Le blog de Tony Andreani

27 novembre 2019

LE "PEUPLE" ET LES CLASSES SOCIALES

 

A propos des Gilets jaunes

 

Nous sommes entrés dans « l’ère du peuple », selon Jean-Luc Mélenchon. Mais de quel peuple s’agit-il ?

Ce n’est pas, bien sûr, l’ensemble des individus qui forment une nation, par ceci qu’ils ont en commun des règles qui les rendent libres et égaux en droit dans la cité, citoyens donc. Ce concept de peuple, inspiré du demos grec et du populus de la République romaine, relève d’une conception purement politique[1], qui s’oppose  à une conception qui le fonde sur une même origine ethnique ou religieuse (l’ethnos des Grecs), telle qu’on la retrouve dans d’autres traditions politiques, et, plus spécifiquement, dans divers courants de l’extrême droite. Elle diffère aussi de l’ensemble des individus qui partagent une même culture ou civilisation, et qui ont de ce fait un mode de vie semblable (le genos des Grecs), ce qui renvoie à un autre sens, socio-historique, de la nation

En première analyse le peuple en question ici est l’ensemble de ceux qui, à l’intérieur d’une même nation, sont défavorisés par rapport à une catégorie favorisée par la naissance, la fortune ou d’autres privilèges. Remarquons ici que le fait de défendre ces défavorisés est volontiers qualifiée de populisme, en opérant une confusion volontaire avec le fait de flatter ce peuple pour obtenir ses voix, ce qui devrait se nommer démagogie. Mais quelle est donc cette catégorie des défavorisés ? Il faut sans doute remonter à Robespierre pour trouver l’un des premiers essais de définition.

Pour ce dernier le premier droit, imprescriptible, de l’homme est le droit à la vie, donc à la subsistance. Il ne suffit pas de dire que la liberté de chacun s’arrête là où commence celle de l’autre, il faut encore que tous aient les moyens de vivre de leur travail et qu’ils n’en soient pas privés par les riches. Et il n’a pas de mots assez durs pour dénoncer le comportement de ces « culottes dorées » en l’opposant à celui des sans-culottes. Ils incarnent « l’égoïsme contre l’intérêt général, l’orgueil et la passion des hommes puissants contre les droits et contre les besoins des faibles »[2]. Robespierre ne demande pas seulement que le droit de vote soit universel, qu’il s’applique aussi aux femmes, aux Juifs et aux hommes de couleur, il veut que l’égalité soit réelle. Il n’est point communiste pour autant, il accepte la propriété, pourvu que tous en soient suffisamment pourvus pour bien vivre, connaître le bonheur au lieu du malheur.

Que dirait-il s’il vivait à l’époque du capitalisme triomphant, du capitalisme sans rivages ? Quelle définition pourrions-nous donner du peuple ?

 

Le peuple contre l’oligarchie

 

L’oligarchie, c’est le pouvoir du petit nombre sur le grand nombre. Elle a pris sous l’Ancien Régime la forme d’une classe jouissant d’un statut particulier, de lois qui ne s’appliquent qu’à elles (les « privilèges »), aujourd’hui elle repose sur la possession d’un capital, c’est-à-dire pas seulement une fortune, un patrimoine, mais, on le sait depuis Marx et quelques autres, sur la détention d’argent générateur de revenus, qui vont en s’accumulant. Alors pourquoi ne pas parler d’une classe dominante ?

On nous a dit pendant longtemps que les classes sociales avaient disparu. Il n’y avait plus que des « stratifications » et des « élites » (Burnham, Mill, Aron), au pire une « classe dirigeante ». On nous a expliqué que, avec le rôle croissant des «managers » et des techniciens (John K. Galbraith), le pouvoir économique s’était diffusé dans l’entreprise, et que, dans la société, avec l’impôt progressif, l’Etat providence, l’éducation généralisée, la mobilité sociale et l’augmentation générale du mode de vie, la différenciation sociale s’était estompée, et enfin que, avec la tertiarisation de l’économie, la montée des « classes moyennes » avait brisé la vieille opposition entre le prolétariat et la bourgeoisie. On nous a même assuré, en invoquant Tocqueville, que la démocratie, par elle-même, avait tendance à dissoudre les classes. Tout cela ne résistait pas à un examen rigoureux et attentif, mais pouvait s’appuyer sur quelques observations.

Mais cela se passait au siècle dernier, plus précisément pendant les années 50 à 70. Depuis ces vues n’ont plus cours. Avec le développement du capitalisme actionnarial et de la finance et la fin du capitalisme « managérial », avec l’essor d’une classe des ultra-riches et la paupérisation relative, voire absolue, des catégories populaires, avec l’aplatissement de l’impôt progressif et l’affaiblissement de l’Etat providence, avec une éducation de plus en plus ségrégée et une mobilité sociale plutôt descendante, même les économistes les plus orthodoxes s’inquiètent de l’explosion des inégalités et ceux qu’on appelle chez nous les économistes « atterrés » commencent à se faire entendre, pendant que des sociologues dressent des constats accablants. Il est devenu difficile de faire de la société une simple addition de minorités. Le terme de classe sociale refait son apparition jusque dans les éditoriaux du journal Le Monde. Et la déclaration de l’oracle états-unien des investisseurs, Warren Buffet, est devenue célèbre : « Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, celle des riches, qui mène cette guerre et nous sommes en train de la gagner » - tout en ajoutant qu’elle ne le devrait pas.

Cependant définir l’oligarchie comme la classe dominante a présenté un certain nombre de difficultés pour les marxistes eux-mêmes, car elle débordait manifestement toute définition simple en termes de « propriété des moyens de production ». C’est le concept lui-même d’exploitation, comme extorsion d’une survaleur ou plus-value, qui n’était plus suffisant. Certes on ne pouvait s’en passer, car toutes les autres théories de l’exploitation (par exemple celle du marxisme analytique, qui, récusant la théorie marxienne de la valeur travail, la faisait reposer sur la possession d’actifs divers) apportaient plutôt de la confusion. Quoi de plus simple finalement que de comparer, par exemple, les revenus annuels des PDG des grandes entreprises à ceux d’un ouvrier (aujourd’hui 300 ou 400 fois) ? Mais il fallait faire intervenir une autre dimension, celle de la domination. Elle avait été à peine esquissée par Marx, dont on sait qu’il n’a pas eu le temps de rédiger le chapitre sur les classes sociales de son grand ouvrage. Il avait seulement indiqué que la propriété du capital s’accompagnait de fonctions sociales particulières (fonctions « d’autorité », de « direction », de « surveillance »). Il existe donc un « travail de domination », qui consiste à exercer divers moyens de pression sur le travail productif et qui, comme tel, ne crée par lui-même aucune valeur et ne mérite donc pas salaire, par opposition au simple travail de direction (de « chef d’orchestre », dit Marx), que l’on retrouverait dans tout système de production. Ce qui conduit à complexifier la théorie de l’exploitation[3]. On en verra plus loin quelques conséquences pour la définition de la petite bourgeoisie du capitalisme.

Mais, pour aller vite, on se référera aux analyses de Bourdieu, à ce qu’il appelle, improprement à mon avis, la possession par la classe dominante de formes de « capital » autres que monétaires, et qui peuvent être rattachées à des fonctions de domination[4]. Pour lui en effet la possession d’argent donne aussi un pouvoir social (un « capital social »), à savoir des réseaux de relations très denses et très exclusifs, constitutifs d’un « entre-soi », avec ses « usages », comme dirait Robespierre, un pouvoir culturel (un « capital culturel », obtenu dans les grands écoles, mais pas seulement), et un pouvoir « symbolique », ou pouvoir de dire, de nommer et de faire  des récits, de générer une « mode », comme dit à nouveau Robespierre, lequel l’oppose au discours rationnel. Et, en fin de compte, ces pouvoirs donnent à leurs détenteurs un profit psychologique particulier, qui se traduit par un immoralisme (Robespierre lui oppose la moralité ou la vertu du peuple), un cynisme, une morgue et un mépris de classe. Il faut bien le dire, les études sociologiques actuelles de la grande bourgeoisie illustrent particulièrement bien ces traits déjà relevés par l’Incorruptible[5]. Et l’on comprend qu’elle éprouve une détestation particulière pour ce dernier, qu’elle n’a cessé de défigurer[6].

On commence à voir se dessiner l’oligarchie d’aujourd’hui, impossible à reconnaître dans les catégories socio-professionnelles de l’INSEE, qui ne sont qu’en  termes de professions. Certes la bourgeoisie peut se retrouver parmi les chefs d’entreprise de plus de 10 salariés, en deça desquels on reste dans l’artisanat. Mais la plupart des petits patrons ne sont pas des capitalistes à proprement parler, parce que justement ils ne possèdent que de l’argent, et pas du tout ou très peu les autres formes de pouvoir, et parce que les vrais capitalistes sont en réalité des capitalistes collectifs, dans ces sociétés par actions que Marx connaissait et analysait déjà, en même temps que le rôle de la Bourse. Pas n’importe quels actionnaires, pas les petits porteurs, mais les gros actionnaires ou les gérants de fonds d’investissement (fonds de pension, fonds souverains, compagnies d’assurance, fonds spéculatifs). Ce sont eux qui tiennent les manettes, avec leurs fondés de pouvoir, le haut management, celui qui prend, dans le secret de ses bureaux, toutes les décisions stratégiques, et qu’ils tiennent désormais sous tutelle, en les récompensant par des avantages divers (salaires exorbitants, stock options, retraites chapeau, parachutes dorés), en les remplaçant parfois. Et, évidemment, leur pouvoir a pris des dimensions planétaires avec l’essor des transnationales, de la filialisation, des marchés financiers, pendant que les petits ou moyens patrons, devenus des sous-traitants, subissent leur loi. On n’en dira pas plus ici, car tout cela est bien connu, et en particulier des salariés des grandes entreprises, qui savent ce que leur coûtent les restructurations, les fusions/acquisitions, les délocalisations, et qui reconnaissent cette nouvelle oligarchie capitaliste au fait qu’ils ne la rencontrent jamais.

Mais l’oligarchie, la nouvelle classe dominante, ne s’arrête pas aux actionnaires et hauts dirigeants du capital productif, du capital commercial et du capital bancaire. Il y a aussi tous ceux, souvent classés dans les professions libérales, qui jouent un rôle clé dans la « reproduction » du capital : avocats des grands cabinets d’affaires, fiscalistes, dirigeants de sociétés de conseil, banquiers d’investissement (intermédiaires des opérations de fusion-acquisition), lobbyistes et autres, qui font payer chèrement leurs bons et loyaux services. Il y a aussi tous les patrons des grandes agences de publicité, désormais indispensables au système, et tous ceux des grands médias, qui font la propagande du capitalisme en général et des grandes entreprises en particulier, et ce d’autant plus que ces médias sont aujourd’hui détenus par les plus grands capitalistes. Nous sommes ici dans le champ d’exercice  toujours du capital argent, mais spécialisé dans la reproduction juridico-politique et idéologique.

L’oligarchie s’arrête-t-elle donc là ? Elle est logée aussi au sein de l’appareil d’Etat.

Marx, c’est vrai, ne l’a pas théorisé, parce qu’il ne s’est attaché qu’au cœur du système capitaliste et que sa théorie de l’Etat est restée en plan, à une époque où du reste l’Etat n’avait pas pris la dimension qu’il a aujourd’hui. Il y a d’abord l’Etat patron. Pendant longtemps il a régi les entreprises publiques dans l’esprit du capitalisme managérial, où, comme l’on sait, les syndicats disposaient d’un contre-pouvoir important. A présent ce qu’il reste de ces entreprises a été ouvert au capital privé, le plus souvent très majoritairement, et sa gestion a été calquée sur celle des entreprises privées, avec la même  logique financière (ce à quoi veille la Commission européenne). Un peu moins payés, mais tout aussi puissants, les dirigeants de ces entreprises, ont rejoint clairement les rangs de la grande bourgeoisie, les salariés de France Telecom ou de Engie par exemple le savent bien. Il y a ensuite tous les dirigeants des organismes de régulation des marchés capitalistes, généralement inconnus des salariés, et l’on sait combien ces derniers se sont multipliés. Il y a également quelques très hauts fonctionnaires, qui ne sont pas au service de la nation et de l’intérêt général, mais sont fort bienveillants envers les grands groupes privés, au nom de leur importance économique, et encore plus quand ils transitent entre leurs postes dans l’Etat et d’autres, bien plus rémunérateurs et prestigieux, au sein des grandes entreprises (on pense ici en particulier aux hauts fonctionnaires du Trésor en France). Bref, dans tous ces cas, il s’agit de ce que Bourdieu appelle « la noblesse d’Etat », dont il reste à bien définir les contours. Car on n’oubliera pas non plus quelques membres éminents des grands organismes éducatifs et culturels, pourtant censés relativement ou complètement indépendants du contrôle politique de l’Etat, tant leur rôle dans la reproduction idéologique du capitalisme est important. On pensera ici notamment à la corporation des économistes les plus titrés, qui ne répugnent pas à améliorer leur traitement de hauts fonctionnaires en devenant conseillers des grandes banques.

Cette discrète nomenklatura libérale, forte de son « capital » social, culturel et symbolique,  est peu visible, sinon des syndicats. Aussi les autres classes sociales, quand elles entrent en résistance ou en rébellion, s’en prennent plutôt à l’appareil politique d’Etat, et en particulier aux parlementaires, les accusant de trahir leurs mandats et leurs promesses. On les dit trop payés, alors que leurs émoluments sont bien inférieurs à ceux des capitalistes et leurs pouvoirs bien plus faibles aujourd’hui  qu’elles ne le croient, notamment par manque d’information et d’expertise. Mais en un sens ils ont raison : par le rôle qu’ils jouent dans la reproduction dans son ensemble du système, ils sont bien (mais heureusement pas toujours) la clef de voûte du capitalisme, particulièrement et paradoxalement (à l’ère de l’Etat « modeste ») du capitalisme néolibéral.

On a critiqué les Gilets jaunes, dont nous allons parler, pour ne pas s’être affrontés au grand patronat lui-même, pour avoir manifesté sur des lieux et des places publiques, au lieu d’avoir investi les sièges des organisations patronales. Mais ils ne sont pas trompés. Ce sont les sommets de l’Etat, et, dans notre pays, le pouvoir exécutif lui-même, vu le rôle exorbitant que la Constitution lui donne, qui sont bien l’endroit où il fallait ébranler l’oligarchie régnante.

Donc nous avons vu en quoi l’oligarchie de notre époque n’est tien d’autre que la classe dominante de notre époque. Mais que sont devenues les autres classes ?

 

Le peuple et le prolétariat

 

Ces « faibles », ces « humbles » de Robespierre, qui sont-ils aujourd’hui ? Tout de suite il faut dissiper une confusion : ils ne se limitent pas à la « classe ouvrière » de la tradition marxienne. Font aussi partie du prolétariat la grande masse des employés, mais également les petits fonctionnaires, notamment dans les services d’éducation, de santé ou d’aide sociale. Tous ont en commun d’être à la fois exploités et dominés. Ce prolétariat est la catégorie la plus touchée par le chômage, par les atteintes à la santé, y compris dans les bureaux ou lieux assimilés (troubles musculo-squelettiques), par les accidents du travail, par la réduction de l’espérance de vie.

Le pourcentage d’ouvriers dans la population active a certes diminué (ils sont passés, selon l’INSEE, de 30,9% en 1989 à 20,4% en 2018), mais les employés ont vu leur nombre augmenter (de 26,7% en 1989 à 27,2% en 2018). Et les conditions de travail de tous se sont en fait dégradées.

On a dit que le taylorisme était mort dans les usines, remplacé, après la grande révolte des OS des années1970, par un système de management soucieux d’enrichir le travail et d’impliquer davantage ses exécutants. Ce qui est vrai est que la nouvelle gestion des « ressources humaines » a promu l’individualisation : il s’agissait de rendre les ouvriers « responsables », en évaluant constamment leurs performances et en leur distribuant des primes, et même « heureux » dans le travail, en les rendant plus mobiles et plus participatifs[7]. Du reste ils ont cessé d’être des exécutants pour être appelés des « collaborateurs ». Le principal résultat a été d’abord de les mettre en permanence sous tension, d’autant plus qu’on est passé au lean management (qualité totale, flux tendus supprimant aussi les petites pauses, standardisation des tâches), et ensuite de casser les collectifs (en cultivant les « leaders » et les « personnes de qualité »). Mais ce qui a contribué aussi à diviser le monde ouvrier est le développement de l’intérim et l’externalisation d’un certain nombre de tâches, avec le développement de la sous-traitance. A quoi il faut ajouter l’ubérisation récente  d’un certain nombre de métiers : de soi-disant travailleurs indépendants (donc exclus du droit du travail et de la protection sociale), soumis aux conditions dictées par les plateformes numériques, ont renoué avec le travail à la tâche du 19° siècle.

Ceci explique pourquoi les nouvelles luttes sociales de grande ampleur ne sont pas parties des établissements industriels, au reste moins nombreux avec la désindustrialisation du pays, ni de syndicats ayant perdu beaucoup de leurs adhérents ou de collectifs spontanés, arcboutés sur la résistance aux licenciements et aux fermetures d’usines, et habitués à manier les armes traditionnelles de la grève et de l’occupation. Il faut ajouter que beaucoup d’ouvriers se sont retrouvés isolés dans le « tertiaire », dans des bureaux dont ils effectuaient la maintenance. On retrouvera néanmoins beaucoup d’ouvriers sur les ronds points et lors des grandes manifestations des Gilets jaunes, mais ce sera les samedis et dimanches.

Les employés, qui autrefois étaient un peu mieux payés que les ouvriers, ont été encore plus mal lotis. Et ce sont le plus souvent des femmes (en 2018 il y avait 21,6 % d’employées qualifiées dans la population active contre 8,3% d’ouvrières qualifiées, et 21,1% d’employées non qualifiées contre 4,8% d’ouvrières non qualifiées). Dans les bureaux et les commerces la taylorisation, qui autrefois était plutôt rare (on se rappelle les pools de dactylographes) est devenue la règle (qu’on  pense aux centres d’appel), mais beaucoup d’employés se sont retrouvés isolés (c’est le cas du personnel de ménage dans les hôtels ou dans les grands espaces de bureau, qui travaillent en dehors des horaires de travail et ne rencontrent jamais personne, à nouveau surtout des femmes).

C’est ce prolétariat des services qui, pour la première fois pour nombre de ses membres, est sorti dans la rue et venu grossir les rangs des Gilets jaunes, où il a retrouvé de la visibilité, de la dignité et de la socialité. Tous les observateurs ont noté la présence inattendue et massive des femmes parmi eux.

 

Le peuple et les dites « classes moyennes »

 

La mobilisation d’une partie des membres de ces « classes moyennes » contre une situation et des mesures gouvernementales qui les menaçaient de déclassement à été la tarte à la crème des commentateurs politiques. Mais au prix de beaucoup de confusions. Car elles recouvrent des réalités bien différentes. Essayons de schématiser.

Il y a d’abord des catégories sociales qui ne s’inscrivent pas dans les rapports sociaux capitalistes : petits paysans, artisans, petits commerçants. Les premiers se sont trouvés souvent gravement paupérisés à la suite des changements dans la politique agricole[8]. La situation des autres est devenue de plus en plus précaire avec le développement des entreprises spécialisées, des grandes surfaces, souvent excentrées des centre villes, et de l’e.commerce, au point que soit ils faisaient faillite soit ils peinaient à gagner un SMIC. Se disant accablés par les impôts et par les loyers, peinant à rembourser leurs crédits, on les a vus pour la première fois sur les ronds points des Gilets jaunes ou dans les rangs de leurs manifestations, ce qui était tout différent des mobilisations corporatistes d’autrefois, bien qu’on les ait vite traités de « poujadistes ». Et puis il y a eu la nouvelle catégorie des « auto-entrepreneurs » : 1,36 millions dans notre pays, dont 39,3% de femmes. Catégorie bien hétérogène, puisqu’une partie d’entre eux font de leur activité une activité secondaire par rapport à leur travail salarié, pendant que pour d’autres ce statut est leur seul moyen d’existence, mais, dans les deux cas, c’est un indicateur de pauvreté. Ils sont en quelque sorte la voiture balai du système, et l’on ne s’étonnera pas d’y retrouver les travailleurs ubérisés des transports, et, pour les femmes, les activités de soins corporels. Parler ici d’une petite bourgeoisie serait un abus de langage : ces supplétifs sont, à quelques exceptions près, des quasi-prolétaires. Eux aussi, surmenés mais plus libres de leur emploi du temps de par leur statut, ont souvent rejoint les rangs des Gilets jaunes, où ils pouvaient sortir de leur isolement.

Toute différente est la petite bourgeoisie du capitalisme. Pour lui donner une unité il faut une définition théorique : ses membres sont dominés, mais se voient rétrocéder une part de la survaleur[9] produite par le prolétariat (qu’on pourrait essayer de mesurer par leur niveau de revenus relativement au travail fourni par ce dernier, tout en tenant compte bien sûr de leur qualification). En réalité cette catégorie est très divisée. On ne peut l’apercevoir que très grossièrement à travers ces deux catégories socio-professionnelles de l’INSEE que sont les « professions intermédiaires » (28,3% de la population active » en 2018) et les « Cadres et professions intellectuelles supérieures (15,7%). Le salaire net annuel de ces derniers est à peu près 2 fois plus élevé (en 2015, dernière statistique disponible) que celui des premières.

Mais il faut aller dans le détail. Une mince couche des cadres, liée à ce qu’on peut appeler le « gouvernement privé » des grandes entreprises, dont les membres, issus des grandes écoles et des cabinets ministériels, prennent toutes les décisions stratégiques, appartient à la grande bourgeoisie, à cette élite mondialisée qui domine l’économie capitaliste d’aujourd’hui. Outre leur rôle organisationnel et dans la préparation des décisions, leurs places éminentes dans l’organigramme, ils apportent à l’entreprise un véritable ciment symbolique, organisant conférences et stages pour motiver le personnel et lui faire appliquer les méthodes du management « participatif » et le faire se conformer à la « culture d’entreprise ».

Les cadres de niveau inférieur, de par leur niveau de salaires et leurs fonctions dans l’exécution des directives, constituent ce qu’on pourrait appeler une « grande petite bourgeoisie », qu’on peut diviser en deux couches : celle de l’encadrement et celle des ingénieurs de la recherche et du développement, l’une plus vouée au travail de direction et de domination, l’autre à la mise en œuvre des choix technologiques.

Toute différente est ce qu’on peut appeler une « petite petite bourgeoisie », elle aussi vouée soit à des tâches d’encadrement des ouvriers ou des employés soit à des fonctions techniques (les « techniciens » de l’INSEE).

Cette analyse sommaire, qui peut s’appliquer à toutes les structures d’entreprises, mais qui correspond le mieux à la grande entreprise multinationale, avec sa structure divisionnelle » ou « matricielle », suffit à montrer que les dites « classes moyennes », que l’on peut définir, en termes de classes sociales, comme des classes dominées, mais pouvant jouer un rôle dans la domination, et comme non exploiteuses, mais comme « bénéficiaires », vu leur niveau de salaires, sont fortement clivées[10]. Et l’on retrouverait un clivage comparable dans la fonction publique, mais de façon à la fois plus tranchée (les structures sont plus hiérarchiques) et moins accentuée (la hiérarchie des salaires y est beaucoup plus faible et est réglée par des statuts), encore que les différences entre privé et public s’estompent au fur et à mesure des tentatives pour copier les méthodes du public sur celles du privé (développement de la culture « par objectifs », contrôle de gestion et contrôle qualité, gestion des « ressources humaines », évaluation permanente) . Mais il ne faut pas oublier la multiplication des contractuels.

Que nous apprend la sociologie des gilets jaunes ? Tout d’abord, s’agissant de la petite bourgeoisie traditionnelle, d’après certaines enquêtes, les petits agriculteurs sont légèrement surreprésentés (par rapport à leur poids dans la population active), ce qui est inédit, mais aussi les artisans et petits commerçants, du moins pour ces derniers au début du mouvement, avant qu’ils n’aient subi les conséquences, en termes de chiffres d’affaires, des manifestations. En ce qui concerne la petite bourgeoisie du capitalisme, c’est la petite petite bourgeoisie qui s’est le plus mobilisée, y compris dans le secteur public, et non la grande petite bourgeoisie (notamment les cadres et professions intellectuelles supérieures), ce qui explique que, dans son ensemble, cette dernière soit nettement sous-représentée, par rapport à son poids dans la population active. Il est difficile d’avoir une analyse plus fine, car les études se réfèrent aux catégories socio-professionnelles de l’INSEE, dont on a dit combien elles étaient peu pertinentes[11].

 

Quel fut le « peuple » des Gilets jaunes ?

 

Au total il fut composé de membres de ce qu’on appelle, par un drôle d’euphémisme, les « ménages modestes » (pour ne pas dire « les ménages pauvres ») : des ouvriers (représentés à proportion de leur poids dans la population active), des employés (presque le double de leur poids), dont majoritairement des femmes, des artisans et petits commerçants (fortement représentés, du moins au début), et enfin des petits petits bourgeois salariés, bref les membres des « classes populaires », dit autrement le petit peuple. Mais il ne faut pas oublier  les chômeurs, les travailleurs à temps partiel, les titulaires du RSA et, chose inédite, les petits retraités.

Ce que l’on veut donc montrer ici, c’est que le peuple qui s’est mis en mouvement n’est pas celui de toutes les catégories sociales s’opposant à l’oligarchie, aux « élites ». La grande petite bourgeoisie, celle des cabinets d’avocats, des médecins des cliniques privées, des ingénieurs et des universitaires de haut niveau, des fonctionnaires d’autorité etc., ne s’est pas sortie concernée et, si elle a pu témoigner quelque sympathie, elle s’est vite dissociée du mouvement dès qu’il a demandé un peu plus qu’une amélioration de son pouvoir d’achat. Quoique étant le plus nombreux, le « peuple » s’est retrouvé tout seul face à la police.

Il y a un autre point notable : se sont mobilisés moins les non-diplômés, que les titulaires de diplômes de bas niveau (CAP, BEP, simple Bac), qui sont surreprésentés, car eux aussi, quoique plus insérés, ont été précarisés, et davantage ces derniers que les plus diplômés, par exemple les professeurs des écoles.

Bien entendu, ce ne sont que de petites minorités qui sont entrées dans l’action (bien moins, comparativement, que dans les récentes manifestations de masse en Algérie, au Chili ou en Irak, où les situations sociales étaient beaucoup plus graves), mais le mouvement des Gilets jaunes s’est poursuivi pendant une durée exceptionnelle, ce qui a étonné le monde entier. Et le soutien dans la population a été, au départ, d’une ampleur jamais vue (au-delà de 70%, 10% d’hostiles). Aujourd’hui encore, selon un sondage récent[12], 29% des sondés trouvent le mouvement tout à fait justifié, 40% plutôt justifié, et seulement 19% injustifié.

On peut parler ici d’un peuple « en constitution », comme dit Jean-Luc Mélenchon, dans la mesure où des membres de ces classes sociales « populaires » se sont retrouvés et mobilisés ensemble, sur les ronds points et dans les manifestations, hors des syndicats et des partis politiques, sur deux objectifs centraux, comme tous les politologues l’ont noté : l’amélioration de leur pouvoir d’achat mais sur fond  d’un vif sentiment d’injustice sociale face aux « riches », et la volonté  non seulement d’être « entendus » par un pouvoir politique qui les ignorait et les méprisait, mais aussi de reprendre leur destin en mains à travers des formes de démocratie directe (d’où la revendication centrale, qui a rapidement émergé, du référendum d’initiative citoyenne). Mais ce n’était pas la « multitude urbaine» dont parle Jean-Luc Mélenchon. C’était bien la révolte des gueux, qui n’était pas sans rappeler confusément, comme le notait Gérard Noiriel, le combat des sans-culottes en 1792-1794, des citoyens-combattants de février 1848, des communards de 1870-1871, des anarcho-capitalistes de la Belle époque[13]).

On connaît la suite. La mobilisation a décliné au long d’une année entière sous l’effet de la lassitude et d’une répression d’une violence inégalée depuis la Seconde Guerre mondiale (plus de 10.000 gardes à vue, plus de 3.100 condamnations, dont 1.000 à des peines de prison ferme, 2.500 blessés, dont 300 à la tête, 24 éborgnés, 5 mains arrachées, selon les chiffres officiels). Le soutien populaire s’est érodé face à des violences et surtout des destructions, habilement exploitées, voire suscitées, par le gouvernement, et à des pertes économiques subies surtout par les commerçants. Mais le feu couve toujours, et le mois de décembre 2019 s’annonce chaud pour le pouvoir. La question est maintenant de savoir ce qui a pu mettre tout ce « petit peuple » en ébullition.

Ce n’est pas que les classes sociales, dont on redécouvre aujourd’hui l’existence, aient jamais disparu ou se soient estompées, ce sont seulement les frontières qui ont bougé. Mais, de l’appartenance de classe aux représentations et aux comportements (ce qu’on appelait « la classe pour soi »), il y a toujours eu des écarts, des fossés, voire des inversions, pour des raisons complexes. Qu’est-ce qui a donc à la fois modifié les frontières et transformé les habitus et les modes d’action ? Qu’est-ce qui a créé de la visibilité, à l’instar de ce gilet bien voyant dont on a remarqué combien il était un marqueur symbolique ?

 

Les causes et les vecteurs de l’insurrection populaire

 

Les causes lointaines sont assez faciles à identifier, et les analyses pertinentes ne manquent pas à ce sujet. On va d’abord les passer rapidement en revue.

Le capitalisme néo-libéral a prodigieusement développé les inégalités de toutes sortes. Le pouvoir économique s’est concentré dans des oligopoles de taille jamais vue, dans l’industrie, dans les services, et particulièrement dans le secteur de la communication et de l’information, avec les géants états-uniens de l’internet et de « l’intelligence artificielle », devenus des quasi monopoles par l’élimination ou l’absorption de leurs concurrents. Ce sont eux qui ont permis ces fortunes colossales, qui sonnent comme une injure aux yeux des petits salariés. Ensuite ces nantis ont colonisé les Etats, faisant naître ce qu’on a appelé un « capitalisme de connivence », si bien que la démocratie a paru confisquée, même aux moins avertis (qu’on pense, dans notre pays, au Président qualifié de « président des riches »). En troisième lieu la privatisation généralisée des services publics a réduit l’accès aux biens sociaux (raréfiés dans les zones sub-urbaines et dans les campagnes) et renchéri leur coût (les rebellions sont parties en France de l’augmentation d’une taxe sur l’essence, comme ailleurs de l’augmentation du prix du ticket de métro ou d’une taxe sur les communications par WhatsApp). Mais l’accroissement des inégalités aurait pu générer une dissociation complète des groupes sociaux et des individus, dans un monde où étaient célébrés et inscrits dans les politiques managériales la compétition de tous contre tous, la « responsabilité » et la « réussite » individuelle, et l’enrichissement comme but de l’existence. C’est là qu’est l’énigme : comment et pourquoi le « petit peuple » a-t-il fait à son tour, face à la sécession des riches et des puissants par rapport au reste du corps social[14], sécession par rapport à l’ordre dominant ?

Jean-Luc Mélenchon y voit des explications dans l’urbanisation généralisée et « l’âge des réseaux ». En réalité l’urbanisation est ancienne, le phénomène contemporain étant plutôt la métropolisation, et elle engendre plutôt de la « foule solitaire ». Il faut remarquer ici que c’est plutôt la France « périphérique » qui s’est mobilisée, justement parce qu’il était en un sens plus facile d’y renouer des liens sociaux. Quant aux réseaux on ne peut mettre sur le même plan d’une part le maillage du territoire par des infrastructures (routes, liaisons ferroviaires et aériennes) et par des services publics (bureaux de poste, hôpitaux, centres administratifs etc.…) et d’autre part les nouveaux moyens de communication. Dans le premier cas, c’est la détérioration du maillage qui a suscité les difficultés et la colère des usagers, devenus des clients. On le sait, il fallait faire de plus en plus de route pour y accéder, sauf dans les grandes villes, ce qui représentait de la fatigue et des coûts supplémentaires. Dans le second c’est au contraire la facilité d’accès qui a permis aux individus de renouer des liens : tout le monde ou presque pouvait s’informer et communiquer par internet et via les réseaux sociaux, surtout depuis la généralisation du téléphone mobile.

L’ère de l’internet et de l’économie numérisée a modifié les rapports entre individus et groupes sociaux d’une manière que les libertariens de la Silicon Valley, n’avaient pas prévue. Pour eux c’était certes le moyen de réduire les coûts dans l’entreprise et dans les administrations en supprimant des intermédiaires ou des agents humains, mais aussi celui de faire marcher le commerce en transformant tous les individus en consommateurs « souverains », autrement dit ce devait être le triomphe de l’économie de marché, où chacun ferait son marché, guidé au plus près de ses goûts par la publicité ciblée. Mais le fait est que la numérisation a recréé une socialité qui avait été tellement mise à mal, dans tous les espaces sociaux, que les individus n’avaient alors trouvé d’autre ressource que de se replier sur la famille, au reste de plus éclatée, et sur diverses formes de communauté, de plus en plus situées hors de leur espace de travail[15]. Internet et le téléphone portable ont recréé à toute vitesse des possibilités d’information hors les grands médias contrôlés par la bourgeoisie, et de puissants liens sociaux horizontaux (bien au-delà de celui des « amis » de connivence de Facebook), ces liens qui vont permettre dans notre pays à des groupes sociaux très divers de se connaitre et de se retrouver sur les ronds points,  et même d’y nouer de véritables amitiés. Une étude a montré que, en l’espace d’une semaine, grâce à Facebook et Youtube, ces interactions ont abouti à une manifestation évaluée entre 300.000 et un million de personnes (« l’acte 1 » des Gilets jaunes le 17 novembre 2018) et que, un mois plus tard, il y avait plus de 1.500 groupes Facebook locaux de plus de 100 personnes qui jusque là ne se connaissaient pas[16]. C’est aussi ce qui s’est passé dans tous les pays qui ont connu une « révolution citoyenne », pour reprendre les termes de Mélenchon, lequel d’ailleurs n’aurait pu faire le score qu’il a obtenu à la dernière élection présidentielle sans les réseaux sociaux.

Cette resocialisation a eu un autre effet remarquable ; la conquête d’un savoir. Dans ces classes populaires on n’avait ni le temps ni les moyens de comprendre, sinon intuitivement, les sources et la signification des mécanismes et des mesures qui avaient abouti à leur déclassement ou à leur relégation, ce qui a fait qu’on a voté - quand on a voté - au feeling. Le maigre loisir qui leur restait était consacré à profiter un peu de la vie. Or les discussions sur les réseaux sociaux et dans les groupes d’action ont permis une sorte d’apprentissage mutuel très rapide, qui leur faisait voir aussi que les médias leur bourraient le crane encore plus qu’ils ne le pensaient, d’où leur hostilité de plus en grande envers les journalistes. Ces derniers avaient commencé par mettre les actions des Gilets jaunes au centre de l’actualité, surtout les chaines d’information en continu qui se faisaient concurrence pour faire de l’audience, mais, très rapidement, ils ont distordu cette actualité, de manière qui a paru insupportable, et les acteurs sur le terrain sont allés s’informer ailleurs. Du coup on les a vus s’emparer des sujets les plus divers pour faire leurs propres propositions. Il suffit de regarder le contenu du Vrai débat, lancé par les Gilets jaunes en riposte au Grand débat organisé par le gouvernement, pour être sidéré par la richesse et le niveau de précision de ces propositions. L’effet de ce bond en avant dans le savoir et dans la capacité d’analyse a abouti à une repolitisation accélérée, s’en prenant aussi à  la culture de masse[17] . On peut même dire que ce petit peuple, un peu aidé par les plus instruits de ses membres, s’est voulu « constituant », pour reprendre  le terme de Mélenchon, puisqu’il a remis en cause tout le fonctionnement d’une démocratie représentative confisquée par les dominants, et le pouvoir exorbitant d’un exécutif qui faisait tout pour les dénigrer, les diviser, et les décourager par une répression féroce.

 

La difficile recherche d’un débouché politique

 

Comment mettre à bas un ordre politique qui reposait sur l’exclusion de fait des classes populaires (l’abstention aux élections ne le gênait aucunement, bien au contraire) et sur leur maintien dans l’ignorance et la passivité, surtout quand on leur disait qu’il n’y avait pas d’alternative, que la construction européenne était leur salut, et qu’il fallait à tout prix « moderniser » les structures (les fameuses « réformes structurelles ») pour survivre dans une économie nécessairement mondialisée ?

Les intellectuels organiques de la bourgeoisie financière au pouvoir ont voulu faire croire que les Gilets jaunes étaient gangrenés par l’extrême droite nationaliste, sous prétexte que certains avaient de la sympathie pour l’extrême droite. L’effet fut contre productif, car on ne retrouvait dans leurs revendications aucun des thèmes favoris de cette extrême droite, ni l’hostilité envers les immigrés, ni le racisme culturel, ni la défense de la famille traditionnelle. Ils ont argué que, lors des élections européennes, ils ont plus voté pour le Rassemblement national que pour les autres formations politiques, même celles qui leur étaient le plus favorables. En réalité, ils se sont majoritairement abstenus, parce que ces élections n’avaient pour eux aucun sens. Et ceux qui ont voté pour le Rassemblement national l’ont fait parce qu’ils pensaient (à tort) qu’il était le seul à vouloir revenir au cadre national, le seul qui mettrait des bornes à une mondialisation qui leur avait coûté aussi cher et qui leur permettrait de retrouver un peu de leur souveraineté[18].

Si le débouché est si difficile à trouver c’est que l’ordre néo-libéral, même s’il est entré en crise profonde, est un mur aussi résistant que l’a été le mur de Berlin. La social-démocratie s’est effondrée avec la fin du capitalisme « social » et l’éclatement de son support électoral, la petite bourgeoisie du capitalisme (elle avait délibérément rompu ses attaches avec le monde ouvrier et employé), car la grande petite bourgeoisie a lié son sort à celui de l’oligarchie (on le voit bien avec le macronisme), pendant que la petite petite bourgeoisie (et non les « classes moyennes » des politologues) voyait son sort se dégrader. Les syndicats ont depuis longtemps perdu le contre-pouvoir qui était le leur à l’époque du compromis keynésien, n’ayant plus de grain à moudre en période de croissance faible et condamnés soit à des résistances désespérées soit à une collaboration de classe en position de faiblesse. Une gauche « radicale » a fait son apparition, soutenue par des intellectuels, mais avec peu d’appuis dans le prolétariat et des stratégies tâtonnantes. Alors, comment trouver des représentants qui vous représentent vraiment (car le mouvement est tout sauf apolitique[19])?

Ce qui est sûr, c’est que rien ne sera plus comme avant, bien des commentateurs le reconnaissent. En 1789, avec la disette qu’avaient entraîné les mauvaises récoltes de grain de l’année précédente et l’augmentation du prix du bois de chauffage, mais surtout l’action des monopoleurs, sous prétexte de libre commerce[20], la misère était devenue terrible dans les villes, et les petits paysans – la classe alors majoritaire de l’époque – ne supportaient plus le poids de l’impôt royal, dont la noblesse et le clergé étaient exemptés, ni les divers  prélèvements féodaux. Pendant ce temps là les riches marchands et financiers prospéraient, certains grâce à la spéculation boursière, et une bourgeoisie de fonctionnaires et d’hommes de loi restait protégée. La « mondialisation » de l’époque, qui était à la fois économique, avec le développement des échanges dans l’espace européen, et politique avec l’entrelacement des dynasties, accompagné de guerres perpétuelles faites avec des mercenaires, pesait d’un poids très lourd sur le « petit peuple ». Mais rien ne laissait prévoir ce qui allait se passer. Mutatis mutandis, car on ne peut pousser plus loin les comparaisons, nous sommes sans doute dans une situation comparable, d’autant que le mouvement s’est aussi voulu révolutionnaire (on a remarqué la présence de drapeaux tricolores, de bonnets phrygiens, et les multiples Marseillaise entonnées), s’est senti comme tel (impression de faire masse) et qu’il avait pour objectifs déclarés de paralyser le pays et de faire tomber le gouvernement. On terminera en redonnant la parole à Robespierre.

Quand il dénonce les « ennemis du dedans alliés aux ennemis de l’extérieur », les « intrigants qui achètent les consciences des mandataires du peuple », les « traitres qui les vendent », les « libellistes mercenaires », cela sonne étrangement aujourd’hui. Bien sûr il se fait une vision idéalisée du peuple (répétons le, il s’agit du petit peuple), qu’il croit vertueux, et de la politique, qu’il voudrait conduite par la raison. Mais peut-on lui reprocher de faire de la morale (républicaine) et d’en appeler au discours solidement argumenté[21] ? Il faut se rappeler aussi que le soi-disant dictateur croyait fermement à la démocratie et n’avait accepté les mesures d’exception que face aux menaces mortelles qui pesaient sur la démocratie et sur le pays, et qu’il n’a cessé de s’opposer à l’esprit de parti et aux coteries, aux faux révolutionnaires comme aux ultra-révolutionnaires.


[1] On la retrouve dans la Constitution de la V° République, définie comme « le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple », et elle a fait école dans plusieurs pays du monde.

[2] Discours sur les subsistances à la Convention nationale du 2 décembre 1992.

[3] J’ai proposé la définition suivante : « Est exploiteur un agent qui s’attribue une quote-part du produit social supérieure à celle qui devrait lui revenir en fonction du travail général qu’il a effectué (Discours sur l’égalité parmi les hommes, L’Harmattan, 1993, p. 231). Il faut donc en défalquer le travail spécial de domination. Sur les problèmes complexes que pose cette définition de l’exploitation, je renvoie au chapitre de ce livre sur « Les classes sociales » (p. 227-234). L’un de ces problèmes est celui de la qualification, qui, dans le meilleur des cas, ne justifierait qu’une hiérarchie des salaires de 1 à 1,50. Aujourd’hui je considère qu’il existe aussi d’autres justification objectives que la quantité de travail fourni, notamment le « travail entrepreneurial » (à bien distinguer de la prise de risque par un investisseur), qui, vu son utilité sociale, peut relever du « travail général » et justifier une rémunération plus élevée, mais qui devrait rester modeste. Par exemple, dans les coopératives ouvrières, les dirigeants élus ne gagnent  souvent que 3 à 5 fois le salaire ouvrier. Ils ne peuvent être qualifiés pour autant d’exploiteurs. La valorisation capitaliste des salaires exorbitants des PDG par leur exceptionnel « talent » n’est qu’une billevesée, une couverture idéologique..

[4] Sur ma critique des analyses de Bourdieu, cf. le même chapitre sur les classes sociales et mon article « Bourdieu et Marx », disponible sur mon blog.

[5] Cf. les livres de Michel et Monique Pinçon-Charlot.

[6] Une de ces légendes est le « jacobinisme » de Robespierre, considéré comme synonyme d’une extrême centralisation du pouvoir. C’est oublier que, si la Convention se dote d’un Comité de salut public, c’est parce qu’elle se trouve, au printemps 1793, dans une situation militaire désespérée, le pays étant assiégé par une coalition de monarchies étrangères, soutenues par les émigrés, et secoué par des révoltes armées antirépublicaines dans des provinces. C’est oublier surtout que le projet robespierrien pour la nation était foncièrement décentralisateur, prévoyant de donner aux assemblées locales le soin de régler leurs propres affaires.  La deuxième légende est celle d’un Etat régissant toute la production. « L’économie populaire » de Robespierre était plurielle, ne comportait qu’un secteur public restreint. La troisième incrimination, la plus répandue, était celle d’un Robespierre inspirateur de la Terreur, alors que ce dernier, contrairement aux « Enragés », était plutôt un modéré, partisan non de jugements expéditifs, mais de « sévérités motivées », et ceci pourtant dans un contexte de péril extrême.

[7] Cf. les ouvrages de Danièle Lihart.

[8] Au point que cette catégorie a connu en moyenne un suicide par jour.

[9] Cette notion de rétrocession renvoie à la question du travail productif et du travail improductif, qu’on n’abordera pas ici, car elle,ne joue aucun rôle dans la mesure de l’exploitation : un travail improductif est tout aussi utile qu’un travail productif, pourvu qu’il soit un travail « général », et non un travail « spécial », lié d’une manière ou d’une autre à la domination.

[10] Le politiste Jérôme Sainte-Marie  ne s’y est pas trompé, quand, critiquant l’idée d’une « archipélisation » de la société, il oppose au bloc dominant un « bloc populaire », celui des travailleurs pauvres «augmentés d’une partie des classes moyennes ». Il y voit une résurgence des classes sociales (« Ce conflit a réveillé un imaginaire de lutte des classes », entretien dans Le Monde du 16 octobre 2019).

[11] Cf les résultats de l’enquête « Gilets jaunes » réalisée les 24 novembre et 1° décembre 2018 par un collectif de sociologues, de politologues et des géographes, présentée dans Le Monde du 12 décembre 2918.

[12] Sondage effectué par l’institut Odoxa-Dentsu Consulting, publié le 14 novembre 2019.

[13] Cf. son entretien dans Le Monde du 28 novembre 2018.

[14] Sécession pointée déjà par Christopher Lash dans La révolte des élites, ouvrage publié en 1995.

[15] J’avais proposé une analysé de ces phénomènes dans le chapitre « Individu et communauté » du Discours sur l’égalité parmi les hommes (L’Harmattan, 1993).

[16] Etude réalisée par un collectif d’économistes de l’Ecole Polytechnique, dont les travaux sont résumés dans Le Monde du 16 novembre 2019.

[17] Chose étonnante, c’est la culture « populaire »  de divertissement véhiculée par les médias qui a été elle-même critiquée, par exemple les prestations de Frank Dubosc ou des Enfoirés.

[18] Les Gilets jaunes ont été massivement hostiles à tout approfondissement de la construction européenne (83%, selon un sondage). Ce sont effectivement les classes populaires qui avaient fait, en 2005, basculer le vote en faveur du Non lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen, vote que le « bloc bourgeois » s’est empressé d’annuler.

[19] Une enquête, publiée dans Le Monde des 17618 janvier 2019, montre que les Gilets jaunes sont beaucoup plus intéressés (23% très intéressés, 42% intéressés) que la moyenne des Français. Pour ceux qui acceptent de se situer sur une échelle droite/gauche, ils sont beaucoup plus favorables à la gauche (65%) qu’à la droite (28%). Très peu ont voté Macron au premier tour de l’élection présidentielle.

[20] C’est elle que dénonce Robespierre, dans son Discours sur les subsistances du 2 décembre 1792, et non la liberté du commerce en général. Faute d’être réglementée, s’agissant d’un bien commun comme le pain, elle aboutit à affamer la population. Aujourd’hui on pourrait penser, en matière de monopoles, aux pratiques d’une industrie agro-alimentaire, qui affame des paysans et produit des subsistances en nombre, mais dangereuses pour la santé, ainsi qu’au grand commerce qui gaspille les denrées.

[21] Dans son Discours du 18 pluviôse, an II (2 février 1794), § 27.

04 novembre 2019

LES RAISONS DE LA FAILLITE DU SYSTEME SOVIETIQUE

 

 (Ce texte, de 2001, que j'ai repris à peu près tel quel dans le tome 1 de mon livre "Le socialisme est (a)venir", Syllepse 2002) et auquel je ne vois rien à retoucher, intéressera tous ceux qui pensent qu'il y a encore aujourd'hui beaucoup de leçons à tirer de ce qui fut une expérience historique de grande ampleur et de longue durée, et qui s'est écroulé contre toute attente il y a une trentaire d'années (cf. mon autre texte, "Le désastre russe"), ce qui a changé la face du monde. Il permet de comprendre notamment pourquoi et comment la Chine, dont le système était relativement proche, au moins sur le plan économique, a choisi un autre chemin, non sans difficultés, avec le succès que l'on sait.)

 

La cause semble entendue, mais de deux façons opposées : pour la critique libérale le système soviétique était l’incarnation même du « communisme » et son écroulement signifie l’échec historique de ce dernier ; pour la critique gauchiste le système soviétique n’avait de socialiste que le nom. Entre les deux il y a eu une multitude d’interprétations, qui se sont affrontées avec acharnement, dans un débat aujourd'hui bien dévalué. Schématiquement on peut dire qu’elles se sont orientées dans trois directions principales. La première, soutenue surtout par le trotskysme, était celle d’un socialisme bureaucratique, complètement ossifié et dégénéré par la déviation/perversion stalinienne ; la deuxième, propagée par les maoïsme chinois ou occidental, était celle d’un capitalisme d’Etat dont il fallait, par une série de révolutions culturelles, détruire l’aspect capitaliste tout en conservant l’aspect étatique ; la troisième était une interprétation « politiste » selon laquelle l’Etat s’était emparé de l’économie (d’où une « économie de commandement » ou une « économie administrée »)[1]. Je ne vais pas ici présenter longuement ces thèses, avec toutes leurs variantes, ni en conduire une discussion serrée - quel que soit l’intérêt de ce débat, qui a bien sûr de fortes implications théoriques et renvoie à plusieurs lectures de l’oeuvre de Marx et d’Engels. Je pense qu’elles contiennent toutes des éléments de vérité, et c’est ce que je tenterai de suggérer en conclusion. Mais je voudrais rappeler quelques caractéristiques de ce système, d’une part pour les remettre en mémoire, d’autre part pour indiquer qu’elles sont porteuses d’un très grand nombre de leçons, négatives le plus souvent, mais aussi parfois positives.

C’est un fait que le pouvoir politique se confondait avec le pouvoir économique : c’est la vérité de la thèse politiste-, mais cela ne signifie nullement qu’il n’y avait pas une relative autonomie des instances économiques, du moins au niveau micro-économique (c’est le contraire qui eût été étonnant). Aussi vais-je commencer par un bref rappel de la manière dont fonctionnait ce pouvoir politique.

 

Une démocratie doublement formelle.

 

Le système soviétique avait une façade démocratique. C’est ce qu’oublient trop facilement les tenants du totalitarisme, dont les analyses n’ont pas été sans intérêt, mais qui ont trop facilement assimilé le régime soviétique aux régimes fascistes. Il est impossible de comprendre l’adhésion des citoyens soviétiques (et de ceux d’autres pays du « socialisme réel ») à ce régime si l’on ne rappelle pas qu’il prétendait représenter, dans la continuité de la Révolution française et de la Commune de Paris, le peuple souverain (et non la race ou la nation). C’est précisément lorsque la démocratie est apparue définitivement à leurs yeux comme confisquée, truquée et bloquée que l’adhésion a fait place au scepticisme, à la dissidence et au dégoût. Le régime n’a pas sombré seulement à cause de ses échecs économiques, mais encore parce qu’il avait perdu sa source de légitimité. Et il a sombré alors pacifiquement, par décomposition interne, à la différence des régimes fascistes ou dictatoriaux, qui ont fini dans le sang ou qui n’ont échappé au naufrage violent que parce qu’ils avaient lâché beaucoup de lest. D’ailleurs les défenseurs de la thèse totalitariste ont été pris de court par cette évolution et ont vu leurs analyses perdre brusquement beaucoup de leur crédit.

Au surplus le système soviétique se prétendait plus démocratique que tout autre, représentant une forme de démocratie supérieure à la démocratie bourgeoise, et il comportait quelques dispositions pour asseoir cette prétention. Mais il s’agissait largement d’une fiction.

La démocratie « soviétique » était une démocratie représentative d’un type particulier : elle devait incarner le peuple travailleur, et c’est pourquoi les institutions de travail, et en particulier les entreprises, jouaient un rôle aussi important dans la désignation des candidats. En réalité le système était bâtard. Au lieu qu’il y eût deux assemblées représentatives, l’une au niveau des circonscriptions d’habitation et une autre à celui des lieux de travail, l’une représentant le peuple et l’autre les intérêts économiques, on n’en avait qu’une, pénétrée par ces intérêts.

En second lieu la démocratie soviétique était une démocratie centralisée. Je parlerai plus loin de la forme du pouvoir économique de l’Etat. Je veux simplement faire remarquer ici que les grandes fonctions économiques relevaient des niveaux centraux. Les soviets ruraux et les soviets d’arrondissement et de ville n’avaient sous leur coupe qu’un certain nombre de services concernant l’éducation, la santé, la culture, les assurances sociales, la voirie, la milice. La plus grande partie des entreprises échappaient à leur contrôle. La gestion économique relevait pour l’essentiel des soviets de République et de l’URSS, qui commandaient, à travers leurs Conseils des ministres, aux Ministères, les entreprises dépendant, selon le cas, d’un Ministère fédéral, d’un Ministère fédéral-républicain ou d’un Ministère républicain. C’est tardivement que les autorités ont voulu revivifier les pouvoirs des soviets du bas en élargissant leurs compétences, mais sans parvenir à régler les rapports entre la filière verticale et les pouvoirs territoriaux. Le système politique soviétique était donc à bien des égards plus centralisé qu’il ne l’était dans les démocraties occidentales.

En troisième lieu le système représentatif était complètement faussé par l’existence d’un Parti unique et par la quasi-absence d’une multiplicité de candidats, ceci est bien connu. En principe le système présentait des garanties démocratiques : suffrage universel, égal et direct et vote à bulletin secret ; droit pour les organisations sociales et pour les assemblées générales de travailleurs de présenter des candidats de leur choix. En pratique c’était le Parti qui menait campagne et qui imposait son candidat, et les électeurs n’avaient d’autre moyen pour manifester leur désaccord que de barrer le nom de ce candidat (ce qui n’était pas rare au niveau des soviets de village). Il existait quelque chose comme un mandat, mais la majorité des mandats était relative aux problèmes de la compétence des soviets locaux[2]. La révocation était possible, mais à l’initiative seulement des organisations sociales et des assemblées de travailleurs, contrôlées en fait par le Parti, si bien qu’elle était également très rare. On le voit, quelques traits rappelaient les innovations de la Commune de Paris, mais restaient dans les faits généralement lettre morte. L’introduction du multipartisme pendant la période de la perestroïka ne les a pas revivifiés : point de véritables programmes électoraux débattus sur les lieux de travail et d’habitation, et la procédure de révocation (qui ne va pas, certes, sans dangers) a été purement et simplement oubliée. Etait aussi novateur le fait que les députés conservaient leur activité professionnelle, ce qui devait contrecarrer la bureaucratisation, mais il était vidé de son sens parce que ceux-ci avaient très peu de pouvoir.

En effet - et c’est un phénomène que l’on observe aussi dans les démocraties libérales - le pouvoir réel glissait des mains des soviets vers les comités, qui prenaient en réalité les décisions, en les faisant avaliser pour la forme par les assemblées, et ceci pour une raison bien simple : les comités siègent bien plus souvent et sont composés de permanents rétribués pour leurs fonctions. Qui plus est, le pouvoir dans les comités appartenait essentiellement au secrétaire et aux secrétaires adjoints. On peut comparer avec le maire de nos communes, qui désigne ses adjoints et qui, une fois élu, ne peut être renversé, mais ici ce ne sont pas des dispositions constitutionnelles qui aboutissaient à cette prédominance de l’exécutif, mais le fait que les secrétaires étaient élus sur la recommandation du Parti. A partir du niveau des soviets de district ils figuraient en effet sur la liste (secrète) des postes de direction dont le Parti se réservait le contrôle – c’est-à-dire la Nomenklatura.

Néanmoins le système soviétique semblait avoir une supériorité sur la démocratie libérale. Même aux niveaux les plus élevés c’était aux assemblées de désigner leurs organes dirigeants. Par exemple les Ministres étaient choisis par le Soviet Suprême et non par un chef de gouvernement présentant son cabinet à l’Assemblée. Mais cette différence était sans portée, puisque c’était le Parti qui, de fait, constituait le gouvernement.

Le totalitarisme a été expliqué souvent par l’existence du Parti unique, au lieu du multipartisme. Et certes, l’unicité du parti est injustifiable dans une démocratie avancée, ne serait ce que parce que, même si sa démocratie interne était parfaite, il ne saurait, sauf à perdre toute signification, se présenter comme une structure d’accueil pour toute la population. Elle n’a de raison d’être, à mon avis, que dans une période de transformation révolutionnaire de la société, et à condition qu’elle n’étouffe pas toute manifestation des autres courants d’opinion, elle n’en a pas dans un régime stabilisé, fondé sur ses propres bases. J’admets d’ailleurs que cette opinion est parfaitement discutable. Mais je voudrais ici souligner que la dictature du Parti a été fortement aggravée en fonction des caractéristiques internes de ce dernier. Il faut rappeler les principales.

Le quatrième point important du système soviétique était en effet que le Parti n’avait que de faibles attaches avec la société et que la démocratie interne y était bien plus apparente que réelle.

N’était pas membre du Parti qui le souhaitait et s’engageait à faire respecter ses statuts et son orientation générale - quitte à militer pour leur transformation. Pour y entrer il fallait être coopté selon des critères de moralité, de pureté idéologique, ou, pire encore, d’origine de classe, et, dans la pratique, c’était le secrétaire de comité qui décidait.

Ensuite la désignation des responsables, qui, en principe, se faisait de bas en haut, s’effectuait à l’inverse, et en cela elle ne différait guère de ce qui s’est toujours fait dans les partis et qui avait été si bien analysé au début du siècle par Robert Michels[3], jusqu’à la période actuelle où ils connaissent une telle crise qu’ils ont dû évoluer (c’est avec beaucoup de mauvaise foi que le «centralisme démocratique » des partis communistes a été dénoncé par les partis bourgeois, alors qu’ils procédaient à peu près de la même façon). Concrètement les candidats à des postes de responsabilité étaient formellement élus par les comités, mais ils étaient auparavant recommandés par l’instance supérieure, qui faisait en sorte que leur nombre soit égal au nombre de postes à pourvoir. Les élections étaient préparées par un membre du Comité supérieur, avaient lieu en sa présence et devaient être approuvées par lui. Je rappelle ici que les responsables, dès le niveau de base, étaient des permanents, plus ou moins spécialisés dans un domaine, et disposant de fonctionnaires du Parti. La façade autogestionnaire camouflait donc une investiture hiérarchique.

Cette démocratie se voulait conseilliste et délégative, chaque niveau inférieur envoyant des délégués au niveau supérieur. On touche ici du doigt les vices fonciers d’un tel système : non seulement les électeurs de la base ne peuvent choisir les délégués de niveau supérieur, ce mode d’élection à plusieurs degrés  ressemblant à un suffrage censitaire (ici fondé sur le niveau d’instruction et de conformité idéologique), mais encore c’est le niveau supérieur qui finit pas désigner les responsables des niveaux inférieurs.

Enfin c’est la conception même du parti qui était anti-démocratique. Ses critiques libéraux ont dénoncé à qui mieux mieux l’idéologie unique, le marxisme-léninisme et son caractère de dogme scientifique. Ici encore ils feraient mieux de balayer devant leur porte, car la tendance à la pensée unique est également extrêmement forte dans les régimes capitalistes (reconnaissons cependant qu’ils respectent la liberté d’expression, mais s’ils lui donnent peu de moyens et ne se font pas faute de l’étouffer de diverses manières). Il n’empêche qu’un parti qui se disait le porte-parole et la main visible du peuple, et qui n’avait même plus l’excuse d’une menace de renversement violent de l’ordre établi à partir du moment où, selon lui, les anciennes classes dominantes avaient disparu, s’est arrogé le monopole de la vérité et a fait le contraire, du moins après la prise du pouvoir, de ce qu’on pouvait attendre de lui : qu’il soit un résonateur de la société, un fédérateur de pensées diverses, un outil de synthèse et d’élaboration, et, en dernier lieu seulement, le constructeur d’une politique, après que plusieurs schémas d’analyse et d’intervention politique aient été soumis à la critique et au choix des militants. Il ne fait pas de doute que les formes institutionnelles du parti sont importantes - il faut être ici un tant soit peu « matérialiste » -, mais il y avait quelque chose d’intrinsèquement contradictoire (tout comme dans les principes de la démocratie bourgeoise) à vouloir éclairer le peuple sur ce qu’il ne savait pas, alors même qu’il était censé être le porteur de la vérité. Je ne m’attarderai pas plus longuement sur le procès des notions « d’avant-garde » et de « conscience vraie », car ce procès a été largement instruit, mais il n’est pas sûr qu’il soit facile de s’en débarrasser facilement dans nos têtes.

Enfin le cinquième point important qu’il faut rappeler est que le Parti doublait l’Etat et était en quelque sorte un super-Etat. Il disposait d’une administration parallèle, ce qui représente un formidable gâchis en termes de coût. Il discréditait et paralysait l’Etat proprement dit, d’abord parce qu’il le colonisait, et ensuite parce que ce dernier ne pouvait presque rien faire sans ses blanc-seings.

 

Une économie imparfaitement commandée.

 

C’est à partir du dernier constat qu’on peut donner une réponse à cette question qui a opposé les analystes : qui dominait, des deux grandes instances de décision économique, le Parti ou l’administration économique ? Deux thèses en effet se sont affrontées à ce propos, celle qui voyait la bureaucratie économique commandée par le pouvoir politique réel, celui du Parti (thèse politiste) et celle qui voyait la bureaucratie imposer ses vues au Parti (thèse d’inspiration trotskyste). On pourrait les renvoyer dos à dos en soulignant le fait que le Parti occupait les principaux postes de l’administration d’Etat, qui relevaient de la Nomenklatura. Mais il faut aller plus loin : c’est bien le Parti qui jouait le rôle essentiel dans la mesure où il doublait la bureaucratie économique par un appareil gestionnaire, faisant de la première un ensemble de commis chargés de la gestion courante.

On le voit bien, par exemple, dans la forme des rapports entre le directeur d’entreprise (lui-même membre du Parti) et le Secrétaire du comité de Parti de l’entreprise : en cas de conflit entre les deux, c’est le Parti qui avait le dernier mot : « Le secrétaire de la section d’entreprise du Parti est un personnage puissant et ses relations avec le directeur sont complexes. Les conflits entre ce secrétaire et le directeur, qui n’est pas responsable devant la section d’entreprise du Parti ni devant son secrétaire, ne peuvent être arbitrés qu’au niveau supérieur du Parti (au niveau du district, voire plus haut). Le directeur obtient assez facilement gain de cause devant ces instances, mais l’influence de la hiérarchie du Parti reste très grande et elle est déterminante dans le choix des dirigeants d’entreprise et dans l’évolution de leur carrière »[4]. Par ailleurs le secrétaire du Parti intervenait dans la gestion courante elle-même par le biais de ses rapports avec la hiérarchie parallèle du Parti, de ses relations « politiques » : « Si tu veux plus d’argent pour ton usine, va voir le comité régional du Parti ! Ah, tu manques de wagons, file au Comité de district, ils te tireront de là etc.»[5].

Mais l’envers de cette situation était que, comme Lewin l’a souligné[6], le Parti s’était ainsi économicisé, notamment du fait que l’appareil du Parti s’était calqué sur celui de la bureaucratie.

La leçon à retenir est claire : quand le pouvoir politique (ici le Parti) se même de gestion économique, il y a une confusion des rôles qui a des effets catastrophiques. Il devient une technocratie d’Etat qui d’une part impose souvent aux responsables de l’économie des tâches impossibles et d’autre part tend toujours à justifier ses choix par des impératifs économiques de plus en plus éloignés des vœux de la population et incompréhensibles par elle. Nous verrons que semblable dérive s’est manifestée dans la conduite du secteur public des économies occidentales. Le pouvoir politique devrait se limiter à un rôle d’impulsion et de contrôle, qui, certes, suppose de l’expertise, mais ne doit pas conduire à tout régenter. C’est ce que les actuels dirigeants chinois, comme nous le verrons, semblent avoir bien compris.

Une deuxième question est de savoir si le pouvoir économique était véritablement centralisé, si l’économie soviétique était vraiment une économie « de commandement », où le haut décidait de tout et faisait descendre ses ordres par une série d’injonctions jusqu’aux unités économiques. On va voir que la réalité était très différente. Ce qui me conduit à examiner le sens et l’effectivité de la planification dans le système soviétique, planification dite impérative et centralisée.

La question est complexe, car on peut considérer aussi bien que la planification était impérative parce qu’elle était centralisée, ou qu’elle était centralisée parce qu’elle se voulait impérative. En réalité les deux choses sont liées.

Je crois qu’il faut d’abord la référer à la nature du pouvoir soviétique, dont j’ai essayé de relever les principales caractéristiques. C’était un pouvoir centralisé et finalement fonctionnant de haut en bas - alors que le pouvoir politique dans les sociétés capitalistes vient chapeauter une économie certes très concentrée, mais relativement décentralisée. Et les principaux centres de pouvoir étaient les suivants, par ordre hiérarchique descendant : l’appareil dirigeant du Parti, le gouvernement, le haut personnel de l’appareil économique d’Etat (Gosplan, Comités d’Etat, Ministères économiques), les comités exécutifs des institutions « démocratiques » (Soviet suprême et autres soviets), les dirigeants des entreprises d’Etat et des institutions productrices de services (enseignement, santé, art et culture etc.).

Mais la centralisation correspondait aussi à une certaine représentation de la société, issue d’une certaine lecture de Marx, et opposée à la conception libérale ou anarchiste, conception que Lénine devait schématiser, mais qui était alors courante chez nombre de théoriciens marxistes (on la retrouve par exemple chez Gramsci) : celle d’une totalité organique, composée d’individus solidaires, et organisée comme une vaste machinerie sociale, où chaque élément fonctionne comme une pièce ou un rouage de l’ensemble. C’est elle qui a inspiré l’idée d’une planification impérative, même si les origines intellectuelles de la planification ne viennent pas du marxisme-léninisme, mais d’auteurs non-marxistes, voire anti-marxistes[7]. Le sommet de la pyramide se propose de tout contrôler, c’est-à-dire de définir un plan à la fois impératif et détaillé, qui s’impose à tous les « ateliers » (Lénine) de la société, et de veiller à sa bonne exécution, en récompensant et en pénalisant les échelons inférieurs.

Si la planification doit être impérative, elle exige à son tour une forte centralisation. Car aller de bas en haut pour définir les plans globaux est une tâche irréalisable. J’avais essayé d’en définir les mouvements et les procédures dans une recherche antérieure[8]. Je me rends compte aujourd’hui qu’elle exigerait tant de travail et tant de temps, face à un monde infiniment complexe (notamment au niveau des produits) et constamment changeant (au niveau des techniques et des goûts), qu’elle n’arriverait jamais à son terme (Je discuterai ultérieurement certains modèles actuels de socialisme tablant sur les nouvelles générations d’ordinateurs pour résoudre, en temps réel, les problèmes du calcul économique). Le système soviétique était donc condamné à la centralisation.

Mais cette centralisation a montré les limites de son efficacité. Il a été impossible d’établir des plans quinquennaux véritablement impératifs. Il fallait par exemple de nombreuses itérations pour passer des 300 balances-matières  élaborées initialement par le Gosplan à 4.000 en fin de processus, mais ces évaluations étaient toujours en retard sur les indicateurs[9]. Seul le plan annuel était impératif, à un niveau encore très agrégé (il est significatif que ce fût le Gossnab, organisme de distribution, qui était amené à planifier la distribution d’un grand nombre de biens, environ un million), mais sous réserve de réajustements.

Le résultat est que la planification centrale n’a jamais été une véritable planification : comme les plans élaborés par le centre s’avéraient mutuellement incompatibles ou irréalistes, on s’est contenté d’extrapolations (étude de « tendances » à partir du « niveau atteint »), et les plans  ont dû être constamment révisés en cours de route (si bien que le degré d’exécution dépendait de la dernière variante considérée). Même les plans d’entreprise devaient être constamment revus, avec ce résultat que les producteurs ne savaient jamais où ils allaient.

A l’origine de ces difficultés il y avait d’abord un problème d’information, comme Hayek l’avait bien vu dans sa critique technique de la planification. Cette information était si surabondante que seuls les Ministères et les firmes étaient à même de la collecter et de la traiter, tant bien que mal. Certains auteurs en ont tiré argument pour considérer que ces institutions étaient les véritables décideurs, alors qu’elles n’auraient dû être que les exécuteurs des organismes du Plan, que l’économie était plus administrée que planifiée, et qu’il y avait une forte décentralisation de fait. Je ne pense pas qu’on puisse aller jusque là. D’abord le centre (Bureau politique, Comité Central, Conseil des Ministres, Comités d’Etat comme le Gosplan ou le Gossnab) opérait les arbitrages finaux. Ensuite c’était lui qui fixait les plans à long terme, et qui décidait notamment des grandes orientations de l’investissement, seuls les plans à court terme (annuels principalement) étant élaborés au niveau des firmes et des Ministères. L’économie était imparfaitement commandée, et de ce fait mal administrée.

Mais les limites de la planification impérative étaient également sociales. Le Plan, plusieurs auteurs l’ont fort bien montré, n’était en fait que le résultat de nombreux compromis entre les différents centres de pouvoir. Chaque niveau était jugé sur ses performances de production – et non sur sa capacité à répondre à la demande tout en respectant des orientations générales. Mais, comme il détenait le pouvoir sur l’information, cela lui permettait de se situer dans un rapport de force avec le niveau supérieur. Le processus d’itération correspondait alors à un vaste marchandage « administratif », où régnait ce que François Seurot a appelé des stratégies de « tricherie optimale »[10].

Ainsi un directeur d’entreprise, pour être sûr de réaliser le plan qui lui était adressé, ce dont dépendait le jugement de l’autorité supérieure à son égard, avait intérêt à obtenir un plan « lâche », plus facile à exécuter, et en même temps à réclamer le plus de moyens possible pour parer à l’incertitude. Le ministère, de son côté, voulait obtenir des plans « tendus », car ses directeurs et le Ministre lui-même étaient jugés selon les performances de leurs entreprises, et en même temps il souhaitait limiter les moyens de production, pour s’assurer que celles-ci soient approvisionnées. Son intérêt était donc, à l’inverse du directeur d’entreprise, d’estimer à la hausse les capacités de production pour obtenir que les plans marquent une progression, tout en étant réalistes, donc exécutables. Le directeur, quant à lui, « anticipait lui-même cette anticipation et réciproquement, et ainsi de suite »[11]. On voit que le plan de l’entreprise résultait d’un long marchandage, où chaque partenaire se méfiait de l’autre et que la théorie des jeux pourrait formaliser.

Il s’agit là d’un processus que les théoriciens néo-institutionnalistes de la firme ont baptisé « opportunisme », lié à une « information asymétrique ». De fait on retrouve ces comportements dans l’entreprise capitaliste, où chaque niveau hiérarchique, depuis l’ouvrier jusqu’au manager, dissimule au niveau supérieur des informations et des capacités pour faire croire qu’il a travaillé au mieux de ses possibilités. Ces théoriciens négligent simplement le fait que ces phénomènes, qui, selon eux, justifient la forme capitaliste de l’entreprise (et, aujourd’hui, le corporate governance des actionnaires) sont eux-mêmes engendrés en grande partie par celle-ci (on constate que, sans disparaître, ils s’atténuent considérablement dans les entreprises autogérées).

On comprend pourquoi la planification, en dehors des raisons proprement techniques, ne pouvait être que défectueuse : l’information était biaisée du bas en haut de la hiérarchie. Par exemple le Gosplan savait que les ministères mentaient en surestimant à leur tour les besoins à adresser aux autres ministères. Il effectuait alors des contrôles ponctuels à l’aide d’ingénieurs ne dépendant que de lui[12]. En fait les autorités supérieures étaient elles-mêmes si persuadées de la mauvaise qualité de l’information qu’elles recevaient, qu’elles fixaient des plans plus ambitieux que ceux qui leur étaient proposés, alors que, si l’on avait vraiment voulu que l’entreprise dépassât son plan, il n’aurait pas fallu lui fixer des plans « tendus ». Ce paradoxe « témoigne de la méfiance qu’a le planificateur dans ses normes de contrôle »[13].

Il est un autre aspect de la planification soviétique qui s’explique également aussi bien par des raisons sociales que par des raisons techniques, c’est le manque de cohérence et les difficultés de l’ajustement.

En effet, loin qu’il y eût coopération entre les entreprises ou entre les ministères ou encore entre les organes centraux, il existait une sorte de concurrence entre eux, qu’on peut comparer à la concurrence capitaliste, mais qui n’en avait pas les vertus.

Les entreprises d’un même secteur n’avaient aucun intérêt à se communiquer des informations (sur leurs capacités, leurs techniques de production etc.), parce que cela aurait pu compromettre l’exécution de leur plan. Elles étaient en effet en concurrence non par rapport au marché, mais par rapport aux ministères, juges de leurs performances et fournisseurs de leurs ressources. Les ministères étaient eux-mêmes engagés dans une quasi-concurrence par rapport au Centre (plutôt que d’une véritable centralisation, il s’agissait, dit Nove, d’un « pluralisme centralisé »[14]). Chaque ministère avait tendance à sous-estimer les capacités de ses entreprises et à surestimer leurs besoins, et le Centre à faire l’inverse. « Mais ici les protagonistes et les rapports de force changent […] Le ministre a souvent pour but d’être plus autonome et d’étendre son empire industriel. Mais le centre, lui, vise des objectifs de développement et d’équilibre au niveau global, il cherche à réaliser des priorités sectorielles »[15]. Il s’agit là, dit Chavance, d’une « concurrence monopoliste » ou « corporative » qui porte sur la distribution de la survaleur sociale et du capital d’Etat, et non sur la production, car un ministère spécialisé n’a pas de concurrent : « Ce n’est pas une concurrence pour vendre […], mais avant tout pour augmenter la part de capital social sous sa propre gestion et sous son propre contrôle »[16].

Cette concurrence monopoliste a eu toutes sortes d’effets pervers, notamment celui du gigantisme. Comme chaque entreprise non seulement était jugée par le niveau supérieur (et non par l’utilisateur ou le consommateur de ses produits), mais encore dépendait de lui pour l’approbation de ses plans de production, donc pour son approvisionnement aussi, elle cherchait à se prémunir contre l’insécurité en se déspécialisant, c’est-à-dire en internalisant des activités qui ne l’auraient pas concernée si elle avait dû simplement répondre à une demande. Elle préférait ainsi fabriquer des machines ou des pièces de rechange qu’elle n’était pas sûre de recevoir. D’autre part « le statut social, les revenus, l’ampleur des privilèges des directeurs sont étroitement liés à la taille de l’entreprise »[17]. C’était là une seconde raison pour se déspécialiser. Les ministères faisaient de même, à la fois pour combattre l’incertitude et pour asseoir leur importance, et de ce fait ils encourageaient les directeurs de leurs entreprises à persévérer dans cette voie.

Nous sommes là évidemment, avec le problème de la concurrence monopoliste, devant un problème fondamental, que rencontrent aussi les sociétés capitalistes dans le secteur non marchand[18] et que toute économie post-capitaliste ne peut manquer de rencontrer : comment faire en sorte que des institutions coopèrent au lieu de se faire concurrence et de se livrer à une surenchère vis-à-vis des organismes dont elles dépendent ? Pour le dire dès maintenant, il n’y pas de solution si l’économie n’est pas pour l’essentiel décentralisée (ce qui suppose une très large autonomie des établissements publics et des entreprises), et si elle ne soumet pas à la sanction des consommateurs ou des usagers, que ce soit ou non à travers un système de prix. Et la planification n’est possible que si, tant dans son mode d’élaboration que dans l’évaluation de ses résultats et dans ses ajustements, elle se guide sur les besoins tels qu’ils s’expriment du côté de la consommation.

Mais qui dit décentralisation dit ici concurrence. Nous ne sommes pas en effet à l’intérieur d’une entreprise, où certes des phénomènes de concurrence existent (concurrence « administrative », comme dans toute organisation hiérarchisée, ou concurrence « quasi-marchande » si l’entreprise est organisée en centres de gestion) mais peuvent être fortement atténués dans une entreprise de type autogestionnaire où tous poursuivent un but commun. Nous sommes à des niveaux beaucoup plus larges où les intérêts des collectifs tendent à l’emporter sur l’intérêt général. Je laisse de côté pour le moment cette question fondamentale. Mais je voudrais montrer pourquoi le système soviétique était incapable de la résoudre.

Les entreprises soviétiques n’échangeaient pas leurs produits, mais recevaient des ordres d’achat et de vente de leurs organismes de tutelle. En même temps qu’elles avaient intérêt à surestimer leurs besoins, elles tendaient aussi à sous-estimer leurs capacités de production, c’est-à-dire leur aptitude à répondre à une demande. Par conséquent les organismes de planification ne pouvaient connaître les besoins réels, et se trouvaient conduits à mener des études parallèles (analyses des budgets des ménages et d’élasticité-revenus). En outre prévalait l’idée que c’était aux instances dirigeantes de la société de définir les besoins, quitte à vérifier ensuite que leurs choix étaient validés. C’est pourquoi on a pu dire que le planificateur raisonnait en termes d’offre et non de demande, de taux de croissance et non de satisfaction des besoins réels, et même parler d’une « dictature sur les besoins ». La planification à partir du niveau atteint (« effet de cliquet » ou de « crémaillère ») ne résultait ainsi pas seulement de difficultés techniques à prévoir plus justement, mais du principe même d’une planification par l’offre[19].

La grande leçon à tirer de tout cela est que ce n’est pas en partant de l’offre que l’on peut empêcher la concurrence de détruire la coopération, mais bien plutôt de la demande sociale, qui peut s’exprimer soit au niveau des choix individuels, soit au niveau de choix sociaux (mais qui ne sauraient être détaillés) définis au niveau politique selon les procédures les plus démocratiques possible. Comment cette concurrence sanctionnée par la demande pourrait se combiner avec de la coopération, et comment des décisions décentralisées peuvent se combiner en un système cohérent, ce sera tout le problème à résoudre.

 

Une autonomie sous contrainte des centres de production.

 

 Une des leçons du système soviétique est qu’il faut définitivement se défaire de l’idée d’une société communiste organisée comme un trust géant, comme un vaste système, non seulement parce qu’il serait ingérable, mais encore parce qu’il entre en contradiction avec les finalités même du communisme : un producteur capable de prendre le maximum de décisions qui relèvent de son champ d’action immédiat, un individu dont les besoins et les goûts sont indéfiniment différentiables et évolutifs, enfin un homme social qui, en même temps, partage avec les autres quelques besoins communs et quelques grandes orientations. Tout cela suppose que les centres de production soient à la fois autonomes et coopérants.

Or c’est le contraire qui se passait dans le système soviétique. Dans la réalité les entreprises disposaient certes d’un pouvoir considérable, parce que, dans ce contexte de concurrence "administrative" et de méfiance généralisée, il était pratiquement impossible de contrôler rigoureusement leurs informations et le bien-fondé de leurs plans et de leurs demandes. Si, par exemple, une entreprise menaçait d’arrêter sa production faute des moyens nécessaires, l’organisme supérieur était bien obligé de procéder à des rectifications. Mais l’autonomie restait une autonomie sous contrainte, car toutes les décisions dépendaient d’un marchandage et devaient être approuvées.

Les entreprises avaient une assez large autonomie dans leur politique de rémunérations, ce qui est souhaitable si l’on veut que les travailleurs soient intéressés aux résultats et à condition qu’il existe des normes de base relativement unifiées. Mais, dans le système soviétique, cette politique servait à compenser les déséquilibres liés à des plans dont la sanction était administrative. Les entreprises, qui théoriquement se voyaient affecter de la main d’oeuvre en fonction de leurs plans, se donnaient la possibilité de faire varier l’utilisation ou l’affectation de celle-ci. Voulaient-elles la réduire, elles rendaient les salaires moins attrayants. Voulaient-elles la retenir, ce qui est le cas le plus fréquent, puisque des réserves de main-d’œuvre étaient un moyen de faire face aux incertitudes et notamment aux périodes de « bourrage » en fin d’exécution du plan, elles favorisaient leurs travailleurs par des améliorations de salaires (souvent sous forme de reclassements pour contourner les limites légales) ou un certain laxisme dans l’application des règlements. Il s’agissait donc là de choix contraints.

Les entreprises avaient également le droit de fixer des prix pour les biens nouveaux. Mais cela les a conduites, pour récupérer des marges de manoeuvre - embaucher plus de travailleurs que prévu, augmenter les salaires pour conserver leur main-d’oeuvre -, à la multiplication de biens pseudo-nouveaux et à de la négligence dans la production des biens anciens.

Une autre manifestation de cette autonomie sous contrôle était l’existence d’une production hors plan, illicite mais tolérée. Il existait ainsi toute une production marchande parallèle, y compris dans le secteur des biens d’équipement. « Source de biens et de revenus, elle permet de maintenir à un niveau supportable les contradictions économiques et sociales. Sa vitalité et son expansion, depuis le travail individuel jusqu’aux usines clandestines employant plusieurs centaines de personnes en passant par les ateliers ou les fournitures hors plan des entreprises, montrent que l’économie soviétique fait une place importante à la loi de l’offre et de la demande »[20]. On sait aussi l’existence d’un « marché gris » et d’un « marché noir ». La preuve est ainsi faite que rien ne vaut, en matière d’efficacité économique, les relations directes entre entreprises. C’est elle qui permettra à l’économie russe de survivre après l’effondrement du système planifié, le plus souvent sous forme de troc. La réintroduction des rapports marchands a permis aussi à l’économie chinoise de retrouver rapidement un nouveau souffle, après une longue période de stagnation.

 

Quelques effets pervers de la planification soviétique

 

La planification soviétique, de par sa nature même, a engendré un certain nombre d’effets pervers. J’en rappellerai les principaux.

1.. La planification, comme système de commandement, n’a pu mettre fin à l’autonomie des entreprises. En fait planification impérative et centralisée et autonomie sous contrainte faisaient couple : la première entraînait la seconde qui conduisait la première à se renforcer pour tenter de maîtriser ce qui lui échappait.

Mais la planification ne pouvait être une planification cohérente, parce que le plan national était pour une bonne part le résultat de la concurrence entre les ministères et des marchandages avec le centre. Le centre lui-même n’était pas à l’abri de cette concurrence, parce que la direction du Parti et le sommet de l’Etat étaient eux-mêmes composés en grande partie de responsables des ministères et des comités d’Etat, confusion des rôles qui a eu des effets ruineux. La Chine, on le verra, a pris conscience de cette situation et entrepris d’y mettre fin, et elle s’en est beaucoup mieux portée.

2. La volonté de centraliser et de tout contrôler a eu aussi des effets négatifs sur la méthode même de la planification.

Théoriquement, si l’information était parfaite et si l’économie était statique, la méthode des balances-matière aurait permis d’équilibrer le système, au moins aussi bien que le fait l’économie capitaliste, qui connaît des crises constantes, parce que les ajustements marchands, contrairement aux hypothèses néo-classiques, ne sont pas instantanés (Keynes a parfaitement montré le rôle joué par le temps et par l’incertitude). Mais la planification soviétique, outre les difficultés d’information et celles du calcul physique, s’est heurtée aux mêmes obstacles que cette dernière.

La planification aurait dû permettre d’orienter le développement dans certaines directions, de manière plus consciente et délibérée que ne peuvent le faire une infinité de décisions individuelles indépendantes les unes des autres, ce qui différencie le socialisme du capitalisme. Le sens de la planification est de jouer sur le long terme. Mais, comme il est impossible de tout prévoir, les priorités ont toujours été définies dans le système soviétique, sous le couvert de grands programmes aux contenus imprécis, dans le court terme. Et, comme il n’existait pas de mécanisme, plus ou moins efficient, d’ajustement spontané, les déséquilibres étaient chroniques, ce qui s’est traduit notamment par l’existence de goulets d’étranglement, qui, en se répercutant en aval, auraient pris des proportions catastrophiques si les plans n’avaient pas été constamment réajustés. Le défaut de cohérence lié aux limites techniques et sociales évoquées précédemment débouchait ainsi sur une instabilité chronique. L’économie était bien soumise au plan, mais point dirigée pour autant : « La forme d’anarchie qui domine cette économie ne se comprend que parce qu’elle est soumise à une planification »[21].

3. L’accumulation a été détournée de sa fin sociale, qui aurait dû être de satisfaire les besoins futurs de la population - alors que l’économie capitaliste est toute orientée vers le profit, la satisfaction des besoins n’étant que le moyen. Or, dans le système soviétique, elle était devenue une fin en soi. Au-delà d’une erreur de conception (l’idée que l’industrie lourde, étant à la base, devait nécessairement être le moteur, alors que Marx, dans son analyse de l’économie capitaliste, avait montré la nécessité d’un équilibre entre les secteurs), cela tenait à la logique de fonctionnement du système. La pratique des plans tendus, tous les observateurs l’ont noté, conduisait à une faim d’investissement. L’entreprise, étant fort peu autonome, et ne supportant guère le coût d’un crédit, n’avait aucun intérêt à faire un usage économe des ressources, ce d’autant plus qu’elle n’était pas en concurrence par rapport à d’autres entreprises vis-à-vis des destinataires de ses produits, mais vis-à-vis de son organisme de tutelle. D’où une tendance constante au surinvestissement, se traduisant au niveau global par une suraccumulation.

En second lieu l’accumulation était plus extensive qu’intensive, ce qui allait à l’encontre d’une finalité du socialisme : réduire le travail vivant. Ceci s’explique à nouveau par la planification centralisée et l’autonomie sous contrainte. Toute innovation technique comporte un risque. Or les directeurs d’entreprise tendaient à prendre le moins de risques possible pour être sûrs de réaliser leur plan. Qui plus est, quand ils en prenaient, ils n’en étaient pas récompensés, car la modernisation était suivie aussitôt de l’imposition de nouvelles normes. A quoi il faut ajouter la prédominance des objectifs quantitatifs - les plus faciles à établir - sur les objectifs qualitatifs, la rigidité des prix et le conservatisme technique des ministères. La centralisation allait ainsi à l’encontre du dynamisme et de la souplesse de l’appareil productif.

4. La gestion des entreprises manquait de rationalité, parce qu’elles n’étaient pas incitées à faire des bénéfices, la plus grande part de leurs profits leur étant retirée. Cela reposait sur l’idée que les entreprises n’étaient que les rouages du système global, sur l’idée que la stimulation du plan suffisait, les individus travaillant pour la société dans son ensemble « de tout leur cœur » et « en faisant tous leurs efforts », et enfin sur l’idée que la mise en commun des profits était conforme aux visées égalitaristes du système. C’était naturellement surestimer la possibilité d’intégration du système, et les capacités d’identification des individus à lui, c’était ignorer leur désir d’être responsables de leurs résultats et de se voir directement récompensés du fruit de leurs efforts. Il est vrai que, à l’inverse, une totale autonomie des entreprises publiques aurait pu conduire à de très grandes disparités, allant bien au-delà du principe « à chaque collectif de travail selon son travail ». Mais un encadrement des conditions de rémunération et une certaine redistribution aurait pu les limiter, sans casser le ressort de l’intéressement.

 

Une gestion bureaucratique des centres de production

 

J’ai commencé par le niveau macro-économique, car le propre du système soviétique était que les grandes décisions économiques y étaient centralisées. Autrement dit les pouvoirs réels de propriété, par delà la façade juridique (les administrations et les entreprises appartiennent aux travailleurs), étaient concentrés au sommet de la hiérarchie sociale. Mais l’autonomie sous contrainte signifiait aussi que nombre de décisions relevaient des centres de production (expression préférable à celle « d’entreprise », qui implique sinon une indépendance - les entreprises capitalistes sont insérées dans un très grand nombre de normes étatiques -, du moins une complète autonomie) : on pourrait parler de pouvoirs de propriété partiels.

A bien des égards les rapports sociaux dans les centres de production ressemblaient aux rapports sociaux capitalistes, ce qui n’est pas étonnant, car la firme capitaliste, malgré l’introduction de rapports quasi-marchands dans son fonctionnement interne, reste une grande organisation verticale, marquée forcément par des traits bureaucratiques. Ce qu’il faut voir ici, est que ces traits étaient plus accentués, et que, en même temps, ils laissaient aux travailleurs plus de pouvoir que ne le font les entreprises capitalistes, même celles qui ont des politiques participatives. C’est en ce sens que la gestion des entreprises présentait quelques caractères socialistes, fort éloignés cependant d’une autogestion. On pourrait dire, en bref, que les centres de production soviétiques relevaient à la fois d’un capitalisme bureaucratique et d’une amorce de socialisme. L’analyse est ici encore fort instructive en ce qu’elle conduit à militer fortement en faveur de l’autogestion. J’irai à l’essentiel.

1° Les travailleurs étaient dépossédés des décisions, mais disposaient d’un contre-pouvoir relativement important.

Jusqu’à la loi de 1987 sur les entreprises la hiérarchie était purement descendante, le directeur était nommé par l’administration de tutelle et seul responsable devant elle, selon le principe de la direction unique, déjà énoncé par Lénine mais qui n’entrera vraiment dans les faits qu’avec la période stalinienne. Il nommait les cadres dirigeants et les contremaîtres, qui jouaient un grand rôle d’encadrement. Il définissait notamment le règlement intérieur. Tout semblait donc en place pour un « despotisme d’entreprise ».

Mais les éléments de contre-pouvoir étaient nombreux. Le premier venait, paradoxalement, du rôle du Parti. Car le Parti menait en fait un double jeu. On a vu que le directeur d’entreprise avait constamment besoin des responsables du Parti (le secrétaire de la cellule d’entreprise et le représentant de l’organisation locale) pour faire aboutir ses demandes et son projet de plan. Alors que le Parti, en théorie, était là seulement pour assurer le contrôle populaire et la bonne application des directives générales, il était de fait associé aux décisions. Mais, en même temps, il devait, idéologie ou conviction obligent, défendre les intérêts des travailleurs. D’autre part la direction elle-même, ne pouvant invoquer les exigences d’actionnaires privés et devant son poste aux échelons supérieurs où le Parti jouait un rôle prédominant, devait bien ménager ses salariés. Enfin le syndicat n’était pas dénué de moyens de pression. Ces syndicats officiels ont été dénoncés par les critiques venues d’Occident pour leur soumission au Parti. De fait, conçus selon le modèle léniniste comme des courroies de transmission des directives et de l’idéologie du Parti, regroupant tous les salariés, dont l’adhésion était quasi-obligatoire, du manœuvre au directeur, fonctionnant comme un appareil d’Etat, puisqu’ils géraient la protection sociale et l’inspection du travail, manipulés par la direction et par le secrétaire du Parti, ils semblaient aux ordres. Mais en même temps, dans la mesure justement où ils étaient censés représenter tous les travailleurs et non seulement leurs « clients » et où ils devaient rendre des comptes à chacun, ils ont joué un rôle non négligeable dans la formation de compromis et dans la défense individuelle, freinant souvent aussi les réformes qui leur paraissaient préjudiciables aux employés. C’est pourquoi les sanctions réglementaires et les licenciements étaient très peu nombreux. L’ouvrier soviétique était bien mieux traité que l’ouvrier dans le capitalisme, services publics exclus.

Une leçon que l’on peut tirer de cela est que le syndicalisme certes devrait dans le socialisme être indépendant, mais que sa fonction est irremplaçable, même dans des entreprises autogérées, et qu’elle y sera d’autant mieux remplie que l’adhésion sera massive. Une autre leçon serait que les partis politiques devraient pouvoir y tenir des réunions. Il n’y a pas de raison pour que la politique soit exclue des lieux de travail. Le système soviétique n’a pas été entièrement négatif à cet égard.

2° L’organisation du travail était, elle, très proche du capitalisme, et c’est là l’un des plus grands échecs du système soviétique. Il mérite d’être expliqué.

Le système des normes de production s’est inspiré, on le sait, ouvertement du taylorisme, considéré comme une méthode scientifique. Mais l’économie soviétique s’est avérée incapable de mettre pleinement en œuvre le taylorisme, car le processus industriel était marqué par l’irrégularité et la discontinuité. Les approvisionnements n’étant pas livrés à temps ou selon les spécifications prévues, il se produisait des ralentissements ou même des arrêts (pouvant se répercuter sur d’autres entreprises). La dernière période du plan annuel était, par voie de conséquence, caractérisée par la « tempête », c’est-à-dire l’accélération des cadences, les heures supplémentaires, la suppression des congés pour rattraper le retard (c’est aussi pourquoi les directeurs cherchaient à conserver une main-d’œuvre supplémentaire en réserve). Ce temps discontinu empêchait l’application de normes stables et était source d’aliénation pour les travailleurs, mis dans l’incapacité de bien faire leur travail.

On a eu ainsi les maux du taylorisme sans ses « avantages » : absentéisme, maladies, négligences, ratés de la production. Et un découragement général, une perte d’intérêt, un sentiment d’ennui, qui se reflétait dans les statistiques de l’alcoolisme.

La désorganisation explique aussi, en grande part, l’échec des équipes semi-autonomes (« les brigades sous contrat » organisant elles-mêmes leur travail et intéressées à leurs résultats) que l’on a essayé plus tard de mettre en place pour combattre la démotivation des travailleurs. Elles ont rencontré les mêmes résistances et les mêmes obstacles que dans les économies capitalistes : créées autoritairement, dirigées par un conseil formé autant de responsables de la hiérarchie, du parti et du syndicat que par quelques travailleurs élus, encadrées de fait par le contremaître principal, elles sont apparues comme un instrument de coercition, ont été jalousées par les autres travailleurs considérant que la direction leur réservait en priorité les fournitures et ont rencontré l’hostilité de cadres craignant de se voir remplacés. Mais, de plus, elles se trouvaient prises dans des conditions qui ne permettaient pas d’améliorer le contenu et la maîtrise du travail.

Les leçons à tirer de cet échec me paraissent claires, et devraient être entendues par les théoriciens du socialisme de marché. Une participation dont les règles sont fixées par la hiérarchie, et par une hiérarchie qui sans cesse essaie de les interpréter et de les manipuler à son avantage, est largement vouée à l’échec (c’est ce qu’on peut constater dans les entreprises capitalistes avec l’insuccès plus ou moins prononcé de la direction participative par objectifs, des cercles de qualité, et plus tard des «contrats d’objectifs »). On ne peut faire de l’autogestion à moitié. La seconde leçon est qu’une organisation administrative centralisée, ou même un contrôle a priori, rendent impossible une gestion souple et efficace des entreprises, du moins dans le secteur marchand ou quasi-marchand.

On pourra s’étonner que le système soviétique, malgré ses tares congénitales, ait donné quand même, pendant plusieurs décennies, de remarquables résultats en termes de croissance (extensive). Il faut croire, n’en déplaise à ses contempteurs systématiques, qu’il disposait de puissants ressorts idéologiques qui avaient nom l’égalitarisme, l’élévation du niveau de vie, la croyance au progrès, le sentiment de participer à une grande aventure collective, le patriotisme même. Il faut ajouter qu’il a offert des possibilités de promotion ou d’ascension sociale inconnues dans le système capitaliste (elles ont été surtout considérables pendant la période 1928-1941, lorsqu’il s’agissait d’encadrer une population ouvrière venant des campagnes et en voie de constitution, alors même que la plus grande partie des anciens cadres avait été écartée ou éliminée)[22]. Mais l’idéologie cesse d’être crédible, y compris aux yeux de ses promoteurs, lorsqu’elle ne tient pas ses promesses et entre en contradiction avec la réalité. Quant à l’effet des possibilités de promotion sociale, il se réduit au fur et à mesure que ces possibilités se restreignent, que le clientélisme sévit, que la corruption enfin gangrène le système productif.

3° Je ne dirai que quelques mots sur l’exploitation du travail dans l’ex-URSS.

 Elle était, pour ce qui concerne la très grande majorité des salariés de l’Etat, relativement faible. Etant donné la quasi absence de revenus du capital et du patrimoine, les inégalités sociales ne pouvaient passer que par le système des salaires, par des différences d’intensité du travail non compensées, ou par des avantages spéciaux.

En ce qui concerne les inégalités salariales, elles sont même allées en se réduisant, puisque le rapport entre le décile supérieur et le décile inférieur est passé de 7, 24% en 1948 à 4, 4% en 1956 et à 2, 9% en 1975[23]. On peut penser que le régime a voulu cette réduction des inégalités de revenus pour conforter une légitimité de plus en plus chancelante. Quant à la critique libérale, elle s’est hâtée de voir dans le resserrement de la hiérarchie salariale un des facteurs majeurs de la perte de dynamisme du système soviétique. Une analyse plus sérieuse ne pas du tout dans ce sens. 

La constatation que je ferai est que les incitations salariales jouent un rôle bien plus modeste qu’on ne le croit. Le salaire moyen dans des secteurs comme ceux de la santé ou de l’éducation était très inférieur à celui de l’industrie, du bâtiment ou du commerce. Cela n’a nullement découragé les vocations de médecin ou d’enseignant. On peut en conclure que, là où le travail était intéressant et pouvait s’effectuer sans trop de difficultés (les approvisionnements jouant un moindre rôle), la motivation pouvait rester forte, comme c’est le cas d’ailleurs dans les services publics correspondants des économies occidentales, mais sans qu’on puisse invoquer là un avantage particulier de sécurité de l’emploi, puisque celle-ci était garantie à tous. Même remarque pour la hiérarchie des salaires à l’intérieur d’une même branche. Les ingénieurs et techniciens gagnaient à peine plus, en moyenne, que les ouvriers, et même moins dans certaines branches où le travail ouvrier était considéré comme pénible. L’économie soviétique n’a jamais connu pour autant une pénurie de travailleurs intellectuels. Bien au contraire la proportion de ces derniers dans la population active était sans doute la plus élevée du monde. Et les raisons sont vraisemblablement  les mêmes : le travail était plus signifiant et  moins affecté par tous les aléas du système productif.

En ce qui concerne l’intensité du travail, elle n’était pas source de grandes disparités, car les travailleurs soviétiques travaillaient peu, sauf pendant les périodes de bouclage du plan, où tout était fait pour les mobiliser (primes, avantages en nature)  et où les heures supplémentaires étaient quasi-obligatoires, en dépit de la législation, sous peine de sanction. D’ailleurs cette flânerie était constamment dénoncée par les autorités, qui essayaient par tous les moyens de la réprimer, mais sans y croire vraiment : elles savaient qu’elle était liée à la désorganisation du travail, à l’importance du second travail (au noir) bien utile pour colmater les brèches du travail officiel, au temps passé à faire la queue dans les magasins etc.

On a bien essayé de jouer sur le salaire au rendement, cette méthode typiquement capitaliste. Mais il était inopérant dans une production fonctionnant « en accordéon ». Et les travailleurs étaient en bien meilleure position pour le désamorcer que dans l’entreprise taylorienne capitaliste. Le directeur d’entreprise, ne disposant guère de moyens de sanction (le licenciement était notamment interdit), devait négocier les normes avec eux. Même chose pour les primes, les travailleurs faisant pression pour qu’elles soient distribuées de manière quasi-automatique.

Une autre source d’inégalités dans le système salarial était l’existence de fortes disparités entre branches sans fondement objectif. Car, ici encore, le système salarial était planifié, et mal planifié. Les grilles de salaires par branches et par qualification étaient fixées au niveau national, un peu comme dans le système de la fonction publique en France[24]. Et elles correspondaient à des priorités politiques correspondant soit à des considérations sociales (le régime entendait favoriser les ouvriers, sur lesquels il fondait sa légitimité), soit à des a priori théoriques (le secteur productif devait être privilégié par rapport au secteur improductif, et, au sein du secteur productif, le secteur des biens d’équipement - « l’industrie lourde » - était considéré comme prioritaire). Bref les prix de la force de travail étaient administrés, comme la plupart des autres prix.

Or ce système était pervers, à mon avis, à un double titre. D’une part il s’opposait à une allocation spontanée de la main d’oeuvre : les travailleurs n’allaient pas nécessairement là où l’on avait le plus besoin d’eux, ne se donnaient pas forcément les qualifications requises par le système productif, ni ne s’orientaient souvent en fonction de leurs goûts (en dépit des autres motivations auxquelles je faisais allusion précédemment). Un marché du travail eût été ici certainement plus efficace, à condition que ce fût un vrai marché du travail - ce qui n’est pas du tout le cas dans les économies capitalistes. D’autre part les rémunérations s’écartaient très fortement du principe socialiste : « à chacun selon son travail ». Rien ne pouvait justifier, par exemple, tout bien considéré (la pénibilité, l’ennui, les risques sanitaires etc.), qu’une infirmière diplômée fût payée deux fois moins qu’un docker.

Un autre défaut de ce système salarial était que le « salaire indirect » (les prestations sociales et divers avantages sociaux) était très inégal selon l’institution à laquelle le travailleur était lié. Il faut se souvenir ici qu’il n’existait pas, dans l’ex-URSS, comme dans tous les pays qui en avaient reproduit plus ou moins le modèle (la Chine par exemple), de système unifié de protection sociale. Le travailleur soviétique dépendait donc de son institution ou de son entreprise pour sa retraite, sa couverture maladie, et il jouissait de plus ou moins d’avantages (en matière de logement, d’écoles pour ses enfants, de centres de vacances etc.) selon qu’elles occupaient une place plus ou moins importante dans le système. Une autre conséquence de cette forme du salaire indirect était la très faible mobilité de la main d’oeuvre. On ne peut aller jusqu’à parler d’un « servage », puisque les affectations autoritaires avaient disparu après la période stalinienne, que les travailleurs pouvaient aller où ils voulaient, et que même les directeurs d’entreprise se battaient parfois pour les attirer en leur faisant miroiter des avantages « maison ». J’y reviendrai. Mais la mobilité posait quand même des problèmes tellement compliqués que beaucoup de salariés restaient à vie dans les mêmes entreprises.

Enfin l’exploitation passait par le biais de privilèges. Des savants, des écrivains et des artistes gagnaient 10 fois le salaire moyen. Les strates supérieures de la bureaucratie (environ 250.000 personnes) recevaient 4 à 5 fois le salaire moyen, et surtout bénéficiaient d’avantages en nature considérables : logements et voitures de fonction, accès à des magasins réservés, centres de santé et de vacances spéciaux, écoles particulières pour les enfants.

Il est assez facile de repérer les contours de la classe dominante dans l’ex-URSS, puisqu’elle correspondait à peu près à la Nomenklatura, c’est-à-dire à la liste (secrète) de tous les postes de pouvoir importants, qui allaient de pair avec des privilèges (plus ou moins occultes). Elle comprenait environ 750.000 personnes dans le Parti, l’Etat, les institutions économiques, scientifiques et culturelles et l’enseignement, soit environ, avec leurs familles, 1,5% de la population, chiffre comparable à celui de la bourgeoisie dans les sociétés capitalistes. Je ne m’arrêterai sur la description de cette Nomenklatura, que des ouvrages ont fait connaître avec précision, sur la manière dont on y accédait (par des élections formelles), sur celle dont on y faisait carrière (en dépit des proclamations contre le carriérisme) sans crainte d’en être exclu etc.[25] Cette bureaucratie était le véritable propriétaire collectif, contrôlant effectivement tout le surplus social. Certes elle ne pouvait légaliser ses avantages ni les donner en héritage, mais on était pratiquement nomenklaturiste à vie et on avait tous les moyens pour transmettre des fonctions dirigeantes à ses enfants. La mobilité sociale était finalement aussi faible, sinon plus, que dans le système capitaliste.

Au regard de la bourgeoisie privée des sociétés occidentales, les revenus et avantages de la classe dominante soviétique étaient quand même modestes, et il a fallu beaucoup d’hypocrisie de la part de la première pour crier au scandale. La différence la plus significative était qu’elle les dissimulait soigneusement au peuple, comme une sorte de maladie honteuse. Par exemple il était inconvenant, pour un haut responsable, de posséder une datcha personnelle : on disposait d’une datcha de l’Etat (avec un loyer symbolique), et l’on mettait au nom d’un parent une résidence privée. La Nomenklatura vivait en vase clos, comme un pays à l’intérieur du pays.

 

La prépondérance du calcul physique, et la planification des besoins

 

 Une question a fait l’objet d’innombrables discussions et controverses : les système soviétique était-il un système fondamentalement planifié, donc non marchand, ou au contraire était-il un système fondamentalement marchand, mais d’une nature particulière ? Ce qui renvoyait à des antagonismes théoriques, certains considérant que le socialisme de marché est un contradiction dans les termes, et d’autres que les rapports marchands sont une matrice générale de la modernité, susceptibles de se combiner avec des rapports de production capitalistes ou avec des rapports de production socialistes.

La présence de catégories marchandes ne fait pas de doute. Les fondateurs du marxisme pensaient que le communisme impliquait l’abolition des rapports marchands. Dans cette société, selon Engels, « ce sont en fin de compte les effets utiles des divers objets d’usage, pesés entre eux et par rapport aux quantités de travail nécessaires à leur production, qui déterminent le plan. Les gens règleront tout très simplement sans intervention de la fameuse «valeur » »[26]. Laissons de côté provisoirement la question de la possibilité réelle d’un tel calcul économique. Toujours est-il que, dans le « socialisme réel », les calculs ont toujours été aussi de nature monétaire, s’effectuant à l’aide d’un système de prix. Ils ne se sont jamais faits en termes de valeurs-travail, autrement dit de quanta de travail. Il faut se demandait pourquoi.

Charles Bettelheim s’était posé la question de la façon suivante : « Pourquoi les moyens de production ont-ils des prix et sont-ils payés avec une monnaie qui joue le rôle d’équivalent général ? Pourquoi, à l’intérieur du secteur d’Etat, les produits sont-ils achetés et vendus et non pas répartis gratuitement entre les entreprises dont l’Etat était propriétaire »[27] ? Comme ces catégories marchandes ne pouvaient pas être simplement des survivances formelles, contrairement à ce qu’affirmait la doctrine officielle, il en concluait qu’elles manifestaient la présence de rapports sociaux de type capitaliste, qui ne pourraient disparaître que lorsque la coordination serait réelle et a priori et la planification démocratique et scientifique.

Pour d’autres auteurs la présence de monnaie, de prix et de transferts en monnaie était un phénomène secondaire, la planification se faisant essentiellement en nature. Le but du plan était la « valeur-indice », à la fois baromètre d’évaluation de la production et de réalisation du plan. Gérard Roland notait  que les échanges étaient déterminés par les objectifs en nature, que l’affectation des ressources était largement indépendante des prix, que le succès ou l’échec dépendaient de critères multiples fixés par le planificateur et variant d’une entreprise à l’autre, que les entreprises n’étaient pas en situation concurrentielle, mais monopolistique, et par conséquent que « le cadre institutionnel est entièrement différent de celui du marché »[28]. François Feurot allait même plus loin : s’il revient à l’Etat et non au marché (aux consommateurs finaux en définitive) de fixer les buts de la production, celui-là ne peut le faire qu’en fixant des objectifs physiques : tant de tonnes en acier, tant de millions de paires de chaussure etc. « Il faut des objectifs précis pour fixer les cadres de leur activité aux fonctionnaires de l’économie (…). Sans but précis, la planification et la politique d’investissements se transforment en une routine sans fil conducteur : on continue de faire ce qu’on a l’habitude de faire »[29]. Bien sûr la planification parfaite est impossible : en théorie elle devrait définir a priori les besoins des consommateurs et se transformer en système de commandement. Elle ferait ainsi de manière centralisée ce que fait la marché de manière décentralisée (on sait que, pour les néo-classiques, les deux systèmes sont en principe équivalents du point de vue de l’optimalité). Comme il ne peut en être ainsi, pour diverses raisons, c’est la flexibilité des objectifs qui joue un rôle comparable à l’adaptation de l’offre et de la demande en économie de marché. On encore : l’ajustement par les quantités remplace l’ajustement par les prix.

Toutefois cette réponse n’est pas totalement convaincante, parce qu’elle ne nous explique pas pourquoi la planification en nature s’est toujours doublée d’un calcul en valeur monétaire, depuis sa mise en place en 1930. Une expression en roubles est indispensable lorsqu’il s’agit d’agréger des biens hétérogènes. Ensuite le calcul des balances matières n’est jamais assez sûr et assez fin pour décrire tout le tableau des échanges interindustriels. Enfin la production des biens de consommation est destinée à être vendue au consommateur individuel, car, à moins d’instaurer la gratuité ou le rationnement, il n’est pas possible de faire autrement. Mais ce n’est pas tout : les grandeurs macro-économiques (produit national, revenus etc.) ne peuvent être mesurées qu’avec un étalon de valeur. Ainsi s’imposait l’idée de Marx que même sous le communisme le comptabilité en valeur (pour lui en valeur-travail) était indispensable pour assurer la rationalité du système économique. Mais il faut se demander pourquoi la planification s’est faite d’abord en nature, pourquoi les valeurs-indices sont des indices en nature et secondairement des indices adressés en valeur, pourquoi toutes les tentatives de réforme des indices n’ont pu empêcher l’indice de production brute de rester au premier rang.

La prépondérance du calcul physique sur le calcul en valeur a-t-elle commandé la forme administrée de l’économie ou bien la forme administrée de l’économie a-t-elle entraîné cette prépondérance? Telle est finalement la question. Bien que les deux phénomènes se renforcent mutuellement, c’est à mon avis du côté des rapports sociaux, et non de la technologie de la planification, qu’il faut chercher la cause première.

La conception qui sous-tendait tout le système soviétique est que le pouvoir politique devait plier le système économique à ses fins, puisqu’il représentait les « intérêts à long terme » du prolétariat, et qu’il était le mieux à même de les définir. Les besoins devaient donc être définis a priori et centralement. Et les prix devaient représenter les priorités sociales telles qu’elles étaient fixées par le centre. Je pense que c’est la raison fondamentale pour laquelle les dirigeants soviétiques ne se sont à aucun moment proposé de mettre en place un système d’évaluation en termes de valeurs-travail, contrairement à l’orientation de la pensée de Marx. Car un tel système aurait supposé que les valeurs fussent finalement déterminées a posteriori, anticipées sans doute autant que faire se peut, et même orientées sur le long terme par une politique des investissements, en fonction de priorités sociales, mais ensuite constatées pour disposer d’une comptabilisation aussi exacte que possible de l’état de l’économie réelle. Administrer l’économie au contraire, c’était lui imposer des prix « politiques », arbitraires, et, pour empêcher que cet arbitraire n’entraînât un désordre général, déterminer des quantités physiques de telle sorte qu’elles leur correspondent et s’équilibrent entre elles.

Une économie administrée ne peut être qu’une économie de commandement et une économie de commandement ne peut être que centralisée : il faut que les ordres venus d’en haut soient détaillés au fur et à mesure de leur descente vers les centres de production. Comme le note Gérard Roland, la valeur-indice exprime un rapport de subordination entre les échelons. Et l’on retrouve la remarque très juste de François Seurot selon laquelle, pour se faire obéir, il faut donner des ordres précis. Or seules les quantités physiques permettent de le faire.

Toute planification est-elle objectivement hiérarchique, et par définition centralisatrice ? Faut-il donner raison à ceux pour qui le plan implique nécessairement une concentration du pouvoir, un en-haut qui décide pour le bas, une autorité de l’Etat sur « la société civile » (les entreprises, les consommateurs), et, pour finir, un régime totalitaire ? Nous verrons que non, qu’une véritable planification ne peut être que démocratique, tout comme une véritable démocratie implique une planification - c’est-à-dire simplement de grands choix sociaux à distinguer de la multitude des choix individuels. Mais une telle planification ne sera pas une planification principalement en termes physiques, mais une planification d’abord en termes de valeur (une affectation de moyens financiers en vue d’objectifs physiques).

Que conclure enfin sur la présence de rapports marchands dans le système soviétique ? Pour Bernard Chavance on avait affaire à une forme particulière de système marchand (et salarial)[30]. La thèse me paraît peu défendable, étant donné que les prix n’étaient pas flexibles en fonction de l’échange, ni déterminés réellement en fonction des coûts. En effet les prix soviétiques étaient fixés par l’administration centrale (comités d’Etat, comités des prix républicains) et par les ministères (prix de transfert à l’intérieur des branches). Ils étaient bien calculés en fonction d’un coût moyen, auquel était ajouté un profit moyen, mais ce n’était vrai que pour les moyens de production et, au surplus, les taux de profit variaient selon les branches. Or cette variation ne correspondait ni à un mécanisme de marché ni à une variation des coûts en travail (faute d’une comptabilisation en valeurs-travail), mais à des impératifs politiques (par exemple les charbonnages ont en pendant longtemps un taux de rentabilité négatif). Quant aux prix de détail (prix à la consommation), ils variaient selon l’impôt sur le chiffre d’affaires, fixé par les autorités pour des raisons politiques (certains produits ne payaient pas de taxe, et souvent étaient même subventionnés). Il résultait de ce système une grande opacité (perte d’informations sur les coûts réels) et la nécessité pour les instances centrales de redistribuer le profit entre les branches. La survaleur était en effet centralisée dans les caisses de l’Etat, qui la redistribuait à l’économie à deux niveaux : celui de la branche pour les entreprises, et celui de l’économie d’ensemble par le budget. On ne peut pas vraiment parler d’économie marchande quand les prix ne fournissent pas d’informations sur les coûts et sur la demande. Tout au plus peut-on admettre une influence des forces de la demande, qui se manifestait à travers l’existence de prix plancher et de prix plafond et de commandes spéciales.

On peut tirer de là une leçon provisoire : une économie socialiste devrait au contraire tenir compte des coûts et de la demande. Si elle pouvait s’effectuer en valeurs-travail, celles ci changeraient en fonction des technologies, et les évolutions de la demande entraîneraient des décrochages constants des prix par rapport à elles. Peut-on alors se passer d’un système de prix, et les valeurs-travail pourraient-elles autre chose que des régulateurs à long terme ? Telle sera la question. Mais une seconde question surgit avec le problème du profit. Sans profit pas d’investissement possible. Mais, si les entreprises gardent leurs profits, le système ne devient-il pas capitaliste (avec l’apparition de surprofits et de sous-profits et une tendance générale à la péréquation des taux de profit ?) Voyons comment les choses se passaient dans le système soviétique.

 

 Une régulation de la pénurie par la pénurie

 

Le centre contrôlait tous les projets d’investissement des départements ministériels et des entreprises. Pour cela il disposait de ses propres services d’études, employant 800.000 personnes[31]. Tâche si longue (2 ou 3 ans pour décider de l’introduction d’une machine nouvelle !) que le plus grand nombre de projets était agréé sans être étudié sérieusement. L’investissement était en grande partie financé par des dotations budgétaires et seulement pour une petite part sur les fonds propres des entreprises (autorisées à conserver à cet effet une fraction des profits). Le crédit ne jouait pratiquement aucun rôle dans l’allocation des ressources, puisqu’il était distribué en fonction des choix planifiés.

Ceci me conduit à dire quelques mots du rôle de la banque. La Banque d’Etat n’était qu’un instrument de l’administration économique. Elle avait surtout une fonction de contrôle. Puisque toutes les entreprises devaient passer par elle pour obtenir des financements, elle était en mesure d’avoir une image complète de leur position financière et de la manière dont elles exécutaient leur plan. Elle contrôlait aussi tous les transferts, puisque tout fournisseur qui avait expédié sa marchandise envoyait sa facture à la banque qui créditait son compte quoiqu’il en soit. A noter que le système soviétique disposait par là d’un excellent moyen d’équilibrer l’offre globale de monnaie et les besoins en liquidités de l’économie. Il n’a jamais connu de problème d’inflation.

Le rôle de la Banque n’était pourtant pas tout à fait passif. Elle pouvait relever des insuffisances ou des erreurs dans l’établissement et dans la mise en oeuvre du plan financier, et demander des rectifications et des améliorations. Et le crédit avait une certaine valeur de sanction, mais très limitée, parce que l’argent ne coûtait pas cher. On pourrait se demander ici pourquoi le crédit n’a pas été utilisé davantage pour assurer une bonne allocation des ressources. La raison en est simple. Accepter une sélection des investissements par l’argent aurait conduit à transférer une grande partie du pouvoir aux banques et à dessaisir ainsi l’administration. En outre la banque ne pouvait pas, comme c’est le cas en économie capitaliste, se couvrir des risques en les garantissant sur les fonds propres de l’entreprise, non récupérables dans un système où, étant propriété de l’Etat, ils étaient inaliénables sans son autorisation.

En l’absence d’une sélection par le crédit et d’une pénalisation d’une gestion insuffisante ou mauvaise par le retrait de crédit, les entreprises étaient conduites à demander toujours plus, comme pour les approvisionnements ordinaires, et ceci sans considération des risques, puisqu’elles pouvaient toujours faire pression sur les ministères pour éponger leurs dettes. D’où une boulimie d’investissements débouchant sur des goulets d’étranglement. Les autorités de tutelle n’avaient alors d’autre ressource que de rationner les entreprises, moins en fonction de leurs résultats et perspectives que de la force du « marchandage » administratif exercé sur elles. C’est pourquoi on a pu parler d’une régulation de la pénurie par la pénurie. Et c’est pourquoi l’économiste hongrois Janos Kornai a vu dans l’existence d’une « contrainte budgétaire molle » une des causes principales des dysfonctionnements des économies socialistes, la monnaie n’y jouant qu’un rôle passif[32]. Les directeurs d’entreprise savaient qu’ils pourraient toujours obtenir l’argent nécessaire, et, en cas de besoin, des rallonges, au moins sous forme de crédits à court terme et à très faible niveau d’intérêt. L’offre de monnaie s’adaptait donc passivement aux processus réels au lieu de les infléchir.

Nous nous trouvons là face à un problème essentiel. Peut-on trouver un autre moyen que le crédit avec intérêt pour rationner les ressources rares et sélectionner les investissements ? Je ne le crois pas, aussi longtemps que les producteurs ont des intérêts propres et qu’ils sont hors d’état d’avoir une vue détaillée de l’économie. Sinon c’est l’administration qui devra s’en charger, et le système soviétique nous a fourni à cet égard une leçon négative. Mais les conséquences sont très lourdes, car l’introduction du crédit (même public) rend impossible un calcul instantané ou de court terme en valeurs-travail, et condamne une économie à rester plus ou moins marchande, avec un système de prix qui ne rémunère pas seulement le travail, mais aussi le capital. C’est ce que nous avons vu dans le chapitre précédent.

 

Un marché du travail socialisé, mais inefficient.

 

On peut bien parler d’un « marché du travail » - et non de l’emploi - dans la mesure où ce ne sont pas les travailleurs qui se recrutent eux-mêmes, mais des directeurs d’entreprise qui, au nom d’un Etat censé les représenter, font figure d’employeurs. Dit autrement, il s’agit d’une forme de salariat, qui rapproche le système soviétique du système capitaliste.

Néanmoins les différences sont nombreuses et font apparaître des traits, qui, comme dans l’Etat keynésien, relèvent du socialisme.

Je ne reviens pas sur la grille officielle des salaires, dont j’ai déjà parlé. Il s’agit aussi d’un droit du travail (inscrit dans la Constitution de 1976) qui assure des protections, notamment contre le licenciement, et des conventions collectives (qui ne concernent pas le revenu). Il s’agit enfin de la contractualisation longue.

Mais ce marché du travail était inefficient pour des raisons propres au système soviétique. Il était impossible d’avoir une politique de l’emploi, parce que l’économie était toujours en situation de pénurie de main-d’oeuvre. Cette pénurie venait de ce que la considération des coûts n’était pas décisive dans la gestion des entreprises et de ce que les directeurs cherchaient à disposer d’un volant de main-d’oeuvre supplémentaire pour faire face aux aléas. D’où une situation de suremploi, et l’absence de tout chômage « frictionnel » comme on en trouve normalement dans une situation de plein emploi (ce court temps qui sépare un emploi d’un autre, et qui peut être d’ailleurs indemnisé).

La pénurie donnait du reste aux salariés soviétiques une force particulière sur le marché du travail. Il y avait une concurrence entre les employeurs pour attirer des travailleurs peu enclins à la mobilité (pour les raisons déjà mentionnées) en jouant sur les salaires, dans la mesure où ils pouvaient être modulés, mais aussi sur d’autres avantages (conditions de logement, services sociaux, vacances), tout comme aujourd’hui des employeurs états-uniens se battent pour séduire les meilleurs éléments dans le secteur des technologies informatiques, mais à cette différence qu’ils ne leur garantissent aucunement la durée de leur emploi. Au total les travailleurs étaient relativement mobiles, du moins à l’intérieur d’une région - le taux de mobilité était comparable à celui des Etats-Unis avant la crise de 1974. La pénurie expliquait également un certain laxisme dans la gestion du personnel : l’absentéisme et les interruptions dans le travail (pour cause de réunions, de compétitions sportives, de manifestations artistiques pendant les heures de travail) étaient tolérés et même favorisés par des employeurs soucieux de conserver leur main-d’oeuvre. Situation appréciable pour les travailleurs, mais résultant plus de marchandages implicites que d’un choix responsable.

Le marché du travail était inefficient pour une autre raison : les salaires étant relativement fixes, ils ne permettaient pas un ajustement de l’offre et de la demande de travail, et la demande de travail elle-même était inadéquate du fait des travers de la planification. En outre les employeurs, pour garder leurs salariés, pratiquaient souvent une politique de sur-classement entraînant des distorsions emploi/formation. Mais il faut mettre à l’actif du système soviétique le fait que la mobilité interprofessionnelle y était plus grande que dans le système capitaliste, notamment grâce à une grille de salaires qui présentait moins de disparités (car, il faut le rappeler, le marché capitaliste du travail est faussé par toutes sortes de barrières artificielles).

On voit se dessiner, à partir de là, les problèmes qu’une économie socialiste aurait à résoudre : permettre aux travailleurs de déterminer eux-mêmes leurs rémunérations, mais assurer une régulation du marché de l’emploi pour éviter des disparités persistantes, tout en laissant assez de souplesse pour que des ajustements spontanés puissent se produire.

 

 Un marché pénurique de biens de consommation de mauvaise qualité.

 

Je laisse de côté ici les biens sociaux, fournis gratuitement ou à faible prix. C’est en ce domaine que le système soviétique, en dépit de ses pesanteurs administratives et de ses défauts gestionnaires, a produit ses meilleures réalisations. Dans les secteurs de l’éducation, de la santé, du logement, du transport, pour ne citer qu’eux, le citoyen soviétique a connu une situation meilleure que dans tous les pays capitalistes, malgré la faible qualité des services fournis et les contraintes venant de l’autorité politique.

En ce qui concerne les biens privés, le marché soviétique n’était que désolation : longues files d’attente, produits standardisés et de mauvaise qualité, pénuries prolongées etc. C’était le résultat de la manière dont fonctionnait l’ensemble de l’appareil productif, commerce d’Etat compris. La situation eût même été catastrophique si n’avaient existé toutes sortes de marchés parallèles : magasins réservés aux étrangers et aux soviétiques possesseurs de devises étrangères, magasins réservés aux membres d’un corps ou d’une administration, marché kolkhosien ou artisanal, marchés clandestins.

Cette situation de pénurie a gangrené tout le système soviétique, car elle a renforcé des tendances qui étaient certes inscrites dans les rapports de production, mais leur a conféré une ampleur qui entrait en contradiction avec les buts affichés du système. Je veux parler d’abord du clientélisme, qui a corrompu les esprits et fait naître partout des sentiments d’injustice . Par exemple un directeur pouvait, pour favoriser certains de ses employés et contourner les limitations du système de salaires, les faire admettre dans des cliniques réservées à l’élite du Parti, distribuer des logements ou des bons de vacances, faciliter l’accès de leurs enfants à une école supérieure. Je veux parler aussi, bien sûr, des privilèges de la Nomenklatura, que celle-ci dissimulait aussi soigneusement que possible pour ne pas contredire son idéologie, mais qui finissaient par être connus, ou devinés, par tous.

Il n’est pas étonnant que, à la chute du système, la plupart des dirigeants se soient convertis si facilement au libéralisme - ils pouvaient non seulement jouir de biens nouveaux et plus nombreux, mais encore ne plus s’en sentir coupables ou délégitimés -, que les maffias se soient mises à proliférer, sur la base des maffias bureaucratiques qui existaient déjà et des marchés parallèles qui avaient été une soupape du système, et que les citoyens soviétiques ordinaires n’aient rien fait pour défendre un ordre ancien dont ils connaissaient les tares.

 

L’échec des tentatives de réforme interne du système.

 

Les dirigeants soviétiques avaient pris conscience de certaines de ses limites et contradictions internes, et ils pensèrent y remédier par quelques réformes limitées. L’échec de ces réformes, dont je vais dire quelques mots, est hautement instructif.

La planification en quantités physiques, en volumes, engendrait elle-même des effets pervers, dont on a relevé maint exemple comique. Elle était toujours doublée, nous l’avons vu, d’une planification en valeur, car il ne pouvait en être autrement, mais cette dernière restait subordonnée. Les réformes ont essayé d’aller plus loin : fixer aux entreprises des objectifs en valeur et notamment un taux de rentabilité à atteindre (selon les propositions faites par l’économiste Lieberman en 1962). Mais les objectifs en valeur n’auraient eu de sens que si les prix avaient reflété les coûts de manière flexible. Le taux de rentabilité aurait été alors un bon indicateur pour mesurer les économies de travail réalisées et pour réduire les coûts. Mais, comme cela revenait à réduire le rôle du plan central en donnant aux entreprises encore plus de pouvoir dans la détermination de leur plan, cet indicateur n’a été considéré que comme un indicateur parmi d’autres. Aussi toutes les réformes, de 1957 à 1987, ont buté sur ce problème central : le plan impératif était incompatible avec le jeu des rapports marchands.

Il y eut bien une réforme importante en 1965 : simplification des objectifs et inclusion d’un objectif de production vendue, financement partiel des investissements par le crédit, introduction d’un taux de rentabilité et réforme des prix (avec un taux de marge). Mais cette tentative pour mimer certains mécanismes de l’économie capitaliste s’est avérée si inopérante que les années 70 à 79 ont vu un retour de l’administration économique, qui a multiplié les indices, et que la réforme de 1979 a organisé la recentralisation, réduisant l’autonomie des entreprises : le pouvoir central décidait à nouveau seul des investissements, des salaires et des effectifs des travailleurs. Le seul point nouveau était le passage à des indices de production nette pour économiser les coûts. L’économie soviétique a continué à s’enfoncer dans son marasme.

Plusieurs économistes préconisaient un changement du « mécanisme économique » faisant appel à des indicateurs ou à des mécanismes marchands : prix incluant les forces de la demande, prix libres, autofinancement des entreprises et financement par le crédit, relations directes entre entreprises. Quelques expérimentations limitées seront tentées. Mais il faudra attendre 1987 (avec la loi sur l’entreprise du 30 Juin) pour que soient jetées les bases d’un système complètement différent : entreprises autogérées (élection du directeur, élection des cadres dirigeants pour 5 ans, devant être ratifiée par le directeur), élaboration du plan de l’entreprise par elle-même sur la base de chiffres de contrôle incluant le profit, responsabilité de l’entreprise autorisée à vendre directement, à échanger, à prêter des équipements. Cependant les plans devaient être approuvés par la hiérarchie. Et le profit ne jouait toujours qu’un rôle secondaire. Il est probable que la réforme serait allée plus loin, si le système politique n’avait implosé. C’est à la Chine qu’il reviendra de tenter une transition du système soviétique vers un socialisme de marché.

On peut se demander, pour finir, pourquoi le système soviétique a basculé aussi vite vers une sorte de capitalisme sauvage et incomplet, puisque l’économie soviétique aujourd’hui encore reste marquée par nombre de ses anciens traits. Je ne prétends pas répondre à une question aussi complexe, surtout en quelques lignes. Je me risquerai quand même à quelques éléments d’explication.

Bien des conditions étaient pourtant réunies pour inventer un nouveau socialisme : la propriété était presque entièrement publique, il existait un puissant appareil de planification et toute une expérience accumulée en la matière, les salaires étaient encadrés etc. Avec la démocratisation, on a pu espérer qu’un socialisme «démocratique », peut-être même autogestionnaire, et un socialisme « à visage humain » allaient voir le jour sous la poussée conjointe des ouvriers, des employés, des cadres intermédiaires. En réalité la classe dominante n’était prête à renoncer à ses positions de pouvoir et à ses privilèges, du moins dans sa majorité, que si elle les retrouvait d’une autre façon. Elle a donc exploité toutes les brèches offertes par la désétatisation : la privatisation bien sûr (elle seule avait les moyens de racheter des entreprises, en s’arrangeant au reste pour qu’elles soient sous-évaluées), mais aussi la transformation des entreprises d’Etat en sociétés par actions ouvertes au public (l’actionnariat ouvrier devant rester évidemment minoritaire), la distribution de titres à tous les citoyens (sachant qu’ils seraient conduits très rapidement à les revendre) et enfin la liberté de créer des entreprises privées. Ainsi était administrée la preuve que la classe dominante soviétique ne pensait qu’à ses propres intérêts et qu’elle avait cessé, depuis longtemps, de croire à l’idéologie par laquelle elle se légitimait, en même temps que s’effondrait l’idée que le régime soviétique représentait un Etat ouvrier bureaucratisé. Seules les couches inférieures du Parti, celle qui n’appartenaient pas à la  Nomenklatura, mais qui avaient quelques représentants en son sein, croyaient encore à une réforme du système. La classe intermédiaire, dans sa fraction administrative, pensait être menacée dans ses positions de pouvoir par une réforme en profondeur du système, et a cru ne rien avoir à perdre au passage à un capitalisme « social » qu’elle imaginait sur le modèle de certains pays occidentaux européens – ce en quoi elle s’est lourdement trompée. Dans ces conditions il eût fallu une mobilisation sans précédent de la classe exploitée – qui s’étendait au-delà des ouvriers et des paysans – pour imposer une réforme qui eût conservé les principaux avantages de l’ancien système tout en le libérant de ses blocages et qui lui eût permis de gagner du pouvoir dans toutes les sphères de la société. Mais elle n’eut pas lieu. Là est l’énigme. Elle est en partie levée si l’on comprend à quel point, dans le système soviétique, cette classe était privée de moyens de réflexion et d’action et coupée de ses homologues dans les pays occidentaux. Espérant que la désétatisation et le marché allaient permettre de sortir enfin de la crise économique, que le niveau de vie allait rapidement s’élever et qu’ils n’auraient plus à faire des queues interminables devant des magasins souvent vides ou mal achalandés, qu’ils auraient des miettes de pouvoir ou de solides contre-pouvoirs, exaspérés par les mensonges du régime et désireux de jouir des libertés qui existaient dans les pays occidentaux, les citoyens soviétiques ordinaires se sont trouvés désemparés, sans organisation et sans projets, et ont été, comme on le sait, les dupes et les grands perdants de la restauration capitaliste. L’évolution de la Chine nous apprend que les choses auraient pu se passer autrement : quoiqu’il en soit du socialisme de marché dans ce pays et de la progression des inégalités, la catastrophe sociale y a été évitée. J’en reparlerai dans un prochain chapitre.

 

Un essai de bilan.

 

Qu’étaient donc, en définitive, les sociétés de type soviétique ? Ce n’étaient manifestement pas des sociétés communistes à leur première étape, au sens de Marx. Pour tenter de les caractériser, tout en retenant les éléments utiles fournis pas les différentes théories en présence, je vais me référer à l’esquisse très générale d’une société communiste qui se dégageait de la partie précédente, et qui elle-même était guidée par les leçons du système soviétique (démarche quelque peu circulaire, qui est inévitable si l’on veut confronter la théorie pure à la réalité historique).

A mon sens ces sociétés étaient des sociétés hybrides, combinant des éléments d’un capitalisme d’Etat et des éléments collectivistes du communisme sous les auspices d’un Etat politique très particulier, une démocratie à contours totalitaires. L’existence d’une combinaison de deux modes de production au sein d’un même secteur social n’est pas une totale nouveauté dans l’histoire, et le secteur public des pays occidentaux en fournit, comme on le verra, une autre illustration, qui n’est pas sans quelques points communs avec le « modèle » soviétique. Je vais soutenir cette conception en récapitulant les principaux points.

1° La propriété était étatique et non sociale. L’Etat, pour reprendre une expression de Marx et d’Engels, jouait le rôle d’un « capitaliste collectif », drainant la plus-value sociale vers lui pour opérer toute une série de redistributions. Les travailleurs étaient, dans leur masse, exclus des décisions de gestion comme dans le système capitaliste, mais ils l’étaient d’abord collectivement. Comme dans ce système, la démocratie était essentiellement représentative et marquée par la prédominance écrasante de l’exécutif (par rapport aux Soviets), mais sans la concurrence (monopolistique) entre les élites qu’on trouve dans le capitalisme et sans une autonomie relative de l’administration, puisque l’Etat était doublé par l’appareil du Parti et colonisé par lui. Les aspects capitalistes étaient donc nécessairement déformés (ils l’étaient moins dans le secteur public « concurrentiel » des économies occidentales), mais les aspects collectivistes l’étaient tout autant.

2° La confusion des rôles entre les directives politiques et les tâches de gestion a plié le système économique à des volontés politiques. En un sens c’est là un élément collectiviste, mais tel qu’il a étouffé l’élément autonomie du communisme. C’est la vérité de la théorie « politiste », mais celle-ci n’a pas mis en lumière le fait que les impératifs de gestion contraignaient très fortement les orientations politiques du fait justement de cette confusion des rôles. On a vu à quel point l’économie a résisté et imposé ses exigences à l’Etat (politique) et au Parti, en sorte que l’administration économique a toujours pesé d’un poids considérable, mais non dominant (ce qui empêche de parler d’un régime technocratique ou «cadriste » d’Etat).

3° La planification est un élément de collectivisme, mais cet élément était déformé pour plusieurs raisons. D’abord, du fait du caractère fort peu démocratique (donc bureaucratique) de l’Etat et du Parti, elle ne pouvait être que centralisée, opérant de haut en bas, et reproduisant ainsi le type de hiérarchie qui prévaut dans les entreprises capitalistes et dans l’Etat du capitalisme. Ensuite, parce qu’elle était impérative et détaillée - conséquence, comme nous l’avons vu, de sa « politisation » et de sa centralisation -, elle entrait en contradiction avec l’élément autonomie du communisme. Alors qu’elle aurait dû, s’agissant du moins de la production des biens privés, simplement orienter le travail des collectivités en fonction de grands choix sociaux et, pour le reste, laisser la demande sociale s’exprimer et sanctionner les résultats de ce travail. En outre, pour les mêmes raisons, elle était conduite à privilégier les objectifs physiques sur les objectifs en valeur, ce qui la condamnait à l’inefficience et à l’irrationalité.

4° L’autre élément du communisme, qui est l’autonomie des producteurs, était donc nécessairement, lui aussi, déformé. Les entreprises, et plus généralement les institutions, auraient dû être, sous des formes différentes selon leur fonction, un lieu d’exercice de la démocratie et un point de rencontre avec les consommateurs et les citoyens-usagers. On a vu que cette autonomie n’était pas inexistante, qu’elle était à certains égards supérieure à celle qui existe dans les économies occidentales, les salariés disposant, à défaut de contre-pouvoirs, de nombreux moyens de pressions, mais aussi qu’elle était une autonomie sous contrainte, une contrainte bien plus forte et omniprésente que dans les sociétés capitalistes.

5° L’élément coopération du communisme était aussi complètement faussé du fait que la coopération était l’oeuvre non des institutions de travail, mais de l’administration. Dès lors c’est la concurrence qui l’a emporté, mais sous la forme particulière de la « concurrence administrative », concurrence des entreprises vis-à-vis de l’administration, mais aussi concurrence des strates administratives entre elles. Une concurrence qui n’avait pas les vertus de la concurrence capitaliste, mais qui restait tempérée par l’élément coordination.

6° Le système salarial présentait aussi certains traits se rapprochant du communisme, tels que l’encadrement des rémunérations, la contractualisation longue et la garantie de l’emploi. Mais il restait un système salarial, puisque les travailleurs ne jouaient aucun rôle, ni au niveau de l’entreprise, ni centralement (du fait de l’absence de démocratie réelle) dans sa détermination, et du fait des moyens utilisés pour extraire de la plus-value sociale, proches de ceux du système capitaliste (mais largement inopérants). Il s’opposait aussi, on l’a vu, à une grande mobilité professionnelle et sociale. Autrement dit la division du travail restait bien supérieure aux exigences techniques et aux aspirations des travailleurs.

7° Un autre élément de collectivisme était l’importance des biens sociaux, non marchands ou faiblement marchands. Mais il n’existait aucune distinction nette entre le marchand et le non marchand, et la frontière entre les deux ne faisait pas l’objet de décisions démocratiques. En outre le « salaire social » était loin d’être uniformisé.

8. Le système de comptabilisation ne se guidait pas sur les valeurs-travail (et sur l’économie des coûts en travail), mais sur des objectifs physiques articulés à des prix administrés reflétant des priorités politiques. Cette spécificité du système soviétique peut être interprétée comme une sorte de compromis entre la loi de la valeur (marchande) capitaliste et le principe de valeur communiste. De même le système de rémunération du travail restait fort éloigné du principe « à chacun selon son travail » (assorti de toutes les tempéraments qui existeraient dans le communisme). On a vu comment l’exploitation passait par le système salarial et par des avantages monétaires et en nature.

9° Les rapports entre les centres de production étaient à l’opposé des rapports d’échange (ou encore de l’élément de décentralisation) qui devraient exister encore, à mon avis, dans le communisme, mais bien distincts des rapports marchands que l’on trouve dans les économies capitalistes. Le système des prix et des transferts administrés peut être ici interprété comme le triomphe du collectivisme - avec tous les effets pervers que nous avons relevés.

10° Le système soviétique comportait, au niveau macro-économique, des contradictions spécifiques, liées à l’imbrication en son sein de deux modes de production opposés.

 Il me faut rappeler ici que tout système économique comporte des contradictions, même, à mon avis, le système communiste (dont la dialectique serait, cependant, positive, créatrice). Or la combinaison ne signifie pas que les contradictions des deux modes de production se cumulent, mais au contraire qu’elles peuvent s’atténuer ou même partiellement s’annuler. C’est pourquoi le système soviétique avait désamorcé en partie les contradictions majeures du capitalisme.

 La loi de la baisse tendancielle du taux de profit ne fait que refléter une loi plus générale des sociétés à forte progression technologique : la réduction de la part du travail vivant par rapport au travail mort[33]. Dans le capitalisme, en dehors des facteurs objectifs qui ralentissent l’augmentation de la composition organique du capital, il faut toutes sortes de technologies sociales pour rétablir le taux général de profit, qui deviendraient inutiles dans une société communiste[34]. Dans le système soviétique la baisse du taux de plus-value sociale est limitée par la faiblesse de la progression technique (la croissance est plus extensive qu’intensive, pour des raisons internes au système), et il y a moins de raisons de la contrecarrer. Mais, également pour des raisons internes, le système tendait à la suraccumulation sous la forme du surinvestissement - alors que, dans le système capitaliste, la suraccumulation, comme conséquence de la recherche du profit maximum, va de pair avec un sous investissement, du fait des gaspillages propres à ce système (fuite d’une part des profits vers la consommation de luxe, dépenses de publicité etc.), l’investissement restant pourtant un investissement de modernisation (sous l’impulsion de la concurrence). La suraccumulation dans le système soviétique entraînait, comme on l’a vu, des formes spécifiques de gaspillage et une pénurie constante. Les contradictions propres au capitalisme étaient bien atténuées, mais nullement surmontées.

       Les lois de la paupérisation relative et du chômage chronique (producteur d’une armée industrielle de réserve) étaient annulées, du moins pendant les dernières décennies du régime. Mais c’était là plutôt des conséquences involontaires du système que des objectifs recherchés.

        En définitive le système soviétique avait tout pour être fondamentalement instable, étant donné qu’il relevait de deux logiques contradictoires, sans pouvoir faire jouer à plein ni l’une ni l’autre. Il ne faut donc pas s’abuser sur son caractère « systémique », sur son caractère auto-régulateur. Il ne « tenait », à mon avis, que par le caractère fortement intégré et très autoritaire de son appareil politique. Il a, à la différence du capitalisme, très mal résisté aux secousses et aux crises, et s’est effondré lorsqu’il a été dépassé par le dynamisme du système capitaliste et lorsque ses tensions internes sont devenues trop fortes, y compris sur le plan idéologique (on se souvient de la promesse faite par Khrouchtchev, en 1961, d’amener le peuple soviétique au communisme en vingt ans, puis de sa révision à la baisse sous le nom de « socialisme développé », puis de sa perte de légitimité croissante).



[1]Thèse politiste

[2] Cf Michel Lesage, Les régimes politiques de l’URSS et de l’Europe de l’Est, PUF, 1971, p. 316.

[3] Cf Robert Michels, Les partis politiques, trad. française, Flammarion, 1971.

[4] Fançois Seurot, Le système économique de l’URSS, PUF, 1989, p. 170. Un des meilleurs ouvrages sur le système soviétique.

[5] Moshe Lewin

[6] Moshe Lewin

[7] Cf François Seurot, op. cit., p. 55 sq.

[8] J’y fais référence plus longuement dans la partie 5

[9] Cf François Seurot, op. cit., p. 93.

[10] François Seurot, op. cit., p. 97.

[11] Bernard Chavance, Le système économique soviétique, Le Sycomore, 1983, p. 41.

[12] Cf François Seurot, op. cit., p. 97.

[13] François Seurot, op. cit., p. 98

[14] Alec Nove, Le socialisme sans Marx, L’économie politique du socialisme réalisable, Economica, 1983.

[15] Bernard Chavance, op. cit., p. 42.

[16] Bernard Chavance, op. cit., p. 43.

[17] Jacques Sapir, Travail et travailleurs en URSS, La découverte, 1986, p. 42.

[18] Dans le secteur capitaliste marchand, la concurrence entre firmes globalisées les a poussées au contraire, dans la période récente, à se recentrer sur leur métier de base.

[19] Cf François Seurot, op. cit., p. 101.

[20] Jacques Sapir, op. cit. p. 46.

[21] Bernard Chavance, op. cit., p. 46.

[22] Cf Moshe Lewin

[23] Cf Gérard Roland, Economie politique du système soviétique, L’Harmattan, 1989, p. 166.

[24] Cf François Seurot, op. cit., p. 231.

[25] Cf Michael Voslensky, La nomenklatura, Les privilégiés en URSS, Belfond, 1980, auquel j’emprunte les chiffres ci-dessus.

[26] Friedrich Engels, cité par Charles Bettelheim, Calcul économique et formes de la propriété, Maspéro, 1970, p. 16.

[27] Charles Bettelheim, op. cit., p. 49.

[28] Gérard Roland, op. cit., p. 45.

[29] François Seurot, op. cit., p. 342.

[30] Bernard Chavance, op. cit., p. 50-51.

[31] Cf François Seurot, op. cit., p. 193.

[32] Jànos Kornai, Socialisme et économie de la pénurie, 1980, trad. française Economica, 1984.