Mais pourquoi donc tant d’électeurs ont-ils voté

 pour Nicolas Sarkozy ?

 

 

Près de la moitié des suffrages exprimés se sont portés sur Nicolas Sarkozy au deuxième tour de l’élection présidentielle[1]. Il y avait déjà des côtés paradoxaux dans le vote qui s’était exprimé en sa faveur en 2007, mais, cette fois, ils sont encore plus frappants, et voilà ce qui doit nous interroger. En quelques mots, ce sont les suivants.

1. Dans cet étrange régime qu’est le système présidentiel français, la personnalité des candidats joue un rôle démesuré. Or le rejet de la personne du candidat sortant, qui avait déjà tout au long de son mandat battu des records d’impopularité, était d’une importance jamais vue. Trois mois avant le scrutin, dans une simulation de second tour, il ne dépassait pas 42% des sondés. Et, durant sa campagne, il a accentué ses traits jusqu’à la caricature. Malgré ses efforts pour ne plus apparaître comme le « président des riches », personne ne pouvait le croire vraiment. Sa volonté de ne plus se présenter comme l’hyperprésident ne pouvait pas être davantage crédible, tant elle était démagogique : se dire le président du peuple contre les élites en annonçant qu’il le consulterait par referendum sur des sujets secondaires et quasi-techniques, alors qu’il avait bafoué le referendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen et qu’il écartait toute idée de referendum sur le nouveau traité de stabilité financière, dont on savait qu’il était synonyme d’une austérité drastique, ne pouvait être prise au sérieux. Son agressivité, au cours de la campagne, était plus manifeste que jamais, ses contre-vérités, certes plus difficiles à déceler pour l’électeur non averti, perçaient cependant dans ses propos. Et l’on pourrait multiplier les exemples. Bref l’antisarkozysme a bien joué (selon un sondage CSA réalisé au lendemain du premier tour 56% des électeurs de François Hollande disaient qu’ils allaient voter pour lui avant tout « pour éviter un nouveau quinquennat du président sortant »), mais il aurait dû se renforcer, alors que Nicolas Sarkozy a regagné du terrain dans l’opinion, et encore entre les deux tours de scrutin.

2° Dans la démocratie d’opinion qu’est devenue la démocratie française, les médias, surtout la télévision, jouent un très grand rôle. Mais, tout comme ils avaient contribué à la défaite de Ségolène Royal, ils auraient dû accentuer celle de Nicolas Sarkozy, car, dans l’ensemble, ils lui étaient plutôt hostiles. Ceci ne s’est pas produit.

3° La campagne très droitière du président-candidat, axée sur certains des thèmes du Front national, et même allant parfois au-delà[2], n’a pas dissuadé beaucoup d’électeurs peu favorables à ces thèmes (dont 44% d’électeurs du centre) de voter pour lui.

4° Son programme était manifestement, même pour l’électeur qui n’en savait pas grand-chose, fait de bric et de broc, purement démagogique (par exemple faire verser les retraites avec huit jours d’avance), inquiétant (ainsi d’une taxe « sociale » qui aurait renchéri le prix des produits de consommation), peu convaincant (sur le chômage, les délocalisations, le contrôle de la finance etc.).

5° Face aux mesures d’austérité, plusieurs gouvernements, de droite ou de gauche, ont été balayés en Europe à l’occasion de scrutins[3], alors que Nicolas Sarkozy n’a été battu que de justesse.

Pour tenter de comprendre cet étonnant résultat, il faut scruter des tendances longues, leurs inflexions ou leurs inversions, par un examen minutieux, sur plusieurs décennies, des résultats électoraux et des sondages pré ou post-électoraux. C’est ce qu’ont fait Michel Simon et Guy Michelat dans une remarquable étude, sur laquelle je m’appuierai à plusieurs reprises. Mais cette sociologie politique ne peut renseigner que sur des faits sociaux. Or je pense qu’il faut la compléter par une approche socio-psychologique, voire socio-psychanalytique, où les facteurs symboliques jouent un grand rôle, tant il est vrai que les comportements électoraux sont loin d’être toujours rationnels (certes au sens d’une « rationalité limitée »). Mais elle est d’accès particulièrement difficile, parce qu’elle doit reposer sur des entretiens non directifs (à la différence des questions sondagières, qui par nécessité sont fermées), toujours malaisés à réaliser et sujets à caution. Je vais ici mêler les deux approches, mais en avouant que mon recours à la seconde reposera surtout sur des images de campagne, des reportages parus dans la presse et quelques échanges personnels.

Commençons par le plus facile, si je puis dire, dans l’énumération des raisons du vote Sarkozy, et sans souci de pondération.

 

Le vote par intérêt

 

On peut le référer aux classes sociales « objectives », en se contentant de la classification, très imparfaite en la matière, de la population en professions et catégories socio-professionnelles. On ne sera pas surpris que les « chefs d’entreprise » aient choisi le président sortant à 58%[4]. Cela va de soi pour ceux des grandes entreprises : il a toujours servi directement leurs intérêts, au sens large (intérêts financiers et intérêts de pouvoir), et ils le savaient pertinemment, car ils étaient sans doute parmi les plus informés (je ne dis pas les mieux…). On peut même se demander pourquoi tous ne l’auraient pas fait, ce qui nous renverrait vers d’autres motivations de vote. Pour les patrons de PME la chose est moins évidente : étant bien souvent les soutiers du système des multinationales, avec des revenus moyens, et toujours menacés de faillite, ils auraient pu prendre leurs distances, mais leur niveau d’information est faible, et l’on peut conjecturer que l’une de leurs raisons, en termes d’intérêt, a été la crainte d’une augmentation des impôts, suite au discours sur le « matraquage des classes moyennes ». Les « artisans et commerçants » ont voté encore plus massivement pour Sarkozy (67%). Ils y avaient pourtant encore moins intérêt. Comme pour les patrons de PME le programme du candidat Hollande, objectivement, aurait dû les séduire (avec sa proposition d’une banque publique d’investissement et d’un livret d’épargne-industrie orientés vers les petites entreprises, ainsi que quelques autres mesures). Outre leur déficit d’information, il faut évidemment chercher d’autres raisons à ce qui est une constante de la vie politique française. Les « cadres et professions intellectuelles supérieures » ont moins voté que précédemment pour la droite (ils ne sont que 43% à avoir voté  Sarkozy). Il s’agit là d’une catégorie très hétérogène. L’intérêt économique a dû jouer un rôle important, à proportion de leur niveau de revenu était élevé (Sarkozy a remporté 55% des voix chez ceux qui gagnaient plus de 3500 euros par mois). « Les professions intermédiaires » ont voté à peu près comme la catégorie  précédente. Reste à comprendre pourquoi une forte minorité a voté Sarkozy, alors qu’elles n’avaient rien à y gagner et que leur niveau d’information n’était pas le plus faible. Les « ouvriers » et les « employés » auraient voté, quasi à égalité, à environ 45%  (avec des variations selon les instituts de sondage) pour le candidat sortant. En ce qui les concerne l’intérêt économique pour effectuer un tel vote, même compte tenu de leur très faible niveau d’information, était pratiquement nul. Ce vote droitier est un vieux sujet d’interrogation. Plus encore que par le passé, il nous renvoie donc vers d’autres motivations[5]. Enfin les « retraités » ont voté largement pour Sarkozy, mais un peu moins qu’en 2007, où ils lui avaient fait gagner l’élection. Ici l’intérêt économique est encore moins évident, étant donné qu’ils reflètent la composition sociale de toute la population (sachant cependant que l’espérance de vie diminue avec place dans la hiérarchie de la population). La raison de ce vote est donc ailleurs. Je laisse de côté, pour simplifier, le cas des agriculteurs (une catégorie fort hétérogène, qui ne représente que 1% de la population de plus de 15 ans), et je celui des « personnes sans activité professionnelle » (17,2% de cette population, dont une moitié d’élèves et d’étudiants), également difficiles à classer[6].

 

Le vote par peur

 

Par peur j’entends ici une motivation plus forte qu’une crainte raisonnée, laquelle peut être considérée comme une simple modalité de l’intérêt. Un premier motif de peur est l’insécurité physique, des biens et des personnes. On sait qu’il a été puissant lors de la précédente élection présidentielle. Les études montrent qu’il avait diminué d’intensité lors de celle-ci, et c’est l’une des raisons qui expliquent la baisse du vote en faveur de Sarkozy, d’autant plus que sa politique, malgré les effets d’annonce, s’est montrée inefficace. Néanmoins on peut penser qu’il a continué à peser, notamment chez les artisans et commerçants, souvent victimes d’agressions, et chez les retraités propriétaires de leur maison, souvent cambriolées, mais en se portant d’abord vers le Front national avant de se replier vers Sarkozy.

Un deuxième motif de peur a été ce qu’on peut appeler l’insécurité sociale : crainte du chômage, de la précarité, de la baisse du pouvoir d’achat, et, plus généralement, du lendemain. On peut présumer ici que le discours sur le « président protecteur », sur la menace qu’aurait fait peser le vote en faveur d’un candidat socialiste qui aurait entraîné le pays dans le sillage funeste de la Grèce ou de l’Espagne, a influé particulièrement sur le vote des classes populaires, mais sans doute dans une mesure limitée, tant le bilan de Nicolas Sarkozy était mauvais en la matière.

 

Le vote par conviction

 

C’est celui qui est le plus souvent mesuré par les enquêtes : est-on ou non, et dans quelle mesure, favorable à la libre entreprise, au libéralisme, à l’intervention de l’Etat, au capitalisme, au socialisme, aux services publics etc. ? Et les réponses sont douteuses, et parfois contradictoires, tant ces représentations sont floues ou confuses. Il n’en reste par moins que la crise a dégradé l’image du libéralisme, accrédité l’idée d’une plus forte intervention de l’Etat (plutôt sous la forme d’une « régulation »), renforcé l’image positive des services publics, et même remis partiellement en cause le capitalisme[7]. On aurait donc pu s’attendre à un vote sanction beaucoup plus prononcé contre le candidat Sarkozy, d’autant plus qu’il avait soutenu une politique européenne, dont le libéralisme sautait aux yeux : tout le discours sur la nécessaire réduction des « coûts du travail », à des fins de compétitivité, par l’allègement des cotisations sociales, la flexibilisation du travail, un accroissement de la concurrence, était calqué sur les demandes du Medef et de l’ensemble des droites européennes. En outre l’ère Sarkozy avait été marquée par une dégradation des services publics, dont on voyait bien qu’elle était en partie liée à leur privatisation, au moins partielle. En fait l’antilibéralisme a profité surtout, lors du premier tour de l’élection présidentielle, au Front national, qui a habilement exploité un thème qui n’était pas dans son registre habituel, Marine Le Pen promettant par exemple de mieux rembourser les soins, de rétablir bureaux de poste et maternités de proximité, ce qui a eu un fort écho dans les campagnes et dans les zones hypo-urbaines. Cette thématique anti-libérale était aussi portée par la gauche, et surtout le Front de gauche, et aurait dû jouer davantage en sa faveur, mais l’on voit bien ici que le système de représentations économico-social, avec sa rationalité, n’est que l’un des déterminants du vote des électeurs. Ceux qui, au deuxième tour, ont quand même voté Sarkozy, l’ont fait pour d’autres raisons.

 

Le vote par identification

 

Nous abordons ici une dimension des attitudes politiques généralement incomprise ou méconnue par les politologues : les individus ont besoin de s’identifier à un groupe social, à une communauté, à des figures à forte charge symbolique. Et ces identifications les éloignent de leurs intérêts, et les inclinent à des comportements de type affectif et passionnel.

Les identifications « classistes » sont les plus proches de leur situation objective. Or les études montrent un fort déclin de ces identifications. Le plus frappant est l’affaiblissement de l’auto-position des ouvriers au sein d’une « classe ouvrière ». Bien que le sentiment d’appartenir à une classe sociale ait retrouvé en 2010 son niveau de 1966 (61%), celui d’appartenir à la  classe ouvrière est tombé à 6%, alors que la proportion des ouvriers dans la population a diminué beaucoup moins. Pendant ce temps le sentiment d’appartenance à des « classes moyennes » a augmenté de 13% à 38% [8]. De multiples raisons expliquent ce large décrochage des identifications classistes par rapport à l’évolution des professions et catégories socio-professionnelles, telles qu’elles sont recensées par l’INSEE. Je ne m’y attarderai pas ici, mais il fournit une part d’explication au vote de ces catégories.

Une autre identification, particulièrement prégnante en France, est celle à « la droite » ou à « la gauche ». Elle reste forte : en 2010 67% des Français acceptaient de se situer à gauche, à droite ou entre les deux, au centre. Quant à son évolution, les trois années précédentes avaient marqué une inflexion nette. Alors qu’en 2007 « à droite » dépassait « à gauche » (de très peu), en 2010, l’auto-position à gauche était restée stable, mais l’autoposition au centre avait fléchi et surtout l’auto-position à droite marquait un net recul (moins 8 points)[9]. Cette évolution aurait pu laisser prévoir une victoire bien plus nette du candidat de la gauche à l’élection présidentielle. Mais il faut faire entrer en ligne de compte d’autres identifications.

Il y a d’abord le poids de tradition familiale, la tendance à voter comme ses parents, et l’effet de l’endogamie sociale. Ce poids a diminué avec l’affaiblissement des liens familiaux, la dispersion des parentèles, la multiplication des familles recomposées, et l’endogamie s’en est trouvée modifiée. Néanmoins ces facteurs restent importants.

On s’identifie aussi à des partis politiques et à leurs leaders. Les études montrent que la défiance envers ceux-ci a considérablement augmenté dans les dernières années, et qu’elle a été particulièrement vive dans les catégories populaires et dans les tranches d’âge jeunes. Cela aurait dû jouer aussi bien en défaveur de la droite que de la gauche, puisque le pourcentage de défiance (environ un sur deux) était le même, et, comme l’auto-position à droite avait fléchi, le candidat de gauche aurait dû en profiter plus qu’il ne l’a fait. C’est ici qu’il faut faire intervenir ici quelques considérations plus « qualitatives ».

L’appartenance ou le soutien à un parti sont des phénomènes psychologiques très forts, comme en témoignent l’emploi par les militants, voire les sympathisants, de termes comme « famille » politique ou une expression des émotions, dans les réunions publiques, très comparable à celle que l’on peut observer dans les matches de football. Ces phénomènes concernent tous les partis, mais de façon différente. J’ai été frappé en particulier par les attitudes des adhérents de l’UMP lors des meetings, très portées sur l’exaltation du chef, qui s’autocélébrait comme tel. On n’y voyait pas seulement des visages de notables, de distingués jeunes gens et jeunes filles, et de « jeunes loups » en quête d’une carrière politique, mais des personnes manifestement de condition modeste, qui n’étaient pas les moins enthousiastes. Cette force d’adhésion m’a paru étrange, plus difficile à interpréter que celle envers la personne de Marine Le Pen, qui n’avait pas de passif gouvernemental à son bilan, et dont le discours, malgré sa pugnacité, se présentait à la fois comme plus châtié et plus rationnel. Elle n’est pas surprenante de la part de chauds partisans de la libre entreprise, rêvant de réussites fulgurantes à l’américaine, ou de certains milieux liés au show business et au divertissement de masse : Sarkozy était pour eux l’image du self made man, qui n’était passé ni par la fonction publique, ni par l’ENA, celle du battant saisissant toutes les opportunités sans s’embarrasser de scrupules moraux – une image qui ne pouvait que heurter la droite traditionnelle par son côté « bling-bling ». Mais ces « gagnants de la mondialisation » ne sont pas légion et ne suffisaient pas à remplir les salles et les places publiques. Il faut aller plus loin dans l’explication.

Le besoin et le culte d’un chef sont un phénomène très ancien dans la population française, qu’on peut résumer par l’expression de « tentation bonapartiste ». Ils sont très différents de ceux qui ont été un ressort du fascisme et du nazisme : ils renvoient à une image du père, liée à l’histoire et au système familial français, qui est à la fois celui que l’on vénère et que l’on déteste - d’où cette combinaison si particulière dans l’esprit français entre un désir d’autorité et un anarchisme foncier, alors que l’esprit allemand par exemple, lié à une tout autre histoire et à un autre système familial, ne parvient à se dégager d’une image de la mère archaïque que par la fusion communautaire des mâles, qu’un père phallique vient sublimer - d’où un fort sens de la discipline et du conformisme[10]. Le culte du chef, dans sa spécificité française, est bien plus marqué dans les partis et mouvements de droite que dans ceux de gauche, où le versant anarchiste (« ni dieu ni maître ») est bien plus prononcé. Sarkozy a constamment joué sur cette fibre (le « patron », le « protecteur », le « punisseur ») et cela lui a valu bien des adhésions, y compris dans des milieux populaires, où le respect de la famille traditionnelle est resté plus fort que dans la petite bourgeoisie salariée.

Une autre dimension de l’identification est l’identification à la nation, sous la forme d’un patriotisme excluant, et le candidat Sarkozy s’est empressé de l’exploiter, jusque dans le slogan de son affiche électorale « La France forte ». C’est là évidemment qu’il a rejoint la thématique du Front national et repris, en les atténuant à peine, un certain nombre de ses propositions : division par deux du nombre d’immigrés en situation légale, expulsion de tous les sans-papiers, restriction de l’accès des étrangers aux minima sociaux, et bien sûr refus de leur accorder le droit de vote aux élections locales. Et il semble bien que cette campagne ultra-droitière lui ait permis, et elle seule, de regagner quelques points dans les intentions de vote, puis lors du vote lui-même. Bien entendu cette thématique nationaliste n’avait aucun sens pour les élites mondialisées, mais elle a certainement influencé des personnes des catégories populaires, pour lesquelles l’appartenance à la nation, avec son héritage culturel et politique, restait le seul avantage qu’on ne devait pas leur retirer – un héritage que la gauche « moderniste » avait fait passer au second plan.

A ce propos je voudrais ajouter quelques considérations. L’hostilité aux immigrés, contrairement à ce que pourrait faire penser le score très élevé obtenu par le Front national au premier tour (près de 18% des voix), était en net recul dans les dernières années par rapport au début des années 1990 et ne semblait avoir été renforcée que très peu par la crise[11]. Il a fallu un discours particulièrement démagogique pour grossir le phénomène de l’immigration (alors qu’il est l’un des plus faibles d’Europe) et pour transformer les immigrés en boucs émissaires des difficultés des catégories les plus mal loties (chômage, insécurité) et en menaces pour la cohésion nationale, en majorant des communautarismes réels, mais très circonscrits (essentiellement à quelques franges de l’islamisme)[12].

 

Le vote par résignation

 

J’entends par là une attitude du genre : « comme on ne peut rien changer, il faut faire avec les dirigeants qu’on a, même si l’on n’en est pas satisfaits ». Cette attitude politique est à corréler avec cette vieille énigme de la « servitude volontaire », dans un contexte particulier marqué par l’institutionnalisation de l’entreprise néo-libérale, avec l’affirmation de ses contraintes (la compétitivité, la valeur pour l’actionnaire) et son style de management (l’adaptation permanente, la performance individuelle, le contrôle total), le tout rendant les formes de résistance difficiles et risquées. Dans ce contexte les individus cherchent à évacuer la frustration d’un travail sans qualité en essayant quand même de lui donner du sens, car on ne peut passer la plus grande partie de sa vie éveillée dans le dégoût permanent (c’est ce qu’on a appelé « l’implication paradoxale »). De même, comme Jacques Généreux l’a très bien expliqué[13], il leur faut évacuer l’angoisse et la souffrance psychique par des mécanismes de défense qui s’étagent entre l’adaptation et le consentement, comme dans la fable des raisins verts, et par des formes d’évasion dans des communautés de semblables. Il en va de même en politique : quand on a intériorisé l’idée que l’on ne peut pas changer l’ordre des choses et que tout acte citoyen, et a fortiori toute rébellion, sont voués à l’échec, on se rallie à la politique du moindre mal. Bien des électeurs qui ont voté Sarkozy l’on fait sans conviction, mais dans l’idée que ce serait encore pire sans lui, qu’il avait effectivement sauvé nos dépôts en banque, à peu près maintenu le pouvoir d’achat, empêché le système de santé de sombrer etc. Ils n’avaient sans doute pas assez d’information pour réaliser qu’il avait encore plus lourdement endetté le pays, poursuivi sa désindustrialisation, précarisé un peu plus l’emploi et fait faire un nouveau bond au chômage et à la pauvreté[14].

 

Les effets du scepticisme

 

C’est l’une des caractéristiques les plus frappantes du dernier scrutin. Une masse d’électeurs, venant généralement des milieux populaires, ont considéré que « les politiques » étaient très éloignés de leurs préoccupations, qu’ils vivaient dans une autre sphère et qu’on ne les voyait guère qu’à la veille d’un scrutin. Ils ont gonflé les rangs de l’abstention (18,74% des inscrits au deuxième tour), non par indifférence, mais de façon décidée, et c’est l’une des raisons qui ont empêché le candidat de la gauche de se détacher plus nettement. Mais il faut bien distinguer ce non-vote, qui a peu varié par rapport aux scrutins présidentiels précédents, des votes blancs, bien plus nombreux qu’à l’accoutumée (5,85%). Autant de votes, venant principalement de l’électorat frontiste et de l’électorat centriste du premier tour, qui ne sont pas allés à Nicolas Sarkozy, mais pas non plus à François Hollande, alors qu’ils auraient pu bénéficier à ce dernier.

On doit s’interroger ici sur les motivations des électeurs du Front national. Il serait erroné de considérer que les 18% recueillis par Marine Le Pen au premier tour représentent une poussée sans précédent d’un électorat homogène, d’extrême droite, raciste et foncièrement xénophobe. En réalité, à côté d’un noyau dur pétri de ces idées, beaucoup de ces électeurs venant des couches populaires (souvent de femmes seules) et ne disposant que d’un très faible niveau de culture politique et d’information, ont pris dans le programme de la candidate du Front national, en sus de la critique des grands partis qui les avaient laissés à l’abandon (le « système UM/PS »), deux ou trois propositions qui leur convenaient : la défense des services publics et diverses mesures de justice sociale et fiscale (autrement dit une partie du programme de la gauche), mais pas nécessairement la réduction de l’accès à certains droits sociaux pour les travailleurs étrangers, le protectionnisme mais pas forcément la sortie de l’euro, la priorité nationale, mais pas forcément l’immigration zéro, le rétablissement de l’autorité à l’école, mais pas forcément la fin du collège unique etc. Sur le plan des mœurs, le Front national reste attaché aux valeurs familiales traditionnelles, refusant notamment le mariage homosexuel, mais pour ces électeurs c’est de moins en moins un marqueur. Ils ont été plus sensibles à la défense d’une laïcité vue comme un rempart contre l’islamisme (le phénomène est encore plus frappant aux Pays-Bas, où c’est au nom d’un grand libéralisme des mœurs que l’extrême droite a fait campagne contre une religion qui le menaçait). Je crois qu’il faut aller au-delà pour comprendre un certain nombre de réactions (pas toutes) de l’électorat frontiste, que l’on retrouve dans une partie de l’électorat de l’UMP. Voici ce dont il s’agit.

 

Le vote par ressentiment

 

On a beaucoup parlé de « colère » à propos des électeurs de Marine Le Pen. Je pense que, pour un certain nombre d’entre eux, mais aussi pour bien des électeurs et des militants de l’UMP, il s’agit plutôt de ressentiment. Le ressentiment est la réaction non à une injustice sociale, qui est un sentiment que l’on partage avec d’autres, mais à une injustice personnelle, qui vous touche en particulier, et se traduit pas des attitudes d’hostilité, d’acrimonie et de hargne. Telle personne a été mal reçue par le Pôle emploi ou dans un autre service public, elle s’en prend à toute cette administration. Tel parent d’élève trouve que son enfant est discriminé, il agresse le professeur, tel commerçant a été victime d’une incivilité ou d’un vol, il s’en prend à la justice en général. Tel habitant se compare au voisin d’à côté, et non aux catégories sociales mieux loties. Tel autre est hérissé par l’incivilité d’un jeune issu de l’immigration, et accuse une communauté entière, ou s’indigne du train de vie d’un cas social isolé, et critique l’assistanat en général, surtout quand il n’a pas bénéficié de telle aide sociale. On assiste ainsi à un dévoiement de la demande d’égalité en envie ciblée, au lieu d’une mise en cause des grandes inégalités. On voit bien la différence avec ce qui se passe dans une lutte sociale. Par exemple les salariés de Fralib ou de Florange sont unis dans un combat qu’ils mènent avec patience, rigueur (ils ont des contre-plans argumentés) et sous des formes collectives et festives. Ce n’est pas la même chose que d’en vouloir au monde entier. Je fais l’hypothèse ici que, nombre de ceux qui ont voté Sarkozy, dont bien des électeurs du Front national qui se sont reportés sur lui au second tour, ont trouvé en lui le porte-voix de leur ressentiment, puisqu’il n’a cessé d’attaquer une corporation ou une couche sociale après l’autre : des juges traités de laxistes, des professeurs jugés sans autorité, des syndicats corporatistes, des chômeurs fainéants de nature, des allocataires fraudeurs, des immigrés délinquants, des musulmans imposant la viande halal, et j’en passe. Il a ainsi multiplié les boucs émissaires comme exutoires au ressentiment, et avec une hargne particulière qui prêtait à l’identification.

Voilà donc un certain nombre de motivations, dont l’étude incite à revoir un certain nombre d’explications courantes sur l’ampleur de ce vote très droitier, qui se fondent sur l’histoire et la sociologie.

 

La France est-elle toujours de droite ?

 

On a dit que la France a toujours été majoritairement à droite, jusqu’à affirmer, comme le déclare sans sourciller Alain Minc, que « la gauche ne peut gagner que par effraction »[15], ce que les faits semblent confirmer pour la période contemporaine. D’un point de vue historique, dans un pays où l’opposition droite/gauche a toujours été forte depuis la Révolution française, qui l’a inventée, il y a bien un tropisme à droite qui trouve son origine dans la petite bourgeoisie traditionnelle, celle de l’agriculture parcellaire et de la boutique, sans le soutien de laquelle la grande bourgeoisie n’aurait pu régner si souvent. Mais tout cela a été bouleversé par le déclin de cette petite bourgeoisie, après la deuxième guerre mondiale, avec l’industrialisation et la croissance des services. En fait c’est le gaullisme qui a solidifié une droite nouvelle, loin de la droite collaborationniste, en lui apportant des soutiens populaires dans une période de croissance. Or ce gaullisme est déconstruit par la mondialisation et le libéralisme. Si la gauche de gouvernement n’avait pas emboîté le pas de ce processus, on peut penser qu’elle serait devenue majoritaire, en représentant un salariat toujours croissant.

On a cherché des explications sociologiques : déclin et éclatement du monde ouvrier (qui ne représente plus que 12,6% de la population de moins de 15 ans), croissance du monde des employés (qui dépassent désormais le nombre des ouvriers : 16,4%), essor de la nouvelle petite-bourgeoisie salariée (professions intermédiaires : 13,2%, plus une majorité des cadres et professions intellectuelles supérieures qui sont 9%[16]). Et il est vrai qu’une bonne partie de ces derniers salariés a été embrigadée par le patronat, qui lui a fait miroiter des avantages salariaux et patrimoniaux. Mais il me semble que cette période s’est close avec son déclassement progressif, et avec la crise qui a fait littéralement exploser les inégalités. La nouvelle conjoncture semble donc favorable à la gauche, si du moins elle prend la mesure de cette évolution. En témoigne le vote plutôt en sa faveur des « professions intermédiaires » et même d’une majorité des «cadres et professions intellectuelles supérieures ». Le vote pro-Sarkozy, d’un point de vue sociologique, doit donc beaucoup aux retraités (15 millions de personnes, 26,9% de la population) et à d’autres personnes âgées (de plus de 60 ans, 1,9% de la population)[17]. Il a été plus faible qu’en 2007, sans doute parce que ces retraités et autres personnes âgées se sont inquiétés pour leurs enfants ou petits-enfants, voyant pour eux leur situation se dégrader inexorablement. A considérer donc tous les aspects de cette sociologie française, la sanction aurait dû être plus dure pour Sarkozy, d’autant plus que sa politique européenne (« l’axe Merkel-Sarkozy ») confirmait de jour en jour une sainte-alliance des droites libérales européennes (toutes les droites ne le sont pas)[18]. C’est ce qui m’a conduit à chercher d’autres motivations que l’intérêt, même faussé par la faiblesse de l’information, la désinformation ou la propagande, aux votes qui se sont exprimés en faveur de Nicolas Sarkozy.

 

Quelles leçons pourrait-on en tirer ?

 

Elles pourraient a priori paraître désespérantes, puisqu’il semble plus facile d’agir sur l’intérêt que sur d’autres motivations socio-psychologiques, plus difficilement identifiables et mesurables, par des politiques adaptées. Mais il est encore plus désespérant de constater que les électeurs votent souvent contre leur intérêt, et ceci même compte tenu de leur déficit de connaissances et d’informations. Alors il faut chercher tout ce qui peut réduire le poids de ces motivations « extra-économiques ». Ne pouvant ici entrer dans une analyse fouillée ni dans une série de préconisations, je voudrais juste fournir quelques indications.

La peur rend coléreux. L’insécurité des biens et des personnes doit donc être prise à bras le corps, sachant que son traitement « social » ne peut s’effectuer que dans le très long terme. Je crois que ce fait est acquis, mais cela ne signifie pas qu’il ne faille par repenser tous les fondements de la politique pénale, qui, à mon avis, ne peut reposer que sur la défense de la société, tout en tenant compte de toutes les circonstances qui ont pesé sur l’individu, et non pas sur l’idée irrecevable d’un libre arbitre des délinquants et criminels, et encore moins sur celle de facteurs génétiques (sauf exception), comme a pu le soutenir Nicolas Sarkozy. Quant à l’insécurité sociale, le problème est crucial, et une politique qui voudrait faire reculer l’angoisse de la mal vie, avec la recherche de boucs émissaires qu’elle génère, devrait s’attaquer en priorité à la précarité et à la grande pauvreté (on pourra penser ici notamment à la proposition d’une « sécurité sociale professionnelle »).

Le socle des convictions étayées sur et par l’idéologie dominante peut être ébranlé par des contre-discours très simples, à la portée de tous. Je prends des exemples dans l’actualité. Il est faux de dire que les travailleurs français travaillent moins que les autres, les statistiques même de Eurostat en font foi ! Il est faux que le coût du travail soit beaucoup plus élevé en France qu’en Allemagne, tous secteurs confondus[19]. Mais ce sont les concepts même du discours dominant qu’il faut cesser de véhiculer : ainsi les « prélèvements obligatoires » ne sont pas des prélèvements, mais des contributions, et ils jouent un rôle fondamental (que deviendrait la fameuse « compétitivité » sans les infrastructures publiques, sans l’éducation et la formation des salariés, sans un système public de santé, qui d’ailleurs coûte beaucoup moins cher qu’un système privé, etc. ?). De même «les charges » sont pour une bonne part du salaire socialisé ou différé, et les réduire c’est réduire le standard de vie des salariés. Même chose encore pour les facteurs de croissance : quand les droites européennes parlent de « réformes structurelles » - ce qui signifie plus encore de concurrence, plus de flexibilisation du travail, moins de droit du travail – elles oublient tout simplement leurs effets ravageurs sur les individus, l’immense souffrance qui en résulte, et son coût pour la collectivité. Il est assez ahurissant qu’un certain discours de la gauche ait aussi fait l’impasse là-dessus (qui a parlé des suicides au travail qui se sont multipliés ?), comme sur le fait que la motivation au travail est un formidable facteur de…croissance, les individus n’étant pas des robots qu’on pourrait programmer. Une parole politique qui évoquerait tout cela serait en outre bien plus proche de la réalité vécue que le langage technocratique habituel.

L’identification est un processus psychique spontané, grâce auquel l’enfant se construit et qui, tout au long de la vie, contribue à structurer la personnalité. Nous ne sommes pas ces individus sans attaches, obnubilés par un gain, que postule l’idéologie économiste. Mais bien des identifications sont fallacieuses et empêchent l’individu de reconnaître sa position sociale et là où sont ses vrais intérêts. Je m’arrêterai un instant sur la question du leader, qui obsède les partis politiques et suscite la recherche de la bonne image. La pensée de gauche à tendance à mépriser cette question, considérant qu’elle n’a pas besoin de hérauts et encore moins de héros, mais dans la réalité s’en accommodant. La pensée de droite n’a pas ces scrupules, car elle veut des figures d’autorité nimbées de charisme, et, pour cela, la fabrique du leader utilise une armada de communicants, chargés de raconter de belles histoires (ce qu’on appelle le story telling). Sachant qu’elle ne peut contourner le besoin d’identification, la gauche devrait se chercher des héros positifs, capables de « jouer collectif » et donnant l’exemple de ce qu’elle voudrait incarner.

La résignation est d’autant plus difficile à combattre qu’elle est secrétée par tout le système de domination existant. Pour la réduire, il faut à la fois offrir du réalisable à court terme (de la réforme, dans le bon sens du terme) et la perspective de nouveaux possibles (la révolution, à petits pas comme à plus long terme). Vaste programme ! Mais l’on voit bien que le discours du renversement ne convainc que les convaincus et que le seul discours des petits mieux ne sort pas les vaincus de leur sujétion.

Le scepticisme est le grand ennemi d’une politique d’émancipation, car il sert parfaitement les dominants. Pour le surmonter ce n’est pas inutile de faire du porte à porte à la veille d’une élection, comme d’investir les réseaux sociaux. Cela permet de grappiller quelques dizaines de milliers de voix (quelques millions aux Etats-Unis). Mais c’est bien une action continue sur le terrain qui permet de mobiliser les sceptiques et les démobilisés. Il s’agit moins de serrer des mains et de demander des nouvelles de la famille que de mettre en œuvre toutes les procédures de la démocratie participative - sans en faire pour autant la panacée.

Enfin le ressentiment, tel que j’ai essayé de l’analyser, est le venin de la politique et son danger le plus pernicieux. Comme il frappe les individus isolés, en situation de relégation ou d’impuissance face à ce qui leur apparaît comme une injustice ou une discrimination personnelle, la seule voie pour le combattre est la réinsertion dans des collectifs, dans ces « corps intermédiaires » (syndicats, associations diverses) qui les sortent de leur face à face avec les appareils d’Etat et avec les représentants politiques. C’est ce que les islamistes radicaux ont compris à leur façon : dans les ghettos à forte population d’origine immigrée ils apportent soutien moral et matériel, dans des prisons ils offrent une issue religieuse à de jeunes enragés. La dérive communautariste est précisément l’effet de la désaffiliation. Ce qui avait fait la force de la social-démocratie dans plusieurs pays du Nord de l’Europe, et, en France, du parti communiste, c’est qu’ils avaient bâti une sorte de contre-société, fournissant des repères et des espaces de solidarité aux individus, dans un cadre social et laïque, et son déclin n’est pas pour rien dans la perte d’audience de ces partis. Il ne faut pas croire que ces lieux de socialisation soient rendus caduques par l’individualisation croissante du mode de vie, car le besoin d’appartenance n’a pas diminué pour autant, mais s’est plutôt fourvoyé dans diverses communautés de repli. La campagne du Front de gauche a été à cet égard la plus prometteuse, car, prenant le relais des comités du Non de 2005, elle a réuni des courants politiques et une foule d’associations dispersées sur une thématique et des objectifs communs, dans un climat de réelle ferveur populaire. Reste à espérer qu’elle ne sera pas sans lendemains.

 



[1] 48,69% exactement. Au premier tour Nicolas Sarkozy avait recueilli 27,18% des suffrages exprimés, ce qui marquait déjà une nette progression par rapport à ce que laissaient entrevoir les sondages quelques mois, et même quelques semaines avant.

[2] Par exemple sur la dénonciation des corps intermédiaires, l’opposition du « vrai travail » au « faux travail » (celui des fonctionnaires), la stigmatisation des chômeurs, la dénonciation de l’égalitarisme etc., ce que Marine Le Pen n’avait jamais fait.

[3] En tout 16 pays de l’Union européenne sur 27 ont connu, avant la France, une alternance liée à la crise et aux mesures d’austérité, à l’occasion ou non de scrutins.

[4] Les données ci-dessous sont rapportées par L’Humanité dimanche, dans son numéro 311 (semaine du 10 au 15 mai), p. 12-13. Elles se recoupent avec celles de l’institut Opinion Way, qui a travaillé sur l’échantillon le plus large (avec de légères différences) : les « cadres et professions intellectuelles supérieures » auraient voté à 43% pour Sarkozy, les « professions intermédiaires » à 44%, les « employés » à 46% tout comme les « ouvriers ».

[5] Ceci dit, le vote « économique » a été nettement plus marqué que lors du scrutin de 2007, où la majorité des Français déclarant s’en sortir « assez difficilement » sur le plan financier avait voté pour Nicolas Sarkozy à 53%. « Rien de tel cette fois où le vote s’ordonne en fonction du niveau de revenus comme de l’aisance sociale : de 38% de votes Hollande chez ceux qui s’en sortent « très facilement » à 47% chez ceux qui s’en sortent « assez facilement », 54% chez ceux qui s’en sortent « assez difficilement » pour culminer à 62% chez ceux qui s’en sortent « très difficilement » (Jérôme Jaffré, « Ce que signifie le vote du 6 mai », in Le Monde du 5 juin 2012).

[6] Selon Opinion Way les retraités auraient voté à 53% pour Nicolas Sarkozy (contre 64% en 2007), les hommes et femmes au foyer à 52% (contre 55% en 2007), les lycéens et étudiants à 41% (contre 52% en 2007).

[7] Cf. Guy Michelat et Michel Simon, Le peuple, la crise et la politique, hors série de la revue La pensée, Editions Gabriel Péri, 2012, chapitre 2.

[8] Op.cit., p. 10.

[9] Ibidem, p. 42.

[10] C’est ce que Gérard Mendel avait lumineusement expliqué dans un chapitre de 54 millions d’individus sans appartenance. Son analyse repose sur la distinction entre deux phases de la prime enfance, celle du nourrisson totalement dépendant de la mère, alternant entre le tout plaisir et le tout malheur, sans autre ressource que le fantasme, et celle de la phase oedipienne, où l’identification au père devient au contraire synonyme d’un pouvoir limité sur l’acte. D’où, dans l’inconscient, une imago maternelle chargée d’angoisse, s’opposant à une imago paternelle signifiant maîtrise de soi, à condition qu’elle ait été intériorisée. Je cite les dernières lignes du chapitre: « Face à l’archaïsme psychologique, face à la femme-mère menaçante, l’union disciplinée, hiérarchisée, inconditionnelle et homosexuelle des mâles était, outre-Rhin, psychologiquement nécessaire. Et si l’uniforme d’un chef de gare allemand d’avant guerre était aussi chamarré que celui d’un général français, si les épaulettes, les médailles, les galons d’or et d’argent prospéraient à l’envi, c’était qu’il fallait bien, faute d’une suffisante image intérieure du père, qu’existassent au moins ses signes extérieurs. Ces innombrables petits pénis exhibés fièrement au grand jour et en toute innocence en étaient les succédanés et la représentation symbolique, avant que, nouvel ersatz, s’y ajoute, dans le salut hitlérien, le grand rituel masculin de l’érection collective du bras tendu » (p. 90, Robert Laffont, 1983).

[11] Cf. op. cit., p. 29.

[12] Le succès de ce discours se montre par la remontée des thèmes xénophobes dans l’opinion : le sentiment qu’  « il y a en France trop d’immigrés a recuelli 62% d’adhésions, contre 48% en 2007, l’association du mot « islam » à des évocations négatives est passée de 63% à 81% (cf. Jérôme Jaffré, ibidem). A noter que l’hostilité envers les immigrés est en sens inverse de la proximité de voisinage avec eux : « Electeurs lepénistes et immigrés ne vivent donc pas côte à côte […] ils [les lepénistes] sont ni trop près ni trop loin des immigrés. Trop près pour ne pas les craindre, trop loin pour les connaître » (Hervé Le Bras, in Le Monde du 26 avril 2012).

[13] Cf. Jacques Généreux, La dissociété,  Editions du Seuil, 2008, p. 28.

[14] Le rôle du niveau d’information, que l’on peut corréler avec le niveau de politisation, montre clairement ses effets quand l’on voit que « 59% des Français qui s’intéressent « beaucoup » à la politique ont voté pour M. Hollande, 54% parmi ceux qui s’y intéressent « assez », [et que] le candidat socialiste devient minoritaire  parmi ceux qui s’y intéressent « peu » (à 46%) et encore plus chez ceux qui ne s’y intéressent « pas du tout » (à 44%) » (Jérôme Jaffré, ibidem).

[15] Entretien avec Le Monde, 19 mai 2012.

[16] Chiffres de l’INSEE  pour l’année 2010. J’ai défini, quant à moi, la « petite bourgeoisie salariée » comme l’ensemble des agents « qui sont des bénéficiaires de l’exploitation, dans la mesure où ils se voient rétrocéder par la classe dominante une quote-part du produit social supérieure à celle qu’ils devraient recevoir en fonction du travail général qu’ils ont fourni (car là encore il faut distinguer travail général et travail spécial, lié à la domination et à l’exploitation) ». Cf. le chapitre « Des classes sociales encore », du Discours sur l’égalité parmi les hommes, L’Harmattan, 1993, et quelques autres textes. Nombre de ces agents, parfois hautement qualifiés, n’exercent aucune fonction de domination, d’autres (des « dominants dominés ») ne le font que partiellement.

[17] Les retraités et autres personnes âgées ont en général plus de patrimoine (du logement et de l’argent) que les autres classes d’âge, même quand ils sont de condition modeste. Ils sont de ce fait très sensibles à toutes les mesures qui peuvent préserver cet acquis et réduire les droits de succession, mesures dont Nicolas Sarkozy les avait gratifiés.

[18] Elle lui a quand même fait perdre une partie de ses soutiens parmi ceux qui, à droite, avaient voté Non au référendum de 2005.

[19] Tout dépend de la définition statistique. On peut même soutenir que le coût du travail allemand n’est plus faible que parce qu’il inclut le coût pratiqué en Europe de l’Est, où l’Allemagne externalise une grande partie de sa production industrielle.