dans la structure même du désir, dont la nature est que, à la différence du besoin, il ne peut jamais être satisfait. On recherche toujours, comme Gérard Mendel le développera, le paradis perdu de la symbiose avec la mère, la plénitude de la jouissance, et l’on cherche à éviter l’angoisse liée à la « mauvaise mère », puis à la castration par le père. La religion nous offre toutes les images de bonheur et de rassurance qui viennent combler ces manques. Et la politique exploite ces fantasmes en nous assujétissant à diverses figures de l’autorité. Il faut donc tout un travail sur soi et toute une politique de l’émancipation pour résister à ces séductions. Mais ce n’est pas tout.

Il y a chez Nietzsche une thématique profonde, celle de la rivalité entre les individus, et, qu’on le veuille ou non, elle peut s’appuyer sur des inégalités qui ne doivent rien à la société ni à l’éducation, qui sont donc naturelles. Rousseau l’avait déjà dit : « celui qui chantait ou dansait le mieux… » entrait en conflit, dès sa sortie de l’état sauvage, avec ses semblables. On pourra dire que c’est à la société de se charger de compenser ces inégalités, mais la tâche est infinie. Et, si l’on va plus loin, si l’ou met entre parenthèses ces inégalités naturelles, la rivalité ne disparaît pas. Il faudrait ici expliquer le processus qui engendre l’envie. Essayons de le résumer. La théorie freudienne est ici d’un grand secours, qui nous montre que les identifications sont le ciment de la construction de la personne, à commencer par les identifications infantiles (qui sont les plus inconscientes), et qu’elles sont la base des sentiments d’empathie. Or ce désir de se mettre à la place des autres, pour sentir ce qu’ils vivent, mais aussi pour appréhender l’image qu’ils se font de nous, nous conduit (Smith l’avait déjà parfaitement noté) à des comportements mimétiques, et le mimétisme se transforme facilement en envie, puis l’envie en rivalité (avoir ce que les autres ont, vivre ce qu’ils vivent). Adler a ajouté une nouvelle dimension, qui n’est pas sans rapport avec les intuitions nietzschéennes, celle du complexe d’infériorité se muant en complexe de supériorité. Au bout du compte on peut trouver là une genèse de  la volonté de domination. Et c’est ici que nous retrouvons les religions, surtout lorsqu’elles sont d’inspiration égalitaire, comme le christianisme primitif : elles prétendent alors abolir les inégalités sociales, mais aussi les inégalités inter-individuelles, dans un autre monde (« Bienheureux les faibles en esprit, car le royaume des Cieux est à eux »), et, en attendant, elles imposent la soumission aux lois divines pour apaiser les rivalités et mettre de la moralité en ce bas monde. René Girard en a même fait la théorie : le désir mimétique conduisant à la violence, et celle-ci à la recherche d’un bouc émissaire pour se satisfaire, il revient à la religion (chrétienne) de la conjurer (à travers la figure du Christ qui a joué ce rôle de victime expiatoire). Mais il n’est pas besoin d’adopter son point de vue pour admettre que les religions servent à exorciser toutes les frustrations issues des inégalités. Dès lors on doit se poser la question : la société la plus juste (socialement et politiquement) du monde peut-elle domestiquer, en se passant de la religion, le désir de domination (on ne dira pas la volonté de puissance), et comment ? A peu près absent de certaines sociétés primitives, où le plus fort se doit d’être le plus modeste, et même de s’excuser de sa force, ce désir devient bien plus inexpugnable dans des sociétés dont le mode de production n’est pas, par nécessité, communautaire. Or le communisme n’est pas tel, puisqu’il vise, si l’on en croit Marx, à épanouir l’individu, un individu social certes, mais un individu quand même.

On voit donc que l’émancipation de la religion est un objectif très difficile à atteindre, du moins s’il doit concerner les grandes masses, et non seulement quelques personnes particulièrement armées. Mais le plus difficile, à mon avis, reste à venir.

 

Que faire face à l’inquiétude métaphysique ?

 

J’entends par là non quelque désir d’absolu ou d’immortalité, mais la recherche d’un sens à la destinée humaine. Il est totalement angoissant et vertigineux, de penser que, après notre mort, nous allons sombrer dans l’oubli, en tous cas après une ou deux générations de nos descendants, que des civilisations ont été englouties sans laisser de traces ou si peu, que la Terre est vouée à disparaître, et sa galaxie aussi, dans des horizons que la science permet aujourd’hui de dater, que nous sommes issus d’une chimie et d’une physique originelles, elles-mêmes perdues dans la nuit des temps et dans l’infini de l’espace, que l’humanité est le résultat d’une improbable histoire, et que, en définitive, tout cela n’a aucun sens humain. Comparé à la religion, l’arbre de la connaissance n’offre que des fruits amers. La théorie de l’évolution nous offre le spectacle d’un immense massacre, chaque maillon se construisant sur la destruction des autres, chaque espèce étant la prédatrice d’une autre. Un spectacle admirable pour le scientifique, mais d’une absolue cruauté pour une âme sensible. Le matérialisme historique a pu présenter l’histoire humaine comme une succession ordonnée et nécessaire de modes de production, mais nous savons aujourd’hui qu’il y avait une grande part de hasard (par exemple des cataclysmes naturels) dans cette histoire. Bref, si l’on sort des religions anthropomorphiques, dont l’islam fait aussi partie, on ne trouve d’autre issue à l’angoisse métaphysique que dans des religions naturelles, comme les religions primitives, le bouddhisme ou le taoïsme. C’est pourquoi je pense qu’on doit quand même parler d’un « besoin religieux ». Et c’est là que l’on retrouve la question de l’athéisme.

 

Peut-on être simplement a-thée ?

 

Quiniou l’assure, l’athéisme est lui-même une conception métaphysique, puisque ce dernier soutient que Dieu n’existe pas, ce qui est prendre parti sur une question qui dépasse notre connaissance. Il faudrait donc se contenter d’un a-théisme, au sens privatif : nous pouvons nous passer de Dieu pour agir. On reconnaîtra au croyant le droit d’avoir une foi, à condition qu’elle ne commande plus son action dans ce monde terrestre. Autant dire que c’est lui demander l’impossible. Aussi, d’un point de vue pratique, est-il préférable d’attendre de lui que sa religion n’empiète pas sur les principes de base d’une communauté politique, et c’est toute la problématique de la laïcité. Au reste il faut observer que ce sont les meilleurs croyants, généralement des pauvres (mais point des pauvres en esprit), qui sont les plus engagés dans des causes humanitaires, avec un esprit de charité qui n’est pas celui des dames patronnesses (tout comme ce sont les pauvres qui paient le plus facilement l’impôt !).

Deuxièmement, si l’on peut quand même se passer de Dieu (et il est bien certain que de nombreuses gens y parviennent, même à l’heure de leur mort), il reste que cela ne va pas sans une sorte de foi dans l’existence d’une finalité, que ce soit à travers une continuité familiale (cf. le culte des ancêtres dans plusieurs civilisations), une répétition de ce qui a existé (cf., dans les civilisations agraires, le cycle de la vie, sinon la réincarnation), le progrès de l’humanité (il y a ainsi un optimisme marxiste, qui s’inspire par exemple en Chine de la thématique ancienne de l’harmonie et de la Grande Concorde), ou encore la perpétuation de l’espèce humaine grâce à la science (qui lui permettra de se sauver en colonisant d’autres planètes ou de préparer sa mutation pour lui donner de nouveaux pouvoirs). Par conséquent il m’apparaît que l’a-théisme ne va jamais sans une forme de théisme, et que celui-ci pourra toujours être générateur d’illusions. Mais peut-on vivre sans illusions ? La critique des religions doit seulement nous mettre en garde contre les plus pernicieuses.

 

 

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24 octobre 2017

QUAND LE SHERIF AMERICAIN SORT DE SON TERRITOIRE. OU : l'IMPERIALISME PAR LE JUDICIAIRE

 

Vous êtes une entreprise, française par exemple, qui exportez des produits de haute technologie (pas du fromage) en divers endroits du monde, mais pas aux Etats-Unis. Comme vous avez des concurrents, vous ne rechignez pas à offrir quelques pots de vin, puisque les autres le font, ni vu ni connu. Les services anti-corruption de votre pays ne l’ont pas su ou ont laissé faire. Mais voilà que le Département de la Justice états-unien en a eu vent. Comment ? Eh bien, grâce aux formidables services de renseignement américains, qui inspectent tout ce qui se passe sur la planète. Ou encore grâce à un délateur, qui peut même être un employé de votre entreprise -  probablement moins mu par un souci d’honnêteté commerciale qu’appâté par une récompense très élevée (il peut s’agit de millions de dollars) offerte par le procureur américain. Un beau jour l’un de vos cadres, qui débarque dans un aéroport états-unien, ne serait-ce que pour un séjour touristique, se voit appréhendé et conduit en prison. Dans le même temps vous êtes averti qu’une action en justice est diligentée par un procureur américain pour faits de corruption, et que vous risquez une très lourde amende, qui pourrait mettre votre société au tapis. Alors le procureur vous propose une transaction, comme il est courant aux Etats-Unis en matière pénale. Si vous payez, même sans vous reconnaître coupable, il n’y aura pas d’instruction ni de procès, ce qui vous fera gagner du temps et, croyez vous, vous reviendra quand même moins cher que l’amende dont vous êtes menacé, et vous pourrez continuer à produire et exporter, mais sérieusement affaibli.

Ainsi, en se présentant comme le gendarme moral du monde, le procureur américain vous aura transformé en une proie facile pour les entreprises américaines intéressées par votre business. Mais il a une autre arme : si vous commercez avec un pays qui, étant sur une liste noire établie par le seul gouvernement américain (pas par l’ONU), est sous le coup d’un embargo, vous tombez aussi sous le coup de sa Justice.

Vous vous demandez comment tout cela est possible, alors que vous n’avez ni filiale ni marché aux Etats-Unis. C’est très simple. Il suffit que vous ayez utilisé des dollars, et que la conversion monétaire soit passée par une chambre de compensation états-unienne. Supposons que vous ne l’ayez pas fait, si vous avez utilisé un serveur de messagerie américain ou les services d’une banque américaine, vous relevez aussi des lois américaines. Si vous n’avez rien fait de tout cela, mais seulement utilisé un ordinateur ou un smartphone de label américain, ou contenant une puce américaine (même s’ils sont fabriqués ailleurs), vous êtes également justiciable. Evidemment, si vous avez en plus le malheur d’avoir une activité quelconque aux Etats-Unis, votre compte est bon.

En fait la Justice états-unienne ne perd pas son temps à faire régner partout dans le monde la morale en affaires et le respect des embargos. Ce qui l’intéresse, ce sont les grosses sociétés concurrentes des sociétés américaines ou quelque pépite sur lesquelles il serait bon d’aider ces dernières à mettre la main. Sans négliger pour autant les recettes générées pour les caisses de l’Etat.

 

Un cas paradigmatique, la vente forcée d’Alstom a General Electric

 

On connaît maintenant les dessous de la vente à General Electric des deux tiers (en chiffre d’affaires) de la production d’Alstom en 2014. Et pas n’importe lesquels, ceux concernant les turbines, un domaine d’excellence de ce « fleuron tricolore », qui les exportait dans le monde entier. Parmi ces turbines certaines[1] sont au cœur de la production nucléaire d’électricité (pour transformer l’énergie produite par les centrales en courant électrique), mais aussi du fonctionnement du porte-avion Charles de Gaulle et des sous-marins nucléaires français. Autant dire qu’elles relèvent de secteurs stratégiques par excellence. Si General Electric cessait de nous en vendre (il faut bien à la longue les remplacer) ou seulement de fournir des pièces détachées, notre pays tomberait dans la nuit noire et perdrait ses moyens de défense les plus cruciaux[2]. On apprend, en visionnant un documentaire diffusé par la chaîne LCP le lundi 25 septembre dernier[3], appuyé sur le travail très fouillé d’un journaliste économique[4] et d’autres spécialistes, qu’une négociation très secrète entre les deux entreprises a précédé l’annonce de la cession, mettant le ministère de l’Economie, alors dirigé par Arnaud Montebourg, devant le fait quasi accompli. Alstom était accusé par le Département de la justice américain de faits de corruption dans plusieurs pays du monde (non aux Etats-Unis) et menacé d’une amende de 1,5 milliard de dollars. Un des directeurs de l’entreprise avait été appréhendé à sa sortie de l’avion et conduit dans une prison de haute sécurité américaine, où il restera 14 mois. Trois autres anciens cadres avaient été arrêtés et interrogés. C’est ce qui pouvait arriver aussi à tout autre cadre d’Alstom et à son PDG lui-même, Patrick Kron[5]. Le deal pour se sortir de cette très mauvaise passe était de vendre la division des turbines à General Electric, qui paierait l’amende à sa place, ce qui mettrait fin aux poursuites. Evidemment on n’a pas la preuve que General Electric soit à l’origine de la plainte de la  justice américaine, mais il faudrait être bien naïf pour ne pas le penser[6].

On ne racontera pas ici la suite de cette histoire : Montebourg faisant élargir un décret donnant à l’Etat français le droit d’autoriser ou non des investissements étrangers dans certains secteurs stratégiques pour le pays, puis négociant avec General Electric trois co-entreprises afin de sauver les meubles, pendant que Hollande s’opposait à une nationalisation[7], suivant en cela son secrétaire général de l’Elysée de l’époque, Macron, qui déclarait que l’Etat n’a pas à intervenir dans une entreprise privée et que (sic) « l’on n’est pas au Venezuela »[8], et enfin, à la suite d’un protocole d’accord approuvé par le même Macron devenu Ministre entre temps, la main mise quelques mois plus tard de General Electric d’abord sur le management, puis peu à peu sur le reste du capital de ces trois co-entreprises[9],avec son cortège de licenciements (10.000 suppressions d’emplois). Il faut regarder le documentaire ou lire le livre. On ajoutera cependant ce petit détail, que ce n’est pas finalement General Electric qui a payé l’amende, mais Alstom Transport (ce qui restait d’Alstom). Il faut dire aussi que ce ne sont pas seulement les turbines utilisées dans le domaine nucléaire qui sont passées sous contrôle de General Electric, mais aussi celles qui sont utilisées dans les barrages hydro-électriques, dans l’énergie hydrolienne sous-marine, dans l’éolien etc., ainsi qu’un réseau satellitaire, installé dans plus de 70 pays et qui équipe notre défense. Et il faut enfin noter cette autre conséquence que des Etats pourront devenir réticents à acheter des centrales nucléaires de fabrication française s’ils n’ont aucune garantie sur les turbines qui les équipent, du fait qu’elles sont devenues américaines.

 

Le racket sur les grandes entreprises européennes

 

Le shérif américain n’en était pas et n’en est pas resté à ce coup d’essai. D’autres grandes entreprises ont été attaquées, pour les mêmes motifs, par la Justice américaine (BNP, Total, Siemens, Crédit agricole, Artémis) et ont aussi accepté des transactions. Alcatel-Lucent en a été durablement affecté.

On peut se demander ce qui conduit ces multinationales à se soumettre à de tels deals, alors que finalement ils sont très coûteux, comme l’explique un avocat[10]. En effet ce sont alors elles-mêmes qui sont chargées de conduire l’enquête, sous la supervision d’un contrôleur agréé par le procureur américain, de manière « objective et sincère », ce qui représente un travail minutieux et considérable, qui paralyse leur activité pendant de longs mois, et s’accompagne d’une investigation sans limites. En outre, si elles choisissaient d’aller au procès, le résultat serait aléatoire, et cela pourrait leur faire une mauvaise publicité. Elles préfèrent donc une lourde amende pour en finir au plus vite. De plus la justice américaine pourrait mettre en difficulté leurs filiales ou leur retirer leur licence bancaire pendant le temps de l’instruction. C’est ainsi que cette dernière en vient à disposer d’une arme de dissuasion, voire de destruction, massive.

Qu’on comprenne bien. Il ne s’agit pas ici de mises en accusation pour des pratiques ayant violé les lois du marché (ententes secrètes, abus de position dominante, malversations financières, comme dans le cas des crédits subprime), mais de « moralisation des affaires », les Etats-Unis s’érigeant ainsi en parangons de la vertu commerciale au nom d’une saine concurrence. Or cela ne peut que faire sourire, quand on sait que le libre marché est par nature corrupteur : il suffit qu’un concurrent y recoure pour que les autres soient contraints de leur emboîter le pas. C’est là un effet systémique, tant qu’il n’est pas étroitement contrôlé. De plus la corruption a pris des formes déguisées, dans lesquelles les firmes américaines sont expertes : on offrira des voyages d’études, des postes dans une ONG ou une Fondation liées au gouvernement, une chaire dans telle ou telle institution de recherche. Quant à l’autre chef d’accusation, la violation d’un embargo, il dépend souvent des seules décisions états-uniennes. Mais le plus important dans tout cela, c’est l’usage fait de l’extraterritorialité.

 

Le gendarme du monde

 

Tous les Etats se sont donné un droit d’exterritorialité, mais il s’agit de leurs ressortissants quand ils ont commis des crimes ou des délits (ils font alors des demandes d’extradition). Plusieurs Etats se sont attribué, dans le cadre du Traité de Rome de 1998, une compétence pénale universelle, permettant de poursuivre des étrangers,  en matière de violation gravissime des droits de l’homme (crimes de guerre, crimes contre l’humanité, génocide), et certains Etats, dont la France, ont élargi le champ de ces violations. Les Etats-Unis, eux, s’y sont refusé, estimant que les traités internationaux en la matière constituaient une atteinte à leur souveraineté et préférant leur propre loi. Mais, dans le cas présent, c’est de délits économiques qu’il s’agit, et de délits économiques bien particuliers ; la corruption d’agents publics étrangers et la violation d’embargos, et la poursuite relève normalement de chaque Etat national. Or les Etats-Unis se sont attribué en la matière une compétence universelle, dès que l’acte de commerce a quelque chose à voir, de près ou de loin, nous l’avons vu, avec quelque chose d’américain. Comme l’explique fort bien Hervé Juvin, « l’extra-territorialité du droit américain se propage à la faveur de l’abandon du droit international, de la faiblesse du régalien et de la négation de la puissance de mise en Europe. Elle constitue un axe majeur de la stratégie de « Global Constraint » (contrainte globale) qui renouvelle la stratégie de l’empire américain »[11].

Cette stratégie ne se limite d’ailleurs pas à ces actions judiciaires et à l’exportation des procédures qui les accompagnent (les transactions qui remplacent les procès). Il s’agit aussi de faire prévaloir les normes américaines en tout domaine, par exemple celui de la « gouvernance » des entreprises et des normes comptables. Un soft power qui se substitue, au moins en partie, aux guerres d’autrefois, une « guerre économique » tous azimuts, une idéologie de la concurrence darwinienne qui tend à éliminer toutes les entreprises qui ne se conforment pas au modèle dominant. Le résultat est clairement une érosion et un débordement des souverainetés nationales au profit de la puissance impériale.

 

Alors, que faire ?

 

Une mission parlementaire française, après avoir rencontré de nombreux officiels américains, a présenté en octobre 2016 un rapport très riche et très lucide sur les pratiques extra-territoriales de la justice américaine, se concluant pas la nécessité d’instaurer un rapport de force avec les Etats-Unis pour contrecarrer les condamnations abusives d’entreprises étrangères pour des faits commis hors du territoire américain[12]. Elle notait que ces sanctions ont coûté en quelques années 16 milliards de dollars à des entreprises européennes, dont 6 pour le groupe BNP[13], pour avoir violé des embargos américains, et 6 milliards de dollars à celles jugées coupables de corruption hors du territoire américain. Elle préconisait certes de coopérer avec les Etats-Unis, parce qu’ils restent nos alliés, même s’ils tournent leurs armes juridiques presque exclusivement contre des entreprises européennes, mais aussi de riposter en utilisant les mêmes armes (l’usage des transactions fiscales, supposées plus rapides et plus efficaces que les procès, des services de renseignement efficaces), en dotant aussi la France de dispositifs extra-territoriaux, mais à condition que les entreprises étrangères incriminées aient une activité effective dans le pays. Elle recommandait également de renforcer une vieille loi anti-blocage, qui vise à protéger les informations sensibles, dont celles qui concernent le secret des affaires dans les entreprises, un secret mis à mal par les intrusions de la justice américaine (il s’agirait de choisir le contrôleur exigé dans le cadre de la transaction pénale et de lui donner des instructions en ce sens). Enfin elle recommandait de choisir, autant que possible, l’euro à la place du dollar dans les transactions internationales. Tout cela serait de bonne guerre, mais tout d’abord est-ce suffisant, face au gendarme américain ?

La stratégie la plus poussée est sans doute celle dessinée par Hervé Juquin. D’abord il faudrait mettre en garde les entreprises françaises : si Sanofi et Airbus ont déjà été attaqués en 2016, de nombreuses autres, selon lui, sont visées, éventuellement à travers leurs sous-traitants (plusieurs centaines de l’une d’elles ont déjà fait l’objet d’enquêtes), et c’est là un avis partagé par d’autres spécialistes. Ensuite il faudrait faire le ménage chez soi pour ne pas donner des prétextes aux autorités américaines. De fait aucune entreprise française n’a été poursuivie en France pour des faits de corruption à l’étranger. La loi Sapin2 fournit à cet égard des instruments nouveaux. En troisième lieu il faudrait sortir des griffes de la justice américaine, de plusieurs façons : en utilisant le moins possible le dollar, et par exemple en ne travaillant qu’avec des marchés de matières premières hors dollar ; en refusant d’avoir affaire à tout prestataire de services (cabinet d’avocat, auditeur) hébergé aux Etats-Unis ; en exigeant que la totalité  des données des entreprises nationales soit traitée et localisée en France ; en ne diffusant aucune opinion malveillante d’une organisation, ONG, association, Fondation sous la dépendance de financements américains ; en n’utilisant plus les sites de relations américains, mais, à défaut de grands sites européens, pourquoi pas le WeChat chinois ; enfin en tenant en alerte toutes les entreprises dont les données vont sur le Cloud computing des risques que cela comporte, tout comme l’utilisation de progiciels américains. On voit que les moyens de self défense ne manquent pas pour lutter contre ce que Hervé Juvin appelle « l’occupation américaine ».

Mais il y a un autre point de vue à considérer. Si l’on se met à copier, a titre de représailles, le droit américain d’extra-territorialité, on affaiblit le droit international, et, si l’on utilise ses méthodes de transaction pénale, on tourne le dos aux principes du droit en vigueur dans le Vieux Continent, car on renonce à ce qu’un juge vérifie la matérialité des faits et l’adéquation de la sanction prononcée. Les autorités européennes seraient a priori les mieux placées et les plus puissantes pour résister au shérif américain, d’autant plus que ce sont les entreprises européennes qui sont attaquées en premier lieu. Ce serait là une belle preuve de l’existence d’une « Europe qui protège ». Mais, comme il y a de sérieuses raisons d’en douter, la France devrait prendre les devants. Encore faut-il que le scandale soit mis sur la place publique. Or le sujet a été totalement absent de la campagne présidentielle…

La mondialisation a, bien évidemment, favorisé toutes sortes de trafics, comme celui de la drogue, et toutes sortes de pratiques commerciales déloyales, comme l’évasion fiscale et bien entendu la corruption à grande échelle, mais la réponse, au-delà de mesures défensives, se trouve dans le droit international et dans la coopération des Etats, et non dans la soumission aux règles et aux normes du plus puissant d’entre eux, les Etats-Unis.

       

[1] Les turbines Arabelle, qui sont les plus fiables du monde, équipent 30% du marché mondial.

[2] Un épisode est à cet égard significatif. General Electric, lors de la renégociation d’un contrat de maintenance en 2016 avec EDF, à  fait une « grève de la maintenance » pendant quelques jours, car il ne voulait pas assumer les risques liés à un incident.

[3] « La guerre fantôme : la vente d’Alstom à General Electric ».

[4] Jean-Michel Quatrepoint, Alstom, un scandale d’Etat, Fayard, septembre 2015. Le documentaire s’appuie aussi sur le témoignage du Directeur du Centre français du renseignement, Eric Donécé, auteur d’un rapport sur la question, et sur les commentaires d’un Chef d’Etat major de l’Armée et d’un patron de la DGSE.

[5] Lequel pourra néanmoins circuler librement aux Etats-Unis pendant le temps de la négociation secrète, tout en se désintéressant des cadres arrêtés.

[6] General Electric n’en était pas à son coup d’essai. L’entreprise avait déjà absorbé cinq autres entreprises poursuivies, pour les mêmes motifs, par le Département américain de la justice.

[7] Je m’étais penché, en juin 2014, sur la question d’une nationalisation, même partielle, répondant aux objections qui lui étaient faites et montrant à quelles conditions elle aurait dû répondre (contre les interdits de Bruxelles), et comment il était possible de la financer. Le lecteur pourra retrouver cet article sur mon blog, à la rubrique « Interventions politiques ».

[8] Lire à ce sujet la récente tribune dans Le Monde du 29 septembre 2017 d’Annaud Montebourg, qui rappelle aussi l’abandon d’autres fleurons français par le gouvernement Hollande et démonte la fiction des «alliances entre égaux ». On y reviendra dans un autre papier. Patrick Kron, le PDG de l’époque, assure dans une tribune en réponse n’avoir pas été menacé ‘personnellement’ par la justice américaine. Personne ne croira sur parole un dirigeant qui a négocié dans le secret et qui, de plus, a touché pour son départ 4 millions d’euros comme « prime de succès » et 6 millions de retraite chapeau.

[9] On est passé de 3 co-entreprises 50/50 à deux à 51/49 et à la troisième (la nucléaire) à 80/20, Une perte de contrôle était d’ailleurs inévitable, tant que la « partie française » ne comportait pas comme seuls actionnaires l’Etat ou d’autres entités publiques. Rien n’empêche en effet des actionnaires privés, fussent-ils tous français, sauf un pacte d’actionnaires, de vendre leurs parts.

[10] Christian Dargham, dans un débat avec Hervé Juvin, qu’on retrouvera sur le site www. Les-crises.fr,, à la suite de l’article « L’extraterritorialité du droit américain. L’indispensable étude de Hervé Juvin » de Richard Labévière.

[11] Citation extraite de l’article précité sur le site les-crises.fr

[12] Cf., sur le site de l’Assemblée nationale, la « Mission parlementaire commune sur l’extraterritorialité de la législation américaine ».

[13] La banque a été accusée d’avoir violé les embargos américains sur le Soudant, l’Iran et Cuba (pays qui n’étaient sous embargo venant d’aucun autre pays) et menacée de se voir retirer sa licence bancaire aux Etats-Unis.

19 septembre 2017

A PROPOS DES "PROVOCATIONS" NORD-COREENNES

 

Si je suis presque toujours d’accord avec les considérations géo-politiques et géo-stratégiques de Jean-Luc Mélenchon, je ne le rejoins pas dans sa condamnation des « provocations » nord-coréennes, à l’unisson de tous les dirigeants occidentaux et des médias qui leur emboîtent le pas. Pourquoi ?

Je ne mets pas en doute que le régime politique nord-coréen comporte tous les traits d’un système stalinien (nomenklatura, culte de la personnalité, pensée unique, répression de toute voix discordante etc.), avec de la corruption en plus. Mais, en matière de dictature, il y en a bien d’autres sur la planète. Et surtout le problème n’est pas là.

La Corée du Nord a mainte fois proposé l’abandon de son programme nucléaire en échange d’un traité de paix avec les Etats-Unis, qui n’est jamais venu, non seulement parce que ces derniers voulaient en finir avec ce régime « communiste » impropre à servir leurs intérêts, mais encore parce que leur projet était la réunification de la Corée sous leur patronage, et l’encerclement militaire de la Chine comme de la Russie. Si la Corée du Nord voulait sauvegarder son indépendance nationale, puis nouer une vraie coopération avec la Corée du Sud, voire aller vers une réunification sous la forme d’une Confédération (un seul Etat, mais deux systèmes), elle n’avait pas d’autre choix que de détenir l’arme nucléaire et les vecteurs qui pouvaient la rendre crédible.

Son objectif n’est évidemment pas d’attaquer la Corée du Sud, avec laquelle elle a toujours formé une même nation, ni le Japon, quelque puissant ressentiment qu’elle puisse éprouver à l’égard de ce dernier, qui l’a occupée et esclavagisée dans le passé, et encore moins les Etats-Unis (comme mis en scène par le stupide scenario du film américain L’aube rouge), mais de dissuader ces derniers de lui ôter ses capacités d’auto-défense, en détruisant préventivement son arsenal nucléaire. Pour cela il lui fallait se doter de moyens menaçant les bases américaines d’où l’on pouvait l’attaquer et jusqu’au territoire américain lui-même.

Les Etats-Unis ont longtemps joué sur l’effondrement économique du régime, et pensé le favoriser par toute une série de sanctions économiques. Mais, en dépit de ces sanctions (à répétition depuis 1953), la Corée du Nord connaît aujourd’hui un développement réel, grâce à une libéralisation partielle de son économie (incluant l’autorisation d’un secteur privé), même si son agriculture reste défaillante (en partie à cause de conditions naturelles très défavorables). Il ne leur restait donc plus que la solution de l’isoler et de l’intimider toujours plus par des installations, un déploiement d’armes (y compris nucléaires) et des manœuvres militaires de grande envergure à proximité de ses frontières.

Alors accuser la Corée du Nord d’être va-t-en guerre est un mauvais procès. Pourquoi donc, parler, comme le fait Mélenchon dans sa dernière Revue de la semaine, « d’agressions et d’actes qui risquent de mettre le feu au monde » ? En réalité d’autres puissances nucléaires sont bien plus dangereuses, parce que se trouvant dans des situations plus conflictuelles à leur échelle régionale (le Pakistan par exemple, dont on sait les liens avec l’Arabie saoudite) et que leur régime risque fort d’être moins « rationnel », tandis qu’un régime stalinien a au moins ce mérite de l’être (l’histoire de la guerre froide l’a montré). Ce qui serait irrationnel serait que le pouvoir nord-coréen aille au-delà de ce qu’il considère être son « assurance vie » et se livre à une agression caractérisée, fût-ce avec des armes conventionnelles. Rien ne permet de le penser. Inversement ce serait une nouvelle erreur tragique, une folie, que de vouloir forcer de forcer par les armes son peuple à se démocratiser, comme les Etats-Unis et les membres de leurs coalitions l’ont fait au Moyen-Orient (en réalité, on le sait, pour des motifs bien plus sordides). C’est au peuple nord-coréen de s’émanciper.

On terminera par cette hypocrisie des principales puissances nucléaires à soutenir un traité de non-prolifération quand elles-mêmes n’ont pas réduit, de manière importante, leur propre arsenal. Quant à accuser la Corée du Nord d’avoir dénoncé ce traité, après l’avoir signé, il faut rappeler qu’elle a proposé elle-même, sans suite, une dénucléarisation de toute la région, et que ni l’Inde, ni le Pakistan, ni Israël ne l’ont signé. Si l’ONU jouait pleinement son rôle, elle devrait être aussi exigeante pour tous les pays. Et, pour commencer, elle réclamerait la signature d’un traité de paix entre les Etats-Unis et la Corée du Nord, ce  qui mettrait fin aux soi-disant « provocations » de cette dernière.

Paradoxalement la possession par la Corée du Nord d’un pouvoir effectif de dissuasion est peut-être une chance pour la paix, car la présence militaire des Etats-Unis aux frontières Nord de la Chine représenterait un risque majeur pour cette paix. D’ailleurs la Chine a prévenu : elle a fait comprendre que, si la Corée du Nord attaquait les Etats-Unis, elle resterait neutre, mais que, si c’était l’inverse, elle interviendrait.

 

20 décembre 2015

LE BILAN DE FRANCOIS HOLLANDE ET LA PRESDENTIELLE DE 2017

 

C’est un bilan extrêmement négatif. On cherche vainement quelque mesure ou loi qui aient pu améliorer le bien-être de la grande masse de la population, pendant que les plus riches ont été épargnés, en dehors de quelques dispositions cosmétiques sur la fiscalité. C’est le résultat des politiques d’austérité et de la volonté d’accentuer la transformation libérale de l’économie.

 

1° De fait la croissance est restée en panne : 0% en 2012, 0,3% en 2013, 0,4% en 2014. Un léger mieux est probable en 2015, mais il est dû à la baisse de l’euro et à la diminution du cours des matières premières, en premier lieu le pétrole. Le taux de chômage est resté élevé, variant autour de 10,5% de la population active.

La politique d’austérité s’explique par le choix de se conformer aux prescriptions du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance que le gouvernement Hollande a fait avaliser en novembre 2012 : réduction du déficit public pour le ramener vers un maximum de 0,5% du PIB. D’où le gel des traitements des fonctionnaires et des retraites et la forte augmentation des impôts, qui ont pesé sur la demande des ménages et des entreprises, dont le taux de marge a chuté. Il n’y a eu aucune politique contra-cyclique de relance par la dépense publique, car elle aurait accru le déficit budgétaire.

La faible croissance a fait que les rentrées fiscales ont été malgré tout insuffisantes, si bien que la dette publique a continué à augmenter.

 

2° Le gouvernement Hollande a voulu réduire les charges sociales pesant sur les entreprises, pour les rendre plus compétitives et plus créatrices d’emploi, en instaurant le « crédit d’impôt compétitivité emploi » (un reversement d’impôt assis sur les bas salaires). Ce dispositif a coûté 20 milliards à l’Etat pour un effet quasi nul en matière d’emplois crées et d’exportations. Il a ensuite proposé aux entreprises de signer un  « Pacte de responsabilité » : en échange d’une forte baisse des cotisations patronales et de leurs impôts (passage progressif du taux d’impôt sur les bénéfices de 33,3% à 20%), elles devaient s’engager à créer des emplois et à investir. L’effet positif de ces aides est très discuté. Leur coût étant de 41 milliards d’euros pour les finances publiques, il faudra, comme pour le CICE, réduire d’autant les dépenses publiques. On voit qu’il s’agit d’une politique axée sur l’offre, à savoir la diminution du coût du travail, et non sur la demande. Si les marges des entreprises se sont améliorées, les résultats ne sont pas aujourd’hui au rendez-vous. Au reste il aurait été beaucoup plus simple et plus efficace de taxer différemment les entreprises selon l’usage qu’elles font de leurs profits.

Pour améliorer la compétitivité des entreprises, le gouvernement a ensuite fait adopter la loi Macron, dont l’un des buts était de faire baisser les prix par l’accroissement de la concurrence (concurrencer le train par des lignes d’autobus, déréglementer des professions administrées, telles que celle des notaires). Les effets pervers sont multiples, mais le gouvernement ne s’en est guère soucié. Ce qu’il voulait avant tout, c’était plaire aux instances européennes, pour que la Commission européenne lui laisse plus de temps pour réduire son déficit.

 

3° Sur le plan social le bilan est encore plus mauvais. La loi Macron (du nom du dernier ministre de l’économie, un ancien banquier qui ne s’est jamais présenté à une élection) est un fouillis de près de 300 articles de mesures, que le gouvernement a fait adopter sans discussion ni vote, tant elles étaient sujettes à contestations, grâce à l’article 49-3 de la Constitution, qui lui permet d’engager sa responsabilité (l’Assemblée n’a plus que le choix de le censurer et de le renverser). Dans son volet social, c’est une arme de destruction massive du droit social (par exemple patrons et salariés peuvent passer une convention amiable, sans référence au droit du travail, le rôle des tribunaux jugeant des conflits entre eux a été réduit, les obligations patronales en cas de suppressions d’emploi l’ont été également). La loi prévoit encore que le gouvernement pourra demander au Parlement de procéder par ordonnances en ce qui concerne le droit du travail (il prend alors des mesures, et ne les fait ratifier que plus tard, selon le délai convenu). Enfin une nouvelle loi en préparation permettra aux entreprises de déroger aux conventions collectives, si les salariés, mis sous pression, en sont d’accord.

 

4° Le gouvernement, pour réduire le déficit et pour financer ses aides aux entreprises, a rogné sur toutes les dépenses publiques, notamment celles de la sécurité sociale. Tous les ministères ont vu leurs dotations se réduire, sauf l’éducation et la justice. Les dotations aux collectivités locales ont également été diminuées, ce qui a conduit ces dernières à augmenter les impôts locaux et à réduire tous leurs services sociaux et culturels (par exemple fermetures de piscines municipales, annulation de festivals).

 

6° Le gouvernement s’est donné, avec la loi Macron les pleins pouvoirs en matière de privatisations, en les débaptisant (elles deviennent des « opérations sur le capital ») et en ne s’obligeant plus à en discuter avec le Parlement si elles restent partielles (à moins de 50% du capital) ou si elles sont déjà minoritaires. Voilà de quoi désendetter commodément l’Etat. En outre la transformation continue des établissements publics en sociétés anonymes, exigée par Bruxelles au motif de libre concurrence, fait qu’ils seront soumis non plus au code des sociétés publiques, mais au code du commerce.

  

Toutes ces mesures ont été applaudies par Angela Merkel, par le Président de la Commission européenne, et par le patronat français, qui en demandent toujours plus (ce dernier réclame déjà une loi Macron 2).

 

Les enjeux de la présidentielle de 2017

 

 Les programmes des partis n’ont, dans la pratique de la 5° République, aucune importance. Les principaux partis sont devenus des « écuries présidentielles », cherchant à mettre dans la course le meilleur cheval, ce qui occupe leurs instances dirigeantes à temps plein et même les militants, de moins en moins nombreux. Le programme est celui que définissent le ou les candidats, dans un rapport très libre avec celui de leur parti. Ainsi pour les 100 propositions de François Hollande en 2012 (dont il a oublié la plupart).

Pour 2017 on peut parier que Hollande continuera dans la même voie social-libérale, qui est en fait la sienne depuis toujours, même s’il a essayé de donner le change lors de sa campagne électorale en 2012 dans son discours du Bourget. Les candidats de la droite ne feront qu’aller un peu plus loin et un peu plus vite que lui dans la voie du néo-libéralisme, lui-même inscrit au cœur des Traités européens, et dans la soumission aux intérêts financiers. Entre Sarkozy et Juppé il n’y a qu’une différence de style.

La gauche dite radicale, pour avoir des vues divergentes sur l’Europe et avoir laissé le Front national préempter un certain nombre de ses idées, est en bien plus mauvaise posture que ses homonymes en Europe (en Grèce, malgré l’éclatement de Syriza, en Espagne avec la montée de Podemos, au Portugal, en Grande Bretagne aussi, avec l’élection triomphale de Jeremy Corbyn, « l’anti-Blair », à la tête du Labour), et même… aux Etats-Unis, où le sénateur Sanders gagne du terrain sur Hillary Clinton dans la course à l’investiture démocrate (le mouvement Occupy Wall  Street a laissé des traces).

 

 

12 décembre 2013

CE QU'APPORTE LA LOI HAMON AUX SCOP

Ce qu’apporte le projet de loi Hamon aux SCOP

 

 

Dans ce projet de loi relatif à l’économie sociale et solidaire je ne m’intéresserai qu’à ce qui concerne les SCOP, en tant qu’elles ont, à la différence des autres coopératives, une vocation autogestionnaire. Elles dépassent aussi le cadre d’un Tiers secteur voué à des activités ayant un but d’utilité sociale (soutien à des personnes dites vulnérables, cohésion territoriale etc.).

Ce projet, qui vient d’être adopté en première lecture au Sénat, se veut novateur dans trois domaines : le financement, l’accompagnement, la reprise d’entreprises sous la forme de SCOP. Je les aborderai successivement.

 

Les novations en matière de financement

 

Dans les attendus du projet il est remarqué que le financement est l’un des grands obstacles qui freinent la création et le développement des SCOP, et qui les handicapent dans leur confrontation avec les entreprises capitalistes. C’est parfaitement exact.

Le premier problème est celui de la possession des fonds nécessaires au lancement. Les coopérateurs n’ont en général que très peu d’argent à mettre dans l’entreprise et hésitent à y risquer leurs économies. Ils ont également du mal à emprunter à cet effet, s’ils ne fournissent pas de cautions personnelles. Ils ne peuvent non plus s’adresser à des investisseurs qui réclameraient le pouvoir correspondant à leurs apports au capital.

C’est pourquoi le projet propose la création de nouveaux titres associatifs : des obligations peu liquides, puisqu’elles ne seraient remboursables qu’au bout de 7 ans minimum, et à la condition que la coopérative ait accumulé des fonds propres d’un montant équivalent à l’ensemble de cet apport en capital. Comme il y a peu de bonnes âmes pour prêter ainsi à une coopérative, avec les risques que cela comporte, le projet veut intéresser ces apporteurs de capitaux d’une double façon : en leur fournissant un taux d’intérêt supérieur de 5,5% au taux moyen obligataire,  et en leur donnant des voix dans le conseil de gestion à proportion du capital investi, mais de telle sorte qu’ils n’y aient pas la majorité. L’idée est que cela leur donnerait, à défaut d’un pouvoir décisionnaire, un véritable pouvoir de contrôle.

Je pense que cette proposition est opportune, surtout si l’on ne se contente pas de faire appel aux bonnes volontés individuelles, et si l’on oriente en ce sens un fonds d’investissement de la Banque publique d’investissement et des fonds d’épargne salariale « solidaires » (étant entendu que c’est aux salariés des entreprises ordinaires de choisir ou non ce placement). Cela peut vraiment apporter des fonds aux SCOP en création, en attendant qu’elles puissent fonctionner sur leurs propres ressources – soit les réserves accumulées, comme dans l’actuel système des SCOP, soit de quasi-fonds propres fournis par des banques coopératives, comme je l’ai suggéré dans mon modèle d’entreprises « socialisées »[1].

Le second problème est celui du passage à la grande échelle, nécessaire pour affronter la concurrence des entreprises capitalistes. Actuellement, comme le note le projet de loi, les coopératives cherchent à y parvenir en créant des filiales, qui ne sont point des coopératives, qui sont donc entièrement subordonnées à la maison mère détentrice du capital. C’est un problème que les coopératives de Mondragon[2] ont eu à affronter et pour lequel elles ont été critiquées. On connaît l’exemple de la coopérative Fagor (aujourd’hui en grande difficulté à la suite de l’effondrement du marché immobilier espagnol, et donc de ses commandes en électro-ménager) : Fagor a absorbé Brandt, et les salariés de Brandt n’ont guère vu les différences avec un investisseur capitaliste, même si elles étaient réelles (aujourd’hui l’entreprise risque de couler avec Fagor, à moins d’être reprise par un de ses grands concurrents). Le groupe coopératif Mondragon n’avait envisagé d’autre solution pour les filiales de ses coopératives, à défaut de transformer ces filiales en coopératives, que de permettre à leurs  salariés de détenir quelques actions, à la manière de l’actionnariat salarié des entreprises capitalistes. Peut-on aller plus loin ? Certes il est tout à fait concevable de mettre la coopérative mère et les filiales (quand cette structure doit être conservée)  sur un pied d’égalité au sein d’un groupe, où chacune enverrait des représentants à un niveau central à proportion de son effectif, ce qui respecterait le principe « un homme-une voix »[3]. Mais on imagine la difficulté quand il s’agit de milliers ou de dizaines de milliers de personnes travaillant dans des pays différents, avec toutes leurs différences culturelles et juridiques.

Le projet de loi propose que les salariés d’une filiale puissent détenir des droits de vote dans cette filiale, mais sans pouvoir devenir majoritaires. L’idée semble judicieuse, car ils seraient de la sorte mieux informés, davantage impliqués et pourraient peser d’un certain poids dans les décisions. Dans le cas de Fagor, Benoit Borritz[4] estime que la coopérative ne se serait pas trouvée dans une telle situation catastrophique, si la politique du groupe Mondragon avait été de généraliser le sociétariat dans les filiales sises dans d’autres pays : cette internationalisation aurait permis d’être moins dépendant du marché espagnol. Peut-être, mais cela supposait que soient surmontées les difficultés de cette association sur un pied d’égalité. Joël Martine suggère que  les choix stratégiques de Fagor n’ont peut-être pas été les bons, car l’entreprise s’est cantonnée dans des produits tout venant, très sensibles à un marché, espagnol et européen, en récession,  au lieu de jouer la carte de la haute qualité et des services rendus (installation, après vente, offres de location des produits), qui rendent la production difficilement délocalisable et auraient pu ainsi lui conférer un atout par rapport aux concurrents. On peut supposer, de fait, que, si les salariés de Brand avaient été davantage associés à ces choix (l’entreprise française est réputée pour ses marques et ses brevets), Fagor n’aurait pas connu une telle mauvaise passe.

 

Des pistes en matière d’accompagnement

 

Le projet de loi ne vise pas du tout les SCOP, mais les auto-entrepreneurs. Il s’agit, grâce à la Coopérative d’activité et d’emploi, de leur mettre le pied à l’étrier. Une fois leur projet validé, ils bénéficient d’un contrat, qui leur permet, pendant une période allant de 3 mois à deux ans, d’être rémunérés en fonction de la marge générée par leur activité. Ce qui est surtout intéressant pour eux, c’est qu’ils sont soutenus de diverses façons : au niveau de l’examen de la viabilité du projet ; au niveau de la prise en charge des obligations légales (administratives, fiscales et sociales) – c’est le « portage salarial » - ; au niveau d’un accompagnement, dans la phase de démarrage, par des comptables, des spécialistes de la création d’entreprises – la coopérative est ainsi « une couveuse d’entreprise ». Lorsque l’activité est pérennisée, la coopérative leur propose un statut d’entrepreneur salarié sous la forme d’un CDI, la rémunération variant selon le développement de l’activité, et continue à les faire bénéficier d’un accompagnement stratégique. Si l’entrepreneur veut poursuivre son activité au sein de la coopérative, mais aussi prendre part à son fonctionnement, il peut en devenir associé et prendre part à son capital. Par ailleurs la loi de finances rectificative prévoit d’accorder à ces SCOP d’amorçage les mêmes avantages fiscaux qu’aux SCOP classiques.

Or on pourrait, en allant plus loin que le projet de loi, étendre ce processus d’incubation à des SCOP en création. Les mécanismes d’accompagnement existent déjà dans le financement solidaire, mais ils pourraient de la sorte prendre une tout autre ampleur, dans l’attente d’un système plus complet, où les coopératives existantes participeraient, à travers un pourcentage de leurs bénéfices, à une mutuellisation du soutien à la création de nouvelles SCOP, sous la forme de bureaux d’accueil et de conseil, de comités de crédit, de fonds de garantie  servant de caution à des crédits, qui seraient des établissements publics[5].

 

La reprise d’entreprises par les salariés

 

En cette matière le projet Hamon est particulièrement timide. Il ne vise explicitement que les PME de moins de 50 salariés, en accordant à ces derniers un droit d’information préalable deux mois avant que l’entreprise ne soit cédée par son patron, afin qu’ils puissent présenter une offre de reprise (il s’agit souvent d’entreprises familiales pour lesquelles le propriétaire, désireux de cesser son activité, cherche un repreneur). En effet, pour les entreprises entre 50 et 250 salariés, un tel droit existe déjà, via le comité d’entreprise, et il s’agit  seulement de la mettre à disposition de tous les salariés. Mais ce droit d’information n’est aucunement un droit de préemption par les salariés.

Cela n’a pas empêché les organisations patronales d’être vent debout contre un tel droit, sous le prétexte qu’il pourrait nuire à la vente d’une entreprise. Tout au plus accepte-t-on que les salariés soient sollicités s’il n’existe pas de repreneurs. Une réaction d’autant plus étonnante que le projet de loi précise bien que le vendeur est entièrement libre de fixer son prix et de choisir son repreneur.

Si l’on voulait réellement favoriser la reprise d’entreprises ou d’établissements viables, mais sacrifiés par les actionnaires pour cause de rentabilité insuffisante, et parfois liquidés sans offre de reprise pour ne pas les livrer à des concurrents, l’Etat devrait disposer d’un pouvoir de suspension, limité dans le temps, justement pour favoriser la reprise par les salariés en leur laissant le temps de la préparer.

On sait que de tels cas sont monnaie courante et concernent des milliers de travailleurs, dont les plans sociaux de licenciements coûtent très cher à l’Etat, et aux entreprises elles-mêmes. Ces coûts pourraient être diminués en cas de reprise réussie par les travailleurs sous forme de coopérative. Mais une telle intervention de l’Etat, qui ne saurait être taxée d’atteinte au droit de propriété, est insupportable en régime de capitalisme néo-libéral.

 

 



[1] Cf. Entre public et privé, vers un nouveau secteur socialisé, Note de la Fondation Gabriel Péri, juillet 2011.

[2] Pour une information sur ce groupe, consulter son site. On trouvera quelque détail dans  mon op. précédent, p. 28-33.

[3] Le groupe Fagor compte 5600 travailleurs, dont 2000 sociétaires dans la société mère, les salariés se répartissant dans des filiales à l’étranger (France pour Brandt, mais aussi Pologne, Maroc et Chine).

[4] Article consultable sur http://www.autogestion.asso.fr/2p= »3606, suivi d’un commentaire par Joël Martine.

[5] Sur les structures d’accompagnement propres au financement solidaire, cf. mon op. cit. p. 26-27, où je détaille aussi les structures de mutuellisation qui pourraient, au-delà de ce qui existe aujourd’hui, conforter la création et le développement des coopératives, p. 37.

5 novembre 2012

LE RETOUR DU PROGRES

Le retour du progrès

 

« Révolution citoyenne », politique du « bonheur », des mots qu’on n’entendait plus et qui, par la voix de Jean-Luc Mélenchon, renouent avec la Révolution française, en écho lointain de celles de Robespierre et de Saint-Just. Des mots qui parlent à la mémoire historique du peuple français, et qui commencent à s’entendre au-delà de nos frontières. Mais pourquoi s’étaient-ils éclipsés ? Il faut revenir tout d’abord sur la dévaluation qui les a frappés, puis se demander ce que nous pouvons  et devons en faire, dans le contexte de la grande crise non seulement économique, sociale et écologique, mais encore morale et anthropologique, qui secoue l’Occident.

 

Le message brouillé des Lumières

 

Ce message était celui du progrès, et du progrès par la révolution. Le vieux monde, l’Ancien Régime, signifiaient la misère du plus grand nombre, la tyrannie politique, le règne de la superstition. Il ne fallait pas moins qu’une grande révolution pour mettre l’humanité sur le chemin du bien-être, de la liberté et de la raison, en instaurant les droits de l’homme et du citoyen, et en s’appuyant sur la science qui prenait son essor. Bien sûr il y aurait des obstacles de parcours, car l’ancien résisterait de toutes ses forces, et chaque fois il faudrait les surmonter par des révolutions, mais la marche était assurée. Georges Labica évoque, dans l’un de ses derniers écrits, la grande fresque du Polyforum Siqueiros de Mexico, qui s’intitule précisément « La grande marche de l’humanité » et qui ouvre la perspective d’un avenir radieux[1]. Or le vingt et unième siècle a gâché le tableau et le siècle commençant a encore assombri la perspective.

D’abord la promesse des grandes révolutions socialistes, la révolution soviétique et la révolution chinoise, n’a pas été tenue. La première a tourné au cauchemar, puis viré à l’atonie, et la seconde a plongé dans le chaos, avant de bifurquer. Et tout cela, le dénigrement systématique aidant, a plombé l’espérance.

Ensuite des contre-révolutions ont été durablement victorieuses. Ce ne fut pas le cas, heureusement, des « révolutions national-socialistes » (le fascisme, le nazisme), mais à quel prix ! Plus récemment la révolution islamiste en Iran, et surtout la révolution « néo-conservatrice » en Occident ont défait l’héritage des Lumières. La première a remis en selle la religion, la seconde aussi, du moins aux Etats-Unis, mais en la combinant avec une deuxième religion, à prétention scientifique, celle des marchés providentiels. Du coup tous les mots ont changé de sens. On continuait à parler de progrès, mais c’était un progrès dans l’avènement du règne de Dieu et dans le libre-échange. On s’est mis à appeler « réformes » toute une série de contre-réformes et à qualifier de « modernité » des formes de retour à l’ordre ancien (le capitalisme du X1X° siècle). Ce que Jacques Généreux a appelé « La grande Régression »[2]. Décidément la marche en avant de l’humanité semblait devenir un songe creux.

Que restait-il des Lumières ? L’invocation d’une démocratie réduite à sa plus simple expression. La République d’Iran n’est pas le khalifat, mais le pouvoir religieux contrôle les instances politiques. En Occident la souveraineté du peuple est confisquée par les élites et leurs experts : elle est devenue bonne « gouvernance ». En Russie et dans les anciens pays socialistes d’Europe de l’Est on a pu vite mesurer l’illusion de la liberté démocratique, au point qu’une partie de la population en est venue à éprouver la nostalgie de l’ancien système. Les Etats-Unis d’Amérique ont voulu exporter par la force leur démocratie de marché, mais n’ont réussi à créer que le désordre. Les « révolutions arabes » ont renversé des tyrannies, mais l’esprit des Lumières y est en butte au retour du religieux. Bref Révolution et Progrès humain ont cessé d’être synonymes.

Les défenseurs du progrès, les « progressistes », ont eux-mêmes cessé d’y croire. Ils y ont vu un mythe eschatologique, un Grand Récit trompeur. L’histoire ne serait qu’une série d’accidents, sans orientation définie. On a vu refleurir un pessimisme anthropologique, qui paraissait pourtant l’apanage des conservateurs : l’homme serait par nature égoïste, dominateur, violent, et l’histoire ne serait que le remplacement d’une élite par une autre. L’idée d’une maîtrise du devenir serait obsolète. Le progrès matériel, comme accumulation de biens, serait destructeur de la planète. La science serait enrôlée au service des puissants et serait porteuse de risques majeurs, à commencer par le risque nucléaire. La Révolution, en voulant précipiter des changements, serait vouée à l’échec ou finirait par dévorer ses enfants. Tout ce désenchantement aurait sans doute perduré – il touche particulièrement les Français, qui seraient devenus le peuple le plus pessimiste de la terre – si la situation en Occident n’était pas devenue aussi critique. C’est pourquoi, timidement, les thématiques de la révolution et du progrès humain font retour. Mais, pour les penser à nouveaux frais, il faut éviter de retomber dans l’utopie. Un bref survol des utopies modernes nous servira de point de départ.

 

L’utopique et le réalisable

 

La chose est entendue, toute conception nécessitariste de l’histoire, comme si elle devait suivre un cours obligé, doit être abandonnée, d’une part parce qu’elle fait fi de l’action des hommes, d’autre part parce qu’il y a de l’imprévisible, enfin parce que l’histoire est devenue mondiale, ce qui lui confère une insaisissable complexité. Mais cela ne signifie pas qu’elle soit devenue purement aléatoire. En réalité, à un moment donné, le nombre de possibles est limité. La contingence vient de ce qu’il existe à la fois des possibles réels et des possibles imaginaires, ces derniers étant des utopies, qui peuvent devenir partiellement auto-réalisatrices. Il nous faut revoir l’histoire contemporaine à la lumière de ces utopies.

Je pense que le propre des utopies est d’effacer les contradictions qui sont au cœur de la nature humaine. Evidemment l’invocation d’une nature humaine intangible paraît être l’argument conservateur par excellence. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. La nature humaine que j’ai ici en vue n’est qu’un ensemble d’invariants anthropologiques, si généraux qu’ils se prêtent à des réalisations historiques extrêmement diverses, voire à des transmutations qui les rendent méconnaissables. Je me contenterai ici d’évoquer quelques unes de ces contradictions. Tout individu est partagé entre un désir d’affirmation individuelle et un désir de communauté (une idée qui peut trouver appui chez Marx et Freud). Tout individu connaît une tension entre son appartenance à un groupe de proximité (par exemple un collectif de travail) et son appartenance à des ensembles économiques plus larges (par exemple une entreprise, une branche etc.). Tout individu voit s’opposer en lui le sujet économique, soucieux de son intérêt privé, et le sujet politique, porteur d’un intérêt plus général (sauf quand il se sent en rupture de ban). Sans aller plus loin, nous voyons se dessiner deux formes de l’utopie, qui l’une comme l’autre, tendent à faire prévaloir un pôle de la contradiction sur l’autre, selon ce que j’appellerai une dialectique négative.

Si nous relisons à partir de là la matrice anthropologique du système soviétique, nous voyons qu’il soumettait l’individu à la collectivité, l’intérêt privé à l’intérêt général (« servir le peuple »), les collectifs de travail au Plan, les choix individuels aux choix collectifs, le citoyen à l’unité et à la discipline du Parti. Si un tel système a pu tenir si longtemps, ce ne fut pas seulement par la contrainte, mais aussi parce qu’il a rencontré, dans une conjoncture historique particulière, des aspirations profondes. Mais il s’est délité avec la progression des conditions de vie, parce qu’il écrasait l’autre pôle des contradictions, le besoin de réalisation personnelle, le désir de voir le bout de ses actes, l’affirmation de la capacité politique.

Le capitalisme a exalté l’individu sans attaches, la concurrence de tous contre tous, la soumission aux intérêts de l’entreprise, l’abaissement du politique (jusqu’à vanter la « république des actionnaires »),  et détruit ainsi l’autre pôle, celui de la socialité, de la communauté, du travail signifiant, de la citoyenneté active. C’était aussi une forme d’utopie, une utopie libérale-libertaire, n’assignant aux individus qu’une finalité sans fin, celle de la richesse. Et, ici encore, cela n’a pu marcher qu’en exploitant certaines motivations.

Dans les deux cas un imaginaire social tend à tordre le réel, en détruisant une partie des possibles réels. Dès lors c’est un autre réalisable qui dessine, selon moi, l’horizon du progrès : celui qui fait jouer les contradictions d’une telle façon que l’un des pôles renforce l’autre, selon ce qu’on peut appeler une dialectique positive. Il s’agit, par exemple, de laisser tout leur espace aux choix privés, aux réalisations personnelles, tout en opérant ces choix collectifs qui font une communauté politique. Concrètement, on peut laisser largement au marché l’effectuation des premiers, tout en socialisant l’économie (à commencer par l’investissement) de diverses manières, mais on en appellera à l’instance politique pour orienter le développement (par la planification) et pour fournir ces biens sociaux qui font société (les services publics). C’est en se fixant des finalités collectives que l’on se donne un cadre et des moyens pour une vie personnelle enrichie, et inversement c’est en satisfaisant ses désirs et ses goûts individuels que l’on peut mieux participer à la vie de la cité. Autre exemple : c’est en promouvant la démocratie d’entreprise, qui confère sens et engagement au travail,  que l’on peut revivifier la démocratie politique, et inversement le débat politique conduit à repenser la nature des produits, notamment leur impact écologique. On pourrait multiplier les exemples, mais on voit le sens général qui en résulte pour l’idée de progrès : la recherche d’un équilibre dynamique entre les contraires, toujours à découvrir, toujours à améliorer[3]. Cette idée transparaît dans des mots d’ordre comme « l’humain d’abord » (trouver pour le développement des indicateurs non plus de croissance brute, mais de bonheur humain), ou encore adopter une « règle verte » (trouver le bon équilibre entre la production et les ressources de la planète). Mais comment y parvenir, par la réforme ou par la révolution ?

 

Réforme et révolution

 

C’est le dilemme dont les considérations précédentes invitent à sortir. Le réformisme présuppose un progrès linéaire, mais,  comme un système économique tend à se conserver et non à laisser pacifiquement la place à son successeur, le réformisme se trouve constamment attaqué par la réaction, qui se pare des vertus du réalisme tout en essayant de faire jouer les séductions de l’imaginaire. On peut observer, dans l’histoire récente, comment la bureaucratie a fait échouer toutes les tentatives de réforme du système soviétique. On peut voir comment la classe dirigeante capitaliste, après avoir lâché du lest,  a entrepris de désagréger tout ce qui venait limiter son pouvoir (ce qui, en France, était issu du Conseil national de la Résistance), au nom des bienfaits de la mondialisation. Le réformisme « social-libéral » ne parvient même plus à sauver les quelques éléments de socialisme (sécurité sociale, droit du travail, régime de retraite par répartition) que les luttes sociales avaient pu imposer, et c’est pourquoi il se trouve en déclin partout en Europe.

La révolution, en voulant liquider par la force l’ordre ancien, pour accoucher de celui qui devait inévitablement advenir, s’est, de son côté, heurtée à sa résistance souterraine et a fini par succomber, en laissant au mieux un héritage. La Révolution française  a triomphé d’un Ancien Régime vermoulu, mais n’a pas arrêté la montée de la bourgeoisie, la Commune de Paris, faute de se trouver des alliés, a péri sous ses coups. Plus près de nous des décennies de « socialisme réel » n’ont débouché que sur une restauration capitaliste sauvage, laissant derrière elle un champ de ruines. L’exemple le plus extrême est celui du régime Khmer rouge, qui n’a pas survécu au massacre d’une partie de la population. Ainsi, en voulant éradiquer un système social qui lui était antagoniste, qui était certes détestable, mais qui satisfaisait à sa manière des besoins, la révolution s’est trompée de dialectique.

Dès lors on devine le sens de ce qu’il faudrait faire : combiner réforme et révolution dans une dialectique « positive ». Aujourd’hui il me semble inopérant de se limiter à réformer le système capitaliste de l’intérieur (par la conquête de nouveaux droits, la mise en place de nouveaux critères de gestion dans l’entreprise, un encadrement législatif limitant les abus etc.), car, même si celui-ci se voit contraint de céder du lest, il le reprendra à la première occasion. Je ne veux pas dire que le réformisme ne sert à rien. Bien sûr il est nécessaire d’essayer d’instiller un peu  de citoyenneté dans l’entreprise capitaliste, de définanciariser l’économie et de démondialiser le système mondial, et des pas peuvent et doivent être accomplis dans cette direction. Mais le succès ne peut être durable que si, en même temps, on ouvre une autre perspective et que si l’on conquiert un autre espace. Je veux parler ici de ce qu’on pourrait appeler un socialisme du XIX° siècle. Et la stratégie à laquelle je pense est celle d’un contournement, d’une sorte de guerre prolongée à partir de « bases révolutionnaires ». C’est par exemple en montrant qu’il existe une alternative au capitalisme dans des coopératives « socialisées » (au niveau de l’investissement, de l’information, de la mise en réseau) que l’on pourra déligitimer la grande firme capitaliste, la combattre sur le terrain même de la concurrence, aider ses travailleurs à y arracher des contre-pouvoirs et trouver à ces derniers une sanction législative. C’est encore, et parallèlement, en restaurant un capitalisme d’Etat réformé et démocratisé que l’on pourra faire perdre de son poids à la transnationale capitaliste (ce que la Chine réussit aujourd’hui fort bien). C’est en rétablissant la propriété entièrement publique sur les services publics, sous la forme rénovée d’une « appropriation sociale », que l’on pourra montrer quels étaient les effets négatifs de leur privatisation. Ainsi faut-il une bonne dose de révolution pour parvenir à réformer en profondeur un système capitaliste qui aura la vie dure, parce qu’il s’est doté aussi d’une multitude d’institutions et a imprégné toute la vie quotidienne. Mais, inversement, tout n’est pas à larguer dans le capitalisme tel qu’il est, quand il a su, dans son auto-réforme permanente, se doter d’institutions qui pourraient encore être utiles dans une société post-révolutionnaire (l’esprit d’entreprise, au bon sens du terme, l’usage de réseaux, la planification interne à la firme etc.).

Comment, en définitive, redonner, à travers une telle stratégie, du sens à l’idée de progrès ? Il s’agit tout d’abord de lui conférer sa pleine signification anthropologique : la poursuite du meilleur équilibre dynamique entre les besoins, dans des conditions qui elles-mêmes évoluent. Les chasseurs-cueilleurs primitifs étaient probablement plus heureux que nous (bien moins laborieux, bien plus égalitaires, bien plus unis, bien plus en accord avec la nature), mais leur horizon de vie était étroit, et leur survie toujours menacée. Nous vivons dans un autre monde, à bien des égards plus dangereux, mais avec beaucoup plus de ressources cognitives, et la découverte de l’universel : universalité de principe de la connaissance scientifique (toujours à conquérir sur l’idéologie), et universalité de la morale, celle-ci, si on la distingue de l’éthique, étant précisément l’assomption de l’universel humain. Or tels sont les fondamentaux du progrès.  Et l’on note bien en la matière des progressions : ainsi de la Charte onusienne des droits fondamentaux ou du développement du droit international (sous la forme par exemple de l’imputation de « crimes contre l’humanité »). Quel rapport avec une politique du bonheur ? Plus de bonheur rend plus moral, la moralité elle-même procurant une haute satisfaction, un puissant « intérêt ». C’est par là que le progrès social rejoint le progrès moral, et que l’histoire retrouve un sens.

 

 

 

 



[1] Georges Labica, Démocratie et révolution, Editions Le temps des cerises, 2002, p. 85.

[2] Jacques Généreux, La Grande Régression, Editions du Seuil, 2010.

[3] C’est une thématique très voisine que développe Jacques Généreux dans plusieurs de ses ouvrages, et notamment dans La dissociété, Editions du Seuil, 2006 et 2008. Posant qu’il faut remonter aux fondements anthropologiques et philosophiques des discours éclatés des savoirs académiques et à la source des dérives de la modernité vers « l’hypersociété », qui écrase l’individu, et vers la « dissociété », qui le délie de ses liens sociaux, il montre que la nature humaine est tiraillée, pour simplifier, entre le désir d’être soi et pour soi et le désir d’être avec les autres et pour les autres, entre l’égoïsme et l’altruisme, et y trouve mainte confirmation dans certains développements actuels des sciences humaines. Les Lumières ont promu l’individu contre les ordres sociaux [je pense ici que la thèse est excessive, car il y un autre versant des Lumières] et c’est pourquoi elles n’ont pu accomplir leur promesse de progrès humain. La société de progrès sera au contraire celle qui cherchera à combiner « de façon harmonieuse » les aspirations opposées de  l’être humain, en favorisant leur « synergie positive ».

29 juillet 2011

Crise de l'euro

 

Collapsus en Europe

 (texte provisoire)

 

 

La crise de l’euro fait éclater au grand jour les vices de construction de l’Union européenne. D’où la grande peur des dirigeants : si l’euro explose, disent-ils, ce sera la fin de l’Union, du moins telle quelle est. Il faut d’abord expliquer, succinctement, pourquoi.

L’Union européenne s’est construite, depuis le début (le traité de Rome en 1957, entre six Etats européens), sur le principe d’un marché unique, avec libre circulation des marchandises, des capitaux et des travailleurs. Mais c’est seulement avec l’Acte unique (1986) que le processus s’est accéléré pour aboutir au Traité de Maastricht, signé par 12 pays et ratifié de justesse par la France (en 1992). Logiquement ce marché unique aurait dû conduire au fédéralisme, et certains l’ont cru, notamment les socialistes français, au pouvoir lors de la ratification de ce Traité. Et le fédéralisme impliquait une monnaie unique. Un seul grand marché, un Etat fédéral (doté d’un important budget et de vastes pouvoirs), une monnaie. Cela supposait une certaine homogénéité entre les pays et une politique économique sinon unique, du moins harmonisée entre les Etats, ce qui paraissait réalisable au moins entre les six pays d’origine (la République fédérale allemande, la France, l’Italie et les trois pays du Benelux – Belgique, Pays-bas, Luxembourg).

Or, que voyons-nous 20 ans après ? Le marché unique existe bel et bien pour les marchandises et les capitaux, mais pas, dans les faits, pour les travailleurs, qui ne circulent quasiment pas. La monnaie unique existe depuis 1999. Mais l’Etat fédéral est inexistant. Comparons avec les Etats-Unis : le budget fédéral y est de l’ordre de 20% du PIB et les dépenses publiques relèvent à 60% de l’Etat fédéral, alors qu’en Europe le budget dépasse à peine les 1% (consacrés pour la moitié environ à la politique agricole commune). L’Etat fédéral états-unien peut, et même doit, compenser les déséquilibres entre les Etats de l’Union, en Europe l’aide de l’Union à un Etat en difficulté est interdite par les traités (c’est pourquoi les « aides » actuelles à la Grèce, à l’Irlande et au Portugal dépendent uniquement de la bonne volonté des Etats membres, et plusieurs y renâclent). Aux Etats-Unis la politique économique, dans ses trois volets (politique monétaire, politique budgétaire et politique de change), est le fait de l’Etat fédéral, dans une coopération étroite avec la banque centrale (la FED). En Europe seule la politique monétaire est commune, et elle est confiée à la Banque centrale européenne, qui est totalement indépendante des Etats, et qui contrôle en fait la politique de change. Les politiques budgétaires restent du ressort des Etats membres, donc aussi la fiscalité (seuls les taux de TVA sont quelque peu encadrés, marché unique oblige). On voit que tout était en place pour que les déséquilibres les plus graves pussent s’installer et menacer l’Union d’explosion.

Rien donc n’a-t-il été fait pour faire converger les économies des pays membres ? Il y eu le pacte de stabilité et de croissance (1997), qui a été posé comme préalable à la monnaie unique : les dettes publiques ne devaient pas dépasser 60% du PIB et les déficits publics 3%. De croissance et d’emploi il ne fut pas question, seul importait le maintien de l’inflation à un faible niveau (environ 2% par an), qui devint la mission exclusive de la BCE. Pour comprendre cet unique objectif, devenu une obsession, il faut en chercher l’origine dans la version allemande du libéralisme, « l’ordo-libéralisme », qui a inspiré la construction européenne depuis son début. Selon cette doctrine, hostile au keynésianisme, l’action de l’Etat doit se limiter à garantir la stabilité de la monnaie et à protéger la concurrence. Pour des raisons historiques (le souvenir de l’hyperinflation et la hantise de la dictature, l’attitude des Alliés qui ne voulaient pas, au sortir de la deuxième guerre mondiale, d’une Allemagne forte), la classe dirigeante allemande l’a adoptée, puis imposée à l’Europe naissante (cela deviendra la devise de la « concurrence libre et non faussée » qui sera inscrite au nombre des objectifs fondamentaux de l’Union). Les deux critères du pacte sont vite devenus un carcan, qui a fini par voler en éclats avec la récente crise mondiale, mais auquel les pays européens sont sommés de se plier à nouveau.

Rien de tout cela ne pouvait empêcher les pays de diverger. Tant que l’Europe était à six, et que la croissance était forte, les déséquilibres étaient contenus. Plusieurs pays de l’Union européenne ont refusé d’adopter l’euro, à commencer par la Grande Bretagne, car ils voulaient garder leur souveraineté monétaire. Néanmoins la zone euro, que l’Allemagne souhaitait d’abord limitée à 5 pays, a été élargie à marche forcée (aujourd’hui1 17 pays sur 27). Pourquoi ? L’Allemagne et la France ont cru que cela faciliterait les échanges (notamment grâce à la disparition des commissions de change), favoriserait la division du travail et la baisse des prix, renforcerait la croissance. A l’exception de l’Allemagne, qui disposait d’un mark fort, tous les pays candidats à l’euro ont pensé que l’euro ferait disparaître la spéculation contre leur monnaie nationale et qu’ils pourraient bénéficier des mêmes taux d’intérêt pour leurs emprunts publics. Mais ce n’est pas du tout ce qui s’est passé.


Le bilan négatif de l’euro

 

A s’en tenir aux statistiques fournies par l’organisme européen lui-même (Eurostat), l’échec de l’euro est patent :

- la croissance a ralenti après l’introduction de l’euro. Si les pays « périphériques » (Grèce, Espagne, Portugal, Irlande) ont connu une croissance supérieure aux pays du centre, ils sont aujourd’hui en récession ou ne connaissent qu’une très faible croissance. Les pays hors zone euro ont obtenu de meilleurs résultats.

- Le chômage a progressé partout dans la zone euro, alors que les pays hors zone s’en sont mieux sortis.

- la zone euro a connu une déflation salariale (-0,2 par an), alors que les salaires réels ont progressé dans les pays hors zone. Ce qui n’est pas sans rapport avec la pression exercée par des marchés financiers réclamant une diminution des déficits commerciaux (la baisse des salaires réduit les importations). En revanche les actifs financiers ont connu une véritable inflation (pour le plus grand bénéfice des mêmes marchés).

- l’euro a entraîné une hausse des prix des produits de première nécessité.

- l’euro a suscité la spéculation, car la fin des risques de change a renforcé son attrait auprès des investisseurs.

- les taux d’intérêt ont effectivement baissé, mais ils n’ont fait que suivre une tendance mondiale (ils ont du reste moins baissé qu’aux Etats-Unis).

Mais tout ceci ne représente qu’une moyenne statistique. En fait l’euro a fait des gagnants et des perdants. C’est ici qu’il nous faut aborder la politique allemande pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette situation, qui s’est fortement aggravée ces dix dernières années.

 

La politique allemande et l’euro

 

Tout au long de la dernière décennie l’Allemagne a fait cavalier seul. Elle a mené en effet une politique radicalement divergente de celle des autres grands pays européens, faussant une concurrence qui était censée être loyale et dans l’intérêt de tous.

1° Disposant d’atouts propres (un tissu industriel performant, un fort investissement en formation et en recherche-développement), qui depuis longtemps lui avaient donné un pouvoir exportateur (elle a été le premier pays exportateur mondial avant d’être surpassée en 2009 par la Chine), elle a décidé de jouer à fond la carte de l’exportation. Or les deux tiers de ses exportations se font vers les autres pays européens (pour seulement trois cinquièmes de ses importations qui en proviennent) et 40% vers des pays de la zone euro (pour 37% qui en proviennent), si bien que son excédent commercial est devenu un déficit pour la plupart des autres.

2° Mais, pour réussir ses exportations, elle a pratiqué une déflation salariale d’une rare violence : dix ans d’austérité, qui s’est traduite notamment par un recul du pouvoir d’achat de 1,26% par an, (alors que les autres pays connaissaient une légère progression), une réduction de la durée des allocations chômage, une baisse du revenu minimum, un soutien au travail précaire (un emploi sur trois), un recul de l’âge de la retraite et une baisse du niveau des retraites. Elle est, de tous les pays développés, celui où la pauvreté et les inégalités ont crû le plus rapidement.

3° Elle a instauré une TVA sociale (sur les marchandises importées) qui a été l’équivalent d’une dévaluation par rapport aux autres pays européens.

4° Enfin et surtout elle a massivement délocalisé sa production dans les pays de l’Est européen (surtout la Slovaquie, la Tchéquie et la Hongrie), ses proches voisins, où le coût de la main-d’œuvre était très inférieur, ne conservant pour elle que l’assemblage final. C’est ainsi que le made in Germany est devenu en fait un made by Germany. Ce que confirment les données économiques : l’Allemagne s’est globalement désindustrialisée, et ses échanges avec les pays de l’Est européen sont déficitaires. On comprend par là même pourquoi l’Allemagne a intérêt à un euro fort, dont a priori on aurait pu penser qu’il nuirait à ses exportations : il lui permet d’acheter à moindre coût les segments de production qu’elle fait venir de ces pays. On comprend aussi pourquoi elle a tout fait pour faciliter l’élargissement de l’Union.

Tout cela ne veut pas dire que l’Allemagne soit un modèle qu’il faudrait copier. Elle a connu pendant quinze ans une croissance très faible et a créé peu d’emplois. L’investissement privé y a stagné et le taux d’investissement public y est le plus faible de tous les pays de l’OCDE. Mais le fait est que sa politique a créé un profond déséquilibre au sein de la zone euro. Non parce que le coût du travail allemand a été plus faible que celui des autres pays (le coût du travail français est inférieur), mais parce qu’elle a fait appel à la sous-traitance des pays de l’Est européen, et aussi parce que l’euro fort a d’une part généré plus d’inflation (importée) dans les autres pays et d’autre part rendu les exportations de ces pays plus difficiles.

Pour schématiser on pourrait dire que l’Allemagne a axé sa politique sur la compression de la demande intérieure et sur l’exportation (la part des exportations dans le PIB a bondi de 25% à 47% en dix ans) pendant que les autres pays de la zone euro l’orientaient plutôt vers la consommation. La divergence était inévitable. Imaginons que les autres pays aient aussi privilégié l’exportation : l’activité économique s’en serait trouvée encore plus déprimée.

 

 La crise a mis le feu aux poudres

 

La construction européenne s’est faite, on l’a dit, sous l’influence d’une forme particulière de libéralisme. La « concurrence libre et non faussée » a été étendue aux relations entre les Etats membres. Il leur était interdit de subventionner, d’une manière ou d’une autre, tel ou tel de leurs secteurs : ils auraient été rappelés à l’ordre par la Commission, et in fine, sanctionnés par la Cour européenne de justice, l’une et l’autre gardiennes de la concurrence. Les capitaux circulant librement et le contrôle des changes ayant été aboli (en France en 1984), les entreprises ont investi là où les coûts salariaux et les prélèvements fiscaux étaient les plus faibles. L’entrée dans l’Union des pays de l’Est a donné à cette concurrence toute son ampleur, aboutissant à un véritable dumping social et fiscal. A l’heure qu’il est, les Etats n’ont toujours pas réussi à s’entendre, sinon sur le montant, du moins sur l’assiette de l’impôt sur les sociétés. Il n’existe aucun salaire minimum commun (modulable selon le degré de développement), et la Charte sociale, elle-même minimaliste, n’a aucun caractère contraignant. On peut donc dire que l’Union, en jouant le jeu d’un libre-échange intégral, a réalisé en son sein une mini-mondialisation -, à cette différence que dans la mondialisation globale, certains pays (comme la Chine) ont su élever des barrières, conserver certaines prérogatives de leur Etat, ce qui leur a plutôt bien réussi.

L’espace économique européen a été le plus ouvert du monde, toute restriction au mouvement international des capitaux étant interdite. C’est ainsi que les banques européennes (mais à fort actionnariat étranger) ont pu se trouver autant exposées que les banques américaines aux risques venus d’ailleurs, et se trouvent aujourd’hui, pour beaucoup, dans une situation périlleuse (bien plus que ce qu’en disent les « stress tests »), et ceci malgré l’aide massive apportée par leurs Etats de rattachement (en contradiction d’ailleurs avec les règles du Traité de Lisbonne). On peut dire que l’Union est le « ventre mou » de la mondialisation.

Quand la crise est venue, les plans de relance ont été décidés Etat par Etat, dans le désordre, aucune instance européenne n’étant autorisée à emprunter au nom de l’Union. Et ces plans ont contrasté, par leur modestie, avec les vastes plans de relance états-unien et chinois.

Enfin les Etats n’avaient d’autre solution, pour soutenir les banques et relancer des économies en perdition, que d’emprunter sur les marchés financiers internationaux, et donc de se mettre sous leur jugement. Ce ne sont donc plus les citoyens – leurs représentants – ni même les épargnants nationaux, qui décident des moyens de leur politique, mais des acteurs insaisissables (investisseurs institutionnels, grandes banques transnationales, fonds dits « alternatifs », trésoriers de grandes entreprises et de fondations, fonds souverains), eux-mêmes guidés dans leurs choix par trois agences de notation privées, dont ils sont les clients. La Banque centrale européenne, en effet, n’est pas autorisée à leur prêter, à la différence notamment de la FED états-unienne : toute la création monétaire est en la matière aux mains de banques privées.

Comme les déficits publics se sont fortement aggravés avec les dépenses publiques engagées pour sortir les économies européennes de la crise, et que les dettes publiques ont fait boule de neige, les Etats européens se trouvent pris à la gorge par les prêteurs internationaux, sommés de réduire les uns et les autres pour éviter tout « évènement de crédit », lequel signifierait pour eux des pertes, et ils le sont d’abord par leurs propres banques, qui constituent le plus puissant des lobbies.

Ainsi toutes les structures de base de l’Union européenne – dont par ailleurs le « déficit démocratique » est flagrant – devaient conduire à cette crise de la dette dont nous allons parler maintenant.

 

Les origines et la propagation de la crise de l’euro

 

Ce sont les pays « périphériques » (Grèce, Portugal, Irlande, Espagne) qui sont les premiers touchés. Pourquoi ? Il y a des causes internes, mais qui sont en partie liées à la monnaie unique.

Depuis le début cette monnaie unique a été une erreur pour les raisons que nous avons vues : une monnaie unique suppose un Etat unique. Ce qu’il aurait fallu mettre en place aurait été une monnaie commune. Les monnaies nationales auraient été conservées, avec des parités modulables entre elles, et seuls les échanges extérieurs auraient été libellés dans une monnaie scripturale commune, ce qui aurait permis, entre autres choses, d’avoir une politique de change commune. Avec la monnaie unique, c’est la Banque centrale européenne qui a été chargée de définir des taux directeurs pour orienter les politiques de crédit. Les pays périphériques ont donc pu bénéficier de taux d’intérêt relativement bas auprès des banques privées (du fait de la faiblesse des taux directeurs), aussi bien pour les emprunts publics que pour les emprunts privés. Personne, à la BCE, ne s’est soucié des conséquences, et les prêteurs internationaux non plus. L’exemple le plus caractéristique a été l’emballement des prêts à la construction en Espagne et en Irlande, entraînant une bulle immobilière.

Il faut ajouter à cela que la bonne santé apparente des économies périphériques cachait souvent l’ampleur de l’économie informelle, notamment en Grèce et en Espagne, et les déficiences du système de recouvrement des impôts, et que les systèmes de production étaient vieillis.

Enfin, nous l’avons vu, des politiques plus axées sur la demande que sur l’offre ont entraîné une inflation plus forte que dans les autres pays. Et ils n’avaient pas la ressource de dévaluer pour relancer leurs exportations (à la différence des pays hors zone euro, comme la Grande Bretagne).

Toutes ces raisons ont fait qu’ils ont été plus violemment touchés par la crise que les autres (chute de l’immobilier, brutale augmentation du chômage etc.). C’est à ce moment que les agences de notation se sont aperçues que ces Etats fortement endettés risquaient le défaut de paiement, et qu’elles ont déclenché une panique au-delà de toute raison (qui est devenue une prophétie auto-réalisatrice), que rien aujourd’hui ne semble pouvoir arrêter.

La réaction des autorités européennes a été trop tardive et trop modeste pour faire face à la crise de la dette. Un premier plan de soutien à la Grèce, venant des Etats volontaires et du FMI, n’a rien résolu. Car ce plan a été accompagné de mesures si brutales, pour rétablir les comptes publics, que toute croissance en devenait impossible. De fait la récession s’est encore aggravée, réduisant encore la rentrée des impôts. Les agences de notation s’en sont avisées et on dégradé un peu plus la note de la Grèce, la mettant dans l’impossibilité d’emprunter à nouveau pour faire face à ses échéances, sinon à des taux exorbitants. Le cercle vicieux était ainsi enclenché.  Un processus comparable s’est produit avec l’Irlande et le Portugal. Il menace à présent l’Espagne, et bientôt l’Italie. Or les dettes publiques de ces pays sont sans aucune commune mesure avec celles de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal (leurs dettes publiques additionnées ne représentent que 8% des dettes publiques de la zone euro). Le fonds de stabilisation devrait être multiplié par trois au moins, avec des effets toujours aussi douteux. C’est là que les Etats centraux seront mis au pied du mur et que la zone euro risque de s’effondrer. Voyons comment.

 

L’insuffisance des solutions dans un cadre inchangé

 

Les Etats du centre répugnent à prêter aux Etats de la périphérie, considérés comme dépensiers, mal gérés, et peu laborieux, suivis en cela par les opinions ne voyant pas pourquoi on viendrait aider des « cigales » impécunieuses et des gens paresseux. Tout cela est en grande partie faux, et plutôt mal venu, car on n’a pas intérêt à ruiner ses clients. Pourquoi donc cette répugnance ? Non parce que cela coûte de l’argent : l’Allemagne ou la France par exemple ont prêté à la Grèce à un taux de 5,2%, alors qu’elles empruntent sur les marchés financiers aux alentours de 3% (du fait de l’excellente note que les agences de notations leur attribuent). C’est au contraire une bonne affaire. Mais évidemment ces emprunts viennent au détriment d’autres emprunts qui viendraient soutenir leur économie nationale. Et, malgré tout, les pays prêteurs redoutent un défaut de paiement, auquel cas ce serait pour eux une perte sèche. Ce qui les pousse à vaincre leur répugnance est d’abord ce risque, mais aussi  une deuxième raison : leurs banques sont fort exposées aux emprunts des pays périphériques, et un défaut de paiement les mettrait quelque peu à mal, ce que le lobby bancaire ne se prive par de le leur rappeler. Sauver les prêts publics comme les prêts privés consentis aux pays périphériques, au détriment de leurs populations, est pour eux une exigence absolue. Il y a enfin une troisième raison : les pays du centre n’ont pas renoncé à leur ambition de faire de l’euro une grande monnaie de réserve.

C’est dans ces conditions qu’ils en viennent à se disputer sur les remèdes possibles à la crise de la dette. Comme ils n’ont pas les mêmes intérêts, leurs positions sont très difficiles à concilier. Essayons de les caractériser.

L’Allemagne, principal contributeur au Fonds de stabilité (dit Facilité européenne de stabilité financière), n’entend pas accroître sa participation. C’est pourquoi elle pose des conditions drastiques pour les prêts aux pays en difficulté, mises en musique par le FMI (ou l’influence des Etats-Unis est, comme on le sait, prépondérante). Leurs plans d’austérité seront sévères, et, à l’avenir, ils devront se plier à de fortes contraintes. Telle était la signification du « parte de compétitivité » qu’elle a voulu faire adopter : notamment abolition des systèmes d’indexation des salaires sur les prix (tels qu’ils existent en Belgique et au Luxembourg), ajustement des systèmes de retraites à la situation démographique, obligation d’inscrire dans les Constitutions un mécanisme d’alerte sur la dette. Autrement dit il s’agissait pour tous les pays de copier ce qui se fait en Allemagne. Suite aux protestations d’autres pays, ce pacte, est devenu « pacte pour l’euro », qui n’engage les pays qui y ont souscrit qu’à peu de chose. En second lieu elle est favorable à une restructuration partielle de la dette des pays en crise, par exemple sous la forme d’un rééchelonnement : les banques et autres investisseurs privés devront prendre leur part de cette restructuration, donc essuyer des pertes. Il est difficile de croire que les dirigeants allemands n’entrevoient pas les conséquences de leurs exigences, à savoir une récession des pays « périphériques », qui sont les clients de leurs exportations. Le plus vraisemblable est que l’Allemagne compte accroître ses exportations en dehors de la zone euro et surtout au-delà des frontières de l’Union, en profitant de la forte croissance des pays émergents. Autrement dit elle a tiré un trait sur l’intégration européenne. C’est sans doute aussi la position des autre pays exportateurs : Autriche (58,9% du PIB en 2009), Belgique (91,9%), Pays-Bas (76,7%), Finlande (44,6%) – on laisse ici le cas très particulier du Luxembourg et les pays hors zone euro. Finalement, si la zone euro venait à exploser, L’Allemagne et ses « satellites » s’en accommoderaient, soit en sortant de l’euro pour reconstituer une sorte de zone mark, soit en laissant les autres pays sortir de l’euro.

La France et les pays peu exportateurs sont au contraire hostiles à une restructuration des dettes, vu la menace qu’elle ferait peser sur la zone euro, à laquelle ils continuent à trouver des vertus. La proposition française a été que les banques reconduisent volontairement les prêts échus (« le roulement »). Mais elle n’a pas convaincu les agences de notation, qui y voient une forme de défaut de paiement. Comme celles-ci représentent les intérêts immédiats des investisseurs, quel que soit l’avenir, plus éloigné, de la zone euro, elles demandent, à l’unisson des grandes banques internationales, que la Grèce rachète sa dette, fût-ce au prix d’un effondrement, ou du moins que le Fonds de stabilité financière le fasse (ce serait alors lui qui effacerait une partie de la dette – donc en fait les contribuables européens). Cependant, si d’autres pays devaient se trouver à leur tour au bord du défaut de paiement, ce Fonds devrait s’agrandir immensément (par exemple la dette italienne est de 1.600 milliards d’euros, à comparer aux 350 milliards de la dette grecque). Mais, tout à leur calcul à courte vue, les agences et les investisseurs pensent y trouver leur compte (ces derniers continueront à prêter aux contributeurs à ce Fonds, à commencer par l’Allemagne). Bref la France et autres pays du Sud voudraient à tout prix sauver la zone euro, en acceptant le coût de plans d’austérité drastiques, qui vont casser la croissance des  plus mal en point, et ils veulent sauver leurs banques, dont certaines sont déjà en péril (en Espagne par exemple). A noter que les banques françaises sont plus exposées aux titres grecs que les banques allemandes, qui ont beaucoup investi en Russie, en Pologne et en Ukraine.

Il faut évoquer un troisième acteur, qui n’est pas un Etat, mais qui a ses intérêts propres : la BCE. La fin de la zone euro signifierait la fin de la BCE et de son pouvoir monétaire. C’est pourquoi elle est hostile aux propositions allemandes – un vrai paradoxe, car elle est une invention allemande. Elle a fait de son mieux pour freiner l’envol des taux d’intérêts exigés par les investisseurs sur les dettes les plus fragiles en achetant sur le marché secondaire des titres de ces dettes, ce qu’elle n’était pas en principe autorisée à faire, mais sur ce quoi tout le monde a fermé les yeux. Elle ne veut pas aller au-delà, car, en cas de défaut de paiement, son bilan en serait gravement affecté. En cas de rééchelonnement des dettes, elle a même menacé de ne plus prendre en pension de telles dettes, c’est-à-dire de cesser de refinancer les banques qui en seraient porteuses, ce qui mettrait en faillite les banques grecques, principales détentrices des titres grecs.

Pour terminer ce tour d’horizon les pays hors zone euro qui ne sont pas colonisés par les investisseurs et les banques de la zone (Grande Bretagne, Suède, Danemark) restent discrets, se félicitant sans doute d’avoir conservé leur autonomie monétaire. Les pays de l’Est européen (Pologne, Tchéquie, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Lituanie, Lettonie) souhaitent la préservation de la zone euro, qui leur apporte des capitaux et de l’emploi (grâce aux avantages fiscaux consentis et à leur bas coût salarial), et qu’ils espèrent intégrer, mais l’éclatement de la zone ne serait pas pour eux une catastrophe.

Dans ces conditions les compromis ne feront que retarder les échéances, alors que les agences de notation et les investisseurs internationaux sont pressés et que la spéculation va bon train. On peut parier que la zone euro ne fera pas de vieux jours et que tout l’édifice européen s’en trouvera ébranlé. Ce qui ne serait pas étonnant, car il était bancal depuis le début (ni fédératif, ni associatif), et lourdement bureaucratique, loin de peuples et de leurs aspirations. Pour résoudre la crise de la dette, il faudrait faire un saut dans le fédéralisme, en commençant par la création d’eurobonds, obligations émises solidairement par les Etats de la zone euro (c’est une proposition de la social-démocratie allemande). Il y a peu de chances que cela se fasse. Le compromis du 21 juillet dernier se limite à attendre des banques une contribution volontaire sous une forme ou une autre (« roulement », « échange de dettes ») et à annoncer un rôle accru du Fonds de stabilisation destiné à alléger le poids des dettes des pays sous assistance (rachat de dettes sur le marché secondaire, réduction des taux d’intérêt exigés).

Le nouveau plan d’aide vise à satisfaire les exigences des protagonistes. L’Allemagne de Angela Merkel, on l’a vu, cherchait à emprunter le moins possible (et le moins cher possible) pour reprêter à la Grèce, voire à d’autres pays). Elle a obtenu satisfaction : le Fonds de stabilité n’est pas agrandi, il reste à 440 milliards d’euros, dont 109 milliards d’euros mis à disposition de la Grèce d’ici à 2014 (y compris les 45 milliards restants du premier plan). Mais les conditions du prêt seront assouplies : la maturité  des prêts est portée de 7,5 ans à 15 ans, avec un taux d’intérêt entre 3,5 et 4%. Il semblerait que les autorités allemandes aient compris que la Grèce n’avait aucune chance de rembourser les prêts déjà consentis aux conditions antérieures. Sur les 109 milliards 20 serviront à recapitaliser les banques grecques, asphyxiées par la chute de valeur des titres grecs et leur éventuelle contribution au défaut partiel du pays. La France de Nicolas Sarkozy ne voulait pas d’une contribution du secteur privé, à l’exception d’un « roulement de la dette ». Elle a eu satisfaction, puisque cette contribution sera volontaire (pas de taxe, en particulier, sur les banques) et pourra prendre la forme d’un roulement (ou d’un échange) de dettes, le tout pour 37 milliards. Si la participation des investisseurs reste volontaire, cela pourrait éviter le classement, par les agences de notation, du défaut en « évènement de crédit » de mauvais augure pour la zone euro - ce qui est loin d’être sûr. La BCE a obtenu satisfaction, puisqu’elle n’aura plus à racheter des titres sur le marché secondaire de la dette, pour éviter une dévalorisation excessive (elle détient actuellement 74 milliards d’euros d’obligations publiques grecques, irlandaises et portugaises) : c’est le Fonds de stabilité qui le fera. Elle n’aura plus à recapitaliser des banques grecques qui auraient été ruinées par un défaut de paiement (qui aurait fait s’écrouler la valeur des titres grecs qu’elles détiennent) : c’est le Fonds qui le fera. Elle n’aura plus à prendre en pension des titres dévalorisés au risque d’y perdre des milliards : le Fonds de stabilisation garantira leur valeur d’émission (à hauteur de 35 milliards d’euros). Mais il ne faut pas oublier le dernier protagoniste : le système bancaire (et autres investisseurs), car c’est avec lui que la négociation a dû être la plus serrée. Il a obtenu satisfaction, puisqu’il aura le choix entre l’échange ou le roulement de la dette. On peut supposer qu’il fera « volontairement » ce qu’on lui demande, pour ne pas se mette à dos des Etats dont il peut avoir besoin. Mais ce sont toujours les contribuables européens qui vont s’endetter pour alimenter le Fonds et qui prendront l’essentiel du risque à leur place. Il faut souligner ici ce paradoxe, très bien énoncé par Jean-Pierre Chevènement, «que les Etats sont contraints d’emprunter chèrement à des banques qui, elles, peuvent se refinancer à bas taux auprès de la Banque centrale européenne à laquelle le texte des Traités interdit de prêter aux Etats ! ».

Il est clair que ce plan, salué par la droite française comme une grande victoire et un pas décisif vers la solidarité, n’est qu’un « colmatage », voire une « rustine ». Il n’est pas sûr qu’il donne de l’oxygène à la Grèce (dont la dette ne serait allégée que de 26 milliards d’euros sur un total de 350 milliards, et qui restera soumise à des conditions draconiennes d’austérité, alors  que certains spécialistes estiment que la dette devrait être réduite de 70%). Mais il sera tout à fait insuffisant pour soutenir les pays déjà sous assistance financière (l’Irlande et le Portugal), s’ils sont privés de croissance, et des pays comme l’Espagne ou l’Italie, dont les dettes sont dix fois supérieures. D’autant plus qu’il a été précisé que l’implication du secteur privé ne vaudrait que pour la Grèce.

 

 Ces mesures sont des expédients, destinés à gagner du temps (« le minimum pour éviter un effondrement imminent », selon l’économiste Kenneth Rogoff, spécialiste des crises financières), laissant inchangés les facteurs fondamentaux de la crise. Si l’on ne veut pas laisser aller le chien crevé au fil de l’eau, s’il est totalement irréaliste d’espérer mettre les 27 Etats européens d’accord sur un autre Traité, complètement différent du Traité de Lisbonne, que faire ?

 

Mettre les pouvoirs européens au pied du mur 

 

 Disons-le tout de suite, les eurocrates ne sont pas prêts à remettre en cause leurs certitudes et à avouer leur échec, tant que la crise ne sera pas arrivée à ses conséquences ultimes. Mais il importe de faire savoir auprès des populations, au sein du Parlement européen et dans les parlements nationaux, ainsi qu’auprès des cercles intellectuels qui ne sont pas obtus, qu’il existe des moyens de résoudre la crise de la dette, de l’euro et de l’Europe. Il faut évidemment pour cela suspendre quelques articles clés du Traité de Lisbonne – et non le contourner sur des points de détail. C’est dans cet esprit que des propositions ont été faites. La première mesure, la plus simple, serait donc la création d’obligations européennes, souscrites auprès des marchés financiers, mais probablement à des taux plus élevés que ceux dont bénéficie aujourd’hui l’Allemagne : cela montrerait une réelle solidarité. Et, pour être sûrs qu’elle fonctionne, il faudrait contraindre les banques européennes à souscrire une certaine quantité de ces titres. En même temps les conditions d’attribution des prêts aux pays les plus endettées devraient être entièrement revues, de manière à ne pas tuer leur croissance. On sait que cette proposition, qui a été faite depuis longtemps au sein même des cercles dirigeants européens, a été repoussée. De toute façon il ne s’agirait que d’un remède partiel et provisoire. Pour prêter on s’endette davantage auprès des marchés financiers, dont on continue à dépendre. La deuxième proposition va plus loin, car elle consiste à changer les missions de la BCE : celle-ci devrait être autorisée à prêter aux Etats, dans des limites et sous des conditions déterminées (soit en achetant des obligations publiques sur le marché primaire des émissions, soit en prêtant directement à un Etat pour lui permettre de racheter sa dette). Elle prête actuellement aux banques à des taux proches de zéro (1,25%), pourquoi ne pourrait-elle faire de même envers les Etats, qui ne sont pas des débiteurs plus douteux ? La troisième proposition consiste, si tout cela ne suffisait pas, à restructurer certaines dettes publiques, au détriment évidemment des banques et des autres investisseurs (compagnies d’assurances, gestionnaires de fonds), comme l’Argentine l’a fait au pire de sa crise, mais en opérant une distinction entre les créanciers selon le volume de leurs titres. Si donc la BCE est autorisée à créer de la monnaie comme la FED, et si les banques sont contraintes de souscrire à un certain pourcentage des dettes publiques (bien plus élevé qu’aujourd’hui), la « grève » des investisseurs (ou leur exigence de taux d’intérêt exorbitants) ne serait plus une menace mortelle. De telles mesures seraient sans doute susceptibles de surmonter des périodes de crise, avec les effets de contagion venant d’acteurs de marché qui ne se soucient pas de la pérennité de l’euro, mais seulement des gains et des pertes qu’ils peuvent essuyer dans le court terme (dévalorisation de leurs créances, implosion de l’immense marché des CDS, ces contrats d’assurance sur les défauts de remboursement). Mais elles n’empêcheraient pas le retour des crises.

En effet celles-ci sont liées, comme nous l’avons vu, aux déséquilibres entre des économies orientées différemment, déséquilibres que rien ne vient compenser, et que des pactes alignés sur un modèle unique de rigueur viendraient encore aggraver. Elles sont liées aussi à la mise en concurrence des Etats européens, qui jouent avec des cartes biseautées. Rompant avec cette Europe ultra-libérale, les pays de la zone euro devraient se mettre d’accord sur une certaine unification de leurs règles au moins fiscales et sur une augmentation considérable du budget européen, permettant de soutenir les pays en difficulté. Ce serait la voie vers une harmonisation des politiques budgétaires, afin de réduire cette concurrence entre les Etats qui concourt aux déséquilibres que nous avons notés, donc la voie vers une Europe où il n’y aurait plus de cavalier solitaire ni de passager clandestin, où la coopération prévaudrait sur l’actuelle non-coopération, qui conduit à une faible croissance (le jeu n’est à somme non nulle que si la croissance est substantielle) et à un résultat qui est dommageable pour tous – car les pays qui exportent dans la zone euro seront finalement pénalisés par la chute de leurs exportations. Enfin, pour conférer une légitimité à cette fédéralisation partielle, il faudrait changer toutes les institutions politiques de l’Union, autrement dit tout remettre à plat. Cette liste de propositions n’est pas exhaustive, mais elle montre qu’une alternative est possible, et il est heureux qu’un débat ait commencé à s’engager. Point d’illusion pourtant : le premier scénario, celui d’un éclatement à terme de la zone euro est le plus probable. Alors ne faut-il pas prendre les devants ?

 

Sortir de l’euro ?

 

Du Front national à la gauche radicale en passant par divers courants souverainistes, la question est aujourd’hui posée. Je vais m’arrêter ici sur les propositions de Jacques Nikonoff, car elles me semblent les mieux construites et les plus cohérentes. Elles concernent la France, dont la situation et le poids économique sont assez forts pour que la sortie soit possible, mais elles s’adressent aussi aux autres pays européens, en leur montrant par l’exemple que cette voie est praticable et avantageuse. Je vais, à partir de ces propositions, présenter un scénario optimiste en insistant lourdement sur la question du tempo, car les risques sont, il faut bien l’admettre, considérables.

Donc le gouvernement français, ayant convaincu une majorité d’électeurs que c’est le seul moyen de sortir de l’impasse, annonce, disons dans 6 mois (délai techniquement tenable, selon Nikonoff), l’abandon de l’euro et son remplacement par un nouveau franc, selon la parité un euro-un franc. Cette parité est en effet essentielle pour éviter une panique bancaire, c’est-à-dire un mouvement massif de retraits dans les banques nationales (ou dans les établissements français des banques étrangères) afin de conserver des euros et de replacer des avoirs sur des comptes à l’étranger (le contrôle des changes ne peut être instauré qu’après la sortie effective de l’euro). Elle est aussi essentielle pour que les entreprises et l’Etat ne soient pas asphyxiés par le remboursement de leurs dettes en euros, alors que leurs rentrées se feraient en un franc plus faible. La BCE refuserait probablement, de même, de refinancer des banques dont les actifs seraient convertis, six mois plus tard, en francs faibles, et les investisseurs internationaux cesseraient de souscrire aux emprunts français publics ou privés dans la perspective de la dévaluation à venir de ce nouveau franc. A mon avis il faut même exclure la dévaluation immédiate après la sortie de l’euro, car la seule idée que le nouveau franc (échangé contre un euro) serait à ce moment dévalué affolerait épargnants et investisseurs pendant la période critique. 

Cela ne suffit pas, car il faut prévoir le financement de l’économie après la sortie de l’euro, et l’annoncer pour rassurer les agents économiques : expliquer que, à l’instant même où le vote (de préférence par referendum) serait acquis, la Banque de France recouvrerait son autonomie et serait autorisée à créer de la monnaie scripturale pour acheter des emprunts d’Etat et pour refinancer les banques nationales, pendant que ces mêmes banques se verraient imposer la souscription aux nouveaux emprunts d’Etat dans des quantités définies. C’est à ce compte on pourrait éviter l’assèchement des emprunts publics. Reste qu’il y a deux écueils à éviter. Il faut que les banques continuent à distribuer des crédits privés à un rythme et à des taux convenables, au lieu de privilégier le crédit à l’extérieur du pays (n’oublions pas que ce sont des banques internationales), qu’elles pourraient juger plus sûr et plus rémunérateur (sans parler de leurs activités spéculatives). On ne voit pas comment s’en assurer sans une nationalisation des grandes banques nationales (et des compagnies d’assurance). C’est d’ailleurs la proposition de Nikonoff. Mais encore faut-il trouver les milliards nécessaires pour cette nationalisation. D’autant que la création monétaire par la Banque de France doit être limitée pour que la dette publique reste soutenable. L’autre écueil serait une création monétaire excessive par les banques nationalisées, génératrice d’inflation ou de créances douteuses.  Nikonoff propose, pour y remédier, de restaurer l’ancienne pratique de l’encadrement du crédit (on peut penser aussi à utiliser l’outil des réserves obligatoires).

Tout ne serait pas résolu pour autant. Pour éviter la fuite des capitaux, il serait impératif de rétablir le contrôle des changes. Cela n’a rien d’extraordinaire. Bien des pays le pratiquent, à des degrés divers (la Chine, le Brésil etc.). Il faudrait annoncer que, le jour où le franc remplacera l’euro, la non-convertibilité sera totale, concernant toutes les transactions. Cela ne signifie aucunement, comme essaient de le faire croire les critiques du retour au franc, la fermeture des frontières et le retour à l’autarcie – ce qui serait absurde, ajoutent-ils, pour un pays qui vit largement de ses exportations et s’exposerait à des représailles immédiates -, mais seulement que les transactions d’un certain montant devraient être autorisées.

Voilà donc un scénario plausible, à condition que toutes ces mesures soient annoncées, faute de quoi tout le monde, même parmi les experts de gauche les moins mal disposés, criera « casse-cou », sans parler de la levée de boucliers à droite, du côté des transnationales et du lobby bancaire. Mais on conviendra qu’il est sinon politiquement, du moins techniquement, très difficile à réaliser avec un Etat lourdement endetté, même s’il est accompagné d’une rapide et drastique réforme fiscale, destinée à améliorer les recettes publiques.

Aussi ne faudrait-il pas annoncer également une restructuration de la dette publique, de manière à alléger la dette de l’Etat ? Cette restructuration aurait aussi un autre avantage. Elle va faire fuir tous les investisseurs : non seulement ils ne voudront plus acheter des titres de créance, mais encore ils les vendront à toute vitesse. Fort bien, cela fera chuter leur cours. Nikonoff et d’autres économistes proposent de rembourser intégralement les petits porteurs pour ne pas ruiner leurs économies (cela pourrait se faire au vu du montant de leurs feuilles d’imposition), et seulement partiellement les personnes morales (banques et investisseurs). Ce sera donc le bon moment pour racheter les titres sur le marché secondaire. Quant aux banques et autres investisseurs qui se trouveront dans le rouge du fait de la restructuration, ils verront le cours de leurs actions ou la valeur de leurs fonds chuter, et ce sera également le bon moment pour les nationaliser à vil prix. Fort bien, mais on retrouve la question du tempo. Tant que la sortie de l’euro n’est pas effectuée, et que la Banque de France n’est pas autorisée à acheter des titres publics, les besoins de financement de l’Etat seront toujours considérables (il faudra payer les fonctionnaires, les retraites etc.). Or les banques et autres investisseurs auront cessé de prêter à nouveau, et l’Etat se trouvera au bord de la faillite. Comment donc passer ce cap ?

On peut alors se demander si la restructuration des dettes publiques et l’achat des titres par la Banque de France ne devraient pas être décidés avant, et non après la sortie de l’euro (Jacques Sapir propose d’utiliser l’article 16 de la Constitution française pour autoriser, bien sûr en contradiction avec les Traités, à prêter à l’Etat).  Mais on ne voit pas comment le pari serait tenable, car il entraînerait une mise en péril des banques, qu’il faudrait immédiatement recapitaliser, et une fuite des capitaux, sauf à décréter en même temps le contrôle des entrées et sorties de capitaux (qui ne serait pas encore un contrôle des changes, puisqu’on serait toujours dans l’euro). La sortie de l’euro risquerait de se faire dans les pires conditions : une économie privée de crédits et impossible à relancer par une dévaluation, qui n’a de sens qu’après la sortie de l’euro.

 

Conclusion (provisoire)

 

La sortie d’un pays de l’euro serait, entend-on dire de toutes parts, un cataclysme, comparable à l’effet de souffle produit par la faillite de Leyman Brothers sur l’économie mondiale. Cela n’a pas de sens, car la faillite d’un Etat, même si elle devait arriver (il y a de nombreux précédents dans l’histoire), n’a rien à voir avec la faillite d’une banque privée (un Etat ne disparaît pas).  Mais il est vrai que la zone euro en serait gravement affectée, surtout s’il s’agissait d’un pays comme la France. La plus grande difficulté « technique » est, à mon avis, la question du rythme ou du tempo.

Mais, au-delà, il y a un problème d’horizon : à quoi bon sortir de l’euro, si c’est pour se retrouver dans une économie mieux contrôlée, mais dont les ressorts resteraient capitalistes, avec une domination des transnationales privées ?

Nikonoff est tout à fait conscient que ce sont l’ensemble des structures économiques qu’il faudrait changer : nationaliser ou socialiser, d’une façon ou d’une autre, de grandes entreprises, favoriser le développement de coopératives et de mutuelles, encadrer strictement les marchés d’actions et de produits dérivés, fermer le marché secondaire obligataire, instaurer un protectionnisme négocié et « altruiste » etc. - toutes mesures éminemment souhaitables pour repartir d’un bon pied et changer de système économique. Il les met à l’agenda de la sortie de l’euro, car, dit-il, « la crise est systémique. Cela signifie que tout le système est atteint et que c’est donc tout le système qu’il faut changer : la monnaie, l’économie, le système bancaire et financier, la démocratie, l’implication citoyenne, l’environnement, les questions sociales… » (p. 340). L’équivalent d’un programme du Conseil national de la résistance. On peut dire aussi que ce programme se rapproche, à bien des égards, du socialisme de marché à la chinoise. Je serais volontiers d’accord dans une telle perspective de moyen ou de long terme. Mais le problème est celui de la crédibilité dans la période critique qui précède la sortie de l’euro et de la faisabilité dans la période également critique qui la suit. Et je doute fort qu’elle rencontre, « à froid » l’assentiment, et mieux, la mobilisation populaire qui seuls la rendraient possibles, vu le pouvoir des forces coalisées (libérales et social-libérales) qui vont tout faire, absolument tout faire, pour l’empêcher (c’est beaucoup plus difficile de faire adhérer la masse de la population à un tel programme que de l’inciter à voter non à un Traité qui met à bas la souveraineté populaire).

Il faut tenir compte, en particulier, de la prégnance du rêve européen, malgré l’immense scepticisme des peuples. Quand on va leur seriner que c’est la fin de l’Europe, que les nations européennes ne feront plus le poids par rapport aux géants mondiaux, il y aura de quoi les inquiéter. Il faudrait qu’ils sachent que l’euro, tel qu’il est, n’est avantageux que pour quelques pays, auxquels il procure un marché stable, et qu’une monnaie commune en conserverait les rares avantages. Il faudrait qu’ils voient les contours d’une autre Europe, moins oligarchique et plus solidaire. Bref ces conditions politiques n’existent pas aujourd’hui, où seuls les doutes et les déceptions ont gagné du terrain.

C’est pourquoi je pense qu’il faut d’abord mettre en avant les quelques réformes structurelles évoquées plus haut, qui ont l’avantage de mieux faire ressortir l’impasse actuelle et qui obligent à repenser toute la construction européenne. C’est une question de stratégie politique. Mais je suis en même temps persuadé qu’elles ne verront pas le jour et que la crise européenne ira plus vite que les prises de conscience. C’est donc à chaud qu’elle pourra être résolue – ce qui veut dire aussi quand la révolte des populations face aux plans d’austérité et à la liquidation de leurs acquis sociaux aura bousculé la donne. En attendant la « sortie de l’euro » devrait être présentée comme un plan B, un plan qui montre qu’il y a une issue de secours.

 

 

13 février 2011

Regards de gauche sur la crise

Groupons-nous et demain ! La crise internationale et ses alternatives  de gauche

 

Editions Le temps des cerises, 2010, 291p.

 

 

Ce n’est pas parce que j’ai contribué à cet ouvrage collectif que je le signale à l’intention des lecteurs. C’est parce qu’il offre une pluralité de regards internationaux (27 exactement), et ceci à travers un large éventail de positions. Il est issu d’un colloque tenu à Sao Paulo en 2009, et s’est enrichi de plusieurs autres contributions. Les auteurs sont souvent des universitaires de renom ou des figures politiques importantes de la gauche socialiste ou communiste.

On y trouvera d’abord des analyses de la crise qui tranchent de plusieurs façons avec la multitude d’écrits qui ont été produits sur la question - au reste souvent intéressants (je pense par exemple au recueil d’articles publié par le Cercle des économistes, Fin de monde ou sortie de crise ?). Plusieurs auteurs se sont attachés à l’inscrire dans l’histoire longue du capitalisme. Par exemple Samir Amin la présente comme la troisième grande crise de son histoire, après celle de la fin du 19° siècle et la Grande Dépression de 1929, et y voit la manifestation d’un « capitalisme sénile », stade de l’impérialisme dominé par des oligopoles mondialisés. Ou encore François Morin rappelle comment elle fait suite à trois phases de libéralisation des marchés depuis 1971. Ensuite les analyses convergent dans le diagnostic - au-delà de traits fréquemment relevés, tels que l’envolée des taux de profit et la faiblesse des taux d’investissement, l’emballement du crédit et l’hypertrophie de la sphère financière. On a affaire à des phénomènes, de très grande ampleur, de suraccumulation et de sous-consommation, qui ne peuvent se résoudre par une destruction de valeur qui purgerait le système de ses excès. La crise est systémique, pas seulement parce que des maillons faibles, en lâchant, ont entraîné des répercussions en chaîne, mais encore parce c’est le système lui-même qui est vicié. Le néo-libéralisme est allé trop loin pour poursuivre sa marche en avant. Tous les auteurs m’ont paru d’accord pour estimer que toutes les mesures de « régulation » ne sont pas et ne seront pas, vu le poids exercé par l’oligarchie financière, assez radicales pour éviter une rechute.

Un second intérêt de cet ouvrage, dans ses articles plus monographiques, est de fournir des informations sur l’état des lieux dans un grand nombre de pays : Etats-Unis, Grande Bretagne, autres pays de l’UE, Russie, Pologne, Inde, Vietnam, Afrique du Sud, Amérique latine, particulièrement Brésil, Cuba et Venezuela. Ces aperçus sont rapides, mais suggestifs. Ce sont les articles sur la Chine qui sont le plus fouillés.

Le troisième intérêt de cet ouvrage est, évidemment, d’une part de lister des propositions véritablement alternatives, d’autre part d’examiner quelles opportunités la crise pourrait ouvrir pour un basculement à gauche, que la plupart des auteurs inscrivent nettement (à la différence, notons-le, du parti communiste français) dans la perspective d’un socialisme du 21° siècle. Les propositions alternatives sont nombreuses : on en trouve par exemple sous la plume de Paul Boccara ou de William Tabb. Il s’agit, pourrait-on dire, de ramener le capitalisme à la raison et vers des compromis sociaux (changer les critères de gestion, imposer les multinationales, fermer les paradis fiscaux, rétablir une forte progressivité de l’impôt etc.). Une mesure clé fait consensus : nationaliser (en partie ou en totalité) les banques. Je pense qu’il y là matière à dessiner un programme pour empêcher une réédition encore plus grave de la crise, mais la difficulté vient des contextes nationaux : les marges de manœuvre sont très faibles au cœur de la puissance hégémonique, de cette place financière mondiale (et ce paradis fiscal) que représente la Grande Bretagne, et encore plus faibles dans les autres pays d’une Union européenne, corsetée par son ultra-libéral Traité de Lisbonne. Plusieurs articles donnent la mesure de ces difficultés.

Ce qui m’a le plus concerné, c’est la question d’un retour possible du socialisme. Le recueil témoigne ici d’une grande incertitude. Valter Pomar, par exemple, pense que nous ne sommes pas sortis des stratégies défensives, que des modèles de substitution n’ont pas clairement émergé, qu’il y a un contraste frappant entre l’ampleur de la crise et la timidité des propositions. Roberto Amaral est encore plus pessimiste. Les auteurs latino-américains, que l’on attendait sur le sujet, soulignent que les conquêtes de la gauche sont limitées et fragiles, que les difficultés sont devant elles. Samir Amin estime que le recul de l’hégémonie états-unienne et de la rente impérialiste ne signifie pas que les oligopoles mondiaux et les oligarchies qui les soutiennent ont perdu de leur pouvoir. Il mise sur la révolte des peuples du Sud et appelle de ses vœux une nouvelle internationale. C’est peut-être sur le rôle de la Chine que les avis sont le plus divergents, du moins tels que je peux les lire en filigrane. Fait-elle simplement partie de l’internationale du Capital, ou bien peut-elle être un point d’appui pour le grand basculement ? Je me rangerais volontiers à l’avis de Valter Pomar : la Chine était contrainte de développer dans une certaine mesure le capitalisme si elle voulait pouvoir le dépasser. Elle n’est, effectivement, qu’à un « stade primaire » (ou seulement préparatoire) du socialisme. Reste que la façon dont elle a, grâce à ses institutions qui sont fort étrangères au néo-libéralisme, échappé à la crise est impressionnante (lire à ce propos les articles de Ma Jingpeng, de Wang Dong, de Wladimir Pomar) et que sa politique étrangère est bien différente de celle de l’impérialisme (lire l’article de Gourmo Abdoul Lo sur ses relations avec l’Afrique). En tous cas, voilà un énorme chantier, dont le réseau intellectuel organisé par Correspondances internationales, devrait résolument se saisir lors de ses prochaines initiatives.

13 février 2011

Quand le management tue

Travailler à en mourir

 

Documentaire de Paul Moreira, 2007

(diffusion France 2, jeudi 10 février 0h, 25)

 

 

Ce documentaire sur le caractère destructeur des conditions et relations de travail dans certaines grandes entreprises d’aujourd’hui est proprement hallucinant. J’ai beau avoir lu plusieurs ouvrages sur la souffrance au travail, dont l’excellent livre de Vincent de Gaulejac, La société malade de la gestion (Seuil, 2009), j’en suis sorti stupéfait. Et cela m’a fait réfléchir.

D’abord on peine à comprendre l’utilité, du point de vue même du management de l’entreprise, de ces nouvelles techniques de gestion des « ressources humaines ».  Car elles n’ont pas seulement un côté révoltant, mais encore un côté absurde : à quoi cela sert-il de surmener les salariés et de les mettre tous en rivalité les uns avec les autres ? Un cas frappant montré dans le documentaire est celui de ce chef d’équipe dans une agence du CIC : il avait si bien joué son rôle d’animateur et su créer un tel climat au sein de son équipe qu’il avait été remarqué par sa hiérarchie au point d’être sélectionné pour figurer sur une affiche vantant l’excellence du service fourni à la clientèle. Puis, du jour au lendemain, on lui annonce qu’il ne sait pas son métier, qu’il lui faut apprendre les véritables critères de performance, à savoir faire vendre le maximum de services au maximum de clients dans le minimum de temps. C’est la même chose dans les centres d’appel, objets d’un autre reportage du documentaire. Les téléopérateurs  doivent y prendre huit appels par heure, répondre aux clients selon les prescriptions d’un script sans s’en écarter, vendre au moins deux prestations pendant ce temps, faute de quoi ils seront sanctionnés. Ainsi de cette employée qui a dépassé de trente secondes le temps imparti. Tout cela est contrôlé par un superviseur, qui écoute les réponses, et qui est lui-même contrôlé par un autre superviseur, tout cela en temps réel. Et, régulièrement, le superviseur pousse ses subordonnés à améliorer leurs performances, s’ils veulent bien servir l’entreprise, ou décrocher un petit bonus (ceci ne se passe pas à France Telecom, mais dans une grande société de services de télécommunication à d’autres entreprises). On sent physiquement, à regarder le reportage, la pression qui s’exerce sur le salarié et son degré d’isolement. Or, comment le superviseur peut-il ne pas voir la fatigue qui s’installe et qui tue la motivation au travail ? Comment le management peut-il imaginer que les clients, à la longue, ne se rendront pas compte qu’ils trouvent au bout du fil des robots humains et qu’eux-mêmes sont traités comme des vaches à traire ? En fait la raison en est simple : il s’agit de forcer la vente dans l’immédiat, car c’est ce que font les concurrents, et peu importent alors les relations à long terme avec la clientèle. On a ici un exemple paradigmatique des absurdités auxquels conduit la concurrence forcenée.

Tout au long de ce documentaire, je me suis ensuite demandé comment les salariés peuvent accepter cette pression de tous les instants, surtout quand on a cassé leur métier, quand on a taylorisé leurs tâches au-delà de tous ce que les experts en analyse des mouvements et des temps avaient imaginé dans l’industrie. Je me suis souvenu en effet de tout ce que j’avais lu sur le travail en miettes dans les process de fabrication industriels, et que nous avions dénoncé dans les années 70 : les ouvriers à la chaîne, les OS, pouvaient encore échanger quelques mots, exploiter de petits temps morts, et au moins étaient-ils confrontés à une matière physique, et non au consommateur. Ici, dans ces open spaces des services, on ne peut plus se parler, on n’a aucune plage de récupération, et on passe son temps minuté à entuber le client. La réponse vient, dans le reportage, des salariés eux-mêmes. S’ils peuvent accepter cette servitude, c’est tout simplement parce qu’ils on peur de se retrouver au chômage, ou de ne pas voir leur CDD transformé en CDI. Et, quand le centre d’appel est délocalisé en Tunisie (avec des salaires de 150 euros), c’est parce qu’ils ont trouvé enfin un emploi pour survivre. Ainsi va le management à la peur dans notre capitalisme du 21° siècle.

Mais surtout ce que ce documentaire m’a fait mieux comprendre, c’est comment ces bagnes modernes conduisent à la dépression, et, de plus en plus fréquemment, au suicide. Ce management « moderne » détruit l’estime de soi. Car les salariés, dans leur grande majorité, s’investissent dans leur travail. C’est ce que des sociologues du travail ont appelé « l’implication paradoxale » : on devrait rester en retrait face à un système qui vous asservit, et pourtant on ne peut s’empêcher de faire de son mieux. Au fond, c’est compréhensible : il est extrêmement difficile de se détacher de ce à quoi on est contraint de participer huit heures ou plus par jour, il y faut une sacrée dose de « mauvais esprit » (les cadres des usines automobiles le savent bien, c’est chez les jeunes « de banlieue » qu’ils trouvent le plus de résistance). Donc nos salariés s’impliquent dans leur travail, et voilà qu’on leur répète qu’ils ne font jamais ce qu’il faut. Quand, au surplus, ils ont connu un autre régime de production, où ils étaient reconnus, et qu’on leur dit à présent qu’ils ne sont bons à rien, qu’ils sont devenus une charge pour l’entreprise où ils ont travaillé pendant des années, ils craquent, et ce d’autant plus qu’ils étaient plus motivés. Comme ils transportent dans leur entourage familial leur misère psychologique, cela enclenche un cycle infernal : les relations s’y dégradent, les couples se heurtent, les enfants se plaignent, l’estime de soi descend encore de quelques crans. Le suicide peut être au bout de ce calvaire, sans même souvent que l’entourage s’inquiète, car on n’ose pas faire part de ses «difficultés », de peur de s’en trouver encore plus rabaissé. Le documentaire montre un cas bouleversant. Il s’agit d’un cadre aux alentours de la cinquantaine qui s’enfonce dans la dépression et le mutisme, et sa conjointe, une jolie femme au visage marqué, dit ne plus le reconnaître. On apprend, au cours de l’interview, la relation d’amour qui les liait. Il a voulu vivre au mieux avec elle les dernières années qu’il lui restait à vivre (« Je sais bien, je n’en ai plus pour longtemps », dit-elle), et c’est toute sa vie qui s’effondre.

Mais le travail peut tuer autrement, en épuisant physiquement, et non moralement, le salarié. La grande entreprise, on le sait, a pris comme règle de sous-traiter le plus grand nombre de tâches possible. Or, dans ces sociétés de sous-traitance, le droit du travail est régulièrement bafoué. Le documentaire présente un cas dramatique, celui d’un homme de 31 ans, qui, pour gagner sa vie, et dans l’espoir de voir son CDD transformé en CDI, a travaillé de manière démentielle, c’est-à-dire en répondant à toutes les demandes de son patron. Arrivé épuisé d’une mission, il pouvait être convoqué trois heures après, en pleine nuit (il s’agit d’une entreprise de sous-traitance pour Arcelor Mittal), et il lui arrivait de travailler 20 heures d’affilée. Il est alors foudroyé et se retrouve dans le coma. C’est sur son lit d’hôpital, où seuls bougent encore un peu ses yeux, que son épouse lui apporte la lettre qui lui promet un CDI.

Nous voilà donc devant un système littéralement mortifère. Et la question que je me suis posé est : d’où viennent, comment sont formés, que vivent ces tortionnaires ordinaires qui sévissent dans les entreprises d’aujourd’hui ? Car, il faut bien le dire, nous ne sommes pas loin de l’univers concentrationnaire, avec ses kapos et ses sinistres exécutants. Pour le premier niveau de la hiérarchie, la chose paraît assez simple : on exécute les consignes venues d’en haut, et c’est là-dessus que l’on est noté. J’ai vu récemment, à la télévision, une expérience réalisée, sous un prétexte, auprès de participants conviés à l’émission (elle faisait suite à des travaux menés dans des laboratoires de psychologie sociale). Ces derniers devaient autoriser l’administration de chocs électriques à un individu cobaye (en fait un acteur, qui simulait divers degrés de gêne, puis de souffrance). Et la plupart ont accepté de laisser l’expérience aller jusqu’au supplice (des gémissements et des cris insupportables), pourvu qu’on les rassurât qu’elle était sans conséquences et que de toute façon les animateurs en assumaient l’entière responsabilité. Donc la soumission aux ordres, quand ils sont censés venir d’une autorité légitime, est un début d’explication. Mais il y aussi, certainement, l’endoctrinement. La vie des affaires est une guerre économique (le vocabulaire militaire est omni-présent), et, comme à la guerre, c’est marche ou crève. Tout cela doit être fortement intériorisé, et d’autant plus que la sauvegarde de son poste et le salaire sont en jeu. Mais, qui est cet « en haut » qui a concocté, ou appris des méthodes aussi barbares ?

Je n’en ai pas des preuves précises, mais je pense que tout cela doit se passer dans les écoles de commerce, et spécialement les enseignements de gestion, sur la base d’innombrables manuels, dont on retrouve certains même dans nos librairies de gare. A ce niveau le salarié est un fantôme, une pure abstraction : une « ressource » qui doit performer, qui doit être contrôlée, comme peut l’être un dispositif matériel, à l’aide d’une multitude de critères, dont certains défient le simple bon sens (on en trouvera un exemple éloquent, s’agissant du management qualité, dans le livre de Vincent de Gaulejac, p. 347-348).

Arrivés à ce point, nous comprenons comment le capitalisme, dès qu’il dépasse le cadre de la PME, qui connaît encore des sentiments humains, fussent-ils la morgue et le sadisme, est une machinerie folle et implacable, avec pour seul moteur la profitabilité (et, mieux encore aujourd’hui, la « valeur pour l’actionnaire », un actionnaire qui en général n’a jamais mis les pieds dans l’entreprise). La contrainte de rentabilité et la contrainte concurrentielle se transforment en machines à broyer les êtres humains. Et l’on pourrait relire ici quelques phrases saisissantes de Marx. Il est donc temps, plus que temps, de revoir les règles de ce jeu structural et structurant, d’une violence inouïe, comme il n’en a sans doute jamais existé dans l’histoire, même à l’époque de l’esclavage (où le maître avait tout intérêt à sauvegarder la valeur marchande de l’esclave). Il est temps aussi de commencer à bâtir un autre mode de production.

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