Canalblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le blog de Tony Andreani
Publicité
Le blog de Tony Andreani
Archives
24 novembre 2018

DENOUER LES PARADOXES DE LA PROPRIETE D'ETAT

 

La propriété d’Etat a été longtemps tenue pour synonyme de socialisme. On ne voyait pas comment la propriété commune pouvait être autre chose que la propriété d’Etat – en attendant le dépérissement de l’Etat, qui conduirait au communisme. Les fondateurs du marxisme avaient eu beau prendre leurs distances, on n’avait retenu que le programme, tout transitoire, du Manifeste. Quant à la social-démocratie moderne, elle lui avait aussi fait sa place dans son projet d’économie mixte. Aujourd’hui cette propriété d’Etat semble emportée avec le socialisme lui-même.

La propriété d’Etat comportait des paradoxes intrinsèques, que l’histoire a mis en pleine lumière. Le but de cet article est de les ressaisir au plus court, non pour soutenir que la propriété d’Etat et, au-delà, l’intervention de l’Etat dans la production elle-même, sont devenues caduques, mais pour montrer dans quelles directions il est possible de dénouer ces paradoxes.

 

Premier paradoxe : l’Etat doit et ne doit pas définir les besoins

 

On se trouve apparemment pris dans un dilemme. Si les besoins relèvent des individus eux-mêmes, ce qui paraît aller de soi, ce sont à eux de faire leurs choix. Or, comment pourraient-ils le faire, s’ils n’ont pas la possibilité de choisir des biens et des services parmi des offres concurrentes, et ce à travers un système de prix, quel qu’il soit ? Mais ceci mène tout droit à la conception d’un consommateur isolé, soit disant souverain, n’obéissant qu’à ses préférences individuelles, l’Etat n’ayant rien à dire et rien à faire en la matière. Cette opinion est aujourd’hui largement partagée, y compris chez certains défenseurs d’un socialisme de marché. S’il n’existait pas, du fait de la nature technique des produits, des « biens publics » et des «externalités », le marché, pense-t-on, serait le meilleur allocataire. La propriété d’Etat devrait alors se limiter à ces cas de défaillance du marché, ou bien trouver d’autres justifications, telle que la réalisation de la justice sociale.

A l’inverse, si les besoins relèvent d’un choix social, c’est-à-dire en définitive de nature politique, la propriété d’Etat semble être la conséquence immédiate de cette postulation. L’Etat en effet ne peut satisfaire les « besoins sociaux » que s’il dispose de tout pouvoir pour le faire, donc de la propriété des moyens de production. Le pouvoir politique définit donc les priorités, par exemple l’éducation et le pain avant le divertissement ou la brioche, et se donne tous les moyens pour les réaliser, investissant là où il faut, et manipulant les prix à cet effet (ou organisant le rationnement s’il n’y arrive pas). Le résultat, pour reprendre une expression fameuse, est une dictature sur les besoins. «Dictature », parce que la démocratie représentative distord, même dans le meilleur des cas, la volonté des citoyens. Dictature, parce que la démocratie directe elle-même, si elle devait être constamment réitérée, supposerait un travail interminable et lassant pour les individus, qui le plus souvent s’abstiendraient. Dictature enfin, car la démocratie comporte toujours un danger de « tyrannie de la majorité ». Ernest Mandel imaginait qu’il pourrait y avoir des délibérations démocratiques sur les modèles de chaussure, mais, comme il devrait y en avoir autant que de produits, cela représenterait un coût énorme pour les individus et pour la société. En outre les demandes minoritaires de tel type de chaussure risqueraient fort d’être écartées.

Dans le système soviétique, c’était bien le pouvoir politique, et non la population, qui décidait, et sa tyrannie a conduit à limiter le nombre de biens et à les standardiser. Non seulement l’offre était médiocre, pour des raisons internes au système, mais la demande souvent n’était pas au rendez-vous (d’où la prolifération des marchés parallèles). Dans le système capitaliste des biens publics faisaient l’objet de nombreuses plaintes, et pouvaient parfois être accusés d’être financés, au moins en partie, par un contribuable qui ne souhaitait pas ou ne pouvait pas en faire usage.

Peut-on sortir de ce dilemme ? Certes, et il faut sans doute commencer par là. En réalité il faut distinguer les biens « privés », qui relèvent effectivement des choix des individus (qui ne sont pas pour autant « individuels »), et les biens « sociaux », qui, selon moi, relèvent de la citoyenneté, soit individuelle, soit collective, et par conséquent d’un choix politique. C’est cette distinction qui fonde la différence entre la production de biens ordinaires et les « services publics ». Mais quel rapport avec la propriété d’Etat ? L’Etat ne pourrait-il déléguer à des entreprises privées, sous son contrôle, la production des biens sociaux ? Et devrait-il abandonner à celles-ci la production des biens privés ? On y reviendra.

 

Deuxième paradoxe : L’Etat doit et ne doit pas commander à l’économie.

 

La propriété d’Etat implique un double rôle de l’Etat : d’un côté il est un acteur politique (le principal), de l’autre il est un agent économique. D’où le dilemme.

La propriété d’Etat a été généralement conçue soit comme l’instrument d’un programme politique contraignant, soit comme l’outil de politiques publiques visant à orienter le développement économique et social. Autrement dit elle était soumise à une planification plus ou moins impérative. Une planification stricte s’est avérée impossible, parce qu’une économie ne peut être dirigée comme une entreprise, pour des raisons à la fois techniques (difficultés insurmontables de recueil des informations, de traitement des données, de simulation des conséquences des choix, de prévision à long terme etc.), sociales (les agents ne s’identifient pas à un plan qui leur échappe) et institutionnelles (les agents perdent leurs capacités d’initiative et d’innovation, car ils sont enserrés dans des contraintes trop fortes). Une planification moins détaillée était moins difficile à mettre en œuvre, mais restait source d’inefficiences de toutes sortes (lourdeurs administratives et lenteurs face à des changements constants en matière de goûts, de produits et de techniques de production).

Ou bien l’Etat se contente de réguler l’activité d’agents économiques indépendants. Mais alors c’en est fini de la « maîtrise consciente » de l’économie, et à quoi sert encore la propriété d’Etat ? L’exemple yougoslave a ainsi montré comment une autogestion poussée trop loin, justement pour combattre les travers de la propriété d’Etat, s’opposait à un véritable guidage de l’économie.

La propriété d’Etat semble ainsi prise entre deux écueils : ou bien l’illusion « constructiviste », ou la perte de tout contrôle véritable.

Pour sortir de ce dilemme il faudrait que l’Etat se dédouble, que d’un côté il joue pleinement son rôle politique - qui consiste, en définitive, à dessiner les finalités sociales et à régler les conflits -, et que de l’autre il joue pleinement son rôle de propriétaire – qui consiste à rationaliser les choix de ses établissements publics et à faire en sorte que ses entreprises puissent fonctionner avec leurs propres moyens. Mais, comme les deux rôles ne devraient pas être non plus complètement dissociés, comment trouver les formes de planification et de gestion adéquates?

 

Troisième paradoxe : Les entreprises d’Etat doivent être et ne pas être autonomes.

 

Ce dilemme est la conséquence du dilemme précédent dans tous les domaines où les biens doivent être payants (notamment pour éviter les risques d’usage excessif ou dispendieux), et où ils peuvent de ce fait être produits par de véritables entreprises, fonctionnant autant que possible sur leurs ressources propres (ou empruntées). Si les entreprises d’Etat (de services publics ou non) sont gérées par des représentants de l’Etat, si l’Etat nomme leurs cadres dirigeants, elles risquent de perdre l’essentiel de leur liberté d’action. C’était le cas dans les entreprises soviétiques, tenues de réaliser un plan qui leur était assigné par des instances supérieures. Mais les entreprises d'Etat des pays capitalistes étaient aussi soumises à bien des injonctions qui les mettaient en difficulté pour atteindre les objectifs d’équilibre et de croissance qui leur étaient fixés. L’Etat était tenté de leur assigner des missions impossibles pour réaliser ses objectifs politiques (par exemple créer des emplois surnuméraires, ajuster les prix pour contribuer à la réduction de l’inflation).

En réalité, même dans le système soviétique, les entreprises disposaient en fait d’une large autonomie, parce que les administrations ne pouvaient tout régenter. Mais cette autonomie était sous contrainte, et les entreprises pouvaient se prévaloir de cette contrainte pour demander toujours plus à leur Etat propriétaire. Le système soviétique a montré, en particulier, comment un « marchandage administratif » pouvait déboucher sur une « boulimie d’investissements » ou sur un suremploi. Le secteur public des pays occidentaux a connu des phénomènes du même genre, quoique atténués, parce que les entreprises y disposaient d’une plus grande autonomie de gestion.

Si l’entreprise est au contraire réellement autonome, elle veillera d’abord à ses propres intérêts, cherchant par exemple à augmenter ses salaires ou à bénéficier d’une rente de situation. Sa liberté d’action est alors telle que l’Etat ne contrôle plus grand chose. Ses hauts fonctionnaires sont mal informés et impuissants face à une technocratie forte de son expertise et de son savoir gestionnaire. On parle ainsi d’une « capture du régulateur par l’opérateur».

Comment sortir de ce dilemme ? Il faudrait que l’Etat d’un côté se comporte comme un propriétaire exigeant, réclamant de la transparence, un grand nombre d’informations, et n’hésitant pas à déclencher toutes sortes de contrôles. Il faudrait que d’un autre côté il laisse à l’entreprise la plus grande autonomie, se contentant de lui fixer des « missions » (dans le cas de services publics) ou des règles générales de gestion (dans le cas de la production de biens privés[2]).

La difficulté est la suivante : ou bien ces missions et ces règles ne constituent qu’un cadre général fort peu contraignant, et alors l’entreprise fait à peu près ce qu’elle veut ; ou bien il s’agit d’objectifs plus précis, et l’entreprise pourra trouver qu’ils sont intenables. Il faut donc aller plus loin pour sortir de ce dilemme, trouver la bonne combinaison institutionnelle qui assure à la fois le respect d’orientations plus ou moins définies (selon la nature du bien produit) et les impératifs d’une gestion « économique ».

 

Quatrième paradoxe : la propriété d’Etat doit et ne doit pas être soumise à l’exécutif.

 

Nous n’avons jusqu’à présent parlé que de l’Etat. Mais l’Etat, c’est  à la fois le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. En bonne démocratie c’est le Parlement qui devrait fixer des orientations, tout comme c’est lui qui devrait décider de l’importance du secteur public, et plus spécialement du périmètre des services publics. Mais il est contraint, ou simplement conduit, devant la difficulté concrète de la tâche, à la déléguer à l’exécutif.

D’où le dilemme. Si cette délégation est trop grande, la propriété d’Etat perd son fondement essentiel, qui est de répondre à des choix démocratiques. Dans le système soviétique la démocratie «soviétique » n’était que de façade, et, au sein même du Parti, qui était le véritable lieu du pouvoir, les instances exécutives dominaient les assemblées. Finalement c’était la « bureaucratie » qui décidait, selon un ordre hiérarchique descendant. Dans les pays occidentaux l’exécutif s’est partout renforcé au détriment du législateur, en fonction notamment du développement de l’interventionnisme et du poids croissant des administrations économiques. Le gouvernement, surtout en France, avait l’initiative des lois concernant le secteur public, et la maîtrise des moyens. Les ministres avaient de fait tout pouvoir sur les orientations et sur la gestion, et le contrôle parlementaire lui-même était des plus faibles. Le secteur public était ainsi instrumentalisé. Même les décisions de nationalisation et de privatisation ont échappé de plus en plus au pouvoir du Parlement[3].

Si, au contraire, la représentation nationale intervient quand même dans la définition, l’orientation et la gestion du secteur public, le risque est qu’elle le fasse au coup par coup, pour satisfaire telle ou telle clientèle électorale, ou pour ménager telle ou telle corporation dans ce secteur.

On voit la difficulté : il faudrait que le Parlement prenne effectivement ses responsabilités, en définissant des missions et des objectifs de manière suffisamment générale à la fois pour le faire de manière compétente et pour ne pas entrer dans la « cuisine » de l’administration économique, mais suffisamment précise pour qu’il ne se contente pas de vagues lois d’orientation, qui laissent toute latitude au gouvernement.

 

La critique néo-libérale

 

C’est en jouant sur tous ces paradoxes que l’idéologie néo-libérale a mené une offensive en règle contre les services publics et les nationalisations et fait des privatisations la solution universelle.

La privatisation libérerait les entreprises des contraintes politiques, c’est-à-dire de leur utilisation à des fins de politique économique ou sociale, conjoncturelle ou structurelle. Elle leur permettrait ainsi de se conduire selon des critères purement économiques (concurrence, vérité des prix, rentabilité). La politique générale, si tant est qu’il doive y en avoir une, passerait uniquement par la fixation des règles du jeu marchand (fiscalité, aussi réduite que possible, droit du travail, aussi limité que possible, protection sociale restreinte, etc., pour laisser le plus grand champ aux libertés individuelles et entrepreneuriales) et des actions de régulation très indirectes (politique des taux d’intérêt, politique de minima sociaux etc.).

La privatisation permettrait un contrôle plus rigoureux de la gestion que la propriété publique, parce qu’elle impose la « loi de l’actionnaire », alors que l’actionnaire public, soumis à toutes sortes de pressions, venant à la fois de l’environnement politique et du management des entreprises, serait facilement laxiste. Le « gouvernement d’entreprise », lui, imposerait une contrainte budgétaire « dure », exercerait une surveillance assidue des managers, qui, à leur tour, surveilleraient sans faiblesse les autres salariés (cf. les théories des «contrats » de Williamson et la théorie de « l’agence »). Et d’invoquer un certain nombre de gestions publiques incompétentes et/ou délictueuses, où le contrôle public s’est avéré manifestement défaillant (Crédit Lyonnais, Elf, etc.).

La privatisation permettrait d’éliminer les « rigidités administratives » issues des rapports entre les entreprises publiques et leurs administrations de tutelle : lenteur des prises de décision, marchandages interminables etc. Elle permettrait d’éliminer aussi les « rigidités salariales », euphémisme qui désigne le statut des fonctionnaires et les statuts spéciaux, la stabilité de l’emploi, les normes de progression de carrière, de retraite etc. des personnels, et le rôle joué dans leur défense par les syndicats et les commissions paritaires.

D’une manière générale les privatisations permettraient d’améliorer les performances et l’efficience des entreprises, notamment par l’introduction de la concurrence.

Elles permettraient encore de réaliser une bonne allocation du capital en facilitant sa mobilité, les prises de participation, les fusions, les absorptions, la constitution de grands groupes internationaux, la conclusion d’alliances organiques avec d’autres groupes, alors que la propriété publique met des barrières à toutes ces évolutions.

Elles permettraient enfin de développer l’actionnariat des salariés, qui serait le meilleur moyen de les intéresser à la gestion et de les motiver.

Quant aux missions de service public, elles seraient bien mieux remplies par des entreprises privées concessionnaires, sous le contrôle non d’un Etat toujours partial et corruptible, mais d’autorités indépendantes de régulation, exerçant une  surveillance objective et susceptibles elle-mêmes de contrôle.

Je ne vais pas entrer dans l’examen détaillé de ces arguments, qui ne sont pas tous, on l’a compris, infondés, mais simplement montrer rapidement que, à la toute puissance de l’Etat, les privatisations ne font qu’opposer la toute-puissance du capital et de ses managers. Pour cela un détour par la problématique des droits de propriété éclairera les enjeux.

 

Un détour par la problématique des droits de propriété

 

La théorie néo-institutionnaliste des droits de propriété a voulu montrer que des formes de propriété apparemment simples, comme la propriété privée ou la propriété publique, pouvaient se décomposer en toute une série de droits de propriété sur les « actifs » les plus divers, chaque droit de propriété comportant le droit de l’utiliser, d’en tirer un revenu et de le céder[4]. L’idée générale que défendent ces théoriciens est qu’une institution est d’autant plus efficace que les droits sont séparés, ce qui permet à chaque détenteur de se spécialiser et de faire valoir pleinement son droit. C’est à partir de là que les auteurs entendent montrer la supériorité de l’entreprise privée sur l’entreprise publique et de l’entreprise capitaliste sur les autres formes de propriété privée (coopérative ou mutuelle). Le propriétaire en titre exercera pleinement son droit de « créancier résiduel » en veillant à la rentabilité, alors que le propriétaire public, n’en tirant pas profit personnellement, sera beaucoup moins exigeant. Le manager exercera pleinement son droit de « contrôleur résiduel » sur les autres salariés s’il veut tirer le meilleur revenu de sa fonction, alors que le manager public comptera davantage sur ses bonnes relations avec son administration de tutelle et avec les syndicats. La société par actions a l’avantage de rendre les droits cessibles, alors que l’Etat ne peut céder, sans autorisation ou délégation du pouvoir législatif, ses droits sur la firme publique. Le salarié ordinaire pourra vendre sa compétence au plus offrant, au lieu d’être tenu par un statut qui limite ses possibilités. Etc.

Cette démarche, qui consiste à partitionner les droits, aurait le grand intérêt de distinguer ce qui est le plus souvent confondu. La séparation des droits permettrait à la fois de fournir un bon système d’incitations et d’éviter les concentrations de pouvoir dans les mêmes mains. Mais elle rencontre deux écueils, qui en ruinent la fécondité. Le premier est qu’elle met tous les droits sur le même plan (y compris les droits de l’homme !), en les référant à des « actifs », assimilés à des choses, actifs qui seraient seulement différemment et inégalement répartis. Or certains droits sont beaucoup plus importants que d’autres, comme on le sait depuis Marx et quelques autres, si bien qu’ils vident les autres de la plus grande partie de leur contenu. Le second est que certains droits ne devraient pas être séparés, parce qu’il en va de la démocratie dans l’entreprise, mais aussi pour des raisons d’efficience. Pour trouver une problématique plus adéquate, je vais très schématiquement distinguer les principaux pouvoirs (que le droit ne codifie toujours qu’imparfaitement), par ordre d’importance.

La propriété peut se décomposer en 1° un pouvoir sur le choix et la mise en œuvre des moyens de production comme capital physique et comme capital argent (si nous sommes dans une économie monétaire). Appelons cela la gestion du capital. C’est ici que se dessine la finalité du système : que faut-il maximiser, quels critères de gestion faut-il adopter ? 2° un pouvoir sur le travail, c’est-à-dire un pouvoir de choisir les forces de travail (avec leurs qualifications) et de déterminer la dépense de travail des différentes catégories de travailleurs, ce qui passe par un pouvoir sur l’organisation du travail et sur les méthodes de travail. Appelons cela la gestion du travail ; 3° un pouvoir sur la perception du revenu du capital, si la propriété du capital ouvre droit à un revenu ; 4° un pouvoir sur la perception du revenu (direct ou socialisé) du travail ; 5° un pouvoir sur l’allocation du capital financier entre les unités de production ; 6° un pouvoir de se procurer les moyens de production ; 7° un pouvoir d’embaucher des forces de travail ; 8° un pouvoir de se procurer des moyens de consommation avec les revenus du travail et du capital ; 9° enfin un pouvoir de déterminer le montant et l’affectation de l’investissement à l’échelle de la société dans son ensemble, ou du moins d’agir sur eux.

Or on peut constater que la firme capitaliste concentre en fait la plupart des pouvoirs entre les mêmes mains, celles des propriétaires en titre, celles des managers et celles des créanciers. Les salariés ordinaires n’ont que le pouvoir de percevoir le revenu du travail, puis de le convertir en moyens de consommation, mais ce revenu dépend des décisions prises par les premiers. C’est ce que Marx appelait la «séparation des travailleurs d’avec leurs moyens de production ». Et c’est seulement sur la base de cette séparation fondamentale que s’opère la répartition des autres pouvoirs entre les détenteurs et les gestionnaires du capital, qui n’est jamais une séparation. La firme « actionnariale » d’aujourd’hui implique bien une surveillance des managers par les actionnaires principaux plus poussée que ne le fait la firme « managériale », mais la connivence d’intérêt demeure. Dans le système soviétique la répartition des pouvoirs était très isomorphe à celle qui prévaut dans la firme capitaliste. Mais c’était cette fois l’Etat qui concentrait les pouvoirs, à travers ses différentes instances (Comités d’Etat, Ministères, Banque d’Etat), et en déléguait certains aux directeurs d’entreprise nommés par lui. La plus grande différence était que l’Etat allouait directement les investissements et les capitaux à travers des procédures administratives et des transferts, alors que dans le système capitaliste il n’a qu’une action limitée et généralement indirecte sur l’investissement global, et à présent de plus en plus marginale.

Pour dénouer les paradoxes de la propriété d’Etat, c’est la répartition des pouvoirs qu’il faut changer. Il s’agit de redonner le plus grand nombre de pouvoirs aux travailleurs eux-mêmes, mais en même temps de faire en sorte que l’Etat propriétaire vienne assurer un contrôle et représenter l’intérêt général. On va essayer de dessiner les grandes lignes d’une refonte en profondeur du secteur public, qui lèverait un certain nombre de difficultés réelles soulevées par les néo-institutionnalistes, et plus généralement par la critique néo-libérale.

 

Les services publics fondamentaux

 

En l’état actuel des choses, la propriété d’Etat, malgré ses écueils, reste l’une des solutions aux maux engendrés par le capitalisme contemporain. Dans une société socialiste elle resterait en tous cas nécessaire dans le champ des « biens sociaux » et des services publics. C’est par eux que je vais commencer.

 La propriété d’Etat s’impose donc dans le cas des services publics. Pour deux raisons essentielles. La première est que ces services publics ont pour vocation de fournir des biens sociaux, la seconde est que seules des administrations, des établissements publics et des entreprises publiques peuvent remplir adéquatement les missions de service public qui leur sont assignées. Voyons cela de plus près.

Si la démocratie doit être autre chose qu’un système de régulation des choix individuels et des intérêts particuliers, individuels ou de groupe, si elle représente un contrat social entre des citoyens, comme c’est le cas dans la tradition « républicaine », alors elle comporte des choix collectifs portant sur des orientations générales et implique l’existence d’un certain nombre de biens sociaux, liés à la citoyenneté.

Certains de ces biens sont indispensables à l’exercice de la citoyenneté individuelle, dans sa dimension non seulement politique (éducation générale, moyens d’information et de communication), mais aussi sociale (protection sociale) et économique (formation professionnelle, information économique, aide à l’emploi etc.). Car la démocratie ne peut être une démocratie de participation, si les individus n’ont pas les connaissances et les moyens d’existence qui leur permettent d’exercer leurs droits. Ceci suppose l’existence de services publics de base, qui ne peuvent que relever de la propriété de l’Etat, et dont les principes de fonctionnement sont pour l’essentiel : gratuité ou faible prix (administré) du service, financement par l’impôt ou par une cotisation sociale obligatoire, absence de toute impératif de rentabilité, programmation d’ordre impératif, non-concurrence (mais pluralisme, chaque fois que les garanties d’impartialité ne sont pas suffisantes), statut de fonctionnaires des personnels (pour garantir que le souci de l’intérêt général l’emporte sur un excès de concurrence interne)[5].

C’est à ce socle même de la citoyenneté que le néo-libéralisme s’attaque aujourd’hui, dans son projet radical de privatisation de l’Etat, qui vise non seulement des domaines comme ceux de l’éducation ou de la santé, mais jusqu’aux fonctions régaliennes (milices privées, prisons privées, arbitrages privés etc.). Projet qui revient à signer la fin de la démocratie, devenue, depuis Hayek jusqu’aux anarcho-capitalistes les plus extrémistes, l’objet de tous les soupçons, voire de toutes les dénonciations.

Si l’Etat est ici dans son rôle en définissant les besoins sociaux fondamentaux, s’il est bien le pilier et le garant de la démocratie de participation, les autres paradoxes de la propriété d’Etat ne disparaissent pas et appellent une résolution. Il revient au législatif non seulement de définir les missions, mais encore de se prononcer sur les enveloppes. Que l’Etat recoure ici à une planification programmatique est nécessaire, puisqu’il s’agit de biens autant politiques qu’économiques, mais il est important qu’elle soit articulée aux besoins du reste de l’économie (par exemple que la formation ne soit pas déconnectée du marché des emplois, tout en conservant sa mission d’éducation générale). Enfin il est important de laisser une certaine autonomie aux établissements publics, tout en assurant un contrôle a priori, indispensable en l’absence de concurrence et de prix marchands. Cela peut passer par des contrats de plan et des formes d’auto-administration. Ce qui signifie encore que, du point de vue des pouvoirs de propriété, si l’essentiel reste concentré entre les mains de l’Etat, quelques pouvoirs de gestion sont conférés aux fonctionnaires.

 

Les autres services publics

 

D’autres biens sont indispensables à l’exercice de la citoyenneté collective, c’est-à-dire inscrite dans la nation - une nation qui ne doit pas reposer pas sur des bases ethniques ou patrimoniales, mais précisément sur un contrat social, sans cesse renouvelé, qui comporte des choix collectifs tout en laissant toute leur place aux choix individuels. Ces biens sont, à mon avis, de deux sortes : 1° des biens stratégiques, parce qu’ils supposent des investissements de long terme que des entreprises marchandes seraient peu disposées à effectuer, des biens indispensables à l’indépendance nationale, des biens représentant des risques élevés pour la population et les générations futures, 2° mais aussi des « biens de civilisation », considérés, à la suite de décisions démocratiques, comme faisant partie du mode de vie ou du standard de vie des citoyens (par exemple l’eau, l’électricité, le chemin de fer, le téléphone, des jardins publics etc.)[6].

Il est bien ici de la responsabilité de l’Etat (du Parlement d’abord) de dresser la liste de ces biens sociaux, de déterminer leur poids respectif, et d’assigner à des services publics les missions de les produire en respectant certains critères (égalité d’accès et de prix pour une même consommation, continuité, qualité etc.). Il est tout à fait légitime ici qu’il définisse les besoins. Mais ces biens doivent être payants à la fois pour éviter les risques de gaspillage, et pour ne pas les mettre, sinon dans une faible mesure, à la charge d’un contribuable qui ne souhaiterait pas en faire usage.

Pourquoi la propriété d’Etat est-elle ici souhaitable ? Le courant libéral préconise de déléguer la production et la fourniture de tels biens, lorsqu’il veut bien les reconnaître, à des entreprises privées, en faisant contrôler par des commissions indépendantes l’exécution des cahiers des charges. Mais les entreprises privées sont mues par des intérêts privés, et s’il s’agit d’entreprises capitalistes, par la recherche du profit maximal. L’expérience le confirme amplement : la privatisation conduit inéluctablement à un affaiblissement, à un contournement, ou à une non-exécution des missions. Seule la propriété d’Etat peut être ici efficace, parce que l’Etat garde le contrôle du capital et de la gestion – ce qui n’exclut pas, chaque fois que c’est possible, la concurrence, de préférence entre entreprises publiques.

Mais les paradoxes de la propriété d’Etat se font ici pleinement sentir et réclament des réformes de fond. C’est à l’Etat certes de définir les besoins et les caractères des biens sociaux collectifs, mais les usagers doivent être pour le moins consultés et il leur revient finalement de valider les choix publics – faute de quoi le cahier des charges doit être revu. L’Etat, en second lieu, ne doit pas instrumenter ces services publics marchands, ce qui reviendrait à fausser toute leur gestion. Enfin il doit leur laisser une très grande autonomie, afin qu’ils puissent opérer, une fois dotés en capital, avec leurs ressources propres ou celles qu’ils se procureront librement (des aides n’intervenant que pour compenser des charges exceptionnelles). Concrètement cela signifie, par exemple, que les prix, sans être administrés, sont négociés avec l’administration de tutelle, et que le contrôle n’est qu’a posteriori.

Du point de vue des principaux pouvoirs de propriété, ces services publics impliquent à mon avis, un partage entre l’Etat propriétaire et les travailleurs, qui pourrait prendre la forme d’une cogestion. La forme institutionnelle de l’entreprise publique (et non plus de l’établissement public) étant la plus adaptée à l’autonomie de gestion, le conseil de surveillance pourrait ainsi comporter des représentants de l’Etat et des salariés à parts à peu près égales. Et c’est lui qui choisirait le directoire et le Président. Ce point est décisif. Il faut en finir avec la collusion entre instance administrative et direction d’entreprise, source de tant de travers, dans un sens comme dans l’autre (capture du régulateur par l’opérateur, mise en coupe réglée de l’opérateur par le régulateur). Il faut soigneusement distinguer le rôle de propriétaire de l’Etat (souci d’une bonne gestion) et son rôle politique, qui doit se limiter à la fixation des missions et au contrôle a posteriori. Quant à la perception du revenu du capital par l’Etat, elle devrait être nulle ou à taux forfaitaire, pour éviter toute dérive vers un capitalisme d’Etat. Les salariés enfin devraient avoir un statut plus souple que celui des fonctionnaires des services publics de base, mais comportant des règles qui assurent le maintien d’un « esprit de service public ». Ajoutons que d’autres formes de démocratisation interne viendraient différencier ces entreprises publiques (possédées à 100% par l’Etat) d’entreprises privées[7].

 

Des entreprises publiques aussi productrices de biens privés

 

Plusieurs raisons militent en faveur de l’existence d’un secteur public s’étendant au-delà des services publics, et produisant des biens privés, quels qu’ils soient (des automobiles, des réfrigérateurs, ou des chaussures). La première est que c’est vraisemblablement le seul secteur où, actuellement, une démocratie laborale substantielle puisse être mise en œuvre (et non une « démocratie actionnariale » censitaire par définition : une action, une voix). La deuxième est que, avec des règles de gestion différentes, ce secteur pourrait retrouver le rôle de « locomotive sociale » qu’il a joué dans le passé. La troisième est que l’actionnaire public peut, s’il reste majoritaire, contrôler le destin de l’entreprise, la soustraire aux recompositions du capital préjudiciables aux objectifs et aux performances de l’entreprise, ainsi qu’aux intérêts des travailleurs, dans la mesure où ils leur sont compatibles. Mais c’est ici, naturellement, qu’il faut répondre à la critique libérale par des réformes appropriées.

Revenons aux paradoxes de la propriété d’Etat. En ce domaine l’Etat n’a nullement à définir des besoins, ni à commander à l’économie. Certes il lui revient d’intervenir, selon les priorités générales et les normes qu’il a définies, avec les instruments d’une planification incitative, mais celle-ci doit s’adresser à toutes les entreprises, qu’elles appartiennent au secteur public ou au secteur privé. Il devrait également laisser à ces entreprises publiques une entière autonomie, sans autre contrôle que celui qu’exerce tout actionnaire (sauf pour les changements de structure juridique). Un réel partage des pouvoirs avec les salariés, une élection des dirigeants par le conseil de surveillance des entreprises donneraient son plein sens à cette autonomie, en même temps qu’ils favoriseraient un changement en profondeur des relations professionnelles. Enfin l’Etat (ou le fonds public) actionnaire devrait se contenter d’un prélèvement sur les bénéfices bien plus modeste que celui des propriétaires privés. A ce compte toute la critique libérale (l’Etat mauvais entrepreneur, mauvais gestionnaire etc.) s’effondre. Sauf sur un point : les nécessaires reconfigurations, impliquant celles du capital, et la possibilité de nouer des alliances organiques et des coopérations avec les autres entreprises. S’il existait un très vaste secteur public - comme c’est encore le cas en Chine – et s’il existait un solide réseau de banques publiques, ces problèmes, assurément cruciaux, trouveraient une bonne partie de leur solution. Mais, même dans les conditions actuelles, où le secteur capitaliste est archi-dominant, il existe de nombreuses possibilités insuffisamment exploitées : sociétés d’économie mixte, participations croisées et filiales communes avec des capitaux privés, ce qui certes impose des exigences de rentabilité financière, mais n’exclut ni les différences (par exemple une participation des salariés aux organes de gestion), ni les atouts spécifiques pour de telles entreprises semi-publiques. Je ne peux m’attarder plus longuement sur ces questions, qui devraient être examinées avec précision et rigueur, et non déclarées nulles et non avenues par principe. En bref l’alternative n’est pas ici entre un abandon de tout le secteur marchand aux entreprises privées et la nationalisation massive. La propriété d’Etat, dûment repensée et réformée, ne représente sans doute pas le socialisme le plus désirable, mais elle reste une voie de salut public dans un monde dominé par des puissances financières de plus en plus incontrôlables.

 

[2] Dans ce dernier cas, l’Etat pourrait être remplacé par des fonds publics d’investissement, assurant à sa place les fonctions du propriétaire, mais en respectant ces règles (cf. ci-dessus p. 75).

[3] La loi de 1982, pour les nationalisations, et la loi de 1993, pour les privatisations, ont établi des listes d’entreprises, mais ont laissé au gouvernement le choix des décisions par décret. Cf Jean-Philippe Colson, Droit public économique, LGDJ, 1997. Sur les 21 entreprises figurant dans la liste incluse dans la loi de 1993, soit la quasi totalité des entreprises publiques hors services publics (1.100 entreprises en comptant les filiales), 17 sont passées sous contrôle privé hors de toute discussion parlementaire.

[4] Cf. Benjamin Coriat et Olivier Weinstein,  Les nouvelles théories de l’entreprise, Le livre de poche, 1995.

[5] Tout ceci est développé plus en détail dans l’essai précédent.

[6] Pour un plus ample développement, cf à nouveau l’essai précédent.

[7] Les entreprises publiques de services publics devraient pouvoir aussi produire des biens privés, sans restriction aucune, si elles ont compétence et intérêt à le faire. Mais il importe que leurs activités marchandes ordinaires soient clairement dissociées de leurs activités de service public, ce qui peut s’opérer par la voie classique de la filialisation. Cependant les filiales, qui pourraient être, elles, à capitaux mixtes, ne devraient pas être gérées comme de simples filiales capitalistes, de manière à ce que, à la différence de ce qui se passe aujourd’hui, leurs salariés aient les mêmes pouvoirs et les mêmes avantages que ceux des sociétés mères.

(Article paru dans Actuel Marx, n°  28, 1° trimestre 2001, repris dans mes Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Le Temps des cerises, 2011)

Publicité
24 novembre 2018

LES "MODELES" DE SOCIALISME

 

Le socialisme ne fait plus recette. Mais le capitalisme non plus : face aux piètres performances du capitalisme néo-libéral, à la stupéfiante montée des inégalités qu’il a provoquée, tant au sein des pays qu’entre les pays, aux dégâts sociaux et environnementaux qu’il a engendrés, un puissant mouvement anti-capitaliste a pris son essor dans les dernières années. Mais ce mouvement ne sait pas où il va : il lui manque cruellement des perspectives, un horizon. Or les recherches sur le socialisme, si elles ont décliné sur le plan historique, du fait de la disparition de la majeure partie de leur objet de référence, avec l’effondrement du bloc soviétique et la fin de l’expérience yougoslave, sont restées vivaces sur le plan théorique, même si elles ont connu un certain essoufflement avec la perte de tout enjeu politique immédiat. L’objet de cet article est d’en retracer succinctement le parcours, à destination d’un lecteur français qui a été presque privé d’information, tant le centre de ces recherches s’était déplacé vers le monde anglo-saxon, et tant la conjoncture intellectuelle y était défavorable dans notre pays (à la surprise des historiens, notamment anglais, des idées). Ces recherches théoriques ont pris la forme d’essais politico-philosophiques, mais surtout de tentatives pour élaborer des “ modèles ” de socialisme, dans la continuité d’une tradition qui remonte au siècle dernier.

 

Qu’est-ce qu’un modèle ?

 

Il nous faut d’abord préciser ce que “ modèle ” veut dire. Le modèle peut être un régime social de référence, dont on se propose de s’inspirer tout en l’améliorant. Il y eut ainsi, du côté du socialisme qui se disait réel, le “ modèle soviétique ”, le “ modèle cubain ”, le “ modèle chinois ”, le “ modèle yougoslave ”, pour ne pas parler d’un “ modèle albanais ” qui eut quelques adeptes. Ce n’est pas de cela que nous voulons parler ici, mais de modèles qui visent à représenter un nouveau système social, un système qui soit cependant historiquement réalisable - ce qui le différencie des conceptions utopiques. Il empruntera naturellement de nombreux traits aux systèmes existants : on reprend ici l’idée de Marx que le nouveau émerge déjà dans l’ancien – une des leçons fondamentales du matérialisme historique.

En second lieu le “ modèle ”, s’il doit être plus qu’une représentation simplifiée de l’existant (on sait que Marx, mais d’autres aussi, ont produit des théories du capitalisme en général, de ses tendances, de ses stades, sans jamais se limiter à l’une de ses configurations particulières), s’il doit fournir les grandes lignes d’une société différente, ne peut être qu’une “ esquisse ”, une “ figure stylisée ”, une “ maquette ” de cette société. On lui demande seulement de fournir les structures de base, les principales institutions, de manière à ce qu’elles constituent un tout cohérent et viable[1] – ce qui ne veut pas dire harmonieux, dénué de contradictions, d’effets pervers, de difficultés diverses. Il est donc exclu d’entrer dans le détail (même s’il est bon de donner, ici ou là, des illustrations, ou d’envisager tel dispositif plus concret), d’abord parce que ce serait trop compliqué, ensuite parce que la réalité, dans sa complexité, sera toujours différente des attentes. Si les modèles se veulent expérimentaux, ce n’est pas parce qu’on pourrait les appliquer (les circonstances historiques sont toujours particulières), mais parce que, en tant que clefs de lecture, ils doivent être soumis à l’épreuve du réel. C’est l’expérience qui dira leur pertinence, à condition qu’elle ne soit pas étouffée par le dogme, et c’est en fonction d’elle qu’il faudra réviser le modèle, voire en changer.

En troisième lieu le modèle est d’abord économique, mais en en un sens large du terme. Les théoriciens s’écartent tous plus ou moins d’une conception purement économique, issue de la théorie néo-classique (qui voit les marchés comme un ensemble de “mécanismes ” , auxquels il suffirait de fixer quelques règles), et ils peuvent être considérés comme des “ institutionnalistes ” - d’où certains rapprochements avec les néo-institutionnalistes qui continuent à travailler dans le cadre néo-classique, en particulier ceux des théories de la firme (théorie contractualiste, théorie des droits de propriété, théorie de “ l’agence ”), auxquels il leur arrive d’emprunter des concepts - en les retournant contre leurs auteurs, partisans convaincus du capitalisme. Cette fixation sur l’économie s’explique par le fait que l’objectif est de reconstruire la base économique du socialisme, un nouveau “ mode de production ”, comme dirait Marx, d’abord parce qu’elle est la clef de tout le reste, ensuite parce que là se situe le principal défi du capitalisme, celui de l’efficience. Mais les préoccupations philosophiques, qu’elles soient de nature morale, de nature juridique, ou de nature anthropologique, sont toujours présentes, car l’efficience doit être mise au service de valeurs différentes de celles du capitalisme et supérieures à elles. On le voit bien en particulier chez les auteurs anglo-saxons : ils sont tous partie prenante d’un vaste débat sur la justice, qu’ils tentent de renouveler.

Enfin les recherches sur les modèles présentent un caractère “ constructiviste ”, voire volontariste. Si elle doivent beaucoup, ainsi qu’on le verra, à Hayek, dont les objections sont prises au sérieux, elles s’opposent à lui, non seulement parce qu’il est un chantre du capitalisme, mais encore parce qu’il est un adversaire de tout interventionnisme (et de la démocratie elle-même comme pouvoir potentiellement illimité), susceptible, selon lui, de conduire à la dictature, de fausser le mouvement spontané de l’histoire et la sélection naturelle du meilleur système. Alors que le capitalisme se développe et se transforme comme de lui-même, les institutions et les régulations venant toujours après coup, le socialisme correspond à une volonté, pour paraphraser Marx, non seulement d’interpréter le monde, mais de le transformer. L’idée même de modèle suppose qu’il n’y pas de fatalité historique, remet en cause le nécessitarisme historique que l’on trouve dans certains écrits ou certaines formulations de ce dernier. L’idée est bien plutôt que l’histoire offre des champs de possibles à telle époque donnée, qu’il faut les découvrir et les exploiter. Le grand drame des modélisateurs est que, jusqu’à présent, ils sont restés, sauf dans les pays déjà socialistes, bien loin des centres de pouvoir, et sans grande influence sur les forces politiques organisées… 

 

Un champ de recherches déserté sur le Vieux Continent

 

La notion même de “ modèle ” de socialisme est à peu près étrangère à la tradition intellectuelle française. Le fait est assez curieux, de la part d’un pays qui, au dix-neuvième siècle, a été particulièrement fécond en projets de socialisme (pensons à tous les socialismes “ utopiques ”, qui furent parfois l’œuvre de simples ouvriers). C’est peut-être parce que cette tradition a été surtout politique, peu préoccupée de théorie économique, et aussi parce que, sous l’influence d’un parti communiste puissant, la gauche radicale a été longtemps fascinée par le modèle soviétique, avant de le jeter par dessus bord[2]. Quoiqu’il en soit, les références françaises sont pratiquement absentes dans l’imposante littérature sur les modèles de socialisme, et la grande ébullition politique et intellectuelle faisant suite au Mai 68 français n’a accouché en la matière que de souris.

En fait on a beaucoup discuté dans les pays continentaux de l’Ouest européen du meilleur modèle social de capitalisme, mais c’est surtout dans les pays du bloc soviétique et dans les pays anglo-saxons que l’on a vu fleurir les modèles de socialisme à proprement parler. Dans les premiers, après les débats des années 20,  et une fois le “ système soviétique ” mis en place, la question était essentiellement de le “ réformer ” pour le rendre plus efficient, au fur et à mesure que les signes de blocage devenaient plus manifestes. Tout effort pour le changer radicalement était considéré comme hérétique – c’est ainsi que le système yougoslave fut voué aux gémonies jusqu’à la perestroïka. Aujourd’hui les recherches semblent au point mort en Russie et dans l’Est européen, sous l’effet du traumatisme politique. Dans les pays anglo-saxons l’objectif était tout autre : il fallait innover, trouver un système qui combinât efficience, justice et démocratie. Si les auteurs américains ont été les plus productifs et les plus inventifs, c’est peut-être parce que le pragmatisme propre à leur culture, leur souci de s’appuyer sur des études empiriques et l’influence de la philosophie analytique, qui obligeait à ne pas se payer de mots, ont poussé dans la voie du réalisme. C’est peut-être aussi parce que le système universitaire états-unien ouvrait, en dépit ou à cause de son caractère concurrentiel, plus d’espaces pour des recherches d’une certaine qualité technique, et parce qu’une vieille tradition du débat académique restait vivace. On peut également trouver d’autres raisons, notamment le fait que c’est au cœur de la plus grande métropole capitaliste que les ressorts du capitalisme étaient les plus visibles et ses maux les plus sensibles. La vitalité des recherches britanniques s’explique sans doute par des raisons du même ordre, mais aussi parce que les échanges y ont été soutenus avec les collègues américains.

Aujourd’hui un rapprochement encore timide s’exerce entre les chercheurs occidentaux et les chercheurs des pays encore socialistes (Chine, Vietnam, Cuba essentiellement). On constate un intérêt réciproque, et un petit courant d’échanges. Mais il se pourrait bien que la crise des systèmes de type socio-démocrate européens, sous les coups de boutoir du “ modèle anglo-saxon ” de capitalisme, réveille dans les pays du Vieux Continent des interrogations sur le socialisme hier encore considérées comme hors de propos…

Nous commencerons par un bref survol chronologique des modélisations jusqu’aux années 70, pour donner ensuite une idée des problèmes posés et des types de réponses que les modèles contemporains, dans leur différentes “ familles ”, ont essayé de leur apporter.

 

La NEP, modèle ou compromis ?

 

La Nouvelle Politique Economique, décrétée en Mars 1921 pour surmonter le désastre économique et les résistances issues du “ communisme de guerre ”, dessine un ensemble d’institutions qui anticipe le “ socialisme réalisable ” que l’économiste Alec Nove préconisera 60 ans plus tard[3] et le socialisme de marché tel qu’il existe aujourd’hui en Chine ou au Vietnam. Les réquisitions dans les campagnes sont remplacées par un impôt en nature. Les entreprises industrielles, bancaires et commerciales, qui ont été toutes étatisées, retrouvent légalement une autonomie de gestion. Le marché est rétabli tant pour les biens de production que pour les biens de consommation. Les coopératives de production sont encouragées. Mais ce n’est pas tout : la petite entreprise privée est autorisée (à condition d’employer moins de 20 personnes), ainsi que l’attribution de baux à des capitalistes nationaux et de concessions à des capitalistes étrangers[4]. On a donc des formes multiples de propriété. S’agissant des contrats passés par l’Etat avec des capitalistes, Lénine considère qu’ils relèvent d’un capitalisme d’Etat : un capitalisme, parce qu’ils laissent place au profit privé, mais un capitalisme d’Etat, parce que l’Etat ouvrier leur confère un caractère “ aux trois quarts ” socialiste dans la mesure où il contrôle le processus et l’articule à un plan, qui ne joue cependant qu’un rôle subordonné. La question posée par la NEP est de savoir s’il ne s’agit que d’un “ recul stratégique ” et d’une courte “ transition ” imposée par les circonstances.

A vrai dire la plupart des théoriciens bolcheviks, dont les grands dirigeants politiques, sont persuadés que cette transition doit mener à une forme d’économie totalement différente du capitalisme, qui sera “ organisée selon un plan conscient ” et d’où la loi de la valeur aura disparu. Une économie, qui, étant commandée et administrée, pour employer des termes qui seront utilisés plus tard par les analystes du système soviétique, sera délivrée des maux de l’économie capitaliste et du fétichisme des rapports marchands. La NEP n’est donc pas un “ modèle de socialisme ”, qui aurait une stabilité et une dynamique propre pour une longue période historique[5]. Mais ils voient cette transition différemment. Pour un Préobrajenski elle correspond à une période de conflit entre deux régulateurs, la loi de la valeur et le principe de planification, le second devant s’imposer à la première de manière à réaliser une “ accumulation primitive socialiste ” (un prélèvement sur l’agriculture, ou encore un échange inégal, destiné à financer l’industrie lourde entièrement étatisée). C’est Boukharine et son école qui voient plutôt une combinaison entre le plan et le marché, devant respecter des équilibres, une combinaison qui annonce l’idée d’une planification incitative plus que directive. Certes pour eux, comme pour Préobrajenski, le problème vient de ce que l’économie ne peut pas être encore entièrement étatisée, et que de ce fait les deux secteurs, celui de l’économie d’Etat et celui de l’économie privée, sous ses formes diverses, doivent communiquer par le marché. Mais ils pensent que l’on peut orienter le marché. Car le secteur d’Etat occupe “ les positions dominantes ” dans l’industrie, et joue ainsi un “ rôle dirigeant ”[6] : exactement ce que disent aujourd’hui les dirigeants chinois. En s’appuyant sur lui, l’Etat peut “ influencer ” le marché de diverses manières : en fixant le prix de ses produits, ce qui a des effets sur toutes les autres branches de l’économie, en jouant sur ses réserves pour modifier les conditions de l’offre, en exerçant un contrôle des prix sur le secteur privé etc. Ainsi l’Etat soviétique “ exerce son influence sur le jeu spontané des rapports économiques du marché en mettant à profit les lois même du marché et en les contraignant à jouer conformément à ses intentions ” (souligné par les auteurs)[7].

On ne peut toutefois parler, avec cette dernière école (qualifiée alors de “ droitière ”), de modèle de socialisme de marché, ou bien il faut parler d’un modèle foncièrement bâtard : le secteur d’Etat, lui, est administré. Sans doute existe-t-il entre les établissements d’Etat (par exemple ceux qui construisent des locomotives et ceux qui sont chargés du transport par voie ferrée) des échanges en termes de prix, mais il ne s’agit là que d’une “ enveloppe ” résultant de ce qu’ils sont tributaires d’autres marchandises. Et les auteurs ne voient pas l’intérêt de la grande autonomie conférée aux entreprises (autonomie financière, indépendance de gestion, choix des fournisseurs et des clients, poursuite d’une rentabilité, financement par le crédit), qui sera rapidement restreinte à la fois par des concentrations imposées sous forme de “ trusts ” et par des restrictions de la liberté de commerce. Il y a pourtant tout lieu de penser que c’est cette autonomie qui a favorisé un redémarrage économique, bien plus que les affermages et concessions, qui n’ont joué qu’un rôle mineur[8].

 

Le modèle de planification intégrale

 

On ne trouve donc pas, même chez les dirigeants bolcheviks de la NEP les plus favorables à l’utilisation des rapports marchands, de véritable théorie d’un socialisme de marché[9]. Le modèle qu’ils ont tous en vue, c’est un modèle de planification directive et un modèle où la loi de la valeur sera remplacée par une “ loi de la dépense de travail ”. Le passage brutal à l’étatisation complète, ou du moins à la collectivisation (les Kolkhozes relèvent non de la propriété d’Etat, mais de la propriété collective), à la planification impérative et aux transferts administratifs entre les unités de production (souvent constituées en monopoles), passage lié moins aux inquiétudes suscitées par un développement capitaliste resté modeste (les koulaks ne représentaient que 5% des familles) qu’aux résistances à la commercialisation de paysans soucieux de relever d’abord leur niveau de consommation, passage lié aussi aux luttes de pouvoir au sein de l’appareil, ne correspond donc pas à un changement radical de cours. Les raisons invoquées pour justifier l’étape de la NEP ont été surtout la faible socialisation des forces productives et l’isolement de l’URSS, la révolution mondiale n’étant pas au rendez-vous (thématique développée surtout par les trotskystes).

Quant à l’objectif à atteindre, les choses n’étaient pas parfaitement claires. Fallait-il fonder le calcul économique sur les valeurs d’usage (contrairement à ce que Marx avait clairement dit) ? Fallait-il le fonder sur un calcul en termes de dépenses de travail (ce que Marx préconisait sans aucun doute, pour en finir avec les rapports marchands), ce qui n’aurait pas forcément exclu l’existence d’échanges en valeurs-travail, mais aurait entraîné la suppression de la monnaie et le remplacement des salaires par la distribution de “ bons de travail ”[10] ? Ou bien fallait-il fixer des “ prix ” en termes d’exigences politiques, censées refléter les besoins de la société ? C’est la dernière voie, on le sait, qui fut suivie : l’Etat prolétarien a décidé de tout : de la hiérarchie des besoins, de la hiérarchie des salaires, de l’affectation des ressources, des priorités (dont la fameuse priorité en faveur de l’industrie lourde), et finalement des prix, qui sont devenus pour la plupart totalement administrés (fixés par le Plan d’Etat). Et comme cette planification impérative ne pouvait fonctionner qu’à l’aide de mesures physiques (les “ balances matières ” ), transcrites dans un système de prix ne jouant pas de rôle actif, mais seulement un rôle de comptabilisation, on a eu une économie très politique articulée autour de ces mesures. Seule la consommation, dans la mesure où elle n’était plus un système de rationnement, comportait, du côté de la demande, quelque chose d’un rapport marchand.

La conception sous-jacente à ce modèle, qui s’est concrétisé sous la forme de ce qu’on a appelé le système soviétique, est une conception organiciste : toutes les unités de production (on ne peut plus vraiment parler d’entreprises) devaient fonctionner comme les rouages d’une vaste machinerie. Les travailleurs devaient être motivés non plus par quelque intérêt personnel, mais par un haut niveau de “ conscience socialiste ”. L’économie pourrait être commandée comme une seule entreprise, comme une sorte de cartel géant, ce qui devait mettre fin à l’opacité et aux secousses du marché.

Ce modèle de planification intégrale aura, nous le verrons, une descendance aujourd’hui sous la forme des modèles de planification démocratique.

 

Le modèle “ occidental ” de planification concurrentielle

 

Pendant les années 30 on voit se développer un tout autre modèle, mais hors de l’Union soviétique, où tout débat, du moins public, a été étouffé par Staline, s’érigeant en seul maître à penser. Il ne s’agit plus de concevoir un socialisme qui utilise transitoirement certains rapports marchands, mais un socialisme de marché, au sens plein du terme, qui mette en œuvre la plupart des rapports marchands (ceux du marché de marchandises, mais aussi du marché du travail et du capital), en faisant jouer au plan le rôle du maître d’œuvre (à la place du fictif commissaire priseur walrassien) : d’où l’expression, en apparence paradoxale, que j’utilise ici de “planification concurrentielle ”. Ce modèle est connu comme étant le modèle “ Lange-Lerner ”, du nom de ses principaux contributeurs.

Sur le plan de la théorie économique, ces auteurs prennent leurs distances par rapport à Marx. Ils soulignent en particulier le rôle joué par le capital-argent (si celui-ci n’était pas rare, dit Lange, la théorie marxienne de la valeur-travail serait alors suffisante[11]). Ils se réfèrent plutôt à la théorie néo-classique, cherchant comme elle à résoudre le problème d’une allocation optimale des ressources. Or le plan pourrait la réaliser mieux que le marché, en fixant les prix d’équilibre par tâtonnement, en lieu et place des ajustements par le marché, qui seraient beaucoup plus lents. Si le Bureau central de planification procède par une méthode d’essais et d’erreurs, il n’a pas à effectuer le calcul de millions d’équations simultanées. Il  annonce des prix, les entreprises (publiques et concurrentielles) y réagissent en l’informant de leurs offres, de leurs demandes et de celles qui leur sont adressées, et le Bureau les ajuste de manière à réaliser l’équilibre ex ante (chaque entreprise a fait son calcul en minimisant le coût unitaire des produits et en fixant le volume de sa production de manière à égaliser le prix et le coût marginal, ce qui revient, conformément à la théorie néo-classique, à maximiser le profit). Le plan fait mieux que le marché parce qu’il agit plus vite et parce qu’il dispose de toutes les informations à la fois.

S’agit-il seulement de remplacer les fonctions du marché ? Le plan a aussi d’autres fonctions : il fixe directement le taux d’accumulation à long terme[12] (une décision qui ne dépend donc plus du choix d’épargne des ménages), puis il répartit le capital entre secteurs et entreprises par l’intermédiaire de taux d’intérêt fixés de façon à équilibrer l’offre et la demande de capital, et il détermine aussi en partie la répartition des revenus (c’est ainsi qu’une part des profits est distribuée aux travailleurs), pour la rendre à la fois plus juste et plus rationnelle.

Ce modèle a suscité des critiques de Hayek sur lesquelles nous reviendrons (oubli que le marché est un processus non seulement d’information, mais aussi de découverte et d’apprentissage pour les entreprises, défauts de contrôle, de stimulation et d’esprit entrepreneurial). On pourrait imiter le marché, mais non se substituer à lui. Les économistes marxistes[13] ont émis des critiques de style opposé, concernant surtout les décisions d’investissement : n’y avait-il pas une contradiction entre la fixation directe du taux d’accumulation et la remise aux entreprises de ces décisions ? N’était-il pas plus efficace de les prendre centralement ?

Le modèle “ Lange-Werner ” était très théorique, en particulier s’agissant de la simulation du plan par le marché (le tâtonnement, notait Hayek, serait interminable en raison des changements qui interviennent constamment dans l’économie)[14]. Il aura cependant une descendance, comme nous le verrons, dans les modèles de socialisme de marché, proposés beaucoup plus tard, qui utiliseront aussi l’appareil théorique néo-classique et préconiseront, à des fins d’allocation efficiente, un marché du capital, notamment sous la forme d’un marché d’actions. Dans les faits la question se pose aujourd’hui à propos de la réforme chinoise, réforme complexe, mais dont une des directions possibles pourrait être celle d’un socialisme d’Etat lointain parent du modèle langien de planification concurrentielle.

 

Le modèle décentralisé

 

Au tournant des années 60, alors que le 20° Congrès du Parti communiste de l’URSS a ouvert les vannes de la critique du stalinisme et rouvert ainsi le champ de la discussion, un grand nombre d’économistes remettent en cause le modèle centraliste d’économie administrée, et se mettent à élaborer un autre modèle, que l’économiste polonais Wlodzimierz Bruz propose d’appeler “ décentralisé ”. L’ouvrage qu’il publie en 1960[15] est sans doute le plus représentatif de cet aggiornamento théorique, présenté par l’auteur lui-même comme la recherche d’un nouveau “ modèle ”, dans le même sens que celui que nous utilisons ici. Quels sont ses caractéristiques principales ?

Il s’agit cette fois d’une véritable combinaison du plan et du marché. Le plan garde toute son importance au niveau des grands choix collectifs (proportions entre accumulation et consommation et entre consommation individuelle et consommation collective, orientation des investissements par branches et au niveau géographique, structure de l’emploi et productivité du travail, volume et structure des échanges avec l’étranger). Mais il n’agit de manière directe que dans la mesure où il répartit un fonds national d’investissement. Sinon il agit de manière indirecte, à l’aide de ces leviers économiques que sont la politique des prix et des salaires, de l’impôt et du crédit, des tarifs douaniers et des devises. Le marché est rétabli pour tous les biens de production et pour le travail, mais c’est un marché réglementé du fait de ces actions et orientations données par le plan. Il n’y a pas de marché du capital, et en particulier pas de circulation du capital entre les entreprises et entre les branches, même pas de marché du crédit à proprement parler, puisque qu’il est lui aussi réglementé. Les prix jouent à nouveau un rôle actif, mais ils sont contrôlés, au moins dans les cas où il y a des monopoles et où les préférences globales l’exigent (ce qui se fait, dans ce dernier cas, par la politique fiscale). Ainsi peut-on dire que l’on se sert de certains mécanismes de marché, mais que ce n’est plus la “ loi de la valeur ” qui commande le fonctionnement de l’économie : on peut obtenir de toutes autres proportions que celles qui résulteraient des forces spontanées du marché.

L’autre volet de ce modèle, qui en est la conséquence logique, est que les entreprises retrouvent une grande autonomie de gestion : elles prennent toutes les décisions qui ne sont pas directement dictées par le plan (la plupart des indices cessent d’être obligatoires), elles sont gérées selon le principe de la rentabilité, elles gardent une partie de leurs profits pour l’intéressement de leurs membres et pour leur autofinancement, versant l’autre au fonds central d’investissement. Cette grande autonomie rend possible une large participation des travailleurs à la gestion.

Quel sera le destin de ce modèle, qui connaît à l’époque bien des variantes, mais dont ce sont là les grandes lignes ?

Les projets de réforme qui furent mis en oeuvre en Union Soviétique vers le milieu des années 60 se limitèrent à des aménagements du système existant, destinés à rendre une certaine autonomie aux entreprises et à les sortir de leurs conflits paralysants avec une administration toute puissante. Le courant représenté par l’économiste Liberman avait préconisé une réduction du nombre d’indices imposés à celles-ci pour les ramener à deux : un indice de la valeur de la production vendue (et non plus de la production tout court) et un indice de rentabilité. La réforme de l’entreprise qui sera adoptée en 1965 n’ira pas aussi loin : elle ajoutera à ces deux indices six autres indices, ne laissant aux entreprises que la détermination de leur détail. L’objectif était de pousser l’entreprise à adopter un plan “ tendu ”, au lieu de se garder toutes sortes de marges de manœuvre, de l’inciter à faire des bénéfices et de motiver leurs membres en leur en laissant une part sous forme d’un “ fonds de stimulation ”. La réforme fut un échec d’abord pour des raisons politiques et sociales : le droit n’a pas suivi, et l’administration s’est empressée de récupérer dans les faits les pouvoirs perdus, quand elle n’a pas tout simplement saboté la réforme. Mais elle fut un échec pour des raisons plus profondes : que pouvait signifier la production vendue alors que les fournisseurs, les clients, les prix, restaient fixés administrativement, que le système de “ bons ” et de “ transferts ” était conservé ? Que pouvait signifier la rentabilité, quand le capital n’était pratiquement pas rémunéré (en dehors d’un intérêt très bas) ? Que pouvait signifier le fonds de stimulation alors que l’essentiel des bénéfices restait prélevé par l’Etat ? L’autonomie est ainsi restée largement contrainte et la rémunération des travailleurs indépendante des résultats.

C’est dans d’autres pays du bloc soviétique que, malgré le coup d’arrêt donné à des réformes audacieuses par la répression sanglante, en 1968, du nouveau cours politique en Tchécoslovaquie, le modèle décentralisé connut une certaine réalisation, et surtout en Hongrie, avec la mise en place, longuement préparée, du “ nouveau mécanisme économique ”. En Union soviétique il faudra attendre la perestroïka pour que le modèle soit largement repris par des conseillers de Gorbatchev. Je n’ai pas la place pour examiner les raisons du succès partiel et de l’échec final de ces réformes qui se voulaient de grande ampleur[16]. Disons, en deux mots, que le modèle ou bien a été introduit de façon incohérente (ce fut le cas en Union soviétique), ou bien n’a pas été mis en œuvre avec assez de détermination, ou encore a fait surgir des difficultés imprévues (ce fut le cas en Hongrie, où les “ marchandages ” avec l’administration économique et la “ concurrence administrative ” ont continué sous des formes nouvelles). En fait l’histoire a montré que, indépendamment des conditions sociales et politiques, qui ont pesé d’un grand poids, il était encore trop centraliste. L’histoire des réformes en Chine, pourtant conduites de façon plus cohérente et beaucoup mieux maîtrisée, le confirmera.

Mais on peut dire aussi que le modèle décentralisé fut l’annonciateur de la grande famille des modèles théoriques autogestionnaires, lesquels iront, comme nous le verrons, beaucoup plus loin dans la décentralisation et mettront en œuvre un principe de maximisation beaucoup plus radical : celui non de la maximisation du revenu du capital (d’Etat), mais de la maximisation des revenus du travail.

A cet égard on pourrait invoquer un quatrième modèle, précisément le modèle autogestionnaire, d’autant plus qu’il aurait un référent bien concret, le système yougoslave. Si je ne le fais pas, c’est que les auteurs les plus importants qui ont inspiré ou critiqué ce système (je pense notamment à Milovan Djilas et à Edvard Kardelj) n’ont pas produit, me semble-t-il, de véritable modèle, au sens retenu ici. La Yougoslavie fut sans aucun doute un modèle (au premier sens du terme) tout à fait passionnant, et qui a donné lieu à d’excellentes études, mais les modèles théoriques autogestionnaires se sont développées plutôt vers la fin de l’expérience elle-même et après son arrêt définitif. Il en sera donc question plus loin.

Avant de poursuivre, il nous faut faire le point sur les problèmes laissés pendants par le modèle centralisé et, dans une moindre mesure, par les deux autres modèles. C’est la résolution de ces problèmes qui va sous-tendre la recherche théorique de “ nouveaux modèles de socialisme ”.

 

Des problèmes d’efficience non résolus         

 

Je commencerai pas exposer ces problèmes d’efficience, qui ont un caractère général. Mais l’efficience n’a d’intérêt qu’au regard des finalités du socialisme. Je donnerai plus loin un aperçu des interrogations à leur sujet.

Le premier problème mal résolu était celui de l’efficience allocative en ce qui concerne les biens de consommation, mais aussi les biens de production. Si un marché véritablement concurrentiel (ce qui n’est jamais le cas en économie capitaliste) peut en principe la résoudre pour les biens courants, l’efficience allocative des investissements est une autre affaire, car il s’agit de les sélectionner en fonction d’un futur toujours incertain (la prise en compte de l’incertitude est le point fort du keynésianisme par rapport au marxisme). La sélection se fait, en économie capitaliste, selon le critère de la maximisation du taux de profit (actuel et à venir) - et aujourd’hui selon la maximisation de la valeur actionnariale, telle qu’elle est estimée par les acteurs du marché financier. Or la planification intégrale a échoué, du moins pour les investissements de “ modernisation ”, parce qu’elle ne pouvait ni prendre toutes les décisions, devant de fait en laisser une partie aux entreprises, ni obtenir les bonnes informations, les entreprises n’ayant pas intérêt à les fournir, ni prévoir le futur (notamment les changements des goûts et des techniques). La planification “ concurrentielle ”, de son côté, en laissant les entreprises prendre entièrement leurs décisions (sauf en matière de prix), n’était pas en mesure de les éclairer sur l’avenir en jouant, au-delà d’un rôle de commissaire priseur, un rôle de coordination, faute, contrairement à ce que pensait Lange, d’une information suffisamment poussée. Quant au modèle décentralisé, il butait sur la difficulté des rapports entre l’administration économique et les entreprises, rapports à la fois de connivence et de conflit, voire de collusion-corruption autour de l’affectation directe d’une part du fonds d’investissement ou de l’utilisation des leviers économiques (taux d’intérêt, subventions, fiscalité, contrôle des prix etc.). C’est ici que la propriété d’Etat représentait un obstacle, dans la mesure où l’Etat jouait une multitude de rôles : celui d’un propriétaire soucieux de la rentabilité des fonds investis, mais aussi celui d’un régulateur des rapports sociaux, soucieux de ménager des intérêts divers, et peu disposé notamment à des restructurations, alors que l’actionnaire capitaliste n’a pas de tels soucis. D’où l’idée qu’il fallait confier la sélection des investissements des entreprises à d’autres instances  publiques qu’à celle d’une administration économique, voire promouvoir d’autres formes de propriété sociale que celle de la propriété d’Etat. Chaque modèle proposera ici sa solution.

Le deuxième problème mal résolu était celui de la motivation des agents, de “ l’efficience motivationnelle ”. Il se posait à deux niveaux. D’abord à celui des dirigeants d’entreprise :  comment faire en sorte que les dirigeants veillent à la fois à l’intérêt de leur mandant (en l’occurrence, s’agissant d’entreprises publiques, celui de l’Etat) et à celui des membres de l’entreprise, au lieu de poursuivre leur propre intérêt (problème que la théorie de “ l’agence ” pensait résolu par la surveillance exercée par le “ gouvernement d’entreprise ” exercé par les actionnaires – et ceci bien à tort, comme l’histoire récente du capitalisme actionnarial l’a montré) ? Ensuite au niveau de la collectivité de travail dans son ensemble : comment remobiliser les travailleurs ? En répliquant les méthodes capitalistes du type bâton/carotte, ou autrement ? Le modèle de planification intégrale avait échoué, parce que, le plan étant finalement imposé de l’extérieur et ne pouvant de ce fait être intériorisé par les travailleurs, seule restait la première méthode, et qu’elle était moins opérante dans un système qui était censé représenter ces derniers que dans le système capitaliste. Le modèle de planification concurrentielle n’avait pas de solution de rechange à proposer, puisqu’il présupposait que les managers seraient des fonctionnaires loyaux appliquant strictement les règles générales qui leur étaient imposées et que la distribution des dividendes sociaux serait faite par l’Etat, après prélèvement des bénéfices. Le modèle décentralisé allait plus loin : il préconisait qu’une large partie des profits revienne directement aux travailleurs des entreprises et pointait en direction d’une direction élue. Mais il n’allait peut-être pas assez loin pour que les travailleurs se sentent responsables et impliqués dans leur travail (“ intéressés ”, au sens où ils verraient “ le bout de leurs actes ”) et en recueillent suffisamment le fruit.

Le troisième problème mal résolu était celui de ce qu’on pourrait appeler l’efficience dynamique. On peut le décomposer en deux aspects distincts.

Le premier aspect réside dans la nature du processus d’information : il ne s’agit pas seulement de montrer qu’il y a des “ asymétries d’information ”, comme ce sera le leitmotive de la “ révolution informationnelle ” en économie (ceux qui détiennent plus d’information ont intérêt à la garder pour eux ou à la monnayer, où l’on retrouve le problème motivationnel), mais encore de souligner, après Hayek, que l’information a le plus souvent un caractère tacite, qui ne se révèle aux agents qu’à travers des processus d’apprentissage et de découverte. Le modèle de planification intégrale et le modèle de planification concurrentielle ignorent tout bonnement le problème, le modèle décentralisé n’y fait qu’allusion.

Le second aspect du problème est celui de l’esprit d’entreprise et de la recherche d’innovations. C’est sans doute le principal argument en faveur de la propriété privée et du capitalisme. Pourquoi monte-t-on une entreprise, pourquoi cherche-t-on à créer de nouveaux produits ou à améliorer les anciens (même si on le fait faire par d’autres, par exemple par des services de recherche-développement) ? Sans doute parce qu’on cherche à s’enrichir, mais aussi parce que le processus créatif est source d’un plaisir particulier, un plaisir plus durement conquis quand il se conjugue avec la responsabilité économique (à la différence de l’activité “ gratuite ” du bricoleur, par exemple, ou de celle du pur chercheur scientifique). Le modèle de planification intégrale n’apporte aucune réponse à ce problème, parce que les entreprises n’ont pas intérêt à prendre des risques et aussi parce que les novations dérangent les calculs et les routines de l’administration. Le modèle de planification concurrentielle ignore le problème : les managers y sont des sortes d’ingénieurs sociaux, axés sur la rentabilité immédiate. Le modèle décentralisé ne lui attache pas assez d’importance.

 

Retour sur les buts du socialisme

 

Ce bref retour sur les buts du socialisme s’impose pour signifier que l’efficience n’est pas un but en soi, qu’elle n’a de sens que relativement aux objectifs du socialisme. Ceux-ci paraissaient clairement définis par les classiques du marxisme : l’égalité dans la répartition (“ à chacun selon son travail ”), la maîtrise du développement (“ un plan concerté ”), une économie rationnelle (à la fois efficace et transparente, délivrée des fétichismes), un développement de l’individu intégral (grâce au dépérissement de la division du travail), la résorption de l’Etat (ou encore : de la spécialisation dans les fonctions administratives). Or il est apparu que ces buts étaient soit largement utopiques, soit plus ou moins contradictoires entre eux. Il se pourrait même que le socialisme se soit fourvoyé en poursuivant la disparition de contradictions indépassables, et que sa véritable finalité soit bien plutôt de rendre leur mouvement dialectique positif, au lieu que l’un des pôles en vienne à détruire l’autre[17]. Quoiqu’il en soit, chaque modèle de socialisme est conduit à proposer sa propre échelle de priorités parmi les valeurs du socialisme. Un mouvement général s’est pourtant fait jour : la démocratie était la pierre angulaire, ce qui permettait à la fois de promouvoir ces valeurs et de gagner en efficience. Mais quelle démocratie ?

Nous ne parlerons pas ici des problèmes politiques. Il faut cependant dire qu’ils sont intimement liés aux problèmes économiques. Pendant longtemps la gauche marxiste a cru que tous les travers du système soviétique (le plus proche du modèle centralisé) disparaîtraient avec la démocratisation politique, soit sous une forme proche des démocraties occidentales, soit sous une forme spécifique (en particulier celle, illustrée par la révolution chinoise, d’une meilleure liaison du Parti avec “ les masses ”, voire d’une irruption de celles-ci dans le processus politique). On ne voyait pas que la planification “ intégrale ” entraînait nécessairement l’hypertrophie du pouvoir de la bureaucratie et, finalement, la toute puissance d’un parti-Etat. Inversement un modèle qui ferait une place trop grande aux forces du marché au détriment des choix collectifs ne peut qu’aboutir à une démocratie vidée de sa substance. La question posée aujourd’hui, de manière plus ou moins explicite, par les nouveaux modèles de socialisme, c’est de trouver une démocratie plus vivante, plus réelle, et forcément assez différente des démocraties libérales (impliquant notamment un autre équilibre des pouvoirs). Mais la démocratie politique ne peut progresser qu’à deux conditions : 1° que soit clairement défini ce qui relève des choix collectifs et ce qui relève des choix individuels. La divergence sera profonde à cet égard entre les modèles, et 2° qu’elle repose sur une démocratie économique et sociale. Ici encore il y aura tout un éventail de positions, entre la simple participation aux décisions et l’autogestion.

Il me reste à donner un aperçu des modèles contemporains, forcément très rapide (il faudrait au moins deux ou trois pages pour exposer l’essentiel de chaque modèle sans le dénaturer) et selon un classement quelque peu arbitraire (car la gamme est diverse, et plusieurs modèles pourraient être considérés comme mixtes)[18].

 

Les modèles de planification démocratique intégrale

 

Les auteurs de ce courant se proposent de rejeter le marché et de revenir à un système de planification intégrale, mais avec une double différence avec le modèle bureaucratique : c’est la démocratie économique qui décidera (de manière plus ou moins détaillée selon les modèles) de l’allocation des biens de consommation, des biens de production et du  travail, de façon à réaliser les équilibres adéquats,  et elle le fera à travers un calcul en unités physiques et en heures de travail, ou en coûts d’opportunité.

Ernest Mandel[19] a ainsi soutenu que, une fois les grandes proportions de l’économie décidées démocratiquement au niveau central, les biens de consommation pourraient être choisis et leur quantité déterminée par des conseils de consommateurs (décidant par exemple des modèles de chaussures) et par des conseils de producteurs (évaluant leurs coûts en travail), les uns et les autres confrontant, sans passage préalable par la monnaie et l’échange, leurs demandes et leurs offres, si bien que la production effective ne dépendrait plus de l’achat et de la vente (au reste tous les biens de base seraient distribués gratuitement). Le schéma  permettrait de résoudre d’un coup tous les problèmes d’efficience. Il n’est, hélas, pas convaincant, car d’une part cette procédure démocratique serait d’une extrême lourdeur et représentait un coût social exorbitant, sans compter les conflits d’intérêts qu’elle pourrait engendrer, et d’autre part elle ne remplacerait pas bien le marché (c’est le plus souvent en faisant que l’on découvre des biens ou des possibilités productives, et non a priori ; les demandes minoritaires ne seraient jamais satisfaites).

Albert et Hahnel[20] ont proposé une procédure semblable à celle imaginée par Lange : un Bureau de Facilitation de l’Itération annoncerait des prix (des coûts d’opportunité) pour toutes les biens, ressources et types de travail, mais cette fois ce sont non des managers et des clients, mais des conseils de consommateurs et des conseils de travailleurs qui feraient leurs offres et leurs demandes, les révisant jusqu’à ce qu’elles soient acceptées par tous les partenaires et que le plan puisse ainsi les fixer avant production. Le but de cette démocratie participative est de mettre en évidence tous les aspects des biens que le marché dissimule (leurs effets externes, par exemple sur l’environnement ; les conditions sociales dans lesquelles ils ont été produits). Enfin la distribution se ferait en nature (droits à un panier de biens). Le projet répond bien au problème de l’efficience dynamique (en démocratisant le marché, en le socialisant, on accroît ses fonctions de coordination et de révélation), mais il se heurte à l’objection de la lourdeur et du coût du processus. En outre son efficience motivationnelle est douteuse, faute de concurrence et de liberté dans la formation des prix (ceux-ci sont fixés par le plan).

Enfin Cockshott et Cottrell[21] proposent un modèle d’économie “ à la Marx ”, c’est-à-dire reposant à la fois sur des valeurs-travail et sur la distribution de “ bons de travail ”. Le plan détermine les valeurs-travail des produits par ordinateur : les auteurs assurent que les gros ordinateurs actuels, capables d’effectuer 10 puissance 12 multiplications par seconde, permettent de calculer une liste de valeurs-travail quotidiennement et de préparer un plan prospectif chaque semaine. Des prix continuent à être utilisés par le plan (ainsi qu’un calcul de l’état des stocks), mais comme indicateurs des rapports offre/demande dans le court terme, permettant d’ajuster les valeurs-travail à plus long terme pour réaliser l’équilibre. C’est tout ce qu’il reste du tâtonnement langien. La décision démocratique n’intervient ici que pour les grandes allocations (accumulation, consommation personnelle, consommation collective), par exemple sous la forme d’un vote direct sur l’ampleur des dépenses de santé, ou sous la forme d’un choix entre des variantes pré-équilibrées du plan.

Le modèle est séduisant, mais il ne dit pas grand chose sur ce qui se passe dans les entreprises (tout comme le modèle néo-classique originel, pour lequel elle est une “ boite noire ”). Il prévoit un système de surveillance, de récompenses et de sanctions pour assurer qu’elles se conforment au plan. Ici encore l’efficience motivationnelle est problématique : les travailleurs ne peuvent mesurer le résultat de leurs efforts en jouant sur les coûts et les prix. L’efficience dynamique est négligée. Quant à l’efficience allocative, elle serait obtenue par l’application d’un principe de minimisation des coûts en travail. Mais celle-ci suppose des travailleurs parfaitement consciencieux, en l’absence d’un mécanisme de crédit avec intérêt, qui contraint à économiser les ressources et à choisir les investissements les plus efficaces et les moins coûteux. Or, si l’on réintroduit l’intérêt, c’est tout le système des valeurs-travail qui s’écroule, puisqu’il suppose que le capital argent ne soit pas rémunéré. Ce système n’est pas théoriquement impossible, mais il semble, de ce fait, pour longtemps hors de portée.

 

Les modèles fondés sur la rentabilité financière et la distribution égalitaire des profits

 

Les modèles précédents sont en fait profondément différents du modèle langien, car ils n’utilisent le marché que comme une procédure d’aide à la planification, alors que celui-ci simulait un marché concurrentiel, où chaque entreprise est gérée de manière à maximiser le taux de profit. Les modèles de socialisme de marché dont nous allons parler maintenant abandonnent la planification directe des prix et acceptent intégralement le marché concurrentiel. S’ils se réclament du socialisme, c’est sur trois points : 1° la forme privilégiée de la propriété ou bien reste la propriété d’Etat ou bien devient une propriété sociale (une propriété directe des citoyens) ; 2° l’objectif socialiste de l’égalité est atteint à travers une distribution relativement égalitaire des profits (où l’on retrouve le “ dividende ” social de Lange) ; une certaine planification incitative est nécessaire en ce qui concerne les investissements à long terme et pour la maîtrise des externalités.

Il n’est pas possible d’entrer dans le détail de ces modèles, d’autant plus que certains sont mixtes. On se contentera de donner une idée très sommaire des deux modèles qui ont fait référence dans le débat.

Pranab Bardhan[22] a proposé que les entreprises d’Etat soient constituées en sociétés par actions, chacune pouvant acquérir des actions d’une autre au sein d’un groupe lui-même lié à une banque, qui monte pour elles des consortiums de crédit. Chaque entreprise retire des dividendes des actions qu’elle possède et les distribue à ses travailleurs. Les profits de la banque reviennent en grande partie au gouvernement central, pour y alimenter la fourniture de biens publics, tels que l’éducation et la santé. Pourquoi cette structure institutionnelle, inspirée du capitalisme nippon ? Pour résoudre le problème de l’efficience motivationnelle, en assurant la surveillance des managers par des actionnaires publics, mais différents de l’Etat (les autres entreprises et la banque, dont des représentants siègent au conseil d’administration de l’entreprise), et celui de l’efficience allocative, par les biais du marché du crédit et de la maximisation de la rentabilité financière.

John Roemer[23] a proposé un autre système de propriété : tous les citoyens reçoivent des bons ou coupons, qu’ils convertissent ensuite en parts de fonds mutuels, lesquels achètent ou vendent des actions des entreprises (publiques) de leur choix, sur un marché financier qui fonctionne en coupons. Les actions ne servent pas à financer les entreprises – tout leur financement vient soit de l’autofinancement soit du crédit bancaire – mais à conférer à leurs détenteurs un droit sur les dividendes. Ce système diffère de la propriété capitaliste en ce que chaque citoyen possède le même nombre de bons et qu’il ne peut les vendre contre de la monnaie, ni les transmettre par héritage. Il peut en revanche échanger des parts d’un fonds mutuel, reconverties en coupons, contre des parts d’un autre fonds mutuel, en fonction de la performance de ces fonds, et donc des revenus qu’ils peuvent leur procurer. Ici encore il s’agit de résoudre le problème de l’efficacité motivationnelle (les managers sont surveillés par les fonds d’investissement et le cours des “ actions ” sert de signal aux banques pour l’attribution de crédits) et de l’efficacité allocative (par l’impératif de la rentabilité financière, mesurée par le montant des dividendes et le cours des actions).

Avec ces modèles nous nous trouvons devant un socialisme de marché au sens le plus fort du terme. La planification serait inutile, selon Roemer, si le marché ne comportait pas des externalités  (des “ biens publics ”, tels que les effets diffus de la formation, et des “ maux publics ”, tels que la pollution) et s’il pouvait prévoir des prix futurs. Quand elle est nécessaire, elle prendra la forme d’une planification incitative, agissant par des leviers indirects, tels que les taux d’intérêt ou la fiscalité. Ces modèles se servent également de mécanismes capitalistes pour assurer l’efficience, puisqu’ils recourent à un marché financier, limité dans celui de Bardhan (il ne s’effectue qu’au sein des groupes d’entreprises), généralisé (mais ancré dans une monnaie très spécifique, celle des bons) dans celui de Roemer.

On se demandera d’abord si l’on n’est pas ainsi plus proches d’un “ capitalisme populaire ” que du socialisme (un capitalisme où l’actionnariat salarié n’occuperait plus un strapontin dans le “ gouvernement d’entreprise ”, mais toutes les places, via des médiations qui, du reste, représenteraient, comme dans le capitalisme, une forte ponction sur le revenu national). Si égalisation il y a, elle ne se situe qu’au niveau de la distribution : la répartition des pouvoirs, des fonctions et des tâches, des salaires (dans un marché du travail classique) – les rapports de production au sens strict de Marx - reste inchangée.

Dès lors c’est l’efficience elle-même qui peut être mise en doute. En admettant qu’il y ait une bonne incitation des managers, dûment surveillés par les conseils d’administration ou les fonds mutuels, ce ne sera pas le cas pour les autres salariés, qui restent à l’écart des décisions (les auteurs, qui pensent que l’autogestion est inefficace, n’admettent tout au plus qu’une “ participation ”). Le conflit management/personnel est à peu près inévitable, car ce dernier aura bien du mal à penser qu’il retrouve le fruit de ses efforts dans les dividendes qu’il retire du fonctionnement d’autres entreprises que les leurs ou de bons placés également ailleurs. L’efficience allocative sera par là même minée de l’intérieur, car on a toutes chances de retrouver les technologies sociales du capitalisme, dont l’efficacité est fort réduite. En imitant le capitalisme, on risque fort de ne pas faire mieux que lui. Quant à l’efficacité dynamique, elle restera ce qu’elle est dans le capitalisme, rien de plus, puisque le marché n’y est pas davantage coordonné ou socialisé.

Cela ne veut pas dire que ces modèles soient dénués d’intérêt. Même s’ils ne se sont pas concrétisés, le système des bons (il est vrai mis en œuvre de manière fort différente) n’ayant été qu’une vaste duperie en Russie et dans les pays de l’Est européen, et le modèle “ à la japonaise ” n’ayant pas fait école dans un pays socialiste, ils ne sont cependant pas tout à fait sans rapports avec ce qui se fait par exemple en Chine aujourd’hui, où les autorités ont voulu clarifier et revivifier la propriété étatique en transformant un grand nombre d’entreprises d’Etat en sociétés par actions, ouvertes à des capitaux privés. Mais, si le marché financier venait à y prendre de l’ampleur et si la participation des travailleurs était réduite à la portion congrue, on aurait plus affaire à un capitalisme social qu’au socialisme[24].

 

Les modèles autogestionnaires

 

Ce sont les plus nombreux, et il est encore moins possible de les présenter dans le détail[25]. Je me contenterai d’une sorte de classement, plus ou moins arbitraire.

Le point commun à tous les modèles est qu’ils reposent sur la démocratie d’entreprise et qu’ils ne visent plus (du moins principalement) la rentabilité du capital, mais la maximisation des revenus du travail. D’une certaine manière ils renouent avec la tradition coopérativiste du 19° siècle, et tournent ainsi le dos au socialisme étatique, mais ils peuvent se réclamer du socialisme dans la mesure où la planification démocratique y joue un rôle important et où, en général, ce sont des institutions publiques qui veillent, au moins en partie, à la répartition et à l’efficacité des investissements.

Du point de vue de l’efficience, le point fort des modèles autogestionnaires est l’efficacité motivationnelle : les travailleurs sont mobilisés parce qu’ils travaillent d’abord pour eux, décidant (sous certaines règles générales) de leurs salaires, de leurs conditions de travail, de la durée effective de leur travail, et parce qu’ils voient l’utilité sociale de leur travail, à l’aide des signaux du marché, mais aussi grâce à d’autres procédures. Ce sont eux également qui surveillent les dirigeants qu’ils ont élus - pourvu qu’ils soient dotés d’un certain nombre de capacités pour le faire. Le principe “ un homme, une voix ” est non seulement un facteur de dignité, mais aussi un frein aux comportements rivalitaires et au chacun pour soi (thématisé dans le personnage du free rider des économistes anglo-saxons), en même temps qu’un puissant stimulant à la coopération.

Mais l’efficacité dynamique est aussi la grande supériorité de ces modèles : ils favorisent l’esprit entrepreneurial, malgré certaines limites, ils sont propices à l’innovation, qui profite à toute la collectivité de travail, et, dans la mesure où les entreprises y sont des sujets marchands, ils exploitent les possibilités d’information et de révélation fournies par le marché. Mais, plus intéressant encore, il devient possible de surmonter au moins en partie les effets d’opacité,  de mauvaise diffusion et de rétention liés au marché concurrentiel et de rétablir des liens de coopération avec les autres entreprises de la branche et avec les consommateurs, voire avec d’autres acteurs. A cet égard ce sont les modèles proposés par Diane Elson et Pat Devine qui vont le plus loin. On les évoquera brièvement, sans entrer dans l’ensemble de la configuration institutionnelle proposée.

Dans le modèle de Diane Elson[26] des commissions (publiques) des prix servent d’abord à faire circuler l’information détenue par les entreprises (publiques) sur leurs méthodes de production, sur leurs coûts et leurs marges, par l’intermédiaire de réseaux publics d’information auxquelles elles sont obligatoirement affiliées. Cela rend possible une coordination entre les entreprises, et aussi une information du consommateur. Elles peuvent, à partir de là, définir des normes de prix, qui ne sont plus des normes imposées, mais des normes négociées de référence, souffrant des exceptions qui doivent être justifiées. Point de planification a priori donc, mais une régulation en évolution constante. Des commissions des salaires font de même en ce qui concerne les offres et les demandes d’emplois, avec leurs diverses caractéristiques. Enfin des associations de consommateurs informent les consommateurs non seulement de la qualité des produits, mais encore des conditions sociales dans lesquelles ils ont été produits et de leurs effets sur l’environnement (un peu comme le “ commerce équitable ” tente aujourd’hui de le faire). Il s’agit donc pas de réduire le marché à un rôle accessoire d’indicateur, comme dans les modèles de planification intégrale, mais de le “ socialiser ”.

Ces propositions sont du plus haut intérêt, mais ne semblent pas en mesure d’assurer l’efficacité allocative et toute l’efficacité motivationnelle. C’est en effet un Bureau de contrôle des entreprises publiques qui assurerait l’allocation du capital public (porteur d’intérêt), quand l’autofinancement ne suffit pas. Or il semble difficile d’éviter les phénomènes de connivence et de collusion qui ont caractérisé, dans le modèle soviétique, mais aussi dans le modèle décentralisé, les rapports entre l’administration économique et les entreprises, ainsi que les biais d’information venant d’entreprises soucieuses de se ménager les plus grands apports en capital. Le modèle prévoit un corps d’inspecteurs et diverses autres mesures pour éviter ces distorsions dans l’allocation, mais ce genre de contrôles est difficile à opérer et suppose des fonctionnaires particulièrement intègres.

Le modèle de Pat Devine[27] vise à résoudre de telles difficultés en introduisant des représentants des consommateurs, mais aussi des fournisseurs, des autorités locales et des organismes du plan dans les conseils de gestion des entreprises. Non seulement la circulation de l’information se fait ainsi de façon plus directe, mais les contrôles deviennent en quelque sorte internes, au lieu de s’effectuer de façon externe. Quant au Plan, il ne s’élabore ni a priori, ni a posteriori (via des incitations indirectes), mais par une procédure de “ coordination négociée ” à plusieurs niveaux, jusqu’à l’échelon central (les grandes décisions restant cependant du ressort d’une Assemblée parlementaire). L’information fournie par le marché sur la profitabilité des entreprises est utilisée de façon coopérative pour décider de la structure des investissements. Les prix sont axés sur les coûts à long terme, fondés sur le coût du travail, le coût des inputs et une taxe gouvernementale sur le capital décidée centralement.

Le modèle entend ainsi assurer l’efficience allocative (les capitaux vont là où ils sont les plus utiles), l’efficience motivationnelle (grâce à l’autogestion et à la surveillance directe du management au sein des conseils élargis) et l’efficience dynamique (grâce à la coordination négociée). Ce modèle, idéal en ce qui concerne cette dernière forme d’efficience, se heurte cependant à des objections de faisabilité : risques de conflits de pouvoir au sein des conseils de gestion (tels qu’on peut les observer par exemple aujourd’hui dans les mutuelles et coopératives de consommation), extrême lourdeur des procédures, dont le coût social serait élevé.

En fait la grande difficulté des modèles autogestionnaires, avec planification démocratique, se situe ni au niveau de l’efficience motivationnelle, ni à celui de l’efficience dynamique (grandement accrue par rapport au capitalisme, grâce à la socialisation du marché, qui réduit fortement le caractère fétichiste de la marchandise), car les coûts et les lenteurs de la démocratie d’entreprise, ou encore la tendance à assurer plus la stabilité de l’emploi que sa mobilité, sont largement compensés par les avantages. Elle se situe au niveau de l’allocation du capital. Tous les auteurs, ayant pris en compte les obstacles, internes et externes, rencontrés par les coopératives dans leur financement (dont l’obstacle de la répugnance des associés à y risquer leur capital), ont cherché des solutions dans deux voies : un marché des titres de propriété et un marché du crédit.

Pour se procurer des moyens de financement sans faire appel aux deniers publics, les entreprises autogérées pourraient soit instituer un marché des droits d’association (les coopérateurs peuvent vendre et acheter des droits d’entrée, mais uniquement auprès d’autres coopérateurs) – c’est la solution préconisée par Dow et Sertel[28] -, soit faire appel à des apporteurs extérieurs, mais en leur retirant le droit de vote - c’est l’une des sources de financement retenues par Weisskopf[29] - soit encore permettre à leurs membres de prendre des risques en capital dans l’entreprise avec des garanties procurées par le gouvernement – c’est la voie proposée par Bowles et Gintis[30]. On ne peut entrer ici dans le détail de ces modèles, mais les problèmes qu’ils posent est d’une part qu’ils restent axés sur la rentabilité financière, comme dans le capitalisme, et qu’ils engendrent nécessairement de ce fait un conflit chez les travailleurs eux-mêmes entre le désir d’accroître les revenus de leur capital et celui d’améliorer leurs salaires (où l’on retrouve cette schizophrénie propre à toutes les formes de capitalisme populaire), d’autre part qu’ils tendent à accroître les inégalités aussi bien entre les travailleurs d’une même entreprise qu’entre ceux des entreprises en concurrence, celles mieux dotées en capital se trouvant en meilleure position.

C’est pourquoi une seconde catégorie de modèles axe le financement sur le crédit. Une formule peut résumer l’esprit de ces modèles : c’est désormais non le capital qui loue le travail, mais le travail qui loue le capital, en payant une taxe ou un intérêt. La différence est grande avec les autres modèles. D’une part, il n’y a plus de marché financier, même sous des conditions restrictives. D’autre part les travailleurs peuvent se guider sur un seul principe : maximiser le revenu de leur travail, après avoir acquitté un droit prédéterminé, quelle qu’en soit la forme, sur le capital, au lieu d’un rendement variable. C’est dans ce sens que vont les modèles de Schweickart[31], de Devine[32], de Fleurbaey[33] ou d’Andréani[34]. L’autofinancement des entreprises y est supprimé (ce qui bloque les possibilités d’accumulation privée du capital), les crédits y sont distribués par des banques publiques ou des banques autogérées, qui réalisent la socialisation de l’investissement et la surveillance des entreprises, une articulation au plan se faisant de diverses manières.

 

Pour conclure

 

Cette brève histoire des modèles de socialisme voulait montrer qu’ils ont un long passé, que les principales orientations étaient déjà amorcées pendant la longue période du “ socialisme réel ”, que les recherches ne se sont nullement arrêtées avec l’écroulement du système soviétique, et qu’elles manifestent une réelle progression, en tirant les leçons de l’histoire et en exploitant des acquis de la théorie économique, y compris sous sa forme dominante, pro-capitaliste (il y a des choses à retenir du modèle néo-classique en ce qui concerne les problèmes d’allocation, des choses à retenir de l’école autrichienne, et particulièrement de Hayek, en ce qui concerne l’efficience dynamique, et des choses à retenir de la théorie informationnelle en ce qui concerne l’efficacité motivationnelle). Les modèles actuels, dans leur diversité et leur hétérogénéité, ont fait avancer la cause théorique du socialisme, en matière d’économie, sans parler du vaste continent des études politiques et philosophiques. Mais ils n’offrent évidemment aucune solution clef en mains à ce qui pourrait être le grand défi de ce siècle. Il faut les considérer bien plutôt comme des “ outils de pensée ”[35] et comme des “ grilles de lecture ”, permettant de mieux comprendre et analyser ce qui se passe dans les pays encore socialistes, dans les quelques voies alternatives que l’on peut repérer dans les pays capitalistes, et de mettre en chantier enfin les solutions concrètes qu’il est possible de dégager aujourd’hui, dans un contexte rendu plus difficile par la grande ouverture des économies (la principale limite des modèles est, actuellement, qu’ils sont conçus, pour des raisons méthodologiques, en économie fermée, n’offrant que de faibles indications sur la connexion ou déconnexion partielle avec le marché mondial).

Si l’on devait retenir quelques grandes orientations de la lecture des modèles, on pourrait peut-être dire qu’elle seraient les suivantes : une démocratie politique à la fois plus représentative (l’exécutif étant replacé sous le contrôle des parlements) et plus directe (usage - contrôlé - des procédures référendaires et “ participatives ”), en charge des choix collectifs et décidant des biens sociaux (ceux qui sont produits par des services publics, dont il n’a pas été question ici, mais qui sont au fondement de la citoyenneté politique, de la citoyenneté sociale et de la citoyenneté économique) ; des formes de propriété sociale, qui seraient probablement multiples, sans exclure l’existence de petites entreprises privées, ni même d’un secteur capitaliste, dont la reproduction élargie serait cependant bloquée par diverses mesures juridiques concernant la transmission des biens ; des échanges de biens et de services contrôlés à travers la socialisation et la réglementation du marché ; un marché des emplois lui aussi socialisé et réglementé, mais de manière à lui laisser une certaine souplesse ; une planification qui serait pour une part programmatique (dans le cas des services publics) et pour la plus grande partie incitative (on a vu que, si tous les modèles font une place au marché, ceux qui le réduisent à une fonction de signalisation sont aujourd’hui probablement irréalistes) ; un système de financement plus ou moins décentralisé, qui ne soit plus sous la coupe directe de l’Etat (c’est ici qu’il y a une vraie divergence entre les modèles qui admettent un marché des titres de propriété et ceux qui le rejettent, entre ceux qui trouvent leur principe d’efficience dans la rentabilité financière et ceux qui le trouvent dans la maximisation des revenus du travail) ; un engagement des consommateurs, soit par le biais d’associations sans doute soutenues par l’Etat, soit sous forme d’une participation à la gestion des entreprises ; la restauration d’un espace public, où puissent se mener les grands débats de société et s’élaborer un nouveau type de civilisation.

 

[1] C’est ici qu’une modélisation mathématique peut avoir son utilité : bien définir le choix des variables, s’assurer de la solidité des inférences, éventuellement découvrir des difficultés ou des propriétés insoupçonnées.

[2] Notons également que la France n’a pas produit de système social original, pouvant servir de “ modèle ” (au premier sens du terme) de capitalisme : le “ New Deal ” est venu des Etats Unis, la Suède a inventé l’Etat social, la Grande Bretagne a été le plus loin dans les nationalisations, les Allemands ont produit le modèle social “ rhénan ”. On peut se demander si notre meilleure innovation n’a pas été la “ planification à la française ”, sous l’égide du Commissariat général au Plan…

[3] Alec Nove, The Economics of Feasible Socialism, Allen &Unwin, 1983, publié sous le titre Le socialisme sans Marx, L’économie du Socialisme réalisable, Economica, Paris, 1983.

[4] D’autres formes de propriété sont également prévues : contrats avec l’Etat aux termes desquels le propriétaire lui verse une part de sa production, sociétés d’économie mixte. En fait seuls l’affermage et les concessions connurent un certain développement. L’affermage permettait à d’anciens propriétaires de revenir diriger leur entreprise, en payant un loyer et avec l’obligation de maintenir en état le capital. Mais il fut en même temps pénalisé de diverses manières, et fut supprimé en 1930. Les concessions, accordées exclusivement à des entreprises étrangères,  restèrent très limitées et disparurent progressivement (sur les 144 accordées pendant la période de la NEP il n’en restera plus que 11 en 1936).

[5] Par exemple, lorsque Trotsky dit, dans un discours prononcé en 1922 (“ Rapport sur la nouvelle perspective économique et les perspectives de la révolution ”), que, avec la NEP, “ c’est le marché qui certifie la rentabilité d’une ligne pour l’économie, parce que nous n’avons pas élaboré les méthodes de calcul statistique d’une économie socialiste ” (discours repris dans Le débat soviétique sur la loi de la valeur, Editions François Maspéro, Paris, 1972, p. 63). C’est dix ans plus tard que Trotsky considérera que les besoins doivent s’exprimer non seulement à travers la mesure statistique des commissions du plan, mais encore à travers les forces directes de l’offre et de la demande.

[6] Lapidus et Ostrovitianov, In “ Du régulateur de l’économie soviétique ”, chapitre 8 du Précis d’économie politique, Moscou, 1927. Texte repris dans Le débat soviétique sur la loi de la valeur, op. cit., p. 243.

[7] Ibidem, p. 247.

[8] L’activité industrielle, qui était tombée en 1920 à un indice 13,8 par rapport à une base 100 en 1913, atteint en 1925 l’indice 73. (cf Marie Lavigne, Les économies socialistes, soviétique et européennes, Armand Colin, Paris, 1970, p. 31). La production agricole dépassa en 1927 de 21% son niveau d’avant guerre ( cf ibidem, p. 36).

[9] Il y a bien, cependant, un groupe d’économistes qui pensent que la combinaison du plan et du marché n’est pas transitoire, mais au coeur du socialisme (dont, semble-t-il, Kondratieff), mais il reste marginal.

[10] C’est dans ce sens qu’allaient les programmes des partis socialistes avant la Révolution d’Octobre et le communisme de guerre des années 1917-1920.

[11] Dans le long terme, explique-t-il, les coûts pourraient être réduits aux coûts en travail si l’accumulation du capital était telle que la productivité marginale nette du capital soit égale à zéro, l’intérêt devenant ainsi inutile (Cf On the Economic Theory of Socialism, The University of Minnesota Press, 2° edition 1948, p. 133).

[12] Dans le court terme, où la quantité de capital est considérée comme constante, le système bancaire public se contente d’ajuster le taux d’intérêt pour équilibrer ce montant avec la demande de capital.

[13] En particulier Maurice Dobb (On Economic Theory and Socialism, Routledge and Kegan, Londres, 1955),  Paul Baran et Paul Sweezy, et Charles Bettelheim.

[14] Lange avait cependant en vue son application concrète. C’est ainsi qu’il expose, à la fin de son texte, comment pourrait s’effectuer la transition vers le nouveau système (laquelle demanderait du “ courage politique ”) et pourquoi des formes de propriété privée pourraient être conservées et garanties pendant cette transition.

[15] Traduit et publié en français en 1968 : Problèmes généraux du fonctionnement de l’économie socialiste, Editions François Maspéro, Paris.

[16] Je m’y suis essayé dans Le socialisme est (à) venir, tome 1, L’inventaire, Editions Syllepse, Paris, 2001, 3° Partie, chapitre 3, § sur “ le laboratoire hongrois ” et § sur l’échec de la perestroïka.

[17] C’est la thèse que je soutiens dans Le socialisme est (à) venir, tome 1, L’inventaire, op. cit., pp. 105-136, et pp. 233-239

[18] Le lecteur ne trouvera que très peu de références en langue française. En dehors de celles qui sont indiquées ci-dessous, il pourra consulter un certain nombre de documents de travail de Tony Andréani, Thomas Coutrot, Michel Husson, Martinu Nieddu, Joël Martine, Michel Lasserre, Catherine Samary etc. sur le site du Groupe d’études “ Un socialisme pour demain ” : http:/hussonet.free.fr

[19] Ernest Mandel, “ In Defense of Socialist Planning ”, in New Left Review, n° 159, Octobre 1986. De larges extraits de ce texte ont été reproduits en français in Actuel Marx, n° 3, 1° semestre 1988, suivis d’une critique par Alec Nove.

[20] Cf “ In Defense of Participatory Economics ”, in Science § Society, vol. 66, n°1, Printemps 2002, p. 7-21.

[21] Paul Cockshott et Allin Cottrell, Towards a New Socialism, Nottingham, 1993.

[22] Pranab K.Bardhan, “ On Tackling the Soft Budget Constraint in Market Socialism ”, in Market Socialism,The Current Debate, edited par Pranab K. Bardhan and John E. Roemer, Oxford University Press, New York, 1993, p. 145 sq. Cet ouvrage collectif, qui contient 18 contributions, est devenu une référence.

[23] John Roemer, “ Can There Be Socialism after Communism ”, in Market Socialism, op. cit., p. 89 sq. Article traduit et reproduit in Actuel Marx, n° 14, 2° semestre 1993, dossier Nouveaux modèles de socialisme. Le modèle est repris, à un niveau plus abstrait, dans l’ouvrage de l’auteur A Future for Socialism, Harvard University Press, 1994.

[24] C’est la question centrale que pose “ l’économie socialiste de marché ” en Chine. Je l’ai évoquée dans un chapitre de Le socialisme est (à) venir, tome 1, L’inventaire, op. cit., p. 221-225, et dans mon introduction à l’ouvrage collectif à paraître Socialisme, autonomie, marché. La croisée des chemins, Editions Le temps des cerises, 2003.

[25] Le lecteur trouvera une présentation rapide des modèles de Weisskopf, Schweickart, Fleurbaey et Andréani dans mon article “ Le socialisme de marché : problèmes et modélisations ”, du Dictionnaire Marx contemporain, PUF, Paris, 2001. L’ouvrage collectif Markets and Democracy : Participation, Accountability and Efficiency, dirigé par Samuel Bowles, Herbert Gintis et Bo Gustafsson (Cambridge University Press, 1993) offre un vaste recueil d’articles, souvent techniques,  sur les problèmes économiques de l’autogestion.

[26] Diane Elson, “ Market Socialism or Socialization of the Market ? ” in New Left Review, nov-décembre 1988, pp. 3-44. Article repris en partie dans Actuel Marx, n°14, 2° semestre 1993.

[27] Pat Devine, Democracy and Economic Planning, Polity Press, Oxford, 1998. Cf aussi son article “ Participatory Planning Through Negociated Coordination ”, in Science & Society, repris dans Socialisme, autonomie, marché, La croisée des chemins, op. cit.

[28] Cf Murat Sertel ed. Workers and Incentives, Amsterdam : North Holland, 1982 ; Gergory K. Dow, “ Democracy versus appropriability : can labour-managed firms flourish in a capitalist word ? ”, in Bowles, Gintis et Gustafsson, Markets and Democracy : Participation, Accountability and Efficiency, op. cit., chapitre 11.

[29] Cf “ A Democratic Entreprise-Based Market Socialism ”, in Market socialism, The current debate, op. cit., p. 120 sqq. Weisskopf propose de combiner le crédit, l’émission d’actions sans droit de vote, l’investissement des coopérateurs sous forme d’actions (mais également sans droit de vote) avec le système de bons de Roemer.

[30] Cf “ Reconsiderations ” in Recasting Egalitarianism, New Rules for Communities, States and Markets, dir. Samuel Bowles and Herbert Gintis, edited by Erik Olin Wright, Verso, London-NewYork, 1998. Ces garanties concernent un système d’assurances sociales amélioré et des mesures ouvrant à tous un accès au crédit bancaire et permettant ainsi à chacun d’emprunter l’argent nécessaire à l’achat de parts sociales. Pour élargir les sources de financement, leur modèle prévoit également l’apport de capitaux extérieurs, mais sans droit de vote.

[31] David Schweickart, Against Capitalism, Cambridge University Press, 1993. Le lecteur pourra trouver des exposés succincts du modèle dans “ Economic Democracy : a Worthy Socialism That Would Really Work, in Science and Society, trad. Française in Actuel Marx, n°14, op. cit., p. 69-87.

[32] Pat Devine, Democracy and Economic Planning, op. cit.

[33] Marc Fleurbaey, “ Economic Democracy and Equality : A proposal ”, in Market Socialism, The Current debate, op. cit.

[34] Tony Andréani, in Tony Andréani et Marc Féray, chap. 9 du Discours sur l’égalité parmi les hommes, Penser l’alternative, L’Harmattan, 1993, in divers articles et in Le socialisme est (à)venir. Tome 2, Les possibles, à paraître aux Editions Syllepse.

[35] Pour reprendre l’expression de Martinu Nieddu dans “ Socialisme et société de changement technologique rapide ”, in T. Andréani, dir., Socialisme, autonomie, marché. La croisée des chemins, op. cit.

(Article paru dans La Pensée, n°338, avril-juin 2004, repris dans mes Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Le Temps des cerises, 2011)

22 novembre 2018

L'ENIGME DE L'ART

Sur un livre de Yvon Quiniou

 

Un livre récent d’Yvon Quiniou[1], aussi rigoureux que subtil, et appuyé sur une connaissance sans faille des auteurs, est construit autour de cette énigme : pourquoi l’art nous paraît-il porteur de vérité (ce qu’assureront, en philosophie, des penseurs comme Bergson et Heidegger), et pourquoi cette vérité se dévoilerait-t-elle à travers le sentiment de la beauté ? C’est d’abord à démonter cette double illusion que s’attache Quiniou, et c’est ce qui fait le côté passionnant de son livre, conduit comme une enquête policière : derrière le crime parfait, il y a des coupables. Suivons son parcours

Il part de Kant. Ce dernier, cherchant la spécificité du jugement esthétique, lui assigne un certain nombre de traits : la satisfaction de l’amateur d’art est désintéressée, elle n’a rien à voir avec ses intérêts vitaux (le beau n’est pas l’utile) ; le beau se présente à lui comme universel, à l’instar de la vérité (nous soutenons que le beau est universellement valable) ; le beau a son ordre particulier, sa finalité interne (c’est ce que postule le jugement de goût) ; le beau enfin apparaît comme une propriété de l’objet d’art, et non comme une qualité que nous y mettons. Il en résulte une autonomie, voire une transcendance, de l’art par rapport à la vie. Tout cela, Kant cherche à l’expliquer par un libre jeu des facultés (l’imagination et l’entendement), à la différence de la vie pratique et de l’activité rationnelle. Mais c’est là une explication idéaliste. Car l’art n’est  qu’une illusion, ou plutôt une série d’illusions. Il faut chercher ce qui se cache derrière elles, par un travail d’investigation fondé sur les sciences humaines. Cependant, comme on le verra, on ne peut, dit Quiniou, se défaire totalement de ces illusions.

 

L’art n’est qu’un jeu d’illusions

 

Le premier à les avoir dénoncées, et avec une virulence particulière, est Nietzche. L’art n’est pour lui qu’une manifestation « sublimée » (le terme est déjà de lui) de la vie. L’ivresse que procure l’œuvre d’art (par exemple à l’écoute d’une musique) n’est que le symptôme d’une augmentation de puissance, et elle est donc totalement subjective. Mais ce diagnostic est encore grossier.

C’est avec Freud que le sens profond de la satisfaction esthétique et le processus psychique qui la rend possible se dévoilent. L’art est la manifestation des désirs refoulés, à travers un certain nombre de déguisements, qui leur permettent de contourner la censure, et qui utilisent les mêmes mécanismes que le mot d’esprit ou le rêve (à la  différence que l’art est éveillé) : transposition, condensation, déplacement, symbolisation, allusion. Ainsi le plaisir esthétique s’explique-t-il par la réalisation fantasmée du désir et par le soulagement lié à une levée partielle du refoulement. La célèbre analyse que Freud donne du tableau de la Sainte Anne de Léonard de Vinci illustre la façon dont s’opère,  à l’insu de l’artiste, la sublimation de ses désirs refoulés (l’attachement à la mère, une homosexualité latente et la crainte qu’elle lui inspire, masquée sous la forme d’un vautour dissimulé dans les plis de la robe de la Sainte). L’art est donc intensément subjectif.

Mais il est aussi immergé dans le social. Il ne s’agit pas seulement de noter que l’art reflète son époque, que son histoire est inséparable de l’histoire tout court. Il a aussi une fonction sociale, développée avec brio par Bourdieu, dans sa critique féroce de Kant : loin d’être un pur jeu de l’esprit, l’art hiérarchise les objets en fonction de l’appartenance sociale de l’artiste et de l’amateur d’art, il fonctionne comme un signe de distinction, et l’appartenance sociale détermine même l’idée que nous nous en faisons. Une critique pourtant réductrice, car elle néglige le plaisir qu’il procure. Quiniou fait ici intervenir Vigotski, qui introduit la satisfaction esthétique à travers l’expression d’un sentiment : l’art est une « technique sociale du sentiment ».

Au terme de ce parcours il apparaît que l’art, dans sa prétention à une vérité spécifique délivrée à travers l’impression de beauté, n’est qu’une illusion. Mais une illusion dont on ne peut se passer.

 

Une illusion indispensable

 

Ntetzsche lui-même le reconnaît : l’art nous rend la vie supportable, il est nécessaire à la vie, non seulement parce qu’il exalte la puissance, mais encore parce qu’il rend sa violence acceptable en la mettant à distance. C’est l’exemple de la tragédie grecque, qui nous fait admettre ce que nous ne supporterions pas dans la réalité. Freud voit dans l’art une sorte de thérapie spontanée. Alors l’art est-il comme la religion : une illusion apaisante, un opium qui nous soulage des malheurs de notre existence ?

Arrivé au bout de son parcours, Quiniou s’interroge. Non, certes l’art n’a aucune valeur de vérité. Il faut la réserver au discours rationnel de la science. Reste que nous ne pouvons pas nous détacher du besoin de beauté. « Je voudrais tenter de résoudre cette ultime question de la beauté formelle que la résorption de l’art dans la vie semble rendre difficile à penser »[2]. Car, finalement, Kant a donné une excellente description de la satisfaction esthétique  comme désintéressée, du jugement esthétique comme jugement à prétention universaliste et de la beauté comme finalité sans fin et interne à l’objet. « Une phénoménologie exacte » donc. Et, très honnêtement, Quiniou conclut qu’il y a là une aporie théorique, une « non-clarté (théorique) », qui « nous éblouit »[3]. Cela finit par ressembler à une expérience mystique, ou à une nécessaire religion terrestre.

La partie théorique de son livre semble nous conduire à un désenchantement vis-à-vis de l’art et à une aporie insoluble. Et pourtant Quiniou attache un grand prix à l’art, et avoue qu’il ne peut s’en passer. C’est dans le récit qui suit, histoire d’un voyage à Sienne précédé d’un deuil – un très fort moment autobiographique – qu’il nous livre des éléments pour résoudre l’énigme de la beauté et la question de sa valeur de vérité. Je voudrais m’engager dans ses pas et y ajouter quelques éléments d’analyse.

 

Le paradoxe du beau

 

Qu’est-ce qui fait l’effet beauté, sans lequel nous n’avons pas le sentiment d’avoir affaire à une œuvre d’art ?

 

1° Quiniou le note, la contemplation esthétique nous met hors du temps, nous donne même un sentiment d’éternité. Or je crois qu’on peut préciser le sens de cette évasion hors du temps. Si le récepteur se trouve dans un état particulier, dans une nouvelle temporalité psychique, c’est que le rythme de l’activité ordinaire est suspendu, un rythme toujours marqué par la chose à faire, inscrite dans un « projet » (au sens de Sartre). Cette suspension du temps, quand on la désigne par le terme de contemplation, semble ne s’appliquer qu’aux arts plastiques, et non à l’écoute d’un morceau de musique ou à la lecture d’un chapitre de roman. Mais en fait, dans tous les cas, nous sommes arrachés à notre monde quotidien, nous vivons une pause dans le cours de l’action. Et c’est très différent de ces moments de détente comme la pêche à la ligne ou le repos sur une plage, où il reste un but, précisément le changement de rythme avec les occupations habituelles. Disons que le temps de la jouissance de l’œuvre artistique, qui peut d’ailleurs être très agité (par exemple lors d’un concert de rock), est celui d’une totale mise entre parenthèse, pour nous glisser dans une autre vie où nous ne sommes plus des acteurs.

Muriel Barbery en fait la remarque à propos des films d’Ozu. Les pas hachés des femmes japonaises nous mettent dans une temporalité qui n’a rien de naturel, et qui devrait donc nous heurter. « Il se produit au contraire une étrange félicité, comme si la rupture produisait l’extase et le grain de sable de la beauté (…) Car l’Art, c’est la vie, mais sur un autre rythme »[4].

 

2° Quiniou note que, dans l’art, l’imposition d’une forme à un contenu déréalise celui-ci, le met à distance. Mais il y a plus. La  suspension du temps est aussi une déréalisation du désir. Il est toujours là, mais il n’a pas à s’accomplir, fût-ce sous la forme du phantasme, qui est une réalisation, mais imaginaire. Je citerai à nouveau Muriel Barbery, à propos de la contemplation d’une nature morte, car je ne saurais dire mieux : « Alors la nature morte, parce qu’elle figure une beauté qui parle à notre désir mais est accouchée de celui d’un autre, parce qu’elle convient à notre plaisir sans entrer dans aucun de nos plans, parce qu’elle se donne à nous sans l’effort que nous la désirions, incarne-t-elle la quintessence de l’Art, cette certitude de l’intemporel. Dans cette scène muette, sans vie ni mouvement, s’incarne un temps excepté de projets, une perfection attachée à la durée et à sa lasse avidité – un plaisir sans désir, une existence sans durée, une beauté sans volonté. Car l’Art, c’est l’émotion sans le désir »[5]. Autre exemple : le nu artistique fait signe à notre désir, mais il ne l’excite pas, comme le fait la pornographie, ni ne l’euphémise, comme le font les œuvres dites érotiques (pour mieux passer la censure), il le met à distance, il l’inscrit dans une émotion sans but et sans durée.

C’est donc en ce sens que nous sommes désintéressés, en réinterprétant l’idée de Kant.

 

3° Mais tout cela ne fait pas une œuvre d’art, ce n’est qu’une condition de la beauté. Celle-ci réside dans la mise en forme, au sens le plus général du terme : recherche sur la composition, la ligne, le matériau (visuel, sonore, textuel), le cadrage, la séquence. Une mise en forme essentielle à l’œuvre d’art, comme Quiniou y insiste à mainte reprise. Je précise à mon tour.

Ce que l’amateur d’art perçoit, c’est la richesse et la singularité de cette forme, qu’il ne trouve pas dans l’objet représentatif ordinaire, c’est tout le travail de l’artisan qui y est inscrit (ce qui suppose aussi une éducation, j’y reviendrai). Et, ce qu’on appelle le « génie » de l’artiste, ce n’est pas seulement la force du sentiment qu’il exprime, c’est son extraordinaire habileté à le mettre en forme, mieux encore : à chercher, et chercher sans cesse la forme la plus adéquate pour le traduire. Quelque fois elle vient presque tout seule (on parle alors d’inspiration), la plupart du temps elle est reprise, et reprise « sur le métier », et toujours nourrie d’une tradition (les grands peintres ont toujours commencé par copier leurs prédécesseurs, avant de rompre avec eux). Soyons clairs : c’est là autre chose que le style. Le style, comme le remarque Quiniou, c’est la marque d’une subjectivité forte, qui a su s’exprimer quand d’autres n’y arrivent pas. C’est la « pâte personnelle » facilement reconnaissable, mais l’effet de style est lié à la forme, par exemple au choix et au rythme des mots, à leur couleur, à leurs scansions, à leurs silences même. Encore faut-il que l’effort ne soit pas trop visible, que la forme ne mange pas le contenu. Il arrive en effet que la recherche stylistique nuise à la bonne forme : quel écrivain, en se relisant, n’a pas supprimé ce qui était trop voulu, trop alambiqué ? La forme se découvre plus qu’elle ne se construit.

On dit souvent d’un paysage ou d’un objet qu’il est beau, sans donc qu’il y ait eu un travail de mise en forme. Mais c’est une erreur. Le sentiment de beauté (même quand l’objet est particulièrement laid) vient d’une certaine mise en forme par le spectateur lui-même (il a trouvé le point de vue, le jeu de lumière, le rapport de couleurs qui ont transfiguré, au sens propre du terme, ce qu’il est en train de regarder). Mieux : il projette des formes artistiques sur ce qu’il croit voir naïvement. « C’est beau comme un tableau ».

Avec la mise en forme nous retrouvons l’harmonie de Kant, la finalité interne de l’objet d’art.

Mais la mise en forme suffit-elle ?

 

4° Il me semble, avec Quiniou, que le propre de l’œuvre artistique est la profondeur et l’intensité du sentiment exprimé. Je suis frappé par le fait que les grands peintres (et les grands musiciens etc.) courent toute leur vie après l’expression des mêmes sentiments (qui peuvent avoir un référent explicite ou n’être que des impressions, comme dans la peinture dite abstraite), cherchant sans cesse la forme qui leur conviendra le mieux, quitte à changer de technique quand celle qu’ils utilisent s’épuise. Ce sont des obsessionnels, et l’on pourrait parler avec Freud d’une véritable névrose obsessionnelle. C’est peut-être moins frappant quand les œuvres sont de commande et le sujet imposé, mais, même dans ce cas, on retrouve la même quête d’un jeu de sensations qui vous hantent. La chose est plus claire quand l’artiste est autorisé, par le changement social (pensons au romantisme) à se montrer individualiste. Un Cézanne, un Van Gogh font en un sens toujours le même tableau, mais soit avec des changements de technique, soit en raffinant la technique qu’ils ont trouvée. Autre exemple : Bonnard peint toujours le même modèle dans toute sa fraicheur (sa femme), alors qu’elle a vieilli, le même paysage, alors qu’il en change constamment. Et c’est l’obstination de cette quête, qui d’ailleurs soustrait souvent l’artiste aux grands évènements et drames sociaux, qui se donne à éprouver à l’amateur d’art. Un cas particulier, en peinture, pourrait être celui de Picasso, qui ne cesse d’inventer des formes nouvelles, et cela effectivement déroute souvent le spectateur. Mais celui qui est entré dans l’univers de Picasso y reconnaîtra les mêmes obsessions.

Cela va même plus loin. Je crois que l’artiste « sincère », comme on dit, est littéralement envoûté par ce qu’il produit, comme s’il passait de l’autre côté du miroir. Comment expliquer qu’un Rothko ait fait pratiquement toujours le même tableau, avec trois fois rien (quelques lignes, quelques taches de couleur), mais qu’il ne se soit jamais lassé de le faire ? Cela d’ailleurs finit par confiner à l’expérience mystique, et les écrits des peintres (plus diserts que les musiciens) sont significatifs à cet égard. Quoiqu’il en soit, c’est bien, je crois, ce caractère obsessionnel de l’œuvre d’art, qui impressionne si fortement le spectateur, lecteur ou auditeur. Mais, pour le ressentir, il faut être dans une disposition particulière, se laisser aussi envoûter. C’est tout le problème des musées, qui ne le permettent pas de par la multiplicité des œuvres et les mouvements de foule (Quiniou fait la même remarque). L’idéal serait de posséder l’œuvre chez soi, pour se laisser envahir par elle. Mais le concert en petit comité n’est plus guère possible, et aucune reproduction ne peut égaler la chose peinte. Je me souviens des tableaux de Zao Wou Ki, qui me laissaient indifférent en reproduction, et qui, un jour où le musée était presque désert et où le temps ne m’était pas compté, se révélèrent littéralement à moi.

Voilà qui pourrait rendre compte de cette impression que le beau appartient à l’objet même : la subjectivité de l’artiste est tellement passée dans l’œuvre qu’elle semble détachée de lui  et comme transfusée en elle. Inutile, quand nous sommes vraiment pris, de regarder la notice biographique, de chercher à savoir ce que le tableau représente vraiment.

 

5° Cela permettrait peut-être de résoudre ce paradoxe noté par Quiniou, et hérité de Kant : comment le beau peut-il prétendre à un caractère universel, alors qu’il n’y a rien de plus subjectif ? On dit « J’aime » quand l’œuvre entre en résonance avec nos désirs inconscients, offrent une catharsis à nos phantasmes, nos angoisses, nos terreurs primitives. Mais, quand on dit « je n’aime pas », on peut rester fasciné par ce qui nous déplait, et dire « c’est beau, mais je n’aime pas ». Je suggère que, alors, on reconnaît la puissance émotionnelle de l’œuvre et que l’on salue la perfection de sa mise en forme.

 

En quoi l’art est finalement véridique

 

Quiniou, dans son récit, dit que l’esthétisation adoucit la souffrance que peut susciter le sujet horrible d’une œuvre, par exemple une scène de supplice, en la mettant à distance. Mais, au-delà de ce bénéfice psychologique, je pense que l’art nous offre un chemin de connaissance sur soi bien moins ardu que celui de la science, et aussi plus apaisant. Une thérapie savante est toujours douloureuse. Si l’art est une thérapie spontanée, elle est beaucoup plus douce. Elle abaisse le niveau du refoulement sans nous plonger dans les affres du transfert et de l’abréaction. Elle aide à reconnaître la vérité intime dans ce moment de suspension de l’activité qui diffère de la rupture de la cure et de son affrontement au praticien. Oui, elle nous rend la connaissance de soi supportable. Et ce n’est pas rien.

En second lieu, l’art permet une communication avec autrui, en l’occurrence l’artiste, plus directe que le dialogue, et plus profonde que l’échange, si spontané soit-il. Quiniou insiste longuement sur cette fonction de communication : l’œuvre d’art nous ouvre à d’autres perspectives que les nôtres. On peut dire plus. Il y a quelque chose qui ressemble à de la télépathie dans la réception de l’œuvre artistique et qui est d’une autre nature que l’intériorisation des émotions de l’autre dans la vie ordinaire, ce phénomène qui a alerté les penseurs, depuis la Théorie des sentiments moraux de Smith jusqu’aux analyses du mimétisme chez des auteurs comme Keynes ou René Girard (une intériorisation qui explique par exemple la compassion ou qui fonde la rivalité). Encore une fois, c’est parce que nous avons mis hors jeu l’urgence de notre désir et suspendu le temps contraint de la rencontre effective.

En troisième lieu j’ajouterai que l’art nous donne une ouverture sur les mystères de la vie en société et de l’univers. C’est là, bien sûr, qu’il est le plus illusoire, le plus éloigné de la science. C’est là aussi qu’il est le plus proche de la religion. Mais il n’est pas religion, parce qu’il reste toujours ancré dans le sensible, alors que la religion vise la transcendance et ne sert de l’art que pour la figurer, quand bien même elle ne l’interdit pas, comme le fait l’islam le plus rigoriste. Il a une valeur de vérité certes très faible, comparée à celle de la science, et propice à tous les délires métaphysiques. Mais il nous fait ressentir ce que les graphiques, équations et algorithmes, dans leur abstraction et leur froideur, sont incapables de faire. Par exemple la fleur peinte figure le vivant bien plus efficacement qu’une planche de botanique, ou encore le paysage nous dit la terre bien plus fortement que des relevés topographiques. On voit bien, d’ailleurs, que la science a constamment besoin d’images pour nous « faire comprendre » ce qu’elle élabore, et que le mieux qu’elle puisse proposer à notre sensibilité ce sont des figurations qui ressemblent à un tableau.

Si tout cela est vrai, on voit sans peine que notre monde vécu est de plus en plus privé d’art, et que cela contribue à notre mal être.

 

L’art a déserté nos sociétés

 

Ce jugement paraîtra excessif ou de parti pris, peut-être même à Quiniou lui-même, qui, en dehors de quelques notations, ne s’y aventure pas. Car, bien sûr, il existe toujours des œuvres d’art, et les musées sont plus fréquentés que jamais. Mais, si l’on s’attache aux tendances d’ensemble, notre époque ne s’intéresse plus à la beauté. Un terme qui est d’ailleurs pratiquement absent du discours politique, qui ne parle plus que de « culture » (je n’ai entendu que Jean-Luc Mélenchon en faire un des buts de la vie). Si on continue à dire « c’est beau », c’est pour faire bien, c’est comme signe de distinction (au sens de Bourdieu). Un terme qui est aussi souvent récusé par les praticiens de l’art, comme le relève Quiniou, au prix d’un faux sens (la confusion du beau avec l’académisme).

La plupart des œuvres dites paresseusement « post-modernes » ne sont que du spectacle, avec fort peu de texte et de mise en scène, autrement dit fort peu de contenu et de mise en forme. Il s’agit de frapper le spectateur plus que de l’enchanter, de le choquer plus que de l’hypnotiser, de jouer sur le banal et la forme la plus pauvre possible pour se mettre à sa portée. A la limite, l’art n’est plus qu’évènement, comme dans certaines « installations » et « performances ». Je prends quelques exemples dans ce que je connais un peu. La chanson française d’autrefois (Brel, Piaf, Brassens par exemple) était poésie rythmée, résultat d’un savant alliage (avec, souvent, un complexe travail d’orchestration), celle d’aujourd’hui, même quand elle est de bonne qualité mélodique, est pauvre de mots et de sonorités. Bien sûr il y a heureusement des exceptions. La peinture d’aujourd’hui, elle, est bien souvent une peinture « à l’estomac », jouant d’objets quotidiens pour plaire au vulgaire et d’astuces de forme, pour faire signe à l’amateur distingué. Je l’opposerai par exemple à l’hyperréalisme, qui est une sublimation (au sens freudien) du réel, et au surréalisme, dont le travail formel est extrêmement « léché ». Sans parler de l’œuvre purement mercantile, dont tout le succès repose sur une entreprise de promotion empruntant au marketing. Où est le beau là-dedans ?

Ce déclin ou cet oubli de la beauté s’inscrit à l’évidence dans la marchandisation du monde. La marchandisation, c’est le règne de l’utile tarifé. Mais, comme l’utile ne fait pas assez vendre, sauf (et encore…) quand il s’agit de ciment, de briques ou de chaudières, les marchands ont utilisé une parodie de l’art, l’ont en quelque sorte prostitué : c’est la publicité, qui joue de façon primaire sur les phantasmes, et qui va même jusqu’à piller les œuvres d’art. C’est l’une des astuces du marketing que d’associer aux objets des                    connotations artistiques. Un journaliste impertinent faisait remarquer que la musique d’ambiance dans les rayons des grands magasins  est une arme secrète du commerçant. Par exemple la musique classique est associée à des produits haut de gamme, même s’il s’agit de pâtées pour chat. Ou encore : «chaque fois que vous ferez vos courses au supermarché, ne vous étonnez pas d’entendre une ambiance de cascade sur un air de Brahms : vous serez au rayons des couches- culottes »[6]). Est-il besoin de le dire, aucune fonction de vérité ici, tout juste un racolage. Il n’y a, à mon sens, que la publicité sur les parfums qui comporte un élément de création artistique.

Le monde post-moderne est un monde pressé. Il faut produire, vendre et acheter vite, et le reste n’est que délassement, divertissement au sens pascalien du terme. L’œuvre d’art, avec ce qu’elle suppose de suspension du temps et de contemplation, d’épreuve du goût, n’y a plus sa place. Le monde actuel maudit les artistes, qui lui font perdre son temps. Il lui préfère l’évènementiel, le toujours nouveau, il programme l’obsolescence de l’ancien. Il aime les jeux vidéo, parce que le jeu absorbe toute l’énergie ailleurs contenue. Je ne voudrais pas m’étendre davantage, mais je crois pouvoir dire que, dans ce monde « sans cœur », il ne reste plus aux moins cultivés, quand ils ne supportent plus sa banalité et la pauvreté du quotidien, que la religion. Osons le dire, la mort de l’art fait le lit du religieux, un religieux qui fuit autant le mercantilisme que la jouissance sensible, parce que celle-ci a été trop dénaturée par lui.

Le monde contemporain n’apprécie pas les émotions sans désir. Il faut jouir tout de suite, et sans entraves, et pour cela multiplier les objets du désir. Certes il ne parle que de besoins, mais c’est bien le désir qu’il flatte, à travers les sollicitations permanentes de la consommation, offertes par l’hypermarché et l’e.commerce, voulant nous faire croire que le bonheur est à portée de la main. C’est aussi une façon de nous détourner de l’idée de la mort, qui pourrait nous conduire à relativiser la valeur des possessions. Or ce n’est pas du tout ce que fait l’œuvre d’art. Dans un très beau développement, Quiniou  (qui écrit très bien), nous explique comment la satisfaction esthétique, au lieu de nous faire oublier la perspective de la mort, ne nous procure qu’un répit et un moyen de consolation. Un répit, car le temps de la contemplation est celui d’un moment d’éternité (la suspension, la parenthèse dans la fuite en avant). Un moyen de consolation car elle nous ouvre sur la permanence de ces œuvres qui traversent les siècles et qui nous émeuvent encore. Et bienheureux celui qui peut laisser une telle trace.

Le monde contemporain n’aime pas le travail, l’infinie patience qui fait la belle œuvre, il ne considère que l’acte technique, à remplacer aussi vite que possible par la machine. Il va même jusqu’à demander à la machine de faire des objets soi-disant d’art à notre place. Ce sont des algorithmes (les logiciels) qui feront la mise en forme. Mieux, ou pire encore, il cherche à faire oublier au travailleur qu’il est un travailleur, avec le poids écrasant des rapports sociaux, pour lui faire croire que son destin est d’être un consommateur, et que le marché a toutes les ressources pour satisfaire le moindre de ses caprices.

Le monde contemporain enfin est hostile à l’universalité de l’œuvre d’art. Il exalte les différences, il adore le relativisme, qui lui permet de flatter le narcissisme et offre un espace indéfini à son productivisme et à son consumérisme des petites différences.

Il me reste à nommer, de son propre nom, l’organisateur de ce monde contemporain. C’est, on l’aura compris, le capitalisme absolu, celui qui aspire à faire fructifier à l’échelle la plus large possible et dans tous les domaines possibles, l’argent de la thésaurisation et de la spéculation plus que celui du commerce, comme le redoutait ce grand amateur d’art qu’était Keynes. Il faut lire ici un auteur qui y a vu particulièrement clair : le regretté Bernard Maris, dans son essai sur Capitalisme et pulsion de mort[7].



[1] Yvon Quiniou, L’art et la vie, Le temps des cerises, 2015.

[2] Ibidem, p. 95.

[3] Ibidem, p. 96.

[4] Muriel Barbery, L’élégance du hérisson, Gallimard, p.  164.

[5] Ibidem  p. 220.

[6] Pierre Barthélémy, dans sa rubrique « Improbabolologie » d’un supplément du journal Le Monde daté du 26 août 2015

6. Gilles Dostaler et Bernard Maris, Capitalisme et pulsion de mort, Arthème Fayard/Pluriel, 2010.

22 novembre 2018

LE CHANGEMENT CLIMATIQUE IMPOSE LA PLANIFICATION

 

 

 En ce début de XX1° siècle, il n’est plus possible de se voiler la face ni de minimiser les périls : l’équilibre écologique de la planète n’est plus très loin du seuil de rupture. Les trois grands dangers sont connus : la pollution, qui perturbe les écosystèmes, y compris la santé et la reproduction humaines, la réduction de la biodiversité, qui réduit notamment les sources de l’alimentation, le changement climatique enfin, qui commence à bouleverser la géographie et les habitats humains. Ces trois phénomènes ne sont pas indépendants les uns des autres, mais le changement climatique a aussi des causes spécifiques, qui résident dans les émissions des gaz à effet de serre[1].

Ce dernier problème est sans doute le plus angoissant, car il s’aggrave de jour en jour. Les prévisions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (le GIEC) se font de plus en plus précises et de plus en plus alarmantes : la température de la planète pourrait augmenter d’ici à la fin du siècle de 1,4 à 5,8 °C, sinon plus[2]. Le climat pourrait même s’emballer dans les prochaines années, ce qui déboucherait sur des catastrophes géographiques majeures : modification des territoires, migrations massives de populations, accidents climatiques destructeurs, vague d’extinction des espèces, et sur de graves bouleversements économiques et sanitaires : accès à l’eau aggravé, dépérissement de la petite production paysanne, invasion de certaines espèces et apparition de nouvelles maladies. Un accord semble se réaliser sur le fait que, au-delà d’une élévation de la température de 2 à 3 degrés, il sera impossible de stabiliser la situation. Pour y parvenir, il faudrait, toujours selon les mêmes experts, diviser par deux les émissions de gaz à effet de serre en 50 ans,   celles des pays développés, les principaux responsables de ces émissions, devant être divisées par 4[3]. Le G8 en a convenu en 2008 en posant « l’objectif d’atteindre une réduction d’au moins 50% des émissions mondiales en 2050 », ce qui implique une baisse de 80% pour ses membres[4] mais aussi une baisse dans les grands pays du Sud.

Le problème ne pouvant plus être ignoré, la réponse des défenseurs du « développement durable » – c’est-à-dire tel qui n’obère par l’avenir des générations futures - a été de faire confiance au progrès technologique pour réduire les émissions (en diminuant notamment « l’intensité carbone » des consommations énergétiques) et pour en combattre les effets (par le piégeage du carbone dans des « puits »). On sait aujourd’hui que ces solutions, même si elles étaient mises en œuvre de manière efficace, ne suffiront pas. La baisse de l’intensité carbone est minime, alors qu’il faudrait la réduire seize fois. Les possibilités maximales de piégeage du carbone ne dépasseront pas deux tiers des émissions. Il faut donc faire plus et autre chose, remettre en question des pans entiers de la croissance, et il faut s’en donner les moyens.

Face  un défi pour l’humanité tout entière aussi colossal, et à l’extrême urgence d’y faire face, la planification semble donc s’imposer, tant au niveau national qu’au niveau international. Mais elle est si contraire aux intérêts des grandes firmes et à l’idéologie néo-libérale qu’elle va être réduite au strict minimum. Les pouvoirs politiques ont certes admis qu’il fallait désormais fixer des objectifs de réduction, mais ils ont choisi de confier en grande partie à un marché spécifique le soin de les atteindre, puisque l’action de l’Etat est considérée par principe comme inefficace. Tel est le sens du protocole de Kyoto, tant vanté par les gouvernements qui l’ont signé et par…de nombreux écologistes eux-mêmes.

 

La solution de la question climatique par le marché des droits à polluer

 

Le protocole de Kyoto, lancé en 1997, concrétisé par les accords de Marrakech en 2001, entré en vigueur en 2005, ratifié par 172 Etats, n’a abouti qu’à une ambition très modeste relativement à ses objectifs de départ (une baisse de 5,2 % des émissions de CO2[5] par rapport à 1990). Comme certains Etats (dont les Etats-Unis) ont refusé de le signer, la baisse ne concernait plus que 2,8% des rejets mondiaux, et comme elle a été en partie réalisée avant la signature, l’objectif s’est réduit à une  baisse de 0,16 % pour la période qui va de 2008 à 2012. En ce qui concerne tous les pays, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 29% depuis 1990.

Les Etats développés devaient faire les plus gros efforts, puisqu’ils sont les plus gros pollueurs. L’Union européenne ayant accepté une diminution de 8%, ses Etats ont été invités par la Commission à définir des quotas d’émission (ou permis d’émettre), et à les attribuer à leurs principaux exploitants[6]. Ce que la France, par exemple, a fait pour 1124 installations, dans le cadre de son Plan d’attribution. Ensuite c’est au marché de jouer. Quel est donc ce marché spécifique qui doit permettre de le réaliser ?

Chacune des institutions ou entreprises concernées par le Plan doit équilibrer son « bilan carbone » : si elle dépasse le quota alloué, elle doit acheter des parts de quotas, si elle reste en deçà, elle peut en vendre. Or, si l’on ne trouve pas facilement des vendeurs qui n’auront pas consommé tout leur quota, il y a un autre moyen de se procurer des « crédits » carbone, c’est d’acheter des certificats de réduction d’émissions effectuée pour le compte de tiers, et par là de compenser ses excès par quelque chose qui ressemble, comme le dit ironiquement Aurélien Bernier, aux indulgences papales.

Ces réductions d’émissions peuvent être obtenues en mettant en œuvre des technologies plus propres dans d’autres pays classés comme développés (c’est le mécanisme dit de « mise en œuvre conjointe ») ou dans des pays classés comme sous-développés (c’est le mécanisme dit « de développement propre »). Voilà qui crée un marché nouveau pour nombre de grandes firmes : celui des « crédits de réduction d’émissions », désormais vendables comme toute autre marchandise.

Sur ces bases se met en place le « marché carbone ». On a d’abord la surprise de constater que les principaux acheteurs de crédits d’émission sont non les entreprises, mais les Etats, qui peuvent ensuite en attribuer à leurs entreprises, ce qui correspond à une forme de subvention, sur laquelle la Commission européenne cette fois ne trouve rien à redire. Seconde surprise : ils les achètent surtout pour leurs institutions (installations publiques, hôpitaux, universités, qui possèdent des chaufferies ou des réseaux de chaleur dont la taille conduit à les inscrire dans le plan national d’allocation des quotas). Les vendeurs sont souvent des firmes qui ont développé des technologies propres dans le pays ou dans d’autre pays[7], par exemple Areva ou EDF (et souvent s’en sont réservé les droits de propriété intellectuelle). Entre les acheteurs et les vendeurs se placent des intermédiaires, qui sont des fonds publics comme le Fonds européen du carbone géré par la Banque mondiale et la Banque européenne d’investissement, d’autres fonds publics ou des fonds semi-publics semi-privés de divers Etats européens gérés également par la Banque mondiale[8]. En France un autre intermédiaire est un fonds de carbone européen souscrit uniquement par des acteurs privés (banques et assureurs principalement) et géré par une filiale de la Caisse des dépôts et des consignations. Les échanges de crédits carbone s’opèrent pour moitié, pour les crédits issus de réductions opérées dans d’autres pays, à la City de Londres. Ils se font dans une nouvelle monnaie, la « monnaie carbone », reconnue internationalement depuis la ratification des accords de Kyoto, qui représente des unités d’émission (les unités de quotas, ou unités de quantités attribuées, les unités de réduction des émissions et les unités d’absorption, ces dernières étant générées par les puits de carbone)[9]. Mais nous ne sommes pas dans des balances-matières à la soviétique. La tonne de CO2 a un prix, qui se détermine sur le marché. Et ce prix est extrêmement variable, par exemple en fonction du cours du baril de pétrole ou du gaz, ou encore d’aléas climatiques, qui font varier les quantités d’émissions effectuées. Ainsi, lors de l’ouverture de la première Bourse européenne il s’est situé entre 15 et 20 euros, puis a chuté progressivement pour ne plus valoir fin 2007 que 2 centimes d’euros, avant de remonter à 15 euros. Naturellement ce marché, comme tout marché de matières premières, fait l’objet d’une spéculation, avec ses traders qui jouent le prix de la tonne de CO2 à la hausse ou à la baisse. Voilà donc le grand moyen trouvé par les néo-libéraux pour faire diminuer les émissions de CO2 à l’échelle de la planète.

 

 Les résultats de cette politique

 

Comme on pouvait s’y attendre, les résultats  ne sont pas du tout à la hauteur des ambitions déclarées. Ainsi l’Union européenne avait annoncé généreusement une réduction de 8% de ses émissions (par rapport à 1990), et celle-ci n’a été sur la période 1990-2004 que de 0,6%[10]. Entre 2005 et 2006 elles ont progressé de 0,8%, alors même que le marché du carbone commençait à prendre son essor. Evidemment, au prix de 2 centimes la tonne de CO2, les institutions et entreprises n’avaient guère de raison de faire des efforts d’économie : elles préféraient acheter des « indulgences ». Mais admettons que le prix remonte durablement, et qu’il devienne vraiment pénalisant de faire des excès. Le marché du carbone va fausser l’estimation des besoins et des résultats, et ceci pour un coût de fonctionnement très élevé.

Sur les marchés oligopolistiques, les grands acteurs font la loi (et font les grands profits). Dans le cas du marché carbone les allocations de départ (le capital de permis de polluer) devaient cependant être limitées, les gros pollueurs (entreprises et institutions) se voyant imposer des quotas plus stricts. Pour parvenir à les respecter, ils pouvaient acheter, on l’a vu, des certificats de réduction d’émission, pour des économies réalisées dans d’autres pays, dans les pays industrialisés qui polluaient beaucoup (c’était le cas de l’Europe de l’Est) et surtout dans les pays émergents gros émetteurs, auxquels on ne pouvait demander des efforts dont ils n’avaient pas les moyens. Le mécanisme de « développement propre » a ainsi surtout concerné le Brésil, l’Inde et la Chine, cette dernière (devenue en 2007 le pays le plus gros pollueur de la planète, devant les Etats-Unis) bénéficiant de 70% des certificats de réduction d’émission. Le principe est donc séduisant. Mais encore faudrait-il que tous les pays fassent l’objet de la même attention. Or seuls les pays qui présentaient des opportunités importantes pour les technologies propres ont été la cible des multinationales, les autres étant oubliés.

Sur les marchés capitalistes, sans même parler des marchés financiers, les transactions sont plus ou moins opaques et se prêtent à de multiples concussions (on en eu maint exemple à propos du pétrole, des minerais etc.). Or qui contrôle la réalité des réductions d’émissions ? En principe c’est une instance de l’ONU, le Bureau exécutif du Mécanisme de développement propre, mais, vu ses moyens limités, le contrôle est délégué à des cabinets privés d’audit, qui ne mettent généralement pas beaucoup d’empressement à vérifier les données et la méthodologie fournies par l’entreprise qui les présente[11].

Comme tout le système repose, en définitive, sur le prix de la tonne de CO2 qui se décide sur la Bourse du carbone, on y retrouve naturellement les mouvements spéculatifs qui affectent les autres marchés de matières premières : les comportements mimétiques des agents, donc les bulles spéculatives, les marchés dérivés de couverture (les achats se faisant souvent à terme), les paris des traders et leurs bonus, même s’ils n’ont pas l’ampleur des mouvements spéculatifs que l’on trouve sur les marchés financiers, qui portent sur le capital fictif des titres.

Enfin force est de constater que ce système de la finance carbone est extrêmement coûteux. Multipliant les vendeurs et les acheteurs, les intermédiaires et les acteurs boursiers, il empile les coûts de transaction et absorbe sa part de la richesse sociale pour un résultat médiocre, voire dérisoire.

Cela n’empêche pas ses thuriféraires de déclarer non seulement que c’est le seul système efficace, mais encore qu’il devrait être généralisé[12].

On le sait, les discours sur l’environnement tendent à reporter une grande partie de la responsabilité vers les consommateurs eux-mêmes, invités et incités en permanence à modérer celles de leurs consommations qui accroissent, directement ou indirectement, les émissions de CO2 : il leur faut mieux isoler leurs habitations, consommer moins d’essence ou de mazout, surveiller leur consommation d’électricité ou de gaz etc. Fort bien, mais ce ne sont pas eux qui sont les principaux responsables des émissions à effet de serre, mais de loin les producteurs, les transporteurs, et les distributeurs, qui offrent des produits impliquant une grande consommation d’énergie, surtout quand ceux-ci viennent des quatre coins de la planète. Or la plupart ne sont pas touchés par les quotas. Néanmoins ce qui a été envisagé, c’est d’étendre le mécanisme des permis d’émission aux consommateurs eux-mêmes.

Ceux-ci se verraient affecter, dès l’âge de 16 ans, des quotas individuels, et devraient se comporter comme les entreprises : s’ils les dépassent ils achèteraient sur le marché du carbone des crédits correspondant à ces dépassements, s’ils restent en deçà, ils pourraient les vendre. Chaque consommateur deviendrait ainsi un petit porteur d’une sorte de portefeuille de titres, et, s’il suit attentivement le cours de la tonne de CO2 (ou s’il en confie la gestion à un fonds), pourrait même faire des profits. Par ailleurs, comme sur le marché des actions, les individus seraient inégalement dotés : comme le note Aurélien Bernier, « avec un tel dispositif il vaut mieux être ingénieur à Barcelone et habiter près de son lieu de travail que chômeur à Lille, propriétaire d’une vieille Renault 5 et locataire d’une maison mal isolée »[13].

 

La planification qui devrait s’imposer

 

Il y a une première forme de planification qu’il serait indispensable de mettre en œuvre : une planification « programmatique », qui ne peut être conduite qu’au sein du secteur public, et, plus précisément, d’un service public de l’énergie. « L’ardente obligation », pour reprendre une expression gaulliste, est en effet de réduire drastiquement la part des sources d’énergie fossiles (pétrole, gaz, charbon, uranium) dans la production d’électricité, puisque ce sont elles qui sont responsables à 80% des émissions de CO2, au profit des sources d’énergie renouvelables (le vent, les courants marins, les marées, et surtout le soleil). Le secteur privé n’est pas capable d’opérer ce basculement, car il n’est pas prêt à renoncer aux profits que lui procurent les premières (profits qui tiennent en fait de la rente, du fait de l’accaparement et de la monopolisation de ces matières premières) et ne s’engage dans la production « verte » que dans la mesure où elle est à son tour profitable (des subventions aidant). Or le changement de système représente des investissements considérables, dont le retour est plus qu’incertain dans le court terme. Nationaliser le vaste secteur de l’exploitation des énergies fossiles permet de réduire, voire d’annuler, la part des profits qui allait aux dividendes versés aux actionnaires privés et de la consacrer à la production des sources alternatives d’énergie, aujourd’hui plus coûteuses que les premières. C’est réalisable dans les entreprises publiques suffisamment intégrées pour exploiter les différentes sources d’énergie : le basculement peut alors s’opérer en renforçant les investissements dans le sens souhaité. Les entreprises monoproductrices devraient, quant à elles, être regroupées à cette fin. Les entreprises qui produisent la matière première (essentiellement le pétrole, le gaz et l’uranium) verraient ainsi leurs commandes baisser, et leurs surprofits seraient également ponctionnés. Tout cela se ferait dans le cadre d’un programme pluriannuel de mutation énergétique, détaillé en contrats de plan pour chaque entreprise. Il ne faut pas exclure que, le coût des énergies alternatives restant longtemps supérieur à celui des énergies fossiles, d’importantes subventions soient accordées aux entreprises publiques pour préserver leur rentabilité économique. Par ailleurs un effort considérable devrait être fait pour impulser la recherche publique sur l’amélioration des filières alternatives, afin d’abaisser leur coût[14].  Mais tout cela ne suffira pas : il faudra aussi, bien évidemment, obtenir des réductions d’émissions de CO2 de la part des utilisateurs, à commencer par les plus gros, qui ne sont pas les particuliers.

La planification incitative dispose ici de toute une gamme de moyens d’intervention, qui ont depuis longtemps fait la preuve de leur efficacité : taux variables de fiscalité, taux différentiels d’intérêt (ce qu’on appelle les « crédits bonifiés »), conditions d’attribution des commandes publiques ou des aides publiques, contrôle de certains prix. Tous ces moyens pourraient facilement être mis en œuvre dans le domaine de la politique environnementale.

Le principe d’une planification en matière d’émissions de CO2 consiste à fixer des objectifs de réduction, ce qui suppose un inventaire aussi complet que possible des émissions. A partir de là, il ne s’agit pas d’accorder des «permis de polluer » correspondant aux objectifs, mais de fixer des normes à respecter. Et le moyen le plus simple pour inciter à les respecter est celui de la taxation, qui a en outre l’avantage de pouvoir être progressive. La taxation de la tonne de CO2 peut être dissuasive, mais elle doit générer aussi des recettes, qui seront alors utilisées pour accélérer la mise en œuvre de technologies plus propres ou de soutiens à des secteurs à moindre dépense énergétique, tels que le réseau ferré ou la rénovation des logements urbains (c’est le second volet du Plan). Aurélien Bernier a ainsi calculé que si l’on faisait payer aux sites concernés par le Plan français d’attribution des quotas une taxe de 30 euros par tonne émise pour les 90 premiers pour cent, puis de 100 euros pour les 10 derniers pour cent, les recettes générées s’élèveraient à 5 milliards d’euros. Il suggère aussi qu’une partie des recettes pourrait être restituée à l’entreprise émettrice pour qu’elle se dote, sans dépasser un délai légal, de nouveaux moyens pour réduire ses émissions. On voit que ce mécanisme de taxation est infiniment moins compliqué que l’immense usine à gaz (c’est le cas de le dire) du marché des droits à polluer, et certainement plus efficace. Mais à une double condition : il faut que la taxation soit réellement dissuasive, et que son produit serve à mettre en œuvre et impulser des solutions alternatives[15].

Mais il y a, à côté de la taxe, des instruments complémentaires pour la mise en œuvre du plan de réduction des émissions de CO2. On peut agir par l’intermédiaire des commandes publiques, en introduisant des critères environnementaux, dont celui de la quantité d’émissions des gaz à effet de serre, dans la sélection des prestataires. Quant on sait que les commandes publiques représentent en France aux alentours de 15% du PIB, on voit l’efficacité potentielle de la mesure – une mesure aujourd’hui contrecarrée par les traités européens, qui, en imposant la règle de la concurrence sans entraves, donc de la non-discrimination en raison de la nationalité de l’entreprise, favorisent les prestataires des pays pratiquant le moins-disant environnemental, comme ils pratiquent le moins-disant social et fiscal. Un autre levier d’action consisterait à conditionner les aides publiques, qui sont un autre pilier de la planification, à des conditions d’amélioration du bilan environnemental des entreprises, dont la réduction des émissions à effet de serre. Aurélien Bernier note que le total des aides publiques s’élevait en France à 65 milliards d’euros – plus que le budget de l’Education nationale : ce levier d’action peut donc être lui aussi puissant. Certains prix pourraient aussi être administrés, quand on constate que les incitations fiscales à la consommation d’énergie propre (par exemple des réductions d’impôt pour l’utilisation de panneaux solaires) ne servent qu’à une augmentation la marge des fournisseurs : « En reprenant l’exemple des équipements solaires, il est très facile d’imposer un prix maximum au-delà duquel le matériel ne pourra recevoir aucune subvention »[16].

On n’évoquera pas ici les moyens de rendre la planification démocratique, mais on s’arrêtera sur un dernier obstacle, qui vaut pour toute forme de planification nationale : le libre-échange au niveau du commerce international. A quoi bon taxer les producteurs du territoire national s’ils peuvent produire à l’étranger, sans respecter aucune norme ou en se satisfaisant de normes très basses, et réimporter librement leurs produits dans le pays, ou si les producteurs étrangers peuvent sans restriction inonder le pays de marchandises produites dans les mêmes conditions, les uns et les autres concurrençant sévèrement les produits locaux ? Il faut aussi considérer les effets du transport sur les émissions de CO2. Prenons l’exemple de la fraise produite en Andalousie, au Maroc ou plus loin encore : elle contribuera bien davantage que la mandarine provençale à l’émission de gaz à effet de serre, parce qu’elle aura représenté plus de consommation de gazole ou de kérosène pour la transporter. Le libre-échange est  ainsi le moyen le plus sûr pour faire prévaloir le moins-disant environnemental. Il est donc nécessaire de rétablir les conditions d’un juste échange, d’une concurrence « non faussée », en taxant les importations selon les mêmes normes que les produits domestiques et en taxant le transport (dans l’exemple il pourrait y avoir une taxe kilométrique). La planification impose une forme de protectionnisme à finalité environnementale, dans l’intérêt du pays comme dans l’intérêt de la planète.

Mais ce protectionnisme se heurte à une difficulté majeure : comment imposer de fait à des pays en voie de développement des normes qui freineront ou empêcheront leur développement ? Même les concepteurs du protocole de Kyoto ont dû en convenir, et c’est pourquoi ils ne les ont pas inclus dans la liste des pays devant s’engager sur des objectifs quantitatifs de réduction des émissions, le « mécanisme de développement propre » étant censé les aider en ce sens. La taxation est pourtant l’instrument le plus efficace pour les conduire à relever leurs normes si une partie au moins (à négocier) du produit de la taxe leur est reversée, accompagnée de contrôles adéquats, guère plus compliqués que ceux requis par la validation des certificats de réduction d’émissions. Et ces « transferts compensatoires » auraient un avantage supplémentaire : ils « généraliseraient par exemple l’exigence chinoise qui veut que les projets soient conduits pas des entreprises locales ou des entreprises conjointes dont les capitaux étrangers sont minoritaires, de façon à réellement créer du développement utile au pays »[17].

 

Aller aux racines du mal

 

Si la planification s’impose pour réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre (et faire face aux autres problèmes environnementaux), elle ne fera que s’attaquer aux effets de ce qu’on appelle « le modèle de développement ». Et ne faut-il pas mettre en cause la croissance elle-même ?

On n’abordera pas ici l’ensemble du problème, qu’il faut évidemment relier au mode de production capitaliste qui génère un certain type de croissance. Ici nous voudrions nous attacher à la question du mode de consommation lui-même, et c’est ici que l’on va retrouver la nécessité d’une nouvelle planification, celle des revenus.

Il faudrait se souvenir des analyses de Jean Baudrillard[18] à l’époque où il contestait, avec tout le puissant mouvement des années 1968, la société de consommation : ce que nous consommons, disait-il en substance, ce ne sont pas des objets, mais des signes, c’est-à-dire toutes ces marques sociales qui distinguent une classe sociale des autres, et qui sont en translation permanente (par exemple l’intérieur petit-bourgeois se surcharge au moment où celui des grands bourgeois s’épure, mais en jouant sur des matériaux nobles). Il faudrait se souvenir également des analyses de Pierre Bourdieu dans La distinction, quand il traquait tous les subtils moyens de classement qui se cachent dans les habitudes les plus ordinaires, y compris le choix des mets et la manière de manger[19]. Aujourd’hui Hervé Kempf a repris les analyses anciennes de Thorstein Veblen, qui, dans un ouvrage de 1899, soutenait que la plupart de nos besoins résultent de la rivalité mimétique qui pousse les individus à posséder plus que leurs semblables au sein de leur classe sociale, et ceux des classes inférieures à désirer ceux des classes supérieures. Par conséquent le mode de vie des hyper-riches suscite l’envie des riches, et les riches ceux des moins riches, et ainsi de suite, ceci particulièrement dans les sociétés modernes où les différences de statut se sont estompées au profit des différences de revenus. Par leur mode de vie ostentatoire et gaspilleur, les riches poussent toute la société à la surconsommation, et ainsi « détruisent la planète »[20].

Cette thèse nous semble fondamentalement juste, mais demande à être nuancée et complétée. Chaque classe sociale conserve ses habitus et sa culture propre, directement issus des conditions matérielles de son existence, mais il est bien vrai que l’effacement des statuts a brisé les cloisons étanches qui séparaient les classes sociales dans les sociétés pré-bourgeoises. A cela il faut ajouter que l’esprit compétitif que le capitalisme néo-libéral propage dans toute la société renforce la rivalité sociale. Surtout nous voudrions insister sur le nouveau rôle joué par la publicité et par le marketing dans la surconsommation. A l’époque de la production de masse, la publicité, encore sommaire, séparait, à travers tout un jeu de signes, ses clientèles sociales les unes des autres. Il y avait, par exemple, la voiture « populaire » et la voiture de luxe. A l’époque actuelle, où la production ne cesse de se différencier pour capter de petits segments de clientèle et les goûts les plus divers, le jeu des signes sociaux devient beaucoup plus confus et subtil à la fois. Par exemple l’écran plat ou le téléphone mobile ne sont plus des marqueurs de distinction, mais des objets apparemment neutres, qui ne se distinguent plus que par des raffinements (à la différence de la désormais célèbre montre Rolex, depuis qu’elle a été déclarée par le publicitaire Séguéla signe éminent de réussite). La thèse de Veblen se trouve donc renforcée par ce brouillage des signes, qui fait désirer au jeune chômeur de banlieue de mirifiques objets désormais neutralisés. Quant au marketing contemporain, il est évident qu’il pousse au gaspillage le plus insensé (il n’est que de voir la quantité de lessives exposées dans un supermarché, alors que ces produits sont quasiment les mêmes). Nous sommes bien passés de la « société de consommation » des années d’après guerre à la société d’hyperconsommation par l’entremise de ces technologies sociales. Et c’est une nouvelle « classe de loisir », une nouvelle nomenklatura dont la « lisière est invisible », dit Hervé Kempf, qui mène la danse (alors que la nomenklatura soviétique cachait soigneusement ses privilèges). C’est aussi celle qui s’oppose le plus vigoureusement à tout changement dans son train de vie, même s’il est aujourd’hui légèrement ébréché par la grande crise (des observateurs ont noté que des grands financiers de la City avaient licencié leurs promeneurs de chiens, abandonné les croquettes bio dont ils les nourrissaient, et même parfois vendu ces derniers ; ils ont noté aussi qu’ils avaient plus souvent congédié leurs maîtresses que les banquières leurs amants).

 

La planification des revenus

 

Ici encore le terme planification paraît un gros mot. Je l’emploie pour le distinguer des politiques de revenus qui se contentent de petits coups de pouce quand le bas peuple va mal ou quand il faut courtiser des couches de la classe moyenne. Je ne pense pas pour autant qu’il revient à l’Etat de définir nos besoins, sauf dans le cas des biens sociaux (fournis par les services publics) qui, comme base de la citoyenneté, relèvent de la délibération démocratique, qu’il s’agisse de leur périmètre ou de leurs contenus. Les  biens privés, eux, ne devraient dépendre que du libre choix des individus, pourvu qu’ils incorporent aussi des finalités socialement désirables (traduites par des normes impératives et des incitations, par exemple à acheter des voitures plus « propres »). Le bon moyen pour désamorcer la rivalité mimétique et réduire la surconsommation consiste avant tout à agir sur l’échelle des revenus pour la resserrer. Il sera ainsi toujours possible à quiconque de se procurer des biens de luxe (un très grand écran plat, un bolide de sport, un appartement de standing) s’il en a les moyens, mais, avec un budget limité, il devra sacrifier d’autres biens et s’assurer que telle est bien sa passion.

Que faut-il donc faire pour combattre le rôle pernicieux de la nomenklatura, avec sa couche supérieure d’hyper-riches, dont l’avidité est sans limites sous l’effet de leur compétition interne ? La crise, en rendant brutalement illégitimes leurs revenus, fait en ce moment fleurir une série de propositions. Puisqu’il y a un salaire minimum, pourquoi ne pas fixer un salaire maximum ? On considère parfois qu’il reviendrait au même d’imposer les hauts revenus en augmentant fortement la progressivité de l’impôt, par exemple en créant une dernière tranche taxée à 80%, comme Roosevelt l’avait fait en arrivant au pouvoir en 1933. Je ne suis pas de cet avis, car l’impôt à ce niveau apparaîtra inévitablement comme un prélèvement indu à qui considère qu’il a légitimement gagné son revenu, alors que rien ne peut justifier des rémunérations exorbitantes, ni moralement ni économiquement. Ramener notamment les salaires des patrons à 40 fois le Smic, comme ce fut le cas avant la révolution néo-libérale, au lieu de 400 fois ou plus aujourd’hui, serait la moindre des choses - juste un petit pas vers ce que serait une distribution socialiste des rémunérations. Une autre proposition concerne l’héritage : puisqu’il est l’une des grandes causes de l’inégalité des patrimoines, pourquoi ne pas le supprimer ? Ici encore je pense que cette proposition serait très mal reçue par la quasi-totalité de gens, pour toutes sortes de raisons psychologiques. Dans ce cas, c’est la taxation fortement progressive qui serait préférable. Enfin, pour freiner la propension à la consommation ostentatoire et gaspilleuse, la planification utiliserait diverses mesures fiscales (notamment les variations de  l’impôt foncier ou des taux de TVA) et la publicité serait sévèrement réglementée, ainsi que les méthodes abusives de marketing.

 

Conclusion

 

Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut séparer les questions environnementales des questions économiques et sociales. La préservation de la planète, le contrôle du changement climatique, la sauvegarde de l’espèce humaine ne peuvent plus être le supplément d’âme du mode de développement. Comme le dit Aurélien Bernier, le « développement durable meurt lentement de ne pas avoir intégré cet impératif, d’avoir parié aveuglément sur la technologie et d’avoir entériné le remplacement du politique par la gouvernance ». Le capitalisme « vert », comme on l’a vu en examinant les mécanismes du marché des droits à polluer et leurs résultats, n’est pas la réponse. C’est à la politique de reprendre ses droits, et elle passe par une planification, non plus impérative certes (le système soviétique a fait la preuve de ses limites et de ses travers), mais puissamment incitative. Il faudrait sans doute un socialisme du XXI° siècle pour lui donner toute son ampleur, mais on devrait d’ores et déjà la remettre en vigueur (en commençant, par exemple, par ressusciter en France le Commissariat au plan supprimé par la droite et la Loi de plan tombée en désuétude). On a vu aussi que la prise au sérieux des problèmes environnementaux suppose un virage complet en ce qui concerne la répartition des revenus et de la richesse. Ce n’est plus seulement une question de justice sociale, c’est une question de survie. Tant que l’on pensera que l’objectif de sortie de crise est seulement de restaurer la croissance et de recommencer comme avant, avec un peu plus de régulation et une meilleure gouvernance, on continuera à aller dans le mur.

 

 



[1] Une autre cause est la déforestation, mais son impact est nettement plus faible.

[2] Selon le 4° Rapport publié en 2007. Hervé Kempf souligne l’importance du changement d’ère que cela représenterait : « Moins de 3 degrés nous séparent de l’holocène, voilà de six à huit mille ans, une période très différente d’aujourd’hui ; de même la température de l’ère glaciaire d’il y vingt mille ans n’était que de 5 degrés inférieure à celle d’aujourd’hui » (Comment les riches détruisent la planète, Editions du Seuil, 2007, p. 15). Certes la planète a connu de nombreuses variations climatiques (ainsi des quatre glaciations de l’ère quaternaire), mais c’est la première fois qu’on constate une hausse aussi forte et aussi brutale de la température du globe. Les connaissances accumulées depuis 2007 (sur le rythme de disparition de la banquise arctique et l’évolution prévisible du niveau des mers) ont dressé un tableau encore plus sombre.

[3] L’essentiel de la documentation de cet article est emprunté au livre d’Aurélien Bernier, Le climat otage de la finance. Ou comment le marché boursicote avec les « droits à polluer », Les mille et une nuits, 2008. Je lui dois aussi la plupart des éléments d’analyse, que je me suis contenté de rapporter à la problématique de la planification.

[4] Objectif repris dans une motion du G8 en 2008. Le candidat Obama a également promis de diminuer les rejets états-uniens de 80% d’ici 2050. La récente Conférence des Nations Unies de Cancun (décembre 2010) a réaffirmé l’objectif d’une limitation du réchauffement de 2°C (par rapport à l’ère pré-industrielle), objectif désormais accepté par tous les pays. La légitimité du protocole de Kyoto, par lequel les pays industrialisés signataires s’engageaient à une réduction nette de leurs émissions, a été réaffirmée pour l’après 2013, mais sans nouveaux engagements formels de leur part. Le résultat le plus positif de cette Conférence est la création d’un « Fonds vert du climat », doté de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020.

[5] Le dioxyde de carbone, ou CO2, n’est que l’un des gaz à effet de serre, mais celui qui est émis en plus grande quantité. Pour simplifier les calculs, les émissions des autres gaz à effet de serre ont été converties en une même unité, la « tonne équivalent CO2 ».

[6] Les droits ont été attribués gratuitement pendant la période 2005-2007, et 90% de ces droits le seront encore pendant la période 2008-2012. Leur vente, pour les entreprises qui n’avaient pas atteint leur quota, a été une opération juteuse. La sidérurgie européenne a ainsi empoché près de 480 millions d’euros en 2005 en vendant ses tonnes de CO2 excédentaires.

[7] Les réductions d’émissions imposées aux sites européens pourraient ainsi être compensées intégralement ou presque par les achats de crédits de réduction d’émissions hors l’Union.

[8] Pour l’ensemble des fonds gérés par la Banque mondiale au 31 juillet 2007, cf. Aurélien Bernier, op. cit., p. 74.

[9] Pour faire plus simple, l’Union européenne a créé sa propre unité de compte, qui n’est valable que pour les quotas échangés sur le marché européen, mais qui est convertible dans la monnaie carbone internationale.

[10] Cf. le tableau des résultats, pays par pays et pour l’ensemble de l’Union européenne, in Aurélien Bernier, op. cit., p. 110.

[11] Le mécanisme du développement propre a fait l’objet de nombreuses critiques, concernant la complexité et la lenteur des procédures d’agrément par les Nations Unies, mais aussi son effectivité : des millions de crédits carbone auraient été de faux crédits, des crédits « bidons ».

[12] Il est à l’honneur de la Bolivie de l’avoir radicalement dénoncé lors de la négociation de Cancun : « Il n’y a que deux solutions, à déclaré son président, Evo Morales, soit le capitalisme meurt, soit la Terre-Mère trépasse ». A la demande de la Bolivie, la décision de Cancun n’a pas évoqué les mécanismes de marché comme possible mode de financement des mesures d’adaptation au changement climatique.

[13] Op. cit., p. 88.

[14] Le cadre européen actuel s’oppose à une telle évolution. D’abord la nationalisation du secteur de l’énergie, sans être expressément interdite par les traités, est soumise à des conditions telles (la règle de « l’investisseur avisé ») qu’elle ne servirait plus à rien en la matière (l’entreprise publique devant se comporter comme une entreprise privée au niveau de sa rentabilité financière, à défaut de quoi elle serait condamnée pour « subvention déguisée »). Ensuite le principe des subventions est étroitement encadré, pour ne pas être taxé de fausser la concurrence entre les pays. Notons pourtant que, si ces restrictions étaient levées, les entreprises publiques qui feraient basculer leurs investissements d’une forme d’énergie à une autre ne seraient pas conduites à des pertes, voire à la faillite : au total de prix de l’énergie fournie les rendrait encore compétitives dans le champ concurrentiel.

[15] L’exemple de la Suède est instructif. La taxe carbone, instituée en 1991, a permis une réduction de 9% des gaz à effet de serre (alors que la croissance économique a été entre temps de 48%), mais d’une part elle est fortement dissuasive (108 euros par tonne), d’autre part elle s’est accompagnée d’une promotion des combustibles tirés des énergies renouvelables (surtout la biomasse forestière), totalement exonérés de la taxe. Peu de maisons s’y chauffent encore au fioul.

[16] Op. cit., p. 143.

[17] Aurélien Bernier, op. cit., p. 139.

[18] Cf. La société de consommation, Editions Denoël, 1970, et Pour une critique de l’économie politique du signe, Editions Gallimard, 1973.

[19] Cf. La distinction. Critique sociale du jugement, Les Editions de Minuit, 1979.

[20] Cf. Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, Editions du Seuil, 2007.

(texte de 2010, paru dans Utopie critique).

22 novembre 2018

LA CHINE FACE A LA CONTRAINTE ECOLOGIQUE

 

 

Les dirigeants chinois pensent dans le temps long. On peut dire d’ailleurs que c’est là une tradition. L’Empire céleste se voyait éternel, et les dynasties chinoises furent plus solides que les royautés occidentales, car le mode de production n’était ni féodal ni absolutiste, mais étatique. Certaines ont duré des siècles. Aujourd’hui la « première phase du socialisme » est dite pouvoir durer 100 ans ou plus, avant de passer à une seconde phase. Le problème est que, désormais, le temps est compté par l’urgence climatique et par la rapidité de la dégradation de l’environnement. Il faut donc aux autorités chinoises agir vite, et changer le modèle de croissance, non seulement pour le rendre plus efficace, mais aussi et surtout pour le rendre plus compatible avec la contrainte écologique. Or, comment faire ? Reprendre certaines méthodes du capitalisme vert, ou bien pousser les feux du socialisme ? Telle est la grande question que nous je voudrais développer ici plus longuement que dans le corps de mon texte.

Certes, les phénomènes écologiques étant planétaires, la Chine ne peut les maîtriser dans son seul pays. Mais, sa place croissante dans l’économie mondiale lui offre la possibilité de peser sur le cours des choses, et surtout elle pourrait donner l’exemple, alors qu’elle s’est trop longtemps insuffisamment préoccupée de l’environnement, des dégâts de sa croissance, et qu’elle est encore en retard, dans bien des domaines, sur certains pays occidentaux. Il y a non seulement ce retard à rattraper, mais, mieux encore, de l’avance à prendre.

Je commencerai par rappeler quelques aspects de la contrainte écologique.

 

Quelques repères sur l’urgence écologique

 

« La maison brûle », comme disait Jacques Chirac dans une heureuse formule.

La première urgence est climatique. Dans moins d’un siècle le climat de la Terre pourrait, si l’on laisse les choses aller, se modifier autant que pendant les vingt millénaires qui l’ont précédé. Les experts du GIEC considèrent que, au-delà de deux degrés de réchauffement climatique, les bouleversements seront considérables. L’élévation du niveau des mers, notamment, modifiera la géographie de la planète et nombre de métropoles, qui ont poussé au bord des rivages, seront submergées. Pour limiter le phénomène, il faudrait même, selon certains, ne pas dépasser une augmentation de 1,5 degré C. Il s’aggravera énormément si l’on atteint les 2,5 degrés C, car les écosystèmes terrestres eux-mêmes commenceront à émettre plus de CO2 qu’ils ne peuvent en absorber[1].

Une autre menace lourde est l’extinction de nombreuses espèces. Nous avons déjà supprimé en un siècle les trois quarts des plantes cultivées. Or, si l’on met en péril la vingtaine d’espèces qui fournissent 80% de l’alimentation humaine, c’est la survie même de l’humanité qui est en cause.

Les pollutions autres que celles dues aux gaz à effet de serre ont considérablement dégradé les environnements et les techniques pour les dépolluer sont très gourmandes en travail et en énergie.

Il faut ajouter que ces trois dimensions de la détérioration écologique sont liées et s’entretiennent les uns les autres, si bien que l’on ne peut se dire que l’on traitera les problèmes les uns après les autres. Le défi est global et planétaire, inédit dans l’histoire de l’humanité. Du fait des sécheresses le réchauffement climatique réduit déjà l’accès à l’eau de centaines de millions de personnes et diminue dans des régions entières la productivité agricole. Une hausse de la température de 2,5°C au XXI° siècle condamnerait à la famine 600 millions de personnes et le manque d’eau toucherait jusqu’à trois milliards d’êtres humains supplémentaires. Le réchauffement a des conséquences non seulement sur les moyens de vie ou de survie (alimentation, habitat, chauffage etc.), mais encore directement dans le domaine sanitaire (maladies liées à l’apparition de nouvelles bactéries, à la migration des insectes etc.).

Un autre constat est que les principales victimes du réchauffement climatique et des deux autres phénomènes sont les populations pauvres des pays du Sud, les plus affectées par eux et les plus démunies de moyens financiers et politiques pour les combattre ou les modérer.

 

La Chine à la fois responsable et victime

 

Je ne m’attarderai pas sur les effets catastrophiques en matière écologique du développement chinois, que les autorités reconnaissent volontiers, même si ce sont souvent les populations qui ont dû les mettre en alerte par leurs protestations. Je me contenterai de ces chiffres fournis pas ces autorités elles-mêmes. Un cinquième des terres cultivables sont polluées, un tiers des rivières contiennent des eaux considérées comme dangereuses, la qualité de l’air est mauvaise dans 495 des 500 plus grandes villes du pays[2].

De là on a vite fait de jeter l’opprobre sur « le régime », coupable d’avoir fait de la Chine le « premier pays pollueur de la planète » et de contribuer fortement à l’effet de serre. Or, premier pollueur il l’est, mais c’est aussi parce que c’est le pays le plus peuplé (un Terrien sur cinq est chinois). Si l’on considère le nombre de tonnes de CO2 et équivalent  CO2 émis par an par habitant, le citoyen chinois n’en émet que le quart du citoyen états-unien. Au surplus ces citoyens chinois travaillent souvent pour de grandes firmes occidentales. « Un tiers des émissions de ce pays  - presque autant que celles de la France, de l’Allemagne et de la Grande Bretagne réunies – découlent de l’exportation de marchandises. Pour Pékin ces émissions – dites « grises » - devraient s’ajouter aux émissions des pays occidentaux  - dites « domestiques » - où les marchandises sont consommées »[3]. De la sorte l’écart entre l’émission du citoyen chinois et celles des habitants de ces pays serait encore bien plus grand. Ce qui est vrai pour la Chine, l’est d’ailleurs aussi pour la plupart des pays du Sud. On objectera que la Chine était, avec les autres, consentante. Certes, mais elle n’avait guère le choix. Si elle voulait se développer rapidement, il lui fallait ces investissements étrangers, mais ceux-ci ne se sont pas souciés des conséquences environnementales. Si ce capitalisme importé n’avait rien de « vert », le capitalisme des pays du Nord (Nord est bien sûr une approximation géographique) ou, mieux dit, des pays du Centre (en tant qu’opposé à la périphérie du système mondial) a-t-il réussi à l’être, ou peut-il seulement l’être ?

Commençons par le problème n°1, celui des émissions de gaz à effet de serre, principales responsables du réchauffement climatique. On va voir que l’institution d’un marché du CO2 ne l’a pas résolu et ne peut le résoudre correctement.

 

Les échecs et les limites du marché du CO2

 

Comme on avait fini par reconnaître que les gaz à effet de serre étaient, loin devant la déforestation, les causes du réchauffement climatique, et comme le CO2 (le dyoxyde de carbone) l’était bien plus que les autres gaz, les dirigeants de l’Union européenne ont trouvé judicieux de donner un prix à la tonne de ce gaz (les autres étant convertis en équivalent C02) et de  faire payer aux gros émetteurs tout dépassement d’un certain nombre de quotas, qui eux seraient gratuits. Et, en bonne logique libérale, ils ont institué un marché, le fameux marché baptisé assez improprement des droits à polluer : un émetteur qui dépasserait son quota gratuit pourrait continuer à le faire s’il achetait des quotas à un autre qui ne l’aurait pas atteint, au prix de marché de ces « crédits ».

Mais, comme on avait également reconnu que les pays en voie de développement polluaient, par nécessité, plus que les autres, l’idée a été d’utiliser le marché pour de les aider à émettre moins, grâce à l’utilisation de toutes sortes de techniques modernes, telles que la décarbonation des centrales électriques à charbon ou des usines sidérurgiques. Toute action en ce sens, pouvant être considérée comme réduisant l’émission de CO2, représentait un crédit d’émission censé compenser un quota dépensé en trop par une entreprise ou un établissement des pays développés. C’est le « mécanisme de développement propre ». Et la Chine en a été la terre d’élection, puisqu’on pouvait moderniser ses installations à bas prix : la moitié des projets y ont été localisés, et ils ont effectivement permis d’y réduire quelque peu les émissions.

On se demandera pourquoi ce marché des droits à polluer a été préféré à une taxation de la tonne de CO2 émise, ce qui aurait été beaucoup plus simple et aurait pu générer des recettes pour les Etats, lesquels auraient pu alors les utiliser pour aider les pays en voie de développement à réduire leurs propres émissions. La seule justification qui vient à l’esprit est que les Etats européens pouvaient, en lieu et place d’une taxation uniforme, choisir les quotas gratuits à distribuer de manière à pénaliser plus lourdement les plus gros émetteurs, et ensuite, grâce au mécanisme de marché, les inciter à produire plus proprement, eux qui avaient le plus de moyens pour le faire. Mais on aurait pu aussi bien, j’y reviendrai, varier le taux de la taxe selon les secteurs concernés. En réalité la raison semble doctrinaire. Il ne fallait pas donner trop de pouvoirs aux Etats, qui auraient pu modifier à volonté les taux de la taxe. Une fois établis les quotas autorisés, ils ne pouvaient plus y toucher de sitôt, et c’était au marché de fournir les bonnes incitations.

Le résultat a été un échec. Le prix de la tonne de CO2 s’est effondré, parce qu’il y avait bien plus d’offres de crédits carbone que de demandes, les quotas autorisés ayant été trop indulgents et la crise économique, qui a ralenti la production industrielle, étant passée par là. A un prix trop faible les entreprises n’avaient plus aucun intérêt à faire des efforts pour émettre moins, elles préféraient acheter des « indulgences » (clin d’œil des critiques aux indulgences papales). Il appert que le système était bien plus rigide qu’une taxe : il ne suivait pas les mouvements de la croissance économique ni des cours du pétrole, il ignorait les aléas climatiques. Néanmoins la Commission européenne estime toujours que le mécanisme est le meilleur moyen pour atteindre l’objectif d’une économie à bas carbone, et propose aujourd’hui de ne distribuer qu’une moitié environ de  quotas gratuits et de vendre le reste aux enchères, pour faire remonter le prix.

Mais les raisons de l’échec vont au-delà de ce vice congénital. Car confier au marché la régulation du prix du carbone, c’est oublier que ce marché, comme tous les autres marchés capitalistes, ment, manipule et corrompt.

Il ment. Par exemple bien des crédits carbone obtenus grâce au mécanisme de développement propre ne correspondaient à aucune action spécifique. Ils auraient eu lieu de toute façon, et ce ne fut donc qu’une aubaine pour les entreprises occidentales. Il était également  facile de fausser le contrôle des réductions d’émission, celui-ci étant confié à une instance de l’ONU qui, faute de moyens, le déléguait à des cabinets privés d’audit, lesquels ne mettent pas beaucoup d’empressement à vérifier les données et la méthodologie fournies par les entreprises.

Il manipule. Les multinationales ont exercé un chantage à la délocalisation. A la différence des entreprises confinées au territoire national et d’établissements comme des hôpitaux ou des universités, elles iraient produire, si elles ne disposaient pas suffisamment de quotas gratuits, là où elles ne se voyaient pas imposer la réduction de leurs émissions.

Il corrompt. Le pouvoir de lobbying des grandes entreprises et des organisations de secteur leur a permis de peser sur la distribution de quotas, laquelle se faisait secteur par secteur. Des entreprises, qui n’en avaient pas besoin, ont reçu des quotas gratuits et les ont revendus avec profit. D’autres ont fait de même en délocalisant. Les principaux acheteurs ont été finalement les Etats, pour soulager des établissements publics.

Mais ce n’est pas tout. Pour qu’il y eût un marché, il fallait une monnaie. Ce fut la « monnaie carbone », représentant des unités d’émission, des unités de réduction des émissions et des unités d’absorption (ces dernières étant générées par les puits de carbone). Il fallait aussi des intermédiaires, et ils furent nombreux, publics comme le Fonds européen du carbone, ou semi-publics. Il fallait une Bourse, et l’on y a bien sûr retrouvé les mouvements spéculatifs qui affectent les autres  marchés de matières premières. Il fallait enfin des produits dérivés (de couverture des risques), les achats se faisant souvent à terme. Le marché a donc connu ses traders, leurs paris et leurs bonus -même si l’on est resté très loin des marchés financiers portant sur le commerce des titres. Tout cela veut dire un empilement de coûts de transaction, donc un système extrêmement coûteux pour des résultats médiocres, voire dérisoires. Mais cela n’a pas empêché ses thuriféraires d’envisager une extension du système aux consommateurs eux-mêmes, idée heureusement abandonnée.

On peine à comprendre pourquoi d’autres Etats (la Corée, la Thaïlande, la Californie) ont repris ce modèle européen, et surtout pourquoi la Chine s’y est ralliée. Est-ce parce qu’elle a tiré des avantages du mécanisme de développement propre, est-ce parce qu’elle croit toujours plus aux vertus du marché ?

 

La planification des émissions de CO2 qui devrait s’imposer.

 

Que veut dire cette planification ? Après un inventaire aussi complet que possible des émissions de CO2, il ne s’agit plus, pour atteindre les objectifs que l’on s’est fixés, de délivrer des permis de polluer en nombre limité, mais de déterminer des normes à respecter. Et le moyen le plus simple pour inciter les émetteurs à les respecter est celui de la taxation, qui a en outre l’avantage de pouvoir être progressive, le taux augmentant avec les quantités. La taxation peut ainsi être dissuasive, mais elle génère aussi des recettes, qui seront alors utilisées pour accélérer la mise en œuvre de technologies plus propres et pour soutenir des secteurs à moindre dépense énergétique, tels que le réseau ferré ou la rénovation de logements. Ce mécanisme de taxation serait infiniment moins complexe que l’immense « usine à gaz » (c’est le cas de le dire) du marché des droits à polluer, et certainement plus efficace. Mais à une triple condition.

D’abord il faudrait que la taxe soit réellement dissuasive. Ensuite, pour s’appliquer avec toute la rigueur et l’équité nécessaires, elle requiert un contrôle exigeant des émissions de chaque entreprise et de chaque établissement, concernant à la fois les émissions et les efforts de réduction (car une partie de la taxe pourrait leur être reversée en fonction de la qualité de ces efforts). Où l’on retrouve ce que je disais à propos de la Chine concernant la nécessité d’un recueil, par l’instance publique (et non par des cabinets privés), d’un maximum d’informations par des agents bien formés, et eux-mêmes soumis à un contrôle d’impartialité, pour parer à toutes les formes de corruption, active ou passive. Enfin le produit de la taxe devrait servir à mettre en œuvre et à impulser des solutions réellement alternatives. Comme une partie des recettes pourrait être reversée aux entreprises de pays étrangers, qui réduiraient, par des efforts spécifiques, leurs émissions, il faudrait également un contrôle conjoint avec les autorités de ce pays.

Mais il y a aussi des instruments, complémentaires à la taxe, pour mettre en œuvre des plans de réduction des émissions de C02. On peut agir par l’intermédiaire des commandes publiques, en introduisant, dans la sélection des prestataires, des critères de réduction. On peut, et même on doit, subventionner fortement la production d’énergies renouvelables, substituables aux énergies fossiles, puisque celles-ci sont le principal facteur des émissions de gaz à effet de serre. C’est d’ailleurs ce qui se fait dans les pays développés, notamment dans les pays scandinaves et en Allemagne, avec un certain succès, mais à un rythme encore beaucoup trop lent, et avec des moyens pas toujours adéquats (par exemple le soutien à l’utilisation de panneaux solaires a donné lieu en France à des effets d’aubaine, parfois des escroqueries, de la part des installateurs).

 

Les autres aspects de la planification écologique

 

La planification est aussi tout à fait indispensable pour combattre les autres formes de pollution, et leurs très graves effets sanitaires (en particulier en Chine). Elle opère par l’imposition de normes strictes et de contrôles sévères, car les producteurs ont, ici aussi, tendance à mentir et à truquer. L’exemple des véhicules diesel, très émetteurs de particules, est l’un des plus connus. L’industrie automobile qui en fabrique exerce en Europe une énorme pression sur les Etats au nom de la sauvegarde des marchés et des emplois. Comme les reconversions sont effectivement coûteuses, il revient à ces derniers de les accompagner par des aides spécifiques. Mais la planification doit aller plus loin en agissant sur le marché lui-même : remplacement programmé de véhicules personnels par des transports en commun dans les villes, développement du ferroutage et du transport fluvial pour réduire la circulation de camions. Les pollutions de l’air, de l’eau, des sols mettent les Etats au pied du mur : ils ne peuvent plus se contenter de réglementations de faible portée, selon le principe pollueur/payeur, et souvent contournées.

S’agissant des gaz à effet de serre et des autres pollutions, on peut agir, dans la mesure où elles sont mesurables (ce qui n’est pas aisé, notamment parce qu’il il existe des synergies entre les effets), par des normes, des contrôles et des sanctions pécuniaires. Mais cela ne suffit plus du tout quand il s’agit de préserver ou de restaurer des éco-systèmes naturels et ce qu’il reste de la bio-diversité. Or c’est là que les tenants du marché ont encore frappé. Ils ont voulu donner un prix à la nature et instaurer un marché des droits à détruire. Marché florissant aux Etats-Unis, avec ses biobanques, auxquelles on achète un droit à détruire tel espace naturel, ou telle espèce ou végétale, en échange d’un espace ou d’une variété conservés ailleurs, et ses intermédiaires, des bourses spécialisées. C’est là une aberration, car, si un prix peut être un indicateur, il ne peut inclure une multitude d’effets, souvent à long terme, qui ne sont pas mesurables, ou qui ne peuvent l’être qu’imparfaitement, et qui peuvent aussi avoir des répercussions sur l’effet de serre (les palmiers à huile, par exemple, n’ont pas du tout le même pouvoir d’absorption du CO2 qu’une forêt tropicale). C’est sans doute en ce dernier domaine, plus encore que dans les autres, que la planification est devenue plus que jamais nécessaire ; préserver les écosystèmes, leur permettre de se reconstituer, s’assurer que la production des déchets, notamment les énormes déchets industriels, ne les détruit pas définitivement, sont devenus des impératifs absolus et la réglementation doit être sans appel.

Mais la grande question est celle de savoir si tout cela est possible dans un contexte de croissance continue, et qui a des effets cumulatifs[4]. C’est là qu’il faut en venir, car elle conduit à remettre en question le capitalisme lui-même.

 

L’insoutenable croissance capitaliste

 

On ne doit pas confondre croissance en général et développement. Le développement est une nécessité pour sortir de la pauvreté une grande partie des habitants de la planète, le milliard qui n’a pas accès à l’électricité, le presque milliard qui ne l’a pas à l’eau potable, le milliard qui est victime de disettes chroniques. Il est question là de biens de base. Mais bien d’autres biens sont indispensables à une vie décente, en bonne santé et laissant du temps libre.

Or ce développement ne peut s’effectuer selon les principes et avec les méthodes de la croissance en usage dans le monde capitaliste. Ainsi la production d’énergie ne pourra se faire en utilisant les énergies fossiles, car les émissions de CO2 ne feraient que croître, au détriment du climat. Mais, s’il faut recourir aux énergies renouvelables, cela représenterait un coût aujourd’hui insupportable pour les pays pauvres. Il n’y a donc pas d’autre solution que de les aider à les développer, et ce ne sont pas les 100 milliards par an promis (seulement promis) par les pays développés lors de la COP 21 à l’horizon 2020 qui suffiront[5].

 Comme ce développement suppose une croissance de la richesse matérielle, la croissance devra absolument ralentir et changer de nature dans les pays développés pour être soutenable à l’échelle d’une planète qui est finie et fragile.

Or le capitalisme repose, par essence, sur une croissance illimitée. C’est là la conséquence  de la recherche du profit maximal et de la concurrence sans bornes. Pour que le capitalisme puisse prospérer, il lui faut d’abord tout transformer en marchandises, jusqu’au moindre service rendu et jusqu’à la qualité de l’air que nous respirons. Ce que Marx appelait « produire pour produire ». Ensuite, Pour faire du profit, chaque concurrent doit vendre toujours plus et toujours moins cher que les autres, et,  pour cela, augmenter la durée et l’intensité du travail (cette autre ressource naturelle), et élever sa productivité par tous les moyens techniques possibles, y compris les plus dispendieux en énergie et matières premières. Enfin, pour augmenter la productivité, il doit accroître son capital pour bénéficier des économies d’échelle, ce qui veut dire aussi s’approprier autant de ressources naturelles que possible.

Ce n’est pas tout. Le capitalisme repose sur une innovation permanente, qui permet à chaque concurrent de devancer les autres, de disposer pendant un temps d’un pouvoir de marché, qui lui permet de faire des surprofits. Cette capacité d’innovation, son processus de « destruction créatrice » seraient une grande vertu s’ils n’étaient pas doublement pervertis. Pour vendre davantage il faut programmer l’obsolescence des produits anciens et, pour en vendre de nouveaux, il suffit de leur donner un semblant de nouveauté. Afin de vendre des produits en apparence ou réellement nouveaux, mais dont la valeur d’usage ne sera pas forcément reconnue par le consommateur, malgré quelques études de marché préalables, il faut les imposer par une véritable propagande. C’est ce à quoi servent, principalement, la publicité et le marketing, bien plus qu’à communiquer de l’information. D’énormes budgets y sont consacrés, qui représentent beaucoup de travail et de moyens matériels. Aucun capitaliste ne peut y échapper, mais ce sont les plus puissants qui ont le plus de moyens. Et, ce qui compte, comme le remarquait déjà il y a longtemps John K. Galbraith, c’est moins la qualité que la quantité du matraquage.

Enfin, sur les marchés capitalistes, tous les moyens sont bons pour damer le pion aux concurrents, comme je l’ai déjà souligné : le mensonge, le trucage, la manipulation, la corruption des autorités qui contrôlent la mise sur le marché et le respect des normes, les abus de position dominante. Sans parler des techniques les plus élaborées d’évasion fiscale.

 Voilà pourquoi, par essence, la croissance capitaliste est une croissance sans frein, une perpétuelle fuite en avant. Cependant, deux tendances, quoique anciennes, sont venues renforcer puissamment ces caractères. La première est la mondialisation : elle a accru la marchandisation partout dans la planète et, tout en réduisant le coût des produits par l’abaissement de celui du travail et par le changement d’échelle, elle a accru le coût des transports et la quantité d’énergie qu’ils requièrent. La deuxième est la financiarisation : elle aussi ancienne, elle a pris de proportions gigantesques, représentant une énorme dépense de travail improductif, l’usage de beaucoup de ressources matérielles et, à son tour, une grande dépense d’énergie.

Toutes ces raisons font que la croissance capitaliste est insoutenable. Ce n’est pas la croissance démographique qui menace la vie sur terre, comme l’assurent de néo-malthusiens. De l’avis des agronomes, notre planète pourrait faire vivre convenablement la population actuelle, qui tend à se stabiliser avec le développement. Ce n’est pas non plus le progrès technique qui est en cause, s’il est bien orienté. Les formidables gains de productivité qu’on lui doit sont une manière d’économiser du travail et des ressources matérielles, tant qu’ils ne soient pas consacrés à une accumulation de biens superflus. Les ressources naturelles elles-mêmes ne présentent pas de limites infranchissables, si l’on sait les recycler et les économiser, de façon à ce qu’elles se reconstituent[6]. Les énergies renouvelables sont inépuisables, et le coût d’entretien des équipements qui servent à les exploiter relativement faible. C’est donc bien le capitalisme qui menace de rendre notre terre invivable, alors que les sociétés précapitalistes savaient, plus ou moins bien, préserver un certain équilibre dans leurs échanges avec la nature. Car le capitalisme n’est pas seulement un système économique dispendieux et destructeur, c’est aussi un système social qui pousse à la démesure.

Creusant les inégalités, créant une classe de super-riches, avides de signes de distinction, il génère une rivalité mimétique (celle dont j’ai déjà parlé en évoquant les analyses de Veblen), qui pousse à la surconsommation. Et c’est cette classe qui s’oppose le plus vigoureusement à tout changement dans le mode de vie[7].

 

La voie socialiste pour changer radicalement la nature de la croissance

 

Le socialisme qui se disait « réel », le socialisme à la soviétique, s’est discrédité à cet égard. Il est vrai que la contrainte écologique n’était pas aussi évidente à son époque. Mais il est indéniable qu’il était productiviste à tout crin et qu’il a massacré l’envi-                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       ronnement. On peut le comprendre, si le système économique était, comme je le crois, un mélange - instable et finalement explosif - de capitalisme d’Etat et de communisme. Capitaliste d’Etat ? L’expression paraîtra bizarre, puisqu’il n’y avait pas de capitalistes individuels et que les directeurs d’entreprise ne se voyaient pas assigner comme tâches de faire du profit mais de remplir les objectifs du Plan. Mais capitalisme d’Etat, car c’était l’Etat lui-même (le pouvoir politique, le Gosplan) qui se comportait comme un capitaliste, cherchant à maximiser la plus-value sociale pour la répartir ensuite à sa guise. Je ne développerai pas ici le vice de ce système, qui, malgré la « concurrence administrative » et l’existence de marchés parallèles, était peu porté à l’innovation, si bien que la croissance y fut plus extensive qu’intensive, et qui, dans son projet de rattraper à marche forcés les Etats-Unis, s’est soucié de l’environnement comme d’une guigne, ce qui a signé son échec. Mais soyons justes. Comme le système était relativement égalitaire, et que les privilèges y étaient mal vus au point qu’ils devaient être dissimulés, il n’a pas connu les travers du capitalisme privé que nous avons soulignés : pas de produits redondants et de signes de distinction en tous genres, pas de publicité, pas de corruption de grande ampleur, peu de trucages parce qu’ils étaient difficiles dans des entreprises dont l’autonomie était restreinte.

C’est un tout autre socialisme dont la Chine a besoin pour faire face à sa contrainte écologique, pour freiner une mondialisation dont elle a été un vecteur et pour nous montrer une autre voie. Elle a pour cela de nombreux atouts.

Le premier, je l’ai dit, c’est la planification. Celle-ci doit être réorientée d’abord en direction de la sobriété énergétique et du passage rapide aux énergies renouvelables. Le tournant semble bien avoir été pris à cet égard. Mais, alors que la production d’électricité a été bâtie sur le modèle centralisé occidental, il lui faudrait maintenant développer les sources d’énergie locales (petits barrages, méthanisation, petites fermes de panneaux solaires) qui demandent moins de transport, et la co-génération (production conjointe d’électricité et de chaleur), toutes techniques qui existent et fonctionnent bien dans des pays occidentaux, mais où elles ne reçoivent pas les impulsions suffisantes. La planification doit aussi investir tous les domaines gaspilleurs d’énergie et producteurs de grandes quantités de C02, en y favorisant les technologies moins gourmandes et plus propres. La production automobile était une nécessité dans cet immense pays aux contrées et villages souvent enclavés, mais il serait aberrant d’inonder le pays de véhicules, même moins polluants. La Chine a eu raison de construire un énorme réseau ferré, à la différence des Etats-Unis, où les grandes firmes se sont arrangées pour le faire dépérir et pour supplanter trams et tramways. Mais il lui faudra freiner la production automobile pour restreindre l’usage des véhicules individuels et des camions à ce qui est nécessaire, car le point de dépassement n’est pas loin. Même si la réduction se fait au grand dam des nouveaux riches, elle rencontrera l’adhésion d’une population traumatisée par le niveau de pollution.  

Le second atout de la Chine est l’existence de son vaste secteur public, précisément dans les principaux secteurs énergétiques et industriels. C’est une arme à double tranchant parce que les entreprises d’Etat ont, comme par le passé sinon plus, la propension à produire toujours plus et avec n’importe quels moyens. On l’a vu avec le problème des surcapacités et celui du non respect des normes (causant de graves accidents industriels). La solution, à mon sens, n’est pas de les garder sous la coupe des administrations, mais tout à la fois de leur rendre de l’autonomie et de les soumettre aux exigences de la planification ecologique.

Ce qui est non moins important est le caractère largement public de son système bancaire, ce qui est une condition, avec la politique monétaire, pour financer à moindre coût la transition énergétique et les actions anti-pollution.

Un troisième atout de la Chine est l’importance de la recherche publique, non commandée comme l’est la recherche privée par les intérêts des industriels, et donc plus facile à orienter selon les besoins du Plan. Cette recherche publique peut développer toutes les potentialités que le capitalisme laisse en friche, parce qu’elles ne sont pas source de profit immédiat, ou de profit tout court. On rappellera ici que l’effet photovoltaïque a été découvert en …1839 et que les machines pour chauffer l’eau et les maisons existaient déjà au début du siècle précédent[8].

Un quatrième atout de la Chine est qu’elle peut produire ses propres normes environnementales et sanitaires, sans être contrainte d’adopter celles des Etats-Unis et de l’Union européenne, qu’elle devra certes respecter pour ses exportations, mais qu’elle peut en même temps rendre plus exigeantes, ce dont aucun consommateur ne se plaindra. Ici le chemin reste long à parcourir.

Un cinquième atout de la Chine serait de développer ses services publics (éducation, santé, transports, logement social etc.), aujourd’hui encore très insuffisants, on l’a vu. Etant moins onéreux que les services privés, car non soumis à la rentabilité capitaliste, ils mobiliseraient, s’ils étaient bien gérés, moins de ressources financières et donc une moindre part de la richesse sociale.

Forte de ces atouts, la Chine peut changer son modèle de croissance pour le rendre compatible avec la contrainte écologique. Le premier ministre chinois l’assurait le 13 mars 2014 : « Nous allons déclarer la guerre à notre propre modèle de développement et notre mode de vie non durable et inefficace ».

Les dirigeants chinois semblent résolus à opérer la transition énergétique : alors que la production d’électricité issue des énergies renouvelables ne représente encore que 3% du total, ils ont décidé de devenir le leader mondial de la production d’énergie photovoltaïque, devant l’Allemagne, et le pays a déjà la plus grande production éolienne. Il leur faudra aussi, s’ils veulent changer le mix énergétique actuel, revoir leur politique d’urbanisation, car celle-ci consomme aujourd’hui beaucoup de ressources non renouvelables (pétrole, sable, eau). Plusieurs réalisations d’éco-villes et d’éco-quartiers vont dans cette direction. La Chine s’est engagée, lors de la COP21, à faire passer la part des énergies renouvelables plus du nucléaire à 20% en 2030 (elle était de 11,2% en 2014). C’est cohérent avec ses deux autres engagements : atteindre le pic de ses émissions de CO2 au plus tard en 2030 et réduire celles-ci de 60 à 65% par unité de PIB par rapport à 2005 (elles ont déjà diminué de 33,8% en 2014). C’est un effort nettement plus important que celui annoncé par l’Union européenne et par les Etats-Unis, compte tenu de son taux de croissance.

Des actions résolues contre les pollutions ont été engagées, notamment contre la pollution de l’air, qui provoque des centaines de milliers de morts prématurées. Une nouvelle loi de protection de l’environnement est entrée en vigueur en 2015, qui prévoit des amendes quotidiennes et dissuasives pour les pollueurs, ainsi que des inspections pour vérifier le niveau des émissions. 180 sociétés, dont de grands groupes d’Etat, se sont vu intimer l’ordre de publier quotidiennement les niveaux d’émission de leurs polluants.

De grands programmes de restauration ou d’aménagement de l’environnement ont été lancés, tel celui de la plantation de millions d’arbres à la périphérie de Pékin.

Le nouveau modèle économique est donc clairement orienté vers la protection de l’environnement. Et il devait réduire son impact sur la mondialisation des échanges commerciaux, s’il est moins tourné vers l’exportation et plus sur le marché intérieur.

Mais, comme je le disais dans le corps de mon texte, cette reconversion du modèle économique chinois suppose une réduction drastique des inégalités, faute de quoi rien n’entravera la dérive vers la surconsommation. C’est ici une planification de la distribution des revenus, bien plus qu’une redistribution par voie fiscale, qui s’impose à son tour, et qui réduira par là-même les inégalités de patrimoine. La contrainte écologique devrait inciter la Chine à penser la société de « moyenne aisance » qu’elle a en vue comme une société de sobriété.



[1] Le CO2 n’est pas seul en cause. Le méthane est aussi un gaz à effet de serre, et pourrait augmenter dramatiquement dans l’atmosphère si le permafrost dégelait.

[2] Un témoignage personnel : j’ai passé trois semaines dans la région de Canton et je n’y ai jamais vu briller le soleil, le paysage étant noyé dans un brouillard qui ne devait rien à la saison et qui estompait tout.

 [3] Daniel Tarnuro, L’impossible capitalisme vert, La Découverte, 2010, p. 102. Un excellent livre, de spécialiste, auquel je fais de nombreux emprunts dans cette annexe.

[4] Thomas Piketty a calculé que « un taux de croissance de 1% par an correspond à une croissance de 35% au bout de trente ans, une multiplication par près de trois au bout de cent ans, par vingt au bout de trois cents ans, et par plus de 20.000 au bout de mille ans » (Le Capital au XXI° siècle, Editions du Seuil, p. 129)

[5] Surtout s’ils ne viennent que requalifier l’aide traditionnelle au développement.

[6] « Chaque année l’activité humaine consomme davantage de ressources que la planète ne peut en reconstituer sur la même période. Et, chaque année, nous produisons davantage de déchets que notre écosystème ne peut en absorber », écrit Jean-Luc Mélenchon, si bien que nous sommes en « dette écologique »  aujourd’hui dès le mois d’août (L’ère du peuple, Fayard, 2014). L’agriculture intensive notamment épuise les sols, les empêchant de reconstituer leur fertilité, et produit beaucoup de déchets toxiques.

[7] J’ai développé ce sujet, en m’inspirant des analyses d’Hervé Kempf, dans un article de la revue Utopie critique « Le changement climatique impose la planification » (n° 50, 1° trimestre 2010, p. 33 sq.)

[8] Cf. Daniel Tanuro, op. cit., p. 76.

(texte repris dans mon livre Le "modèle chinois" et nous, L'Harmattan, 2018)

 

Publicité
22 novembre 2018

hEURS ET MALHEURS DE L'AUTOGESTION

Qu’est-il arrivé à l’autogestion, qui fut le thème porteur de toutes les aspirations nées du choc idéologique et politique de Mai 1968 et un slogan commun à tous les partis et syndicats de gauche dans les années 70, qui les voient s’y rallier les uns après les autres (tout en lui donnant des contenus très différents) ? “Dernière utopie ”, disait-on volontiers hier. Mais voilà que l’utopie renaît, que beaucoup s’en réjouissent, et que ce qui s’appelle le “ mouvement altermondialiste ” semble bien en être une puissante résurgence.

Mon propos (qui sera aussi une forme d’auto-critique) est que l’autogestion était effectivement une forme d’utopie, et même la forme la plus achevée de l’utopie moderne en ce qu’elle exalte l’autonomie de l’individu et la démocratie contre toutes les formes de collectivisme et d’assujettissement. Utopie réelle, dans la mesure où elle incarne un mouvement profond, irrépressible, de l’histoire contemporaine. Mais utopie, dans la mesure où elle efface les contradictions, et cesse d’avoir une prise sur la réalité. Le problème est alors de la dégager de cette “ gangue idéologique ” pour lui redonner son effectivité.

Ma deuxième observation est que cette utopie, justement parce qu’elle n’a pas su affronter les contradictions qu’elle portait en son sein, s’est facilement retournée en son contraire. Evolution saisissante.

Ce qui était un projet anarchiste de gauche, renouant avec une vieille tradition du mouvement ouvrier (le proudhonisme, le communisme libertaire, le syndicalisme révolutionnaire, les conseils ouvriers etc.) s’est mué chez nombre de ses défenseurs en un projet anarchiste de droite, synonyme de désétatisation, de privatisation, de dérégulation, d’abandon aux forces du marché.

Ce qui devait être une réhabilitation de la politique, une exaltation du plan démocratique, est devenu une soumission aux lois de l’économie de marché capitaliste. Le parcours politique d’un Michel Rocard en est une illustration qui ne manque pas d’étonner.

Ce qui était appel à l’autogouvernement des travailleurs est devenu accompagnement social de la gestion capitaliste et participation à la propriété capitaliste (actionnariat salarié). Il est curieux de constater à ce propos l’inversion des rôles entre FO, autrefois championne du dialogue social avec le patronat, et la CFDT, autrefois championne d’une lutte sans merci et tous azimuts sur le terrain de l’entreprise.

Je pourrais ajouter d’autres exemples de ce retournement de perspectives. On peut lui trouver toutes sortes d’explications sociologiques et psychologiques, mais on peut penser qu’il avait aussi des racines dans l’idéologie autogestionnaire elle-même. Je vais, faute de temps, m’attacher à trois points, parmi les plus sensibles : le rapport à l’Etat, le rapport à la propriété d’Etat, le rapport au Plan, et les présenter sous forme de thèses.

 

Thèse 1. La critique de l’Etat a sapé les fondements de la démocratie. Le nouveau mouvement autogestionnaire ne doit pas détruire l’appareil d’Etat, mais le soumettre à des institutions démocratiques revivifiées.

 

Le courant autogestionnaire avait deux adversaires majeurs : le Léviathan soviétique et l’Etat gaulliste, un Etat particulièrement fort, pour ne pas dire autoritaire (c’est pourquoi le mouvement autogestionnaire sera, à bien des égards, typiquement français).

On s’en prenait d’abord à l’Etat de la domination de classe, et à l’Etat répressif en particulier. Il fallait donc réduire le champ de la loi au profit de règles contractuelles, alléger les contraintes administratives, rendre à la société civile un certain nombre de ses pouvoirs (ce sera par exemple le mouvement des radios libres). Au bout de ce chemin il y aura l’Etat modeste, et finalement l’Etat néo-libéral.

On s’en prenait à la centralisation étatique, et les autogestionnaires furent des ardents défenseurs de la décentralisation. Ils le sont toujours, prônant la démocratie de proximité, avec cette conversion supplémentaire : la concurrence entre territoires n’est pas une mauvaise chose.

Il y avait bien du vrai dans cette critique : la démocratie représentative, mais aussi la démocratie pyramidale de type conseilliste (telle qu’elle fut mis en œuvre notamment en Yougoslavie), privait les individus de leur capacité politique, se retournait en pouvoir d’une oligarchie et d’une technocratie. En fait, il y avait là une contradiction à prendre à bras le corps : la contradiction entre le sujet politique, en théorie pair parmi les pairs, et l’individu avec ses intérêts particuliers. Or on a voulu évacuer cette contradiction en ne laissant au premier  que ses droits individuels (politiques et civiques) au détriment de ses droits sociaux, et en valorisant le second,  défenseur de son pré carré. Cela devait aboutir à la démocratie d’opinion, dont Rocard a fait un si grand usage, et à la démocratie de marché, où chacun fait son marché politique, en fonction de ses intérêts. Le système représentatif est devenu plus que jamais cette “ communauté illusoire ” dont parlait Marx, et le “ système des besoins ” a été dominé par les groupes les plus fortunés et les plus puissants.

Le nouveau mouvement autogestionnaire, prône, lui, “ l’autogestion des luttes ” et la démocratie participative. C’est bien différent, puisqu’il s’agit au contraire de retrouver une capacité d’analyse et d’intervention politique perdue. Mais je vois un danger qui le guette : déserter le champ de la démocratie représentative au lieu de le reconstruire. Cette démocratie représentative est, certes, bien peu satisfaisante : l’électeur s’abstient ou se fait flouer, et l’on préfère se retourner vers les minorités agissantes ou les “ mouvements sociaux ”. Oui, mais, l’électeur, même inculte, même abusé, même votant pour le Front national, reste un citoyen : c’est le fondement même de la République. C’est pourquoi la démocratie de participation ne peut être, à mon avis, qu’un troisième pilier, à côté de l’élection des représentants et des procédures référendaires. Si passionnante que soit l’expérience du budget participatif de Porto Alegre, la plus aboutie en matière de participation populaire, il ne faut pas oublier qu’elle ne mobilise que quelques petits pourcentages de la population, qu’elle reste une manifestation de besoins particuliers, et qu’elle risque toujours d’être affectée par un “ cens social ”, ou, pour le moins, un “ cens culturel ”. Autrement dit elle ne doit pas conduire à faire l’économie d’une transformation profonde des formes de la démocratie représentative, et par suite du rôle de l’exécutif.

Même chose pour la réforme de l’Etat, au sens des administrations. Plutôt que de les remplacer en partie par des organisations issues de la société civile, et financées par l’Etat, mieux vaudrait, la plupart du temps, les replacer sous contrôle démocratique pour éviter que ce soient elles, fortes de leur expertise et de leur pouvoir technocratique, qui imposent leurs décisions : par le haut, en redonnant l’initiative et le pouvoir de choix au parlement et aux ministres (niveau de la démocratie représentative), et en évaluant leur action en fonction des missions qui leur sont confiées ; par le bas (niveau de la démocratie participative), en les soumettant au contrôle et aux demandes des usagers et de leurs associations. Si les administrations ne peuvent être autogérées, puisqu’elles sont chargées d’exécuter des décisions politiques qui devraient être d’intérêt général, un peu de pression autogestionnaire ne leur ferait pas de mal.

 

 Thèse 2. La critique de la propriété d’Etat a conduit au social-libéralisme. La perspective autogestionnaire ne doit pas détruire la propriété d’Etat quand il s’agit de services publics, mais la démocratiser.

 

Il s’agissait pour le courant autogestionnaire, dans les années 70, de trouver une troisième voie entre le système soviétique et le capitalisme, mi privé mi-étatique, à la française (c’est pourquoi le parti socialiste sera le lieu de réception politique du courant). Et cette critique a attaqué par le fait même tout le compromis social keynésien, qui s’était mis en place justement sous la houlette de l’Etat interventionniste. Le grand mot d’ordre était : rendre à la “ société civile ” les pouvoirs confisqués par l’Etat

On s’en prenait d’abord à l’étatisation des moyens de production. C’est ici le programme commun qui était visé, puisqu’il reposait sur une large étatisation. La gestion tri-partite des entreprises publiques était mise en cause, car elle déléguait les pouvoirs et parce que l’Etat restait maître du jeu (l’idée rocardienne que les nationalisations doivent se faire non à 100%, mais à 50% ne répond pas seulement à un souci de faisabilité, mais à la volonté de panacher le pouvoir de l’Etat pour le réduire). On n’était pas contre la nationalisation, mais à condition qu’elle corresponde à une redistribution des pouvoirs de propriété entre les l’entreprise et les instances sectorielles, locales, régionales, nationale (Rosanvallon appelait de ses vœux une “ dépropriation ”) et qu’elle s’accompagne d’une démocratisation en profondeur de l’entreprise (conseils d’ateliers, groupes autonomes etc.). Mais ce programme n’a jamais été approfondi et on en est venu à désespérer rapidement de la capacité de l’Etat propriétaire à se désaisir de ses prérogatives. Au bout du chemin, on préférera jouer le jeu de l’entreprise capitaliste, qui ne demandait qu’à s’autogérer (à subir le moins possible d’obligations), dans l’espoir que les salariés pourraient mieux y faire valoir leurs droits. De fait l’entreprise capitaliste s’est empressée de détourner à son profit un certain nombre de revendications d’autonomie (ce seront la “ gestion participative par objectifs ”, les “ cercles de qualité ”, les “ groupes de projet ”, plus généralement le “ management participatif ”), le tout sous le contrôle de la hiérarchie. Puis on s’est avisé que la mondialisation était incontournable. Dès lors le capitalisme actionnarial ne pouvait être remis en cause, et tout ce qu’il restait à faire était d’y participer pour disposer de contre-pouvoirs.

On s’en prenait ensuite à l’Etat providence, considéré comme une vaste machinerie bureaucratique opaque et éloignée des besoins des gens. Dans son livre sur La crise de l’Etat- providence, Rosanvallon proposait de déléguer à des associations (donc à la société civile) nombre de ses fonctions. Mouvement qui, comme on le sait, aura un bel avenir devant lui, l’Etat allant se décharger de plus en plus de ses responsabilités sur elles.

Cette critique de la propriété d’Etat et, plus spécifiquement, des services publics, était la porte ouverte au retrait de l’Etat. Or l’autogestion ne peut être la solution s’agissant des services publics. Parce qu’ils fournissent des biens sociaux, nécessaires à l’exercice de la citoyenneté politique, sociale et économique, ils sont de la responsabilité de l’Etat et doivent être distribués selon un principe d’égalité, sous diverses réserves qui visent à éviter un usage trop dispendieux (ils seront alors plus ou moins payants) ou imposé (c’est alors l’égalité d’accès qui importe). Il est nécessaire que l’Etat garde la décision finale, même s’il est aussi nécessaire que les personnels et les usagers aient des voix délibératives (ainsi dans l’exemple des Universités, seuls services publics qui élisent leurs organes de gestion : aller vers une plus grande autonomie ruinerait le principe d’égalité, en les rendant concurrentielles et en partie dépendantes d’un financement privé).

C’est pourquoi il faut se méfier de la concession à un tiers secteur (pour l’essentiel des associations partiellement financées sur fonds publics). Beaucoup y voient la seule voie pour que les individus reprennent en main les services aux personnes ou des services locaux dont ils ont besoin. De fait il y de bonnes raisons d’être à un secteur d’économie solidaire auquel l’Etat délègue nombre de missions de service public, telles que la vie de quartier, l’accueil des jeunes enfants ou l’aide aux personnes âgées, les tâches d’insertion etc. Il ne s’agit donc pas de nier l’utilité de ce secteur qui, autogéré, est aussi une école de démocratie, mais cela ne doit pas conduire l’Etat à ne plus définir des missions et à faire l’économie d’une réforme profonde des services publics. Les services dits de proximité doivent être un plus et non un moins par rapport à des prestations fondées sur le principe d’égalité et d’universalité. Trop d’autogestion finirait ici par entamer ces principes républicains.

En somme la contradiction qu’il s’agit non de lever, mais de faire jouer de façon dynamique, est ici la contradiction entre le besoin de communauté (les services publics font communauté nationale) et le besoin d’autonomie (se prendre en charge, satisfaire ses besoins propres).

 

Thèse 3. La critique du Plan a abouti à l’autorégulation des marchés. Les entreprises autogérées, dont les formes ne sont encore qu’esquissées, devront être guidées par un plan démocratique.

 

Les écrits autogestionnaires des années 70 associent autogestion et plan démocratique. Ce vœu restera lettre morte. La propriété publique, qu’on voulait à juste titre rendre plus “ sociale ”, d’une part en faisant intervenir dans sa gestion d’autres acteurs que l’Etat, d’autre part en l’articulant à une planification démocratique et largement décentralisée, fut considérée comme un obstacle à la fois à l’efficacité (l’Etat est un mauvais patron), et à l’internationalisation corrélative de la montée des multinationales. Tout le système public de financement par le crédit fut abandonné au profit des marchés financiers dominés par les investisseurs institutionnels. C’est ce qui a conduit la “ deuxième gauche ”, qui a vaincu les résistances de la “ première gauche ”, a accepter les privatisations, la transformation de la planification en “ régulation ”, et, pour finir, à confier ce qui restait de régulation à des autorités administratives indépendantes. On a bien essayé de sauver quelques meubles en gardant quelques pourcentages d’actions et en privatisant une partie du secteur bancaire en direction des coopératives de crédit (non opéables), mais la logique capitaliste a été la plus forte. Finalement aucun effort sérieux n’a été fait pour trouver des formes de propriété sociale aptes à affronter le défi de la mondialisation et à se passer des marchés financiers.

C’est là que nous en sommes, et là que le mouvement altermondialiste piétine, oscillant entre la recherche d’une régulation plus forte et plus étatique et la recherche de solutions alternatives au capitalisme. Hic Rhodus, hic salta.

Si les services publics doivent rester de la responsabilité de l’Etat (et sa propriété à 100%, du moins au niveau des sociétés mères), on peut rouvrir la perspective d’entreprises publiques, où la puissance publique resterait majoritaire, à condition d’éviter le double écueil d’une tutelle trop étroite et celui d’une carte blanche laissée au management, de mettre en place une participation des personnels qui aille bien au-delà de la loi de démocratisation de 1983, et de reconstituer un pôle public bancaire, pour éviter le plus possible l’appel aux marchés financiers. Mais nous avons les moyens aujourd’hui de penser une autre alternative, sur la base de l’expérience historique accumulée et d’expérimentations récentes, porteuses d’innovations (je pense notamment au commerce équitable et au financement solidaire). Nous disposons de toute une gamme de propositions théoriques : les “ modèles ” de socialisme autogestionnaire élaborés par des économistes et philosophes. Nous savons qu’il est désormais possible de résoudre le problème du self management dans de très grands groupes d’entreprises, qui peuvent avoir la taille de multinationales : l’organisation en réseau du groupe de coopératives Mondragon en est un exemple pionnier. Nous savons qu’il y a plusieurs possibilités de financement qui se passent des marchés financiers. Je n’ai pas le temps de développer. Mais je voudrais insister sur le rapport au Plan, plan sans lequel il n’y a plus d’orientations générales décidées en commun, plus de démocratie au sens d’une volonté générale, mais seulement des intérêts particuliers, fussent-ils autogérés, qui s’affrontent sans se combiner en vue d’un intérêt général.

La contradiction, qui est au cœur du projet autogestionnaire, est donc ici celle entre l’autogestion des entreprises, c’est-à-dire, des collectivités de travail particulières, et ce qu’on appelait l’autogestion généralisée, en fait l’appropriation sociale d’un destin collectif.

Le plan sera un plan sinon impératif, du moins “ programmatique ” dans le domaine des administrations et des services publics, parce que ceux-ci, comme je l’ai dit, sont de l’ordre du collectif, produisent ces biens sociaux qui font collectivité.

En revanche le plan ne sera que directif et incitatif dans tous les domaines où il s’agit de respecter les choix privés, où l’on produit donc des “ biens privés ”. On définit un certain nombre de normes qui laissent une grande marge de choix aux travailleurs autogestionnaires. Par exemple on encadre le marché des emplois par non seulement une législation “ sociale ”, mais par des règles générales concernant l’échelle des rémunérations ou les transitions entre deux emplois. Ou encore on fixe des normes environnementales strictes et d’autres qu’on pousse à respecter seulement par des incitations, notamment fiscales. Au-delà on laisse les entreprises se débrouiller comme elles l’entendent. L’autogestion est ainsi une réalité, mais elle cesse d’être essentiellement concurrentielle, elle devient aussi, grâce au plan, coopérative. Bref on passe de l’autorégulation, ou d’une régulation soumise au principe de concurrence, à une véritable régulation collective et démocratique.

 

En conclusion, l’autogestion a tout l’avenir devant elle à condition qu’elle fasse jouer positivement ses propres contradictions, la première tâche étant de les identifier. Nous devons nous habituer à penser que les contradictions sont le mode normal d’être des individus et des sociétés, et que la démocratie, qui comporte aussi ses contradictions, est une manière de les faire vivre, là où les utopies (je pense aussi bien à l’utopie collectiviste qu’à l’utopie néo-libérale) visent à les plier sur l’une de leurs faces, toujours finalement au profit d’une minorité.

(texte de 2004, repris dans mes Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Le Temps des cerises, 2011)

 

 

21 novembre 2018

LES PEUPLES, LES NATIONS ET L'UNION EUROPEENNE

(Conférence à Marseille, 2014)

 

L’Union européenne est une combinaison instable entre un système intergouvernemental (Le Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement, les Conseils des ministres) et un système d’orientation fédéraliste (Le Parlement européen, la Cour de justice, la Commission). Il en va de même sur le plan économique : on y trouve des structures carrément fédérales (un marché unique, avec libre circulation des marchandises, des capitaux et des travailleurs, une monnaie unique pour la zone euro avec une Banque centrale, une montagne de règlementations concernant la concurrence et les produits) et des institutions restées largement nationales (notamment dans les domaines de la fiscalité et de la politique sociale). Il en résulte des contradictions et des tensions permanentes, et une paralysie qui en fait la région la plus atone de la planète, aujourd’hui entrée dans une déflation qui n’ose dire son nom. Alors faut-il aller vers un véritable Etat fédéral, revenir vers une association d’Etats-nations, ou trouver une voie intermédiaire durable? On ne peut répondre à cette question qu’en sortant de la seule dimension économique et en allant au fond du problème politique : qu’en est-il des peuples et des nations dans l’Union européenne ?

 

L’Union européenne n’est qu’une mosaïque de peuples  

 

Mais d’abord qu’est ce qu’un peuple ? Vieille question. Il semble qu’un peuple se définisse avant tout par un territoire, une langue, une tradition. Je voudrais insister sur le territoire, ce que certains géographes appellent l’écoumène. Il constitue une sorte d’écosystème social, lié à un climat, à des paysages, à une forme d’urbanisation etc. Il marque les individus, surtout lorsqu’il y ont passé leur petite enfance. Je voudrais mettre aussi l’accent sur la langue : elle est ce qui fait qu’on se reconnaît tout de suite et qu’on partage tout un univers de significations. Certes on peut être polyglotte, ou seulement bilingue (par exemple tous les Danois et les Néerlandais le sont), il reste qu’on ne pense pleinement que dans sa langue maternelle (hormis le cas de certains écrivains). Le peuple est donc une réalité anthropologique, avant d’être une réalité politique : il renvoie à un mode de vie dans un cadre de vie. On ne peut non plus le confondre avec l’ethnie, qui suppose une ascendance commune, réelle ou imaginée (on ne pourra pas trouver, par exemple, d’ascendance commune au « peuple » du Nord-Pas de Calais)

Quand les peuples ont été absorbés par l’Etat-nation, ils passent au second plan, mais ne disparaissent pas. Dans un pays unitaire comme la France on ne peut qu’être frappé par leur rémanence. On en a des exemples récents avec les résistances aux projets de redécoupage administratif des régions et de suppression des départements (cf. ci-dessous). On croyait les vieilles provinces françaises, celles du temps de l’Ancien Régime, disparues, et pourtant elles n’ont pas été balayées par l’uniformisation marchande et administrative, par les réseaux de circulation et de communication, par les automobiles et les supermarchés. Le département lui-même, à l’origine conçu comme cet espace où l’on pouvait rejoindre le chef lieu en une journée de cheval, reste une réalité vivante. Malgré ce régionalisme, l’idée d’un seul et même peuple français reste la plus forte, ancrée dans la langue comme dans toutes sortes de symboles, des monuments aux morts aux fêtes républicaines, et axée sur la disposition du territoire, en étoile autour de la capitale. Idée renforcée par la citoyenneté politique, qui est encore la même pour tous les Français dans la République « une et indivisible », où l’Etat doit en principe compenser les inégalités territoriales.

Mais dans d’autres Etats les tensions sont beaucoup plus fortes, au point que des peuples y demandent à nouveau à disposer politiquement d’eux-mêmes : en Espagne la Catalogne et le Pays Basque, Au Royaume-Uni l’Ecosse, sont près du point de rupture, sans parler du cas de la Belgique. La situation est encore plus tendue en Europe de l’Est, parce qu’elle a connu de multiples redécoupages de frontières, et ce jusqu’à la désintégration de l’URSS : on y trouve pas seulement des populations minoritaires, mais de vraies minorités nationales, parce qu’elles ont appartenu à d’autres nations (c’est notamment le cas des minorités russes en Estonie et en Lettonie, des minorités hongroises en Slovaquie et Roumanie).

Du fait de la grande diversité de ses peuples, sans oublier dans chaque pays de plus ou moins fortes disparités populaires régionales, l’Union européenne diffère fortement de grands Etats comme les Etats-Unis, la Chine, le Brésil et tant d’autres. Certes aux Etats-Unis les immigrants sont venus en emportant leur patrie d’origine à la semelle de leurs souliers, et l’ethnicité joue un rôle important, mais tous, qui aspiraient à une intégration (les Noirs) et/ou à une nouvelle vie, ont le sentiment de faire partie du peuple américain, comme en France, qui fut également un grand pays d’immigration, et ceci même s’il existe des différences très fortes entre les Etats américains (aucun cependant n’ayant de volonté séparatiste). Rien de tel en Europe, si bien qu’il est abusif de parler d’un peuple européen. Ceux qui le font effectuent un glissement sémantique entre le peuple, comme réalité anthropologique, et le peuple comme réalité politique, s’appuyant sur l’existence de quelques valeurs communes, pas si nombreuses que cela (il suffit de lire la Charte des droits fondamentaux adoptée en 2000 et intégrée depuis dans le Traité de Lisbonne pour voir que ce fameux socle commun est assez pauvre). L’Union européenne reste une mosaïque de peuples, mais ses instances dirigeantes cherchent à dénier  et en même temps à exploiter cette réalité.

On peut constater ce déni dans leur embarras face aux volontés séparatistes de certains des peuples européens. C’est ainsi, par exemple, qu’ils ont vu d’un très mauvais œil le referendum des Ecossais sur l’indépendance de leur territoire. La Commission a prévenu que le nouvel Etat souverain qui pourrait en sortir ne serait pas reconnu par l’Union, et qu’un processus d’adhésion serait aussi long et difficile que pour les Etats récemment entrés en son sein. C’est que l’Union européenne a été une construction interétatique et nullement un processus populaire, et que les Etats y défendent farouchement leur intégrité. Mais, si les dirigeants européens acceptent mal la naissance de nouveaux Etats-nations, ils soutiennent une régionalisation qui vise à affaiblir les Etats existants.

 

L’Union européenne joue les régions contre les Etats-nations

 

Le régionalisme est un vieux dessein lié au projet fédéraliste. Il s’agit, en prenant prétexte de différences  géographiques et culturelles réelles, de transférer aux régions de nombreux pouvoirs politiques, sur le modèle de l’Etat fédéral allemand, avec ses Lander, quitte à bousculer la réalité historique vécue par les gens. L’idée  est de constituer des ensembles économiques largement auto-administrés, qui puissent entrer directement en concurrence les uns avec les autres. Deux processus vont dans ce sens.

Il existe, dans le budget européen, un Fonds de développement régional (le FEDER), destiné à soutenir les régions en retard de développement. Louable intention, mais pensée dans une optique de division du travail à l’échelle européenne, fondée sur la théorie des avantages comparatifs, et prompte à effacer les aspects culturels, plus ou moins dissous dans l’arsenal des normes réglementaires.  Jusqu’à présent les aides régionales étaient confiées à des autorités de gestion nationales, qui en déléguaient en partie la gestion aux régions. Pour lé période 2014-2020, les régions présenteront leurs projets directement à la Commission européenne et en négocieront la totalité avec elle. Dans le même esprit l’Union soutient les langues régionales (la Charte des langues régionales est l’une des Chartes du Conseil de l’Europe, via son Congrès des pouvoirs locaux et régionaux, dont la vocation initiale était de protéger les minorités), ce qui ne ferait qu’accroître la complexité linguistique en Europe, mais qui renforcerait le régionalisme.

Les gouvernements français successifs, soutenus pas le patronat, ont joué le jeu de cette autonomisation des régions, utilisant la Corse comme laboratoire, avec ses institutions spéciales, mais encore bridées par la Constitution. Quand on a modifié la Constitution pour permettre des remodelages des territoires en passant par des référendums locaux, ce  fut cependant un échec : les Corses ont voté Non en 2004 à la fusion de leurs deux départements au sein d’une collectivité territoriale unique, et les Alsaciens ont fait de même en 2013. Mais on voit déjà des élus revenir à la charge, bafouant cette volonté populaire. Et l’actuel gouvernement continue dans la même voie, à travers son Acte III de la décentralisation, avec l’intention déclarée de faire « des régions de taille européenne » (au nombre de 13 au lieu de 22) – réforme votée en première lecture en juillet dernier par l’Assemblée nationale, non sans un concert de protestations - et de supprimer les départements – cette dernière réforme supposant une révision de la Constitution, reportée en 2020.

 

Largement fédéralisée, l’Union européenne reste un assemblage de nations.

 

Il faut commencer par dire quelques mots de l’Etat-nation. A la différence des peuples, réalité anthropologique, les nations sont des espaces politiques associés à un Etat. Alors que les royautés et empires dessinaient et redessinaient la carte de l’Europe en fonction des rivalités et des alliances dynastiques, les nations se sont peu à peu constituées, depuis la Révolution française, en référence à la souveraineté populaire, c’est-à-dire au peuple comme sujet politique.

 Il faut rappeler ici que l’idée de nation a été d’abord accaparée par la noblesse, puis a été souvent confondue avec celle de peuple au sens anthropologique du terme. Ainsi dans la conception allemande développée par Fichte, et pas tout à fait abandonnée de nos jours (cf. la persistance en Allemagne du « droit du sang » pour accéder à la nationalité). Nombre de partis nationalistes continuent à jouer de cette confusion, par exemple en France le Front national, malgré sa nouvelle rhétorique républicaine. Mais ce n’est pas le cas de tous : par exemple le Parti national écossais ne fait aucune différence entre les Ecossais en fonction de leurs origines. On peut dire cependant que la conception française d’une communauté politique réunie par le seul désir de vivre ensemble s’est finalement imposée en Europe.

Mais que reste-t-il des nations dans l’Union européenne ? Elle a effacé les frontières physiques, qui étaient une caractéristique de l’Etat-nation (à la différence des peuples, qui n’ont qu’un territoire poreux sans frontières) : le marché unique se caractérise par la libre circulation et par l’unification d’un certain nombre de normes réglementaires, l’espace Schengen se veut aussi comme un espace de libre circulation des individus. Mais les systèmes politiques et sociaux restent foncièrement différents d’un pays à l’autre. C’est ici que nous retrouvons la réalité anthropologique des peuples, et leur histoire.

Un peuple n’est pas qu’une communauté de citoyens désincarnés, un demos au sens du grec ancien, c’est une communauté d’individus désirant vivre ensemble d’une certaine façon. Voilà le point clé. La nation n’est pas le peuple, mais il n’y pas de nation sans peuple. Ainsi conçue, la nation n’est pas une communauté excluante, mais elle n’est pas non plus une masse d’individus sans racines. Où l’on retrouve le débat piégé sur l’identité nationale. Celle-ci existe bien, mais ce n’est pas une essence, c’est une construction et une réinvention permanentes, qui évolue avec les choix démocratiques. La nation est donc le produit d’une dialectique complexe entre le sujet politique, le citoyen, et le sujet anthropologique, celui des mœurs. C’est en raison de cette dialectique que les systèmes politiques, quoique reposant sur la souveraineté populaire, sont aussi différents.

Voilà pourquoi le dépassement de l’Etat-nation vers une entité supranationale est si mal vécu par les citoyens européens, français en particulier (une large majorité se prononce, sondage après sondage, pour « moins d’Europe ») et pourquoi il est un projet voué à l’échec.

L’Union européenne n’est qu’un assemblage hétéroclite de nations. On peut considérer, de plus, qu’elle est traversée par une ligne de fracture entre le Nord et le Sud. Celle-ci est souvent présentée comme une inégalité de développement, mais la fracture est bien plus profonde. Entre autres facteurs on notera la différence d’héritage religieux entre une Europe du Nord protestante, plus austère, et une Europe du sud catholique, plus baroque, la différence géographique et climatique entre des pays tournés vers la mer du Nord et la Baltique et des pays tournés vers le bassin méditerranéen, la différence linguistique entre les langues romanes et les langues anglaise, germaniques et scandinaves. On notera aussi combien les citoyens de chaque pays sont attachés à leur patrimoine naturel et culturel, et hostiles à sa privatisation, notamment à celles imposées par la troïka. On remarquera aussi le drôle de patriotisme qui se réveille lors des compétitions sportives intereuropéennes, même là où, comme dans le football, les équipes des championnats nationaux n’ont plus rien de national.

 

Un fédéralisme technocratique et foncièrement anti-démocratique

 

La démonstration est vite faite : les institutions européennes ne correspondent à aucun des grands principes de la démocratie libérale : l’exécutif (le Conseil, les Conseils) est le législateur, en co-décision avec le Parlement, mais seul dans un certain nombre de domaines, le Parlement n’a pas l’initiative des lois confiés à l’administration (la Commission), la justice n’est pas indépendante, puisque les juges sont nommés par les gouvernements etc. L’Union européenne est, de fait, dirigée par une sorte de nomenklatura, aux sommets désignés lors des tractations plus ou moins secrètes entre les gouvernements et entre les principaux partis politiques. La Banque centrale européenne est indépendante du pouvoir politique, comme elle ne l’est nulle part ailleurs dans le monde.

Le fonctionnement technocratique, lui, est agencé, dans le moindre détail, par des traités qu’il est impossible de remettre en cause, car ils supposent l’aval des 28 pays membres, à l’exception des traités intergouvernementaux qui lient les membres de la zone euro. La Commission et la Cour de justice européenne veillent à ce qu’ils soient scrupuleusement respectés, sanctions à l’appui.

L’ainsi nommé « déficit démocratique » européen est apparu tel que des propositions ont fleuri pour redonner de la légitimité démocratique à ce monstre technocratique, mais ces propositions (cf. infra) ont un caractère dérisoire. Aussi certains estiment que la seule solution démocratique serait la constitution d’un véritable Etat fédéral, avec notamment une fiscalité fédérale qui permettrait de compenser par des transferts l’hétérogénéité économique entre les pays européens, en lieu et place du maigre budget européen (même pas 1% du PIB). Un tel fédéralisme, s’il séduit des économistes et quelques convaincus, n’est pas souhaité par les citoyens européens, mais, de plus, il n’est qu’un miroir aux alouettes, qui masque les rivalités entre les pays européens.

 

L’impérium allemand en Europe

 

La Révolution française, pendant quelques mois de son histoire, avait voulu constituer en Europe une union de Républiques sœurs, qui furent éphémères. Napoléon, face aux coalitions hostiles des dynasties européennes, poussé aussi par une ambition impériale,  a cherché à dominer l’Europe, mais il a propagé l’idée nationale, semant les germes d’une Europe des nations. C’est finalement le traité de Versailles, qui, en mettant un point final à la Première guerre mondiale,  a fait droit aux aspirations nationales et redessiné la carte de l’Europe, à peu près telle qu’elle est aujourd’hui. La deuxième guerre mondiale a fait basculer les nations de l’Est européen dans le camp soviétique, avant que la désintégration de l’URSS ne les libère de ce joug impérial. Mais la construction de l’Union européenne, dont on ne va pas chercher ici les raisons, ni refaire l’histoire, a reconstitué une sorte d’imperium.

Aujourd’hui l’Union européenne est, à l’évidence, germano-centrée. L’Allemagne a poussé à l’intégration accélérée des pays de l’Est, où le niveau des salaires était huit fois inférieur à la moyenne des autres pays de l’Union, creusant ainsi les disparités sociales en son sein. Elle a massivement investi dans ces pays, tout en gardant chez elle le cœur des processus productifs. Elle a trouvé ainsi le moyen de reconstituer le Mitteleuropa d’autrefois. En même temps elle s’est opposée à ce que les pays du Sud constituent de leur côté une Union de la Méditerranée. Elle a largement dicté les choix économiques qui lui avaient, selon ses dirigeants, si bien réussi, imposant sa marque à tous les traités, jusqu’au récent TSCG (traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance) : libération des mouvements de capitaux (sans harmonisation préalable), primat de la concurrence, critères d’adhésion à la monnaie unique, statuts de la Banque centrale, priorité à la lutte contre l’inflation, règles renforcées de stabilité budgétaire, désengagement de l’Etat, substitution d’un « service universel » au service public, modèle économique tourné vers les exportations. Elle a fait de la soumission aux marchés financiers sa règle d’or. Elle a imposé à toutes les formes d’aide aux Etats en difficulté de strictes conditionnalités politiques (privatisations, « réformes structurelles » censées accroître la compétitivité par une meilleure offre).

Dans tous les dossiers industriels, elle n’a regardé que son propre intérêt. On ne saurait trop le lui reprocher, puisque chaque pays a fait de même, dans une Union européenne fondée non seulement sur la concurrence entre les entreprises, mais encore sur la concurrence entre les Etats. Mais le résultat est que l’imperium économique allemand, œuvre de ses milieux dirigeants, a achevé de déséquilibrer une Europe devenue de plus en plus hétérogène, le fédéralisme technocratique favorisant ce processus plutôt qu’il ne le compense.

 

Remettre les nations dans le jeu européen

 

Il existe de forts arguments pour « en finir avec l’Europe », c’est-à-dire à la fois sortir de l’euro et sortir de l’Union européenne. Ce serait retrouver le cadre normal de la démocratie (l’Etat-nation) et récupérer les moyens d’une politique économique et sociale autonome. Cela permettrait à chaque pays de choisir son modèle et sauvegarderait la diversité politique et culturelle en Europe. L’idée que les Etats européens, même les plus grands, n’ont plus la taille suffisante pour peser dans la mondialisation, répétée comme une évidence, n’est nullement convaincante, d’autres pays de taille moyenne dans le monde y réussissant plutôt bien.

Cependant cette sortie serait très difficile, car les économies européennes sont étroitement imbriquées, surtout depuis la création du marché unique - l’Allemagne l’étant d’ailleurs un peu moins que les autres, ses exportations étant presque à moitié tournées « vers le grand large ». Mais il existe aussi quelques bonnes raisons de maintenir un projet européen (au-delà d’un acquis en matière de droits politiques et sociaux, auquel la signature d’une Charte (enrichie) aurait pu suffire), à savoir : dans un espace économique intégré via le marché unique des marchandises (celui des capitaux et des travailleurs étant une autre affaire), il faut bien quelques normes communes pour encadrer la concurrence entre les entreprises ; des règles sont également indispensables pour contrer la concurrence sociale et fiscale ; une union bancaire l’est aussi pour éviter que des défaillances bancaires ne propagent leurs effets sur d’autres pays ; en matière climatique et environnementale et de transition énergétique, il faut une politique commune ; il faudrait enfin une politique commerciale unifiée pour instaurer un protectionnisme sélectif face aux autres puissances (et non aux frontières de la France). C’est à partir de là que l’on peut et que l’on doit remettre sur le tapis la question des institutions politiques européennes.

Oublions les propositions cosmétiques ou absurdes pour réduire, comme on dit, le « déficit démocratique européen ». L’élection du Président de la Commission par le Parlement européen ? Elle ne changerait rien à l’architecture institutionnelle européenne et laisserait nos concitoyens indifférents, n’en déplaise au Parti dit socialiste. L’élection au suffrage universel d’un Président de l’Union, comme le voudrait le MODEM/UDI ? Que faire  d’un illustre inconnu aux pouvoirs de simple médiateur entre les gouvernements ? Un gouvernement économique européen (du moins au niveau de la zone euro) ? Cela devait rester pure affaire intergouvernementale. Renforcer le Parlement européen ? Les citoyens ne sont nullement disposés à accroître les pouvoirs européens, eux qui, dans leur très grande majorité, souhaitent, sondage après sondage, pour des raisons diverses et parfois opposées, « moins d’Europe ». Rares sont alors ceux qui ont proposé, sans être entendus, des réformes redonnant aux Parlements nationaux des pouvoirs qui leur ont été confisqués. Mais comment cela?

D’abord en rapatriant des compétences. Le paradoxe est que ce soit Nicolas Sarkozy, l’habile, répondant à l’exaspération d’une partie de ses troupes devant une Europe qui se mêle de tout, jusqu’à produire les normes les plus ridicules, qui ait proposé de réduire les compétences européennes « de pas moins de la moitié », lui qui a été le parrain du Traité de Lisbonne. Mais il n’est pas le seul en Europe : nombreux sont les partis qui ont critiqué l’excès des pouvoirs conférés à la Commission, sans même parler de David Cameron. Il faut aller plus loin, sur des sujets aussi importants que les aides d’Etat ou le contrôle des investissements dans des secteurs stratégiques, et surtout et enfin les services publics, qui devraient revenir dans le giron national.

Ensuite en remettant les Parlements nationaux dans le jeu, à travers la constitution d’une seconde Chambre, composée de représentants de ces Parlements. C’est là une idée ancienne, qui avait été défendue par Joshka Fischer, l’ancien ministre des affaires étrangères du gouvernement Schröder. Elle a été reprise récemment par quelques voix en France (celle de Thomas Piketty entre autres), mais uniquement pour la zone euro, et avec un pouvoir législatif limité à quelques domaines de compétence. Je considère qu’il faut aller beaucoup plus loin : cette Chambre haute devrait en toute matière disposer d’un droit de veto suspensif, et même absolu lorsque les intérêts fondamentaux d’un pays sont en jeu. En ce qui concerne les domaines de compétence de ce Parlement bicaméral, ils ne sauraient englober la politique budgétaire, ou du moins, en cas de maintien de l’euro, sa totalité.

Je n’irai pas plus loin dans cette esquisse d’un projet de refondation de l’Union européenne, mais on en voit bien le sens. Le fédéralisme souhaitable ne peut être qu’un fédéralisme de subsidiarité : juste ce qu’il faut pour donner à l’Union européenne suffisamment de cohérence et de cohésion.

Nombre sont ceux qui, de bonne foi, ont cru que l’Union européenne serait une réalisation régionale de l’idéal cosmopolitique : l’Etat de droit prévaudrait entre les pays de l’Union, désormais engagés dans une « paix perpétuelle », les citoyens seraient à la fois citoyens de chaque Etat et de l’Union, le progrès démocratique serait continu. Force est de reconnaître qu’il n’en a pas été ainsi. L’Etat de droit est devenu le carcan de plus en plus pesant consigné dans les traités, la paix des armes n’a pas empêché l’état de guerre économique inscrit dans la concurrence entre les Etats (les gains de compétitivité se font au détriment des voisins, l’excédent commercial des uns fait le déficit des autres), les dictats prononcés au nom du maintien de la zone euro ont suscité la colère des populations victimes, la démocratie interne est inhibée par des choix contraints, et la démocratie supranationale s’efface devant la technocratie européenne. Si l’idée cosmopolite a un sens, elle consiste ici à rendre aux Etats-nations nombre de pouvoirs qui leur ont été confisqués – et non à leur offrir un semestre de présidence surtout formel ou un poste de commissaire dans la bureaucratie bruxelloise.

 

21 novembre 2018

pLAIDOYER POUR UN NOUVEAU SOCIALISME

 

 

Un post-capitalisme est une nécessité historique, si l’humanité ne veut pas tout simplement disparaître, et ceci dans un horizon qui ne se compte pas en plusieurs siècles. Inutile de rappeler ici les effets sur le changement climatique de ce qu’on a pu appeler « l’anthropocène », c’est-à-dire l’ère d’un développement industriel et urbain incontrôlé, qui a aussi pollué presque toute la planète, et d’une explosion démographique, qui a fait de nous une espèce vivante littéralement invasive.

Mais l’on commence seulement à en comprendre, de manière de plus en plus partagée, la raison essentielle : le capitalisme lui-même, dans sa poursuite d’une accumulation sans fin, axée sur la valorisation du capital, quel qu’en soit le coût humain et écologique, et ses corolaires : la soumission de la science à ses exigences, et le choix anthropologique d’une société individualiste d’hyper-consommation, surexploitant les ressources naturelles. Certains illuminés, les transhumanistes, eux aussi à la recherche du profit, pensent que l’on pourra transformer l’humanité elle-même, alors qu’elle reste ce que des millénaires d’évolution l’ont faite, avec les ressources limitées dont elle peut se nourrir et qu’elle peut utiliser.

Face à ce constat, un nouveau courant ressuscite la perspective du communisme, soit de manière modeste, en s’appuyant sur des expériences de partage ou de solidarité qui sont nées ici ou là, pour contrebalancer le mode de vie généré par le capitalisme, soit de manière plus radicale, à partir de la volonté de développer les services gratuits et de rétablir ou créer des « communs », naturels comme l’eau ou une forêt, industriels comme un centrale électrique, ou immatériels comme un logiciel. Il s’agirait de faire triompher la valeur d’usage sur la valeur marchande, et de gérer en commun de tels biens ou services, au-delà de la propriété privée mais aussi de la propriété publique.

Disons-le franchement, un tel communisme escamote des problèmes essentiels D’abord une société humaine ne peut se passer d’un calcul en valeur, qui prend en compte le coût en travail correspondant à leur production. Non seulement elle ne s’en est jamais passée, aussi loin que l’on remonte dans le temps, mais encore c’est le propre de l’espèce humaine de l’effectuer. C’était d’ailleurs l’avis de Marx lui-même. Il y a un second problème : le calcul des quanta de travail, mis en avant par ce dernier, et effectué par une planification a priori, est pratiquement irréalisable sans un certain recours à des mécanismes de marché, qui apportent aux agents, par tâtonnement, une masse d’informations que les ordinateurs les plus puissants ne pourraient traiter en temps réel, surtout dans un monde où le futur n’est jamais entièrement prévisible. Enfin on ne peut imaginer une économie développée sans un système de crédit monétaire, qui représente des avances sur l’avenir, et qui doit bien comporter une forme d’intérêt, pour inciter à économiser des ressources. L’idée du communisme garde certes le puissant avantage de servir d’analyseur aux maux d’une société (les inégalités sociales, les excès de la division du travail, les diverses aliénations, etc.), mais ne saurait définir un objectif pleinement atteignable, ni celui d’une distribution intégrale selon les besoins, ni même celui, intermédiaire, d’une distribution fonctionnant parfaitement selon le principe « à chacun selon son travail ».

Dès lors il me semble que l’alternative au capitalisme réside dans une repensée du socialisme, tirant les leçons des échecs des socialismes historiques et conduite pas à pas (y compris parfois avec des pas en arrière pour mieux aller de l’avant) vers le meilleur des possibles. Je voudrais en tracer les grandes lignes.

Ce socialisme reposerait d’abord sur la primauté des choix collectifs, élaborés de la manière la plus démocratique, sur ce que les libéraux appellent « les préférences individuelles ». Il s’agit de définir les grandes orientations et de les mettre en œuvre à l’aide d’une planification programmatique ou simplement incitative, se servant de plusieurs leviers indirects. Planification d’autant plus nécessaire qu’il faut faire face résolument aux défis écologiques, qui dépassent l’horizon de n’importe quelle entreprise, fût-elle publique, et a fortiori capitaliste.

Ce socialisme reposerait ensuite sur la promotion des biens sociaux, ceux qui font la citoyenneté, politique, mais aussi sociale et économique (l’éducation, l’information générale, la santé, le service de l’emploi, des biens de civilisation comme l’électricité ou l’usage de l’internet, ainsi que des biens stratégiques pour la communauté nationale). Font partie de ces biens sociaux les « biens communs », mais ils ne sont pas les seuls. Or c’est bien à l’Etat de les prendre en charge, car il représente la collectivité, ce qui n’exclut pas une production à petite échelle par des collectifs locaux non-étatiques, mais dans une coordination avec les services publics. Oui, à l’Etat donc, contrairement à ce que prônent le libertarisme capitaliste, qui veut tout livrer au marché, et même l’anarcho-communisme, qui verse dans l’utopie de l’auto-organisation généralisée, alors qu’une certaine centralisation des fonctions politiques s’impose dans une société complexe et où les citoyens ne sont pas prêts à délibérer de tout à tout instant, ce qui au surplus pourrait faire courir aussi le risque d’une tyrannie de la majorité (par exemple dans le choix des moyens de consommation).

L’Etat ne devrait pas s’occuper en effet des « biens privés », mais seulement fixer des orientations générales. Certainement il devrait être le plus démocratique possible dans ses fonctions régaliennes, mises au service de tous. Mais, s’agissant de la production des biens sociaux, dans des entreprises qui devraient être en majorité publiques (et, dans certains cas, monopolistiques), il devrait garder la main, tout en associant les employés et les consommateurs à ses décisions. Les services publics devraient être dans une large mesure gratuits (ce qui veut dire financés par l’impôt) s’agissant de biens sociaux de base, mais payants pour les autres (l’électricité, l’eau etc.) sans autre souci qu’une rentabilité économique, ceci afin d’éviter de satisfaire des goûts dispendieux, que même une morale publique ne saurait faire disparaitre. Il faudrait que la terre et les autres ressources naturelles restent ou redeviennent propriété publique, seul leur usage pouvant être concédé pour des durées limitées, car il  n’y a aucune raison pour que des personnes privées s’accaparent ce que la nature fournit gratuitement à tous

Venons-en aux biens privés. C’est ici qu’il faut trouver comment sortir du capitalisme tout en gardant certains secrets de son efficacité. Le capitalisme d’Etat, contrairement à ce que disent les libéraux, peut être préférable au capitalisme privé, puisqu’il n’est pas axé sur la  distribution de dividendes à des actionnaires privés et sur la valorisation de leurs actions, mais à des conditions qui évitent sa bureaucratisation : une autonomie réelle des entreprises, et, mieux encore, une participation des salariés à la gestion. D’autres solutions sont également possibles, mais on reste dans une logique capitaliste tempérée. La seule voie apparemment alternative que l’on connaisse aujourd’hui est celle des coopératives – les vraies, celles où les travailleurs prennent les décisions, selon le principe « un homme-une voix ». Mais cette voie a montré ses limites, en particulier du fait des limitations de son financement, qui doit rester majoritairement interne. Surtout les coopérateurs demeurent des propriétaires privés, cherchant à maximiser leurs profits, même s’ils sont distribués autrement, dans un univers qui reste largement concurrentiel (les gros finissent par éliminer ou absorber, forts de leur capital, les petits). Aussi la recherche s’oriente-t-elle aujourd’hui dans une autre direction : les coopératives n’auraient plus de capitaux propres, mais se financeraient uniquement par le crédit, dont des crédits à long terme, fournis pas des banques elles-mêmes socialisées (on n’entrera pas ici davantage dans le détail). Pour comprendre la logique de ces coopératives d’un nouveau genre, on dira qu’elles ne cherchent plus à maximiser le revenu d’un capital, mais à maximiser le revenu du travail (une fois payés les intérêts, les cotisations sociales et les impôts). Bien sûr subsisterait à côté la petite production, individuelle ou familiale.

Tout cela est bel et bon, dira-t-on, mais ce socialisme reste un socialisme avec marché et semble pensé à l’échelle nationale, alors que les grandes entreprises capitalistes se sont internationalisées, en décomposant leurs chaînes de valeur, ce qui leur confère une puissance inégalée et leur permet de coloniser les Etats. Enfin un tel socialisme fait une part trop belle au marché, lequel est porteur de toutes sortes d’effets pervers engendrés par la concurrence et a des effets dissolvants sur tous les liens sociaux. Certes ce sont là des problèmes majeurs, qu’on ne peut laisser sans réponses.

Il ne paraît pas possible d’inverser complètement le cours de la mondialisation. Tout ce qui pourrait être relocalisé sans perte d’efficacité (grâce aux économies d’échelle et aux synergies) devrait l’être, d’autant plus que cela diminuerait les coûts économiques et écologiques (de transport, de pollution notamment) de cette mondialisation. Mais, autant il est nécessaire d’endiguer et de combattre le libre-échange le plus destructeur, autant il importe de ne pas refermer les économies nationales sur elles-mêmes pour garder ses bénéfices, et en particulier le stimulant qu’il représente pour les économies des pays pauvres. De nombreuses voix plaident pour un protectionnisme limité et négocié, inspiré de la Charte de La Havane, voire pour un protectionnisme « altruiste ». C’est là, à coup sûr, la seule solution si l’on veut mettre fin à la concurrence déloyale qui vient accentuer la polarisation non seulement entre les pays, mais encore au sein de tous les pays, faisant exploser les inégalités. Tout cela suppose un certain retour des nations, tant décrié et combattu par le néo-libéralisme, avec notamment le recours à un certain contrôle des capitaux. Ces vieilles constructions historiques, certes souvent abusivement imposées, n’en restent pas moins un ciment social et une source de diversité civilisationnelle. Elles redeviendront la base d’un ordre mondial stable, si le  rapport entre elles est équilibré, avec des relations économiques gagnant-gagnant et une diplomatie où la recherche de la paix sera un objectif fondamental.

Un socialisme de marché purement concurrentiel aurait tôt fait de  reproduire des maux comparables à ceux du capitalisme. Rien ne prouve que des travailleurs associés dans des coopératives d’un nouveau genre, même s’ils avaient un accès égal au crédit, ne seraient pas tentés, sous le fouet de la concurrence, par les pratiques de corruption, de mensonge, de fraude, de manipulation (notamment via la publicité) qui sont systémiques dans le capitalisme. C’est donc ici bien sûr que l’Etat doit jouer son rôle de surveillance et de sanction. Mais c’est à la mauvaise concurrence qu’il faudrait également s’attaquer par une « socialisation » du marché, à savoir un système d’information qui favoriserait la coopération, également en faisant intervenir les consommateurs, tout en laissant jouer l’émulation. D’intéressantes propositions ont été faites en ce sens.

Ce rapide balayage de ce que pourrait être un socialisme qu’on dira plutôt avec marché que de marché laisse dans l’ombre quantité de questions. Il ne permet pas non plus d’évoquer tout ce qui, dans tel ou tel pays ou dans son sein, en représente des ébauches ou des prémisses, qui montreraient sa faisabilité historique. C’est pourtant d’elles qu’il faut repartir, si l’on ne veut pas seulement tirer des plans sur la comète, si bien faits soient-ils. Mais sans non plus coller au réel. On l’a dit en commençant, la période est celle de tous les dangers pour la survie de l’humanité sur la planète, et le capitalisme ne vient pas seulement la menacer, mais encore est porteur de guerres, comme l’orage porte la tempête. Marx disait que les hommes font l’histoire, mais ne savent pas l’histoire qu’ils font. Toutes les intelligences citoyennes doivent se liguer pour que chacun comprenne que le cours actuel ne peut continuer et qu’il existe des voies pour  le réorienter.

(Contribution au volume collectif La deuxième voie. 100 intellectuels s'interrogent sur le post-capitalisme, dir. André Prone, à paraître aux Editions Delga, 2019)

 

21 novembre 2018

LE SOCIALISME COMME DIALECTIQUE POSITIVE

i

 

A l’orée du 21° siècle il nous appartient d’évaluer le legs des socialismes du 20° siècle et de peser les possibilités et les chances d’un socialisme nouveau. C’est l’ambition de ce symposium.

Or il y a deux manières d’évacuer la question. La première est de considérer que le bilan des socialismes historiques est essentiellement négatif. C’est l’opinion qui prévaut en Occident : le “ communisme ” a fait faillite, il n’a fait que des victimes, et il n’y a rien à en garder. Le capitalisme a définitivement montré sa supériorité. Il semble que, en Russie et dans les pays qui étaient dans l’orbite soviétique, cette opinion soit dominante, en tous cas parmi les élites, malgré les désastres provoqués par la libéralisation sauvage. Dans les pays qui se réclament encore du socialisme (les trois survivants : la Chine, le Vietnam et Cuba. Je laisse de côté le cas de la Corée du Nord, qui n’a rien appris) il y a sûrement des esprits pour penser de la sorte, tout en pensant à une “ transition ” plus maîtrisée. L’autre manière consiste à postuler que l’idéal communiste reste valide, mais qu’il doit être repoussé dans un avenir indéterminé, le niveau des forces productives et les rapports de force internationaux, à l’époque de la mondialisation du capitalisme, ne permettant pas une reprise de la marche en avant. C’est ce que j’ai cru comprendre de la position officielle chinoise : le problème est d’abord de sortir du sous-développement technologique, économique et culturel, le socialisme n’en est encore qu’au tout premier stade, il doit beaucoup apprendre du capitalisme, il doit se constituer une base de pouvoir économique et d’influence politique assez forte pour ne pas risquer d’être emporté, comme le fut l’Union soviétique, dans une processus de désagrégation et d’éclatement irréversible. Le maoïsme comportait sa part de vérité, mais il n’était pas accordé aux nécessités de l’époque. En somme il faudrait adopter la célèbre formule léninienne : “ un pas en arrière, deux pas en avant ”. A mon avis, cette orientation évite de s’interroger sur le communisme lui-même, alors que la grande tâche théorique est d’affronter dès aujourd’hui cette question. Cette faiblesse de la pensée explique aussi selon moi en grande partie le déclin des partis communistes occidentaux, dans la mesure du moins où ils ne se sont pas ralliés à une forme ou une autre de libéralisme social, ce qui les conduit à perdre leur âme. Non seulement ils n’ont plus de modèle existant auquel se référer, mais encore ils sont incapables de dire comment ils voient l’avenir, quel sens a encore pour eux  la notion même de socialisme.

C’est donc par là que je vais commencer, même si je parais m’éloigner de la réalité concrète : comment pouvons nous envisager aujourd’hui l’idée d’une société communiste? Car je ne vois pas autrement le socialisme. Puis je m’arrêterai succinctement sur le système capitaliste et sur le système soviétique pour suggérer en quoi ils ont été ou son porteurs d’une “ dialectique “ négative. Je terminerai par une brève analyse de la tentative la plus ambitieuse pour commencer à dépasser les apories du système soviétique sans mettre à bas tout l’édifice, je veux parler de la tentative chinoise, qui est en général si mal comprise, me semble-t-il, dans les cercles intellectuels occidentaux.

 

Le communisme lui-même comme dialectique positive

 

Nous devons faire notre deuil d’un certain communisme utopique. Je dis bien : faire notre deuil, car, depuis la nuit des temps, il a incarné, sous la figure de la promesse divine, puis sous les auspices de la science, l’idée du bonheur sur terre. Ce communisme utopique, c’est l’idée d’un homme réconcilié avec lui-même, avec ses semblables et avec la nature, c’est l’idée d’une société sans contradictions et sans classes. Il est toujours difficile de renoncer à cette séduction de l’idéal et d’admettre qu’il y aura toujours des contradictions. Marx, comme tous les utopistes de son temps, et malgré son souci de se détacher du “ socialisme utopique ”, n’a pas échappé à cette séduction : qu’on pense non seulement à l’idée d’une société d’où les oppositions de classe auront disparu, mais encore qui distribuera, avec l’abondance, à chacun selon ses besoins, qui fera disparaître l’opposition entre travail manuel et travail intellectuel et qui sera entièrement  organisée selon un plan conscient..

Il ne s’agit pas seulement de dire que le communisme est pratiquement, ou encore techniquement, irréalisable, notamment parce qu’il serait impossible de fonder un calcul sur des valeurs d’usage complètement hétérogènes, impossible de prévoir les besoins et l’évolution des techniques, impossible de collecter et de traiter toute l’information, impossible donc de planifier les besoins, la production, la distribution  des produits de manière impérative et détaillée, impossible de sortir d’un univers de rareté, impossible de construire une démocratie de la base au sommet sans pertes et distorsions de l’information etc. Rien ne prouve qu’avec des ordinateurs ultra-puissants on ne puisse un jour effectuer un calcul instantané des valeurs-travail, analyser des tendances, avoir une planification souple et efficace, consulter électroniquement la population, agréger différents niveaux de choix. Oscar Lange avait déjà répondu à Hayek que le plan était la meilleure réalisation du commissaire priseur walrassien, et certains modèles théoriques de socialisme aujourd’hui ont essayé d’intégrer les apports de la révolution informationnelle en économie pour montrer la possibité d’une économie où les défaillances du marché seraient en partie surmontée et où les prix ne joueraient plus qu’un rôle limité.

Le communisme utopique auquel je pense est celui qui efface les contradictions sociales et anthropologiques, contradictions au sein de l’individu, contradictions entre l’individu et la communauté, contradictions entre les collectifs de travail et le niveau social global, contradictions entre l’individu et le citoyen, contradictions entre les nations et l’humanité. La pensée marxiste a, plus que tout autre, mis l’accent sur ces contradictions, mais elle les a cru dépassables, s’appuyant la fois sur l’optimisme des Lumières (la révolution socialiste devait achever la Révolution française), sur la foi dans les vertus du progrès technologique, qui anime tout le dix-neuvième siècle et sur une certaine lecture de la dialectique hégélienne comme “ dépassement ” des contradictions. Le maoïsme a rompu avec cette vision lénifiante : deux ne fusionnent pas en un, mais un se divise toujours en deux, si bien que le mouvement des contradictions ne cesse jamais, la lutte des classes ne s’arrête pas. Mais Mao croyait encore à une autre forme de progrès, un “ développement en spirale ” qui estomperait les contradictions. Je voudrais proposer ici une autre idée de la dialectique historique: jusqu’à nos jours cette dialectique a été essentiellement négative, au sens où l’un des pôles de la contradiction a toujours fini par dominer l’autre et par là même de le briser et de le déformer. Le problème du communisme est de rendre cette dialectique positive, de faire en sorte que chaque pôle renforce l’autre, lui permette de développer toutes ses potentialités. Peut-être retrouverait-on là l’inspiration d’une très ancienne école de pensée chinoise, celle du yin et du yang, qui voit dans les contraires une complémentarité pouvant conduire à l’harmonie.

Je vais prendre rapidement quelques exemples de contradictions qui sont, à mon avis, éternelles, que l’on retrouve des communautés primitives (celles des chasseurs cueilleurs nomades) jusqu’à nos jours, mais qui ont toujours pris des formes particulières, où l’un des pôles écrasait l’autre sans réussir pour autant à l’extirper. Et je vais tenter de les illustrer avec des faits empruntés à l’histoire de la Chine.

Il y a une contradiction, au sein de l’individu, entre le désir d’affirmation individuelle et le désir d’appartenance à une communauté. Ainsi, dans la culture chinoise traditionnelle, l’individu doit être à sa place dans une lignée familiale, dans une communauté territoriale, dans des réseaux multiples de relations. Ce ne serait pas assez de dire qu’il y trouve alors son intérêt, c’est-à-dire des moyens de vivre, des appuis, des relations de confiance fondant des échanges de services. Cette insertion lui apporte aussi du confort psychologique et une raison de vivre, elle satisfait donc non seulement des besoins, mais un désir. Mais vous savez mieux que moi le caractère oppressant, étouffant de ces structures communautaires, et le poids que la tradition confucéenne a exercé sur les individus. Cela ne les empêchait pourtant de chercher à s’affirmer, d’user de stratégies pour faire prévaloir une part de choix individuel (la littérature chinoise est par exemple pleine de “ palanquins des larmes ”, réactions de désespoir face aux mariages arrangés). A l’inverse l’individu a fait son apparition en force en Occident au Moyen Age, avec l’essor du contrat féodal, le développement des marchés, le luthérianisme, et il triomphera en philosophie avec le sujet cartésien. Les structures patriarcales restent très fortes, mais elles ne vont plus sans une très grande violence au sein des familles. C’est ici le pôle du désir individuel qui se développe et qui aboutit aujourd’hui à un individu déraciné, rivalitaire, qui a tellement coupé ses attaches qu’il est devenu un Narcisse sans consistance. Il me semble que c’est actuellement un tel choc de cultures qui travaille la Chine. Or la visée du communisme serait précisément de réconcilier ces contraires, et non ne serions pas loin ni de Marx ni de certains enseignements de la psychologie. Marx est sans aucun doute un chantre de l’individu, mais en même temps il est persuadé que l’individu est d’autant plus riche qu’il est socialisé (c’est même une des raisons fondamentales pour lesquelles il s’en prend aux antagonismes de classe, car ceux-ci ne produisent pas seulement de l’inégalité, mais aussi de l’enfermement social). De même la psychanalyse nous apprend que l’individu n’est rien d’autre que la somme des ses “identifications ” : plus celles-ci sont étroites et nocives, plus l’individu est mutilé.

Je prends un deuxième exemple : il y a nécessairement une contradiction entre l’appartenance à un collectif de travail et l’appartenance à un système économique plus large. Une référence à l’histoire chinoise contemporaine me fera comprendre. Les paysans chinois avaient l’habitude des relations communautaires, et ils n’ont pas été hostiles au mouvement des coopératives. Mais, lorsque celles-ci ont été englobées dans de vastes communes populaires, avec des équipes et des brigades où chacun se voyait assigner une tâche, ils se sont trouvés pris dans un système complexe qui les dépassait, sans que le travail ait pris une forme quasi-industrielle, comme c’était le cas dans nombre de kolkhozes ou de sovkhozes soviétiques. La contradiction entre les collectifs réels, vivants, et un ensemble économique qui devenait forcément bureaucratisé ne pouvait être surmontée, et c’est pourquoi les communes populaires se sont écroulées si rapidement, alors que les paysans soviétiques ont été très réticents à la décollectivation. Dans tout cela il ne s’agit pas seulement d’intérêts individuels, comme tendrait à le faire croire une interprétation économiste, mais aussi d’un désir d’autonomie, de reprendre les choses en main. On peut retrouver une contradiction du même type en ce qui concerne les entreprises industrielles dans leur rapport à l’Etat. On ne peut s’identifier au Plan dans la mesure où celui-ci, même s’il pouvait reposer sur de bonnes informations, parce qu’il correspond à un horizon trop large, parce que cela ne permet jamais de “ voir le bout de ses actes ”. Cette contradiction entre l’autonomie des entreprises et la gestion d’ensemble d’un ensemble industriel n’est pas dépassable. La perspective du communisme serait de la rendre féconde. A la différence du capitalisme qui fait de l’entreprise un Etat dans l’Etat et une entité qui vise à détruire tous ses concurrents, et du système soviétique qui n’a jamais concédé d’autonomie que par la force des choses, le socialisme devrait développer un plan incitatif, pour que que l’autonomie ne signifie pas un simple espace de rentabilité et une concurrence aveugle, mais une série de décisions raisonnées s’inscrivant dans un dessein collectif (ce qui implique un certain partage de l’information), et pour que le plan de son côté soit à la fois réaliste, reposant sur des informations fiables, et dynamique, s’appuyant sur les innovations et la mobilisation des collectifs de travail.

Disant cela je n’ai pas parlé des motivations pécuniaires, mais seulement du sentiment d’appartenance à une communauté. Mais il y a, bien sûr, des contradictions entre le désir d’enrichissement individuel (les fameux “ stimulants matériels ”) et le désir de faire oeuvre socialement utile (les “ stimulants moraux ”). Ce sera mon troisième exemple. Or c’est là encore une contradiction indépassable. Certes il n’existe pas que les intérêts individuels, contrairement à la vision occidentale dominante de l’homo oeconomicus. Ainsi, quand des millions de paysans chinois ont fait de grands travaux à l’époque des communes populaires, ils n’étaient pas des esclaves menés au fouet, leur enthousiasme était, me semble-t-il réel. Mais, si cela revenait ensuite à sacrifier les cultures et les revenus individuels, cela ne pouvait pas marcher longtemps.  La question du communisme est ici de trouver un équilibre dynamique entre les deux pôles : si l’individu obtient des retombées en termes d’avantages personnels de son engagement collectif, celui-ci n’en sera que plus fort, et si, à l’inverse, les bénéfices personnels sont facteurs de motivation et de créativité, le résultat collectif en sera amélioré.

Si j’en avais le temps, je pourrais évoquer bien d’autres contradictions, par exemple celle entre rivalité et solidarité, celle entre responsabilité de l’individu et responsabilité de la société, celle entre espace privé et champs sociaux, celle entre échange de produits et coordination, celle entre concurrence et coopération, celle entre choix individuels et choix collectifs au niveau politique etc.

 

Les dialectiques négatives dans le système capitaliste et dans le système soviétique

 

Pour dire les choses rapidement le capitalisme, parce que sa logique est celle de l’accumulation privée du capital et de l’enrichissement individuel, tend à étouffer tout un côté de la réalité humaine, de l’activité économique et de la vie politique. C’est un système destructeur de la socialité, de la communauté et de la politique. Le capitalisme contemporain porte cette tendance à son paroxysme, parce qu’il s’est de plus en plus financiarisé et qu’il a entrepris de déconstruire tous les élements d’une autre logique (tous les “ éléments de socialisme ”)  qu’il avait dû concéder sous l’effet des luttes sociales et du défi permanent que représentait pour lui le système soviétique. Je voudrais relever quelques traits de cette négativité dans le contexte actuel.

Le capitalisme, par essence, repose sur la maximisation des revenus du capital, et il engendre donc “ l’homme aux écus ”. On peut certes optimiser autrement la production, mais le capitaliste pouvait du moins se targuer de veiller à la profitabilité en mettant en oeuvre un capital productif et en prenant des risques auxquels répugneraient les autres agents. Mais, avec le capitalisme boursier, c’est le cycle du capital argent qui prétend imposer sa loi au capital productif. Il ne s’agit plus de créer de la richesse, mais de “ créer de la valeur ” pour l’actionnaire : c’est la tâche qui est assignée au dirigeant d’entreprise. On anticipe des bénéfices futurs, même s’ils reposent sur des anticipations hasardeuses (c’est ce qui s’est passé avec la “ nouvelle économie ”, dont les pertes paraissaient sans importance au regard des bénéfices escomptés), et les dirigeants multiplient les bonnes annonces pour faire monter le cours de leurs actions (et ainsi, acheter, avec elles, à bon compte, d’autres entreprises). C’est donc un capitalisme spéculatif, au plein sens du terme (celui que Keynes opposait au capitalisme entrepreneurial). Or ce capitalisme financiarisé a des effets redoutables sur l’individu et sur sa socialité.

D’abord il place le désir d’enrichissement au centre de l’existence humaine, en ce sens qu’il propose à tous les individus de devenir des capitalistes au petit pied, des actionnaires de leurs entreprises et des entreprises du monde entier. Il tend à les transformer tous d’épargnants en joueurs de casino. Cet actionnariat salarié est devenu la nouvelle frontière du capitalisme, en quelque sorte le socialisme à la mode capitaliste... Il s’agit véritablement de changer les mentalités. Jusque là le salarié espérait accroître le revenu de son travail, et par là améliorer son niveau de vie. C’était aussi la préoccupation des associés dans l’économie coopérative : se payer, puis partager des bénéfices. Maintenant l’objectif est de faire fructifier sa part de capital, d’où que vienne le fruit (par exemple du salarié chinois dans une usine de sous-traitance). On entend mobiliser ainsi les salariés, on ne fait que les soumettre à une pression accrue sur le travail et les salaires, et surtout on leur inculque “ l’esprit du capitalisme ”, le gain au détriment du voisin. Ce n’est plus “ enrichissez vous avant les autres ” (ce qui pourrait relever d’une saine concurrence émulative), c’est “enrichissez vous contre les autres ”, car le jeu a forcément des perdants.

Mais de plus le jeu est complètement truqué. Les petits actionnaires ont toujours été les plus mal informés, mais maintenant de sont les gros actionnaires et les gestionnaires de fonds qui sont floués. On découvre aujourd’hui en Occident que les comptes truqués, les montages juridiques opaques, les fausses bonnes nouvelles sont monnaie courante et que les scandales qui ont concerné quelques unes des plus grandes sociétés américaines, hier unanimement louées pour leur audace visionnaire, ne sont que la partie émergée de l’iceberg. On se propose d’instituer de nouvelles règles pour empêcher les collusions et “ conflits d’intérêt ” et rendre confiance aux investisseurs. Mais la tromperie est inévitablement liée à une économie fondée non sur les bénéfices réels et la valeur historique des actifs, mais sur la spéculation. Le capitalisme financiarisé conduit en effet inéluctablement à des délits d’initiés : les dirigeants, qui forcément en savent plus que les autres parties prenantes, s’arrangent pour réaliser leurs stack options au cours qu’il essaieront de maintenir au plus haut niveau, les banques conseillent à leurs clients d’acheter les actions des entreprises qui sont leur clientes, les dirigeants essaient de tromper les administrateurs, dont la rémunération dépend elle-même de la performance apparente des entreprises etc... Bref le capitalisme financiarisé est corrompu et corrupteur dans son essence même. Et, après avoir corrompu les esprits, il spolie les millions de dupes qu’il a faites (l’exemple russe n’est que le miroir grossissant de cette implacable dérive). En faisant du gain boursier une passion monomaniaque, il condamne la plupart des individus au calcul égoïste et et à la frustration.

Deuxième illustration de cette dialectique mortifère. Le capitalisme a toujours cherché à mettrer les individus en concurrence les uns avec les autres pour mieux les diviser, mais le capitalisme financiarisé va plus loin. Sous prétexte de favoriser l’initiative et la responsabilité, il soumet les individus à une culture du risque et de la mobilité, qui non seulement les déstabilise (on ne peut plus, tout comme dans la gestion des entreprises, faire des projets à long terme), mais encore les oppose les uns aux autres, détruisant ainsi l’esprit d’équipe que l’on prétend promouvoir. Ce harcèlement moral permanent déstructure les collectifs, et met les cadres devant des tâches impossibles. La “ flexibilité ”, ce maître mot du management moderne (flexibilité des horaires, des tâches, des contrats), n’apporte aux individus que souffrance au travail et insécurité, pendant qu’il ruine toutes les formes de socialité et de sociabilité dans l’entreprise.

Il ne faut pas s’étonner, dans ce climat, de la catastrophe anthropologique qui caractérise l’individualisme contemporain, et qui se traduit par exemple par l’usage grandissant des drogues et des tranquillisants, le repli sur le milieu familial, l’incivilité, et, par hypercompensation, le narcissicisme exacerbé, le culte du moi, l’exhibitionnisme et le mimétisme. La marchandisation généralisée des relations humaines aboutit aussi à la destruction des relations fondées sur l’intimité, sur la confiance, sur la parole donnée, sur la sensibilité (la pornographie et les reality shows sont parmi les expressions les plus frappantes de cette aliénation de l’espace privé). Il ne faut pas s’étonner non plus que les individus, privés de socialisation, cherchent à en retrouver une dans les sectes, qui se multiplient, et dans des formes de nationalisme raciste et xénophobe, qui leur redonnent un sentiment d’appartenance, fût-il complètement aliéné. Car le pôle dominé ne se laisse pas facilement détruire.

Je relèverai un dernier aspect de cette dialectique négative : la destruction de la démocratie elle-même comme espace public et comme lieu de choix collectifs. Les services publics n’étaient pas seulement publics en ce qu’ils étaient gérés par l’Etat ou sous sa tutelle, mais en ce qu’ils assuraient un minimum d’être en commun, par opposition à l’espace entièrement marchand des choix individuels (d’où la figure de l’usager opposée à celle du client). Le projet néo-capitaliste est de détruire cet élément de socialisation (et de socialisme). Ecoutons par exemple Michel Bon, PDG de France Telecom, pourtant entreprise encore majoritairement contrôlée par l’Etat : “ France Telecom est devenue une entreprise cotée. Quatre millions de Français - et les trois quarts de ses salariés - ont acheté ses actions. Plus qu’un évènement, c’est un symbole : la reconnaissance que le marché est devenu le meilleur moyen de servir ses clients (il y a dix ans encore on parlait d’usagers). J’espère que cette réalité touchera bientôt les services non marchands, comme l’éducation et la santé ”. Mais l’ambition du capitalisme fianciarisé va au-delà : en finir avec la démocratie comme pouvoir du peuple, pour la remplacer par la “ république des actionnaires ”. Ceux-ci ne se contenteront plus d’encaisser des dividendes et des plus-values, ils feront de la politique en imposant à leurs directions des critères sociaux et écologiques. Telle est aujourd’hui la grande mode dans des multinationales critiquées de toutes parts pour les dégâts sociaux et environnementaux qu’elles produisent : les entreprises auront désormais une “ responsabilité sociale ”, mais c’est à elles, et non plus à l’Etat, de la définir et de la contrôler. Même l’Etat de droit sera réduit au minimum, puisque ce sont les entreprises qui définiront leurs règles et qu’elles résoudront leurs conflits par le recours à des formes d’arbitrage privées.

Je voudrais suggérer maintenant en quel sens le système soviétique a mis en oeuvre une dialectique tout aussi négative, mais inverse, soumettant l’individu à la collectivité, les collectifs au Plan d’Etat, les citoyens à la bureaucratie. Je serai beaucoup plus bref, car vous avez, en Chine, connu cette douloureuse expérience historique, il est vrai sous des formes assez différentes de celle de l’URSS, mais suffisamment proches pour qu’elle vous soit familière.

Avec le système soviétique nous avions affaire à une économie entièrement politique, en ce sens que c’était le pouvoir politique qui décidait de tout : des besoins et de leur hiérarchie, des critères de gestion, des normes salariales, des prix, des objectifs de production. Et c’est parce que la planification répondait à ces choix centraux qu’elle devait nécessairement être impérative et détaillée. Autrement dit tout était affaire de choix collectifs, relevant d’une supposée “ volonté générale ”. Il n’y avait plus guère de place pour les choix individuels, tels qu’ils peuvent s’exprimer à travers cette structure décentralisée qu’est le marché.

L’individu était convié, du moins dans les temps forts du régime, à se transformer en homme nouveau, dévoué à la collectivité, révolutionnaire avant tout, parce qu’il fallait sans cesse bousculer les vieilles structures, qui faisaient trop de place aux intérêts individuels. Il est courant aujourd’hui de considérer qu’une telle soumission à la collectivité ne pouvait se maintenir que par la contrainte, la propagande, voire la terreur. C’est, à mon avis, en grande partie faux: l’adhésion populaire était très forte aussi longtemps que le projet donnait l’espoir d’un monde nouveau. Ce volontarisme exploitait en fait le désir de communauté, en même temps qu’il était synonyme d’ascension sociale. Mais la pression exercée sur les individus était si forte (il ne restait, en particulier, presque plus d’espace privé) que le pôle dominé trouvait à se manifester de façon détournée et déformée, sous forme par exemple de carriérisme et d’abus de pouvoir. Il y a d’ailleurs un paradoxe des mobilisations maoïstes : à la différence de celles du régime soviétique elles ont, me semble-t-il, déchaîné les désirs individuels au service d’une transformation collectiviste, comme on l’a vu à divers moments, et à surtout à celui de la révolution culturelle.

Si l’économie devait se plier aux choix centraux, il ne pouvait y avoir d’autonomie que très relative pour les entreprises. Nous avions affaire à une conception organiciste de la société, que l’on ne trouvait pas vraiment chez Marx, mais qui était explicite chez la plupart des grands théoriciens du socialisme, chez un Lénine par exemple (organiser la société comme un “ grand atelier ” ou comme un “ cartel ”), mais aussi chez un Gramsci et un Mao (quoique sous forme atténuée chez ce dernier, puisqu’il prônait aussi une décentralisation fondée sur le principe “ compter sur ses propres forces ”). Par exemple tous les bénéfices étaient intégralement ou presque prélevés et redistribués. La démocratie sur le lieu de travail n’était pas à l’ordre du jour, puisque la marge de décision devait être aussi faible que possible. Il est clair que ce système que nous pouvons appeler à bon droit collectiviste était destructeur de l’autonomie et de l’esprit de responsabilité. Dans un tel système, les travailleurs ne pouvaient comprendre ce qu’ils faisaient ni s’intéresser pleinement au résultat de leur travail. Ils ne pouvaient faire preuve d’initiative, parce que celle-ci se perdait dans les sables de la bureaucratie (je me souvient d’un film soviétique, “ La prime ”, qui le montrait excellement). De même le désir légitime d’améliorer son revenu était découragé par des normes collectives très contraignantes, ce qui allait d’une certaine façon contre le principe à chacun selon son travail (c’est ce que vous avez appelé en Chine l’égalitarisme excessif, se traduisant par l’image “ manger à la grande marmite ”). Mais, tout comme les intérêts individuels n’avaient pas disparu au niveau des individus, les intérêts des collectifs demeuraient. C’est ce que des théoriciens du socialisme ont exprimé à travers le notions de “ concurrence administrative ” et de “ marchandage administratif ”. Ils ne pouvaient que rendre l’économie plus opaque encore, reposant sur une sorte de mensonge généralisé. D’où l’efficacité médiocre du système soviétique, une fois dépassée la phase de l’accumulation extensive.

Enfin c’est le système politique lui-même qui a souffert, si je puis dire, de surpolitisation. On a tout voulu expliquer, en Occident, par la thèse du totalitarisme, un Parti-Etat monolithique non seulement éliminant les autres partis, mais encore se substituant à la “ société civile ” et prétendant incarner le tout de la société. Ici encore, je pense que la thèse est partiellement fausse (elle se construit à partir des présupposés du libéralisme, lequel peut aussi d’ailleurs imposer une forme de totalitarisme, à partir de l’utopie, bien plus insidieuse, du tout marché). Car elle oublie au moins ceci que le Parti unique se voulait une forme de démocratie supérieure, de nature conseilliste, avec délégation de pouvoir de bas en haut. Ce qui est vrai, c’est que la nature du système économique, dont j’ai donné plus haut un aperçu, imposait une forte contrainte. Selon moi le système soviétique représentait une combinaison instable entre des éléments collectivistes déformés et quelque chose qui ressemblait à un capitalisme d’Etat dégagé de la concurrence marchande. Il en est résulté divers traits, dont je ne retiendrai que deux. D’abord le Parti unique, pour contrôler la situation, s’est mis à fonctionner à l’envers de son projet initial, d’où ce qu’on appelle la “ bureaucratisation ”. Ensuite, dans un système où toutes les décisions économiques dépendent du bon vouloir d’une administration, il est inévitable que se créent des réseaux d’influence et des moyens occultes pour faire pression : la corruption “ honnête ” était ainsi un phénomène endémique, qui n’attendra que la libéralisation pour devenir tout à fait malhonnête.

Résumons. Le socialisme étatiste du 20° siècle n’était pas une pure mystification : il comportait bien des élements du communisme (la tendance à l’égalité, les choix collectifs, le plan, la solidarité, la sécurité sociale etc.), mais on se tromperait si l’on pensait, à la suite de toute une critique gauchiste, qu’il ne lui manquait que la démocratie pour être juste et efficace. Car il était porteur d’une dialectique négative, qui tendait à dissoudre les pôles opposés de la contradiction : les désirs individuels et l’espace privé, les intérêts personnels, les choix privés du consommateur, les choix décentralisés des collectifs de travail, les formes de démocratie locale ou directe proches des individus etc.

 

Remettre en mouvement les contradictions : la Chine peut-elle montrer le chemin?

 

Le capitalisme financiarisé et son discours apologétique, le néo-libéralisme conduisent l’humanité à une dramatique impasse. Tout le mouvement baptisé à tort anti-mondialisation en a pris conscience avec une étonnante rapidité. Mais il faudra peut-être des décennies avant que l’échec de ce modèle social soit aussi flagrant que le fut l’échec du “ communisme ” historique. Et, en attendant, il produit des ravages pour beaucoup irréversibles. Nous faisons des efforts, dans divers pays occidentaux, pour sauver ces quelques éléments de socialisme que nos prédécesseurs ont mis plus d’un siècle à construire, et que les “ réformateurs ” s’acharnent à détruire : des services publics qui produisent des biens sociaux non marchands ou partiellement marchands (éducation, santé, transports en commun, autoroutes, eau, énergie, téléphone etc.) ; un système d’assurances sociales fondé sur la solidarité entre les individus et les générations ; un droit du travail qui protège contre l’arbitraire et l’instabilité ; une fonction publique impartiale et respecteuse des lois ; du temps libre qui reste à disposition ; des nations qui ne soient pas un assemblage de communautés, de lobbies, et de groupes de pression les plus divers, mais qui se construisent sur l’intérêt général et la “chose publique ” (la république). Mais nos forces sont faibles face au pouvoir des multinationales, des investisseurs institutionnels, des groupes de communication, d’appareils politiques qui n’ont plus de socialistes que le nom. La construction européenne, inféodée à ces puissances, plus libérale encore à certains égards que les Etats-Unis, qui savent être keynésiens quand il le faut, laisse peu de marge de manoeuvre aux forces de résistance, qui ont beaucoup de mal à faire leur jonction. C’est pourquoi la lointaine Chine représente pour nous un timide espoir d’un retour du socialisme sur la scène mondiale.

Pour l’heure la Chine semble en retard sur beaucoup de pays occidentaux en ce qui concerne ces éléments de socialisme auxquels je viens de faire allusion, ce qui s’explique sans doute à la fois parce qu’elle n’est pas sortie du sous-développement et par les difficultés énormes qu’elle rencontre pour changer de système économique. Mais elle dispose d’un premier atout considérable : l’importance de la propriété publique, à la fois sous la forme de la propriété d’Etat et de la propriété collective. C’est là-dessus que je vais faire porter d’abord mes interrogations.

Au premier regard ce secteur, bien qu’il reste dominant au moins dans l’industrie, va se rétrécissant au profit du secteur privé, qu’il s’agisse d’entreprises chinoises, de joint-ventures ou même d’entreprises étrangères. Et c’est ce qui fait dire que la Chine a amorcé une transition en douceur vers le capitalisme. J’ai cru comprendre que l’objectif était autre : dynamiser la propriété publique en l’affrontant à la concurrence des entreprises privées, favoriser le développement de branches retardataires, utiliser les investissements directs étrangers pour bénéficier non seulement de leurs capitaux, mais encore de leur apport technologique et, pour une part, gestionnaire. Autrement dit apprendre du capitalisme pour en retenir le meilleur et pour secouer le vieil appareil productif. L’entrée dans l’OMC, dont il est clair que les autorités chinoises mesurent les risques, ne fait qu’accélérer le processus : outre l’intérêt majeur du développement des exportations, qui a si bien réussi à la Chine comme, avant elle, au Japon et aux “ dragons ” asiatiques, l’ouverture porte le défi dans toutes les branches de l’économie. Et rien n’interdit de penser que l’économie publique reconquerra le terrain qu’elle a dû concéder.

Mais la propriété “ publique ” n’est pas le socialisme, seulement l’une de ses conditions. Et encore moins la propriété d’Etat (ou d’une collectivité locale). Car les économies occidentales, en particulier celle de la France, ont connu un vaste secteur public “ concurrentiel ” (par opposition aux services publics proprement dits) qui relevait bien plutôt d’un capitalisme d’Etat, et qui, bien qu’il ait présenté des travers comparables à ceux du système soviétique, n’en fut pas moins souvent performant (je pourrais donner comme exemples Renault ou Air France). Or il ne différait guère du secteur privé, même s’il a servi longtemps de “ locomotive ” et de “ vitrine sociale ” : le système salarial était à peu près le même, la démocratie laborale presque aussi inexistante (malgré la présence, pour un tiers, des représentants des salariés au conseil d’administration, où ils ne jouaient en fait que le rôle de figurants), et l’Etat pompait allègrement les dividendes, quand il y en avait. Il se pourrait bien que le secteur d’Etat en Chine ne devienne rien d’autre qu’une pâle copie de ce capitalisme d’Etat, qui restait fondé sur la maximisation des revenus du capital et n’a pas su exploiter les gisements de productivité qu’aurait représenté une participation active des travailleurs, au sein d’une réelle autonomie. La question est donc de savoir si la réforme des entreprises d’Etat peut déboucher sur autre chose : de la rentabilité certes, mais au bénéfice des travailleurs et de l’autofinancement, l’Etat se contentant d’une sorte de prélèvement forfaitaire pour la “ location ” du capital, qu’elle qu’en soit la forme (impôt, dividendes contractualisés). On voit bien le double piège : que l’Etat laisse faire une technocratie d’entreprise, qui accapare le pouvoir, ou que, à l’inverse, il intervienne à tout propos.

Cette question se redouble à partir du moment où il y a ouverture du capital en direction des capitaux privés. A ce moment là, la logique de la valorisation du capital s’installe, même si cette ouverture se fait à un pour cent, sinon ces capitaux iront s’investir ailleurs. Doit-on considérer que si l’Etat garde la majorité des actions, ou même seulement une minorité de contrôle, le socialisme est sauf? Non, il est pour le moins en péril. Je vais prendre un exemple pour illustrer mon propos. Le gouvernement de Lionel Jospin a non seulement transformé France Telecom, hier administration publique, en société anonyme, il a encore ouvert le capital en direction des salariés, mais surtout des investisseurs privés, et l’action de France Telecom est montée en flèche. Puis il a, volontairement ou non, presque totalement perdu le contrôle de l’entreprise, qui, après des filialisations qui ont vidé de sa substance la société mère et des achats de société aventureux, est plombée aujourd’hui par une dette colossale. Le seul avantage que représente encore la propriété d’Etat est que l’on sait que l’Etat garantira cette dette, surtout s’agissant d’une entreprise vitale, qui a encore des missions de service public, ce qui empêche l’action de frôler les abimes et écarte le risque de faillite! Les salariés, dans toute cette histoire, n’ont été que spectateurs et le cours de leurs actions est revenu au prix d’achat. Je crains que pareille chose n’arrive aux télécommunications chinoises si l’on ouvre le capital aux capitaux privés. A ce que je sais, l’Etat chinois a décidé de casser le monopole de China Telecom et de constituer six sociétés (deux groupes et quatre SARL) plus ou moins concurrentes. Ce peut être une bonne chose. Elles sont détenues majoritairement par l’Etat ou par des personnes publiques. Mais deux de ses sociétés sont ou seront cotées en Bourse, ce qui implique l’appel à des capitaux privés. Nous nous trouvons donc devant le problème crucial posé par le recours aux marchés financiers.

Après ce que je viens de dire du capitalisme financiarié, on comprendra que selon moi ce qu’il y a de socialiste dans le nouveau système économique chinois risque d’être emporté dans la logique de ce capitalisme. Je comprends bien la raison la plus importante qui motive ces introductions en Bourse : se procurer des capitaux sur les marchés internationaux et pouvoir acheter des entreprises avec ses propres actions. Le risque sera limité si le marché financier chinois est étroitement limité dans ses opérations et contrôlé. Je pense qu’il peut l’être si l’on fait appel par ailleurs à toutes sortes d’autres financements : le crédit bancaire (ce qui suppose, bien évidemment un assainissement des banques d’Etat chinoises), les avances remboursables de l’Etat, les certificats d’investissement, et même les obligations (ce qui devrait être possible étant donné l’importance de l’épargne en Chine).

Pour conclure sur le secteur d’Etat, je pense que la solution est de trouver une combinaison “ positive ” entre les deux pôles de la contradiction. Le pôle autonomie sortira renforcé si l’entreprise est démocratisée et si l’Etat transforme, pour aller vite, son rôle de propriétaire en loueur de capital. Mais le pôle de l’intérêt général sera aussi renforcé si l’Etat définit des missions (dans le cas de services publics) et s’il met en oeuvre une planification incitative suffisamment neutre pour éviter un “ marchandage autour des régulateurs ”.

Je ne peux dire grand chose sur l’économie “ collective ”, tant nous la connaissons mal. En Occident ce qu’on appelle l’économie sociale et solidaire (coopératives, mutuelles, associations, fonds d’investissement solidaire) ou bien végète, ou bien, pour se procurer des capitaux, tend à se mâtiner de capitalisme. Il serait très intéressant que la Chine ait trouvé des moyens de la revitaliser, et ce pourrait être une voie d’avenir dans une perspective socialiste. Mais, là encore, nous voyons plus de questions que de réponses.

Le deuxième atout de la Chine est, selon moi, son système politique et son expérience en matière de dirigisme. Il est essentiel que le pouvoir politique soit bien tenu en mains dans une période aussi dangereuse. Ce que je dis là serait très mal vu en Occident. Mais je m’empresse d’ajouter que le système politique devrait évoluer s’il veut éviter de sombrer dans un certain nombre de contradictions négatives et de connaître le malheureux destin qui est celui de la Russie : séparation du Parti et de l’Etat, renforcement des pouvoirs de l’Assemblée nationale populaire, construction d’un Etat de droit, relative indépendance de la justice, pluralisme syndical, liberté d’association seraient des conditions pour qu’existe une participation populaire assez forte pour empêcher, le jour venu, la restauration complète du capitalisme et pour permettre un véritable débat public sur le socialisme, ses moyens et ses fins. Quant au parti dominant - en attendant un authentique pluri-partisme, lequel n’est en réalité qu’une fiction commode en Occident - il devrait retrouver son inspiration conseilliste première, une fois débarrassé des impossibles tâches qui étaient celle du parti soviétique.

Le troisième atout de la Chine réside, je crois, dans sa culture traditionnelle et dans celle héritée du maoïsme. On retrouve ici le débat qui parcourt toute l’histoire de la Chine moderne entre tradition et modernité. A ce que je peux constater, l’attirance pour l’Occident et ses moeurs est très forte, et cela s’explique parce que le pôle de l’individu, de ses désirs et de ses intérêts, a été violemment contracté. Mais en même temps la culture traditionnelle est encore vivante, les cerveaux n’ont pas encore été lessivés par l’égotisme, les rivalités à tout crin, la course effrénée à l’argent etc. Il faudrait donc préserver ce qu’il y a de précieux, concernant l’autre pôle, celui de la communauté, de la socialité, de l’ambition politique, dans l’héritage chinois. Même la morale confucéenne, malgré ses aspects réactionnaires, son côté “féodal ”, porte quelque chose de l’impératif catégorique kantien. Même le jeu traditionnel des solidarités familiales, professionnelles, régionales, des réseaux de connaissances, a son bon côté : sens de la parole donnée, ethique de l’honneur. C’est son mauvais côté (le népotisme, la corruption, le clanisme) qui doit être combattu : par le développement de la loi et par sa stricte application (où l’on retrouverait le juge intègre de la légende chinoise). Quant au maoïsme, je ne m’attarderai pas sur ses aspects négatifs, pour lesquels je renvoie au début de mon exposé (sur le communisme utopique). Mais il peut encore irriguer la pensée et l’action par les exigences dont il a été porteur (notamment l’égalitarisme) et son sens aigu des contradictions.

Permettez moi de dire, pour finir, que si la Chine n’est plus le phare qu’elle a été (bien souvent hélas sous la forme de malentendus), elle reste, pour un certain nombre d’esprits progressistes, la chance d’un monde meilleur, en tous cas plus équilibré. Le chemin du socialisme, vous le dites, sera long et tortueux. Nous en sommes persuadés. Le tout est qu’il existe quand même un chemin. Le socialisme aux couleurs de la Chine nous intéresse non seulement parce qu’il y va du sort du cinquième de l’humanité, mais encore parce qu’il peut avoir une portée universelle.

 

 (Conférence prononcée à Pékin, automne 2002, reprise dans mon livre Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Le Temps des cerises, 2011.

 

 

21 novembre 2018

ACTUALITE ET PERSPECTIVES DU SOCIALISME

 

 

Le déclin du socialisme

 

Il y a 50 ans le libéralisme économique était défait et le socialisme semblait en passe de l’emporter - même si le capitalisme restait dominant -, tant sa progression paraissait irrésistible et tant il occupait le paysage politique et intellectuel.

Souvenons nous. Le libéralisme économique avait conduit, lors de la grande dépression, l’économie mondiale à une catastrophe. Le séisme s’est produit au cœur du système capitalisme, aux Etats-Unis, mais il a entraîné des conséquences encore plus graves en Europe, en Allemagne notamment, et aussi dans le reste du monde, avec l’écroulement du cours des matières premières. Les conséquences politiques ont été encore plus dramatiques : essor du fascisme et du nazisme, coups d’Etat et multiplication des régimes autoritaires. Dans la plupart des pays qui possédaient des institutions de la démocratie libérale, celles-ci se sont effondrées.

Pendant ce temps là, l’économie soviétique, malgré son isolement, avait connu un essor remarquable[1], au point que même les économistes du capitalisme s’interrogeaient sur les raisons de son succès. Vers la fin des années 30 l’idée d’une intervention de l’Etat et même la notion de plan s’imposaient à la plupart d’entre eux.

Aux lendemains de la seconde guerre mondiale, personne ne doutait alors que la victoire sur le fascisme n’aurait pas été possible sans l’Armée rouge, et les puissances occidentales ont dû se résigner au basculement de l’Europe de l’Est dans le camp du socialisme. Après la révolution chinoise, et le succès militaire de la Chine dans la guerre de Corée, après la révolution cubaine et son impact dans l’Amérique latine, après la décolonisation, la victoire des communistes au Vietnam et l’apparition de régimes marxistes-léninistes même en Afrique, dans le courant des années 70, le socialisme représentait plus du tiers de la population de la planète.

Mais c’est en Occident même que le socialisme  faisait de petits progrès, au sein d’économies qui étaient des économies de marché. Tout d’abord ce fut la mise en place de l’Etat social ou de l’Etat providence. Un grand nombre de services échappait, plus ou moins complètement, au marché. Le marché du travail était désormais fortement régulé, via une législation sociale qui accordait aux salariés des droits collectifs et via une protection sociale à laquelle soit les Etats soit les capitalistes étaient tenus de contribuer. Dans un certain nombre de pays, il y eut un train important de nationalisations, qui conduisait à une économie « mixte », où le secteur public était minoritaire, mais occupait des positions clés (dans le crédit, l’assurance, les industries de base, les transports, l’énergie etc.). Il y eut aussi, notamment en France, une planification indicative, à travers laquelle l’Etat, les employeurs et les représentants des salariés essayaient d’anticiper les évolutions, et elle eut même un caractère incitatif, orientant le développement à travers des aides diverses.

A l’époque les partis ouvriers, et surtout le parti communiste, contestaient vigoureusement ce capitalisme d’Etat, à l’aide de concepts comme celui de « capitalisme monopoliste d’Etat » et d’impérialisme. Cette critique a négligé un point essentiel : le nouveau compromis social comportait bel et bien des éléments de socialisme, mais on ne s’en est rendu compte que bien plus tard, quand les libéraux ont entrepris de démanteler l’Etat providence. Sans aucun doute les régimes keynésiens ne visaient qu’à sauver le capitalisme, à le protéger contre ses propres excès, mais le souci de justice sociale, la volonté de réduire les inégalités, même de la part de gouvernements de droite (qui furent le plus souvent au pouvoir dans les années 50-60) était réel. Tandis que les partis communistes continuaient à lorgner sur l’Union soviétique, quelques partis socialistes avaient en vue une sorte de socialisme de marché (en France, avec le programme commun de la gauche, en Suède, avec la proposition du grand syndicat ouvrier de transformer une partie des profits en propriété salariale), tandis que les autres se satisfaisaient d’un capitalisme social.

Quelques années plus tard, le retournement était spectaculaire. Le libéralisme était revenu en force, le keynésianisme était accusé de tous les maux, la révolution conservatrice l’emportait en Grande Bretagne et aux Etats-Unis, les partis socio-démocrates perdaient le pouvoir ou se ralliaient au libéralisme, en essayant de le teinter de social. Une nouvelle orthodoxie s’est emparée de tous les centres de pouvoir pendant les années 80, au point de faire figure de « pensée unique ». Le marxisme a été vilipendé, accusé d’être, au même titre que le fascisme, porteur de totalitarisme. Le socialisme était déclaré, dans les pays occidentaux, antinomique avec les lois de l’économie, même sous sa forme modeste de l’Etat social, et incompatible avec la démocratie. La quasi-totalité des intellectuels l’ont banni de leur horizon.

Ce qui a porté le coup fatal à l’espérance socialiste, ce fut l’effondrement de l’URSS et du « camp socialiste ». On savait depuis longtemps que le système soviétique fonctionnait de plus en plus mal, et c’était déjà là un argument de poids pour ses adversaires. Bien qu’ils aient été totalement surpris par son implosion – il s’est désagrégé presque sans un coup de fusil – et que cela ait mis à mal la thèse dominante du totalitarisme, ils en ont immédiatement tiré profit pour triompher : si le socialisme s’était auto-détruit, c’est qu’il était vraiment à bout de souffle et qu’il ne trouvait plus personne pour le défendre ; quant aux anciens dirigeants communistes, ils confirmaient d’eux-mêmes la fin du socialisme, puisqu’ils s’étaient pour la plupart ralliés, et avec une vitesse stupéfiante, au néo-libéralisme le plus déchaîné.

 

Quelques raisons du tournant néo-libéral

 

Il faut s’arrêter un peu sur ces raisons, car on doit comprendre pourquoi le socialisme a brutalement décliné et, par là même, identifier les obstacles qui s’opposent, encore aujourd’hui, à sa résurgence.

Il y eut d’innombrables explications à la crise des régimes keynésiens qui avaient permis, en Occident, ce qu’on a appelé l’ ‘Age d’or’ ou ‘Les trente glorieuses’, et que personne n’avait anticipée. Et les néo-libéraux se sont empressés de fournir les leurs : l’économie, selon eux, était trop dirigée, les prélèvements sociaux empêchaient le libre jeu du marché, l’allocation du capital était faussée par toutes sortes de contrôles (par exemple l’encadrement du crédit ou le contrôle des changes), le marché du travail était rigidifié par une législation sociale trop contraignante etc. Mais cela n’expliquait guère pourquoi l’économie occidentale avait si bien fonctionné pendant trente ans, en particulier dans les pays les plus « dirigistes », comme la France ou le Japon.

Pour l’historien marxiste de l’économie les causes se trouvent dans les mécanismes de l’économie capitaliste, qui s’étaient simplement trouvés contrecarrés pendant cette période exceptionnelle. En effet le mouvement de concentration du capital s’était poursuivi sous la houlette de l’Etat keynésien et se trouvait maintenant freiné par lui. Les sociétés transnationales aspiraient à se dégager des limites que les Etats leur imposaient : elles voulaient pouvoir investir là où elles voulaient, quand elles voulaient, comment elles voulaient. La division internationale du travail devait se poursuivre coûte que coûte, en même temps que devait progresser plus vite le marché mondial. Dans leur concurrence acharnée, les oligopoles mondiaux voulaient délocaliser de plus en plus leur production vers les pays où les salaires et les conditions sociales permettaient de réduire les coûts.

En second lieu ces grandes entreprises avaient besoin, pour accumuler, d’accroître leurs profits. Or la progression continue des salaires les en empêchait, ce qui les a poussées d’une part à accélérer la mécanisation et d’autre part à exiger pour le moins une « modération salariale ». Ce fut ce qu’on a appelé la crise du profit, que l’économiste marxiste pouvait expliquer, en dernière instance, par la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. En troisième lieu les entreprises transnationales avaient besoin de se développer, même si elles redevenaient capables de s’autofinancer, par des acquisitions et des fusions. Et seul le développement des marchés financiers offrait la liquidité voulue à cet effet : c’est l’époque où les offres publiques d’achat et les offres publiques d’échange, ces techniques financières qui étaient depuis longtemps pratiquées aux Etats-Unis, mais qui étaient presque inconnues en Europe et au Japon, prennent leur essor[2].

Ce sont donc les exigences de la concentration et de l’internationalisation du capital qui ont sapé les fondements de l’Etat keynésien, et elles devaient produire les effets décrits par Marx : accroissement du chômage, montée des inégalités (paupérisation relative). Mais ce fut aussi le résultat des luttes de classes. Comme les luttes des salariés avaient imposé un partage des gains de productivité, les profits étaient atteints. Comme les ouvriers ne voulaient plus trimer comme ils l’avaient fait pendant la période du boom économique, le système taylorien était ébranlé et le combat pour réduire le temps de travail affectait aussi l’extorsion de la plus-value absolue[3].

 

La crise rampante du capitalisme financiarisé

 

Le néo-libéralisme semble avoir gagné la partie, puisqu’il continue aujourd’hui sa progression à marche forcée et que le socialisme semble remisé aux poubelles de l’histoire. Et pourtant, cette victoire n’en est pas une, ou plutôt c’est une victoire par défaut, le socialisme semblant désormais confiné, pour l’essentiel, à deux pays des confins de l’Asie (Chine et Vietnam). Tout porte à penser, en effet, que le capitalisme, loin d’être reparti d’un bon pas, connaît une crise rampante.

On peut noter, bien sûr, que les taux de croissance sont bien plus faibles qu’à l’époque keynésienne, au moins divisés par deux. Mais l’essentiel n’est pas là, car ce régime de croissance est quand même supérieur à ce que fut celui du capitalisme pendant une bonne partie de son histoire. Le point principal est, à ce sujet, que la croissance est devenue erratique, et que le risque d’une grande dépression, d’une récession dramatique de l’économie mondiale s’est présenté à plusieurs reprises. Plusieurs auteurs pensent que, avec la globalisation du capital et la vitesse de circulation des capitaux flottants, une crise plus grave encore que celle de 1929 aurait pu se produire. Et, ce qui a permis de l’éviter, non sans de graves conséquences dans les pays périphériques, mais prospères, ce furent précisément les institutions de l’Etat keynésien, qui a continué malgré tout à distribuer des revenus, et les interventions massives du FMI, bien qu’il ait fortement contribué à l’aggravation de la crise[4]. On n’a pas manqué de remarquer que la Chine a été préservée de la crise des pays du Sud-Est asiatique parce qu’elle restait maîtresse des mouvements de capitaux et de sa monnaie (à travers le contrôle des changes), que la Malaisie y a également échappé pour la même raison, et que même le Chili, qui fut un laboratoire du néo-libéralisme, avait trouvé les moyens de se protéger.

Si le capitalisme néo-libéral est ainsi menacé de crises graves, qui vont au-delà des cycles économiques habituels, c’est parce qu’il repose sur la « tyrannie des marchés financiers », dominés qu’ils sont par de puissants investisseurs institutionnels. On s’aperçoit de plus en plus que ces marchés sont largement incompétents, porteurs de corruption, structurellement instables, ce qui conduit de nombreux auteurs à tirer la sonnette d’alarme : le capitalisme n’est-il pas en train de s’auto-détruire ? En outre leur fonctionnement est très coûteux : la sphère financière prélève une énorme dîme sur l’économie.

La crise du capitalisme financiarisé est aussi rampante, parce que ce dernier ne cesse de creuser les inégalités. En exigeant des retours sur investissement de 15, 20, 25 %, il enrichit les actionnaires, mais appauvrit les salariés, fait des ponts d’or aux dirigeants de ses firmes, mais licencie à tout va. En soumettant les salariés à un chantage permanent, il les déstabilise (c’est ce qu’on appelle la « flexibilité » du travail). Il accroît donc en permanence le mécontentement social, ruinant le compromis social qui avait fait la stabilité du capitalisme keynésien.

Sur le plan politique, le capitalisme néo-libéral provoque une crise de la démocratie, qui est peut-être plus grave encore. Les gens se désintéressent de la vie politique, parce qu’elle n’offre plus de réelle alternative. Les partis deviennent de pures machines électorales, sans autre visée que de satisfaire des groupes d’intérêt. Pis encore : le projet et l’utopie néo-libérale sont d’en finir avec la démocratie politique, toujours susceptible de menacer les intérêts capitalistes ou en tous cas d’engendrer cette incertitude que détestent les marchés financiers. On va même jusqu’à suggérer de remplacer la démocratie citoyenne par la « république des actionnaires », ceux-ci étant censés porteur de préoccupations d’intérêt général (normes sociales et environnementales). Cette crise de la démocratie s’est traduite notamment par la montée de l’abstentionnisme et par le regain des partis politiques d’extrême droite, notamment auprès des catégories populaires.

Au niveau mondial le capitalisme néo-libéral a, comme le prévoyait Marx, érodé les bases que le capitalisme avait jusque-là plutôt utilisées : la famille, les structures de voisinage, la religion. Ce qui devait susciter des réactions d’auto-défense extrêmement virulentes, surtout dans les pays plus ou moins laissés pour compte par la mondialisation capitaliste, mais aussi au cœur des métropoles. Le fondamentalisme et le terrorisme islamiste en sont l’exemple le plus notoire. On ne comprend rien au fondamentalisme si l’on ne voit pas qu’il prend la place de ce que le capitalisme a détruit : la solidarité (les associations islamistes fournissent un succédané de l’Etat providence), les comportements non axés sur le profit (les banques islamistes en principe rejettent l’intérêt), l’espoir en une vie meilleure. Le capitalisme crée donc sans arrêt ses fossoyeurs, mais ce n’est plus la prolétariat en tant que tel : ce sont des individus poseurs de bombes ou kamikaze.

J’arrêterai là cette liste des facteurs de crise que le néo-capitalisme porte en lui comme l’orage porte la tempête. La question qui se pose désormais est celle-ci : pourquoi toutes ces conditions ne sont-elles pas ipso facto un terreau favorable pour le socialisme ? Car, on a beau chercher, on ne voit pas d’autre alternative se dessiner, et le socialisme est bien la seule idéologie laïque qui semble capable de faire pièce au capitalisme.

 

Les obstacles au retour du socialisme…ou comment reconquérir une hégémonie idéologique

 

Le premier obstacle est sans doute plus idéologique que politique. L’idée du socialisme est devenue confuse, illisible, parce qu’il n’existe plus de projet socialiste clairement identifiable, mais seulement de vagues invocations à plus de justice sociale et plus de solidarité, sans qu’on sache quel mode de production en serait porteur. A l’inverse le projet néo-libéral est parfaitement articulé : supériorité des marchés dans l’allocation des ressources (on rappelle sans cesse les bienfaits de la concurrence pour le consommateur), supériorité de l’entreprise privée (exaltation de la liberté d’entreprise, qui se réfère au petit entrepreneur, alors que la réalité est celle de la prédation des petits par les gros), neutralité et amaigrissement de l’Etat (on joue sur le thème toujours populaire de la réduction des impôts), valorisation de la responsabilité individuelle et critique de l’assistanat. Ce discours est loin de convaincre tout le monde, mais il finit par intimider ses interlocuteurs, réduits à des positions défensives. Il manque au socialisme un discours de combat, comme il en avait un à ses origines.

J’ajoute que l’énonciation d’un projet socialiste est une chose très complexe, parce que le projet ne peut pas être le même selon les conditions concrètes, qu’il devrait déboucher sur des programmes de transition qui ne peuvent être que modestes tant qu’on n’est pas dans une situation de crise dramatique, comme celles qu’ont connu récemment certains pays d’Amérique latine (tels l’Argentine ou la Bolivie), et que, en même temps il doit être articulé sur une perspective à long terme. Le socialisme doit faire rêver, tout en restant un socialisme du possible. Il doit redonner du sens à l’avenir. Car c’est là, précisément, que le projet néo-libéral échoue. Il peut ouvrir une carrière à des appétits individuels, il n’offre aucun idéal collectif. C’est bien pourquoi il en vient à se donner une couverture religieuse des plus réactionnaires pour mobiliser des couches de l’opinion (on l’a vu particulièrement avec le bushisme, mélange de darwinisme social et de fondamentalisme religieux).

Si je prends l’exemple de la Chine, il me semble que le projet socialiste y est en manque d’idéal. « Etape inférieure du socialisme » certes, mais quelles seraient les étapes supérieures ? Je sais bien qu’on ne peut faire bouillir les marmites de l’avenir, mais le projet marxien, si peu dessiné qu’il fut, avait un sens général identifiable et mobilisateur.

Le deuxième obstacle, du moins en Occident, réside dans la toute-puissance des appareils idéologiques, qui ne peut être comparée qu’à celle de la propagande nazie, sauf qu’elle ne dit pas son nom. Le socialisme ne peut y remédier qu’en créant ses propres moyens d’expression et de diffusion. Il peut se servir à cet égard de la puissance de l’Internet, de ses sites, de ses espaces de discussion, de ses moyens de téléchargement de l’information. A mon avis l’utilisation de cet outil né de la révolution informationnelle ne fait que commencer.

Le troisième obstacle, du moins en Occident, de nature politique, réside dans les pouvoirs d’une nouvelle bourgeoisie, je veux dire une bourgeoisie qui ne détient pas seulement des parts importantes de propriété dans les entreprises, généralement gérées par des investisseurs institutionnels, mais qui s’est installée au cœur de la finance, de l’Etat et des médias. La motivation des ultra-libéraux qui ont recommandé la privatisation accélérée des entreprises soviétiques était qu’il fallait créer le plus rapidement une bourgeoisie d’affaires, de telle sorte qu’elle soit assez puissante pour empêcher tout retour en arrière. Je crains que pareil danger ne menace le socialisme chinois. Le parti communiste aura beau garder les rênes, s’il laisse se développer de puissants intérêts privés dans la sphère économique, la pression de ces intérêts et l’esprit du capitalisme risquent d’être plus forts que lui. Et ce ne sont pas des rappels de l’esprit de Yan’an qui suffiront à contrebalancer cette tendance. Le seul moyen de faire face à la puissance de la bourgeoisie (y compris une bourgeoisie d’Etat, de plus en plus inféodée, dans les pays capitalistes, aux intérêts privés) est, bien entendu, de s’appuyer sur les couches populaires, non seulement d’obtenir leur soutien, mais encore de favoriser leur mobilisation.

J’en viens maintenant aux obstacles économiques. Ils sont nombreux. Je me contenterai de relever deux obstacles majeurs.

 

Deux obstacles économiques…ou comment les surmonter.

 

1° Le premier obstacle aujourd’hui réside dans la mondialisation. Nous avons vu que celle-ci a servi d’accélérateur à la concentration capitaliste, et que cette dernière exige à son tour une libéralisation des mouvements de capitaux, qui lui permet de se déployer[5]. Par ailleurs la mondialisation sert d’argument ultime pour justifier toutes les « réformes » : il faut s’adapter pour survivre dans le marché mondialisé. C’est ce que soutient aussi le libéralisme social : nous n’avons plus le choix, le mieux à faire étant de réguler cette mondialisation (le discours d’un Tony Blair est sans doute le plus significatif à ce propos).

Pour le socialisme, c’est effectivement un défi[6]. Les entreprises d’un pays socialiste devraient impérativement parvenir à la taille critique, si elles veulent affronter les mastodontes capitalistes sur le marché mondial. Mais le danger est de copier purement et simplement les objectifs, les techniques comptables, le type d’organisation et de management, les modes de financement des multinationales capitalistes. Car, à ce compte, pourquoi ne pas privatiser toutes les entreprises ?

Par contraste, on peut voir où résiderait la supériorité d’entreprises socialistes, quand elles prennent la forme d’entreprises publiques. Leur propriétaire ou leur actionnaire dominant étant l’Etat ou une collectivité publique, ou un ensemble de personnes publiques, elles peuvent, en particulier, rémunérer bien moins le détenteur de leurs actifs que les entreprises capitalistes, ce qui leur donne des possibilités d’auto-financement supérieures[7].

2° Un vice de structure des entreprises publiques était la confusion des pouvoirs : le gouvernement et l’administration étaient à la fois propriétaires des actifs, administrateurs des entreprises et gestionnaires, à travers des dirigeants nommés qui obéissaient plus ou moins aux ordres (il était aussi, d’une certaine façon, créancier en agissant sur la politique de crédit des banques publiques, et débiteur, quand ses entreprises étaient très endettées). L’entreprise capitaliste a connu des difficultés inverses à l’époque du capitalisme « managérial » : les dirigeants avaient leur propre stratégie, et les actionnaires n’avaient guère de pouvoir, du fait de l’asymétrie d’information entre eux et les premiers. Elle a essayé de résoudre cette difficulté en rendant le pouvoir aux actionnaires, et en contrôlant les directions d’entreprise par la « gouvernance d’entreprise », c’est-à-dire par un certain nombre de mesures tendant à obliger les gestionnaires à rendre régulièrement des comptes. Or on ne peut pas dire que ce fut un grand succès, car le jeu de poker menteur continue, comme on l’a bien vu avec certains scandales retentissants, qui démontraient la complicité entre les directions d’entreprises et toutes les instances censées les contrôler. Les entreprises publiques peuvent résoudre ce problème du gouvernement d’entreprise d’une autre manière, et c’est ce qui leur donnerait une supériorité.

Sans entrer dans les détails, les principes d’une réforme des entreprises publiques (hors services publics) seraient les suivants : l’Etat propriétaire (ou tout autre collectivité publique) verrait ses intérêts patrimoniaux représentés non par l’administration, mais par une instance autonome veillant à la bonne gestion des actifs[8]. C’est seulement au niveau de la planification que le gouvernement, sous l’impulsion et le contrôle du Parlement, agirait pour favoriser, par des leviers indirects tels que le taux de crédit, la fiscalité ou d’autres formes de subventionnement, des entreprises en fonction des priorités retenues et sans fausser la concurrence. Cette instance autonome désignerait les représentants de la puissance publique au conseil d’administration des entreprises, qui lui-même désignerait et contrôlerait la direction. Dans un système socialiste ce ne peuvent être les acteurs du marché financier qui évaluent la valeur et les résultats d’une entreprise (si marché financier il y a, dans le cas d’entreprises mixtes où les actions privées sont échangeables, il ne devrait servir que de complément). Un autre trait structurel des entreprises publiques serait la participation des salariés, non point en tant qu’actionnaires, mais en tant que tels, à divers niveaux, et notamment au sein du conseil d’administration. Si cette participation est réelle, elle permet non seulement de motiver et de responsabiliser le personnel, mais aussi de surveiller la gestion, bien mieux que toute surveillance extérieure, car le personnel est bien celui qui connaît le mieux le fonctionnement effectif des entreprises. Ce serait là une troisième supériorité, et non la moindre, de l’entreprise socialiste sur l’entreprise capitaliste.

Nous venons de voir deux sérieux problèmes, qui sont peut-être en passe d’être surmontés aujourd’hui en Chine. Mais, naturellement, il faut les réinscrire dans le cadre d’un projet socialiste global.

 

Redessiner un projet socialiste

 

Je serai ici très bref, puisque j’en reparlerai dans une prochaine conférence. Dans un ouvrage récent et dans quelques articles[9], je me suis essayé à repenser un tel projet pour un socialisme « avancé », dans un pays développé. Voici ses grandes lignes.

 

1° S'il faut trouver une expression condensée pour caractériser le nouveau projet socialiste, je propose celui de démocratie économique, en ne le limitant plus au sens étroit de la démocratie d'entreprise. La démocratie économique comporte en effet trois aspects essentiels.

C'est tout d'abord la démocratie politique appliquée à l'économie, autrement dit le fait que le peuple souverain peut, de diverses façons, effectuer un certain nombre de choix collectifs, qui lui permettront d'orienter et de maîtriser le développement économique. Je voudrais distinguer ici fortement les choix collectifs des choix privés. Les premiers concernent de grandes orientations macro-économiques ou sectorielles (par exemple la répartition entre consommation et investissement, entre travail et temps libre, ou encore telle bifurcation technologique, tel type d'agriculture etc.), les seconds relèvent du libre choix des individus en tant que tels (par exemple ce qu'ils consomment, le choix de leur profession ou de leurs loisirs, de leur mode d'habitat ou de transport etc).

En disant cela nous récusons une "économie de commandement" ou une "économie administrée", où le politique décide de tout, où il impose des normes collectives tant aux individus qu'aux collectifs de travail, où il fixe jusqu'à la hiérarchie de nos besoins. Une telle société collectiviste n'est plus en phase avec le processus d'individualisation qui caractérise les sociétés émancipées de la pénurie et de la misère, et ne correspond nullement à l'idéal communiste, qui était celui de l'épanouissement de l'individu socialisé. Mais nous nous opposons tout autant à une société d'individus atomisés, livrés au pur jeu de leurs intérêts personnels, indifférents les uns aux autres, bref à la société rêvée par les ultra-libéraux.

Cela veut dire aussi que la démocratie ne va pas sans une certaine planification, faute de quoi elle perd sa substance pour n'être plus qu'un système de "gouvernance", confiée à des experts chargés d'élaborer et d'appliquer les règles d'un marché aussi concurrentiel que possible, un système fondamentalement non interventionniste.

La démocratie économique, c'est en second lieu le choix et la production d'un certain nombre de biens sociaux. Permettez moi de vous proposer ici une nouvelle distinction : celle entre biens sociaux et biens privés. Par biens sociaux j'entends d’abord ceux qui sont nécessaires à l'exercice de la citoyenneté, ceux qui font que la liberté politique puisse être non pas seulement négative (ne pas être soumis), mais positive (jouer un rôle politique). Les citoyens veulent avoir notamment des moyens d'éducation et d'information. Les biens sociaux sont aussi ceux qui font nation, ceux qui font les individus ont un certain nombre de choses en commun - du branchement électrique au bureau de poste et au jardin public - auxquelles ils accèdent sur un pied d'égalité. Enfin les biens sociaux sont aussi ce que j'appellerai des biens "stratégiques" : si la défense, les technologies de pointe, la recherche ne sont plus que l'affaire des oligopoles mondiaux, c'est est fini de toute sorte d'indépendance, surtout quand la puissance dominante s'arrange, elle, pour garder la haute main sur eux.

La démocratie économique, c'est enfin la démocratie d'entreprise. Vous noterez que je ne l'ai mise qu'en troisième position. Ce n'est pas que je la considère comme secondaire, bien au contraire. La révolution la plus profonde est là, puisque c'est sur leur lieu de travail que les individus, qui y passent la plus grande partie de leur vie éveillée, doivent pouvoir retrouver le sens et la responsabilité de leurs actes. Une certaine autogestion est donc, selon moi, indispensable au projet socialiste[10].

Vous remarquerez que jusqu'ici je n'ai guère parlé des formes de la propriété. C'est parce que, à mon avis, quelle que soit leur importance, mise au premier plan par toute une tradition marxiste, elles doivent se déduire des trois principes de la démocratie économique, telle que je viens de les énoncer, tout autant que du phénomène thématisé par la même tradition, celui de la socialisation des forces productives. Reprenons en effet nos concepts. Les choix collectifs n'impliquent aucunement la propriété publique, mais seulement l'intervention publique, qui peut disposer de toutes sortes de moyens indirects pour agir sur la propriété privée (modulation du crédit et de la fiscalité, commandes publiques, subventions, contrôle des prix dans certains cas). Mais ils déterminent le périmètre et le poids des biens sociaux, et les biens sociaux, eux, supposent en général la propriété publique, parce qu'elle seule permet d'assurer leur qualité de service public - ce qui laisse toute une part au choix privé (par exemple je peux choisir mon médecin). Pour tout ce qui concerne, en revanche, les biens privés, la propriété publique n'est plus nécessairement requise, les pouvoirs publics n'ayant plus d'obligation en la matière, mais naturellement cela ne veut pas dire que le socialisme doit les abandonner au secteur capitaliste, car ce serait alors le troisième pilier de la démocratie économique - la démocratie d'entreprise - qui s'effondrerait.

2° Tout cela m'a conduit à une idée qui n'est pas nouvelle, mais qu'il faudrait repenser à nouveaux frais : l'existence de plusieurs secteurs dans une économie socialiste.

Il y aurait d'abord le secteur public des services publics. Si l'on excepte des services comme la justice, l'éducation ou la santé, où un grand nombre de prestations serait gratuite, ces services seraient généralement marchands, mais faiblement marchands, je veux dire payés par les usagers, mais avec une péréquation telle qu'elle permette l'égalité d'accès. La concurrence n'y serait admise que si elle est bénéfique, encadrée, et seulement entre entreprises publiques, sauf exception. J'ai fait ici, dans mon dernier livre[11], un certain nombre de propositions précises, dont je parlerai dans mon autre conférence.

Il y aurait ensuite ce que j'ai appelé un "secteur socialisé", où les entreprises pourraient être de très grande taille, et même transnationales, chaque fois que cela comporte un réel avantage économique (économies d'échelle et synergies). Ces entreprises seraient autogérées, mais leur financement serait mutualisé. C'est là que, m'inspirant d'autres auteurs, j'ai proposé un système novateur, que je résumerai dans mon autre conférence. Il était impossible, bien sûr, de tester empiriquement la validité d'un tel modèle, puisqu'il n'existe pas, mais j'ai cru trouver dans les expériences, il est vrai très circonscrites, de "financement solidaire", des techniques et des réalisations qui plaident en sa faveur. Ce serait là une alternative à un système d'entreprises publiques concurrentielles, mais encore axées sur la rentabilité, telles qu'on peut les trouver aujourd'hui en Chine.

Enfin il y aurait un secteur privé. On ne voit guère l'intérêt ni même la possibilité d'entreprises socialisées quand la production est à toute petite échelle : artisanat, petit commerce, certaines professions libérales. Mais le secteur capitaliste ne serait nullement interdit, d'abord parce qu'il est toujours dangereux d'interdire, ensuite parce qu'il peut représenter un challenge permanent pour le secteur socialisé, notamment en ce qui concerne l'esprit entrepreneurial - le meilleur du capitalisme. Il pourrait aussi bénéficier des incitations de la planification. Mais il devrait être soumis à un certain nombre de normes sociales - il s'agit non seulement de protéger ses travailleurs, mais d'éviter, ici encore, une concurrence déloyale.

 

3° Je vous parlerai, dans ma prochaine conférence, davantage du plan - moyen de remédier aux défaillances du marché, mais surtout lieu d'exercice de la démocratie -, de la politique économique qui lui serait subordonnée, de la socialisation des marchés et des institutions politiques, qui devraient être profondément transformées, mais je n'en aurai pas le temps.

Ce modèle, je l’ai dit, suppose un niveau de développement élevé. Et ceci me conduit à une dernière question, dont je ne dirai que quelques mots : où, dans quels pays, le socialisme aurait-il des chances, de naître ou de renaître ?

 

Le socialisme dans quels pays ?

 

Il y a une quinzaine d’années, je m’étais posé cette question, et j’y avais répondu en gros de la manière suivante. Le socialisme suppose un niveau de développement économique (disons, pour aller vite, de socialisation des forces productives) important, mais aussi un niveau d’instruction, de culture, de démocratie (une tradition de longue date), des besoins (des besoins qualitatifs, une fois que les besoins de base sont satisfaits), qu’on ne peut trouver que dans les pays capitalistes avancés ou certains pays ex-socialistes. Ce qui était conforme à la pensée marxiste. Mais, m’appuyant sur la théorie de l’impérialisme (le développement inégal et combiné), je considérais que le socialisme ne pouvait trouver un terrain favorable dans les grandes métropoles capitalistes, et j’excluais donc les Etats-Unis et le Japon. Je pensais en revanche que l’Europe serait la « zone des tempêtes », car elle ne pourrait maintenir son rang mondial qu’en s’unifiant, et ne pourrait s’unifier que contre son mode de construction libéral, qui mettait tous ses pays en concurrence les uns avec les autres. La suite de l’histoire a montré que ne n’avais pas tout à fait tort : la construction actuelle, à la fois néo-libérale et technocratique, la condamne au déclin, ce que ses populations, fortement touchées par le chômage, les délocalisations, la stagnation du niveau de vie, le déclin de l’Etat providence, le creusement des inégalités, supportent de plus en plus mal. Mais je pensais que cette situation de crise molle ne s’aggraverait que parce que les pays de l’Est européen, une fois les illusions passées, ne supporteraient pas la rétrogradation, la « tiers mondisation », qu’ils connaissaient. C’est là que je me suis trompé : la catastrophe a été telle, et la vieille inertie du monde du travail si forte, qu’ils ont accepté sans résistance de se jeter dans les bras des investisseurs occidentaux, avec la complicité de leurs dirigeants. Cette situation n’est pas destinée à perdurer, car la crise de l’Europe ne fait que prendre de l’ampleur. Mais un retour vers une forme de socialisme n’est pas pour demain.

A l’époque j’avais complètement mésestimé le dynamisme de la Chine (puis du Vietnam). Je considère aujourd’hui que c’est là le grand évènement de la période contemporaine, celui qui redonne des chances au socialisme, dans des pays qui sortent précisément du sous-développement. Est-ce à dire que dans le reste du Tiers Monde (qu’on appelle aujourd’hui plus justement les pays du Sud), le socialisme reste indiscutablement prématuré ? Il y a quinze ans, je n’excluais pas que certains pays se dirigent quand même vers une économie mixte, avec un secteur public rénové et une politique volontariste. A l’heure actuelle, cette perspective me paraît encore plus vraisemblable, d’abord parce qu’un certain nombre de pays sortent de leur marasme, créé par la « crise de la dette », ensuite parce que l’impérialisme y a fait tant de dégâts qu’il y est redevenu un adversaire. On peut dire qu’elle est déjà en train de devenir une réalité au Vénézuela, en Bolivie et en Equateur. Or la Chine peut ici jouer un grand rôle, d’une part en montrant que le développement est possible sans s’aliéner au capital international, d’autre part en indiquant des voies possibles de transition, sans se déconnecter excessivement de la mondialisation, enfin en soutenant les expériences étrangères pacifiquement et sans prosélytisme, là où l’impérialisme fait tout le contraire.

 

[1] Entre 1929 et 1940, la production industrielle de l’URSS fut multipliée par 3. De 5% des produits manufacturés dans le monde, elle passa à 18% en 1938.

[2] Vers la fin des années 70 le crédit bon marché était encore la principale source de financement extérieur des entreprises, d’autant plus que les euro-dollars avaient permis de multiplier les offres de crédit à court terme (ce qui a conduit à l’endettement accéléré du Tiers Monde). Ce fut le brutal relèvement du taux d’intérêt par les autorités monétaires américaines qui fit basculer tout le système de l’allocation du capital : désormais s’endetter revenait trop cher, et il fallait recourir au marché des obligations, et surtout au marché des actions pour augmenter la part des capitaux propres.

 [3] On peut être surpris par la faible résistance, pendant les années 80, des salariés du bas de l’échelle, à la dégradation de leur condition. Deux éléments peuvent l’expliquer en partie : d’une part la pression d’un chômage grandissant, d’autre part le maintien relatif d’une protection sociale, qui empêchait les revendications de tourner à l’explosion sociale. Ce n’est que beaucoup plus récemment que la bourgeoisie a tenté de résoudre le problème social avec l’actionnariat salarié.

[4] Sur le rôle de pompier pyromane du FMI, cf Joseph Stiglitz, La grande désillusion, Fayard, 2002, pour l’édition française.

[5] L’accumulation, il faut le remarquer, est surtout extensive : les entreprises capitalistes grossissent en absorbant des concurrentes ou en fusionnant avec elles. Mais les effets d’échelle restent importants, ce qui explique, notamment à travers la progression de la recherche-développement, la rapidité du progrès technique

[6] Car on ne peut plus envisager de « construire le socialisme » dans un seul pays. L’exemple de l’Union soviétique, comme celui de la Chine avant l’ouverture, sont là pour montrer ce qu’il en coûte de se couper du marché mondial. Je ne vais pas ici peser les avantages et les dangers d’une insertion dans le marché mondial, ni évoquer les bienfaits relatifs d’un certain protectionnisme, mais il est clair que c’est là un problème majeur.

[7] L’Etat ne doit pas, comme dans l’ancien système socialiste, pomper les profits des entreprises, mais leur laisser à la fois une large autonomie et la plus grande partie de leurs profits, se reposant désormais sur l’impôt pour alimenter les finances publiques. Ce prélèvement excessif, et arbitraire, est aussi ce qui a grandement handicapé les entreprises publiques des pays occidentaux, en particulier en France. Et c’est ce dysfonctionnement qui a servi à son tour de justification à la privatisation.

[8] Il me semble que tel est aujourd’hui en Chine le rôle de la Commission de supervision et d’administration des actifs de l’Etat, ou de ses instances locales. En France la droite a créé une institution du même type (l’Agence des participations de l’Etat), mais celle-ci calque ses critères d’évaluation sur celui des entreprises cotées en Bourse, ce qui est en général le préalable à une privatisation.

[9] Le socialisme est (a) venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, Paris, 2004.

[10] Mais pas une autogestion complète, d'abord parce qu'elle ne peut pas aller bien loin, dès lors que l'autofinancement ne suffit plus, ensuite parce qu'elle se priverait de toutes les ressources de la coopération, enfin parce qu'elle générerait de nouvelles inégalités, dans la mesure où, comme dans le capitalisme, elle reposerait sur une accumulation privée.

 [11] Le socialisme est (a) venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004.

 

(Conférence préparée pour l'Académie des sciences sociales de Shangaî en octobre 2005, reprise dans mon livre Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Le Temps des cerises, 2011. Depuis lors la grande crise de 2007-2008 est venue confirmer l'analyse, en attendant la prochaine...

Publicité
<< < 1 2 3 > >>
Le blog de Tony Andreani
  • Comment réenchanter la politique ? En lui fixant un nouveau cap, qui serait la construction d’un socialisme du XXI° siècle. Un socialisme dont l’axe central serait la démocratie économique (au sens large).
  • Accueil du blog
  • Créer un blog avec CanalBlog
Publicité
Publicité
Derniers commentaires
Newsletter
Publicité