(conférence à l'Université de Bilbao et à l'Université de Saint Sébastien, avril 2012)

 

Je commencerai par un bref aperçu historique du contexte historique devant lequel nous nous trouvons, trente ans après la « révolution conservatrice » et la mise en place d’un nouveau régime du capitalisme, vingt ans après la chute du système soviétique, quatre ans après le début de la grande crise du capitalisme financiarisé et mondialisé, et à l’heure où plusieurs pays, qui se réclament du socialisme,  semblent avoir le vent en poupe, alors qu’ils émergent à peine du sous-développement. Rien ne paraît s’être produit comme on le prévoyait.

 

Quand on attendait le socialisme

 

Si l’on en croit Marx, le socialisme ne serait possible que dans des pays développés. Or, effectivement, pendant les années d’après guerre (les Trente glorieuses), le mouvement vers un socialisme mature semblait en marche. Les forces productives avaient connu un prodigieux essor : des technologies puissantes avaient bouleversé même l’agriculture et laissaient aux populations ce temps libre sans lequel, comme les Grecs le disaient, la participation des citoyens aux affaires publiques était impossible. Ces populations étaient sorties dans leur majorité de la misère et cessaient donc d’être tenaillées par les nécessités de la survie (le socialisme pouvait donc ne plus être un socialisme du pauvre). Elles avaient un niveau élevé d’instruction générale et technique. La démocratie, qui était enracinée dans une longue tradition, interrompue certes par les fascismes, avait trouvé une nouvelle vigueur (autre différence avec les socialismes de l’aire soviétique ou du Tiers Monde). Dans les pays avancés l’Etat keynésien présentait certains aspects qui relevaient du socialisme : la sécurité sociale, quelques traits du droit du travail, des services publics nationalisés, une forte intervention du pouvoir politique sur l’économie, allant même jusqu’à une planification incitative. La socialisation de l’économie était très poussée, si l’on entend par là la généralisation des échanges et leur caution juridique : la sphère de l’autoconsommation, notamment dans l’espace domestique, s’était fortement réduite. Enfin le salariat occupait une part toujours croissante de la population active.

Vers la fin des Trente glorieuses, un socialisme démocratique et avec marché paraissait à portée de la main, sans que l’on ait besoin de prendre le fusil. Le cas le plus frappant fut celui de l’arrivée au pouvoir des socialistes en France en 1981. En quelques mois ils avaient nationalisé la quasi-totalité du système bancaire et une bonne partie de l’appareil industriel, la droite était tétanisée et les préfets changeaient de bord comme de chemise. On avait, semblait-il, affaire à une expérience grandeur nature d’une sorte de socialisme de marché, bien différente du système soviétique. Il importe de savoir pourquoi l’expérience a capoté en un rien de temps et pourquoi l’ensemble du monde développé est entré dans l’ère néo-libérale. Bien entendu je ne peux ici tenter de décrypter toute cette histoire. Je n’en retiendrai que quelques points significatifs, importants pour notre propos.

 

Et ce fut la Grande Régression

 

J’emprunte cette expression au titre de l’excellent livre de Jacques Généreux. Certes les Trente glorieuses ne furent pas un chemin parsemé de roses, et il n’y aurait pas grand sens à donner dans la nostalgie. Mais au moins étaient-elles marquées, aux yeux de la grande majorité, par l’idée d’un progrès, un progrès pas seulement en termes de croissance et de richesse, mais aussi en termes de justice sociale et de pouvoirs accrus de chacun sur sa propre vie. Et puis ce fut le grand retournement : nous sommes entrés dans une sorte de crépuscule moyenâgeux (la crise sociale présente d’étonnant points communs avec celle qu’un historien[1] a décrite pour les 14° et 15° siècles), dont on ne pourra sortir que par une nouvelle Renaissance.

Pour comprendre cette involution, il faut partir des mouvements de fond de l’économie. La concurrence entre les capitaux exigeait l’ouverture de vastes marchés, donc le dépassement des frontières et l’essor de la globalisation. Problème devant lequel se trouve confrontée toute tentative socialiste aujourd’hui. La baisse du taux de profit menaçait l’investissement : il fallait trouver des contre-mesures (Marx dit : des contre tendances) pour l’enrayer, et elles furent d’une grande violence. Voici un autre problème pour un socialisme : comment affronter à armes égales un tel régime de production ? La concentration du capital appelait des sources de financement abondantes. Le crédit bancaire étant devenu onéreux, il fallait faire appel au marché financier, alimenté par de grands investisseurs institutionnels, lesquels ont réclamé leur dîme, un retour sur investissement, (bientôt corsé en « valeur pour l’actionnaire ») de plus en plus élevé. C’est là encore un autre problème pour le socialisme, qui devra revenir à un mode de financement par le crédit qui soit à la fois souple et rigoureux, et/ou trouver des investisseurs publics de grande envergure, mais sans passer par les marchés financiers. Tous ces mouvements du capital ont imposé une triple libéralisation : d’abord celle des changes, ensuite celle des taux d’intérêt et de  l’activité bancaire, enfin celle de la Bourse et, dans la foulée, des marchés dérivés.

Si je dis tout cela, c’est pour souligner que la révolution néo-libérale n’était pas seulement un changement de politique et une grande révision idéologique, mais qu’elle s’appuyait sur des tendances profondes du capitalisme. Nos socialistes des années 80 n’ont eu ni la lucidité ni le courage de résister à ces tendances. Ils ont pris le tournant de la rigueur, en décrochant les salaires des prix pour permettre au taux de profit de se relever, et surtout ils se sont adaptés, concurrence oblige. Je me souviens de Pierre Beregovoy (ministre de l’Economie de Mitterand) disant que, s’il restait partisan d’une économie mixte, le secteur privé devait quant à lui être laissé à la discrétion des actionnaires. Les socialistes français furent aussi les auteurs de la libéralisation, laquelle coupait les ailes à toute politique dirigiste. Mais il faut nous ajouter ceci : les banques et entreprises publiques ne furent pas transformées, mais gérées (pas si mal d’ailleurs) comme des entreprises capitalistes. L’affaiblissement des syndicats aidant, ce qu’il restait du secteur public n’incarnait rien d’autre qu’un capitalisme d’Etat. Il n’est pas étonnant dès lors qu’il y ait eu par la suite si peu d’opposition aux privatisations - sauf dans le champ des services publics.

Mais la Grande Régression n’a pas résulté seulement de facteurs économiques. Pour mémoire je rappelle quelques autres facteurs, qui ont entraîné un discrédit quasi total du socialisme, non seulement dans les élites, mais encore dans la population. Les années 70 avaient été marquées, dans la foulée de 1968, par une critique et une contestation généralisées du pouvoir de l’Etat. Le mot d’ordre était à l’autogestion, sans qu’on sache vraiment ce qu’elle impliquait. Et cela a favorisé le retour du libéralisme. Au bout du compte, c’est le capitalisme qui a récupéré la critique de l’Etat, car le capitalisme ne demandait qu’à s’autogérer. Cette offensive contre l’Etat a trouvé une justification supplémentaire dans la paralysie économique qui affectait le système soviétique et dans le manque de liberté politique qui y régnait. C’est l’époque où, en France plus que partout ailleurs, l’anti-totalitarisme a fait florès, emmené par les « nouveaux philosophes », tous d’anciens marxistes et révolutionnaires (et on sait que rien n’est plus virulent que le zèle des repentis, qui ont besoin en permanence de justifier, et d’abord à leurs propres yeux, leur conversion). En quelques années la France, qui avait été une patrie intellectuelle du  socialisme démocratique, est devenue, au grand étonnement de nombre d’observateurs, le pays le plus réactionnaire. Tel fut le « cauchemar des années 80 », pour reprendre l’expression d’un analyste[2], en particulier au niveau culturel. Ce furent les « années fric », les années où les patrons, qui avaient été vilipendés pendant la décennie 70, étaient devenus des héros. Quant à être encore marxiste, ou seulement socialiste, c’était  devenu un péché mortel. L’écroulement du camp socialiste et l’effondrement de l’URSS ont été le coup final. On ne peut imaginer retournement plus spectaculaire.

J’ai dit pourquoi la gauche s’était trouvée prise dans un engrenage, qui a conduit au déclin de la social-démocratie. Mais il faut reconnaître que la plupart des intellectuels se sont trouvés aussi dépassés, saisis d’incompréhension devant ce nouveau monde qui imposait ses règles et son ethos, et incapables de concevoir une alternative (c’est dans le monde anglo-saxon et non dans la vieille Europe que, curieusement, on trouvera des recherches théoriques sur de « nouveaux modèles de socialisme »). Il faut dire que la construction européenne était passée par là, sous la bannière de la « concurrence libre et non faussée ». Le réveil critique ne se fera que vers le milieu des années 90, puis à leur fin, avec la naissance du mouvement altermondialiste et de ses forums mondiaux et sociaux.

 

Mais le monde capitaliste vacille à nouveau sur sa base

 

Je fais à présent un grand saut dans l’histoire. Le capitalisme néo-libéral vient de connaître une crise majeure, vous le savez, en fait la troisième grande crise de son histoire (après celle de la fin du 19° siècle et celle de 1929). Mais celle-ci appelle plusieurs remarques. Cette crise ne fut pas un coup de tonnerre dans un ciel serein, sauf pour tous ceux qui ne voulaient rien voir et rien entendre – tel le grand gourou des marchés, je veux dire Alan Greenspan. Le séisme fut en réalité précédé par une série de secousses tectoniques : des crises, d’intensité plus faible, à peu près tous les deux ans. Ensuite le néo-libéralisme fut surtout un slogan idéologique. On sait aujourd’hui que les politiques inspirées par le monétarisme et la théorie de l’offre on été rapidement révisées, dès que leur échec a été constaté (James Galbraith[3] l’analyse de manière lumineuse dans le cas états-unien). Et l’Etat ne s’est nullement affaibli, comme le confirme le fait que les dits « prélèvements obligatoires » n’ont pas diminué dans les grands pays occidentaux, bien au contraire. Il a été seulement privatisé, c’est-à-dire entièrement soumis aux intérêts privés : finançant de moins en moins les services publics, il a financé de plus en plus les oligopoles capitalistes, par le jeu des baisses d’impôts sur les sociétés, des exonérations diverses de « charges », des subventions déguisées. On ne sera pas surpris que, quand la crise a menacé d’effondrement le capitalisme lui-même, les Etats soient intervenus massivement pour sauver le système financier et relancer l’économie réelle. Ce n’est pas seulement parce que les dirigeants et experts avaient gardé en mémoire les effets ravageurs de la non-intervention lors de la crise de 1929, c’est aussi parce qu’ils n’avaient jamais perdu la main. On a assisté alors à ce phénomène surprenant de responsables politiques qui faisaient, en catastrophe, des emprunts sans le dire au logiciel traditionnel du socialisme : des nationalisations plus ou moins franches, et des plans de relance dignes des plus beaux jours sinon de la planification impérative, du moins du keynésianisme. Tout cela cependant ne devait être que provisoire, simple médication pour remettre le malade en bonne santé. Mais le malade est bien plus profondément atteint qu’on ne le croit.

Je crois que, sans le savoir, nous sommes entrés dans une ère nouvelle. En quelques mots, voici pourquoi. Le capitalisme financiarisé a épuisé les parades qu’il a trouvées à sa crise, qui est à la fois une crise de suraccumulation et de surproduction. Il ne pourra, dans l’avenir, recourir à nouveau à l’extraordinaire dopage au crédit qui lui a permis, pendant une vingtaine d’années, de maintenir une croissance qui était en réalité artificielle, et qui s’est brisée en même temps que la pyramide de dettes sur laquelle il reposait. Ce serait courir au suicide, bien des experts en sont conscients. Il ne pourra à nouveau appeler à la rescousse des Etats qui se sont endettés dans des proportions telles que seule un croissance vigoureuse leur permettrait de revenir à l’équilibre. Il ne pourra éternellement compter sur l’épargne des pays émergents pour combler les déficits des balances courantes, car ces pays vont consacrer une part croissante de leur épargne à la production pour le marché intérieur. L’état de stagnation devrait donc se prolonger, aussi longtemps que ne seront pas remis en cause la déformation des revenus au profit des possédants, la dictature du court terme, l’hypertrophie d’une sphère financière qui absorbe une part disproportionnée de la richesse produite. Le basculement géopolitique du monde en faveur de pays qui sont restés fort étrangers au consensus de Washington va réduire sa sphère d’action. On pourra peut-être éviter les embardées, mais on n’empêchera pas la machine de glisser sur la pente négative. Au-delà, le capitalisme s’approche peu à peu de deux limites absolues. Quand l’immense majorité des travailleurs du monde seront devenus des salariés, qu’il n’y aura donc plus d’amortisseurs aux crises du côté des anciens modes de production, et quand ces masses salariales vont se battre pour voir leurs revenus s’élever, la concurrence à l’échelle mondiale perdra ses avantages pour les pays riches, et l’inflation sera de retour. L’autre limite est environnementale : l’épuisement des ressources naturelles et le changement climatique vont renchérir partout les coûts de production au point de mettre en péril les économies et d’aggraver encore les déséquilibre sociaux (qu’on se souvienne seulement de l’impact des chocs pétroliers sur les économies avancées dans les années 70). Dès lors c’est une fenêtre historique qui se rouvre pour le socialisme. Encore faut-il savoir ce vers quoi on voudrait aller.

 

Penser l’alternative

 

Je suis de ceux qui pensent que l’alternative ne naîtra pas spontanément des mouvements de résistance ou de révolte des peuples, surtout quand les individus ont été atomisés par la décomposition des structures collectives, anesthésiés par la société de consommation, et sont encore privilégiés par rapport à ceux de la périphérie (80% de la population mondiale), comme c’est le cas dans les pays les plus développés. La volonté farouche des oligarchies de continuer à profiter de leur rente peut conduire à l’anomie et au chaos. Pour paraphraser Marx, les hommes font l’histoire dans les conditions dont ils héritent, mais, pour la faire, encore faut-il qu’ils sachent ce vers quoi ils aspirent et quels possibles s’ouvrent à eux.

Nous ne sommes pas devant une table rase, car le socialisme n’est pas mort et enterré. Je ne vais pas discuter ici de la Chine et de son petit frère jumeau le Vietnam. Je dirais seulement que, pour sortir du socialisme de la misère, où la grande marmite ne contenait que le brouet du strict nécessaire, les dirigeants chinois ont jugé bon de laisser se développer, mais sous contrôle, un capitalisme autochtone et surtout des investissements étrangers qui ont donné un grand coup de fouet aux exportations. Ils ont tiré le meilleur parti qu’ils pouvaient de la globalisation, et on ne peut pas dire que cela leur ait mal réussi. Mais de nombreux traits du « modèle chinois », a bien des égards inédit dans l’histoire, relèvent encore plutôt du socialisme, à commencer par l’importance du secteur public et de la planification. On pourrait certes penser que ce modèle relève plutôt d’un capitalisme d’Etat, mais les choses sont plus compliquées que cela, et je crois que nous avons beaucoup à apprendre de la manière dont il est agencé. Il y a aussi l’expérience vénézuelienne, sur laquelle vous allez vous pencher. Elle est passionnante à divers titres, mais sa portée est limitée par le fait que le secteur capitaliste y reste prédominant, que ce socialisme repose sur la rente pétrolière et que les masses y connaissent encore un niveau de vie et d’instruction très faible. Il y bien d’autres expériences de par le monde, telle que la démocratie participative au Kerala. Mais, si nous pouvons apprendre de toutes ces expériences, il n’est pas besoin d’aller si loin pour apercevoir, dans nos sociétés, des linéaments utilisables pour une transformation socialiste. J’en évoquerai quelques uns au passage. Enfin les recherches sur les modèles de socialisme, même si elles marquent le pas, constituent une source d’inspiration utile. Certes depuis quelques années, la gauche radicale a fait, à mon avis, un réel effort programmatique, mais il lui manque une charpente et des approfondissements.

Avant de vous présenter quelques lignes directrices, je voudrais dire quelques mots sur les obstacles qui se dressent devant nous, dans nos pays, pour penser l’alternative et engager le processus pour rouvrir un espace socialiste. Le premier réside dans la rémanence d’une vieille tradition, celle d’un socialisme étatique, fût-il avec marché (dont l’esquisse se trouve déjà dans les dernières pages du Manifeste du Parti communiste), qui a été mise en œuvre par la social-démocratie. C’était un socialisme par le haut, où la démocratie économique était négligée au profit de la démocratie sociale, c'est-à-dire, dans le meilleur des cas, d’une cogestion, par partis interposés, avec les syndicats. Or une autre tradition socialiste, celle de l’économie sociale (coopératives et mutuelles essentiellement), a été considérée comme marginale par les partis de gauche et s’est refermée sur elle-même. Aujourd’hui encore ces partis ne la voient pas autrement que comme un Tiers secteur, venant colmater les brèches de l’économie capitaliste et de l’Etat providence, et les responsables eux-mêmes de cette économie sociale sont très réticents à sa transformation, pendant que les syndicalistes conservent leur ancienne méfiance à son égard, ne soutenant par exemple que par nécessité la reprise d’entreprises par les salariés. Le deuxième obstacle tient aux contraintes d’une concurrence globalisée : comment faire face à des oligopoles géants, dont le pouvoir de marché est colossal ? Le troisième obstacle est politique. Nos pays européens sont corsetés par ces traités européens qui ont débouché sur le Traité de Lisbonne, ratifié contre la volonté de plusieurs peuples européens, Traité qui interdit jusqu’à toute velléité de socialisme. Ainsi une expérience socialiste, au moins partielle, qui suppose un pouvoir politique maître chez lui, comme aux Etats-Unis, où elle est cependant à mon avis impossible (à la fois parce que nous sommes là au cœur du système impérialiste et parce que les traditions de ce pays y sont foncièrement hostiles), serait étouffée dans l’œuf si nous resterons dans le corset de ce Traité. Je ne vais pas entrer davantage dans cette question cruciale, mais je considère, avec une petite partie de la gauche française (je pense ici surtout au Parti de gauche) que la seule stratégie possible pour s’échapper de cette nasse est celle, non de la sortie de l’Union européenne, mais de la « désobéissance » sur un certain nombre de dossiers décisifs, bénéficiant d’un soutien populaire (exiger des dérogations, à défaut pratiquer la politique de la chaise vide sur ces dossiers).

 

Les grandes lignes d’un nouveau socialisme

 

Il reposerait sur un axe central : la démocratie économique. Vieux projet, qui remonte à la Révolution française : la République ne sera pas seulement une démocratie politique, mais aussi une République sociale. Mais la démocratie sociale a pris un sens limitatif : il s’agit des institutions qui accordent certains droits aux salariés pour contrebalancer le pouvoir absolu du patronat, par exemple l’existence de comités d’entreprises ou de délégués du personnel ou les négociations au sommet entre syndicats des salariés et syndicats patronaux sous la houlette de l’Etat - un « partenariat » de plus en plus inégal aujourd’hui, puisque les syndicats, qui sont nationaux, se trouvent face à des oligopoles, qui sont mondiaux, et qu’ils sont à peu près absents des petites entreprises. La démocratie économique, elle, accorde le pouvoir aux travailleurs, mais n’oublie pas d’autres agents économiques, tels que les usagers et les consommateurs. Et cette démocratie est essentielle pour revivifier la démocratie politique – une démocratie aujourd’hui en déshérence. Seuls des individus qui prennent des responsabilités dans la vie quotidienne peuvent devenir des citoyens actifs.

Le socialisme classique reposait sur l’idée que l’Etat représentait la population laborieuse, « le peuple tout entier », comme on disait au temps de l’URSS, mais cette idée s’est effondrée avec le système soviétique. Passée la période des grandes mobilisations pour sortir de la misère, où elle  a permis un indéniable essor économique, elle est apparue comme une enveloppe vide : les travailleurs ne pouvaient s’identifier à des objectifs sur lesquels ils n’avaient aucune prise et la démotivation fut générale[4]. Alors la démocratie économique est-elle synonyme d’autogestion, un terme qui avait disparu dans nos pays du vocabulaire politique, mais qui refait surface aujourd’hui ? Si l’on ne se contente pas de son acception vague (s’occuper de ses propres affaires, à tous les niveaux), l’autogestion ne se rencontre au sens fort, dans le monde de la production, qu’au sein des coopératives ouvrières de production, régies par le principe « un homme (un travailleur) une voix », tout en pouvant se prolonger en gestion partagée, si l’on fait intervenir d’autres parties prenantes. Mais un système de coopératives, reposant sur la propriété privée des associés, reste un système concurrentiel, comme Rosa Luxembourg l’avait bien vu, avec toutes ses conséquences, s’il ne se combine pas avec des formes de socialisation. Telle est la première ligne directrice : articuler la démocratie dans l’entreprise avec des niveaux plus larges et plus élevés de la démocratie, jusqu’au niveau étatique.

La deuxième ligne directrice consiste à relever le défi de l’efficience : le nouveau socialisme doit faire au moins aussi bien, en matière de productivité, que le capitalisme. Je dis bien : en matière de productivité, ce qu’il ne faut pas confondre avec le productivisme. Il s’agit seulement de réduire la quantité de travail requis pour un certain niveau de production, et non d’accroître la production par tous les moyens comme ceux employés par le capitalisme pour intensifier l’effort des travailleurs (à savoir toutes les variantes managériales de la carotte et du bâton).  C’est à ce problème que se sont attachés en priorité les théoriciens des modèles de socialisme.

La troisième ligne directrice concerne les finalités de la production. Elle doit être au service d’une société plus égalitaire. Le principe général sera celui non de la maximisation du profit, au bénéfice des détenteurs du capital, mais celui de la maximisation des revenus du travail, au bénéfice des travailleurs. On produira aussi des biens sociaux, également partagés ou du moins d’un accès égal pour tous. Ensuite on ne produira pas dans le mépris des conditions environnementales, mais en les prenant en compte dans le calcul économique. Enfin la production visera le bien-être, et non l’accumulation de biens matériels (le consumérisme).

 

Les trois champs de la démocratie économique

 

L’histoire du socialisme nous révèle qu’il a existé, depuis ses débuts, au moins trois grandes traditions que je pourrais résumer ainsi : la tradition d’un socialisme planificateur, se proposant de faire disparaître le marché, la tradition d’un socialisme de marché, visant à combiner le plan et le marché, la tradition d’un socialisme associatif, prônant l’organisation spontanée sous forme de coopératives et de fédérations. Ces traditions, qui ont connu des réalisations diverses au cours du vingtième siècle (pour ne citer que les plus importantes : le système soviétique, le secteur public des économies occidentales et le nouveau modèle chinois, le système yougoslave, du moins à certaines de ses époques), ont toujours privilégié un niveau de la démocratie (qu’elle fût plus ou moins réelle) par rapport aux autres. Il nous faut voir au contraire que ces niveaux se conditionnent les uns les autres et de la sorte se complètent. Quels sont ces niveaux ?

Le socialisme, c’est d’abord l’existence de choix collectifs, qu’il faut bien distinguer des choix privés. C’est donc la démocratie politique appliquée à l’économie. Mais pas au sens où la puissance publique ne ferait rien d’autre que de garantir la propriété privée et d’assurer la régularité et la sécurité des échanges (ce que Hayek appelle l’élaboration et l’application des « règles de juste conduite »)[5]. La société socialiste est une société où une collectivité, ancrée dans un espace national pertinent, décide de ses grandes orientations économiques et adopte des politiques publiques. C’est donc une société éminemment politique, et je dirai même une société volontariste, « constructiviste », qui essaie de maîtriser son destin, à l’opposé des vues du même Hayek. C’est pourquoi la planification est le corollaire de ces choix collectifs. Elle n’est plus abandonnée aux intérêts privés, comme elle l’est dans le capitalisme réel, où les grands oligopoles sont bien des instances de planification (qu’on pense par exemple aux grandes compagnies pétrolières). Mais ce ne sera plus une planification impérative, car celle-ci réduit drastiquement l’autonomie des entreprises et échoue devant l’incertitude.

Le socialisme, c’est ensuite l’existence de biens sociaux. J’entends par là des biens qui sont nécessaires à l’exercice effectif de la citoyenneté. Il revient au pouvoir politique de définir la nature et le périmètre de ces biens sociaux. Je préfère parler ici de biens sociaux que de biens publics, car ces biens ne sont pas seulement des biens communs, mais des biens qui font société. Cette distinction, notons-le, ne recouvre pas celle des choix collectifs et des choix privés : on peut, par exemple, orienter les choix privés en matière de logement et de chauffage, sans qu’ils cessent pour autant d’être des choix privés.

Le socialisme, c’est enfin l’objectif d’une démocratisation des entreprises, qui commencerait par celle des personnes qui y travaillent, lesquelles cesseraient ainsi d’être de simples « ressources humaines ».

Il découle de là que le socialisme ne correspondra pas à une formule unifiée. Il y aura au moins trois secteurs bien différents : 1° le secteur des services publics, qui fournissent des biens sociaux. Dans le système soviétique, c’est toute l’économie qui était devenue une sorte d’immense service public, où tous les biens apparaissaient comme des biens sociaux, définis par l’autorité politique, où tous les agents étaient comme des fonctionnaires, avec des salaires encadrés par une grille unique. On peut parler d’une société collectiviste, ne laissant que très peu de place aux choix privés (par exemple en matière de logement). Dans notre socialisme le secteur public n’a plus vocation qu’à s’occuper des biens sociaux, relevant de l’intérêt général, laissant d’autres secteurs s’occuper des biens privés, qui relèvent des éthiques individuelles. Il sera d’abord de la responsabilité de l’Etat ; 2° un secteur qui produit des biens privés, qui sera davantage marchand, afin de répondre aux demandes individuelles, mais qui ne phagocyte plus l’économie, comme il le fait dans le capitalisme, et où la démocratie d’entreprise pourra s’exercer plus largement 3° enfin un secteur de petite propriété privée, où la démocratie d’entreprise n’aurait pas grand sens, car il s’agirait de toutes petites entreprises, de type familial, artisanal ou quasi-artisanal. Si le socialisme comportera ainsi plusieurs secteurs (je laisse de côté pour le moment celui d’un secteur capitaliste rémanent), la planification n’aura pas le même sens et la même portée ici et là.

Je disais que ces secteurs sont complémentaires les uns des autres.  Les services publics favorisent, non seulement la citoyenneté politique (assise sur des droits politiques et sur des droits sociaux), mais encore la citoyenneté économique, en offrant aux individus des moyens pour jouer leur rôle économique (par exemple de la formation, ou de l’aide à l’emploi). Ils produisent aussi des biens et services nécessaire au fonctionnement des autres secteurs (je pense notamment aux banques et aux infrastructures de transport ou d’énergie). Le secteur producteur de biens privés laisse non seulement un large champ ouvert aux goûts individuels, mais, comme je l’ai dit, favorise la démocratie politique en servant d’école de responsabilité. Le petit secteur privé peut être un creuset d’innovations pour les autres secteurs (on sait que les start up sont souvent nées dans un minuscule local).

Je vais présenter à présent quelques aspects de ce socialisme pluriel tels que l’on pourra les retrouver dans le « modèle » de socialisme « associatif » que j’ai développé dans mes écrits – un modèle qui reprend de nombreuses propositions issues d’autres modèles et qui essaie tant de tirer les leçons des échecs des socialismes du passé que de s’appuyer les diverses expériences historiques en cours (évidemment je ne les connais pas toutes, et je ne peux qu’appeler de mes vœux un travail collectif d’investigation et de recueil).

 

Comment se réapproprier les services publics

 

Je laisserai de côté ici les grands services publics, ceux qui font nation, tels que l’éducation, la santé, les services dits régaliens, l’information (cette dernière posant des problèmes particuliers). Je m’arrêterai sur ceux qui « font société », en fournissant ce que j’appelle des « biens de civilisation » ou des « biens stratégiques », ou les deux à la fois, par exemple l’électricité, le gaz, l’eau, les moyens collectifs de transport, les infrastructures routières, portuaires et aéroportuaires, certains services culturels, et enfin, last but not least, les banques, qui produisent ces biens publics que sont la mise à disposition de la monnaie et le crédit.

L’idée générale est qu’ils doivent être, dans la plupart des cas, renationalisés, soustraits à l’empire du privé et même aux partenariats public/privés, afin qu’ils puissent remplir correctement leurs missions de service public. Autrement dit l’Etat doit être propriétaire à 100% des entreprises qui produisent ces biens sociaux, toute intrusion du capital privé, si minime soit-elle, dans leur capital tendant à aligner leur gestion sur la gestion capitaliste. Nous avons des exemples éloquents, en France comme dans d’autres pays, des dérives auxquelles a conduit leur privatisation, même partielle. Mais il ne s’agit pas de revenir au mode de fonctionnement qui prévalait dans le secteur public à l’époque des Trente glorieuses, et qui rapprochait fortement ces entreprises d’un capitalisme d’Etat. Voici trois changements qui me semblent décisifs. Le premier changement serait que l’Etat cesse de leur assigner des objectifs de rentabilité financière (comme le fit explicitement le premier ministre Laurent Fabius en 1984) et d’user à sa guise des dividendes que leur profits peuvent générer (c’est ainsi que France Telecom, même lorsqu’il fut transformé d’administration en établissement public, a servi pendant longtemps de vache à lait à l’Etat). Je suggère que l’Etat propriétaire se contente de prélever une taxe fixe (révisable) sur le capital. La deuxième transformation serait d’insuffler de la démocratie dans la gestion : ce pourrait être sous la forme d’une co-gestion avec les représentants des salariés, l’Etat gardant cependant le dernier mot en cas de litige persistant (certains proposent aussi une participation des représentants des usagers aux conseils d’administration. Je préfère, pour des raisons que je ne peux développer, une saisine obligatoire de ces représentants à titre de conseil). La troisième transformation consisterait en une autonomisation relative de ces entreprises. Il faut en finir avec l’action discrétionnaire de l’exécutif, nommant les présidents-directeurs généraux et intervenant à son gré dans la gestion, ce qui a abouti souvent à des gestions laxistes, incompétentes, voire délictueuses[6]. C’est au Parlement, et à la Cour des comptes, de veiller à la bonne exécution des missions de service public. Pour le reste ce serait non au ministre et à ses services de s’occuper de la gestion, mais à une agence spécialisée, composée de fonctionnaires indépendants et spécialisés, et déléguant des membres dans les conseils d’administration pour y représenter les intérêts de la puissance publique.

C’est ici que l’expérience chinoise de conduite des grandes entreprises publiques est particulièrement intéressante. Les sortir du système d’économie administrée ne fut pas une mince affaire, mais aujourd’hui elles fonctionnent de façon à peu près autonome, sous le contrôle de la Commission de contrôle et d’administration des biens de l’Etat. Jusqu’à une date récente elles ne fournissaient pas du tout de dividendes à l’Etat, et, si elles le font désormais, c’est à un niveau très faible, même avec l’augmentation récente (de l’ordre de 5 à 10% de leurs profits après impôt). Enfin la participation des personnels n’est pas très poussée, mais pas négligeable non plus (les salariés sont représentés au Conseil de surveillance, le Congrès des travailleurs est consulté et dispose d’un droit de veto, dont on m’a assuré qu’il usaient parfois).

Je voudrais m’arrêter sur le cas des banques publiques, car c’est peut-être le plus sensible, vu qu’elles disposent du pouvoir essentiel de garantir les encaisses monétaires et de créer de la monnaie, deux biens publics vitaux pour une société marchande. Si elles étaient sous le contrôle direct de l’exécutif, on pourrait redouter deux périls qui affecteraient l’ensemble de l’économie. Le premier serait que, sous injonction politique, elles accordent des crédits trop risqués, ce qui aboutirait à la multiplication de créances douteuses. Le second serait que, pour répondre à des objectifs politiques, elles créent trop de monnaie, ce qui générerait de l’inflation. C’est ce qui a conduit l’économiste Frédéric Lordon[7] à proposer une socialisation plutôt qu’une nationalisation pure et simple des grandes banques publiques. Autonomes dans leur gestion, elles deviendraient concessionnaires du service public. Le prix du crédit serait formé sur la base du taux directeur de la Banque centrale, comme en économie capitaliste, mais seulement au prorata de la part des encours effectivement refinancée auprès de la Banque centrale, et elles devraient se contenter d’un supplément correspondant à la couverture de leurs frais et à une petite marge, bien loin donc de la profitabilité capitaliste. Enfin elles ne seraient pas administrées seulement par des représentants de l’Etat (ou mieux, selon moi, d’une agence de l’Etat), mais aussi par ceux d’autres parties prenantes : salariés, entreprises, associations, collectivités locales. C’est peut-être un peu compliqué, et non dénué de divers biais, mais l’idée générale me semble pertinente.

Il me faut dire ici quelques mots d’objections couramment opposées à la renationalisation, et pas seulement émise par les libéraux. Les entreprises de services publics sont devenues très souvent des multinationales. Par exemple Electricité de France, devenue société anonyme mais encore à forte majorité de capital public (70%), a racheté, en totalité ou en partie, des opérateurs dans plusieurs autres pays d’Europe, et même la Régie des transports parisiens est présente dans d’autres pays. Or l’Union européenne exige que les entreprises publiques soient gérées exactement de la même façon que les entreprises privées (c’est ce que la Commission de Bruxelles appelle « le test de l’entrepreneur avisé »), ce qui signifie notamment que ces entreprises ne pourraient plus bénéficier, lorsqu’elles empruntent, de la garantie de l’Etat, car cela fausserait la concurrence – argument que les concurrents privés ne manquent pas de leur côté de faire valoir. Par ailleurs des Etats européens voient d’un très mauvais œil des entreprises publiques venir concurrencer leurs entreprises, généralement privées, sur leur territoire, et c’est ainsi toute la construction libérale de l’Europe qui fait obstacle à la réappropriation sociale des entreprises de service public. Il faut répondre à tous ces contradicteurs que leurs arguments sont irrecevables. De telles entreprises jouent un rôle si essentiel dans la vie nationale qu’il est absolument normal que les Etats qui le souhaitent puissent choisir leur statut et leur mode de gestion, et puissent garantir leurs dettes. C’est un point sur lequel, à défaut de pouvoir modifier le Traité de Lisbonne (ce qui suppose l’accord de 27 pays), il faut exiger une dérogation. Quant aux Etats qui seraient jaloux de voir une entreprise nationale intervenir sur leur territoire, on peut très bien leur proposer, outre la définition des charges pour les activités qui les concernent, la participation au capital de la société mère, pouvant aller jusqu’à la co-entreprise. Libre à eux de préférer des sociétés privées, qui ne présentent pas les mêmes avantages. D’une manière générale la libéralisation-privatisation des services publics est donc un verrou à faire sauter. Ceci non seulement dans la perspective d’une transformation socialiste, mais encore dans l’intérêt des capitalistes eux-mêmes.

 

Créer un secteur socialisé 

 

Pourquoi ne pas concevoir le socialisme comme « un ensemble d’associations coopératives réglant la production nationale selon un plan commun », comme Marx le disait dans un passage de La guerre civile en France ? Pour des raisons que l’on trouve déjà chez Marx et d’autres qui ont été mises en avant par les théoriciens, d’inspiration autogestionnaire, qui se sont penchés sur les obstacles rencontrés par les coopératives et sur les limites de l’expérience yougoslave. J’en retiendrai trois. Les coopératives de production ont du mal à trouver du capital pour se développer, celui-ci ne devant venir, si droit de vote il y a, que des producteurs associés, souvent rétifs à placer leur épargne dans un même panier (elles ont aussi du mal à obtenir des crédits auprès de banques, privées ou publiques, auxquelles elles n’inspirent pas confiance, tant leur mode de gestion leur est étranger). Si des coopératives parviennent quand même à accumuler, elles ont immédiatement un avantage par rapport à d’autres moins bien pourvues, mais qui pourraient être tout aussi efficientes : on retrouve la concurrence de type capitaliste et le même processus de concentration. Si enfin elles veulent atteindre la grande taille qui leur permettrait le damer le pion aux oligopoles capitalistes, elles se trouvent, du fait de leur fonctionnement démocratique, devant des problèmes d’organisation que les entreprises capitalistes ont résolu de manière disons féodale : une holding ou une maison mère qui contrôle des filiales, lesquelles à leur tour contrôlent des sous-filiales, sans parler de l’externalisation vers les sous-traitants. Ces obstacles expliquent en bonne partie pourquoi les coopératives sont restées marginales ou, en tout cas, en situation subordonnée.

De la vient l’idée d’un secteur non plus coopératif, mais socialisé, c’est-à-dire disposant d’institutions communes et fonctionnant en réseau. J’ai trouvé dans les modèles de socialisme des pistes diverses. L’une d’entre elles consisterait à faire financer le capital des coopératives par des bureaux administratifs, une autre par des établissements publics de financement, qui leur loueraient les éléments du  capital fixe (un peu comme le font les établissements privés de leasing) ou encore qui leur avanceraient le capital correspondant. Elles méritent assurément discussion. Mais ce ne sont pas les pistes que j’ai retenues, essentiellement par crainte de retrouver ces « marchandages administratifs » qui ont obéré la réforme hongroise et, d’une autre façon, le système yougoslave. Mon idée serait de les faire financer par des banques coopératives. J’ai examiné plusieurs variantes, mais celle qui m’a paru la meilleure est que ces banques fassent appel à l’épargne des ménages, pour le crédit courant[8], et aux ressources d’un fonds central d’investissement, alimenté par une partie des intérêts versés par les entreprises, pour leurs crédits d’investissement.

Je m’explique. Dans ce modèle de « socialisme associatif » les entreprises autogérées (au sens d’un self management) fonctionneraient uniquement à crédit, sans capitaux propres. Ce qui résout le problème de la répugnance au risque des travailleurs associés et le problème de l’inégalité de leurs dotations de départ. Les capitaux propres seraient remplacés par des crédits octroyés sous forme de ressources longues. Le principe peut être résumé en une formule : ce n’est plus le capital qui loue le travail, mais le travail qui loue le capital en l’empruntant et en versant un intérêt. Et l’objectif serait non plus la maximisation des revenus du capital, mais la maximisation des revenus du travail, une fois versés les intérêts, les impôts et les cotisations sociales.

Je m’arrête sur quelques points. Les banques coopératives diffèreraient des banques mutualistes actuelles, qui en principe sont possédées par leurs clients sociétaires, mais en fait gérées par une technostructure, en ceci qu’elles seraient autogérées, dirigées par leurs travailleurs, ce qui les rendrait plus à même de comprendre le fonctionnement et les problèmes des entreprises qui sont leurs clientes[9]. Mais elles seraient elles-mêmes sous la dépendance du Fonds central d’investissement, organisme public qui leur allouerait une partie de leurs ressources (l’autre venant de l’épargne des ménages) en fonction de la qualité de leur gestion -  un contrôle qui vise à vérifier qu’elles ne se soumettent pas à la pression de leurs clients et que leurs créances ne sont pas douteuses. C’est un peu compliqué sans doute, mais il s’agit d’éviter le laxisme, particulièrement dans la sélection des crédits d’investissement. On voit ainsi que l’investissement est socialisé, puisque le financement est entièrement externe et dûment contrôlé.  Mais on pourrait craindre un double écueil : les entreprises tomberaient ainsi sous la coupe des banques (c’est ce qui m’a été souvent reproché), et ces dernières répugneraient à prendre des risques, faute de cautionnement sur des capitaux propres qui n’existent pas dans les entreprises.

Pour le premier écueil, je crois qu’il est évité du fait que les banques coopératives, ou plutôt socialisées, sont en concurrence : les entreprises peuvent choisir leurs financeurs. Le second est plus sérieux. Pour y parer je pense que la relation entre les banques et les entreprises serait profondément différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Seraient institués des comités de crédit, organismes publics comprenant d’autres professionnels que ceux de la banque (mais extérieurs aux entreprises clientes). Ensuite il existerait des fonds d’assurance ou de cautionnement, qui seraient abondés par les entreprises (à partir d’un certain pourcentage de leurs profits), ce qui limiterait les risques pris par la banque, et donc son éventuelle répugnance au risque. Tout ceci n’est pas imaginaire, mais m’a été inspiré par certaines pratiques du financement solidaire, qui cherche à aider ceux  qui n’ont aucun moyen à monter une petite entreprise (par exemple un salon de coiffure ou un atelier de confection) et par des formes de mutualisation que l’on trouve, par exemple, dans certains réseaux de coopératives des districts industriels italiens. Nous avons donc là un deuxième niveau de socialisation, correspondant à une mutualisation des risques.

Voilà pour le financement. Comment seraient organisées les entreprises « socialisées » ? Elles pourraient l’être sous forme de réseau intégré, comme le sont en France les banques mutualistes (par ailleurs nullement autogérées), qui ont des caisses régionales et une caisse centrale – en fait une tête de pont qui s’est largement émancipée et s’est lancée dans la banque spéculative. Mais l’exemple le plus pertinent est celui, à mon avis, du groupe coopératif que vous connaissez bien, Mondragon Corporacion Cooperativa. Je n’entre pas dans le détail, mais nous avons là un schéma d’organisation qui montre que la démocratie peut fonctionner à grande échelle tout évitant un niveau excessif de délégation.

Les entreprises socialisées ne s’en tiendraient pas à ce niveau de coopération. D’abord elles partageraient un certain nombre de règles communes en matière de rémunérations : non pas une grille unique, mais des normes indicatives, avec sans doute la fixation d’un minimum et d’un maximum, ceci de manière à laisser une marge de choix et une certaine souplesse dans la distribution des excédents, quand il en existe. Ici encore on peut s’inspirer de l’exemple de MCC. Les entreprises seraient également tenues d’intégrer des réseaux socialisés d’information, auxquelles elles devraient fournir des informations en matière de produits, de rémunérations, de prix et de marges, de technologies et de méthodes de gestion (jusqu’à un certain point), de clients et de fournisseurs etc., afin de faciliter les échanges d’informations. Quelque chose de ce genre existe en France avec la loi qui impose aux entreprises un bilan social et environnemental, mais ces informations sont pauvres et communiquées de très mauvais gré. Ici il s’agit d’aller beaucoup plus loin, de manière à créer une véritable coopération entre les entreprises socialisées, qui jouerait à l’avantage de toutes. Un élément particulièrement important serait la communication des états et des prévisions de l’emploi, car elle permettrait d’organiser une sorte de marché interne des emplois. Après la socialisation du financement et la socialisation des risques nous avons donc un troisième niveau de socialisation correspondant au partage de règles et d’informations.

Un quatrième niveau de socialisation correspond à la coopération avec les consommateurs. Cette coopération pourrait être étroite, si des représentants des consommateurs (plus vraisemblablement de leurs associations) étaient partie prenante dans les conseils de gestion des entreprises socialisées. C’est ce qui est proposé dans plusieurs modèles. Pourquoi pas ? En tous cas les consommateurs devraient trouver place dans les réseaux socialisés d’informations, qui leur fourniraient quantité d’information que le marché ne leur procure pas – ce serait un moyen de réduire l’opacité du marché, comme le commerce équitable a commencé à le faire. Ils pourraient de leur côté formuler des exigences et des propositions, ce qui serait une manière d’orienter et d’anticiper les marchés futurs.

 

Planifier

 

Enfin il y a un cinquième niveau de socialisation, mais cette fois il concerne l’ensemble de l’économie, c’est celui de la planification. Avec lui on sort de l’économie dite de marché pour entrer dans une économie concertée. C’est un sujet que je ne vais pas développer ici, car je n’en ai pas le temps. Je me contenterai de trois observations. La planification ne serait pas de même nature dans le cas des biens sociaux et des services publics, et dans celui des biens privés et des entreprises ordinaires. Dans le premier cas elle serait « programmatique », non impérative certes, mais correspondant à des contrats de plan passés entre la puissance publique et les entreprises de service public. Dans le second la planification serait purement incitative, jouant sur des leviers indirects, tels que les taux d’intérêt bonifiés, la fiscalité différentielle, les commandes publics, des subventions dans certains cas. C’est ici à nouveau que le modèle chinois est particulièrement intéressant. Il suffit de lire le rapport du premier ministre, du ministre de l’économie et du ministre du Plan à la session annuelle de l’Assemblée nationale populaire pour voir l’importance et le degré de précision de cette planification. Ma deuxième remarque est que les réseaux socialisés d’information dont je parlais seraient une puissante source d’informations pour le plan (pour les consommateurs aussi), si tant est que le secteur socialisé connaisse un grand développement. Ma troisième observation est que la planification est absolument nécessaire pour faire aux problèmes environnementaux et notamment à celui du changement climatique. Ce n’est certainement pas le marché des « droits à polluer » qui peut résoudre la question de la réduction des gaz à effets de serre.

 

Les difficultés

 

L’ambition du secteur socialisé est de faire mieux et autrement que le capitalisme, et de le supplanter à terme. Mais c’est là que surgissent les difficultés que j’annonçais au début de mon exposé. Nombre d’entreprises socialisées devront prendre une dimension internationale, pour bénéficier de rendements croissants, car il me paraît évident qu’on ne pourra relocaliser toute l’économie, même en usant d’un protectionnisme raisonné. D’autre part elles se trouveront affrontées aux  grands oligopoles capitalistes sur des marchés largement ouverts. On voit bien ces difficultés à l’œuvre dans le cas de MCC. On a beaucoup critiqué MCC pour être devenue une multinationale créant ou absorbant des filiales de type capitaliste, où les travailleurs ne sont que des salariés (par exemple quand Fagor a racheté Brandt). Je crois que le groupe n’avait pas trop le choix. Faire des filiales des coopératives intégrées au groupe supposait de surmonter un certain nombre d’obstacles culturels et juridiques, d’élargir l’échelle du fonctionnement démocratique (ce ne sont plus 600 délégués qui participeraient au Congrès de MCC, mais des milliers venus du monde entier), enfin et surtout de partager des droits et des devoirs qui sont fort nombreux dans ce groupe très intégré. Il me paraît très difficile, dans le monde tel qu’il est, que des entreprises socialisées deviennent des transnationales en restant fidèles à leurs structures, à leur mode de financement et à leur mode de coopération au sein des réseaux. Il faudrait sans doute rester plus modeste, et se contenter d’associer les filiales de manière moins féodale que dans le système capitaliste. C’est pourquoi je pense que, si ce nouveau mode de production doit naître et se développer - c’est l’un des grands enjeux de la démocratie économique -, il ne faut pas abandonner une voie plus traditionnelle, celle des entreprises publiques, mais démocratisées.

 

Marcher sur les deux jambes

 

Je ne vais pas entrer dans la question d’une réforme profonde du capitalisme (il y a de nombreux écrits sur la question, et d’auteurs plus compétents que moi), mais il me paraît clair que l’on ne peut s’en abstraire, tant il est vrai que le capitalisme, qui a plusieurs siècles d’existence, qui s’est doté d’innombrables institutions et qui a profondément imprégné la vie quotidienne et les mentalités, n’est pas près de s’effondrer. Mais je voudrais dire en quelques mots comment on pourrait commencer à sortir de son orbite : en empruntant à nouveaux frais la voie classique de l’entreprise publique, non plus seulement pour les services publics, mais pour la production de biens privés. J’ai fait à ce sujet une proposition que je vous soumets. Pour le financement, au lieu de faire appel à l’Etat, qui souvent n’en aura pas les moyens, on créerait des fonds publics de financement, qui  feraient appel à l’épargne des ménages sous forme de bons. Ces fonds deviendraient actionnaires des entreprises publiques, et seulement d’elles (à la différence, par exemple, du petit fonds souverain français ou de la Caisse des dépôts et consignations, qui possède des participations notamment dans les entreprises du CAC 40). Ils pourraient s’échanger leurs actions sur un marché particulier, une manière de créer des incitations (la proposition s’inspire d’un modèle de l’économiste américain John Roemer). Ces entreprises publiques feraient une large part à la démocratie d’entreprise (cogestion avec les représentants des salariés, dans le cas du moins où il n’existe pas d’actionnaires privés). Elles obéiraient à un certain nombre de règles communes concernant notamment les rémunérations (plafonnement de celles des dirigeants), l’évolution des carrières, le réemploi des personnels en surnombre. On peut penser que, pour toutes ces raisons, les épargnants privilégieraient ce secteur, un peu comme ceux qui choisissent de faire des placements « éthiques ». Evidemment nous serions ici plus proches d’un capitalisme d’Etat que d’un socialisme pleinement démocratique.

Marcher sur les deux jambes signifierait ici engager les deux transformations à la fois : celle de ce secteur public rénové et celle d’un secteur socialisé beaucoup plus expérimental. Quand ce dernier aura fait ses preuves et atteint une certaine taille, de grandes entreprises publiques pourraient, à la demande des salariés, basculer dans son giron : elles deviendraient des entreprises socialisées, qui rachèteraient leurs actifs, tout en indemnisant les fonds propriétaires, avec les lignes de crédit fournies par les banques coopératives elles-mêmes, pourvues en ressources par le Fonds d’investissement socialisé.

 

Pour conclure

 

J’ai laissé de côté bien d’autres aspects d’un socialisme associatif, et en particulier ses institutions politiques, faute de temps et parce que je m’adressais à des économistes. Pour rester dans mon sujet, je voudrais m’interroger sur les chances de réalisation de cette économie alternative.

Il me semble évident qu’elle offrirait d’énormes opportunités pour sortir de la crise profonde et durable du capitalisme : des travailleurs au chômage pourraient  s’associer pour monter des entreprises sans apport préalable (c’est bien la voie qu’a ouverte le financement solidaire) ; des entreprises qui ferment alors qu’elles sont toujours rentables, mais pas au niveau exigé par les investisseurs institutionnels, pourraient être reprises par leurs salariés sans mise de fonds importante ; des coopératives en manque de capitaux pourraient résoudre leur problème en changeant de statut ; de petits patrons qui prennent leur retraite et ne sont pas heureux de voir racheter leurs entreprises pour une bouchée de pain par des fonds vautours pourraient être désireux de les céder à leurs employés ; de jeunes entrepreneurs trouveraient plus facilement à valider leurs projets et monter une entreprise avec le soutien des réseaux et de leurs organismes ; des syndicats qui voudraient en finir avec l’exploitation et l’oppression dont les salariés sont l’objet dans telle ou telle entreprise pourraient faire étudier sa transformation en entreprise socialisée par les experts des réseaux, procéder à un référendum sur le sujet, et s’adresser aux banques coopératives, elles-mêmes financées par le Fonds d’investissement, pour trouver les crédits nécessaires au lancement d’une offre publique d’achat, l’entreprise achetée étant ensuite transformée en entreprise socialisée. Evidemment une solution plus simple serait d’exproprier les propriétaires et de les indemniser par l’attribution de bons d’épargne sur les banques coopératives, mais elle supposerait un pouvoir politique résolu à le faire. Je me place ici dans l’hypothèse d’un gouvernement favorable à la transformation, mais timoré devant une telle perspective révolutionnaire.

Aujourd’hui, il faut bien le reconnaître, les chances d’engager une telle transformation sont minces. Les élites politiques à gauche n’y pensent même pas, même si la promotion des coopératives fait partie des thèmes avancés par un certain nombre de leurs leaders (ainsi en France dans le Parti de gauche, ou chez un socialiste comme Arnaud Montebourg, qui envisage des « coopératives capitalistes », en fait des coopératives classiques, mais soutenues par un fonds souverain d’investissement, qui y prendrait des participations). Du côté syndical toute la culture politique reste étrangère à cette forme de socialisme, malgré quelques timides rapprochements. Du côté des coopératives les réticences et le manque d’ambition sont évidents : on y répugne aux stratégies de croissance, de peur d’y perdre son âme. Mais des interrogations commencent à se formuler, tant la crise du capitalisme devient manifeste et tant elle pèse sur la vie des salariés. Ainsi, dans nos pays européens, les chances semblent plus faibles que dans des pays en construction, mais les choses peuvent changer sous la pression des circonstances et à travers l’agitation d’idées. C’est en fait toujours difficile d’inventer un monde nouveau.

 

[1] Guy Bois, La grande dépression médiévale. XIV° et XV° siècles. Le précédent d’une crise systémique, PUF, 2000.

[2] François Cusset, La décennie. Le grand cauchemar des années 1980, La découverte, 2006.

[3] James K. Galbraith, L’Etat prédateur. Comment la droite a renoncé au marché libre et pourquoi la gauche devrait en faire autant, Editions du Seuil, 2009, pour la traduction française.

[4] La question fut posée au moment de la perestroïka, et il y eut même une tentative pour faire élire les dirigeants des entreprises par les travailleurs eux-mêmes et leur faire prendre les grandes décisions.

[5] Ce qui, d’ailleurs ne signifie pas un laisser-aller : il a été amplement démontré que le marché n’est pas né spontanément, et que les libéralisations qui ont permis la Grande Régression ont été l’œuvre pleine et entière du pouvoir politique.

[6] On peut citer l’exemple du Crédit Lyonnais en France, avec en particulier une « affaire Bernard Tapie » que la ministre de l’Economie vient de clore d’une manière illégale.

[7] Frédéric Lordon, Une crise de trop. Reconstruction d’un monde failli. Fayard, 2009, p. 121 sq.

[8] Cette épargne pourrait prendre la forme de livrets et de bons d’épargne, portant le label « Economie socialisée », de manière à ce que les épargnants sachent qu’ils soutiennent ainsi un secteur alternatif au secteur capitaliste, qui respecte les travailleurs, les consommateurs et l’environnement.

[9] Mais leurs conseils de gestion ne seraient pas multi-collèges, pour garder leur indépendance vis-à-vis de leurs entreprises clientes (la structure multi-collège n’a de sens que dans un groupe intégré comme celui de Mondragon, où le pouvoir d’une coopérative est limité par celui des autres).