Le blog de Tony Andreani

27 avril 2020

DES ISSUES A LA CRISE SANS CHANGER D'ECONOMIE?

 

 

Elle est sans précédent. Voici, à ce jour, quelques chiffres, à la volée :

En France le PIB s’est effondré de 6% au premier trimestre (en Allemagne de 9%). L’industrie ne tourne qu’à ¼ de ses capacités. Certains secteurs ont vu leur chiffre d’affaires chuter de 80%, 90%, voire 100%. 10 millions de salariés sont en chômage partiel.

Dans le monde, les marchés boursiers ont chuté de 30 à 40%, beaucoup de crédits ont été gelés, l’investissement est au point mort, la consommation a fortement ralenti, si bien que le PIB a chuté souvent brutalement et que le chômage s’est envolé, par exemple aux Etats-Unis (passant de 3,5 à 17%).  

Tout cela montre que la crise sera encore plus sévère qu’en 2008 (il avait fallu alors trois ans pour que de tels phénomène se produisent, et cette fois trois mois ont suffi) et même que lors de la Grande dépression de 1929, qui n’a été surmontée que 20 ans après, en partie grâce à l’économie de guerre. 

Mais pourquoi cette crise ? Et d’abord pourquoi ce virus dévastateur ? Il est principalement lié, disent tous les épidémiologistes, au bouleversement environnemental. Les animaux sauvages, voyant leur habitant naturel détruit, se sont rapprochés des zones urbanisées pour pouvoir se nourrir, et ont transmis à l’homme des virus contre lequel ils étaient immunisés. Quand ils étaient en voie d’extinction, les virus ont migré vers d’autres espèces jusqu’à l’homme. On constate depuis une vingtaine d’années une multiplication des épidémies d’origine virale (SRAS, Ebola, etc.). Il est lié ensuite à l’élevage, surtout l’élevage intensif (ainsi de la grippe aviaire).

La globalisation économique a fait le reste. Le virus a été transporté par la circulation des humains a travers la planète, des transports commerciaux aux voyages d’affaires et au tourisme.

Si la crise économique s’est répandue comme une trainée de poudre, c’est aussi que l’industrie et les services même ont été largement délocalisés, pour réduire les coûts, dans les pays à bas salaire. Une rupture en un point des chaines de valeur finit par les mettre entièrement à l’arrêt. C’est vrai dans l’industrie traditionnelle (automobile par exemple), mais aussi dans les industries high tech (ordinateurs, mobiles par exemple). Tous les pays sont donc touchés : les pays riches quand les fournisseurs ne fournissent plus, quand les transports s’arrêtent, ou quand ils ne trouvent plus de demande solvable (qui achète aujourd’hui des automobiles, lorsque les revenus chutent et qu’elles ne peuvent plus circuler ?), mais plus encore beaucoup de pays émergents qui sont en bout de chaîne (exemples : le Vietnam, le Bangladesh etc.), et ceux qui dépendaient largement du tourisme de masse (la Thaïlande par exemple), quand les avions restent au sol.

Face à cette crise économique, avec toutes ses conséquences sociales, l’opinion dominante, dans les milieux dirigeants occidentaux, est qu’il faut recourir aux politiques qui ont été déjà utilisées dans le passé, quitte à les adapter, et que cela suffira. Examinons-les.

 

Les remèdes libéraux pour surmonter la récession

 

Il y a trois  leviers classiques, quand les entreprises ont du mal à produire, avec des effectifs diminués, des ventes en panne, des difficultés de trésorerie, un accès réduit au crédit ou, pire, quand elles sont au bord de la faillite : 1° la relance budgétaire, c'est-à-dire des dépenses publiques, qui recréent un marché (et ont, comme l’avait montré Keynes, un effet « multiplicateur ») 2° des prêts à grande échelle venant des organismes publics, et 3° une forte redistribution fiscale, comme ce fut le cas avec le New Deal, qui rend du pouvoir d’achat à la majorité de la population. Tout le reste (le report des charges et des impôts) n’est que remède provisoire, lequel a aussi l’inconvénient de diminuer les ressources des systèmes sociaux et des Etats.

Comme le propre du libéralisme économique est de réduire la voilure de l’Etat et d’affaiblir ses ressources par la diminution des impôts et des contributions sociales pour « alléger les charges » des entreprises (ce qu’on appelle des politiques de l’offre), sa seule manière de relancer l’économie est de l’arroser de crédits bon marché  pour redonner des moyens financiers d’une part à l’Etat emprunteur, d’abord pour qu’il colmate les dégâts, ensuite pour qu’il dépense un peu plus, et d’autre part aux entreprises, pour qu’elles se remettent à investir. C’est ce qui a été fait lors de la crise de 2008, avec un succès très limité ; la croissance n’est revenue que lentement et faiblement, la demande globale restant atone, pendant que les inégalités de revenus et de patrimoine continuaient à s’envoler. Pire : la sphère financière, après avoir été fortement touchée (la moitié de la capitalisation mondiale est partie en fumée), a, soutenue par la débauche de crédits, repris sa croissance mais aux dépens de l’économie réelle.

Les milieux dirigeants occidentaux escomptent que le même scénario permettra de sortir de la crise actuelle. Mais il y a fort peu de chances que cela se produise.

 

Les politiques de sortie de crise des principaux pays occidentaux

 

1° Les Etats-Unis, qui sont les plus atteints aujourd’hui par la crise sanitaire (pas de politique unifiée, chaque Etat édictant ses propres mesures, pendant que les déplacements continuent, en l’absence de frontières), ont sorti ce qu’ils pensent être des armes lourdes.

Ils vont lancer un plan de relance de 2300 milliards de dollars (soit 10% du PIB américain et la moitié du budget fédéral) par l’intermédiaire de la Banque centrale (la FED). En effet celle-ci garantit désormais toutes les dettes, publiques et privées, si bien qu’aucune entreprise américaine, ni aucune municipalité, ne peuvent faire faillite à cause de la crise dans un avenir prévisible. En outre la FED rachètera des montagnes de dettes, par exemple 600 milliards de prêts aux PME, et elle assumera les pertes. C’est donc grâce à elle que les Etats-Unis pourront faire de la relance budgétaire sans rien changer à la fiscalité, qui aurait pourtant apporté des ressources au budget fédéral et à celui des Etats. S’ils peuvent le faire sans craindre d’accroître leur déficit public et leur dette publique, mais en accroissant le passif de leur Banque centrale, c’est que celle-ci peut faire marcher la planche à billets autant qu’elle veut : c’est le privilège du dollar, première monnaie de réserve mondiale.

Mais cela ne veut pas dire qu’ils vont retrouver de la croissance, car eux aussi sont dépendants du reste du monde. Leur industrie (15% seulement du PIB) est très affaiblie par la délocalisation, et, s’ils sont très forts dans les services (essentiellement les services financiers et les services liés à l’internet), ces derniers sont aussi impactés par le brutal ralentissement des échanges mondiaux. Et les investissements directs étrangers aux Etats-Unis ont toutes chances de diminuer. Le FMI prévoit d’ailleurs, dans sa note du 14 avril, une croissance négative de – 5,9% en 2020.

Ainsi garanties et achats de crédits ne suffiront pas à refaire de la croissance  Mais surtout l’inflation des crédits risque fort de créer des bulles prêtes à exploser dans une économie déjà saturée de dettes.

3° La Grande Bretagne a adopté une mesure inédite : sa Banque centrale va prêter directement à l’Etat, mais « sur une base temporaire et à court terme », pour toutes les dépenses liées aux conséquences de la crise. Une exception jamais vue en régime libéral, exclue notamment par le traités européens (la BCE ne peut que racheter des dettes publiques sur le marché secondaire, elle est interdite de financer les Etats). C’est que la récession s’annonce sévère (-6,5% selon le FMI)

4° L’Union européenne est certainement la plus mal partie.

La crise sanitaire a montré, s’il en était besoin, qu’il n’y ni politique unifiée en la matière (chacun des 27 pays a adopté des mesures différentes) ni solidarité : l’Allemagne par exemple s’est empressée d’interdire l’exportation de ses matériels médicaux, avant d’être tancée par la Commission européenne, l’Italie a du attendre des livraisons chinoises de masques, des livraisons russes de désinfectants, et ce sont des médecins chinois et cubains qui sont venus pour aider ses hôpitaux.

 L’Union européenne a été dans le passé incapable d’effectuer de fortes relances budgétaires par le soutien des Etats, parce que cela lui était interdit par les traités : sous la pression allemande, les déficits devaient être limités à 3% du PIB et les dettes publiques à 60%. Lors de la crise de 2008, ces limites ont été dépassées par plusieurs Etats (surtout du Sud européen), mais le Pacte budgétaire européen de 2012, qui a renforcé les critères, la surveillance des Etats et les sanctions, les ont rappelés à l’ordre : c’est ce qu’on a appelé les politiques d’austérité, qui consistaient principalement à couper dans les dépenses publiques (dont les dépenses de santé) et à privatiser pour renflouer les ressources des Etats. On apprend aujourd’hui que ces critères ont été « suspendus », mais ce ne devrait être que provisoire. De même les aides d’Etat étaient interdites, au nom du principe qu’il ne fallait pas fausser la concurrence. Certaines seraient à présent autorisées, mais ce relâchement des contraintes n’est que de circonstance.

Ici encore on attend le salut du crédit, et d’abord de la BCE. Celle-ci avait ces dernières années créé, malgré de fortes réticences allemandes, une énorme grande quantité de monnaie pour soutenir, disait-on, l’économie, en rachetant des dettes privées et publiques (2.000 milliards d’euros rien que pour les deux dernières), non lors de leur émission, mais sur le marché secondaire. La BCE s’est même mise à prêter aux banques à des taux négatifs pour les dissuader de placer chez elle leurs ressources excédentaires et ainsi les inciter à prêter plus largement aux entreprises. Le résultat n’a pas été brillant, car l’argent prêté par les banques est allé surtout à la spéculation sur les marchés financiers. On apprend aujourd’hui qu’elle va injecter plus de 1000 milliards d’euros dans l’économie continentale. Mais rien n’est changé à cette politique monétaire : la BCE ne va toujours pas prêter directement aux Etats (cela lui est interdit par les traités européens), et les crédits aux banques ne sont toujours pas fléchés.

La Commission européenne, de son côté, va lever 25 milliards d’euros sur les marchés financiers, avec la garantie des Etats, pour aider les Etats à financer leurs mesures ce chômage partiel. Ce mécanisme, qui existait déjà avec l’accord de 18 pays, mais serait élargi à tous, ne consiste qu’en prêts, dont les conditions seraient avantageuses. Il ne s’agit donc pas d’aides directes prises sur le budget de l’Union, beaucoup trop faible pour cela.

 La distribution de crédits à tout va ne s’arrête pas là. On trouve dans la presse française un éloge des 540 milliards d’euros « mobilisés » par l’Union européenne pour venir en aide aux Etats. Mais, si on y regarde de plus près, on s’aperçoit que cette « aide » non seulement est loin d’être massive, mais consiste elle aussi en prêts avec intérêt, d’abord ceux déjà cités de la Commission, ensuite ceux accordés aux entreprises par la Banque européenne d’investissement (BEI) pour 200 milliards d’euros – soit à peine plus que ce qu’elle faisait habituellement - et enfin en prêts accordés aux Etats qui les sollicitent par le Mécanisme européen de stabilité (MES) pour 240 milliard d’euros. Il faut dire ici quelques mots de cette institution, créée en 2011 et amendée en 2012.

Son objectif est de pouvoir emprunter sur les marchés obligataires afin de pouvoir prêter aux Etats en difficulté (et, secondairement, à des banques elles-mêmes en difficulté).Ce qui paraît bien solidaire. Seulement voilà : les Etats n’ont été « soutenus » par le Mécanisme que s’ils se conformaient aux règles du Pacte de stabilité. Il faut se souvenir qu’il a assorti ses prêts de conditions draconiennes (rentrer dans les clous dans du Pacte de stabilité : 0,5% de déficit « structurel » public, 60% de dettes), les a contraint à sabrer dans leurs dépenses publiques, dont les dépenses de santé, et à privatiser beaucoup de leurs services publies. Ce fut la tragédie grecque, mais bien d’autres pays ont eu aussi du mal à s’en relever (l’Irlande, le Portugal notamment). On présente aujourd’hui comme une grande victoire que les prêts à venir épargnent les dépenses de santé, mais cela ne va pas plus loin. Il est bien précisé qu’un pays ne pourra emprunter au MES plus de 2% de son PIB (par exemple pour l’Italie cela ne représente que 36 milliards d’euros).

Les pays du Sud, appuyés par la France, auraient voulu la création d’eurobonds, rebaptisés pour la circonstance coronabonds. Il s’agit à nouveau d’une émission d’obligations, sur les marchés financiers, par les Etats, qui les auraient mises en commun, de manière à ce que qu’ils bénéficient tous du même taux d’intérêt, alors que l’écart de taux (ce qu’on appelle « le spread ») pénalisait les Etats les plus fragiles jusqu’à rendre leur déficit insupportable (dans le passé l’Etat allemand empruntait à des taux voisins de zéro, alors que d’autres devaient payer plus de 10%). Cela aurait représenté effectivement une forme de solidarité entre Etats européens, une aide indirecte aux Etats les plus fragiles pour leur permettre de se financer à moindre coût en fonction de leurs besoins réels. Mais les Allemands, appuyés par quelques autres pays du Nord, s’y refusent absolument (ils ne veulent pas, disent-ils, payer pour les autres, en voyant leurs propres emprunts d’Etat se renchérir) et ils renvoient au Mécanisme européen de stabilité.

On a souligné, à juste titre, que cette attitude est parfaitement hypocrite. Si l’Allemagne a pu se porter mieux que les pays du Sud, ce n’est pas parce qu’elle a été moins dépensière, mais parce qu’elle a mené une politique déloyale de compression de ses salaires et donc de compression de sa demande, et d’augmentation de son épargne, au détriment des pays du Sud qui n’en faisaient pas autant et qui absorbaient ses produits - d’où l’importance de son excédent commercial. Elle a pu ainsi limiter son déficit budgétaire et notamment préserver son appareil de santé (par exemple 3 fois plus de lits de réanimation que la France), pendant que ses « partenaires » devaient couper dans leurs services publics. A quoi il faut ajouter qu’elle a largement bénéficié d’un euro pour elle sous-évalué et qu’elle a utilisé à plein la main d’œuvre de sous-traitants sis dans  les  pays de l’Est européen ou détachée venant de ces mêmes pays.

La Commission européenne, fort embarrassée par l’absence de solidarité de l’Allemagne et de ses satellites, vient de proposer d’emprunter elle-même sur les marchés jusqu’à 1.000 milliards d’euros, avec la garantie des Etats, pour abonder ensuite les budgets nationaux et financer des projets européens. Ces emprunts seraient ensuite remboursés par la Commission sur son budget élargi, ce qui suppose que les Etats augmentent leur contribution et qu’elle dispose de plus de ressources propres, d’origine fiscale. Elle a convaincu des parlementaires européens, mais il est plus que douteux qu’elle parvienne à ses fins. Car l’idée est contraire à ce qui est un principe clé du logiciel européen : la concurrence non seulement entre entreprises, mais aussi entre Etats, censée profiter à tous, mais, comme toute concurrence capitaliste, tournant  l’avantage des plus puissants. Donner un tel pouvoir à la Commission reviendrait à faire d’elle l’embryon d’un Etat fédéral, le vieux rêve des fédéralistes, auquel aucun responsable n’a jamais vraiment cru et qui, en fait, n’a aucun sens dans un continent où l’Etat-nation est la réalité de base, comme on le voit mieux encore aujourd’hui quand les citoyens en appellent à lui, et à lui seul, pour être protégés.

 La désunion européenne, au lieu d’une Union tant vantée, explique, entre autres raisons, que les pays de la zone euro seront les plus touchés par la récession en cours (le FMI prévoit pour 2020 une contraction de 7,5% (7,2 pour la France). Beaucoup y voient la chronique d’une mort annoncée de cette Union telle qu’elle est.

 En conclusion de ce bref panorama des plans de relance dans les pays occidentaux, on voit qu’ils reposent essentiellement sur l’offre de crédits, par les Etats ou des institutions qui dépendent d’eux, aux entreprises. Mais, comme on ne peut faire boire un âne qui n’a plus soif, faute de débouchés réels et solvables dans une économie mondiale en régime de surproduction, on joue sur la baisse des taux et sur la garantie publique. Les raisons en sont claires : en faisant appel aux marchés obligataires pour donner des ressources aux Etats, et aux marchés du crédit bancaire pour stimuler les entreprises, on vise à satisfaire les  rentiers, ceux des pays comme ceux du monde entier, qui sont prêts à souscrire à des emprunts même peu rémunérateurs, pourvu qu’ils puissent faire fructifier leurs revenus et que le remboursement en soit garanti. Ce qui d’une part ne peut qu’accroître des inégalités déjà colossales, et d’autre part est extrêmement périlleux : une croissance stimulée artificiellement ne peut être pérenne, et des Etats s’épuisant à honorer leurs dettes ne peuvent tenir le rôle qu’eux seuls sont capables de jouer.

 Il y aurait bien d’autres solutions en matière de crédit : que les banques centrales prêtent directement, à taux zéro, aux Etats et que l’on fasse appel à des épargnants moins exigeants, les citoyens du pays (par exemple sous la forme d’un emprunt national), mais elles sont contraires à l’idéologie néo-libérale des marchés efficients. Et il y a l’autre solution en matière de financement des Etats : l’impôt redistributif. Tout cela sans changer fondamentalement de système économique. Mais le libéralisme régnant y répugne. Il va chercher quelques accommodements.

 

Une dose de keynésianisme de circonstance

 

Le problème est que le capitalisme néo-libéral est, comme tout capitalisme, en régime de suraccumulation (trop de capital pour les débouchés existants), et donc de surproduction permanente, mais il l’est plus encore. Cela s’explique par le fait que la structure sociale est devenue plus inégalitaire que jamais. Qui va consommer produits et services ? Les ultra riches certes, mais ils sont peu nombreux. Les dites classes moyennes voient leurs revenus stagner ou décliner : ils vont acheter moins d’automobiles, ne pourront se payer une résidence secondaire, se contenteront d’un équipement ménager suffisant. Les salariés, devenus précaires en nombre toujours croissant, ne pourront acheter leur logement et devront surveiller leur consommation. Quant aux très pauvres, ils n’auront même pas les moyens de se nourrir et devront compter sur les associations de bienfaisance dépendantes de dons et distribuant les invendus.

On comprend pourquoi il a été si difficile de relancer l’économie par le crédit - les crédits à la consommation ne faisant que différer l’insolvabilité. L’exemple de la politique monétaire de la BCE est parlant : en allant jusqu’à des taux négatifs sur les réserves excédentaires des banques déposées chez elle, elle comptait, on l’a dit, les inciter à prêter plus largement, avec de bas taux d’intérêt. Mais leurs prêts n’ont fait que doper le marché immobilier et le marché des actions, pour ceux qui en avaient les moyens. Le problème est devenu, massivement, un problème non plus d’offre, mais de demande. C’est pourquoi, face à la grande crise actuelle, les dirigeants se sont résignés  à prendre quelques mesures de type keynésien.

Ainsi le pouvoir fédéral états-unien va distribuer 1200 dollars aux personnes disposant d’un revenu de moins de 75.000 dollars par an, somme dégressive au-delà, le double pour un couple, 500 dollars par enfant. Il indemnisera les chômeurs avec 650 dollars pendant 5 mois, les Etats fédérés faisant le reste (200 à 250 dollars). En France le gouvernement va indemniser le chômage partiel (complètement au niveau du SMIC et pour 84% du salaire net au-delà, dans la limite de 4,5 SMIC), soit donner des revenus à la moitié des salariés, et créer un fonds de solidarité pour les toutes petites entreprises, les indépendants et les micro-entrepreneurs. Dans tous ces cas il s’agit de distribuer du pouvoir d’achat à ceux qui en sont privés par la crise. On discute même de la possibilité de distribuer, par les Banques centrales, de la « monnaie hélicoptère », c’est-à-dire tout simplement de l’argent aux ménages. Donc les Etats se substitueront aux entreprises qui ne voulaient pas, ou ne pouvaient pas, du fait de la crise, augmenter ou simplement maintenir les salaires.

Nous sommes ici dans des mesures d’exception, car il ne s’agit par de remettre en cause la distribution du profit vers les actionnaires. On demandera seulement aux entreprises soit de geler les dividendes pendant un certain temps, dans la mesure où elles bénéficient des aides de l’Etat, soit de faire preuve de bonne volonté (en oubliant que toutes en ont profité d’une manière ou d’une autre, et notamment en France à travers le CICE).

Autre mesure d’inspiration keynésienne : voler au secours des grandes entreprises quand celles-ci sont au bord de la faillite, ce qui serait dommageable bien sûr pour leurs propriétaires et pour leurs créanciers (payés en dernier lors de la liquidation), mais aussi pour tous leurs salariés licenciés et mis au chômage. On se souvient que le Trésor états-unien avait ainsi dépensé 49,5 milliards de dollars pour sauver General Motors en y prenant des participations pour 60% de son capital, puis en perdant 9,7 milliards à leur revente. Le gouvernement français a de même aujourd’hui budgété une somme de 20 milliards pour aider de grandes entreprises, dites stratégiques, à se sortir de la crise, sous forme de prêts, de prises de participations au capital, voire de nationalisations. Louable intention, dira-t-on, puisqu’il s’agit en même temps de sauver des emplois, donc des revenus, et de s’épargner le coût du chômage. Mais tout cela n’est que du provisoire, mis à la charge du contribuable et d’un Etat qui s’endette de plus en plus, pour le plus grand bonheur des créanciers.

L’Etat à la rescousse, le capitalisme connaît. Il le pratique même tous les jours, sous des formes plus ou moins déguisées (pour ne pas fâcher, en Europe, la Commission européenne), mais, quand péril il y a en la demeure, il le pratique sans vergogne, oubliant qu’il se justifie habituellement par la vocation des actionnaires à prendre des risques. Mais, cette fois, la planche de salut risque fort de se dérober. Car un Etat perclus de dettes est condamné à s’appauvrir, même si les taux d’intérêt sont historiquement bas (ce qui du reste n’est pas « une chance » tombée du ciel, mais s’explique par le fait que l’offre de crédits est pléthorique).

On entend dire que les Etats ne rembourseront jamais leurs dettes. Pourquoi d’ailleurs ne pas les transformer en dettes perpétuelles, c’est-à dire sans échéance de remboursement ? C’est ainsi que Jean-Luc Mélenchon propose actuellement de réviser le statut de cet organisme public qu’est la BCE pour qu’elle prête directement aux Etats de l’Union, et même  à taux négatif. C’est vrai, des dettes perpétuelles ont existé dans le passé, de la part des Etats, et même des entreprises (en fait surtout des banques, qui les considéraient comme des fonds propres). Mais elles offraient quand même un intérêt, fut-il inférieur à l’inflation. Qui va souscrire aujourd’hui une obligation à taux nul ? Seuls des épargnants qui veulent protéger coûte que coûte une partie, mais une seule, de leur épargne. C’est le cas des compagnies d’assurance, à la condition qu’elles tirent des revenus des obligations privées, ou de leurs placements en actions. Au total il s’agit finalement, l’inflation aidant, d’une destruction d’argent, en soi souhaitable, mais qui ne peut s’éterniser. Rien ne remplace, pour un Etat, les ressources durables qui lui viennent en premier lieu de l’économie réelle à travers les impôts.

C’est ce qui va motiver le retour, souvent préconisé aujourd’hui, à des formes de compromis social qui redistribuent les revenus dans les entreprises, c’est-à-dire un retour à un véritable compromis keynésien. Nous allons examiner ses chances de faisabilité, sous l’impact d’une crise sans précédent.

 

Vers un retour au compromis social de l’après guerre ?

 

Nul ne sait quand la crise sanitaire sera derrière nous, probablement seulement quand un vaccin sera au point et que les populations seront alors largement vaccinées, mais non parfaitement  immunisées, comme on le voit avec le vaccin de la grippe, du reste bien moins contagieux que le Covid 19. Cela prendra de nombreux mois. Et pendant ce temps là les économies continueront à s’effondrer, toute reprise étant menacée par un rebond de l’épidémie, surtout si elle est trop rapide. Certains prévisionnistes pensent que l’année 2021 sera aussi plombée par la récession. Et, comme les Etats seront appelés encore et toujours à la rescousse, comme il apparaît que eux, et eux seuls, peuvent protéger leurs citoyens en cas de crise grave, de nombreux économistes pensent qu’il faudra leur redonner des moyens, et donc changer d’économie.

Il y a une autre raison. Puisque la globalisation a non seulement véhiculé le virus, mais encore rendu possible, avec la panne de pays fournisseurs et l’arrêt des transports de longue distance, l’asphyxie d’un grand nombre d’entreprises, et privé la plupart des Etats des moyens élémentaires d’une riposte sanitaire à la hauteur du danger (en matière de masques, d’autres équipements de sécurité, de tests, de respirateurs artificiels et de médicaments courants même), l’urgence est à présent de relocaliser, de retrouver une industrie de base, une autonomie alimentaire et sanitaire. En France Macron et son premier ministre l’ont eux-mêmes reconnu. Mais ce serait inverser tout ce qui s’est fait avec la politique de l’offre. Et l’on voit mal les multinationales faire machine arrière, puisque c’est la globalisation, le libre échange et la déréglementation qui sont à la source de leurs profits, et ce encore plus pour les grandes banques internationales.

Ainsi se dessine le programme alternatif d’une sorte de New Deal : 1° aider les entreprises à relocaliser au moins une partie de la production (le made in France par exemple) 2° revenir à un protectionnisme tempéré en rétablissant des droits de douane ou d’autres barrières non tarifaires, de préférence de manière négociée, au lieu de continuer à négocier des traités de libre échange, comme le fait actuellement encore la Commission européenne, et 3° opérer une forte redistribution fiscale, tout en combattant résolument l’optimisation fiscale (légale) et l’évasion fiscale discrète vers les paradis fiscaux. Mais comment opérer une telle révolution anti-libérale en laissant dans les entreprises le pouvoir là où il est : chez les actionnaires et surtout, derrière eux, les puissants fonds d’investissement ? C’est ce qui conduit plusieurs économistes à préconiser des formes de co-gestion des entreprises. Mais ce programme va se heurter aux résistances farouches des milieux dirigeants, et il ne prend pas suffisamment en compte les grands problèmes de l’époque, ni les effets inédits d’une crise sans pareille. Nous ne sommes plus dans une conjoncture comparable à celle des Trente Glorieuses, pour au moins deux raisons : la gravité des bouleversements de l’écosystème et l’épuisement des ressources naturelles, et ce qu’on pourrait appeler une mutation anthropologique, qui s’opère silencieusement sous l’impact de la crise sanitaire. On insistera ici surtout sur la seconde.

 

Les prémisses d’une mutation dans les mentalités

 

Les dernières années ont été marquées par une prise de conscience de plus en plus large des menaces que font peser la croissance industrielle, technologique et commerciale et celle de la population sur la vie sur terre, prise de conscience qui est partie des couches les plus instruites et les plus informées, mais qui a gagné jusqu’aux milieux populaires. Mais la crise sanitaire correspond sans doute à un ébranlement plus profond dans les manières de vivre. Voilà qui échappe totalement aux économistes et statisticiens, et aux grands instituts prévisionnistes. Il revient aux sociologues, aux psychologues, voire aux philosophes, d’en relever les formes et d’en évaluer les effets, et il faudra suivre leurs études, avec tout l’esprit critique qui conviendra. Mais déjà certains phénomènes apparaissent à l’œil nu, si l’on peut dire. Essayons d’en donner une idée.

L’épidémie a entraîné une sorte de sidération. Voilà qu’un infime composé organique (dont on dispute de savoir s’il est un être vivant ou pas) a pu créer un état de catastrophe globale. Il y avait déjà eu, en ces temps, bien des catastrophes naturelles (tremblements de terre, inondations, incendies gigantesques), mais les causes immédiates en étaient visibles et elles n’affectaient que des parties de la population. On connaissait aussi des pandémies, celle du SIDA ayant le plus marqué les esprits, mais les plus graves restaient plus ou moins localisées, et les progrès de la science et de la médecine nous gardaient dans l’espoir qu’on allait les maîtriser. Or cette fois c’est toute la population de la planète qui est atteinte, et l’on ne sait pas encore comment combattre le mal à la racine.

La mort rôde partout, et cela conduit tout un chacun, plus ou moins consciemment ou intensément, à s’interroger sur le sens de son existence. Les sociétés contemporaines ont tout fait pour éluder la question et pour en banaliser le tragique, à la différence des sociétés du passé. A quoi bon gagner sa vie à la perdre, s’échiner à améliorer sa situation matérielle, à monter en grade et en prestige, en viennent à se demander nombre de ceux qui ont réussi. Il est peu probable que cette inquiétude existentielle ait touché les plus fortunés et les agioteurs. Mais quand même…quand les croisières de luxe sont devenues autant des clusters, quand les yachts restent à quai, quand les résidents secondaires sont mal vus des autochtones parce qu’ils pourraient véhicule r le virus, ils commencent à se faire du souci. On pensait que l’armée, cette société à part, avec ses codes et sa solidarité spécifique, serait épargnée par les aléas de la vie civile. Mais le virus s’est aussi invité sur les porte avions, et ne rend plus aucune armada invincible (seuls les sous-mariniers en longue plongée peuvent se sentir épargnés). Même chose pour la police, cet autre appareil qui sert la puissance de l’Etat. Bref ce ne sont plus seulement les pauvres qui vivent dans l’angoisse de la maladie et de l’accident. Tout le monde, ou presque, est touché par la présence de la mort. Avec l’obligation du confinement on sait encore plus que la menace est partout dans la rue. On assiste au spectacle absolument inédit de grandes villes, et particulièrement de métropoles, totalement désertes, à l’exception de policiers, d’ambulances et de livreurs, comme si une explosion nucléaire avait répandu sa radio-activité sur tout le territoire, sauf dans les campagnes les plus reculées.

Sidération donc, avec cette présence obsédante d’un danger invisible. Mais c’est le rapport à l’autre qui se trouve aussi profondément modifié. Tout ceci se montre dans maint reportage. Les foules solitaires des grandes villes n’ont plus seulement à craindre les petits voleurs et les petites agressions, car tous ceux que l’on croise ou que l’on côtoie deviennent suspects, ainsi que les voisins des immeubles. Or ce qui est étonnant est que cela n’entraîne pas un climat de défiance et d’hostilité généralisé, mais plutôt une certaine forme de rapprochement, voire de solidarité (tous dans le même bateau). Les collapsologues avaient déjà souligné que, en situation de catastrophe, l’entraide l’emporte sur le chacun pour soi. On voit maintenant des voisins qui s’ignoraient se parler de leur fenêtre ou de leur balcon les uns aux autres, s’organiser des rencontres à distance, se mettre à applaudir en chœur les soignants qui traitent les malades, mais aussi témoigner leur gratitude à tous ces invisibles qui leur permettent de mener encore leur existence quotidienne : services de secours, éboueurs, gardiens d’immeubles, personnel de ménage dans les hôpitaux, mais aussi dans les entreprises et les bureaux, livreurs à domicile, employés des services de transport qui fonctionnent encore etc. L’individu neo-libéral, tout à sa satisfaction personnelle et à se petits calculs de consommateur « rationnel », tant préoccupé de doubler ses concurrents, y compris au volant de son auto, s’efface devant le besoin de renouer avec ses semblables. Le désir refoulé de liens sociaux et de communauté refait surface. On sent combien on est privé de ses vieux parents, qu’on considérait souvent comme une charge, quand on ne peut plus les voir, pire encore, quand ils sont isolés dans les maisons de retraite. On avait déjà vu, sur les ronds point où se retrouvaient les Gilets jaunes, la force du lien retrouvé : au-delà du partage des expériences de la misère, il y avait un incroyable climat d’amitié, de fraternité, qui les rendait littéralement heureux.

Le besoin de liens a trouvé une compensation dans le monde virtuel du numérique, ce qui était déjà le cas, mais venait en supplément, parfois névrotique, des échanges réels. Bien sûr ce dernier a fourni un moyen de s’occuper pendant le confinement, pour ceux qui avaient encore du temps. Mais il semble bien qu’il ait permis de réaliser que cela ne valait pas la vraie vie. De même les salariés au télétravail, s’ils y ont trouvé des avantages, du reste limités par des connexions incessantes, ont réalisé ce qui leur manquait à se voir  privés de contacts réels avec leurs collègues de travail.

On n’oubliera pas que le confinement n’a pas eu que des effets positifs. Pour beaucoup de foyers il a représenté un surcroît de travail et la nouvelle promiscuité familiale a généré bien des tensions, surtout chez les mal logés. Il a exaspéré des tensions latentes dans les couples et transformé des pulsions agressives en voies de fait, comme l’a montré l’augmentation du nombre de violences conjugales. En fait, pour beaucoup de salariés du bas de l’échelle, il ne changeait pas tellement, une fois mis au chômage forcé, un mode de vie marqué par les contraintes sur le lieu de travail et le transport dans des rames de rames de métro surchargées. Pour eux il a même été double peine, mais aussi l’occasion de s’interroger sur le sort qui leur était réservé, sur la vie métro-boulot-dodo. Il y aurait aussi bien d’autres choses à dire sur les perturbations de la vie sexuelle, sur le manque de disponibilité à soi.

Ce qui est probable, dans tous les cas, c’est que quelque chose sera cassé dans les ressorts psycho-sociaux du système de production et de consommation du capitalisme disons post-moderne. Les usines et les bureaux non seulement tombent en panne faute de travailleurs, le télétravail ne concernant au mieux qu’un tiers de la main d’œuvre, mais encore ne peuvent plus produire à flux tendu, quand les personnels de surveillance, des DRH aux petits chefs, font défaut. Le consumérisme va être mis à mal. Dans l’abondance folle offerte par les grandes surfaces, les gens iront à l’essentiel. Le divertissement de masse, voyant sa production elle aussi mise à l’arrêt, fera moins office d’opium du peuple. La panne est un dommage pour le spectacle vivant et sa créativité, mais il était réservé à une élite.  

Tout laisse donc penser que rien ne sera comme avant, que, même si l’économie se redresse – ce qui sera plus facile dans l’industrie que dans les services -, les gens ne repartiront pas aussi docilement au travail et qu’ils ne seront pas ressaisis par une fièvre acheteuse, à la recherche des derniers produits à la mode et des meilleures promotions. Il y avait d’ailleurs quelque chose de profondément décalé, pour ne pas dire d’indécent, dans la poursuite du bombardement publicitaire quand les informations ne cessaient d’égrener le nombre de malades et le nombre de décès.

 

Petite conclusion

 

Le capitalisme financiarisé et mondialisé présentait déjà de nombreux signes de faiblesse, sinon de délitement. La crise sanitaire a fait exploser ses contradictions. Au niveau de la production la recherche effrénée pour maintenir les taux de profit et maximiser les revenus des actionnaires a détruit le compromis d’après guerre fondé sur le partage des gains de productivité, dans des cadres qui restaient pour l’essentiel nationaux. Elle a fini, la révolution numérique aidant, par laminer la classe moyenne, ses fonctions d’encadrement et ses activités de service, et par l’appauvrir. Elle a détruit ou décomposé le salariat ouvrier et employé en le remplaçant par des machines et en le précarisant. Au niveau de la consommation, alors que la société de consommation d’après guerre était axée sur les biens de base et sur l’équipement des ménages destiné à soulager leur peine, la société consumériste a multiplié les produits superflus et frelatés, à grand renfort de marketing. Enfin la production de masse et à prix toujours plus bas a endommagé de plus en plus les équilibres écologiques et mis les ressources naturelles en voie d’épuisement, le capitalisme vert s’avérant incapable d’y remédier. Ce constat est aujourd’hui largement partagé (les trois articles de Denis Collin, intitulés Effondrement I, 2, et 3, en donnent un résumé saisissant). La crise aura donc eu au moins ce mérite de remettre les compteurs à zéro.

Relancer l’économie par le crédit quand les opportunités d’investissement se réduisent du fait de la diminution de la demande globale liée à la montée des inégalités, et maintenant de l’essoufflement du consumérisme, ressemble à une fuite en avant sans issue. Restaurer le compromis social n’aurait de sens que si une forte croissance pouvait être maintenue, si les classes possédantes (en toutes sortes de « capitaux ») largement mises à contribution, et si la sphère financière était puissamment dégonflée (lourde taxation de plus-values boursières, taxation efficace sur les transactions financières, interdiction du marché secondaire des produits dérivés). Cette voie peut néanmoins être empruntée pour limiter les dégâts, car on ne se débarrassera aisément d’un capitalisme vieux de plusieurs siècles et qui a su modeler toutes les institutions à son avantage. Mais pourvu que l’on s’appuie sur les mouvements populaires qui sont entrés en rébellion dans les pays développés, et dans d’autres pays aussi, au point qu’on y connaît un climat de guerre civile larvée.

Mais la leçon de la crise est qu’il faudra, si l’on veut éviter le pire, changer radicalement d’économie. Dans les articles de La sociale quelques directions ont été dessinées, en résumé : 2° restaurer et élargir les services publics (qui comprennent les banques et quelques secteurs stratégiques) 2° changer le modèle de croissance : faire décroitre toutes les productions nuisibles à l’environnement et à la santé physique et psychique des individus, et faire croître seulement celles qui correspondent à des besoins réels 3° mettre en œuvre une véritable planification, ce qui ne peut être fait efficacement qu’à l’échelle des Etats, et 4° inventer un large secteur fondé sur la démocratie économique. Tout cela n’est pas si difficile à se représenter, mais bien sûr, suppose une transformation en profondeur des institutions politiques.

En soi le pari parait insensé. Mais le basculement géopolitique vers des pays qui, comme la Chine, ont su au moins garder un vaste secteur public, une planification digne de ce nom, et garder le capitalisme privé sous contrôle, peut forcer le cours de l’histoire. A condition que les mobilisations des forces populaires dans tous les pays, appuyées sur et par les organisations de l’ONU, parviennent à éviter la nouvelle guerre froide que prépare l’impérialisme déclinant avec des moyens militaires surpuissants utilisant les dernières technologies numériques.

 

 

 

25 mars 2020

REFORMER LE CAPITALISME OU EN SORTIR?

 

 

Devant l’évidence empirique que le capitalisme est de moins en moins soutenable, et ceci pas seulement à long terme, il existe aujourd’hui deux types de propositions : le premier consiste à réformer le capitalisme pour que la maitrise du capital ne soit pas réservée aux seuls propriétaires, mais aussi ouverte aux salariés (à leurs représentants), selon diverses formules d’association capital/travail. Le second vise à supprimer carrément la propriété du capital, fusse-t-elle celle des travailleurs eux-mêmes. Les coopératives (de production) sont en quelque sorte à mi-chemin.

Pour voir plus clairement la différence entre les deux types de  propositions, il faut faire un peu de théorie, ce que nous allons esquisser ici.

 

D’où vient la valeur ?

 

Dans la théorie néo-classique elle vient de la mise en œuvre des « facteurs de production », schématiquement le travail et le capital. Cette théorie a été critiquée en son fond pour son incohérence. Je n’en retiendrai que l’argument suivant : seul le travail est mesurable,  et de fait mesuré (plus ou moins bien), alors que le capital physique  est trop hétérogène pour l’être avec une seule unité de mesure (il n’y a rien de commun, par exemple, entre telle ou telle matière première ou telle ou telle machine ou entre les deux). C’est donc le travail qui est la source et la mesure de toute valeur, ce qui nous conduit vers la théorie marxiste.

1° A partir de là ce qu’on appelle la « valeur ajoutée » l’est uniquement le travail. Mais il faut être plus précis en entrant dans la comptabilité.

Dans la comptabilité traditionnelle la valeur ajoutée est la valeur créée, moins les « consommations intermédiaires » - à savoir essentiellement les matières premières, les produits semi-finis et l’énergie. Il paraît évident, à la suivre, que cette valeur créée l’a été à la fois par le travail et par ces moyens de production que sont les outils et les machines, donc par du capital « productif », celui qui est apporté par le propriétaire, quel qu’il soit. Et pourtant ce n’est pas le cas.

Certes le produit ne pourrait être obtenu sans ce capital physique, au niveau des procès de travail. Mais Marx explique que, s’agissant de la production de valeur, le capital productif n’est que du travail « mort », dont la valeur a été simplement transférée dans le produit (c’est là en effet une valeur ancienne, obtenue par le propriétaire lors d’un achat), et qu’elle diffère fondamentalement du « travail vivant », celui qui est fourni par le travailleur, et qui seul crée de la valeur.

Il peut paraître bizarre, à première vue, que ces moyens de production ne créent aucune valeur, alors que sans eux le produit ne pourrait être obtenu. Mais c’est que, là, on confond de la valeur d’usage produite avec de la valeur ajoutée. Effectivement il y a bien eu transformation de valeurs d’usage en de nouvelles valeurs d’usage. Ainsi, dans l’industrie automobile, on sert de matériaux (notamment de l’acier) qui ont été achetés à un producteur spécialisé, de produits semi-finis (des pièces et composants) achetés à des sous-traitants, d’une énergie achetée à une entreprise d’électricité, enfin de services achetés, par exemple à une entreprise de nettoyage. Et, avec tout cela on produit, sur des chaines de production, avec des machines ou des robots, une automobile. Mais il n’y a aucune différence de nature entre les consommations intermédiaires et les moyens de transformation, il n’y a qu’une différence d’usage. Ce sont tous des moyens de production, au sens large, mis en œuvre par le travail.

Représentons-nous, pour prendre un exemple extrême, un entrepôt entièrement automatisé, où circulent des robots qui vont prélever la marchandise dans des rayons et la transportent vers des lieux d’emballage, où d’autres robots l’empaquètent, et d’autres encore la conduisent vers des points de livraison. Il y a très peu de travail, consistant seulement à commander sur ordinateur le machinisme (avec des logiciels déjà produits), à surveiller son bon fonctionnement, à effectuer quelques réglages ou réparations sur les robots, disons peut-être 1% de la valeur ajoutée (en comptabilité traditionnelle on considère que le travail apporte, en général, les deux tiers de la valeur ajoutée). Et pourtant c’est bien ce 1% qui produit réellement de la valeur ajoutée, dont une partie ne sera pas payée (la plus-value de Marx) et constituera la base du profit.

2° C’est là que la théorie marxienne peut paraître absurde, car c’est bien cette usine super-équipée qui fera gagner plus de profit à son propriétaire, mais cela s’explique facilement.

Considérons en effet une seule branche de production, la production automobile par exemple. Entre les producteurs les plus équipés et les moins équipés, il y a une différence de productivité. Les premiers économisent du travail vivant, et, comme la valeur de la marchandise s’établit à la valeur moyenne (ce que Marx appelle la « quantité de travail socialement nécessaire »), ils réalisent un surprofit (ils obtiennent à la vente plus de profit relativement au travail qu’ils ont engagé), tandis que les autres en obtiennent moins, et d’autres encore font faillite (ils ne couvrent pas leurs coûts).

Les choses se compliquent encore quand il y a plusieurs branches, certaines employant plus de travail et les autres moins. Mais  ici intervient, via le marché, une péréquation des taux de profit entre ces branches. C’est la transformation, chez Marx, des « valeurs socialement nécessaires » en  « prix de production ». Un mécanisme critiqué par les adversaires de la théorie marxiste, dont ce sera d’ailleurs le principal argument, considéré par eux comme dirimant. Mais cette difficulté théorique a connu toute une série de réponses, dans lesquelles nous n’entrerons pas ici.

Dernière complication : la masse de la plus-value produite à l’échelle d’un pays ou à l’échelle internationale est en partie détournée, via des mécanismes de marché complexes, vers des activités spéculatives, financières ou autres (par exemple vers le marché de l’art). On négligera ici cette complication, qui tient à l’usage fait par les propriétaires de leurs profits, pour en rester au niveau de l’entreprise.

Revenons maintenant au propriétaire du capital.

 

Quel est le rôle du propriétaire ?

 

L’entreprise est traditionnellement définie comme une « société de capitaux » (sous des formes diverses, la principale étant la société par actions), c’est-à-dire une société qui appartient à ceux qui ont avancé de l’argent pour acheter du travail, des « consommations intermédiaires » et des outils et machines pour réaliser un produit-marchandise. L’important serait ici le « capital productif », celui qui permet de transformer les consommations intermédiaires en un nouveau produit. Mais qu’est-ce qui justifie qu’ils s’emparent de la partie de la valeur ajoutée qui correspondrait, selon la comptabilité traditionnelle, au capital productif ?

Généralement on invoque leur prise de risque. C’est vrai, ils peuvent gagner plus ou moins d’argent ou boire le bouillon. Ce n’est guère le cas des gros propriétaires d’argent, qui peuvent diversifier leurs risques, en le plaçant dans plusieurs entreprises, voire dans diverses branches, généralement via des intermédiaires, comme des fonds d’investissement. Mais peu importe ici. La prise de risque est en réalité le métier d’un banquier, dans la banque de dépôts, qui ouvre des crédits (par opposition à la banque « de marché », qui opère sur des titres, actions, obligations et produits dérivés). On admettra que ce travail de banquier est indispensable à l’économie, puisqu’il faut souvent des avances pour faire des investissements, quand la trésorerie de l’entreprise n’y suffit pas (ce qu’on appelle « l’autofinancement »),  et parce que le coût du crédit contraint ses utilisateurs à sélectionner parmi leurs investissements. Mais alors le capitaliste ne devrait  percevoir que de l’intérêt pour ses avances en capital, comme une sorte de prêteur interne à l’entreprise. Mieux : il pourrait disparaître si les travailleurs s’associaient pour s’adresser directement à des banquiers, leur payer des intérêts et leur rembourser leurs emprunts à terme échu. Le profit d’entreprise alors disparaitrait. On sortirait du capitalisme. On va quand même y apporter plus loin un correctif en traitant de la fonction d’entrepreneur. Mais, auparavant, examinons le  cas des coopératives de production, souvent invoquées comme l’alternative au capitalisme.

 

Les coopératives de production, alternative à la propriété capitaliste ?

 

Ce sont cette fois les travailleurs eux-mêmes qui sont propriétaires, au moins majoritairement, du capital. Ce qui va d’ailleurs leur créer de grandes difficultés de financement, puisqu’ils ne peuvent compter, pour l’essentiel, que sur leurs propres ressources financières. On ne détaillera pas ici la question, qui a été largement étudiée, et qui explique sans doute en grande partie pourquoi le nombre, la taille et le développement des coopératives sont relativement faibles par rapport à ceux des entreprises capitalistes[1].

La première spécificité des coopératives est que, au niveau de leurs assemblées générales ou s’agissant de la désignation de leurs instances de gestion, elles sont commandées par le principe égalitaire « un homme/une voix », et non par le principe censitaire « une action/ une voix ». La deuxième (du moins selon la loi française) est que les bénéfices sont distribués en trois parts : une part travail (en quelque sorte des suppléments de salaire), une part capital, consistant en dividendes, et une part en « réserves impartageables », qui vient renforcer les fonds propres de l’entreprise. Il reste donc un double aspect capitaliste dans les coopératives : la distribution de dividendes en fonction des apports des sociétaires[2] et la mise en réserves d’une part des bénéfices, devenue propriété de tous les associés. Ces derniers sont propriétaires du capital, soit individuellement soit collectivement, et, en tant que tels, ils peuvent décider du montant de la part capital et de la part réserves, dans certaines limites fixées par la loi.

Nous sommes donc ici entre le système capitaliste et un système de pure association, où le capital apporté ne serait pas rémunéré et perdrait ainsi tout intérêt à être apporté, à moins d’un fort esprit collectiviste. Et, de fait, on voit les coopérateurs très attachés à leur statut de petits propriétaires et de propriétaires collectifs (des réserves), opposés à toutes formes de dépendance et même réticents  à devenir trop nombreux. Ils sont bien preneurs de risques comme les capitalistes, comme s’ils étaient leurs propres banquiers, mais répugnent à en prendre, étant peu fortunés et recevant peu de dividendes, ce qui explique qu’ils ne soient guère enclins à tout développement par trop risqué. Quand, enfin, ils empruntent aux  banquiers, ils sont le plus souvent considérés par eux avec suspicion, non seulement parce que l’entreprise est atypique, mais encore parce que ces derniers ont du mal à évaluer dans quelle mesure l’entreprise sera bénéficiaire.

On n’en dira pas plus ici, mais il apparait que nous ne sommes pas complètement sortis du capitalisme, tout en perdant de son dynamisme. D’où l’idée qu’il vaudrait mieux réformer le  capitalisme lui-même, en donnant plus de place et de pouvoir aux salariés.

 

La réforme d’esprit social-démocrate du capitalisme

 

La principale voie de réforme proposée consiste à accroître le pouvoir des salariés, au-delà de leur droit à l’information et à être consultés, obtenu depuis la constitution des Comités d’entreprise. Un droit qui ne s’étend jamais jusqu’au droit de veto sur les grandes décisions.

C’est le modèle allemand, qui existe seulement dans les grandes entreprises, et le modèle nordique, étendu en Suède à toutes les entreprises, qui servent ici de références. Dans cette co-gestion entre capitalistes et salariés, les premiers détiennent toujours au moins une voix de plus dans les conseils d’administration ou de surveillance. Sinon on se rapprocherait des coopératives, où les apporteurs de capitaux extérieurs, étant minoritaires (maximum 49% du capital et 35% des droits de vote selon la loi française) perdent la haute main sur la gestion de l’entreprise. Et ce serait encore plus patent si ces coopératives étaient des coopératives par actions, comme il en existe dans certains pays.

C’est certes mieux que le capitalisme absolutiste ou « féodal », puisque cela permet des négociations entre les deux parties, mais qui ne vont que jusqu’à un certain point. Rien n’est changé, bien sûr, au principe de la maximisation du taux de profit, sauf que, avec la maximisation de la « valeur actionnariale »[3], le modèle est quelque peu mis à mal, les actionnaires réclamant toujours plus et les salaires des dirigeants s’envolant.  

C’est pourtant ce modèle que Thomas Piketty propose de reprendre en l’améliorant[4]. Il pourrait même se transformer en finissant par donner le pouvoir aux syndicats si les salariés, devenant aussi actionnaires, faisaient basculer le nombre de représentants au conseil d’administration ou de surveillance en leur faveur[5]. On peine à croire que la distribution d’actions aux salariés par les possesseurs de capitaux irait jusqu’à permettre ce basculement. Mais Piketty a une autre proposition, de nature fiscale : une plus forte taxation (annuelle) sur la propriété, sur les successions et sur les revenus du capital permettrait à l’Etat de distribuer aux salariés en général, sous forme d’une dotation, un petit patrimoine, et, avec celui-ci, ils pourraient l’investir en actions. On peut fortement en douter car, avec un si petit patrimoine (Piketty donne, à titre d’exemple, le chiffre de 12.000 euros), les salariés ne vont certes par se rouler les pouces (c’est l’objection idiote qu’on lui a opposée), mais ne seront pas plus disposés à prendre des risques que les coopérateurs avec leurs apports. En outre, bien sûr, la classe capitaliste sera vent debout contre cette reformulation du projet social-démocrate que Piketty appelle un « socialisme participatif » et où il voit un « dépassement du capitalisme ».

Il existe d’autres propositions qui vont dans le sens d’une co-gestion, telle celle de François Morin consistant à établir une stricte parité entre les apporteurs de capitaux et les salariés au sein des instances de gestion (conseil d’administration et comité exécutif), avec, en cas de conflit, une ingénieuse disposition d’arbitrage[6]. Mais elles ne changent rien à la finalité capitaliste de l’entreprise, ne jouant que sur le partage du pouvoir et des bénéfices.

 

Les propositions de transformation plus profonde du capitalisme

 

Elles sont plus discrètes, mais vont plus loin. Il s’agit, dans tous les cas, de rendre, par la loi, les salariés non plus seulement partenaires dans la gestion de l’entreprise capitaliste, mais aussi institutionnellement actionnaires. Elles rappellent ce qui fut un projet du puissant syndicat suédois LO, en 1976, qui consistait à prélever 20% des bénéfices des entreprises pour alimenter des « fonds salariaux » destinés à permettre aux syndicats d’acheter des actions. Proposition évidemment combattue par le patronat, reprise par le Parti social-démocrate mais sous une forme très atténuée, avant d’être abandonnée par lui (cet aspect du « modèle suédois » n’a pas résisté au glissement de ce parti vers la « troisième voie » d’inspiration blairiste et dans un contexte de libéralisme de plus en plus triomphant).

Parmi les propositions récentes on retiendra d’abord celle consistant à attribuer un tiers des bénéfices des entreprises aux salariés sous forme d’actions collectives, d’actions individuelles (pour ceux qui veulent quitter l’entreprise) et de salaires variables[7]. Ce tiers ne devait cependant pas leur permettre d’exercer une minorité de blocage. Mais il ne serait qu’un minimum légal, la transformation pouvant aller jusqu’à 100%, auquel cas l’entreprise deviendrait une coopérative. Une autre proposition[8] consiste à faire évoluer la propriété des entreprises jusqu’à ce que la part revenant aux salariés, calculée à partir des frais de personnel, leur permette de conquérir la majorité à l’assemblée générale et au conseil d’administration. Comme cette part serait constituée d’actions non individuelles et incessibles, cela revient en quelque sorte à greffer une coopérative dans l’entreprise capitaliste, jusqu’à ce que, avec le temps, elle domine la structure. Ce qui se ferait sans difficulté tant que l’entreprise, en s’autofinançant, ne ferait pas appel à des capitaux extérieurs, mais serait plus lent si elle était contrainte de le faire.

On ne va pas ici se livrer à une étude détaillée de ces propositions, qui vont d’ailleurs au-delà de l’entreprise, en abordant le système économique et social dans son ensemble pour remédier aux travers de l’économie capitaliste (les inégalités salariales entre les entreprises, le chômage etc.)[9]. On ne va pas non plus interroger leurs difficultés de faisabilité politique, bien plus grandes que dans les propositions de co-gestion précédemment évoquées. Mais il est clair que, dans tous les cas, on ne sort pas vraiment du capitalisme, puisque les coopératives elles-mêmes ne s’en émancipent que partiellement. Car revenons à notre question de départ : qui crée la valeur nouvelle ? Il est toujours présupposé dans ces propositions que ce sont à la fois les travailleurs et le capital productif, « la combinaison productive du travail et du capital ». Rien là de post-capitaliste, et encore moins de socialiste. Néanmoins ces propositions soulèvent un point important, qu’il nous faut aborder maintenant.

 

Le rôle de l’entrepreneur

 

C’est l’autre grande justification du capitaliste – puisque on a vu que, en tant que preneur de risques, il pourrait être remplacé par le banquier. L’une des propositions précédentes met, par exemple,  l’accent sur le rôle du créateur d’entreprise, surtout s’il a une grande compétence professionnelle. Il a lancé une entreprise et y a mis de l’argent. Cette proposition va alors jusqu’à créer un collège spécial dans les organes de gestion, le « collège des créateurs ». Dans le cas où le créateur aurait créé une coopérative, il devrait de même y exercer une fonction plus éminente que celle des autres associés, et recevoir une rémunération plus élevée pour son apport en capital. L’argument peut être élargi. Même si le créateur n’a pas de compétence particulière, y compris en matière technico-commerciale, même s’il n’a pas mis de son argent, il a eu l’idée, il a flairé l’opportunité, il a « entrepris », il est un innovateur. C’est, pourrait-on dire, l’esprit « start-up ». S’il ne trouve pas l’oreille du banquier, il aura su se retourner vers un fonds de capital-risque, alléché par des profits futurs. Que faut-il en penser ?

L’argument est recevable dans le système actuel. Avec pourtant un grand bémol. Une fois l’entreprise lancée, avec le capital du créateur ou celui de capitalistes intéressés, le rôle de l’entrepreneur s’estompe rapidement puisque ce sont des salariés, des bureaux d’étude aux techniciens et ouvriers, qui vont mettre en œuvre le projet[10]. Dans l’entreprise capitaliste il n’y aucune raison théorique pour que l’initiateur, un Jeff Bezos par exemple, s’attribue une part énorme des bénéfices sous forme de dividendes et de rémunérations exorbitantes, de toutes sortes. Dans une coopérative non plus : le dividende devrait rejoindre rapidement le dividende ordinaire et la rémunération s’abaisser dans le meilleur des cas au niveau de la plus élevée dans l’échelle établie par les associés. Reste pourtant un problème : comment favoriser l’entreprenariat sans ces incitations ? Eh bien, en sortant du capitalisme, sous toutes ses formes. On se contentera ici de quelques indications sur cette rupture décisive.

 

En finir avec la propriété du capital

 

C’est le sens d’une proposition qui refait surface, que l’on évoquera ici que très brièvement. Les nouvelles entreprises non seulement seront autogérées, au sens étroit du terme (décisions prises par les travailleurs associés), mais n’auront plus de capitaux propres (essentiellement les « capitaux sociaux » et les « réserves »). Elles se financeront avec de l’argent emprunté, sous forme de crédits à long terme (l’équivalent des capitaux propres) et de quelques crédits à court terme d’exploitation. Elles ne pourront s’autofinancer. Tous les bénéfices iront au travail, sous forme de suppléments de salaire, une fois payés les intérêts, effectués les remboursements des crédits aux différents termes, et acquittés les impôts et les cotisations sociales. Le principe n’est plus la maximisation du profit, mais la maximisation des revenus du travail. Ici toute la valeur ajoutée revient aux travailleurs, comme il se doit. L’intérêt correspond seulement au service payé au banquier.

Cela suppose que les banques ne soient plus des banques capitalistes (même dites « mutualistes »), mais des banques socialisées, fonctionnant comme les entreprises du secteur productif, elles aussi sans capitaux propres (remplacés par des crédits à long terme fournis par un Fonds social d’investissement[11]). Cela veut dire aussi une gestion différente des risques par ces banques[12]. Et c’est ici que nous retrouvons la question de l’entreprenariat. Les banques doivent le soutenir, en se dotant des moyens d’expertise les plus larges, aidées d’autres acteurs[13]. Alors le ou les entrepreneurs pourront jouer pleinement leur rôle, sans être mus par l’appât d’argent, quitte à ce que les travailleurs associés les récompensent d’une manière ou d’une autre pour leur avoir mis les pieds à l’étrier. L’autre avantage de cette manière de repenser l’entreprise est que les inégalités de dotation en capitaux, qui font que les entreprises capitalistes inévitablement vont vers la centralisation et la concentration du capital analysées déjà par Marx, donc vers des structures monopolistes, disparaissent : on peut créer une entreprise sans un sou, si on a des projets viables, et la concurrence devient loyale entre les entreprises de ce nouveau type.

Il faudrait aller beaucoup plus loin dans l’architecture de ce nouveau mode de production, notamment expliquer en quoi il rendrait efficace une planification incitative, mais venons en à de brèves conclusions.

 

Conclusion

 

Sortir du capitalisme, cela veut dire en finir avec l’exploitation capitaliste, avec le fait de s’accaparer une grande partie de la valeur ajoutée, la plus-value, parce que l’on est propriétaire des moyens de production. C’est donc finir avec la propriété des capitalistes. C’est refaire de l’entreprise une communauté de production, en lieu et place de la « société de capitaux »[14]. C’est maximiser la valeur ajoutée, critère qui remplace le profit, et la restituer aux travailleurs. Mais cela implique également de leur procurer les moyens de financement dont ils ont besoin, sans les limites que connaissent les coopératives, contraintes de s’autofinancer pour ne pas dépendre d’actionnaires extérieurs réclamant tous leurs droits, ni des apports d’associés répugnant à prendre trop de risques, donc leur donner tous les moyens de se développer.

Evidemment la nouvelle entreprise n’a guère de sens si elle est trop petite. On voit mal un coiffeur qui voudrait lancer son salon de coiffure, même s’il trouve un banquier pour lui avancer de l’argent, constituer une structure coopérative avec des associés qui pourraient partir du jour au lendemain. L’artisanat serait maintenu, ainsi que le statut, qui ne pourrait être que provisoire, des auto-entrepreneurs, s’ils en sont vraiment, et non des salariés déguisés, comme les travailleurs ubérisés.

La nouvelle entreprise n’aurait pas lieu d’être dans les services publics, ceux-ci relevant de la responsabilité de l’Etat et ne pouvant être axés ni sur la recherche de la rentabilité capitaliste, auquel cas on aurait affaire à un capitalisme d’Etat, ni sur la maximisation des revenus de leurs travailleurs, quoiqu’ils doivent être associés à leur gestion de diverses manières – sujet que nous n’aborderons pas ici.

Mais sortir du capitalisme, un mode de production vieux de plusieurs siècles et qui a pris une ampleur planétaire, peut paraître un défi insensé, tant il a mis une multitude d’institutions à son service. Il s’est pourtant fortement décrédibilisé, voire discrédité : selon un sondage récent 64% des Français en ont une mauvaise image[15], et, selon un autre[16], effectué dans 28 pays auprès de 34.000 salariés, 56% d’entre eux estiment que « le capitalisme apporte plus de mal que de bien ». Mais le système a déjà montré qu’il s’était doté de tous les moyens d’influence possibles et qu’il était prêt à tout pour se maintenir. Et d’abord à réduire à l’invisibilité ou à la clandestinité toutes les alternatives proposées.

Tout porte à croire qu’il faudra donc composer avec le capitalisme pendant longtemps. Dans cette optique les propositions de co-gestion sont sans doute celles qui sont le plus à portée de la main, mais tout en sachant qu’elles ne sont qu’un remède et ne toucheront pas à la source du mal. Les exemples existants montrent qu’elles sont enchâssées dans la recherche de la compétitivité et dans « l’égoïsme d’entreprise », alors qu’une planification est seule à même de répondre aux impératifs, notamment d’ordre écologique, de l’époque. Même dans cette optique il est nécessaire de revoir en profondeur le fonctionnement du système, de revenir sur le rôle que doit y jouer  l’Etat, par exemple avec sa politique budgétaire, monétaire et fiscale. Les propositions de co-propriété des entreprises sont sans doute praticables à petite échelle, dans le sillage des coopératives. Mais c’est bien un tout autre système qu’il faudrait commencer à expérimenter par un pouvoir politique résolu à prendre la situation d’un pays à bras de corps et à faire école. Selon nous il devrait constituer rapidement un tiers secteur, qui, fort de ses atouts, concurrencerait efficacement le secteur capitaliste, entraînerait une forte adhésion sociale, et finirait par envoyer le système capitaliste aux poubelles de l’histoire, pendant qu’il en est encore temps.

 

[1] Les coopérateurs répugnent aussi à risquer leurs faibles économies, au surplus dans une seule entreprise, la leur. Pour des raisons spécifiques ils sont également réticents à l’autofinancement. D’où une tendance au  sous-investissement.

[2] Ils doivent posséder au moins une action pour être sociétaires.

[3] Il ne s’agit plus de maximiser la valeur pour tous les apporteurs de fonds (actionnaires et créanciers), mais seulement pour les actionnaires, sous forme de dividendes et de valorisation des actions sur le marché financier..

[4] Cf. Thomas Piketty, Capîtal et idéologie, Editions du Seuil, 2019,  4° Partie.

[5] Piketty propose en outre un plafonnement des droits de vote pour les actionnaires les plus importants.

[6] Cf. son article dans le n° 17, juillet 2018, de la Revue Attac, consultable sur France.attac.org)dossier)101-reforme-de-l-entreprise.

[7] Proposition de Claude Escarguel dans son ouvrage Partager, sinon (Autochton Editions).

[8] Cf. Charles Hongrave, Pierre Nicolas et Guillaume Etievanr, dans un texte intitulé « Pour une co-propriété des entreprises », disponible sur le site du Parti de gauche.

[9] Cf. la présentation que j’en ai faite dans l’article de mon blog « Notes sur l’entreprise ‘équitable’,  l’entreprise ‘en co-propriété’ et l’entreprise socialiste ».

[10] Inutile d’invoquer le fait que le PDG, grâce à son génie particulier, prendra ensuite de grandes décisions « stratégiques » pour l’avenir de l’entreprise, telles que le chois d’une nouvelle technologie ou l’absorption d’une autre entreprise via une offre publique d’achat. De telles décisions ont du être préparées par d’autres (le directeur technique, le directeur financier etc.), Et les faits montrent qu’elles sont plus souvent des échecs que si elles ont été prises collectivement, au moins par le staff.

[11] C’est le modèle que j’avais proposé, en m’inspirant de plusieurs économistes du courant dit « autogestiionnaire », dans mon livre Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004, chapitre 3, « Le financement », avec spécialement la variante 4 de ce financement (p. 110-111). Le Fonds d’investissement y est alimenté par une partie des intérêts versés par les entreprises (l’autre partie rémunérant les services fournis par la banque) et par des bons émis auprès des ménages. Il a été repris sous une forme légèrement différente par Benoît Borrits dans son livre Au-delà de la propriété. Pour une économie des communs, Editions La Découverte, 2018.  Les banques ne font plus transiter vers le Fonds une partie des intérêts que leur versent les entreprises, mais lui versent simplement des intérêts pour leurs emprunts à long terme, et les ménages ne sont pas rémunérés par le Fonds, leurs dépôts suffisant, si l’on comprend bien  (ce qui supprime un marché du capital de prêt). C’est plus simple, mais encore faut-il qu’ils y fassent des dépôts. Pour le reste, dans les deux cas, le Fonds d’investissement joue un rôle décisif dans la planification : les crédits à long  terme peuvent être fléchés et bonifiés (ou réduits).

Le lecteur pourra trouver l’ensemble de mon modèle dans le dernier chapitre « Créer un secteur socialisé » de mon livre précité et dans une Note de la Fondation Gabriel Péri Entre public et privé. Vers un nouveau secteur socialisé, 2011, 60 p., où je traite aussi des chemins d’une transition.

[12] La socialisation des risques est importante à la fois pour les entreprises et pour les banques. C’est la raison pour laquelle, selon moi, le Fonds social d’investissement doit être un établissement public, veillant à la solidité des banques socialisées et leur apportant la garantie de l’Etat. Cf. la Note précitée, p. 15-16.

[13] Dans des comités de crédit, comme on en trouve dans le financement solidaire. Cf la Note précitée, p. 27-28.

[14] Pour cette distinction fondamentale entre la « société de capitaux » et l’entreprise comme « structure productive » et entité juridique, cf. Danisl Bachet, op. cit. , chapitre 4.

[15] Sondage Odoxa effectué au mois de décembre 2019.

[16] Enquête effectuée en octobre-novembre 2019 par le Baromètre Edelman 2020, et reprise par le Huffington Post.