(Pourquoi reproduire ici ce texte de 2002, publié dans Utopie critique, n° 24? Je pense que beaucoup s'interrogent encore sur les raisons de l'écroulement du système soviétique et du désastre qui en est résulté. J'essaie de montrer, dans ce texte, que les germes du capitalisme sauvage qui a suivi se trouvaient déjà à l'intérieur de ce système, d'expliquer pourquoi la perestroÎka, qui était pleine de promesses, a avorté, et comment l'écroulement a été socialement possible. La réforme chinoise indique, à l'inverse, quelle autre voie aurait pu être suivie. Avec l'arrivée de Poutine au pouvoir, la situation de la Russie s'est redressée, mais le nouveau sytème n'a retrouvé aucun des traits du socialisme d'autrefois. Je n'ai plus écrit sur la Russie, parce que j'ai cessé  - à tort - de m'y intéresser)

 

Pour tous ceux pour qui le terme de socialisme garde du sens, la fin brutale de l’URSS et la catastrophe survenue en Russie demandent un énorme effort d’explication, qui n’en est qu’à ses débuts. On voudrait ici, en tirant parti de la lecture d’ouvrages récents, tenter de synthétiser quelques éléments pour une telle explication. Les leçons de ce désastre sont évidemment essentielles pour les pays se réclamant encore du socialisme et engagés dans une transition vers un « socialisme de marché » (Chine, Cuba, Vietnam). Elles sont aussi des plus utiles pour la repensée d’un socialisme de l’avenir.

On sait l’ampleur du déclin de la Russie et des autres républiques de l’ex-URSS (on se limitera ici à la première). Quatre ans après le début de la thérapie de choc le PIB avait chuté de moitié, puis il a continué à décliner plus lentement, avant de se redresser quelque peu depuis 1999[1]. La troisième économie du monde a régressé au niveau de celle du Mexique, et le PIB par habitant au niveau de celui du Pérou. Un tel effondrement a dépassé en ampleur et surtout en durée celui qu’ont connu les Etats-Unis lors de la crise de 1929. Une des économies les plus égalitaires du monde, malgré les privilèges dont jouissait la nomenklatura, est devenue l’une des économies les plus inégalitaires du monde. Au moins un tiers et peut-être la moitié de la population a vu son revenu passer sous le minimum vital[2], pendant qu’une infime minorité s’enrichissait à hauteur des magnats américains. La démographie a chuté, en même temps que l’espérance de vie (tombée à 58 ans pour les hommes en 1994). Quelques chiffres témoignent du malheur collectif : en l’espace de 5 ans (de 1992 à 1997) 229.000 suicides et 159.000 décès par empoisonnement du fait de l’absorption de vodka frelatée, 9% des enfants abandonnés en 1997, un million d’entre eux errant dans les rues[3]. Un pays aussi profondément atteint dans sa substance même, ayant reculé de plusieurs décennies, aura, malgré les richesses et les capacités humaines dont il dispose encore, le plus grand mal à se relever - un effondrement comparable à celui de l’Irak, à cette différence qu’il s’est produit en temps de paix.

On invoque souvent les difficultés du passage à une économie de marché, et les auteurs les plus cyniques de ce désastre ont eu le front d’affirmer que cette effroyable purge était le remède de cheval inévitable pour sauver le malade. Les experts occidentaux, mi par conviction, mi par calcul, ont tenu le même discours[4]. Que le changement de système économique fût une entreprise complexe et risquée ne fait plus de doute. Mais l’exemple de la Chine est là pour prouver, s’il en était besoin, que l’explication est insuffisante : là où la Russie a plongé dans la récession et le chaos, la Chine a opéré un décollage économique impressionnant, dont le cortège de conséquences négatives est sans commune mesure avec celui qui a affecté la première. Toutefois ce qui s’est passé en Russie a valeur d’avertissement pour les risques qui menacent la Chine, le Vietnam ou Cuba. D’où la nécessité de bien mesurer d’abord tous les germes de désordre contenus dans l’ancien système, le système soviétique dans son ensemble (économique, mais aussi social et politique). C’est par là que nous allons commencer.

 

Les prémices du capitalisme sauvage dans le système soviétique

 

Je ne retiendrai ici que quelques aspects du système soviétique en tant qu’économie « administrée » ou « de commandement ». Les défauts et les travers de ce système sont aujourd’hui bien connus et avaient été analysés avec une grande lucidité par Gorbatchev lui-même, et les conseillers qui l’entouraient, à l’époque du lancement de la perestroïka. Ce qui m’intéresse ici est la manière dont ils ont pu donner naissance en un temps record à un capitalisme « de copains » et de « prédateurs », qui semblait inconcevable quelques années auparavant.

L’économie soviétique, du fait de ses caractéristiques intrinséques, du faible rôle joué par les rapports marchands, était une économie où rien ne pouvait marcher sans disposer de relations au niveau du Parti et de l’Etat. L’autonomie des entreprises était en particulier si faible et si « contrainte »[5] qu’un directeur d’entreprise ne pouvait négocier convenablement son plan avec les organismes de tutelle et même obtenir ses approvisionnements que s’il faisait intervenir le secrétaire de Parti de son usine, qui lui-même devait entretenir de bons rapports avec sa hiérarchie. A un niveau plus élevé, le pouvoir des ministres dépendait de leur poids et de leurs alliances au sein des instances dirigeantes (comité central,  bureau politique). En bref, le « marchandage administratif » supposait, pour être efficace, de bons intermédiaires, et la « concurrence administrative » supposait de même l’insertion dans un réseau. Le concubinage entreprises/pouvoir politique n’est certes pas une spécialité soviétique, puisque les grandes entreprises capitalistes ont aussi leurs entrées dans les cercles ministériels, que le « pantouflage » de hauts fonctionnaires est usuel, que l’on cherche aussi à obtenir des aides, directes ou indirectes, de l’Etat, et ceci même dans un régime libéral. Il suffira d’évoquer ici les liens de l’administration Bush avec les lobbies pétrôliers aux Etats-Unis. Mais les entreprises soviétiques étaient manifestement en position de faiblesse par rapport à leurs « protecteurs ». Elles ne disposaient d’aucune source propre de capitaux (point d’actionnaires, très faible autofinancement autorisé) et, pour leurs crédits (planifiés), elles devaient s’adresser à un unique pourvoyeur, la Banque de l’URSS.

L’existence de réseaux informels explique comment les futurs capitalistes ont continué le même jeu et pu trouver dans les nouveaux pouvoirs « démocratiques » tous les soutiens et les appuis dont ils avaient besoin. Il faut ajouter que la corruption était endémique dans le système soviétique, et quasi institutionnelle : quand tout dépend de l’administration, il est mille et un moyens de remercier tel ou tel pour sa fonction de « pousseur ». Comme elle était en même temps condamnée, et plus rarement sanctionnée, il fallait beaucoup d’ingéniosité pour la dissimuler et beaucoup de relations pour étouffer d’éventuelles poursuites. Tout ce savoir-faire sera mis à profit par le capitalisme de copinage qui prendra son envol sous la première présidence d’Eltsin et fleurira sous la seconde.

On voit bien ici quelle serait la condition pour avoir une administration honnête dans un régime socialiste : son indépendance par rapport au pouvoir politique, même si elle est chargée de mettre en oeuvre les politiques qu’il a décidées. Si l’administration française est généralement considérée comme peu corruptible, c’est bien à sa tradition d’indépendance qu’elle le doit. Le système soviétique était à cet égard plus proche du système politique états-unien, avec son institution des « dépouilles » (changement de toute la haute administration avec le changement de Président). Il est vrai que ce dernier comporte de nombreux contre-pouvoirs au niveau du Congrès et du Sénat, même en cas de majorité unicolore, qui n’existaient pas dans le premier.

Un autre aspect du système soviétique était la soumission de la justice aux autorités politiques : en dehors des campagnes anti-corruption et de quelques coups de balai décidés d’en haut, la justice était laxiste, suivant les instructions qui lui étaient données. Et là se dessine une autre condition pour un régime socialiste : une certaine indépendance du pouvoir judiciaire, plus exactement du parquet, en tant qu’il représente l’Etat. Non point une indépendance totale, telle qu’elle est prônée par un certain libérisme politique, militant pour une totale séparation des pouvoirs. Car cela reviendrait à rendre des magistrats comptables des intérêts de la société, alors qu’il est du ressort des instances élues non seulement de voter des lois, mais encore d’avoir une politique pénale. Mais l’interdiction ou du moins la publicisation de toute instruction particulière, visant telle ou telle affaire.

L’économie administrée avait par ailleurs deux points particulièrement faibles : son système de distribution des produits, qui était fondé sur des ordres de transfert, et son système de mono-banque, qui distribuait les crédits selon les injonctions du plan. Quand la planification a été brutalement démantelée, les nouveaux capitalistes se sont engouffrés dans ces deux brèches. On a vu naître des myriades de sociétés commerciales qui pouvaient d’autant plus facilement se rendre indispensables que les entreprises ne savaient à qui adresser leur production, comment se faire payer, ni où se fournir. Ces sociétés privées ont ainsi pu, souvent avec la complicité des dirigeants des entreprises, pomper des  bénéfices dans la sphère productive, qui était encore massivement propriété de l’Etat, et s’enrichir fabuleusement[6]. Ce fut « le paradis des marchands »[7]. Dans le même ordre d’idées la suppression totale du monopole étatique du commerce extérieur, qui fonctionnait de manière relativement rigoureuse et contrôlée, car il était la source de devises étrangères du gouvernement soviétique, a été le feu vert pour des sociétés privées d’import-export, prenant parfois la forme de joint-ventures, pour s’attribuer des marges exorbitantes (sans parler des fausses factures). Du côté du système bancaire, ce fut la même chose. Dans un pays qui ignorait peu auparavant à peu près tout des banques commerciales, des milliers de banques se sont créées du jour au lendemain, empruntant à faible taux à la Banque centrale ou gérant, pour certaines, les liquidités des administrations et des grandes entreprises en contrepartie de modestes intérêts, ce qui leur permettait de spéculer sur un marché des changes ouvert et sur les marchés de matières premières[8].

Passer à une économie de marché, capitaliste ou pas, aurait exigé la construction d’un grand nombre d’institutions de régulation et la mise  en place de règles juridiques extrêmement complexes et détaillées. Tous les observateurs y ont insisté, et un certain nombre de libéraux en Russie même en étaient tout à fait conscients. La Chine a mis vingt ans pour parcourir ce chemin, et elle est encore loin d’être arrivée au bout. En réalité le chaos organisationnel était largement voulu par les ultra-libéraux qui ont pris le pouvoir au début de l’ère Eltsine, et il a été encouragé par toutes sortes de conseillers occidentaux (on ne soulignera jamais assez le rôle joué par le FMI et par le Trésor américain[9]). Le pillage des richesses de la Russie par les affairistes, et en particulier par les tristement célèbres oligarques[10], n’était même pas illégal, faute de légalité adéquate ou grâce à tous les interstices que la législation existante laissait subsister.

Il faut encore mentionner, parmi les conditions facilitantes que l’ancien système a fournies, l’existence d’une économie de l’ombre, illégale ou plus ou moins tolérée parce qu’elle permettait de combler un certain nombre de ses lacunes : il y avait toute une gamme de marchés parallèles, depuis le marché noir caractérisé jusqu’à toutes les nuances du gris. C’est sur cette base qu’ont pu prospérer les maffias criminelles, qui ont fait de la Russie du début des années 90 une sorte de Chicago, avec une guerre des gangs qui n’a décliné que parce que les bandes organisées se sont largement entretuées.

Le capitalisme prédateur de l’ère Eltsine peut-il devenir civilisé, depuis qu’un Poutine a promis d’instaurer la « dictature de la loi »? C’est ce que tout le monde croit, ou fait semblant de croire. En réalité la société soviétique s’est trouvée projetée, en un temps record, dans un capitalisme financiarisé qui est la variante russe de celui qui a fait florès dans les pays occidentaux depuis deux décennies, et surtout dans les dernières années. Je voudrais donner un aperçu de ce curieux cousinage, qui a valeur d’avertissement pour tout le monde.

 

La Russie miroir grossissant du capitalisme financiarisé

 

Les Etats-Unis ont présenté leur modèle économique comme le modèle à suivre pour allouer capitaux et ressources humaines de manière optimale dans un environnement institutionnel parfaitement adapté aux exigences de la mondialisation : large appel à l’épargne populaire, sous la forme de fonds de placement les plus divers, dont les fonds de pension ; règles comptables qui devaient être copiées dans le monde entier ; audits rigoureux par des cabinets spécialisés ; surveillance des performances des entreprises par des armées d’experts, depuis les analystes des banques et des autres investisseurs institutionnels jusqu’aux grandes agences de notation ; administrateurs veillant à l’intérêt de tous les actionnaires ; intéressement des dirigeants par l’attribution de stock options ; contrôle des marchés par la SEC, gendarme de la Bourse. Et des légions d’économistes et de dirigeants politiques se sont dans tous les pays pâmés d’admiration devant l’efficacité de ce modèle et devant la sûreté des gardes-fous dont il s’entourait.

On s’aperçoit aujourd’hui de la vanité (dans les deux sens du terme) de ce modèle, qui suscite de plus en plus de méfiance, de telle sorte que, alors même que la bulle Internet s’est dégonflée depuis plus d’un an, les principaux indices boursiers plongent de manière continue depuis le début de cette année. Or, tout ce que les scandales récents ont mis à jour était déjà démontré par l’exemple russe, dont il était de bon ton de se gausser.

 Les nouveaux capitalistes russes ont appris très vite comment contrôler des sociétés en possédant seulement une petite minorité d’actions et en faisant nommer des alliés sûrs dans les conseils d’administration. Ils ont su très vite comment se concilier les avis des sociétés d’expertise et de conseil, qui se sont multipliées à grande vitesse. Ils ont trouvé les meilleures astuces pour drainer les profits vers des filiales, des sociétés écrans et des sociétés off shore enrégistrées dans les paradis fiscaux, à la fois pour gruger les actionnaires des sociétés mères et pour échapper au fisc. Ils ont découvert comment récompenser les dirigeants et les intermédiaires divers par des commissions versées sur des comptes à l’étranger. Ils ont utilisé les banques existantes ou créé des banques ad hoc pour gérer les introductions en Bourse aux meilleures conditions et pour conseiller opportunément les clients de ces banques. Ils ont trouvé enfin les moyens les plus sophistiqués pour maquiller les comptes, dissimuler des détournements de fonds, faire sortir des bilans diverses opérations. Tout cela a permis des enrichissements fabuleux, une évasion des capitaux colossale, des faillites sciemment préparées, une évasion fiscale de très grande ampleur qui a réduit l’Etat russe à la misère, et cela alors que cet Etat conservait encore souvent une petite minorité des actions. Bien sûr, après l’état d’anarchie financière qui a sévi pendant quelques années et surtout depuis le krach de 1998,  un certain nombre de mesures ont été prises : des banques ont perdu leur licence, d’autres ont été fermées, d’autres mises sous tutelle. Mais tout ceci en dit long sur le fonctionnement des marchés financiers en tant que tels. On découvre aujourd’hui en Occident que les comptes truqués, les montages juridiques opaques, les fausses bonnes nouvelles sont monnaie courante, et que les scandales qui concerné quelques unes des plus grandes sociétés américaines (Enron, Tyco, Global Crossing, Woldcom etc.) ne sont que la surface émergée de l’iceberg. Et l’on se propose d’instituer de nouvelles règles pour empêcher les collusions et « conflits d’intérêt » et rendre confiance aux investisseurs. L’exemple russe est pourtant révélateur des inévitables dérives liées à une économie fondée non sur les bénéfices réels et la valeur historique des actifs, mais sur la spéculation sur les bénéfices futurs et la valorisation des actions[11]. Pour résumer on peut dire que tout le capitalisme financiarisé, au delà des problèmes liés à l’asymétrie d’information - problèmes difficilement contournables tant que les intérêts (des dirigeants, des actionnaires, des salariés, de l’Etat) sont divergents, et que le système soviétique connaissait à sa façon[12] -, conduit inéluctablement à des délits d’initiés : les dirigeants, qui forcément en savent plus que les autres parties prenantes, s’arrangeront pour réaliser leurs options d’achat au cours qu’il essaieront de maintenir au plus haut niveau, les banques conseilleront à leurs clients d’acheter les actions des entreprises qui sont leurs clientes, les dirigeants essaieront de tromper les administrateurs, dont les rémunérations dépendent de la performance apparente des entreprises etc. Le capitalisme financiarisé est corrompu et corrupteur dans son essence même, à la différence du capitalisme à l’ancienne, où le propriétaire était aussi dirigeant, du capitalisme managérial, où les rétributions dépendaient des résultats réels...et même du système soviétique, où les dirigeants ne pouvaient tirer que des avantages limités de l’accomplissement du plan. L’élève russe a seulement prouvé qu’il pouvait faire mieux que le maître : ruiner toute une société pour son profit personnel. Il a montré qu’il se souciait de l’investissement comme d’une gigne (pendant l’ère Eltsine, le taux d’investissement a été très faible en Russie), que ce qu’il savait le mieux faire, c’était de reprendre des sociétés à bas prix pour les revendre en morceaux ou constituer de vastes conglomérats pour éliminer des concurrents sans apporter aucune valeur ajoutée. Au moment où le modèle anglo-saxon fait de plus en plus figure de contre-modèle et où son côté pervers et destructeur apparaît en pleine lumière, il faut espérer que, tant dans les pays encore socialistes que dans les pays européens, on cessera de vouloir copier et améliorer un système dont il est de plus en plus évident qu’il sera condamné par l’histoire.

Si les prémices d’un capitalisme sauvage et financiarisé existaient structurellement dans le système soviétique, il reste à comprendre comment la catastrophe s’est produite. Elle remonte pour une part aux erreurs de stratégie de la période gorbatchévienne et pour une autre part à des privatisations qui ont détruit tout ce qu’il y avait de positif dans l’économie publique. Il nous faudra ensuite tâcher de comprendre quelles conditions sociales et politiques ont permis la spoliation et la ruine de tout un peuple.

 

Pourquoi la perestroïka a avorté

 

Gorbatchev et ses conseillers avaient conçu un véritable projet socialiste autogestionnaire, qui pouvait se résumer dans les trois A : autonomie, autofinancement, autogestion. La planification devait être maintenue, mais s’effectuer à l’aide de « leviers économiques » (taxes sur les ressources productives, taux d’intérêt, fiscalité, commandes d’Etat). Un financement par actions était envisagé, mais les actions devaient être réservées au personnel et à d’autres entreprises publiques. Les dirigeants devaient être élus, et les collectifs de travail constitués en brigades relativement autonomes. Ce projet ambitieux a connu un début de réalisation, mais a vite tourné court. La première raison de cet échec tient à ce qu’on avait mal vu toutes ses implications : l’autonomie des entreprises suppose des prix libres, l’utilisation du crédit suppose une réforme complète du système bancaire, la fin du prélèvement des profits suppose une réforme fiscale, la disparition des prestations sociales fournies par les unités de travail suppose l’instauration d’un système indépendant de sécurité sociale etc. Lancée (par une loi de 1987) dans un univers institutionnel peu modifié, où l’administration gardait la plupart des leviers de commande, la réforme de l’entreprise ne pouvait porter ses fruits. Seul un changement progressif et maîtrisé aurait permis de sortir de l’ancien système sans désorienter tous les agents et susciter de fortes résistances passives (elles sont venues en particulier des ouvriers, qui voyaient plus ce qu’ils avaient à y perdre qu’à y gagner). La deuxième raison de l’échec tient au climat politique très particulier et au processus très heurté qui ont caractérisé la tentative de démocratisation : la glasnost a favorisé un déluge de critiques et ouvert un boulevard à tous ceux qui prônaient l’abandon du socialisme, l’introduction du multipartisme a donné le champ libre à toutes les démagogies électoralistes. Enfin - pour aller vite - Gorbatchev a pris un certain nombre de mesures bien intentionnées, mais lourdes de conséquences, telle qu’une forte taxation de l’alcool pour en réduire la consommation (elle fut extrêmement impopulaire et a stimulé la production au noir), la libération de milliers de détenus de droit commun (ils sont allés grossir les rangs de la pègre), l’augmentation de 12% des salaires en pleine stagnation économique et alors que les prix étaient encore contrôlés (cela a généré une épargne forcée, faute de moyens de consommation, de 300 milliards de dollars, la moitié du PIB de l’URSS...). C’est alors que ses conseillers du moment (Chataline et Iavslinski) lui ont proposé un programme de privatisation « populaire », destiné à résorber rapidement cet énorme excédent en échange de la vente d’avoirs de l’Etat. Gorbatchev a reculé devant ce programme (le « plan des 500 jours ») sans doute par conviction personnelle et devant l’opposition des « conservateurs ». L’échec du putsch de septembre 1991, qui montrait à la fois le manque de détermination et le profond désarroi idéologique de ces derniers, a été l’occasion rêvée par tous les affairistes et les revanchards qui attendaient leur heure pour mettre à bas le régime sans hésiter à désintégrer pour ce faire l’URSS, de manière totalement anti-démocratique et inconstitutionnelle.

 

Les privatisations-spoliations

 

Le plus grand hold-up de tous les temps : c’est ainsi qu’on peut résumer le processus de privatisation tel qu’il a été mené par les gouvernements ultra-libéraux institués par Eltsine, malgré les résistances de la Douma. Il n’a pu être réalisé que par un gigantesque abus de confiance commis aux dépens d’une population qui ignorait tout du marché et du capitalisme et à laquelle on a promis de se partager la propriété d’Etat. Je n’en rappellerai ici que l’essentiel.

La brutale libération des prix, première mesure de la « thérapie de choc », décrétée le 2 Janvier 1992, a entraîné une hyperinflation (de 2000 à 5000% selon les produits), prévisible du fait que l’économie soviétique était encore organisée en monopoles, que les prix administrés des biens de base étaient souvent inférieurs aux coûts et que la pénurie sévissait toujours. Les économies de la population ont été dévorées par cette hyperinflation. Il n’y avait plus guère d’argent pour acheter, à un prix raisonnable, les biens d’Etat.

D’où la deuxième étape du processus. Eltsine, sachant que le Congrès s’apprêtait à le démettre, organise un referendum en Avril 93 : il obtient la confiance, mais se voit refuser la proposition de dissoudre le Parlement. Il le dissout quand même, de manière inconstitutionnelle, le 21 septembre, fait encercler la Maison Blanche qui résiste, et fait tirer par les chars le 3 Octobre (plusieurs centaines de morts). Le 12 Octobre il organise un nouveau referendum. Le projet de constitution, qui lui donne des pouvoirs exorbitants, est approuvé par 55% des votants (30% des inscrits). Malgré l’hostilité du Parlement élu le même jour, il a les moyens de constituer un gouvernement, qui va privatiser la Russie. Cent cinquante millions de bons, d’une valeur équivalente à 7 $, sont distribués à tous les citoyens pour acheter des actions des entreprises privatisées, soit de leur propre entreprise, soit d’autres entreprises. L’écrasante majorité des entreprises choisit le schéma de privatisation qui accordait 51% des actions aux insiders, tandis que l’Etat en conservait temporairement 20% et que le reste était mis sur le marché. Un marché secondaire se mit en place rapidement d’où émergèrent des fonds d’investissement qui récupérèrent une part importante de ces bons. Les actifs furent évalués à des prix dérisoires. Par exemple un important institut de chimie fut adjugé pour le prix de l’une de ses machines[13]. Le résultat de cette privatisation de masse fut celui qui était escompté : les affairistes mirent la main sur les bons qu’une population appauvrie vendit pour subsister (on les proposait même au coin de la rue), les collectifs de travailleurs, qui peinaient à toucher leurs salaires, ont vendu peu à peu leurs actions, les directeurs en ont acheté un certain nombre, mais souvent pas assez pour conserver, même avec l’appui de leurs ouvriers, les leviers de commande, et les nouveaux propriétaires les ont alors, dans bien des cas, démis au profit de directions plus soumises (ce qui a entraîné des affrontements, parfois sanglants)[14]. Les citoyens russes ont été ainsi spoliés doublement, en tant que co-propriétaires (juridiquement parlant) de la propriété d’Etat, bradée à vil prix, et en tant qu’actionnaires salariés, contraints de vendre, à aussi vil prix, leurs parts.

Troisième étape, qui l’emporte encore en hypocrisie et duperie, à partir de 1995 : les « prêts contre actions ». Le gouvernement russe attribue à une quinzaine de banques moscovites, en nantissement de prêts déterminés, des actions des plus grandes entreprises pour une durée de trois ans. Or on savait qu’il ne pourrait rembourser ces prêts. C’est ainsi que quelques uns des fleurons de l’économie russe sont tombés entre les mains de quelques groupes financiers, appartenant à ceux que l’on nommera alors les oligarques. Ce sont eux qui assureront la réélection d’Eltsine le 3 Juillet 1996, avec 53,7% des suffrages au second tour, alors que six mois avant ce dernier n’était crédité que de 5 à 8% dans les sondages. Ils n’auront pas lésiné sur les moyens : énorme caisse noire qui a permis de mener une campagne à l’américaine (après recrutement de conseillers en communication américains), main mise sur les chaînes de télévision (pourtant largement subventionnées par l’Etat) qui a permis d’exclure de l’antenne les autres candidats, à commencer par le plus menaçant, le candidat communiste, Ziouganov, propagande calomnieuse et alarmiste (on annonce le retour du Goulag) etc.

 

Reste-t-il quelque chose de socialiste aujourd’hui en Russie?

 

Il ne reste à peu près rien, même pas les « éléments de socialisme » qui subsistent dans nombre de pays occidentaux, legs de l’héritage de l’Etat keynésien (services publics, système public de sécurité sociale, planification incitative, coopératives et mutuelles etc.)[15].

En dehors de l’agriculture, où les paysans ont montré peu d’enthousiasme pour le retour à l’exploitation privée[16], tous les secteurs ont été presque complètement privatisés. L’Etat fédéral a gardé quelques parts dans les sociétés par actions, le plus souvent une simple minorité de blocage, qui lui permet surtout d’empêcher la cession à des capitaux étrangers, mais ne lui donne plus de moyens de contrôle, et il continue à les mettre en vente pour la plupart (ce sont surtout les pouvoirs régionaux qui ont pris des participations parfois importantes, ce qui ressemble à des renationalisations). Dans l’industrie notamment la part du privé (y compris les entreprises où l’Etat conserve des parts résiduelles) représentait, en 1998, 88,5% du volume de production et 84,4% des emplois. Les seuls monopoles d’Etat qui subsistent sont ceux du géant gazier Gazprom, de la compagnie d’électricité EES, des chemins de fer, des oléoducs. Or les trois premiers doivent être éclatés en plusieurs entreprises privées concurrentes, l’Etat russe ne conservant que les infrastructures. Dans l’ensemble, ces privatisations n’ont pas apporté les effets bénéfiques de la concurrence, et ont même, faute d’institutions de régulation comme il en existe jusque dans les pays occidentaux les plus libéraux (elles commencent seulement à être mises en place en Russie), produit des effets désastreux. Il existait par exemple en 1995 près de 400 compagnies aériennes, cependant que la seule compagnie aérienne où l’Etat restait majoritaire (Aeroflot) était pillée par un oligarque qui s’était emparé de toute sa commercialisation. La concurrence sauvage entre ces compagnies et la dégradation du contrôle aérien ont entraîné pendant deux ans plusieurs catastrophes aériennes avant que l’Etat ne redéfinisse les règles d’obtention des licences et n’améliore le contrôle[17]. Mais le plus grand échec des privatisations concerne le secteur bancaire et financier, malgré la proliférations de sociétés privées. Le pays manque cruellement de moyens de paiement, car le système bancaire est si peu fiable que les entreprises préfèrent chercher des financements auprès d’autres entreprises ou procéder à des trocs. Alors que l’Etat aurait pu développer un secteur public de banques commerciales, qui avait commencé à être mis en place à la fin des années 80, l’équivalent de 50 milliards de dollars cash circulent en Russie, sans parler des capitaux expatriés.

Il ne reste pas grand chose non plus des services publics de base. Le système public de santé ne fournit plus qu’une couverture minimale, le reste relevant d’un système d’assurances privées en liaison avec des cliniques privées. C’est le système américain, avec une qualité de soins nettement inférieure. Le système éducatif public s’est rabougri. L’éducation pré-scolaire et l’enseignement supérieur sont devenus pour une part croissante payants, avec le développement d’établissements privés. La recherche publique a été sacrifiée. Les transports publics urbains se sont considérablement dégradés et les transports privés, non soumis à une régulation, n’ont guère pris la relève. Seuls les chemins de fer (très vétustes) fonctionneront encore à peu près bien, en attendant la privatisation de l’exploitation.

L’Etat n’a plus de véritable politique industrielle. Alors que le nombre d’actifs dans les appareils administratifs, loin d’avoir diminué, a augmenté de 75% entre 1990 et 1998, ses moyens d’action sont très réduits, faute de rentrées fiscales satisfaisantes et du fait d’une lourde dette extérieure (environ 150 milliards de dollars, somme sensiblement équivalente à celle de l’évasion des capitaux vers l’étranger, et surtout les paradis fiscaux). Incapable d’investir ou de soutenir l’investissement, il ne peut plus agir que de façon très indirecte (taxes à l’exportation, pour éviter l’hémorragie de certains produits de base vers l’étranger, taxes à l’importation pour protéger des industries contre la concurrence étrangère, allègements fiscaux etc.). Et, soumis aux lobbies intérieurs, il le fait au coup par coup et de façon fluctuante, modifiant sans cesse les règles du jeu.

En résumé on peut dire que la Russie est devenue un pays capitaliste de seconde zone, après avoir gâché tout ce qu’il pouvait y avoir de positif dans le legs économique du système soviétique : quelques secteurs de pointe, qui auraient été à même d’affronter la concurrence du marché mondial, une main d’oeuvre dont le niveau de qualification est reconnu encore aujourd’hui par les entrepreneurs occidentaux, un bon niveau culturel, malgré les censures diverses (l’URSS était le pays où l’on lisait le plus au monde, où la production cinématographique était remarquable etc.), une certaine cohésion sociale. Le paradoxe de la situation russe est que, avec tous les atouts dont disposait le pays, dont, bien sûr, ses immenses richesses naturelles, il s’est encore plus refermé sur lui-même. Le volume des échanges avec l’étranger « lointain » (hors CEI) s’est effondré : il est passé de la huitième place mondiale au 19° rang. La structure de ses échanges (excédentaires) est celle d’un pays pauvre : il exporte surtout des matières premières, dont les hydrocarbures (45% de ses exportations), ce qui le rend très vulnérable aux variations de leur cours mondial. Les investissements étrangers, du fait de l’absence de règles claires et stables et de l’instabilité politique, ont été très réduits, et sont allés pour plus de la moitié dans la sphère financière et boursière. 

Pour compléter ce sombre tableau du gâchis, l’éclatement de l’URSS a eu des conséquences économiques dramatiques pour la Russie comme pour toutes les autres Républiques. Alors que les conditions étaient réunies pour créer un marché commun du même type que celui de l’Union européenne, on a vu se multiplier les monnaies, les passeports, les barrières douanières. Résultat : le commerce intérieur à la Communauté des Etats Indépendants a diminué de 85% par rapport à 1988, et celui de la Russie avec les autres Etats de cette Communauté est tombé de 65% de ses échanges extérieurs en 1991 à 22% aujourd’hui. Le «socialisme » soviétique avait certes imposé les plus lourdes contraintes, à commencer par les découpages artificiels de frontières imposées par Staline (acompagné des déplacements forcés de population que l’on connaît), aux républiques périphériques de la Russie, mais avait unifié l’ensemble et créé des pôle de développement qui n’auraient pas existé sans lui[18]. Tout cela a sombré dans le chaos des rivalités et ouvert un large champ d’action aux puissances occidentales, aux Etats-Unis surtout.

 

Comment un tel écroulement a-t-il été socialement possible?

 

J’ai essayé de relever quelques conditions structurelles au niveau du système soviétique et de montrer comment la réforme gorbatchévienne a été mal conduite. Il reste cependant à comprendre pourquoi la société soviétique s’est ainsi désintégrée et pourquoi la population, dans sa grande masse, s’est ainsi laissée manipuler. Il faudra un jour apporter des réponses solidement fondées à cette immense interrogation. Il y aurait bien des choses à analyser du côté des classes dominées du système soviétique, et le voile commence à être levé par quelques travaux[19]. J’ai fait ailleurs quelques suggestions en ce qui concerne la conversion au capitalisme de la nomenklatura, proposant une sorte de typologie socio-psychologique, qui distinguait les apôtres d’un socialisme pur et dur (de plus en plus âgés et de moins en moins nombreux), pour qui la perestroïka était une trahison, les conformistes ayant réussi une ascension sociale, qui étaient des conservateurs modérés, les intellectuels humanistes, qui voulaient réellement réformer le système sans le détruire, et les arrivistes, qui ne voulaient plus s’embarrasser d’obstacles et d’idéologie. Et puis, il y avait tous ceux qui restaient en lisière de la nomenklatura et qui espéraient s’ouvrir d’autres passerelles sociales. Quoi qu’il en soit, et même si les  facteurs de désagrégation étaient puissants, il y a eu sans doute une grande part d’aléa dans tout ce processus, comme dans toute révolution sociale, dès lors que les résistances sont fortes d’un côté (elles continueront à se manifester pendant toute l’ère eltsinienne), et qu’un certain nombre de digues finissent pas sauter sous des poussées diverses de l’autre. Je me limiterai à quelques remarques que m’inspire le cours qu’ont suivi les évènements. Quand le mouvement des privatisations a été déclenché de la façon qui a été rappelée (par une série de coups de force et d’oukases), une partie de la classe dirigeante (je pense notamment aux dirigeants d’entreprise) n’avait plus qu’un choix : ou bien se voir éliminée (c’est souvent ce qui s’est produit) ou bien tenter de le récupérer (c’est ainsi que nombre de directeurs se sont appuyés sur leurs salariés pour maintenir en vie leurs entreprises et pour y asseoir des parts de contrôle). Tout aussi significative a été l’attitude du KGB : cet immense appareil de contrôle a tenté de contourner l’obstacle pour soutenir la nomenklatura en jouant un double jeu (infiltration des mouvements et partis d’opposition pour les contrôler, soutien à des partis ultra-nationalistes pour en faire des abcès de fixation), puis pour sauver les meubles du Parti (car lui-même ne possédait rien). Il a vu ses protégés lui échapper et y a perdu sa réputation, ce qui a facilité sa dissolution après le coup d’Etat manqué de Septembre 1991. D’autres grands appareils d’Etat, et en premier lieu l’armée, se voyant abandonnés par le pouvoir et perdant brutalement effectifs, soldes et prestige, ont donné dans le sauve qui peut individuel, certains de leurs membres versant dans la corruption, d’autres s’engageant dans les milices privées, voire dans le banditisme. D’une façon générale, un régime qui reposait aussi fortement sur la contrainte et une idéologie de plus en plus divorcée de la réalité était plus menacé de décomposition que tout autre.

 

Relevé de conclusions

 

Il y avait donc, dans le système soviétique, bien des germes de sa désagrégation. Le passage vers une forme de socialisme de marché, bien éloignée des « modèles de socialisme » qui sont aujourd’hui débattus par quelques théoriciens en Occident, mais qui représente au moins des perspectives de transition - à savoir le maintien d’un fort secteur de propriété d’Etat profondément rénové et de diverses formes de propriété collective en surplomb par rapport aux formes de propriété privée - était une entreprise historique extraordinairement risquée, comme l’exemple russe, et, à divers degrés, celui des pays de l’Europe de l’Est, l’a montré. Ce passage ne pouvait être que très progressif et devait être contrôlé politiquement[20]. Les pays encore socialistes ne sont sans doute pas irrémédiablement conduits, quoi qu’on veuille dire, vers la restauration pleine et entière du capitalisme. Mais ils doivent prendre conscience d’un certain nombre de problèmes, s’ils veulent éviter d’être entraînés dans un processus à la russe. Je voudrais en relever quelques uns.

A défaut d’une démocratie socialiste qui reste à inventer, il leur faut encourager le développement de contre-pouvoirs au parti dominant, sans lesquels la société restera atone, lorsque celui-ci ne sera plus en état de maîtriser les contradictions, et d’abord en son propre sein. Le syndicalisme devrait devenir indépendant. Des médias libres devraient être autorisés à condition qu’ils revêtent la forme associative, et qu’ils ne soient pas financés par des sociétés de capitaux ou, indirectement, par des entreprises privées de publicité. A terme, des partis politiques devraient également être autorisés, s’ils dépendent exclusivement des cotisations de leurs membres et de financements publics. On éviterait ainsi que les citoyens, qui n’ont pas les ressources critiques que des décennies de luttes sociales et politiques leur ont quand même léguées en Occident, ne se laissent abuser par des pouvoirs soi-disant libres, en fait aux mains des puissances d’argent.

Le parti dominant ne doit plus être une administration parallèle, s’ingérant dans tous les aspects de la gestion économique. La séparation d’avec l’Etat, au niveau de l’organisation et du financement, devrait être aussi stricte que possible. Bien entendu il est normal que ce parti essaie d’occuper les sommets de l’appareil d’Etat et de placer ses membres aux postes importants de ses différents échelons. Mais les carrières administratives devraient avoir leurs propres règles de déroulement, en fonction des compétences et des nécessités d’un bon fonctionnement (la Révolution culturelle chinoise a montré tous les effets négatifs d’une politisation excessive, quand le « rouge » l’emportait sur « l’expert »). On peut penser par exemple à certaines règles d’avancement qui ont caractérisé la fonction publique française. Heureusement la séparation Parti/Etat semble ajourd’hui bien engagée.

Pour parer à tous les phénomènes de corruption administrative, qui sont à l’heure actuelle largement répandus, il n’est d’autre remède, en dehors de cette séparation, que le développement d’une législation stricte et rigoureuse, relevant dans ses grandes lignes de la délibération parlementaire. Plus il y aura de lacunes dans la loi, plus l’arbitraire sera grand et la concussion importante. La construction d’un édifice législatif, suffisamment précis pour empêcher les dérives, mais suffisamment souple pour ne pas être tatillon, ne peut être qu’une oeuvre de longue haleine, qui doit accompagner pas à pas les réformes, sans être précédée par elles et sans trop les anticiper. On a vu, avec l’exemple russe, comment le chaos législatif et les lacunes ouvraient un champ immense non seulement à la corruption et au lobbyisme, mais encore aux malversations en tout genre.

L’appareil judiciaire devrait être rigoureusement indépendant de l’exécutif au niveau de son mode de recrutement et de l’agencement des carrières. Il devrait rester entièrement public, au lieu de dériver, comme dans les pays occidentaux, de plus en plus vers des formes d’arbitrage privées. C’est la seule condition pour qu’il existe des juges intègres, qui donnent confiance à la population dans la solidité des règles et dans l’équité des jugements.

An niveau économique, le défi est immense. Je me contenterai de relever les points qui sont, à mon sens, le plus sensibles.

D’une manière générale on peut très bien comprendre les raisons qui ont conduit à réintroduire un secteur privé, non seulement sous forme d’entreprises individuelles ou familiales, là où il fallait se dégager rapidement de formes pesantes et bureaucratisées de gestion que le type de production n’imposait pas et qu’il était très d ifficile de transformer, mais encore sous forme d’entreprises capitalistes de grande ampleur. On peut très bien comprendre aussi l’intérêt de constituer des joint-ventures avec des entreprises étrangères ou de laisser pénétrer des capitaux étrangers dans des zones économiques spéciales, puis plus largement. Il s’agissait en effet, d’une manière générale, de confronter l’économie publique aux dynamismes de l’économie capitaliste, de secouer de veilles routines, d’importer des technologies avancées et certaines techniques de gestion éprouvées. Mais une mauvaise orientation consisterait, à mon avis, à restreindre le champ de l’économie publique (d’Etat et collective) aux secteurs ou au segments clefs de l’économie, comme on avait voulu le faire par exemple en France avec le programme de nationalisations de 1981. C’est dans tous les domaines, y compris dans le tertiaire (par exemple restauration, hôtellerie, tourisme), qu’une compétition avec le privé devrait être maintenue.

Le grand enjeu pour l’économie publique est de trouver des structures qui ne l’entraînent pas dans la voie d’un capitalisme d’Etat, qui serait condamné à terme comme il l’a été en Occident. Et, pour cela, il faudrait ne pas tomber dans le piège de la financiarisation. La transformation des entreprises d’Etat en sociétés par actions répondait - je pense ici à la Chine - à plusieurs motifs des plus sérieux : donner à ces entreprises une entière autonomie par rapport aux organismes de tutelle, les soumettre à des objectifs de rentabilité économique, leur permettre de trouver des capitaux sans faire nécessairement appel à leur actionnaire unique ou principal et sans se limiter à leurs propres ressources en autofinancement[21]. Mais deux risques majeurs risquent d’emporter toute cette autonomisation. Le premier est l’appel massif aux marchés financiers, même si l’Etat garde la majorité des actions ou une minorité de contrôle. Tant les exemples occidentaux que l’exemple russe montrent que cette voie est sans retour. On peut peut-être l’emprunter un certain temps, si les marchés financiers sont très limités, dans leur ampleur et dans leurs procédures. A plus long terme il faut sans doute trouver d’autres voies, notamment du côté d’un système de crédit assaini et performant ou - ce serait un moindre mal - du côté de participations entre entreprises publiques. L’autre grand risque est celui de l’appel à l’actionnariat salarié dans les entreprises : outre le fait que le pouvoir dans l’entreprise devient ainsi nécessairement censitaire, et se trouve voué à décliner - l’exemple russe l’a démontré - il ne fait pas de doute qu’il sera manipulé par les directions d’entreprise. Le socialisme devient alors une formule creuse, un simple paravent qui n’abuse plus personne.

Une autre question cruciale est celle de l’insertion d’une économie socialiste - ou du moins d’une économie comportant de forts « éléments » socialistes - dans le commerce mondial et dans les flux de capitaux. Autant la mondialisation peut être bénéfique, comme les exemples des nouveaux pays industriels de l’Asie du Sud Est l’ont prouvé, autant une ouverture incontrôlée peut conduire à la récession, voire à la ruine - d’autres pays de cette région en furent les malheureux exemples, lors de la crise asiatique qui a éclaté en 1997 et dont les manifestations se prolongent encore aujourd’hui (sans parler de l’Amérique latine). En ce qui concerne le commerce des marchandises, l’entrée dans l’OMC présente des avantages, mais comporte des risques encore plus grands si elle n’est pas négociée de manière à être graduelle - le temps de protéger les productions nationales qui sont d’importance vitale et de préparer les reconversions[22]. En ce qui concerne les mouvements de capitaux, seuls les investissements directs, à la différence des placements spéculatifs (en général des prêts à court terme), sont susceptibles, sous certaines conditions, d’aider au développement. Il faut également garder la maîtrise du taux de change[23]. Tout cela suppose un Etat qui, sans céder aux pressions des puissances occidentales et aux exigences des organismes internationaux, conserve une solide base d’économie publique et de nombreux moyens d’intervention. Sinon le nouvel impérialisme usera de sa force de frappe financière, économique et militaire, pour détruire ce qu’il reste de socialiste dans le monde d’aujourd’hui. C’est le défi auquel la Chine notamment se trouve confrontée - et c’est pourquoi elle nous intéresse au premier chef - mais c’est aussi tout l’enjeu d’un changement de cap dans la construction européenne.



[1] Selon la Banque mondiale, le PI B de la Russie représentait en 2000 moins des 2/3 de ce qu’il était en 1989. De 1990 à 1999 la production industrielle a chuté de près de 60%, une chute bien plus importante que celle qui s’est produite pendant la seconde Guerre mondiale (24%). Cf Joseph E. Stiglitz, La grande illusion, Fayard, 2002, p. 193.

[2] Les statistiques varient selon les sources. D’après le Comité d’Etat aux statistiques, 35,3% de la population était, fin 1999, sous le minimum vital, mais, selon le Centre pan-russe du niveau de vie, ce nombre s’élevait à 57, 7%. Les revenus sont d’autant plus difficiles à évaluer que la part des salaires (déclarés) dans les revenus globaux a fortement diminué (de 70% en 1992 à 44% en 1997), tandis que la part des revenus du capital et des affaires (souvent non déclarés) a presque triplé (de 16 à 43% ), ce qui du reste en dit long sur les changements de la structure sociale en Russie. Cf Jean Radvanyi, La nouvelle Russie, Armand Colin, 2000, p. 85. Selon la Banque mondiale, en 1989 2% des Russes vivaient dans la pauvreté, alors qu’en 1998 40% de la population vivait avec moins de 4 dollars par jour. Cf Joseph E. Stiglitz, op. cit., p. 204.

[3] Ces quelques données sont extraites de l’ouvrage de Paul Klebnikov, Parrain du Kremlin, Boris Berezovski et le pillage de la Russie, Robert Laffont, 2000, p. 125-130.

[4] La pression exercée par les grands organismes internationaux, à commencer par le FMI, a joué un rôle considérable.  Mais il faut souligner celui joué aussi par les multinationales, souvent associées aux expertises, qui ou bien ont voulu de profiter de l’aubaine (tentatives de rachat, attraction des élites scientifiques) ou bien ont tenté de freiner et d’asphyxier des concurrents potentiels. Quant aux dirigeants occidentaux, ils ont soutenu sans faille (avec quelques réserves des Européens concernant la privatisation totale des services publics) la politique de libéralisation sauvage.

[5] J’ai développé ce thème d’une autonomie de fait, mais « sous contrainte », dans Le socialisme est (a)venir, tome 1 L’inventaire, Editions Syllepse, 2001, p. 153-154. Le lecteur trouvera dans ce livre une analyse du système soviétique, qui se conclut par un essai de bilan (p. 170-173).

[6] Un des exemples les mieux décrits fut la mise en coupe réglée de la grande usine de production automobile AutoVaz par Berezovski, avec la complicité de certains de ses dirigeants : une société de commercialisation des automobiles et une société financière chargée des financements du constructeur permettaient à la fois de pomper les bénéfices de l’entreprise et de tromper le fisc, en particulier en pratiquant de fausses exportations. Cf Paul Klebnikov, op. cit., p. 113

[7] L’expression est de Paul Klebnikov, qui consacre un chapitre très documenté à ces pratiques frauduleuses, sur lesquelles les autorités fermèrent les yeux.

[8] C’est en 1989 qu’on voit apparaître les premières institutions bancaires non étatiques (le pouvoir soviétique avait attendu l’année précédente pour commencer à différencier le système bancaire étatique, en créant quelques banques spécialisées), au nombre de 43. Ensuite le développement du secteur privé est exponentiel  (1270 banques fin 1991, 2600 fin 1994), avant que de premières mesures d’assainissement ne viennent le réduire (il y avait encore 1900 banques en1997). En 1997 il existait par ailleurs plus de 1000 fonds de retraite et plus de 800 sociétés d’investissement. Cf Jean Radvanyi, op. cit., p. 193. Sur la manière dont ces banques se sont enrichies aux dépens de l’Etat russe, cf Paul Klebnikov, op. cit., p. 42-43.

[9] Ce rôle est démontré avec précision par Joseph Stiglitz, ancien conseiller de Bill Clinton et ancien vice-président de la Banque mondiale (poste dont il a démissionné en Novembre 1989). Dans La grande illusion, l’auteur raconte comment le FMI a poussé à la libération rapide des prix, puis a conditionné ses prêts à des mesures anti-inflation (élévation des taux d’intérêt) qui ont stoppé les investissement et stimulé le développement du troc, comment il a poussé les dirigeants russes à maintenir la parité du rouble, ce qui n’était avantageux que pour les nouveaux riches et ne pouvait que les inciter à expatrier leurs capitaux, comment en 1998 il a tenté - en vain - de sauver la monnaie russe pour éviter que les banques occidentales ne perdent des milliards de dollars, ce qui devait aboutir au krach, lequel a entrainé une crise financière mondiale. Ceci dit, la Russie n’était pas un petit pays très endetté, auquel on peut dicter ses volontés. La responsabilité des dirigeants russes ultra-libéraux et des affairistes du pays est entière dans le naufrage de la Russie. Ce sont eux qui, très consciemment, ont décidé de créer de toutes pièces une classe de capitalistes suffisamment puissants pour empêcher, par tous les moyens, un retour au « communisme ». Disons que les dirigeants américains, malgré l’avis d’un certain nombre de leurs conseillers (dont Stiglitz) et du Département d’Etat, ont joué les pousse au crime (ils étaient parfaitement au courant de la corruption) pour mettre à bas l’ancienne puissance soviétique.

[10] Berezovski déclarait au Financial Times que lui et six de ses collègues contrôlaient 50% de l’économie russe.

[11] Joseph Stiglitz a dénoncé en particulier le rôle pervers des stock options et de leur non-intégration dans la comptabilité des entreprises : « Les dirigeants ont intérêt à augmenter la valeur apparente des entreprises et les profits fictifs, y compris en envoyant de mauvais signaux aux marchés ». L’administration Clinton et Wall Street se sont opposés à cette intégration sous prétexte qu’elle aurait fait baisser le cours des actions! Cf Le Monde du 9 juillet 2002, « Jo Stiglitz, Prix Nobel, dénonce le « capitalisme des copains » ». Le journal cite, dans le même article, ce propos de Philippe Camus, coprésident d’EADS : « La maximisation de la valeur boursière recèle une contradiction. Tout désormais est lié à cette performance, y compris l’intéressement et la rémunération des organes de contrôle, comme le conseil d’administration. Mais si même les contrôleurs ont intérêt à maximiser la valeur, ça ne peut pas marcher ».

[12] Cf le « mensonge généralisé » entre les entreprises et les administrations, et entre les différents niveaux de l’administration elle-même. Je l’évoque dans Le socialisme est (a)venir, tome 1, p. 150-151.

[13] Pour cet exemple et bien d’autres, cf Paul Klebnikov, op. cit., p. 151.

[14] Une enquête a montré que la part des collectifs de travailleurs, qui dépassait 41% la première année (dont 3% pour la direction) a diminué rapidement et n’était plus que de 26% la cinquième année (dont 6% pour la direction). Le processus a été encore plus net pour les grandes entreprises (ils n’ont conservé que 5% des actions). Cf Jean Radvanyi, op. cit., p. 93. L’auteur ajoute que « outre le rachat direct, un des moyens pour réduire la part des petits actionnaires consistait à provoquer l’émission d’actions supplémentaires : incapables d’investir, les petits (et parfois certains gros) actionnaires  voient leur part finale fondre ».

[15] Je renvoie sur ce sujet à ma brève analyse dans Le socialisme est (a)venir, tome 1, p. 187-190 et chapitre 2.

[16] La réforme agraire d’Octobre 1993 a imposé la privatisation, mais celle-ci a le plus souvent été contournée par les paysans, attachés à des formes de gestion collective qui leur apportaient de nombreux avantages : ils ont choisi en général de se réenrégistrer sous la forme de coopératives, de SARL ou de sociétés par actions, ou même, dans certaines républiques, ont conservé, de façon illégale, la forme du sovkhoze ou du Kholkoze, délivrée désormais des obligations du Plan. Fin 1997 seuls 9% des hectares cultivés l’étaient par des exploitants individuels. A la différence des autres secteurs, il n’y eut point de capitalistes pour mettre à profit les privatisations, du fait de la résistance des paysans, soutenus par le Parlement, et de la mauvaise rentabilité du secteur. Cette période de transition a vu, du fait aussi du développement des exportations, un fort recul de l’agriculture russe, surtout de l’élevage, qui connut un véritable effondrement. Cf Jean Radvanyi, op. cit., chapitre 4.

[17] De 1992 à 1996 il y eut entre 17 et 33 catastrophes et 250 à 350 victimes par an. Il n’y eut aucune catastrophe en 1996-1997 après la reprise en mains du contrôle aérien.

[18] Dans certaines Républiques de l’ex-URSS l’effondrement a été encore plus effrayant qu’en Russie. La Moldavie a vu sa production réduite à un tiers de celle d’il y a dix ans, le PI B ukrainien pèse juste un tiers de celui de 1990.

[19] Cf Karine Clément

[20] Le contraste est frappant entre ceux des pays d’Europe centrale et orientale qui ont conservé un secteur public relativement important et opéré une transition graduelle vers une économie de marché et d’autres qui ont aussi tenté une thérapie de choc - toujours sur les conseils pressants du FMI et du Trésor américain. La Pologne, la Hongrie et la Slovénie ont retrouvé dix ans après 1989 le niveau antérieur de leur PIB. La Tchéquie, qui disposait pourtant d’importants atouts, reste toujours en deça.

[21] Cf Le socialisme est (a)venir, 3° Partie, chapitre 4.

[22] On sait que ces négociations sont le plus souvent un marché de dupes, les puissances dominantes ayant les cartes en main et trouvant les moyens de contourner les règles qu’elles ont fait adopter.

[23] Il est remarquable que seules la Chine et la Malaisie aient échappé à la crise asiatique en gardant pour l’une le contrôle des mouvements de capitaux et pour l’autre en instaurant des règles transitoires - contre les prescriptions du FMI. Cf Joseph E. Stiglitz, op. cit., p. 165 sq.