Notes de lecture sur

Jean-Claude Delaunay

Les trajectoires chinoises de modernisation et de développement. De l’empire agro-alimentaire à l’Etat-Nation et au socialisme (Editions Delga, Paris, 2018).

Le titre de cet imposant volume en dit bien l’intention et l’originalité.

Il ne manque pas, en France et dans la littérature occidentale, de livres de géographes, d’historiens, d’économistes, sur la Chine contemporaine, mais, quand ils ne sont pas seulement descriptifs, quand ils essaient de retracer une évolution, ils voient celle-ci comme un mouvement spontané et irrésistible  vers le capitalisme, mais sous une forme particulière, soit pour en déplorer les failles, soit, plus rarement, pour lui trouver quelques mérites, au moins pour un pays en développement (on a même parlé à ce propos d’un « consensus de Pékin » par différence avec le « consensus de Washington » et à ses prescriptions pour ce type de pays).

 « Trajectoire » signifie au contraire non seulement un trajet,  mais un projet, une volonté délibérée. Sortir du sous-développement sans doute, mais de manière contrôlée, et pour aller vers un but, un socialisme réalisable, étape par étape, après l’échec dramatique de ce que les Soviétiques appelaient le « socialisme réel » et l’aporie du passage maoïste accéléré au communisme. Delaunay ne croit pas un instant que le Parti communiste chinois ait dévié de son objectif, et il le montre à travers une étude minutieuse tant des textes théoriques, au long des quarante années de la politique de « réforme et d’ouverture », incarnées par les directions successives, que des réalisations pratiques. Mais ce cheminement s’est fait en tâtonnant (marcher sur les pierres pour traverser la rivière), par expérimentations successives, tant la voie était nouvelle et difficile. Celle d’une « économie de marché socialiste », qui approcherait aujourd’hui du stade de la maturité. On reviendra tout à l’heure sur ce concept.

L e caractère volontariste de la trajectoire chinoise s’observe déjà au niveau démographique. C’est le premier chapitre sur lequel s’ouvre le livre. Les dirigeants chinois ont compris que, pour réussir à sortir du sous-développement, il ne fallait pas compter sur une évolution spontanée de la population résultant du développement lui-même, mais la précéder par un contrôle strict des naissances, réduisant le nombre de bouches à nourrir et facilitant l’élévation du niveau d’éducation. Ce fut manifestement un succès, mais avec un effet pervers, le vieillissement de la population, qu’ils essaient maintenant de compenser. Parfait exemple d’une politique volontariste, mais aussi réaliste. 

Les chapitres suivants, sur l’agriculture, l’industrie et les services, illustrent aussi, de manière très détaillée, à l’aide de nombreux tableaux statistiques, et d’hypothèses quand ils étaient difficiles à déchiffrer et lacunaires, la manière expérimentale, réfléchie, avec laquelle les dirigeants chinois ont procédé pour accélérer le développement du pays, mais sans dévier de leur objectif de construction du socialisme. L’agriculture devait être modernisée sans remettre en cause la propriété collective des terres : ce fut le système des « contrats », de fermage en quelque sorte, toujours en vigueur malgré les difficultés et les abus rencontrés. Dans l’industrie les privatisations ne visaient nullement à liquider la propriété publique, mais à insuffler du dynamisme à une économie trop corsetée, et la transformation de la plupart des entreprises publiques en sociétés par actions n’étaient pas le prélude à leur cession au privé, mais le moyen de sortir des défauts d’une économie administrée en leur conférant une grande autonomie et en les orientant vers une recherche de la rentabilité, mais non de la « valeur actionnariale ».  C’est ainsi, à travers toute une série de réformes difficiles et souvent socialement douloureuses, que l’industrie chinoise s’est vigoureusement développée, avec la conviction qu’elle devait rester la base du développement et ne saurait être externalisée vers d’autres pays (à la différence de l’Occident), jusqu’à devenir la première du monde. En ce qui concerne les services, le champ a été plus largement ouvert au privé, parce qu’il fallait les dissocier du champ industriel (les danwei de l’époque maoïste, et en inventer de nouveaux (les danwei ne founissaient que des services de base).

 Ce que Delaunay montre très bien, c’est que ce chamboulement dans les formes de propriété (la propriété privée n’a été reconnue dans la Constitution qu’en 2004) a été, d’une manière générale, une conséquence, difficile à maîtriser, de l’introduction et du développement des rapports marchands d’une part, et d’autre part de la politique d’ouverture vers les marchés internationaux, ouverture indispensable pour pouvoir exporter, et pour pouvoir, en contre partie, importer marchandises, technologies et méthodes de gestion (ceci grâce à des « zones économiques spéciales », où les capitaux étrangers étaient le bienvenus, mais de façon bien circonscrite, et, en dehors d’elles, par des associations avec ces capitaux, mais sous la forme généralement de co-entreprises). Mais les investissements directs étrangers, explique-t-il aussi, ont eu un autre effet : celui de confiner une masse de petites entreprises chinoises dans un rôle de sous-traitance, avec des bénéfices très faibles qui appelaient une surexploitation de la main-d’œuvre. « L’atelier du monde », en même temps qu’il offrait une issue à la crise des économies développées, tendait à reproduire le mécanisme classique (le transfert de valeur) du développement du sous-développement. C’est ce qui a poussé les dirigeants chinois à changer de cap (la « nouvelle normalité ») en soutenant la montée en gamme des entreprises chinoises, en fixant des conditions plus impératives pour les IDE, telle que la création de centres de recherche dans le pays, enfin en développant les services, naturellement plus tournés vers le marché intérieur.

On peut dire que le développement des entreprises privées a été le prix à payer pour accélérer le développement, en profitant de la mondialisation capitaliste (« la thèse que je défends ici est la suivante : les dirigeants de la Chine socialiste n’auraient pas choisi l’entreprise capitaliste, ils ont choisi l’extraversion de leur économie », p. 144), mais que ce prix est devenu trop lourd quand il tournait à la sujétion économique. A  l’Etat donc d’intervenir pour relever le niveau des entreprises chinoises et faire tourner la mondialisation à son avantage –ce qui, peut-on ajouter, débouchera sur la bataille commerciale actuellement en cours.

Finalement  l’Etat a su garder la main, et c’est là la grande leçon du socialisme à la chinoise : il contrôle le capitalisme privé, à commencer par le capitalisme étranger investi dans le pays, au lieu que ce soit ce capitalisme qui contrôle l’Etat, tout comme l’Empire céleste a toujours mis au pas les marchands.

 Après ce bref survol des « trajectoires réelles chinoise de modernisation et de développement » et de modernisation, dont la réussite est sans précédent dans l’histoire, je vais m’attacher à la deuxième partie du livre, « les trajectoires théoriques de construction du socialisme chinois ».

Aux questions : la Chine est-elle devenue un pays capitaliste, avec une composante de capitalisme d’Etat ? Ou encore : le système  ne économico-politique chinois ne peut-il se résumer comme une forme particulière de keynésianisme, impliquant une intervention plus prononcée de l’Etat, donc comme un capitalisme régulé comme celui qui a eu cours en Occident ? Delaunay répond par la négative. Il soutient que le secteur d’Etat, même s’il n’occupe plus qu’une place réduite dans l’économie, y joue bien, comme l’assurent les autorités et la  doctrine chinoises, un rôle dominant, parce qu’il y détient les positions stratégiques, les secteurs clés qui sont en amont de tous les autres et parce qu’il est le « véhicule de l’action de l’Etat ». On peut en effet l’admettre, mais cela ne différencie par le système économique chinois d’un régime keynésien disposant de puissants moyens d’intervention. Aussi Delaunay va un peu plus loin : « Les entreprises publiques (…) sont déterminantes du socialisme dans la mesure où elles orientées par des rapports politiques et juridiques d’un type particulier » (p. 247). La preuve en est qu’elles ne sont pas prioritairement, toutes autonomes qu’elles soient, vouées à la rentabilité maximale, comme le seraient de véritables entreprises capitalistes d’Etat, et que les entreprises privées ne sont que faiblement représentées dans les institutions politiques. D’où cette conclusion : Les entreprises privées ne sont pas constitutives d’un mode de production capitaliste, car « elles ont droit à la parole, mais se doivent de respecter les lois et son exclues du pouvoir » (ibidem). Certes c’est là une condition essentielle, mais est-elle suffisante, quand on sait qu’elles ont toutes sortes d’autres moyens pour faire prévaloir leurs intérêts, à commencer par leur taille et leur puissance de marché ? Pour qu’elles soient mises au service des intérêts du peuple, il faut que leurs actions soient encadrées par la planification. C’est là un caractère essentiel de tout régime socialiste, que Delaunay curieusement, tout en ayant présenté les trajectoires chinoises dans le cadre des grands plans quinquennaux, ne met pas suffisamment en exergue.

La présence d’un secteur d’Etat dominant, de par sa position stratégique, ne suffit donc pas à caractériser comme socialiste le mode de production chinois. Il faut encore qu’il soit utilisé d’une certaine façon, dit clairement Delaunay, à savoir dans le cadre d’une politique servant la « dictature du peuple » et la satisfaction de ses besoins. Le recours à la notion de peuple signifie que l’on s’écarte de la dictature du prolétariat, dans ce qu’elle a de coercitif par rapport aux autres classes sociales : c’est toute la nation qui doit tirer profit de la modernisation et du développement. Cette façon de voir appelle de ma part les remarques suivantes.

Le parti communiste chinois ne parle pas de dictature du peuple, mais de « dictature de démocratie populaire ». Rappelons que pour Marx le terme de dictature n’avait pas le sens qu’il a pris par la suite : il signifiait l’hégémonie, au sein des institutions politiques, de la grande masse des exploités. On peut de même interpréter la dictature de démocratie populaire comme le fait que le peuple, dans sa diversité, fasse prédominer l’intérêt général sur les intérêts privés, ce qui veut dire, à mon sens, qu’il se donne des finalités et des orientations collectives supérieures aux choix privés, sans pour autant exercer une dictature sur ceux-ci, à la différence du système soviétique. C’est précisément ce que permet de réaliser la planification - une planification qui ne saurait être impérative, mais qui ne peut être qu’incitative, à l’aide de toutes sortes de leviers indirects. Cela veut dire aussi que le peuple doit être de plus en plus largement associé à la définition des choix collectifs. Delaunay laisse dans l’ombre cette question de la « démocratie populaire », essentielle pourtant dans un système économique fortement politique. Je sais bien que celle-ci ne peut s’inspirer de la démocratie « bourgeoise » pour diverses raisons, et notamment du fait des risques qu’elle ferait courir au socialisme dans une période où le capitalisme privé est largement sollicité pour aider au développement. Mais la préoccupation démocratique est incessamment réaffirmée dans les discours des dirigeants chinois, depuis la participation des salariés à la gestion des entreprises jusqu’au renforcement d’une « démocratie consultative » à vocation délibérative.

Un autre trait qui permettrait de qualifier le système économico-politique chinois est une large place donnée aux biens collectifs relativement aux biens privés. C’est tout à fait l’avis de Delaunay, qui consacre tout un chapitre à ce qu’il nomme les « biens de civilisation », correspondant à ce qu’on appelle en France les « services publics », fort différents des utilities anglo-saxonnes, mais dans une acception élargie (il s’agit non seulement de biens purement sociaux comme la santé, l’éducation ou les transports collectifs, mais aussi de biens d’usage comme l’eau ou l’électricité, de biens stratégiques pour l’indépendance nationale, et enfin de biens généraux nécessaires au fonctionnement économique comme les services aux entreprises, en premier lieu les services bancaires). Delaunay ne cache pas que beaucoup sont encore bien insuffisants en Chine, même si certains sont en pointe, tels que les transports ferroviaires ou les communications et l’internet, et il a tout-à-fait raison de dire que c’est de leur développement, principalement dans le secteur des services, que dépendra le passage à une « économie de marché socialiste » de  la maturité.

Mais reste à comprendre ce qu’il faut entendre par cette « économie de marché socialiste » - le terme officiel. Pourquoi pas plutôt une « économie socialiste de marché » ? Ce terme ouvre à une large discussion théorique. Delaunay considère que l’existence du marché est la présupposition tant du capitalisme que du socialisme et que le propre de l’actuel socialisme chinois est de s’être construit non à partir de la sphère de la production des marchandises et du capital, mais à partir de la sphère de la circulation, donc des rapports marchands (le commerce national et le commerce international, via l’externalisation de l’économie). D’où l’ordre des termes (« marché » avant « socialiste »). Sans doute, mais c’est tout le problème. Suffit-il de dire qu’il existe deux marchés, un « marché socialiste dominant et un marché capitaliste dominé » (p.277), correspondant aux deux formes principales de propriété ? Dans une économie où le capitalisme stricto sensu (à distinguer d’autres formes de propriété, telles que les micro-entreprises, les coopératives etc.) occupe une place aussi importante, comment le marché pourrait-il être autre que de nature majoritairement capitaliste (avec ses critères de gestion, ses stratégies marketing, sa publicité, ses pratiques mensongères, manipulatrices et corruptrices etc.). Selon moi, c’est le plus grand danger qui menace le socialisme à la chinoise, y compris dans ses aspects culturels, un danger que les appels des autorités à la moralisation et leur lutte contre la corruption semblent bien insuffisants à conjurer.

Un dernier aspect tout à fait intéressant du livre est l’étude du rapport du socialisme chinois au marxisme. Bien que les courants d’inspiration libérale soient, à ce qu’il me semble, en développement et puissants en Chine, y compris dans les sphères dirigeantes (Delaunay n’en fait cependant pas mention), il ne fait guère de doute que au plus haut niveau, tout comme dans les documents officiels, le marxisme soit considéré comme le guide de l’action, et que son étude soit à nouveau relancée. Ici se pose la question de ce que peut signifier le « marxisme aux caractéristiques chinoises ».  Que la théorie marxiste de l’histoire doive être adaptée aux conditions particulières de la Chine, cela va de soi. Marx considérait que le socialisme n’était possible que dans des conditions de fort développement et de socialisation des forces productives, et que donc il fallait en passer par le capitalisme (ce qui, on le saura par la suite, était très difficile dans les pays développées, en raison de la structure impérialiste de l’économie monde). Ceci justifie pleinement que la Chine arriérée ait choisi, après la tentative maoïste de passage accéléré au socialisme, une voie du développement qui prenne appui sur un capitalisme maîtrisé pour se donner la base productive et commerciale nécessaire à un socialisme de la maturité. C’était faire un grand pas en arrière pour faire plus tard (dans cent ans au moins) deux pas en avant. Il est curieux, à ce propos, que Delaunay ne fasse aucune allusion  à la période soviétique de la NEP, qui ressemblait fort à ce que l’on appelle en Chine la « phase primaire du socialisme ». Mais parler d’un « marxisme aux caractéristiques chinoises » est pour le moins ambigu, s’il est vrai que le marxisme se présente comme une théorie universelle de l’histoire.

Delaunay, qui s’en est inquiété, pense que le marxisme chinois n’est pas coupé des autres marxismes et qu’il « témoigne à sa manière de l’universalité de cette théorie » (p. 182). Il cite des travaux qui s’inspirent de l’école régulationniste française et de l’école institutionnaliste américaine. Or je pense que ces courants sont partis d’une lecture simplificatrice de la théorie marxienne, telle qu’ils ont cru innover en lui rajoutant des « institutions », alors que, à la différence de l’économie néo-classique, elles étaient déjà bien présentes dans l’analyse de Marx (ainsi de la forme de la concurrence ou du rapport salarial). S’agissant de l’école française, elle s’est en fait complètement détachée du marxisme, dont elle n’a retenu que l’idée d’une double séparation, entre les unités productives par le marché d’une part, et entre les travailleurs et les gestionnaires du capital d’autre part. La conséquence en est qu’elle voit du capitalisme partout, y compris en Chine, mais là sous une forme autoritaire. La combinatoire entre modes de régulation par les institutions et régimes d’accumulation a bien donné une typologie des formes de capitalisme éclairante, mais s’est avérée incapable de comprendre la spécificité du mode de production chinois, avec le rôle central joué par l’Etat (et même celle du capitalisme financiarisé de la période récente). Quant aux marxistes occidentaux, on en voit certains considérer que l’économie chinoise est de type capitaliste, et même néo-libéral…

En fait, pour le peu que j’en sais, il me semble que, pour dire les choses simplement, le marxisme chinois relève plus de la recherche appliquée (aux conditions spécifiques de la Chine) que de la recherche fondamentale (la reprise et l’actualisation des concepts de base). Je crois que, pour s’universaliser, il devrait d’abord revenir aux sources. A cet égard la republication, avec tout un appareil critique, des ouvrages des classiques du marxisme, peut donner un nouveau départ à une recherche fondamentale qui sera bien chinoise, mais pas « aux caractéristiques chinoises ». Celle-ci devrait alors choisir ce qui, dans le marxisme occidental et dans certains apports des institutionnalistes, représente un réel enrichissement de la théorie.

La question d’un marxisme chinois rebondit à travers la très intéressante discussion que mène Delaunay, à propos des surcapacités productives de la Chine, sur la question non de l’accumulation, telle qu’elle est traitée par les institutionnalistes, mais de la suraccumulation, telle que la conçoit Marx. La suraccumulation est pour ce dernier un mécanisme typiquement  capitaliste (trop de capital pour un débouché insuffisant, du fait de la réduction du nombre de salariés et de leurs salaires, d’où des surproductions et des crises périodiques). Et elle entraîne inévitablement une baisse du taux de profit (trop de « capital mort » par rapport à un « travail vivant » qui en est la source). Les capitalistes font alors tout pour enrayer cette baisse en accroissant de diverses manières le taux d’exploitation. C’est ce que les régulationnistes n’ont pas su voir, car ils se sont tenus aux chiffres qui ne montraient pas une baisse du taux de profit, sans saisir l’effet des contre-tendances analysées par Marx (telles que la destruction de capital constant par l’obsolescence, mais aussi des politiques délibérées). Dans une économie socialiste, de tels phénomènes ne devraient pas exister. Or ils existent manifestement, et la suraccumulation y prend la forme de surcapacités difficiles à écouler, et le plus étonnant est qu’elles sont plus fortes dans le secteur public que dans le secteur privé. Delaunay en trouve des explications très pertinentes, telles que des politiques de relance trop massives, le comportement à tendance oligopolistique des entreprises publiques (la recherche de « parts de marché »), l’action des gouvernements locaux, le tout dans une phase d’urbanisation accélérée et dans un environnement marchand porteur, notamment au plan du commerce international. Et il analyse les formes de dévalorisation du capital mises en œuvre par les autorités (le progrès technique, les fermetures d’usines, le soutien aux salaires et à la consommation finale). Je trouve cette analyse très intéressante. Elle justifie le nouveau modèle économique chinois, axé notamment sur l’augmentation des salaires et de la consommation, sur le recentrement sur le marché intérieur, et sur l’accroissement de la productivité. Delaunay y ajoute justement le développement des services publics, à condition qu’il ne soit pas orienté vers la profitabilité (et donc  qu’il soit gardé au maximum dans le giron public). Mais je pense qu’il faudrait aller encore plus loin pour sortir de la suraccumulation « socialiste » : renforcer la planification, mieux maîtriser les politiques de relance, réduire la pression du marché capitaliste, combattre le consumérisme. Ce serait là un grand apport du « marxisme chinois » à méditer pour d’autres pays.

Ces quelques commentaires sur le livre de Delaunay sont bien loin d’en épuiser la richesse. Il constitue, sous son dehors modeste, une somme dont on avait besoin, venant d’un chercheur qui, vivant en Chine, a eu un accès direct aux sources, notamment statistiques, chinoises et qui a en même temps épluché une masse considérable d’articles et de documents produits dans les pays occidentaux. Elle risque malheureusement d’y être peu lue, tant les travaux d’inspiration marxiste y sont traités par le mépris. Elle aura peut-être plus d’impact en Chine, si elle y connaît une traduction, ce qu’il faut souhaiter.