Adam Smith à Pékin. Les promesses de la voie chinoise.

 Editions Verso, 2007, édition française Max Milo, 2009, 504 pages.

 

 

Ce titre est intrigant. Pour le lecteur prisonnier des clichés des médias occidentaux, il semble vouloir dire : la Chine est le nouveau champion du capitalisme « dérégulé », de « l’autorégulation des marchés », bref du néo-libéralisme. Le lecteur plus informé de la réalité chinoise s’étonnera, de son côté, qu’elle soit placée sous l’égide de Smith plutôt que sous celle de Marx, fût-ce d’un Marx complètement révisé « à la chinoise ». C’est que l’on n’a pas lu Smith et de ce fait rien compris à sa manière de penser l’économie et l’histoire. Voilà pourquoi le livre s’ouvre sur une présentation des thèses de Smith.

Que disait ce dernier ? Qu’il y avait une voie naturelle du développement qu’on peut résumer ainsi. Dans cette voie le marché est utilisé comme un instrument du gouvernement parmi d’autres. L’Etat doit intervenir activement non seulement en créant et reproduisant les conditions d’existence du marché, mais encore en s’occupant lui-même des infrastructures et de l’éducation, et en régulant directement la monnaie et le crédit. Il doit soutenir en priorité l’agriculture, et de là l’industrie. Il favorisera principalement le commerce intérieur et n’utilisera le commerce extérieur que comme complément, quitte à modifier ses priorités si la société est menacée par la violence intestine ou par d’autres Etats. Car il doit, enfin et surtout, de préoccuper de la stabilité sociale, ce qui revient à modérer l’exploitation capitaliste : la bonne concurrence sera entre capitalistes et non entre travailleurs, un niveau élevé des salaires étant préférable à un niveau élevé des profits. Smith pense que cette voie est caractéristique de l’Asie, et c’est pourquoi il prévoit un grand avenir pour la Chine. Par contraste la voie européenne est artificielle : elle s’origine dans le commerce extérieur, cherche à développer d’abord l’industrie et les exportations, ceci pour répondre à la baisse du taux de profit qu’engendre la concurrence sans frein (ce n’est là nullement une découverte de Marx), et elle engendre du conflit social et des guerres entre les nations. Voilà une différence, nous dit Arrighi, que Marx et Schumpeter n’ont pas bien saisie, car ils se sont surtout attachés à la voie occidentale, à l’accumulation illimitée du capital, qui devait aller jusqu’à la mondialisation globale. Or précisément la résurgence de la Chine tient à ce qu’elle a repris le cours du développement « naturel », tout en l’hybridant, alors que la voie occidentale, longtemps triomphante, a abouti à une impasse.

La plus grande partie du livre est consacrée à cette voie occidentale. Je n’en donnerai ici qu’un aperçu, car c’est l’ascension chinoise (et, plus généralement, celle de l’Asie de l’Est) qui nous intéresse ici. La voie occidentale est capitaliste, parce que la bourgeoisie y a pris le pouvoir et a pu ainsi s’adonner à l’accumulation sans fin. Mais cette accumulation se heurte d’abord à des limites territoriales, ce qui a débouché sur des guerres inter-étatiques, et sur la conquête de régions du monde en retard de développement ou, malgré un niveau de richesse comparable, en état d’infériorité militaire. Ce dernier cas était celui de la Chine, au moins aussi prospère que les nations les plus avancées de l’Occident au 18° siècle. Arrighi montre que, même au 19°, ce n’est pas, contrairement à ce que disait Marx, « l’artillerie du bas prix de leurs marchandises » (produites dans des conditions industrielles), mais bien la supériorité de leur armement, forgée à travers les conflits européens, qui a défait puis soumis la Chine, et que là se trouve la cause principale de la Grande divergence entre les deux voies (le cas du Japon étant un peu particulier). Dans le triptyque capitalisme-industrialisme-militarisme, si caractéristique de la voie occidentale, le militarisme est un facteur clé : ce sont même les exigences et les progrès de l’armement qui sont à l’origine de la révolution industrielle. Deuxième grande tendance de la voie occidentale : la suraccumulation, qui n’est pas seulement liée à l’existence de contenants trop étroits (les territoires nationaux), pousse à la dépossession complète des producteurs. Rappelons ici ce que veut dire suraccumulation : à la différence de la surproduction, qui est passagère (déséquilibre entre l’offre agrégée et la demande agrégée), la suraccumulation, qui résulte de la concurrence acharnée que se livre les capitaux, signifie que les capitaux ne parviennent plus à réaliser les taux de profit antérieurs, ni même des taux de profits suffisants (supérieurs à des primes de risque). C’est ce qui se passe dans les périodes de déclin, notamment la Grande dépression de la fin du 19° siècle et la stagnation qui suit les Trente Glorieuses. Troisième grande différence : le capitalisme occidental se sert de moyens financiers pour réaliser sa concentration et pour s’attaquer, via l’endettement, aux territoires les plus vulnérables.

Le livre nous fournit à partir de là une histoire passionnante de la voie capitaliste occidentale. Ainsi de l’analyse de la crise de profitabilité qui s’amorce aux Etats-Unis à la fin des années 60. Arrighi discute ici les thèses de Brenner, qu’il a l’élégance d’exposer et de citer longuement. La concurrence exacerbée entre les capitaux ne fut pas, selon lui, le seul facteur de cette crise, mais les résistances puissantes du prolétariat occidental aux mécanismes de son exploitation ont joué un grand rôle. Et je ne peux que le suivre dans cette voie : c’est bien pour casser ces résistances que l’on a accéléré l’automatisation et cassé le modèle de la grande firme verticale et intégrée qui avait si bien réussi, aux Etats-Unis et ailleurs, à doper la productivité (la firme en réseau a fait éclater les collectifs salariés). Autre facteur de la crise : la révolte des pays du Sud contre l’exploitation coloniale et les autres formes de dépendance. Remarquable est aussi l’analyse du nouvel impérialisme qui se met en place avec la révolution conservatrice et monétariste pour contrecarrer ces facteurs de crise : impérialisme économique (les capitaux s’investissent en masse dans certains pays sous-développés, l’endettement - provoqué - met à genoux Etats et capitaux locaux dans la périphérie, au Sud) et impérialisme politique ( opérations militaires déguisées en opérations de police internationale, accords déséquilibrés, pressions des institutions du consensus de Washington ). Cet impérialisme, qui ira jusqu’à une tentative de gouvernement du monde par les Etats-Unis, une fois le camp socialiste défait, culmine avec l’administration Bush, avant de se déliter sous l’effet de l’échec de la deuxième guerre en Irak, parce que cette guerre ne pouvait plus se parer d’aucune légitimité et parce que les Etats-Unis n’ont pu cette fois la faire financer par leurs alliés (Arrighi a cette formule : l’Etat protecteur – notamment face à la menace communiste – ne réussissait plus à être l’Etat racketteur qu’il était devenu). Au bout du compte le redressement des profits opéré à partir des années 80 et l’embellie du  capitalisme états-unien se sont heurtés aux limites et aux contradictions de ce nouvel impérialisme. Pendant ce temps là la voie de développement asiatique avait repris son cours interrompu et la Chine en particulier entrepris son ascension.

La dernière partie du livre est consacrée à « la généalogie du Nouvel Age asiatique ». Elle est fort intéressante, car appuyée sur une solide connaissance historique (la bibliographie est considérable). D’abord, contrairement aux Etats occidentaux, les vieux Etats asiatiques (qui étaient des Etats/nations bien avant l’Europe) n’avaient aucune tradition de conquête. Par exemple les innombrables guerres que la Chine a connues ne visaient, dans la plupart des cas, qu’à préserver les frontières de l’Empire du Milieu. Politique qui s’est poursuivie aujourd’hui : l’armée chinoise n’a qu’une vocation défensive, et le pays n’a pas de prétention impérialiste. Ensuite la voie asiatique n’a pas reposé sur l’accumulation de capital, mais sur l’utilisation d’une force de travail nombreuse, qualifiée et polyvalente, avec l’éthique du travail correspondante. Enfin le rôle de l’Etat était bien, en Asie de l’Est, celui que Smith préconisait pour faire la richesse des nations (on notera que la bureaucratie des Qing était même fortement planificatrice). Et c’est tout cela qui explique, en particulier, le prodigieux décollage de la Chine, sans précédent dans l’histoire.

S’agissant donc de la Chine, les acquis de l’ère maoïste ( l’unification du pays, la mise en place d’infrastructures, la généralisation de l’instruction primaire etc.) ont fourni les bases d’un mixte de « révolution industrieuse » et de révolution industrielle. Arrighi retrace le chemin suivi : d’abord l’essor de la petite agriculture paysanne, dans le cadre d’une propriété publique de la terre maintenue et en héritant du legs des coopératives, ensuite le développement très rapide des petites entreprises de bourgs et de villages, offrant un complément de ressources ou un débouché aux paysans, puis l’appel aux capitaux venant de la diaspora chinoise, qui ont fourni le gros des investissements étrangers et enclenché une industrialisation modernisée, enfin le développement conjoint du marché intérieur et des exportations. L’Etat, qui s’est retiré de la plupart des activités économiques, mais a gardé la haute main sur les secteurs stratégiques (à travers ses entreprises d’Etat ou ses entreprises actionnarisées d’Etat), et qui pilote l’économie à grande distance des prescriptions libérales du consensus de Washington (à travers ses injonctions à la Banque centrale, ses grandes banques publiques, sa panoplie de plans incitatifs, son contrôle sélectif des changes etc.), est bien l’orchestrateur et le garant de ce développement. Tout cela est bien connu de ceux qui ont étudié de près le cours des réformes chinoises, mais c’est l’éclairage historique qui est intéressant : la Chine retrouve, tout en se modernisant, des orientations qui ont fait sa force dans le passé impérial. Pour ne donner que deux exemples : l’organisation en réseau est une vieille tradition, et la Chine est plus performante en la matière que l’entreprise européenne, qui a dû s’y convertir, mais tardivement ; les districts industriels (myriades de firmes voués à une industrie particulière) y jouent un rôle bien plus important qu’en Italie, où ils ont fait le succès de la petite industrie transalpine.

Au terme de ses analyses, Arrighi peut conclure que la voie occidentale de développement est arrivée au bout de sa logique et qu’elle est déjà surpassée par la voie asiatique. A preuve : l’état de dépendance financière dans lequel se trouve l’Etat états-unien par rapport notamment au Japon et à la Chine, grands acheteurs de ses obligations. Le projet d’un gouvernement mondial sous la houlette états-unienne ayant capoté (« La Chine est le vainqueur de la lutte contre le terrorisme »), le basculement du monde est en marche (la transformation de l’ASEAN en est un indice parmi d’autres).

Aussi passionnant que soit ce livre, on n’apprendra pas grand-chose de plus sur la Chine contemporaine, ni sur la répartition et la nature de ses formes de propriété, ni sur son système financier, ni sur ses politiques publiques (par exemple en matière d’environnement), ni sur les problèmes de son organisation administrative, ni sur son Parti communiste. La question de savoir ce que signifie une « économie non capitaliste de marché » reste en suspens. Socialisme de marché ou forme spécifique de capitalisme ? Arrighi reste prudent. On peut le comprendre. D’abord nous sommes loin d’être au clair sur ce que pourrait être un socialisme de marché (ou avec marché), qui a bien quelques brefs antécédents (comme la NEP en URSS) et quelques prémisses ici ou là mais aucune réalisation stable, et qui au surplus ne peut qu’être adapté à des contextes historiques particuliers. Ensuite bien des aspects de la Chine actuelle, du nombre de milliardaires à l’armée des mingong, plaident plutôt en faveur d’un capitalisme hybride, et parfois féroce. Je n’entrerai pas ici dans cette problématique, ni dans celle de savoir s’il faut au non parler, pour le secteur public, d’un capitalisme d’Etat, mais me contenterai de reprendre quelques idées avancées par Arrighi, et que je partage. La bourgeoisie privée semble bien loin de s’être installée au cœur du pouvoir d’Etat : elle est bien plutôt sous contrôle, comme elle l’a été dans l’Empire céleste. Ensuite le mouvement vers la constitution d’une classe capitaliste tout entière consacrée à l’accumulation semblait bien en marche pendant l’ère Jiang Zemin, mais paraît fortement contrecarré sous Hu Jintao. Et ce d’autant plus que de larges couches de la population se sont rebellées, comme en témoigne la montée continue de la conflictualité sociale. A cet égard Arrighi fait observer que leur attitude est fort différente de celle de bien d’autres classes populaires asiatiques, même si elle ne ressemble pas à ce qu’on connaît en Occident. C’est là encore un legs de l’ère maoïste. J’ajouterais que l’existence d’un parti dominant n’est pas la monstruosité que dénoncent les leaders d’opinion occidentaux : les courants ne sont pas moins vifs en son sein qu’entre les partis qui occupent le devant de la scène en Occident, et la difficile recherche du consensus dans ses instances (mais aussi dans les assemblées représentatives), a au moins l’avantage de déboucher sur des politiques qui, n’étant pas soumises à un rythme électoral accéléré, ont l’avantage de la durée.  Quoiqu’il en soit, l’ère de l’imperium occidental, puis états-unien, est bien terminée, comme en témoignent les hésitations et confusions stratégiques qui le traversent, fort bien relevées par l’auteur.