La psychologie des marchés financiers a fait l’objet de quelques études brillantes, qui sont pour l’essentiel des commentaires savants sur ce que Keynes avait déjà lumineusement analysé. Ces études sont tout à fait éclairantes, et j’en dirai quelques mots pour commencer. Elles montrent, pour l’essentiel, que, si les marchés financiers connaissent des mouvements « irrationnels », pour lesquels on emploie des termes métaphoriques comme ceux « d’euphorie » ou de « panique» boursières, ces mouvements sont parfaitement explicables à partir du comportement rationnel de chaque spéculateur, en sorte que c’est non point l’agent, mais le «mécanisme » lui-même qui  produit de l’irrationalité collective - c’est-à-dire un décrochage par rapport à l’économie réelle, au niveau des entreprises ou au niveau d’un pays, ou encore par rapport à ses « fondamentaux ». Pour le reste, on reconnaît que les marchés financiers ont aussi des affects, qu’ils connaissent de violentes émotions, mais ces phénomènes paraissent malgré tout secondaires, comme des bouffées d’humeur dans le monde froid des calculateurs rationnels. Or il se pourrait bien qu’ils jouent un rôle bien plus important qu’on ne le croit. C’est ce que je voudrais suggérer en montrant, de manière très rapide, comment certains concepts d’inspiration psychanalytique, jettent une lumière sur la psychologie des deux sortes d’acteurs clés des marchés financiers, les traders et les analystes financiers.

 

La finance et le fétichisme de l’argent

 

Pour comprendre comment des pulsions peuvent se donner libre cours sur ces marchés, il faut d’abord souligner le haut degré de fétichisme qui les caractérise.

La finance en général est fortement imprégnée par le fétichisme de l’argent. Marx l’a mainte fois noté, le cycle du capital argent A-A’, à la différence du cycle du capital productif et du cycle du capital commercial, secrète cette illusion que l’argent fait spontanément des petits, ce qui rend le jeu très attrayant (producteur d’illusio au sens de Bourdieu). Mais il faisait surtout référence au capital porteur d’intérêt, quoiqu’il n’ait rien ignoré des fantaisies (au sens étymologique) de la Bourse. Or le fétichisme est ici modéré : tout banquier qui ferait bien son travail est à même de connaître bien des choses sur la production de valeur au sein des autres formes de capitaux - c’est ce qui a d’ailleurs fait le succès de la banque-industrie. Avec les marchés financiers (je prends ici l’expression dans son sens restrictif : les marchés d’actions et d’obligations) il en va autrement : le jugement porte essentiellement, en ce qui concerne les entreprises, sur des ratios financiers et sur les promesses qu’elles affichent, en termes d’innovations, d’investissements, de conquête des marchés, et finalement de rentabilité future. Les analystes ne savent pas grand chose de la manière dont elles peuvent faire des gains de productivité (sinon en réduisant le coût de tel ou tel « facteur », et du plus onéreux d’entre eux, le facteur travail), pas grand chose sur tout ce qui se passe dans le « laboratoire secret de la production », pour reprendre l’expression de Marx, pas grand chose sur la cuisine managériale, ni même sur les mouvements de fonds au jour le jour.

Lorsque la finance se détache ainsi de la réalité du capital « industriel », elle se met à croire que l’argent peut engendrer de l’argent très simplement, et elle ne voit alors pas plus loin que le bout de son nez, c’est-à-dire ce que lui montrent ses lunettes. Certes elle peut s’apercevoir que les comptes ne sont pas fiables, ou même qu’ils sont truqués. Toute la mise en place de la « corporate governance » ne s’explique pas autrement : mettre un peu de transparence et d’objectivité dans la comptabilité et dans les discours des dirigeants d’entreprise. Mais l’on a beau éplucher les comptes trimestriels, on n’y trouve que ce qu’ils veulent bien dire, et l’asymétrie d’information reste colossale. Quant aux effets d’annonce, il est très difficile d’y faire la part du vrai et du faux. Le fétichisme de l’argent prend donc un caractère redoublé par rapport à celui qui est inhérent au prêt bancaire : l’argent crée de l’argent non à travers des rapports sociaux extrêmement compliqués, mais à travers des opérations simples, qui seraient parfaitement lisibles dans les bilans, les comptes d’exploitation et les calculs prévisionnels.

Je ne prendrai qu’un exemple : l’engouement des marchés financiers pour les opérations de fusion. Par définition une fusion était une bonne affaire : elle accroissait le pouvoir de marché, permettait de réaliser des économies d’échelle, de réduire les coûts de main-d’oeuvre, elle devait réaliser des complémentarités et des synergies etc. On s’est aperçu qu’il n’en allait pas souvent ainsi dans la réalité, et l’engouement a diminué en même temps que le nombre de ces opérations fléchissait. Mais les investisseurs financiers ne sont pas prêts à faire leur autocritique pour autant : comme ce sont eux qui les réalisent les absorptions et les fusions à travers les OPA et surtout les OPE, ils auraient beaucoup à y perdre en commissions. On voit bien ici deux choses importantes : le fétichisme de l’argent propre aux marchés financiers se nourrit d’un fétichisme du chiffre (comme si le chiffre épuisait une réalité, et comme s’il n’était pas lui-même produit à des fins particulières), et il traduit l’intérêt propre de la finance (se rendre indispensable, non seulement réclamer sa dîme, mais encore faire payer au plus cher ses services).

Donc c’est de là que nous devons partir : l’analyste financier le mieux informé et le plus rigoureux vit dans un monde éthéré, qu’il croit comprendre avec des rudiments composites de théorie économique, et de bons manuels de décryptage financier. Et l’on assiste à ce spectacle curieux de chefs d’entreprise chevronnés (au sens de Keynes) qui viennent plancher devant un parterre de blancs becs tout sortis d’écoles de commerce pour se soumettre finalement à leurs verdicts, car ce sont eux qui décideront du « jugement des marchés ».

Mais il y a plus : le fétichisme du capital argent prend toute sa force quand ce sont les détenteurs de parts sociales qui décident finalement du montant qu’elles leur rapporteront. Revenons un instant à Marx : pour lui l’intérêt n’était qu’un prélèvement sur la plus-value, et la hauteur du prélèvement ne dépendait pas du mécanisme de l’offre et de la demande d’argent, comme le croit la théorie néo-classique, mais du rapport de force entre le banquier et le capitaliste industriel ou commercial (Keynes dira à peu près la même chose). Or aujourd’hui, parce que le capital industriel et commercial s’est mis souvent sous la coupe de la finance (pas toujours : il y a de très grandes entreprises qui ne sont pas cotées en Bourse), parce qu’il ne peut plus financer des acquisitions d’une ampleur telle qu’elles dépassent largement ses capacités d’autofinancement, c’est le capital financier qui dicte la nature et le taux du prélèvement. La nature : c’est la fameuse valeur actionnariale qui revient, quelle que soit la diversité de ses formulations, à ceci que le gestionnaire des actions ne demande plus en premier lieu un dividende, comme autrefois (dividende qui ressemble à un intérêt variable), mais un accroissement de la valeur des actions. Le taux : on connaît les fameux 15% de retour sur fonds propres exigés en moyenne, qui sont destinés précisément à augmenter la valeur de ces actions. Les chefs d’entreprise reconnaissent, souvent, que ce taux est exorbitant, quand la croissance générale ne dépasse par les 2 ou 3%, et ils savent parfois qu’ils ne les obtiendront qu’avec des économies si drastiques qu’elles mettront en péril leurs entreprises. Mais beaucoup jouent le jeu, parce qu’ils ont l’oeil fixé sur la valeur de leurs actions et pensent que, plus elle sera élevée, plus ils pourront effectuer des 0PE à bon compte. On voit bien ici comment la finance a acquis un  pouvoir digne d’une théocratie : celui de définir des critères d’élection. Elle se veut désormais au sommet de la pyramide sociale, tout comme les évêques du Moyen Age, ces gens de prière et intercesseurs de Dieu, entendaient commander aux « guerriers », ceux-là même dont le comportement prédateur sur les « laboureurs » faisait les bases de leur richesse.

Avec la finance nous sommes donc dans un monde fantasmagorique, où, tout en se distanciant du réel, on croit pouvoir lui dicter sa loi. Et l’on verra tout à l’heure en quoi ce monde est propice au fantasme. Mais il me faut maintenant dire quelques mots du fonctionnement interne du marché financier lui-même, qui a sa logique propre (je me limiterai au marché des actions). J’irai vite ici, car ce sont des choses bien connues. Disons que ce qu’il y a de nouveau ici, c’est que ce marché non seulement ne se réfère plus guère à l’économie réelle, mais qu’il devient auto-référentiel.

 

Un marché auto-référentiel

 

Le marché primaire, celui de l’introduction d’une entreprise en Bourse, reste encore fondé sur des indicateurs définis : c’est le moment où l’analyste financier fait un diagnostic encore relativement étayé. Mais, comme on le sait, le marché primaire ne joue qu’un rôle très limité : ce financement externe, que l’on dit assez improprement désintermédié, ne compte que pour une très petite part dans les financements des entreprises. En fait il s’agit surtout d’un marchepied pour pouvoir vendre (ou racheter) les actions qui ont été émises. Le marché secondaire, ce « marché de l’occasion », comme on dit cette fois très justement, est l’essentiel du marché, et il présente cette caractéristique remarquable que ce qui importe ce n’est plus tant la validité intrinsèque d’un cours que le jugement que portent tous les autres opérateurs sur ce cours, ce que Keynes a si bien fait comprendre avec son célèbre exemple du concours de beauté, et ce que la théorie des jeux permet de formaliser. Comme chaque acteur essaie de deviner ce que les autres pensent, et que tous font de même, on se trouverait devant un processus infini (je pense qu’il pense que je pense etc.) si les acteurs ne se rangeaient pas derrière une « convention », c’est-à-dire une opinion qui se répand et que chaque spéculateur (le terme convient d’autant mieux qu’on est dans un jeu de miroirs) doit suivre, même s’il a une opinion inverse qu’il croit bien fondée, s’il ne veut pas  perdre sa mise. Il est donc parfaitement rationnel d’être suiviste, mais le suivisme renforce une tendance haussière ou baissière au-delà de tout indice tant soit peu objectif. Et le plus extraordinaire est que la convention a ainsi un caractère auto-réalisateur, qui achève de convaincre les acteurs qu’ils ont eu raison. Je ne développe pas davantage. Mais l’on voit bien que le fétichisme atteint ici son comble : non seulement la finance impose ses exigences de valorisation, mais encore elle soumet l’économie réelle à ses propres croyances : si le marché « pense » par exemple qu’une valeur est surévaluée, elle le sera, et l’entreprise verra ses projets ruinés. Je voulais rappeler tout cela pour en venir à la « psychologie des profondeurs » des marchés financiers, sans laquelle il est difficile de comprendre leurs emballements mimétiques et le fait qu’ils soient aussi peu sensibles aux forces de rappel venant de l’économie réelle, qu’ils soient aussi entraînés par l’illusio.

 

Le jeu des fantasmes

 

Revenons à l’analyste financier, depuis le petit employé d’un cabinet d’audit ou d’une banque d’affaires jusqu’à l’économiste en chef d’un grand fonds de pension ou d’une agence de notation. On pourrait penser qu’il incarne une figure exemplaire de l’homo oeconomicus : loin du champ de bataille de la production, de ses luttes de prestige, de ses stratégies relationnelles, de ses empoignades, bref délivré de la volonté de puissance propre aux grands chefs d’industrie, il ne viserait qu’à maximiser le revenu de ses mandataires et son propre revenu en satisfaisant des actionnaires dont il est le représentant le plus compétent. Donc un professionnel de l’expertise, un fonctionnaire dévoué du capital argent, pour plagier Marx. Au pire il commettrait des erreurs, comme il arrive à tout technicien. C’est cette figure que retient la théorie néo-classique, et qui lui permet d’affirmer qu’il est l’agent par excellence d’une bonne allocation du capital, celle qui va vers les entreprises et les économies les plus performantes - sur un marché du capital argent, notamment sous l’espèce des titres de propriété, qui se rapproche le plus d’un pur marché. Or le comportement de l’analyste financier est bien loin, ici sans doute plus qu’ailleurs, du modèle standard de cet homo oeconomicus.

Il y faut d’abord une vocation particulière. On ne choisit pas ce métier par hasard. Le psychanalyste novice dirait sans doute que cette vocation doit renvoyer à quelque fixation au stade sadique-anal, traditionnellement invoquée pour expliquer les mobiles de l’usurier et de l’avaricieux. Il faudrait en fait beaucoup plus de subtilité pour dévoiler l’objet fantasmatique qui se cache derrière l’attrait pour le fétiche argent, comme dans les cas de perversion sexuelle. Mais laissons cela. Ce qui me paraît évident en revanche, c’est que l’analyste financier est en proie à une passion banale, celle qui ressortit au fantasme de toute puissance. Ce fantasme, on le sait, vient de l’univers de la toute petite enfance, lorsque le nourrisson est encore incapable de faire l’épreuve du réel et doit halluciner la satisfaction : il veut tout tout de suite, et il veut être tout. Ce n’est pas encore la volonté de puissance, qui suppose un affrontement à l’adversité, ce n’est que le désir frénétique de tout mettre au service de son plaisir. Or, précisément, l’analyste financier, dans la mesure où il vit dans un univers déréalisé, devient facilement la proie d’un tel fantasme. Imaginons l’intense jubilation de celui qui croit maîtriser une réalité infiniment complexe et rebelle à l’aide de chiffres, d’équations, d’algorithmes simples, et qui a le pouvoir fabuleux d’énoncer des vérités qui échappent au commun des mortels. Représentons nous un Bill Christ dans son bureau : cet économiste en chef du grand fonds de pension des fonctionnaires de la Californie (Calpers), faiblement payé à ce que l’on dit, décide de mouvements de capitaux colossaux, qu’il assure gérer en bon père de famille, mais qui font la pluie et le beau temps dans le monde des plus grandes multinationales mondiales. Pensons à l’économiste d’une quelconque salle de marché, dont l’opinion sera décisive chaque fois que les traders vont se trouver devant des mouvements inexpliqués ou  plongés en pleine incertitude. Ils vont avoir ce pouvoir extraordinaire de contribuer à « faire le marché ». Pensons surtout aux experts de fonds spéculatifs, qui vont déclencher des achats ou des ventes massifs de valeurs, dans le premier cas en vendant d’abord des actifs qu’ils possèdent pour en acheter d’autres, et dans le deuxième cas en vendant des titres qu’ils ne possèdent pas encore (« la vente à découvert »).

En réalité nous sommes dans un univers de croyances. La croyance est un vieux procédé humain, qui permet de donner un sens à ce que l’on ne comprend pas. Mais, dans les sociétés qui font grand usage de la magie, celle-ci est soigneusement déconnectée des savoirs empiriques, car elle s’adresse à un monde surréel, dont les contacts avec le monde réel restent énigmatiques. Toute la science a pour but de se dégager de la croyance : c’est un travail minutieux, collectif, qui se confronte sans cesse à des démentis, et qui se doit d’y répondre, fût-ce à l’intérieur d’un paradigme inchangé. Le monde de la finance est, lui, un monde herméneutique, un monde où l’on interprète des signaux dans le désordre et dans la précipitation. Mais il ne le reconnaîtra jamais, car cela contrarierait son fantasme de toute puissance. Je suis frappé par le caractère hétéroclite des références doctrinales, par la vélocité avec laquelle l’opinion financière change d’avis, voire de paradigme, par son peu d’empressement à reconnaître ses erreurs passées et à en tirer les leçons.

Glissons nous à présent dans la psychologie du trader. Voilà un métier dont personne ne voudrait s’il ne comportait de sérieuses gratifications, tant il est harassant : passer des heures devant des écrans à voir défiler des chiffres devrait être vécu comme une véritable torture. Le bon trader est très bien payé, on le sait, et, au sortir de sa salle de torture, il pourra faire une virée dans sa Ferrari. Mais cela suffit-il? Après tout ce n’est pas lui qui rafle les grosses mises. Je pense que la gratification principale doit être ailleurs, ici encore dans un sentiment de toute puissance, mais assorti d’une forte dose d’angoisse. Pour dire les choses plus précisément, nous sommes ici dans l’ordre de la jouissance. La jouissance est bien autre chose que la satisfaction, ou même que les accomplissements du désir. La psychanalyse nous apprend, pour dire les choses simplement, qu’elle est un plaisir intense, qui envahit toute la psyché, et qui est inséparable d’une expérience de l’excès, du désordre, de l’angoisse. Ce que le vocabulaire commun traduit par des mots comme « frisson », « extase », « ravissement », « souffrance », « effroi » etc. Or le trader éprouve l’émotion forte du joueur de casino, de celui qui peut tout perdre ou tout gagner en un instant. Mais il ne joue pas avec son propre argent, ce qui rend le jeu à la fois plus fascinant (les sommes en jeu sont d’un ordre de grandeur bien plus élevé) et moins traumatisant. Le trader, selon ses dires même, est « accroc », ce qui montre bien qu’on est dans l’univers de la jouissance, et non dans celui du simple plaisir. Il est frappant d’ailleurs d’observer le rythme de ses émotions : c’est un rythme saccadé, ou l’on passe en un instant de l’ivresse à l’abattement, et où une opération réussie produit une sorte d’orgasme, comparable à celle du joueur de football lorsqu’il marque un but.

Un autre trait qui caractérise la psychologie du trader est sa propension à l’identification. Je ne veux pas parler ici de l’imitation consciente et délibérée, dont on a vu qu’elle était un comportement rationnel, source de ce mimétisme spécifique aux marchés financiers et de leur caractère « moutonnier ». Je ne veux pas parler non plus de cette façon de se mettre à la place des autres joueurs pour imaginer leur stratégie et pour la déjouer : nous sommes ici dans un jeu classique de poker menteur. Je pense à ces mécanismes inconscients, qui eux aussi plongent dans la petite enfance, dans l’intériorisation des grandes personnes, et notamment des parents, mais qui se reproduisent tout au long de la vie (chacun par exemple a sa star fétiche, ses personnages de prédilection). Or le trader, parce qu’il est dans un monde littéralement inhumain, dans un pur jeu de signes dont les clés lui échappent le plus souvent, a besoin de se fier à quelque grand. Où l’on retrouve le rôle de l’analyste financier. Je disais précédemment que devait se créer une convention pour donner une stabilité aux anticipations. Mais c’est là un langage bien trop institutionnaliste. Certes la convention est pour une part le fond commun à ce que disent, à un moment donné, une majorité d’analystes, y compris ceux des grands journaux économiques : ici c’est bien une institution qui donne le là, qui dit par exemple que tel marché émergent est intéressant, ou que l’économie américaine donne des signes d’essoufflement. Mais il y a aussi des leaders d’opinion, et le fait est que ce sont eux que, dans le doute, on croit le plus volontiers, ou plus exactement sans aucun sens critique. C’est alors à juste titre que l’on parle de « gourous » de la finance », soit qu’ils aient montré leur puissance à avoir raison contre le marché, soit qu’ils soient considérés comme des « oracles ». Dans cette religion qu’est le monde de la finance, ils sont les grands prêtres, les haruspices, tout le monde les suit aveuglément, et c’est ainsi que se produisent parfois les plus grandes catastrophes.

 (Note 2018. Dans ce texte, écrit il y a quelques années, les traders foisonnaient dans les salles de marché. Mais, comme ils coûtaient cher, ils sont été en grande partie remplacés par des algorithmes, qui passent les ordres d’achat et de vente au millième de seconde. Il se dit pourtant qu’ils ne disparaîtront pas, car il faudra encore surveiller les machines, qui peuvent à leur façon générer des emballements catastrophiques, étant donné qu’elles n’ont « pas de dimension psychologique »).

 

Une religion aux effets dévastateurs

 

Ce bref aperçu de psychanalyse appliquée est là simplement pour suggérer tout le parti qu’on pourrait tirer de concepts que la science économique ignore superbement. Comme je ne suis ni un homme de marché, ni un psychanalyste, je ne m’aventurerai pas davantage. Je voudrais seulement inviter à prendre au sérieux des expressions qui paraissent purement métaphoriques, telles que « les marchés sont euphoriques » ou bien « ils sont déprimés ». Ces expressions prennent tout leur sens quand on comprend que, pour reprendre une formulation d’un spécialiste, la Bourse est « un rêve éveillé ». Un ancien Ministre de l’Economie et des finances des gouvernements Raffarin, qui était un industriel,  le disait lui-même de manière abrupte, mais éloquente : « les marchés financiers n’ont pas de logique, ils n’ont que des émotions ».

On pourrait dire la même chose de la plupart des activités humaines. Ce qui est cependant terrifiant, est que les marchés financiers sont capables de couler en quelques minutes une grande entreprise ou une économie entière (l’Argentine, par exemple, en sait quelque chose), d’applaudir à des opérations qui mettent sans prévenir des milliers ou des dizaines de salariés à la rue (les si bien nommés « licenciements boursiers ») ou qui les contraignent à une flexibilité qui précarise toute leur existence, d’imposer des normes à toute politique économique, faute de quoi ils la sanctionneront, de soumettre des dirigeants à des exigences absurdes ou intenables, de créer un climat général d’instabilité, dans une obsession du court terme, qui accroît encore l’incertitude et plonge les économies dans des crises répétées. Ce qui est consternant, est que l’on confie aux oracles du marché, ivres de leur pouvoir, le soin de guider des investisseurs qui ont une puissance de frappe financière inconnue jusque là et toujours grandissante - même si la crédibilité de ces oracles est largement écornée par les soupçons de collusion qui pèsent de plus en plus sur eux. Ce qui est dramatique est que des gamins, totalement inconscients des conséquences économiques générales et des drames sociaux qu’ils génèrent, tiennent entre leurs mains le sort de tant et tant d’entreprises, où ils ne voient que des sociétés de capitaux, de par le monde. La vie économique est une chose trop sérieuse pour être livrée grands prêtres des marchés financiers et aux pulsions infantiles des traders.