Le blog de Tony Andreani

09 août 2016

L'EUROPE PEUT-ELLE CHANGER?

Le Brexit a été un coup de tonnerre dans un ciel qui n’était déjà plus serein. Voilà que l’Union européenne n’apparaissait plus nécessaire, ni désirable, dans la deuxième puissance économique de cette Union, la détentrice d’un siège au Conseil de sécurité, d’un arsenal nucléaire et d’un puissant appareil militaire. Il y aurait eu de quoi faire réfléchir les eurocrates et même les pousser à une révision déchirante de leurs certitudes. Il est intéressant de voir comment ils ont réagi et combien sont encore peu nombreux les responsables politiques qui en ont conclu qu’il fallait changer de fond en comble cette Union.

 

Les eurocrates tentent de se rassurer

 

Pour ne pas user d’un vocable flou et facile, précisons qui sont ces eurocrates. Ce sont d’abord les dirigeants, de droite comme de « gauche », qui sont au pouvoir dans les principaux Etats européens, et leurs conseillers immédiats. Autour d’eux gravite une véritable nomenklatura,  d’abord bien sûr les 34.000 fonctionnaires de la Commission européenne, les magistrats de la Cour de justice européenne, le COREPER (comité des représentants permanents), des correspondants dans tous les ministères nationaux, surtout économiques, et une multitude d’agences et d’instituts dits de recherche. Les membres de cette transnationale n’auraient pas de raison d’être en dehors des institutions de l’Union, lui sont en général dévoués corps et âme,  travaillent et se rencontrent dans le secret. On les appelle souvent, pour faire court, « Bruxelles », bien que le terme désigne d’abord la Commission. Mais il faut encore faire une place à part pour l’informel, mais décisif Conseil des ministres des finances (l’ Ecofin), et naturellement pour la Banque centrale européenne, avec ses filiales dans les banques centrales nationales. Cela fait beaucoup de monde. Ne reste, comme acteurs directement élus, que les membres du Parlement européen, seul endroit où l’on rencontre une vraie diversité d’opinions, mais bien verrouillé par les partis dominants. Pour ces eurocrates donc, le Brexit était impensable.

Alors, quand il est apparu comme un risque réel, ils ont d’abord tout fait pour le prévenir. Ils l’ont présenté comme une catastrophe économique, citant tels ou tels experts patentés, ceux du FMI compris. Quand ils ont compris que cela n’impressionnait guère les électeurs britanniques, ils ont fait profit bas, retardant un certain nombre de leurs décisions, sur la Grèce, sur les sanctions à prendre contre les pays (Espagne, Portugal) qui n’étaient pas dans les clous budgétaires, se gardant de donner des leçons, tâche confiée aux médias sous influence. Ils ont espéré, jusqu’au dernier moment, qu’un infime pourcentage de voix suffirait à assurer le non de la Grande Bretagne à la sortie de l’Union, tout comme dans d’autres occasions dans le passé.

Quand le pire pour eux est arrivé, ils se sont ingéniés à le minimiser. L’accident venait d’une erreur de calcul politicien de David Cameron, qui avait commis la bêtise d’un referendum pour se refaire une majorité au sein de son propre parti. Le Brexit venait de la démagogie et des mensonges de ses défenseurs. Il n’avait que de mauvaises raisons : la peur de l’immigration et la xénophobie, l’ignorance des bienfaits apportés par l’Union. Certains ont même certainement souhaité que le vote soit annulé d’une façon ou d’une autre. Mais la Grande Bretagne n’était pas un petit pays, qu’on pouvait facilement intimider, et son poids était tel qu’on ne pouvait l’exclure tout simplement du jeu, comme on avait menacé de le faire pour la Grèce. On allait cependant lui faire payer, autant que possible, son hérésie, soit en précipitant le processus de divorce (François Hollande, vraiment fâché), soit en négociant rudement. Mais surtout, pour les eurocrates, il n’était pas question de voir les choses en face.

 

Quelques raisons, bien claires, du Brexit

 

Il suffit d’abord de regarder la carte du vote non : c’est l’Angleterre (le cas de l’Ecosse est un peu particulier) des victimes des politiques néo-libérales et de leur version britannique qui a voté pour la sortie. Ce n’est ni Londres, ni encore moins la City. On pouvait toujours agiter la menace d’une perte de un ou deux points de croissance, ils s’en fichaient, au point où ils en étaient. Même les agriculteurs ont majoritairement voté non, malgré les subsides alloués par l’Union. Mais il s’agit aussi d’une partie du patronat, grosso modo celle qui ne trouvait guère intérêt au marché intérieur européen et qui n’était pas engagée dans la mondialisation. Il y avait aussi, et ce n’est pas surprenant, des ultra-libéraux, qui ne trouvaient aucun charme à l’ordo-libéralisme et ses contraintes, et préféraient jouer plus tranquillement dans le grand jeu de la mondialisation.

Or, remarquons-le, cette situation n’a rien d’exceptionnel en Europe. On en retrouve les grands traits dans d’autres pays, comme la France, où elle explique la montée en puissance du Front national.

Deuxième explication : l’hostilité à l’immigration ouvrière venant d’autres pays européens, essentiellement des pays de l’Est, et à sa concurrence déloyale. Comme dans d’autres pays européens, mais à un degré plus important (près de deux millions de migrants européens, contre 300 à 400.000 en France). Il est erroné d’y voir de la xénophobie : s’il est un pays qui n’est pas xénophobe, c’est bien la Grande Bretagne, qui a accueilli et plutôt bien traité des cohortes d’immigrés en provenance de ses anciennes colonies (Hindous, Pakistanais notamment).

Troisième explication : la force du sentiment national, l’attachement à la tradition, mais surtout aux institutions démocratiques du pays. Même si le jeu des grands partis a mis en coupe réglée les classes populaires, même si le thatchérisme a laissé les pires souvenirs, on préférait rester maître chez soi que de se voir dicter des lois par « Bruxelles », car on pouvait garder l’espoir de renverser la donne. Les Britanniques se souviennent que seul leur pays  a su résister, dans toutes ses composantes et dès le premier jour, au nazisme. Mais il est clair que le même sentiment national a progressé partout en Europe, et particulièrement dans les pays de l’Est, qui ne veulent pas trop céder de leur souveraineté retrouvée[1].

Soyons justes, il y a quand même une spécificité britannique, ce sont les liens étroits que le Royaume-Uni a conservés avec le monde anglo-saxon, les Etats-Unis d’abord, mais aussi les pays du Commonwealth (Australie, Nouvelle Zélande, Canada) : une unité de langue, de culture, de traditions. Et ces affinités ont joué même au sein des catégories dominantes, où l’on va plus facilement travailler dans ces pays que dans des pays européens et pour lesquelles les perspectives économiques sont plus flatteuses dans « le grand large » que sur le continent européen. Voilà, ceci dit entre parenthèses, qui aurait pu inspirer les dirigeants français (dont la langue sera partagée d’ici deux ou trois décennies par 700 millions de personnes dans le monde), s’ils n’étaient devenus des adorateurs de l’Union.

Ceci noté, les mêmes causes provoquant les mêmes effets, force est de constater que la dite europhobie a le vent en poupe dans l’Union européenne[2]. Un sondage récent[3], indique que celle-ci n’est pas « une bonne chose » pour 19% des Allemands et des Espagnols, 25% des Belges, 33% des Français, et, plus surprenant, 41% des Italiens. De quoi inquiéter vraiment les eurocrates, qui ont dû convenir que les choses ne pouvaient continuer exactement comme avant. Le même sondage les a un peu rassurés : le pourcentage d’europhobes avait légèrement diminué après le Brexit. Mais que penser de la réponse à la question suivante : « pensez-vous que d’autres pays vont quitter l’Union, ce qui aboutira à sa disparition, ou bien que l’Union va repartir sur de nouvelles bases et en sortira renforcée » ? Il se trouve que 32% des Français, 52% des Allemands, 41% des Italiens et des Belges, 47% des Espagnols ont opté pour la seconde réponse, plus nombreux que ceux qui avaient choisi la première. Cependant le tout est de savoir ce que signifiaient pour eux les « nouvelles bases ».[4] Les eurocrates n’ont apparemment pas compris que les Européens pouvaient ne pas vouloir plus d’Europe, mais moins, question qui ne leur était évidemment pas posée.

 

La solution à la crise des eurocrates : parfaire l’intégration

 

En fait la crise européenne était déjà là, bien avant le Brexit. Rappelons l’essentiel. Les pays du Sud sont sortis exsangues de la cure d’austérité qui leur a été imposée au nom de la réduction des déficits et des dettes. La Grèce ne se remet par des « memoranda » qui lui ont été infligés, et qui ont quand même choqué bien des europhiles. La crise des réfugiés a fait exploser la zone Schengen et toute discipline en la matière. La concurrence sociale a été accrue par l’essor des travailleurs détachés. La concurrence fiscale a conduit à  des scandales (le plus éclatant ayant été révélé par le Luxleaks). La montée des droites extrêmes a touché tous les pays. Les valeurs démocratiques tant vantées, qui avaient été posées comme des conditions d’accès à l’Union (Etat de droit, indépendance de la justice) ont été malmenées, y compris dans les plus grands pays, sous la pression du terrorisme. Bref l’Union voyait, dès avant le Brexit, ses peuples s’opposer toujours plus les uns aux autres et prenait l’eau par divers côtés.

La seule réponse envisagée par les eurocrates est « plus d’intégration ». Il faudrait aller vers « une union toujours plus étroite », comme il est dit dans le Traité de Lisbonne - ce dont  précisément la Grande Bretagne ne voulait pas. Sur le plan de la politique économique d’abord. L’Allemagne avait réussi à imposer le traité budgétaire (Traité sur la stabilité, la coordination, et la gouvernance), ratifié par la plupart des pays, même ceux extérieurs à la zone euro, lequel traité interdit toute politique de relance d’inspiration keynésienne (le déficit structurel doit être proche de zéro). Mais cela ne suffit pas. Il faudrait encore instituer un « gouvernement de la zone euro », avec un Ministre des finances en chef qui aurait le dernier mot sur les décisions et les sanctions (pour faire joli, on lui attribuerait un petit budget spécifique pour quelques mesures ciblées). C’est dans ce sens, à ce qu’il paraît, que serait concocté, un nouveau traité, intergouvernemental sans doute, qui a été mis en attente des consultations et élections qui vont avoir lieu fin 2016 et en 2017 dans plusieurs pays européens (referendum sur le projet de réforme constitutionnelle en Italie, qui pourrait faire tomber le gouvernement de Matteo Renzi, élections législatives aux Pays-Bas, élection présidentielle en France, élections fédérales en Allemagne). La politique monétaire resterait, bien sûr, l’apanage de la Banque centrale européenne, ainsi que, en fait, la politique de change. Donc cette forme poussée d’intégration serait maintenue dans toute sa rigueur. On évoque aussi une légère amélioration de la concurrence fiscale par une harmonisation limitée (en nature et à quelques pays), sans voir que les pays en retard comptent bien sur leurs faibles taux d’imposition pour attirer les capitaux et se développer. En ce qui concerne la concurrence sociale, rien de changé, sinon une proposition de directive de la Commission visant à traiter les travailleurs détachés à l’égal des travailleurs nationaux, mais ici encore en se heurtant aux pays, de l’Est essentiellement, qui y voient un désavantage pour leurs travailleurs expatriés. Dans ces deux domaines l’intégration souhaitée ne peut être en réalité que modeste dans une Union européenne fondamentalement assise sur la concurrence entre ses Etats. Bref la réponse des eurocrates à la crise européenne, aggravée par le Brexit, est plus d’intégration, mais pas trop. Autrement dit, tout changer pour ne presque rien changer, comme si rien d’essentiel ne s’était passé.

 

Des voix discordantes commencent à se faire entendre

 

Des europhiles de toujours sonnent l’alarme. Car la désintégration de l’Union européenne est pour eux un risque à prendre au sérieux. Après tout elle n’est pas sans exemples historiques. L’URSS s’est bien, contre toute attente, effondrée. Elle était, elle aussi, une « prison des peuples », certes avec des souverainetés politiques encore plus limitées, mais avec plus de solidarité économique. La Fédération yougoslave a aussi explosé (avec le soutien actif de pays de la Communauté européenne), alors qu’elle était, à certains égards, un modèle du genre. La crise européenne offre  bien des indices d’un tel mouvement désintégrateur.

Dans ces conditions, des propositions de refonte de l’Union se multiplient, des plus modestes aux plus radicales. Petit tour d’horizon.

Même à droite, on critique un excès de fédéralisme. François Fillon par exemple déclare vouloir réduire les compétences de l’Union et modérer le zèle réglementaire de la Commission, tout en prônant plus d’intégration dans la zone euro. Le renforcement de la zone euro par plus d’intégration budgétaire devrait s’accompagner d’un contrôle parlementaire, pour ne pas être entièrement dans les mains des exécutifs et de leur bras armé, la Commission. Généralement on n’envisage que des réunions du Parlement européen en formation restreinte, avec les élus de la seule zone euro. Mais certains, orientés plutôt à gauche, veulent aller plus loin (Thomas Piketty par exemple) : il y aurait une seconde Chambre, constituée de députés issus des Parlements nationaux, à proportion du poids démographique des différents pays de la zone et de la composition politique de ces pays. Cette Chambre  ne légiférerait pas sur tous les sujets (elle ferait alors concurrence au Parlement de l’Union), mais seulement sur certaines questions qui minent la zone euro et la menacent d’éclatement  (il s’agirait de réduire la concurrence fiscale, d’augmenter le budget de la zone pour passe à 1,5 ou 2% des PIB, enfin de mutualiser une partie des dettes publiques). Bref cela revient à renforcer le fédéralisme, mais en lui donnant une assise un peu plus démocratique, tout en visant moins d’Europe sur des sujets secondaires. Il existe bien d’autres discours et propositions pour une certaine refonte de l’Union, mais ils butent tous sur la question du degré de fédéralisme. Hubert Védrine, l’un des rares responsables du Parti socialiste a avoir conscience que là est la question, et qu’il faut revenir vers plus de subsidiarité, n’arrive pas à franchir le Rubicon lorsqu’il en appelle, dès avant le Brexit, à une nouvelle conférence de Messine qui recentrerait le projet européen sur l’essentiel : pour la zone euro il plaide pour une harmonisation budgétaire et fiscale, mais sans créer de nouvelles structures technocratiques (entendons un « gouvernement de la zone euro ») et pour le reste il souhaite que la Commission ne joue pus qu’un rôle subsidiaire dans les compétences qui seraient maintenues[5]. Or le renforcement de la zone euro signifie à l’évidence une Europe à deux vitesses, ce dont les pays extérieurs à la zone ne veulent pas. Et rien n’empêchera la Commission, telle qu’elle est (en fonction des traités), de continuer à produire un arsenal de directives et de règlements qui iront toujours dans le même sens (la concurrence à tout prix et le moins disant législatif propre aux Etats), et ceci pour trois raisons que nous connaissons bien : son irresponsabilité politique, puisqu’elle  n’a de compte à rendre qu’à ses mandants (les gouvernements, et, très secondairement, le Parlement européen) ; le fait que, comme toute bureaucratie, elle est portée à une inflation réglementaire ; sa soumission aux lobbies des multinationales (un exemple récent en est sa lenteur et ses obstructions pour réduire l’usage des perturbateurs endocriniens).

Malgré l’avertissement du Brexit, les voix vraiment discordantes, qui ne croient pas à un aménagement de l’existant, sont encore bien rares. Il y en a quelques unes à droite (Henri Guaino, Laurent Wauquiez, qui propose de supprimer la Commission), en dehors bien sûr du Front national et de Debout la France, qui veulent que le pays quitte l’Union. La gauche dite  radicale en France, comme dans les autres pays européens, ne sort pas, dans sa majorité, de son idée qu’on peut garder l’euro et les institutions européennes en les infléchissant dans un sens plus social, avec quelques modifications concernant le rôle de la BCE[6] et la création d’un Fonds de développement social, écologique et solidaire. Sans doute parce qu’elle est impressionnée par des sondages qui montrent une majorité de gens désirant garder l’euro et hostiles à une sortie de l’Union (ce fut le cas de Syriza, c’est celui encore de Podemos et de la direction du Parti communiste français). En France quelques intellectuels isolés ont brillamment montré pourquoi il fallait sortir de l’euro, mais sont restés vagues sur une nouvelle architecture institutionnelle pour l’Union[7]. Parmi les hommes politiques français, on n’en voit que trois qui aient des vues plus tranchées ou plus claires sur la question. Jean-Luc Mélenchon l’a assuré : il faut rompre avec les traités, et mettre tout le poids du pays sur cet enjeu : « L’Europe, on la change, ou on la quitte ». Mais la changer comment ? Si le plan A (une proposition de renégociation générale des traités) est refusé, en élaborant un « plan B » au nom du nouveau Parlement français » et en le mettant sur la table. Cela risque de prendre beaucoup de temps, alors que la maison brûle. Jean-Pierre Chevènement est plus précis ; sur l’euro, il soutient depuis longtemps son remplacement par une monnaie commune ; sur les institutions il propose 1° de mettre les fonctionnaires de la Commission à la disposition du Conseil européen, donc d’en faire une sorte d’administration, en leur retirant les pouvoirs exorbitants dont ils disposent (le monopole de l’initiative des directives et règlements, qui en fait une sorte d’exécutif européen, leur monopole en matière de surveillance de la concurrence et leur monopole, après mandat, en matière de négociations commerciales). 2° de remplacer l’actuel Parlement européen, mal élu (fort taux d’abstention), peu représentatif (des députés mal connus des populations) et opaque,  par un Parlement composé de députés issus des Parlements nationaux. Arnaud Montebourg va plus loin sur certaines institutions. Considérant que la Commission a été, sinon l’ingénieur, du moins la maîtresse d’œuvre des politiques néo-libérales, avec ses 300 directives de déréglementation des marchés, sa chasse aux interventions de l’Etat, il propose d’en faire « un simple secrétariat » du Conseil européen, en la réduisant de 34.000 à 1000 fonctionnaires[8]. Voilà qui a le mérite d’être clair ! Il propose ensuite de restituer aux Etats « une partie de la politique monétaire comme la création monétaire au profit d’institutions publiques dans certaines conditions », partie confiée aux banques centrales nationales. Ceci dit, Montebourg reste partisan de l’euro, mais en l’adaptant à des conditions nationales différentes, grâce précisément à cette création monétaire limitée. Pour le reste, Il semble s’en tenir à l’intergouvernemental, n’évoquant pas la question du Parlement européen. Donc, le moins qu’on puisse dire est que ces refondateurs de l’Union européenne en restent aux tâtonnements. Puissent les lignes qui vont suivre aider à clarifier le débat, même si elles ont tout d’une bouteille à la mer.

 

Sortir de l’euro est devenu une nécessité, de préférence vers une monnaie commune

 

Il y a trois ans[9], je croyais encore possible de garder l’euro, mais à deux conditions : 1° que les Etats membres de la zone retrouvent une part de souveraineté budgétaire en pouvant faire financer par leur banque nationale leurs investissements d’avenir (qui, s’ils étaient judicieux, y favoriseraient la croissance et n’alourdiraient pas les dettes, du fait des rentrées fiscales qu’ils permettraient). Il y aurait donc des euro-francs, des euro-lires etc., qui ne seraient que des déclinaisons de l’euro. C’est une solution de ce type que préconise, semble-t-il, Arnaud Montebourg. 2° que le budget européen soit assez fortement augmenté pour permettre des transferts substantiels vers les pays de la zone en mal de croissance (et plus encore pour aider les pays hors zone). La crise grecque m’a montré que cette solution n’avait aucune chance d’être adoptée dans le système de la monnaie unique : il n’y eut de fait aucun transfert vers la Grèce, il a été interdit aux banques grecques de financer en partie une économie aux abois, et on attend toujours une rémission sur la dette publique grecque (dont l’Allemagne refuse obstinément la restructuration, malgré l’avis du FMI). Les pays créanciers ont imposé leur loi, quoiqu’il en coutât à la population grecque et malgré l’effet désastreux de la mise de ce pays sous protectorat, dont les objectifs étaient bien clairs : leur imposer l’agenda néo-libéral dans toute son extension et s’emparer des richesses du pays via les privatisations forcées[10]. Comme il n’y a décidément pas d’arrangement possible avec les eurocrates, il faut  renverser la table (ce que les Grecs pouvaient difficilement faire), donc sortir de l’euro.

Des économistes de renom international[11] avaient depuis longtemps montré que la zone euro n’était pas viable : une monnaie unique ne peut marcher que dans un Etat fédéral  - alors que plus personne, ou presque, ne croit à un tel projet fédéraliste. Faute d’une union de transferts, les Etats qui en ont besoin doivent pouvoir dévaluer pour retrouver de la compétitivité et rééquilibrer leur balance courante. Revenir pour cela, purement et simplement, aux monnaies nationales, ne serait pas sans avantages (le Royaume Uni, comme le Danemark et la Suède, ne s’en sont pas plus mal portés), mais pas sans risques non plus, tant que l’on n’a pas repris le contrôle sur les marchés. Je ne vois, à la suite d’autres plus compétents que moi, qu’une solution pour maintenir un certain niveau d’intégration monétaire profitable à tous dans la zone euro : la monnaie commune. Mais à certaines conditions qui ne sont pas, en général, assez détaillées.

Quand il s’agit d’établir des parités fixes, mais révisables, entre les monnaies par rapport à la monnaie commune (c’est tout l’intérêt du système), on évoque les différentiels d’inflation. C’est en effet essentiel, puisque toute politique expansive, dans tel ou tel pays, accroît les prix intérieurs et fausse la balance commerciale. Les autres pays, faute de coordination sur les politiques de relance, profiteraient en effet de la situation pour exporter plus et importer moins. En second lieu l’augmentation des salaires liée à une politique de relance pénaliserait le pays qui la pratiquerait en y accroissant le coût du travail relativement à ses partenaires. Il faudrait donc, à défaut d’une harmonisation sociale poussée des plus improbables, faire entrer dans le calcul des parités la variation de ces coûts du travail.

 

Ces deux conditions ne suffisent pas à rétablir une concurrence loyale, car elles laissent subsister le dumping fiscal. Une harmonisation étant difficile à réaliser et se heurtant à la mauvaise volonté des Etats et des multinationales, il faudrait en troisième lieu intégrer les écarts de fiscalité, surtout concernant l’impôt sur les sociétés, dans les critères de parité. Enfin rien de tout cela n’empêchera qu’il subsiste des déséquilibres dans les balances commerciales, si certains pays (on pensera à l’Allemagne en particulier, fortement excédentaire) pèsent sur les parités dans le sens qui les avantage, si par conséquent ces dernières ne sont pas soumises à un quatrième critère d’ajustement, destiné à réduire ces déséquilibres.

On le voit, les conditions sont extrêmement exigeantes, mais  nécessaires, pour que la concurrence cesse d’être faussée, comme c’est le cas en régime de monnaie unique, et devienne enfin loyale, avec la monnaie commune. On pourrait alors parler à juste titre de stabilité et de coordination : à intervalles réguliers les parités seraient ajustées selon des critères objectifs et des mécanismes indiscutables[12]. Ce qui serait nettement plus avantageux que le retour aux monnaies nationales avec le risque évident des dévaluations compétitives.  Cette forme d’intégration, qui respecte la souveraineté monétaire et par suite budgétaire des Etats, est à mon avis la solution de la dernière chance pour sauver ce qui peut l’être d’une zone euro..

 

Mais il reste un important problème à résoudre, celui du développement inégal entre les pays de la zone euro qui n’est pas engendré par la monnaie unique elle-même. Certains, en particulier des pays comme la Slovénie et la Slovaquie, s’appuient sur leur faible coût du travail et le bas niveau de leur fiscalité pour attirer des capitaux étrangers et exporter plus facilement leurs produits, si bien qu’ils ne tireraient aucun avantage au calcul des parités tel que je viens de l’exposer[13]. La meilleure réponse coopérative à leur situation serait de faire appel massivement au budget européen pour les aider à se mettre au niveau.  Vu la résistance des pays avancés à accroître de manière importante leur contribution, on pourrait ajuster les parités, en ce qui concerne les coûts du travail et la fiscalité, de manière à ce qu’ils continuent à bénéficier d’un avantage comparatif temporaire. Ici encore le calcul devrait reposer sur une base indiscutable, qui pourrait être celui du PIB par habitant. L’avantage disparaîtrait au fur et à mesure de l’augmentation de ce PIB. La nouvelle zone de monnaie commune pourrait alors paraître attractive pour les pays extérieurs à la zone, à l’heure où la monnaie unique leur paraît de moins en moins désirable.

Je ne vais pas entrer ici dans la question de la stratégie politique pour convaincre les autres pays de se rallier à cette monnaie commune, qui est de bon sens. J’ai dit ailleurs qu’un pays comme la France a les moyens de se trouver des alliés, peut menacer de quitter l’Union si elle se heurte au refus de l’Allemagne, ou au moins de sortir de l’euro pour constituer avec d’autres pays victimes du système de la monnaie unique une zone de monnaie commune (un « euro-Sud » probablement).

Je ne vais pas non plus entrer dans la question des conditions pour que la souveraineté budgétaire retrouvée, avec une banque centrale libre de sa création monétaire et de ses taux directeurs, ne soit pas soumise au pouvoir de marchés financiers, qui ont tout à perdre au système d’une monnaie commune. En deux mots il leur faudrait trouver les moyens de financer leur déficit public sans faire appel à eux. On voit bien, a contrario, que c’est là que butent les timides appels à une relance qui se sont fait entendre surtout depuis le Brexit, y compris de la part du SPD allemand : les gouvernements sont tétanisés à l’idée que les marchés financiers réagiraient très mal,  exigeant des taux d’intérêt bien plus élevés sur les titres des dettes publiques.

 

L’euro n’est pas tout le problème. Ce sont les institutions qu’il faut changer radicalement

 

Si tous les réformateurs sont d’accord pour dire que l’Union européenne n’est pas assez démocratique, la plupart n’envisagent que des changements cosmétiques, ou irréalistes, tels que l’élection d’un Président de l’Union au suffrage universel, ou du moins celle du Président de la Commission par le Parlement européen. Le Brexit cependant oblige à regarder les choses en face : l’Union n’est pas seulement trop technocratique, elle est anti-démocratique. Les europhiles le contestent, en disant que c’est le Conseil, et non la Commission, qui vote  les lois, souvent dans le cadre d’une co-décision avec le Parlement (hormis certains domaines essentiels). Mais le Conseil, ce sont des exécutifs qui négocient, sans mandat et de manière opaque, et le Parlement a de même été élu sans mandat précis et fonctionne de manière également opaque (l’essentiel du travail et des compromis se fait en commission). Il faut le dire clairement, le seul lieu véritable de l’exercice démocratique, ce sont les nations, si contestable qu’y soit le système politique (en particulier en France, avec celui de la V° République et sa monarchie présidentielle). C’est bien ce qu’ont signifié les partisans du Brexit. C’est aussi ce que disent haut et fort des pays de l’Est européen (le groupe de Visegrad), qui se sont fortement opposés à une Commission qui prétendait, avec Jean-Claude Juncker à sa tête, jouer un rôle plus politique. Il faut donc redonner aux Etats-Nations des compétences qui leur ont été retirées, et aux Parlements nationaux un pouvoir en dernière instance.

Sur les compétences trois domaines me semblent essentiels, outre la souveraineté monétaire, dans le cadre fixé par la monnaie commune, et la souveraineté budgétaire, qui cesserait d’être corsetée. Il s’agit d’abord des services publics, puisqu’ils sont l’assise de la citoyenneté (chaque Etat restant libre d’en définir le périmètre). Ce qui est parfaitement possible sans fausser la concurrence sur le marché intérieur (il suffit de poser des règles de non-discrimination et d’exclure les filiales dans d’autres pays du soutien étatique). Il s’agit ensuite des aides d’Etat, bannies aujourd’hui, parce qu’elles sont considérées comme des formes de subventions non directement financières. En effet ces aides d’Etat (par exemple des crédits bonifiés ou des conditions fiscales particulières) sont des outils indispensables à une planification incitative, c’est-à-dire à des politiques publiques qui donnent tout leur sens aux choix démocratiques. Ici encore des règles doivent être posées pour que la concurrence ne soit pas faussée dans l’espace européen. Il s’agit enfin de mesures de protection contre la main mise de capitaux étrangers dans les secteurs stratégiques, aujourd’hui admises, mais limitées à un très petit nombre de secteurs. Dans tous les autres domaines, c’est aux Etats de décider quelles lois et normes ils acceptent de partager avec les autres Etats de l’Union. Ce qui nous ramène à la question des institutions.

Un Parlement de la zone euro ne concernerait que les pays de  cette zone et n’aurait, de l’avis même de ses promoteurs, que des compétences limitées. La proposition chevènementiste de remplacer l’actuel Parlement européen par un Parlement issu des Parlements nationaux serait un progrès, mais réduirait encore fortement le pouvoir des Etats, avec ses majorités qui pourraient être très différentes des majorités nationales.  C’est ce qui m’a amené à proposer, reprenant une idée de Joshka Fisher (ancien ministre allemand des affaires étrangères) une autre architecture, dont je ne poserai ici que les grandes lignes[14].

Au niveau législatif l’actuel Parlement européen serait maintenu, mais avec un pouvoir d’initiative et une compétence élargie à presque tous les domaines (seraient exclus les pouvoirs proprement régaliens). Mais il y aurait une deuxième Chambre, constituée de représentants des Etats, et possédant, sur le modèle du Bundesrat allemand, un pouvoir de veto suspensif, voire dans certains cas absolu, avec une règle de minorité qualifiée (pour éviter le pouvoir de blocage de tel ou tel Etat).

Au niveau exécutif c’est le Conseil, avec ses 27 chefs d’Etat connus de tous (à la différence des 270 ministres des Conseils des ministres) qui serait responsable devant les deux Chambres, comme dans toute démocratie représentative digne de ce nom. Par exemple, mis en minorité sur telle ou telle proposition de loi dont il aurait aussi l’initiative, il devrait la retirer. Quant à la Commission elle deviendrait une simple administration au service du Conseil. Elle perdrait donc les pouvoirs exorbitants qu’elle a aujourd’hui sous le prétexte qu’elle représenterait l’intérêt général européen face aux intérêts égoïstes des Etats. Or l’on sait que c’est tout le contraire. Gardienne des traités, elle est sourde aux mouvements de fond qui agitent et divisent les pays européens. Thuriféraire et exécutrice de la concurrence, elle est hostile aux coopérations. Et, bien qu’elle fasse parfois œuvre utile pour harmoniser des règles, elle est soumise, plus encore que les autres institutions, aux grands lobbies industriels et bancaires.

 

Conclusion

 

La sortie du Royaume Uni de l’Union européenne fera-t-elle école, comme l’espèrent les droites extrêmes partout en Europe, ou bien va-t-elle avoir des conséquences dissuasives, comme le voudraient les europhiles ? Je la vois plutôt comme la preuve qu’il existe une issue de secours, non comme la meilleure option pour les pays du Continent.

Tout laisse à penser que cette sortie n’aura rien de la catastrophe annoncée. Sur le plan des relations avec l’UE, il y aura très probablement des arrangements : les économies sont trop interconnectées pour que la Grande Bretagne soit traitée comme un Etat sans relations spéciales avec le Continent. On ira sans doute vers un statut comparable à celui de la Suisse ou de la Norvège et il n’y aura ni visas ni droits de douane différents. C’est seulement sur des mesures non-tarifaires (surtout des normes réglementaires) que quelques entraves pourront être mises au libre-échange, et c’est en matière de libre circulation des travailleurs détachés que l’UE exigera des concessions. L’UE pourrait être plus exigeante en ce qui concerne le « passeport financier », c’est-à-dire le droit d’y vendre des services financiers[15]. Ce nouveau statut sera probablement soumis dans le pays à referendum, mais un referendum qui, lui, ne saurait annuler le précédent (« Brexit is Brexit », dit le nouveau gouvernement). La Grande Bretagne n’aura pas non plus à annuler les milliers de lois européennes qu’elle a avalisées, elle choisira simplement celles qu’elle veut conserver et celles qu’elle veut annuler.

Sur le plan économique elle perdra sans doute quelques dixièmes de point de PIB, voire un peu plus, mais cela sera essentiellement dû à l’incertitude pendant la période de transition, qui gênera les acteurs dans leurs anticipations et freinera les investissements. L’économie britannique avait, avant le Brexit, les reins assez solides pour qu’elle ne connaisse pas la récession. D’ailleurs on peut remarquer que la livre n’a que peu baissé et que les réactions des Bourses mondiales ont été modérées. Disposant déjà de sa souveraineté monétaire et budgétaire, du fait de sa non-appartenance à la zone euro, la Grande Bretagne n’aura pas à connaître les difficultés d’une sortie de l’euro. La grande question est de savoir si elle va tempérer pour autant les politiques néo-libérales qui ont été les siennes depuis la révolution conservatrice thatchérienne, ou si elle va changer d’orientation, pour répondre à la révolte populaire qui s’est incarnée dans le Brexit et qui avait commencé à se manifester avec l’élection de Jeremy Corbin à la direction du Labour et avec le vote des Ecossais lors du referendum d’indépendance. Or il semble bien que la nouvelle dirigeante des Tories, Theresa May, soit prête à un infléchissement vers une politique économique et sociale de type keynésien : relance par la dépense publique, politique industrielle, réappropriation des secteurs stratégiques, réduction des inégalités, qui étaient les plus fortes parmi tous les pays de l’UE. Voilà ce qui pourrait effectivement faire école, car il ne servirait à rien aux pays restés dans la zone euro de recouvrer leur souveraineté monétaire et budgétaire si cela revient à ne pas s’en servir contre le cours néo-libéral. Mais il y a peu de chances que l’actuel gouvernement et celui issu des prochaines élections législatives aille bien loin dans cette voie, car il voudra défendre les intérêts des milieux financiers et de la City, dans un pays où les services financiers représentent une part importante du PIB et où la City était la plaque tournante des transactions financières dans l’UE, loin devant les autres places financières. La tentation sera donc forte de ne pas réglementer davantage en la matière et de pratiquer un dumping fiscal que l’UE aura bien du mal à contester, puisqu’elle l’a laissé se développer en son sein, et ce d’autant plus que la City cherchera à développer ses liens avec des places financières asiatiques. Les leçons positives du Brexit risquent ainsi d’être bien faibles au regard des opinions dans les pays restés dans l’Union, et les leçons négatives de l’emporter.

Ce qui est en revanche indiscutablement positif, c’est que la question européenne va venir au premier plan lors des prochaines élections en Europe, et particulièrement en France. Il ne sera plus possible d’en faire une question secondaire, comme les partis dominants l’ont fait lors des précédents scrutins (sauf aux élections des députés au Parlement européen, et encore…), alors qu’elle est absolument centrale. Et, si on veut changer tant soit peu l’Union, la question du référendum se posera (la droite est déjà divisée sur le sujet), car le peuple français ne sera pas disposé à voir ses choix annulés, comme lors de l’élection d’un Président qui prétendait « réorienter l’Europe » et qui n’en a strictement rien fait, et, si référendum il y a, il sera attentif à ne pas en laisser inverser le sens par la voie parlementaire, comme cela fut le cas pour celui de 2005. Il est probable en tous cas qu’on ne se satisfera pas de déclarations concernant le renforcement de la sécurité, l’arrêt de tout élargissement, une meilleure « gouvernance » de la zone euro. Le moment sera donc historique. C’est à la gauche critique de dessiner un autre avenir pour l’Union, sans plus se bercer d’illusions.

Cet avenir n’est certainement pas dans plus de fédéralisme - ni un impossible fédéralisme politique, ni ce fédéralisme technocratique qui est devenu insupportable. Il est dans l’application la plus large possible du principe de subsidiarité, autrement dit juste ce qu’il faut de fédéralisme, mais pas plus. Il y a certes un intérêt à coordonner les politiques économiques, mais d’une façon qui respecte les souverainetés nationales, ce que permet la monnaie unique. Le marché intérieur présente des avantages, mais sous des conditions limitatives, telles que celles que je viens d’évoquer, et avec des normes qui soient débattues, et non élaborées par une Commission qui en rajoute jusqu’au ridicule et se trouve infiltrée par les lobbies. Il y a aussi avantage à avoir des politiques communes en matière commerciale, agricole et environnementale, si elles sont démocratiquement adoptées (et non concoctées dans le secret comme le Tafta, heureusement moribond). Quant aux fameuses « valeurs » de l’Union, qui sont constamment évoquées comme le grand acquis de l’Union, certaines ne sont pas négligeables (les libertés civiques et politiques, l’Etat de droit), mais pèsent de peu de poids dans les traités. Il y a fort à faire pour les promouvoir, notamment en matière sociale, si l’on veut vraiment que l’Union fasse référence dans le monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Avec cependant, s’agissant de la souveraineté économique, des divergences entre la Pologne et la Hongrie, opposés à une plus grande intégration de la zone euro, et la Tchéquie et la Slovaquie, qui y sont favorables (cette dernière y appartenant déjà), étant très liées à l’Allemagne.

[2] 18 des 27 Etats de l’Union ont un ou plusieurs partis exigeant un referendum sur la question de l’UE.

[3] Cf. les résultats et analyses dans  Le Monde du 16 juillet 2015

[4] Selon un autre sondage, publié le 24 juin, 35% des Français seraient favorables à une sortie de l’Union, et seuls 31% verraient dans celle-ci « une source d’espoir ».

[5] Cf. son article dans Le Monde du 14 juin 2016 « Gare au décrochage des peuples d’Europe ».

[6] Elle devrait pouvoir prêter à taux zéro aux Etats et pratiquer du crédit sélectif, ce que le Traité de Lisbonne lui interdit de faire.

[7] Notamment Jacques Sapir et Frédéric Lordon.

[8] Cf son entretien dans Le Monde du 29 juin 2015.

[9] Cf mon écrit Crise européenne. Posologie du fédéralisme, Note de la Fondation Gabriel Péri, 2013, et mon intervention à l’Université d’ATTAC la même année.

[10] Cf.  sur mon blog, l’article « Coup d’Etat en Grèce ».

[11] Joseph Stiglitz et Paul Krugman.

[12] Ce pourrait être la fonction de la BCE et de ses économistes, laquelle, sinon, n’aurait plus de raison d’être en dehors de celle de constituer un guichet pour les conversions des monnaies nationales en monnaie unique.

[13] C’est pourquoi Frédéric Lordon ne croit à la possibilité d’une monnaie commune qu’entre pays au niveau de développement comparable.

[14] J’ai eu l’occasion de les exposer dans des cercles restreints, à l’automne 2013, mais elles n’ont rencontré à l’époque aucun écho.

[15] La Suisse ne l’a pas obtenu, la Norvège si, mais sous des conditions drastiques (contribution au budget européen, application quasi-automatique des directjves européennes).

20 décembre 2015

LE "MODELE CHINOIS" ET NOUS

Texte d'une conférence faite à l'Université populaire d'Evreux le 13 novembre 2015

(on peut consulter les trois vidéos de cette conférence surwww.youtube.com/watch?v-QmKRAQIkbpk ; www.youtube.com/watch?v-AL9xgKvDISw ; www.youtube.com/watch?v-bmW2i1B4hws)

 

 

 

Dans ce texte je ne vais pas faire un exposé savant sur la Chine, n’étant pas sinologue, ne parlant pas le chinois, n’ayant pas vécu en Chine. Néanmoins je me suis informé, j’ai lu de nombreux ouvrages, j’y ai fait plusieurs voyages d’étude, j’y ai rencontré de nombreux intellectuels et un peu parcouru le pays. C’est pourquoi je vais tenter de vous dire pourquoi la Chine nous intéresse, pourquoi nous devons nous y intéresser, et pourquoi d’abord elle m’a intéressé.

J’ai travaillé pendant de longues années sur des « modèles » de socialisme, à la suite de l’échec (quand même relatif en matière économique) des socialismes historiques (le système soviétique, le système yougoslave, d’autres encore). J’ai lu une abondante littérature, surtout anglo-saxonne, qui a fleuri dans les années 1990, avant de décliner, et essayé d’en proposer un, en partant d’analyses critiques et en effectuant ma propre synthèse. C’est là que j’ai rencontré l’expérience chinoise, après m’en être longtemps désintéressé - le nouveau cours chinois qui a suivi la fin du maoïsme me paraissant alors n’avoir rien de bon.

Il s’agissait d’une expérience inédite : celle de la construction, ou plutôt d’un début de construction, d’une sorte de socialisme de marché, au sortir d’un socialisme étatique de planification impérative, qui avait en partie aboli le marché et était proche du système soviétique, quoique à maints égards assez différent. Différent, car la période maoïste voulait accélérer la marche au communisme. Elle ressemblait à une sorte d’utopie volontariste, que l’état d’un pays pauvre, sous-développé et ruiné par la guerre, ne permettait pas de mener à bien, si tant est qu’elle fût possible. Un socialisme de la misère, dans un monde clos, et reposant sur un pouvoir bureaucratique omniprésent. Néanmoins, je dois le rappeler, cette période fut celle d’une radicale réforme agraire, d’une industrialisation à marche forcée et d’une restauration de l’Etat. Elle a fourni les bases du développement futur, les assises pour une nouvelle politique économique proche de celle préconisée par Lénine sous ce nom (la NEP) et que les Chinois appellent « la politique de réforme et d’ouverture ».

La transition s’est faite pas à pas, d’une manière expérimentale, mais elle a profondément déstabilisé une société où l’entreprise publique (la « danwei ») offrait à la fois un emploi garanti et une protection sociale, et où la commune populaire régissait la vie des paysans sous tous ses aspects. Tout était à reconstruire, une reconstruction qui est toujours en cours. Pourtant le nouveau système économique et politique chinois a acquis une certaine maturité, si bien que nous pouvons aujourd’hui l’interroger, lui demander ce qu’il présente de véritablement nouveau dans le cours de l’histoire.

C’est là qu’il nous intéresse, au-delà de la recherche sur les modèles de socialisme. Quelles leçons pouvons en tirer, alors même que les dirigeants chinois le présentent comme un « socialisme à la chinoise », propre aux conditions du pays, et qu’ils n’ont nullement la prétention de l’exporter, à la différence de feu l’Union  soviétique, qui se donnait comme le modèle à suivre. Ces leçons, on le verra, ne seront pas toutes positives. En outre il est évident qu’elles devraient être adaptées au contexte particulier d’un pays comme le notre.

Je vais procéder en quatre temps : d’abord montrer comment la politique chinoise, au sens large, est à l’opposé des politiques néolibérales qui nous régissent aujourd’hui : il s’agit plutôt de politiques de type keynésien, adaptées à une époque de globalisation plus avancée que celle qui avait cours du temps de Keynes. On verra, point par point, combien l’économie chinoise diffère de celle qui a cours dans les pays occidentaux. Puis, dans un deuxième temps, je me demanderai en quoi on pourrait y trouver les prémisses d’un socialisme de marché. Dans un troisième temps je montrerai que l’économie chinoise, si performante qu’elle ait été, connaît un certain nombre de déséquilibres sérieux, que les autorités chinoises essaient de corriger en développant un nouveau modèle économique, plus axé sur le marché, ce qui risque d’en changer le cours. Car rien n’est joué : les forces libérales y sont puissantes, la colonisation par les acteurs du marché capitaliste à l’œuvre. Je parlerai peu du système politique proprement dit, qui est plus difficile à appréhender et qui relève d’une histoire bien différente de la notre. Enfin, dans un quatrième temps, je me demanderai à quelles conditions et comment une alternative, qui s’inspirerait du « modèle chinois », est possible dans notre pays.

 

Chapitre premier

Un nouveau keynésianisme à l’œuvre

 

I. Une politique de type keynésien

 

Une politique keynésienne consiste à agir sur la demande effective, c’est-à-dire la demande anticipée par les entrepreneurs, celle qui remplira leurs carnets de commande. A l’opposé des néo-classiques, qui postulent que le marché fournit une information parfaite, y compris sur les transactions futures, Keynes considère que cette information est limitée et qu’elle ne dit pas grand-chose sur le futur, si bien que les entrepreneurs se trompent souvent dans leurs anticipations ou restent dans l’expectative. Du coup ils font de mauvaises embauches ou pas assez d’embauches, ce qui va déboucher sur du chômage, des revenus en baisse, et donc une demande déclinante. L’économie entre en crise, c’est-à-dire reste en deçà de ses capacités de production et se trouve en situation de sous-emploi. Notons déjà que c’est très exactement ce qu’on observe aujourd’hui : on a beau faire de nombrerux cadeaux aux patrons, ils n’investissent pas assez et n’embauchent guère. Dans une telle situation, considère Keynes, c’est à l’Etat de relancer la machine économique, en impulsant la demande notamment par des investissements publics.

La politique économique chinoise est bien de ce type. Pour obtenir le taux de croissance souhaité, l’Etat chinois fait régulièrement de la relance par la dépense publique, et plus encore quand, pour des raisons diverses, l’activité faiblit. Ce fut notamment le cas lors de la crise asiatique de 1998, qui a atteint la Chine, mais seulement indirectement (parce qu’elle était à l’abri des capitaux spéculatifs), et lors de la grande crise financière et économique de 2007-2008, qui a réduit ses débouchés : l’Etat chinois a lancé d’énormes programmes d’investissement public, et la machine est repartie.

Mais la Chine dispose d’un autre atout, sur lequel je reviendrai : son appareil de planification. Chaque plan quinquennal comporte des objectifs précis et chiffrés pour les cinq années à venir. Ce qui éclaire les entreprises sur le futur, loin de l’incertitude et du tâtonnement aveugle des marchés.

Ceci explique en grande partie pourquoi la Chine a toujours utilisé à plein ses capacités de production et réalisé un quasi plein emploi, alors que les autres pays émergents ont connu des ralentissements et des crises. Et souvenons nous que la planification incitative a été l’un des ressorts de la remarquable croissance français dans les années de l’après-guerre. Tout cela, les économistes néo-libéraux, qui font une confiance aveugle aux marchés, le nient en déclarant que ses taux de croissance élevés (autour de 10% pendant trente ans) n’étaient dus qu’à des rattrapages par rapport à des économies plus avancées. Il y a certes eu un processus de rattrapage, notamment grâce à des transferts de technologie dans une économie qui s’ouvrait. Mais la croissance chinoise a été largement supérieure à celle des autres économies sous-développées, même quand celles-ci, se libérant des politiques d’ajustement structurel imposées par le FMI (lesquelles consistaient notamment à réduire toujours plus la voilure de l’Etat), ont pu réinvestir et commencer à émerger. Rappelons seulement que la croissance chinoise a été inégalée dans l’histoire : un PIB multiplié par 20 en l’espace de trois décennies (autrement dit une progression de 2000%). J’ai été frappé, lors de mon récent voyage en Chine, de la rapidité de ce développement. De retour en Chine après huit ans, je n’ai plus reconnu les grandes villes (Pékin, Wuhan), où j’ai refait les mêmes parcours, ni les campagnes, du moins pour ce que j’en ai vu.

2° Il existe un autre moyen de doper la croissance (je reviendrai bien sûr sur le coût et les dégâts de cette croissance et sur la nécessité d’en changer la nature) : c’est la politique monétaire. Les néo-libéraux, quant à eux, ne sont jamais allés jusqu’au bout de leurs idées, à savoir abolir la politique monétaire, laisser faire les banques et les marchés de capitaux, voire mettre en concurrence des monnaies privées. Généralement ils recourent à la banque centrale pour surveiller l’inflation, maintenir la croissance et l’emploi. Cette banque, par l’usage des taux directeurs, et par d’autres moyens, agit sur les taux d’intérêt, donc sur le crédit, donc sur l’activité. Keynes, lui, avait mis en évidence que la demande de monnaie répondait à des motifs variés, pas seulement à un motif de transaction, mais aussi à un motif de précaution et à un motif de spéculation. C’était donc pour lui à la banque centrale d’agir sur le premier ressort, celui qui est véritablement utile à l’économie réelle, en manipulant de façon adéquate les taux d’intérêt. Notons déjà à ce propos l’exception que représente la Banque centrale européenne, à laquelle ses statuts, tels qu’ils  ont été exigés par l’Allemagne lors de la création de la monnaie unique, n’imposent qu’une mission : le maintien de l’inflation autour de 2%.

La Chine a un usage beaucoup plus intensif de la politique monétaire. Sa banque centrale n’est pas autonome, c’est-à-dire détachée de l’Etat et tributaire des marchés de capitaux - marchés du crédit et marchés financiers - elle est aux ordres du gouvernement, elle obéit toujours, même quand elle a ses propres vues, à ses objectifs.

 C’est donc le gouvernement qui, tout d’abord, lui fixe ses objectifs en termes d’inflation. Et ce point est crucial. Car l’inflation n’est pas cette malédiction agitée par les dirigeants allemands. Elle a notamment cette vertu de dévaloriser les dettes, privées et publiques, donc de réduire la rente et par suite l’enrichissement des rentiers, lesquels sont représentés, dans les économies occidentales, par ces puissances considérables que sont les investisseurs institutionnels (fonds de pension, fonds d’investissement, fonds d’assurances, fonds souverains). La politique monétaire visant à maintenir l’inflation au plus bas, est donc, sous le prétexte de ne pas réduire le pouvoir d’achat des salariés - dont il est en fait toujours loisible d’augmenter les salaires -, une politique de classe servant non pas à « euthanasier » les rentiers, comme le voulait Keynes, mais bien à leur faire la partie belle. La Chine, elle, ne fait pas une telle politique monétaire : elle se contente de faire surveiller par la banque centrale l’inflation pour qu’elle reste à un niveau raisonnable, celui qui correspond à la progression de l’activité.

Ensuite la banque centrale chinoise agit, sous le contrôle du gouvernement, de manière très volontariste sur les taux d’intérêt, par l’usage des taux directeurs, mais aussi par celui d’un autre instrument, rustique mais très efficace, celui des réserves obligatoires (il s’agit de ces pourcentages de la création monétaire par les banques qui sont obligatoirement déposés, donc gelés, dans les comptes de la banque centrale).

 Ce n’est pas tout : les taux d’intérêt ne sont certes plus entièrement administrés, c’est-à-dire fixés par l’Etat sans tenir compte de l’évolution de l’offre et de la demande de monnaie, mais semi-administrés : il existe des marges de variation possibles autour de taux plancher et de taux plafond de rémunération de l’épargne et du crédit aux entreprises et aux ménages. Tout cela permet donc de contrôler l’offre de monnaie dont l’économie a besoin. Et cela fonctionne. Les agents n’ont plus besoin de scruter les intentions de la banque centrale (ce qui crée des attitudes d’expectative, des mouvements de panique ou d’emballement sur les marchés de capitaux), ils savent à quoi s’en tenir. Encore une fois il s’agit d’une part de maîtriser l’incertitude, d’autre part de ne pas laisser les investisseurs spéculer à loisir, et, pour les plus habiles d’entre eux, s’en mettre plein les poches.

3° Nous avons vu que la politique économique chinoise fait largement appel à l’investissement public. Mais, pour le financer, l’Etat ne dispose pas toujours d’un excédent budgétaire, et il doit alors s’endetter, la charge de la dette (les intérêts versés) venant ensuite peser plus ou moins  sur les finances publiques. C’est ce que l’on observe en particulier dans l’Union européenne, où tous les Etats se sont lourdement endettés.

 La dette n’est pas un problème quand elle sert à relancer l’activité : de meilleures rentrées fiscales permettront de la rembourser. On peut même dire qu’elle est une bonne chose. Tout comme une entreprise qui, pour se développer, ne peut se contenter de s’autofinancer, mais doit emprunter auprès des banques, un Etat doit souvent le faire. Mais l’endettement européen a servi à tout autre chose, à savoir à sauver les banques avec l’argent des contribuables. Dans le cas de la Chine, celle-ci a trouvé d’autres moyens pour recapitaliser ses banques, quand elles étaient en difficulté. Quand elle s’endette, c’est bien pour relancer la dépense publique, donc l’activité. Et elle le fait de manière limitée : la dette publique chinoise ne s’élève aujourd’hui qu’à 55% du PIB. Si elle peut le faire ainsi, c’est qu’elle a trouvé la façon de le faire à moindre coût. Comment ?

L’Etat chinois s’endette d’abord auprès de sa propre banque centrale (à hauteur de 5%), c’est-à-dire assez peu, ce qui le retient de faire jouer la planche à billets, avec le risque de déchaîner l’inflation. En cela il n’agit pas différemment des Etats-Unis, de la Grande Bretagne et de bien d’autres pays (mais à l’inverse de la Banque centrale européenne, qui est interdite de prêter aux Etats, c’est-à-dire d’acheter des obligations publiques lors de leur émission). Mais, là où tout change, c’est que l’Etat chinois s’endette non sur les marchés internationaux, mais auprès de ses propres banques (publiques dans leur grande majorité) à hauteur de plus de 80% de ses emprunts. Il fait en cela comme le Japon, qui a une énorme dette publique (245% du PIB, c’est-à-dire plus de 2 années de la richesse nationale produite), sans être en péril pour autant, cette dette étant détenue presque intégralement                      par des acteurs nationaux. Mais, à la différence du Japon, il contrôle le taux de crédit des banques, si bien que sa dette est finalement souscrite à bon marché (3%, en dessous de l’inflation).

4°. Nous venons de le voir, la politique économique et monétaire de la Chine est une politique volontariste, d’inspiration keynésienne, de la demande. Une politique de la demande est, en économie fermée, une bonne chose pour deux raisons. La première est que, en visant à soutenir l’activité, elle est favorable à l’emploi, et qu’un quasi plein emploi est favorable à la montée des salaires. C’est l’opposé d’une politique de l’offre, qui consiste à baisser d’une manière ou d’une autre les salaires (soit le salaire direct, soit le salaire indirect venant des prestations sociales, soit les deux). Elle est donc à l’avantage des salariés, et au détriment des détenteurs de capitaux. La deuxième raison est qu’elle est la plus propre à soutenir l’activité, car ce sont les salariés qui consomment le plus et qui épargnent le moins. Les néo-libéraux utilisent souvent un argument spécieux : en enrichissant les déjà riches, elle profiterait finalement aux salariés aussi, en suscitant des emplois pour satisfaire les besoins des premiers. C’est la théorie du « ruissellement », déjà soutenue au 18° siècle par Bernard de Mandeville dans sa Fable des abeilles : les dépenses du riche donnent du travail aux tailleurs, aux cuisiniers, aux boulangers etc. L’ennui est que cette théorie est fausse, comme viennent de le reconnaître même des économistes du FMI. Les riches en effet non seulement consomment moins, en proportion de leur fortune, que les salariés, mais encore ils dépensent davantage à l’étranger et importent davantage de l’étranger.

En réalité la théorie de l’offre, dont l’axiome repose sur la baisse du coût du travail, comme c’est l’antienne de l’actuel gouvernement français, à l’unisson des autres dirigeants européens, n’a d’intérêt qu’en économie ouverte, dans la mesure où elle peut favoriser les exportations en rendant les entreprises d’un pays plus compétitives sur le marché international. Remarquons ici combien cette politique est largement absurde pour les pays de l’Union européenne. Ce que l’un gagne l’autre le perd, et l’excédent commercial des uns fait le déficit des autres dans un contexte où la majorité des échanges se fait au sein de l’Union elle-même. Au total c’est une stratégie perdante, puisque la course au moins disant salarial fait que  la demande diminue dans l’ensemble des pays de l’Union avec la baisse ou la stagnation des salaires L’Allemagne elle-même commence à s’en rendre compte, se trouvant face à une demande en berne venant des autres pays de l’Union. Le seul intérêt de la baisse des coûts est de pouvoir plus facilement exporter à l’extérieur de l’Union. Encore faut-il que celle-ci soit conséquente.

Qu’en est-il de la Chine ? Elle n’a pas eu à faire baisser ses coûts de main-d’œuvre, parce que ceux-ci étaient très bas et qu’elle disposait d’un énorme réservoir de main-d’œuvre prête à travailler à vil prix pour voir sa condition s’améliorer (et, en réalité, ce n’étaient pas ces bas coûts de la main d’œuvre qui ont fait tout son succès à l’exportation, j’y reviendrai). Qu’en est-il maintenant, après que les salaires y ont progressé régulièrement, et encore plus nettement ces dernières années, à mesure que les salariés urbains et les migrants devenaient plus exigeants ? La Chine va-t-elle, à sont tour, faire baisser le coût de la main d’œuvre, notamment en diminuant les prestations sociales et les impôts versés par les entreprises, pour faire face à la concurrence d’autres pays asiatiques où les salaires sont plus bas et à la menace des multinationales ou même des entreprises nationales d’y délocaliser une partie de leur production ?

Tout au contraire le gouvernement chinois ne fait pas que suivre passivement la poussée des salaires, il la favorise par des augmentations régulières du salaire minimum (variable selon les provinces) et par une politique visant à réduire les inégalités entre les provinces, entre l’Est et l’Ouest du pays. C’est ainsi que le plan quinquennal 2010-2015 prévoyait que le salaire minimum serait rehaussé de 13% en moyenne par an. Il accroit également le salaire indirect en développant les prestations sociales. Il a compris enfin que, pour que le pays conserve sa puissance exportatrice, il lui fallait agir, non pas sur la compétitivité/coût, mais sur la compétitivité hors coût, c’est-à-dire sur la formation des travailleurs et sur la technologie, en favorisant la « montée en gamme » de la production. D’où un intense effort de recherche développement, dont les résultats sont déjà bien tangibles : la Chine concurrence aujourd’hui l’Occident dans la production de trains à grande vitesse, dans l’industrie nucléaire, dans les produits informatiques, dans l’aéronautique etc. Elle commence même à prendre de l’avance dans certains secteurs, comme les panneaux solaires et les éoliennes.

5°. Enfin la Chine finance encore aujourd’hui principalement son économie par le crédit bancaire, bien plus que par les marchés financiers (marchés d’obligations, d’actions et de produits dérivés). On verra plus loin pourquoi elle a recouru à ces marchés, et les risques que cela comporte. On dira seulement pour le moment que ces risques sont relativement pris en compte et que la régulation de ces marchés y est bien plus sévère que dans les pays occidentaux. En outre le crédit y est encadré d’une façon originale : guidées par des taux de référence, les banques n’ont pas libre cours pour alimenter l’économie, au risque soit d’en faire trop, soit de n’en faire pas assez.

 

II. Un keynésianisme adapté à la mondialisation

 

Qu’en est-il de la Chine comme puissance exportatrice ? On a dit et répété qu’elle ne devait son essor qu’à ses exportations massives, dues au faible coût de sa main-d’œuvre, à son rôle « d’atelier du monde ». C’est vrai que le secteur le plus dynamique a été celui des exportations, réalisées pendant longtemps grâce aux multinationales occidentales qui y avaient délocalisé, souvent à travers des partenariats avec des entreprises chinoises, les segments les plus « manuels » de leur chaîne de valeur … et qui ont menacé de se retirer quand les salaires ont augmenté et quand le droit du travail a commencé à s’appliquer sérieusement. C’est vrai aussi que les exportations ont représenté un pourcentage important du PIB chinois, faisant parler d’une économie extravertie. Néanmoins ce constat doit être revu pour deux raisons au moins.

Tout d’abord la Chine importe presque autant qu’elle exporte. Quand on regarde le solde du commerce extérieur chinois, il n’est que faiblement positif (autour de 2 à 3% du PIB), bien inférieur à celui de l’Allemagne par exemple. Si la Chine est le premier exportateur mondial, elle le doit surtout à sa taille. On ne peut parler d’une puissance « mercantiliste ».

Ensuite les succès de la Chine à l’exportation ne sont que très faiblement liés au bas coût de sa main-d’œuvre. Les salaires ne représentent que de 4 à 10 % du coût des produits qu’elle exporte. Le faible prix de ses marchandises est dû avant tout au bon marché des intrants (électricité, produits métallurgiques et chimiques, matériaux de construction etc.) produits par des entreprises d’Etat géantes  et nullement vouées à enrichir leur actionnaire (j’y reviendrai), parfois même travaillant à perte. Un avantage compétitif dont aucun autre pays ne dispose à ce point. Il est vrai que les salaires dans ces entreprises sont plus bas qu’ailleurs, mais c’est loin d’être la seule raison : le niveau technologique et les économies d’échelle  font aussi le faible prix des intrants dont jouissent les autres entreprises chinoises, publiques ou privées.

2° Autre raison de la part du lion que la Chine s’est taillée dans la mondialisation : elle a su se protéger. On est un peu agacé d’entendre la Chine fait constamment l’éloge de la mondialisation. Mais son discours n’est pas très honnête en la matière. Car elle s’est refusée à jouer entièrement le jeu du libre échange, à la différence de l’Union européenne et même des Etats-Unis, qui pourtant savent, eux aussi, se protéger à l’occasion. Comment a-t-elle fait ?

Tout d’abord, tout en acceptant de baisser ses droits de douane, à la suite de son entrée dans l’OMC, elle a multiplié les barrières non-tarifaires ; taxes spécifiques à l’importation, qu’elle a justifiées par l’état de sous-développement de son économie, quotas en certaines matières, telles que la diffusion de films, normes chinoises s’agissant de certains produits, tels que les services informatiques (Google en sait quelque chose, qui n’est toujours pas autorisé à s’installer en Chine).

Ce protectionnisme marchand est conforme aux idées de Keynes : tout pays peut pour lui se protéger quand, la demande étant trop tournée vers la production étrangère au regard de la production nationale, on ne peut plus agir efficacement sur elle. Ce qui est encore plus grave, peut-on ajouter, quand il s’agit de secteurs stratégiques pour l’économie.

Ensuite la Chine s’est également protégée contre la mondialisation financière par le contrôle des capitaux, opéré à travers le contrôle des changes. Si, en matière commerciale, les transactions sont libres, sous réserve des barrières non-tarifaires évoquées précédemment, en matière financière elles sont très contrôlées : au-delà de certains montants on ne peut sortir ou faire rentrer des capitaux sans autorisation. Un contrôle qu’il est aujourd’hui envisagé de desserrer, à titre expérimental, dans des « zones franches », pour ne pas décourager des investissements étrangers utiles à l’économie du pays, notamment par leurs apports technologiques.

Enfin l’entrée des investisseurs étrangers s’est faite sous des conditions très limitatives. Pour investir en Chine il fallait généralement le faire dans des co-entreprises et, s’agissant de participations au capital dans les grandes entreprises et banques d’Etat, elles ne pouvaient être que minoritaires. D’une manière générale la Chine protège ses secteurs stratégiques bien plus qu’on ne le fait en Occident : la liste en est bien plus longue qu’aux Etats-Unis, sans parler d’un pays comme la France, où elle ne concernait que les secteurs régaliens (sécurité et défense), avant d’être quelque peu étendue, cette limitation se faisant sous la contrainte de l’Union européenne (les Traités n’admettent que de strictes dérogations au principe général de la libre circulation des capitaux).

3° La Chine enfin contrôle la valeur de sa monnaie, au lieu de la laisser flotter librement - ce qui est la source de perpétuelles récriminations sur sa sous-évaluation. Elle le fait grâce à l’importance de ses réserves de change (plus de 3500 milliards de dollars), où elle peut puiser pour influer sur son cours (par exemple en vendant des dollars ou des euros, mais prudemment pour ne pas dévaloriser ses réserves elles-mêmes). Tout cela contraste avec les pays occidentaux, où c’est en fait la banque centrale qui, par l’émission de monnaie ou par des achats sur les marchés, donc indirectement, influe sur le cours de la monnaie.

On comprend pourquoi la Chine a pleinement tiré parti de la mondialisation, au lieu d’être déstabilisée par elle.

 

Premières conclusions

Je tirerai deux conclusions (provisoires) de cette première partie. La première est qu’une politique de gauche devrait s’inspirer des pratiques chinoises si elle veut maîtriser la croissance et viser le plein emploi. Il ne s’agit pas de les répliquer, d’autant plus que l’économie chinoise présente de graves défauts et déséquilibres, comme on le verra dans la troisième partie. L’image que je viens d’en donner est en effet un peu trop belle, si bien qu’il faudra aussi en tirer des leçons négatives. La deuxième conclusion est que toutes ces pratiques s’apparentent à une gestion saine du capitalisme, quelque peu comparable à celle de la période Keynésienne de l’après guerre au long des Trente Glorieuses. Mais a-t-elle quelque chose à voir avec un nouveau socialisme, de marché ou plutôt avec marché ? C’est ce que nous allons nous demander dans la deuxième partie.

 

chapitre deux

L’ébauche d’un socialisme de (ou avec) marché

 

Evidemment cela suppose une caractérisation d’un tel socialisme, et les avis peuvent différer à ce sujet. Je me référerai à la manière dont je le conçois (avec d’autres).

1° Selon moi le premier critère est non pas le système de propriété, comme il est de tradition, mais l’existence de choix collectifs élaborés démocratiquement. Ces choix ne concernent que les grandes orientations. Il n’est pas question de déterminer les besoins des gens et leur hiérarchie (comme c’était le cas dans le système soviétique), hormis en ce qui concerne les besoins sociaux, ceux que tous partagent pour former une collectivité, et non un agglomérat d’individus. Nous retenons du libéralisme que les choix privés sont du ressort de ces individus, mais nous écartons l’idée que seul le marché devrait dicter sa loi, en « révélant les préférences ».

Dans le cas de la Chine c’est le parti communiste qui décide des choix collectifs au nom du peuple. Il y a sans doute de bonnes raisons à cela dans une (longue) période de transition, où la population n’a pas les ressources pour délibérer en connaissance de cause, et où la restauration pleine et entière du capitalisme est un risque majeur. Mais il est clair que nous sommes loin d’une délibération démocratique. Je voudrais pourtant souligner ici que le parti communiste ne décide pas tout seul. Il consulte par le biais d’une instance qui joue un rôle non négligeable (la Conférence consultative du peuple chinois) et de toute une série d’autres institutions, telles que les auditions publiques en matière législative et administrative. On pourrait penser qu’il le fait seulement pour la forme ou pour prendre le pouls des citoyens, un peu comme l’on pratique chez nous des sondages d’opinion. Ce n’est pas tout-à-exact, car ces instances consultatives ont un réel pouvoir de proposition, ce qui nous rapproche d’une démocratie participative (par exemple la procédure du budget participatif est utilisée en maints endroits). Je renvoie ici le lecteur à l’article d’un chercheur chinois que j’ai mis en annexe, et au commentaire que j’en fais.

2° Le deuxième trait distinctif du socialisme, corrélatif du premier, est l’existence d’une planification, destinée à concrétiser les choix collectifs, à orienter l’économie dans le sens voulu par ces choix. Or la Chine en donne ici un remarquable exemple. La puissante Commission d’Etat pour le développement et la réforme (c’est le nouveau nom du Plan), qui est un département ministériel, est chargée de la stratégie, du programme à long et moyen terme, de l’équilibre entre les secteurs et régional. En lisant le discours annuel du Premier ministre devant l’Assemblée nationale populaire, où il passe en revue les objectifs quantitatifs que le gouvernement s’était fixés et les confronte aux résultats obtenus, j’ai été frappé par le haut degré de réalisation de ces objectifs. Ce qui prouve qu’une planification, pour l’essentiel incitative, peut être opératoire dans une économie qui n’est plus administrée, ou « de commandement ».Une planification qui a été depuis longtemps abandonnée, en même temps que la loi de Plan, dans notre pays, au profit d’un pilotage à courte vue et d’une panoplie hétéroclite de politiques publiques, telle qu’elle est consignée dans la Loi de finances. Nous avons là, donc, un élément clairement socialiste dans le système politique et économique chinois.

3° Le troisième trait distinctif du socialisme, selon moi, est l’existence de services publics, qui, en tant que fondement de la citoyenneté politique, mais aussi économique et sociale, font société, et, comme tels, ne sauraient être soumis au marché, qu’ils soient hors marché (comme l’éducation, la santé, la justice, l’information du citoyen) ou qu’ils soient affectés de prix, mais non marchands au sens capitaliste (comme certaines infrastructures, les transports publics, l’eau, le gaz, l’électricité etc.). Ils relèvent de la responsabilité de l’Etat et doivent être produits par lui, afin que n’interfèrent pas des intérêts privés et qu’ils ne leur servent pas de source d’enrichissement. Le socialisme doit également faire une place à part aux secteurs stratégiques, si l’on entend par là les secteurs nécessaires à l’indépendance nationale, qui ne sauraient être dominés par des entreprises étrangères. Ils peuvent être marchands, mais sous le contrôle de l’Etat.

Qu’en est-il en Chine ?

- Pour les biens sociaux fondamentaux,  le système chinois peut se réclamer du socialisme, même s’il va bien moins loin en la matière que le système français. Par exemple l’éducation est bien obligatoire et gratuite pendant 9 ans, mais le lycée et l’université sont payants (pour des sommes qui représentent de lourds sacrifices pour les parents aux revenus faibles). Il existe aussi des établissements privés, mais ils ne sont pas subventionnés. Dans le domaine de la santé l’hôpital public et les médicaments sont également payants, mais partiellement remboursés par un système d’assurances maladie qui couvre désormais la quasi-totalité de la population. Ici encore nous sommes loin de la gratuité de la période maoïste, au sein de l’unité de travail, et les inégalités sont fortes. C’est ici plutôt la France qui devrait donner (pour l’heure du moins) des leçons, sans oublier que les soins et médicaments fournis par le privé ne sont pas remboursés en Chine.

- Dans le domaine de ce que l’on pourrait appeler les biens de civilisation (eau, énergie, téléphone etc.) les prix ont cessé d’être administrés (sauf pour l’électricité), mais sont fournis par des entreprises publiques. Leurs prix ne sont pas ceux d’un marché capitaliste (cf. plus loin). Une concurrence a paru utile, mais elle se joue essentiellement entre ces entreprises. Une exception notable est celle des services liés à l’informatique (messageries, sites internet, e.commerce). Comme l’on peut considérer qu’ils sont devenus aujourd’hui des biens sociaux, ces services n’ont en Chine rien de socialiste. Ils sont même à l’origine des plus grandes fortunes privées chinoises. Rien, sinon un contrôle étatique plus fort que celui des régulateurs occidentaux, ne les différencie de ce qui se passe dans les pays capitalistes.

- S’agissant des biens stratégiques, la Chine est, en revanche, bien plus protectrice que ces pays. Ils sont en majeure partie fournis par le secteur d’Etat, et l’entrée de capitaux étrangers y est strictement circonscrite. Dans cette catégorie je rangerais les banques.

La faiblesse des services publics au sens étroit (celui des transferts sociaux) explique le fait que la dépense publique soit encore de bas niveau en Chine (24% du PIB en 2012 contre plus de 40% dans les pays de l’OCDE), celle-ci y ayant été surtout consacrée à l’investissement. Voilà donc qui est fort éloigné du socialisme, car les dépenses publiques ne sont pas ce que les libéraux considèrent comme des dépenses indues, qu’il faudrait réduire à tout prix, au prétexte qu’elles seraient improductives. La plupart produisent bel et bien de la valeur, comme les services d’éducation, de santé ou les transports publics. C’est tellement vrai que, quand le secteur privé parvient à s’en emparer, elles deviennent par miracle productives. Il y aurait beaucoup à dire sur le fonctionnement de nos services publics, mais le fait qu’ils appartiennent à la collectivité, est un réquisit du socialisme. C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai si souvent entendu dire en Chine, à mon grand étonnement, que la France était un pays socialiste (avec ses 56,5% du PIB consacrés à la dépense publique, son éducation et sa santé largement gratuites), comme si ce critère servait la qualifier comme telle. Ceci dit, les dépenses sociales sont en progression constante dans ce pays, alors qu’elles tendent en pourcentage à diminuer en France.

4° En quatrième lieu une économie socialiste se caractériserait, selon moi, par des formes de propriété diversifiées et adéquates à la socialisation des forces productives, allant de la propriété publique à la propriété individuelle, en passant par divers types de propriété socialisée, la propriété des terres et des ressources naturelles devant rester en tous les cas du domaine public. La propriété capitaliste serait maintenue, voire encouragée, durant la transition, pour dynamiser l’économie et inciter les autres formes de propriété à faire preuve d’efficacité. Quelle est la situation en Chine ?

- Nous voici d’abord conduits à aborder la question de la propriété publique.

La prédominance du secteur public est le premier argument invoqué par les autorités chinoises pour légitimer le caractère socialiste de leur économie. De fait un  secteur public étendu et puissant, le plus important sans doute dans le monde, à l’exception de ceux de quelques pays issus de l’ancien camp socialiste (Cuba, le Vietnam, le Laos et la Corée du Nord) et de Singapour, occupe toutes les positions centrales dans l’économie : l’énergie, la pétrochimie, l’eau, la poste, le téléphone, la distribution d’électricité et de chaleur, les chemins de fer, mais aussi l’armement, la construction d’infrastructures, le transport maritime et aérien. En général les entreprises publiques ne sont pas en position de monopoles et affrontent parfois une concurrence du privé. Il est difficile d’obtenir des statistiques précises, année par année, selon les types de propriété. Selon celles que j’ai trouvées, l’ensemble du secteur représenterait plus du quart de la production industrielle, près de la moitié des actifs, plus du quart des profits totaux, plus du cinquième des employés.

La plupart de ces entreprises publiques (il en existe plus d’une centaine au niveau central et des milliers au niveau des gouvernements provinciaux) ont été transformées en sociétés par actions, les pouvoirs publics restant largement majoritaires, et certaines, parmi les plus grandes, ont été cotées en Bourse, souvent à Hong Kong, parfois à New-York. L’objectif était de les alimenter en capitaux et de les rendre compétitives sur le marché international. 

Tout cela fait irrésistiblement penser non au socialisme, mais à un capitalisme d’Etat. Pourtant les choses ne sont pas aussi simples. La transformation des entreprises publiques en sociétés par actions ne visait ni à les privatiser, comme ce fut le cas dans notre pays, ni à les aligner sur les entreprises privées, avec les mêmes objectifs de valorisation du capital et d’enrichissement des actionnaires, comme l’exigent les traités européens et la Commission de Bruxelles (les entreprises publiques sont soumises au « test de l’investisseur privé », faute de quoi elles sont accusées de bénéficier d’aides d’Etat). Il s’agissait d’abord de les rendre mieux gérées et plus efficaces. Je me souviens d’un entretien que j’ai eu, en 2002, avec des responsables de l’Ecole centrale du Parti, à Pékin, où je défendais la spécificité des entreprises d’Etat, et où je me suis entendu dire : « Si vous avez les moyens de les rendre plus performantes, vous mériteriez le prix Nobel ». Le problème était que ces entreprises, au sortir d’un système où elles n’étaient que des entités des ministères, dépendaient encore de toute une série d’organes administratifs et qu’aucune distinction n’était faite entre les fonctions de ces organes et les services de gestion des entreprises. Disons, pour faire simple, que la gestion était plus politique qu’économique, et donnait prise à l’argument des libéraux selon lequel cela faussait tout : les actifs étaient mal évalués, les dirigeants souvent incompétents, les investissements hasardeux, les contrôles multiples et contradictoires, les décisions lentes à prendre, sans compter les détournements de fonds et les favoritismes. Cela nous rappelle d’ailleurs quelque chose : la gestion personnelle et désastreuse de certaines entreprises publiques française (Comptoir national d’escompte, Crédit Lyonnais), qui a été le cheval de bataille de nos libéraux. Donc l’objectif de la transformation des entreprises publiques (qui étaient alors en majorité déficitaires) en sociétés par actions était de séparer clairement les droits de propriété de l’Etat et les droits de gestion, de conférer aux entreprises une autonomie de gestion. On ne peut qu’y souscrire. Et, de fait, la plupart des entreprises publiques sont devenues aujourd’hui bénéficiaires. Je pense même qu’on n’est pas allé assez loin. Les dirigeants des grandes entreprises d’Etat ne devraient plus être nommés par le gouvernement central (comme c’est toujours le cas en France pour les quelques rares entreprises, telle EDF, où l’Etat reste majoritaire), mais par le conseil d’administration, où l’Etat serait représenté par des fonctionnaires indépendants, à côté des représentants des salariés, et des actionnaires privés, s’il y en a. De telles entreprises pourraient être dites socialistes, l’action des pouvoirs publics consistant seulement alors à leur assigner des missions de service public, si elles font partie de ce secteur, ou de préservation des actifs publics, si elles ne sont pas vouées à produire des biens sociaux. Le problème est que, en Chine, elles se sont rapprochées de plus en plus du fonctionnement des entreprises capitalistes. Avec les introductions en Bourse, censées leur faire adopter des critères de gestion rigoureux, elles ne sont plus très loin de se caler sur la recherche de la « valeur actionnariale ».

Je pense tout de même qu’elles ne sont pas devenues entièrement capitalistes (d’Etat) pour les raisons suivantes. La recherche de dividendes élevés à fournir aux actionnaires n’est pas leur priorité. Jusqu’à une époque récente, elles ne versaient même pas du tout de dividendes à l’Etat, ce qui est anormal, puisqu’elles utilisent le capital public. Aujourd’hui ce dernier leur réclame 20 ou 30% de leurs bénéfices, bien loin des exigences des multinationales occidentales, y compris publiques, lorsqu’elles existent (on n’y trouve pas non plus de rachats d’actions pour valoriser celles des actionnaires présents). A mon avis, une taxe sur le capital aurait été bien plus préférable. La deuxième raison est que les salariés et employés y jouent un rôle faible, mais non négligeable. Ils sont présents non dans le conseil d’administration, mais dans le conseil de surveillance, et le Congrès des salariés est consulté, et non mis devant le fait accompli. J’ai demandé pourquoi il n’avait pas plus de pouvoir, et l’on m’a répondu que c’était à cause du caractère mouvant de ce salariat. Voire. En tous cas la question semble aujourd’hui d’actualité. Dans son discours du premier mai dernier, un discours très marqué « à gauche », le Président Xi Jinping, déclarait : « Nous devons ouvrir des canaux plus larges pour que les travailleurs participent à la gestion démocratique des entreprises et des institutions affiliées au gouvernement, et soient impliqués dans la gouvernance sociale et nationale […] Ce qui se manifeste en premier lieu sous la forme du Congrès des employés – de façon à garantir plus efficacement le droit à l’information des employés, leur droit à participer, à exprimer leurs vues, et à conduire les affaires des organisations dans lesquelles ils sont employés » ­(in revue Qiushi, juin-septembre 2015, pp. 9 et 6).

En conclusion, il m’apparaît que le secteur des entreprises publiques chinoises relève bien aujourd’hui d’un capitalisme d’Etat, mais pas entièrement, et que la question de sa transformation en direction de la démocratie d’entreprise, qui aurait ici le sens d’une cogestion avec les représentants de l’Etat, est posée.

- Il existe en Chine d’autres formes de propriété, soit la propriété individuelle (généralement familiale), la propriété coopérative (généralement par actions, possédées par les travailleurs), enfin la propriété dite « collective ». Je n’ai pas réussi à collecter des informations suffisantes sur cette dernière : il semble qu’elle rassemble des formes très diverses, depuis des sortes de sociétés d’économie mixte (associant collectivités locales à des capitaux privés) jusqu’à des formes proprement collectivistes (dans quelques bourgs célèbres, héritiers des communes populaires, où l’essentiel des moyens de production et même les logements sont mis en commun, un peu comme dans l’exemple du village de Marinaleda en Espagne). Ces formes, qui représentent évidemment le plus grand nombre d’entreprises, mais seulement un bon tiers des actifs, jouent un très grand rôle dans l’économie, puisqu’elles produisent pas loin de la moitié de la valeur totale produite. Elles m’intéressent particulièrement, puisqu’elles pourraient comporter des embryons de ce socialisme autogestionnaire dont je suis partisan. Mais, il faut le reconnaître, le secteur le plus dynamique est le secteur capitaliste, qui produit environ 30% de la valeur totale, possède 20% des actifs, emploie un tiers des travailleurs, fait également près d’un tiers des profits et travaille beaucoup pour l’exportation. Au total il est difficile de se prononcer, mais le secteur capitaliste, même s’il comporte des entreprises extrêmement puissantes, dans la construction et le secteur des services (j’ai déjà parlé des services liés à l’informatique), semble bien rester minoritaire.

5° Un cinquième trait du socialisme est, d’après moi, que les entreprises se financent par un système de crédit perfectionné, et ne font pas appel aux marchés d’actions, ni même d’obligations. Pour deux raisons. La première est que, ces marchés, en valorisant les capitaux, enrichissent leurs détenteurs et sont la signature même du capitalisme. La seconde est que ces marchés sont intrinsèquement irrationnels, comme Keynes l’avait déjà montré et comme l’expérience de tous les jours le confirme, dont la récente bulle financière chinoise. Le crédit est en revanche utile pour ajuster l’épargne et l’investissement, et il doit se fait être avec intérêt pour que les entreprises sélectionnent leurs investissements de manière efficace (le cas soviétique a montré, a contrario, que le crédit à taux quasi nul n’avait pas cette vertu).

Qu’en est-il en Chine ? L’économie a fonctionné principalement grâce au crédit bancaire, dominé par les banques d’Etat, mais les marchés financiers y ont pris peu à peu de l’ampleur, et il est aujourd’hui question de les développer et de les « perfectionner ». Cela était inévitable à partir du moment où les entreprises publiques devenaient des sociétés par actions, et même, pour les plus importantes, se faisaient coter dans les Bourses internationales pour y récolter des capitaux. Je reviendrai sur les dangers que présente cette évolution, mais je dois dire que cet appel aux marchés financiers ne suffit pas à soutenir que la Chine est devenue un pays capitaliste comme les autres. Pourquoi ? Parce qu’une économie fondée uniquement sur le crédit peut être valable en économie fermée, mais ne l’est plus en économie ouverte, où, d’une part, elle fait appel à des investisseurs étrangers pour y prendre des parts au sein des entreprises nationales, y compris publiques, pour les avantages que cela peut leur apporter (par exemple des transferts de technologie), et où d’autre part, ces entreprises se projettent à l’étranger, y achètent des entreprises, pour faire face à la concurrence internationale. On pourrait imaginer que tout cela se fasse par un système de crédits croisés, mais cela supposerait que tous les autres pays soient devenus socialistes, alors que la plupart sont capitalistes, et même tous dans une large mesure. Donc le problème sera, dans une transition qui durera forcément très longtemps, non pas de se priver des marchés financiers, mais de les contrôler bien plus strictement que ce n’est le cas dans les pays capitalistes. En outre le système de crédit chinois présente de nombreuses défaillances, qu’il n’est pas facile de corriger.

6° Un sixième trait caractéristique du socialisme, selon moi, est l’existence d’une distribution des revenus, du travail et du patrimoine, très resserrée. Or en Chine, on a assisté à une explosion des inégalités, consécutive à la restauration de formes de propriété plus ou moins privée et au passage à une « économie de marché », fût-elle baptisée socialiste. D’une manière générale (en oubliant ici les très fortes disparités régionales) le pays a connu une montée impressionnante de ce qu’on appelle, de façon descriptive (elle recouvre en fait des statuts très différents), les « classes moyennes ». On peut dire que la société chinoise présente une répartition non en olive, mais plutôt en champignon : une très large base (où les migrants représentent la strate inférieure), un chapeau très épais (un tiers de la population disposant de revenus nettement plus élevés, avec une strate supérieure aussi riche que dans les pays occidentaux), et enfin une pointe hyper-riche (selon un institut chinois, il y aurait 365 milliardaires en dollars, se plaçant parmi les plus riches fortunes mondiales). Qui ne voit que tout ceci est aux antipodes du socialisme ? Et l’on peut dire ici que c’est bien le marché qui est en train d’autodétruire les aspects socialistes que la Chine présente encore : le fossé se creuse entre les grandes entreprises et les petites, et, au sein des entreprises, entre le sommet et le bas. C’est vrai même dans les entreprises d’Etat, où les hauts dirigeants, bien qu’ils ne possèdent pas d’actions et que leurs rémunérations (86.000 euros par an en moyenne) restent sans comparaison avec celles qui ont cours dans les multinationales capitalistes, sont grassement payés depuis que les salaires ne sont pas encadrés, il est vrai avec la complicité des autorités gouvernementales et grâce à leurs accointances avec elles. Cette inégalité pourrait être corrigée, dans un système qui se réclame du socialisme, par la fiscalité. Elle ne l’est que très partiellement (les plus hauts revenus sont taxés à 45% sur leur totalité, quelques lourdes taxes pèsent sur les produits de luxe), et elle restera forte tant que des planchers et des plafonds ne seront pas fixés.

Il existe deux discours relativement dissonants, me semble-t-il, chez les dirigeants chinois à ce sujet. Je citerai d’abord le premier ministre : « D’abord nous devons sauvegarder les intérêts des groupes sociaux pauvres et à bas revenu, leur permettant  de bénéficier de meilleures chances grâce à la réforme ; ensuite nous devons faciliter l’expansion graduelle des détenteurs de revenus moyens, en leur donnant plus d’espace pour se développer ; enfin nous devons protéger les intérêts légitimes des détenteurs de hauts revenus, en leur offrant un meilleur environnement pour se développer, celui où ils peuvent donner libre cours à leurs projets d’investissement et à leur esprit d’entreprise […] Nous devons optimiser la balance des intérêts » (revue Qiushi, n° 4 octobre 1, 2014, pp.13-14). Nous sommes ici bien loin d’une distribution selon le travail, inscrite dans la Constitution, même aménagée pour tenir compte de l’expertise et de la prise de responsabilité (s’agissant des managers). Je citerai ensuite le Président Xi Jinping : « Il est d’une particulière importance de satisfaire, préserver et développer les intérêts fondamentaux des travailleurs ordinaires[…] Nous devons accorder plus d’attention aux besoins de groupes particuliers, comme les travailleurs sur le front de la production, les travailleurs migrants venant des zones rurales et les employés en difficulté […] Nous devons assurer que le peuple travailleur travaille avec dignité » (revue Qiushi, juin-septembre 2015, p. 7), Le débat sur les inégalités est très vif en Chine, et assurément les propos du Président sonnent plutôt à gauche. Deux des mesures qui marquent sa direction ont une forte valeur pratique et symbolique. D’abord une lutte de grande ampleur contre la corruption au sein du Parti et de l’appareil d’Etat, qui n’a pas d’équivalent depuis la période maoïste, et contre les avantages dont jouissent les fonctionnaires, du moins ceux d’un certain niveau. Par exemple les voitures de fonction ont été supprimées pour la plupart (les universitaires qui m’ont reçu ont utilisé leurs propres voitures) et tous les signes ostentatoires de statut ont été bannis. Ensuite les salaires des hauts dirigeants des entreprises d’Etat vont être encadrés et revus à la baisse.

7° Un septième trait caractéristique d’un socialisme de marché est l’existence d’une législation du travail qui encadre fortement la concurrence, puisque concurrence il y a. Faute de quoi l’existence de plusieurs formes de propriété permettrait à certaines (je pense ici surtout à l’économie privée) de peser sur les autres, en tirant à la baisse leurs normes. Même une économie majoritairement de type autogestionnaire verrait certaines de ses entreprises y chercher des avantages compétitifs. Qu’en est-il en Chine ? La législation du travail, contrairement à ce qu’on dit, n’y est pas de bas niveau, et elle ne cesse de progresser, qu’il s’agisse de la durée du travail (40h hebdomadaires aujourd’hui, semaine de 5 jours), des heures supplémentaires (limitées à 36 par mois et majorées), des contrats de travail (obligatoires), des cotisations sociales (pour la retraite, pour l’assurance maladie, pour l’assurance chômage, pour la maternité), de l’emploi de travailleurs extérieurs à l’entreprise (limité à certains cas et à 10% maximum de l’effectif), ou encore de la négociation collective. Ceci dit l’ensemble de cette législation reste inférieur au droit du travail français, malgré les atteintes qui lui sont aujourd’hui portées, et surtout elle est mal appliquée, face à la résistance des multinationales étrangères (citons la tristement célèbre Wallmart) et à la pression qu’elles exercent sur leurs partenaires ou sous-traitants locaux. Les entreprises qui maltraitent le plus leurs travailleurs, celles qui ont fait parler de « bagnes du travail » en Chine, ne sont pas les entreprises autochtones, mais les entreprises taiwanaises (donc le géant Foxconn) ou hong-kongaises. La situation est en train d’évoluer grâce  aux mouvements de grève, qui ne sont plus guère réprimés, à la prise de conscience par les salariés de leurs droits, et à leurs défections vers d’autres emplois. Et la syndicalisation progresse en Chine (cf. annexe2). Mais celle-ci n’est en ce domaine d’aucune façon pour nous un modèle. On regrettera notamment la faiblesse de l’inspection du travail, le fait que les responsables syndicaux dans les entreprises ne soient pas élus, mais nommés par l’échelon supérieur, que la négociation collective ne soit pas tenue de conclure, que les conflits appellent trop de médiations. Outre les pressions exercées par les entreprises, il y à là des vestiges de l’ancienne économie administrée, où il était considéré que les travailleurs étant leurs propres patrons, via la propriété du peuple, des conflits sociaux n’avaient pas de raison d’être. Un problème que l’on retrouve dans nos entreprises autogérées, qui souvent ne voient pas l’utilité de syndicats.

 

Chapitre trois

Où va le modèle chinois ?

 

Il est bien difficile de le savoir. Bien que les divergences de ligne soient plus ou moins masquées, elles opposent deux grands courants parmi les élites du pays. Il y a incontestablement un courant libéral, puissant notamment dans les départements d’économie et de gestion des universités, mais aussi dans la haute administration, qui se propose de liquider les éléments de socialisme pour instaurer une économie capitaliste de type occidental, en particulier en réduisant de plus en plus le secteur public, jusqu’à le confiner dans les monopoles naturels, pour que, en dehors d’eux, joue pleinement la concurrence. Ce courant s’est élevé contre le processus « le public avance, le privé recule » qui a marqué la période récente, à la suite du grand programme d’investissements publics lancé en 2008, et où l’on a vu pour la première fois des entreprises publiques racheter des entreprises privées. A l’inverse il y a un courant de gauche, qui considère qu’un recul du public marquerait la fin du socialisme à la chinoise. Ce courant se recrute surtout parmi les intellectuels marxistes, qui sont nombreux et soutenus par le pouvoir politique (j’ai participé ainsi récemment à un Congrès Marx international remarquablement organisé). Le problème est que ce débat n’atteint pas le grand public, et que les réseaux sociaux sont plus préoccupés par des questions ponctuelles. N’étant pas un fin connaisseur ni un exégète de ces oppositions de ligne, je me contenterai de m’interroger sur le « nouveau modèle économique » dont les grandes lignes ont été tracées dans un Plenum du Comité central à la fin de 2013. Quel est le sens de cette correction de trajectoire ?

 

  1. I.                  Le « nouveau modèle économique » et ses risques.

 

Les autorités chinoises se sont engagées, depuis ce Plenum, dans la voie d’une « nouvelle normalité », dont l’un des aspects essentiels est celui de la recherche d’un « nouveau modèle économique » (il y a aussi des aspects juridico-politiques, tels qu’une application stricte des lois et une discipline rigoureuse dans les rangs du Parti). Il s’agit de remédier à un certain nombre de sérieux déséquilibres, qui ont sans doute favorisé la formidable croissance du pays, comme celle d’un cycliste lancé à toute puissance, mais qui, en ne se résorbant pas, menacent de le faire déraper. En voici une liste succincte :

1° la vitalité de l’investissement, qui a permis d’équiper le pays à toute vitesse, lui a conféré une place disproportionnée dans la composition du PIB, ce qui a entraîné des surcapacités dans l’industrie et dans le secteur immobilier (avec création, dans ce dernier cas, d’une véritable bulle, comme en Espagne). Ce surinvestissement a été, pour beaucoup, le fait du secteur public, sous l’impulsion notamment des gouvernements provinciaux. D’où l’idée de renforcer maintenant le secteur non étatique.

2° La croissance a été fortement tirée par les exportations, encore qu’il ne faille pas exagérer cet aspect (le système économique chinois est plus auto-centré que celui de bien d’autres économies émergentes). Et cela pose un problème dès que la demande extérieure ralentit et dès que d’autres pays offrent des coûts de production encore plus bas - ce qui a dû jouer dans la décision récente de dévaluer le renminbi. D’où la volonté de recentrer l’économie sur le marché intérieur.

3° Corrélativement, la consommation est restée en panne, malgré une forte augmentation du niveau de vie et un léger redressement en 2014, ce qui a freiné aussi la production dans les services aux ménages. D’où l’idée de faire plus de place au secteur non-étatique, censé être plus porté vers les biens et services de consommation.

4° L’investissement a été plus extensif qu’intensif, malgré de remarquables gains de productivité. D’où la nécessité d’une montée en gamme des productions, qui serait impulsée par des entreprises non étatiques, et par des facilitations accordées à certains investissements étrangers, expérimentées dans quelques « zones franches ».

5° l’épargne chinoise est restée surabondante, ce qui tient à toutes sortes de raisons (la faiblesse de la protection sociale, le comportement précautionneux hérité de la mentalité paysanne), mais aussi à la volonté de financer l’économie à moindre coût. D’où l’idée de la réduire en lui offrant des taux d’intérêt et des rendements boursiers plus attractifs que la faible rémunération des dépôts et en orientant ces gains vers la dépense.

6° les ressources naturelles ont été surexploitées et l’environnement très détérioré, d’où en particulier l’idée de développer le marché des droits à polluer. C’est pour faire face à ces déséquilibres que le pouvoir chinois entend réduire une croissance qui a trop d’effets négatifs et aussi la réorienter.

Et pour cela la maxime du gouvernement est celle-ci : « le marché doit jouer un rôle décisif dans l’allocation des ressources et le gouvernement doit jouer son rôle plus efficacement ». Le développement du secteur non-étatique va dans ce sens, puisqu’il est par nature plus axé sur le marché. Le problème, selon moi, est de savoir si cette dialectique peut être positive, ou si elle ne risque pas de jouer négativement : en un mot, si le renforcement du marché ne va pas accroître la marchandisation de l’économie et affaiblir son guidage par le plan.

Je comprends bien l’intérêt de développer le secteur non-étatique. Il peut être plus innovant, plus préoccupé de rentabiliser les investissements, plus sensible à la demande qu’un secteur public encore handicapé par les lourdeurs administratives et le parasitage par le pouvoir politique, corruption comprise, ainsi que je l’ai développé précédemment. Je comprends bien aussi l’utilité de libérer un peu plus les taux d’intérêt, pour faire jouer une certaine concurrence entre les banques et pour mieux rémunérer l’épargne, ainsi que celui de créer des banques locales, plus proches du terrain et se substituant à un shadow banking (finance de l’ombre) incontrôlé. Je comprends aussi que, dans la mesure où les marchés financiers viennent compléter utilement le financement par le crédit, il faut en développer certains, comme le marché obligataire. Ce sont là des conséquences de l’insertion de la Chine dans un marché mondial dominé par le capitalisme, ses multinationales et ses institutions financières. Mais les risques de déconstruction du modèle chinois sont considérables.

Le premier risque est celui d’un recul de l’économie publique. Et c’est là une évolution qui est manifestement souhaitée par le courant libéral, qui ne se cache plus pour dire que le secteur public doit être réduit aux services publics fondamentaux (défense, justice et police, éducation et santé), tout en militant pour que, hors du domaine régalien proprement dit, il y ait davantage de concurrence avec le privé, et pour soutenir que la propriété publique dans tous les autres secteurs doit se limiter aux monopoles naturels, tel que le réseau ferré. En somme il s’agirait de faire de la Chine une véritable « économie de marché », comme l’y exhortent les pays occidentaux. Je ne crois pas qu’on en arrivera là, car le pouvoir central n’aurait plus d’argument pour assurer que la Chine reste un pays socialiste, comme il est dit dans sa Constitution. Mais le recul du public priverait ce pouvoir des moyens d’intervention que lui confère le contrôle, même indirect (comme il est souhaitable) des « hauteurs de l’économie », en particulier des grandes banques. L’idée qui est soutenue par les autorités est que secteur public et secteur privé peuvent et doivent se dynamiser mutuellement, le secteur public mettant son modèle social en avant et le secteur privé ses recettes d’efficacité. Il s’agit également  de rassurer les investisseurs étrangers sur les opportunités que présente le pays et sur les garanties juridiques qu’il offre, par exemple en matière de propriété intellectuelle. Cela n’est pas entièrement convaincant quand on connaît la force de pénétration du capitalisme privé, avec tous ses réseaux et moyens d’influence.

Le second risque est de livrer l’économie de crédit aux mécanismes du marché, si l’on abandonne les taux semi-administrés (de l’épargne et du crédit). On assistera alors à des mouvements incontrôlés, même avec des banques publiques, le système de crédit devenant tantôt restrictif, quand les perspectives ne lui paraissent pas bonnes, tantôt expansif, à l’instar de l’orgie de crédit qui a eu cours dans les économies occidentales, par exemple dans les domaines de l’immobilier et du crédit à la consommation.

Le troisième risque est de donner libre cours aux marchés financiers, à leurs mouvements erratiques liés à leur  irrationalité intrinsèque, et à leur « créativité » permanente, avec difficulté de les contrôler après coup. Je prendrai ici l’exemple de la récente bulle financière chinoise. Le gouvernement chinois a cru bon, en 2014, d’ouvrir largement ce marché financier en autorisant les opérations sur marge, c’est-à-dire l’achat de titres largement à crédit, pendant que la Banque centrale augmentait la liquidité bancaire et baissait ses taux d’intérêt. C’était une manière de pousser les ménages chinois à désépargner en volume, attirés par des rendements importants et aussi par le goût du jeu, et de les inciter à dépenser leurs gains. C’était peut-être aussi une manière de désendetter des entreprises d’Etat en obtenant du cash par la vente d’actions valorisées ou en procédant à des augmentations de capital. Est arrivé ce qui devait arriver : un emballement mimétique, et des anticipations auto-réalisatrices (il faut le dire, stimulées par la presse officielle vantant la bonne santé de la Bourse), qui ont conduit à une bulle de grande ampleur et à son dégonflement brutal, dès que les promesses de bons dividendes ont paru douteuses (un dégonflement en fait relativement modéré, parce qu’il faisait suite à une trop rapide ascension des cours). Le gouvernement a ensuite employé les grands moyens, ce dont les gouvernements occidentaux ne sont plus capables, pour enrayer une baisse qui aurait découragé les petits porteurs. Mais, pour ce faire, il a aussi ouvert à nouveau les vannes du crédit, poussant la banque centrale à créer de la monnaie pour que banques et autres organismes publics puissent acheter des titres financiers et faire remonter les cours. Du crédit qui aurait pu être bien mieux utilisé, au moment où la croissance de la dette chinoise (l’endettement global, qui est surtout privé, atteint aujourd’hui 282% du PIB contre 153% en 2008), dépasse dangereusement le taux de croissance de l’économie. En outre l’impact sur la consommation avait des chances d’être très faible, les porteurs de titres  réinvestissant leurs gains pour gagner plus d’argent. Je crois de toute façon qu’il est très difficile, même avec les grands moyens, de contrôler les marchés financiers, et encore plus les marchés dérivés. Les autorités chinoises viennent d’ailleurs de s’en rendre compte, en multipliant récemment les enquêtes contre la finance et contre le régulateur boursier lui-même. Ce n’est pas, selon moi, le bon moyen de changer de modèle économique. C’est d’abord le système de crédit qu’il faut améliorer, lequel est bien plus facile à soumettre aux objectifs du Plan.

Le quatrième risque serait de renoncer au contrôle des capitaux. Le courant est si fort en ce sens, notamment du côté de la Banque centrale, que le gouvernement a annoncé qu’il envisageait de lever les derniers contrôles à l’horizon 2020, avec l’ambition déclarée de faire du yuan une grande monnaie de réserve internationale. Ce serait, selon moi, une catastrophe, la Chine se trouvant alors sans protection face à la spéculation et au double risque d’une fuite des capitaux : une fuite illégale – un risque déjà avéré, puisque le gouvernement a récemment mis à jour, malgré un strict contrôle des entrées et des sorties de capitaux,  l’équivalent de 117 milliards d’euros  de transferts illégaux – et une fuite légale, l’épargne allant s’investir dans des pays où elle rapporterait davantage.

La Chine vient de faire inclure sa monnaie dans le panier des droits de tirage spéciaux du FMI, petite victoire politique sans grande portée, et plus ou moins piégée (le FMI veut pousser à la libéralisation de sa monnaie). Mais, bien plus important, elle a lancé, avec succès, des initiatives, notamment la création d’une Banque asiatique pour les investissements en infrastructures (BAII), destinées à contourner le pouvoir des organisations financières internationales dominées par les Etats-Unis, le FMI et la Banque mondiale. Et elle a pu déjà faire prévaloir sa monnaie dans des échanges avec de nombreux pays. Or, tout ceci elle l’a fait en gardant le contrôle des capitaux.

Mais mon inquiétude la plus grande, en fin de compte, est que la Chine succombe aux tentations du libre marché des marchandises lui-même, et que le Plan se trouve de ce fait de plus en plus privé de ses moyens d’action. Ce qu’elle a de socialiste se dissoudrait alors dans le grand bain du marché, son système s’autodétruirait de l’intérieur, sous la pression d’un marché qui serait de plus en plus capitaliste.

Les effets pervers du marché capitaliste (je dis bien « capitaliste », car tout marché n’est pas capitaliste) sont innombrables, et nous les connaissons bien. Je rappellerai les principaux.

- Les investisseurs n’y connaissent en général que le court terme, si bien que le développement y va à l’aveuglette. C’est ce que l’on observe particulièrement avec le capitalisme actionnarial, l’actionnaire désirant à la fois la meilleure rentabilité et la possibilité de se retirer dès qu’il la croit menacée ou lorsqu’il veut réaliser une plus-value. Seuls les conglomérats peuvent se permettre de voir plus loin, précisément parce qu’ils n’ont pas internalisé la loi du marché capitaliste entre leurs filiales.

- Ce marché multiplie les « externalités négatives », ou, mieux dit, les maux publics : dégâts environnementaux, gaspillage de ressources pour des produits redondants, voire nocifs, et peu durables du fait de leur obsolescence programmée, montagnes de déchets.

Comme, dans les pays occidentaux, peu est fait pour combattre ces maux publics, ils sont l’occasion pour les entreprises capitalistes d’y trouver un marché des plus lucratifs, celui des droits à polluer et des droits à détruire. C’est ainsi que, par exemple, se sont multipliées aux Etats-Unis les biobanques (700, pour un marché annuel de 2,5 milliards de dollars), ainsi que les Bourses spécialisées. Il faut bien voir que ces marchés n’existent que pour contourner les réglementations, qui interviennent trop peu et en général trop tard. Surtout le prix d’un dommage causé à la nature peut certes constituer un indicateur, mais celle-ci est bien trop complexe pour se voir enfermée dans des prix.

De même les déchets font l’affaire des industriels de leur destruction ou de leur recyclage. Certes certaines entreprises pratiquent l’économie circulaire, parce que cela leur permet de réaliser des économies. Mais la machine économique, sous le fouet de la concurrence, va toujours plus vite que le traitement de ses déchets. S’ils veulent contrôler cet emballement, les pouvoirs publics doivent aller contre le marché.

- Le marché capitaliste génère une concurrence excessive, générant en particulier des doublons en matière de recherche/développement (éviter ces coûts indus est d’ailleurs l’un des raisons qui conduisent les entreprises capitalistes à procéder à des fusions/acquisitions ou à passer des accords de coopération). La Chine commence seulement, semble-t-il, à prendre la mesure du problème, en projetant de réduire le nombre de ses entreprises publiques en concurrence, par exemple dans le secteur pétrolier.

- Le marché capitaliste s’enveloppe d’opacité, ce qui lui permet de mentir, de manipuler (notamment grâce au marketing et à la publicité), et de corrompre. C’est là encore un effet, systémique pourrait-on dire, de la concurrence déchaînée : tout est bon pour ne pas perdre ou gagner des parts de marché. La Chine connaît bien l’une de ces tromperies, les contrefaçons, mais il y en a beaucoup d’autres. Quant à la corruption, l’actuelle campagne a beau être sans pitié, surtout contre les fonctionnaires et membres du Parti (j’ai pu constater, lors d’entretiens, que la corruption est le premier grief de la population), elle ne va pas à la source du mal, qui est dans l’opacité du marché lui-même.

- Le marché capitaliste vise à dissoudre les biens communs (ou sociaux). Lorsque les services qui les procurent sont privatisés, lorsqu’ils deviennent des biens privés, même s’ils doivent respecter certaines clauses sociales, leur jouissance dépend des portefeuilles individuels et du bon vouloir des investisseurs. C’est pourquoi on ne peut qu’être réservés quand il est question de les ouvrir largement au secteur privé. Ici encore un peu de concurrence peut être utile, pour améliorer la productivité, mais beaucoup de concurrence exerce un effet dissolvant.

- Le marché capitaliste, et ce n’est pas le moindre de ses défauts, multiplie les inégalités de toutes sortes.

Il le fait d’abord entre les entreprises. La première source d’inégalité réside dans les différences de dotation en capital. Marx l’avait souligné, les gros poissons mangent les petits. Or ce n’est pas seulement parce qu’ils disposent de plus d’atouts (par exemple des économies de capital constant, ce qu’on appelle des économies d’échelle), mais aussi parce qu’ils ont une puissance de frappe financière, qui les avantage au niveau de l’investissement, des achats et de la commercialisation. Les plus grosses multinationales font, littéralement le marché. Je crois que les autorités chinoises ont pris la mesure du phénomène, quand elles en ont attaqué certaines pour abus de position dominante. Mais le problème de fond est d’abord de permettre à des entreprises peu dotées en capital mais potentiellement performantes et innovantes de faire leur place sur le marché, et cela suppose des financements ciblés, voire hors marché, sur lesquels je reviendrai.

Le marché stimule ensuite les inégalités de revenu, entre petits et gros producteurs, et, à l’intérieur des grandes entreprises, entre la base et le sommet. Qu’on songe, par exemple, à la fortune de ces milliardaires chinois qui sont parmi les plus riches de la planète. Inutile de vouloir réduire ces inégalités, même par la fiscalité, si l’on ne fixe pas des règles contraignantes.

- Et enfin c’est le modèle sociétal engendré par le marché capitaliste que la Chine devrait remettre en cause. Car celui-ci fabrique des sujets en guerre permanente les uns avec les autres et une lutte des places sans fin.                

Le marché présuppose que tout est monnayable, et l’on assiste de fait à une généralisation des relations marchandes. Dans ce cadre la possession d’argent devient l’alpha et l’oméga de la réussite sociale.

L’investisseur d’aujourd’hui n’est plus le thésauriseur vilipendé par Marx, il ne cache pas son argent (si ce n’est aux yeux du fisc), il l’étale et symbolise sa possession par une consommation ostentatoire, celle-là même décrite il y a longtemps par Veblen. Sur le plan psychologique on peut déchiffrer, grâce à la psychanalyse, les ressorts profonds de cette passion de l’argent (le désir infantile de toute puissance, l’écho lointain de la rétention anale, le besoin de sécurité), et l’on peut ajouter le refus d’affronter la perspective de la mort, en renvoyant sa pensée à toujours plus tard. Mais ces mobiles sont puissamment renforcés par la concurrence : il faut toujours avoir plus pour gagner ses galons dans l’élite. Le problème sociologique est que cette concurrence entre les individus gagne toutes les classes sociales. Comme Veblen l’a également montré, les classes subordonnées prennent l’élite comme modèle et ce mimétisme, ce désir perpétuel d’ascension sociale, défont les autres liens sociaux et une grande partie des solidarités de classe. Nous trouvons là aussi l’une des racines du consumérisme, sans doute la plus profonde.

La Chine est manifestement entraînée dans cette spirale, qui entraîne un conflit de valeurs tant avec les préceptes confucianistes de sa tradition qu’avec le rigorisme social maoïste, dont il reste des traces. D’où la volonté des autorités de restaurer une morale publique et de promouvoir une « civilisation socialiste », au-delà de la poursuite d’une société « de moyenne aisance ». Je renvoie le lecteur à un article que j’ai consacré à ce sujet, et que je joins en annexe.

 

II. Comment la Chine pourrait combattre les risques du marché.

 

Je tire de ce qui précède quelques conclusions. Oui sans doute au développement du secteur non-étatique, mais sans faire reculer pour autant le secteur public, et avec une préférence pour le secteur appelé en Chine « collectif », parce qu’il est plus soucieux du bien-être de ses travailleurs que de celui d’actionnaires. Oui, malgré tout, au développement du secteur privé, mais aux conditions suivantes, destinées à lutter contre le marché capitaliste, prévalent dans ce dernier secteur.

1° Premièrement le Plan devrait être informé en profondeur et en détail de ce qui se passe dans l’économie, et en particulier dans le secteur non-étatique. Cela suppose d’aller bien au-delà des statistiques et des études économiques telles que celles qui sont fournies par exemple en France par l’INSEE. Il s’agit de soumettre les entreprises à des questionnaires précis, touchant à à peu près tout (par exemple la formation des revenus dans l’entreprise, ses méthodes de gestion, sa politique des prix, ses perspectives de développement, concernant notamment l’emploi), sauf aux secrets de fabrication.

On pourra objecter que cela placerait les entreprises chinoises en position défavorable par rapport à leurs concurrentes étrangères, elles toujours opaques et ravies de réduire, grâce aux informations divulguées (car elles devraient l’être), leur espionnage industriel. Le marché mondial finirait ainsi par imposer ses règles (ou plutôt son absence de règles). Je ne crois pas que cette objection soit valable, car d’une part les entreprises étrangères se verraient imposer le même contrôle, dans la mesure où elles opèrent sur le marché chinois, et d’autre part leur intérêt capitaliste bien compris les dissuadera naturellement de copier les règles progressistes  des entreprises chinoises, si celles-ci sont plus sociales et plus soucieuses d’écologie qu’elles.

Car la supériorité de ces dernières serait qu’elles feraient une plus grande place à la démocratie d’entreprise, en tous cas au sein des entreprises publiques et « collectives ». J’ai dit que la promotion de cette démocratie était l’un des grands enjeux de la période qui s’ouvre. Mais elle est aussi un formidable outil pour la connaissance de ce qui s’y fait, alors que, en Occident, les comités d’entreprise, où figurent des représentants des salariés, sont en général les derniers informés des décisions des directions et mis devant le fait accompli lors des grandes opérations managériales ou capitalistiques (restructurations, fusions et acquisitions). Il faudrait, bien entendu, que la démocratisation soit effective, qu’elle ne se limite pas aux représentants syndicaux (qui devraient de toute façon être protégés), car ceux-ci pourraient bien être en connivence avec la direction, comme on a pu l’observer même dans les rares cas de co-gestion dans les pays occidentaux (on a vu ainsi ces représentants partager la culture du secret du groupe Volkwagen, avec les conséquences que l’on sait). Il y a, évidemment, beaucoup de chemin à faire en Chine à cet égard.

Le Plan devrait également s’appuyer sur les associations de consommateurs, qui ont beaucoup à dire sur les produits, et qui seraient encore plus combatives et exigeantes si elles avaient accès aux informations collectées par le Plan. Je ne sais pas trop ce qu’il en est réellement en Chine concernant ces associations (il existe une association nationale, la China consumer association, et des associations locales, qui peuvent engager des poursuites).Elles sont sans doute moins développées et agissantes que, par exemple, aux Etats-Unis et en France, mais elles sont encouragées par l’Etat, en particulier au travers d’une nouvelle loi, entrée en application en 2014.

Cette collecte d’informations, qui lèvera une grande partie de l’opacité du marché et dissuadera les entreprises de se livrer à des pratiques commerciales mensongères et corruptrices, serait une première manière de socialiser le marché et d’améliorer l’efficacité du Plan, qui, sinon, risque d’être de plus en plus érodée.

2° Deuxièmement il faut aussi, pour domestiquer le marché, le soumettre à des règles contraignantes, ce qui revient également à le socialiser.

Je ne développerai pas le nécessaire encadrement du marché du travail et des marchés de capitaux. Il s’agit d’aller ici à l’opposé de toute la déréglementation et de toute la dérégulation qui ont marqué l’histoire du capitalisme ces quatre dernières décennies, et qui rendent de facto impossible toute espèce de planification - le sommet ayant été atteint ici dans l’Union européenne, qui a inscrit ces processus dans des Traités quasiment impossibles à modifier, sinon à la marge. Je noterai simplement qu’il est très difficile d’imposer des règles à un secteur privé, où les actionnaires sont vent debout contre toute limitation de leur pouvoir (s’agissant par exemple de la rémunération des dirigeants ou de la pénalisation de la brièveté du temps de détention des actions). Ce qui rend la lutte contre les inégalités à la base (avant redistribution) très malaisée.

Je ne développerai pas non la question du gaspillage et de la destruction de l’environnement. Je dirai seulement que c’est le domaine où la planification et la fixation de règles fortes sont de première nécessité. Comme ces règles modifient les conditions de la production (par exemple en imposant l’utilisation de filtres dans les industries lourdes) et celles de l’emploi (par exemple avec la fermeture de certaines usines), le Plan doit apporter aides et compensations, et ne pas en laisser toute la charge aux gouvernements locaux. Je crois que les dirigeants chinois ont pris pleine conscience de la situation, de la contradiction croissante entre la croissance et la préservation de l’environnement, On ne saurait sans doute en dire autant du gaspillage. Ce qui me conduit au marché des marchandises, sur lequel je m’arrêterai plus longuement.

Comme le marché a une tendance naturelle à mentir et à déjouer tous les contrôles, c’est aux outils du mensonge qu’il faudrait s’attaquer. Multiplier les demandes d’information et les inspections ne suffit pas. Il faut des règles très strictes concernant les abus de position dominante, les ententes cachées, les pressions sur les sous-traitants etc. Les autorités de la concurrence doivent disposer d’un arsenal législatif puissant et d’un personnel compétent, tout acte de complaisance devant être puni sans faille.

Mais c’est aussi la publicité qui devrait être encadrée, par interdiction des messages frauduleux et intrusifs, et par imposition d’une déontologie sévère, prohibant les promesses fallacieuses. Aujourd’hui, en Occident, la publicité est devenue une industrie proliférante, pesant lourdement sur le prix des marchandises. En Chine j’ai trouvé la publicité moins agressive et moins racoleuse, encore que je ne sache pas la lire (je livre ici une anecdote : devant deux panneaux affichés dans un aéroport, j’ai demandé ce qu’ils signifiaient. Or le second était une adresse aux fonctionnaires pour qu’ils respectent la loi, fassent tous leurs efforts etc. !). Il m’a semblé que la publicité, chose relativement nouvelle, était encore bien accueillie par la population. Je ne sais quelles règles lui sont aujourd’hui imposées, mais l’on peut dire que les allusions érotiques en sont bannies, qualifiées rapidement de pornographiques.

Comme on le sait, la publicité est aujourd’hui en Occident la ressource des grandes entreprises de communication et de circulation de l’information, telles les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Les majors de l’Internet y pistent et traquent les consommateurs pour vendre des données personnelles ciblées aux entreprises, et ceci à l’insu de ces derniers, qui croient généralement naïvement recevoir des services gratuits. Ainsi les individus sont-ils devenus eux-mêmes des marchandises profitables. Cela ne doit pas être très différent en Chine, mais j’ai du mal à en juger.

Ceci me conduit à la question de l’Internet. L’Internet est un formidable outil d’information et de communication, et en ce sens il représente un véritable service public, mais il est devenu aussi un puissant vecteur du marché, via le commerce électronique et la publicité. Je pense que la meilleure solution, pour ces raisons, serait de transformer les entreprises d’internet (moteurs de recherche, messageries, réseaux sociaux, commerce en ligne) en sociétés publiques, ce qui permettrait notamment d’empêcher la capture, à l’insu des individus, des données personnelles. La Chine a voulu, avec raison, se doter de ses propres entreprises en la matière, pour ne pas dépendre des majors étrangers, généralement états-uniens. Elle a soutenu l’initiative privée, mais on peut se demander si cette sorte de délégation de service public peut éviter les dérives que l’on constate en Occident. Il est vrai que le sujet est délicat, comme il l’est aussi pour les médias, car une étatisation risque toujours d’étouffer la libre expression au sein de qu’on appelle la société civile.

D’autres outils du mensonge sont la contre façon et le plagiat, eux aussi effets de la concurrence. Je suis frappé par le fait que cette maladie touche également les chercheurs chinois, comme en Occident, sinon plus. Lorsque les chercheurs sont évalués en fonction de leur nombre de publications, la pente naturelle est non seulement de multiplier les publications sans intérêt, mais encore de corrompre les pairs chargés de l’évaluation et de piller les travaux des concurrents, sous une forme plus ou moins déguisée. Ici encore ce sont les règles qu’il faut changer.

3° Une autre façon de lutter contre les méfaits du marché est de limiter la concurrence quand elle cesse d’être bénéfique. On peut durcir les règles d’entrée sur le marché quand il y a déjà beaucoup de concurrents. On peut aussi favoriser des fusions quand les entreprises occupent à peu près le même terrain. C’est ce que les autorités chinoises ont fait en poussant à la fusion certaines entreprises publiques. Mais la concentration qui en résulte débouche sur une autre question, celle des inégalités entre entreprises dans l’accès au financement. Ce qui dessine une autre tâche pour le Plan.

4°Le Plan devrait socialiser l’investissement. Confier au marché des capitaux la dotation en capital des entreprises, c’est favoriser les entreprises déjà existantes, et empêcher les nouvelles pousses de germer. Autant il faut, certainement, soutenir l’initiative et l’innovation, autant il est contreproductif de les laisser aux grandes entreprises, qui trouvent facilement l’oreille des banques, peuvent émettre aisément des obligations et entrer en Bourse, lorsqu’elles veulent lever des masses de capitaux. Pour ouvrir le financement à des entreprises qui ne manqueraient ni de projets ni de savoir-faire, le capitalisme a trouvé la solution du capital-risque (à ne pas confondre avec les fonds d’investissement privés qui en fait investissent très peu, soucieux seulement de tondre les bénéfices de petites sociétés encore profitables). C’est, à mon avis, de cette pratique que l’on devrait s’inspirer, mais en agissant principalement sur le levier du crédit. C’est un problème que la Chine connaît bien, ses grandes banques réservant leur crédit aux entreprises les plus sûres, et en priorité aux entreprises d’Etat, et les autres entreprises devant s’adresser au financement de l’ombre. Je préconiserais à cet égard un changement dans le comportement des grandes banques, tel que celles-ci devraient fonctionner à l’aide de comités de crédit faisant appel à d’autres parties prenantes (représentants des collectivités et des usagers), ainsi qu’à des professionnels extérieurs, pour les aider à évaluer les risques. Il y a une deuxième voie. Le gouvernement  entend permettre la création de petites et moyennes banques privées, et de banques locales spécialisées qui possèdent une bonne connaissance du terrain. Il a sans doute raison, mais le problème sera de les contrôler. Je pense, pour ma part, que le mieux, pour de petites entreprises en gestation ou en mal de développement, serait de s’adresser à des banques coopératives, qui ne cherchent pas à maximiser le rendement financier et sont plus proches des usagers. Peut-être faut-il aussi encourager le financement direct par des particuliers, le crowfunding, dans la mesure où il n’est pas purement spéculatif.

5° Cinquièmement le Plan devrait accélérer la transformation de l’économie chinoise en économie réellement verte – et non verdie. Ce serait encore une façon de  socialiser l’investissement, et non la moindre, et c’est en cette matière qu’on peut dire qu’un virage a été pris avec le 12° Plan (2010-2015), qui annonçait des objectifs ambitieux : 15% du PIB chinois devaient provenir des industries vertes en 2020, 5 millions de voitures électriques devraient également en service en 2020. Depuis plusieurs indicateurs se sont nettement améliorés, tels que celui de la diminution de la consommation d’énergie par unité de PIB ou celui des émissions de dioxyde de soufre. Mais la Chine n’est pas encore au même niveau que l’Europe, parce qu’elle a un lourd passif en matière de dégradation de l’environnement, quoiqu’elle la dépasse en certains domaines (j’ai pu constater que des villes comme Pékin et Nankin ont banni tous les deux roues à moteur à explosion, ce qui y rend la circulation beaucoup moins sonore et polluante). La planification reste pourtant son grand atout en matière écologique, et aussi le fait qu’elle est moins sensible au lobbying des entreprises, transnationales en particulier. Les fonctionnaires sont désormais notés en fonction de leur action en faveur de l’environnement. Des décisions radicales sont prises, que les entreprises dans nos pays feraient tout pour contrecarrer ou retarder. Un exemple récent (novembre 2015) : la ville de Linyi a été contrainte de fermer 57 entreprises et de mettre au chômage 100.000 ouvriers, ce qui a rendu tout de suite l’air plus respirable. Les normes environnementales ont été durcies dans presque toutes les matières, y compris le logement, les produits jetables, les emballages. La Chine s’est fixé comme objectif d’inverser la courbe des émissions à effet de serre d’ici à 2030, peut-être même en 2020, et elle a accepté le principe d’inspections régulières.

Mais ce que l’on peut craindre ici est que les moyens d’intervention ne soient pas les bons : pourquoi vouloir généraliser le marché des droits à polluer, alors qu’il est un fiasco en Occident et que de plus en plus de voix s’élèvent pour l’abandonner au profit de taxes ? Pourquoi compter sur des partenariats public/privé pour favoriser l’innovation, alors que ces partenariats (non en matière de recherche, mais de délégation de gestion au privé) ont produit des effets désastreux chez nous ?

 

III. Quelques réflexions sur le « rêve chinois » et le marché

 

Aller vers une « société de moyenne aisance », comment interpréter cet objectif ? Sans aucun doute il reste beaucoup de chemin à faire pour sortir une grande partie de la population chinoise de la pauvreté, malgré l’impressionnante amélioration de sa condition, bien supérieure à celle qu’on peut constater dans les autres pays émergents. Selon l’indice de développement humain, la Chine est encore en dessous de l’Amérique latine. Son PNB par habitant est huit fois inférieur à celui de la France. C’est donc avec raison qu’elle se déclare « un pays en voie de développement ». Mais quel horizon se donne-t-elle ? Rattraper un jour le niveau de vie des citoyens des Etats-Unis ? Je pense que ce n’est ni possible, ni souhaitable. Ni possible : chaque année nous consommons déjà plus de ressources que la planète n’est capable d’en reconstituer, et plus de déchets qu’elle ne peut en absorber. Pour généraliser le niveau de vie états-unien, il faudrait plusieurs planètes ! Ni souhaitable, car la course au toujours plus n’ouvre qu’un horizon de malheur.

Si la Chine veut progresser dans la voie socialiste, et non dans la voie capitaliste de l’accumulation infinie, elle devra mettre un terme à la croissance quantitative pour s’attacher à un autre sens d’une société de moyenne aisance : celui d’une société de sobriété et de modération, où l’on recherche plus la qualité de vie que la profusion de biens. Telle est la leçon, selon moi, qu’elle devrait donner alors au monde, une leçon qui serait conforme tant à ses valeurs traditionnelles qu’à son ambition socialiste. C’est ici que nous retrouvons la question des inégalités. Car « s’enrichir avant les autres », passé un certain stade, conduit à une société de plus en plus inégalitaire. Et le problème des inégalités, ce n’est pas seulement qu’elles sont néfastes, même pour les plus riches, comme des recherches statistiques l’ont clairement démontré, c’est aussi qu’elles entrainent inévitablement une ségrégation sociale et la valorisation insoutenable des goûts dispendieux.

Je prends deux exemples qui ont défrayé récemment la chronique. La Chine a vu  se multiplier les terrains de golf. Rien de condamnable en soi, si les ressources en eau sont suffisantes et si les greens n’empiètent pas sur les terres cultivables. Le golf peut être un sport agréable et délassant, et il n’y pas de raison de le condamner au nom d’un principe moral. Mais il se trouve qu’il devient le plus souvent un sport réservé à une élite, laquelle en fait un signe de distinction, aime s’y retrouver entre elle et y nouer des relations profitables, y compris avec des représentants de l’Etat. La Commission de discipline du Parti l’a bien compris, qui a épinglé quelques officiels au nom de la lutte anti-corruption. Or ce ne sont pas seulement les officiels qui sont en cause, même s’ils devraient montrer l’exemple, c’est tout un mode de vie axé sur l’esprit de caste et sur l’ostentation. Tant qu’il y aura des super-riches, les greens luxueux fleuriront…De la même façon (c’est mon deuxième exemple), le business man qui réussit voudra rivaliser avec les autres business men de la planète. M. Wang Jianlin, magnat de l’immobilier chinois, n’a rien trouvé de mieux que  d’acheter, pour 1,05 milliard d’euros, un géant suisse du marketing sportif, gérant les droits médiatiques de quantité de clubs de football, ainsi que 20% d’un club espagnol, dans foulée ouverte par les oligarques russes. D’autres placements auraient certainement été plus utiles au peuple chinois.

S’il emprunte cette voie de l’enrichissement (célébré par les apôtres du capitalisme au nom de la théorie-alibi du « ruissellement »), le rêve chinois pourrait aboutir à une société à la singapourienne : un niveau de vie élevé pour la population prise dans son ensemble (la cité-Etat a le deuxième PIB par habitant du monde, après celui du Luxembourg), mais des villas somptueuses pour l’élite pendant que le reste des citoyens est logé (à des prix accessibles), dans les cases d’une forêt de gratte-ciels en périphérie de la ville. Les campagnes pour moraliser cette population, pour lui rappeler les principes éthiques chinois, pour y sanctionner la corruption, peinent à y contrebalancer le triomphe des pratiques marchandes et du règne de l’argent.

Voilà, pour l’essentiel, ce que j’aurais envie de dire aux autorités chinoises. Je serais bien en peine de dire si un discours de ce genre aurait des chances d’être entendu au plus haut niveau, mais j’ai quelques raisons de croire qu’il y a des voix en Chine qui plaident dans le même sens.

 

 

 

Chapitre Quatre

Pouvons-nous, en France, nous inspirer du modèle chinois ?

 

Nous y aurions grand avantage. Le problème est que cela est impossible dans le cadre de l’Union européenne telle qu’elle est.

On ne cesse d’affirmer que la France n’a pas d’avenir hors de l’Union, car elle est trop petite dans un monde dominé par des puissances continentales. Cette affirmation n’est pas recevable, car on pourrait multiplier les exemples de pays plus petits qui tirent fort bien leur épingle du jeu, même quand ils ont une économie encore moins diversifiée (par exemple la Corée du Sud, le Canada, ou même un petit pays de 5 millions d’habitants comme Singapour). Cependant l’appartenance à l’Union devait a priori présenter des avantages économiques, avec son grand marché de 550 millions d’habitants, et un projet européen ne manque pas de sens. Malheureusement les Traités rendent impraticables un système économique et un régime de croissance « à la chinoise ». Et il est tout-à-fait vain d’espérer que l’Union européenne se convertira dans son ensemble, et en tous cas pas l’Allemagne, à une telle alternative.

L’eurolibéralisme a tourné le dos à toute politique d’inspiration keynésienne. Il n’a de cesse que de réduire le pouvoir d’intervention de l’Etat au profit des grandes banques, des multinationales et des marchés financiers. On peut même dire que la crise des dettes souveraines a été l’occasion en or pour en finir avec ce qui restait de politiques keynésiennes et d’éléments de socialisme, tel que l’Etat providence. En imposant une stricte orthodoxie budgétaire et les politiques d’austérité résultantes, l’eurolibéralisme a pu, avec une stratégie qui ressemble à celle du chaos, imposer partout son agenda : privatisations généralisées dans les secteurs concurrentiels, passage progressif des services publics et des institutions de l’Etat social au privé, réduction des biens et services fournis par les administrations, diminution des impôts et cotisations sociales, stagnation ou baisse des salaires, déconstruction du droit du travail, et autres « réformes structurelles ». Bien que les résultats des politiques néolibérales soient lamentables (croissance atone, dettes publiques croissantes, aggravation des inégalités), l’oligarchie européenne continue de plus belle. C’est que la crise n’est pas pour tout le monde : les riches continuent à s’enrichir et à prospérer. On ne cesse de dire que l’on va corriger les inégalités et les abus de droit (l’évasion fiscale en particulier), mais ce ne sont pas là des excès passagers, mais les effets du système lui-même.

Imaginons maintenant que l’on veuille retrouver un régime keynésien de croissance dans l’esprit du modèle chinois, afin de sortir notre pays pour sortir du marasme. Que faudrait-il faire ?

 

1. Les conditions d’une politique économique de type keynésien

 

1. Il faudrait d’abord  récupérer de la souveraineté monétaire, et cela implique clairement une sortie de l’euro.

L’euro, de toute façon, n’est pas viable. Cela a été amplement démontré, une monnaie unique implique un Etat de type fédéral, à même d’opérer des transferts entre les Etats qui le composent pour corriger des disparités et une spécialisation croissantes, comme il appert dans l’actuelle zone euro, surtout entre les pays du Nord et les pays du Sud. Ce n’est pas avec le misérable 0,3% des « aides structurelles » du budget européen (contre 20% aux Etats-Unis) que des transferts massifs sont possibles, et il ne fait pas de doute qu’aucun Etat européen n’est prêt à y consentir, et surtout pas l’Allemagne qui serait la plus grosse contributrice. On pourrait alors revenir aux monnaies nationales, mais ce serait la fin d’une certaine intégration monétaire et le retour des spéculations contre la monnaie –y mettre fin était le principal argument invoqué lors de la création de l’euro. Une bien meilleure solution serait de remplacer l’euro par une monnaie commune, solution soutenue par de nombreux économistes et quelques hommes politiques.

Précisons le principe d’une monnaie commune, qui n’est pas sans exemples actuels dans le monde (le rouble est une monnaie commune pour les Etats de la CEI, le « sucre » pour les pays de l’Alliance bolivarienne). Une banque centrale gère cette monnaie commune, mais les banques nationales ont une pleine autonomie de leur politique monétaire (elles n’en sont plus des filiales). Les monnaies nationales sont liées à cette monnaie commune par des parités fixes, mais ajustables d’un commun accord en fonction de la variation de divers critères, le principal étant les taux d’inflation dans les différents pays. On ne peut donc plus spéculer sur le cours des monnaies nationales. Les transactions avec les autres pays de la zone se font obligatoirement par la conversion des monnaies nationales en monnaie commune (ce qui a évidemment un coût de transaction et complique la comptabilité des entreprises, mais l’inconvénient reste mineur), cependant que les transactions avec les pays étrangers se font obligatoirement en monnaie commune. Le système des parités ajustables, en même temps qu’il restaure la souveraineté monétaire des Etats, leur  permet de compenser leurs déséquilibres entre eux. Notons que c’était un système de ce type que Keynes avait préconisé à l’échelle mondiale.

La France a le poids suffisant pour imposer cette solution, à prendre ou à laisser. Car, à défaut, elle menacerait de sortir de l’Union européenne, et c’est l’un des piliers du temple - bien plus que la Grande Bretagne – qui s’écroulerait. Rien n’interdirait d’ailleurs à l’Allemagne de constituer  une zone mark avec les pays qui voudraient s’y associer. La France serait donc libre de fixer les taux directeurs de sa banque centrale et d’utiliser d’autres instruments monétaires pour stimuler son économie. Le problème est que le financement de la dette publique continuerait à se faire auprès des marchés financiers internationaux, qui pourraient exiger des taux d’intérêt très élevés pesant lourdement sur les finances de l’Etat et limitant drastiquement sa marge d’action. Aussi lui faudrait-il se financer autrement, d’abord en empruntant auprès de sa propre banque centrale, sous des conditions limitatives (pour ne pas faire marcher la planche à billets au-delà des besoins de l’économie), comme cela se fait dans de nombreux pays du monde (aux Etats-Unis par exemple…et en Chine), à un taux qui pourrait être nul, ensuite en empruntant auprès des ménages français (à un taux qui devrait être quelque peu rémunérateur, comme cela se fait au Japon), et enfin en empruntant auprès de ses banques, tenues d’acquérir un certain pourcentage des titres émis (comme cela se fait en Chine). A ce titre il enrichirait éventuellement sa propre banque centrale, et très modérément ses propres concitoyens et ses propres banques, et non des investisseurs internationaux, qui, il est vrai, se contentent aujourd’hui d’un très faible rendement des obligations publiques, mais peuvent changer d’avis quand cela leur chante. Reste qu’il faudrait toujours leur rembourser la dette actuelle avec ses intérêts. Aussi faudrait-il sans doute négocier avec eux une restructuration des dettes (heureusement libellées presque en totalité en droit français), comme des pays l’ont fait, et l’Union européenne ne pourrait l’empêcher, la France n’étant pas endettée vis-à-vis du Mécanisme européen de stabilité.

 

2° Il faudrait aussi retrouver une souveraineté budgétaire. La France serait alors libre de son déficit public, n’étant plus tenue par les critères du désastreux Traité de stabilité, de coordination et de gouvernance que François Hollande a fait ratifier (avec sa cible de 0,5% de déficit maximal), ni même des critères de Maastricht, qui étaient des conditions de la monnaie unique. Elle pourrait alors mener des politiques de relance « à la chinoise ». Précisons que la dette n’est pas un problème, quand la croissance, avec les rentrées fiscales qui vont avec, permet de la rembourser. Ici encore l’exemple de la Chine est parlant. Et il y a divers moyens de faire de la relance pour arriver au taux de croissance souhaité (qui soit au moins celui de la « croissance potentielle », celle qui correspond au plein emploi des capacités de production), par exemple augmenter le SMIC et engager de grands programmes d’investissement public, avec leurs effets d’entraînement (le multiplicateur keynésien), encore une fois ce que la Chine fait régulièrement.

On objectera que, la France continuant à appartenir au marché unique, si les autres pays ne relancent par simultanément, ce sont eux qui profiteraient de l’aubaine, en lui vendant davantage et en important moins, ce qui déséquilibrerait la balance commerciale. En outre l’augmentation des salaires créerait un différentiel d’inflation avec les autres pays, rendant les produits financiers moins compétitifs. François Mitterand et son Parti en ont fait la cruelle expérience en 1981-82-83, se trouvant contraints de dévaluer à plusieurs reprises, et finalement prenant « le tournant de la rigueur » pour ne pas sortir le franc du système monétaire européen. Mais le système des parités ajustables dans le cadre d’une monnaie commune (le SME n’en était pas une) résoudrait largement le problème, puisqu’il ferait entrer en ligne de compte les différentiels d’inflation, et, mieux encore, la variation des coûts du travail, ce qui redonnerait aux produits nationaux de la compétitivité. Je ne suis pas sûr pourtant qu’il le résoudrait complètement, car la France s’est beaucoup désindustrialisée et souvent son industrie est trop faible pour affronter la concurrence.  Faudrait-il donc mettre des barrières à l’importation, comme le fait la Chine ?

 

3° Venons en donc à la question du protectionnisme. Le Front national a proposé sa solution : rétablir des droits de douane sélectifs, c’est-à-dire qui ne toucheraient que les produits où le pays enregistre un déficit de compétitivité. C’est alors la fin du marché unique. La droite avait trouvé une autre solution, compatible avec les principes de l’Union européenne, qui laisse aux Etats la maîtrise de leur fiscalité : la TVA « sociale », qui consiste à alléger les cotisations sociales versées par les entreprises, donc leurs coûts, en en faisant financer une partie par l’impôt. Solution qui n’en est pas une, car ce sont alors les finances publiques qui en souffrent, donc les moyens dont dispose l’Etat pour opérer une relance. Le crédit impôt compétitivité emploi (réduction de 6% de la grande masse des salaires via un reversement d’impôt aux entreprises – au lieu de subventions directes interdites par les Traités européens au motif de distorsion de concurrence) est encore pire, car il prive les finances publiques de dizaines de milliards d’euros chaque année, qui seraient bien utiles pour soutenir l’économie, tout en étant par ailleurs sans grand effet sur l’emploi tant il a été mal appliqué. Le Pacte de responsabilité, qui allège les cotisations sociales patronales a le même vice, car c’est l’Etat qui doit en principe compenser. Alors une solution de court terme serait de réserver les marchés publics aux acteurs nationaux s’ils font partie des programmes de relance, ce qui peut être prouvé. Ce serait une réponse à l’attitude non coopérative des autres pays. Mais la solution de long terme, c’est de relever la productivité des salariés français par des progrès techniques, ce que la Chine a entrepris résolument de faire. Cela peut se faire par la recherche publique et par la recherche privée, et, en la matière, le crédit d’impôt recherche (le CIC) peut être approuvé, s’il est distribué aux entreprises qui en ont réellement besoin. Bien entendu, en cas de relance concertée avec nos pays fournisseurs, cette restriction des appels d’offre publics aux acteurs nationaux (pratiquée dans plusieurs pays extérieurs à l’Union européenne) serait abandonnée.

J’ajouterais que, dans le cas très improbable où la monnaie unique pourrait être maintenue grâce à une véritable union de transfert, une part de souveraineté budgétaire devrait, à mon sens, être maintenue : celle qui correspond aux investissements d’avenir, présentés et justifiés comme tels.

Au total on retrouverait la possibilité d’un régime keynésien de croissance. Mais il faudrait y ajouter un protectionnisme restreint et ciblé vis-à-vis des pays extérieurs à l’Union européenne : autre rupture par rapport au libre-échangisme européen, qui ne joue qu’au bénéfice de pays fortement exportateurs comme l’Allemagne.

La question est maintenant de savoir si on peut faire quelques pas en direction d’un socialisme de marché, à l’instar de la Chine. Question difficile, tant le libéralisme en a réduit les bases.

 

11. Quelques jalons vers un socialisme avec marché

 

1° Il faudrait d’abord restaurer un secteur public digne de ce nom, au moins dans trois domaines, celui des banques, celui des entreprises de services publics et celui des entreprises stratégiques. A titre exploratoire, je donne quelques exemples.

Il s’agirait d’abord de renationaliser, mais sous une forme différente (« socialisée »), au moins une grande banque commerciale, en sus de la Banque postale. Cela supposerait une séparation de la banque commerciale de la banque d’investissement, séparation à laquelle nos grandes banques sont farouchement opposées parce qu’elles ne pourraient plus s’appuyer sur les dépôts pour faire de la finance de marché, et se verraient, disent-elles, désavantagées vis-à-vis de leurs concurrentes internationales, états-uniennes en particulier. Tout à leur écoute, le gouvernement Hollande a fait tout ce qu’il pouvait pour l’empêcher, bien en retrait des dispositions adoptées aux Etats-Unis, en Grande Bretagne et même par la Commission européenne. Une séparation relative devrait pourtant se faire dans le cadre de l’Union bancaire européenne – ce serait l’un des rares points positifs de la législation européenne. Il faudrait ensuite trouver les moyens financiers pour racheter cette deuxième banque, ou du moins assez d’actions pour en reprendre le contrôle, et non se contenter d’une petite minorité de blocage, obtenue, comme dans le cas de Renault, grâce à un artifice (la loi Florange prévoyant des votes doubles pour un actionnaire plus stable).

Quant aux autres entreprises de service public (car la banque fournit déjà un véritable service public), il faudrait également renationaliser quelques entreprises clés comme Engie (anciennement Gaz de France) ou France Telecom. L’intérêt d’une renationalisation est de ne plus en faire des entreprises capitalistes d’Etat. Elles devraient, à mon sens, payer une taxe sur l’usage du capital public, mais ne pas verser de dividendes. Elles devraient, en second lieu, reposer une cogestion avec les représentants des travailleurs. Non pas sur une autogestion, car c’est bien l’Etat qui doit être le garant de l’intérêt général, du bon accomplissement de leurs missions de service public. Mai, je l’ai dit, leur gestion doit être autonome, non parasitée par leur Ministère. L’agence des participations de l’Etat devrait être détachée du gouvernement, ce qui ferait une différence importante avec son homologue chinoise, la CASAC, soumise au Conseil d’Etat (l’exécutif chinois). A ce compte, la participation des salariés ne risquerait pas de verser dans l’égoïsme d’entreprise, comme on a pu le voir par exemple dans l’entreprise allemande Volkswagen, où les syndicats, disposant de la moitié des sièges au conseil de surveillance, ont couvert la fraude aux tests de contrôle anti-pollution de la direction. Les employés seraient animés par l’esprit de service public comme des fonctionnaires, en bénéficiant sans doute d’un statut spécial. Par ailleurs la démocratisation de ces entreprises devrait aller beaucoup plus en profondeur dans la gestion de l’entreprise que la simple représentation par des délégués syndicaux. Au total on peut penser que de telles entreprises n’auraient rien à craindre de concurrents privés, au contraire, les dividendes ayant disparu et le personnel étant bien plus motivé (à titre de contre-exemples, on peut citer les méfaits du management capitaliste à France Telecom et à la Poste, qui se sont même soldés par de nombreux suicides).

Les entreprises stratégiques (on aurait pu donner l’exemple de Alstom, si sa production de turbines n’avait pas été vendue à General Electric, alors que le gouvernement Hollande aurait pu, au minimum, se rabattre sur la solution de la joint-venture, comme auraient fait certainement les Chinois dans le même cas) devraient être nationalisées de la même façon, puisqu’elles représentent une forme de service public. Comme un rachat sur le marché demanderait des capitaux considérables, il faudrait monter progressivement au capital.

Les nationalisations doivent-elle s’arrêter là, ne pas s’effectuer dans le secteur des biens privés ? Je suis partisan d’une autre forme d’entreprise, l’entreprise « socialisée », d’esprit autogestionnaire. Mais, bien conscient que celle-ci est à inventer, et qu’elle rencontre des difficultés sérieuses quand elle doit prendre la forme d’une multinationale (un sujet que j’ai développé ailleurs), je pense que la forme de l’entreprise publique n’est pas à écarter, ici encore à la façon des Chinois, mais avec d’autres modes de gestion. Une idée serait que ce ne soit non plus l’Etat qui en soit propriétaire, mais des fonds publics d’investissement, comme dans l’exemple singapourien. Une proposition que je ne préciserai pas ici (je renvoie à des extraits de mon dernier livre).

 

2° Si l’on voulait aller en France dans le sens d’un socialisme de marché, il faudrait rétablir la planification, qui était d’ailleurs dans le programme de l’union de la gauche en 1981, dans cette ébauche d’un tel socialisme qui a rapidement avorté. Il faudrait qu’un puissant appareil de planification, bien plus politique et outillé que l’ancien Commissariat au Plan, rattaché au plus haut niveau de l’exécutif, puisse permettre de se servir de tous les outils d’une planification incitative (taux d’intérêt bonifiés, fiscalité différentielle, contrôle de certains prix, tel que celui de l’électricité, subventions en cas de besoin). Ce qui est interdit par les Traités européens, qui y verraient autant d’aides d’Etat venant fausser la concurrence. Voilà un dossier qui serait non négociable avec les partenaires européens de notre pays. Les aides directes de l’Etat (il y a aussi des aides indirectes, quand on développe par exemple la formation) doivent pouvoir être utilisées, à l’exception de toute discrimination sur le marché national (les entreprises étrangères y seront traitées comme les entreprises nationales) et à l’exception des avantages que les entreprises nationales pourraient en tirer dans les autres pays de l’Union (au niveau de leurs filiales). La loi de Plan serait rétablie. Je dirai seulement, avant de quitter ce sujet, que la planification s’impose plus que jamais en matière environnementale et climatique. C’est sur ce chapitre de la planification que nous avons le plus à retenir du modèle chinois.

 

3° La planification, je l’ai souligné, est la mise en œuvre des choix collectifs. Cela nous conduit vers la question de la transformation de notre système politique. Je ne vois pas un parti de transformation sociale, ni même une alliance de partis « radicaux », prendre le pouvoir en France et le monopoliser. On peut retenir certainement certains aspects du système politique chinois, mais pas cette monopolisation. La voie dans laquelle il faudrait s’engager serait celle d’une profonde démocratisation de nos institutions, donc à l’évidence celle d’une Sixième République. Un sujet complexe que je ne vais pas développer ici, où j’ai voulu mettre l’accent surtout sur le système économique.

 

4° Un autre point que je voudrais aborder, avant d’en venir à la réforme du marché capitaliste, est celui de la fiscalité. Les grandes lignes d’une fiscalité d’inspiration socialiste sont assez faciles à énoncer. Le néolibéralisme a sa doctrine et sa pratique en la matière. Il faut réduire toujours plus la fiscalité directe (l’impôt sur les sociétés, l’impôt sur les revenus et l’impôt sur la fortune, quand il existe encore), au prétexte d’accroître la compétitivité des entreprises et de ne pas décourager les individus de travailler et d’entreprendre. Il est hostile à une progressivité de l’impôt en invoquant une certaine loi de Laffer qui dit que « trop d’impôt tue l’impôt », parce que, les gens travaillant moins, contribueraient moins (la hausse de la fiscalité serait neutralisée par la réduction de son assiette). Il est même partisan de la flat taxe, une taxe uniforme quels que soient les revenus. En revanche il est très favorable à l’impôt sur la consommation, sous la forme de la TVA, et ici encore, il la préfère uniforme (pas de TVA augmentée sur les produits et services de luxe). Une fiscalité socialiste serait exactement à l’inverse. Elle serait modulée, pour les entreprises, selon qu’elles consacrent plus ou moins leurs bénéfices à l’investissement. Elle serait fortement proportionnelle sur les revenus du travail et du patrimoine. Elle privilégierait enfin les impôts directs par rapport aux impôts indirects, lesquels sont en fait régressifs. Ici la Chine est loin d’être un modèle.

 

5° Comment enfin sortir de la « société de marché », c’est-à-dire de la société dominée par des acteurs capitalistes, dont le seul souci est de vendre toujours plus, par tous les moyens ? Les Chinois sont encore dans l’enthousiasme des produits inconnus et de la profusion des marchandises dans les supermarchés. Mais ils ont commencé à réaliser ce que pouvait avoir de destructeur le consumérisme, à la fois socialement, tout étant fait pour leur faire oublier les servitudes du salariat au profit des jouissances de la consommation, et individuellement, par le délitement des liens sociaux. Nous autres, Français, commençons à nous lasser de ce bien-être fallacieux. Mais c’est surtout sous l’impulsion des associations de consommation et des réseaux sociaux que l’on cherche à s’en dégager (économie collaborative, circuits courts, évitement du gaspillage, choix de produits bio, contournement du harcèlement publicitaire, notamment sur internet etc.). Les politiques publiques en la matière sont inexistantes ou timorées.

Une politique alternative, telle que celle que je viens d’esquisser, changerait déjà en partie la donne. En réduisant les inégalités, elle dissuaderait les ménages d’acheter au meilleur marché, c’est-à-dire les marchandises les plus trafiquées et les plus nocives. En promouvant la démocratie d’entreprise, elle permettrait aux salariés de lancer l’alerte, dans l’entreprise, mais aussi à l’extérieur (sous le couvert de l’anonymat, nécessité oblige). Mais ce serait aux pouvoirs publics d’agir résolument. Je redirai ici ce rapidement ce que je disais à propos du modèle chinois. Pour déprivatiser le marché, pour le socialiser, ou socialiser le marché, il faudrait contraindre les entreprises à livrer le plus grand nombre d’informations. Bien sûr elles pourraient menacer de quitter le marché français, mais elles n’y auraient guère intérêt, les entreprises « patriotes » (c’est-à-dire prêtes à jouer le jeu) étant prêtes à prendre leur place. Il faudrait en second lieu durcir les règlementations au-delà des règles européennes, sans se laisser intimider quand on a de bons arguments (après tout la Commission n’a pas réussi à nous imposer les OGM). Il faudrait en troisième lieu donner toutes leurs chances aux entreprises innovantes qui respecteraient les règlements et produiraient des produits plus propres et plus utiles (encore une fonction du Plan). Il faudrait enfin une puissante politique environnementale, qui irait bien au-delà des prescriptions européennes.

 

111. Une telle politique alternative implique-t-elle la sortie de l’Union européenne ?

 

Je ne le pense pas – et ne le souhaite pas. Mais il est clair que le Traité de Lisbonne rend toute politique alternative impossible. C’est même l’un de ses buts. Dès lors comment faire ?

Une modification en profondeur de ce Traité supposerait l’accord de 28 pays de l’Union. Il n’a évidemment aucune chance de se réaliser tant que l’accumulation des contradictions n’aura pas lézardé l’édifice au point de le faire s’écrouler. Les premiers signes avant-coureurs sont là (la suspension contrainte de Schengen, l’impuissance de la BCE à combattre la désinflation, les ravages de la concurrence fiscale et sociale, les méfaits des politiques d’austérité, la montée des extrêmes droites etc.), mais cela peut prendre des décennies, car les profiteurs de la crise européenne défendront de toutes leurs forces le statu quo. Dans ces conditions l’issue de secours ne peut être que l’exigence de ruptures partielles, de clauses d’opting out, que je ne vais pas détailler ici. Je me suis exprimé ailleurs sur le sujet, et bien heureusement je ne suis pas le seul. Je le répète, un pays comme la France a les moyens de les négocier, voire de les imposer, et il pourrait montrer l’exemple. Mais, parallèlement il devrait proposer une autre architecture institutionnelle pour l’Union européenne, ce qui montrerait qu’il lui reste attaché. Là aussi j’ai fait des propositions, dans le même esprit que Joshka Fisher, l’ancien ministre allemand des affaires étrangères, un homme politique particulièrement lucide. Pour le moment elles restent inaudibles, même au sein de la gauche radicale. Mais je pense qu’elles seraient davantage entendues si elles s’accompagnaient d’un véritable projet de transformation sociale. Les leçons que j’ai essayé de tirer de l’expérience chinoise doivent selon moi servir à le construire. C’était le propos du présent texte.