Ce qui a été fait va-t-il permettre de gagner ?

 

Au lendemain de la défaite de la gauche en 2007 j’écrivais un texte pour en chercher les raisons et je m’autorisais à énoncer quelques préconisations pour « cesser de perdre ». Ce texte, outre qu’il ne provenait pas d’un ténor politique, a dû rester confidentiel, perdu dans une revue. Mais, en le relisant, je lui trouve un certain intérêt et je me suis demandé ce qu’il en était aujourd’hui, à la veille de la nouvelle élection présidentielle. Je livre (entre crochets et en italiques) quelques observations, à l’intention du lecteur qui aurait la patience de lire d’abord ce que disais alors. En ce qui concerne les programmes des partis de gauche, je me suis limité pour le moment aux 60 propositions de François Hollande et au « Programme populaire et partagé » du Front de gauche.

 

 

Ce qu’il faudrait (sans doute) faire pour cesser de perdre

                                                                 (écrit en 2007)

 

 

Au premier tour de l’élection présidentielle la gauche, dans toutes ses composantes, n’a jamais été à un niveau aussi faible depuis 1969[1] : elle a atteint à peine 36,4% des voix. C’est là une situation paradoxale, car il semble bien qu’elle n’ait jamais connu un ensemble de conditions aussi favorable depuis cette date.

Tout d’abord ce mauvais résultat s’inscrit à contre-courant de l’évolution au cours du dernier quinquennat, qui a vu une poussée de la gauche à toutes les élections intermédiaires. Au premier tour des élections régionales de 2004 la gauche regroupait 44,7% des votants, ce qui avait conduit une majorité de gauche au pouvoir dans 20 sur 22 régions. Comme, pendant ce quinquennat, la politique de la droite (avec Nicolas Sarkozy trois fois ministre) avait été de plus ou plus ouvertement d’inspiration néo-libérale, qu’elle avait suscité des réactions massives (des manifestations d’une rare ampleur sur les retraites, sur l’assurance maladie, sur le contrat première embauche) et qu’elle n’avait nullement tenu ses promesses en matière de sécurité (pensons à l’explosion dans les banlieues à l’automne 2005), on aurait pu s’attendre à ce qu’un projet politique encore plus marqué à droite fût encore plus nettement désavoué par les électeurs. Et ce d’autant plus que la droite avait perdu le 29 mai 2005 le référendum sur le Traité constitutionnel européen, dont elle avait été le plus fort soutien.

 

[On se trouve aujourd’hui dans une situation a priori encore plus favorable à la gauche. Celle-ci a gagné haut la main toutes les élections intermédiaires et fait basculer le Sénat en sa faveur pour la première fois sous la V° République. La politique de Nicolas Sarkozy a été encore plus droitière que celle de Jacques Chirac et a soulevé des contestations dans presque tous les milieux sociaux et des manifestations d’une ampleur et d’une durée inégalées sur la question des retraites. Quant à l’étiage de la gauche dans les sondages d’opinion, il dépasse les 40% dans les intentions de vote, et, avec les déplacements de voix prévisibles en provenance du centre et du FN, la victoire semble assurée au second tour, avec une large avance (entre 10 et 20 points selon la date des sondages et les instituts). Et pourtant, l’incertitude demeure…].

 

En second lieu les enquêtes d’opinion montraient une insatisfaction croissante au cours du temps d’une proportion croissante de Français. Plus important encore, 86% des Français estimaient, selon le Credoc, que « dans notre société, les plus favorisés sont de plus en plus favorisés », et 75% des personnes interrogées par la Drees jugeaient que la société était « plutôt injuste » (contre 68% en 2000). Face à cette situation 24% des Français pensaient, selon la Dress, qu’il fallait changer radicalement la société et 72% la réformer sur certains points (contre 68% en 2000). Une enquête du Credoc montrait un désir de changement encore plus fort : 86% des Français estimaient que « la société française devait se transformer profondément » (contre 77% en 2001), et 36% souhaitaient même des « changements radicaux » (contre 20 à 25% dans les années 80). Un véritable esprit révolutionnaire !

Enfin la politique préconisée par la droite ne trouvait pas dans l’opinion de majorité pour l’approuver. La droite avait si bien senti la volonté de changement qu’elle ne cessait de proposer des « réformes », et même une « rupture » (que Nicolas Sarkozy baptisera ensuite de l’épithète de « tranquille » pour rassurer). Cette rupture consistait en fait à pousser encore plus loin le cours néo-libéral : affaiblissement du droit du travail et flexibilisation accrue, diminution des impôts et donc de la redistribution, retrait de l’Etat, diminution des « charges » et donc réduction de la couverture sociale etc. Mais aucune de ces orientations ne rencontrait un assentiment majoritaire chez les sondés. Une immense majorité s’opposait à la précarité et à la baisse des garanties collectives, 72% de Français pensaient, selon la Dress, que les pouvoirs publics pouvaient réduire les inégalités et 77% qu’ils pouvaient réduire la pauvreté et l’exclusion (seuls 5%, selon le Credoc, trouvant qu’ils en font trop pour les plus démunis), 51% estimaient qu’il n’y avait pas assez d’intervention de l’Etat en matière économique et sociale (contre 22% qui disaient qu’il intervenait trop), 51% pensaient qu’il ne fallait pas réduire le nombre de fonctionnaires (contre 45%), 81% considéraient, selon la Dress, que les systèmes d’assurance maladie et de retraite devaient rester publics et obligatoires (contre 73% en 2000). Bref, c’était presque un plébiscite anti-libéral !

 

[Je n’ai malheureusement pas trouvé d’enquêtes pour effectuer une comparaison avec l’état de l’opinion aujourd’hui sur tous ces sujets. Dommage.]

 

Alors, comment comprendre que les Français aient voté, au premier tour et au second tour, assez largement pour la droite[2] ? Comment la gauche a-t-elle pu perdre cette élection qui semblait a priori imperdable ? Il y a toute une série d’éléments de réponse, que je ne vais pas détailler ici, pour ne pas être trop long, et qui n’apparaîtront qu’en filigrane de mon propos. Je voudrais plutôt me projeter vers une autre question : que faire pour cesser de reculer, pour cesser de perdre ? Les idées qui vont suivre paraîtront sans doute abruptes, voire provocatrices. Tant pis. Ou tant mieux. Je crois qu’il faut tout faire pour sortir du marasme où nous voici plongés. Je les présenterai sous forme de préconisations, espérant au moins qu’elles inciteront à la réflexion. C’est à dessein que je laisserai de côté quantité de sujets, et des plus importants, sur lesquels la gauche aura à améliorer ses analyses et à affiner ses propositions (les droits sociaux, la fiscalité, le logement, l’environnement et tant d’autres). Je voudrais me concentrer sur quelques angles morts de la réflexion politique, dont peut pourtant dépendre une victoire électorale. C’est aussi à dessein que je n’entrerai pas dans le détail d’aucun dossier : il s’agit seulement de dégager quelques lignes directrices, à des fins de stratégie.

 

Admettre que la masse des Français est aujourd’hui profondément dépolitisée et en tirer les conséquences en termes de discours politique.

 

Première observation : les 86% de participation au second tour de l’élection présidentielle ne prouvent absolument pas l’existence d’une forte implication politique. C’est la droite qui dit cela, pour légitimer après coup son succès. Si les Français ont voté aussi massivement, c’est qu’ils ont eu conscience de l’importance de l’enjeu, et que ce type de scrutin leur apparaît comme le seul où chaque voix peut poser. En réalité un taux aussi élevé est très probablement dû à la force du vote anti-Sarkozy, en particulier venant des jeunes des banlieues. Vote qui s’est évaporé lors des législatives, quand ces électeurs ont compris que la partie était perdue.

 

[Le vote anti-Sarkozy sera certainement aujourd’hui bien plus large, mais le nombre d’abstentions risque d’être bien plus élevé parmi ces jeunes, et, d’évidence, il ne bénéficiera pas à la gauche.]

 

Deuxième observation : beaucoup d’électeurs se sont décidés à la dernière minute, tout simplement parce qu’ils n’ont guère eu le temps de suivre la campagne présidentielle ni dans les journaux, ni à la télévision, ni encore moins sur l’Internet. Et il y a fort à parier qu’ils se sont décidés en grande partie sur quelques-uns unes des promesses les plus démagogiques du candidat Sarkozy, notamment la défiscalisation des heures complémentaires, la déduction fiscale des intérêts des emprunts contractés pour l’achat d’un logement, la quasi-abolition des droits de succession pour la plupart des patrimoines.

Ce qui nous a fait illusion sur la politisation des Français, ce fut l’ampleur de la participation citoyenne au débat, puis au vote sur le traité constitutionnel européen. Même si beaucoup des électeurs qui ont voté Non l’ont fait surtout en fonction d’a priori ou parce qu’ils rendaient obscurément (ce qui n’était pas faux) l’Europe responsable de tous nos malheurs (n’oublions pas ici le vote d’extrême droite, sans lequel le Non n’aurait pas été majoritaire), il reste vrai que la plupart l’ont fait de manière réfléchie, en pesant le pour et le contre. Mais il s’agissait d’une question simple, comme dans tout référendum, et non d’un choix à multiples entrées, et de ce fait d’une grande complexité, supposant pour être éclairé la maîtrise d’une multitude de sujets.

De là on peut tirer, hélas, une première conclusion : une campagne de type présidentiel se joue dans une large mesure, aujourd’hui, sur quelques idées simples, sur quelques slogans appropriés et sur quelques mesures phares. Ce sera, la prochaine fois, incontournable pour gagner.

 

[Nous en sommes toujours là. Je dirai même que la population est encore plus privée de repères pour juger en connaissance de cause. D’abord la crise a enfermé encore davantage les gens dans les problèmes du quotidien. Ensuite elle a complexifié les éléments d’appréciation. Comment appréhender, sans de solides connaissances, les raisons de la crise financière et économique, et de son extrême gravité, et, par conséquent, les mesures de fond qu’il faudrait prendre pour l’arrêter et empêcher qu’elle ne s’aggrave à nouveau ? La crise de la zone euro est aussi d’une grande complexité, même pour les citoyens qui avaient réfléchi sur la construction européenne en 2005. Les enquêtes de terrain montrent que les réactions sont plus viscérales que raisonnées. Si l’on suit par exemple un reportage hebdomadaire, sur France 2, tourné en trois lieux aux noms emblématiques (le camping Elysée, les villages Matignon et Solferino), on reste pantois devant la pauvreté de l’information de la France « profonde » et le côté généralement sommaire, voire purement réactif, des opinions exprimées. Plus que jamais donc, le nombre des convaincus d’avance et la masse des indécis laissent entrevoir que la campagne se jouera sur quelques slogans,  quelques mesures dont l’impact est facile à comprendre (par exemple l’augmentation du taux de TVA) et des réactions d’humeur. Qui aujourd’hui pourrait énoncer plus de deux ou trois mesures annoncées par les candidats en présence ? La campagne en cours, la campagne officielle, et les programmes distribués lors du scrutin, feront sans doute un peu progresser l’appréciation des enjeux. Mais il ne faut pas se faire d’illusions. Notre démocratie est si délabrée que seules quelques mesures phares, comme je disais, auront un impact sur l’opinion. Si l’on considère par exemple les 60 propositions du candidat Hollande (avec leur chiffrage), elles apparaîtront souvent comme de simples correctifs à l’existant, qui au reste demandent souvent pour être compris la compétence d’un inspecteur des finances. Je crois qu’il faudrait mettre en exergue au maximum 10 propositions et les marteler pour qu’elles aient un impact sur les esprits, chaque groupe social pouvant ensuite regarder ce qui, dans les autres, les concerne spécialement. Le Front de gauche semble l’avoir mieux compris…et Marine Le Pen aussi.]

 

Jouer/déjouer le jeu de la personnalisation du pouvoir.

 

Comme nous n’aurons plus la possibilité de changer de système politique au cours des cinq prochaines années et que le système présidentiel va encore se renforcer avec la future réforme Sarkozy (si les socialistes y prêtent la main - car une réforme constitutionnelle par la voie parlementaire exige, selon les dispositions de l’actuelle Constitution, une approbation par les 3/5 des députés et des sénateurs réunis en Congrès), il faudra bien faire avec, et partir du fait que la personnalité des candidats est nécessairement un paramètre à prendre en compte.

En fait même un système parlementaire n’empêche pas la personnalisation du pouvoir. Nous avons trop tendance à considérer, dans les milieux de gauche, que ce qui compte, ce sont les idées, les programmes, les mobilisations, et que, derrière eux, il n’y a que les intérêts de classe, de groupe, de profession etc., pour ajouter ensuite que ces intérêts sont faussés par le manque d’information et par le pouvoir de manipulation et d’intoxication des divers appareils idéologiques. On admet donc implicitement que les gens font un calcul rationnel, mais borné par le savoir dont ils disposent. Tout cela, bien sûr, n’est pas faux, mais néglige le fait que des facteurs psychologiques « irrationnels », tels que l’identification à un candidat ou l’antipathie, en fonction de son look social et de sa personnalité, jouent toujours un rôle au niveau politique – c’est beaucoup moins vrai au niveau économique, niveau plus « éclaté » et plus enraciné dans le réel. Evidemment, dans un système présidentiel, ces facteurs jouent encore plus. Et peuvent faire pencher la balance. Sarkozy, pourtant l’ami des grands patrons et l’homme aux goûts de luxe, a renvoyé l’image d’un Français moyen (amateur de vélo, de Johnny Halliday et de la Star Académie). Combien de fois n’ai-je pas entendu dire, à propos de Ségolène Royal : « je ne peux pas la blairer » (sans jeu de mots), « elle est trop nunuche », trop « autoritaire » etc. Epiphénomènes ? Ce n’est pas sûr. Il est remarquable que ce genre de réaction épidermique soit venu plus des femmes que des hommes (et si les femmes avaient voté comme les hommes, elle aurait sans doute gagné[3]). A côté de celles qui se sont retrouvées en elle (les féministes, bien sûr, mais beaucoup d’autres), il y a eu toutes celles qui, attachées aux vieux modèles familiaux ou simplement jalouses de sa liberté de ton et de son allure (que n’a-t-on pas dit par exemple sur ses tenues vestimentaires…) ont préféré la bonhomie d’un Bayrou, ou le machisme discret d’un Sarkozy. La place me manquant ici pour développer ce genre d’analyse psychosociale, voire psychanalytique, j’en viens tout de suite à des conclusions. En choisissant ses candidats la gauche serait bien inspirée de réfléchir à leur profil social et psychologique :

 

1. Ces candidats devront employer autant que possible le langage de tous les jours, celui qui « parle » aux gens du peuple - tout en donnant en même temps l’impression d’une maîtrise de la langue.

Autrement dit, ils ne devraient surtout pas utiliser la nov-langue des énarques, ni les syntagmes figés de certains discours de gauche. Sarkozy a parfaitement compris qu’il disposait d’un atout puissant en utilisant le parler simple, l’adresse directe (« qu’est-ce que vous diriez si… », « je ne vais pas m’excuser »), le langage des sentiments (combien de fois n’a-t-il pas utilisé le mot « aimer » !), et bien d’autres trucs de bateleur. Et la droite, si prompte, quand cela ne l’arrange pas, à dénoncer le « populisme », a senti qu’elle tenait là le candidat idéal, le candidat anti-élitiste qui flatterait la méfiance populaire vis-à-vis des importants (Bush, comme on le sait, a joué dans le même registre, contre l’intelligentsia démocrate).

Mais il faut aussi parler « bien ». Pourquoi un Le Pen, et même un De Villiers se font-ils aussi bien entendre, au sens littéral du terme, sinon parce que leur langage est à la fois facile à comprendre et châtié (avec aussi le sens de la formule) ?

Je ne suis pas en train de dire que tout est une question de mots. La gauche a eu, pendant la campagne présidentielle, d’excellents discoureurs. Je doute fort que Lutte ouvrière et la Ligue communiste révolutionnaire auraient fait les scores qu’elles ont faits si elles n’avaient pas eu, avec Arlette Laguiller et Olivier Besancenot, de vrais tribuns populaires, avec lesquels il est aisé de s’identifier, parfaitement capables également de faire mouche sur les problèmes concrets ou sur des faits particulièrement scandaleux. Mais cela ne suffisait pas à les rendre crédibles aux yeux des grandes masses d’électeurs.

2. Les candidats de la gauche devront également se montrer « compétents », c’est-à-dire capables d’avoir une position arrêtée et une argumentation concise sur tous les sujets, y compris les sujets de politique étrangère. On peut noter, par exemple, que José Bové était à cet égard à contre-emploi, non seulement par sa faible maîtrise du langage, mais encore par sa mauvaise connaissance des dossiers, en dehors de ceux qu’ils connaissait bien. C’est là que le système présidentiel produit l’un des effets les plus pervers : il faut être « Monsieur (ou Madame) je sais tout ». Comment, ici, jouer/déjouer le jeu ? A mon avis le bon candidat de gauche doit ne pas être pris au dépourvu, mais reconnaître parfois qu’il n’a pas réponse à tout, tout en faisant comprendre qu’il a beaucoup de compétences autour de lui, qu’il saura utiliser. Les électeurs lui en seront gré.

 

[Je n’ai rien à changer à ces remarques. Sarkozy s’essaie toujours à un parler populaire, mais ce subterfuge ne prend plus, manifestement, aux yeux de la plupart des électeurs. Hollande a bien du mal à se dégager de la gangue du discours technocratique, malgré quelques accents lyriques dans sa prestation au Bourget. Jaurès et Blum sont loin. Marine Le Pen réussit bien mieux l’exercice, avec un sens de la formule et de l’image qui séduit, et cela n’est pas pour rien dans sa position dans les sondages. Le Front de gauche a trouvé en Jean-Luc Mélenchon un tribun populaire, alliant un langage châtié à un vocabulaire qu’on croyait disparu et des traits d’humour peu courants dans la nov-langue politique. C’est tant mieux, mais je ne suis pas sûr que cela ne déroute pas une bonne partie de l’électorat complètement déshabitué de la rhétorique politique, qui, de Cicéron à de rares contemporains en passant par les révolutionnaires de 1789, a fait les beaux jours de la République.]

 

Les candidats de la gauche devront annoncer leur hostilité au système présidentiel, lors même qu’ils sont candidats.

 

Certains l’ont fait, sans beaucoup d’insistance, comme d’un point de programme parmi d’autres. Ségolène Royal ne l’a pas fait, puisqu’elle a joué au contraire à fond le jeu du présidentialisme et de la carte personnelle. Elle a quand même proposé quelques mesures importantes[4] pour redonner du poids au Parlement, finissant par les baptiser du nom de VI° République et annonçant un référendum sur la question.

Je ne vais pas ici entrer dans une analyse des méfaits du système présidentiel à la française, le pire de tous, qui a plombé notre vie politique depuis un demi-siècle. C’est par un très mauvais calcul politicien que les socialistes l’ont avalisé, jusqu’à l’erreur fatale du quinquennat et de l’adoption d’un calendrier faisant précéder les élections législatives par les élections présidentielles. Et ils sont repartis pour un tour, supputant déjà quel serait leur meilleur candidat en 2012. Aux critiques de ce système on objecte invariablement que «les Français y sont attachés ». Je ne le crois nullement. Ce qui est vrai, c’est qu’ils sont dégoûtés du parlementarisme tel qu’il se pratique dans notre pays (conséquence, dans une large mesure, de la V° République) et que, de ce fait, ils espèrent qu’un bon Président – dans une élection où, je le répète, chaque voix peut être décisive – sera un moindre mal, surtout si, sortant de l’hypocrisie de ses prédécesseurs, il annonce qu’il va gouverner en personne, et qu’il demandera à être jugé sur ses résultats (ce fut un atout maître de Sarkozy).Un changement de République est quelque chose qui doit se préparer de longue date. D’où ces préconisations :

1. Il faudra mener une longue bataille d’idées pour dénoncer tous les vices du système présidentiel et montrer, exemples étrangers à l’appui, qu’un système parlementaire est bien plus démocratique.

Cela ne voudra pas dire, nécessairement, abandonner l’élection du Président au suffrage universel (elle se pratique dans certains pays européens), mais ramener ses fonctions à un rôle d’arbitrage, et, en tout état de cause, inverser le calendrier électoral. Comme l’hyperprésidentialisme que va pratiquer Sarkozy montrera vite ses limites, la critique ne devrait pas être trop malaisée. Quant aux propositions, elles devront être précises. Mais il faudra ensuite sans doute négocier un compromis avec le PS, car on ne le voit pas effectuer une révision déchirante en la matière. En le mettant sous pression.

 

[La question du système politique est bien le point aveugle de l’actuelle campagne, bien que l’hyperprésidentialisation ait été la marque du sarkozysme. La dernière réforme du système présidentiel n’y a apporté que des modifications mineures, et n’aurait pas été votée par le Parlement, si Jacques Lang ne lui avait apporté sa voix, sans que les socialistes ne s’en émeuvent autrement. Les propositions du candidat Hollande (une loi sur le non-cumul des mandats et une part, non précisée, de proportionnelle aux élections à l’Assemblée nationale) sont en retrait par rapport à celles de Ségolène Royal en 2007. Elles n’impliquent aucun changement de Constitution. Seul le Front de gauche fait des propositions précises en ce sens : élection d’une Assemblée constituante (distincte de la future Assemblée nationale), suivie d’un referendum constitutionnel, prise de position en faveur d’un régime parlementaire et de toute un série de mesures en rupture avec la V° République (proportionnelle à toutes les élections, referendum d’initiative populaire, statut de l’élu etc.). En fait on voit déjà que la « révolution citoyenne » passera au second plan dans cette campagne.]

 

2° Il faudrait anticiper le changement lors de la campagne elle-même en la menant plus collectivement.

C’est bien ce que la gauche antilibérale s’était proposé de faire, mais elle n’y est pas parvenue, tant dans le choix de son candidat que lors de la campagne de la candidate communiste (quant à LO et à la LCR, elles ont tout misé sur leurs vedettes). Concrètement un candidat de gauche devrait s’entourer de quelques personnalités si possible déjà connues des électeurs et en faire ses représentants (et non ses porte-parole), un peu à l’image d’un cabinet fantôme. Cela lui donnerait plus de poids et de crédibilité. Autrement dit il faudrait faire l’inverse de ce qu’à fait Ségolène Royal : refuser de dire même quel serait son premier ministre, laissant seulement entendre que ce pourrait être tel ou tel, selon le moment de sa campagne (on s’en souvient, Strauss-Kahn ou même Bayrou).

 

[On voit bien, dans l’actuelle campagne, qu’elle se joue à nouveau sur la personnalisation du candidat. On laisse au jeu des devinettes quels pourraient être le futur premier ministre et quelques autres ministres. C’est un effet du système présidentiel et aussi de l’incertitude des scores qui dessineront la future alliance. Je continue à penser que la gauche a plus à y perdre qu’à y gagner.]

 

Mais que se passe-t-il s’il y a pléthore de candidats de gauche ? J’en viens à la question clé des alliances politiques.

 

Avoir le moins de candidats de gauche possible

 

Pas moins de 7 candidats de gauche aux dernières élections présidentielles. Une aberration pour ce type d’élection. Il est inopportun de vouloir « se compter » au premier tour, pour ne jouer qu’au second tour l’alliance ou le désistement. Ce raisonnement n’est valable que pour des élections législatives – surtout si elles devaient être un jour à la proportionnelle. Et l’on en connaît du reste les effets : le vote « par procuration » (on vote pour un candidat, alors même qu’on sait que ce vote est purement symbolique) et inversement le vote « utile », toujours présent, même quand les chances de voir tous les candidats de gauche éliminés au premier tour sont infimes. Dans la conjoncture présente, un minimum de réalisme conduit à admettre que :

1. Il faudra bien, à la gauche de la gauche, chercher un accord avec le PS si l’on veut participer, d’une manière ou d’une autre, au pouvoir.

Refuser toute espèce d’accord avec le PS, comme le font LO, le Parti de travailleurs et la LCR, condamne au solo funèbre. Ce qui est particulièrement incompréhensible de la part de dirigeants qui devraient se souvenir des positions de Trotsky en faveur d’un front unique. Il n’y a aucune chance que le Parti socialiste, malgré sa crise interne, sombre corps et biens comme le défunt parti socialiste italien. Tout devient alors affaire de négociation préalable, en fonction des rapports de force, tels qu’ils se seront dessinés aux élections intermédiaires et à travers les mobilisations de terrain.

A l’élection présidentielle, en cas de bon accord, le candidat de la gauche de la gauche pourrait, si le rapport des forces lui est défavorable, s’effacer devant un candidat unique de la gauche. Sinon il essaiera de faire le meilleur score possible, pour se désister ensuite. Mais, dans les deux cas, les conditions de l’accord devraient porter sur les législatives à suivre, aussi longtemps que le calendrier n’est pas inversé.

Il ne s’agit pas seulement de s’entendre sur des « circonscriptions réservées », ni éventuellement sur des postes gouvernementaux, mais bien évidemment d’abord de passer un compromis programmatique. Le texte « Ambition-stratégie » des comités anti-libéraux ne prévoyait que deux possibilités : une participation au gouvernement en cas d’accord sur un programme et sur une politique de rupture franche avec le libéralisme ; un soutien simplement ponctuel sur certaines dispositions législatives, sans participation à une majorité, en cas de désaccord persistant. Il ne disait rien d’une troisième possibilité : celle d’un compromis programmatique portant sur des ruptures seulement partielles. Il faudrait pourtant l’explorer, dans un effort de réalisme.

 

[Aujourd’hui la situation, à la gauche de la gauche, s’est simplifiée. LO et le NPA sont marginalisés, et un Front de gauche s’est constitué avec un seul candidat. Les sondages actuellement le donnent entre 8 et 9% des intentions de vote. Un étiage comparable à celui de la gauche radicale en 2002, mais supérieur à celui de 2007. Mais c’est de meilleur augure que s’il y avait 5 candidats se le répartissant.

Le Parti socialiste a négocié avec Europe-Ecologie Les Verts un accord pour les législatives, mais aucun accord ne se dessine pour le moment avec le Front de gauche, sans doute parce que le programme de ce dernier est en franche rupture avec le sien. Il est donc probable que la troisième possibilité que j’évoquais soit fermée. Nous sommes loin du programme commun de 198I, et cette fois ce n’est pas de bon augure.]

  

2. Il faudra d’abord constituer un grand parti anti-libéral.

Une occasion historique a été manquée, à l’automne 2006, pour constituer ce grand parti, alors que l’arc des forces qui s’étaient rassemblées, et avaient travaillé ensemble, lors de la campagne sur le TCE, y paraissait disposé : communistes, socialistes oppositionnels, une minorité des Verts et de la LCR, groupes républicains, Alternatifs, et un grand nombre d’inorganisés, tous se retrouvant dans les « comités du 29 mai ». En outre un programme avait été élaboré à la hâte, mais avait pris consistance, s’enrichissant des apports des uns et des autres[5]. Il ne m’appartient pas de chercher des responsabilités, et sans doute faut-il désormais s’en abstenir. Je dirai seulement que, à ce qu’il me semble, on a manqué de temps, d’autant plus que les yeux étaient restés longtemps fixés sur ce qui pourrait se passer au PS et qui fut un non-évènement. Il est difficile de marier des cultures politiques différentes, avec des antagonismes passés, surtout quand la recherche d’une alternative politique se fait dans un contexte particulièrement difficile, et à bien des égards inédit. Il est difficile aussi, dans ces conditions, de fabriquer un programme politique qui soit autre chose qu’un patchwork. Je suis de ceux qui pensent qu’il faudrait à présent suivre l’exemple du Parti de Gauche (Linkspartei) en Allemagne, dont on sait combien l’accouchement a été difficile, mais qui a déjà opéré une remarquable percée, tant pour ce qui est du nombre d’adhérents que de l’audience électorale[6]. Les documents « Stratégie » et « Ce que nous voulons » des comités du 29 mai peuvent servir de base de discussion. La principale difficulté vient du Parti communiste, qui ne veut pas renoncer à sa prééminence, du fait qu’il fournit le gros des troupes, ni abandonner son « identité », corrélée à sa dénomination. La lucidité commande pourtant de constater que, depuis que le Parti socialiste a entrepris de le laminer, il a perdu constamment du terrain, y compris au niveau des élus. D’autre part, qu’il le veuille ou non, son image reste, dans une partie de l’opinion, entachée par son soutien passé, presque inconditionnel, à une Union soviétique qui a sombré corps et biens. C’est donc à lui d’abord que reviendrait la tâche de pratiquer une « ouverture » vers d’autres courants, quitte à perdre des adhérents et même des élus du côté des « orthodoxes », au cas où ces derniers feraient scission. Et c’est quelque chose comme une Nouvelle Gauche qu’il faudrait créer, tout en gardant les références (dans un Manifeste, ou quelque autre texte fondateur) aux côtés positifs, et à bien des égards glorieux, de l’héritage.

L’enjeu est le suivant : inverser le processus qui a affaibli le Parti communiste au profit du Parti socialiste, et qui risque de déporter toujours plus ce dernier vers le centre, en termes d’idées, de programme et de recherche d’alliés. L’expérience de la gauche plurielle a montré ce qu’il advient quand un PS en position archi-dominante traite ses alliés comme des satellites. Au fond je dirais qu’il n’y a plus guère de choix : ou bien l’on devient un partenaire puissant et exigeant à la fois, ou bien l’on tombe dans les marges de la politique, et le « social-libéralisme » ne cessera de se renforcer, au moins sur le plan électoral et politique. Le nouveau parti présenterait alors son candidat aux présidentielles (selon des modalités de désignation à déterminer), à moins qu’il ne se rallie, en cas d’accord satisfaisant pour les deux parties, à une candidature commune de la gauche. Aux autres élections il irait à la bataille, en tout état de cause, sous ses propres couleurs.

Cela suppose que le Parti socialiste ne soit pas définitivement tombé du côté du social-libéralisme, tous ses membres anti-libéraux l’ayant quitté, un peu à l’image de ce qui se passe dans le SPD allemand. Certes il est désormais peu probable qu’un renversement de majorité se produise au sein du PS, puisqu’il n’a pas eu lieu au Congrès du Mans, alors que les conditions étaient favorables. Mais je crois que ce dernier restera tiraillé entre des orientations divergentes, et je n’exclus pas – opinion toute personnelle – qu’une recomposition interne s’opère sous l’impulsion de Ségolène Royal, qui au moins eu le mérite de secouer le cocotier et de bousculer le jeu des baronnies. Quoiqu’il en soit, c’est bien la pression exercée par une Nouvelle gauche qui pourrait y changer la donne. D’ailleurs les « réformateurs » et « modernisateurs » du PS ne s’y trompent pas quand ils déclarent ne plus vouloir être les otages des « gauchistes ».

Même si l’on admet ce raisonnement, la partie n’est pas pour autant gagnée. Il reste à conquérir des électeurs et des adhérents avant les élections. Ou, encore, comme on l’a souvent répété, à retrouver cette hégémonie culturelle, dont la gauche a joui longtemps malgré ses divisions et ses défaites, et à reconstituer patiemment un « bloc hégémonique » - ce sont les analystes politiques gratifient Sarkozy pour la droite à longueur de colonnes.

 

[La bonne nouvelle est que le parti de la nouvelle gauche que j’appelais de mes vœux s’est constitué, et s’est doté d’un programme « populaire et partagé » qui ne manque pas d’audace et de consistance. D’ores et déjà on peut penser que le Front de gauche sera durable, comme le Parti de gauche allemand. Quant à ses rapports avec le Parti socialiste, ils ne sont certes pas aussi conflictuels que celui de son homologue allemand avec le SPD, mais ils restent tendus, tant les orientations sont différentes. On peut cependant, à mon avis, considérer aussi comme une bonne nouvelle, que la pression idéologique exercée par la gauche de la gauche ait produit quelques résultats sur les propositions du PS, par l’entremise aussi d’Arnaud Montebourg, et de Jean-Pierre Chevènement. ]

 

Retrouver l’oreille et le soutien des classes populaires

 

On l’avait oublié, mais le prolétariat d’aujourd’hui (pour faire simple : les ouvriers et les employés) représente presque 60% de la population active. C’est de lui que dépend le résultat d’une élection, bien plus que d’une classe intermédiaire, qui est encore aujourd’hui fortement droitisée[7]. Il aurait dû voter massivement pour la gauche, et elle eût alors gagné. Mais ce ne fut pas le cas. Certes au premier tour des présidentielles, Sarkozy n’aurait obtenu que 17% des voix des ouvriers et 25% de celles des employés (contre 24% et 27% pour Ségolène Royal) - 26% des ouvriers votant pour Jean-Marie Le Pen, pour seulement 8% des employés - mais, au deuxième tour, il semble qu’il ait obtenu 46% des voix des ouvriers et 49% de celles des employés. Pourquoi la gauche s’est-elle autant éloignée de sa base ?

1. Une première raison tient au mode d’accès aux « classes populaires » : le prolétariat  et ses chômeurs, mais aussi les petits agriculteurs, les artisans, les petits retraités, les «exclus ». Comme leur lien à la politique est passé principalement par les médias, ils ont prêté l’oreille au discours qui s’adressait spécialement à eux, et Nicolas Sarkozy s’est bien gardé de les oublier, déclarant vouloir « rendre sa dignité au travail », compatissant à leur sort et leur promettant de les protéger contre les aléas de l’existence, et même contre la mondialisation[8]. Face à ce discours, répété de tribune en tribune, de radio en radio, appuyé sur quelques coups médiatiques, la gauche est dramatiquement en manque de moyens de communication, même quand il lui arrive de parler juste. D’où cet impératif catégorique : revenir sur le terrain.

Un sociologue notait, dans une étude sur un quartier de HLM du 93, qu’on n’avait plus vu depuis des années un militant communiste y faire les cages d’escalier. Sur les marchés en général personne, sauf quelques militants d’Attac. Il faut donc trouver de nouvelles méthodes pour atteindre la population et contrebalancer l’énorme pouvoir des médias. L’Internet ne touche que ceux qui ont le temps et sont déjà sensibilisés. Je crois donc qu’il faut revenir sur les marchés, aux abords des centres commerciaux, aux sorties de métro, aux portes des usines, voire sur les places de village ou au pied des immeubles. Et ceci bien avant les échéances électorales, sur chaque question de l’heure. Et il faudra trouver de nouveaux outils de communication : par exemple il s’agira moins de distribuer des tracts que de présenter des panneaux et distribuer des mini-brochures, alliant la critique (précise, chiffrée) aux propositions alternatives. Bref il faudrait démultiplier ce type d’éducation populaire dans lequel Attac s’est illustrée, notamment lors de la campagne référendaire. On devrait aussi  créer des moyens pour une diffusion de masse. Par exemple un petit hebdomadaire gratuit, illustré, facile à lire (sachant, bien sûr, qu’il sera difficile de le financer, en se privant de la plupart des recettes publicitaires). Beaucoup reste à inventer pour toucher un monde de gens pressés, désocialisés, très peu syndicalisés, souvent méfiants, voulant du concret.

 

[Le parti socialiste a bien compris aujourd’hui qu’il lui fallait regagner l’électorat populaire. Il n’a pas suivi les conseils de l’un de ses think tanks qui voulait l’ancrer encore davantage dans les classes moyennes en négligeant ce dernier, mais plutôt les auteurs d’un « Plaidoyer pour une gauche populaire », qui soulignait en particulier la relégation des foyers modestes non plus tant dans les banlieues que dans les lointaines périphéries urbaines. Et il a redécouvert les vertus du porte à porte. Le Front de gauche a lancé un vaste mouvement de rencontres « citoyennes », dans l’esprit des « comités pour le non » lors du référendum constitutionnel sur l’Europe de 2005, qui remportent un certain succès. Mais c’est bien avant qu’il aurait fallu commencer.

Et le contexte est compliqué par la surprenante percée du Front National, depuis que sa présidente a entrepris d’en changer assez radicalement le cours. On n’aurait pu imaginer il y a cinq ans que le Front national emprunterait à la gauche de la gauche un certain nombre de ses thèmes, citerait Marx et Berthold Brecht, ferait référence au Manifeste des économistes atterrés, qu’elle se réclamerait du gaullisme et du chevènementisme, qu’elle se présenterait en défenseur de la laïcité ? Ce qui en tous cas parle aux couches populaires c’est la critique virulente de la mondialisation et de ses délocalisations et le projet d’une sortie « ordonnée » de l’euro, un euro auquel elles n’ont trouvé aucun avantage et qui est encore plus discrédité depuis que la tentative de résolution de la crise de la zone euro se fait derrière leur dos et sur leur dos. Je pense que l’audience populaire du Front national est le plus grand obstacle à leur reconquête.

A lire une série d’entretiens effectués par l’hebdomadaire Marianne avec ceux qui annoncent qu’ils voteront Marine Le Pen, on se convainc qu’ils se recrutent largement parmi les couches populaires (ouvriers et plus encore employés, chômeurs, petits fonctionnaires, petits patrons, agriculteurs), mais aussi parmi des groupes sociaux où on ne les attendait pas (étudiants en doctorat, personnes issues de l’immigration, homosexuels en quête de protection). On se convainc aussi qu’il ne s’agit plus seulement de posture protestataire, mais aussi de réelle adhésion, souvent argumentée. C’est pourquoi je crois que cet électorat sera très difficile à reconquérir par la gauche, tant elle s’est décrédibilisée par son discours et sa gestion passées (beaucoup de ces électeurs, qui ne se cachent plus, pensent que seule Marine Le Pen est capable de rompre avec « le système » et de tenir ses engagements si elle était élue). L’accusation de néo-fascisme ne porte pas, et celle de racisme non plus. C’est sur la xénophobie du FN plutôt que sur son souverainisme qu’il est le plus attaquable.

Quand il propose de privilégier l’embauche de travailleurs français, de réserver les allocations aux familles dont au moins l’un des parents est français, de supprimer l’aide médicale d’Etat, d’instituer un délai de carence d’un an de résidence en France pour pouvoir bénéficier des avantages de la Sécurité sociale, de supprimer le regroupement familial et de rendre impossible la régularisation des sans papiers, il montre clairement sa xénophobie. Mais il reste que le problème de l’immigration ne peut être évacué d’un revers de main. Je vais y revenir.

Une enquête intéressante montre de quel côté penchent les électeurs du Front national. Si Marine Le Pen était absente du premier tour, un bon tiers de ses électeurs potentiels se réfugieraient dans l’abstention, ce qui confirme leur défiance vis-à-vis du « système ». Un quart voterait Nicolas Sarkozy : où l’on retrouve le traditionnel vote à droite d’une fraction populaire de l’électorat. 13% voteraient à l’extrême gauche (Nathalie Artaud), qui symbolise à leurs yeux la défense des travailleurs. Mais le centre recueillerait près de 10% des voix du FN, et la gauche ne ferait pas mieux (avec 2% seulement pour Jean-Luc Mélenchon). On voit bien que le renfort de voix populaires en provenance du FN vers le candidat de gauche qui parviendra au second tour de l’élection (très vraisemblablement François Hollande) sera limité, équilibrant à peu près celui qui bénéficiera à Nicolas Sarkozy.

 

2. Une autre raison de la mauvaise audience de la gauche auprès des classes populaires est que son discours s’attache presque exclusivement à l’économique. On croit souvent qu’il suffit, pour toucher ces électeurs, de s’adresser à leur porte-monnaie : revaloriser le pouvoir d’achat, créer des emplois, lutter contre « la vie chère ». Certes. Et Nicolas Sarkozy ne l’a pas oublié en promettant d’améliorer les salaires (en défiscalisant les heures complémentaires), de réduire le chômage (en rendant le travail « moins cher »), d’augmenter les petites retraites (en escamotant les autres). Mais Ségolène Royal l’a fait aussi, et de manière moins démagogique. Et elle n’a pas été beaucoup plus entendue, malgré quelques bonnes propositions sur le pouvoir d’achat (Smic à porter à 1500 euros, revalorisation immédiate de 5% des petites retraites, réglementation des tarifs bancaires par l’Etat, augmentation des allocations logement pour limiter à 25% le montant des dépenses logement pour les ménages modestes etc.), et surtout sur les contrats de travail et le chômage. On peut sans doute dire que ces propositions étaient trop modestes[9], qu’elles n’ont pas été portées assez fort, le fait est que cela ne suffisait pas pour convaincre les masses populaires.

Il faut bien comprendre l’état de déréliction dans lesquelles elles se trouvent. Quand il ne reste aux prolétaires qu’une seule dignité, celle d’être des citoyens français, il n’est pas surprenant qu’ils écoutent ceux qui louent la France éternelle, celle des Français de longue souche (Le Pen) ou celle qui a su vous intégrer (« ce qui vous rend fier d’être Français », a dit et répété Sarkozy). Quand on s’échine pour gagner le Smic, on écoute aussi volontiers ceux qui s’en prennent aux « assistés », qui n’ont pas l’occasion de « se lever tôt le matin ». Et ainsi de suite pour la stigmatisation des sans papiers, qui prennent des emplois sans être déclarés, des immigrés aux familles trop nombreuses, des polygames illégaux etc.

Face à ces discours la gauche se contente trop souvent de dénégations et de protestations morales. En général, devant des cas concrets, les gens du peuple sont solidaires. Il est donc inutile de leur faire la leçon, et il vaut mieux reconnaître qu’il y a parfois des abus. Ce qui manque, c’est une politique. Il est vrai que ces questions sont extrêmement complexes et difficiles, mais on peut esquisser quelques préconisations.

 

[La situation à cet égard a changé. L’ampleur de la crise et la gravité des prévisions font que les préoccupations économiques sont passées nettement au premier plan, les conditions de vie et d’emploi s’étant dégradées et la peur du chômage étant devenue de plus en plus forte. La crise a également mis en plein jour l’explosion des inégalités. C’est ce que le Front national a bien compris en axant son discours sur la question sociale. Reste que l’immigration est toujours perçue comme un danger pour l’emploi et pour la protection sociale et que la droite s’emploie à le faire accroire. ]

 

2. La gauche doit avoir une position claire sur la nationalité. Accorder aux travailleurs étrangers les mêmes droits politiques qu’aux citoyens français, soit le droit de vote à toutes les élections, est une proposition qui heurte une conception républicaine de la nation à laquelle les classes populaires sont profondément attachées. La meilleure solution interne au problème de l’immigration est de favoriser l’accession à la nationalité, en élargissant ses conditions, ce que la droite se garde bien de faire, en gardant la porte à peine entrebâillée.

Quant aux travailleurs clandestins, la meilleure façon de les faire sortir de la clandestinité est de leur proposer des cartes de séjour temporaires, fondées par exemple non sur des contrats de travail, ce qui est absurde puisqu’ils ne peuvent légalement être déclarés par les employeurs, mais sur des promesses (sérieuses) de contrats. L’ironie de l’histoire est que cette proposition a bien été avancée par la candidate socialiste, mais dans un brouillard idéologique, qui l’a rendue inaudible.

Clairement énoncées, et accompagnées d’une critique acérée du double discours du candidat de la droite, ces deux positions auraient sans doute été bien reçues, en rassurant les travailleurs sur le maintien d’une ligne de démarcation entre les nationaux et les autres (bien entendu sans céder d’un pouce sur l’égalité des droits sociaux).

 

[Le candidat Hollande est loin d’avoir une position claire. Le vote des étrangers non-européens aux élections municipales est à son programme, mais rien n’est précisé sur l’accès à la nationalité. L’immigration clandestine sera réglée « au cas par cas », ce qui ne rompt pas avec la pratique présente. L’idée de cartes de séjour de 5 ans renouvelables semble avoir été abandonnée, alors que l’on sait bien que des titres de séjour d’un an éloignent les immigrés des bons logements et du crédit, les maintenant dans la plus grande précarité. Le Front de gauche a raison de souligner tous les aspects positifs de l’immigration, de proposer le rétablissement de la carte unique de 10 ans et le droit au regroupement familial, mais, à mon avis, se trompe en annonçant une régularisation de tous les sans-papiers (certains ne viennent pas en France pour travailler). Il va dans le bon sens en proposant une réforme du code de la nationalité, qui rendrait son accès plus aisé pour tous ceux qui ont plus de 5 ans de résidence. Il ne serait pas inutile d’y fixer quelques conditions supplémentaires.]

 

3. La gauche devrait s’opposer radicalement à tous les communautarismes. Car l’hostilité vis-à-vis des immigrés, nationaux ou étrangers, s’enracine pour beaucoup dans la montée des communautarismes. Ces communautarismes sont certes en grande partie contraints (faibles ressources, besoins d’entraide, désorientation culturelle etc.), mais ils créent des réactions de rejet, dans un pays où ce n’est pas du tout la culture politique, et qui est fort peu enclin au racisme (comme en témoigne le taux exceptionnel d’exogamie). La première chose à faire est de reconnaître qu’ils posent de graves problèmes, et de ne céder aucunement aux tentations différentialistes, comme la gauche «post-moderne » l’a fait depuis des décennies, par perte de ses repères (sociaux) et aussi par calculs électoralistes. La droite, elle, a surfé sur le courant, tout en jurant de ses convictions républicaines – autre image parfaite de double discours. Bref, c’est un discours républicain, distinguant soigneusement la sphère publique de la sphère privée, qui aurait dû être tenu avec constance.

 

[La question du communautarisme n’a fait que s’aggraver au cours des dernières années. Elle concerne surtout le communautarisme à dimension religieuse (alors que l’existence d’une communauté chinoise par exemple ne fait aucun problème), et particulièrement le communautarisme islamique. Ce dernier est devenu la cible du Front national, lequel, mettant en sourdine ses liens avec l’intégrisme catholique, s’est mu en champion de la laïcité et s’oppose avec virulence à la présence de l’islam dans la sphère publique. Or la gauche a tendance à fermer les yeux sur le problème, se contentant d’approuver les lois sur l’interdiction des signes ostensibles religieux à l’école et sur l’interdiction de la burqa dans l’espace public - pendant qu’une partie de l’extrême gauche s’y opposait au nom de la lutte contre l’islamophobie.

 Je ne vais pas ici entrer dans le détail d’un sujet extrêmement complexe (dont on pourra trouver un examen très fouillé dans le dernier livre de Gilles Kepel, Quatre-vingt Treize). D’une manière générale il faut distinguer les communautés ouvertes, qui correspondent à des modes de vie, lesquels s’opposent aujourd’hui à l’individualisme débridé et au consumérisme (devenus synonymes de la civilisation occidentale), et les communautés fermées sur elles-mêmes, autoritaires, fusionnelles  et excluantes, qui refusent tout pacte social (cf. sur ce blog, mon texte sur les communautés aliénantes). Or le communautarisme islamique relève de la deuxième catégorie, tout comme l’orthodoxie juive ou certaines formes de l’évangélisme protestant : ils dissolvent les individualités en leur sein et anathémisent tous les non-croyants, les autres religions et les corréligionnaires trop tièdes ou déviants. Leurs affidés ne participent à la vie politique que pour faire avancer leurs objectifs et imposer leurs pratiques, en soutenant des candidats de leur obédience ou simplement en monnayant leurs votes. Il se trouve que, pour des raisons historiques, c’est le communautarisme islamique qui est aujourd’hui le plus actif en France. La génération des parents immigrés s’était relativement intégrée dans la société française et s’était satisfaite d’une piété modérée, tout en faisant tous ses efforts pour que ses enfants, devenus français, pussent acquérir un bagage scolaire et s’élever socialement. Mais la génération des enfants s’est sentie, avec raison, très fortement discriminée et a cherché des motifs de compensation et de fierté dans la revendication identitaire, poussée souvent jusqu’aux comportements les plus sectaires, en opposition radicale à une « société de mécréance ». Il faut évidemment combattre ce sectarisme hostile à toute intégration, mais ne pas le vouer aux gémonies pour autant, ce qui ne ferait que le renforcer. D’abord en combattant résolument la relégation sociale et toutes les discriminations, ensuite en leur ouvrant les portes de la citoyenneté politique. Je laisserai sur ce sujet la parole à Gilles Kepel : « L’étape qui s’ouvre est celle de leur entrée en politique[…] De la capacité des partis et institutions politiques françaises à faire la place qui est la leur à des élus issus de l’immigration, maghrébine et sahélienne notamment, dépendra leur participation à ces instances de médiation civique par excellence qu sont les institutions d’une société et d’un Etat démocratique, dans un cadre laïque. Si cela ne se produisait pas, il y aurait à craindre que ne s’exacerbent et se polarisent  des clivages identitaires, qui sont en train de prendre en otage la question de l’islam dans la France d’aujourd’hui » (op. cit., p.216).

 

4. La gauche doit se battre pour l’intégration par le travail. Il faut bien sûr relever des minima sociaux scandaleusement bas pour tous ceux qui ne peuvent pas travailler. Mais il faut écarter à mon avis l’idée, chère à certains théoriciens ou militants de la gauche, d’un revenu de citoyenneté versé automatiquement (ce qui rejoint, encore une fois, la position de certains libéraux, prêts à assister toute une couche d’exclus, par exemple par l’impôt négatif).

 

Prendre à bras le corps les questions de sécurité et de morale civique.

 

La gauche répugne à le faire, parce que, dans sa longue histoire, ce sont ses troupes qui ont connu la répression, et parce que la critique gauchiste des années 70 s’est employée à déconsidérer toutes les institutions de « l’Etat policier ». En abordant les dernières élections, elle s’est tue sur la question ou a proposé surtout des mesures d’abrogation, de prévention, de bonne administration de la justice et de la police. Il faut reconnaître que seule Ségolène Royal a accordé une place importante dans son programme à la lutte contre toutes les formes de violence. Pour ne donner que deux petits exemples : « garantir à chacun de voyager sans crainte dans les transports en commun (…) Mettre en place des gardiens dans tous les immeubles sociaux ». Mais, quand elle a aussi proposé un « développement des centres éducatifs renforcés, si besoin avec encadrement militaire », que n’avait-elle pas dit ! Toutes ses autres propositions en ont été éclipsées.

On ne peut plus laisser gagner la droite sur les questions de sécurité. On pourra toujours dire que la sécurité dans notre pays est incomparablement meilleure qu’aux Etats-Unis ou en Grande Bretagne, que la peur est en grande partie entretenue par les médias et fantasmée, il n’en reste pas moins que c’est là une préoccupation populaire. Et qu’elle a sans doute joué un rôle important dans la manière dont les personnes âgées ont voté (soulignons que si Royal avait recueilli ne serait-ce que 43% des voix des plus de 65 ans au lieu de 28%, elle aurait été élue).

Quant aux comportements d’incivilité, qui sont diffus, il est aussi de fait qu’ils suscitent mécontentement ou malaise. Sarkozy l’a si bien compris qu’il s’est gargarisé du mot « respect ». Ségolène Royal aussi, en en appelant à une « République du respect »[10]. Comme ces questions sont difficiles, il faut tenir solidement plusieurs bouts de la chaîne.

1. Toujours rappeler d’abord que la plupart des violences ont des causes sociales, directes (chômage, petits et mauvais boulots, relégation etc.), ou sournoises (spectacle de la consommation, étalage de comportements violents dans les films et séries télévisées, héroïsation des gagneurs etc.), ce qui permet de les comprendre et parfois de les justifier.

2. Mais en même temps condamner les comportements qui touchent ceux précisément qui sont aussi atteints par les injustices du système social. Pour prendre un exemple, quand des gamins démontent des équipements des HLM pour les vendre (commerce lucratif : 100 euros par jour), ils ne peuvent être excusés.

3. Bien différencier les comportements communautaires (mais non communautaristes) qui respectent les règles du vivre ensemble de ceux qui reposent sur des rituels de guerre. Les individus ont besoin d’appartenir à des corps sociaux, et c’est là d’ailleurs une bonne antidote à l’individualisme de l’homo oeconomicus. Mais ils n’ont pas à se constituer en bandes qui règlent des comptes. Pour prendre un exemple, les clubs de supporters représentent une forme de convivialité (quoique l’on puisse penser de la marchandisation du sport), mais la violence des hooligans ne peut, elle non plus, être excusée.

 

[Sur la question de la sécurité, un accord s’est fait pour augmenter les effectifs de la police, rétablir une police de proximité, redonner des moyens à la justice. Il faudra abroger les lois liberticides et cesser de criminaliser à tout va, y compris les jeunes mineurs. Mais cela n’empêchera pas d’appliquer des sanctions, au nom de la défense de la société, et non de la  responsabilité  de principe des individus.]

 

Reprendre l’offensive sur le terrain des idées

 

La droite, au cours des dernières années, a effectué un énorme travail de légitimation, dans d’innombrables cercles et en utilisant tous les canaux à sa disposition. Pour cela elle a joué sur trois terrains : justifier les inégalités par des arguments économiques, vanter les mérites des individus (leur effort, leur sens de la discipline, leur performance, leur réussite, et la récompense qui doit s’y attacher), réhabiliter la notion d’autorité. La gauche, pendant ce temps, s’est surtout attachée à la dénonciation des inégalités, sans suffisamment porter le fer sur la question des « valeurs ». Pire, quand elle a touché à ces sujets, elle a été souvent accusée de se situer sur le terrain de l’adversaire, et ainsi de lui faciliter la tâche. Je ne puis ici qu’effleurer ce domaine de la lutte idéologique, ou culturelle, qui est bien plus complexe, en définitive, que celui du combat économique, mais qui n’est pas de moindre importance. Voici quelques indications :

1. Il faudrait réinvestir le thème de la morale. Car le capitalisme est fondamentalement immoral au regard de l’exigence morale, qui repose sur l’universalité. C’est cela, et non la notion vague et manipulable de justice sociale, qui est à la base de la critique des inégalités. Mais il convient de bien distinguer la morale des mœurs : la morale ne concerne pas les choix de vie individuels, mais le champ civique et politique. Il ne s’agit donc absolument pas de « liquider mai 68 », au nom d’une moralité des mœurs, mais pas davantage d’avaliser ses aspects libertariens (c’est-à-dire une sorte de privatisation des droits). Et de montrer que la droite joue sur deux tableaux : le retour de la morale traditionnelle (la famille, l’ordre, la hiérarchie) d’un côté, et le laisser aller le plus total de l’autre (tous les commerces sont permis).

2. Défendre les vieux principes : « à chacun selon son travail » et « à chacun selon ses besoins ». La droite s’approprie le premier thème, en exaltant l’effort et le mérite. Or c’est là un principe de gauche, fort populaire, qu’elle dévoie (car on ne peut pas dire que le manager aux ponts d’or ou l’actionnaire ne reçoivent que ce qu’ils méritent). Ce principe autorise certaines inégalités de revenus – du moins lorsqu’il ne vient pas désagréger le travail coopératif, et notamment l’éthique du service public. Mais il ne prend son sens que s’il est contrebalancé par le principe « à chacun selon ses besoins », car les individus ne sont pas maîtres de tout ce qu’ils sont. C’est un principe de solidarité, au fondement par exemple de la sécurité sociale. La droite essaie de dynamiter ce principe, au nom d’une idéologie de la responsabilité individuelle ou de la sélection naturelle. Bref il faudrait aller au cœur de ces questions, démystifier le discours de la droite, et lui opposer un langage fort et clair.

3. Refuser l’autoritarisme et lui opposer d’autres formes de l’autorité. La droite essaie de ressusciter l’autorité dans son sens traditionnel, c’est-à-dire impliquant une transcendance, une part de mystère, et un acte de foi. Ici encore elle a deux discours, qu’elle cherche à concilier : celui des individus calculateurs rationnels en fonction de leurs intérêts, et celui du « charisme » nécessaire aux managers et aux politiques. Toute la campagne présidentielle, de nombreux analystes l’ont noté, s’est faite sur le mode émotionnel, sur l’appel aux sentiments et à la confiance dans les qualités du candidat. Or il ne sert à rien de nier le phénomène de l’autorité, même s’il a été fortement ébranlé par le déclin du modèle patriarcal, car il est profondément enraciné dans la vie psychique. Il faut donc y réfléchir : ce sont d’autres formes d’autorité qu’il faudrait soutenir (notamment quand il s’agit de trouver le « leader » qui peut entraîner un mouvement) : une autorité fondée sur le savoir, sur l’aptitude au dialogue, sur la clarté et la sincérité des vues.

 

[Il y aurait beaucoup à dire sur ces sujets. mais on peut se réjouir d’un début de contre offensive idéologique. Il faudrait cependant dénoncer plus fortement la thématique du populisme, accusation portée par les milieux dirigeants contre les « tribuns du peuple », alors que ce sont eux les véritables démagogues, dans un déni permanent de démocratie.]

 

Défendre un programme réaliste, réalisable dans le court terme

 

Si l’on mesure le chemin parcouru depuis une dizaine d’années, on peut dire qu’il y a eu d’importantes avancées sur le plan des idées et même des programmes. Je ne parle pas ici du Parti socialiste, qui a fait du surplace, mais de la gauche anti-libérale. Les analyses sur le capitalisme néo-libéral ont été d’une grande richesse, quoiqu’un peu plus faibles, à mon avis, sur ses aspects politiques, anthropologiques, civilisationnels. En matière de programmes on a aussi beaucoup avancé. J’en prends pour témoins les 101 propositions du Manifeste d’Attac et les 125 propositions du programme des comités anti-libéraux – un programme pourtant rédigé à la hâte, en l’espace de quelques semaines, ce qui supposait un lent mûrissement préalable. Deux exemples d’intelligence collective, que l’on n’osait plus espérer. Et c’est même de là que vient le sentiment d’échec : alors qu’elle n’avait cessé de marquer des points, non seulement au niveau de certaines mobilisations populaires, mais encore en matière de conception d’une alternative, la gauche se montrait incapable de se hisser à la hauteur de la situation, pendant que la révolution néo-libérale et conservatrice continuait implacablement son cours.

S’il est difficile de ne pas adhérer à la plupart des attendus et des propositions de ces programmes, ils laissent doublement à désirer. Ce qui leur manque c’est à la fois une perspective de long terme et une plate-forme de court terme.

1° Il faudrait avoir en tête un projet de société, et lui donner un nom. Je ne vais pas ici m’expliquer là-dessus, mais ce ne peut être selon moi qu’un « socialisme de marché ». Un socialisme, car il faut opposer au projet néo-libéral non un horizon flou, mais quelque chose qui porte un nom : un socialisme du XX1° siècle, un socialisme nouveau puisqu’il répondra nécessairement à l’exigence démocratique, et qu’il prendra acte des novations technologiques et de la mondialisation, de l’urgence écologique enfin. Un « socialisme de marché », concept qui pose une foule de problèmes, mais qui est incontournable, si l’on veut ne plus laisser les forces de droite et le social-libéralisme préempter la notion « d’économie de marché », dans un tour de passe-passe idéologique qui en fait l’opposé d’un socialisme présenté comme économie administrée, et qui se garde bien de dire qu’il y a encore aujourd’hui des modes de production qui sont marchands sans être capitalistes, et dont certaines témoignent de réelles innovations. On peut en citer de nombreux exemples de par le monde.

J’ai souligné à quel point l’opinion était hostile au cours néo-libéral et attachée à l’Etat social, plus sans doute que dans aucun autre pays, mais cela ne l’empêche pas d’être favorable à la liberté d’entreprise : 68% des Français, selon le Cevipof, estiment qu’il faut que l’Etat «donne plus de liberté aux entreprises ». Et ils ont raison : il est difficile en France de monter une entreprise, pour des raisons administratives, mais surtout parce qu’on ne vous fait pas crédit, si vous n’avez pas ou guère de répondant (problème que connaissent bien les coopératives et les institutions et associations de financement solidaire). Voilà un domaine que la gauche laisse trop souvent en friche. Certains s’offusquent même que l’on puisse vanter l’esprit d’entreprise…comme si toute entreprise devait être capitaliste.

2° Il faudrait en même temps disposer d’un programme de court terme, politiquement, socialement et économiquement réalisable dans le temps d’une législature. Si je reprends les deux exemples de programme précités, ils ne définissent pas un ordre de priorités, débouchant sur ces mesures phares dont je parlais. Et aussi sur les moyens de les réaliser. Un des mérites du programme des comités anti-libéraux est d’avoir proposé des mesures précises, essentiellement d’ordre fiscal, pour financer sa politique. Mais il manquait un chiffrage de ses coûts.

Pour aller vite, je donnerai un exemple plus précis. La gauche anti-libérale s’accorde sur la nécessité de renationaliser à 100% un certain nombre d’entreprises de service public – sans parler de la création de nouveaux services publics. Or renationaliser totalement des entreprises comme EDF et Gaz de France (qui sera probablement devenu Gaz de France-Suez) coûterait des dizaines de milliards d’euros - sachant qu’on ne voit pas comment cela pourrait politiquement se faire, pas plus qu’en 1981, sans indemnisation. Il faudrait donc faire des choix, et souvent se contenter de reprendre une majorité de contrôle, même si la solution est bancale. 

 

[Le programme du Parti socialiste, clairement, n’est pas inscrit dans une perspective socialiste. Il ne vise qu’une régulation du capitalisme, dont il s’agit de réduire la dérive financière (notamment par une séparation, au sein des banques, de leurs activités de banque de détail et de leurs activités de finance, par l’interdiction qui leur sera faite d’exercer dans les paradis fiscaux, par la suppression dans la plupart des cas des stock options et l’encadrement des bonus) et la production continue d’inégalités (en la combattant par la redistribution). Mais, en proposant de reconstituer quelques aspects de l’Etat social démantelés par la droite (s’agissant des retraites, du Pôle emploi, du logement social, de la tarification des hôpitaux, etc.), il fait retour à la tradition social-démocrate,  qui comportait bien des éléments de socialisme.

Le programme du Parti de gauche ne fait aucune référence au socialisme, préférant parler d’une ‘autre’ politique. C’est d’autant plus surprenant que ce programme pourrait sans trop de difficultés être qualifié de socialiste. Si, pour faire simple, on considère que le socialisme de ce siècle peut se caractériser par une démocratisation, à tous les niveaux de la société, par l’importance des politiques publiques, par l’existence d’un fort secteur public, qui déborde le cadre des services publics stricto sensu, par le soutien à des formes privées, mais sociales, de propriété, enfin par la recherche du progrès social et écologique, alors le Front de gauche devrait se réclamer de ce socialisme. S’il ne le fait pas, c’est sans doute, pour une part, parce que le terme fait peur et prête à confusion avec le socialisme « réel » des régimes de type soviétique, mais aussi pour une autre part parce que le Parti communiste n’a plus voulu s’y référer, l’abandonnant au profit d’une « visée communiste ». Je reviendrai plus loin sur les faiblesses qui résultent de ce positionnement, tant en termes de propositions que de stratégie.

Le programme du Parti socialiste est un programme de court terme, qui ne met l’accent que sur quelques propositions et n’ouvre pas de perspective à plus long terme, mais qui a l’avantage de pouvoir être chiffré avec précision, et ceci dans un contexte de déficit budgétaire et de dette publique élevée. Le programme du Front de gauche mêle au contraire le court terme et le long terme, ce qui le rend assez confus dans ses objectifs. Extrêmement détaillé, ce qu’on ne saurait lui reprocher, il ne met pas suffisamment en exergue ses propositions phares immédiatement réalisables, et son chiffrage est pratiquement impossible.

 

S’attaquer aux nœuds gordiens

 

Il y a un premier nœud gordien, et il va se resserrer de plus en plus : c’est le carcan européen. La gauche anti-libérale a marqué des points en faisant capoter le projet de Constitution. Mais il ressurgit avec un habillage différent sous la forme d’un traité modificatif, qui devrait être ratifié avant juin 2009 par tous les pays (évidemment par la voie parlementaire, car on ne prendra plus nulle part le risque d’un référendum, sauf peut-être aux Pays-Bas). Cependant, comme pour le défunt traité, la droite devra très probablement faire voter par le Parlement français un amendement constitutionnel, permettant de ratifier ce nouveau traité, et cela ne pourra se faire sans les voix du PS. Si bien que le débat au sein de la gauche va reprendre, si le camp anti-libéral se remobilise. Par ailleurs l’Europe va revenir sur le devant de la scène pendant la présidence française au second semestre 2008. Ceci dit, sur quelle ligne se battre ? Ici à nouveau il faut sans doute faire preuve de réalisme, soit :

1. Abandonner l’idée d’une Constitution avec une architecture enfin démocratique, soumise à référendum dans tous les pays européens. Caressée par de nombreux adversaires de l’Europe libérale, elle semble bien irréalisable, vu la puissance coalisée des forces dirigeantes et vu l’état des opinions publiques en Europe. Ce qu’on pourrait faire de mieux, c’est de préparer le terrain pour un autre « traité modificatif » qui bloquerait le processus de dessaisissement des pouvoirs démocratiques en Europe et ferait faire quelques pas en avant. Ce qui suppose des liens suivis avec les forces d’opposition en Europe, pour déboucher sur une plate-forme commune. Les « Dix principes d’Attac pour un traité démocratique européen », adoptés par 17 Attac européens, peuvent fournir une bonne base de discussion[11].

 2. Se battre, en cas d’échec de la négociation, pour une exception française. Il n’y pas de raison pour que la Grande Bretagne, la Pologne ou l’Irlande aient obtenu des dérogations (le caractère facultatif de la Charte des droits fondamentaux) et que la France ne fasse pas de même (notamment en matière de défense des services publics)[12]. Revendiquer haut et fort une exception française ne revient pas à trahir les travailleurs des autres pays, bien au contraire cela peut leur montrer comment se défendre contre celles de leurs transnationales qui les sacrifient. En attendant une période lointaine, où l’on pourrait rebattre les cartes. Je sais bien que cette perspective n’a rien d’enthousiasmant, mais il faut savoir dissocier tactique de court terme (rétablir des outils de souveraineté) et stratégie de long terme (militer pour une tout autre Europe).

 

[Hélas, les voix du PS ont permis de ratifier le Traité de Lisbonne. Depuis l’Europe est entrée dans la crise que l’on sait et qui était inscrite dans ses gènes. Des modifications du Traité, hier présenté comme intangible, sont en cours ou en voie d’adoption au Parlement, de manière à prendre de vitesse l’élection présidentielle. La première consiste à instituer un Mécanisme européen de stabilité, destiné à soutenir par des prêts les pays en difficulté financière, mais avec des exigences drastiques, et hors de tout contrôle parlementaire. La seconde, intitulée Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, consiste à renforcer le carcan européen en aggravant les contraintes en matière de déficit budgétaire et de dette publique, ce qui va mettre toute l’Europe en récession et étrangler les pays « périphériques » de la zone euro. C’est du fédéralisme réduit aux acquêts et soustrait aux  choix des peuples européens.

Le PS a enfin pris conscience de l’impasse où de tels traités modificatifs vont conduire la zone euro et, avec elle, toute l’Union  européenne. Mais, restant attaché au Traité de Lisbonne et à sa croyance en l’avenir du fédéralisme, il n’arrive pas à sortir de la confusion. Malgré l’opposition de son courant de gauche, il s’est abstenu lors du vote à l’Assemblée nationale sur le Mécanisme européen de stabilité, ce qui a permis de le faire passer. Et ceci bien que ce nouveau traité soit lié au second traité à venir, d’une part par l’un de ses considérants, d’autre part par une disposition juridique explicite : seuls les pays qui auront ratifié le Traité sur la stabilité pourront bénéficier du Mécanisme de stabilité. Autrement dit il faudra appliquer toutes les mesures de rigueur qui seront exigées en vertu du premier, comme on peut le voir aujourd’hui dans les cas de la Grèce, du Portugal, de l’Espagne ou de l’Italie, pour recevoir des prêts de cette sorte de FMI européen. Un véritable coup de force qui mettra les peuples sous tutelle et qui entraînera une régression sans précédent ! François Hollande a annoncé que, s’il est élu, la France ne ratifiera pas le Traité sans des ajouts destinés à favoriser la croissance et l’emploi, et ceci même après la signature (mais non encore la ratification) de 25 gouvernements européens. Mais ce ne sont pas des ajouts (au reste peu explicités, sur la réorientation du rôle de la Banque centrale européenne, sur l’association des parlements nationaux et européen aux décisions) qui vont desserrer le carcan et résoudre le problème de l’hétérogénéité des pays, prisonniers d’une monnaie unique (surévaluée) qui casse les ressorts de croissance de la plupart d’entre eux, sans qu’aucune instance véritablement fédérale ne puisse venir contrebalancer les déséquilibres à l’aide d’un budget conséquent.

Le Front de gauche a bien pris la mesure de la situation, et a raison de proposer une émancipation du Traité de Lisbonne, par voie de désobéissance au moins partielle. De fait ce Traité était conçu pour rendre définitivement impossible toute réduction de la sujétion aux marchés financiers, et, au-delà, toute inflexion politique en direction du socialisme. Hic Rhodus, hic salta. Par exemple, si laBanque centrale européenne, contrairement à toutes les autres banques centrales du monde entier, continue à être interdite de financer directement des dettes publiques, la Banque de France le fera pour notre pays. De même un certain nombre de directives européennes visant à casser les services publics pour les soumettre à la loi du marché et en définitive en privatiser la plus grande partie, seront dénoncées par de nouvelles lois nationales.]

 

Le deuxième nœud gordien est, bien entendu, celui de la mondialisation capitaliste. C’est au titre de la mondialisation que la droite attaque l’Etat social à la française (fiscalité, droits sociaux, législation du travail) en l’accusant de nuire à la compétitivité des entreprises françaises et d’entraîner le déclin du pays. Mais c’est aussi en enfourchant ce cheval que le Parti socialiste en appelle à des « adaptations » de notre système économique et social.

On sait que cette mondialisation, in fine, conduit à mettre en concurrence les travailleurs du monde entier, et à aligner vers le bas leurs conditions de salaires et de travail, pendant qu’elle est tout bénéfice pour les détenteurs de revenus financiers, qui peuvent en engranger de par le monde. Les Français ont tout à fait conscience de cette situation, et savent que, dans leur immense majorité, ils ont aujourd’hui plus à y perdre qu’à y gagner (comment acheter des marchandises certes moins chères pour certaines, mais avec des salaires stagnants ?). Ils redoutent en particulier les délocalisations. Il est vrai que celles-ci, au sens propre (déménagement d’établissements), n’entraînent aujourd’hui que peu de pertes d’emplois (on parle de 5%), mais le mouvement a toutes chances de s’accélérer. Et surtout la création d’emplois, par nos entreprises transnationales, se fait de plus en plus à l’étranger. Or la gauche a peu de réponses crédibles à ce problème incontournable – incontournable, car il traduit le grand mouvement de concentration capitaliste qui marque la période contemporaine, favorisé par les nouvelles technologies - surtout étant donné le jeu de contraintes dans lesquelles notre pays se trouve plongé du fait de son intégration à l’Union européenne. On peut certes proposer des réformes en profondeur de l’OMC, du FMI et de la Banque mondiale, demander l’interdiction des paradis fiscaux, l’attribution d’un pouvoir de sanction à l’OIT, l’instauration de taxes sur les changes ou les mouvements de capitaux, il y a toutes chances que tout cela reste des vœux pieux si nous ne sommes pas suivis par les autres pays européens. D’autres mesures, comme par exemple, un contrôle des changes sur certaines opérations d’investissement, nous sont interdites parce que nous avons signé les traités européens. Il y a cependant deux orientations sur lesquelles un gouvernement de gauche pourrait peser, d’où deux nouvelles préconisations :

3. Proposer une augmentation des fonds structurels pour compenser les coûts d’une harmonisation sociale et fiscale pour les pays de l’Est européen. Car n’oublions pas que la mondialisation s’effectue d’abord à l’intérieur de l’espace européen, sous la forme d’une concurrence par le niveau des salaires et des prestations sociales. Je ne crois plus guère à la faisabilité d’un rétablissement de droits de douane entre les pays de la zone euro et ces derniers, droits dont les recettes leur seraient reversées aux fins d’harmonisation. En revanche l’attribution de fonds structurels aux pays en retard en échange d’engagements en ce sens pourrait être beaucoup mieux comprise, et plus facile à réaliser.

4. Rétablir une préférence communautaire « négociée et sélective ». Il faut appeler les choses par leur nom : c’est bien d’un néo-protectionnisme qu’il s’agirait, mais au sens où cette protection vise uniquement à contrecarrer une concurrence abusive, déloyale. Il n’est pas question d’empêcher les pays en développement d’user de leurs avantages comparatifs, mais seulement de négocier avec eux des accords gagnant-gagnant, c’est-à-dire une ouverture de nos marchés sous des conditions d’harmonisation progressive en matière sociale et environnementale, un peu comme à l’intérieur de l’espace européen, et ceci tant au niveau de l’OMC (qui devrait elle-même intégrer des critères sociaux et environnementaux) qu’au niveau des traités bilatéraux. Ici un gouvernement de gauche disposerait, en l’état actuel des choses, d’un pouvoir réel de pression ou de blocage, en posant ses exigences concernant le mandat donné au commissaire européen au commerce[13]. Ce serait là la seule véritable arme anti-délocalisation (étant entendu que les pays en développement auraient aussi le droit de protéger temporairement, ou durablement – pour leur souveraineté alimentaire ou énergétique – leur économie).

 

[La question d’un nouveau protectionnisme est enfin venue sur la table, à travers les thématiques de la démondialisation et de « l’acheter français », face à la montée du chômage et à la désindustrialisation massive dont  souffre notre pays. Même la droite s’en préoccupe, prétendant y remédier par une TVA soi-disant « sociale », dite encore « anti-délocalisation ». Outre les effets pervers qu’elle ne manquerait pas de provoquer (baisse de la consommation, alourdissement du poids fiscal sur les petits revenus, effet d’aubaine pour les entreprises)), elle ne constituerait qu’un remède dérisoire, tant l’écart resterait grand entre les prix nationaux et ceux des marchandises importées en provenance des pays à bas salaires et à faibles conditions sociales et environnementales.

 Or sur ce sujet les programmes de la gauche se heurtent à notre intégration au sein de l’Union européenne. On peut certes prendre des mesures au niveau national pour freiner le processus de délocalisation. C’est ainsi que Le PS propose des aides pour les entreprises qui investiront en France et que Le Front de gauche voudrait dissuader les entreprises de délocaliser en interdisant la distribution de dividendes dans ces entreprises. Mais ces mesures n’auront qu’une portée limitée. Ce qu’il faudrait, c’est restaurer une « préférence communautaire », autrement dit taxer les marchandises en provenance des pays extérieurs à l’Union, mais en offrant des contreparties à ces pays. François Hollande évoque bien « une nouvelle politique commerciale pour faire obstacle à toute forme de concurrence déloyale et pour fixer des règles strictes de réciprocité en matière sociale et environnementale », mais il faudrait en convaincre les partenaires européens. Le Front de gauche propose d’instituer « des prélèvements nationaux concertés sur les réimportations en Europe de productions délocalisées », ce qui suppose à nouveau un accord européen. En fait les difficultés viennent de ce que beaucoup de dirigeants socialistes croient encore bien trop aux vertus du libre-échange et de ce que le protectionnisme a un revers  bien connu : il engendrerait effectivement des guerres économiques s’il n’était pas  «altruiste » (c’est-à-dire accompagné de transferts compensateurs). Il faut reconnaître, de plus, qu’il serait difficile ici de « désobéir », au plan national, au laisser passer européen, si le marché unique (entre les pays européens) restait inchangé. En effet les marchandises (ou segments de marchandises), venant des pays hors Communauté, qui paieraient des taxes à l’entrée du territoire national, seraient désavantagées quand elles seraient réexportées dans l’espace européen.

 

S’attacher aux problèmes non résolus d’une économie alternative.

 

Ces problèmes sont nombreux. Je me contenterai de signaler ceux qui me paraissent être de vrais trous noirs dans les propositions de la gauche.

1° Il faudrait d’abord prendre des mesures pour améliorer le fonctionnement du capitalisme ! Etant donné que le capitalisme occupe une place archi-dominante, que l’on devra pendant longtemps se contenter d’entreprises mixtes, et que même un socialisme du 21° siècle parvenu à maturité comporterait sans doute un secteur capitaliste, la gauche a tout intérêt à sauver ce capitalisme d’un certain nombre de ses dérives néo-libérales. Je ne prends que deux exemples : il serait important de taxer lourdement les plus-values lors de la revente des actions en fonction de leur durée de détention, ce qui conduirait les actionnaires, et notamment les grands fonds, à conserver plus longtemps leurs actions (cela favoriserait une stabilité de l’actionnariat et contribuerait à décourager les OPA hostiles, car les investisseurs seraient moins alléchées par les plus-values immédiates si la revente devenait difficile) ; l’interdiction des stock-options (d’ailleurs condamnées par les plus lucides tenants du capitalisme). Or des mesures de ce genre relèvent de la législation nationale.

 

[Il s’agit donc ici de la « régulation » du capitalisme. Le PS ne prévoit que des mesures très modestes, trop modestes, telles qu’une taxation accrue sur les bénéfices des banques ou la séparation de leurs activités de banque de détail et de banque d’investissement, ou encore une limitation des bonus et des stock options. Le Front de gauche est bien plus radical : interdiction des ventes de gré à gré, des ventes à découvert et des produits proprement spéculatifs, des stocks options, des LBO et des engagements hors bilan, blocage des échanges de capitaux avec les paradis fiscaux, contrôle et taxation des mouvements de capitaux à des fins de spéculation. Cette mise au pas de la finance de marché suppose cependant la mise en place de modes de financement alternatifs. A cet égard la création d’un « pôle financier  public », consistant essentiellement dans la mise en réseau d’institutions publiques existantes, ne suffit évidemment pas. Mais nationaliser plus largement est, de fait, hors de portée aujourd’hui des finances publiques – du moins tant que la valorisation des banques ne s’est pas écroulée, rendant leur rachat par l’Etat plus facile. Où l’on retrouve la difficulté de distinguer un programme de court terme et un programme de long terme. Rien n’est dit par ailleurs sur la « régulation » du marché des actions.]

 

Repenser le statut des entreprises publiques[14]. On se contente en général de dire que, si des entreprises de service public ou même des entreprises ordinaires devraient être sauvegardées ou recréées, il faudrait les démocratiser. Ce qui peut se faire à la fois par en haut (contrôle parlementaire) et par en bas (participation des salariés et des usagers à la gestion) et qui irait dans le sens d’une « appropriation sociale ». Sans doute, encore qu’il faudrait être plus précis. Mais cela laisse pendantes plusieurs questions essentielles : 1) celle de l’autonomie de gestion de ces entreprises : comment les soustraire à l’emprise de l’exécutif et de l’administration, qui fausse leur fonctionnement (vieux problème des économies administrées ou du capitalisme d’Etat à la française), tout en s’assurant qu’elles remplissent leurs missions (s’agissant d’entreprises de services publics) et que les intérêts patrimoniaux de l’Etat soient respectés. Il s’agit en particulier de réformer en profondeur les fonctions et la structure de l’Agence des participations de l’Etat ; 2) celle du critère de gestion de ces entreprises, qui ne peut être le même dans le cas des entreprises de service public et des autres entreprises publiques ; 3) celle de leur internationalisation, du moins pour celles qui, devant affronter la concurrence d’autres transnationales, doivent dépasser le cadre national afin de bénéficier elles aussi d’économies d’échelle et de synergies : comment engager des partenariats public-public, ou, à défaut, respecter le cahier des charges d’autres Etats[15] ? Comment transposer les changements de structure dans les établissements à l’étranger ?

 

[Aucun de ces difficiles problèmes (auxquels je me suis attaché dans plusieurs de mes Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Editions Le temps des cerises) n’est abordé sérieusement dans les programmes de la gauche. Preuve que la réflexion n’a pas encore mûri, en tirant les leçons des travers du passé, soulignés parfois avec raison par les libéraux, et en prenant la mesure de la situation nouvelle créée par la mondialisation. ]

 

Les nationalisations, totales ou partielles, ont cessé d’être populaires auprès des salariés français, sauf dans le cas de certains services publics. On ne peut créer un mouvement en leur faveur que si l’on est capable d’en faire valoir les avantages. Ici encore on se heurte à l’obstacle européen : au nom de la concurrence, toute mesure qui tend à privilégier une entreprise publique est immédiatement dénoncée par Bruxelles. Mais on peut exploiter les contradictions qui en résultent. Montrer en particulier que les grandes puissances, les Etats-Unis, mais plus encore la Chine, sont bien décidées à garder toutes leurs entreprises « stratégiques » sous le contrôle de l’Etat. Si l’Europe est incapable de le comprendre, comme de nombreux exemples l’ont déjà attesté, il ne faudra pas s’abstenir de tout patriotisme économique au niveau national.

Retrouver d’autres modes de fonctionnement que les marchés financiers. Le sujet est trop complexe pour que je puisse le développer ici. C’est tout le fonctionnement des banques publiques et coopératives qui pourrait être réorienté. Ce chantier a à peine été abordé avec la proposition de constitution d’un pôle public financier. On devra ne pas oublier que le financement des PME est aussi important pour le dynamisme de l’économie que celui des grandes entreprises, qui ont d’énormes moyens d’autofinancement et pour lesquelles les marchés financiers sont surtout des outils pour les opérations d’acquisition et de fusion.

 

[Comment s’émanciper des marchés financiers ? Il y a bien quelques propositions intéressantes dans les programmes de la gauche, notamment celles d’une banque publique d’investissement et d’un livret d’épargne industrie pour les PME (PS) et celle d’un crédit public sélectif (Front de gauche), mais elles sont insuffisantes. Voilà bien un ensemble de questions sur lesquelles l’absence d’une perspective résolument socialiste pèse sur la recherche de solutions.

Quant à moi, j’ai fait des propositions précises en la matière (je renvoie ici à mon livre et à une tribune  parue dans l’Humanité dimanche sous le titre : « Se passer des marchés financiers, c’est possible ! »). Elles valent ce qu’elles valent, mais elles indiquent bien dans quel sens il faudrait réfléchir. Elles sont à mettre en rapport notamment avec la création de nouvelles formes de propriété. A cet égard même le programme du Front de gauche reste très pauvre (il ne s’attache qu’aux coopératives, dont il se propose de faciliter le développement par des aides aux salariés désirant reprendre ou créer leurs coopératives et par une priorité accordée dans l’attribution des commandes d’Etat.]

 

J’ai essayé de mettre l’accent sur quelques points nodaux sur lesquelles les propositions de la gauche alternative ne sont encore que balbutiantes. Il y en a bien d’autres, concernant en particulier les coopératives et l’économie dite solidaire. Le problème n’est pas seulement d’imaginer des solutions, mais aussi de les populariser auprès de l’opinion, de faire comprendre tous leurs avantages concrets. Le problème serait encore de les mettre rapidement en chantier, ce qui suppose qu’on aurait prévu les mesures législatives à prendre. C’est dans les quelques mois suivant une victoire législatives qu’il faudrait montrer le mouvement en marchant.

 

 Je voudrais le redire en conclusion : un important travail programmatique a été réalisé, mais il faut le pousser plus loin. Et en même temps il faut définir un ordre de priorités, réalisme oblige. Le meilleur programme du monde, même non utopique, restera dans les limbes s’il ne s’inscrit pas dans une stratégie de conquête du pouvoir. Il n’y a plus de temps à perdre si l’on ne veut pas que, dans cinq ans, le capitalisme néo-libéral continuant à gangrener tout notre continent, nos nations européennes ne soient condamnées à un sombre déclin, aussi bien économique que politique et civilisationnel.

 

[Ces quelques observations étaient une manière de se demander où l’on en était cinq ans après. Il y a, à mon avis, quelques raisons d’être optimiste. Un important travail programmatique a été réalisé. La percée du Front de gauche, même si le total des intentions de vote qui se portaient sur la gauche radicale n’a pas augmenté, est un évènement. La gauche social-démocrate, après son échec général en Europe et plus encore dans les pays les plus touchés par la crise (Grèce, Espagne, Portugal) est peu à peu conduite à se détacher de son cours social-libéral. Il y a de bonnes chances qu’elle gagne en France l’élection présidentielle et qu’elle revienne au pouvoir en Allemagne l’an prochain. Mais ce léger changement de cap n’est pas à la hauteur de la grande crise du capitalisme financiarisé. On aurait pu s’attendre à ce que cette crise crée les conditions d’un grand chambardement. Or ce que l’on observe est que ce capitalisme a tissé sa toile d’araignée si profondément dans les pays occidentaux que seule l’aggravation de la crise pourra entraîner des révisions déchirantes, la colère populaire aidant mais risquant aussi d’être dévoyée. En tous cas l’année qui vient sera probablement décisive, et il faut plus que jamais se préparer à cette échéance historique.]

 



[1] Rappelons qu’elle avait obtenu 47,2% des voix en 1974, 46,8% en 1981, 45,4% en 1988, 40,5% en 1995, 37,2% en 2002.

[2] La défaite ne fut quand même pas écrasante. Ségolène Royal a réuni 47% des voix sur son nom et obtenu plus de suffrages qu’aucun candidat de gauche aux précédentes élections présidentielles.

[3] Au premier tour les femmes ont certes voté un peu plus pour la candidate socialiste que les hommes (27% contre 24%), mais plus à droite que ces derniers (33% contre 27%).

[4] Instauration du non-cumul des mandats pour les parlementaires, suppression du vote bloqué et du 49-3 pour les lois ordinaires, droit d’initiative législative pour les citoyens, modification du mode de scrutin pour l’élection des sénateurs, introduction d’une part de proportionnelle etc.

[5] Cf le texte « Ce que nous voulons », et ses 125 propositions détaillées.

[6] Le Linkspartei, qui a obtenu 53 députés aux élections de 2005 au Bundestag, est crédité aujourd’hui de plus de 10% des intentions de vote, ce qui en fait la première force d’opposition.

[7] Par rapport aux années 70 la petite-bourgeoisie salariée a vu sa fraction d’Etat reculer par rapport à sa fraction travaillant dans le privé. Les privatisations, le management à l’américaine et le marketing dans ce qui reste des entreprises publiques, la moulinette des écoles de commerce, et plus généralement « l’esprit de marché » ont poussé cette petite bourgeoisie vers la droite. Une bonne partie de ce salariat intermédiaire vit pourtant aujourd’hui une situation de déclassement (en témoigne le nombre de diplômés devant accepter des emplois  bien en deçà de leur qualification), et dit « avoir le cœur à gauche ». Néanmoins le vote à droite et au centre est resté largement majoritaire. Les « cadres et professions intellectuelles » ont voté, au premier tour de l’élection présidentielle, à 31% pour Sarkozy et 28% pour le candidat centriste, les « professions intermédiaires » l’ont fait à 28% pour le premier et 22% pour le second. De nombreux ex-sympathisants de la gauche ont déclaré avoir voté pour le centre, quelques uns pour la droite.

[8] Exemple : « Je veux dire à tous les Français qui ont peur de l’avenir, qui se trouvent fragiles, vulnérables, qui trouvent la vie de plus en plus lourde, de plus en plus dure, que je veux les protéger. Je veux les protéger contre la délinquance, mais aussi contre la concurrence déloyale et les délocalisations, contre la dégradation de leurs conditions de travail, contre l’exclusion ». Discours qui a séduit des couches populaires, pour lesquelles la politique est le dernier recours. Mais discours ahurissant quand on sait qu’il ne trouve  aucun répondant dans sa pratique ministérielle passée, et qu’il est à l’opposé de son idéologie profonde, qui repose sur la sélection des meilleurs (ceux qui « ont du mérite » et sont « courageux »). Nicolas Sarkozy a découvert le fonds de darwinisme social qui l’inspire lorsqu’il a soutenu que la part de l’inné dans la pédophilie ou dans le suicide était prépondérante. On retrouve ici le même cocktail idéologique que celui qui a été utilisé par Georges Bush pour se faire élire : d’une main on soutient les magnats, notamment de l’industrie pétrolière, dont on est le féal, de l’autre on flatte les déshérités en leur faisant croire qu’on va se soucier de leur sort. Il y manque seulement le brandissement de la religion et l’affirmation d’une mission divine. Encore que…Sarkozy a invoqué les « valeurs chrétiennes » dans le patrimoine de la nation et n’a pas oublié de dire qu’il était un catholique pratiquant (là où Bayrou a soigneusement distingué ce qui relevait de sa croyance privée de son action politique).

[9] De là à en faire la pire incarnation du social-libéralisme, il y a un pas que l’on a franchi avec beaucoup de mauvaise foi, ou de méconnaissance de son programme et de ses discours (je pense par exemple à un ahurissant éditorial de Lignes d’Attac n° 60 de juin 2007). Les adhérents du PS ne l’ont pas entendu de cette oreille quand ils ont jugé, selon des sondages, qu’elle portait le mieux les valeurs de la gauche, ou la presse de droite quand elle l’a traitée de « néo-marxiste ».

[10] Ce qui a suscité l’ire d’une certaine gauche, qui a vu rouge devant le thème de « l’ordre juste », et sa réminiscence papale, alors que les antonymes étaient l’ordre ou le désordre injustes.

[11] Si séduisante qu’elle soit, l’idée d’une Constituante chargée d’élaborer un nouveau projet de traité a cependant peu de chances de voir le jour.

[12] Cette exception vaut règle : chaque pays doit pouvoir décider de la manière dont il organise ses services publics. C’est l’argument que je développe dans Les contradictions néo-libérales, Fusions et absorptions, Note de la Fondation Gabriel Péri, juin 2006, p. 41-42.

[13] La Commission s’est vue attribuer, par le traité de Maastrich, quasiment les pleins pouvoirs en matière de négociations commerciales, mais elle doit consulter le Conseil des ministres, qui tranche à la majorité qualifiée.

[14] J’ai traité de cette question dans plusieurs textes, notamment dans Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004, p. 211-247.

[15] A côté des co-entreprises, d’autres formes de coopération sont possibles : groupement d’intérêt économique, filiales communes.