Ce sont les termes employés par Jean-Luc Mélenchon, comparant le mouvement de protestation à Hong Kong à celui des Gilets jaunes, car il serait, comme ce dernier, porteur d’un « large panel de revendications de contrôle démocratique et de refus des inégalités sociales ». Il n’est pas allé à Hong Kong, et moi non plus. Pour tenter de savoir s’il dit vrai, je me limiterai à des faits ou observations qu’on peut trouver, en cherchant bien et en ignorant les commentaires, dans les médias occidentaux, sans même me référer aux sources chinoises. J’y ajouterai quelques rappels historiques.

 

« Un refus des inégalités sociales » ?

 

Parmi les revendications des manifestants je n’en ai pas trouvé trace. Est-ce parce qu’on vit bien à Hong Kong, où le PIB par habitant est 3,5 fois supérieur à celui des Chinois continentaux ? Le niveau des inégalités sociales est l’un des plus élevés du monde. D’après Oxfam, les 10% les plus riches ont des revenus 44 fois supérieurs à ceux des 10% les plus pauvres. La région compte 67 milliardaires, pendant que 20% de la population vit sous le seuil de pauvreté et que de nombreux travailleurs précaires se logent dans des cases de moins de 5 m2. Or les révolutions citoyennes les plus caractérisées (Venezuela, Equateur, Bolivie, Tunisie, Egypte, Mexique, Algérie aujourd’hui) sont parties de révoltes contre la misère, avant d’aller vers des revendications politiques. Idem pour les Gilets jaunes, dont on sait qu’elles ont commencé par des protestations contre la vie chère, les bas salaires et la désertion des services publics. A Hong Kong on a beau chercher, on n’entend aucune demande concernant le logement (il faut 10 ans pour obtenir un logement social dans une ville où le prix de l’immobilier est 2 fois celui de Paris et où règne la spéculation, telle que de nombreux logements sont vides), aucune concernant le système de santé, les frais de scolarité etc. Et si l’on s’en prend à l’oligarchie du monde des affaires, ce n’est pas pour lui demander de la justice sociale, mais pour dénoncer sa collusion avec Pékin. Bizarre, pour une révolution citoyenne…

 

Une révolution « pro-démocratie » ?

 

Il faut rappeler d’abord que la démocratie n’existait tout simplement pas avant l’accord entre le gouvernement chinois et la Grande Bretagne de 1984, qui devait aboutir à la rétrocession du territoire à la Chine, dont elle avait été spoliée lors de la guerre de l’opium en 1842, de celle de 1860, et pour finir avec le bail de 99 ans qui lui avait été imposé, pour une autre partie de ce territoire, en 1898. A la suite de la rétrocession les Hongkongais se sont vu reconnaître pour 50 ans la plupart des attributs de la souveraineté : un régime juridique spécial (la common law britannique), un Parlement élu partiellement au suffrage universel, et qui devait en principe le devenir totalement en 2017, leur propre monnaie, leur régime fiscal et douanier, leurs traités commerciaux, leurs libertés politiques et civiques, dont la liberté de manifester, la liberté de la presse et celle de l’enseignement. On a connu des régimes plus autoritaires ! N’échappaient au gouvernement local que la défense, les affaires étrangères et le drapeau, qui devait être celui de la Chine continentale.

Qu’en est-il donc des « revendications démocratiques » ? Le mouvement « des parapluies » de 2014 s’est élevé non contre le nouveau Parlement, qui allait être élu au suffrage universel (jusque là il comportait une moitié de députés élus  et une moitié désignée par des « organismes socio-professionnels »), mais contre une désignation du chef de l’exécutif à partir d’une liste restreinte élaborée par un comité de grands électeurs. Or le projet, suite aux manifestations, a été abandonné.

Aujourd’hui les manifestants ont commencé par demander l’abandon d’un projet de loi d’extradition. Etait-ce une menace pour la démocratie ? Il visait en réalité des crimes et des délits de droit commun, tels que ceux des fugitifs et des maffias (les triades s’étant repliées sur Hong Kong), ensuite des délits d’ordre économique, comme ceux de riches Chinois continentaux faisant évader leurs fortunes ou se servant simplement de la place financière pour contourner illégalement le contrôle des capitaux en Chine continentale. Il excluait explicitement des motifs d’ordre politique, et comportait toutes sortes de garde-fous pour préserver l’indépendance de la justice locale. On ne peut dès lors que s’interroger : qui avait intérêt à faire capoter cette loi, qui a été à présent retirée ? Où étaient donc les menaces sur l’ordre juridique du territoire ?

Quant au système politique, on ne sait pas très bien ce que veulent les manifestants actuels, sinon la généralisation du suffrage universel. Ce qui est clair, c’est qu’ils demandent  que le gouvernement chinois n’ait rien à voir là-dedans. Mais alors il faut être clair : une autonomie totale, c’est l’indépendance, ou du moins le chemin vers elle.

De fait la presse occidentale reconnaît que parmi les manifestants il y a au moins une minorité d’indépendantistes, qui du reste le font savoir en brandissant le drapeau britannique du temps de la colonisation, et même parfois le drapeau américain, et qui brulent le drapeau chinois. Rappelons que tous les partis sont autorisés et même représentés à Hong Kong, sauf un parti ouvertement indépendantiste, ce qui est la moindre des choses pour un territoire spécial chinois.

Nos commentateurs de presse sont-ils prêts à soutenir l’indépendance de la Catalogne ou du Pays basque ou de la Corse ? Alors, qu’ils le disent, car c’est le même problème.

Les manifestants se plaignent d’être durement réprimés par la police locale. Sans entrer dans le détail, force est de constater que cette répression, qui se fait dans des normes légales, est bien mesurée par rapport à celle qu’ont connu les Gilets jaunes, alors que  le niveau des violences a été nettement plus élevé. Il faut quand même beaucoup d’hypocrisie pour dénoncer ici celles attribuées aux Black Blocks et trouver légitimes là-bas l’usage des cocktails Molotov et des barres de fer, les bris de vitrines et d’équipements publics, le saccage de stations de métro, l’agression du bâtiment du Parlement local etc. Il en faut aussi pour dénoncer la limitation des manifestations autorisées et la récente interdiction du port de masques, alors qu’elles sont en vigueur dans notre pays. On pourrait aussi comparer le nombre d’arrestations, de condamnations, de blessés et de mutilés. Mais passons, la France ne pouvant plus être considérée comme une référence en la matière.

 

Un mouvement devenu de plus en plus anti-chinois

 

C’est perceptible, même à s’en tenir à ce que dit la presse. Les Chinois venus du continent qui se sont installés dans la région comme immigrants légaux, sont à peu près un million sur une population de près de 7,4 millions d’habitants. Leurs petits commerces sont régulièrement attaqués, tout comme les grandes entreprises continentales qui ont des établissements à Hong Kong. Les touristes continentaux chinois qui venaient faire des emplettes dans la journée sont regardés d’un mauvais œil. Comment comprendre tout cela, alors que c’est contraire à l’intérêt même des Hongkongais ?

Rappelons quelques données. La région ne représente plus que le 1/40° de l’économie chinoise, et le ralentissement économique y était marqué, même avant les manifestations qui ont fait fuir les touristes, mais ce n’était pas la faute aux autorités de Pékin. Car la région jouit de privilèges exceptionnels, nullement remis en cause : un taux d’imposition des sociétés de 0%, ce qui en fait un paradis fiscal, une grande place financière, la troisième du monde, concurrencée certes par Shenzhen et Shanghaï, mais lieu de passage le plus commode pour les investisseurs étrangers en Chine, dont ceux de la diaspora chinoise, et pour les investisseurs chinois à l’étranger ; un port franc qui réexporte des marchandises venues de toute l’Asie ; des moyens de transport et de communication vers le continent ultramodernes. Elle peut tirer aussi de nombreux avantages de son insertion dans la grande zone économique en construction autour du Delta des Perles. Bref on ne peut pas chercher du côté d’un marasme économique général imputable à Pékin les raisons du mouvement actuel. Des lors quelles explications ?

Il semble bien que, pour une part au moins, ce mouvement soit identitaire, et que l’on puisse même y retrouver des ressorts classiques de l’extrême droite : la crispation culturelle, la xénophobie. Pour une autre part, il tient sans doute à une aversion, venant de catégories plutôt aisées, pour le socialisme à la chinoise, et d’une crainte, notamment chez les étudiants, de se voir concurrencés par une élite venue du continent. Il est également vraisemblable que des catégories populaires s’y soient jointes pour protester contre leurs conditions de vie et contre une oligarchie qu’elles estiment liée à Pékin, mais ce ne sont pas elles qui se sont fait entendre.

Sous couvert de la défense des droits de l’homme (les manifestations ont été chaque fois initiées par le Front civil des droits de l’homme), le mouvement paraît fortement séparatiste, sinon indépendantiste, alors même que la région spéciale aurait tout à perdre d’un affaiblissement de ses relations avec le continent, où elle exporte la moitié de ses produits et d’où elle importe la moitié de ses marchandises.

Ce qui conduit à une troisième explication : les menées des pays occidentaux, en fait surtout les Etats-Unis et la Grande Bretagne, pour déstabiliser et discréditer la Chine. Elle n’a rien de complotiste quand on sait le rôle joué par des associations de toute nature financées ouvertement de l’extérieur (notamment par le National Endowment for Democracy états-unien et ses obligés locaux), par les Eglises catholique et protestante et d’autres relais d’influence. Tout cela ressemble fort, comme le dit cette fois la presse de Pékin, au soutien apporté par l’Occident aux « révolutions de couleur » pour désagréger le camp soviétique, à cette différence que le gouvernement de Hong Kong n’a absolument rien de totalitaire. Les manifestants devraient également se souvenir de ce qu’il est advenu aux pays de l’Est européen quand ils se sont libérés de la tutelle soviétique : l’accaparement des biens publics par une oligarchie prédatrice et corrompue, et, en réaction, un basculement xénophobe d’une partie de la population vers la droite extrême…

Reste à s’interroger sur l’attitude des milieux d’affaires, effectivement surreprésentés dans les institutions locales, et à se demander si certains ne jouent pas un double jeu : continuer leur business as usual, tout en cherchant à se protéger des initiatives venant des autorités centrales, qui auraient pu menacer, via une loi d’extradition somme toute banale, leurs intérêts, et de leurs campagnes anti-corruption qui auraient pu toucher, indirectement, les commerces de luxe.

En tous cas on est très loin d’une quelconque « révolution citoyenne »[1].

 

[1] Pour une analyse plus approfondie, et pour des précisions concernant notamment les partis politiques rassemblés au sein du Front  civil des droits de l’homme et les figures de proue du mouvement, fort bien reçues aux Etats-Unis, lire les articles de Mourad sur le site du Grand soir.