Il règne beaucoup de confusions à ce sujet. Nombreux sont ceux qui regrettent des « batailles d’appareil », voire des « batailles d’egos » au sein de la gauche dite radicale, ou, plus largement, entre les forces politiques opposées au social-libéralisme. Et ils déplorent que l’unité ne se soit pas faite, à travers des négociations équilibrées, en vue des législatives, afin de gagner le maximum de sièges, et de constituer ainsi, pour le moins, une forte opposition de gauche au Parlement. Pourtant, là n’est pas, à mon avis, la question. Il s’agit, beaucoup plus fondamentalement, au-delà des intérêts d’appareil et des fidélités partidaires, de profondes divergences programmatiques, qui étaient masquées dans ce qui s’appelait le Front de gauche, et qui ont pesé dans l’échec de ce dernier.

 

Un court aperçu des ces divergences.

 

 Si le Parti communiste s’est rallié, in extremis, à la candidature de Jean-Luc Mélenchon, c’était, dans l’esprit de beaucoup de ses membres, pour éviter de faire un score très faible aux présidentielles. Mais il faut rappeler ici que, au, niveau de ses instances dirigeantes, il était très hostile à de nombreuses propositions économiques contenues dans le programme L’Avenir en commun, comme à certaines de ses propositions en matière écologique (notamment l’abandon programmé du nucléaire). Il n’a pas soutenu non plus sa proposition centrale, en matière politique, d’une convocation d’une Assemblée Constituante. C’est pourquoi il a annoncé qu’il allait faire campagne sur ses propres propositions – une campagne qui a été inexistante. La ligne de partage est encore plus nette entre le Parti communiste d’un côté, La France insoumise et Ensemble de l’autre, sur l’Union européenne, le premier estimant qu’on pouvait, sans changer les Traités, la faire évoluer dans un sens plus social et environnemental, alors que les deux autres organisations, jugeant que c’était tout à fait impossible et se refusant à plus de fédéralisme dans de nombreux domaines, proposaient une rupture avec les Traités et une refondation complète, quitte à engager  une épreuve de force avec l’oligarchie européenne, et notamment avec l’Allemagne[1].

Ceux qui veulent ressusciter le Front de gauche mésestiment l’ampleur de ces divergences programmatiques, et ne voient pas qu’elles l’ont miné de l’intérieur, en le privant d’une forte cohérence et d’une sérieuse crédibilité auprès de citoyens excédés ou écoeurés par des politiques néo-libérales sous dictats européens. De fait le Front de gauche, compromis de surcroît par des alliances sans principes avec un Parti socialiste de plus en plus social-libéral (de l’avis général), n’a obtenu que de piètres résultats tant aux législatives de 2002 qu’aux élections européenne et locales qui ont suivi.

On dira peut-être que les programmes n’ont pas tant d’importance, que les électeurs les connaissent mal et que, de toute façon, ils n’y croient guère (« les promesses ne sont jamais tenues »). Je pense que cela n’est pas exact. D’abord les programmes en disent long, pourvu qu’on « fasse parler » leur vocabulaire, leurs généralités creuses, leurs imprécisions, leurs références idéologiques, leurs traces de compromis boiteux, leur faible structuration, le vague sur leurs priorités etc. On pourrait s’amuser ainsi à une lecture sémiologique des multiples programmes du PS, et l’on serait édifié. Or voilà que le programme de la France insoumise a rompu avec ces usages. Quoiqu’on en pense, il était organisé selon des « urgences » et grandes questions, chaque fois précédées d’un argumentaire général, et décliné en propositions précises, parfois assorties d’un échéancier[2]. Tous ceux qui ont écouté Mélenchon dans ses diverses interventions publiques, mais aussi ceux qui ont simplement parcouru le programme, pouvaient s’en faire une idée plus ou moins précise, et se dire qu’il ne s’agissait plus là de promesses en l’air ou fallacieuses. Et l’on peut penser que les presque 19 millions d’électeurs qui ont voté pour La France insoumise l’ont fait beaucoup en fonction de lui, et non seulement parce qu’il correspondait à leur sensibilité de gauche ou à leur ras-le-bol (quant au ras-le-bol le Front national leur offrait un autre exutoire).

 

Peut-on parler d’une volonté de domination de la France insoumise ?

 

Il est logique que La France insoumise ait décidé de ne rien rabattre sur son programme, qui avait obtenu l’adhésion de tant de votants et l’avait fait dépasser la sphère des « sympathisants de gauche », mordant même sur l’électorat du Front national. Ce programme était lié à un label et à un logo. Des communistes, des militants d’Ensemble et des écologistes s’y sont d’ailleurs ralliés et certains d’entre eux font partie de ses candidats aux législatives, sans qu’on leur demande, à la différence d’En Marche, de déchirer la carte de leur parti. L’association de financement de la France insoumise a même assuré qu’elle reverserait à leurs partis respectifs ce qui leur revenait en fonction des voix recueillies et de leurs sièges de députés. Le seul point délicat inclus dans la Charte pouvait être la discipline de vote au sein du futur groupe parlementaire, mais celle-ci n’était pas forcément requise sur certains sujets délicats (par exemple la question du suicide assisté, où une « clause de conscience était parfaitement admise), pourvu que le reste du programme fût respecté.

 

Quant à l’avenir, il est indécis, mais, en tous cas, il ne correspond pas nécessairement, comme le craignent certains, à une « auto-dissolution » des partis. Les partis d’origine, Parti communiste, Ensemble, et peut-être même Parti de gauche, pourraient très bien subsister, mais au sein d’une Fédération beaucoup plus forte que le défunt Front de gauche, puisqu’ils auraient un solide programme en commun (et non un catalogue plus ou moins hétéroclite) et une juste répartition des sièges au sein des instances dirigeantes. En outre il pourrait y avoir des adhésions individuelles à la Fédération, chose que le Parti communiste a toujours refusée. C’est dans ce sens que plaide, semble-t-il, Marie-Georges Buffet, lorsqu’elle parle d’une nouvelle construction, Et, en effet, on comprend que les partis veuillent conserver leur identité, leur « patrimoine » propre, fruit d’une plus ou moins longue histoire. Cette question sera difficile à trancher. En effet la France insoumise ne pourra rester à l’état de mouvement, elle devra se transformer en une forme de Parti, mais sans doute très nouvelle, vu l’originalité de ses pratiques politiques (par exemple le recours partiel au tirage au sort), ce qui influencerait probablement celles des autres partis. Dans cette hypothèse le sigle France insoumise devrait ne plus désigner que l’adhésion à un programme, qui pourrait du reste évoluer. Cette hypothèse me paraît plus vraisemblable que celle où elle constituerait la structure unique, les autres partis ne devenant plus que des « tendances » en son sein. Tel sera l’enjeu des « recompositions » à venir, car il est clair que la situation actuelle, où certains communistes par exemple sont dedans pendant que d’autres sont dehors, ne saurait durer.

Quoiqu’il en soit, le principal clivage, je le répète, est programmatique. Il y a ceux qui font leur L’Avenir en commun et ceux qui s’y refusent. A partir de là, comment pouvait se réaliser une unité de la gauche « radicale » en vue des législatives autrement que par des alliances de circonstance, se traduisant par des désistements réciproques ?

 

 Quels désistements ?

 

De telles alliances supposaient d’abord que l’on renonçat à des alliances au cas par cas avec le Parti socialiste et EELV, histoire de sauver quelques sièges, comme par le passé. Le Parti communiste a longtemps caressé l’idée de conclure des alliances avec eux, en reconstituant une « gauche plurielle » au rabais, dont il n’avait pourtant récolté que la partie congrue, pour ne pas dire des miettes. A l’heure d’aujourd’hui on n’est pas du tout sûrs qu’il y ait tout à fait renoncé. Il eût fallu ensuite que le Parti communiste se contentât de désistements en sa faveur qui correspondent à son poids réel dans l’électorat. D’après ce que l’on sait, il aurait réclamé d’abord la moitié des circonscriptions. C’était parfaitement déraisonnable, vu un poids électoral qui est devenu très faible (il n’a pu avoir un petit nombre de députés, on le sait, que parce qu’il s’est mis à la remorque du PS), Ensuite il a été question de trente désistements réciproques seulement, et FI a accepté, mais le PCF voulait y rajouter ses députés sortants. Mélenchon a finalement accepté des désistements en faveur de 7 députés communistes sortants (dont 4 avaient refusé de la parrainer). Rien n’y a fait. C’est dommage certes, mais c’est surtout le parti communiste qui risque d’en payer le prix, car la barre des 18 à 20% d’inscrits lui sera difficile à franchir tout seul. Au reste un accord n’aurait sans doute pas changé grand-chose au nombre de circonscriptions gagnables.

 En revanche les choses auraient été très différentes si la gauche du PS (les hamonistes) avait négocié avec la France insoumise des accords de désistement (les projections le montrent[3]).

 

La responsabilité de la gauche du PS

 

Elle commence avec les présidentielles. Hamon, alors candidat officiel du PS, aurait pu, dans les derniers jours de sa campagne ratée, appeler ses électeurs à voter Mélenchon - sans mettre pour autant sous la table ses divergences programmatiques. Ce qui eût certainement propulsé ce dernier au second tour. Ce qui ne veut pas dire qu’il aurait gagné, étant donné le déchaînement médiatique et la campagne de désinformation et de calomnies qui n’auraient pas manqué à son encontre, mais ce qui aurait donné plus d’audience à une gauche encore fortement minoritaire dans le pays. Hamon, on le sait, ne l’a pas fait. Mais aujourd’hui la situation est pire : son programme a été désavoué par une direction du PS acquise au social-libéralisme et espérant bien passer un deal avec Macron. Il se contente d’évoquer une refondation de son courant…pas avant le mois de Juillet.

Donc la messe est dite de ce côté là : adieu une recomposition de la gauche, on reste dans le bercail pour tenter de sauver quelques meubles. Pourtant Mélenchon n’a aucunement cherché à faire une OPA sur cette gauche du PS. Il s’est dit prêt à toutes les négociations possibles, comme avec le Parti communiste, sans chercher à enrôler ceux qui ne le veulent pas sous la bannière de la France insoumise, pourvu que les choses fussent claires. Et cela eût commencé par des désistements réciproques, ici encore en fonction du poids électoral des partenaires, tel que l’on pouvait l’estimer à la suite du premier tour des présidentielles. En pure perte. Et, puisque c’était impossible au premier tour, on verrait pour le deuxième tour.

Si la gauche du PS n’a pas franchi le pas, c’est pour des raisons qu’on peut deviner. Il y a d’abord l’attachement à un parti où l’on a fait toute sa carrière politique et la peur de devenir, si elle quittait le PS (comment faire autrement, si l’on ne se résout pas à y être une éternelle minorité ?) une composante marginale dans une alliance à bâtir,  Mais il y a surtout – et c’est sur cela que je veux insister à nouveau – des divergences idéologiques et programmatiques irréductibles. Cette gauche a toujours été viscéralement anti-communiste, quelle qu’ait été la diversité des courants d’inspiration communiste. Cette gauche a toujours été atlantiste, et c’est pourquoi l’idée même d’une sortie de l’OTAN lui est apparue inconcevable. Enfin le programme de Hamon a peu à voir avec celui de la France insoumise, même si un certain nombre de propositions sont voisines. Je  ne relèverai ici que des divergences de fond. Divergence d’abord sur les institutions : Hamon ne veut pas changer de République par un processus constituant, il entend garder en fait la 5°, mais en revenant au septennat, et en la complétant seulement par un referendum d’initiative populaire (baptisé, d’une manière incompréhensible, en « 49.3 citoyen ») et d’autres aménagements. Le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas très clair sur la laïcité. Divergences ensuite sur l’économie : pas de grand plan d’investissement national (c’est l’Europe de la zone euro qui serait chargée d’investir 1.000 milliards d’euros),   pas de remise en cause de la libéralisation des services publics, un revenu universel dont l’esprit est, malgré de bonnes intentions et quoi qu’il en soit de son caractère irréaliste, contraire à toute la tradition socialiste de valorisation et d’émancipation du travail, etc. Divergences enfin de fond sur l’Europe : on ne remet pas en question les critères de Maastricht, qu’on se contente d’assouplir, on s’en remet à l’Europe pour le financement des dettes souveraines (au-delà de 60% du PIB) et pour soutenir les secteurs stratégiques. En proposant un budget européen et une assemblée parlementaire de la zone euro, c’est tout l’européisme du PS, sa croyance dans un fédéralisme qui pourrait être démocratisé qui est conservé et qui va exactement dans le même sens que celui d’Emmanuel Macron. Bien sûr quantité de mesures sociales, de régulation financière et de soutien aux petites entreprises vont dans le bon sens, et ses mesures écologiques tranchent avec les positions habituelles du PS, mais les ruptures s’arrêtent là.   

Dans ces conditions l’idée d’une unité de la gauche en vue des législatives, reposant sur des désistements réciproques, avait peu de chances d’aboutir, malgré l’ouverture faite par Mélenchon. On sait que de rudes batailles vont avoir lieu dans les circonscriptions entre la France insoumise et le PS, et les électeurs vont parler. Peut-être alors la gauche du PS (non seulement Hamon et ses proches, mais plusieurs personnalités qui les ont rejoint) décidera-t-elle un jour de quitter la « vieille maison » et des accords électoraux seront-ils alors possibles, en dépit des divergences programmatiques que je viens d’évoquer, mais ce ne sera pas manifestement pas pour demain matin.

 

En conclusion il n’aurait servi à rien de reconstituer une sorte de la « gauche plurielle » factice pour créer une opposition forte à l’Assemblée, ou, dans le meilleur des cas, une majorité de gauche de cohabitation. Car celle-ci aurait été tellement divisée qu’elle n’aurait pu créer que de la confusion. Toute recomposition, si elle doit aller au-delà d’une entente de circonstance entre les appareils existants, devra se faire sur une base programmatique au moins relativement unifiée, et ceci d’abord sur la question européenne. Si le macronisme, seul ou avec des soutiens à la droite et au PS, est libre de mettre en œuvre sa politique, plus encore libérale que social-libérale, la crise sociale et politique qui s’ensuivra, et qui favorisera un Front national toujours puissant, son échec prévisible à fédéraliser davantage l’Union européenne, enfin l’aggravation des contraintes écologiques, créeront, du moins peut-on l’espérer, et au prix de bien des souffrances, les conditions de cette véritable rénovation de la gauche que l’on attend depuis bientôt quarante ans.



[1] Cf. sur le site de la Commission économique du PCF : « Le programme de la « France insoumise » : des choix contraires à ce pour quoi nous combattons » (18 novembre 2016), et la réponse de cette dernière sur le blog de Boris Bilia (23 novembre 2016)

[2] Ce programme, conclusion d’un long processus participatif, n’est qu’un résumé synthétique, qui se complète dans une quarantaine de livrets thématiques, rédigés surtout par des acteurs de terrain.

[3] Cf. sur le site Basta l’article « Législatives : la carte des circonscriptions où la gauche sociale et écologique pourrait se maintenir…ou être éliminée ».