Le blog de Tony Andreani

21 novembre 2022

PETIT COMMENTAIRE SUR LE DISCOURS DE XI JINPING AU 20° CONGRES DU P.C.C

 

Ce discours, plus qu’un rapport, est un véritable programme de gouvernement, extrêmement détaillé, pour les cinq années à venir. C’est dire toute son importance. Je n’en retiendrai que huit thèmes saillants parmi ses 45 pages bien serrées.

 

La réduction des inégalités

 

Elle confirme l’inflexion majeure engagée depuis quelques années et qui a déjà donné des résultats remarquables, soit, pour ne citer que les principaux chiffres fournis : 100 millions de ruraux sortis de la pauvreté, 8,6 millions de pauvres relogés dans des régions plus prospères, éradication de la pauvreté absolue. 1,04 milliard de personnes couvertes par l’assurance vieillesse de base, 95% couvertes par l’assurance maladie. Mais cette réduction des inégalités sera poursuivie. Il faudra que, au-delà de la lutte contre la pauvreté, « la proportion de personnes à revenu moyen s’accroisse sensiblement », pour lutter contre la « polarisation sociale », et aussi « homogénéiser les services publics fondamentaux », ainsi que revoir la fiscalité.

Nous assistons là, dans cette « ère nouvelle », au renversement de la tendance qui se manifeste dans la plupart des pays du monde, et particulièrement dans les pays développés, où les inégalités ont connu une croissance vertigineuse.

 

Changer les mentalités

 

C’est le thème le plus récurrent, et que je trouve le plus frappant dans le discours. Manifestement, pour Xi Jinping, le développement de l’économie de marché, même socialiste, a entraîné une dégradation des valeurs et des mœurs qui a éloigné le pays de la morale et de l’éthique socialiste. En creux, nous y trouvons une critique sévère de ses prédécesseurs.

La morale d’abord. Le pire est que c’est le parti communiste lui-même qui s’en est écarté. Le discours dénonce, de façon récurrente, les manquements de ses cadres : « manque de modestie », « goût du luxe », abus d’autorité, « culte de l’argent », sans parler de la corruption, active et passive. Le constat est sévère, et les mesures seront radicales, puisque la moralité sera le premier critère dans le recrutement et la promotion de ses membres, devant la « compétence professionnelle ». Nous ne sommes plus certes à l’époque maoïste, où il fallait être rouge avant d’être expert, mais on n’en est pas loin non plus, car il faudra que le Parti réapprenne le marxisme. J’y reviendrai plus loin. Quant au reste de la population, il est également nécessaire de la moraliser. Ce qui renvoie, bien que ce ne soit pas explicitement dit, aux ravages créés en la matière par le développement d’un secteur capitaliste, à la diffusion de ses pratiques jusque dans le secteur public, et à l’importation, avec lui, des mœurs occidentales. Aussi conviendra-t-il de mieux contrôler ce secteur. Mais cela suffira-t-il ?

Il faudra donc « améliorer le niveau de moralité du peuple », et c’est là que l’appel aux « vertus traditionnelles chinoises » (« l’esprit familial, l’éducation familiale et la culture familiale ») sera d’un grand renfort. C’est là une allusion claire au confucianisme, qui est en fait plus une éthique qu’une morale (universaliste par définition), puisqu’il reposait, on le sait, sur le patriarcat et l’étendait à l’ensemble de la société, justifiant ainsi sa hiérarchisation. Nous serions loin alors du maoïsme, qui combattait cette tradition. Ce n’est cependant pas tout à fait évident, car il s’agit sans doute de lui emprunter surtout un certain nombre de ses valeurs, à portée morale (le respect des personnes, le sens de la dignité etc.). Quoiqu’il en soit, il est sous-entendu que « la civilisation spirituelle chinoise » est un appui à la moralité. Mais comment faire ? Agir par l’éducation d’abord pour « promouvoir une culture de l’honnêteté ». Mais également « améliorer les mécanismes permanents du crédit social ».

Nous n’en saurons pas plus à ce sujet, qui fait évidemment débat, y compris en Chine. Face à ce qu’on dénonce ici comme un danger d’orwellisation, autrement dit de surveillance généralisée de la population, qui serait quand même limitée par la loi chinoise sur la protection des données personnelles, et qui est, faut-il le rappeler ?, déjà largement pratiquée en Occident, que signifie « améliorer ses mécanismes » ? Apporter des garanties et des recours face à l’arbitraire ? Sanctionner toute atteinte à la moralité, et inversement valoriser tous les comportements moraux ? Ne le dissimulons pas, la pente est glissante vers une atteinte aux libertés fondamentales, pourtant mises en exergue par la Constitution de la République populaire de Chine.

 

3° Contrôler le capitalisme

 

C’est là, évidement, toute la différence entre la Chine et les pays occidentaux. Il s’agit d’abord de limiter son extension, et même de la réduire en « consolidant et développant sans relâche l’économie publique ». C’est bien ce que l’on a observé ces dernières années : le retour dans le public, par rachat, d’entreprises privées relevant de secteurs stratégiques. Il est vrai qu’il s’agit en même temps de « soutenir et d’orienter le développement de l’économie non publique ». mais les mots sont importants : on doit la soutenir quand elle rend service à l’économie nationale (disons : par ses vertus entrepreneuriales et sa capacité d’innovation), mais en même temps l’orienter (dans le sens des priorités du plan). En second lieu contrôler  le capitalisme c’est enrayer ses inévitables dérives (ses mensonges, sa propension à la manipulation et à la corruption), et ceci précisément par le crédit social, qui vise ici non point les personnes, mais les entreprises (et leurs dirigeants), par exemple en leur donnant une mauvais note quand elles ne paient pas les impôts qu’elles devraient payer ou trainent à rembourser leurs dettes. Je n’y vois aucune objection, bien au contraire. Troisième forme de contrôle : généraliser la présence de cellules du Parti dans toutes les entreprises, y compris donc dans les entreprises privées. Voilà qui paraît exorbitant aux yeux des entrepreneurs occidentaux, et pourtant, sans l’œil du Parti au sein de ces entreprises, comment apprécier au plus près, et mieux qu’avec des syndicats qui peuvent être en position de faiblesse, le respect des lois et des bonnes pratiques, notamment en matière de droit du travail, et aussi comment s’assurer autrement qu’elles n’abusent pas des soutiens publics, dispensés dans le cadre du Plan ? Bref c’en est fini du laxisme social qui a sévi dans les grandes entreprises privées, généralement possédées par des investisseurs étrangers (souvent d’origine chinoise), et de la collusion entre ces entreprises et des fonctionnaires locaux ou même de hauts responsables du Parti, glissant facilement dans la corruption. D’où une quatrième forme de contrôle : cette fois elle concerne tous les responsables politiques qui ont fermé les yeux sur les pratiques des entreprises privées et qui même les ont soutenues en sous main. Je cite : « Il est nécessaire de sanctionner sévèrement les cas de corruption où sont imbriqués le pouvoir politique et le pouvoir de l’argent : de prévenir attentivement les cas où les cadres dirigeants se sont transformés en porte-parole des groupes d’intérêt et des cliques influentes ; et de résoudre la question de la connivence entre les hommes politiques et le milieu des affaires (…) ». Mais le problème de la corruption dépasse celui de cette collusion, et c’est pourquoi il est central dans le discours de Xi Jinping.

 

4° Eradiquer la corruption

 

Comment expliquer que la corruption ait gagné toutes les sphères de la société, et qu’elle soit devenue, jusqu’à récemment, le principal sujet de mécontentement de la population ? A l’époque maoïste, le niveau de la corruption semble avoir été faible. Elle y prenait surtout la forme du népotisme et des prébendes (privilèges et avantages divers des responsables, comme dans le cas des « princes rouges »). C’est bien avec la politique de réforme et d’ouverture qu’elle a pris son essor, parce qu’elle a coïncidé d’une part avec le relâchement des mécanismes liés à l’économie administrée et du contrôle social à la base, et d’autre part avec les possibilités d’enrichissement, et ceci avant même l’essor du secteur privé, la vente des logements sociaux et la fin de la couverture sociale fournie par les entreprises et les communes populaires. Par la suite elle a touché tous les secteurs. Les entreprises publiques ne sont pas épargnées, même si la hiérarchie des salaires y est de faible ampleur, car elles ne fonctionnent pas en vase clos, mais sont liées de diverses façons au secteur privé. L’administration, de son côté, s’est vue attribuer des fonctions de plus en plus étendues, telles que l’octroi de permis de construire, de licences et de subventions, etc., bref tout ce qu’elle fait dans les pays occidentaux, mais sans les instances de contrôle, de recours, parfois la tradition d’impartialité, qui y ont cours, sans oublier le rôle qu’y jouent des associations (comme Anticor en France). C’est devant ces problèmes, que je ne fais qu’évoquer rapidement, que s’est trouvé Xi Jinping. La gangrène avait touché tout le pays, jusqu’à des collusions, parfois, entre la police et la pègre.

C’est pourquoi il a mené une lutte implacable, à l’encontre des  des « tigres » comme des « mouches ». D’abord par le renforcement de l’Etat de droit, auquel il consacre de longs passages dans son discours. Ensuite en visant jusqu’au cœur même du pouvoir. La presse occidentale y a vu un moyen d’écarter des concurrents, la manifestation d’une lutte des clans. C’est qu’elle est tellement habituée à ce genre de compétition, dans la sphère publique comme dans la sphère privée (qu’on pense par exemple à toutes les basses manœuvres pour s’emparer d’une entreprises concurrente) qu’elle ne peut comprendre le sens de cette purge de grande ampleur : depuis 2012 un million et demi de membres du Parti auraient été condamnés pour corruption, mais aussi de hauts responsables, dont un vice-ministre de la Sécurité publique (la police), deux généraux, dix officiers généraux, et des hommes d’affaires. Il est important de remarquer qu’ils n’ont pas été condamnés pour déviationnisme politique, comme à l’époque de Mao, mais strictement pour corruption et enrichissement illicite, preuves à l’appui, sans épargner ceux qui ont aidé la famille des prédécesseurs de Xi à blanchir leur fortune (il a, quant à lui, obligé sa sœur à vendre des actions qu’elle possédait). Là où la presse occidentale a parlé de règlements de compte. il est facile de comprendre que l’intégrité des membres du Parti était non seulement une manière de répondre aux griefs de la population, à qui n’échappaient pas tous les signes de richesse qu’arboraient tant de responsables, mais encore de faire du Parti un modèle pour toute la société. Je ne dis pas que l’honnêteté ait été la seule raison qui ait poussé Xi à s’entourer de « fidèles » (il lui fallait aussi recruter des spécialistes de haut niveau pour impulser le développement des technologies de pointe), mais je pense que ce fut la raison principale.

 

5° Refaire du marxisme la « pensée directrice fondamentale »  

 

Comme j’ai pu le constater en diverses occasions, le marxisme était devenu, pour l’intelligentsia, une vieille lune, dont on avait appris quelques rudiments à l’école et qui intéressait beaucoup moins notamment dans les universités (y compris dans les « Instituts du marxisme »), que les courants de pensée venus de l’Occident (par exemple, en philosophie, les vedettes de la French Theory). Il me faut souligner, à ce propos, le fait que tous les ouvrages étrangers, dont beaucoup hostiles au marxisme, étaient et sont encore non seulement traduits et édités en chinois, mais encore disponibles dans toutes les grandes librairies et toutes les bibliothèques (y compris, par exemple ceux de George Orwell et  de Hannah Arendt). Nous ne sommes pas, heureusement, dans l’ex URSS.

Il s’agit donc de revivifier le marxisme « au lieu d’apprendre par cœur ou de répéter machinalement conclusions et phrases toutes faites et d’en faire un dogme figé », Il  faut encore l’actualiser et de le « siniser ». Mais que signifie « siniser » ? S’il s’agit de « l’adapter aux réalités concrètes de la Chine », cela va de soi. C’était déjà la leçon de Mao : partir de ces réalités pour trouver une politique adaptée aux conditions du pays et de l’époque, dans un esprit scientifique. Mais, pour Xi, il faut aussi « l’associer au meilleur de la pensée traditionnelle chinoise ». Il me semble qu’il ne s’agit pas pour lui (qui aurait été, dans sa jeunesse, un grand lecteur du Capital) de combiner le marxisme avec une idéologie dépassée, mais de lui adjoindre des principes de morale et de sagesse, selon lui ignorés par la pensée occidentale. Ainsi quand il cite des principes tels que « gouverner avec vertu » (mais connaît-il Robespierre ?), « nommer les cadres au mérite » (un fondement républicain s’il en est !), la « recherche incessante de l’autoperfectionnement » (qui a aussi ses lettres de noblesse en Occident, non seulement dans un courant de pensée anglo-saxon, mais aussi chez un Rousseau par exemple), « tenir ses engagements et maintenir une bonne entente avec les autres pays » (pensons ici à Kant !). Ce qui me semble plus propre à la tradition chinoise, c’est effectivement « l’harmonie entre l’homme et la nature », et plus généralement le thème de l’harmonie entre les contraires, venu de la pensée taoïste, mais je ne m’y étendrai pas ici. Quoi qu’il en soit, la sinisation du marxisme me semble clairement y réintroduire une dimension morale, qui y était peu présente, et c’est bien là la signature de la « pensée Xi Jinping ». Elle a été notamment l’inspiratrice de la « politique Zéro Covid », qui clairement vise à faire passer la santé de la population avant l’économie, au grand dam de ceux qui trouvent qu’elle est dommageable pour cette dernière, et qui passent pour pertes et profits les centaines de milliers de morts dus à l’épidémie. Cette pensée morale, avec son exigence d’égalité, n’est pas non plus sans rapport avec la politique internationale telle qu’elle est présentée et réaffirmée par ce dernier.

 

6° Respecter les nations, aider les pays en retard de développement

 

Dans son discours XI Jinping non seulement reprend ce qui a toujours été la position traditionnelle de la République populaire de Chine, mais prend des engagements sans aucune ambiguïté : la Chine respectera la « souveraineté et l’intégrité territoriale de tous les pays », ainsi que leur système social. « Elle ne prétendra jamais à l’hégémonie et à l’expansion, quel que soit son niveau de développement ». Voilà qui devrait être entendu par ceux qui s’alarment de sa montée en puissance. Certes il est dit ailleurs que l’objectif est de faire de la Chine une nation moderne, prospère et « puissante », mais cela ne veut pas dire une « grande puissance », au sens où on l’entend habituellement. Devenue capable de se défendre, elle n’attaquera personne. Et c’est vrai également en matière de « soft power ». Il ne s’agit pas de donner son système de valeurs et son mode de vie en modèles à suivre, puisqu’au contraire sera respectée la diversité des civilisations et « rejetée l’idée de supériorité d’une civilisation sur les autres ». On s’étonne souvent que la Chine commerce avec tous les pays, même les théocraties, et ne brandisse pas, comme les pays occidentaux, l’étendard de la démocratie et des droits de l’homme. C’est délibéré, car c’est à chaque pays et à lui seul, sans intervention étrangère, de trouver son chemin et de faire ses révolutions.

Autre thème central réaffirmé : la Chine « renforcera la coopération avec les pays en voie de développement », selon certes sa maxime bien connue « gagnant/gagnant », mais de telle sorte que, si elle ménage ses intérêts, ces derniers y gagnent aussi, et que se réduise ainsi « l’écart Nord/Sud ». Ce pourquoi elle leur accordera en priorité « un soutien des plus solides ». Quoiqu’on en dise, les faits le confirment.

Enfin l’accent est mis à nouveau sur le « multilatéralisme ». à l’opposé de la constitution de blocs. De fait, il faut le rappeler, la Chine n’a conclu aucune alliance militaire. Si elle a intégré ou initié des organisations comme les BRICS et l’OCS, c’est pour permette aux pays en voie de développement de s’organiser et de coopérer face à la domination économique de l’Occident. Et c’est dans le même sens qu’elle entend réduire la domination du dollar sur l’économie mondiale, en internationalisation sa monnaie, mais parmi d’autres.

 

7° La démocratie « intégrale »

 

Avant d’en venir au discours de Xi Jinping, je voudrais résumer  quelques idées que j’avais développées sur cette question[1]. La démocratie chinoise existe bel et bien, mais elle est d’une nature très différente de la démocratie libérale, qui est une démocratie représentative, c'est-à-dire où tout le pouvoir est dévolu à des représentants, considérés comme seuls aptes à l’exercer, et qui est également fondée sur la division des pouvoirs entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Le citoyen s’en remet à ces représentants, mais il se croit souverain, parce qu’il les a élus directement, du niveau local au niveau national. Dans les faits l’exécutif, dès lors qu’il dispose d’une majorité parlementaire, se taille la part du lion, et le judiciaire se voit conférer une bonne partie du pouvoir législatif (la jurisprudence), si bien que le citoyen devient passif entre deux élections. La démocratie chinoise, elle, s’inscrit dans une toute autre tradition, celle d’une démocratie « populaire », où les électeurs débattent et proposent, dans des assemblées de base, font remonter leurs volontés à un niveau supérieur, et ainsi de suite jusqu’au sommet. Si cette délégation de pouvoir fonctionne au mieux et de manière continue, la démocratie est bien plus réelle que s’ils abandonnent le pouvoir à des représentants, quoique élus directement. Tel était le type de démocratie instauré, lors de la Première République française, par la brève Convention nationale, et accentué (encore plus brièvement) par la Commune de Paris, avec l’instauration du mandat impératif et de la révocabilité des responsables. Complètement dénaturé en URSS, il est bien au fondement de la démocratie chinoise, avec son système d’assemblées populaires et sa pratique de la « démocratie consultative », qui est aussi délibérative, puisqu’on y fait des propositions de lois. Je ne dis pas que ce modèle y soit pleinement réalisé, loin de là. Mais on en trouve des échos dans le discours de Xi Jinping.

L’accent y est d’abord mis sur le rôle fondamental des assemblées populaires, qui « doivent assurer leurs responsabilités par rapport au peuple et se soumettre à son contrôle », exercer leurs attributions, dont celles de « nomination et destitution des responsables », contrôler « les organismes administratifs, les organes chargés de la supervision, les tribunaux et les parquets ». Donc point de séparation des pouvoirs ici, mais seulement une division des fonctions (comme le voulait Rousseau).

Le dernier point ferait peser la menace d’une justice populaire (pensons ici aux juges élus par la population aux Etats-Unis), si la supervision n’était pas strictement réglementée par la loi. Cela pour le principe. Est-il toujours respecté ? Je ne suis pas en mesure de le dire.

Les assemblées populaires, continue Xi Jinping, doivent « bien mettre en place le système des bureaux locaux chargés de recueillir les avis de la population sur les questions relatives à la législation ». C’est le premier pilier de la « démocratie consultative ». Mais le principal canal de cette démocratie consultative est la Conférence consultative politique du peuple chinois, composée d’élus de diverses organisations (huit petits partis politiques – le Parti communiste n’étant pas représenté à ce niveau – les minorités ethniques et d’autres intérêts sociaux), et fonctionnant elle aussi à plusieurs niveaux de délégation. Or son pouvoir est réel, car les Assemblées populaires sont tenues de dialoguer avec elles et de débattre de leurs propositions de lois (5.000 entre les deux dernières Sessions, au niveau national). Xi Jinping appelle donc à renforcer cette démocratie consultative, et, avec elle, « les moyens d’expression libre et de recherche d’un large consensus ».

Cependant la démocratie doit aller encore plus loin, vers des formes d’autogestion dans les quartiers de ville et dans les compagnes, où des comités doivent gérer directement des « affaires publiques » et des « œuvres d’intérêt public », en lien avec les administrations, ceci cependant sous la direction du Parti communiste (je reviendrai plus loin sur cette épineuse question). Elle doit également s’étendre aux entreprises et aux établissements publics « par le biais de l’assemblée des travailleurs ». C’est évidemment là un point essentiel dans la perspective d’une démocratie économique. Cette assemblée existe depuis longtemps, mais je ne suis pas sûr qu’elle joue un grand rôle. Reste que cette institution a, dans tous les discours de Xi Jinping, été beaucoup plus mise en avant que par ses prédécesseurs.

Tels sont donc les points les plus notables de son discours en matière de démocratie « intégrale ». J’en viens au rôle central joué par le Parti communiste dans toutes ces formes de démocratie, et réaffirmé avec vigueur par ce discours. Or il est le plus dénoncé en Occident : ce serait la preuve que le « régime chinois » (on ne dit jamais « le pouvoir » ou « l’Etat » chinois) est non seulement « illibéral », mais anti-démocratique, faute d’une pluralité de partis et de concurrence entre eux, mais encore pour le moins « autoritaire », voire « dictatorial », le Parti communiste étant partout, et l’Etat un « Etat-Parti ». Qu’en penser ? J’admets volontiers que, dans l’absolu, une pluralité de partis soit souhaitable, mais la Chine est dans une période historique qui est celle de la construction du socialisme, où existe un très puissant secteur capitaliste. Il ne fait pas de doute que, si ce secteur pouvait disposer de ses propres partis, la haute bourgeoisie capitaliste aurait la main sur les assemblées représentatives, et sur l’Etat lui-même, comme on peut le voir avec le cours néo-libéral régnant aujourd’hui en Occident, où le secteur public est de plus en plus démantelé, le droit de plus en plus favorable aux multinationales, et l’information aux mains de quelques milliardaires. Or en Chine, il existe d’autres partis que le Parti communiste (cela remonte aux origines de la Révolution), mais aucun n’est hostile à la voie socialiste. C’est toute la différence. Cependant ils sont beaucoup moins représentatifs que le Parti communiste (un million de membres au total, contre 96 millions pour ce dernier), lequel a pour lui d’avoir sorti le pays de l’extrême misère qui était la sienne il y a un peu plus de 70 ans et de l’avoir développé en un temps record, d’y avoir rétabli un Etat et d’avoir préservé son indépendance. Mais il perdrait de sa légitimité s’il était au service d’intérêts particuliers. Or, quoi que parti « dirigé par la classe ouvrière et fondé sur l’alliance des ouvriers et des paysans », comme le voudrait son orientation marxiste, il entend représenter les intérêts de toutes les classes sociales, et pas seulement du prolétariat. Le fait-il ? C’est une autre question. Il faudrait pour cela qu’il les représente à proportion de leur importance numérique dans la population, et il faudrait d’abord que, dans la composition de ses membres, il reflète aussi cette diversité. Ce qui demanderait tout un travail d’enquête sociologique pour s’en assurer. Je pense, sans disposer d’éléments chiffrés, que c’est loin d’être le cas, mais il y a quelques indices qui vont dans ce sens, et, en tous cas, le fait est que le Parti communiste jouit dans la population chinoise d’une forte considération, malgré tous les faits de corruption, ceci d’après des sondages peu contestables. Enfin il est inexact qu’il ait monopolisé tous les postes de pouvoir. Mais alors comment comprendre qu’une grande partie du discours de Xi Jinping soit consacrée à l’auto-réforme de ce Parti ?

 

8° Réformer le Parti en profondeur

 

Qu’est-ce qui n’allait pas dans le Parti ? Pourtant il est organisé selon les principes de la démocratie populaire. Tous les responsables sont élus[2], aux différents niveaux de l’organisation, par des assemblées de ses membres, et ceci jusqu’au Comité central, qui élit à son tour son exécutif, le Bureau politique, et, au sein de celui-ci, son comité permanent. Les sessions ont lieu tous les cinq ans, entrecoupées par des Plenums. Il n’y pas de courants, de sortes de mini-partis dans le Parti, comme c’est le cas dans la plupart des partis occidentaux, qu’ils soient formels ou informels, ceci pour éviter la constitution de factions concurrentes, de luttes de clans et de personnes. A chaque niveau la discussion peut être vive, mais doit aboutir à un consensus. Mais la différence avec une démocratie populaire est que les élus et les décisions doivent toujours être approuvés par le niveau supérieur, ceci pour assurer la cohésion de l’ensemble. C’est là que nous trouvons le « centralisme démocratique », propre aux partis communistes marxistes-léninistes, et vivement critiqué dans les pays occidentaux, même si, en réalité, les partis y pratiquent le centralisme sans le dire, à travers toutes sortes de relais d’influence. Le parti communiste de l’Union soviétique a tellement donné le mauvais exemple, le centralisme aboutissant à la confiscation de la démocratie par des groupes dirigeants finissant par constituer une nomenklatura, que les principaux partis communistes occidentaux l’ont abandonné et que « la forme parti » elle-même a été mise en cause. Or c’est cette dérive que Xi Jinping, instruit pas le précédent soviétique et sa décomposition finale, se propose de combattre, là où les médias occidentaux ne voient en lui qu’un nouveau Mao, sinon un nouvel Empereur de Chine.

Mais comment ? De trois façons : 1° par une réforme morale. Nous l’avons vu, Xi appelle à un changement profond des mentalités et d’abord au sein du Parti. Les mots sont extrêmement durs. Il faut en particulier « éliminer résolument la mentalité de privilégiés », la recherche «de l’honneur et la gloire », et évidemment les avantages matériels ; 2° par la formation idéologique, de manière à les doter d’une haute conscience politique, et 3° en finir avec la corruption. Tout ceci sous-entend que s’était constituée au sein du Parti ce que Xi n’ose pas appeler une nouvelle « bourgeoisie », mais qui y ressemble fort. Cependant les admonestations ne suffisent pas. Seule une discipline de fer peut imposer la mise en œuvre de cette auto-réforme, et le renforcement de la discipline est un véritable leitmotiv du discours. C’est à cet effet que La Commission centrale de discipline voit son pouvoir accru. Le discours donne l’impression qu’il s’agit de faire des cadres du Parti comme des moines soldats, dévoués au socialisme et au « noble idéal du communisme ». Enfin les cadres devront en quelque sorte faire leurs classes : « Nous les enverrons aux échelons de base et dans les régions les plus démunies pour qu’ils puissent s’aguerrir à travers cette expérience », ce qui fait penser, mais de manière très atténuée, à ce que fut la politique maoïste en la matière. Mais l’analogie s’arrête là, car, à mon avis, ce que le discours de Xi ne dit pas, c’est que la libre discussion et la critique sans restriction sont tout aussi importants que la discipline et l’auto-discipline.

Elles devraient en effet commencer au niveau de base, dont il est peu question dans le discours, qui dit seulement que « les organisations de base sont faibles et désorganisées ». Je sais bien que Xi s’adresse aux cadres, et, en l’occurrence aux plus hauts cadres, mais non à ces dernières. Je vois bien qu’il appelle à recruter de nouveaux membres du Parti chez « les jeunes, les ouvriers de l’industrie, les paysans et les intellectuels », ce qui est en effet fondamental pour que le Parti soit représentatif de la société et non pas la chasse gardée d’une élite de diplômés. Mais encore faudrait-il que ceux-ci puissent faire valoir leur connaissance directe du quotidien, notamment de la vie au travail et de ses formes d’aliénation, et, à partir de là, faire des propositions concrètes. Le grand danger est que, comme l’échelon supérieur doit toujours approuver propositions et nominations, il ne les filtre en fonction de ses intérêts et de ses préjugés. Ce serait ici qu’une Commission d’inspection de ce fonctionnement et de ses abus serait tout aussi nécessaire que la Commission centrale de contrôle de la discipline. Il est bien de s’assurer qu’on n’entre pas au Parti par carriérisme plus que par une conviction qui peut être faible ou simulée, qu’il n’y a ni censure ni autocensure, que la recherche du consensus ne se fait pas au bénéfice des beaux parleurs et des manipulateurs. Remettre le Parti en ordre de marche, c’est bien, surtout quand on pense à l’immensité de la tâche qui est la sienne dans un pays aussi grand et confronté à tant de périls, mais il faut veiller à la qualité et à la sincérité des soldats. C’était une des leçons du maoïsme, même si elle a pu conduire aux excès que l’on sait.

Actuellement la critique sociale vient surtout des réseaux sociaux, qui finalement jouent le rôle de thermomètre de l’opinion. Je trouve que Xi a raison de dénoncer la « pagaille » qui y règne, bien qu’elle soit finalement peu de chose relativement à celle qu’on connaît dans les réseaux sociaux occidentaux, où chacun se croit le droit de dire n’importe quoi, où prolifèrent informations mensongères et théories complotistes, campagnes politiques subrepticement orchestrées, sans parler des arnaques en tout genre, autant d’avatars du libertarisme ambiant. Je ne suis pas scandalisé par une certaine censure quand elle n’est pas le fait d’un algorithme, mais d’agents qui peuvent la justifier. Cependant il vaudrait mieux que la vox populi se fasse entendre  au sein du Parti lui-même, où elle pourrait être mieux décryptée et entendue à la fois.

J’arrêterai là ce commentaire, étant trop éloigné et trop peu informé de la réalité concrète du fonctionnement réel du Parti pour en dire plus. Le discours de Xi Jinping me semble bien marquer un tournant majeur dans la politique chinoise, en même temps qu’une importante inflexion en matière économique – sujet que je n’ai pas abordé ici – mais je ne trouve pas qu’il aille assez loin dans la question centrale de la démocratie populaire, et particulièrement au sein du Parti communiste. Ce qui est clair, pour qui sait le lire, qu’il n’a rien à voir avec la mise en place d’un pouvoir personnel, d’ailleurs clairement récusé, puisqu’il bannit explicitement tout « culte de la personnalité ».



[1] « Qu’est ce qu’une démocratie populaire ? », article paru dans La Chine au présent, n° 5, mars 2022, et repris dans mon blog.

   [2] Cf. les  Statuts adoptés en 2017, donc sous le mandat de Xt. Ces Statuts, à les lire de près, en disent long sur la profondeur de la réforme du Parti..

16 novembre 2022

DU BON USAGE DE LA NOTION DE "CAPITAL FICTIF"

 

Une action, une obligation, un crédit, qui semblent générer de l’argent par eux-mêmes, avoir un « rendement », sont-ils du « capital fictif » comme on a pu le soutenir, en empruntant la notion à Marx ? Sans doute cet argent peut-il être dépensé, pour acheter biens et services, mais alors il ne fonctionne plus comme capital. Que Marx voulait-il donc dire en parlant de capital  « fictif » ?

Il l’emploie effectivement à propos du crédit, des actions et des dettes de l’Etat. Il s’agit pour lui de capital fictif au sens où ils n’ont aucune réalité en dehors du « capital engagé ou à engager réellement », lequel « ne peut être compté deux fois ». Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont aucune réalité, mais qu’ils ne l’acquièrent que dans la mesure où ils peuvent constituer des financements pour les procès de production effectifs à venir (« à engager ») : ils permettront alors, sans attendre, d’acheter des moyens de production, de payer des salaires, de construire des infrastructures etc. Ils ne deviennent fictifs que lorsqu’ils ne produisent pas le résultat escompté, que leurs promesses sont non tenues. Du coup les revenus qu’ils génèrent (l’intérêt des crédits et des obligations, le dividende des actions) dépendront de cette  production future.

Mais il faut aller au-delà pour faire la différence entre ces titres, à savoir faire intervenir les concepts de travail productif et de travail improductif, tels qu’ils se dégagent dans le livre II du Capital, et bien voir qu’il y a deux sortes de travail improductif, l’une qui représente une véritable utilité sociale, et l’autre non. Et l’on va voir que la première suppose certes, pour être mise en œuvre, un prélèvement sur le produit du travail productif, mais nécessaire (ce qu’on pourra appeler un surproduit nécessaire), tandis que la seconde, elle, émarge sur une plus-value extorquée[1].

 

Le cas du crédit

 

Le crédit, qui a une longue histoire, est depuis longtemps une avance fournie, le plus souvent, par des banques. Or il se trouve que les banques, aujourd’hui, créent de la monnaie à partir de rien : « les crédits, comme on dit, font les dépôts », et, quand ils sont remboursés, ils sont annulés. Mais rappelons ce n’est pas aussi simple : ils peuvent ne pas l’être, ou ne pas l’être en temps voulu, ce qui pourrait conduire une banque à des pertes et même, si ces « accidents » sont trop importants, à la faillite. Aussi est-il prévu des coussins de sécurité. Une banque peut emprunter auprès d’une autre et est même obligée de le faire continuellement (sur le marché interbancaire), et elle le fera à un taux défini par la Banque centrale. Une banque peut encore s’assurer qu’elle dispose d’un certain montant venant de l’épargne des ménages, à savoir ici leurs dépôts – en sachant cependant qu’ils peuvent les retirer d’un moment à l’autre. Mais, comme tout cela ne suffit pas à couvrir tous leurs risques (et des faillites retentissantes l’ont illustré, ce qui encore plus grave quand il s’agit de banques dites « systémiques »), on exigera d’elles qu’elles aient une certaine quantité de « fonds propres » (capitaux, bénéfices non distribués), où elles puissent puiser pour redresser leur situation (précisons qu’ils sont aujourd’hui, dans l’Union européenne, de 8% pour la couverture minimale, alors que certains estiment qu’ils devraient être au moins de 20%).

L’octroi de crédits est certes un travail improductif, car il ne produit par lui-même, aucune valeur d’usage réelle, tout comme le pur commerce d’achat-vente. C’est ce qu’on peut tirer de l’analyse de Marx concernant le travail productif et le travail improductif. Mais il représente bien une utilité sociale en tant qu’avance, car on ne voit pas comment on pourrait s’en passer si l’autofinancement ne suffit pas (et encore moins si l’on supprime l’autofinancement, comme dans certains « modèles » de socialisme). Il est donc tout à fait normal et légitime que le travail dépensé pour accorder des crédits, qui ne consiste pas seulement à créer une ligne de compte, mais aussi à évaluer les risques pour prêter avec toutes les chances d’être remboursé, soit payé avec l’intérêt des prêts. Il est normal aussi que cet intérêt serve à accumuler, c’est-à-dire à acheter des moyens de travail (bureaux, ordinateurs, papier etc.), si la banque voit le nombre et la taille de ses clients augmenter. Il s’agit bien ici d’un prélèvement sur le travail des travailleurs productifs, d’un surproduit donc, mais  ce surproduit est nécessaire, et pas encore un surproduit d’exploitation. Imaginons une banque publique, qui fonctionnerait de cette façon (et où, pour simplifier, tous les agents seraient rémunérés en fonction de leur travail), on ne saurait parler d’extorsion d’une plus-value. Là où la banque (dite « de dépôt », par opposition à « banque d’investissement » ou « d’affaires ») devient capitaliste, c’est quand les intérêts qu’elle prélève constituent aussi un surproduit extra, servant à une accumulation privée, à des salaires hors normes, à des dispositifs de coercition sur les employés, à des dépenses de publicité etc. Le capital devient ici partiellement fictif, puisqu’il n’a servi à « engager » aucune production réelle, mais seulement à puiser dans la production « engagée ».

 

Le cas des dettes publiques

 

Elles prennent généralement la forme d’obligations d’Etat, qui ne sont rien d’autre que des parts d’une dette publique, et qui rapportent un intérêt. Tout comme une entreprise, un Etat a besoin d’avances pour construire des écoles, des hôpitaux, des bâtiments administratifs, employer de nouveaux fonctionnaires etc. Il pourrait le faire en prélevant des impôts, mais on ne peut changer les règles de la fiscalité à tout instant, et, quand il s’agit d’investissements très lourds, les prélèvements fiscaux d’une année ne suffisent pas. Ces obligations  sont utiles, car elles serviront à créer du travail productif. Le travail des agents de l’Etat est en effet un travail productif de valeur, mais non marchande. Ceci du moins en première approximation, car bien des activités de l’Etat ne servent pas à satisfaire les besoins de la population, et bien des traitements ou avantages de fonctionnaires dépassent de loin le travail qu’ils ont fourni. Mais laissons cela.

A noter que le travail d’évaluation des risques est plus faible ici que dans le cas des prêts : il s’agit ici seulement d’estimer la capacité de l’Etat à rembourser, selon la durée des obligations.

Ces obligations d’Etat peuvent être souscrites par un particulier national, qui s’adresse généralement à un courtier, ou à un fonds spécialisé (par exemple une compagnie d’assurance), ou par les banques elles-mêmes, ou enfin par la Banque centrale. C’est ce qui s’est fait pendant longtemps, et qui avait l’avantage de ne pas passer par le marché secondaire, dont il sera question plus loin, et aussi de faire financer l’Etat par les résidents. Mais les traités européens on interdit ce financement direct et national (à la différence de la Chine ou du Japon).

 

Le cas des actions

 

Il est tout différent. Acheter une action nouvelle c’est certes apporter un financement à une entreprise, comme lorsqu’on lui fait un prêt. Mais l’actionnaire n’est pas seulement un bailleur, il attend un retour sur investissement le plus élevé possible. Et c’est en ce sens que l’action n’apporte plus aucun service utile : la « valeur pour l’actionnaire » est précisément ce qui dépasse le taux d’intérêt. Et l’on sait que le profit réalisé par l’entreprise actionnariale peut atteindre 10, 20 ou 30%, quand un taux d’intérêt moyen tourne autour de 2 ou 3%, voire moins. Ce surplus est alors évidemment issu de la plus-value produite dans l’entreprise.

On dit que l’actionnaire prend davantage de risques, parce qu’il peut tout perdre, mais c’est le cas de tout joueur, qui a mal évalué son risque. Cependant il y a un autre argument qui pourrait justifier le revenu que l’actionnaire tire de son action. S’il n’est pas un actionnaire passif, un simple rentier, s’il joue un rôle actif dans les décisions de l’entreprise (ses investissements, sa stratégie), on ne peut plus le considérer comme un pur parasite. C’est l’argument avancé par tout capitaliste, du PDG au fonds d’investissement. Mais ce travail est à double face : d’un côté il  y a bien le gestionnaire, direct ou indirect, qui doit être rémunéré pour son travail (mais à simple hauteur de sa qualification, comme le pensait Marx) et de l’autre il y a celui qui veut obtenir un surproduit extra, et, pour ce faire, tous les moyens sont bons. C’est là qu’on voit bien qu’il n’est plus du tout un simple prêteur, et que le capital ne joue plus qu’un rôle « fictif ». Et ce n’est pas très différent dans le cas d’une entreprise publique, si elle doit fournir des dividendes à l’Etat financeur, sauf qu’elle ne peut faire appel à des actionnaires extérieurs si l’Etat en est propriétaire à 100%. Mais c’est différent d’une entreprise coopérative, du moins quand elle est financée entièrement par l’apport de ses membres. Reste que cette dernière cherche aussi à obtenir un surproduit extra, une plus-value, qu’elle leur distribue en tant que possesseurs de parts sociales.

 

Le capital fictif au carré : les marchés financiers

 

Ici nous entrons dans les marchés secondaires, ceux d’abord des échanges de titres. On peut vendre une action ou une obligation simplement pour récupérer de l’argent devant servir à d’autres usages, mais généralement on le fait parce qu’elle ne rapporte pas assez et qu’un autre placement rapporterait plus, autrement dit pour spéculer.  L’acheteur sur le marché fait le même raisonnement : il attend que le cours baisse pour réaliser une bonne affaire.

L’argument avancé en faveur de cette spéculation est qu’elle favorise une allocation optimale des capitaux, ceci dans une économie évidemment capitaliste. Il est plus que contestable. On a montré, et Keynes le premier, que ces marchés sont irrationnels (mimétisme, prophéties auto-réalisatrices etc.). Mais ce qu’on doit ajouter est que ces marchés font intervenir toutes sortes d’intermédiaires, auxquels les détenteurs d’actions et d’obligations doivent payer leur dime, et sont ainsi conduits à exiger un rendement supérieur de leurs titres, et que des banques en font leur métier, utilisant des traders et aujourd’hui le trading à haute fréquence, qui a aussi son coût. Nous nous trouvons ici, de la sorte, devant une quantité impressionnante de travail  totalement improductif, qui ne sert en aucune façon la sphère productive, la production effective de richesse réelle. Et il a été accru par la déréglementation qui, au motif de la concurrence, a entraîné encore plus de règles et d’instances de contrôle (en Europe, la multiplication d’autorités indépendantes de régulation). Ce serait, dit-on, le prix à payer pour une « économie de marché » pleinement efficiente.

En réalité, dans une autre économie, un marché obligataire pourrait subsister, mais les souscripteurs ne pourraient revendre leurs titres qu’aux émetteurs, dans des conditions fixées par une autorité publique (pas de marché secondaire). Des entreprises pourraient parfaitement en acheter d’autres, ou seulement des départements, et inversement d’autres en céder. Il suffirait de faire évaluer ces actifs par de bons experts comptables, qui, eux, feraient un travail certainement utile, alors que le rôle d’intermédiation et d’estimation des marchés financiers représente un énorme prélèvement sur le secteur productif, relevant d’une plus-value extra. En attendant, même dans une économie de marché, il est possible à un Etat de réguler les marchés financiers (la bourse des actions et des obligations) de telle sorte que l’on évite ses excès, générateurs de bulles et de gaspillage, cette sorte de cancer qui phagocyte des cellules saines, ce mouvement perpétuel qui relève, c’est le cas de le dire, d’un capital fictif, puisqu’il ne sert à rien qu’à engraisser une foule d’acteurs (cabinets de conseil, experts juridiques etc.). Et, pour le reste, une économie de crédit est bien préférable.

On peut dire la même chose pour les « marchés dérivés », Les produits dérivés ne sont rien d’autre que des produits d’assurance (contre les variations des taux d’intérêt, du cours des changes, du cours des actions, des matières premières). Or l’assurance fournit un service utile (Marx y fait référence quand il évoque la nécessité d’une « fonds de réserve »), si l’on s’en tient au marché primaire : une entreprise a intérêt à se couvrir pour continuer son activité sans trop d’aléas. Mais, quand les produits dérivés s’échangent sur des marchés secondaires, ils deviennent des produits spéculatifs. Ils ont pris une telle importance dans les économies capitalistes que les transactions y représentent 10 fois le PIB mondial ! Non seulement ces opérations n’apportent aucun service utile, mais encore elles constituent une énorme ponction sur la production réelle, et finalement sur le produit des travailleurs. Nous n’avons plus affaire à une sorte de cancer localisé, mais à de véritables métastases, qui ont été à l’origine des crises les plus sévères.

Enfin la « titrisation » représente une ponction supplémentaire. En transformant des crédits difficiles à revendre en nouveaux titres, elle permet aux banques de se doter de liquidités pour augmenter leurs fonds propres : ainsi est né tout un secteur financier  qui pèse à son tour sur l’économie réelle (exemple : le chiffre d’affaires de France Titrisation s’élève à 7 milliards d’euros).

 

Conclusion

 

Le recours aux concepts de travail productif et de travail improductif permet d’éclairer la question du « capital fictif »[2]. Un crédit, une obligation ne sont pas de l’argent fictif dans la mesure où ils sont des avances sur la production future, et où l’intérêt versé rémunère le service rendu, et lui seul, et c’est vrai aussi pour un produit dérivé quand il apporte une couverture de risques à son « sous-jacent ». Comme leur financement vient évidemment du secteur productif, on peut dire que ce prélèvement relève d’un surproduit nécessaire. En revanche une action, en tant qu’elle est différente d’un prêt, est bien du capital fictif, non au sens où c’est une fiction, mais parce qu’il ne sert à « engager » aucun capital, mais seulement à opérer une ponction sur le capital déjà engagé, et en définitive sur le produit du travail productif, afin d’enrichir son propriétaire : c’est de la plus-value proprement dite.

Les marchés financiers, qui sont des marchés secondaires, n’ont quasiment aucune utilité sociale : des échanges d’actifs pourraient parfaitement être réalisés à l’aide d’agents publics qui les évalueraient à moindre coût. Dès lors ils ne sont pas financés par du surproduit nécessaire, mais par du surproduit extra, de la plus-value. Les acheteurs et vendeurs d’actions et de produits dérivés sur ces marchés et les acheteurs et vendeurs de produits « titrisés » s’enrichissent sur le dos des travailleurs productifs, et cela représente, du point de vue d’une économie rationnelle, du gaspillage, qui ne peut être compensé, s’il peut l’être, que par une surexploitation. Une économie socialiste pourrait s’en passer, mais dans un environnement capitaliste, elle ne peut le faire que partiellement. Au moins devrait-on réglementer au mieux de tels marchés, voire en interdire certains.



[1] Cf. mon analyse de ces concepts dans le chapitre 5 de mon livre Matérialisme historique. Les concepts fondamentaux revisités, et le tableau qui la résume p. 119, et ses conséquences sur la théorie de la production et de la répartition de la valeur, au chapitre suivant, avec son tableau récapitulatif, p.146.

[2] Alors qu’elle donne lieu à certaines confusions dans le livre, par ailleurs intéressant et très documenté de Cédric Durand Le capital fictif : comment la finance s’approprie notre avenir, Les Prairies ordinaires, 2014.