Le blog de Tony Andreani

21 juin 2020

CE QUE NOUS DEVONS AUX OUVRIERS

 

 

On l’aurait presque oublié, si un remarquable documentaire d’Arte, « Le temps des ouvriers », ne nous invitait à le ressaisir et ne nous portait à y réfléchir à nouveau.

Les idéologues du capitalisme d’aujourd’hui se gargarisent de la « dématérialisation » des processus productifs, assurent que le travail ouvrier est en train de disparaître, rêvent d’une « usine sans ouvriers », entièrement robotisée, et se plaisent à dire que cette couche sociale n’a plus qu’une place marginale dans la société, remplacée par les cols blancs et les concepteurs de programmes informatiques. Par ailleurs ils trouvent confirmation du peu d’intérêt du travail ouvrier dans le fait que les ouvriers ne songent qu’à une chose pour leurs enfants ; qu’ils échappent à leur condition et s’élèvent dans l’échelle sociale. Bien sûr tout cela tient largement de la mystification. Les machines et robots se substituent certes de plus en plus aux hommes, mais ceux-ci restent irremplaçables à certains postes et dans certaines tâches. L’usine sans ouvriers n’a fait que les déplacer aux quatre coins du monde, la grande usine d’assemblage à la chaîne suppose une multitude de sous-traitants, l’intelligence artificielle même a besoin des petites mains qui collectent les données. Et, sans tous ces tâcherons, une part essentielle de la valeur nouvelle, ajoutée, ne serait pas produite. Cependant ce n’est pas voir que les ouvriers ont bien d’autres choses à nous apporter que leur labeur et leur savoir-faire, et c’est ce qu’on voudrait développer quelque peu ici.

A l’inverse la tradition révolutionnaire a vu dans les ouvriers, parce qu’ils n’avaient que leurs chaînes à perdre, les sauveurs de l’humanité, car ils allaient mettre fin un jour, en se coalisant et en s’organisant, à l’exploitation capitaliste, et donner naissance au monde des « travailleurs associés ». Pourquoi cela ne va pas de soi, on va en reparler. Mais tout le raisonnement est appuyé sur l’exploitation, et néglige l’autre dimension essentielle du travail ouvrier, pourtant si fortement thématisée par Marx, l’aliénation. Et c’est une aliénation directe, immédiate, loin du ciel des idées. Ce que le documentaire donne remarquablement à voir, en même temps que tous les moyens que se donnent les ouvriers pour au moins l’alléger, à défaut de pouvoir s’y soustraire. Mais qu’est-ce d’abord que le travail ouvrier ?

 

Les ouvriers pris dans la « coopération objective » et dans la « coopération factuelle »

 

Par « coopération objective » je veux dire ici la coopération médiée  par les instruments de travail, et par « coopération factuelle » celle reposant sur la continuité et la fragmentation du travail, les deux par opposition à la coopération intersubjective (des phénomènes comme l’information mutuelle, l’apprentissage mutuel et l’« émulation », bien présents dans l’analyse de Marx)[1]. Or ce qui spécifie le travail ouvrier est qu’il est agencé par ou via un système de machines, alors que le travail artisanal, s’il utilise des machines, garde une autonomie, et que la manufacture n’était encore qu’un regroupement d’ateliers. C’est donc à juste titre que le documentaire d’Arte porte surtout sur le travail d’usine, avec des images impressionnantes sur l’immensité de celles du 19° siècle (ainsi de la filature de New Lanark en Ecosse). Mais, bien sûr, il faut entendre usine en un sens large : un grand entrepôt, un vaste atelier d’entretien ou de réparation de rames de métro relèvent de la même catégorie. Voilà qui est différent d’autres travaux dits manuels, par exemple celui des ouvriers agricoles, et plus encore celui du paysan aux champs, même avec un tracteur, mais que l’on retrouve dans l’usine d’abattage ou dans la ferme-usine.

Cette coopération objective, ainsi que le travail fragmenté, sont devenus tout de suite le malheur ouvrier. Il n’était plus que le rouage d’une sorte de machinerie humaine, et les descriptions des inspecteurs de fabrique dans  l’Angleterre du 19° siècle (abondamment utilisées par Engels et Marx) comme des films célèbres en ont donné des aperçus saisissants. Mais, en même temps, elle a entraîne une forme de solidarité, et même de fraternité (le terme était courant dans les associations ouvrières), que l’on retrouve dans tous les témoignages, et qui expliquera pourquoi les révoltes ouvrières seront par elles profondément cimentées. Rien de moins individualiste que le monde ouvrier proprement dit. Il reste que le travail ouvrier est d’abord un travail masculin (c’est vrai encore aujourd’hui, mais dans une moindre mesure), ce qui s’accompagne bien souvent d’une exaltation des valeurs viriles, force et endurance (on est « dur au mal »). Et pourtant ce sont bien des femmes qui ont déclenché la première grève de très grande ampleur (1888, dans une fabrique anglaise d’allumettes), dans une atmosphère de sororité.

 

Le contrôle et le vol du temps

 

Tout travail est un certain emploi du temps et a ses contraintes, par opposition au temps libre, qui n’est pas, sauf chez les oisifs, dénué d’activités, loin de là, mais des activités qui sont facultatives et menées à volonté. Le travail ouvrier, lui, se déroule dans un temps totalement contraint, avec sa durée journalière, ses gestes minutés à la seconde près (déjà bien avant le taylorisme), ses pauses chichement calculées (2 minutes pour aller aux WC dans l’un des témoignages du documentaire). Pas d’usine sans chronomètre, sans sonneries, sans surveillance humaine ou automatisée, sans panopticum. Même le philanthrope Owen en était chaud partisan.

Dans l’entreprise capitaliste tout est fait pour qu’il ne reste pas un soupçon de temps libre à l’ouvrier dans sa journée de travail, qui doit être d’une parfaite monotonie. Au dix-neuvième siècle le souci des patrons était aussi que le temps hors travail ne soit consacré qu’à la récupération de l’énergie perdue, et ils veillaient à contrôler l’usage fait de ce temps (au-delà des 16 heures du labeur) en parquant les ouvriers dans des cités ouvrières, à la porte des usines (on ira même jusqu’à déterminer leur régime alimentaire). Cela n’a pas disparu : on connaît ces dortoirs dans des pays asiatiques, et la surveillance qui va avec. Mais, là aussi, c’est une forme de solidarité qui règne, tous les efforts pour mettre en compétition les ouvriers les uns avec les autres (on se souvient de l’usine soviétique avec son ouvrier modèle), ou, mieux encore, en concurrence salariale (le jeu des primes et des pénalités), ne parvenant pas à briser la camaraderie. Aujourd’hui, dans l’usine occidentale, à la fin du travail chacun prend son auto et rentre chez lui, mais le lien n’est pas totalement perdu, surtout dans les campagnes, et l’on se retrouvera unis lors de la prochaine grève ou de la prochaine occupation d’usine, sauf lorsque la contrainte de revenu fera exploser le collectif (cf. l’admirable film En guerre de Stéphane Brizé). Ainsi le propre des ouvriers d’usine est qu’ils font corps, à l’opposé de l’individualisme ambiant et de tout le management qui prétend promouvoir leur initiative et leur responsabilité pour mieux les opposer les uns aux autres, et a cru les flatter en remplaçant le terme d’employés (= ceux qu’on emploie) par ceux de « collaborateurs » (sans prendre garde que cela pouvait rappeler les mauvais souvenirs du temps de l’Occupation) ou de « partenaires » (comble de la duperie).

C’est là la première leçon de vie que nous donnent, et continuent à nous donner, les ouvriers.

 

L’aliénation de l’acte

 

« L’acte est une aventure »[2] : sous ce titre énigmatique, Gérard Mendel, qui avait longuement médité la question de l’action et même parcouru tout ce qu’en avaient dit les philosophes, voulait nous signifier, en substance, une chose très simple : l’acte-projet, avec tout ce qu’il implique (une réflexion, une délibération, une décision), même dans les plus petits mouvements de la vie quotidienne, ne va pas sans une privation d’acte-pouvoir. Ce que les théoriciens de l’acteur rationnel porteront, en économie, à son comble. Il évacue la « rencontre » avec le réel, dans ce qu’il a d’imprévisible et de provoquant. Voilà qui s’applique bien au travail ouvrier, que Mendel connaissait bien  - pour être intervenu dans divers contextes de travail en tant que socio-psychanalyste (et non comme psychologue social). Sauf que, dans l’usine, l’action a de plus été pensée, choisie, déterminée par d’autres, et que tout ce qui restait d’incertitude à découvrir et maîtriser s’est évanoui. Ensuite l’acte-pouvoir est une affirmation personnelle, qui doit laisser sa marque. Un ancien militant  italien note, dans le documentaire, que, rentré chez lui, l’ouvrier d’usine n’avait rien à raconter sur son temps passé au travail, car ce travail n’avait gardé aucune trace de son humanité. Cela m’a fait me souvenir, par contraste, de la fierté éprouvée par un soudeur, dans le magnifique livre Les prolos de Louis Oury[3], à voir sur le navire une fois terminé (nous sommes dans un chantier naval) s’élever la cheminée où s’était inscrit son acte (une opération standard, mais qui était la sienne). C’est bien tout cela que Marx avait en tête lorsqu’il parle d’une aliénation non seulement face à la machine qui impose son rythme, non seulement face au produit qui appartient à l’employeur, mais encore face à l’acte lui-même, qui est prédéterminé (l’ouvrier devient le « porte-douleur d’une fonction de détail »). Et c’est cela qui fait la différence avec l’artisan, qui non seulement s’est imposé ses propres règles (celles de la « belle ouvrage ») mais encore vit son activité comme un ensemble de petites aventures. Une différence aussi avec le travail dans la très petite entreprise, où il conserve une part d’autonomie.

Quand les luddistes ont brisé les machines, c’était bien sûr parce qu’elles leur volaient leur travail et les réduisaient à la misère, mais encore parce qu’elles les dépossédait de leur art, si codifié fût-il (on connaît surtout des rebelles d’Angleterre, mais ce sont les Silésiens qui ont le plus impressionné Marx. Les uns et les autres furent massacrés). C’était là du travail pour eux, dans l’atelier corporatif ou familial, mais c’était aussi un travail où il fallait trouver le bon geste et maîtriser l’alea. Celui-là même que les ouvriers ont cherché à récupérer dans les petits espaces de temps qu’ils pouvaient dérober à celui de l’usine. En France cela s’appelait « la perruque », mais j’en ai trouvé aussi  des exemples dans le très beau livre de l’ouvrier hongrois Miklos Haraszti, Salaire aux pièces (du temps du « socialisme réel » en ce pays)[4]. Le documentaire en montre un qui est un petit chef d’œuvre : un éléphant miniature composé uniquement de pièces récupérées dans l’atelier (plaques, boulons etc.).

Eh bien, c’est cela aussi que nous apportent les ouvriers d’aujourd’hui, même si la perruque a quasiment disparu avec les contrôles de qualité et les flux tendus. Quand ils sont rentrés à la maison, le dimanche ou les jours de RTT, ils sont souvent des bricoleurs de génie, ou, pour le moins, s’improvisent des jardiniers hors pair (les jardins ouvriers d’autrefois connaissent de nos jours une certaine forme de renaissance). Des bricoleurs donc, non des passionnés de gadgets ou de kits prêts à monter. Certes on voit aussi  de plus en plus des cadres, parfois supérieurs, surtout dans les métiers de la gestion, du commerce ou du marketing,  renoncer à leurs hauts revenus pour découvrir les joies du quant à soi et du travail à temps plein dans les « petits métiers », parfois avec tout un nouveau bagage de connaissances, mais pas avec la même ingéniosité que dans la « récup ».

 

Les ouvriers et le travail de la matière

 

Ils ne sont pas les seuls à avoir un contact physique, charnel, avec la matière (entendue dans son opposition au vivant), puisque les artisans (plombiers, électriciens etc.) l’ont aussi, mais c’est bien dans l’industrie que sont produites toutes les matières, premières ou transformées, qui serviront dans tous les autres métiers, ce pour quoi elle reste, qu’on le veuille ou non, le socle de toute économie. Leur propre est qu’ils sont directement productifs - les ingénieurs et techniciens l’étant indirectement. Il faudrait faire ici un détour par la question du travail productif chez Marx, qui a donné lieu, à mon avis, à de mauvaises interprétations[5]. Ce qui spécifie le travail productif  ouvrier, ce n’est pas qu’il est productif de plus-value (d’autres le sont aussi), mais qu’il produit des valeurs d’usage matérielles, et non formelles. Ainsi l’entreposage ou le transport ont-ils, eux aussi, des effets réels sur la valeur d’usage (leur stockage, leur déplacement), alors que la pure transaction marchande n’en a aucun, et encore moins l’activité financière, quelle que puisse être leur utilité. Donc les ouvriers sont bien le poumon du système économique. Et leur travail, même quand il n’est pas à proprement parler manuel, brasse de la matière, dans la sidérurgie, la chimie, la tôlerie, la production d’énergie etc. Et c’est ce qui fait aussi sa grandeur, parfois sa beauté (ainsi du contrôle du métal en fusion par les « mains d’or » dans les hauts fourneaux), lors même que tout est commandé, contrôlé, voire réparé à distance.

Il y a, bien sûr, du travail ouvrier qui n’est pas du travail d’usine, par exemple le ménage des locaux (dont les employés sont rebaptisés aujourd’hui « techniciens de surface ») ou celui des éboueurs, des gardiens, des chauffeurs d’autobus, des transporteurs routiers, des caissières de grandes surfaces (qui ne font pas qu’enregistrer des paiements), des livreurs à domicile etc., dont, en la période actuelle de confinement sanitaire, on redécouvre le rôle vital dans la vie quotidienne. Autant de métiers qui diffèrent d’autres métiers qui apportent des services aux personnes, autres travaux certes productifs de valeurs d’usage réelles, mais s’exerçant sur de l’humain, et qui n’en requièrent pas moins l’adjonction de travaux bien matériels (qu’on pense, par exemple, au travail de manutention et de ménage dans les hôpitaux).

Cet enracinement matériel aura ses effets sur ce que j’appellerai tout à l’heure la « culture ouvrière ».

 

La maitrise de l’accident

 

Tous les travaux de type industriel sont particulièrement dangereux. Au 19° siècle ils étaient souvent définitivement invalidants, voire mortels. Le documentaire nous rappelle que des enfants de 5 ans (il fallait des petits pour passer sous la mule-jenny afin de raccommoder les fils cassés dans les filatures) en sortaient estropiés à vie et que, dans les mines en particulier, les morts par coup de grisou se sont comptés par milliers (les patrons préférant d’abord sauver le matériel). De tels méfaits et de tels drames existent encore aujourd’hui, mais déplacés dans les pays pauvres. Cependant les accidents du travail sont encore légion dans les pays riches (sur les 650.000 accidents recensés en France en 2018 on en trouve 150.000 dans les seules branches de la métallurgie, du bâtiment et des travaux publics et de la chimie, dont 165 décès, et ceci sans compter l’intérim). Les rapports des premiers inspecteurs des fabriques et des commissions d’enquête, sur lesquels Engels s’est appuyé, sont accablants. La création d’un corps d’inspecteurs du travail, à la fin du 19° siècle, fut une grande conquête du mouvement ouvrier. Aujourd’hui, dans notre pays, leur nombre ne cesse de diminuer, comme celui des médecins du travail. Autre conquête : celle des Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail. Le gouvernement actuel n’a trouvé rien de mieux que de les supprimer pour les fondre dans le Comité économique et social.

Bref les ouvriers savent ce que c’est que le principe de réalité, même s’il leur arrive de défier le risque, dans une sorte de compétition virile. Mais on ne les verra guère, en dehors du travail, jouer avec le risque pour se faire plaisir, se donner une belle satisfaction narcissique. Une ancienne dirigeante du MEDEF, Laurence Parisot pour ne pas la nommer, qui venait d’un institut de sondage, avait fait l’éloge du risque, selon elle une composante essentielle de la vie, y compris conjugale. Un langage dénué de sens pour les ouvriers.

 

Les ouvriers et la culture ouvrière

 

J’emploie le terme à dessein. Ce que les ouvriers nous apportent, ce n’est pas seulement leurs connaissances pratiques (dans le cas des ouvriers spécialisés bien sûr) et leur savoir faire sur ou autour de la machine, ce n’est évidemment pas leur haut niveau d’instruction, qui  n’atteint pas celui des techniciens, mais leur ethos bien particulier. Au 19° siècle ils ne connaissaient que la misère. Le documentaire rappelle que toute la famille devait travailler pour subsister et que le reste du temps était consacré à la survie (la description de leur régime alimentaire est éloquente : de la soupe claire, quelques pommes de terre que l’on frottait contre un hareng séché pour leur donner un peu de goût, presque jamais de viande). Mais la réduction de la journée de travail, plus tard les congés payés, toutes ces conquêtes arrachées de haute lutte, ont permis à un mode de vie d’exister, et ce mode de vie est tout imprégné des valeurs matérielles, dites « terre à terre », et de la solidarité vivante, qui ont plongé leurs racines dans le monde de l’usine, si aliéné soit-il. J’ai parlé du goût du bricolage. Je pourrais citer celui de la « bonne chère », pas sophistiquée mais bien cuisinée, celui des rencontres animées au comptoir des cafés, celui des bals populaires, et bien d’autres choses. On verra souvent les ouvriers préférer les campings, où l’on retrouve chaque année des amis, aux croisières de luxe, même bon marché. On verra les ouvriers retraités préférer le jeu de boules, la pêche à la ligne, les clubs de loto, aux loisirs offerts par le « monde de la culture ». Ce qui les fera traiter de « beaufs » par les personnes distinguées. Je ne dis pas que cette culture ouvrière est le nec plus ultra, je reconnais volontiers que les ouvriers passent beaucoup de temps à regarder les émissions télévisées les plus racoleuses et des matchs de foot à n’en plus finir, mais j’ajoute à ce propos qu’ils sont fatigués, souvent épuisés, et que la consommation de masse n’est pas leur apanage. Ce que je voudrais maintenant souligner est leur rapport critique au réel immédiat, bien supérieur à celui d’autres classes sociales.

Si les ouvriers sont objectivement aliénés, ils le savent bien, et on ne peut pas leur « en conter ». Ce sont eux que le discours patronal ou managerial laisse froids, et cela se traduit par un scepticisme foncier, mais aussi par un humour bien particulier, tout différent de celui des amuseurs publics, et volontiers ravageur (la « blague », qui a fait les délices des auteurs de « brèves de comptoir », mais qui est bien plus subtile qu’on ne le croit). Nos satiristes d’autrefois s’en sont autrefois souvent inspirés. Le banquet ouvrier est tout le contraire d’une réunion mondaine avec son faste, ses rivalités, ses jalousies et ses mesquineries. C’est une fête de la convivialité. Malgré tous les pièges de la société consumériste, le monde ouvrier reste une contre-société. Voilà ce que nous devons aussi aux ouvriers, pour peu qu’on veuille bien les fréquenter.

 

 Les ouvriers dans la guerre de classe

 

Le documentaire nous rappelle que ce fut et que c’est toujours une véritable guerre. J’en résume rapidement les grandes formes, très bien retracées dans le documentaire, qui ont varié selon les pays, en me limitant au continent européen. En Angleterre, la tête de pont de la révolution industrielle, après les émeutes des luddites, véritables guérillas armées, les ouvriers d’usine s’organisent en associations de branche (les trade unions) pour réclamer et faire valoir des droits sociaux. La guerre sera donc principalement une guerre sociale de tranchées, pour gagner des positions, et c’est elle qui dominera dans l’Europe du Nord, au fur et à mesure de l’industrialisation. En France et dans l’Europe du Sud l’industrialisation est en retard, hormis dans quelques régions, la grande majorité de la population reste paysanne, l’artisanat vivace et les usines de petite dimension. La guerre est alors une guerre de résistance contre la transformation des ouvriers en servants du machinisme (on se souvient en particulier de l’émeute des canuts lyonnais), ce qui laissera des traces jusque dans les futurs complexes industriels du 20° siècle. En France surtout, la Révolution française est passée par là : pas plus que les sans-culottes, les ouvriers des ateliers et des usines refusent d’être traités comme une classe inférieure, une classe de prolétaires privés de tout droit, même d’association. La guerre sera politique autant que sociale, avec la bataille pour le suffrage universel et le retour à la République, et la grande ambition de ce mouvement ouvrier est de conserver ou retrouver la maîtrise de son travail dans des coopératives et de ses conditions de vie dans d’autres formes d’association (sociétés de secours mutuel, coopératives de consommation). On le sait, c’est en France que fleurissent aussi les projets utopistes, parfois mais rarement conçus par les ouvriers eux-mêmes, mais qui ne séduisent pas la plupart, bien placés pour être plus réalistes. Dans presque tous les pays se construisent à la fin du 19° siècle des partis ouvriers, mais ils sont de nature différente. Au Nord la tendance réformiste l’emporte et ils jouent, pour la plupart, le jeu parlementaire, au Sud ils se veulent révolutionnaires (avec des stratégies différentes), et l’on retrouve le même clivage dans les syndicats.

Les deux guerres mondiales bousculent ces traditions, en même temps qu’elles accélèrent l’industrialisation (avec la production d’armements). Car les ouvriers ont été envoyés à la boucherie, leurs organisations n’ayant pas voulu ou pu imposer la paix. C’est alors le grand moment, à la fin de la Première guerre, des conseils ouvriers et de soldats (Allemagne, Hongrie), qui s’emparent du pouvoir avant d’être écrasés, et des conseils ouvriers italiens, qui occuperont durablement des usines et les feront fonctionner, avant de se voir contraints de négocier avec le patronat (qui donnera peu après le feu vert aux fascistes pour qu’ils rétablissent l’ordre bousculé). L’Espagne constitue un cas à part car la dictature franquiste y a entrainé une guerre générale prolongée. Donc, pendant cette période, la guerre des classes a pris la forme d’une véritable guerre civile, finalement perdue par les ouvriers. Comment une grande partie de ceux-ci ont pu adhérer ensuite aux régimes nazi et fasciste est une énigme, sur laquelle il faudra réfléchir. La deuxième guerre mondiale bouleverse tout, avec la prise de pouvoir par les partis communistes en Europe de l’Est et la montée en puissance de ces partis en France et en Italie, où la bataille devient politique (à nouveau le clivage Nord/Sud). Mais c’est un nouvel échec dans les pays soumis aux Etats-Unis (alliance atlantique), où le capitalisme fordiste et son compromis de classe gagnent la partie. Les historiens du mouvement ouvrier ont très bien retracé toute cette histoire, et le documentaire en donne un fort bon résumé. Reste à s’interroger sur les  raisons de ces échecs, alors même que la guerre de classes ne s’est pas éteinte (elle resurgira dans toute son ampleur avec un Mai 1968 qui prendra une ampleur mondiale, et où ce sont bien les ouvriers qui mettront un temps les économies en panne), jusqu’à ce que le capitalisme néo-libéral essaie de l’envoyer aux oubliettes de l’histoire, sans toutefois y parvenir (on retrouve les ouvriers dans le mouvement récent des Gilets jaunes, qui fera aussi école aussi dans le monde entier). Les ouvriers peuvent-ils être encore, dans les pays développés, une force motrice ? N’ont-ils plus rien à apporter à tous ceux qui aspirent à une grande transformation, dont l’urgence se fait sentir de plus en plus, sinon leurs votes, et alors même qu’ils sont, de toutes les catégories sociales, ceux qui votent le moins ? Il faut d’abord s’interroger sur les raisons des échecs du mouvement ouvrier.

 

Quelques raisons des échecs du mouvement ouvrier

 

Vaste sujet, amplement débattu. Avec le recul, on peut entrevoir quelques unes de ces raisons.

La plus évidente est que les ouvriers, privés de salaires, ne peuvent tenir longtemps, malgré les caisses de solidarité, tandis que les possédants peuvent attendre, et possèdent les leviers de l’appareil d’Etat (police et armée), en même temps qu’ils peuvent stipendier des briseurs de grève, voire des milices. La grève générale serait certes une arme décisive, mais à condition de pouvoir l’organiser, et seulement si elle pouvait durer et savoir vers quoi elle va.

La deuxième raison est de nature intellectuelle. On ne peut pas attendre des ouvriers, de la place où ils sont, une connaissance du système global dont ils sont et restent le socle. Il leur faudrait pour cela avoir du repos, des moyens à eux de s’informer, un niveau élevé de connaissances à partager dans tous les domaines, du temps et du goût (l’un n’allant pas sans l’autre) pour la lecture. La division du travail manuel et du travail intellectuel va donc se retrouver nécessairement dans leurs organisations, qui auront besoin de « permanents » bien préparés, avec une connaissance suffisante des institutions en vigueur et de l’état des forces en présence. Comme, aux marges du monde ouvrier, il y a toujours des individus qui ne pensent qu’à se débrouiller et donc certains se font même les mercenaires du patronat (le lumpen prolétariat de Marx), la nécessité d’une organisation forte et centralisée conduit a conduit à ce qu’on a appelé la constitution d’une «aristocratie ouvrière » et à la prééminence d’une élite intellectuelle armée de ressources théoriques. C’est, on le sait, ce qui a conduit Lénine, dans son Que faire (1907), à l’affirmation de la nécessité de « révolutionnaires professionnels » et d’un parti fortement centralisé. De fait cela a permis une prise de pouvoir, dans la conjoncture très particulière de la Russie et de la défaite militaire du tsarisme, et sa conservation lors de la guerre civile qui a suivi, mais ce sera au prix de la relégation des soviets à un rôle limité et subalterne dans l’appareil d’Etat, puis de la soumission de la population entière, Lénine une fois disparu, à un parti tout puissant. Ici se pose une question que l’on ne peut éluder : comment les ouvriers ont-ils pu adhérer au stalinisme ? Et la question est encore plus aigüe dans un tout autre contexte : comme les ouvriers allemands, qui avaient été les fers de lance d’une révolution avortée qui a mis à bas l’Empire, ont-ils pu accepter ensuite, dans leur grande masse, le régime nazi, malgré la résistance opposée par une partie d’entre eux ?

 

Des ouvriers complices du nazisme et du stalinisme ?

 

En fait on ne peut pas savoir avec précision comment les ouvriers allemands se sont comportés pendant la période nazie, puisque toute enquête y était devenue impossible. Ce qu’on sait est qu’ils sont, dans leur majorité, demeurés passifs, et ont même accepté que l’Etat nazi pille de la main d’œuvre dans les pays occupés (7 millions de travailleurs), pour la transformer en sous-prolétariat exploitable à merci, et mette en esclavage toute une série de populations de déportés (slaves notamment), quand il ne les exterminait pas. Les ouvriers seraient-ils devenus complices par nationalisme exacerbé et par racisme foncier ?

C’est difficile à croire, car, dans leur travail en temps ordinaire, les ouvriers ne sont pas racistes, tout simplement parce que, à leurs postes de travail, ils vivent la même condition que leurs collègues immigrés. Quand ils s’en prennent à ces derniers, c’est parce qu’ils se sont vu imposer par leurs patrons une concurrence déloyale, servant à rabaisser leurs salaires et leurs conditions de travail, voire à menacer leur emploi. Le documentaire, qui aborde la question, suggère que le racisme des ouvriers allemands était pour eux un moyen de justifier leur statut privilégié. Peut-être. Mais il faut replacer les choses dans leur contexte. Le régime nazi (« national-socialiste ») leur a fait croire qu’il allait les défendre face à leurs employeurs et à la ploutocratie internationale.  Et il a fait des gestes pour améliorer leurs conditions de vie, leur promettant loisirs et avantages matériels (dont la voiture du peuple, la fameuse Wolkswagen, pour tous). En second lieu les ouvriers allemands avaient particulièrement souffert de la crise économique générée par les réparations de guerre et la grande Récession venue d’ailleurs. D’où leur attachement à la Grande nation allemande. Mais quand même vient ici le soupçon : seraient-ils nationalistes par nature ?

Ici encore, c’est difficile à croire, mais il y a une raison à un nationalisme qui leur sans cesse reproché par les élites. On sait en effet que les ouvriers ont été nombreux à voter à droite dans les pays occidentaux, qu’ils ont notamment, pour une partie d’entre eux, adhéré au gaullisme, et que, aujourd’hui encore, ils ont des sympathies pour le Rassemblement national. La raison semble assez claire : quand ils sont malmenés par le patronat, surtout lorsque celui-ci est devenu apatride (avec des multinationales sous contrôle étranger), et que le chômage pèse lourdement sur eux, leurs seuls recours sont la nation et un Etat dont ils croient qu’il pourra les défendre. En période de prospérité l’extrême droite n’est pas leur tasse de thé.

Le comportement des ouvriers soviétiques face au stalinisme est beaucoup plus facile à comprendre. D’abord ils étaient valorisés par toute la propagande officielle (et Staline savait leur parler, employer leurs mots). Ensuite, il ne faut pas l’oublier, ils étaient choyés par le régime. La hiérarchie des salaires était faible (et sera par la suite en diminution constante), les ouvriers d’industrie (mineurs, métallos etc.) gagnaient plus que des médecins ou des enseignants. Le mode de vie était médiocre, mais assez communautaire pour être supporté (quant à celui de la nomenklatura, il était discret). Ceci admis, on peut se demander pourquoi ils ne sont pas mobilisés pour défendre le parti communiste lorsqu’il a initié une réforme de grande ampleur (la perestroïka) qui devait leur rendre du pouvoir dans des entreprises libérées du joug de la bureaucratie (un air d’autogestion). Je pense qu’ils n’y croyaient pas, habitués à un système où ils trouvaient malgré tout des avantages (ce qui n’était pas le cas des couches intellectuelles) : un travail sans grand intérêt certes (« nous faisons semblant de travailler, ils font semblant de nous payer »), mais où ils disposaient de réels contre-pouvoirs de fait. C’est dans ces conditions qu’ils furent l’objet d’une immense duperie et se trouvèrent réduits à une misère qu’ils n’avaient jamais connue dans le régime soviétique.

Dans les deux cas du nazisme et du stalinisme il faut bien voir que les ouvriers n’avaient plus la possibilité de s’organiser de manière autonome, ni syndicale, ni politique, ni autre, si bien qu’on ne peut pas parler d’un échec qui serait du à un manque foncier de volonté transformatrice.

 

Ce qu’une nouvelle révolution devrait apporter aux ouvriers

 

Je voudrais conclure ces quelques réflexions, que m’a inspiré le documentaire d’Arte, sur la manière dont une tout autre organisation du travail pourrait et devrait transformer le travail des ouvriers et leur donner toute leur place dans la société.

Il faudrait non seulement revaloriser leurs salaires et améliorer leurs conditions de travail à la mesure du rôle fondamental qu’ils continuent à jouer dans l’économie, autrement dit les sortir d’une «condition ouvrière » qui n’a rien d’enviable, mais encore s’attaquer à l’aliénation qui pèse sur leur travail lui-même. A cet égard la robotisation est en soi une bonne chose, puisqu’elle supprime des gestes machiniques, qui ont permis d’accroître la productivité, mais qui sont d’autant plus dévalorisants et humiliants qu’elle peut s’y substituer. Actuellement ces robots, qui ne se fatiguent jamais et ne font jamais grève, constituent une pression supplémentaire, car il faut aller toujours plus vite pour suivre leur rythme. Mais ils réduisent considérablement, sans la supprimer, la dépense de travail vivant, et ouvrent la perspective d’une formidable réduction du temps de travail. Ensuite, et par là aussi, une forte réduction de la division du travail devient possible, qui serait bénéfique non seulement pour les ouvriers, mais pour tous.

Le thème n’est pas nouveau. On se souvient que, dans les années 1970, la révolte des OS a remis en cause l’ordre tayloriste et fordien, à tel point que le patronat a du y chercher une réponse (notamment celle, à l’époque, des cercles de qualité), et que le gouvernement socialiste a fait voter en 1982 les lois Auroux relatives au renforcement des institutions représentatives du personnel et aux conditions d’hygiène et de sécurité, ce qui ne représentait qu’une amélioration du droit du travail, mais ne changeait rien à la nature de ce dernier. Par la suite ont fleuri les initiatives managériales censées donner aux ouvriers initiative et responsabilité, mais elles ont en fait servi surtout à les mettre davantage en concurrence. La division du travail n’a été quelque peu cassée que dans les coopératives (on se souvient ici du combat des Lip), mais ces dernières sont restées dans les marges de l’économie.

Il y eut bien une tentative historique pour surmonter, en partie du moins, la division du travail ; ce fut en Chine, à l’époque de la révolution culturelle, la constitution des comités révolutionnaires, qui dirigeaient les usines et comportaient des représentants des ouvriers et des cadres, tous élus (et, dans certains cas, de l’armée). Dans les ateliers le plan de travail de la journée, les cadences, les améliorations et innovations techniques étaient discutés ensemble. Les primes, le salaire aux pièces et les bonis avaient disparu. Loin d’entraîner une baisse de la production, cette organisation peut expliquer que, malgré le maelstrom politique de la Révolution culturelle, le taux de croissance de l’économie chinoise pendant cette période soit resté élevé, au moins dans l’industrie. Mais le système économique dans son ensemble se heurtait à des limites structurelles, que je ne peux évoquer ici, et, avec le nouveau cours, on est revenu à des formes d’organisation plus proches du capitalisme. Ce qui n’est pas une raison pour ignorer ou oublier cette expérience historique.

La continuité, la simplicité et la fragmentation des opérations ont permis effectivement des gains de productivité, au sens strict du terme (c’est-à-dire indépendamment de l’allongement du temps de travail et de son intensification), mais ce fut au prix de la démotivation de l’ouvrier, de la perte de son ingéniosité, et de la quasi disparition de la coopération intersubjective. Par exemple les méthodes consistant à filmer ses mouvements, en lui attachant des ampoules aux bras, à chronométrer son geste et à  mesurer sa dépense musculaire (évoquées dans le documentaire) pour déterminer « l’acte utile » sont certainement moins efficaces que le conseil de l’ouvrier vétéran ou de l’instructeur du centre d’apprentissage, autrement dit l’information et l’apprentissage mutuels.

Parmi réduire les coûts de production, le capitalisme fait toujours son tri parmi les méthodes de production : il choisit d’abord tout ce qui sert à intensifier le travail et augmenter sa durée (une tendance qui se renforce à nouveau de nos jours) et, parmi les sources de productivité, il choisit celles qu’il peut contrôler et qui peuvent contrecarrer des résistances ouvrières. Toutes les formes de collaboration capital-travail, telles que la dite cogestion (qui n’en est pas vraiment une) dans les grandes entreprises de certains pays de l’Europe du Nord, n’y changent pas grand-chose, car l’organisation du travail y reste, pour l’essentiel, ce qu’elle est. C’est en sortant du capitalisme pour aller vers des entreprises « socialisées » fondées sur la démocratie d’entreprise - sujet que je ne peux développer ici – que les ouvriers, main dans la main avec les techniciens et ingénieurs, pourront sortir de la malédiction du travail aliéné, donner toute leur mesure, et aussi progresser normalement dans la hiérarchie. Quant aux cadres fortement diplômés, ils verraient les choses tout autrement, y compris sur le plan technique, s’ils passaient par exemple un jour par semaine à côté des ouvriers dans l’atelier, au lieu d’y faire une simple visite lors de leur prise de fonction.

Mais les ouvriers ont aussi, je l’ai laissé entrevoir, bien d’autres choses à apporter à une société qui voudrait maîtriser son destin, et que je ne vois pas comment appeler mieux que socialiste. Je me contenterai de deux orientations.

Cette société, sans se priver des apports des technologies de pointe là où elles sont vraiment utiles, privilégiera les « basses technologies », celles où l’on peut réduire la quantité et la complexité des matériaux utilisés,  celles qui permettent de réparer facilement outils et machines, celles enfin grâce auxquelles on peut prolonger la durée de vie des produits. Je prends un exemple : aujourd’hui les véhicules sont bourrés de dispositifs électroniques - en attendant la voiture connectée et autonome. Le mécanicien de l’entretien et de la réparation automobile n’y comprend pas grand-chose, et se contente de remplacer le boitier défaillant, fort onéreux, qui sera quasi impossible à recycler. Cela détruit une grande partie de son travail expert, pour des bénéfices pour l’utilisateur qui sont souvent minimes, tenant plus du gadget que de la facilité ou de la sécurité de conduite (à la différence par exemple du freinage ABS), et qui vont au détriment de l’environnement et contribuent à l’épuisement des ressources naturelles (métaux rares). Les ouvriers n’éprouvent aucune passion à construire, réparer ou utiliser de tels véhicules, qui enchantent l’oligarchie. Or ce sont eux qui ont raison. D’une manière générale la course folle du capitalisme, sous le fouet de la concurrence, vers le must de la technique et du confort raffiné est une impasse. Il faudra bien l’arrêter.

Et, en voyant plus large, c’est l’ensemble des travaux dans la société qui devra être remis sur ses pieds, c’est-à-dire sur les travaux véritablement utiles, qui produisent de vraies valeurs d’usage, dont les valeurs d’usage matérielles[6], par opposition à tous ces travaux « à la con » (les bullshit jobs du sociologue David Graeber) que le capitalisme a multipliés, et qui le sont de l’avis même de ceux qui les effectuent. Les ouvriers nous aideront à dessiner ce monde de demain qui nous sauvera de l’actuel désastre anthropologique.

Les ouvriers ne sont pas obsédés par la richesse, le standing et les signes de distinction. S’il arrive à l’un d’eux de remporter le gros lot au Loto, il ne sait pas trop qu’en faire. Ils aiment plutôt, je l’ai dit, un mode de vie digne, mais tempérant (auquel George Orwell ajoutait un souci d’honnêteté, dans sa conception de la common decency), et des loisirs conviviaux. Ce sont donc eux qu’il faudrait solliciter, impliquer et suivre si l’on veut aller vers cette société de sobriété qui sera seule compatible avec l’habitabilité de la planète.



[1] Je simplifie. Dans un ouvrage ancien (De la société à l’histoire, Méridiens-Klincksieck, 1989, tome 1), je m’étais efforcé de développer et d’affiner la théorie de la coopération chez Marx, qui lui servait à montrer comment elle accroissait la productivité du travail vivant (cf. mon annexe sur la coopération et le tableau de la page 642), Et j’avais distingué plusieurs formes de coopération objective, celle reposant sur les instruments du travail, mais aussi celles reposant sur l’objet et le champ de travail. De fait l’usine n’est pas que des machines, elle est aussi des postes de travail, et l’objet de travail peut y jouer un rôle structurant, notamment dans les industries de process. Quant à la coopération que j’appelais  subjective (c’est-à-dire dépendant directement de la force de travail), mais « factuelle », elle revêt aussi plusieurs formes, la principale étant celle du travail fragmenté, mais qui diffèrent foncièrement de la coopération intersubjective.

[2] Gérard Mendel, L’acte est une aventure. Du sujet métaphysique au sujet de l’actepouvoir, La Découverte, 1998.

[3] Louis Oury, Les prolos, Editions du Temps, 1973. L’ouvrage sera réédité 4 fois.

[4] Editions du Seuil, 1976.

[5] Je me permets de renvoyer le lecteur à mon livre précité et à l’annexe qui y est consacrée à la question, p. 645-688.

[6] Il est bon de rappeler ici que les ouvriers représentent encore, selon l’INSEE, 20% de la population active dans ce pays fortement désindustrialisé qu’est devenu la France.

05 juin 2020

LA POLITIQUE ETRANGERE DE LA CHINE

 

En quoi et comment elle est en train de changer                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    le le monde

 

Cet article a été écrit avant la pandémie. Que va-t-elle changer à l’ordre du monde ? Sans donner dans la prophétie, il semble bien qu’elle va accentuer les bouleversements qui étaient déjà en cours. La mondialisation capitaliste se trouve, plus encore qu’avant, remise en cause, et le néo-libéralisme qui était son fondement théorique craque de toutes parts. La récession mondiale va frapper aussi la Chine, mais moins que les économies occidentales, car elle a su mieux maîtriser l’épidémie et ses conséquences (si l’on considère son échelle géographique), grâce à la vigueur de son Etat et à la collaboration de sa population. Elle va souffrir de la réduction de ses échanges commerciaux, mais était déjà en train de se recentrer sur son marché intérieur. Les Etats-Unis seront les plus durement touchés, ce qui aggravera le climat de guerre froide. La politique étrangère de la Chine sera freinée, mais les pays en développement auront encore plus besoin d’elle.

Ceci dit, le « modèle » chinois (un terme que la Chine se refuse d’ailleurs à employer) a ses limites, soulignées à la fin de mon article. Le développementalisme entre en contradiction avec des contraintes écologiques dirimantes, si l’on veut que la planète reste habitable, ce dont les dirigeants chinois ne semblent pas avoir pris pleinement conscience. Le nécessaire développement des pays sous-développés devrait avoir pour objectif final de renforcer leur autonomie. Et c’est tout le mode de croissance qui devait être reconsidéré, vers des modes de vie plus sobres.

 

Au début de ce siècle la Chine était pour l’Occident le nouvel Eldorado. Depuis qu’elle s’était ouverte aux échanges internationaux et avait été admise à l’OMC, elle devait être un vaste champ ouvert aux investisseurs des pays développés et un immense marché pour leurs entreprises, où elles pourraient écouler leur surproduction chronique. Avec son énorme réservoir de main d’œuvre bon marché et instruite elle était « l’atelier du monde », un atelier qui permettait, mieux que dans tout autre pays, d’approvisionner l’Occident en marchandises à bas coût, à destination, en particulier, de ses couches populaires appauvries par les politiques néo-libérales : le « made in China », sous la tutelle de ses multinationales, inondait alors les grandes surfaces commerciales et le commerce en ligne et générait des surprofits. On se félicitait aussi de son développement hors norme, car sa classe moyenne montante était gourmande de tous les produits occidentaux, notamment des objets de luxe. Même son tourisme de masse naissant était une bénédiction. Autre avantage : la démographie y était contrôlée, si bien que l’on ne risquait pas de se trouver devant le désordre qui affectait d’autres régions du monde. On était également devant un univers rassurant, certes différent, mais rationnel, contrairement à tous ces pays en proie à des luttes religieuses ou ethniques. Enfin on ne pouvait craindre non plus une puissance militaire tellement inférieure à celle des Etats-Unis. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Il y avait pourtant un hic, ou plutôt plusieurs. L’échange inégal marchait de moins en moins, au fur et à mesure que la Chine rattrapait son retard industriel et technologique vis-à-vis de l’Occident, en imposant des transferts de technologie constamment critiqués, tout comme le vol, disait-on, de la propriété intellectuelle, vu le nombre de copies et de contrefaçons. L’investissement étranger, de son côté, connaissait  toutes sortes de limitations et de contraintes, et l’on accusait la Chine de ne pas jouer le jeu de la libre circulation des capitaux. Le pouvoir politique et administratif enfin ne se laissait pas facilement corrompre, si bien qu’il fallait renoncer à toute forme de néo-colonialisme. Mais on se berçait de l’idée que la montée de la classe moyenne chinoise allait faire changer le régime politique, imposer une démocratie à l’occidentale, et l’on guettait tous les signes de fracture. Ce n’était qu’une question de temps. Mais voilà, rien ne s’est passé comme prévu, malgré les pressions de toutes sortes exercées par le « monde libre ».

 

La Chine devient le menaçant «Empire chinois »

 

Tout l’Occident s’inquiète. Les Etats-Unis d’abord, qui voient dans la Chine une sérieuse menace pour leur hégémonie, depuis qu’elle est devenue la deuxième économie mondiale (et la première, depuis 2016, en termes de parité de pouvoir d’achat). Mais c’est également le cas des instances dirigeantes d’une Union européenne prise au piège de son dogme libre-échangiste, lequel lui interdit de discriminer parmi les capitaux et les investissements.

On ne compte plus, en France, les articles et dossiers de la presse mainstream consacrés au péril chinois, arguant des achats par des Chinois de vignobles, de terres, d’entreprises, ou de participations chinoises au capital de nos entreprises. On s’émeut aussi de la forte présence de produits ou d’équipements  chinois dans les matériels informatiques et de télécommunications. Au niveau politique l’idée que le renforcement de l’Union européenne est la seule parade susceptible de faire face aux deux « Empires » est devenue un truisme.

On s’alarme, parmi les dirigeants européens, des investissements chinois dans les pays de l’Est européen, où l’on voit des tentatives pour diviser l’Union. Il est aussi devenu courant de souligner le fait que cette même Union, sans politique étrangère cohérente, ne joue plus, face aux deux Géants, qu’un rôle effacé dans l’arène internationale et dans le règlement des conflits.

On croit voir la main de Pékin partout, et l’on craint que le parapluie Etats-Unis ne soit plus aussi efficace, surtout depuis que le président Trump a donné l’impression de se désengager et que l’OTAN est entré en crise. Et la menace parait d’autant plus sérieuse que le « régime » de Pékin (à noter qu’on ne dit jamais l’Etat ou le pouvoir chinois) est volontiers qualifié de dictatorial, ou, en termes plus diplomatiques, d’autoritaire. Décidemment le « monde libre », et particulièrement l’Union européenne, avec ses « valeurs », sont en péril. Et, ce qui aggrave tout, est le projet, déjà bien avancé, de construction d’une Route de la soie (en termes chinois celui de la Ceinture – terrestre – et de la Route – maritime), où l’on n’hésite pas à voir un vaste dessein pour conquérir une hégémonie mondiale.

Derrière tout cela peu d’analyse sérieuse, beaucoup d’aveuglement idéologique, de mauvaise foi et de fantasmes, et toute une vaste opération de désinformation, ainsi que nous allons le montrer, en nous appuyant sur des textes et sur des faits, sans pour autant dissimuler quelques réels problèmes

 

La Chine n’est pas le chantre de la mondialisation heureuse.

 

Des discours du Président Xi Jinping, par exemple de celui prononcé lors du Forum économique mondial de Davos en 2017, cette grande messe des plus hauts dirigeants et des magnats de la planète, les journalistes ont retenu un éloge de la mondialisation, donc du libre-échange sans rivages, et une dénonciation du protectionnisme, la plupart pour s’en féliciter, d’autres pour émettre quelques doutes. De fait ce dernier dit bien que « la mondialisation économique a fourni une puissante force motrice à la croissance mondiale, tout en facilitant la circulation des capitaux et des marchandises, les progrès des sciences, des techniques et de la civilisation humaine, ainsi que les échanges entre les peuples »[1]. Bigre, quelle douce chanson aux oreilles des néo-libéraux, quelle critique voilée du protectionnisme à la Trump et des guerres commerciales, dont « personne ne sort vainqueur » ! Mais ils ont occulté tous les revers soulignés dans le même discours : « la mondialisation est une arme à double tranchant (…) la contradiction entre le capital et le travail s’accentue (…) L’écart entre les riches et les pauvres, entre le Nord et le Sud ne cesse de se creuser (…) Les plus riches représentent 1% de la population mondiale, mais possèdent plus de richesses que les 99% restants »[2]. Des thématiques que l’on retrouve dans tous les autres discours du Président.

Avec leur lecture sélective, les journalistes et commentateurs ont d’abord montré leur méconnaissance de la rhétorique des dirigeants chinois : tous leurs discours commencent par montrer les effets positifs d’une politique, puis développent leurs résultats négatifs ou insuffisants, et cherchent ensuite leur bonne résolution dialectique. Mais surtout il faut comprendre le point de vue chinois : leur politique d’ouverture a été pour eux extrêmement bénéfique, et ils considèrent que tous les pays ont intérêt aux échanges internationaux pour assurer leur développement, mais sous conditions. Il est vrai que le discours chinois est ici quelque peu tendancieux. Quant les dirigeants chinois soulignent les bienfaits, notamment pour les pays pauvres, des investissements directs étrangers, ils se gardent bien de dire qu’eux-mêmes les contrôlent chez eux - tout en ne voulant surtout pas les dissuader…Un autre point qui mériterait, lui, une critique de fond, est l’éloge de la croissance mondiale, que la mondialisation favoriserait, car il s’agit de savoir de quelle croissance l’on parle, et quelle mondialisation est souhaitable ou non, et nous y reviendrons. Ceci dit, la mondialisation ne doit pas être pour eux le triomphe des forts sur les faibles, et cela les conduit à une deuxième thématique, elle aussi négligée par les médias occidentaux, et qui est pourtant au cœur de la politique étrangère chinoise.

 

Les cinq principes de la coexistence pacifique dûment respectés

 

Pour rappel, ces 5 principes sont les suivants : le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, la  non-agression mutuelle, la non-ingérence dans les affaires intérieures, l’égalité et les avantages réciproques, la coexistence pacifique. Datant de  1957, inscrits dans plusieurs traités conclus avec des pays d’Asie, ils sont constamment réaffirmés.

Les dirigeants chinois insistent d’abord sur l’égalité souveraine : « L’idée centrale de ce principe est que la souveraineté et la dignité d’un pays, quelles que soient sa taille, sa puissance ou sa richesse, doivent être respectées, qu’aucune ingérence dans ses affaires intérieures n’est tolérée et que les pays ont le droit de choisir librement leur système social et leur voie de développement »[3]. Ce n’est pas là une simple déclaration de principe. Les Chinois ont toujours voulu inscrire leur action dans le cadre des Nations-Unies et de leurs organisations internationales, auxquelles ils apportent de plus en plus de soutien[4]. On s’étonne parfois de leur passivité ou de leur faible implication dans les conflits sanglants qui ont marqué les dernières décennies, mais c’est délibéré. On les accuse de ne rien faire contre les régimes théocratiques ou dictatoriaux qui sont légion encore aujourd’hui et de faire des affaires avec eux (on devrait ici commencer par balayer devant sa porte). Mais c’est qu’ils sont résolument opposés à tout impérialisme maquillé sous des paravents démocratiques ou humanitaires. C’est aux peuples eux-mêmes de s’émanciper et de faire leurs révolutions. Ils ne sont pas davantage enclins à exporter de force ou insidieusement leur propre système politique et social, et le disent clairement : « Disposés à partager notre expérience de développement avec les pays du monde, nous n’avons cependant pas l’intention d’exporter notre système social et notre modèle de développement, ou de leur imposer notre volonté »[5]. Ils préfèrent parler de «solutions chinoises », dont on pourrait « apprendre ».

Quant à leurs déclarations en faveur de la paix et de la résolution pacifique des conflits, il faut être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître qu’elles sont respectées. Il faut rappeler d’abord que La Chine, au moins dans son histoire moderne, n’a jamais pratiqué une politique coloniale ou expansionniste, les quelques conflits armés frontaliers qui ont eu lieu avec ses voisins (l’URSS, l’Inde, le Vietnam) ayant été réglés assez rapidement par des négociations. Certes la Chine, pendant la période maoïste, a soutenu, comme l’on sait, des mouvements révolutionnaires, des pays colonisés par les puissances occidentales dans leurs luttes émancipatrices, et, parfois, dans les guerres civiles, une partie contre une autre. Mais, depuis, elle s’est abstenue. Car elle ne veut pas ressusciter un climat de « guerre froide », avec sa confrontation d’un camp contre un autre, ce qui serait contraire à sa conception de la paix entre les nations. Sans se faire pour autant d’illusions, comme ce fut le cas de Gorbatchev  avec sa proposition idéaliste d’une « maison commune européenne » (on se rappelle comment il a été berné). Elle s’est refusée à toute forme d’alliance militaire, du type de celles que les Etats-Unis ont avec des pays européens (l’OTAN), le Japon, l’Australie et la Nouvelle Zélande, les Philippines, la Corée du Sud et la Thaïlande[6]. Elle n’a jamais participé à une coalition militaire, même pas contre Daesh. Le contraste est saisissant avec l’action des puissances occidentales, avant tout des Etats-Unis, dont on rappellera qu’ils ont fomenté des coups d’Etat et multiplié les interventions militaires tout au long de leur histoire et où l’on peut compter les années où ils n’ont pas été en guerre. D’autant que ceux-ci, sous la présidence de Trump, au-delà de la guerre commerciale, multiplient les tensions, qui ressemblent à une nouvelle guerre froide.

Fidèle à son principe de non-ingérence, la Chine est cependant préoccupée par la sécurité des ses ressortissants à l’étranger (personnels des entreprises chinoises implantées dans des pays instables, touristes en nombre croissant, personnes visées par des attaque terroristes). Mais elle se refuse à toute intervention armée, préférant coopérer avec les gouvernements locaux (par exemple celui du Pakistan) ou procéder à des évacuations, quelle qu’en soit la difficulté[7]. Elle n’a installé aucune base militaire à l’étranger, à l’exception récente d’une base à Djibouti, dans un endroit particulièrement sensible pour le trafic maritime, une base qu’elle présente d’ailleurs comme une « simple installation logistique ».

 

Une politique au service du co-développement

 

Cette politique s’adresse d’abord aux pays sous développés et aux pays émergents. Il ne s’agit pas seulement de l’aide classique, d’Etat à Etat, au développement – une aide souvent sélective et source de corruption – mais de vastes programmes de financement et d’investissement : des subventions pour des projets de petite envergure, des prêts à taux zéro pour la construction d’infrastructures publiques, venant de ses deux banques spécialisées (la Banque de développement et la Banque d’import-export), des prêts « concessionnels » (c’est-à-dire au-dessous des cours du marché) pour d’autres grands projets, consentis par d’autres banques publiques chinoises, parfois des crédits remboursables en ressources, et enfin des investissements directs (implantation d’entreprises chinoises, étatiques ou privées), devant profiter aux pays. On y voit des preuves d’une ambition hégémonique, mise en œuvre avec des armes économiques. C’est taire ou négliger les principes qui fondent cette politique : la coopération, l’avantage partagé (ou le principe gagnant-gagnant) et le soutien prioritaire au développement.

C’est dans les dernières années que des investissements chinois à l’étranger se sont orientés vers les pays développés (acquisitions, prises de participation, contrats de services), cette fois pour accélérer le développement de l’économie chinoise, lui apporter des ressources qui venaient à lui manquer et la faire monter en gamme, mais les investissements dans les pays qui en avaient le plus besoin n’ont pas décru pour autant, auxquels viennent s’ajouter de nombreuses aides en matière de formation[8].

On retrouve ici le vaste projet, déjà en partie mis en exécution, de la Route de la soie (en fait des routes terrestres – « La Ceinture » – et des routes maritimes –«  La Route »). Pourquoi la coopération concerne-t-elle d’abord les pays d’Asie ? Non parce que la Chine voudrait asseoir sa puissance en se créant des obligés dans le continent et parce qu’elle chercherait ainsi à prendre sa revanche sur l’Occident – un mobile à ne pas confondre avec la fierté retrouvée - mais tout simplement parce que ce sont ses voisins, très proches, ou plus distants comme au Moyen-Orient, et que la Route de la soie doit d’abord passer par eux (les pays du Sud Est asiatique, le Kazakhstan, la Birmanie, le Sri Lanka entre autres) – c’est ce que les Chinois appellent « la politique de voisinage » - et qu’ils manquent énormément, l’Inde comprise (la seule encore réticente), d’investissements pour pouvoir se développer. La Chine y voit aussi, bien sûr, son avantage, notamment de favoriser le développement des ses provinces de l’Ouest, en retard par rapport à celles de la côte Est.

Mais l’Afrique, dira-t-on ? L’une des raisons avancées par la Chine est que, outre des liens anciens noués lors de la Conférence de Bandung avec ce qui allait s’appeler le Tiers monde, ce sont les pays africains qui sont les plus touchés par le retard de développement. On accuse actuellement la Chine de néo-colonialisme : elle n’y importerait que des matières premières, elle y achèterait des mines ou des terres à tour de bras. C’est oublier qu’elle fournit en échange des infrastructures, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, ce que les Occidentaux n’ont fait qu’à l’époque où ils étaient les maîtres. Rien d’étonnant à ce que les chefs d’Etat africains se précipitent à Pékin, d’autant plus que la Chine n’y met aucune condition politique. Disons le sans ambages, cette coopération est loin d’être parfaite. La population locale n’est pas associée aux grands travaux. C’est aussi que, contrairement à ce qu’on croit, le gouvernement chinois n’est pas partout à la manœuvre : s’il a la main, via la Casac[9], sur les entreprises d’Etat, certes les plus actives, il l’a beaucoup moins sur les entreprises privées, qui investissent d’abord pour faire des affaires. Mais les contreparties sont  bien là.

Les routes de la soie s’étendent jusqu’à l’Europe, et c’est ce qui fâche, venant  d’un « concurrent stratégique »[10] - c’est ainsi que les instances européennes qualifient la Chine. Puisque les pays européens ont en principe les moyens de se développer, ils n’auraient pas besoin des investissements chinois, encore moins quand ceux-ci touchent à des secteurs stratégiques. Remarquons d’abord que les investissements étrangers sont au contraire accueillis à bras ouvert quand ils viennent d’Amérique du Nord ou du Japon. Mais il faut se demander ici pourquoi Athènes à concédé son port du Pirée pour 35 ans à une entreprise chinoise, pourquoi le Portugal a laissé des entreprises chinoises acquérir sa première banque privée, des parts dans la gestion de son réseau électrique, et des parts de son électricien, premier groupe du pays, pourquoi tant d’autres pays ont signé des protocoles d’adhésion aux Routes de la Soie. C’est bien parce qu’ils connaissent une stagnation (l’Italie) ou un considérable retard de développement par rapport aux pays centraux de l’Union européenne, doublé de formes de dépendance, qui en font comme des sous-traitants à l’Est ou, au Sud, des économies confinées dans quelques secteurs, tels que le tourisme ou les résidences pour étrangers. Car il est loin le temps où les aides européennes ont permis à l’Espagne ou au Portugal de développer leurs infrastructures et de se rapprocher des pays européens les plus avancés. Il faut se demander pourquoi des pays comme la Grèce ou le Portugal ont cédé l’exploitation de fleurons publics  à des entreprises chinoises, et la raison en est bien claire : victimes des politiques d’austérité et des injonctions à réduire leurs déficits et leurs dettes, contraints de privatiser par des memoranda divers, ils ont vendu aux plus offrants. Les investissements chinois sont alors bel et bien  considérés par ces pays comme des moyens de se développer. Bien sûr d’autres investissements sont parfois purement spéculatifs (dans l’immobilier, l’hôtellerie etc.,) mais alors plutôt découragés par Pékin, qui a procédé à plusieurs rappels à l’ordre. Naturellement ces investissements, notamment dans les infrastructures portuaires, ont aussi un grand intérêt pour le commerce chinois, mais c’est toujours le principe gagnant-gagnant. La Chine a également investi hors de l’Union, dans les Balkans, eux aussi laissés à la traine[11]. On ne s’étonnera pas que 17 pays européens de l’Est ou du Sud, dont 11 membres de l’Union européenne, aient rejoint l’initiative de la Route de la soie[12].

La Route de la soie ne s’arrête pas au continent euro-asiatique et à l’Afrique. « Elle est ouverte à tous les pays »[13]. Au reste la coopération est déjà très avancée avec les pays de l’Amérique latine et des Caraïbes, en particulier les plus pauvres. La Chine est déjà le principal partenaire commercial de la première. Elle ne prétend pas être un généreux donataire, ce qui ne serait pour eux qu’un pis aller, mais reconnaît parfaitement y trouver son intérêt, notamment le moyen d’y écouler sa production excédentaire. Mais pourquoi pas, si cette dernière présente pour les pays destinataires un avantage de coût ?

 Le soutien au développement se fait principalement par des prêts, à des taux avantageux, venant de son Fonds de la Route de la soie (son fonds souverain) et de ses banques publiques. Mais la Chine ne veut pas être le financeur exclusif, elle souhaite entraîner tous les pays qui en ont les moyens, et qui ne posent pas de conditions politico-économiques, à la différence de la Banque mondiale ou du FMI, à participer à ces prêts ciblés vers les infrastructures (routes, voies ferrées et trains à grande vitesse, ports, investissements énergétiques et dans le traitement des eaux, oléoducs etc.), forte de son expérience qui a montré qu’elles étaient les bases d’un développement rapide. C’est le sens de la création de la BAII (Banque asiatique pour les infrastructures et l’investissement), qui comprend aujourd’hui une centaine de membres (dont la France, l’Allemagne et le Royaume Uni, mais pas, bien sûr, les Etats-Unis, qui ne peuvent pas la contrôler)[14].

Les prêts chinois ont été critiqués, pour avoir poussé des pays à s’endetter à l’excès, à se mettre ainsi en situation de dépendance, voire à céder la gestion d’un patrimoine public pour compenser des non-remboursements (le Sri Lanka par exemple s’agissant de son plus grand port). Il est exact qu’ils représentent parfois une part énorme de leur PIB. Le reconnaissant, les Chinois ont généralement accepté de revoir les programmes[15] et sont même prêts à accepter que certains prêts soient passés par pertes et profits. Il faut parfaitement reconnaître que ces prêts servent aussi les intérêts de la Chine, quand par exemple ils permettent d’accroitre et de sécuriser ses approvisionnements en gaz ou en pétrole, mais c’est encore un aspect de l’avantage mutuel.

On accuse aussi la Chine, avec la Route de la soie, d’exporter son soft power, par exemple son modèle éducatif, l’un des plus performants au monde[16], ou son droit. Accusation mal venue quand on sait comment les Etats-Unis se servent de leurs multinationales pour diffuser leurs valeurs et leur mode de vie, et quand on voit comment ils utilisent leur droit extraterritorial pour mettre en difficulté des entreprises concurrentes ou pour les absorber (l’affaire Alstom étant le cas le plus typique). Sur le plan culturel, la Chine assure respecter toutes les autres civilisations et vouloir s’enrichir à leur contact. Sur le plan juridique elle promet de lutter contre la corruption dans la mise en place des programmes (et non s’en servir de prétexte pour couler des concurrents) et a créé trois tribunaux internationaux pour régler les litiges liés à ses prêts et à ses investissements, mais des tribunaux qui se veulent impartiaux pour garder de bonnes relations. Et, si elle milite pour de  nouvelles normes et de nouveaux standards internationaux (en matière de transport, d’Espace, d’internet et.), ce n’est pas pour imposer les siens, espérant seulement qu’ils obtiendront une reconnaissance internationale.

Au total la Route de la soie, en quelques années, a connu un essor foudroyant : 124 pays ont signé des accords ainsi que 24 organisations internationales, ce qui représente les deux tiers de la population mondiale.

Par ailleurs la Chine a certes puissamment développé son réseau diplomatique (le premier aujourd’hui dans le monde, devant les Etats-Unis et la France) et ses diplomates sont de plus en plus actifs. Mais ce n’est pas seulement pour soutenir sa stratégie : il lui fallait aussi faire face à des campagnes de dénigrement de plus en plus violentes.

On n’évoquera pas ici les partenariats passés par la Chine avec différents pays, dans le cadre de l’Organisation de Shanghai (Eurasie centrale, Russie, Inde et Pakistan), de l’ASEAN (pays du Sud-Est asiatique) et des BRICS[17], ni son lien avec la  Communauté économique eurasienne (pilotée par la Russie), dont elle n’est pas membre. Axés sur la coopération économique et la construction de zones de libre-échange, dans une perspective multilatéraliste, ils ont bien évidemment un volet géo-politique, servant à contrecarrer la domination des pays occidentaux, en premier lieu des Etats-Unis[18], avec leur vaste Partenariat Transpacifique[19], renforcé par Obama et destiné manifestement à contenir l’influence de la Chine, mais dont Trump s’est retiré (la Chine n’exclurait plus d’y participer). Mais on insistera sur le fait que la Route de la soie se veut exclusive de toute considération politique[20]. « Ouverte à tous », elle  n’a d’autre objectif que le co-développement – ce qui n’empêche pas de nouer des « amitiés ». On devra faire en sorte, disait Xi Jinping lors d’un Forum à Pékin en mai 2017, que « l’échange remplace l’éloignement, que l’apprentissage mutuel remplace le conflit et que la coexistence remplace le complexe de supériorité ». Et, ce faisant, « nous accroîtrons « la compréhension mutuelle, le respect mutuel  et la confiance mutuelle entre les Etats »[21]. Il s’agit de construire « une communauté de destin » pour l’humanité (un concept qui a été repris dans diverses Résolutions de l’ONU[22]). La Route de la soie « ajoutera de la splendeur à la civilisation humaine ». Puisse-t-il dire vrai !

 

La Chine promotrice de la révolution technologique de l’intelligence artificielle

 

La Chine ne se contente pas, avec une rapidité surprenante, d’exceller en divers domaines technologiques, elle a pris la tête, en s’aidant de son avance dans la conception et la mise en œuvre de la 5 G, de cette révolution dans le numérique que constitue le déploiement de l’intelligence artificielle. Pour le meilleur et pour le pire, nous y reviendrons.

Quelques mots d’abord sur cette fameuse 5G. Elle correspond à un bond en avant dans les communications et l’exploitation des données. De par l’extrême rapidité des transmissions, depuis les appareils connectés jusqu’aux utilisateurs finaux en passant par des antennes relais (les temps de latence sont quasi nuls), et leur massification (des millions de communications simultanées), elle fait exploser le nombre de données qui peuvent être traitées. Les applications sont spectaculaires. Dans l’industrie les robots peuvent être actionnés désormais sans câbles. Les téléphones n’ont plus besoin de la Wi Fi. Et, on le sait, en Chine, les individus peuvent déjà tout faire avec leur téléphone portable, encore plus facilement qu’en Occident : payer leurs achats dans des magasins sans employés, se faire livrer n’importe quoi à n’importe quelle heure, prendre un vélo électrique et le laisser où ils veulent, se transférer de l’argent entre eux, etc. Les véhicules peuvent être rendus plus facilement autonomes, les drones aussi. Les maisons peuvent être largement connectées. Les villes peuvent devenir « intelligentes » grâce à des caméras perfectionnées en grand nombre, équipées de dispositifs de reconnaissance faciale (on estime que, actuellement, il existe déjà 500 millions de caméras dans les villes chinoises). La 5 G accroît aussi la puissance de tous les dispositifs de réalité virtuelle et de réalité augmentée. Bref cette révolution serait comparable à celle de l’électricité lors de la révolution industrielle.

Le défi est de taille pour les puissances occidentales, et, en premier lieu, pour les Etats-Unis. Elles y voient deux menaces. La première est que la Chine remporte la plupart des marchés liés à cette révolution. De fait le premier équipementier chinois des télécommunications, Huawei, une entreprise colossale de 180.000 salariés dans le monde (dont 80.000 chercheurs)[23], second vendeur de téléphones mobiles (derrière le coréen Samsung), dont elle a déjà équipé 3 milliards de personnes, grand fournisseur de caméras de vidéo surveillance à des villes de nombreux pays, dépositaire en outre de milliers de brevets chaque année, domine un marché mondial où elle a peu de concurrents[24]. De là à dire que la Chine a trouvé avec elle le moyen d’imposer ses technologies à toute la planète et de configurer avec elle toute l’économie mondiale de demain, il n’y a qu’un pas. Et c’est précisément ce qui alarme les Etats-Unis,  menacés de perdre leur suprématie technologique, d’autant plus que la Chine a créé l’équivalent chez elle de leurs GAFAM, qui règnent sur le monde occidental. Sans aucun doute c’est là la première raison de la guerre commerciale qu’ils mènent contre elle - dont ils ne pourront sortir victorieux du fait que leurs multinationales dépendent du marché chinois pour y écouler leurs produits, et des entreprises chinoises pour les fabriquer et pouvoir ensuite les réexporter vers la métropole (ce qui relativise leur déficit commercial). Les Chinois voient, eux, les choses tout autrement : ils font bénéficier le monde entier, au meilleur coût, des merveilles de ces nouvelles forces productives, pour le plus grand bien de l’humanité. Nous allons, bien sûr, en reparler.

Le deuxième défi concerne la sécurité, civile et militaire. Avec la 5 G il devient possible d’espionner le monde entier, individus comme Etats. C’est pourquoi les Etats-Unis ont décidé de bannir Huawei de leur territoire et incité tous leurs alliés à faire de même (ils y sont parvenus en Australie et au Japon, mais ont plus de difficultés ailleurs). Pire : avec la manipulation de la 5G il serait désormais possible de mener des cyber-attaques de grande ampleur, de mettre en panne tout le réseau électrique d’un pays, de clouer au sol tous ses avions, soit l’équivalent de l’arme nucléaire, l’apocalypse en moins. Voila donc de quoi alimenter le fantasme d’un Empire chinois devenu la superpuissance à laquelle rien ne saurait résister.

Tout cela n’a pas beaucoup de sens pour plusieurs raisons. D’abord tous les Etats pratiquent le renseignement pour se protéger, et plus encore avec la guerre économique généralisée liée à la mondialisation. Les Etats-Unis en particulier sont mal venus de soupçonner le gouvernement (« totalitaire ») chinois d’utiliser Huawei pour les espionner, quand eux-mêmes ont espionné jusqu’à leurs alliés, y compris à travers les téléphones de leurs dirigeants, obligeant leurs propres entreprises (Cisco en particulier), en vertu du Patriot act, à fournir tous les renseignements demandés par leurs agences de sécurité, comme l’ont montré les révélations d’Edgar Snowden, et ceci sans en avertir ni les entreprises concernées ni la justice des autres pays. Ceci dit, on admettra volontiers que les Etats cherchent à se protéger du renseignement adverse, et il est absolument normal qu’ils adoptent des mesures de sécurité, comme les Etats européens, et la France en particulier, ont décidé de le faire. Il leur revient de vérifier que les maillons de la technologie 3G ne comportent pas de « portes dérobées » (des pièces discrètement ajoutées. des applications détournées ou des logiciels pirates), ce dont Huawei convient tout à fait, assurant qu’il veille à l’intégrité des matériels fournis et ajoutant que c’est aux Etats de décider ce qu’ils veulent faire des données collectées. L’offensive états-unienne doit alors être prise pour ce qu’elle est : un moyen d’affaiblir un concurrent.

Ensuite on ne voit pas, décidément, en quoi la Chine  aurait intérêt à mener des cyber-attaques, sauf en cas d’auto-défense, alors que toute sa politique étrangère est orientée vers un règlement pacifique des conflits et qu’elle se veut le champion de la paix mondiale. Mieux vaut donc réfléchir aux bénéfices et aux dangers d’une économie « connectée », à quelque échelle que ce soit.

Mais, avant cela, il faut s’interroger sur les raisons de l’avancée chinoise.

Elles ne font pas de doute. L’avancée de la Chine ne tient pas seulement au nombre et à la qualité de ses chercheurs. Elle ne s’explique pas uniquement par des transferts de technologie qui lui auraient permis de rattraper rapidement ses retards – des transferts sans cesse critiqués par les Occidentaux, qui les qualifient de « vols », alors que la plupart se sont faits de manière consentie et légale, posés comme conditions aux multinationales étrangères pour s’implanter en Chine et accéder à son marché. Elle n’a été si rapide que grâce à des aides de l’Etat[25], sous les formes les plus diverses (des terrains cédés à bas prix, des intrants bon marché venant des entreprises d’Etat, des crédits fournis par les banques publiques etc.), autant de subventions déguisées selon la doctrine de l’OMC, et dans le viseur des Etats-Unis et maintenant de l’Union européenne. Il serait facile de répliquer que de telles subventions existent aussi dans les pays occidentaux. Mais ce que l’on ne comprend pas est qu’elles sont pour la Chine l’un des instruments de la planification, laquelle est l’un des traits fondamentaux du « socialisme à la chinoise », un socialisme qui ne s’est pas rallié à l’allocation de toutes les ressources par les marchés, en premier lieu les marchés financiers.

C’est cette même planification qui permet d’investir sur le long terme, et non au gré des appétits des investisseurs privés et des fluctuations du marché. C’est ainsi que, parmi les industries clés que la Chine a inscrites dans son programme stratégique de développement pour 2025, figurent en première ligne les technologies de l’information, la robotique, les applications « intelligentes », l’apprentissage automatique. A l’horizon 2050 la Chine escompte être en tête dans toutes ces technologies du futur.

 

La Chine pionnière d’un monde automatisé ?

 

C’est là la première bonne question à se poser quand on parle de 5G et d’intelligence artificielle. Elle ne concerne pas seulement la Chine, puisque ici, en Occident, nous sommes déjà entrés dans un monde où les géants du numérique, les  plates-formes (les start up en créent quasiment tous les jours), et les entreprises peuvent savoir tout ce qu’ils veulent sur les individus : leurs adresses, leurs préférences, leur passé, leur localisation,  voire leurs « amis » - ce qu’on appelle les métadonnées – et le contenu des communications qui les intéresse. Avec le développement des objets connectés (on estime que, en 2025, il pourrait y en avoir 50 à 100 milliards dans le monde) ces métadonnées seront innombrables, les serveurs continueront à les stocker (sur le cloud) et de puissants logiciels pourront les traiter, surtout si des ordinateurs quantiques voient le jour.

Cela représente-il un immense progrès des « forces productives » et dans la consommation de produits et de services ? Tout dépend de l’usage que l’on en fait. S’il s’agit, par exemple, d’améliorer les diagnostics du cancer ou de faciliter les études épidémiologiques, certainement. S’il s’agit de fluidifier les communications et de supprimer de la paperasse, c’est déjà plus douteux : chacun sait combien il est pénible et frustrant de se voir répondre au téléphone par un robot, même « intelligent », et non par un agent humain, d’avoir affaire dans les commerces physiques à une caisse automatique et non à un employé. Et ainsi de suite. Quand le moindre achat en ligne déclenche une avalanche de propositions publicitaires et de demandes de notation non seulement du produit, mais encore du vendeur, cela devient insupportable. Ainsi va l’économie de marché d’aujourd’hui, qui, sous prétexte de sonder vos goûts et de faciliter vos transactions, opère une intrusion permanente dans vos données personnelles et finit par vous juger (êtes-vous une personne à risque pour tel organisme de crédit ou pour telle compagnie d’assurance ?), vous transforme vous-mêmes en objet marchand et en individu désocialisé. Pour l’instant toutes les législations qui entendent nous permettre de protéger nos données personnelles (il y en a une aussi en Chine en préparation) sont peu efficaces.

Mais cette économie numérisée a aussi un immense coût écologique. On a supprimé du papier, mais on a généré d’énormes dépenses énergétiques (chaque clic en est une et la 5G ne va pas les réduire, les data centers en sont extrêmement voraces, les câbles sous-marins ne sont pas éternels etc.), ainsi qu’une grande consommation de matériaux rares (par exemple du lithium pour les portables). De même le commerce en ligne entraîne une multiplication des livraisons, donc des transports, avec les dépenses énergétiques afférentes et la production de CO2 consécutive, fût-ce avec des véhicules ou des bicyclettes électriques, dont les batteries demandent à être rechargées, là où le déplacement humain vers un magasin de proximité n’en comporte quasiment pas.

Toute à son enthousiasme technologique[26], la Chine ne semble en prendre que très peu conscience. Mais on peut penser que ce mode de production ultrarobotisé et ce mode d’échange et de consommation profondément désocialisé finiront par tant heurter tant son fond civilisationnel qu’elle va s’interroger. Car nous sommes loin ici des penchants libertaires de la Silicon Valley et de son individualisme forcené, comme de ses rêves transhumanistes. Ainsi la trottinette électrique, ce mode de déplacement anarchique inspiré de la glisse et du surf et aux antipodes du transport collectif, voire d’une circulation automobile obéissant à des règles, n’y a fait qu’une modeste apparition, à la différence des vélos partagés et des cyclomoteurs électriques, et ceci alors que la plus grande partie des trottinettes y sont produites.

En exportant ses technologies, la Chine ne décide pas de l’usage que l’on peut en faire. C’est aux Etats et à leurs citoyens d’en décider. Mais il est évident que les nouveaux us et coutumes chinois liés au numérique peuvent les influencer, d’autant plus que toute l’industrie occidentale du numérique est à l’affut de telles opportunités.

 

La Chine aux avant-postes d’un monde orwellien ?

 

C’est là la deuxième question que posent nécessairement la 5G et l’intelligence artificielle, en tant qu’elles peuvent être des outils pour un gouvernement et son administration pour contrôler ce que font les entreprises et leurs citoyens. Ici encore tout dépend, à notre avis, de l’usage qui en est fait.

Commençons par le « credit social corporate », c’est-à-dire le contrôle social de ces personnes morales que sont les entreprises. La Chine compte le généraliser au cours de l’année 2020, et il suscite les craintes notamment de la Chambre de commerce européenne. Ce crédit consiste à noter toutes les entreprises, chinoises ou filiales de sociétés étrangères, selon la manière dont elles respectent un très grand nombre de critères (plus de 300), par exemple sur la façon dont elles acquittent droits de douane et impôts ou se conforment aux normes de pollution. Il va même plus loin, puisque les dirigeants son également notés, ce qui peut affecter l’entreprise elle-même. Les sanctions son graduées. Les entreprises les plus respectueuses des règlements sont inscrites sur une liste rouge et les plus mal notées sur une liste noire. Selon le nombre de fautes commises, elles peuvent se voir infliger telle ou telle amende, se voir plus ou moins souvent inspectées, attendre des durées variables pour se voir attribuer une licence ou sortir de la liste noire. Voila qui alarme les entreprises occidentales implantées en Chine, tant les petites pour lesquelles il faut beaucoup de travail et d’expertise pour répondre aux questionnaires que les multinationales, pourtant habituées à satisfaire aux critères des agences de notation avec leurs propres juristes et en faisant appel à des cabinets spécialisés.

Disons-le tout net, cette moralisation des entreprises est parfaitement bienvenue quand on sait combien elles sont aptes à tricher, à manipuler leurs bilans, à pratiquer l’évasion et l’optimisation fiscale et à corrompre des agents publics. Ce crédit social effectué par l’administration et des inspecteurs publics n’a rien à voir avec les évaluations des grandes agences de notation occidentales, qui n’ont pour but que de conseiller des investisseurs, et ce de manière d’autant plus biaisée qu’elles sont payées par les entreprises elles-mêmes. Au-delà, c’est toute l’économie de marché capitaliste qui verse dans l’immoralité des affaires, avec ses tromperies sur la marchandise, ses technologies de marketing (exemple : le prix affiché à la décimale juste inférieure) et ses campagnes euphorisantes de publicité. Cette immoralité est un effet de système, elle résulte de la concurrence elle-même, et les régulateurs n’y peuvent pas grand-chose, quand bien même ils le voudraient. On ne sait pas si le crédit social chinois ira jusqu’à mettre en cause de telles pratiques, mais ce serait souhaitable. Ce qui est sûr, c’est qu’il vise en premier lieu les entreprises chinoises elles-mêmes, responsables d’abus et de scandales mémorables.

La crainte de la Chambre  de commerce européenne est aussi que la Chine cherche à imposer ce crédit social, donc les normes sur lesquels il repose, à ses partenaires de tous les pays de la Route de la soie. Mais tant mieux, pourvu que ceux-ci gardent le dernier mot sur leurs réglementations. On redoute aussi qu’il ne soit un moyen d’espionnage, tant l’intelligence artificielle permet de connecter de données. C’est alors aux entreprises étrangères de se prémunir contre un tel abus.

Il faudrait parler maintenant du contrôle social appliqué aux individus, via l’intelligence artificielle et les canaux de la 5G. Nous y consacrerons un article détaillé. Disons simplement que, s’il a ses bonnes raisons, il représente aussi une réelle menace pour les libertés individuelles, et plus encore si les sanctions atteignent les choix privés. Au-delà de l’usage sécuritaire, qui ne soulève pas trop de problèmes, jusqu’où peut aller la volonté de moraliser les individus, ceci tout en sachant que « virus libéral » propage l’immoralité et qu’il faut bien le combattre ? Il est trop tôt pour savoir quelles garanties le crédit social offrira ou non, puisqu’il est encore à l’état d’expérimentation dans certaines villes ou villages, mais la question commence à faire débat au sein de la population, qui, jusque là, n’y était pas hostile.

 

Les limites du «modèle »chinois

 

Politiquement son type de gouvernement – pour ne pas employer le mot valise et lourd d’implications de « gouvernance » – n’est pas transposable ailleurs. Pour une raison simple : la Chine essaie d’expérimenter et de construire une ébauche de socialisme de marché (ce qu’elle appelle « la phase primaire du socialisme »), ce qui n’est le cas ni dans les pays où le capitalisme est dominant, ni même dans les pays se réclamant encore du socialisme, même si ceux-ci s’en inspirent de plus en plus. Et c’est là une expérience historique à grande échelle et à hauts risques, qui, pour réussir, appelle un mode de gouvernement particulier. C’est un sujet que j’ai développé ailleurs[27].

Evidemment il existe des risques que des gouvernements pro-capitalistes copient certaines de ses institutions, jusqu’au crédit social peut-être, pour conforter leur pouvoir (on parle souvent à ce propos des « démocraties illibérales », s’agissant par exemple de la Hongrie). Mais, justement, ce ne sont que de mauvaises copies.

Selon moi il y a deux principales pierres d’achoppement dans le système politique chinois. La première est la censure politique qui, surtout dans un pays où le pouvoir politique est solidement installé, ne devrait pas aller au-delà du contrôle des fausses informations. Sujet délicat, on le sait, que de faire le tri et qui doit faire le tri entre ce qui peut être avéré et les contre-vérités, rumeurs, et attaques malveillantes menées de l’extérieur[28]. La deuxième est l’indépendance non des parquets, qui sont là normalement pour appliquer la politique pénale d’un gouvernement, telle qu’elle est validée par les instances parlementaires, mais celle des magistrats ordinaires (en France dits « du siège »), garantie de l’Etat de droit et mesure la plus efficace contre la corruption.

Ce que nous voudrions développer ici est plutôt la question du modèle productif chinois, qui est justement ce par quoi la Chine est en train de changer le monde. Il y aurait beaucoup à dire sur les normes sociales, dont certaines sont en retard sur le meilleur des pays occidentaux, un retard que la Chine est en passe de rattraper à toute allure, et ceci à contre courant des tendances dominantes ailleurs, notamment en matière de droit social, de droit des affaires, de modes de gestion des entreprises. Par exemple la financiarisation des entreprises y reste sous contrôle, les inégalités commencent à se réduire. Mais ce qui nous paraît le plus problématique est l’exaltation de la croissance et l’usage fait des nouvelles technologies, d’autant plus que la Chine y voit un moteur de croissance pour tous les pays, préconisant même une « route de la soie numérique ».

Le mode de croissance actuel, on le sait chaque jour davantage, n’est pas compatible avec le devenir d’une planète habitée par l’homme : le climat se détériore de plus en plus vite, avec d’innombrables conséquences, les ressources naturelles s’épuisent (vers le milieu d’une année, on a déjà dépassé leurs possibilités de régénération), le niveau de la pollution est devenu insupportable, la « sixième extinction des espèces » est en cours. On ne peut pas dire que les dirigeants chinois n’aient pas pris conscience, depuis le début des années 2000, de l’ampleur des dégâts de la croissance quantitative, comme en témoigne leur insistance sur le « développement durable ». On ne peut pas dire qu’ils n’aient pas pris des mesures efficaces pour assurer un début de « transition verte » et lutter contre la pollution[29]. Mais leur détermination ne semble pas à hauteur des enjeux.

Voici pourquoi, en quelques mots[30].

L’économie chinoise reste très dépendante du charbon (plus de 60% de son mix énergétique), une source d’énergie à la fois très polluante, malgré des progrès, et très émettrice de CO2. mais aussi du pétrole (18%), qui a les mêmes effets. On peut croire que la Chine tiendra l’objectif, à laquelle elle s’est engagée à la COP 21, de la neutralité carbone en 2030. Mais elle finance des centrales à charbon dans plusieurs pays de la Route de la soie, certes pour favoriser leur développement, mais à contre-sens de ce qu’il faudrait faire pour lutter contre la pollution et le réchauffement climatique. Quant au pétrole et au gaz naturel, véritables drogues des économies modernes, à la fois comme source d’énergie et comme matériau (la plupart des plastiques en sont dérivés), il est et sera de plus en plus difficile à extraire et à raffiner. Certes la Chine a beaucoup investi dans les énergies renouvelables (panneaux solaires, éoliennes), mais ces énergies demandent de fortes infrastructures et beaucoup de matériaux rares.

C’est là la deuxième limite : toutes les ressources naturelles s’épuisent : pas seulement les ressources fossiles, mais aussi l’eau, les sols, le bois, le sable, et précisément les métaux rares. Or les technologies, tant vantées, qui sont à la base de l’économie « verte » comme de l’économie numérique, sont très consommatrices de ces derniers, tout comme d’énergie. Le recyclage et l’économie circulaire, qui sont mis en avant dans les programmes chinois, n’ont qu’une portée très limitée, surtout lorsque les produits ont des effets dispersifs. Il va bien falloir se rationner.

De proche en proche, c’est l’ensemble du mode de vie qu’il faudrait changer pour le rendre « soutenable ». L’enthousiasme de la Chine pour les hautes technologies se heurte à la dure réalité des contraintes naturelles, ainsi qu’à des problèmes sociaux et culturels. Il ne suffit pas de dire que la croissance doit être plus « qualitative », c’est le mode de croissance lui-même qu’il faudrait changer, pour une Chine qui consomme déjà 2,1 planète (5 pour les Etats-Unis), c’est-à-dire faire décroître les productions et les consommations qui gaspillent de l’énergie et des matériaux, et faire croître celles qui en sont économes. Il faudrait substituer, dans une large mesure, aux hautes technologies des « basses technologies », par exemple des vélos et des transports en commun électriques aux automobiles et camions, ou encore des produits de consommation simples, réparables et durables à la profusion de produits compliqués, rapidement obsolescents, voire jetables en une immense accumulation de déchets.

C’est là que la Chine pourrait montrer le chemin : aller vers un mode de vie plus sobre et plus facilement accessible à tous, tout en gardant le meilleur des hautes technologies, et ceci grâce à son système de planification, unique au monde, à la différence des pays occidentaux où le pouvoir politique, sous l’emprise du lobbying des grandes entreprises, s’enlise dans une fuite en avant[31].

 

La nécessaire démondialisation

 

L’autre grande question que pose le « modèle » chinois est la conception de la mondialisation, au regard de sa nécessaire rétraction. Nécessaire parce que, en rendant les économies trop dépendantes les unes des autres, elle entre en contradiction avec la souveraineté des nations, principe à laquelle la Chine est tant attachée. Nécessaire, parce que son coût environnemental est si élevé qu’elle entre en contradiction avec la préservation d’une planète habitable. Pensons aux effets multiples de l’immense transport des marchandises par containers, parmi lesquels les perturbations apportées aux écosystèmes et la propagation des épidémies, pensons même aux effets induits par l’explosion du tourisme mondial.

La mondialisation a été, on le sait, une aubaine pour le capitalisme. En lui offrant la possibilité de décomposer ses chaines de valeur et de faire produire toujours plus de segments dans les pays à bas salaire, elle lui a permis à la fois de relever des taux de profit tendanciellement en baisse et de maintenir, tant bien que mal, le niveau de vie des classes paupérisées dans ses métropoles, le développement du crédit aidant. La financiarisation y a été aussi un formidable accélérateur des inégalités, qui ont atteint un niveau unique dans l’Histoire. Et le système touche actuellement à ses limites, ébranlé par des révoltes populaires partout dans le monde.

La Chine, c’est vrai, a profité à plein de cette mondialisation capitaliste, mais elle l’a fait à ses conditions (contrôle des investissements étrangers, contrôle du mouvement des capitaux). Elle n’a pas, contrairement à ce que l’on a dit, mené une politique mercantiliste, qui aurait tout misé sur ses exportations et déséquilibré ainsi d’autres économies : elle a importé presque autant qu’elle a exporté, et, si elle a accumulé des réserves de change aussi importantes, c’est surtout grâce à la taille de son économie. Mais les autorités chinoises sont bien conscientes que les bénéfices tirés de la mondialisation se réduisent, et, avec eux, le taux de croissance. Elles se tournent donc de plus en plus vers le marché intérieur. D’une certaine façon la Chine démondialise.

La politique du co-développement devrait aller dans le même sens : au fur et à mesure qu’un pays se développe, il peut être plus autonome et moins importer. Tel est le paradoxe de la Route de la soie : il vise à accroître la circulation des produits, le commerce international maritime et terrestre, mais, en favorisant la construction des infrastructures autres que celles du transport (la production d’énergie et les bases d’une réindustrialisation), elle pourrait et devrait favoriser les relocalisations. A mon avis, c’est ce qui n’est pas clairement affiché dans la conception chinoise de la mondialisation, et c’est ce qui nuit à sa crédibilité. Autant les échanges scientifiques et culturels peuvent être bénéfiques, autant la mondialisation commerciale et la mondialisation financière conduisent finalement à des impasses. Dans le même sens le changement partiel du paradigme productif en faveur des « basses technologies », moins gourmandes en capital et plus accessibles aux utilisateurs locaux, faciliterait grandement la relocalisation.

Car, au bout du compte, c’est le capitalisme lui-même qui devient insoutenable. Voué par essence à une accumulation infinie, il est incompatible avec une planète finie. Générateur par essence d’inégalités toujours plus grandes, il détruit toutes les formes de cohésion sociale. La Chine a fait le pari d’utiliser les dynamiques du capitalisme pour sortir de son développement, tout en les contrôlant. Mais ce sont elles qu’il faut maintenant contenir. Le socialisme de marché « à la chinoise » devra progressivement sortir du capitalisme s’il veut incarner un autre chemin pour  l’humanité. C’est bien du reste son ambition : selon les responsables chinois, et plus nettement encore aujourd’hui, les emprunts au capitalisme n’auront été qu’une manière de « traverser la rivière », et ne seront jamais qu’un très long « détour »[32] (plus ou moins comme devait l’être la NEP pour Lénine) sur le chemin du communisme.

 

 

 

 

 



[1] In Construisons une communauté de destin pour l’Humanité, recueil de discours, publié par le CCTB en 2019, p. 459.

[2] Ibidem, p.462.

[3] Ibidem, p. 474.

[4] C’est ainsi que la Chine est devenue le deuxième contributeur, derrière les Etats-Unis, au budget des forces de maintien de la paix ; et y fournit le plus grand nombre de soldats, pour la plupart non combattants.

[5] Ibidem, p. 499.

[6] Son seul traité d’alliance est avec la Corée du Nord qui, pour des raisons de conflit non réglé (un traité de paix n’a toujours pas été signé depuis la guerre de Corée), fait pendant au traité d’alliance des Etats-Unis avec la Corée du Sud . Cela ne l’empêche pas de coopérer à des organisations  sociales de défense avec les Etats-Unis ou sans eux.

[7] Ce fut le cas notamment avec l’évacuation massive de ses ressortissants (35.000 personnes), lors de l’intervention occidentale en Lybie et du chaos qui a suivi.

[8] La Chine offre de nombreuses bourses à des étudiants, et des formations à plus de 500.000 professionnels venant en priorité des pays sous-développés. Elle fournit également un grand nombre de séminaires à l’intention de ces derniers. Il s’agit de mieux faire connaître « l’expérience chinoise » dans toutes ses dimensions ou ses réalisations techniques ((par exemple sons système de navigations par satellite ou de télécommunications) . Pour le détail, cf. Alice Ekman, Rouge vif, L’idéal communiste chinois, L’observatoire, Paris, 2020, p. 161-165.

 [9] ‘L’agence qui gère les entreprises et participations de l’Etat.

[10] Dans un article dans Le Monde (du 16 mai 2020) Joseph Borrel, le haut représentant pour la politique étrangère de l’Union européenne, qualifié la Chine à la fois de « partenaire », de « concurrent économique »  et de « rival stratégique dans la promotion d’autres modèles de gouvernance ». Une approche plus mesurée que celle des Etats-Unis…

[11] Ainsi pour le « Pont de l’amitié » en Serbie et  un Pont reliant les deux grandes parties de la Croatie.

[12] Ils se rencontrent lors des Forums annuel dits des 17 + 1. Parmi les réalisations ou les  projets en cours on retiendra l’aménagement du port du Pirée (avec une concession totale de sa gestion), celui du port de Trieste (avec une concession partielle),  la construction d’un grand pont en Croatie et la modernisation d’une voie de chemin de fer entre Athènes et Budapest en passant par Belgrade. Ils ne se font pas toujours avec des prêts chinois, mais les entreprises chinoises font les meilleurs prix et tiennent les délais.

[13] Discours de Xi Jinping, op. cit.,  p.  501.

[14] Avec leur grand pourcentage des droits de vote au FMI et à la Banque mondiale, les Etats-Unis y disposent d’un droit de veto de fait. La BAII, dont la Chine est le plus gros actionnaire, juste devant l’Union européenne, exclut expressément tout droit de veto.

[15] Il y eu ces dernières années 14 cas d’annulations de dettes, 11 cas de rééchelonnement des paiements. On comparera avec l’intransigeance des créanciers occidentaux.

[16] Et même le premier, selon le dernier classement PISA effectué par l’OCDE.

l, Avec la création d’une Banque des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Afrique du Sud), alternative à la Banque mondiale, et d’un Fonds de réserve des BRICS., alternative au FMI. Il faut aussi signaler le Forum Chine-Afrique, le Forum Chine-Etats arabes,  le Forum Chine-Amérique latine et Caraïbes.

[18] Sur l’évolution des rapports géo-politiques et l’essor de l’Asie, lire l’excellent livre de Peter Frankopan, Les nouvelles routes de la soie, L’émergence d’un nouveau monde, Editions Nevigata, 2018, pour l’édition française.

[19] Il devait concerner 800 millions d’habitants et 40% du PNB mondial.

[20] La Route de la soie, dit expressément Xi Jinping, « n’est pas un outil de géopolitique locale, mais une plate-forme de coopération pragmatique. Ce n’est pas un programme d’aide étrangère, mais une initiative de développement interconnecté conformément au principe ‘concertation, co-édification et partage » (ibidem, p. 538). Et de dénoncer « la politisation des affaires humanitaires » et la « militarisation de l’aide humanitaire » (p..476). Les allusions sont transparentes…

 

[21] Op.ct. p.498.

[22] Promu pour la première fois pas Xi Jinping en 2013, il a été incorporé depuis dans lés Résolutions de plusieurs Commissions de l’ONU et même reconnu par le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale. Au risque de le banaliser. Il n’empêche qu’il correspondait bien à l’esprit sur lequel s’est fondée cette Organisation.

[23] Avec cette particularité : le fondateur et Président de cette entreprise ne possède que 1,5% du capital, le reste appartenant…à ses employés.

[24] Ses principaux concurrents ne sont par états-uniens, mais européens : le finlandais Nokia et le suédois Ericsson, qui sont plus petits.

[25] Lire à ce sujet l’excellent livre de Kai-Fu Lee I.A la plus grande mutation de l’histoire, Editions Les arènes,2019 pour l’édition française.:

[26] « Nous devrions adhérer à la vague de développement axée sur l’innovation engendrée par la fabrication intelligente, le modèle ‘internet+ » et l’économie de partage, et garder un temps d’avance en agissant plus rapidement pour remplacer les anciens moteurs de croissance par les nouveaux » (Discours de Xi Jinping, op. cit. p.533).

[27] Cf. mon livre Le « modèle chinois » et nous, L’Harmattan, 2018.

[28] Il ne s’agit pas en effet de censurer des opinions, mais l’inexactitude des faits invoqués ou le fait qu’ils sont non sourcés, d’une manière ou d’une autre. Ce n’est pas au pouvoir politique de définir des critères détaillés et de sanctionner, mais peut-on s’en remettre à la justice, qui n’a pas vocation à le faire, hormis les cas prévus par la loi,  et qui est beaucoup trop lente. Ce n’est pas non plus à acteurs privés, qui le feront selon leurs intérêts, y compris en censurant à l’excès pour ne pas encourir des amendes (cf. la loi Avia en France, qui impose aux plates-formes de censurer les « contenus haineux » en ligne. Les diverses propositions pour en charger les journalistes eux-mêmes (notamment une sorte de Conseil de l’ordre) ne sont pas entièrement convaincantes, car leur corporatisme peut obérer la nécessaire autodiscipline. Une commission administrative indépendante serait, selon nous, plus apte à faire le travail de « désintox »,  mais à condition qu’y siègent aussi, outre des journalistes et des juristes, des représentants des citoyens via leurs associations.

[29] Cf. le chapitre « La Chine face à la contrainte écologique » de mon livre Le ‘modèle chinois’ et nous, L’Harmattan 2018.

[30] Pour une analyse détaillée, cf. mon article « La grande transformation. Pourquoi il faut et on peut changer les procès de travail et le système des besoins », sur mon blog ou sur le site de La-sociale.on line

[31] Cf. mon article « Le capitalisme va-t-il, peut-il devenir « responsable » ?, sur mon blog et sur le site de La- sociale.on line..

[32] C’est l’expression utilisée par des cadres chinois lors d’entretiens qu’Alice Ekman a eus avec eux (op. cit. p.  65).