(article paru dans Nouvelles Fondations, n° 3-4, 2006, p. 86-94, repris dans mes Dix essais sur le socialisme du 21° siècle, Le Temps des cerises, 2011, p. 223-250.Tout le § sur le PCF, qui se réfère au début des années 2000, devrait être actualisé)

 

Sommes nous dans une période prérévolutionnaire ? Ce qui se passe depuis quelques années – la montée des contestations contre les politiques néo-libérales, les mouvements massifs et internationalisés contre la mondialisation capitaliste (forums sociaux, contre-sommets), des formes de rébellion sociale (manifestations massives, émeutes urbaines, saccage de magasins etc.), une agitation diffuse portée par d’innombrables associations – tout cela pourrait faire penser que nous sommes dans une situation comparable à celle de 1846-1847 ou de 1905. Mais la différence saute immédiatement aux yeux. Avant 1848 (donc avant même Le Manifeste du Parti communiste) la société est pleine de projets de réforme sociale, qui ne viennent pas seulement des grands noms du socialisme utopique ; en 1905 le mouvement russe de l’époque pense avoir dans ses cartons les clefs d’un avenir différent (la grande opposition entre les communistes et les anarchistes de gauche porte surtout sur les moyens). Et les ouvriers, s’ils sont rarement les inspirateurs du mouvement révolutionnaire, en sont les gros bataillons, avec des paysans prêts à faire un bout de chemin pour se libérer de l’esclavage foncier. Aujourd’hui ce sont surtout les éléments de la nouvelle petite bourgeoisie, et particulièrement de la petite bourgeoisie d’Etat, qui se sont mobilisés. Et, s’ils croient savoir ce dont ils ne veulent pas, ils ne savent pas vraiment où ils vont, et encore moins comment y aller. C’est, du coup, toute une conception de la révolution qui est prise à revers : l'émancipation sera le fait non des "masses laborieuses", et des partis qui les représentent, mais des individus et des groupements multiples issus de "la société civile", faisant pression sur les pouvoirs institués. C’est en même temps le projet révolutionnaire d’une société socialiste ancrée sur la collectivité, opposée en tous points à la société capitaliste axée sur les intérêts privés, qui se trouve invalidé au profit d’une politique émancipatrice des individus. Je voudrais montrer comment cette inversion, même si elle est riche de multiples développements, non seulement rencontre ses limites, mais encore se prête à des récupérations par le capitalisme qui en désamorcent constamment le potentiel transformateur. Commençons donc par la vision traditionnelle de la révolution, avec ce qui fut son eschatologie : en deux mots, c’était celle du renversement de l’ordre existant visant à effacer ses contradictions.

 

La révolution comme suppression des contradictions

 

A grands traits, qu’est-ce alors que la révolution ? C’est le renversement, par des voies démocratiques ou par la violence, si celles-ci sont bouchées, de l’ordre-désordre existant. Elle sera l’effet d’une intense lutte de classe, et elle vise à la disparition des contradictions de classe. Il s’agit de créer, comme disait Babeuf, une “ communauté des égaux ”. Les exploiteurs seront expropriés au profit du peuple, représenté d’abord par un Etat nouveau, une démocratie de la base au sommet qui se veut de type plus ou moins conseilliste, à l’instar de la Commune de Paris. Il s’agit ensuite d’en finir avec les forces aveugles du marché en leur substituant un “ plan concerté ” (on pense remplacer la monnaie par une autre unité de compte, en termes physiques ou en termes de valeur travail). Il est frappant de contester que toutes les discussions, à l’époque très ouvertes, sur la Nouvelle Politique Economique, s’accordent sur le but à atteindre, après cette phase de “ recul stratégique ” : une économie où l’on pourra calculer ex ante tout ce qu’il faut produire et comment le produire (comme, dans les faits, un tel calcul s’avérera impossible, l’économie deviendra, on le sait, administrée et commandée. C’est le pouvoir politique qui décidera de tout : de la hiérarchie des besoins, des secteurs prioritaires, de l'échelle des rémunérations, des prix, des transferts entre unités de production etc.). Nous avons affaire à une conception organiciste de la société, où chaque lieu de production ferait partie d’une vaste machinerie sociale, ce qui opposerait ce nouveau mode de production à l’anarchie qui caractérise la société capitaliste, et à ses conséquences, telles que le chômage ou les crises périodiques. A cette conception organiciste répond une organisation solidariste du travail. Les travailleurs occupent des places dans les divisions du travail, en attendant la résorption de la division du travail manuel et du travail intellectuel. Leur motivation principale est de servir la collectivité et la révolution, l’homme nouveau dépasse les intérêts égoïstes. Les hommes sont guidés par la raison, la science se substitue aux idéologies, et l’esprit religieux disparaît de lui-même au profit de l’idéal du progrès humain.

C’était là un projet grandiose, qui réduisait toute l’histoire passée à une préhistoire. Les hommes devenaient enfin maîtres de leur destin. Toutes les contradictions étaient dépassées : les oppositions de classe, avec l’abolition du salariat, l’oppression étatique avec la démocratie de masse, les conflits d’intérêts avec le triomphe de l’homme communautaire, spontanément moral, les luttes idéologiques avec le communisme scientifique. Il est courant de dire aujourd’hui qu’il s’agissait là d’une utopie, décrochée des nécessités économiques et de la réalité des individus et des rapports humains, et que, de ce fait, elle devait nécessairement conduire à l’inefficience, au totalitarisme, à la répression, et finalement à l’échec. Cette chronique (réécrite) d’une mort annoncée oublie que la tentative révolutionnaire a connu, à côté des erreurs et des crimes qui l’ont accompagnée, des succès, au moins pendant les premières décennies, et qu’elle a rencontré ce qu’il faut bien appeler une adhésion populaire. Cela signifie que, par certains côtés, elle rencontrait la réalité et satisfaisait des aspirations (pour faire bref, le désir de communauté, le besoin de choix collectifs, l’identification à un projet national, et en même temps porteur d’universalité). Elle a sombré quand elle a cessé d’y répondre, quand elle est apparue comme une rhétorique creuse, masquant ou travestissant la permanence des vieilles contradictions. Elle a sombré aussi parce qu’elle n’a marché que sur une jambe, sacrifiant l’autre (en bref, le désir d’individualité, le besoin d’autonomie, les habitus civilisationnels). Cette  conception de la révolution était anti-dialectique, au sens où elle visait à supprimer les contradictions en éradiquant un de leurs pôles, et en empêchant ainsi toute “ résolution ”.

 

Les contradictions étant indépassables, le progrès consiste à les transformer de dialectique négative en dialectique positive

 

Ma conviction est que les hommes sont des êtres contradictoires et qu’il faut non pas en prendre son parti sur le mode du regret, mais en tirer des règles d’action et des motifs d’espérance. Je ne pourrai être ici qu’extrêmement rapide et allusif.

Partons de cette constatation bien simple que l’être humain est un sujet qui ne cesse de se contredire, au sens où toute décision, si minime soit-elle, entraîne un minimum de délibération, où l’on se fait des objections à soi-même. Un ordinateur ne se contredit jamais, un animal peut prendre une décision, mais semble incapable de ces instants de réflexion que l’on trouve même dans la plupart de nos routines (sauf dans celles qui sont commandées par l’extrême urgence). Si l’on ajoute que seul l’homme a, si l’on en croit la psychanalyse, un inconscient (un refoulé), la contradiction devient très intense – quelque chose qui échappe à toutes les théories de l’action rationnelle. Freud y voit même la source du tragique humain (l’éternel combat entre le ça et le surmoi et entre les pulsions de vie et la pulsion de mort), mais nous ne sommes pas obligés de partager ce pessimisme, très lié à une époque précisément tragique de l’histoire. Il n’en reste pas moins que cette contradiction explique l’impossibilité du bonheur : on ne coïncide jamais avec soi-même, sauf dans les rares moments de la jouissance, de la souffrance ou de l’amour (on reconnaîtra là un vieux thème de la philosophie).

Si la contradiction est au cœur de la psyché, on ne sera pas surpris que l’être humain soit animé par des désirs contradictoires. Je retiendrai au moins trois sortes de contradictions indépassables, celles auxquelles je faisais allusion précédemment. J’en dirai juste quelques mots, sans avoir le temps de les préciser et d’en analyser la source. D’abord une contradiction à l’intérieur de l’individu entre un désir d’individualité et un désir de communauté, qui prend par exemple la forme d’une contradiction entre l’intérêt individuel (lequel peut englober des motifs altruistes) et le besoin d’appartenir à une communauté qui vous dépasse (à commencer par la famille), ou celle de la contradiction entre rivalité et coopération. Ensuite une contradiction entre l’insertion dans une communauté restreinte et des communautés plus larges. Par exemple, l’atelier ou le bureau sont des espaces de proximité (avec des sous-groupes), auxquels nous sommes autrement attachés qu’à un établissement, une entreprise, lesquels ont eux-mêmes des horizons et des intérêts bien différents que ceux d’un groupe d’entreprises, d’un marché, d’une économie nationale. Enfin une contradiction entre l’individu comme individu, avec divers enracinements sociétaux, et l’individu comme sujet politique, soit, dans les sociétés démocratiques, comme citoyen. Comme individu par exemple je peux vouloir une voiture rapide et puissante, comme citoyen je peux vouloir qu’elle ne mette pas en danger mes concitoyens et qu’elle ne soit pas polluante.

Or, pour revenir à l’utopie communiste, il apparaît qu’elle valorisait l’un des pôles de ces contradictions et déniait l’autre, au point de vouloir le détruire. Seule comptait l’insertion dans le collectif, tout le reste n’était que manifestation d’esprit petit-bourgeois ou déviance. Et d’une certaine façon cela a marché, notamment parce que cette politique rencontrait le désir fusionnel et le désir d’égalité (on ne peut comprendre l’adhésion au stalinisme sans voir l’importance du phénomène d’identification et les formidables possibilités de promotion sociale qu’il offrait au temps du développement accéléré de l’URSS). Mais d’un autre côté le désir d’individualité était tellement brimé qu’il se manifestait de façon détournée, par exemple sous la forme du carriérisme et sous la forme, honteuse à l’époque, des privilèges (il a littéralement explosé lorsque les contraintes se sont desserrées). Je pourrais faire la même démonstration pour les contradictions entre les appartenances aux différentes collectivités (les règles sociales donnaient aux individus un sentiment de solidarité, corollaire de la conception organiciste de la société, mais l’économie administrée ne permettait pas aux individus de voir le bout de leurs actes ni d’être intéressés aux résultats, d’où la démobilisation croissante du travailleur soviétique), ou pour les contradictions entre les aspirations individuelles et un Etat qui prétendait incarner la volonté populaire, sous la houlette d’un parti omniscient.

 

L’inversion de l’utopie collectiviste

 

Or aujourd’hui les partis “ révolutionnaires ” (entendons ceux qui veulent encore modifier profondément l’ordre existant) ont, en quelque sorte, inversé cette utopie, en valorisant les pôles opposés des contradictions. C’est particulièrement évident pour un parti comme les Verts, qui est devenu largement libéral-libertaire, ce l’est un peu moins pour les partis d’extrême gauche, qui restent partiellement attachés aux idéaux communistes. Mais ce faut surtout frappant en ce qui concerne le parti communiste, quand il a entrepris sa « mutation ».

Le PCF s’est mis à militer pour un “ nouveau communisme ”. Ce communisme était défini comme “ un développement de la société fondé sur la valorisation de chaque personne. Ce que nous appelons le dépassement du capitalisme ” (in Résolutions du 31° Congrès, Octobre 2001). Chacun devait “ s’affirmer ”, “ se réaliser ”, devenir créateur et artiste de sa vie. Le dépassement du capitalisme se ferait non par une révolution, mais par une transformation par petites touches, une sorte de subversion en douceur du système, à travers la conquête de droits, pour aller vers une “mise en commun ”, un “ partage des savoirs et des pouvoirs ”. Tout l’accent était ainsi mis sur l’individu, contre les formes de communauté, soupçonnées d’être par nature oppressives. Un tel discours empruntait au libéralisme, mais en le corrigeant par des échos du personnalisme chrétien (la dignité des personnes, le souci de la justice sociale). Et sans doute pouvait-il se réclamer de Marx, puisque pour ce dernier le but du communisme était bien de promouvoir l’individu, en le libérant des appartenances de classe et de leurs effets aliénants. Mais Marx pensait que seul un changement radical du système social rendrait possible cette émancipation des individus (par ailleurs il mésestimait, selon moi, le besoin d’attaches communautaires). Or le PCF ne voulait plus de ce changement radical des rapports sociaux de production, d'un changement systémique, parce qu’il redoutait les effets d’une conception trop économiste et de l’étatisme.

Tout cela s’expliquait sans doute parce que le parti communiste était encore traumatisé par son allégeance antérieure à Moscou et son adhésion au système soviétique, et parce que, n’ayant pas compris Mai 1968, son souci était désormais de coller au plus près au mouvement d’individuation, jusqu’à en épouser tout le spontanéisme et toutes les revendications (il parlait beaucoup de “ nouveaux droits ”, mais jamais de devoirs ou d’obligations). Ce désir d’accompagner les aspirations libertaires (beaucoup plus présentes d’ailleurs dans les catégories moyennes que dans les classes populaires)  et cette méfiance vis-à-vis de l’Etat le conduisaient aussi à en appeler à la société civile, à l’intervention de tous les acteurs à tous les niveaux, au lieu de réclamer, comme il le faisait autrefois, la “ démocratisation de l’Etat ”. C’est dans le même esprit de promotion de l’individu qu’il a réformé ses statuts, proclamant la “ souveraineté de l’adhérent ” et procédant à toutes sortes d’innovations pour en finir avec la “ forme parti ”.

Cette inversion de la perspective était frappante dans les textes d'orientation du 30° Congrès. La question de la propriété n’était plus au centre de ses préoccupations. Certes le PCF se prononçait pour une “ économie mixte à prédominance sociale ”, mais on n’en voyait pas bien les contours. Il était pour le maintien d’un secteur public, mais ne s’était pas opposé à ce que, même dans les services publics, il y eût une ouverture du capital à des intérêts privés. Certains de ses membres jugeaient même favorablement la dilution de la propriété dans les grands groupes, y voyant une forme de “ socialisation ”, alors que cela revient à légitimer le capitalisme populaire. Le PCF n’avait pas, pour autant, de propositions en ce qui concerne le secteur de l’économie sociale, laissant en quelque sorte ce champ aux Verts, sans s’interroger sur ses limites, ses dérives (vers le capitalisme), ses potentialités. Tout se passait comme s’il acceptait la sphère dominante de l’économie capitaliste, en cherchant à la réformer de l’intérieur : les salariés devraient intervenir dans la gestion des entreprises privées pour “ agir sur leurs stratégies, sur leurs finalités, sur leurs critères de gestion ”. Mais on ne peut rien changer de tout cela, car cela appartient au "code source" du capitalisme. Tout au plus peut-on y introduire quelques éléments antagonistes, qui en tempèrent la logique. Dès lors tout risquait de n’être plus qu’une affaire de nuances avec le programme des socialistes.

Le 32° Congrès (Avril 2003), venant après les défaites électorales de 2002, a marqué une évolution significative. Le parti communiste a admis avoir pris des positions erronées sur l'ouverture du capital de certaines entreprises publiques. Il s’est prononcé pour une appropriation sociale des moyens de production, d'échange et de financement et, sans sortir du flou sur les formes de propriété, a fait quelques propositions concrètes (un élargissement du champ des services publics, un  grand pôle public de la défense, un pôle financier public, des crédits sélectifs). Le 33° Congrès (juin 2006) a précisé ces propositions en élaborant un  un programme économique dans son point 3. Ce programme ne manque certes pas d’intérêt, mais son ambition limitée, qui se voudrait réaliste, le met en porte à faux : irrecevable dans une économie dominée par capitalisme financiarisé[1], il peine à convaincre, faute d’un horizon plus large où l’inscrire : celui d’un nouveau projet socialiste, qui prenne à bras le corps les contradictions, parce que le socialisme est resté une notion suspecte.

En renversant l’utopie collectiviste et organiciste, le Parti communiste n’a pas réussi à redresser la barre (et l’on pourrait dire des choses semblables pour les autres partis de gauche), parce que, ce faisant, il est entré dans le jeu du capitalisme, beaucoup plus fort sur le terrain de l’individualisme, mais aussi habile à récupérer ses contre tendances. C’est ce que je vais développer en quelques mots.


Le capitalisme joue habilement des contradictions

 

Il est loin le temps où le capitalisme vantait le travail[2], l’épargne précautionneuse, la famille et la morale de l’abstinence. Bien sûr il garde quelque chose de ces valeurs dans ses “ gènes ”, mais, comme des  sociologues l’avaient vu depuis longtemps (je pense ici surtout à Christopher Lasch[3]), le capitalisme est devenu, dans son courant dominant, libertaire, consumériste, hyper individualiste, en quelque sorte “ gauchiste ” (si l’on suit les analyses de Boltanski et Chiapello[4]). Tout est devenu licite (par exemple l’industrie pornographique), la publicité inonde tout l’espace social sur la façon dont tout un chacun fera son bonheur, la confidence publique et l’exhibitionnisme ont aboli toutes les frontières de l’espace privé. L’individu est appelé à être mobile, risqueur, mutant (même sur le plan de l’ethos sexuel). Ce qu’un auteur[5] a appelé “ le bougisme ”. L’entreprise n’a plus à connaître de règles sociales imposées. La démocratie est devenue une démocratie de marché. Bref tous les pôles adverses des contradictions sont dissous dans un bain libéral.

Naturellement tous ces pôles ne se laissent pas réduire ou domestiquer facilement. Le désir de communauté refait surface dans les divers communautarismes (religieux, ethniques, néo-tribaux), dont le propre est d’être autoritaires et/ou excluants. Le capitalisme s’en accommode très bien, et même les exploite, tant qu’ils ne débouchent pas sur un prosélytisme trop expansif, sur la violence ou le terrorisme. L’entreprise est critiquée, en ce qu’elle fait fi de l’intérêt général ? Qu’à cela ne tienne : l’entreprise exercera sa “ responsabilité sociale ” - pourvu qu’elle soit seule à la définir. La démocratie néo-libérale est contestée, parce qu’elle n’a plus de grain à moudre, qu’elle est remplacée par la “ bonne gouvernance ” ? Eh bien, c’est la “ république des actionnaires ” qui prendra la relève, chaque actionnaire exerçant son pouvoir (fonction de son nombre d’actions) dans le “ gouvernement d’entreprise ”. Tout cela, cependant, n’empêche pas la société de se déliter et les citoyens, qu’on avait convertis en consommateurs, de demander un retour de l’Etat pour assurer la sécurité des biens et des personnes et restaurer un minimum de morale publique. Là aussi, le capitalisme sait faire, car il n’a pas oublié certaines recettes de l’ordre moral et policier d’autrefois.

Engager la lutte avec le capitalisme sur son terrain, c’est là une stratégie illisible pour tous ceux qui souffrent de ses méfaits, et c’est une stratégie perdante parce qu’il dispose de beaucoup plus de pouvoirs et de relais pour propager son idéologie et pour actionner des contre-feux. Je prends un exemple. L’idée d’une responsabilité sociale des entreprises n’est pas absurde, mais laisser aux entreprises (ou plutôt à leurs dirigeants) le soin de la définir et de la mettre en œuvre, c’est faire le jeu du néo-libéralisme tant qu’on ne demande pas à l’Etat de normer cette responsabilité et de la sanctionner (ce qui reviendrait, notons-le, à une forme indirecte de planification). Autrement dit le pôle “ entreprise ”, comme collectivité de travail, doit être articulé au pôle Etat comme représentant de la collectivité nationale, d’une façon qui représente ce que j’appelle une dialectique positive : d’un côté les entreprises seraient à même de réorienter leurs efforts et leurs investissements en fonction de l’intérêt général, ce qui leur donne d’autres finalités que le profit pur et simple, de l’autre l’Etat n’a plus à tout investiguer et peut mieux remplir ses missions.

Pour sortir de l’immense désarroi idéologique que connaît un parti comme le parti communiste[6], mais aussi toute la gauche, je propose ainsi de repenser les objectifs en fonction d’une telle dialectique positive, ce qui les rendrait clairs et  crédibles, dans la mesure même où ils répondraient à des attentes opposées des individus, qui aujourd’hui ne savent plus à quel saint se vouer. Je vais illustrer mon propos très rapidement sur la question majeure, celle qui est au centre des interrogations et des préoccupations de beaucoup de Français (mais pas seulement d’eux) : celle d'une alternative possible au capitalisme.

 

Le socialisme comme dialectique “ positive ”

 

    Si tout le monde sait ce que capitalisme veut dire, personne ne sait plus quel est le système social qui peut prétendre au rôle de système concurrent, mieux encore, de “ système successeur ”, pour reprendre une expression de David Schweickart[7]. On a compris que pour la majorité du parti socialiste, qui n’a plus de socialiste que le nom, le capitalisme est devenu l’horizon indépassable de notre temps. Mais il est bien fâcheux que le parti communiste ait renoncé aussi au socialisme, identifié au système soviétique et à ses variantes, et que les partis d’extrême gauche soient plus que silencieux ou prudents sur le sujet (le projet devant, selon eux, se bâtir à travers les luttes et être le moins possible anticipé).

Or le socialisme à venir consisterait précisément à faire jouer les contradictions de manière dynamique, au lieu de laisser l'un des pôles écraser l'autre. Je vais en donner une rapide esquisse en partant des trois contradictions dont je parlais[8].

Soit la contradiction entre le sujet politique, jouissant de droits politiques égaux, et l'agent économique, placé dans des situations inégales, allant aujourd'hui jusqu'à ce qu'on appelle l'exclusion. Une bonne manière de la « résoudre » est d'étendre le champ des services publics, pour que le citoyen puisse disposer de biens tels que la santé, l'éducation, les formes diverses de protection sociale, mais aussi de services économiques, tels qu'un niveau de formation professionnelle, l'accès à l'emploi, des moyens pour entreprendre. Le capitalisme tend à l'inverse à réduire toujours plus le périmètre de ces services publics, ce qui fait peu à peu de la citoyenneté une coquille vide. Ce sont pourtant eux qui permettent au citoyen de jouer son rôle économique de manière active, ce qui est favorable au développement économique, et inversement c'est cette capacité économique qui permet à l'individu de jouer pleinement son rôle de citoyen, en comprenant mieux les enjeux des décisions politiques (ce qui milite donc fortement en faveur de la démocratie économique, non seulement comme facteur d'efficacité, mais encore comme soubassement de la démocratie politique). On voit que chaque pôle de la contradiction peut ainsi renforcer l'autre.

Prenons la contradiction entre l'appartenance à une collectivité comme l'entreprise et l'appartenance au système de l'économie nationale, ou encore, pour faire court, entre les intérêts particuliers et l'intérêt national. La manière de la résoudre, c'est d'effectuer un certain contrôle social de l'investissement, pour qu'il aille dans le sens des orientations et des priorités définies au niveau des grands choix collectifs, ce qui revient à réhabiliter la planification, mais une planification assez souple pour laisser aux entreprises la plus grande marge d'autonomie, sans quoi on retomberait dans les travers de l'économie administrée (manque de dynamisme, manque de motivation, mauvaise allocation des ressources). A noter que la planification ne requiert pas la propriété publique, mais peut aussi se réaliser à travers d'autres formes diverses de propriété, il est vrai d'autant mieux que les formes sociales prédomineront[9]. C'est un des sens de ce qu'on a proposé d'appeler "l'appropriation sociale"[10]. Ici encore un pôle renforce l'autre : les incitations (fiscales, par les taux de crédit etc.) permettent de mieux réaliser les finalités collectives qu'un système de commandement, et le contrôle de l'investissement permet de donner aux entreprises les plus socialement utiles des moyens dont elles ne disposeraient pas dans un système qui sélectionne les investissements en fonction de la rentabilité financière.

Prenons la contradiction entre le désir d'individualité et le désir de communauté. Il y a quantité de manières de la résoudre dynamiquement. Par exemple les biens sociaux fournis par les services publics "font société" (surtout ceux qu'on pourrait appeler des "biens de civilisation"), par opposition aux biens privés, qui atomisent le consommateur - tout en étant indispensables à l'exercice de ses choix personnels. Par exemple les associations de consommateurs, le commerce équitable, le financement solidaire montrent dès aujourd'hui dans quelle voie on pourrait socialiser le marché même des biens privés.

 

Comment combiner le national et le mondial

 

Je voudrais ici dire quelques mots d’une autre contradiction, dont la puissance est aujourd’hui explosive : la contradiction entre l’appartenance à une nation, et la place dans le système politique et économique international. Vieille contradiction certes, que le mouvement ouvrier pensait résoudre par l’internationalisme. Mais c’était à une époque où les économies étaient encore largement autocentrées, surtout dans ce qu’on appelait le « camp socialiste ». Pourtant, même dans ce camp, le « socialisme réel » a échoué dans sa prétention à instaurer des relations de coopération : L’URSS a voulu imposer son modèle, les relations politiques ont été marquées par la sujétion ou la rivalité, les partis frères se sont tirés dans le dos, les relations économiques, bien qu’elles ne se soient pas réduites à un pur calcul d’intérêts, ont été déséquilibrées. Autrement dit le nationalisme l’emportait sur l’internationalisme. Mais tout cela a changé aujourd’hui avec la mondialisation économique, qui a rendu la contradiction particulièrement aigue en faisant pencher la balance de l’autre côté, au détriment des nations et des appartenances nationales. L’un des pôles est en train de détruire l’autre. Rappelons rapidement en quoi.

Le fait le plus marquant (plus que la libéralisation des échanges de marchandises, et alors même que les forces de travail restent pour l’essentiel confinées dans le cadre national) est l’internationalisation des capitaux. Bien que les entreprises transnationales gardent des attaches nationales (parfois surtout au niveau de leur management), ainsi que des soutiens politiques, elles ne cessent de dynamiter les règlementations étatiques nationales[11] et les marchés locaux du travail, défaisant ce qui faisait (en partie) le ciment des nations. Là où les tenants de la mondialisation libérale voient un progrès bénéficiant à tous les citoyens d’un pays et un processus gagnant-gagnant entre les pays, la simple observation montre que les effets sont tout autres et l’analyse conduit à de sombres prédictions.

Les citoyens des pays développés sont-ils gagnants ? La montée en puissance des importations représente des avantages, en termes de prix, pour ceux qui peuvent consommer, mais elle détruit beaucoup d’emplois dans le pays importateur, que ne compensent pas les emplois du secteur exportateur, car, pour concurrencer les pays à bas salaires et à faible couverture sociale, les pays développés doivent se positionner sur des créneaux plus capitalistiques que travaillistiques. Ce processus est aggravé par les délocalisations, les entreprises faisant produire ailleurs ce qui sera ensuite importé. En second lieu la compétition mondialisée tend à aligner vers le bas les salaires des pays développés, dans un processus sans fin, si bien que la demande intérieure s’y trouve réduite. Finalement les seuls qui bénéficient vraiment de la mondialisation sont les détenteurs de capitaux, ce qui accroît les inégalités de revenus. Telle est, au bout du compte, la situation que l’on peut observer dans les pays développés : croissance faible, richesse à un pôle, pauvreté et chômage à l’autre pôle. Et les conséquences sont des réactions de rejet de cette mondialisation-là : crainte de l’étranger, retour de l’extrême droite nationaliste, hostilité aux immigrés qui « prennent les emplois ». Un phénomène que l’on observe notamment aux Etats-Unis et en Europe. La bourgeoisie mondialisée n’arrive pas à convaincre que la guerre économique est une bonne chose, et elle doit se mettre elle-même à jouer des peurs nationalistes pour conserver le pouvoir politique.

Les pays en voie de développement sont-ils gagnants ? Certains le sont, grâce à l’essor de leurs exportations, mais en se mettant à la remorque des capitaux internationaux, notamment des grands fonds occidentaux, ce qui reproduit l’impérialisme sur des bases nouvelles. Par ailleurs leur avantage comparatif ne sera que temporaire (d’autres seront prêts à produire moins cher). Et, ici encore, seule une petite partie de la population, celle qui participe au capital ou qui le fait fonctionner, profite d’une croissance soutenue. Seuls les pays qui contrôlent, de diverses façons, le mouvement des capitaux, tirent vraiment leur épingle du jeu, mais là encore au prix d’un creusement des inégalités. Enfin un grand nombre de pays sont perdants, parce qu’ils sont à la fois en situation de dépendance et de manque de capitaux. Et c’est évidemment dans ces pays que le rejet de la mondialisation libérale prend les formes les plus aigues et les plus violentes, celle en particulier du nationalisme exacerbé et du fondamentalisme religieux, hotile à l’occidentalisation.

On peut voir, d’ores et déjà, que la mondialisation destructrice des nations  conduit au chaos dans les relations internationales et à la décomposition sociale dans chaque pays, ce qui entraîne le retour en force des nationalismes ethnicisants (par exemple en Europe de l’Est). Et on peut prévoir qu’elle se heurtera sur le long terme à un certain nombre de limites absolues, tenant à la démographie (l’immense réservoir de main-d’œuvre se tarit peu à peu avec le ralentissement de la progression démographique), à l’appauvrissement des ressources naturelles (source de conflits de plus en plus dangereux), et à des conséquences environnementales irréversibles. C’est donc en ce domaine également qu’il faudrait retrouver une dialectique « positive », qui rétablisse un équilibre dynamique entre les deux pôles de la nation et de l’internationalisation, et dont les grandes lignes seraient les suivantes : un développement plus autocentré, qui laisse cependant jouer partie les échanges internationaux ; un protectionnisme modéré qui vise à empêcher les compétitions déloyales et à rendre une cohérence économique aux nations (ou à des ensembles régionaux), combiné à des accords d’échange, mais sous la condition de certaines clauses sociales ou de compensation (favorables aussi aux travailleurs des pays dominés) ; corollairement un contrôle du mouvement des capitaux via des autorisations et/ou des impositions de taxes. Et c’est là que l’on retrouve, en même temps, la nécessité du socialisme. Car ce n’est pas seulement en régulant un capitalisme qui « perd la tête »[12] qu’on pourra rétablir une réelle dynamique constructive dans le jeu des rapports internationaux.

 

Et le communisme, alors ?

 

Eh bien, il faut se défaire de cette idée que le communisme signifiera la fin des contradictions. Si mon idée est juste, si les contradictions sont inscrites au cœur de la psyché, si l’individu est pris entre des exigences opposées, si toute société connaît une contradiction entre les collectifs restreints et des collectifs plus larges, si l’homme est à la fois un animal de besoins et un animal politique, caractérisé, comme disait Kant, par son « insociable sociabilité » - pour faire référence aux contradictions que j’ai citées -, alors il faut aller encore plus loin. Je considérais autrefois que, si un certain nombre de contradictions étaient liées à notre humaine condition d’homo faber et socius (en langage marxiste, les contradictions entre force de travail et moyens de travail, entre procès de travail et procès de production/répartition de la valeur, entre procès de production et procès de reproduction, entre procès social de production et procès de consommation, entre l’homme et la nature etc…), d’autres étaient réductibles, celles-là même qui justifiaient leur dépassement dans l’utopie communiste. Aujourd’hui je vois les choses un peu différemment. Considérons les traits fondamentaux d’une société communiste, selon Marx. Que faut-il en penser ?

Une société d’abondance, où il suffirait de travailler fort peu pour jouir d’une profusion de biens, grâce à une prodigieuse élévation de la productivité du travail, semble impossible au moins pour deux raisons. La première est que l’appétit des individus pour plus de biens, ou simplement pour de nouveaux biens, est inextinguible, du fait de leur rivalité face à des différences naturelles qui ne disparaîtraient pas, même si les conditions sociales étaient rigoureusement égalisées. On objectera que cette rivalité était combattue avec succès dans des sociétés de chasseurs-cueilleurs qui faisaient prévaloir les valeurs de la coopération, de la gentillesse et de la modestie. C’est vrai, mais cela se faisait sous les contraintes de la reproduction sociale : ces sociétés sans biens (avant le stockage, dont elles étaient capables, mais dont elles avaient conscience qu’il changerait tout)  ne pouvaient survivre qu’en partageant travail, ressources, et produits. Dès que l’on peut posséder des biens, comme Rousseau l’a si bien exposé, commencent la lutte pour leur possession ou du moins les comportements dispendieux, si bien que la gratuité généralisée n’est pas une solution. La deuxième raison est que la planète est finie et que la production accélérée menace toujours plus les équilibres écologiques. Il faudra donc bien se rationner. Si la rareté demeure ainsi un destin incontournable, faut-il s’en désoler ? Il vaut mieux voir la société du futur comme celle qui recherche le bon équilibre entre les besoins et la production de biens (et services), celle dont le productivisme aveugle ne menacera plus, à plus ou moins long terme, les conditions d’existence, et inversement celle qui ne se résignera pas à stopper la production de biens au nom du principe de réalité. On aura reconnu ici la question que soulèvent les partisans de la décroissance. Indépendamment de la question de la répartition des biens, qui reste fondamentale (la grande majorité de l’humanité ne connaît pas des conditions de vie décentes)[13], le problème – et le défi – est de faire décroître un certain nombre de productions gaspilleuses et nuisibles, mais aussi de faire croître d’autres productions, et de trouver de nouveaux biens, ceux qui enrichiront la civilisation.

Deuxième grand trait selon Marx de la société communiste, déjà réalisé dans sa première phase (le socialisme) : la disparition des classes sociales, avec l’appropriation commune des moyens de production. Les classes sociales, soutiennent les fondateurs du marxisme, sont nées de la division du travail (qui entraîne la propriété privée). Or ici à nouveau la leçon des sauvages est remarquable. On peut dire, avec quelques réserves, que les sociétés de chasseurs-cueilleurs ont bel et bien représenté une forme de communisme primitif[14]. Et ce furent, effectivement, des sociétés où il n’existait aucune division du travail, en dehors d’une certaine division sexuelle du travail liée alors aux contraintes de la conception et du portage des enfants, laquelle n’a entraîné ni exploitation, ni véritable domination des femmes par les hommes[15]. Mais, dès que l’on est passé à des activités plus diversifiées (avec le stockage, les débuts de l’agriculture et de l’élevage), la division du travail manuel, et, progressivement, celle du travail manuel et du travail intellectuel, sont devenues, en même temps qu’un facteur de productivité, un terreau pour des rapports de classe, qui les ont renforcées à leur tour. Aujourd’hui l’idée marxienne selon laquelle le travailleur pourrait parcourir les branches de la division du travail (devenir « polytechnicien »), ou même seulement accomplir tour à tour les grandes fonctions du travail (fonctions d’opération, de conception, de gestion etc.) apparaît comme une véritable utopie : cela dépasserait les capacités d’un individu, ferait chuter sa productivité, brimerait ses dispositions (les goûts eux-mêmes se diversifient avec la diversité des métiers et fonctions). Et la conséquence est que la division de la société en classes a tendance à se reproduire constamment, en s’étayant sur la division du travail. C’est pourquoi je pense, comme Mao, que cette contradiction fondamentale ne disparaîtra jamais, et que la lutte pour en réduire les effets destructeurs sera sans fin. A nouveau faut-il nécessairement le déplorer ? C’est ici que l’idée d’une dialectique positive peut à nouveau servir d’analyseur.

Expliquons nous. Les contradictions de classe (sous le double aspect combiné de l’exploitation et de la domination) représentent sans aucun doute une dialectique négative. C’est le discours de la classe dominante qui tend à la présenter comme une dialectique positive, c’est-à-dire une dialectique qui profite in fine aux deux parties, car les inégalités sociales seraient un puissant moteur du développement. Pour combattre cette vue, jamais démontrée de manière convaincante, il faut revenir en deçà, vers la division du travail, sous ses multiples faces (travail manuel/travail intellectuel, travail productif/travail de gestion, division gouvernés/gouvernants etc.), et chercher la mesure exacte dans laquelle cette division est ou non bénéfique pour les deux côtés, ou elle « renforce » ou non chacun des deux pôles. On découvre alors que la participation de chacun des groupes à l’activité des autres[16] enrichit leurs agents, qu’elle leur permet simultanément de mieux accomplir leur activité, de mieux satisfaire leurs besoins, et de donner un résultat supérieur pour tous. Je voudrais insister ici sur un point : la recherche de la bonne mesure, ou du bon point d’équilibre, ne doit pas être confondue avec la recherche d’un compromis, lequel maintient toujours l’avantage d’un côté[17]. Pour donner un exemple, on sait que le management capitaliste a compris tout l’intérêt qu’il pouvait trouver dans des technologies sociales rendant aux exécutants une part d’initiative ou donnant aux salariés une certaine voix au chapitre, mais on sait aussi qu’il fixe des limites bien définies à la réduction de la division du travail. C’est dans ces conditions que la structure de classe, qui, par elle-même est toujours antagoniste et joue un rôle toujours destructeur, montre son seul côté positif : celui d’un indicateur que la division du travail va dans le mauvais sens. En résumé, s’il est vrai que la division du travail tend toujours à produire, ou à reconstituer des antagonismes de classe, la perspective du communisme est de battre en brèche ces oppositions pour remonter à leurs fondements dans la division du travail elle-même (dont le régime de propriété n’est, finalement, qu’une cristallisation) et pour les transformer. Le communisme est un combat de tous les instants.

Terminons par le dernier trait assigné par Marx à la société communiste : la transformation du travail de moyen de vivre en « premier besoin vital ». Les commentateurs ont relevé là une incohérence : alors que Marx avait défini la liberté comme l’émancipation par rapport à la contrainte du travail, voilà qu’il en fait un « besoin ». Cette incohérence pourtant disparaît quand on traite la contradiction travail/ temps libre en termes de dialectique positive. Si le travail s’enrichit d’un peu de la liberté, de l’imagination qui peut caractériser le temps libre, il devient plus gratifiant, satisfaisant alors le besoin fondamental d’activité[18], et finalement plus productif que le travail purement contraint ; si le temps libre se nourrit de ce que le travail apporte (de la socialisation, du principe de réalité), il n’en est que plus actif, plus épanouissant. Un pôle renforce ainsi l’autre.

Ces considérations paraîtront bien générales, et pourtant elles aident à concevoir ce que pourrait être la perspective d’une société communiste. Elle n’abolira ni la rareté, ni la division du travail, ni le travail lui-même, mais elle recherchera des équilibres dynamiques. Elle fera une grande place à une certaine autogestion, pour éviter que la monopolisation des fonctions de propriété ne proroge ou ne reconstitue constamment des oppositions de classe. Mais elle ne recherchera pas une démocratie de tous les instants, car la charge d’une telle démocratie pèserait trop sur les individus pour leur permettre de jouir des plaisirs du temps libre (et, entre autres effets pervers, elle engendrerait des « drogués du pouvoir »). Elle cherchera à établir une bonne relation entre ses collectifs de base, ses « entreprises » (au sens noble du terme), et le niveau des choix collectifs (tout porte à penser que subsistera quelque chose comme des nations). Elle visera à trouver le bon équilibre, au niveau politique, entre la démocratie représentative, où seraient, comme au niveau économique, déléguées des responsabilités, et la démocratie directe, où chaque citoyen devient un intervenant et un décideur. La place me manque ici pour en dire plus. Mais l’on voit bien le sens de la marche. Et le socialisme serait une étape, ou une transition, comme l’on voudra, dans cette marche. A condition que le projet général en soit clairement énoncé. Et que soient organisées des forces sociales et politiques qui lutteront, dans une lutte sans merci, contre toutes celles qui inversent, au nom de supposées lois de l’économie, le sens de cette marche. Ce qui débouche sur toute une série d’autres problèmes (rôle des partis dans leurs rapports aux autres organisations, démocratisation de ces partis etc.).

 

Une petite conclusion

 

Pour conclure, je pense que le moment est venu d'une sorte de révolution copernicienne dans notre façon de concevoir la révolution et l'émancipation. Loin de vouloir effacer les contradictions, ce que l'utopie communiste et l'utopie néo-libérale nous promettent chacune à leur manière, il faut les identifier et reconnaître que certaines sont indépassables. Le chemin de l'émancipation consisterait à combiner les opposés de façon dynamique et par là même à répondre à des aspirations contradictoires. Une dialectique non plus tragique, mais productive. Dit autrement, il s'agirait de marcher sur les deux jambes, pour cesser de boiter et de s'égarer dans des chemins de traverse, dont on ne sait plus comment sortir. On éviterait ainsi bien des catastrophes historiques, et on pourrait reparler de progrès, de marche en avant vers un avenir plus apaisé.

Cessons donc de rêver à la disparition des contradictions. Après tout, comme le pensait profondément Mao[19], les contradictions sont le mouvement même de la vie, le sel de l’existence pour des êtres humains dont elles sont une condition native. Dans une de ses nouvelles, Dino Buzzati[20] dépeint le monde des Bienheureux : ils s’ennuient horriblement, car ils n’ont plus rien à désirer ni plus rien à faire. Mais l’histoire humaine a engendré des contradictions qui ont été source de souffrances et de malheurs infinis, et,  comme la planète est finie, on ne peut attendre l’apocalypse pour espérer un jour meilleur. Le temps presse pour dénouer les contradictions destructrices, qui se maquillent sous les traits de l’utopie. La tâche est difficile, mais n’est pas insurmontable : il nous faudrait trouver le bon instrument, le bon scalpel qui dissocie la contradiction positive de la contradiction négative, et passer à l’expérimentation.



[1] Par exemple il est exclu que les entreprises capitalistes, même et surtout les plus grandes, acceptent que les salariés aient des « droits de décision » pour tout ce qui concerne leurs « décisions essentielles ». De même on ne voit pas comment le rôle des banques serait « changé, pour faire reculer et remettre en cause la dictature de la rentabilité financière, promouvoir un crédit sélectif en faveur de l’emploi », si elles restent de grandes banques capitalistes internationalisées, libres d’utiliser ou non le mécanisme des crédits bonifiés. Une réforme interne du secteur capitaliste se produira peut-être un jour, quand ses contradictions seront devenues intenables (de nombreux partisans du capitalisme multiplient déjà les propositions en ce sens), mais c’est sur d’autres secteurs qu’il faudra s’appuyer si l’on veut impulser une profonde transformation sociale. Or, s’agissant de ces autres secteurs (public, coopératif), le programme reste manifestement insuffisant.

[2] Certes les partis de droite agitent volontiers aujourd’hui la « valeur travail », mais il ne faut pas s’y tromper : cela leur sert uniquement à dénoncer les politiques d’assistance aux sans-travail. Pendant ce temps les valeurs liées à la richesse s’affichent avec une outrecuidance jamais vue.

[3] Christopher Lasch, La culture du narcissisme, Editions Climats, 1979.

[4] Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.

[5] Pierre-André Taguieff, Résister au bougisme, Mille et une nuits, 2002.

[6] Je pense à tous ces textes qui ne cessent d'épeler de "nouveaux enjeux", de "nouveaux défis", et d'énoncer des questions, sans parvenir à définir avec précision les premiers et sans apporter de réponses claires aux secondes.

[7] David Schweickart, « Matérialisme historique et défense d’un (genre de) socialisme de marché », in Le socialisme de marché à la croisée des chemins, dir. Tony Andréani, Le temps des cerises, 2003, p. 203 sq.

[8] J’ai développé ce thème plus longuement dans Le socialisme est (a) venir, tome 1, L’inventaire, Editions Syllepse, 2001, notamment pp. 233-237, et dans un article « Le socialisme comme dialectique positive », in Utopie critique, n° 28, 1° trimestre 2004, pp. 39-52.

[9] La propriété d'Etat est la forme requise dans le cas des services publics, puisqu'ils fournissent des biens sociaux. Toute délégation au secteur privé, même avec une régulation par des instances dites indépendantes, conduit à une dégradation du service rendu (tous les faits l'attestent aujourd'hui), et l'ouverture du capital fait de même, en faisant dominer la logique financière sur toute autre forme de rationalité. Dans les autres domaines la propriété d'Etat reste une voie possible (sous toutes sortes de conditions), mais ne me semble pas être la voie de l'avenir, qui serait plutôt celle d'un système coopératif autogestionnaire, dont l'économie solidaire offre quelques prémisses. Quoiqu'il en soit, le socialisme comportera certainement des formes diverses de propriété, y compris les petites entreprises privées et même un secteur capitaliste (jouant un rôle de compétiteur), dont la reproduction élargie serait cependant bloquée par diverses mesures juridiques concernant la transmission des biens.

[10] Cf. L’appropriation sociale, Note de la Fondation Copernic, Editions Syllepse.

[11] Elles utilisent pour ce faire en particulier ce puissant instrument de déréglementation qu’est l’Organisation mondiale du commerce. Cf le livre décapant d’Agnès Bertrand et Laurence Kalafatides, OMC, Le pouvoir invisible, Fayard, 2002.

[12] Cf., parmi nombre d’autres ouvrages qui tirent la sonnette d’alarme, Jean-Luc Gréau, Le capitalisme malade de sa finance, Gallimard, 1998, et Patrick Artus/Marie-Paule Virard, Le capitalisme est en train de s’autodétruire, Editions La Découverte, 2005.

[13] Denis Collin, après avoir dénonce le « mythe de l’abondance », également partagé par les marxistes et les libéraux, souligne que, faute d’un sujet rationnel capable de s’auto-limiter, c’est bien sur un système de droit qu’il faut compter pour fixer et appliquer des critères de distribution des ressources rares (Revive la République, Armand Colin, p. 160).

[14]  Il existera au cours de l’histoire quelques autres modes de production sans classes, mais ils resteront marginaux au sein de sociétés déjà divisées en classes.

[15] Je renvoie à mon analyse de ces sociétés dans De la société à l’histoire, tome 2, Les concepts transhistoriques, Les modes de production, Méridiens Klincksieck, pp. 34-48, 305-308, 422, 477-478.

[16] Les groupes de « triple union » (ouvriers, techniciens, cadres) furent une des meilleures innovations de la politique maoïste. Avec ces groupes on est aussi loin de l’idée utopiste d’une rotation permanente entre les fonctions, que des meilleures, mais toujours minimales, tentatives de décloisonnement pratiquées dans les entreprises capitalistes, telles que les stages initiaux de quelques jours effectués par les cadres sur les chaînes de production.

[17] Il faut ici, bien sûr, distinguer les compromis tactiques, qui peuvent être utiles aux parties faibles, des compromis stratégiques, qui se font pour finir à leur détriment.

[18] Cf. les ouvrages décisifs de Gérard Mendel, L’acte est une aventure, Du sujet métaphysique au sujet de l’actepouvoir, Editions La Découverte, 1998, et Le vouloir de création, Autohistoire d’une œuvre, Editions de l’Aube, 1998.

[19] Cf. par exemple ces propos, cités par Philip Short (Mao Tsé-Toung, Editions Fayard, 2005) : « C’est bien si la vie est un peu plus compliquée, autrement elle est trop ennuyeuse (…) S’il y avait seulement la paix, et pas de troubles (…) cela conduirait à la paresse mentale » (p. 402). « Les contradictions et la lutte continueront pour toujours ; sinon le monde ne vaudra plus la peine d’être vécu. Les politiciens bourgeois disent que la philosophie du Parti communiste est une philosophie de lutte. C’est juste, mais les façons de lutter varient selon les époques » (p. 439).

[20] Dino Buzzati, Le K., Poche 2004.