Le blog de Tony Andreani

04 mai 2019

L'UNION EUROPEENNE ET LA DOUBLE CATASTROPHE QUI S'ANNONCE

 

La catastrophe économique et sociale

 

Il faut regarder les choses en face, et prendre de la hauteur. L’UE va vers une catastrophe financière, et par suite économique. Le fait majeur, même s’il n’est pas propre à l’UE, est l’accumulation des dettes privées, bien plus grave que celle des dettes publiques[1]. Elles s’élèvent, pour ne prendre que le cas de notre pays, à 133% du PIB. Cela signifie que, du ménage le plus modeste aux plus grandes entreprises, le niveau des dettes est tel qu’il sera impossible de les rembourser ou bien qu’on ne pourra le faire qu’en vendant des actifs, c’est-à-dire en sacrifiant l’investissement, donc en bloquant la croissance. Pire : si tout le monde se met à vendre, les prix de ces actifs s’effondrent, ce qui conduit à un krach financier, déjà plusieurs bulles étant en préparation[2]. Une situation qui alarme le FMI, mais où les grands financiers, eux qui savent quand il ne faut pas vendre, voient une occasion de racheter et de dépecer des milliers de PME prêtes à sombrer.

C’est ce que l’on a déjà vu lors de la grande crise de 2007-2008, qui a détruit près de la moitié de la capitalisation boursière mondiale, et qui a mis les banques au tapis, tant elles étaient surchargées de créances pourries, sous une forme ou une autre. A quoi il faut ajouter que la finance de marché (le commerce des actions, des obligations et des produits dérivés), qui représentait des mouvements de capitaux colossaux, infiniment supérieurs à ceux du commerce réel, avait complètement décroché de l’économie réelle, et s’était brutalement dégonflée[3]. On le sait, cette crise des banques n’a été contenue qu’en faisant appel aux finances publiques, aux frais donc des contribuables.

Or la même crise financière se profile à l’horizon de l’UE, parce que celle-ci n’a pas pris les mesures qui s’imposaient. En bref d’abord les banques n’ont pas été soumises à des contraintes fortes dans leur fonction de créatrices de monnaie : les ratios de fonds propres (ceux qui leur permettraient de faire face aux risques de non-remboursement de leurs créances) sont restés beaucoup trop faibles, tandis que l’outil des réserves obligatoires (auprès de la Banque centrale) restait mis au rancart[4]. Ensuite la séparation de leurs activités de dépôt et de crédit de leurs activités de marché n’a pas été effectuée (le Parlement européen, sous pression et sans doute par incompétence, n’a pas suivi une proposition en ce sens de la Commission européenne)[5]. Enfin la garantie des dépôts[6] a été placée à un niveau si bas (100.000 euros par déposant) qu’elle est incapable de sauver les économies des déposants si les banques ne peuvent plus les garantir, ce qui risque d’entraîner une panique de ces derniers, asséchant les bilans des banques (beau résultat de l’Union bancaire !). Dès lors tout est en place pour le retour d’une crise financière de grande ampleur (un véritable tsunami), d’autant plus que les banques européennes sont encore grevées de créances pourries, héritées de la précédente crise[7].

Comment en a-t-on arrivé là ? Il n’y pas de mystère. Les lobbies bancaires ont pesé de tout leur poids, en exerçant le chantage suivant : si vous nous freinez dans nos activités, ce sont les banques états-uniennes qui récolteront la mise, et, si vous ne nous sauvez pas avec l’argent public en cas de crise systémique, vous mourrez avec nous, Aussi leur seul objectif, face à la répétition prévisible d’une crise financière, est-il de mettre à nouveau à contribution les Etats, ce qui veut dire accroître les déficits publics, et ce qui signifie réduire les budgets, donc toutes les dépenses de l’Etat social, et privatiser les services publics, au-delà de ce qui est déjà en cours[8]. D’où une crise sociale qui ne fera que s’aggraver, et dont le mouvement des gilets jaunes n’est que le premier contre coup.

Conclusion : le pire est devant nous. Dans mon précédent papier, je voulais montrer que l’euro n’était pas viable, parce qu’il creusait les inégalités entre les pays européens. Maintenant c’est tout l’édifice européen qui risque de s’écrouler, avec fracas. La croissance était déjà atone, plus faible que dans tous les autre pays développés, elle glissera vers la récession. Les systèmes de protection sociale, qui, malgré de fortes disparités, étaient encore supérieurs à ceux des autres pays, seront démantelés. Incapable de se réformer, l’Union européenne sortira de l’Histoire, sans doute par éclatement. L’occasion de réformer, à son échelle, le capitalisme en profondeur, de retrouver quelque chose d’un « compromis keynésien », aura été manquée.

 

La catastrophe environnementale

 

Certes cette catastrophe en cours est mondiale. Mais l’UE avait eu la prétention, lors de la COP 21, de montrer le chemin. S’agissant du dérèglement climatique, elle ne pouvait bien sûr à elle seule l’enrayer, mais, vu son poids économique, elle pouvait largement contribuer à le modérer. Et il en allait de même pour la limitation de l’extinction des espèces. Enfin elle pouvait réduire le niveau de pollution et de déchets au sein de son espace géographique, et leur diffusion à l’extérieur. Or, à l’heure qu’il est, elle est loin d’avoir atteint ses objectifs. La production de CO2 n’a que faiblement diminué.

Ici encore c’est le monde de la finance qui a fait barrage, de concert avec les grandes multinationales vouées aux énergies fossiles (et encore subventionnées !) et aux produits chimiques les plus dangereux. L’UE s’est montrée incapable d’imposer une réorientation vers les énergies vertes et la production propre, se contentant des mesurettes affichées par celles-ci, qui ne sont pour la plupart que du « green washing ». Elle avait pourtant, a priori, la force de frappe nécessaire pour adopter une réglementation sévère à son échelle et pour financer la transition écologique.

Il y a eu des propositions pour effectuer ce financement (on a parlé de 50.000 à 90.000 milliards d’euros pendant 5 ans). La BCE aurait pu user de son pouvoir de création de la monnaie pour injecter ces milliards dans l’achat de titres verts, alors qu’elle a déjà déversé 240.000 milliards d’euros sur la planète pour racheter des titres de dette publics et privés, afin de relancer (en vain) l’économie réelle. Or il a été répondu à cette dernière proposition que cela aurait revenu à privilégier un secteur sur un autre, ce qui était contraire au sacro-saint principe de la concurrence. La Commission aurait pu également sortir les investissements verts du calcul du taux de déficit imposé par les critères de Maastricht, sans même revenir sur celui-ci. Et tout cela sans même violer les Traités[9]. Voilà qui en dit long…

 

Alors que faire ?

 

Une mobilisation sans précédent des associations et des jeunes pour sauver le climat interpelle les Etats européens, seul niveau où ils savent qu’ils peuvent être entendus. Même chose pour les gilets jaunes en France, qui ont bien compris que le combat social et le combat écologique étaient intimement liés, ce qui représente un bond en avant dans la conscience collective. On se rend compte qu’il n’y a pas grand-chose à attendre du Parlement européen, même s’il a pu marquer quelques points, et l’on se demande même s’il vaut la peine de voter aux élections européennes. La leçon de tout cela est que le seul point d’appui solide qui permette de faire face à la double catastrophe est celui de la souveraineté nationale. Car la bureaucratie et la technocratie européenne sont sous l’emprise des lobbies et, derrière eux, des 0,1% les plus riches, qui ont le pouvoir, directement ou indirectement, sur les grandes entreprises et sur les médias. Ces derniers sont prêts à tout pour sauvegarder leurs revenus et leur mode de vie, et même n’hésiteront pas à pratiquer la « stratégie du chaos » pour privatiser le monde à leur avantage (l’exemple grec en fait foi). Quant au désastre écologique, ce n’est pas qu’ils n’en soient pas avertis, mais ils croient qu’ils trouveront toujours les moyens de s’en protéger.

Les mêmes raisons inclinent à penser qu’un retour à une sorte de compromis keynésien à l’échelle nationale, en violation des traités, ne suffira pas.

Sans aucun doute retrouver une souveraineté monétaire et budgétaire peut permettre de sortir de la dépendance et de la soumission aux instances européennes, et, à travers elles, aux intérêts allemands. Et le mieux serait de remplacer la monnaie unique par une monnaie commune, ce qui instaurerait une forme de coopération. Il y aurait aussi d’autres conditions, que j’ai essayé de définir dans mon précédent papier. Mais il faut aller plus loin pour conjurer les deux menaces évoquées précédemment. Voici quelques mesures gouvernementales indispensables.

Une séparation radicale entre le département dépôt et crédit et le département finance de marché devrait être imposée à nos quatre banques universelles. Elles devraient absolument renforcer leurs fonds propres, au moins à hauteur de 20%. Le marché secondaire des produits dérivés devrait être interdit (ceux-ci peuvent être utiles dans leur fonction assurantielle, mais les contrats ne devraient plus pouvoir être revendus). La Banque de France, perdant son indépendance, devrait pouvoir financer l’Etat à taux zéro, au moins dans une certaine mesure[10]. Ce fut le cas pendant les Trente glorieuses dans notre pays, et cela n’a aucunement débouché sur une hyperinflation. On devrait aussi taxer les transactions financières pour les ralentir. On pourrait également taxer  les plus-values boursières en les modulant selon la durée de détention. Toutes ces mesures sont depuis longtemps sur la table. Mais cette régulation du capitalisme a ses limites. Elles tempèrent la violence du capitalisme, mais ne l’empêchent pas de faire la loi. Or celle-ci est antinomique avec l’élévation du bien-être social et avec la préservation de la vie sur terre.

Le capitalisme conduit inévitablement à la suraccumulation, la démonstration s’en trouve déjà chez Marx et tout l’a confirmé. Cette dernière débouche sur une surproduction chronique, la rétraction des revenus des classes populaires ne permettant pas de l’éponger. Dès lors il ne s’agit de rien moins que de changer substantiellement le mode de production, d’échange et de consommation, et cela suppose un retour de l’Etat pas seulement stratège, comme l’on dit, mais propriétaire effectif des moyens de production de base (en gros, ceux qui correspondent aux services publics, dont fait partie le système bancaire) et planificateur.

La question est bien trop vaste et complexe pour être développée ici. On se contentera de souligner la nécessité d’une planification écologique. L’un des moyens de cette planification écologique serait effectivement de la faire financer, mais cette fois au niveau national, par la Banque de France, achetant auprès des banques les obligations vertes sur le marché primaire (lors de leur émission) ou sur le marché secondaire (pour soutenir les cours). Le soutien à l’économie verte pourrait aussi être effectué par des institutions publiques. Enfin les crédits accordés aux entreprises vertes pourraient bénéficier de taux bonifiés. La planification écologique peut encore se servir d’autres leviers : la commande publique, les subventions. Cette politique résolue en faveur de l’environnement serait montrée en exemple, et les mouvements sociaux et partis politiques qui militent en faveur de la transition énergétique et d’une production propre, dans les autres pays européens, pourraient la populariser.

Mais, dans une économie ouverte comme l’est l’économie française, dans le cadre du marché unique, demeure le problème des importations, qui n’obéiraient pas aux mêmes normes écologiques, et qui viendraient concurrencer les produits du pays. La question européenne reste donc, en ce domaine aussi, inévitablement posée. Instaurer d’office un protectionnisme sélectif conduirait à des représailles. On peut certes mieux jouer sur le symbolique, comme on le fait avec le « made in France » ou avec les « appellations protégées », mais cela ne suffira pas. Aussi, tant que les institutions politiques de l’UE restent inchangées, il faudrait s’appuyer sur le poids économique de la France : soit négocier une élévation progressive des normes européennes, soit, en cas d’échec, exiger, comme en d’autres domaines, des clauses précises d’opt out (par exemple sur les pesticides, les néo-nicotinoïdes, l’achat d’énergies carbonées). Même chose au niveau des traités de libre-échange avec les pays extérieurs à l’Union, manifestement contraires à la conversion écologique.

On voit que la sortie de l’euro, même dans le meilleur des cas, laisse non résolues des questions essentielles concernant le marché unique (des marchandises) et la  politique commerciale des pays, aujourd’hui compétence exclusive de l’Union.



 

1. Depuis 1950 le poids de l’endettement du secteur privé a été multiplié par 3.

2. Des bulles boursières, des bulles hypothécaires, des bulles de prêts aux entreprises, des bulles immobilières, des bulles de cartes de crédit, la bulle des prêts étudiants aux Etats-Unis (1000 milliards de dollars !),les bulles de prêts aux ménages. Le risque est que toutes ces bulles éclatent en même temps. 

3 Il faut néanmoins distinguer, dans la finance de marché, les fonctions liées à l’investissement (le rôle de conseil, d’intermédiation et d’exécution des ordres des entreprises, tels que les introductions en Bourse, les émissions de titres, les opérations de fusion/acquisition), qui ont un rapport avec l’économie réelle, des opérations purement  spéculatives, qui peuvent rapporter beaucoup plus gros, comme entraîner des pertes considérables (« l’économie casino »)..

[4] Contrairement à la Chine.

[5] On se souvient que le candidat Hollande s’y était engagé pour la France, mais que, une fois élu, il n’en fit rien.

[6] Par un fonds abondé par les banques.

[7] La plupart des banques européennes seraient en état de faillite virtuelle, surtout si l’on considère la taille de leur hors bilan (il s’agit de ce que l’on appelle le « shadow banking », ces fonds spéculatifs crées par les banques en y détachant une partie de leurs salariés, afin d’échapper à la réglementation bancaire, lesquels fonds leur empruntent pour réaliser des opérations à fort effet de levier). J’ai trouvé cette estimation pour une banque européenne standard : 50 milliards de fonds propres, 1500 milliards d’actifs et 30.000 milliards de hors bilan, dont au moins 10% seraient à haut risque !

[8] Gaël Giraud, dans une interview sur Thinkerview, évoque une possible privatisation de la SNCF, vu l’ampleur des dettes à reprendre, un possible démantèlement de la Caisse des dépôts et consignations, le possible transfert des livrets A aux banques privées.

[9] Sur ce sujet, et plus largement sur la double crise qui menace, cf. les remarquables analyses de Gaël Giraud, dont je me suis inspiré ici.

[10] Ce que le traité de Maastricht a interdit. De même la BCE n’a pas le droit de le faire.

16 avril 2019

LE PARTI COMMUNISTE CHINOIS ET LE MARXISME

 

 

Le fait est là : la seconde puissance économique du monde, et bientôt la première, est dirigée par un parti qui se réclame du marxisme. Les libéraux de toute obédience le déplorent, et escomptent que cela ne durera pas. Les tenants du marxisme devraient s’en féliciter, mais généralement ne comprennent pas pourquoi le pays est devenu, à ce qu’ils croient, un pays où le capitalisme est dominant. D’autres, dont je suis, voient les choses autrement. Ce parti se sert du capitalisme, tout en le contrôlant, pour accélérer le développement, sans dévier de son objectif : la construction d’une société socialiste, et il s’appuie pour cela sur le marxisme. Mais de quel marxisme s’agit-il ? Il en découle toute une série de questions, que je me propose d’aborder ici.

Je m’appuierai principalement sur le texte des Statuts du Parti communiste chinois dans ses préliminaires. Bien d’autres documents pourraient être invoqués, mais ce texte, qui a été constamment révisé et mis à jour, comporte à la fois un énoncé de principes[1] et un programme d’action, et, comme le Parti communiste est aux commandes, il revêt la plus grande importance. Je dirai même que c’est une sorte de Bible pour ses 85 millions de membres, qui  du reste y prêtent serment. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu’il en soit de même dans le reste de la population, ni dans l’intelligentsia, ni non plus que tous les membres du Parti soient des adeptes convaincus, mais ce serait là un autre sujet.

Je commencerai par une question qui me taraude, et je ne dois pas être le seul ; mais que faut-il entendre par le leitmotiv d’une « sinisation du marxisme » ?

 

Sur la « sinisation du marxisme »

 

Deux interprétations sont possibles. La première serait de soutenir que le marxisme, comme théorie générale, doit être appliqué aux conditions historiques particulières de la Chine, un peu comme il existe une différence, dans les sciences dites « dures », entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée - sans négliger le fait que ce sont souvent les applications techniques qui font surgir des remaniements scientifiques, via l’usage d’instruments plus puissants (souvent issus de la technologie militaire). On comprend très bien l’intérêt de cette démarche : la voie chinoise, comme application de la théorie marxiste (concepts de base et théorie de l’histoire) au cas concret de la Chine, pays longtemps sous-développé, où dominaient des modes de production pré-capitalistes, au reste différents de ceux de l’Occident, ne peut être que spécifique, tout en pouvant être riche d’enseignements pour la théorie générale de l’histoire, par exemple en nous sortant de la vulgate stalinienne, sa forme la plus appauvrie et la plus dogmatique. Mais on ne pourra pas parler d’une « sinisation du marxisme », qui serait propre aux Chinois[2].

Une deuxième interprétation serait de voir dans le marxisme chinois un prolongement et un enrichissement théoriques du marxisme classique, dans une lignée continue : marxisme/léninisme, « pensée » Mao Zedong, (notez que Staline a été écarté), « théorie » Deng Xiaoping, « pensée importante » de la Triple représentation de Yang Zemin, « concept » du développement scientifique de Hu Jintao, enfin « pensée » de Xi Jinping, chacune de ces contributions étant présentée comme n’étant pas l’œuvre d’un homme seul mais de la « sagesse collective » du parti communiste chinois (et toutes n’ayant pas le même poids scientifique, comme le sous-entendent les termes employés).

    Il est bien vrai que, tout au long de son histoire, la pensée chinoise n’a eu aucune prétention à l’universalisme, et que la révolution chinoise n’a pas cherché à s’exporter, à la différence du modèle soviétique. Mais, à partir du moment où elle ambitionnait de se doter d’un statut scientifique, elle ne pouvait évacuer la question de son universalité. S’il ne s’agit que d’applications concrètes à une situation concrète très particulière[3], alors la voie chinoise n’est pas transposable, et l’on s’abstiendra de la présenter comme un modèle à suivre dans d’autres pays, ce qui fut longtemps la ligne officielle (pas de prosélytisme). Mais s’il s’agit d’une prolongation de la théorie générale, plus précisément sur la question de la transition au socialisme, alors on pourrait tirer de la voie chinoise des leçons valables ailleurs - c’est aujourd’hui ce qui est suggéré par Xi Jinping, et c’est ce que je crois[4]. On pourrait d’autant plus s’en inspirer que la Chine s’est aujourd’hui largement développée. Mais ce n’est pas ce que je vais développer ici. Je voudrais confronter le marxisme chinois, dans son évolution (qui est loin d’être linéaire, contrairement à la présentation qui en est faite dans le texte des Statuts), aux concepts fondamentaux du marxisme, dûment revisités. Je m’arrêterai d’abord sur deux points, concernant les concepts de base : la contradiction rapports de production/forces productives, la conception des forces productives. Puis j’examinerai un troisième point, concernant cette fois la transition au socialisme : la dictature de démocratie populaire versus la dictature du prolétariat. Enfin je reviendrai sur les concepts de base, en évoquant la question de la dialectique.

 

La contradiction rapports de production/ forces productives

 

Il faut noter d’abord que le parti communiste chinois se veut un parti révolutionnaire. Aron faisait dire à Marx que « ce sont les hommes qui font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font ». Ce dernier parlait en fait du poids écrasant du passé, et pensait que, pour que les hommes sachent ce qu’ils font, ils doivent avoir une représentation de l’avenir. Ceci s’oppose à toute vision nécessitariste de l’histoire, où il n’y aurait qu’à la laisser accoucher du futur, en lui donnant quelques coups de pouce, comme le croyaient les réformistes. Rien n’assure que l’avenir conduira au communisme. Il peut au contraire, vu d’aujourd’hui, aller au chaos et à la fin de la civilisation humaine. Donc, à ce nécessitarisme les dirigeants chinois opposent leur constructivisme – celui-là même que Hayek détestait par-dessus tout, affirmant qu’il interdirait le progrès économique et qu’il mènerait au totalitarisme. D’ailleurs ils parlent d’une « construction du socialisme », et l’énoncé des principes fondamentaux qui ouvre le texte des Statuts explicite clairement  le projet : il s’agit d’aller dans « la voie socialiste » (ce qui veut dire non un état prédéfini, mais un trajet, avec des horizons de long terme), en empruntant le chemin politique de la « dictature de démocratie populaire », lui-même garanti par « la direction du Parti communiste », un parti s’appuyant sur « le marxisme-léninisme et la pensée Mao Zedong » (à noter que Staline n’est pas mentionné, et Deng non plus, ce qui fait penser qu’il n’a opéré qu’une modification de trajectoire). Ceci dit, le volontarisme du Parti communiste chinois entend s’appuyer sur le réel. Mao lui-même n’avait rien d’un utopiste à la recherche de la cité idéale, bien au contraire. Et le réel c’est l’état des forces productives et des rapports de production.

Cette opposition est, on le sait, au cœur de la théorie marxiste de l’histoire, le cœur du réacteur en quelque sorte. Je dirai tout à l’heure qu’elle est profondément insatisfaisante, bancale, et dépassée par Marx lui-même, construisant, à mesure qu’il prépare Le Capital, une problématique bien différente. Mais, pour le moment, je la laisserai telle qu’elle.

Résumée dans le célèbre texte de la Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique de 1859, celui sans doute que les Chinois ont lu et relu, comme tous les marxistes à travers le monde, elle se prête à une lecture que j’appellerai « économiciste » : c’est le mouvement des « forces productives » qui entraîne des bouleversements dans les rapports de production. Ce qui, notons-le, n’est pas totalement opposé de la conception libérale, selon laquelle toute l’histoire n’est que la conséquence du développement des techniques, de la division du travail et des échanges, qui devait mener inéluctablement au capitalisme achevé, comme perfectionnement ultime des « mécanismes de marché ». Mais ce texte fondateur doit, selon moi tout au moins, s’interpréter ainsi : les rapports de production, donc la lutte des classes, représentent l’élément principal, actif, de la contradiction, tandis que les forces productives exercent une « détermination en dernière instance », une détermination qui opère d’une double façon. En général elle passe par une prise de conscience des potentialités qu’elle renferme. Cela nous sort d’une conception mécaniste et ouvre un espace à la politique, qui précisément bouleverse les rapports de production. Mais aussi, dans certaines conditions, ce sont des changements tout à fait involontaires (donc sans prise de conscience aucune) dans les forces productives, plus précisément non dans les instruments de travail, mais dans l’objet de travail (c’est-à-dire en définitive la nature) et dans la démographie, qui ont des effets drastiques sur les rapports de production[5]. Comme exemples je citerai des changements climatiques, des épidémies, ou des effets imprévus du travail humain, tels que les déforestations. Il reste que les rapports de production sont eux aussi liés à des actions plus ou moins conscientes des hommes en conflit.

Tel est bien le problème auquel Mao a cherché une réponse dans ce passage de son écrit « De la contradiction » (1937) : selon certains « dans la contradiction entre les forces productives et les rapports de production, l’aspect principal est constitué par les forces productives ». Idem, ajoute-t-il, s’agissant de la pratique par rapport à la théorie ou de la base économique par rapport à la superstructure. Or « cette conception est celle du matérialisme mécanique et non du matérialisme dialectique. Certes les forces productives, la pratique et la base économique jouent en général le rôle principal, décisif, et quiconque le nie n’est pas un matérialiste, mais il faut reconnaître que, dans des conditions déterminées (c’est moi qui souligne), les rapports de production, la théorie et la superstructure peuvent, à leur tour, jouer le rôle principal, décisif. Lorsque, faute de modifications dans les rapports de production, les forces productives ne peuvent se développer, la modification des rapports de production joue le rôle principal, décisif »[6]. Je pense que ceci aide à comprendre ce que fut la politique maoïste et son caractère volontariste – et non, comme le disent des politistes bornés, une banale lutte pour le pouvoir et pour le conserver[7], et pas davantage une forme d’utopie[8]. Mao sait bien que la Chine est un pays agraire, aux techniques archaïques, bridées par le système « semi-féodal » de la propriété. Pour faire avancer les forces productives, il faut d’une part une réforme agraire radicale, suivie de la création de coopératives, et d’autre part développer rapidement une industrialisation, en la faisant passer progressivement (mais non brutalement, comme Staline) sous le régime de la propriété publique, tout en se gardant de tuer le développement agricole pour réaliser une accumulation primitive. Deuxième moment : les forces productives n’avancent pas assez rapidement. Alors ce sera le Grand bond en avant (1958 à début 1960) : les coopératives n’étant pas assez efficaces, il lance les communes populaires (changement dans les rapports de production) pour dynamiser l’agriculture et veut en même temps renforcer la base industrielle, en créant une petite industrie dans les campagnes (c’est l’une des applications du mot d’ordre « marcher sur les deux jambes »). Il semble que ce fut d’abord un succès pendant les deux premières années avant de devenir une catastrophe, d’une part parce que les objectifs étaient irréalistes (on ne peut modifier les forces productives à volonté, comme l’a montré l’épisode des hauts fourneaux  à la campagne), d’autre part parce que le retrait de l’aide soviétique et de très mauvaises conditions climatiques, ainsi que des erreurs (comme la lutte contre les « insectes nuisibles ») ont affecté gravement l’agriculture, au point de provoquer une famine de grande ampleur et de désorganiser l’approvisionnement des villes et de l’industrie.  Devant  cet échec dramatique, que Mao reconnaît lui-même[9], on décide de faire la pause (ce sera la période de « rajustement » 1961-1966) mais sans pour autant remettre en cause les nouveaux rapports de production[10]. Troisième moment : l’industrialisation ne progressant pas assez, Mao veut à nouveau révolutionner les rapports de production, cette fois dans l’industrie, dans les entreprises d’Etat, notamment grâce à la « double participation » et aux « comités de triple union »[11]. Bien entendu cela suppose de révolutionner le Parti lui-même (j’y reviendrai plus loin). Tout ceci pour dire que, pour agir sur les rapports de production, il faut, selon lui, « mettre la politique au poste de commandement ». Mao, qui avait préconisé une sorte de NEP dans les toutes premières années de la Révolution, s’était rallié, se méfiant des rapports marchands, à une économie administrée[12], pourvu qu’elle fût contrebalancée par une relative autonomie des unités de production (usines et communes populaires) et une forte décentralisation (les autorités locales ont une assez large marge de manœuvre). Mais, au fond, c’est la planification directive elle-même, toute différente qu’elle fut de la planification soviétique, qui montrait ses limites[13]. Et elle était à cette époque partie intégrante des rapports de production : l’Etat gérait directement, dans une large mesure, via l’administration économique, les moyens de production dont il était propriétaire en titre, mais aussi ceux qui relevaient de la propriété collective (celle des communes populaires).

Tout le sens de la politique de « réforme et d’ouverture » sera de réajuster les rapports de production aux forces productives. On commencera par l’agriculture, en autorisant les communes populaires à se dissoudre au profit d’un système de contrats plus adapté à l’état réel des forces productives et à la mentalité paysanne, et on continuera par l’industrie, en assouplissant la planification et en laissant aux entreprises publiques une grande autonomie de gestion. Deng Xiaoping réhabilite, si je puis dire, les forces productives, en considérant, contre les « erreurs de gauche » qui ont été commises, que la supériorité du socialisme est précisément de « développer plus rapidement les forces productives » que le capitalisme[14]. Il s’agit, avant tout, de sortir la Chine de la grande pauvreté, d’une situation où tout le monde « mange à la même marmite », mais mal remplie. La grande erreur de Mao, dit-il, est en effet d’avoir « négligé le développement des forces productives ». Deuxième volet de la nouvelle politique : s’ouvrir à l’échange avec les pays capitalistes et permettre aux capitaux étrangers de s’investir dans le pays, mais sous des conditions déterminées (cela commencera par la création de « zones économiques spéciales »), pour accélérer le développement, vu que les pays capitalistes ont pris une avance considérable et que leurs forces productives sont bien plus développées. On connaît la suite. Avec le recul, on peut dire qu’il a eu raison. L’essor impressionnant de la Chine en matière de technologie et sa croissance prodigieuse n’auraient pas été possibles si elle s’en était tenue au principe de « compter sur ses propres forces ». Mais ce ne sera pas sans des revers que Deng Xiaoping pensait ne pas devoir se produire, et dont on parlera plus loin.

 

La conception d’une neutralité des forces productives

 

Revenons à Marx. Sa nouvelle problématique, telle qu’elle se développe dans Le Capital, n’oppose plus un contenu matériel (les forces productives) et un rapport social (une sorte d’enveloppe), mais deux procès, un procès de travail, corrélatif du travail concret, qui est productif de valeurs d’usage, à l’aide de instruments et des objets du travail, mais aussi grâce à des formes de coopération, et un procès de production/répartition d’un produit-valeur (dont la valeur d’échange n’est qu’un cas parmi d’autres), corrélatif d’une dépense de travail (travail vivant qui s’ajoute à une un travail mort). Ces deux procès ne sont que les deux faces du procès de production en général, mais cette distinction, avec ses prolongements, permet d’enrichir et d’affiner beaucoup la théorie marxienne.

Je vais m’arrêter d’abord sur un premier point. Alors que le discours chinois reprend telle quelle la notion de « forces productives », elle sera pourtant de plus en plus délaissée par Marx au profit de celle des « forces productives du travail », dont la coopération fait partie (les forces productives du « travail social »). Le point est de la plus grande importance. En effet les instruments du travail, les sciences via les technologies mises en œuvre (y compris ce qu’on appelle aujourd’hui « l’intelligence artificielle », dernier palier dans l’automatisation) ne sont que des facteurs ou des gradients de la force de travail, lequel est la seule force productive[15]. En faire des forces à part conduit à soumettre le travail à leurs contraintes, par exemple à travers les cadences ou la division taylorienne du travail, à en faire une simple ressource, comme le dit si bien l’expression managériale de « ressources humaines ». Il ne s’agit pas de minimiser l’importance des facteurs, comme Mao a eu tendance à le faire en croyant que, en mobilisant d’innombrables forces de travail, on pourrait pallier le retard dans la mécanisation, mais d’adapter la machine à l’homme et non le contraire. « L’atelier du monde » a utilisé beaucoup d’hommes-machines, se privant d’autres sources de productivité. Il est vrai qu’ils sont aujourd’hui de plus en plus remplacés par des robots (désormais en majorité de fabrication chinoise), mais la vie de travail devant les écrans d’ordinateur ressemble fort à une activité (intellectuelle) machinique, avec son lot d’ennui  et d’effets nuisibles sur la santé, tels que les troubles musculo-squelettiques (dont une partie du coût est assumé par le système  d’assurances sociales).

Mais ce n’est pas tout. Les dites forces productives, montre Marx en de nombreuses occurrences, sont à la fois triées et modelées par les rapports de production. C’est ce que Marx appelle « la soumission réelle » du procès de travail au procès de valorisation. Sans doute les théoriciens chinois ont-il peu lu Le Capital et encore moins le Chapitre inédit. Mais d’innombrables exemples dans l’histoire montrent que, dans les sociétés de classes, et particulièrement dans le capitalisme, des possibilités techniques sont restées longtemps lettres mortes, parce qu’elles ne servaient pas l’intérêt des dominants, qui préféraient augmenter la durée ou l’intensité du travail à l’accroissement de sa productivité (au sens de Marx) ou y voyaient des menaces  d’insubordination de la part des travailleurs, tandis que d’autres étaient utilisées avant tout pour briser leur résistance. Je ne prendrai qu’un exemple d’une découverte scientifique laissée en friche, parce qu’elle n’offrait pas de perspective de rentabilité. L’effet photovoltaïque a été découvert par le physicien français Edmond Becquerel…en 1839, et la première cellule photovoltaïque créée en 1883. Mais, comme les matériaux étaient trop chers et le rendement faible, il a fallu attendre le milieu du 20° siècle et la recherche spatiale pour que l’on s’y intéressât. On connaît la suite. Certes le capitalisme a développé les forces productives plus qu’aucun mode de production dans l’histoire, sous le fouet de la concurrence, comme Marx n’a cessé de l’affirmer, mais seulement dans la mesure où elles servaient la production de la plus-value. Quant à leur modelage il a été bien mis en évidence par les économistes « radicaux » américains, avant de donner lieu à un vaste débat académique, aujourd’hui bien oublié. Ils avaient pourtant bien montré qu’il n’existe pas de déterminisme technique, une même technique pouvant donner lieu à des usages sociaux bien différents  ou plus ou moins intensifs en fonction des rapports de force liés aux rapports de production[16].

Or voilà ce qui échappe à Deng Xiaoping quand il déclare qu’il faut importer les technologies capitalistes. Je l’ai dit, l’ouverture était nécessaire, car elle permettait de rattraper le temps perdu, celles-ci étaient largement en avance dans les pays capitalistes. Mais non seulement Deng fait de la science et de ses applications le principal moteur du développement (je cite : « selon Marx la science, une fois transformée en technologie, devient un élément des forces productives ­­(…) Je vais encore plus loin : elle devient le premier élément des forces productives »[17]), au lieu d’en faire un facteur, certes essentiel, de la force productive du travail, mais encore il pense qu’on peut les importer telles quelles, avec les caractères que leur confère leur utilisation capitaliste, dont les modes de gestion (le taylorisme et son travail en miettes, les flux tendus, le management dit « participatif », mais sous haute surveillance[18]) : « Nous sommes prêts, dit-il, à nous initier aux technologies de pointe, y compris les modes de gestion avancés ». ce que d’ailleurs Lénine avait aussi préconisé (on se souvient de son éloge du taylorisme). Ce qui revient à copier ce qui s’apprend dans les grandes écoles de management qui ont été invitées à ouvrir des succursales en Chine. Je ne dis pas qu’il n’y avait rien à apprendre de celles-ci, mais que leurs technologies sociales étaient porteuses d’usages et d’une idéologie qui n’avait rien à voir avec le socialisme. Or, si « la supériorité du socialisme sur le capitalisme tient essentiellement à ce qu’il permet de développer plus rapidement les forces productives », ce doit être parce qu’il les choisit et les modèle autrement. La leçon du maoïsme a bien été oubliée, et des sources de productivité telles que la coopération ont été négligées. Je sais bien que cette importation des modes de gestion du travail capitalistes s’est effectuée dans le secteur proprement capitaliste de l’économie, essentiellement chez les sous-traitants des multinationales étrangères, et que, dans les autres secteurs, les rapports de travail ont gardé la marque des traditions chinoises, au point que les managers occidentaux ont cherché à comprendre le secret de leur efficacité, mais il semble bien que les premiers ont eu tendance à faire tache d’huile[19].

Il y a un autre effet pervers de l’importation des technologies de production et de gestion capitaliste, que nous connaissons bien, c’est le fait de traiter la nature comme une source inépuisable de profit et de casser les mécanismes naturels par des technologies qui les altèrent ou les détruisent inexorablement. Je fais allusion bien sûr à l’épuisement des ressources naturelles, aux effets des processus industriels sur le climat et sur les écosystèmes. En reproduisant les formes du développement capitaliste, la Chine s’est trouvée, de manière accélérée, devant un désastre environnemental, sa prodigieuse croissance s’étant faite au prix d’une destruction des processus naturels. Je me souviens que, au début des années 2000, des experts chinois avaient pris conscience du problème et proposaient de mettre en regard un PIB « vert »  avec celui qui était officiellement annoncé. Depuis la question climatique et écologique est venue au centre des préoccupations du pouvoir politique, et elle se retrouve dans tous les programmes (y compris dans celui des Statuts du PCC) et dans les orientations de la planification. Car c’est bien avec la planification et ses outils qu’elle peut être maîtrisée. Mais que de temps perdu…

On pourrait montrer, à l’inverse, comment le modelage capitaliste du procès de travail nuit, à l’insu de ses concepteurs, à la production de valeur, réduisant l’efficience allocative du capital, l’efficience motivationnelle des travailleurs, et l’efficience dynamique du système dans son ensemble[20], et tout cela illustrerait ce que j’appellerai plus loin une dialectique négative.

Il faut enfin insister sur ceci : ce qui fait la supériorité du « modèle chinois », c’est que les priorités collectives l’emportent sur les choix « privés » des entreprises, et que le moyen de les mettre en œuvre, c’est la planification (mais une planification désormais incitative)[21]. Or c’est elle qui pourrait sélectionner les technologies et encourager les méthodes de production les plus favorables à la productivité (toujours au sens de Marx), au moins dans les entreprises étatiques et collectives. La Chine a eu sans doute trop tendance à copier ce qui se faisait de mieux en Occident, pour monter en puissance, mais, ayant coutume de procéder par expérimentation, elle est plus à même que tout autre pays de corriger ses erreurs et d’opérer des bifurcations.

 

Le remplacement de la dictature du prolétariat par la dictature démocratique populaire et son sens

 

 S’agit-il d’une innovation théorique concernant la transition au socialisme ?

Petit rappel : pour les fondateurs du marxisme, si l’on en croit leurs derniers écrits, la dictature du prolétariat ne signifie rien d’autre que la prise du pouvoir par la classe ouvrière, afin de passer au socialisme, et elle pourrait se faire sans violence, dans le cadre de la République démocratique, si les conditions le permettent[22]. La paysannerie n’est pas considérée par eux comme une alliée, sinon de circonstance, car elle ne rêve que de propriété privée. Les bolcheviks, par les force des choses, et, après moult hésitations, verront les choses autrement, car la classe ouvrière étant alors est trop peu nombreuse dans une Russie faiblement industrialisée, les paysans, durement exploités par les propriétaires fonciers, deviennent un allié indispensable, un allié qu’il faudra ménager après l’échec des soviets de paysans, ce qui sera fait pendant toute la période de la NEP[23]. C’est cette alliance qui sera symbolisée par la faucille et le marteau sur le drapeau soviétique (adopté en 1923). Une alliance en fait rompue par Staline : les paysans seront forcés d’entrer dans les nouvelles structures, étatiques (les grandes fermes d’Etat) ou collectives (les kolkhozes). poussés à devenir ouvriers (ce sera un gigantesque transfert de main d’œuvre), ou encore déportés s’ils résistaient.

Mao Zedong aura, on le sait, une toute autre politique. La Révolution n’ayant été possible qu’avec le soutien des paysans pauvres, ces derniers deviennent, grâce à l’expropriation des propriétaires fonciers, les principaux alliés des ouvriers, à condition de les entraîner dans le mouvement des coopératives, et plus tard, des communes populaires. Mais ce n’est pas tout. Il faut aussi se rallier les capitalistes « patriotes », une bourgeoisie à l’opposé de la « bourgeoisie compradore », et la petite bourgeoise des artisans, des commerçants et des couches inférieures des professions intellectuelles. C’est cette large alliance de classes qui est symbolisée par les quatre petites étoiles du drapeau chinois, qui entourent la grande étoile du parti communiste, lequel est la clef de voûte de cette alliance et le garant de son orientation vers le socialisme.

Donc l’expression de dictature démocratique populaire n’est pas une nouveauté dans le texte des Statuts, mais remonte bien aux origines, à la période de « démocratie nouvelle » (1949-1956). En fait de « dictature », les capitalistes ne seront pas privés du droit de vote, à l’exception de quelques éléments ouvertement contre-révolutionnaires, ils seront même maintenus dans leurs fonctions et recevront 60% des profits, avant de devoir laisser leurs entreprises se transformer en entreprises mixtes, de larges intérêts compensatoires leur étant versés pendant 7 ans (Mao veut qu’ils soient bien traités, à la différence des propriétaires fonciers). Avec le passage au socialisme, ils seront peu à peu expropriés, à commencer par la bourgeoisie « bureaucratique » (c’est-à-dire le capitalisme monopoleur), mais en touchant des indemnités, parfois considérables[24]. En revanche, pour Mao,  de nouvelles classes menacent la révolution : d’abord une fraction des intellectuels, qui ne veulent pas du socialisme, et qu’il faudra convaincre, voire « rééduquer », et surtout une « nouvelle bourgeoisie » qui est en train de se créer au sein du Parti, forte de son pouvoir bureaucratique. C’est là qu’il prend sa distance avec le régime soviétique, et qu’il engage la chasse au révisionnisme, et c’est aussi la raison pour laquelle, au-delà de simples campagnes de rectification, il lancera la Révolution culturelle, une stupéfiante tentative pour lancer « les masses » contre la bureaucratie du Parti, jusqu’au jour où il lui faudra l’arrêter devant l’anarchie régnante[25]. Alors, où en est-on avec la nouvelle période qui s’est engagée avec la « politique de réforme et d’ouverture » ? Que disent les Statuts révisés ?

Il n’est pas très facile d’y voir clair, car le texte est en quelque sorte composé de strates successives, avec le dessein de montrer une continuité dans l’orientation du Parti communiste, et entre ses « représentants principaux ». Mais cette dernière version des Statuts semble parfaitement révisionniste, non pas tant par rapport à l’alliance de classes telle que la préconisait Mao pendant la période de la démocratie nouvelle, mais par rapport celle qu’il avait en vue pour la période socialiste qui a suivi. On comprend d’ailleurs pourquoi elle a suscité de fortes oppositions au sein du Parti, et particulièrement de la part des plus fidèles au marxisme de ses membres. Voyons cela avec quelque détail.

D’abord la contradiction principale n’est plus entre le prolétariat et ses alliés d’une part, et d’autre part une « nouvelle bourgeoisie » au sein du Parti et des intellectuels, laquelle disparaît. Elle est celle « entre l’aspiration croissante de la population à une vie meilleure et le développement déséquilibré et insuffisant de la Chine ». C’est une autre façon de dire que le développement des forces productives est devenu la priorité des priorités, et ceci au regard du peuple tout entier. Comme il faut retraduire cet objectif général en termes marxistes, il est dit que les rapports de production (et la superstructure) ne « correspondent » pas à ce développement nécessaire, et qu’il faut donc les ajuster.

Ceci appelle d’abord un commentaire. On dit généralement que la forte croissance de l’économie chinoise n’a commencé qu’avec la politique de réforme et d’ouverture, donc avec le passage à une économie capitaliste de marché, manière de démontrer la supériorité du capitalisme, surtout après l’effondrement de l’URSS et du camp socialiste.  Or c’est largement faux : une recherche récente de Rémy Herrera et Zhiming Long a montré, à travers une étude rigoureuse des données statistiques, que la croissance chinoise pendant la période maoïste, une fois le nouveau régime mis en place (donc entre 1952 et 1978), a été de 6,3%, donc bien plus forte que ce qu’on disait, contre 9,9% entre 1979 et 2015, période où a prévalu la politique de réforme et d’ouverture. Ceci avec seulement quelques hauts et quelques bas, mais même sans effondrement pendant la Révolution culturelle, sauf un recul pendant les deux premières années (1967-1968) et la dernière (1976). Il apparaît clairement que, pendant cette période, ont été jetées les bases de la croissance qui a suivi. Est-ce à dire qu’il ne fallait pas changer de politique ? Je ne le crois pas, car la période maoïste, avec son économie largement administrée, a été celle d’un développement extensif, comme ce fut le cas en URSS, où les taux de croissance ont été aussi remarquables pendant les années 1930, mais où, une fois passée la reconstruction suite aux destructions de la Deuxième guerre mondiale, ils ont décliné jusqu’à la stagnation, du fait des limites de l’économie de commandement. Certes l’économie chinoise était assez différente, mais elle était orientée comme elle vers un développement extensif plutôt qu’intensif, et elle était comme elle largement autarcique, à la fois du fait d’un choix politique[26] (« compter sur ses propres forces ») et du blocus étranger. Dès lors la politique de réforme, consistant alors pour l’essentiel à rendre de l’autonomie aux familles paysannes, pour les intéresser aux résultats de leur travail,  et aux entreprises publiques, pour qu’elles deviennent bénéficiaires, et la politique d’ouverture, visant à importer rapidement des technologies étrangères, qui étaient plus avancées dans la plupart des domaines (les fameux transferts de technologie), trouvaient toute leur justification, et l’accélération du taux de croissance, on l’a vu, l’a vérifié. Mais on est allé plus loin : le champ a été largement ouvert, les privatisations aidant, au développement d’un capitalisme privé national, et même étranger, surtout après l’entrée de la Chine dans l’OMC (2001).  J’y reviendrai plus loin. En tous cas c’est largement à partir de ces choix, que s’explique le « révisionnisme » doctrinal, dont je vais parler.

D’abord la lutte des classes est en quelque sorte mise au second plan : « en raison de facteurs internes et d’influences étrangères, la lutte des classes se poursuivra à long terme, quoique dans une sphère limitée, et elle pourrait même s’exacerber dans certaines conditions, mais elle ne constitue plus un élément fondamental ». L’essentiel étant en effet de développer les forces productives par tous les moyens, on ne va plus dresser les ouvriers contre les cadres, et on ne va plus s’en prendre aux capitalistes, dont on a tant besoin. Ensuite « nous continuerons à appliquer et parfaire le système basé principalement sur la rémunération selon le travail fourni mais autorisant la coexistence de plusieurs modes de distribution ». C’était parfaitement logique à partir du moment où était supprimée toute grille des salaires dans les entreprises publiques et où le profit capitaliste était admis dans les entreprises privées, ainsi que d’autres formes de rémunération des capitaux. On faisait aussi intervenir d’autres facteurs que le travail fourni dans le système salarial en général, soit « le talent et la créativité »[27]. Nous voici bien loin du marxisme.

Quant à la « base de classes » du nouveau régime, elle devait nécessairement s’élargir à tous les acteurs qui favorisaient le développement des forces productives, donc aussi aux capitalistes nationaux et aux professions intellectuelles de haut niveau, quel que soit le secteur. D’où la théorie de la « triple représentation », qui faisait une place à ces nouveaux acteurs dans le Parti lui-même, non sans une forte opposition des marxistes traditionnels[28]. La « dictature démocratique populaire » n’avait décidément plus le même sens. Elle devait servir « l’immense majorité du peuple », au sein de laquelle subsistaient des antagonismes, mais on ne voyait plus bien quels étaient « ses ennemis »[29]. On est en fait revenu, d’une certaine façon, à la période de la démocratie nouvelle, avec son alliance avec la bourgeoisie nationale, et même cette fois étendue à une grande bourgeoisie monopoliste, en même temps qu’est réhabilitée la propriété privée[30]. Bref on a reculé par rapport à la construction du socialisme, désormais ramenée à sa « première étape ».

J’ai essayé de comprendre les raisons profondes de ce révisionnisme. Voici mon interprétation. Rendre une large autonomie aux entreprises publiques s’est avéré très difficile, du fait des résistances des administrations, et aussi parce qu’elles incluaient leur propre système de services publics (le logement, les soins de santé, les retraites étaient dispensés au sein de la danwei), ce qui ne permettait guère d’évaluer leur capacité à dégager des excédents. C’est alors qu’il a paru nécessaire de privatiser la plus grande partie de ces entreprises, en ne conservant dans le giron public que les plus importantes. D’après ce que j’ai lu, il a bien existé, comme en Russie après la dissolution de l’URSS, une capture de biens publics, sous des formes diverses[31], par des administrateurs ou des directeurs d’entreprises publiques, mais le phénomène a été limité, car les dirigeants chinois ont sans doute pu observer le chaos russe et la montée en puissance dans ce pays d’une légion d’oligarques prédateurs. Ils ont fait aussi un effort pour limiter la casse sociale. Je ne crois donc pas qu’ils aient choisi de démanteler le secteur d’Etat, même si l’on peut avoir quelques doutes sur la politique menée par Jang Zemin et son premier ministre, que leurs successeurs s’emploieront à lever[32]. Quoi qu’il en soit, il y a eu une ferme volonté de conserver la propriété publique dans les secteurs clés de l’industrie lourde et d’une partie de l’industrie légère, ainsi que dans les transports et les communications de base. Choix très important, parce que ces secteurs, même quand leur production ne représente qu’une part limitée dans le PIB, restent au cœur de toute économie. De plus, c’est en gérant ces entreprises publiques de base de manière très différente des oligopoles capitalistes que l’on a pu fournir aux autres secteurs des intrants bon marché, qui ont fait, bien plus que les bas salaires, le succès des exportations chinoises. Quant aux grandes entreprises capitalistes, elles seront maintenues sous contrôle, de diverses façons, notamment à travers le levier du crédit, resté pour l’essentiel sous le régime de la propriété publique, les autorisations administratives et les prises de participation de l’Etat dans leur capital.

Si l’on se projette maintenant dans le présent, je crois que l’on peut parler, avec Xi Jinping, d’une inflexion très importante de la « dictature démocratique populaire ». La politique de réforme et d’ouverture, telle qu’elle a été pratiquée, a entraîné une explosion des inégalités. Deng avait lancé le mot d’ordre de « s’enrichir avant les autres », mais dans l’idée que cela déboucherait sur l’enrichissement de tous. Ce qui s’est passé depuis l’aurait fait sortir de sa tombe. Il s’agit maintenant clairement de corriger ces inégalités. Mais surtout Xi s’en est pris aux dérives d’un Parti gangrené par les pratiques et l’esprit bourgeois. L’immense purge qu’il a entrepris de mener au sein du Parti prend son sens du fait que s’était constitué une sorte de nouvelle nomenklatura, reposant non plus, comme en URSS, sur la captation, via la planification impérative, d’une part de la plus-value totale par les sommets du Parti (c’est en quoi on peut considérer que le système relevait en grande partie d’un capitalisme d’Etat), mais sur les hauts salaires, les prébendes, le népotisme et la corruption sous toutes ses formes. Certes il ne parle pas d’une « bourgeoisie » au sein du Parti, pour ne pas réveiller les fantômes de la Révolution culturelle, mais ce n’est pas si différent, surtout si l’on considère l’ampleur de sa campagne contre les privilèges et pour une moralisation des cadres, tout comme des fonctionnaires.  La dictature de démocratie populaire a pris un autre sens. Pour aller plus loin il faudrait parler du respect « intégral » de la loi et de la réforme du système politique, mais je m’en tiendrai là.

Au total, pour revenir à la question que je posais au départ, cette très large alliance de classes, qui va jusqu’à englober les capitalistes, et même les grands capitalistes,  nationaux (pourvu qu’ils soient contrôlés) est-elle seulement propre à la voie chinoise, ou bien a-t-elle une portée théorique plus générale concernant la transition au socialisme (les Chinois parlent d’une « étape inférieure ») ? La question peut se poser pour d’autres pays en voie de développement, mais aussi pour des pays développés : y unir « le peuple » contre « l’oligarchie » (celle du capital transnational et des sommets de l’appareil d’Etat)? Je dirai seulement que ce ne peut être que mutatis mutandis. Dans ce dernier cas nous sommes au cœur d’un système impérialiste, dominé par des multinationales, qui ont investi de toutes parts les Etats.

 

La dialectique à la chinoise

 

Ici je voudrais m’aventurer dans une question philosophique, qui répondrait à ma préoccupation première : qu’est-ce que ce marxisme à la chinoise, s’il peut être autre chose que l’application du marxisme à la réalité chinoise, application qui en soi n’est pas contestable.

Pour cela je reviens d’abord à Mao. Pour lui la contradiction est une loi générale de la nature et de la société, et c’est ce qui fait la différence entre le matérialisme dialectique et le matérialisme mécaniste. Il suit Staline, lecteur de Engels, dans l’idée d’une dialectique inhérente aux  processus naturels et au cœur de l’évolution des espèces, idée qui sera critiquée ensuite par nombre de marxistes, et relativisée d’autres. « Sans contradiction, pas d’univers », dit-il. Mais il s’inspire surtout de Lénine et de sa théorie de l’unité des contraires, à savoir que l’un ne peut exister sans l’autre. A partir de là il distingue d’abord la contradiction fondamentale et les autres contradictions. C’est ainsi que la contradiction forces productives/rapports de production détermine, selon lui, toutes les autres dans l’histoire des sociétés, ce qui ne saurait changer. Ensuite il distingue un aspect principal et un aspect secondaire de la contradiction. Dans la contradiction fondamentale forces productives/rapports de production, ce sont les premières qui jouent le rôle principal, mais, on l’a vu, dans certaines conditions, ce rôle s’inverse. C’est là qu’intervient l’action la plus consciente des hommes, en l’occurrence la politique. Mais ce n’est que dans des conditions déterminées. Il arrive aussi que, entre les deux aspects, se crée un équilibre, mais celui-ci n’est que passager ou relatif : « l’unité des contraires est toujours conditionnée, passagère, relative, alors que la lutte des contraires qui s’excluent mutuellement est absolue ». Le mouvement des contradictions est pour lui une histoire sans fin - ce qui rend d’ailleurs le communisme problématique. Enfin Mao distingue la contradiction antagonique de la contradiction non antagonique : la première ne peut être surmontée, la seconde si.

Ce texte fascinant lui permet de reconstituer toute l’histoire de la révolution chinoise, par exemple le moment passager où le Parti communiste et le Kuomintang ont pu s’allier contre l’ennemi commun, mais ne pouvaient en aucun cas se réconcilier, et de dessiner une politique : avec certaines classes on peut faire alliance, car elles ne sont pas dans une contradiction antagonique, alors que d’autres classes, telles que la bourgeoisie bureaucratique, sont définitivement des adversaires. Mais ce qui m’a frappé est qu’il n’y a pas en fait de « solution » définitive de la contradiction antagonique, au sens où elle pourrait disparaître, comme chez Staline (avec les révolutions comme passages de la quantité à la qualité). Mao pense que la contradiction entre bourgeoisie et prolétariat ne va pas se résoudre par la victoire assurée du second sur la première, qu’il y aura des contre-révolutions et que la lutte continuera. Il ne croit pas non plus à un retour à l’origine, vers une unité supérieure, après le travail du négatif (la conception hégélienne de la « négation de la négation) : le communisme n’ira pas sans contradictions, il n’y aura pas de fin de l’histoire (la pensée chinoise du reste a toujours ignoré la téléologie).

On dit que Mao a puisé dans la philosophie traditionnelle chinoise cette thématique de la contradiction, non certes dans le confucianisme, qui ne vise que le maintien de l’ordre dans les rapports sociaux, et qu’il combat violemment, mais dans le taoïsme, qui repose sur le jeu et la complémentarité des contraires, du yin et du yang (le masculin et le féminin, l’ombre et la lumière, le ciel et la terre etc.) Le taoïsme recherche l’harmonie personnelle, sous la forme d’un équilibre intérieur (d’où diverses pratiques alimentaires et gymniques), l’harmonie entre les hommes (à travers par exemple la pratique du don), et surtout l’harmonie entre l’homme et la nature, qu’il ne faut pas maltraiter. Il peut même prendre la forme d’un anarchisme, l’individu se libérant de rapports sociaux oppressifs, ou d’un quiétisme. l’homme décidant de ne plus lutter avec la nature. Il y a donc une solution aux contradictions. Il est possible, en effet, que Mao, grand lecteur des classiques, ait repris quelque chose du taoïsme, quand il évoque les moments de repos dans la contradiction, mais ces moments ne sont pour lui que passagers, la lutte entre les contraires devant reprendre ensuite de plus belle.

Or le thème de l’harmonie est revenu en force dans le discours du Parti communiste chinois, avec de nombreuses occurrences dans les Statuts[33]. On pourrait dire qu’il n’est que de circonstance, pour légitimer la mise en sommeil relative de la lutte des classes et le maintien du régime social et politique, contre des dérives « de droite » ou « de gauche » qui voudraient le bouleverser. Je crois que c’est bien plus profond, et que cela s’origine effectivement dans le fonds taoïste de la culture chinoise traditionnelle[34], à savoir une conception de l’harmonie entre les contraires qui n’est pas la recherche d’un simple équilibre, ou d’un juste milieu, mais d’un mode de vie où chaque contraire se renforce de la présence de l’autre, dans un mouvement perpétuel qui doit être ascendant.

Je l’ai développé ailleurs. Il y aurait deux sortes de dialectique. Une dialectique négative, où l’un des pôles de la contradiction détruit constamment l’autre. La bourgeoisie, en perfectionnant les moyens de production, détruit sans cesse le prolétariat, coupant ainsi la branche sur laquelle elle est assise (d’où la loi de la baisse tendancielle du taux de profit). De même  elle détruit constamment les forces productives qu’elle a développées en en faisant des forces destructrices, d’où le saccage de la nature. Le prolétariat de son côté, arrivé au pouvoir avec ses alliés, doit en finir avec la bourgeoisie. Mais il y a aussi une dialectique « positive », soit que l’un des pôles utilise l’autre afin de se renforcer (ainsi quand le prolétariat se sert du capitalisme pour moderniser sa base productive), soit que les deux pôles se conjuguent de manière à ce que chacun renforce l’autre tout en le transformant, et c’est alors la recherche de l’harmonie. En fait cette dialectique était déjà présente chez Mao. Son objectif était déjà, on l’a vu, d’utiliser les capitalistes pour accélérer le développement. Elle est aussi au coeur du principe « marcher sur les deux jambes » (développer à la fois l’industrie et l’agriculture, les petites, les moyennes et les grandes entreprises), dans l’idée que, si l’on ne s’appuie que sur une seule jambe, on boîte, tandis que, avec les deux, on peut avoir une bonne foulée. J’ai été souvent frappé par ce mode de discours chinois qui repose ainsi sur la complémentarité des contraires et leur renforcement réciproque, qui ne nous est pas du tout familier et nous semble même paradoxal. Il transparaît dans quelques occurrences des statuts.

S’enrichir avant les autres, pour les individus comme pour les régions de la Chine, devient le moyen d’un enrichissement général, d’une société de « moyenne aisance » partagée. Ce n’est pas ce qui s’est passé, mais c’est bien l’objectif. Le centralisme démocratique nous paraît être une contradiction dans les termes, et pourtant l’idée est bien que la démocratie renforce le centralisme en lui donnant de la substance populaire et que le centralisme renforce la démocratie en lui donnant de l’effectivité. Enfin, concernant la contradiction plan/marché, on trouve cette formulation récente et surprenante : « il importe (au parti communiste) de permettre au marché de jouer un rôle décisif dans la distribution des ressources et de permettre au gouvernement de mieux jouer son rôle et de construire un système de contrôle macro-économique perfectionné » - ce qui, au premier abord, paraît antinomique[35]. Suit tout un paragraphe sur la coordination par le plan du développement coordonné des villes et des campagnes ainsi que des diverses régions, et sur son action pour « harmoniser les rapports entre l’homme et la nature ». Tout cela, au moins au niveau des intentions, est fort contraire à notre logique formette, aves ses principes de non-contradiction et du tiers exclu, et peut-être plus proche des logiques polyvalentes. En définitive – mais je n’ai pas la place ici pour le développer – ce pourrait bien représenter un véritable enrichissement du marxisme, et non une simple « sinisation »[36].

 

[1] Cf. les « Quatre principes fondamentaux » (voie socialiste, dictature de démocratie populaire, direction du Parti communiste, marxisme-léninisme et pensée de Mao Zedong).

[2] L’expression « sinisation du marxisme »  n’est employée qu’une seule fois dans le texte des Statuts, mais plus souvent dans d’autres documents.

[3] Le terme « application » revient plusieurs fois dans le texte des Statuts. Il y est aussi question d’une  « combinaison des principes fondamentaux du marxisme-léninisme avec l’expérience chinoise de l’époque actuelle ».

[4] C’est le sens de mon essai sur Le « modèle chinois » et nous, L’Harmattan, 2018.

[5][5]  Sur le double sens de cette détermination en dernière instance, je renvoie à mon analyse du procès de travail dans De la société à l’histoire, tome 1, p. 233-234. Que la nature joue ce rôle essentiel a été amplement mis en lumière par l’écologie contemporaine.

[6] Mao, De la pratique et De la contradiction, La Fabrique, 2008, p. 143-144.

[7] Sur le rapport de Mao au pouvoir, et plus généralement sur sa personnalité, je renvoie le lecteur à mon article « Questions sur Mao » (publié dans La revue Commune n° 43/44, p. 21-39, et repris dans mon blog). J’y démonte, citations et faits à l’appui, la thèse répandue d’un Mao autocrate. Entre autres éléments, je rappelle qu’il était pour le pour la liberté de pensée (« Oser penser »), pour le droit à la critique et sa nécessité, pour le droit de réunion et le droit de grève. Je rappelle aussi qu’il a reconnu ses erreurs, ce qui n’est pas fréquent chez nos dirigeants champions de la démocratie.

[8] La biographie de Mao montre au contraire un homme attaché aux réalités, appelant sans cesse à l’étude du  concret. Il ne croit même pas au communisme comme cité idéale : pour lui il y aura toujours des contradictions sociales,  des luttes de classes, qui cesseront seulement d’être antagonistes ! En revanche je crois volontiers que, ancien chef de guerre, il pensait  qu’on pouvait diriger une économie comme une armée, mais une armée de partisans, une armée populaire.

[9] Le nombre de morts dus à la famine a fait l’objet d’évaluations contradictoires, dont certaines ont été manifestement truquées, tout comme à été niée l’existence de trois années de sécheresse. Il n’en reste pas moins considérable : sans doute 15 à 20 millions de personnes.  Le taux de croissance est devenu négatif (- 1,3 en 1960, - 27% en 1961, - 2,9 en 1962, selon l’étude de Rémy Herrera et Zhiming Long, « L’énigme de la croissance chinoise », in La Pensée, n° 396). On sait que l’ampleur du phénomène a été occultée par des cadres locaux, qui, par servilité, ont dissimulé des résultats catastrophiques, en matière de production et de victimes. Quant Mao a dû se rendre à l’évidence, il y a vu non seulement l’effet de mauvaises décisions, mais de la bureaucratisation des cadres du Parti, un Parti qu’il fallait désormais révolutionner (envoi des cadres supérieurs à la campagne). Mais il n’a rien changé à sa ligne générale.

[10] Les communes populaires, ces très vastes institutions (de 25 à 40.000 personnes) étaient plus proches de l’esprit du communisme anarchiste, que Mao avait fréquenté dans sa jeunesse, que de celui d’un communisme étatique, à la soviétique. Leurs structures étaient des plus démocratiques. Si les paysans restaient propriétaires de lopins de terre et d’un petit bétail, le reste était géré collectivement (les cantines, les écoles, les crèches, et les moyens de production de quelque importance) Et l’organisation du travail était de mode industriel (équipes, brigades, rémunération en points travail). Mao ne comprit pas que les paysans, sans y être hostiles, n’y étaient pas entièrement favorables. Tout dépendait de la qualité de leur gestion : tombées souvent sous la coupe de bureaucrates du Parti, elles leur rappelaient alors fâcheusement le règne des propriétaires fonciers. Il en subsiste quelques unes aujourd’hui, qui marchent très bien.

[11] La double participation est celle des cadres au travail manuel et des ouvriers à la gestion. Quant à la triple alliance entre les ouvriers, les cadres administratifs et les techniciens (les deux dernières catégories devant effectuer le travail des premiers deux jours par semaine), Mao en avait fait adopter le principe dès 1957 par un plenum, mais il ne fut vraiment appliqué que pendant la Révolution culturelle.

[12] Les unités de production ne pouvaient disposer de leurs profits, qui étaient en totalité transférés au budget de l’Etat, dont ils représentaient 90%. Elles n’avaient donc aucun pouvoir en matière d’investissement. Les prix étaient fixés administrativement (en ajoutant une marge au prix de revient et en les modulant par la fiscalité). Seuls les prix de détail tenaient compte de la demande. 

[13] Le Plan, dans ses différentes déclinaisons (objectifs en valeur et en volume, plans d’investissement, de main d’œuvre et de salaires, de commercialisation etc.), faisait l’objet de discussions entre les unités et les organismes de tutelle, fixait des objectifs minimaux impératifs mais les objectifs maximaux étaient seulement souhaitables, et les PME avaient une autonomie de gestion assez considérable. Donc, dans l’ensemble, le fonctionnement de l’économie était beaucoup plus souple et décentralisé que celui de l’économie soviétique.

[14] Deng Xiaoping, Textes choisis, tome 3, Editions en langues étrangères, Beijing, Chine, 1993, p. 70.

[15] J’ai souligné, dans De la société à l’histoire, tome 1, p. 230, le fait que Marx n’emploie plus guère, dans Le Capital, l’expression « forces productives », sinon à titre de raccourci, mais des expressions comme  « la force productive du travail », « les forces productives du travail social », « les forces inhérentes au travail », « les puissances sociales du travail ».

[16] Pour une histoire détaillée de ce débat académique et de ses relations avec le contexte politique, cf. Bruno Tinel, A quoi servent les patrons ? Marglin et les radicaux américains, et son work paper consultable sur https//halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00266343/document. En France Bernard Rosier et Pierre Dockès ont à leur manière relayé ce débat.

[17] Le texte des Statuts dit de même que les sciences et les technologies sont « des forces productives de premier ordre ».

[18] A quoi le socio-psychanalyste Gérard Mendel a opposé un dispositif institutionnel reposant sur des « groupes homogènes » par  fonctions dans l’entreprise et la communication indirecte entre eux (par compte-rendus), afin de mettre hors circuit la relation hiérarchique, ce qui était à la fois plus démocratique et plus efficient.

[19] L’exemple le plus connu et le plus documenté d’une duplication des méthodes capitalistes les plus sinistres est celui de la méga-entreprise Foxconn (une entreprise d’ailleurs taïwanaise), qui a eu jusqu’à 1, 3 million d’employés, et qui travaille pour des donneurs d’ordre tels que Apple, Samsung ou Amazon. Les conditions de travail étaient telles qu’elles pouvaient rappeler la description que faisait Engels du travail des ouvriers dans La situation des classes laborieuses en Angleterre. Cela a même suscité un tel scandale international (Foxconn était baptisée « l’usine à suicides ») que les donneurs d’ordre ont du contraindre l’entreprise à respecter certaines normes, dont celles du droit du travail chinois.

Dans les entreprises à management chinois classique  les choses sont différentes : le travail est dur, mais les supérieurs se doivent de respecter et de consulter les exécutants, ce qui confère à ces entreprises un grand dynamisme, notamment dans le secteur des services liés à l’informatique et à l’internet, où elles font preuve de grandes qualités d’innovation. De même la concurrence n’y est pas destructrice : dans les entreprises ou entre les entreprises on coopère, ce qui a pu faire parler de « coopétition ».

[20] Par exemple le travail taylorisé, étant démotivant, et détruisant l’apprentissage « tacite », donc une amélioration de la qualification, nuit à la production de valeur. Les gestionnaires du capital essaieront d’y remédier par le management « participatif » et par les politiques d’intéressement et de participation, censées remotiver les travailleurs..

[21] Cf. mon essai sur Le ‘modèle chinois’ et nous, L’Harmattan, 2018.

[22] Le terme de « dictature » fait évidemment problème. Dans l’esprit de Marx il s’oppose à la dictature de la bourgeoisie, qui se camoufle sous des formes démocratiques (pas toujours du reste, l’histoire le montrera), mais qui sont celles de la « démocratie bourgeoise ». A cela Marx oppose le pouvoir de l’immense majorité sur cette petite minorité, grâce à des formes démocratiques adéquates, le passage ne pouvant souvent s’effectuer que par la violence (il faut briser l’ancien appareil d’Etat). Le terme de domination du prolétariat conviendrait donc mieux.

Mais il y a un autre sens de la dictature, c’est le sens romain d’un régime d’exception. Or, vu la puissance de la bourgeoisie, on ne peut construire le socialisme (c’est la première fois dans l’Histoire où les dominés prendraient le pouvoir), en laissant le champ libre au multipartisme, surtout lorsqu’il n’y a aucune tradition démocratique dans le pays. C’est le sens de la « direction du parti communiste ». Cela ne signifie nullement que les droits de l’homme et du citoyen seront bafoués (la Constitution chinoise de fait les reconnaît presque tous). Mais cela veut dire aussi que ce régime est transitoire, même s’il doit durer longtemps. Pour une discussion sur le système politique chinois, je renvoie à l’annexe que j’ai consacrée au sujet dans mon livre Le ‘modèle chinois’ et nous, L’Harmattan 2018.

[23] La propriété de la terre leur sera rendue, les réquisitions de récoltes seront réduites, puis abandonnées.

[24] L’essentiel des nationalisations sera réalisé fin 1856. Beaucoup de commerces de détail et de micro-entreprises survivent, mais son invités à se regrouper en coopératives, ce qui se réalisera pendant le Grand Bond en avant. 300.000 toucheront des indemnités, parfois considérables.

On peut dire, avec Marie-Claude Bergère (Capitalismes et capitalistes en Chine, Editions Perrin, 2007, p. 213 sq.) que, à le considérer dans son ensemble, « Le capitalisme est mort, les capitalistes survivent ». On est loin du cas soviétique. Ce qui explique qu’ils réapparaîtront si facilement après 1979.

[25] Pour une histoire détaillée des deux premières années de  la Révolution culturelle (1966-1968) lire le chapitre « Cataclysme »  de la biographie de Mao par Philip Short, Mao Tse-Toung, Fayard, 2005. Mao n’avait pas craint d’abord de lancer une « guerre civile générale dans tout le pays » pour mettre à bas la nouvelle bourgeoisie, allant jusqu’à invoquer la Commune de Paris. De fait ce fut une guerre civile qui toucha d’abord les étudiants, en révolte contre leurs professeurs, gagna ensuite les ouvriers et employés, qui constituèrent leurs comités révolutionnaires, et atteignit jusqu’à l’armée. Après avoir considéré que les excès de violence étaient inévitables, il recula devant la tourmente générale qui avait gagné le pays, du moins dans les villes, avec des luttes de factions qui firent probablement un million de morts. Il admit qu’il fallait quand même un Parti et finalement chargea l’armée de rétablir l’ordre, cependant que des millions d’étudiants étaient envoyés à la campagne (dont le futur Secrétaire général et Président Xi Jinping), et les cadres rétablis après avoir été rééduqués dans les «Ecoles du 7 mai ».

Avec le recul on peut dire, à mon avis, que cet épisode tragique, dont on comprend qu’il ait laissé à beaucoup de mauvais souvenirs, a profondément changé la Chine. Des millions de jeunes, qui étaient habitués à vénérer leurs maîtres dans la tradition confucianiste (ce que Mao appelait « le gavage des canards »), se sont mis à penser par eux-mêmes, fût-ce autour d’un texte unique (le « Petit livre rouge » des maximes de Mao - lequel d’ailleurs se refusait à y voir un Evangile, produit par « un génie »). A preuve le fait que sa lecture nourrit des luttes de factions d’une extrême violence. On ne peut comprendre ce qui se passa quelques années plus tard lors du Printemps de Pékin, sorte de Mai 1968 à la chinoise, sans y faire référence. Les années passées à la campagne ont fait découvrir à ces jeunes citadins un monde paysan qu’ils ne connaissaient pas, et dont ils se soucieront quand ils accéderont à des positions de pouvoir. Les ouvriers et employés s’y sentirent investis d’une nouvelle dignité. L’égalitarisme de cette période (on alla même jusqu’à supprimer tous les signes distinctifs des grades dans l’armée) laissera des traces jusqu’à aujourd’hui, notamment dans les courants « néo-maoïstes ». La « ligne de masse » se retrouvera dans le discours des dirigeants, et jusque dans le texte des Statuts.

[26] Un choix du reste contraint par le retrait de l’aide soviétique et par un contexte international menaçant.

[27] Sans doute faut-il corriger une application trop stricte du principe « à chacun selon son travail » - qui inclut une rémunération selon sa qualification (dans la mesure où le coût en a été supporté par l’individu). Personnellement je pense que la prise de responsabilité et la prise de risques (dans le cas de la création d’une entreprise, pendant la période de son lancement) justifient, au nom de l’efficacité, des rémunérations plus élevées (à noter que Mao lui-même était opposé à un trop grand égalitarisme salarial). Mais le « talent »  et la « créativité »  sont surtout des fictions destinées à légitimer des rémunérations exorbitantes. Que l’on pense à celles des dirigeants des multinationales capitalistes, quand bien même ils sont des gestionnaires médiocres et qu’il existe des légions de gens plus compétents. Pour autant que ces notions aient un sens, il n’y a pas de raison de les rétribuer : ceux qui en seraient pourvus  y trouveront suffisamment de motifs de satisfaction personnelle. Il est vrai que la Chine avait quelques bonnes raisons, pour se hisser à la pointe de la technologie, de favoriser ses entrepreneurs innovants (il s’y crée d’innombrables start-up) et d’attirer des ingénieurs de haut niveau (en incitant tous ses étudiants et chercheurs partis à l’étranger à revenir au pays), mais ce fut au prix de créer de très fortes inégalités.

 

[28] La Triple Représentation désignait « les forces productives progressistes » (entrepreneurs), la « culture chinoise avancée » (scientifiques et intellectuels)  et « les intérêts fondamentaux de la majorité de la population ». Elle fut inscrite dans les Statuts du Parti en 2002 et dans la Constitution en 2003. Son point le plus sensible était le premier : il permettait l’ouverture du Parti aux élites économiques,  et particulièrement aux grands capitalistes privés - ce qui fut fait, mais de façon très limitée. Elle a suscité un grand débat, n’épargnant pas Deng lui-même, et de fortes résistances. Le successeur de Jang Zemin, Hu Jintao, n’y a plus fait référence, sauf dans les textes officiels.

[29] Le texte des Statuts distingue « les antagonismes pouvant se faire jour au sein de la population de ceux qui existent entre nous et nos véritables ennemis », mais ces derniers ne sont pas nommés.

[30] Non sans de fortes oppositions. Il faudra trois ans pour que l’inviolabilité de la propriété privée, inscrite dans la Constitution en 2001, connaisse ses décrets d’application.

[31] En dehors des formes légales (ventes au public, ventes aux employés,  privatisations partielles, locations), il y a eu des formes « hypocrites » : création de filiales privées par des cadres des entreprises publiques, d’entreprises par des universités ou des instituts d’Etat, de coopératives par actions qui cachent des entreprises familiales, de soi-disant joint-ventures avec des capitaux étrangers, enfin d’entreprises de bourgs et de village gérées en fait par des administrations locales. On a parlé de « chapeaux rouges » (des entreprises privées se dissimulant sous l’étiquette d’une propriété collective) et de « chapeaux étrangers » (des joint-ventures constituées en fait surtout de capitaux chinois).  Ces privatisations subreptices furent surtout opérées par les autorités locales.

[32] Jiang Zemin ne fut nullement un fourrier du capitalisme. Mais il a interprété d’une certaine façon la théorie de Deng, dont il s’est voulu le continuateur zélé. Pour lui, Deng avait renouvelé le marxisme, en développant une théorie complète du « socialisme à la chinoise » : « Marx n’y avait jamais pensé » et « ni les générations qui nous ont précédé, ni les autres pays socialistes ne l’ont jamais tenté ». On retrouve là toute l’ambiguïté du discours chinois : la théorie de Deng est à la fois présentée comme « une intégration du marxisme à la réalité de la Chine d’aujourd’hui » et comme un nouveau marxisme, qui « révèle l’essence profonde du socialisme ». Dès lors le développement des forces productives devient la problématique centrale, et non plus une simple nécessité liée à une période historique. Le résultat des années Jiang Zemin (1993-2003) fut un essor mal contrôlé du capitalisme privé et une montée des inégalités. Hu Jintao essaiera de redresser la barre. 

[33] C’est Hu Jintao qui l’a mis au premier plan avec son projet d’une « société harmonieuse », bâtie grâce à un « développement scientifique ». C’était là une réponse à l’aggravation des inégalités et à la montée du mécontentement social. La société harmonieuse devait succéder à la « société relativement aisée » de Jang Zemin. Le développement scientifique visait plus de démocratie, de justice, d’égalité (avec notamment l’instauration d’un revenu minimum), plus de concorde, et un meilleur rapport à la nature  (un développement durable).

[34] La notion d’harmonie est aussi prégnante dans le confucianisme, mais sans référence à l’existence de contradictions.

[35] Si le marché (des marchandises, des forces de travail et des capitaux) alloue les « facteurs » de façon optimale, comme le croient les néo-libéraux, le plan ne ferait que fausser les « mécanismes de marché ». Si le plan au contraire contrôle étroitement cette allocation, alors le marché n’a plus grand rôle à jouer.

On voit, à l’inverse, ce que signifierait une « dialectique positive ». Le plan renforce l’efficacité du marché quand il combat ses aspects négatifs (la domination de la valeur d’échange sur la valeur d’usage, la monopolisation, la concurrence sauvage entre les travailleurs etc.) par un contrôle approprié (les normes de qualité, le contrôle des mouvements de capitaux, la législation du travail etc.), plus généralement quand il le soumet à des finalités collectives, à l’aide de leviers comme les taux d’intérêt, la fiscalité, les subventions à telle ou telle branche. Inversement le marché renforce l’efficacité du plan quand il lui fournit des informations sur l’état des achats et des ventes, sur la situation de l’emploi, sur les besoins de capitaux, etc,, évitant ainsi les décisions arbitraires, les pressions de toutes sortes, les marchandages et la concurrence « administrative », tous maux qui ont affecté l’économie soviétique. Ce ne sont là que quelques indications.

[36] La thématique d’une dialectique positive s’est imposée à moi par d’autres biais : celui d’une réflexion anthropologique (comment faire jouer de manière positive les contradictions propres à l’être humain, par exemple entre le désir d’individualité et le désir de communauté), celui d’une réflexion politique (à propos des contradictions entre l’individu et le citoyen), celui d’une réflexion sociologique (s’agissant des contradictions entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif), celui enfin d’une réflexion économique (surmonter les contradictions entre la concurrence et la coopération, entre le marché et le plan). Je renvoie à mon livre Le socialisme est (a) venir, tome 1, p. 233-251, et à mes articles « Le socialisme comme dialectique positive » et « La transformation révolutionnaire ou : comment marcher sur les deux jambes », in Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Le Temps des cerises, 2011, repris dans mon blog.  On trouvera une inspiration tout à fait comparable dans les écrits de Jacques Généreux, notamment La dissociété, Points Seuil, 2006, Mais la fréquentation du discours chinois est venue me conforter dans cette perspective, et je me propose de le scruter plus avant.