inefficacité, coûts  et dérives de la privatisation de la sécurité publique

 

 

On sait que l’actuel gouvernement envisage de confier à des entreprises privées le relevé des infractions au code de la route. Mais ce n’est là qu’un petit détail dans un contexte de privatisation croissante, directe ou indirecte, en Occident, de la sécurité des citoyens, au nom de la prévention des actes terroristes. Alors qu’il s’agit là de la première mission de l’Etat régalien. Il faut visionner le remarquable et formidablement instructif documentaire diffusé par Arte le 13 septembre (qu’on peut voir ou revoir en replay pendant 7 jours), « La guerre du renseignement », pour mesurer l’ampleur des conséquences de la cession à de grandes entreprises privées d’un marché qui représente, rien qu’aux Etats-Unis, cent milliards de dollars par an. Mais ce que le documentaire montre également, c’est que la surveillance de masse vise aussi le citoyen lui-même.

Qu’est-ce que cette surveillance de masse et d’abord est-elle efficace en matière terroriste ?

 

L’inefficacité du renseignement électronique de masse pour prévenir les attentats

 

Il fut un temps où le renseignement était l’affaire d’agents spéciaux allant sur le terrain et spécialement formés à cet effet. Mais ces espions ancienne manière ont été plus ou moins délaissés au profit du renseignement électronique obtenu à l’aide des techniques les plus modernes : enregistrement de toutes les données circulant sur internet, ainsi que de toutes les écoutes téléphoniques (par de « grandes oreilles »), photographies et films fournis par des appareils terrestres de vidéo-surveillance, par des satellites et par des drones. Le tout est recueilli dans d’immenses bases de données stockées dans des data centers, puis traité par des analystes, notamment à l’aide de mots-clés. Le résultat est que, si nombre de tentatives d’attentats ont pu être déjouées, les attentats qui ont ensanglanté de nombreuses villes, à commencer par ceux du 11 septembre 2001 à New York, n’ont pu être empêchés, alors que l’on savait bien des choses à l’avance sur leurs auteurs pris un par un. Cette faillite de services de renseignement censés dotés de moyens ultra-puissants de collecte et de traitement de l’information est le point de départ du documentaire. Il va en fournir une explication, étayée par de grands spécialistes.

Une histoire mérite ici d’être racontée (en résumé). Le directeur technique de la NASA invente, avec une équipe, à la fin des années 1990, une méthode révolutionnaire (le Thinthread). Partant de l’idée que les milliers d’analystes de la NASA sont submergés par la masse des données collectées et que, dans le meilleur des cas, il leur faut des mois pour en tirer un renseignement utile, ils construisent un logiciel qui d’une part se limite aux sources ouvertes, et d’autre part ne s’occupe pas de leur contenu, mais seulement des liens entre des individus connectés. En effet le terrorisme islamiste fait grand usage des réseaux sociaux pour sa propagande et son recrutement, et les informations qu’il livre ainsi sont accessibles à tous (pas besoin donc d’intercepter et de scruter les communications téléphoniques ni d’aller fouiller des disques durs d’ordinateurs). Et ce qui importe c’est de savoir qui communique avec qui, quand, comment, où et avec quelle fréquence, ce qui, en quelques milli-secondes, permet d’établir des graphes, de repérer des chefs et des noyaux et même de reconstituer des cheminements, à travers plusieurs pays et même plusieurs continents. Ce qui rend possible de détecter des intentions malveillantes et de prévoir des passages à l’acte. Le système était déjà opérationnel quand il a été abandonné trois semaines avant les attentats du 11 septembre, dont tous les auteurs étaient connus, mais n’avaient pas été reliés entre eux. Même chose pour les attentats de Paris, de Nice, de Londres ou de Berlin. On n’a pas su les prévoir, faute d’avoir utilisé des outils certes sophistiqués, mais très simples et performants. En 2017 une petite équipe à Vienne parvenue aux mêmes conclusions, et, ignorant tout du programme bâti par l’équipe de la NASA vingt ans plutôt, se constitue avec quelques mathématiciens, quelques spécialistes des graphes et des probabilités et des experts en intelligence artificielle, construit son propre programme, puis, ayant été avertie de l’existence de celui de la NASA, le compare en présence des concepteurs de ce dernier : les programmes se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Entre temps les attentats ont fait des milliers de victimes et des sommes colossales ont été dépensées. Que s’est-il donc passé ? Il faut raconter le fin mot de cette histoire.

 

Une privatisation follement coûteuse

 

En août 2001 donc la NASA décide d’abandonner le programme Thinthread, dont le directeur démissionne. Plutôt que de laisser travailler ses quelques milliers de fonctionnaires fédéraux, elle préfère confier en partie la recherche du renseignement à de grands groupes privés. « On a, dit ce directeur, sacrifié la sécurité des Américains et du monde libre pour de l’argent ». Et, quand il portera plainte contre la NASA, non seulement elle sera enterrée, mais on tentera de compromettre un membre de son équipe, par de fausses preuves et des accusations d’espionnage, et les responsables de ces manœuvres ne seront jamais condamnés. Voilà qui en dit long sur les collusions entre le Pentagone, les agences gouvernementales, et le secteur privé. Un secteur qui a des liens étroits avec Wall Street et la Silicon Valley. Au-delà de cette collusion, l’appel à la sous-traitance coûtera des sommes faramineuses au contribuable américain, et ceci sans aucun contrôle (les fonds sont secrets et échappent au contrôle des finances publiques) : on estime que cette externalisation de la sécurité et de la surveillance de masse (elle serait de l’ordre de 70%) reviendra trois fois plus cher à l’Etat américain  (le coût d’un seul Data Center a été de 2,2 milliards de dollars).

Cette histoire n’est pas seulement américaine. Le Parlement britannique recale aussi le programme Thinthread et se lance dans la surveillance de masse, suivi par les autorités d’autres pays comme la France et l’Allemagne, sinon en ce qui concerne les agents (ils restent publics dans ces pays), du moins s’agissant des matériels utilisés. La Commission européenne n’est pas en reste au début des années 2000, avec des subventions de 1,4 milliard d’euros à l’industrie de la sécurité confiée à de grands groupes européens (Thalès, Saab, Finmecanica etc.), qui seront utilisés pour des projets parfois aberrants comme la détection de comportements fébriles dans les lieux publics (les terroristes étant censé particulièrement agités). Il s’agit, selon elle, de ne pas laisser les firmes américaines accaparer cet énorme marché.

Ainsi voit-on, après les multiples concessions de services publics à des entreprises privées, après les partenariats public/privé, les Etats confier sinon la sécurité des citoyens elle-même, du moins l’élaboration des techniques de sécurité à des entreprises privées, qui facturent leurs services très cher (il faut bien rémunérer leurs actionnaires) et s’enrichissent à leurs dépens. Il est vrai que parfois ces entreprises restent publiques, ou semi-publiques, ou à participation publique, mais cela ne change pas grand-chose, puisqu’elles sont sommées de se comporter comme des entreprises privées, dans leur concurrence avec celles du secteur privé. Reste à comprendre ce choix de la surveillance de masse, qui doit aussi avoir d’autres raisons que la volonté politique de cette privatisation, directe ou indirecte, du renseignement. C’est ici que le documentaire d’Arte se révèle à nouveau très éclairant.

 

Les dérives de la surveillance généralisée

 

Le contrôle de la menace terroriste sert aussi d’alibi à la surveillance de toute la population. Largement inefficace dans la lutte contre le terrorisme, la surveillance de masse permet de contrôler tous les comportements et toutes les manifestations oppositionnels, au-delà de ceux des organisations classées (sans aucun contrôle démocratique) comme dangereuses car ayant eu recours à la violence. Des batteries de caméra suivent les moindres mouvements de foule, y compris une manifestation d’opposants à la fracturation hydraulique ou de défenseurs de la cause animale (en Autriche dans ce dernier cas). Il sera dès lors possible de les contrecarrer par toutes sortes de moyens. C’est le fondement même de la démocratie vivante, celle des syndicats et associations de toutes natures et des mouvements sociaux spontanés, celle qui se situe en deçà et au-delà des partis et des enceintes parlementaires, qui se trouve ainsi attaqué.

Pour les Etats la surveillance de masse sert également, on le sait, à se surveiller les uns les autres, y compris entre alliés, à la fois dans leurs activités politiques et dans le fonctionnement de leurs entreprises (c’est l’espionnage industriel). C’est là une vieille histoire, mais elle a pris un nouvel un nouvel essor avec le renseignement électronique et le développement du marché correspondant. Ici encore le contrôle démocratique est faible ou inexistant (les révélations de Snowden en sont une frappante illustration).

Mais la surveillance de masse va encore plus loin, car, s’il est difficile avec elle de repérer des terroristes en puissance qui prennent leurs précautions, il est possible d’entrer dans la vie privée des individus ordinaires et de dessiner leurs profils avec maint détail. On sait que l’exploitation des données que nous laissons sur internet est déjà utilisée à notre insu par les grands opérateurs pour vendre aux commerçants les moyens d’une publicité ciblée, et peut l’être aussi pour des compagnies d’assurance, et ainsi de suite. Mais, pour les services gouvernementaux, c’est le citoyen qui est visé, afin de voir s’il ne vient pas troubler ou menacer l’ordre public régnant. Le documentaire évoque ici un fait historique peu connu : en juillet 1789, l’Assemblée nationale se voit transmettre par la Garde nationale un paquet de lettres privées, et doit décider si elle va l’exploiter. Or elle décide de ne rien en faire, pour préserver les libertés. Ce scrupule n’est plus de mise, et l’on sait que le débat sur la protection de la vie privée n’en finit pas de piétiner. Pourtant, montre le documentaire, rien ne serait plus facile. Il est possible, dès la conception des logiciels, de ne recueillir, à partir de l’analyse des métadonnées, que les données des individus suspects d’intentions terroristes, puis de les chiffrer et de ne les rendre accessibles qu’aux services de l’Etat (police, justice, commissions parlementaires) à l’aide de trois clés qui ne peuvent être utilisées que conjointement, chaque consultation devant être consignée.

Juristes, syndicats de magistrats et défenseurs des libertés s’émeuvent à juste titre des moyens d’intrusion donnés dans notre pays par les lois anti-terroristes, puis par les dispositifs de l’état d’urgence, moyens que le gouvernement Macron entend faire passer dans la loi ordinaire qui est en passe d’être votée, après le passage au Sénat, par l’Assemblée nationale. Outre le renforcement du pouvoir administratif au détriment de celui des juges, cette loi ne vise pas seulement des terroristes potentiels,  mais toute personne qui pourrait « constituer une menace d’une particulière gravité pour la sécurité et l’ordre publics ». Où l’on retrouve la question du renseignement et de la surveillance de masse. C’est la force du documentaire d’Arte d’avoir mis au grand jour cette question.