Le blog de Tony Andreani

03 novembre 2016

NOTES SUR L'ENTREPRISE "EQUITABLE", L'ENTREPRISE "EN CO-PROPRIETE" ET L'ENTREPRISE "SOCIALISEE"

Les propositions pour transformer en profondeur l’entreprise ne sont pas si nombreuses. Aussi celles qui existent doivent-elles retenir toute notre attention. Dans ces notes je voudrais présenter et analyser deux propositions, qui n’ont pas rencontré l’écho qu’elles méritent. La première, celle d’une entreprise « équitable », a été soutenue, en un long plaidoyer, par le Dr Escarguel, dans un texte qui s’élargit ensuite en un vaste programme (authentiquement) social-démocrate[1]. La deuxième, celle d’une entreprise en co-propriété, émane de trois auteurs liés au Parti de gauche[2]. Elle ne se limite pas non plus au cadre de l’entreprise, puisqu’elle se complète d’une Caisse de solidarité entre les entreprises. Les deux ont en commun de comporter l’insertion d’une coopérative dans l’entreprise capitaliste. Pour terminer je me demanderai ce qu’elles peuvent apporter à une proposition qui est la mienne, celle d’une entreprise « socialisée », dont la base est également une coopérative de production.

 

1 « L’entreprise équitable », un ambitieux projet social-démocrate 

 

Le docteur en biologie médicale Claude Escarguel, tirant les leçons d’une longue expérience de chercheur, de créateur et de gestionnaire d’entreprise, qu’il narre dans le détail[3], a proposé à ses collègues du patronat et aux instances dirigeantes du Parti socialiste une innovation selon lui majeure, « l’entreprise équitable », et, dans la foulée, tout un programme en matière économique et sociale pour son parti. Il s’agit là, on va le voir, d’un projet d’inspiration social-démocrate, qui vaut la peine d’être étudié pour lui-même, mais aussi pour tout ce qu’il nous dit sur l’abandon par la social-démocratie de tout réformisme digne de ce nom. Commençons par sa proposition d’une « entreprise équitable », afin de voir sa nouveauté et ses limites.

 L’entreprise équitable, ou la justice pour les salariés

 Partant du fait que les salariés sont généralement exclus de la gestion et des bénéfices des entreprises capitalistes, l’auteur considère qu’il s’agit là d’une injustice flagrante, puisqu’ils participent grandement à la création de richesses. A la différence des simples formes d’association à la gestion (dont la co-gestion à l’allemande, où les représentants syndicaux occupent, dans les grandes entreprises, la moitié des sièges au conseil d’administration des entreprises, mais sans avoir le dernier mot), il propose qu’ils se voient attribuer au minimum un tiers des bénéfices. Ce tiers sera transformé d’abord en actions collectives (c’est comme une «greffe de coopérative » dans l’entreprise) et en actions individuelles pour ceux qui quittent l’entreprise (après 10 ans d’ancienneté). Une dernière part consistera en salaires variables (selon les résultats), qui seront soit distribués, soit mis sur un compte courant si l’entreprise connaît une difficulté passagère. Les trois parts devront représenter ce qui revient aux salariés, une fois payés les salaires fixes. Tous pourront ainsi bénéficier de la valorisation de l’actif.

Notons ici la différence avec la proposition d’une « co-propriété des entreprises » que j’examinerai ensuite. : la propriété collective des entreprises par les salariés, constituée progressivement, sera en fait inférieure au tiers des bénéfices (car il y a les deux autres parts revenant aussi salariés), alors que dans l’autre proposition, cette propriété, assise sur les frais de personnel,  pourra monter en puissance avec le temps et devenir majoritaire. Il est vrai que, pour  Escarguel, le tiers des bénéfices revenant aux salariés n’est qu’un minimum légal, qui pourra être dépassé. Un minimum pourtant important, puisque, entre autres raisons, il rendra de fait impossible, quand une entreprise est en difficulté,  une reprise de l’entreprise par des financiers vautours (qui rembourseraient l’argent emprunté pour son acquisition avec les bénéfices réalisés), mais au contraire facilitera sa reprise par les salariés.

 En ce qui concerne la gestion, les salariés, bien qu’ils disposent de 33% du capital, ne peuvent disposer d’une minorité de blocage. Pourquoi ne pas aller au-delà, en s’approchant du statut des coopératives ? Parce que ce statut est « mal adapté pour une entreprise dont les créateurs en fonction de leur prise de risques souhaitent conserver le contrôle majoritaire de l’outil de travail ». Il faut distinguer, selon l’auteur, les véritables créateurs, qui ont une réelle compétence, notamment technologique, des financiers, qui ne font que placer leur argent dans une entreprise existante et prometteuse de bons rendements du capital. Il n’a pas de mots assez durs pour cette «finance », qui a tendance à traiter les véritables acteurs de l’entreprise comme des « mercenaires ».

 L’entreprise équitable prendrait donc la forme d’une co-propriété : une part du capital pour les salariés (il ne s’agit pas de les rendre petitement et individuellement actionnaires par une forme de participation, comme c’est le cas dans certaines grandes entreprises) ; une part pour les créateurs  qui ont apporté à la fois leur initiative et des capitaux (je reviendrai sur ce point) ; une part enfin pour les financeurs extérieurs. La plus-value créée (l’excédent brut d’exploitation retraité) doit être partagée à égalité entre les trois groupes, tout comme le poids des décisions au sein des instances dirigeantes. Les salariés, n’ayant qu’un tiers des voix (sans minorité de blocage), ont moins de pouvoir que dans les entreprises cogérées, mais ils obtiennent le tiers des bénéfices, en contrepartie de leur rôle actif dans les résultats obtenus.

Il y a cependant un problème, bien connu dans les entreprises capitalistes avec actionnariat ouvrier : le conflit pour les salariés entre  leur intérêt de salariés, qui est de voir augmenter leurs salaires, et leur intérêt d’actionnaires, qui est de les voir diminuer pour augmenter les profits. Le problème n’échappe pas à l’auteur. « Cette propriété sociale destinée à entraîner une augmentation du pouvoir d’achat des salariés ne doit pas être utilisée pour bloquer les salaires, pour cela, elle doit s’accompagner impérativement d’une indexation partielle des salaires sur la valeur ajoutée ».

 Quel est l’intérêt de cette innovation, placée sous le patronage de Jean Jaurès et pouvant se réclamer du gaullisme social (« l’association capital-travail ») ? C’est bien sûr de limiter les exigences du capitalisme financier actionnarial, mais aussi de garder au capitalisme son aspect dynamique, novateur, qui est le fait des « créateurs ». Cependant les financeurs, même s’ils restent attirés par une part des bénéfices à venir (disons : au-delà de ce que rapporte le cours moyen des obligations), ne vont-ils pas se détourner d’une entreprise « équitable » qui les prive de la majeure partie de ceux-ci ? Ce sera l’argument de tous ceux qui pensent qu’il n’y a rien de mieux que le « libre » marché des capitaux pour faire marcher une économie. Et ce sont eux qui vont enterrer la proposition.

 Le Parti socialiste enterre le projet

 Escarguel n’est pas un simple innovateur, homme de terrain qui a fait ses preuves, il a longuement réfléchi sur le capitalisme et son cours actuel, et montre excellemment l’impasse devant laquelle se trouve la social-démocratie. Le capitalisme produit, en quelque sorte génétiquement, des inégalités toujours croissantes, qui sont en même temps une source d’inefficacités et de crises, et il est impossible de les corriger au niveau macro-économique par la fiscalité et la redistribution. Car comment combler ce qui ressemble à un « tonneau des Danaïdes » ? Une fiscalité pesant lourdement sur le capital (on pourrait penser ici au remède proposé par Thomas Piketty) sera toujours insuffisante et suscitera l’opposition des capitalistes persuadés qu’elle vient les voler : « tant que nous ne rendrons pas illégal ce détournement des plus-values et du pouvoir décisionnel, les patrons et les actionnaires ‘vivront mal’ des taux d’imposition nécessairement élevés, comme nous l’avons vu, pour compenser les injustices déjà créées (donné c’est donné, reprendre, c’est pour eux voler, car ils ont  la  fausse impression que cet argent leur appartient alors qu’ils l’ont détourné ». Il faut donc réduire les inégalités à la source.

C’est ce qu’il a essayé de faire comprendre à ses collègues socialistes dès 2002, et notamment à Lionel Jospin auquel il reproche, alors qu’il rédige son programme pour les présidentielles, son « vide sidéral » en matière de propositions alternatives. En vain. Strauss Kahn lui objectera que, si intéressantes que soient ses propositions, elles ne sauraient être appliquées qu’à l’échelle européenne. Les « caciques » du PS n’attacheront aucun prix à des propositions qui ne viennent pas d’économistes universitaires, ignorant également tout le reste de son programme (que l’on évoquera plus loin). Seuls des membres de ce qui était à l’époque le courant du Nouveau Parti socialiste (Montebourg, Peillon, Hamon et quelques autres) lui prêteront attention. En 2012 le candidat François Hollande ne croit qu’aux vertus de la fiscalité pour corriger les inégalités. Et Escarguel prévoit que l’échec sera au rendez-vous. Tout cela nous en dit long donc sur le fait que les socialistes, dans leur majorité, se comportent, comme il dit, « en gestionnaires du capitalisme », « confondant le marché avec le capitalisme ». Et ce désintérêt, pour ne pas dire le mépris, pour un véritable réformisme, est d’autant plus flagrant qu’Escarguel a aussi tout un programme législatif, très réfléchi et très élaboré, dont on va voir les grandes lignes.

 Les mesures législatives indispensables

 Vu qu’on ne peut pas s’en remettre à la bonne volonté patronale pour opérer le passage vers l’entreprise équitable, il faut se servir de la loi pour le faire entrer dans les faits. Il faudrait d’abord mettre en place le cadre législatif pour l’entreprise équitable, puis adopter une série de mesures incitatives  pour la promouvoir, telles que : 1° créer des incitations fiscales pour parvenir au minimum participatif de 33% pour les salariés ; 2° créer aussi des incitations fiscales pour aider à la création d’entreprises équitables (un bonus) ; 3° utiliser également un malus en s’appuyant sur la « responsabilité sociale » des entreprises, quand l’ensemble des salariés ne donne pas à la majorité son quitus (sur les conditions salariales et le partage équitable).

A terme l’entreprise capitaliste serait interdite, et le passage à l’entreprise équitable ne signifierait alors rien de moins que la fin du capitalisme, de la dite « économie de marché », qui n’est qu’un synonyme du capitalisme, au profit d’une « économie avec marché », fondée sur cette entreprise équitable, qu’il faut entendre aussi en un sens large, car « on peut considérer qu’entre 33% et 100% de co-propriété des salariés tous les seuils sont équitables dans la prise en compte de la valeur travail » (à la limite supérieure on trouve les coopératives).

D’autres mesures législatives sont, dès maintenant, proposées pour réduire les inégalités : 1° ramener les écarts de salaires à une fourchette entre 1 et 20, pour que les dirigeants ne s’octroient pas, sous forme de salaires, une part excessive de la plus-value ; 2° limiter, dans le même esprit, leurs rémunérations variables au montant de leur salaire fixe ; 3° interdire les retraites chapeau ; 4° interdire la distribution de stock-options, qui n’ont plus de raison d’être dans une entreprise équitable au-delà des 5 premières années ; 5° modifier l’assiette des contributions sociales liées au travail en l’appuyant sur un ratio valeur ajoutée/ nombre de salariés, pour cesser d’avantager les grandes entreprises, moins utilisatrices de main d’œuvre relativement à la taille de leur capital ; 6° indexer partiellement, comme on l’a vu, les salaires sur la valeur ajoutée, pour éviter que les dirigeants ne compensent la participation des salariés aux bénéfices par une baisse des revenus réels de ces derniers. Toutes ces mesures, qui auraient dû être à l’agenda d’un gouvernement de gauche, seraient cependant insuffisantes pour corriger profondément les inégalités, sans cesse croissantes sous l’empire du capitalisme financiarisé. Elles ne seraient qu’un premier pas vers l’entreprise équitable. Mais il restera d’autres inégalités, tenant à la taille des entreprises et au pouvoir de marché que cette taille leur confère.

Escarguel a ici une autre proposition : créer une « coopérative nationale de redistribution salariale ». Cette proposition   se rapproche, on le verra, de la « Caisse de solidarité productive » de la proposition « Pour une co-propriété des entreprises », mais avec la différence suivante. Pour cette dernière le financement est assuré par un système de cotisations obligatoire pour toutes les entreprises, avec une assiette dégressive portant sur la valeur ajoutée : le prélèvement serait quasi nul pour les toutes petites entreprises et très important pour les grandes. Et les sommes collectées serviraient à soutenir les entreprises qui ont les meilleurs critères sociaux et écologiques ou qui ont des difficultés passagères, par diverses formes d’intervention (subventions à court terme, bonifications d’intérêt, apports en capital, reprises d’entreprises en liquidation par l’économie sociale et solidaire). Il s’agit donc d’un puissant mécanisme de réduction des inégalités, telles qu’elles sont produites par le marché capitaliste, entre les entreprises, ce qui est tout à fait intéressant. La proposition Escarguel, elle, est plus modeste : elle vise seulement à réduire les inégalités salariales. Comment ?

Au-delà du salaire fixe et d’un certain plafond des bénéfices distribués dans les entreprises équitables, un excédent serait versé dans un fonds équitable de partage des profits. Ce fonds fournirait d’une part, selon des modalités que je ne peux détailler ici, un revenu minimum aux chômeurs (un « revenu de chômage actif solidaire ») qui pourrait sous certaines conditions atteindre le SMIC. Et, d’autre part, il apporterait un complément de revenu aux salariés des petites et moyennes entreprises, qui ne dégagent pas assez de bénéfices, pour leur permettre d’atteindre le SMIC, mais net cette fois. Cela permettrait de « rétablir une injustice structurelle incontournable entre salariés de grosses et de petites entreprises », mais aussi d’augmenter le pouvoir d’achat des salariés du bas de l’échelle (et par suite la consommation des ménages et la production) relativement à celui des cadres dirigeants et de la technostructure.

Les propositions d’Escarguel ne s’arrêtent pas là. Il s’agit pour lui d’en finir avec le règne de la finance et de  rendre à l’Etat son rôle directeur dans l’économie, à la fois par des politiques keynésiennes, par le renforcement des services publics, par des politiques environnementales résolues et des mesures contre les malversations des financiers.

 En finir avec la dictature de la finance

 Dans des pages vigoureuses et brillantes l’auteur dénonce un ultra-libéralisme qui vise à mettre à bas l’Etat. On pourrait les citer ici telles qu’elles. Je me limiterai à quelques indications.

Critiquant la surconsommation de biens privés et la sous-production de biens collectifs, Escarguel soutient qu’il faut restaurer la notion de service public, que les entreprises de service public doivent être 100% publiques et à l’abri de toute notion de rentabilité, et s’oppose ainsi aux ouvertures de leur capital au privé et aux délégations de service public au privé, montrant qu’elles ont eu toujours des effets négatifs, y compris en termes de prix. Il préconise que les salariés y pèsent pour au moins un tiers dans les conseils d’administration.

Il s’attaque à ceux qui ne veulent pas payer leurs impôts dans leur pays d’origine : on les privera de leurs droits civiques, de leur protection sociale, et ils devront même payer une surtaxe quand ils empruntent les routes payées par nos impôts ! S’ils s’en vont, ils seront facilement remplacés.

La finance ne pourra plus spéculer librement si les paradis fiscaux sont hors la loi, si les plus-values sont taxées en fonction de leur vitesse d’acquisition – une mesure de bon sens que d’autres ont déjà proposée.

Mais c’est surtout, bien sûr, le passage à l’entreprise équitable qui réduira le pouvoir et les prétentions des financiers – pas toujours indispensables quand l’entreprise peut s’autofinancer. En outre elle il résoudrait, en partie du moins, le problème de l’immigration en provenance des pays pauvres, puisque, dans les filiales aussi des multinationales, les salariés seraient beaucoup mieux traités.

Faute de ce changement de cap, la multiplication du nombre de pauvres, de chômeurs et de travailleurs précaires fera le lit de l’extrême droite.

Rendre l’économie plus équitable ce n’est pas l’affaiblir,  soutient l’auteur, contrairement à ce que disent les tenants d’un faux libéralisme, mais la doper. Car des salariés qui participent aux bénéfices, deviennent co-propriétaires, et sont associés aux décisions, seront bien plus motivés et bien plus efficaces. Nul besoin alors de coaching, d’incitations et de pénalisations, de stages anti-stress, et de toutes les recettes du management dit « participatif » pour favoriser leur implication et leur créativité, comme son expérience de chef d’entreprise l’en a convaincu. Les tares de l’entreprise capitaliste ont été aggravées, note-t-il, quand des managers issus des écoles de commerce, véritables « mercenaires » et « marionnettes » du libéralisme, se sont substitués aux créateurs et ingénieurs.

Rendre l’économie plus équitable, c’est aussi promouvoir de nouveaux droits pour les travailleurs, et ainsi redonner à l’Europe un visage attractif, une réputation qu’elle a perdue dans le monde.

Si j’ai évoqué ces quelques traits de l’adresse du Dr Escaguel au patronat éclairé et à un gouvernement qui se voudrait de gauche, c’est pour montrer qu’il est à la fois un observateur très averti des méfaits du capitalisme financiarisé et un réformateur conséquent, soucieux de rouvrir un chemin à une social-démocratie qui a perdu son âme. Il est temps d’en venir à quelques remarques critiques, d’abord ponctuelles, puis d’ordre plus général.

 Remarques critiques sur « l’entreprise équitable »

 Malgré l’extrême précision des analyses de l’auteur, tout ne m’a pas paru très clair dans sa proposition.

Tantôt il dit que les trois « collèges » (salariés, créateurs et financiers) doivent être co-propriétaires à parts égales de l’entreprise, ce qui veut dire de son capital, tantôt il parle d’un partage égal des bénéfices, ceux revenant aux salariés étant eux-mêmes constitués de trois parts (une distribution d’actions collectives, une d’actions individuelles et une de salaires variables). Je ne vois pas bien la logique.

Ensuite la notion de « créateurs » laisse perplexe. On comprend bien que ceux qui lancent une entreprise et y risquent de leur argent en soient les créateurs. Par exemple dans le cas d’une start-up, on trouvera effectivement au départ un ou des créateurs, qui, ingénieurs ou simples découvreurs d’un nouveau marché, ont lancé le projet, mis souvent de leur poche, et réussi à convaincre des capital-risqueurs. Mais ensuite ? Ce sont bien des salariés qui vont enrichir et faire prospérer l’idée, et le rôle du créateur aura consisté seulement à bien les choisir, les encourager et les récompenser. Dans quelle mesure les dirigeants sont-ils alors encore des « créateurs » ? Pourquoi un Steve Jobs, par exemple, aurait-il encore droit  à un tiers du capital et des bénéfices ?

Troisième difficulté : si le ou les créateurs veulent garder le contrôle de l’entreprise, ne devraient pas quand même s’allier soit aux salariés soit aux financiers pour disposer d’une majorité ? 

Enfin il n’est pas évident que les salariés s’impliqueront fortement dans l’entreprise, parce qu’ils se verront attribuer un tiers des bénéfices transformés en actions collectives, malgré toutes les garanties qui leur seront offertes concernant leurs salaires. L’entreprise équitable ne sera pas « leur entreprise » comme c’est le cas dans une coopérative - où il est d’ailleurs fréquent qu’ils se sentent infériorisés par rapport à leur direction, même élue (ici se pose tout le problème d’une démocratie effective). Rappelons que, n’ayant pas de minorité de blocage, ils ne peuvent s’opposer aux décisions des deux autres collèges, et qu’ils ne peuvent monter en capital, sauf accord des deux autres parties. La proposition est donc typiquement réformiste, et fort peu révolutionnaire.

 Socialisme ou capitalisme social ?

 Avec beaucoup de conviction, Escarguel parle d’un système « sans capitalistes », d’une économie où le marché cesse d’être « le maître » pour devenir le « valet », et il lui arrive même de se référer au socialisme. Il est clair pourtant que, hors services publics, le système des entreprises équitables reste capitaliste, avec cependant des correctifs importants : créateurs et salariés participent aux bénéfices et au capital, et le fonds de redistribution salariale vient soutenir les chômeurs et compenser les inégalités salariales entre entreprises. On peut donc parler ici d’un capitalisme social, il est vrai sans exemples, hormis certaines entreprises éphémères (les augmentations de capital faisant perdre la répartition d’origine). On a cependant envie de dire : pourquoi pas ? Ne serait-ce pas un progrès ? Mais est-ce réalisable ?

 Quelle faisabilité politique ?

 Escarguel envisage une sorte de « révolution de velours », en commençant par le cadre national. Un gouvernement résolu se servirait d’incitations, ainsi qu’on l’a vu : les investisseurs qui choisiraient d’investir dans une entreprise qui deviendrait à terme équitable (c’est-à-dire, je le rappelle, attribuant le tiers des bénéfices et du pouvoir de décision aux salariés) pourraient déduire, dans le calcul de leur imposition, 33% des sommes investies, au lieu des 25% actuels - un 25% qui tomberait à 20% en 10 ans et 10% les dix années suivantes ; les entreprises qui choisiraient de garder le statu quo verraient leur impôt sur les sociétés augmenter (c’est le mécanisme du malus). Le passage vers l’entreprise équitable sera progressif : on l’a compris, ils ne s’agit pas de demander aux possesseurs d’actions d’en transférer un tiers à la coopérative des salariés, ce qu’ils vivraient comme une spoliation, mais de leur abandonner un tiers des bénéfices. Au début la coopérative ne se verrait attribuer qu’une action symbolique, lui donnant seulement le droit d’avoir un représentant au conseil d’administration. C’est à la longue qu’elle se constituerait un capital d’un tiers de l’actif (des actions). Et les 33% affectés à la coopérative seront équilibrés par les 33% déductibles des impôts.

Ces incitations fiscales seraient mises en œuvre pendant dix ans (2012-2022, car le document est écrit à la veille de l’élection présidentielles de 2012), puis pendant les huit années suivantes les entreprises continuant à ne pas partager a minima se verraient redresser de la somme totale détournée au détriment des salariés. Enfin, au bout de ces dernières années, l’entreprise capitaliste serait tout simplement interdite.

On voit que la révolution de velours a toutes chances de capoter. Pour qu’elle réussisse il faudrait qu’un gouvernement de gauche en soit convaincu et qu’il reste en place pendant de très longues années[4]. Et n’en doutons pas, tous les grands fonds capitalistes et toutes les multinationales feraient barrage, d’autant plus qu’ils ont infiltré l’Etat, comme l’auteur le dit lui-même, et qu’ils disposent de puissants lobbies. Le capitalisme financiarisé aura vite fait de torpiller tout le dispositif législatif prévu. La révolution ne pourrait être décidément de velours.

Circonstance aggravante : un gouvernement français pourrait d’autant moins agir qu’il est corseté par les Traités européens.  Escarguel pense qu’il est possible de prendre les devants et d’entraîner à sa suite tous les Européens dans la même direction. Voit-on l’Allemagne, pour ne citer qu’elle, se rallier ? Cela supposerait au moins d’harmoniser la fiscalité au niveau européen, et notamment l’impôt sur les sociétés. Curieusement, Escarguel, si averti du fonctionnement des entreprises capitalistes et de la législation nationale, ne s’étend guère sur la muraille que dresse le fonctionnement actuel de l’Union européenne, sur le rôle qu’y joue l’euro, sur l’ordo-libéralisme qui est devenue sa bible. Il critique certes son absence d’harmonisation sociale et son ultra-libéralisme, mais veut croire  qu’il sera possible d’en changer le cours. En réalité rien ne sera possible sans transgresser les Traités et sans bouleverser les institutions de l’Union. La faisabilité politique de ses propositions, dans la situation actuelle, est à peu près nulle.

Ceci dit, si la France retrouvait, alors que la crise européenne bat son plein, une large part de sa souveraineté monétaire et budgétaire, si les compétences de l’Union étaient fortement réduites, ne pourrait-elle s’engager dans sa propre révolution de velours et ensuite faire école ? Le jeu en vaudrait-il la chandelle ? Ceci me conduit à mes conclusions.

 Conclusions

 Malgré les tirs de barrage des puissances financières et des grandes entreprises, malgré le peu d’empressement prévisible des banques capitalistes, ne serait-il pas possible au moins d’impulser un secteur d’entreprises équitables, qui montreraient le mouvement en marchant ? Cela supposerait d’abord, à mon avis, deux conditions réunies, l’une du côté des salariés, l’autre des financeurs.

Pour que les salariés soient vraiment impliqués dans ce type d’entreprises, elles devraient rester petites. Proches des créateurs, en contact permanent avec leurs représentants au conseil d’administration, se sentant engagés dans la marche et le succès de l’entreprise, ils seraient alors intéressés par leur participation aux bénéfices, au capital et aux dividendes. Et, de fait, ils seraient plus motivés et plus créatifs. Ils ne le seront cependant jamais autant que dans une coopérative, où l’on sait pourtant qu’ils ont du mal à s’impliquer fortement, tant l’écart avec la direction, même élue, reste difficile à réduire (il faudrait notamment qu’ils soient formés à la gestion). En revanche, dans les grandes entreprises, la possession du tiers participatif ne changerait probablement pas grand-chose. L’entreprise ne sera pas « leur entreprise » et le fossé entre « eux » et « nous » restera béant. Il est difficile de croire que, dans une entreprise de 1000, 10.000 ou 100.000 salariés, avec de nombreuses filiales dans  plusieurs pays, les salariés changeront leur comportement, renonceront à l’avantage moral que leur confère leur opposition au patronat, la solidarité dans la lutte et un détachement relatif qui, paradoxalement, leur laisse une certaine dignité.

Du côté des financeurs, même si on leur explique bien qu’ils trouveront leur intérêt dans une meilleure implication des salariés, et que ce sera, comme dit Escarguel, un modèle « gagnant/gagnant », il est peu probable qu’ils jouent le jeu. Il faudrait alors de très fortes incitations pour les convaincre, et il ne manquera pas de puissants financeurs pour crier au scandale, à une concurrence faussée par ces incitations. L’histoire du Dr Escarguel est ici éclairante : dès qu’il a voulu développer son entreprise en faisant appel à de grands financeurs, ceux-ci ont refusé de maintenir les règles de son entreprise équitable. Quant aux investisseurs étrangers, ils auraient vite fait de se détourner d’un pays aussi partageur. Aussi, si l’on reste dans le cadre capitaliste et si l’on veut rendre l’entreprise plus équitable, il serait préférable, à mon avis, de s’appuyer sur des capitaux publics, où l’Etat aurait, directement ou indirectement, la main. J’y reviendrai dans ma troisième note.

Les propositions d’Escarguel me paraissent surtout intéressantes pour le secteur privé, et, comme je l’ai dit, pour les petites entreprises, à commencer par celles qui sont en gestation, où le rôle des créateurs est souvent décisif.

 

 II.  Remarques sur la proposition « Pour une copropriété des entreprises ». Une alternative au régime capitaliste de propriété ?

 

Présentée par trois auteurs, et ayant reçu l’agrément du Parti de gauche, elle se réclame à la fois de Jaurès, qui demandait un « droit de co-propriété sur les moyens de travail », et de précédents historiques (la « société anonyme à participation ouvrière », votée en France en 1917, toujours en vigueur, mais restée lettre morte car dépendant du bon vouloir des apporteurs de capitaux, et le projet gaullien d’une association capital-travail, qui s’est transformé finalement en un simple intéressement aux bénéfices). La droite (Sarkozy et de Villepin !) l’a même ressortie des tiroirs, mais sans dépasser l’effet d’annonce, tant il est vrai que les capitalistes, surtout les nouveaux investisseurs institutionnels, n’entendent aucunement partager leur droit de propriété avec les salariés.

La proposition est ambitieuse : il s’agit de rien de moins que de faire progresser la part de propriété des salariés, devenant travailleurs « associés », jusqu’à leur donner la majorité des capitaux et donc des droits de vote tant à l’assemblée générale de la société anonyme que dans son conseil d’administration. Cette abolition du privilège des apporteurs de capitaux pourrait être comparée à une sorte de nuit du 4 août. Je cite : « La seule abolition de ce privilège entrainerait progressivement le transfert de la propriété du capital vers le travail, d’abord de la minorité de blocage (33% du capital), puis de la majorité du capital des entreprises au bout de quelques années, en l’absence d’apport de capitaux nouveaux, par les marchés financiers ». On verra comment dans un instant. Mais voyons d’abord la base théorique de cette transformation révolutionnaire.

Elle est justifiée par le fait que les moyens de production nouveaux créés par autofinancement sont « le résultat de la combinaison productive du travail et du capital ».Voilà une prémisse des plus discutables, car elle renvoie à la théorie néo-classique des « facteurs de production ». Si l’on considère au contraire, dans une optique marxienne, que seul le travail est producteur de valeur nouvelle, le capital ne devrait avoir aucun droit sur cette valeur ajoutée. Si l’on veut justifier autrement son droit sur elle, il faut invoquer d’autres raisons, telles qu’une prise de risque particulière (différente de celle du travailleur qui risque aussi de perdre son emploi) ou l’acte d’entreprendre, qui mériteraient une rémunération spécifique. On y reviendra. Mais laissons cela pour le moment. Quel est le schéma de cette co-propriété, baptisée « socialisme du 21° siècle ?

 Le principe de la co-propriété

 Il y aurait dans l’entreprise deux sortes de propriétaires : les actionnaires traditionnels, dont les actions ouvrent droit à dividende, et les salariés, propriétaires d’actions de travail non individuelles, incessibles, et ne donnant pas droit à dividende, ce qui fait que ces derniers ne pourraient devenir des rentiers (car « la rente est un prélèvement sur le travail d’autrui »). L’objectif est « la substitution progressive des capitaux rémunérés par des capitaux non rémunérés ». Et le mécanisme est le suivant.

Pour calculer la part de la propriété revenant aux salariés dans la production de valeur nouvelle il faut se référer, pour un exercice donné, aux frais de personnel, et pour celle revenant aux actionnaires à l’amortissement qui, dans le bilan comptable, correspond au capital mis en œuvre (des sommes sont en effet réservées pour remplacer le capital existant). La part de l’augmentation du capital des entreprises (de ses fonds propres, par opposition aux fonds empruntés) venant de la contribution des actionnaires s’inscrit dans les réserves, et celle venant des salariés dans une « réserve spéciale de co-propriété ». Ensuite tout dépend du taux de croissance des capitaux propres par autofinancement, de l’intensité capitalistique de l’entreprise (la proportion du capital par rapport au travail) et des apports de capitaux extérieurs. Dans une entreprise à croissance forte (14%), sans apport de capital extérieur et avec une intensité capitaliste faible, les auteurs ont calculé que la minorité de blocage (33%) serait atteinte au bout de 5 ans, et la majorité des actions au bout de 8 ans. C’est le cas idéal. Dans le cas d’une entreprise à croissance faible (6,5%), avec un apport extérieur de capital important (5%) et une intensité capitalistique élevée (40%), la minorité de blocage serait atteinte au bout de 18 ans, et le capital conserverait la majorité des droits de vote.

Ce « mécanisme entraîne progressivement, selon les auteurs, l’abolition du salariat et son remplacement par les travailleurs associés, c’est-à-dire une transition du capitalisme au socialisme, tel que défini par Marx ». Mais d’abord est-il réaliste ?

 Quelle faisabilité ?

 « Comme la co-propriété est basée sur l’augmentation des fonds propres, les entrepreneurs conservent la totalité du contrôle de leur entreprise dans les entreprises qui n’ont pas de croissance significative de leurs fonds propres (ce qui est en général le cas dans l’artisanat, le petit commerce, les petites entreprises de service) ». Le régime de propriété ne change donc pas, ou seulement à la marge. Mais ce ne sont pas des entreprises proprement capitalistes.

« A l’inverse ce mécanisme de co-propriété joue pleinement dans les entreprises qui concentrent la plus-value – les grandes entreprises capitalistes ». Et c’est là l’essentiel, qui correspondrait à ce qu’on appelle traditionnellement la maitrise par les travailleurs des grands moyens de production.

Mais voilà, selon moi, le problème : les auteurs soutiennent que ces grandes entreprises se financent presque exclusivement par autofinancement, et que c’est encore plus le cas des entreprises du CAC40, qui ont actuellement un taux d’autofinancement de leurs investissements de 120%. Or les entreprises ne s’autofinancent en moyenne que de 60 à 80%, faisant appel pour le reste à des financiers extérieurs (c’est souvent la raison de leur introduction en Bourse). L’entrée de ces capitaux extérieurs (et l’on sait combien les start-up en ont besoin) fausse tout, ou plutôt ralentit, voire diminue, la part du capital nouveau revenant aux salariés. Quant aux entreprises du CAC 40, leur taux d’autofinancement supérieur à 100% est en fait exceptionnel, se produisant quand elles se désendettent, et augmentent ainsi leurs capitaux propres. Je rappellerai aussi qu’elles grandissent souvent par fusion avec d’autres, grâce à des OPA, qu’elles doivent donc financer, soit en puisant dans leur trésorerie, soit par l’emprunt. Au total la prise de pouvoir progressive par les salariés serait reportée aux calendes grecques, même si la législation imposait cette co-propriété - ce qui soulèverait d’ailleurs une levée de boucliers des grands détenteurs de capitaux, hostiles à voir une partie de l’accumulation du capital leur échapper et agitant aussitôt la menace d’une localisation dans un autre pays (ils le font déjà aujourd’hui sur un sujet aussi mineur économiquement que la fixation par la loi d’un plafond pour la rémunération des dirigeants des entreprises privées).                      

 Une proposition intéressante, néanmoins.

 Il ne s’agit pas, soyons clairs, d’une transformation « socialiste ». Même si les salariés en venaient à détenir la majorité du capital et des droits de vote, tant qu’il resterait un seul capitaliste dans la co-propriété, celui-ci exigera un taux de rentabilité suffisant de son investissement (sans même parler de « valeur actionnariale »), faute de quoi il ira placer ses billes ailleurs. Et les travailleurs associés seront donc inévitablement soumis à cette logique.

Mais la proposition est intéressante, parce que, si les salariés obtenaient la minorité de blocage et quelques sièges au conseil d’administration, ils pourraient faire obstacle aux grandes manœuvres capitalistes : restructurations (qui visent toujours à réduire les frais de personnel), introductions en Bourse qui font entrer des capitaux extérieurs, et certaines opérations de fusion/acquisition. Ils pourraient peser aussi sur la politique salariale et la rémunération des dirigeants. Mais ce n’est concevable que dans un pays qui borne la liberté des grandes entreprises, et des multinationales en particulier, en instaurant beaucoup de freins au libre usage des capitaux – une révolution dans le monde occidental.

Un autre aspect, fort intéressant, de la proposition, est la manière dont elle aborde la représentation des salariés dans les multinationales. Il existe actuellement des comités d’entreprises de groupe, dont le rôle est très limité (les salariés sont seulement consultés, et ceci alors que qu’ils ne sont informés que partiellement et tardivement, quand les décisions sont en fait déjà prises). Si les salariés possèdent une part du capital, ce doit être vrai pour ceux d’une société mère, mais aussi pour ceux des filiales, et ces derniers doivent donc pouvoir être représentés à l’assemblée générale, voire au conseil d’administration, comme les premiers. Comment ? Au prorata, disent les auteurs, du poids de chaque entité dans la co-propriété, déterminé par chaque capital détenu en co-propriété par chaque « société de travailleurs ». Cela les sortirait enfin de la subordination totale aux décisions de la société mère.

Une proposition qui prendrait tout son sens dans le cas d’une entreprise autogérée, qui aurait la forme d’une entreprise avec des filiales, dont certaines à l’étranger, dans le cas de multinationales. Le problème existe dans certaines grandes SCOP, et plus encore dans un grand groupe autogéré comme Mondragon, où il n’a pas trouvé de solution satisfaisante. Une assemblée générale de tous les travailleurs, dispersés souvent dans plusieurs pays, y est évidemment impossible, et même une réunion de tous leurs représentants difficile. La solution proposée ici aurait le mérite, en constituant une « société des travailleurs de groupe », de leur donner voix au chapitre, mieux qu’une attribution de quelques actions individuelles.

Un dernier aspect intéressant de la proposition de co-propriété, est la participation des pouvoirs publics, dans ce qui correspondrait à une sorte d’extension du principe des entreprises d’économie mixte. Les pouvoirs publics (Etat, collectivités locales) seraient le troisième acteur, agissant en tant qu’investisseur. Et, dans le cas où il s’agirait d’un secteur stratégique, ils devraient être l’actionnaire majoritaire. Une formule qui n’est pas à exclure dans certains cas, et qui rappelle quelque peu l’institution des SCIC (sociétés coopérative d’intérêt collectif, mais à but non lucratif). Elle ne saurait cependant s’appliquer aux grands services publics, où l’Etat, qui ne devrait pas se comporter comme un investisseur capitaliste, devrait être, selon moi, le seul propriétaire, la gestion se faisant sous la forme d’une co-gestion avec le personnel.

 La proposition complémentaire d’une Caisse de solidarité productive.

 Il s’agit d’une part d’apporter des aides à des entreprises en difficulté passagère, d’autre part de favoriser celles qui présentent de meilleurs critères sociaux, prennent mieux en compte l’environnement, relocalisent tout ou partie de leur production, enfin sont les plus innovantes. Le principe est le suivant :

Cette Caisse est financée par des cotisations obligatoires de toutes les entreprises, assises sur la valeur ajoutée et modulées selon  leur taille, à la manière d’un impôt progressif (les cotisations seraient quasiment nulles pour certaines toutes petites entreprises et très importantes pour les plus grandes). Cette Caisse serait organisée en Caisses primaires chargées de gérer les dossiers, et en Caisses régionales, veillant à la péréquation des ressources et des dépenses et contrôlées  par la Caisse des dépôts et consignations. Elle serait gérée de façon quadripartite : salariés, entrepreneurs, collectivités locales, Etat.

La proposition me paraît effectivement intéressante pour la sécurité des salariés, sur laquelle les auteurs développent ses avantages : lutte contre le précariat (puisque la Caisse apporte des aides en cas de variations d’activité), lutte contre le chômage (la Caisse se substitue à l’employeur pour le versement des salaires à hauteur de 75%), lutte contre les interruptions du contrat de travail (la Caisse devient l’employeur temporaire des salariés, en assurant la continuité des droits et des cotisations sociales des salariés). Il s’agit donc d’une extension des assurances sociales professionnelles. On peut se demander ici si elle ne reconduit pas le paritarisme, avec tous ses défauts, dans la mesure où la place de la puissance publique dans la gestion n’est pas précisée (simple arbitrage ou pouvoir décisionnel ?). En outre elle ne résout pas le problème du chômage à  la racine, mais ne fait qu’en combattre certains mécanismes. Quoi qu’il en soit, elle représenterait un progrès – difficile à arracher à une époque où le patronat n’a qu’une obsession, réduire les charges.

Mais surtout la proposition me paraît tout à fait insuffisante pour orienter l’économie et pour compenser les inégalités de dotations entre les entreprises.

Les grandes orientations économiques, par exemple le niveau des salaires, la transition énergétique, les relocalisations (pour ne citer que quelques exemples invoqués dans le document) ne relèvent pas d’accords quadripartites sur des critères et des instruments, mais du niveau politique, qui est ou devrait être celui où se définit l’intérêt général et celui où se met en œuvre une planification. Les instruments cités (taux d’intérêt bonifiés, apports en capital de la puissance publique, auxquels il faut ajouter tout le jeu des taxations différentielles, celui des commandes publiques et des subventions à certains secteurs) sont bien ceux que l’Etat devrait mobiliser, dans des politiques publiques venant compléter sa politique économique proprement dite (politique budgétaire, politique monétaire, politique commerciale). On devine, dans le texte, une méfiance vis-à-vis du rôle de l’Etat, qui assurément nous éloigne du socialisme, fût-il de marché (ou avec marché). Dès lors, selon moi, la Caisse ne pourrait jouer qu’un rôle complémentaire et subordonné.

Enfin elle peut bien fournir des aides passagères à des entreprises en difficulté, elle laisse entier le problème des disparités entre entreprises, celles déjà dotées de capitaux l’emportant automatiquement sur d’autres (potentiellement tout aussi performantes, voire plus innovantes), grâce à l’ampleur de leurs moyens financiers et au pouvoir de marché qu’ils leur confèrent, tant au niveau de la production qu’à celui des achats et des ventes. Une concurrence faussée, qui est intrinsèquement liée au système capitaliste. C’est l’une des raisons qui m’ont conduit vers un tout autre modèle, celui que j’évoquerai dans ma troisième note.

Conclusion

 La proposition, qui ne manque ni de précision, ni de rigueur, se veut économiquement réaliste. Ses auteurs estiment que les entreprises en co-propriété seraient parfaitement à même de résister, et même victorieusement, aux grandes entreprises, y compris multinationales, capitalistes. Et de citer l’exemple de Volkswagen, où les salariés sont presque à égalité dans le conseil de surveillance (co-gestion à l’allemande) et où le Land de Basse-Saxe dispose d’une minorité de blocage : la croissance a été spectaculaire sans pénaliser pour autant les travailleurs allemands de l’entreprise. Il en irait de même, selon eux, si les salariés disposaient d’assez de capital pour avoir cette minorité de blocage, le cas échéant avec le soutien de la Caisse de solidarité productive.

Les auteurs pensent également que leur proposition est faisable politiquement, car, au-delà de la mobilisation des forces de gauche autour de ce projet, elle pourrait rencontrer des appuis du côté du catholicisme social et de ce qui reste d’une tradition gaulliste. Admettons, mais cela suffira-t-il face à une oligarchie financière et une technocratie européenne qui seront vent debout contre elle ? Et surtout, le jeu en vaut-il la chandelle ?

Je pense que, dans le meilleur des cas, elle pourrait servir à diminuer la puissance, économique et politique, du capitalisme financier, ce qui n’est pas rien, mais qu’elle ne pourrait, à elle seule,  « fournir une alternative identifiable et opérationnelle au capitalisme ».

Tout d’abord, pour desserrer l’étau du capitalisme financier, il ne suffit pas de faire monter au capital une « société des salariés », voire la Caisse de solidarité productive, de manière à limiter autant que possible l’entrée de capitaux extérieurs. Il faudrait émanciper les entreprises en co-propriété des grandes banques capitalistes. Car les entreprises n’ont pas seulement besoin de capitaux, lors de leur création et pour croître, mais encore de crédits (de grands groupes se sont constitués aujourd’hui avec les grandes masses d’argent venant de consortiums de crédit, là oû de petites entreprises ont le plus grand mal à en obtenir). Les auteurs en sont conscients, puisqu’ils assignent, dans un alinéa, à la Caisse de solidarité productive une autre mission que celle, en cas de besoin, de prises de participation au capital : celle de « transformer des fonds à court terme en fonds à long terme », ce qui est précisément le rôle des banques. C’est donc tout le système bancaire qui devrait être transformé pour soutenir les entreprises en co-propriété. Et l’on ne voit pas comment y parvenir sans  des banques publiques et des banques coopératives d’une tout autre ampleur que la Caisse de solidarité productive, dont le rôle de fournisseur de crédits ne serait que l’une des fonctions. De telles banques, remplissant une mission de service public qui correspond à leur rôle central dans l’économie, ne devraient plus axées sur la rentabilité capitaliste.

Ensuite, comme je l’ai souligné, les entreprises en co-propriété ne peuvent échapper, dans la mesure où elles comportent des investisseurs capitalistes, à la logique du système. Il vaudrait mieux parler ici aussi de capitalisme social que de socialisme. L’exemple de Volkswagen montre bien les limites de la cogestion en régime capitaliste : entraînés dans la logique de la rentabilité capitaliste, les syndicats ont couvert une de ces fraudes dont les grandes entreprises capitalistes sont coutumières, ici sous la forme d’un trucage technique. Une co-propriété avec les salariés n’y aurait sans doute pas changé grand-chose.

Enfin, même si les entreprises en co-propriété disposaient d’un financement bancaire adéquat, je les vois mal damer le pion aux grandes entreprises capitalistes, vu la lenteur de leur transformation en coopératives et la difficulté de leur passage à la grande échelle sans faire appel (ou le moins possible) à des capitaux extérieurs. C’est bien plutôt à partir d’un système immédiatement dérivé des coopératives que pourrait se construire la véritable alternative au capitalisme. Ce qui me conduit à ma troisième note.

 

III. Note sur entreprises en co-propriété et socialisme

 

 Les deux propositions que j’ai analysées dans les notes précédentes représentent, à mon sens, bien plus des formes de capitalisme social que des formes de socialisme - ce qui n’enlève rien à leur nouveauté ni à leur intérêt. Dans la mesure où elles visent un passage, partiel ou plus large, vers des coopératives, elles changent, plus ou moins considérablement, le mode de gestion, mais leur fonctionnement reste basé sur la maximisation du taux de profit, les bénéfices étant seulement répartis tout autrement. Même des coopératives à 100% n’échappent pas à la  logique de la rentabilité du capital, même si elle n’est plus centrale (une part des bénéfices va au travail, pendant que les deux autres vont au capital, sous forme de dividendes distribués et de réserves impartageables).

Or, selon moi, dans un système socialiste, le principe d’optimisation serait la maximisation des revenus du travail. Dans un modèle de socialisme « associatif » que j’ai proposé[5], en m’inspirant d’autres modèles de socialisme « autogestionnaire », les travailleurs ne possèdent plus de capital, mais l’empruntent à des organismes extérieurs, en l’occurrence des banques elles-mêmes de type coopératif, sous forme de crédits à long terme (qui sont l’équivalent des « capitaux propres » des entreprises capitalistes) et de crédits divers à court terme. En d’autres termes les entreprises que j’ai appelées « socialisées » ne possèdent pas de capital propre et ne peuvent pas s’autofinancer. Une fois qu’elles ont payé leurs intérêts, effectué des remboursements d’emprunts, et acquitté impôts et cotisations sociales, elles distribuent tous leurs revenus à leurs membres. Cela ne résume pas tout le modèle, qui comporte aussi notamment une planification incitative destinée à mettre en oeuvre les choix collectifs et des  services publics n’ayant pas à rentabiliser leur capital.

Or les deux propositions examinées m’ont conduit à revoir certains aspects du modèle, l’un concernant le lancement d’une entreprise socialisée, l’autre concernant l’opportunité d’une institution venant corriger des disparités entre les entreprises socialisées.

 La proposition Escarguel donne une place particulière, tant au niveau de la possession du capital qu’à celui de la gestion, aux « créateurs ». Le point est important, car de tels créateurs jouent effectivement, en tant que véritables « entrepreneurs », un rôle fort utile dans une économie d’innovation et en mouvement. Ils ont une visibilité du possible et des compétences que n’ont pas les autres travailleurs. Or on trouvera beaucoup plus difficilement un créateur ou des créateurs associés d’accord pour fonder une entreprise s’ils doivent être dès le départ des coopérateurs comme les autres. Même si leur motivation est loin d’être purement pécuniaire, même s’ils pouvaient obtenir plus facilement des crédits auprès de banques d’un nouveau type, ils voudront être récompensés, par une ponction sur les bénéfices, pour leur initiative et les risques qu’ils prennent en y mettant de leur argent. Pendant la phase de démarrage, il est donc sans doute judicieux que l’entreprise comporte un capital propre qui correspond à cet argent. Mais, l’autofinancement aidant, ils finiraient par être, même s’ils étaient élus, les véritables propriétaires de l’entreprise, qui n’aurait plus rien de « socialisé ». Escarguel est conscient du problème quand il limite la distribution des stock-options aux cinq premières années, mais cela ne suffit pas. L’autre proposition, celle des auteurs de « Pour une co-propriété des entreprises », devient de ce fait, appliquée à des entreprises socialisées, particulièrement intéressante : au fur et à mesure que les frais de personnel augmentent avec le développement de l’entreprise, la participation des créateurs aux bénéfices diminue relativement à celle des coopérateurs, si bien que l’entreprise peut à terme se passer de ces financeurs en capital et devenir cette entreprise fonctionnant uniquement à crédit de mon modèle.

J’ajoute ici que les créateurs doivent être vraiment des créateurs. Dès que l’entreprise atteint une certaine taille, le choix des collaborateurs devient une fonction ordinaire confiée à des directeurs du personnel, et, plus généralement, le management est simplement le fait de travailleurs qualifiés, rémunérés en fonction de leur qualification et du rôle qu’ils jouent dans l’entreprise. Mais c’est l’ensemble du personnel qui décidera, en assemblée générale ou via des représentants, de leurs rémunérations. Il n’y a aucune raison qu’ils constituent encore, quand l’entreprise aura pris sa vitesse de croisière, un « collège des créateurs » distinct.

 Une autre idée bienvenue est celle d’une Caisse venant compenser des inégalités entre les entreprises socialisées.

Le modèle d’entreprise socialisée répondait à deux préoccupations essentielles : contourner l’aversion au risque de travailleurs qui hésitent à placer leurs économies dans l’entreprise (c’est, on le sait, une difficulté constante pour des travailleurs qui voudraient créer une coopérative), les risques étant reportés sur les organismes de crédit, et l’inégalité des dotations en capital entre les entreprises, qui disparaît quand elles ne possèdent pas de capital. Une entreprise avec un projet viable pourra ainsi se créer sans disposer d’un capital préalable. Il n’y aura plus au sein d’un secteur socialisé de ces entreprises fortement capitalisées ayant plus de moyens de s’autofinancer, disposant d’un meilleur accès au financement bancaire, et ayant plus facilement accès à des financeurs extérieurs, voire à la Bourse, lesquelles entreprises pourront alors ainsi investir plus que les autres et bénéficier d’un grand pouvoir de marché – on reconnaît là le phénomène de concentration propre au capitalisme.

Dès lors une Caisse de solidarité productive ayant justement pour fonction de venir en aide à une entreprise par des participations au capital ou par des crédits bonifiés perd sa raison d’être, puisque c’est le système bancaire qui est chargé des allocations (lui-même appuyé, dans mon modèle, sur un Fonds public d’investissement spécialement dédié). En revanche la proposition Escarguel d’une Caisse de solidarité salariale pourrait être d’un grand intérêt.

En effet les inégalités salariales entre entreprises socialisées, selon que le secteur auquel elles appartiennent ou selon la taille et le dynamisme des entreprises dans un même secteur, risquent d’être très fortes, comme dans le capitalisme. On pourrait certes les combattre par des règles générales communes à l’ensemble des entreprises socialisées, cela pouvant aller d’une grille unique à de simples normes de rémunérations indicatives au sein d’un marché des emplois assez fortement encadré[6]. Mais, sauf à bâtir un système de rémunérations « à la soviétique », les inégalités salariales entre les entreprises resteraient assez fortes. En outre, même si une économie socialisée comporterait des tendances spontanées au plein emploi, il subsisterait probablement du chômage. De plus, tant que le secteur capitaliste restera important, ce qui sera certainement le cas pendant des décennies, un fort taux de chômage sera inévitable. Pour toutes ces raisons l’idée d’un prélèvement sur les bénéfices de toutes les entreprises pour alimenter une Caisse de solidarité salariale destinée à  corriger les inégalités salariales et à indemniser convenablement les chômeurs me semble être une très bonne idée[7].

 La perspective à long terme est évidemment de constituer un vaste secteur d’entreprises socialisées, appuyé sur des institutions nouvelles (des banques autogérées et elles-mêmes socialisées, un établissement public qui les soutient et les contrôle, un réseau d’information qui les met en relation les unes avec les autres et avec les consommateurs, des règles communes de gestion etc.). Ce secteur, fort de ses atouts, serait conquérant et l’emporterait progressivement sur le secteur capitaliste, qui, d’ailleurs, garderait son utilité au moins comme challenger. Je n’ose pas parler ici d’une « révolution en douceur », tant le processus serait conflictuel, difficile, et exigerait une forte mobilisation politique et populaire. Mais j’ai bien conscience que tout cela prendrait beaucoup de temps et que de nombreuses difficultés devraient être résolues, telle que celle, que j’ai évoquée précédemment, du passage pour les entreprises socialisées de la petite taille à la grande taille, y compris transnationale. Aussi me semble-t-il qu’il faut avoir un autre fer au feu, proche des entreprises publiques ou semi-publiques telles que nous les connaissons non dans le secteur public proprement dit (celui des services publics), mais dans le secteur marchand des biens privés.

Je me permets, pour finir, d’indiquer les grandes lignes d’une proposition que j’ai avancée concernant un tel secteur public.

 Les entreprises y seraient financées par des fonds publics d’investissement, qui feraient appel à l’épargne pour y souscrire des bons et des obligations (par exemple une partie des sommes collectées par les compagnies d’assurance vie pourrait leur être affectée). Les conseils d’administration  seraient composés à parité de représentants du fonds d’investissement et de représentants des salariés, élus par l’ensemble des salariés du groupe avec cependant une voix de plus pour les premiers (un peu comme dans la cogestion à l’allemande). Diverses dispositions pourraient renforcer le pouvoir des salariés (élections de conseils d’atelier, rôle accru des syndicats, institution de comités d’entreprise de groupe, possibilité et moyens de présenter à la direction des contre-projets, obligations de reclassement prioritaire au sein du groupe etc.). Ces entreprises pourraient faire aussi appel au capital privé, mais toujours dans une position minoritaire (il y aurait là quelque ressemblance avec les entreprises d’Etat chinoises constituées en sociétés par actions). Donc de telles entreprises publiques – mais non détenues directement par l’Etat – pourraient être dites « équitables » au niveau de la gestion, sans que les salariés constituent des capitalistes au petit pied, et en sortant de la logique de la pure rentabilité capitaliste (les investissements seraient privilégiés par rapport aux dividendes, les perspectives seraient de long terme).

Les fonds publics d’investissement n’interviendraient pas sur les marchés financiers, sauf lorsqu’il s’agit d’acheter des entreprises privées pour les convertir en entreprises publiques. Ces dernières n’iraient sur ces marchés qu’occasionnellement, soit pour acheter des entreprises privées afin de se développer, soit pour ouvrir une part (minoritaire) de leur capital, si elles veulent se transformer en entreprises mixtes, soit encore pour céder une filiale (mais après avoir recasé leurs travailleurs). Elles ne pourraient posséder des participations dans d’autres entreprises publiques[8]. Mais les fonds propriétaires pourraient décider de s’échanger des actions, ce qui donnerait une valeur à ces actions, sur un marché qui resterait cependant interne au secteur public et de gré à gré. C’est tout différent, par exemple, des prises de participation de la Caisse des dépôts et des consignations, qui s’opèrent sur les marchés financiers. On reste, pour l’essentiel, dans le cadre public[9].

On peut souhaiter d’ailleurs que, dans toutes les branches du secteur marchand producteur de biens privés, il y ait au moins une ou deux entreprises publiques ou mixtes de ce type qui imposent aux entreprises capitalistes une concurrence sur des produits de qualité, garantis sans obsolescence inutile, et aussi des gammes de produits d’usage accessibles à tous (par exemple des ordinateurs limités à des fonctions de base non sophistiquées).

 

Un bref résumé

 

 Les deux propositions, qui ont le mérite d’être précises et de se vouloir réalistes, sont présentées comme des alternatives au système capitaliste, dans l’esprit d’un réformisme radical (une révolution progressive et « en douceur »). L’alternative consiste en ce qu’elles introduisent une coopérative dans l’entreprise capitaliste, qui pourrait monter en puissance, voire  à terme le supplanter. Ce n’est pas parce qu’elles suivent une voie réformiste qu’elles devraient être écartées, mais la question est de savoir si elles sont politiquement faisables. Je pense qu’elles le sont, mais dans d’étroites limites.

Le système capitaliste tolère l’existence de coopératives, parfois vantées pour leur résilience (leur mortalité est plus faible que celle des autres petites entreprises), mais ne fait évidemment rien pour les encourager, notamment pour faciliter la reprise d’entreprises en liquidation par les salariés. Il tolérera aussi l’existence d’entreprises « équitables » ou en « co-propriété »… tant qu’elles ne lui feront pas vraiment concurrence. Un pouvoir politique résolu pourrait cependant aider à leur création et à leur développement par de fortes incitations fiscales. Mais je pense que ce seront forcément de petites entreprises, qui n’auront pas besoin de faire appel à un important capital financier extérieur, lequel aurait tôt fait de prendre le pouvoir ou aurait les moyens de le conserver. Je rappelle rapidement pourquoi.

Théoriquement le système de la co-propriété parait meilleur que celui de l’entreprise équitable[10]. Pourquoi ? Parce qu’il fait reposer l’insertion et le développement d’une coopérative sur la masse des salaires (les frais de personnel) et non sur le partage des bénéfices. Il lui sera plus facile de dépasser un « minimum participatif » (en capital) de 33% que celui de l’entreprise équitable, où il faudrait l’accord des autres « collèges » (les créateurs et les financeurs). Le grand argument d’Escarguel est qu’il faut donner aux créateurs le pouvoir de contrôler l’entreprise, si l’on veut lui conserver son dynamisme. Mais, comme je l’ai fait observer, les créateurs proprement dits ne jouent un rôle important, qu’il faut leur reconnaître, que lors de la création de l’entreprise elle-même, et il est donc normal que leur pouvoir de contrôle diminue ensuite. Or, précisément, l’entreprise en co-propriété fait diminuer automatiquement la part de capital et de pouvoir afférent à mesure que l’entreprise se développe, jusqu’à le faire disparaître quand la coopérative devient à 100%, au bout d’un nombre plus ou moins grand d’années. Mais, dans les deux cas, l’apport de capital extérieur doit être nul ou rester faible : il faut que l’entreprise s’autofinance pour que le collège des créateurs reste aux manettes (entreprise équitable) ou que la coopérative prenne son essor (entreprise en co-propriété). Tout cela limite fortement la taille de la nouvelle entreprise. Il y a une deuxième raison : les salariés ne s’impliqueront vraiment que s’ils y trouvent un avantage palpable en termes de pouvoir et de revenus.

C’est pourquoi je crois qu’il faut explorer, en même temps, deux autres voies : celle d’entreprises socialisées, qui peuvent trouver dans un système bancaire ad hoc tous les financements nécessaires, sous forme de crédits à long terme (l’équivalent de capitaux propres), et celle d’entreprises publiques ou semi-publiques, financées par de puissants fonds d’investissement, appuyés sur de l’épargne populaire. La première voie est vraiment révolutionnaire, puisque son principe cesse de reposer sur la valorisation d’un capital, fut-elle modérée, comme dans le cas des coopératives de production classiques, la seconde l’est beaucoup moins, puisqu’elle repose toujours sur une valorisation du capital, mais a minima (juste ce qu’il faut pour que les fonds d’investissement puissent investir et rémunérer les épargnants – et non leur offrir des dividendes d’actionnaires et une valorisation de leur capital). Ce large accès au capital permettrait à ces entreprises, socialisées ou publiques, de développer un puissant secteur qui, avec ses atouts propres, pourra attaquer victorieusement le système capitaliste.

 C’est là que les innovations proposées dans les deux modèles présentent un grand intérêt. On retiendra d’abord l’outil de transformation que représentent les incitations fiscales, surtout dans le cas des entreprises socialisées, qui auront besoin, une fois le cadre législatif posé et les premières institutions mises en place (principalement les banques coopératives), d’un fort soutien indirect. On retiendra ensuite le rôle assuré par les créateurs dans la création d’entreprises socialisées : en infraction avec leurs principes ceux-ci pourront engager du capital et en toucher les dividendes, mais ce capital s’éteindra peu à peu avec le développement de l’entreprise, puisque les capitaux empruntés croîtront avec elle. On retiendra encore l’excellente idée d’une représentation de tous les salariés (les travailleurs associés) dans les instances de gestion d’une très grande entreprise, avec une société mère et des filiales, y compris à l’étranger, en fonction de leur importance (au prorata cette fois non du capital détenu, mais du nombre d’employés). On retiendra enfin l’idée d’une Caisse de solidarité salariale, indispensable pour lisser des rémunérations du travail, dont les écarts subsisteront entre les entreprises, malgré des règles communes, et bien indemniser et couvrir socialement des chômeurs, mêmes résiduels.

 Je dirai, pour finir, que je ne crois pas à une subversion d’ampleur du système capitaliste par de nouveaux types d’entreprises, en quelque sorte mixtes (greffe d’une coopérative pour rendre l’entreprise plus équitable, ou transformation progressive en coopératives), Je crois que ces expériences doivent être tentées, parce qu’elles apporteront beaucoup d’enseignements, mais qu’elles resteront inévitablement à petite échelle. Je pense qu’il faut viser plus haut et plus fort, en créant de nouveaux secteurs, qui pourront alors attaquer le système capitaliste de l’extérieur. Une image me fera comprendre : la révolution ne passera pas par les villes (je veux dire le cœur du système capitaliste), mais par les campagnes (à savoir des entreprises de tendance socialiste), qui encercleront les premières.

Et enfin tout ceci n’exclut aucunement, bien au contraire, des politiques pour « rationaliser » le système capitaliste, le rendre moins violent et destructeur (par exemple des taxes sur les mouvements de capitaux, des taxes sur les entreprises quand elles distribuent trop de dividendes, quand elles délocalisent, quand elles privilégient le travail précaire, et d’autres mesures encore propres à asphyxier la finance de marché), car il faudra certainement composer avec lui pendant très longtemps. Il faut savoir « mener le combat sur deux fronts »[11].



[1] Dans un livre Partager, sinon (Autochtone Edition). Cf aussi la video www.youtube.com/watch?v=utYnnglPW_O

[2] Charles Hougrave, Pierre Nicolas et Guillaume Etievant. Texte disponible sur 6emerepublique.commissions.lepartidegauche.fr/…/OPGCoproprieteVersion provisoire (PDF).

[3] Praticien hospitalier, chercheur, inventeur, le Dr Escarguel a créé, avec des collaborateurs, une première société avec participation du personnel, qui deviendra leader mondial en mycoplasmologie, avant de la vendre à une plus grosse entreprise, qui a supprimé cette participation. Puis il a crée, avec des associés, une entreprise de biologie vétérinaire, également participative, qui mettra au point un nouveau vaccin. Mais, pour passer au stade de la réalisation industrielle, il lui a fallu vendre à nouveau cette entreprise (tout en faisant profiter les 22 salariés de la cession). Il a enfin créé, toujours avec des associés, une troisième entreprise, spécialisée dans le diagnostic de maladies infectieuses, et où les salariés possédaient 20% du capital. Mais ils ont dû ensuite, pour la développer, faire appel à  des fonds d’investissement, lesquels n’ont plus voulu entendre parler de cette participation ouvrière, à la suite de quoi il a quitté la direction de l’entreprise, le nouveau management ayant également fait perdre aux créateurs le contrôle de celle-ci.

[4] Mais Escarguel ne renonçait pas, à l’époque, à rallier la droite à ses propositions, prenant au mot Nicolas Sarkozy quand, parmi ses autres slogans, il avait aussi évoqué l’idée d’un partage équitable (la suite, on la connaît).

[5] Dans Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004, et dans Entre public et privé, Vers un nouveau secteur socialisé, Note de la Fondation Gabriel Péri, 2011.

[6] Cf. mon chapitre, dans l’ouvrage précité, sur le marché des emplois et la politique des revenus p. 143-151.

[7] Il est intéressant de comparer cette proposition avec la proposition, faite par Benoît Borrits, d’une péréquation partielle, entre les entreprises, de leur valeur ajoutée : toutes les entreprises y verseraient dans un « pot commun » un certain pourcentage de cette valeur, comme lorsqu’elles acquittent des cotisations sociales, puis une péréquation s’effectueraient en fonction du nombre de leurs emplois, en sorte que les entreprises qui emploient plus de travailleurs que les autres (c’est en général le cas des petites entreprises, qui utilisent davantage de main-d’œuvre) recevraient ensuite une allocation qui  leur permettraient de financer une partie de leurs salaires ou de créer de nouveaux emplois – ce qui serait un puissant moyen de réduire le chômage. Dans cette proposition, on le voit,  l’assiette est plus large que dans la proposition Escarguel (c’est la valeur ajoutée, et non plus seulement une part des bénéfices) et le mécanisme est plus simple (la péréquation se fait de manière quasi automatique chaque mois sans intervention d’une Caisse redistributrice). Mais surtout la finalité est différente : elle vise plus à soutenir les petites entreprises (et en particulier les SCOP) et l’emploi qu’à lisser les salaires et mieux indemniser les chômeurs. Elle semble aussi plus difficile à faire accepter, du moins par les grandes entreprises, si le prélèvement est élevé.

 

[8] Contrairement à une disposition d’un modèle proposé par Pranab Badhan.

[9] Et Bruxelles ne pourrait rien trouver à y redire, puisque rien de tout cela ne ressemble à une aide d’Etat !

[10] Mais en pratique la proposition Escarguel est plus facilement réalisable, car elle ne demande aucune création législative. Elle pourrait trouver des adeptes, surtout si les incitations fiscales étaient fortes.

[11] Cf. mes Dix essais sur le socialisme du XXI° siècle, Le temps des cerises, 2011, p. 133-135.

02 octobre 2016

MISERE DE LA PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE

Misère de la philosophie contemporaine

 au regard du matérialisme,

Heidegger, Husserl, Foucault, Deleuze

Un livre de Yvon Quiniou (L’Harmattan, 2016)

   Ce livre est un pavé dans la mare. Yvon Quiniou soutient en effet que la philosophie contemporaine - du moins s’agissant de ses auteurs les plus vantés dans notre pays - est une imposture au regard de ce qui fut depuis les origines l’ambition de la philosophie : dire le vrai et le juste, pour nous rendre plus sages. Dans la première partie de l’ouvrage, où, au lieu de multiplier des critiques venues de nulle part, il abat ses cartes, il rappelle que tous les grands philosophes du passé ont eu cette ambition, d’où il résulte que leurs systèmes de pensée ne pouvaient être syncrétiques, la vérité étant une. Ils pouvaient certes emprunter à leurs prédécesseurs, mais se devaient de les dépasser. Et de fait l’on ne pourra, par exemple, penser après Kant comme avant lui. En deuxième lieu la philosophie cherche la vérité par les chemins de la raison, c’est-à-dire de l’argumentation et de l’explication, et non par ceux de l’intuition, toujours à surmonter, ni de l’interprétation, toujours subjective. Seulement voilà : cette philosophie s’est trouvée peu à peu supplantée, dans sa recherche de vérité, par le développement des sciences. Et c’est Marx qui a enregistré avec le plus d’éclat ce basculement : la philosophie n’avait fait qu’interpréter le monde, alors qu’il s’agit de le transformer, et, pour le transformer, il faut en avoir une connaissance scientifique. Dès lors la tâche de la philosophie n’est plus de réfléchir le monde, mais de réfléchir ce que la science dit du monde.

Le titre du livre risque ici d’être trompeur : considérer la philosophie « au regard du matérialisme » ne signifie pas opter pour une position métaphysique (tout l’être n’est que matière), mais pour la position ontologique suivante : la conscience a toujours affaire à un réel qui lui est extérieur, et elle doit elle-même se considérer – les sciences en font foi – comme une partie de ce réel, dit abruptement : comme une production du cerveau, sans aucun reste. Or, s’il est vrai que la science est la prise la plus sûre sur le réel, elle ne peut pas tout connaître, bien que le processus de la connaissance soit infini, si bien que, en toute rigueur, on ne saurait se prononcer avec elle sur la réalité ultime (affirmer par exemple qu’il n’y a aucune transcendance, et qu’un Dieu ne peut exister). Mais la science peut du moins avancer ses preuves, et, si discussion il doit y avoir, cela ne peut concerner que la validité de ses preuves.

Quiniou développe ensuite les implications de ce matérialisme. Il suppose une matérialité du monde, mais non qu’elle soit fixe (il a sa « productivité »), il suppose aussi son intelligibilité, et l’on pourrait selon lui reprendre ici la notion de reflet, à condition de le comprendre non comme un effet passif, mais comme une « reproduction », une recherche de « correspondance », ce qui nous éloigne de l’idée que le monde est tel que l’homme se le représente. J’avoue que cette position me paraît discutable, car ce que la pensée peut appréhender, ce n’est jamais que le rapport de l’homme au réel, ce qui n’est pas du tout une position idéaliste, puisqu’il est clair que la pensée ne constitue pas le réel, mais ne l’aborde que par la praxis, elle-même de nature historique. Quand Quinion dit que la preuve de la matérialité du réel est que nous pouvons agir sur lui, c’est bien précisément toujours à travers des outils forgés par l’homme que nous le modifions. La différence ici entre la science et l’idéologie (au sens péjoratif du terme), est que la première ne se sert pas de moyens imaginaires, ce qui ne veut pas dire inefficaces (l’idéologie a aussi des effets, hélas, matériels !), mais de moyens rigoureux, notamment grâce à l’usage des mathématiques, et expérimentaux, qui produisent des effets réglés et reproductibles. Enfin, et Quiniou en serait sans doute d’accord, l’objet pensé n’est jamais l’objet réel, qu’elle ne cesse de poursuivre (c’est pourquoi il y a des progrès et des révolutions dans les sciences).

Ces réserves mises à part, quelles sont les tâches de cette philosophie « matérialiste » et même « scientifique » ? Elles sont au nombre de trois, tout à fait essentielles – car Quiniou se fait un ardent défenseur de la philosophie. 1 Elle réfléchit les résultats scientifiques dans l’espace non de concepts (ce que fait la science), mais de catégories, telles que la nature du réel et sa temporalité, le déterminisme et la liberté, ou encore la question morale. Cette dernière question est évidemment la plus difficile, puisque la morale (à la différence de l’éthique, qui reste du domaine des mœurs) implique un saut hors de l’histoire vers un universel abstrait, et que par ailleurs la science ne fait pas de morale, mais peut seulement nous fournir des leçons anthropologiques (concernant non le bien, mais le bon). Or Quiniou est aussi un ardent défenseur de la morale, tout en refusant de la projeter hors des phénomènes, dans l’espace transcendant des noumènes kantiens. Sa réponse est que la moralité est issue elle-même de la vie, comme Darwin l’a laissé entendre, et qu’elle est un processus historique qui a connu un progrès constant. 2° La philosophie est une réflexion sur les conditions de possibilité et les résultats des sciences, autrement dit une épistémologie, ce dont la science n’est pas spontanément capable. 3° La philosophie a un grand rôle à jouer dans l’unification du savoir scientifique, car celui-ci est marqué par une inévitable spécialisation. Elle devient alors cette « synthèse des résultats les plus généraux » des sciences que Marx appelait de ses vœux. Tout cela veut dire que la philosophie se doit d’être à la fois modeste (« elle n’a pas de pouvoir cognitif »),  ambitieuse, car son rôle est irremplaçable, et ouverte, car, si elle doit faire système, elle ne peut être un système clos, puisqu’elle ne cesse de réfléchir sur des sciences qui sont elles-mêmes en évolution constante.

C’est à partir de là que Quiniou se livre à une critique implacable de la philosophie contemporaine, s’agissant de quatre auteurs qu’il a manifestement lus à fond et auxquels il ne rechigne pas à reconnaître certains mérites (le texte est tout sauf un pamphlet). Ce qu’ils ont en commun, c’est un mépris plus ou moins prononcé pour les sciences et une volonté de dire plus et mieux qu’elles, donc une extraordinaire prétention. Le jugement est moins sévère sur la phénoménologie, car au moins se voulait-elle une science rigoureuse des phénomènes et avait-elle su en décrire avec perspicacité (Sartre en particulier). Ce qu’on peut lui reprocher c’est son idéalisme (notamment son primat de la conscience, fût-elle irréfléchie), et sa méconnaissance de la théorie scientifique de l’histoire, inaugurée par Marx, et de l’inconscient psychique, analysé par Freud (encore que Sartre ait beaucoup évolué à ce sujet). Mais les trois autres philosophies contemporaines passées au crible ont en commun d’être subjectivistes (elles se réclament à tort de Nietzsche quand elles lui empruntent un discours de l’interprétation, alors que ce dernier était causaliste) et irrationalistes, postulant que le réel n’est pas rationnel et que, par conséquent, le discours philosophique ne peut et ne doit pas l’être. Mais elles ne se privent pas pour autant d’emprunter aux sciences de l’homme tout en dénaturant leurs concepts, dont elles n’ont qu’une connaissance superficielle et approximative. Autrement dit, elles pratiquent un mélange des genres sans le dire. Cela donne des discours inutilement compliqués et tarabiscotés, un abus de néologismes et de métaphores et de constantes contradictions. On est plus près d’une littérature savante que de l’exigence théorique philosophique. Le travail proprement épistémologique sur les sciences en est absent. Politiquement elles débouchent sur du vide (Heidegger verse pour finir dans une sorte de mysticisme) ou sur une acceptation du capitalisme dont il s’agit seulement de combattre les excès de pouvoir (Foucault est très proche finalement de l’anarcho-capitalisme) ou les effets répressifs (Deleuze n’a pourtant rien retenu de la critique marxo-freudienne du capitalisme). Cela n’a rien d’étonnant : ces auteurs s’étant détournés de la science, se sont privés de tous les outils intellectuels et pratiques pour vouloir le dépasser, alors qu’il faut connaître les déterminismes pour pouvoir agir sur eux et trouver dans quelle mesure on peut s’en libérer. Quiniou ne conteste pas que ces discours puissent apporter leur part de vérité, mais c’est parce qu’ils naviguent au petit bonheur la chance à travers des sciences humaines éclatées. Et, au mieux, leurs trouvailles ne sont-elles que des poteaux indicateurs pour des savoirs rationnels à constituer. On peut donc les lire, mais toujours cum grano salis.

On peut se demander ici pourquoi cette philosophie, bien que s’inspirant d’une tradition allemande et de Nietzsche en particulier, est typiquement française, les philosophes anglo-saxons étant, eux, bien plus modestes et rigoureux à la fois. Je hasarde l’idée que cela est lié à l’enseignement de la philosophie dans notre pays, discipline qui se veut reine au lycée. On y apprend à nos élèves de pratiquer le doute critique, ce qui est très bien, mais aussi on les invite à tout repenser par eux-mêmes, comme s’ils pouvaient refaire le monde, sans passer par « les chemins escarpés » du savoir - pour reprendre une expression marxienne. Et cela donne aussi une pléiade de philosophes qui parlent de tout et de rien, au gré de publics avides de sens dans une époque désorientée et d’autant plus choyés par les médias qu’ils ne sont guère subversifs envers l’ordre établi. Quiniou n’est pas de ceux-là. Il veut rendre à la philosophie toute sa dignité et sa puissance transformatrice.

 

Posté par tony-andreani à 19:29 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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