Quelques éléments d’interprétation de la crise des économies capitalistes développées.

 

 (cet article de 1999 me paraît, à la relecture, toujours valable   aujourd’hui. La crise actuelle du capitalisme s’est inscrite sur le fond de cette tendance longue)

 

 

La récession que connaissent les économies développées depuis près d’un quart de siècle - et qui contraste avec la forte croissance qui s’observe ou s’est observée dans les pays dits émergents - ne trouve aucune explication satisfaisante dans la théorie économique dominante. La mise en oeuvre de politiques d’inspiration néo-libérale devait, en rétablissant les profits, favoriser l’investissement et la productivité, et donc assurer le retour de la croissance et du plein emploi. Or les taux de croissance demeurent de plus de moitié inférieurs à ceux des ‘Trente glorieuses’, la progression de la productivité globale est presque divisée par quatre, alors même que les profits ont retrouvé à peu près leur niveau d’avant la crise. Quant au chômage de masse, malgré la stagnation, voire la baisse du prix du travail, il ne se résorbe pas, ou ne le fait que faiblement. La théorie libérale ne sait comment répondre à ce démenti du réel. Les keynésiens ou post-keynésiens se trouvent également désarmés, ne trouvant guère d’explication nouvelle que dans la mondialisation et ne sachant comment interpréter la baisse des progrès de la productivité, alors que le taux d’investissement n’a pas diminué dans les mêmes proportions. De ce fait l’heure est peut-être venue de se réapproprier les outils d’analyse marxiens, si décriés ou négligés depuis le début de la crise. C’est ce que je voudrais tenter, même sommairement, à la suite de quelques écrits récents[1]

 

A relire les pages de Marx sur la baisse tendancielle du taux de profit et sur les causes qui la contrecarrent, elles apparaissent d’une actualité saisissante. Ecartons tout-de-suite de fausses interprétations. Cette loi ne signifie aucunement que la baisse du taux de profit se poursuit régulièrement et inexorablement en raison de l’accumulation du capital constant, qui entrainerait une élévation de la composition organique du capital (du poids des dépenses en capital par rapport aux dépenses en travail)[2]. C’est Marx lui-même qui le dit: « La loi n’agit que sous forme de tendance dont l’effet n’apparaît de manière frappante que dans des circonstances déterminées et sur de longues périodes de temps »[3].Il ne fait aucun doute, et déjà pour lui, que la part salariale dans la valeur ajoutée (le capital variable) dépend de la lutte des classes, qui dépend elle-même d’un grand nombre de facteurs. D’une manière générale cette loi est inséparable des «causes qui la contrecarrent ». Mais le terme de cause prête à confusion. Alors que la loi elle-même est un résultat involontaire de l’action des agents, un exemple remarquable d’effet pervers (puisque chaque capitaliste fait au contraire tout ce qu’il peut pour accroître son taux de profit), et par suite ressemble à la loi de la valeur, qui agit comme une loi « naturelle », les causes sont bien souvent délibérées, et devraient alors plutôt être appelées des moyens ou des instruments. Ces remarques étant faites, il apparaît que la tendance se vérifie sur de longues périodes de temps et semble s’infirmer sur d’autres (comme Duménil et Lévy le montrent par exemple sur un siècle d’économie américaine[4]), ce qu’il faut évidemment expliquer. Pour la période récente on observe que la baisse du taux de profit, qui a commencé dans les principaux pays quelques années avant la crise (vers 1968-69), s’est accélérée au début des années 70 (le taux de « rentabilité »passant de près de 17% à 12%) pour ne s’inverser qu’au début des années 80[5]. Or c’est précisément pendant ces années 80 qu’un certain nombre de mouvements spontanés de l’économie et les politiques libérales ont enclenché et développé ces « causes », dont parle Marx, qui contrecarrent la loi. Je vais suivre ici l’exposé de ces causes que l’on trouve dans le livre III du Capital, avant d’en rajouter quelques unes. Puis je reviendrai sur les causes de la baisse elle-même.

 

Marx évoque d’abord un accroissement du degré d’exploitation du travail par augmentation de la plus-value absolue et de la plus-value relative[6]. Voyons cela de plus près.

Qu’en est-il de la ‘prolongation de la journée de travail’? Certes le temps de travail a continué à baisser dans plusieurs pays après le début de la crise, mais les statistiques ignorent la réalité des dépassements d’horaires, des heures supplémentaires non payées, en ce qui concerne en tous cas certains employés et surtout les cadres[7]. L’intensité du travail, elle, a recommencé à augmenter, lentement mais sûrement (des études fines de l’INSEE le confirment pour le cas français sous tous les paramètres).

Mais l’une des causes les plus importantes qui contrecarrent la baisse du taux de profit est, dit Marx, « la réduction du salaire au-dessous de la valeur de la force de travail ». On sait que cette expression soulève bien des difficultés, puisque cette valeur varie historiquement, comme Marx le reconnaît lui-même. On en retiendra seulement l’idée d’une paupérisation relative. Or le fait est là, massif : la part des salaires dans la valeur ajoutée nationale a baissé dans des proportions très importantes. Si, en France, elle a continué à s’élever entre 1977 et 1982 (passant de 64 à 68,7%), elle a ensuite fortement chuté pour tomber aujourd’hui en dessous de 60%. C’est le résultat de ce qu’on a appelé les pratiques et les politiques d’austérité salariale, qui se sont traduites par une faible progression des salaires nominaux et des salaires réels, cependant que la part des profits augmentait dans une proportion presque inverse. L’accroissement du taux de plus-value (relative) est ici on ne peut plus manifeste.

Marx met en évidence ensuite une troisième cause qui contrecarre la loi : la baisse de valeur des éléments du capital constant, et tout d’abord du capital fixe, due à la fois à son usure physique et morale (son obsolescence) et aux progrès de la productivité dans le secteur des biens d’équipement, qui réduisent le coût de ces derniers. Mais le capital constant (les moyens de production) ne consiste pas qu’en immobilisations : il y a aussi tout le capital circulant sous forme de stocks et d’en cours, dont les progrès de la productivité ont également fait baisser la valeur. Cette dévalorisation, en limitant la part du capital constant dans la valeur produite, permet au taux de profit de se maintenir, et c’est certainement une des raisons qui expliquent le niveau élevé de ce taux pendant les « Trente glorieuses ». Or ce qu’il faut relever ici est que cette cause a moins joué son rôle de ralentisseur de la baisse du taux de profit dans la période suivante, puisque les progrès de la productivité se sont fortement réduits, ce qui explique sans doute en partie la hausse plus rapide du capital par tête - un autre aspect de ce phénomène étant que la substitution capital/travail est depuis toujours un moyen de contrer ou de casser la combativité des salariés. Dès lors un des moyens de contrecarrer cette moindre dévalorisation d’un stock de capital croissant était de réaliser de plus fortes « économies dans l’emploi du capital constant ». Le chapitre de Marx qui porte ce titre est parfaitement illustré par les méthodes actuelles de production à flux tendu et de qualité totale : on retrouve là un puissant arsenal de moyens pour contrecarrer la baisse du taux de profit, dont on sait qu’il a aussi des effets très marqués sur l’intensité du travail.

Une quatrième cause qui contrecarre la baisse du taux de profit, explique Marx d’une manière à première vue surprenante, est la « surpopulation relative » (c’est-à-dire le développement d’un chômage structurel). Dans son principe elle traduit simplement le fait que des machines remplacent des hommes et donc que du capital constant se substitue à du capital variable, ce qui devrait faire baisser, avec la quantité de travail ajouté, le taux général de profit. Mais ce mouvement est inégal. L’analyse marxienne est ici d’une frappante actualité. « Il existe d’abord, dit-il, une masse de salariés disponibles ou libérés qu’on peut acquérir à vil prix ». Il peut être rentable alors d’employer ces travailleurs bon marché plutôt que de leur substituer des équipements coûteux. C’est bien d’ailleurs ce que disent les économistes et les dirigeants libéraux - à ceci près que les premiers ne voient pas pourquoi il y a inévitablement, à partir du moment où la durée du travail tend à être maintenue, une armée industrielle de réserve. Il y a aussi, dit Marx, « maints secteurs de production qui, de par leur nature, opposent une plus grande résistance que d’autres à la transformation du travail manuel en travail mécanique ». On pensera ici évidemment au vaste secteur des services, et notamment des services aux personnes, où les progrès de la productivité sont malaisés. Puisque ces services sont souvent à basse composition organique du capital, qu’ils emploient proportionnellement plus de travail vivant que les autres, voilà un facteur qui a contrecarré et continue à contrecarrer la baisse du taux général de profit. Enfin Marx avance une troisième explication: « Il se crée de nouvelles branches de consommation destinées aux produits de luxe, qui prennent précisément pour base cette surpopulation en nombre relatif ». On pensera ici en particulier à tous ces emplois de « serviteur », du livreur de pizza au promeneur de chiens, dont le capitalisme s’est emparé et qui viennent conforter les statistiques des créations d’emplois. Mais toute une petite production de luxe s’est également développée pour répondre aux besoins issus de l’augmentation des revenus de la propriété et du capital, production où la part du capital constant est également faible. Ainsi existe-t-il toute une série de contre-tendances qui, limitant le chômage et poussant, à travers lui, les salaires à la baisse, s’opposent à la baisse du taux de profit.

Marx examine ensuite une cinquième catégorie de facteurs qui peuvent jouer contre cette baissse et qui ont trait au « commerce extérieur ». Son analyse est particulièrement intéressante pour l’époque actuelle, marquée par ce qu’on appelle la mondialisation des échanges et de la production.

Dans la mesure où le commerce extérieur fait baisser le prix des biens de production et des biens de consommation (qui entrent dans le «panier » des salariés), il joue dans le sens de la hausse du taux de profit en réduisant la valeur du capital constant et en élevant le taux de la plus-value relative[8]. Cette idée ne surprendra personne, puisque c’est là une des principales justifications du libre-échange. Ce que Marx aurait pu ajouter, c’est que le commerce international pousse les salaires à la baisse dans les pays développés. Alors que, pendant « l’âge d’or », les économies de ces pays restaient principalement autocentrées, travaillant surtout pour le marché intérieur et ne se concurrençant guère dans le domaine des exportations, du fait que chaque pays était plus ou moins spécialisé dans une ou quelques branches ou créneaux, la globalisation incite les pays concurrents à aligner leurs salaires (dont leurs charges sociales) sur les autres et finalement sur ceux où le degré d’exploitation est le plus élevé. Voilà une fameuse cause qui contrecarre la baisse du taux de profit, et l’on sait à quel point elle a contribué à casser la dynamique keynésienne, qui au contraire poussait les salaires à la hausse (dans ce qu’on a pu appeler le cercle vertueux du fordisme).

Marx invoque ensuite, dans cette rubrique, la péréquation internationale des taux de profit, qui permet aux pays avancés de vendre au-dessus de leur valeur nationale (mais aux prix mondiaux) leurs marchandises et d’empocher ainsi une sorte de surprofit (puisque leur productivité plus élevée leur permet de produire à un coût inférieur à celui des autres pays). Or qu’en est-il aujourd’hui?

L’ouverture des marchés fait que le mouvement de libre-échange généralisé anticipé par Marx a pris une ampleur nouvelle, si bien que la péréquation internationale des taux de profit, qui était inhibée par le caractère autocentré des économies et les particularités nationales (en matière de fiscalité, de barrières tarifaires etc.) est en train de devenir peu à peu une réalité. Même chose en ce qui concerne l’exportation de capitaux, qui concernait surtout à l’époque de Marx les colonies et au sujet de laquelle il remarquait que les profits plus élevés obtenus dans les colonies devaient entrer dans le système de péréquation du taux de profit général. Cette exportation, on le sait, est devenue la règle pour les firmes multinationales et pour les firmes transnationales (ce capital nomade dont parle Pierre-Noël Giraud[9]) en sorte que les profits réalisés à l’étranger jouent sur le taux de profit général du pays d’origine. Tout irait-il donc pour le mieux dans le meilleur des mondes libéral, tout jouerait-il donc en faveur du taux de profit? Et l’analyse de Marx se trouverait-elle confirmée?

En réalité ces causes qui contrecarrent la baisse du taux de profit sont elles-mêmes contrecarrées par d’autres. D’abord, dans la mesure où la concurrence devient globale et ne se fait plus seulement interbranches mais intrabranches, l’avantage comparatif en matière de productivité des pays développés tend à diminuer. On le voit bien avec les pays émergents, qui, en rattrapant leur retard en ce qui concerne la technologie et la formation de la main d’oeuvre, sont à même de réaliser des profits équivalents, et souvent supérieurs grâce au faible niveau de leurs salaires. En second lieu, comme la compétition se joue désormais surtout sur les prix, les grandes firmes ont tendance, pour réduire leurs frais de main-d’oeuvre, à réduire massivement leurs effectifs, d’autant plus qu’elles y sont quasiment sommées par les marchés financiers, à accélérer donc la substitution capital/travail et à tabler sur la « productivité » du capital plus que sur celle du travail. Voilà qui explique en grande partie, à mon avis, pourquoi, globalement, les taux de profit restent inférieurs à ceux de l’époque keynésienne, alors même que le partage de la valeur ajoutée a joué largement en faveur des capitalistes.

Marx évoque enfin, dans le même texte, une dernière cause qui contrecarre la baisse du taux de profit : l’augmentation du capital par actions. Il considère en effet les actionnaires comme des capitalistes porteurs d’intérêts. Et il semble dire que le développement de ce capital productif d’intérêt modère la baisse du taux de profit des capitalistes industriels, puisqu’il se contente d’une rémunération inférieure qui n’entre pas dans le système de la péréquation. L’idée peut nous paraître surprenante étant donné que les actionnaires sont considérés aujourd’hui non comme des prêteurs, mais comme des capitalistes « industriels » et que le taux de profit est rapporté aux capitaux propres, qui sont le plus souvent des capitaux par actions (c’est ce qu’on appelle la « rentabilité financière »). Mais, dans la mesure où elle invite à dépasser la forme profit, elle nous met sur la piste de ce que je crois être l’une des plus importantes causes (ou plutôt moyens) qui permettent de contrecarrer la baisse du taux de profit. Je veux dire la baisse du salaire des cadres. En effet la plus-value prend en partie la forme de sur-salaires (ce qu’il me serait un peu trop long d’expliquer ici). Baissez la part de ces sur-salaires, et vous accroîtrez les profits, cette autre forme de la plus-value. Certes je n’introduis pas ici un élément nouveau, puisqu’il est inclus dans la baisse de la part relative des salaires dans la valeur ajoutée. Mais il permet de mettre l’accent sur un phénomène nouveau.

Pendant toute la période keynésienne les cadres - je dirais plus volontiers la classe intermédiaire du capitalisme ou petite bourgeoisie capitaliste - ont bénéficié de sur-salaires plus ou moins considérables, et les profits s’en trouvaient diminués d’autant. Une bonne manière de les restaurer est, depuis quelques années, de licencier des cadres jusque là protégés, en particulier parce qu’ils étaient les chargés de mission du management participatif, ou de réduire la progression de leurs salaires, voire leurs salaires eux-mêmes. Il n’est pas rare aujourd’hui de voir de grandes firmes licencier des cadres expérimentés, auxquels elles devaient en partie leurs profits, pour réembaucher d’autres cadres chômeurs de longue durée à moitié prix. C’est une des raisons de ce qu’observent les sociologues : le déclin de la classe moyenne, pour parler comme Rifkin[10].

Mais il importe de faire une distinction parmi ces cadres, car une petite élite de dirigeants salariés et de cadres high tech voient au contraire leurs salaires progresser, parfois de manière faramineuse, et même émarger sur les profits, via les stock options. C’est ici que l’analyse de Marx montre à la fois ses limites et sa pertinence. Il distinguait l’intérêt et le profit d’entreprise, et voyait le capitaliste actif comme le porteur de ces deux fractions de la plus-value. Il pensait que les dirigeants salariés, eux, verraient leurs salaires s’établir au simple niveau de leur qualification par suite de leur concurrence sur le marché du travail. En réalité c’est l’élite salariée qui a joué le rôle du capitaliste actif, qui a fourni les ministres et le haut personnel du gouvernement privé des entreprises. Et c’est elle aujourd’hui qui reçoit une fraction croissante de la plus-value, sous le regard et le contrôle il est vrai de ces nouveaux actionnaires que sont, dans les grandes firmes, les gros investisseurs financiers et surtout les fonds de pension. Mais leur impressionnant prélèvement sur la plus-value est assez peu de chose comparativement à la baisse de la valeur de la force de travail de la plus grande partie de la classe moyenne.

 

Je crois avoir montré la pertinence de l’analyse marxienne pour une interprétation de quelques aspects évidents de la crise sociale. Tous ces phénomènes font système et jouent, quoique parfois avec des aspects contradictoires, dans le même sens : enrayer une baisse du taux de profit qui, pour s’être interrompue pendant environ un demi-siècle (des années 30 aux années 70) a repris de plus belle ensuite avant de se voir freinée. Reste à expliquer la raison de cette reprise d’une tendance qui avait déjà préoccupé les économistes classiques. Si les « causes » qui contrecarrent la loi l’ont emporté sur celle-ci pendant la période keynésienne, pourquoi n’y sont-elles pas parvenues aussi bien par la suite et restent-elles encore aujourd’hui impuissantes à rétablir un niveau aussi élevé des profits (ce qui a forcément des répercussions sur la croissance - sachant que les deux choses sont liées de manière complexe en économie capitaliste). La question est trop vaste pour que je puisse la développer complètement ici. Aussi irai-je à l’essentiel, en m’appuyant sur les analyses précédentes.

Mais revenons d’abord sur les principales raisons qui ont assuré, contre la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, la remontée de celui-ci pendant la période keynésienne.

On ne peut invoquer un accroissement de la plus-value absolue, ni de la plus-value relative (en dépit de l’intensification), ce d’autant plus que le chômage de masse ne pesait pas encore sur les salaires.

Le niveau élevé de la productivité du travail aurait dû être synonyme d’un accroissement relatif du capital constant, le même travail pouvant mettre en mouvement plus de capital. Cela aurait poussé le taux de profit à la baisse si, comme je l’ai expliqué précédemment, cette productivité élevée n’avait entraîné aussi une baisse de valeur des éléments du capital constant. Nous trouvons là une raison forte qui a contrecarré la tendance générale.

De même le commerce international à plutôt joué, à l’époque, à travers la péréquation, quoique très imparfaite, des taux de profit et le drainage de profits vers les pays développés, dans le sens des contre-tendances à la baisse du taux de profit. Mais il faut invoquer maintenant une autre raison.

Pendant l’âge d’or la production s’est déplacée massivement vers le tertiaire, vers les services. Or, dans ces secteurs peu gagnés encore par le progrès technique, la production était très travaillistique, la composition organique[11] du capital faible. Ainsi s’expliquerait d’une autre façon, par suite de l’égalisation des taux de profit entre les secteurs, le niveau élevé du taux général de profit. On sait que le tertiaire a aussi servi de terre d’accueil pour la main d’oeuvre libérée par le progrès technique dans l’industrie, tout comme l’industrie avait servi de deversoir pour la population libérée par la révolution agricole.

A partir de là se dessinent quelques éléments d’interprétation pour expliquer la crise économique, ou plutôt, comme l’on dit aujourd’hui, la récession qui affecte les pays développés, éléments qui me font penser qu’il n’y aura pas de sortie de crise, pas de retour d’un cycle de forte croissance.

 

Une première explication du « retour » de la baisse du taux de profit est à mon sens à chercher du côté des forces productives. Le fort ralentissement des gains de productivité ne peut qu’intriguer. Ce n’est pas, selon moi, le rythme de l’innovation qui est à mettre en cause, mais le fait que le taylorisme avait atteint ses limites, à la fois techniquement et au regard des motivations des agents, et que le progrès technologique a fait perdre beaucoup de leur intérêt aux économies d’échelle. La croissance de la productivité du travail (au sens habituel et non marxien du terme[12]) ne peut plus dès lors être ce qu’elle était. De la même façon le fordisme, en tant que production et consommation de masse, s’est trouvé dépassé par les exigences d’une production flexible devant répondre à une demande différenciée. Du coup la production est devenue beaucoup plus coûteuse en capital, ce qui expliquerait pour une part la baisse de l’efficience du capital.

Les gains de productivité sont, à mon avis, condamnés à demeure modérés, malgré l’ampleur de la révolution informationnelle. Le système capitaliste n’a pas réellement inventé de modèle post-taylorien et les innovations en matière d’organisation du travail et de gestion des ressources humaines ont pour la plupart fait long feu. Seule une transformation profonde des rapports sociaux, reposant sur une démocratisation des entreprises, pourrait relancer la productivité. Mais elle est antinomique avec le système de propriété et de gestion capitaliste, surtout dans les formes qu’il a prises à l’époque actuelle. Il est dès lors improbable que se produisent des baisses de valeur du capital constant susceptibles d’enrayer complètement la baisse du taux de profit.

Le tertiaire lui-même, en se mécanisant, en s’informatisant et en se taylorisant, voit la composition organique de ses capitaux s’élever, ce qui joue dans le sens de la tendance à la baisse du taux de profit.

Par ailleurs le changement dans la norme de consommation, qui voit la demande se déplacer vers les services, est à mon avis très profond et durable dans les pays développés. Car les biens durables qui ont fait la base de la croissance des trente glorieuses n’étaient pas à proprement parler des biens de consommation, mais des biens qui économisaient du temps de travail domestique et du temps de transport, libérant ainsi du temps libre. A partir du moment où les ménages se trouvent largement équipés en ces biens, la demande nécessairement en sera plus faible, malgré tous les efforts de relance d’une surconsommation, efforts du reste très coûteux. Cette demande peut continuer à se déplacer vers les services et la production de luxe, mais le mouvement vers l’alourdissement de la composition organique du capital se poursuivra dans ce secteur, quoique à un rythme plus modéré que dans l’industrie et de manière inégale (on remplace plus facilement par un ordinateur un employé de bureau qu’un enseignant ou une infirmière). Troisième raison donc qui joue dans le sens de la baisse du taux de profit.

Dans ces conditions une solution pour sauver les taux de profit était de tirer parti du commerce international et de poursuivre l’accumulation à l’échelle mondiale pour aller dans le sens d’une péréquation internationale des taux de profit. J’ai expliqué pourquoi, précédemment, à la suite de Marx. Mais j’ai dit aussi combien la concurrence mondialisée poussait les entreprises des pays développés à la substitution capital/travail et donc tendait inversement à faire baisser le taux de profit.

En définitive on voit que plusieurs facteurs extrêmement puissants jouaient dans le sens de la baisse de ce taux. Dès lors l’ensemble des pratiques et des politiques marquées du sceau de la régression sociale apparaissent sous une lumière crue : ce sont autant de tentatives, plus ou moins délibérées, plus ou moins bien intentionnées ou cyniques, ou simplement découvertes puis réinterprétées dans le langage de l’économie dominante, pour sauver le capitalisme du naufrage des taux de profit, sans que la croissance en profite nécessairement (du fait du détournement d’une partie des profits vers d’autres destinations que l’investissement)[13]. Au risque de tomber dans le catastrophisme, je pense que la crise économique et son corollaire, la crise sociale, ont toutes chances de s’aggraver. Il est donc temps de commencer à penser à des alternatives au capitalisme lui-même.

 

Tony ANDREANI



[1] Notamment ceux de Gérard Duménil et Dominique Lévy et ceux de Michel Husson

[2] Dans la théorie marxienne seul le travail vivant, celui qui correspond à la valeur ajoutée, est producteur de valeur, donc de plus-value (source du profit d’entreprise, de l’intérêt et de la rente foncière). S’il diminue relativement au travail mort, qui correspond à la valeur ancienne, le taux de profit (rapport du profit à l’ensemble de la valeur dépensée pour les moyens de production et pour les salaires) doit nécessairement diminuer. Ce taux de profit est à distinguer du taux de plus-value (rapport du profit aux salaires). Tout ceci ne se vérifie qu’à l’échelle macro-économique.

[3] Le Capital, Livre III, t. 1, p. 251, Editions sociales, 1969.

[4] Gérard Duménil et Dominique Lévy, La dynamique du capital, Un siècle d’économie américaine, PUF, 1996.

[5] Cf Michel Husson, Misère du capital, Syros, 1996, p. 28. Le taux de profit peut être calculé de plusieurs façons, selon que l’on tient compte ou non de l’amortissement du capital, de l’impôt sur les bénéfices etc. Les chiffres ci-dessus se réfèrent à des séries de l’OCDE concernant le « taux de rentabilité ». Ce qui nous importe ici, c’est la tendance : les courbes sont tout à fait comparables, quel que soit le mode de calcul.

[6] Pour mémoire : la plus-value est la quantité de valeur correspondant au travail non payé, ou surtravail.

[7] Aux Etats-Unis la durée hebdomadaire du travail est passée, entre 1979 et 1995, de 40,8h à 41,6h et la durée annuelle a augmenté de 1884h à 1953h.

[8] C’est-à-dire en réduisant la part des salaires dans la valeur ajoutée.

[9] Pierre-Noël Giraud, L’inégalité du monde, Economie du monde contemporain, Gallimard Folio, 1996.

[10] Jeremy Rifkin, La fin du travail, ed. française La découverte, 1996.

[11] Marx appelle composition organique du capital le rapport capital constant sur capital variable.

[12] Marx distingue la productivité du travail de l’intensité du travail, alors que la notion commune mêle les deux.

[13] De fait après 1980 le taux de profit progresse alors que le taux de croissance se maintient, à travers des fluctuations, à un bas niveau.