Le blog de Tony Andreani

16 avril 2019

LE PARTI COMMUNISTE CHINOIS ET LE MARXISME

 

 

Le fait est là : la seconde puissance économique du monde, et bientôt la première, est dirigée par un parti qui se réclame du marxisme. Les libéraux de toute obédience le déplorent, et escomptent que cela ne durera pas. Les tenants du marxisme devraient s’en féliciter, mais généralement ne comprennent pas pourquoi le pays est devenu, à ce qu’ils croient, un pays où le capitalisme est dominant. D’autres, dont je suis, voient les choses autrement. Ce parti se sert du capitalisme, tout en le contrôlant, pour accélérer le développement, sans dévier de son objectif : la construction d’une société socialiste, et il s’appuie pour cela sur le marxisme. Mais de quel marxisme s’agit-il ? Il en découle toute une série de questions, que je me propose d’aborder ici.

Je m’appuierai principalement sur le texte des Statuts du Parti communiste chinois dans ses préliminaires. Bien d’autres documents pourraient être invoqués, mais ce texte, qui a été constamment révisé et mis à jour, comporte à la fois un énoncé de principes[1] et un programme d’action, et, comme le Parti communiste est aux commandes, il revêt la plus grande importance. Je dirai même que c’est une sorte de Bible pour ses 85 millions de membres, qui  du reste y prêtent serment. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu’il en soit de même dans le reste de la population, ni dans l’intelligentsia, ni non plus que tous les membres du Parti soient des adeptes convaincus, mais ce serait là un autre sujet.

Je commencerai par une question qui me taraude, et je ne dois pas être le seul ; mais que faut-il entendre par le leitmotiv d’une « sinisation du marxisme » ?

 

Sur la « sinisation du marxisme »

 

Deux interprétations sont possibles. La première serait de soutenir que le marxisme, comme théorie générale, doit être appliqué aux conditions historiques particulières de la Chine, un peu comme il existe une différence, dans les sciences dites « dures », entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée - sans négliger le fait que ce sont souvent les applications techniques qui font surgir des remaniements scientifiques, via l’usage d’instruments plus puissants (souvent issus de la technologie militaire). On comprend très bien l’intérêt de cette démarche : la voie chinoise, comme application de la théorie marxiste (concepts de base et théorie de l’histoire) au cas concret de la Chine, pays longtemps sous-développé, où dominaient des modes de production pré-capitalistes, au reste différents de ceux de l’Occident, ne peut être que spécifique, tout en pouvant être riche d’enseignements pour la théorie générale de l’histoire, par exemple en nous sortant de la vulgate stalinienne, sa forme la plus appauvrie et la plus dogmatique. Mais on ne pourra pas parler d’une « sinisation du marxisme », qui serait propre aux Chinois[2].

Une deuxième interprétation serait de voir dans le marxisme chinois un prolongement et un enrichissement théoriques du marxisme classique, dans une lignée continue : marxisme/léninisme, « pensée » Mao Zedong, (notez que Staline a été écarté), « théorie » Deng Xiaoping, « pensée importante » de la Triple représentation de Yang Zemin, « concept » du développement scientifique de Hu Jintao, enfin « pensée » de Xi Jinping, chacune de ces contributions étant présentée comme n’étant pas l’œuvre d’un homme seul mais de la « sagesse collective » du parti communiste chinois (et toutes n’ayant pas le même poids scientifique, comme le sous-entendent les termes employés).

    Il est bien vrai que, tout au long de son histoire, la pensée chinoise n’a eu aucune prétention à l’universalisme, et que la révolution chinoise n’a pas cherché à s’exporter, à la différence du modèle soviétique. Mais, à partir du moment où elle ambitionnait de se doter d’un statut scientifique, elle ne pouvait évacuer la question de son universalité. S’il ne s’agit que d’applications concrètes à une situation concrète très particulière[3], alors la voie chinoise n’est pas transposable, et l’on s’abstiendra de la présenter comme un modèle à suivre dans d’autres pays, ce qui fut longtemps la ligne officielle (pas de prosélytisme). Mais s’il s’agit d’une prolongation de la théorie générale, plus précisément sur la question de la transition au socialisme, alors on pourrait tirer de la voie chinoise des leçons valables ailleurs - c’est aujourd’hui ce qui est suggéré par Xi Jinping, et c’est ce que je crois[4]. On pourrait d’autant plus s’en inspirer que la Chine s’est aujourd’hui largement développée. Mais ce n’est pas ce que je vais développer ici. Je voudrais confronter le marxisme chinois, dans son évolution (qui est loin d’être linéaire, contrairement à la présentation qui en est faite dans le texte des Statuts), aux concepts fondamentaux du marxisme, dûment revisités. Je m’arrêterai d’abord sur deux points, concernant les concepts de base : la contradiction rapports de production/forces productives, la conception des forces productives. Puis j’examinerai un troisième point, concernant cette fois la transition au socialisme : la dictature de démocratie populaire versus la dictature du prolétariat. Enfin je reviendrai sur les concepts de base, en évoquant la question de la dialectique.

 

La contradiction rapports de production/ forces productives

 

Il faut noter d’abord que le parti communiste chinois se veut un parti révolutionnaire. Aron faisait dire à Marx que « ce sont les hommes qui font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font ». Ce dernier parlait en fait du poids écrasant du passé, et pensait que, pour que les hommes sachent ce qu’ils font, ils doivent avoir une représentation de l’avenir. Ceci s’oppose à toute vision nécessitariste de l’histoire, où il n’y aurait qu’à la laisser accoucher du futur, en lui donnant quelques coups de pouce, comme le croyaient les réformistes. Rien n’assure que l’avenir conduira au communisme. Il peut au contraire, vu d’aujourd’hui, aller au chaos et à la fin de la civilisation humaine. Donc, à ce nécessitarisme les dirigeants chinois opposent leur constructivisme – celui-là même que Hayek détestait par-dessus tout, affirmant qu’il interdirait le progrès économique et qu’il mènerait au totalitarisme. D’ailleurs ils parlent d’une « construction du socialisme », et l’énoncé des principes fondamentaux qui ouvre le texte des Statuts explicite clairement  le projet : il s’agit d’aller dans « la voie socialiste » (ce qui veut dire non un état prédéfini, mais un trajet, avec des horizons de long terme), en empruntant le chemin politique de la « dictature de démocratie populaire », lui-même garanti par « la direction du Parti communiste », un parti s’appuyant sur « le marxisme-léninisme et la pensée Mao Zedong » (à noter que Staline n’est pas mentionné, et Deng non plus, ce qui fait penser qu’il n’a opéré qu’une modification de trajectoire). Ceci dit, le volontarisme du Parti communiste chinois entend s’appuyer sur le réel. Mao lui-même n’avait rien d’un utopiste à la recherche de la cité idéale, bien au contraire. Et le réel c’est l’état des forces productives et des rapports de production.

Cette opposition est, on le sait, au cœur de la théorie marxiste de l’histoire, le cœur du réacteur en quelque sorte. Je dirai tout à l’heure qu’elle est profondément insatisfaisante, bancale, et dépassée par Marx lui-même, construisant, à mesure qu’il prépare Le Capital, une problématique bien différente. Mais, pour le moment, je la laisserai telle qu’elle.

Résumée dans le célèbre texte de la Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique de 1859, celui sans doute que les Chinois ont lu et relu, comme tous les marxistes à travers le monde, elle se prête à une lecture que j’appellerai « économiciste » : c’est le mouvement des « forces productives » qui entraîne des bouleversements dans les rapports de production. Ce qui, notons-le, n’est pas totalement opposé de la conception libérale, selon laquelle toute l’histoire n’est que la conséquence du développement des techniques, de la division du travail et des échanges, qui devait mener inéluctablement au capitalisme achevé, comme perfectionnement ultime des « mécanismes de marché ». Mais ce texte fondateur doit, selon moi tout au moins, s’interpréter ainsi : les rapports de production, donc la lutte des classes, représentent l’élément principal, actif, de la contradiction, tandis que les forces productives exercent une « détermination en dernière instance », une détermination qui opère d’une double façon. En général elle passe par une prise de conscience des potentialités qu’elle renferme. Cela nous sort d’une conception mécaniste et ouvre un espace à la politique, qui précisément bouleverse les rapports de production. Mais aussi, dans certaines conditions, ce sont des changements tout à fait involontaires (donc sans prise de conscience aucune) dans les forces productives, plus précisément non dans les instruments de travail, mais dans l’objet de travail (c’est-à-dire en définitive la nature) et dans la démographie, qui ont des effets drastiques sur les rapports de production[5]. Comme exemples je citerai des changements climatiques, des épidémies, ou des effets imprévus du travail humain, tels que les déforestations. Il reste que les rapports de production sont eux aussi liés à des actions plus ou moins conscientes des hommes en conflit.

Tel est bien le problème auquel Mao a cherché une réponse dans ce passage de son écrit « De la contradiction » (1937) : selon certains « dans la contradiction entre les forces productives et les rapports de production, l’aspect principal est constitué par les forces productives ». Idem, ajoute-t-il, s’agissant de la pratique par rapport à la théorie ou de la base économique par rapport à la superstructure. Or « cette conception est celle du matérialisme mécanique et non du matérialisme dialectique. Certes les forces productives, la pratique et la base économique jouent en général le rôle principal, décisif, et quiconque le nie n’est pas un matérialiste, mais il faut reconnaître que, dans des conditions déterminées (c’est moi qui souligne), les rapports de production, la théorie et la superstructure peuvent, à leur tour, jouer le rôle principal, décisif. Lorsque, faute de modifications dans les rapports de production, les forces productives ne peuvent se développer, la modification des rapports de production joue le rôle principal, décisif »[6]. Je pense que ceci aide à comprendre ce que fut la politique maoïste et son caractère volontariste – et non, comme le disent des politistes bornés, une banale lutte pour le pouvoir et pour le conserver[7], et pas davantage une forme d’utopie[8]. Mao sait bien que la Chine est un pays agraire, aux techniques archaïques, bridées par le système « semi-féodal » de la propriété. Pour faire avancer les forces productives, il faut d’une part une réforme agraire radicale, suivie de la création de coopératives, et d’autre part développer rapidement une industrialisation, en la faisant passer progressivement (mais non brutalement, comme Staline) sous le régime de la propriété publique, tout en se gardant de tuer le développement agricole pour réaliser une accumulation primitive. Deuxième moment : les forces productives n’avancent pas assez rapidement. Alors ce sera le Grand bond en avant (1958 à début 1960) : les coopératives n’étant pas assez efficaces, il lance les communes populaires (changement dans les rapports de production) pour dynamiser l’agriculture et veut en même temps renforcer la base industrielle, en créant une petite industrie dans les campagnes (c’est l’une des applications du mot d’ordre « marcher sur les deux jambes »). Il semble que ce fut d’abord un succès pendant les deux premières années avant de devenir une catastrophe, d’une part parce que les objectifs étaient irréalistes (on ne peut modifier les forces productives à volonté, comme l’a montré l’épisode des hauts fourneaux  à la campagne), d’autre part parce que le retrait de l’aide soviétique et de très mauvaises conditions climatiques, ainsi que des erreurs (comme la lutte contre les « insectes nuisibles ») ont affecté gravement l’agriculture, au point de provoquer une famine de grande ampleur et de désorganiser l’approvisionnement des villes et de l’industrie.  Devant  cet échec dramatique, que Mao reconnaît lui-même[9], on décide de faire la pause (ce sera la période de « rajustement » 1961-1966) mais sans pour autant remettre en cause les nouveaux rapports de production[10]. Troisième moment : l’industrialisation ne progressant pas assez, Mao veut à nouveau révolutionner les rapports de production, cette fois dans l’industrie, dans les entreprises d’Etat, notamment grâce à la « double participation » et aux « comités de triple union »[11]. Bien entendu cela suppose de révolutionner le Parti lui-même (j’y reviendrai plus loin). Tout ceci pour dire que, pour agir sur les rapports de production, il faut, selon lui, « mettre la politique au poste de commandement ». Mao, qui avait préconisé une sorte de NEP dans les toutes premières années de la Révolution, s’était rallié, se méfiant des rapports marchands, à une économie administrée[12], pourvu qu’elle fût contrebalancée par une relative autonomie des unités de production (usines et communes populaires) et une forte décentralisation (les autorités locales ont une assez large marge de manœuvre). Mais, au fond, c’est la planification directive elle-même, toute différente qu’elle fut de la planification soviétique, qui montrait ses limites[13]. Et elle était à cette époque partie intégrante des rapports de production : l’Etat gérait directement, dans une large mesure, via l’administration économique, les moyens de production dont il était propriétaire en titre, mais aussi ceux qui relevaient de la propriété collective (celle des communes populaires).

Tout le sens de la politique de « réforme et d’ouverture » sera de réajuster les rapports de production aux forces productives. On commencera par l’agriculture, en autorisant les communes populaires à se dissoudre au profit d’un système de contrats plus adapté à l’état réel des forces productives et à la mentalité paysanne, et on continuera par l’industrie, en assouplissant la planification et en laissant aux entreprises publiques une grande autonomie de gestion. Deng Xiaoping réhabilite, si je puis dire, les forces productives, en considérant, contre les « erreurs de gauche » qui ont été commises, que la supériorité du socialisme est précisément de « développer plus rapidement les forces productives » que le capitalisme[14]. Il s’agit, avant tout, de sortir la Chine de la grande pauvreté, d’une situation où tout le monde « mange à la même marmite », mais mal remplie. La grande erreur de Mao, dit-il, est en effet d’avoir « négligé le développement des forces productives ». Deuxième volet de la nouvelle politique : s’ouvrir à l’échange avec les pays capitalistes et permettre aux capitaux étrangers de s’investir dans le pays, mais sous des conditions déterminées (cela commencera par la création de « zones économiques spéciales »), pour accélérer le développement, vu que les pays capitalistes ont pris une avance considérable et que leurs forces productives sont bien plus développées. On connaît la suite. Avec le recul, on peut dire qu’il a eu raison. L’essor impressionnant de la Chine en matière de technologie et sa croissance prodigieuse n’auraient pas été possibles si elle s’en était tenue au principe de « compter sur ses propres forces ». Mais ce ne sera pas sans des revers que Deng Xiaoping pensait ne pas devoir se produire, et dont on parlera plus loin.

 

La conception d’une neutralité des forces productives

 

Revenons à Marx. Sa nouvelle problématique, telle qu’elle se développe dans Le Capital, n’oppose plus un contenu matériel (les forces productives) et un rapport social (une sorte d’enveloppe), mais deux procès, un procès de travail, corrélatif du travail concret, qui est productif de valeurs d’usage, à l’aide de instruments et des objets du travail, mais aussi grâce à des formes de coopération, et un procès de production/répartition d’un produit-valeur (dont la valeur d’échange n’est qu’un cas parmi d’autres), corrélatif d’une dépense de travail (travail vivant qui s’ajoute à une un travail mort). Ces deux procès ne sont que les deux faces du procès de production en général, mais cette distinction, avec ses prolongements, permet d’enrichir et d’affiner beaucoup la théorie marxienne.

Je vais m’arrêter d’abord sur un premier point. Alors que le discours chinois reprend telle quelle la notion de « forces productives », elle sera pourtant de plus en plus délaissée par Marx au profit de celle des « forces productives du travail », dont la coopération fait partie (les forces productives du « travail social »). Le point est de la plus grande importance. En effet les instruments du travail, les sciences via les technologies mises en œuvre (y compris ce qu’on appelle aujourd’hui « l’intelligence artificielle », dernier palier dans l’automatisation) ne sont que des facteurs ou des gradients de la force de travail, lequel est la seule force productive[15]. En faire des forces à part conduit à soumettre le travail à leurs contraintes, par exemple à travers les cadences ou la division taylorienne du travail, à en faire une simple ressource, comme le dit si bien l’expression managériale de « ressources humaines ». Il ne s’agit pas de minimiser l’importance des facteurs, comme Mao a eu tendance à le faire en croyant que, en mobilisant d’innombrables forces de travail, on pourrait pallier le retard dans la mécanisation, mais d’adapter la machine à l’homme et non le contraire. « L’atelier du monde » a utilisé beaucoup d’hommes-machines, se privant d’autres sources de productivité. Il est vrai qu’ils sont aujourd’hui de plus en plus remplacés par des robots (désormais en majorité de fabrication chinoise), mais la vie de travail devant les écrans d’ordinateur ressemble fort à une activité (intellectuelle) machinique, avec son lot d’ennui  et d’effets nuisibles sur la santé, tels que les troubles musculo-squelettiques (dont une partie du coût est assumé par le système  d’assurances sociales).

Mais ce n’est pas tout. Les dites forces productives, montre Marx en de nombreuses occurrences, sont à la fois triées et modelées par les rapports de production. C’est ce que Marx appelle « la soumission réelle » du procès de travail au procès de valorisation. Sans doute les théoriciens chinois ont-il peu lu Le Capital et encore moins le Chapitre inédit. Mais d’innombrables exemples dans l’histoire montrent que, dans les sociétés de classes, et particulièrement dans le capitalisme, des possibilités techniques sont restées longtemps lettres mortes, parce qu’elles ne servaient pas l’intérêt des dominants, qui préféraient augmenter la durée ou l’intensité du travail à l’accroissement de sa productivité (au sens de Marx) ou y voyaient des menaces  d’insubordination de la part des travailleurs, tandis que d’autres étaient utilisées avant tout pour briser leur résistance. Je ne prendrai qu’un exemple d’une découverte scientifique laissée en friche, parce qu’elle n’offrait pas de perspective de rentabilité. L’effet photovoltaïque a été découvert par le physicien français Edmond Becquerel…en 1839, et la première cellule photovoltaïque créée en 1883. Mais, comme les matériaux étaient trop chers et le rendement faible, il a fallu attendre le milieu du 20° siècle et la recherche spatiale pour que l’on s’y intéressât. On connaît la suite. Certes le capitalisme a développé les forces productives plus qu’aucun mode de production dans l’histoire, sous le fouet de la concurrence, comme Marx n’a cessé de l’affirmer, mais seulement dans la mesure où elles servaient la production de la plus-value. Quant à leur modelage il a été bien mis en évidence par les économistes « radicaux » américains, avant de donner lieu à un vaste débat académique, aujourd’hui bien oublié. Ils avaient pourtant bien montré qu’il n’existe pas de déterminisme technique, une même technique pouvant donner lieu à des usages sociaux bien différents  ou plus ou moins intensifs en fonction des rapports de force liés aux rapports de production[16].

Or voilà ce qui échappe à Deng Xiaoping quand il déclare qu’il faut importer les technologies capitalistes. Je l’ai dit, l’ouverture était nécessaire, car elle permettait de rattraper le temps perdu, celles-ci étaient largement en avance dans les pays capitalistes. Mais non seulement Deng fait de la science et de ses applications le principal moteur du développement (je cite : « selon Marx la science, une fois transformée en technologie, devient un élément des forces productives ­­(…) Je vais encore plus loin : elle devient le premier élément des forces productives »[17]), au lieu d’en faire un facteur, certes essentiel, de la force productive du travail, mais encore il pense qu’on peut les importer telles quelles, avec les caractères que leur confère leur utilisation capitaliste, dont les modes de gestion (le taylorisme et son travail en miettes, les flux tendus, le management dit « participatif », mais sous haute surveillance[18]) : « Nous sommes prêts, dit-il, à nous initier aux technologies de pointe, y compris les modes de gestion avancés ». ce que d’ailleurs Lénine avait aussi préconisé (on se souvient de son éloge du taylorisme). Ce qui revient à copier ce qui s’apprend dans les grandes écoles de management qui ont été invitées à ouvrir des succursales en Chine. Je ne dis pas qu’il n’y avait rien à apprendre de celles-ci, mais que leurs technologies sociales étaient porteuses d’usages et d’une idéologie qui n’avait rien à voir avec le socialisme. Or, si « la supériorité du socialisme sur le capitalisme tient essentiellement à ce qu’il permet de développer plus rapidement les forces productives », ce doit être parce qu’il les choisit et les modèle autrement. La leçon du maoïsme a bien été oubliée, et des sources de productivité telles que la coopération ont été négligées. Je sais bien que cette importation des modes de gestion du travail capitalistes s’est effectuée dans le secteur proprement capitaliste de l’économie, essentiellement chez les sous-traitants des multinationales étrangères, et que, dans les autres secteurs, les rapports de travail ont gardé la marque des traditions chinoises, au point que les managers occidentaux ont cherché à comprendre le secret de leur efficacité, mais il semble bien que les premiers ont eu tendance à faire tache d’huile[19].

Il y a un autre effet pervers de l’importation des technologies de production et de gestion capitaliste, que nous connaissons bien, c’est le fait de traiter la nature comme une source inépuisable de profit et de casser les mécanismes naturels par des technologies qui les altèrent ou les détruisent inexorablement. Je fais allusion bien sûr à l’épuisement des ressources naturelles, aux effets des processus industriels sur le climat et sur les écosystèmes. En reproduisant les formes du développement capitaliste, la Chine s’est trouvée, de manière accélérée, devant un désastre environnemental, sa prodigieuse croissance s’étant faite au prix d’une destruction des processus naturels. Je me souviens que, au début des années 2000, des experts chinois avaient pris conscience du problème et proposaient de mettre en regard un PIB « vert »  avec celui qui était officiellement annoncé. Depuis la question climatique et écologique est venue au centre des préoccupations du pouvoir politique, et elle se retrouve dans tous les programmes (y compris dans celui des Statuts du PCC) et dans les orientations de la planification. Car c’est bien avec la planification et ses outils qu’elle peut être maîtrisée. Mais que de temps perdu…

On pourrait montrer, à l’inverse, comment le modelage capitaliste du procès de travail nuit, à l’insu de ses concepteurs, à la production de valeur, réduisant l’efficience allocative du capital, l’efficience motivationnelle des travailleurs, et l’efficience dynamique du système dans son ensemble[20], et tout cela illustrerait ce que j’appellerai plus loin une dialectique négative.

Il faut enfin insister sur ceci : ce qui fait la supériorité du « modèle chinois », c’est que les priorités collectives l’emportent sur les choix « privés » des entreprises, et que le moyen de les mettre en œuvre, c’est la planification (mais une planification désormais incitative)[21]. Or c’est elle qui pourrait sélectionner les technologies et encourager les méthodes de production les plus favorables à la productivité (toujours au sens de Marx), au moins dans les entreprises étatiques et collectives. La Chine a eu sans doute trop tendance à copier ce qui se faisait de mieux en Occident, pour monter en puissance, mais, ayant coutume de procéder par expérimentation, elle est plus à même que tout autre pays de corriger ses erreurs et d’opérer des bifurcations.

 

Le remplacement de la dictature du prolétariat par la dictature démocratique populaire et son sens

 

 S’agit-il d’une innovation théorique concernant la transition au socialisme ?

Petit rappel : pour les fondateurs du marxisme, si l’on en croit leurs derniers écrits, la dictature du prolétariat ne signifie rien d’autre que la prise du pouvoir par la classe ouvrière, afin de passer au socialisme, et elle pourrait se faire sans violence, dans le cadre de la République démocratique, si les conditions le permettent[22]. La paysannerie n’est pas considérée par eux comme une alliée, sinon de circonstance, car elle ne rêve que de propriété privée. Les bolcheviks, par les force des choses, et, après moult hésitations, verront les choses autrement, car la classe ouvrière étant alors est trop peu nombreuse dans une Russie faiblement industrialisée, les paysans, durement exploités par les propriétaires fonciers, deviennent un allié indispensable, un allié qu’il faudra ménager après l’échec des soviets de paysans, ce qui sera fait pendant toute la période de la NEP[23]. C’est cette alliance qui sera symbolisée par la faucille et le marteau sur le drapeau soviétique (adopté en 1923). Une alliance en fait rompue par Staline : les paysans seront forcés d’entrer dans les nouvelles structures, étatiques (les grandes fermes d’Etat) ou collectives (les kolkhozes). poussés à devenir ouvriers (ce sera un gigantesque transfert de main d’œuvre), ou encore déportés s’ils résistaient.

Mao Zedong aura, on le sait, une toute autre politique. La Révolution n’ayant été possible qu’avec le soutien des paysans pauvres, ces derniers deviennent, grâce à l’expropriation des propriétaires fonciers, les principaux alliés des ouvriers, à condition de les entraîner dans le mouvement des coopératives, et plus tard, des communes populaires. Mais ce n’est pas tout. Il faut aussi se rallier les capitalistes « patriotes », une bourgeoisie à l’opposé de la « bourgeoisie compradore », et la petite bourgeoise des artisans, des commerçants et des couches inférieures des professions intellectuelles. C’est cette large alliance de classes qui est symbolisée par les quatre petites étoiles du drapeau chinois, qui entourent la grande étoile du parti communiste, lequel est la clef de voûte de cette alliance et le garant de son orientation vers le socialisme.

Donc l’expression de dictature démocratique populaire n’est pas une nouveauté dans le texte des Statuts, mais remonte bien aux origines, à la période de « démocratie nouvelle » (1949-1956). En fait de « dictature », les capitalistes ne seront pas privés du droit de vote, à l’exception de quelques éléments ouvertement contre-révolutionnaires, ils seront même maintenus dans leurs fonctions et recevront 60% des profits, avant de devoir laisser leurs entreprises se transformer en entreprises mixtes, de larges intérêts compensatoires leur étant versés pendant 7 ans (Mao veut qu’ils soient bien traités, à la différence des propriétaires fonciers). Avec le passage au socialisme, ils seront peu à peu expropriés, à commencer par la bourgeoisie « bureaucratique » (c’est-à-dire le capitalisme monopoleur), mais en touchant des indemnités, parfois considérables[24]. En revanche, pour Mao,  de nouvelles classes menacent la révolution : d’abord une fraction des intellectuels, qui ne veulent pas du socialisme, et qu’il faudra convaincre, voire « rééduquer », et surtout une « nouvelle bourgeoisie » qui est en train de se créer au sein du Parti, forte de son pouvoir bureaucratique. C’est là qu’il prend sa distance avec le régime soviétique, et qu’il engage la chasse au révisionnisme, et c’est aussi la raison pour laquelle, au-delà de simples campagnes de rectification, il lancera la Révolution culturelle, une stupéfiante tentative pour lancer « les masses » contre la bureaucratie du Parti, jusqu’au jour où il lui faudra l’arrêter devant l’anarchie régnante[25]. Alors, où en est-on avec la nouvelle période qui s’est engagée avec la « politique de réforme et d’ouverture » ? Que disent les Statuts révisés ?

Il n’est pas très facile d’y voir clair, car le texte est en quelque sorte composé de strates successives, avec le dessein de montrer une continuité dans l’orientation du Parti communiste, et entre ses « représentants principaux ». Mais cette dernière version des Statuts semble parfaitement révisionniste, non pas tant par rapport à l’alliance de classes telle que la préconisait Mao pendant la période de la démocratie nouvelle, mais par rapport celle qu’il avait en vue pour la période socialiste qui a suivi. On comprend d’ailleurs pourquoi elle a suscité de fortes oppositions au sein du Parti, et particulièrement de la part des plus fidèles au marxisme de ses membres. Voyons cela avec quelque détail.

D’abord la contradiction principale n’est plus entre le prolétariat et ses alliés d’une part, et d’autre part une « nouvelle bourgeoisie » au sein du Parti et des intellectuels, laquelle disparaît. Elle est celle « entre l’aspiration croissante de la population à une vie meilleure et le développement déséquilibré et insuffisant de la Chine ». C’est une autre façon de dire que le développement des forces productives est devenu la priorité des priorités, et ceci au regard du peuple tout entier. Comme il faut retraduire cet objectif général en termes marxistes, il est dit que les rapports de production (et la superstructure) ne « correspondent » pas à ce développement nécessaire, et qu’il faut donc les ajuster.

Ceci appelle d’abord un commentaire. On dit généralement que la forte croissance de l’économie chinoise n’a commencé qu’avec la politique de réforme et d’ouverture, donc avec le passage à une économie capitaliste de marché, manière de démontrer la supériorité du capitalisme, surtout après l’effondrement de l’URSS et du camp socialiste.  Or c’est largement faux : une recherche récente de Rémy Herrera et Zhiming Long a montré, à travers une étude rigoureuse des données statistiques, que la croissance chinoise pendant la période maoïste, une fois le nouveau régime mis en place (donc entre 1952 et 1978), a été de 6,3%, donc bien plus forte que ce qu’on disait, contre 9,9% entre 1979 et 2015, période où a prévalu la politique de réforme et d’ouverture. Ceci avec seulement quelques hauts et quelques bas, mais même sans effondrement pendant la Révolution culturelle, sauf un recul pendant les deux premières années (1967-1968) et la dernière (1976). Il apparaît clairement que, pendant cette période, ont été jetées les bases de la croissance qui a suivi. Est-ce à dire qu’il ne fallait pas changer de politique ? Je ne le crois pas, car la période maoïste, avec son économie largement administrée, a été celle d’un développement extensif, comme ce fut le cas en URSS, où les taux de croissance ont été aussi remarquables pendant les années 1930, mais où, une fois passée la reconstruction suite aux destructions de la Deuxième guerre mondiale, ils ont décliné jusqu’à la stagnation, du fait des limites de l’économie de commandement. Certes l’économie chinoise était assez différente, mais elle était orientée comme elle vers un développement extensif plutôt qu’intensif, et elle était comme elle largement autarcique, à la fois du fait d’un choix politique[26] (« compter sur ses propres forces ») et du blocus étranger. Dès lors la politique de réforme, consistant alors pour l’essentiel à rendre de l’autonomie aux familles paysannes, pour les intéresser aux résultats de leur travail,  et aux entreprises publiques, pour qu’elles deviennent bénéficiaires, et la politique d’ouverture, visant à importer rapidement des technologies étrangères, qui étaient plus avancées dans la plupart des domaines (les fameux transferts de technologie), trouvaient toute leur justification, et l’accélération du taux de croissance, on l’a vu, l’a vérifié. Mais on est allé plus loin : le champ a été largement ouvert, les privatisations aidant, au développement d’un capitalisme privé national, et même étranger, surtout après l’entrée de la Chine dans l’OMC (2001).  J’y reviendrai plus loin. En tous cas c’est largement à partir de ces choix, que s’explique le « révisionnisme » doctrinal, dont je vais parler.

D’abord la lutte des classes est en quelque sorte mise au second plan : « en raison de facteurs internes et d’influences étrangères, la lutte des classes se poursuivra à long terme, quoique dans une sphère limitée, et elle pourrait même s’exacerber dans certaines conditions, mais elle ne constitue plus un élément fondamental ». L’essentiel étant en effet de développer les forces productives par tous les moyens, on ne va plus dresser les ouvriers contre les cadres, et on ne va plus s’en prendre aux capitalistes, dont on a tant besoin. Ensuite « nous continuerons à appliquer et parfaire le système basé principalement sur la rémunération selon le travail fourni mais autorisant la coexistence de plusieurs modes de distribution ». C’était parfaitement logique à partir du moment où était supprimée toute grille des salaires dans les entreprises publiques et où le profit capitaliste était admis dans les entreprises privées, ainsi que d’autres formes de rémunération des capitaux. On faisait aussi intervenir d’autres facteurs que le travail fourni dans le système salarial en général, soit « le talent et la créativité »[27]. Nous voici bien loin du marxisme.

Quant à la « base de classes » du nouveau régime, elle devait nécessairement s’élargir à tous les acteurs qui favorisaient le développement des forces productives, donc aussi aux capitalistes nationaux et aux professions intellectuelles de haut niveau, quel que soit le secteur. D’où la théorie de la « triple représentation », qui faisait une place à ces nouveaux acteurs dans le Parti lui-même, non sans une forte opposition des marxistes traditionnels[28]. La « dictature démocratique populaire » n’avait décidément plus le même sens. Elle devait servir « l’immense majorité du peuple », au sein de laquelle subsistaient des antagonismes, mais on ne voyait plus bien quels étaient « ses ennemis »[29]. On est en fait revenu, d’une certaine façon, à la période de la démocratie nouvelle, avec son alliance avec la bourgeoisie nationale, et même cette fois étendue à une grande bourgeoisie monopoliste, en même temps qu’est réhabilitée la propriété privée[30]. Bref on a reculé par rapport à la construction du socialisme, désormais ramenée à sa « première étape ».

J’ai essayé de comprendre les raisons profondes de ce révisionnisme. Voici mon interprétation. Rendre une large autonomie aux entreprises publiques s’est avéré très difficile, du fait des résistances des administrations, et aussi parce qu’elles incluaient leur propre système de services publics (le logement, les soins de santé, les retraites étaient dispensés au sein de la danwei), ce qui ne permettait guère d’évaluer leur capacité à dégager des excédents. C’est alors qu’il a paru nécessaire de privatiser la plus grande partie de ces entreprises, en ne conservant dans le giron public que les plus importantes. D’après ce que j’ai lu, il a bien existé, comme en Russie après la dissolution de l’URSS, une capture de biens publics, sous des formes diverses[31], par des administrateurs ou des directeurs d’entreprises publiques, mais le phénomène a été limité, car les dirigeants chinois ont sans doute pu observer le chaos russe et la montée en puissance dans ce pays d’une légion d’oligarques prédateurs. Ils ont fait aussi un effort pour limiter la casse sociale. Je ne crois donc pas qu’ils aient choisi de démanteler le secteur d’Etat, même si l’on peut avoir quelques doutes sur la politique menée par Jang Zemin et son premier ministre, que leurs successeurs s’emploieront à lever[32]. Quoi qu’il en soit, il y a eu une ferme volonté de conserver la propriété publique dans les secteurs clés de l’industrie lourde et d’une partie de l’industrie légère, ainsi que dans les transports et les communications de base. Choix très important, parce que ces secteurs, même quand leur production ne représente qu’une part limitée dans le PIB, restent au cœur de toute économie. De plus, c’est en gérant ces entreprises publiques de base de manière très différente des oligopoles capitalistes que l’on a pu fournir aux autres secteurs des intrants bon marché, qui ont fait, bien plus que les bas salaires, le succès des exportations chinoises. Quant aux grandes entreprises capitalistes, elles seront maintenues sous contrôle, de diverses façons, notamment à travers le levier du crédit, resté pour l’essentiel sous le régime de la propriété publique, les autorisations administratives et les prises de participation de l’Etat dans leur capital.

Si l’on se projette maintenant dans le présent, je crois que l’on peut parler, avec Xi Jinping, d’une inflexion très importante de la « dictature démocratique populaire ». La politique de réforme et d’ouverture, telle qu’elle a été pratiquée, a entraîné une explosion des inégalités. Deng avait lancé le mot d’ordre de « s’enrichir avant les autres », mais dans l’idée que cela déboucherait sur l’enrichissement de tous. Ce qui s’est passé depuis l’aurait fait sortir de sa tombe. Il s’agit maintenant clairement de corriger ces inégalités. Mais surtout Xi s’en est pris aux dérives d’un Parti gangrené par les pratiques et l’esprit bourgeois. L’immense purge qu’il a entrepris de mener au sein du Parti prend son sens du fait que s’était constitué une sorte de nouvelle nomenklatura, reposant non plus, comme en URSS, sur la captation, via la planification impérative, d’une part de la plus-value totale par les sommets du Parti (c’est en quoi on peut considérer que le système relevait en grande partie d’un capitalisme d’Etat), mais sur les hauts salaires, les prébendes, le népotisme et la corruption sous toutes ses formes. Certes il ne parle pas d’une « bourgeoisie » au sein du Parti, pour ne pas réveiller les fantômes de la Révolution culturelle, mais ce n’est pas si différent, surtout si l’on considère l’ampleur de sa campagne contre les privilèges et pour une moralisation des cadres, tout comme des fonctionnaires.  La dictature de démocratie populaire a pris un autre sens. Pour aller plus loin il faudrait parler du respect « intégral » de la loi et de la réforme du système politique, mais je m’en tiendrai là.

Au total, pour revenir à la question que je posais au départ, cette très large alliance de classes, qui va jusqu’à englober les capitalistes, et même les grands capitalistes,  nationaux (pourvu qu’ils soient contrôlés) est-elle seulement propre à la voie chinoise, ou bien a-t-elle une portée théorique plus générale concernant la transition au socialisme (les Chinois parlent d’une « étape inférieure ») ? La question peut se poser pour d’autres pays en voie de développement, mais aussi pour des pays développés : y unir « le peuple » contre « l’oligarchie » (celle du capital transnational et des sommets de l’appareil d’Etat)? Je dirai seulement que ce ne peut être que mutatis mutandis. Dans ce dernier cas nous sommes au cœur d’un système impérialiste, dominé par des multinationales, qui ont investi de toutes parts les Etats.

 

La dialectique à la chinoise

 

Ici je voudrais m’aventurer dans une question philosophique, qui répondrait à ma préoccupation première : qu’est-ce que ce marxisme à la chinoise, s’il peut être autre chose que l’application du marxisme à la réalité chinoise, application qui en soi n’est pas contestable.

Pour cela je reviens d’abord à Mao. Pour lui la contradiction est une loi générale de la nature et de la société, et c’est ce qui fait la différence entre le matérialisme dialectique et le matérialisme mécaniste. Il suit Staline, lecteur de Engels, dans l’idée d’une dialectique inhérente aux  processus naturels et au cœur de l’évolution des espèces, idée qui sera critiquée ensuite par nombre de marxistes, et relativisée d’autres. « Sans contradiction, pas d’univers », dit-il. Mais il s’inspire surtout de Lénine et de sa théorie de l’unité des contraires, à savoir que l’un ne peut exister sans l’autre. A partir de là il distingue d’abord la contradiction fondamentale et les autres contradictions. C’est ainsi que la contradiction forces productives/rapports de production détermine, selon lui, toutes les autres dans l’histoire des sociétés, ce qui ne saurait changer. Ensuite il distingue un aspect principal et un aspect secondaire de la contradiction. Dans la contradiction fondamentale forces productives/rapports de production, ce sont les premières qui jouent le rôle principal, mais, on l’a vu, dans certaines conditions, ce rôle s’inverse. C’est là qu’intervient l’action la plus consciente des hommes, en l’occurrence la politique. Mais ce n’est que dans des conditions déterminées. Il arrive aussi que, entre les deux aspects, se crée un équilibre, mais celui-ci n’est que passager ou relatif : « l’unité des contraires est toujours conditionnée, passagère, relative, alors que la lutte des contraires qui s’excluent mutuellement est absolue ». Le mouvement des contradictions est pour lui une histoire sans fin - ce qui rend d’ailleurs le communisme problématique. Enfin Mao distingue la contradiction antagonique de la contradiction non antagonique : la première ne peut être surmontée, la seconde si.

Ce texte fascinant lui permet de reconstituer toute l’histoire de la révolution chinoise, par exemple le moment passager où le Parti communiste et le Kuomintang ont pu s’allier contre l’ennemi commun, mais ne pouvaient en aucun cas se réconcilier, et de dessiner une politique : avec certaines classes on peut faire alliance, car elles ne sont pas dans une contradiction antagonique, alors que d’autres classes, telles que la bourgeoisie bureaucratique, sont définitivement des adversaires. Mais ce qui m’a frappé est qu’il n’y a pas en fait de « solution » définitive de la contradiction antagonique, au sens où elle pourrait disparaître, comme chez Staline (avec les révolutions comme passages de la quantité à la qualité). Mao pense que la contradiction entre bourgeoisie et prolétariat ne va pas se résoudre par la victoire assurée du second sur la première, qu’il y aura des contre-révolutions et que la lutte continuera. Il ne croit pas non plus à un retour à l’origine, vers une unité supérieure, après le travail du négatif (la conception hégélienne de la « négation de la négation) : le communisme n’ira pas sans contradictions, il n’y aura pas de fin de l’histoire (la pensée chinoise du reste a toujours ignoré la téléologie).

On dit que Mao a puisé dans la philosophie traditionnelle chinoise cette thématique de la contradiction, non certes dans le confucianisme, qui ne vise que le maintien de l’ordre dans les rapports sociaux, et qu’il combat violemment, mais dans le taoïsme, qui repose sur le jeu et la complémentarité des contraires, du yin et du yang (le masculin et le féminin, l’ombre et la lumière, le ciel et la terre etc.) Le taoïsme recherche l’harmonie personnelle, sous la forme d’un équilibre intérieur (d’où diverses pratiques alimentaires et gymniques), l’harmonie entre les hommes (à travers par exemple la pratique du don), et surtout l’harmonie entre l’homme et la nature, qu’il ne faut pas maltraiter. Il peut même prendre la forme d’un anarchisme, l’individu se libérant de rapports sociaux oppressifs, ou d’un quiétisme. l’homme décidant de ne plus lutter avec la nature. Il y a donc une solution aux contradictions. Il est possible, en effet, que Mao, grand lecteur des classiques, ait repris quelque chose du taoïsme, quand il évoque les moments de repos dans la contradiction, mais ces moments ne sont pour lui que passagers, la lutte entre les contraires devant reprendre ensuite de plus belle.

Or le thème de l’harmonie est revenu en force dans le discours du Parti communiste chinois, avec de nombreuses occurrences dans les Statuts[33]. On pourrait dire qu’il n’est que de circonstance, pour légitimer la mise en sommeil relative de la lutte des classes et le maintien du régime social et politique, contre des dérives « de droite » ou « de gauche » qui voudraient le bouleverser. Je crois que c’est bien plus profond, et que cela s’origine effectivement dans le fonds taoïste de la culture chinoise traditionnelle[34], à savoir une conception de l’harmonie entre les contraires qui n’est pas la recherche d’un simple équilibre, ou d’un juste milieu, mais d’un mode de vie où chaque contraire se renforce de la présence de l’autre, dans un mouvement perpétuel qui doit être ascendant.

Je l’ai développé ailleurs. Il y aurait deux sortes de dialectique. Une dialectique négative, où l’un des pôles de la contradiction détruit constamment l’autre. La bourgeoisie, en perfectionnant les moyens de production, détruit sans cesse le prolétariat, coupant ainsi la branche sur laquelle elle est assise (d’où la loi de la baisse tendancielle du taux de profit). De même  elle détruit constamment les forces productives qu’elle a développées en en faisant des forces destructrices, d’où le saccage de la nature. Le prolétariat de son côté, arrivé au pouvoir avec ses alliés, doit en finir avec la bourgeoisie. Mais il y a aussi une dialectique « positive », soit que l’un des pôles utilise l’autre afin de se renforcer (ainsi quand le prolétariat se sert du capitalisme pour moderniser sa base productive), soit que les deux pôles se conjuguent de manière à ce que chacun renforce l’autre tout en le transformant, et c’est alors la recherche de l’harmonie. En fait cette dialectique était déjà présente chez Mao. Son objectif était déjà, on l’a vu, d’utiliser les capitalistes pour accélérer le développement. Elle est aussi au coeur du principe « marcher sur les deux jambes » (développer à la fois l’industrie et l’agriculture, les petites, les moyennes et les grandes entreprises), dans l’idée que, si l’on ne s’appuie que sur une seule jambe, on boîte, tandis que, avec les deux, on peut avoir une bonne foulée. J’ai été souvent frappé par ce mode de discours chinois qui repose ainsi sur la complémentarité des contraires et leur renforcement réciproque, qui ne nous est pas du tout familier et nous semble même paradoxal. Il transparaît dans quelques occurrences des statuts.

S’enrichir avant les autres, pour les individus comme pour les régions de la Chine, devient le moyen d’un enrichissement général, d’une société de « moyenne aisance » partagée. Ce n’est pas ce qui s’est passé, mais c’est bien l’objectif. Le centralisme démocratique nous paraît être une contradiction dans les termes, et pourtant l’idée est bien que la démocratie renforce le centralisme en lui donnant de la substance populaire et que le centralisme renforce la démocratie en lui donnant de l’effectivité. Enfin, concernant la contradiction plan/marché, on trouve cette formulation récente et surprenante : « il importe (au parti communiste) de permettre au marché de jouer un rôle décisif dans la distribution des ressources et de permettre au gouvernement de mieux jouer son rôle et de construire un système de contrôle macro-économique perfectionné » - ce qui, au premier abord, paraît antinomique[35]. Suit tout un paragraphe sur la coordination par le plan du développement coordonné des villes et des campagnes ainsi que des diverses régions, et sur son action pour « harmoniser les rapports entre l’homme et la nature ». Tout cela, au moins au niveau des intentions, est fort contraire à notre logique formette, aves ses principes de non-contradiction et du tiers exclu, et peut-être plus proche des logiques polyvalentes. En définitive – mais je n’ai pas la place ici pour le développer – ce pourrait bien représenter un véritable enrichissement du marxisme, et non une simple « sinisation »[36].

 

[1] Cf. les « Quatre principes fondamentaux » (voie socialiste, dictature de démocratie populaire, direction du Parti communiste, marxisme-léninisme et pensée de Mao Zedong).

[2] L’expression « sinisation du marxisme »  n’est employée qu’une seule fois dans le texte des Statuts, mais plus souvent dans d’autres documents.

[3] Le terme « application » revient plusieurs fois dans le texte des Statuts. Il y est aussi question d’une  « combinaison des principes fondamentaux du marxisme-léninisme avec l’expérience chinoise de l’époque actuelle ».

[4] C’est le sens de mon essai sur Le « modèle chinois » et nous, L’Harmattan, 2018.

[5][5]  Sur le double sens de cette détermination en dernière instance, je renvoie à mon analyse du procès de travail dans De la société à l’histoire, tome 1, p. 233-234. Que la nature joue ce rôle essentiel a été amplement mis en lumière par l’écologie contemporaine.

[6] Mao, De la pratique et De la contradiction, La Fabrique, 2008, p. 143-144.

[7] Sur le rapport de Mao au pouvoir, et plus généralement sur sa personnalité, je renvoie le lecteur à mon article « Questions sur Mao » (publié dans La revue Commune n° 43/44, p. 21-39, et repris dans mon blog). J’y démonte, citations et faits à l’appui, la thèse répandue d’un Mao autocrate. Entre autres éléments, je rappelle qu’il était pour le pour la liberté de pensée (« Oser penser »), pour le droit à la critique et sa nécessité, pour le droit de réunion et le droit de grève. Je rappelle aussi qu’il a reconnu ses erreurs, ce qui n’est pas fréquent chez nos dirigeants champions de la démocratie.

[8] La biographie de Mao montre au contraire un homme attaché aux réalités, appelant sans cesse à l’étude du  concret. Il ne croit même pas au communisme comme cité idéale : pour lui il y aura toujours des contradictions sociales,  des luttes de classes, qui cesseront seulement d’être antagonistes ! En revanche je crois volontiers que, ancien chef de guerre, il pensait  qu’on pouvait diriger une économie comme une armée, mais une armée de partisans, une armée populaire.

[9] Le nombre de morts dus à la famine a fait l’objet d’évaluations contradictoires, dont certaines ont été manifestement truquées, tout comme à été niée l’existence de trois années de sécheresse. Il n’en reste pas moins considérable : sans doute 15 à 20 millions de personnes.  Le taux de croissance est devenu négatif (- 1,3 en 1960, - 27% en 1961, - 2,9 en 1962, selon l’étude de Rémy Herrera et Zhiming Long, « L’énigme de la croissance chinoise », in La Pensée, n° 396). On sait que l’ampleur du phénomène a été occultée par des cadres locaux, qui, par servilité, ont dissimulé des résultats catastrophiques, en matière de production et de victimes. Quant Mao a dû se rendre à l’évidence, il y a vu non seulement l’effet de mauvaises décisions, mais de la bureaucratisation des cadres du Parti, un Parti qu’il fallait désormais révolutionner (envoi des cadres supérieurs à la campagne). Mais il n’a rien changé à sa ligne générale.

[10] Les communes populaires, ces très vastes institutions (de 25 à 40.000 personnes) étaient plus proches de l’esprit du communisme anarchiste, que Mao avait fréquenté dans sa jeunesse, que de celui d’un communisme étatique, à la soviétique. Leurs structures étaient des plus démocratiques. Si les paysans restaient propriétaires de lopins de terre et d’un petit bétail, le reste était géré collectivement (les cantines, les écoles, les crèches, et les moyens de production de quelque importance) Et l’organisation du travail était de mode industriel (équipes, brigades, rémunération en points travail). Mao ne comprit pas que les paysans, sans y être hostiles, n’y étaient pas entièrement favorables. Tout dépendait de la qualité de leur gestion : tombées souvent sous la coupe de bureaucrates du Parti, elles leur rappelaient alors fâcheusement le règne des propriétaires fonciers. Il en subsiste quelques unes aujourd’hui, qui marchent très bien.

[11] La double participation est celle des cadres au travail manuel et des ouvriers à la gestion. Quant à la triple alliance entre les ouvriers, les cadres administratifs et les techniciens (les deux dernières catégories devant effectuer le travail des premiers deux jours par semaine), Mao en avait fait adopter le principe dès 1957 par un plenum, mais il ne fut vraiment appliqué que pendant la Révolution culturelle.

[12] Les unités de production ne pouvaient disposer de leurs profits, qui étaient en totalité transférés au budget de l’Etat, dont ils représentaient 90%. Elles n’avaient donc aucun pouvoir en matière d’investissement. Les prix étaient fixés administrativement (en ajoutant une marge au prix de revient et en les modulant par la fiscalité). Seuls les prix de détail tenaient compte de la demande. 

[13] Le Plan, dans ses différentes déclinaisons (objectifs en valeur et en volume, plans d’investissement, de main d’œuvre et de salaires, de commercialisation etc.), faisait l’objet de discussions entre les unités et les organismes de tutelle, fixait des objectifs minimaux impératifs mais les objectifs maximaux étaient seulement souhaitables, et les PME avaient une autonomie de gestion assez considérable. Donc, dans l’ensemble, le fonctionnement de l’économie était beaucoup plus souple et décentralisé que celui de l’économie soviétique.

[14] Deng Xiaoping, Textes choisis, tome 3, Editions en langues étrangères, Beijing, Chine, 1993, p. 70.

[15] J’ai souligné, dans De la société à l’histoire, tome 1, p. 230, le fait que Marx n’emploie plus guère, dans Le Capital, l’expression « forces productives », sinon à titre de raccourci, mais des expressions comme  « la force productive du travail », « les forces productives du travail social », « les forces inhérentes au travail », « les puissances sociales du travail ».

[16] Pour une histoire détaillée de ce débat académique et de ses relations avec le contexte politique, cf. Bruno Tinel, A quoi servent les patrons ? Marglin et les radicaux américains, et son work paper consultable sur https//halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00266343/document. En France Bernard Rosier et Pierre Dockès ont à leur manière relayé ce débat.

[17] Le texte des Statuts dit de même que les sciences et les technologies sont « des forces productives de premier ordre ».

[18] A quoi le socio-psychanalyste Gérard Mendel a opposé un dispositif institutionnel reposant sur des « groupes homogènes » par  fonctions dans l’entreprise et la communication indirecte entre eux (par compte-rendus), afin de mettre hors circuit la relation hiérarchique, ce qui était à la fois plus démocratique et plus efficient.

[19] L’exemple le plus connu et le plus documenté d’une duplication des méthodes capitalistes les plus sinistres est celui de la méga-entreprise Foxconn (une entreprise d’ailleurs taïwanaise), qui a eu jusqu’à 1, 3 million d’employés, et qui travaille pour des donneurs d’ordre tels que Apple, Samsung ou Amazon. Les conditions de travail étaient telles qu’elles pouvaient rappeler la description que faisait Engels du travail des ouvriers dans La situation des classes laborieuses en Angleterre. Cela a même suscité un tel scandale international (Foxconn était baptisée « l’usine à suicides ») que les donneurs d’ordre ont du contraindre l’entreprise à respecter certaines normes, dont celles du droit du travail chinois.

Dans les entreprises à management chinois classique  les choses sont différentes : le travail est dur, mais les supérieurs se doivent de respecter et de consulter les exécutants, ce qui confère à ces entreprises un grand dynamisme, notamment dans le secteur des services liés à l’informatique et à l’internet, où elles font preuve de grandes qualités d’innovation. De même la concurrence n’y est pas destructrice : dans les entreprises ou entre les entreprises on coopère, ce qui a pu faire parler de « coopétition ».

[20] Par exemple le travail taylorisé, étant démotivant, et détruisant l’apprentissage « tacite », donc une amélioration de la qualification, nuit à la production de valeur. Les gestionnaires du capital essaieront d’y remédier par le management « participatif » et par les politiques d’intéressement et de participation, censées remotiver les travailleurs..

[21] Cf. mon essai sur Le ‘modèle chinois’ et nous, L’Harmattan, 2018.

[22] Le terme de « dictature » fait évidemment problème. Dans l’esprit de Marx il s’oppose à la dictature de la bourgeoisie, qui se camoufle sous des formes démocratiques (pas toujours du reste, l’histoire le montrera), mais qui sont celles de la « démocratie bourgeoise ». A cela Marx oppose le pouvoir de l’immense majorité sur cette petite minorité, grâce à des formes démocratiques adéquates, le passage ne pouvant souvent s’effectuer que par la violence (il faut briser l’ancien appareil d’Etat). Le terme de domination du prolétariat conviendrait donc mieux.

Mais il y a un autre sens de la dictature, c’est le sens romain d’un régime d’exception. Or, vu la puissance de la bourgeoisie, on ne peut construire le socialisme (c’est la première fois dans l’Histoire où les dominés prendraient le pouvoir), en laissant le champ libre au multipartisme, surtout lorsqu’il n’y a aucune tradition démocratique dans le pays. C’est le sens de la « direction du parti communiste ». Cela ne signifie nullement que les droits de l’homme et du citoyen seront bafoués (la Constitution chinoise de fait les reconnaît presque tous). Mais cela veut dire aussi que ce régime est transitoire, même s’il doit durer longtemps. Pour une discussion sur le système politique chinois, je renvoie à l’annexe que j’ai consacrée au sujet dans mon livre Le ‘modèle chinois’ et nous, L’Harmattan 2018.

[23] La propriété de la terre leur sera rendue, les réquisitions de récoltes seront réduites, puis abandonnées.

[24] L’essentiel des nationalisations sera réalisé fin 1856. Beaucoup de commerces de détail et de micro-entreprises survivent, mais son invités à se regrouper en coopératives, ce qui se réalisera pendant le Grand Bond en avant. 300.000 toucheront des indemnités, parfois considérables.

On peut dire, avec Marie-Claude Bergère (Capitalismes et capitalistes en Chine, Editions Perrin, 2007, p. 213 sq.) que, à le considérer dans son ensemble, « Le capitalisme est mort, les capitalistes survivent ». On est loin du cas soviétique. Ce qui explique qu’ils réapparaîtront si facilement après 1979.

[25] Pour une histoire détaillée des deux premières années de  la Révolution culturelle (1966-1968) lire le chapitre « Cataclysme »  de la biographie de Mao par Philip Short, Mao Tse-Toung, Fayard, 2005. Mao n’avait pas craint d’abord de lancer une « guerre civile générale dans tout le pays » pour mettre à bas la nouvelle bourgeoisie, allant jusqu’à invoquer la Commune de Paris. De fait ce fut une guerre civile qui toucha d’abord les étudiants, en révolte contre leurs professeurs, gagna ensuite les ouvriers et employés, qui constituèrent leurs comités révolutionnaires, et atteignit jusqu’à l’armée. Après avoir considéré que les excès de violence étaient inévitables, il recula devant la tourmente générale qui avait gagné le pays, du moins dans les villes, avec des luttes de factions qui firent probablement un million de morts. Il admit qu’il fallait quand même un Parti et finalement chargea l’armée de rétablir l’ordre, cependant que des millions d’étudiants étaient envoyés à la campagne (dont le futur Secrétaire général et Président Xi Jinping), et les cadres rétablis après avoir été rééduqués dans les «Ecoles du 7 mai ».

Avec le recul on peut dire, à mon avis, que cet épisode tragique, dont on comprend qu’il ait laissé à beaucoup de mauvais souvenirs, a profondément changé la Chine. Des millions de jeunes, qui étaient habitués à vénérer leurs maîtres dans la tradition confucianiste (ce que Mao appelait « le gavage des canards »), se sont mis à penser par eux-mêmes, fût-ce autour d’un texte unique (le « Petit livre rouge » des maximes de Mao - lequel d’ailleurs se refusait à y voir un Evangile, produit par « un génie »). A preuve le fait que sa lecture nourrit des luttes de factions d’une extrême violence. On ne peut comprendre ce qui se passa quelques années plus tard lors du Printemps de Pékin, sorte de Mai 1968 à la chinoise, sans y faire référence. Les années passées à la campagne ont fait découvrir à ces jeunes citadins un monde paysan qu’ils ne connaissaient pas, et dont ils se soucieront quand ils accéderont à des positions de pouvoir. Les ouvriers et employés s’y sentirent investis d’une nouvelle dignité. L’égalitarisme de cette période (on alla même jusqu’à supprimer tous les signes distinctifs des grades dans l’armée) laissera des traces jusqu’à aujourd’hui, notamment dans les courants « néo-maoïstes ». La « ligne de masse » se retrouvera dans le discours des dirigeants, et jusque dans le texte des Statuts.

[26] Un choix du reste contraint par le retrait de l’aide soviétique et par un contexte international menaçant.

[27] Sans doute faut-il corriger une application trop stricte du principe « à chacun selon son travail » - qui inclut une rémunération selon sa qualification (dans la mesure où le coût en a été supporté par l’individu). Personnellement je pense que la prise de responsabilité et la prise de risques (dans le cas de la création d’une entreprise, pendant la période de son lancement) justifient, au nom de l’efficacité, des rémunérations plus élevées (à noter que Mao lui-même était opposé à un trop grand égalitarisme salarial). Mais le « talent »  et la « créativité »  sont surtout des fictions destinées à légitimer des rémunérations exorbitantes. Que l’on pense à celles des dirigeants des multinationales capitalistes, quand bien même ils sont des gestionnaires médiocres et qu’il existe des légions de gens plus compétents. Pour autant que ces notions aient un sens, il n’y a pas de raison de les rétribuer : ceux qui en seraient pourvus  y trouveront suffisamment de motifs de satisfaction personnelle. Il est vrai que la Chine avait quelques bonnes raisons, pour se hisser à la pointe de la technologie, de favoriser ses entrepreneurs innovants (il s’y crée d’innombrables start-up) et d’attirer des ingénieurs de haut niveau (en incitant tous ses étudiants et chercheurs partis à l’étranger à revenir au pays), mais ce fut au prix de créer de très fortes inégalités.

 

[28] La Triple Représentation désignait « les forces productives progressistes » (entrepreneurs), la « culture chinoise avancée » (scientifiques et intellectuels)  et « les intérêts fondamentaux de la majorité de la population ». Elle fut inscrite dans les Statuts du Parti en 2002 et dans la Constitution en 2003. Son point le plus sensible était le premier : il permettait l’ouverture du Parti aux élites économiques,  et particulièrement aux grands capitalistes privés - ce qui fut fait, mais de façon très limitée. Elle a suscité un grand débat, n’épargnant pas Deng lui-même, et de fortes résistances. Le successeur de Jang Zemin, Hu Jintao, n’y a plus fait référence, sauf dans les textes officiels.

[29] Le texte des Statuts distingue « les antagonismes pouvant se faire jour au sein de la population de ceux qui existent entre nous et nos véritables ennemis », mais ces derniers ne sont pas nommés.

[30] Non sans de fortes oppositions. Il faudra trois ans pour que l’inviolabilité de la propriété privée, inscrite dans la Constitution en 2001, connaisse ses décrets d’application.

[31] En dehors des formes légales (ventes au public, ventes aux employés,  privatisations partielles, locations), il y a eu des formes « hypocrites » : création de filiales privées par des cadres des entreprises publiques, d’entreprises par des universités ou des instituts d’Etat, de coopératives par actions qui cachent des entreprises familiales, de soi-disant joint-ventures avec des capitaux étrangers, enfin d’entreprises de bourgs et de village gérées en fait par des administrations locales. On a parlé de « chapeaux rouges » (des entreprises privées se dissimulant sous l’étiquette d’une propriété collective) et de « chapeaux étrangers » (des joint-ventures constituées en fait surtout de capitaux chinois).  Ces privatisations subreptices furent surtout opérées par les autorités locales.

[32] Jiang Zemin ne fut nullement un fourrier du capitalisme. Mais il a interprété d’une certaine façon la théorie de Deng, dont il s’est voulu le continuateur zélé. Pour lui, Deng avait renouvelé le marxisme, en développant une théorie complète du « socialisme à la chinoise » : « Marx n’y avait jamais pensé » et « ni les générations qui nous ont précédé, ni les autres pays socialistes ne l’ont jamais tenté ». On retrouve là toute l’ambiguïté du discours chinois : la théorie de Deng est à la fois présentée comme « une intégration du marxisme à la réalité de la Chine d’aujourd’hui » et comme un nouveau marxisme, qui « révèle l’essence profonde du socialisme ». Dès lors le développement des forces productives devient la problématique centrale, et non plus une simple nécessité liée à une période historique. Le résultat des années Jiang Zemin (1993-2003) fut un essor mal contrôlé du capitalisme privé et une montée des inégalités. Hu Jintao essaiera de redresser la barre. 

[33] C’est Hu Jintao qui l’a mis au premier plan avec son projet d’une « société harmonieuse », bâtie grâce à un « développement scientifique ». C’était là une réponse à l’aggravation des inégalités et à la montée du mécontentement social. La société harmonieuse devait succéder à la « société relativement aisée » de Jang Zemin. Le développement scientifique visait plus de démocratie, de justice, d’égalité (avec notamment l’instauration d’un revenu minimum), plus de concorde, et un meilleur rapport à la nature  (un développement durable).

[34] La notion d’harmonie est aussi prégnante dans le confucianisme, mais sans référence à l’existence de contradictions.

[35] Si le marché (des marchandises, des forces de travail et des capitaux) alloue les « facteurs » de façon optimale, comme le croient les néo-libéraux, le plan ne ferait que fausser les « mécanismes de marché ». Si le plan au contraire contrôle étroitement cette allocation, alors le marché n’a plus grand rôle à jouer.

On voit, à l’inverse, ce que signifierait une « dialectique positive ». Le plan renforce l’efficacité du marché quand il combat ses aspects négatifs (la domination de la valeur d’échange sur la valeur d’usage, la monopolisation, la concurrence sauvage entre les travailleurs etc.) par un contrôle approprié (les normes de qualité, le contrôle des mouvements de capitaux, la législation du travail etc.), plus généralement quand il le soumet à des finalités collectives, à l’aide de leviers comme les taux d’intérêt, la fiscalité, les subventions à telle ou telle branche. Inversement le marché renforce l’efficacité du plan quand il lui fournit des informations sur l’état des achats et des ventes, sur la situation de l’emploi, sur les besoins de capitaux, etc,, évitant ainsi les décisions arbitraires, les pressions de toutes sortes, les marchandages et la concurrence « administrative », tous maux qui ont affecté l’économie soviétique. Ce ne sont là que quelques indications.

[36] La thématique d’une dialectique positive s’est imposée à moi par d’autres biais : celui d’une réflexion anthropologique (comment faire jouer de manière positive les contradictions propres à l’être humain, par exemple entre le désir d’individualité et le désir de communauté), celui d’une réflexion politique (à propos des contradictions entre l’individu et le citoyen), celui d’une réflexion sociologique (s’agissant des contradictions entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif), celui enfin d’une réflexion économique (surmonter les contradictions entre la concurrence et la coopération, entre le marché et le plan). Je renvoie à mon livre Le socialisme est (a) venir, tome 1, p. 233-251, et à mes articles « Le socialisme comme dialectique positive » et « La transformation révolutionnaire ou : comment marcher sur les deux jambes », in Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Le Temps des cerises, 2011, repris dans mon blog.  On trouvera une inspiration tout à fait comparable dans les écrits de Jacques Généreux, notamment La dissociété, Points Seuil, 2006, Mais la fréquentation du discours chinois est venue me conforter dans cette perspective, et je me propose de le scruter plus avant.

23 février 2019

LE MONDE FANTASMAGORIQUE DE LA FINANCE

 

La psychologie des marchés financiers a fait l’objet de quelques études brillantes, qui sont pour l’essentiel des commentaires savants sur ce que Keynes avait déjà lumineusement analysé. Ces études sont tout à fait éclairantes, et j’en dirai quelques mots pour commencer. Elles montrent, pour l’essentiel, que, si les marchés financiers connaissent des mouvements « irrationnels », pour lesquels on emploie des termes métaphoriques comme ceux « d’euphorie » ou de « panique» boursières, ces mouvements sont parfaitement explicables à partir du comportement rationnel de chaque spéculateur, en sorte que c’est non point l’agent, mais le «mécanisme » lui-même qui  produit de l’irrationalité collective - c’est-à-dire un décrochage par rapport à l’économie réelle, au niveau des entreprises ou au niveau d’un pays, ou encore par rapport à ses « fondamentaux ». Pour le reste, on reconnaît que les marchés financiers ont aussi des affects, qu’ils connaissent de violentes émotions, mais ces phénomènes paraissent malgré tout secondaires, comme des bouffées d’humeur dans le monde froid des calculateurs rationnels. Or il se pourrait bien qu’ils jouent un rôle bien plus important qu’on ne le croit. C’est ce que je voudrais suggérer en montrant, de manière très rapide, comment certains concepts d’inspiration psychanalytique, jettent une lumière sur la psychologie des deux sortes d’acteurs clés des marchés financiers, les traders et les analystes financiers.

 

La finance et le fétichisme de l’argent

 

Pour comprendre comment des pulsions peuvent se donner libre cours sur ces marchés, il faut d’abord souligner le haut degré de fétichisme qui les caractérise.

La finance en général est fortement imprégnée par le fétichisme de l’argent. Marx l’a mainte fois noté, le cycle du capital argent A-A’, à la différence du cycle du capital productif et du cycle du capital commercial, secrète cette illusion que l’argent fait spontanément des petits, ce qui rend le jeu très attrayant (producteur d’illusio au sens de Bourdieu). Mais il faisait surtout référence au capital porteur d’intérêt, quoiqu’il n’ait rien ignoré des fantaisies (au sens étymologique) de la Bourse. Or le fétichisme est ici modéré : tout banquier qui ferait bien son travail est à même de connaître bien des choses sur la production de valeur au sein des autres formes de capitaux - c’est ce qui a d’ailleurs fait le succès de la banque-industrie. Avec les marchés financiers (je prends ici l’expression dans son sens restrictif : les marchés d’actions et d’obligations) il en va autrement : le jugement porte essentiellement, en ce qui concerne les entreprises, sur des ratios financiers et sur les promesses qu’elles affichent, en termes d’innovations, d’investissements, de conquête des marchés, et finalement de rentabilité future. Les analystes ne savent pas grand chose de la manière dont elles peuvent faire des gains de productivité (sinon en réduisant le coût de tel ou tel « facteur », et du plus onéreux d’entre eux, le facteur travail), pas grand chose sur tout ce qui se passe dans le « laboratoire secret de la production », pour reprendre l’expression de Marx, pas grand chose sur la cuisine managériale, ni même sur les mouvements de fonds au jour le jour.

Lorsque la finance se détache ainsi de la réalité du capital « industriel », elle se met à croire que l’argent peut engendrer de l’argent très simplement, et elle ne voit alors pas plus loin que le bout de son nez, c’est-à-dire ce que lui montrent ses lunettes. Certes elle peut s’apercevoir que les comptes ne sont pas fiables, ou même qu’ils sont truqués. Toute la mise en place de la « corporate governance » ne s’explique pas autrement : mettre un peu de transparence et d’objectivité dans la comptabilité et dans les discours des dirigeants d’entreprise. Mais l’on a beau éplucher les comptes trimestriels, on n’y trouve que ce qu’ils veulent bien dire, et l’asymétrie d’information reste colossale. Quant aux effets d’annonce, il est très difficile d’y faire la part du vrai et du faux. Le fétichisme de l’argent prend donc un caractère redoublé par rapport à celui qui est inhérent au prêt bancaire : l’argent crée de l’argent non à travers des rapports sociaux extrêmement compliqués, mais à travers des opérations simples, qui seraient parfaitement lisibles dans les bilans, les comptes d’exploitation et les calculs prévisionnels.

Je ne prendrai qu’un exemple : l’engouement des marchés financiers pour les opérations de fusion. Par définition une fusion était une bonne affaire : elle accroissait le pouvoir de marché, permettait de réaliser des économies d’échelle, de réduire les coûts de main-d’oeuvre, elle devait réaliser des complémentarités et des synergies etc. On s’est aperçu qu’il n’en allait pas souvent ainsi dans la réalité, et l’engouement a diminué en même temps que le nombre de ces opérations fléchissait. Mais les investisseurs financiers ne sont pas prêts à faire leur autocritique pour autant : comme ce sont eux qui les réalisent les absorptions et les fusions à travers les OPA et surtout les OPE, ils auraient beaucoup à y perdre en commissions. On voit bien ici deux choses importantes : le fétichisme de l’argent propre aux marchés financiers se nourrit d’un fétichisme du chiffre (comme si le chiffre épuisait une réalité, et comme s’il n’était pas lui-même produit à des fins particulières), et il traduit l’intérêt propre de la finance (se rendre indispensable, non seulement réclamer sa dîme, mais encore faire payer au plus cher ses services).

Donc c’est de là que nous devons partir : l’analyste financier le mieux informé et le plus rigoureux vit dans un monde éthéré, qu’il croit comprendre avec des rudiments composites de théorie économique, et de bons manuels de décryptage financier. Et l’on assiste à ce spectacle curieux de chefs d’entreprise chevronnés (au sens de Keynes) qui viennent plancher devant un parterre de blancs becs tout sortis d’écoles de commerce pour se soumettre finalement à leurs verdicts, car ce sont eux qui décideront du « jugement des marchés ».

Mais il y a plus : le fétichisme du capital argent prend toute sa force quand ce sont les détenteurs de parts sociales qui décident finalement du montant qu’elles leur rapporteront. Revenons un instant à Marx : pour lui l’intérêt n’était qu’un prélèvement sur la plus-value, et la hauteur du prélèvement ne dépendait pas du mécanisme de l’offre et de la demande d’argent, comme le croit la théorie néo-classique, mais du rapport de force entre le banquier et le capitaliste industriel ou commercial (Keynes dira à peu près la même chose). Or aujourd’hui, parce que le capital industriel et commercial s’est mis souvent sous la coupe de la finance (pas toujours : il y a de très grandes entreprises qui ne sont pas cotées en Bourse), parce qu’il ne peut plus financer des acquisitions d’une ampleur telle qu’elles dépassent largement ses capacités d’autofinancement, c’est le capital financier qui dicte la nature et le taux du prélèvement. La nature : c’est la fameuse valeur actionnariale qui revient, quelle que soit la diversité de ses formulations, à ceci que le gestionnaire des actions ne demande plus en premier lieu un dividende, comme autrefois (dividende qui ressemble à un intérêt variable), mais un accroissement de la valeur des actions. Le taux : on connaît les fameux 15% de retour sur fonds propres exigés en moyenne, qui sont destinés précisément à augmenter la valeur de ces actions. Les chefs d’entreprise reconnaissent, souvent, que ce taux est exorbitant, quand la croissance générale ne dépasse par les 2 ou 3%, et ils savent parfois qu’ils ne les obtiendront qu’avec des économies si drastiques qu’elles mettront en péril leurs entreprises. Mais beaucoup jouent le jeu, parce qu’ils ont l’oeil fixé sur la valeur de leurs actions et pensent que, plus elle sera élevée, plus ils pourront effectuer des 0PE à bon compte. On voit bien ici comment la finance a acquis un  pouvoir digne d’une théocratie : celui de définir des critères d’élection. Elle se veut désormais au sommet de la pyramide sociale, tout comme les évêques du Moyen Age, ces gens de prière et intercesseurs de Dieu, entendaient commander aux « guerriers », ceux-là même dont le comportement prédateur sur les « laboureurs » faisait les bases de leur richesse.

Avec la finance nous sommes donc dans un monde fantasmagorique, où, tout en se distanciant du réel, on croit pouvoir lui dicter sa loi. Et l’on verra tout à l’heure en quoi ce monde est propice au fantasme. Mais il me faut maintenant dire quelques mots du fonctionnement interne du marché financier lui-même, qui a sa logique propre (je me limiterai au marché des actions). J’irai vite ici, car ce sont des choses bien connues. Disons que ce qu’il y a de nouveau ici, c’est que ce marché non seulement ne se réfère plus guère à l’économie réelle, mais qu’il devient auto-référentiel.

 

Un marché auto-référentiel

 

Le marché primaire, celui de l’introduction d’une entreprise en Bourse, reste encore fondé sur des indicateurs définis : c’est le moment où l’analyste financier fait un diagnostic encore relativement étayé. Mais, comme on le sait, le marché primaire ne joue qu’un rôle très limité : ce financement externe, que l’on dit assez improprement désintermédié, ne compte que pour une très petite part dans les financements des entreprises. En fait il s’agit surtout d’un marchepied pour pouvoir vendre (ou racheter) les actions qui ont été émises. Le marché secondaire, ce « marché de l’occasion », comme on dit cette fois très justement, est l’essentiel du marché, et il présente cette caractéristique remarquable que ce qui importe ce n’est plus tant la validité intrinsèque d’un cours que le jugement que portent tous les autres opérateurs sur ce cours, ce que Keynes a si bien fait comprendre avec son célèbre exemple du concours de beauté, et ce que la théorie des jeux permet de formaliser. Comme chaque acteur essaie de deviner ce que les autres pensent, et que tous font de même, on se trouverait devant un processus infini (je pense qu’il pense que je pense etc.) si les acteurs ne se rangeaient pas derrière une « convention », c’est-à-dire une opinion qui se répand et que chaque spéculateur (le terme convient d’autant mieux qu’on est dans un jeu de miroirs) doit suivre, même s’il a une opinion inverse qu’il croit bien fondée, s’il ne veut pas  perdre sa mise. Il est donc parfaitement rationnel d’être suiviste, mais le suivisme renforce une tendance haussière ou baissière au-delà de tout indice tant soit peu objectif. Et le plus extraordinaire est que la convention a ainsi un caractère auto-réalisateur, qui achève de convaincre les acteurs qu’ils ont eu raison. Je ne développe pas davantage. Mais l’on voit bien que le fétichisme atteint ici son comble : non seulement la finance impose ses exigences de valorisation, mais encore elle soumet l’économie réelle à ses propres croyances : si le marché « pense » par exemple qu’une valeur est surévaluée, elle le sera, et l’entreprise verra ses projets ruinés. Je voulais rappeler tout cela pour en venir à la « psychologie des profondeurs » des marchés financiers, sans laquelle il est difficile de comprendre leurs emballements mimétiques et le fait qu’ils soient aussi peu sensibles aux forces de rappel venant de l’économie réelle, qu’ils soient aussi entraînés par l’illusio.

 

Le jeu des fantasmes

 

Revenons à l’analyste financier, depuis le petit employé d’un cabinet d’audit ou d’une banque d’affaires jusqu’à l’économiste en chef d’un grand fonds de pension ou d’une agence de notation. On pourrait penser qu’il incarne une figure exemplaire de l’homo oeconomicus : loin du champ de bataille de la production, de ses luttes de prestige, de ses stratégies relationnelles, de ses empoignades, bref délivré de la volonté de puissance propre aux grands chefs d’industrie, il ne viserait qu’à maximiser le revenu de ses mandataires et son propre revenu en satisfaisant des actionnaires dont il est le représentant le plus compétent. Donc un professionnel de l’expertise, un fonctionnaire dévoué du capital argent, pour plagier Marx. Au pire il commettrait des erreurs, comme il arrive à tout technicien. C’est cette figure que retient la théorie néo-classique, et qui lui permet d’affirmer qu’il est l’agent par excellence d’une bonne allocation du capital, celle qui va vers les entreprises et les économies les plus performantes - sur un marché du capital argent, notamment sous l’espèce des titres de propriété, qui se rapproche le plus d’un pur marché. Or le comportement de l’analyste financier est bien loin, ici sans doute plus qu’ailleurs, du modèle standard de cet homo oeconomicus.

Il y faut d’abord une vocation particulière. On ne choisit pas ce métier par hasard. Le psychanalyste novice dirait sans doute que cette vocation doit renvoyer à quelque fixation au stade sadique-anal, traditionnellement invoquée pour expliquer les mobiles de l’usurier et de l’avaricieux. Il faudrait en fait beaucoup plus de subtilité pour dévoiler l’objet fantasmatique qui se cache derrière l’attrait pour le fétiche argent, comme dans les cas de perversion sexuelle. Mais laissons cela. Ce qui me paraît évident en revanche, c’est que l’analyste financier est en proie à une passion banale, celle qui ressortit au fantasme de toute puissance. Ce fantasme, on le sait, vient de l’univers de la toute petite enfance, lorsque le nourrisson est encore incapable de faire l’épreuve du réel et doit halluciner la satisfaction : il veut tout tout de suite, et il veut être tout. Ce n’est pas encore la volonté de puissance, qui suppose un affrontement à l’adversité, ce n’est que le désir frénétique de tout mettre au service de son plaisir. Or, précisément, l’analyste financier, dans la mesure où il vit dans un univers déréalisé, devient facilement la proie d’un tel fantasme. Imaginons l’intense jubilation de celui qui croit maîtriser une réalité infiniment complexe et rebelle à l’aide de chiffres, d’équations, d’algorithmes simples, et qui a le pouvoir fabuleux d’énoncer des vérités qui échappent au commun des mortels. Représentons nous un Bill Christ dans son bureau : cet économiste en chef du grand fonds de pension des fonctionnaires de la Californie (Calpers), faiblement payé à ce que l’on dit, décide de mouvements de capitaux colossaux, qu’il assure gérer en bon père de famille, mais qui font la pluie et le beau temps dans le monde des plus grandes multinationales mondiales. Pensons à l’économiste d’une quelconque salle de marché, dont l’opinion sera décisive chaque fois que les traders vont se trouver devant des mouvements inexpliqués ou  plongés en pleine incertitude. Ils vont avoir ce pouvoir extraordinaire de contribuer à « faire le marché ». Pensons surtout aux experts de fonds spéculatifs, qui vont déclencher des achats ou des ventes massifs de valeurs, dans le premier cas en vendant d’abord des actifs qu’ils possèdent pour en acheter d’autres, et dans le deuxième cas en vendant des titres qu’ils ne possèdent pas encore (« la vente à découvert »).

En réalité nous sommes dans un univers de croyances. La croyance est un vieux procédé humain, qui permet de donner un sens à ce que l’on ne comprend pas. Mais, dans les sociétés qui font grand usage de la magie, celle-ci est soigneusement déconnectée des savoirs empiriques, car elle s’adresse à un monde surréel, dont les contacts avec le monde réel restent énigmatiques. Toute la science a pour but de se dégager de la croyance : c’est un travail minutieux, collectif, qui se confronte sans cesse à des démentis, et qui se doit d’y répondre, fût-ce à l’intérieur d’un paradigme inchangé. Le monde de la finance est, lui, un monde herméneutique, un monde où l’on interprète des signaux dans le désordre et dans la précipitation. Mais il ne le reconnaîtra jamais, car cela contrarierait son fantasme de toute puissance. Je suis frappé par le caractère hétéroclite des références doctrinales, par la vélocité avec laquelle l’opinion financière change d’avis, voire de paradigme, par son peu d’empressement à reconnaître ses erreurs passées et à en tirer les leçons.

Glissons nous à présent dans la psychologie du trader. Voilà un métier dont personne ne voudrait s’il ne comportait de sérieuses gratifications, tant il est harassant : passer des heures devant des écrans à voir défiler des chiffres devrait être vécu comme une véritable torture. Le bon trader est très bien payé, on le sait, et, au sortir de sa salle de torture, il pourra faire une virée dans sa Ferrari. Mais cela suffit-il? Après tout ce n’est pas lui qui rafle les grosses mises. Je pense que la gratification principale doit être ailleurs, ici encore dans un sentiment de toute puissance, mais assorti d’une forte dose d’angoisse. Pour dire les choses plus précisément, nous sommes ici dans l’ordre de la jouissance. La jouissance est bien autre chose que la satisfaction, ou même que les accomplissements du désir. La psychanalyse nous apprend, pour dire les choses simplement, qu’elle est un plaisir intense, qui envahit toute la psyché, et qui est inséparable d’une expérience de l’excès, du désordre, de l’angoisse. Ce que le vocabulaire commun traduit par des mots comme « frisson », « extase », « ravissement », « souffrance », « effroi » etc. Or le trader éprouve l’émotion forte du joueur de casino, de celui qui peut tout perdre ou tout gagner en un instant. Mais il ne joue pas avec son propre argent, ce qui rend le jeu à la fois plus fascinant (les sommes en jeu sont d’un ordre de grandeur bien plus élevé) et moins traumatisant. Le trader, selon ses dires même, est « accroc », ce qui montre bien qu’on est dans l’univers de la jouissance, et non dans celui du simple plaisir. Il est frappant d’ailleurs d’observer le rythme de ses émotions : c’est un rythme saccadé, ou l’on passe en un instant de l’ivresse à l’abattement, et où une opération réussie produit une sorte d’orgasme, comparable à celle du joueur de football lorsqu’il marque un but.

Un autre trait qui caractérise la psychologie du trader est sa propension à l’identification. Je ne veux pas parler ici de l’imitation consciente et délibérée, dont on a vu qu’elle était un comportement rationnel, source de ce mimétisme spécifique aux marchés financiers et de leur caractère « moutonnier ». Je ne veux pas parler non plus de cette façon de se mettre à la place des autres joueurs pour imaginer leur stratégie et pour la déjouer : nous sommes ici dans un jeu classique de poker menteur. Je pense à ces mécanismes inconscients, qui eux aussi plongent dans la petite enfance, dans l’intériorisation des grandes personnes, et notamment des parents, mais qui se reproduisent tout au long de la vie (chacun par exemple a sa star fétiche, ses personnages de prédilection). Or le trader, parce qu’il est dans un monde littéralement inhumain, dans un pur jeu de signes dont les clés lui échappent le plus souvent, a besoin de se fier à quelque grand. Où l’on retrouve le rôle de l’analyste financier. Je disais précédemment que devait se créer une convention pour donner une stabilité aux anticipations. Mais c’est là un langage bien trop institutionnaliste. Certes la convention est pour une part le fond commun à ce que disent, à un moment donné, une majorité d’analystes, y compris ceux des grands journaux économiques : ici c’est bien une institution qui donne le là, qui dit par exemple que tel marché émergent est intéressant, ou que l’économie américaine donne des signes d’essoufflement. Mais il y a aussi des leaders d’opinion, et le fait est que ce sont eux que, dans le doute, on croit le plus volontiers, ou plus exactement sans aucun sens critique. C’est alors à juste titre que l’on parle de « gourous » de la finance », soit qu’ils aient montré leur puissance à avoir raison contre le marché, soit qu’ils soient considérés comme des « oracles ». Dans cette religion qu’est le monde de la finance, ils sont les grands prêtres, les haruspices, tout le monde les suit aveuglément, et c’est ainsi que se produisent parfois les plus grandes catastrophes.

 (Note 2018. Dans ce texte, écrit il y a quelques années, les traders foisonnaient dans les salles de marché. Mais, comme ils coûtaient cher, ils sont été en grande partie remplacés par des algorithmes, qui passent les ordres d’achat et de vente au millième de seconde. Il se dit pourtant qu’ils ne disparaîtront pas, car il faudra encore surveiller les machines, qui peuvent à leur façon générer des emballements catastrophiques, étant donné qu’elles n’ont « pas de dimension psychologique »).

 

Une religion aux effets dévastateurs

 

Ce bref aperçu de psychanalyse appliquée est là simplement pour suggérer tout le parti qu’on pourrait tirer de concepts que la science économique ignore superbement. Comme je ne suis ni un homme de marché, ni un psychanalyste, je ne m’aventurerai pas davantage. Je voudrais seulement inviter à prendre au sérieux des expressions qui paraissent purement métaphoriques, telles que « les marchés sont euphoriques » ou bien « ils sont déprimés ». Ces expressions prennent tout leur sens quand on comprend que, pour reprendre une formulation d’un spécialiste, la Bourse est « un rêve éveillé ». Un ancien Ministre de l’Economie et des finances des gouvernements Raffarin, qui était un industriel,  le disait lui-même de manière abrupte, mais éloquente : « les marchés financiers n’ont pas de logique, ils n’ont que des émotions ».

On pourrait dire la même chose de la plupart des activités humaines. Ce qui est cependant terrifiant, est que les marchés financiers sont capables de couler en quelques minutes une grande entreprise ou une économie entière (l’Argentine, par exemple, en sait quelque chose), d’applaudir à des opérations qui mettent sans prévenir des milliers ou des dizaines de salariés à la rue (les si bien nommés « licenciements boursiers ») ou qui les contraignent à une flexibilité qui précarise toute leur existence, d’imposer des normes à toute politique économique, faute de quoi ils la sanctionneront, de soumettre des dirigeants à des exigences absurdes ou intenables, de créer un climat général d’instabilité, dans une obsession du court terme, qui accroît encore l’incertitude et plonge les économies dans des crises répétées. Ce qui est consternant, est que l’on confie aux oracles du marché, ivres de leur pouvoir, le soin de guider des investisseurs qui ont une puissance de frappe financière inconnue jusque là et toujours grandissante - même si la crédibilité de ces oracles est largement écornée par les soupçons de collusion qui pèsent de plus en plus sur eux. Ce qui est dramatique est que des gamins, totalement inconscients des conséquences économiques générales et des drames sociaux qu’ils génèrent, tiennent entre leurs mains le sort de tant et tant d’entreprises, où ils ne voient que des sociétés de capitaux, de par le monde. La vie économique est une chose trop sérieuse pour être livrée grands prêtres des marchés financiers et aux pulsions infantiles des traders.