(article de 2012, repris partiellement dans L'Humanité dimanche n° 303 du 15 au 21 mars 2012. Il serait à actualiser)

 

 Sortir de la quadrature du cercle

 

L’Union européenne s’est prise à son propre piège. De mois en mois, de sommet en sommet dans la zone euro, de négociation en négociation entre Sarkozy et Merkel, on n’a cessé d’inventer et de compliquer les dispositifs pour « rassurer les marchés » et résoudre le problème des dettes souveraines. Sans y parvenir jusqu’à présent.

S’il faut rassurer les marchés, c’est que les Etats s’en sont remis à eux pour financer leurs emprunts. Le consensus s’est fait, parmi les libéraux de toutes tendances (y compris les « socio-libéraux ») qu’il devait en être ainsi. Ce postulat est partagé par tous les gouvernements occidentaux, mais à des degrés très divers, comme on va le voir. C’est en fait l’Union européenne qui en a fait son évangile, et l’on a abouti à la situation extravagante que voici.

Les Etats européens ne peuvent pas emprunter directement auprès de la Banque centrale européenne, ni de leur propre banque centrale. On voit alors la BCE prêter aux banques de l’argent, aujourd’hui à un taux de 1,25%, et les mêmes banques reprêter cet argent aux Etats européens à des taux qui varient de + 50% au double, au triple, au quintuple ou encore au-delà, en fonction des notes décernées aux Etats par des agences de notation qui sont des organismes privés (peu importe pour notre propos de savoir dans quelle mesure leurs jugements soient fondés ou non, le fait est que ce sont elles qui font la pluie et le beau temps). On voit les investisseurs institutionnels en général (les banques, mais aussi les compagnies d’assurances, les fonds de pension etc.) faire leur beurre – qu’on songe par exemple aux profits des banques françaises, nullement diminués par la crise – sur le dos des Etats en toute liberté. A cela on nous dit : « les investisseurs institutionnels, c’est vous, ce sont vos dépôts et placements en banque, c’est votre assurance-vie etc. ». Mais c’est complètement faux : nous ne détenons pas directement des obligations d’Etat, nous ne faisons que mettre notre argent à la disposition de ces investisseurs, qui en font ce qu’ils jugent bon d’en faire, et qui en placent une grande partie dans des supports qui n’ont rien à voir avec la dette de notre Etat, ni même avec celle d’autres Etats européens, ni avec des obligations publiques. Voilà donc que notre épargne va financer - peut-être de façon rentable (c’est bien le terme approprié, puisqu’il s’agit d’une rente), mais ce n’est pas la question - bien autre chose que notre dette publique. C’est de cette double façon que « les marchés » sont devenus les maîtres de notre destin. Et ceci de manière elle-même aberrante, puisqu’ils imposent des politiques dites d’austérité censées assurer la solvabilité des Etats (notamment par la réduction des dépenses publiques), mais qui tuent la croissance, et par là même contraignent  ces Etats à emprunter toujours plus (les rentrées fiscales et les cotisations sociales diminuant). Le cercle vicieux est ainsi enclenché et le piège se referme sur les pays européens en difficulté, pour plus tard atteindre les autres, de plus en plus en peine pour y exporter leurs produits.

On peut s’interroger sur les raisons d’une telle aberration. La réponse généralement fournie est que les investisseurs institutionnels n’ont qu’une courte vue : ils veulent accroître leurs profits sans réaliser qu’ils tuent en même temps la poule aux œufs d’or. Mais il est certain qu’il faut aller au-delà de cette explication trop simple. C’est d’une véritable complicité qu’il s’agit entre ces investisseurs, les grandes multinationales et les dirigeants politiques pour mettre à bas la protection sociale et la propriété publique et la transférer aux intérêts privés. Il suffit de regarder en quoi consistent les dictats conjugués de la « troïka » (BCE, Commission européenne, FMI) dans des pays comme la Grèce ou l’Italie : réduire le nombre de fonctionnaires, privatiser ce qui reste des services publics et du patrimoine (les Grecs n’auraient qu’à vendre leurs côtes à des promoteurs !), flexibiliser le marché du travail (autrement dit pouvoir licencier à volonté), abaisser les normes salariales etc. C’est l’application de ce que Noemi Klein appelle « la stratégie du choc » : profiter de la crise pour liquider l’Etat social et remettre au privé tout le secteur public.

Comme tout le monde peut le constater, la politique est ainsi mise au service de ces puissances privées, et la démocratie est devenue un pur jeu d’apparences. Ecoeurées par la compromission – de longue date – des gauches européennes avec ce système de mise en coupe réglée, les populations n’ont plus que le choix de voter pour des droites décidées à pousser encore plus loin la stratégie du choc (en Grèce, en Espagne, en Italie et ailleurs).

Mais le résultat est que la crise économique et sociale ne fait que s’aggraver, particulièrement dans la zone euro. Les maîtres de la « gouvernance » européenne se sont eux-mêmes pris dans leur propre piège, cherchant désespérément à sortir de ce qui est une quadrature du cercle. Il ne serait pourtant pas difficile d’en sortir, et l’on va voir comment. L’analyse que je vais présenter n’a rien d’original, mais elle est fort peu audible dans les discours politiques et médiatiques, souvent sous le prétexte que ces questions sont affaire de spécialistes, hors de portée du citoyen lambda. Elles n’ont pourtant rien de si difficile.

 

Tout d’abord faire financer directement, en partie, la dette publique par la banque centrale.

 

Mais d’abord pourquoi les Etats devraient-ils s’endetter ? En principe il existe une bonne raison à cela. Tout comme une entreprise a besoin de crédits pour financer ses investissements, au-delà de ses propres ressources, de même un Etat a besoin d’emprunter, s’il ne dispose pas d’un fort excédent budgétaire, pour financer ses investissements, source d’un développement futur. Le fait est, cependant, que les Etats occidentaux se sont endettés, tout au long des trois dernières décennies, pour financer aussi leurs dépenses courantes. On dit généralement que les partis au pouvoir l’ont fait inconsidérément, pour satisfaire leur clientèle électorale. Cette explication n’est pas suffisante. Ils l’ont fait aussi parce qu’ils y ont été fortement incités par des investisseurs privés en quête de rendements financiers, les obligations publiques étant considérées comme un placement sinon très rentable, du moins particulièrement sûr.

Si l’on admet donc que les Etats ont certains besoins bien fondés d’emprunter (ce qui ne signifie pas que leurs budgets doivent être déficitaires, pourvu que leurs recettes équilibrent au moins leurs dépenses, charges de la dette comprises), la première solution qui se présente à l’esprit est qu’ils empruntent directement auprès de leur propre banque centrale. C’est bien ce que font des Etats comme les Etats-Unis[1], la Grande Bretagne ou le Japon, et l’on peut constater que la dégradation ou la perspective de dégradation de leur note par les agences de notation ne les atteint guère. De la même façon, « il suffirait d’une phrase, comme l’écrit fort bien un journaliste du Monde (Alain Frachon, 11 novembre 2011), pour endiguer la crise de l’euro. La BCE devrait dire haut et fort qu’elle jouera le rôle de prêteur en dernier ressort pour les membres les plus endettés de l’union monétaire […] Les achats de l’institut d’émission vont rabaisser les taux à des niveaux praticables, si la seule déclaration d’intention de la banque centrale ne suffit pas à le faire ». C’est ce que préconisent des économistes de réputation internationale comme Paul Krugman, c’est ce que suggèrent des dirigeants politiques alarmés par la crise de l’euro comme les dirigeants américains, britanniques et chinois, tellement la chose est évidente.

Les banques centrales sont le prêteur en dernier ressort des banques : elles leurs apportent des liquidités en cas de besoin, et notamment lorsque les banques commencent à rechigner à se prêter entre elles. La BCE par exemple l’a fait massivement lors de la grande crise de 2007-2008. Et les banques centrales peuvent le faire de manière illimitée, puisqu’elles sont des instituts d’émission de la monnaie. Elles peuvent  de la même façon le faire vis-à-vis des Etats. Sachant cela, les marchés financiers seraient conduits à rabaisser leurs exigences, car les banques centrales interviendraient dès que les taux réclamés seraient trop élevés. On peut et on devrait aller plus loin : les banques centrales, si elles ne s’occupaient pas seulement de politique monétaire, mais aussi de la croissance et de l’emploi, devraient soutenir en permanence les Etats pour leur permettre de répondre aux besoins de l’économie. Comment expliquer que la BCE soit interdite de le faire par les traités européens, et qu’elle en ait elle-même fait son dogme, comment expliquer cette tare congénitale de la zone euro ?

L’explication la plus couramment fournie est que l’Allemagne s’oppose farouchement à lui accorder ce rôle, par crainte de voir la « planche à billets » s’emballer en créant une inflation qui ne serait plus maîtrisable, comme ce fut le cas pour elle pendant la République de Weimar. C’est pourquoi elle aurait exigé l’interdiction d’un tel rôle en échange de la création de la monnaie unique, et imposé une indépendance absolue de la Banque centrale européenne, dont l’unique objectif devrait être la stabilité de la monnaie. On peut douter que cette explication « historique » soit suffisante. Elle ne vaut rien en tous cas s’agissant de pays comme les Pays-Bas ou la Finlande, qui ne sont pas moins attachés au dogme. Il ne fait guère de doute que ce sont les lobbies financiers, et plus particulièrement bancaires, qui sont mobilisés contre une pratique qui réduirait leur liberté d’action et leurs profits, et en particulier le lobby des banques françaises. Au-delà c’est toute la bourgeoisie rentière qui la voit d’un mauvais œil, lors même qu’il s’agirait d’une mesure de salut public pour la zone euro. Tous ces profiteurs de la dette des Etats avancent des arguments plus ou moins fallacieux.

Le risque d’inflation serait réel, dans des économies que l’Etat n’a plus guère de moyens de contrôler (à la différence, par exemple, de la Chine), si aucune règle n’était fixée à la création de monnaie ou si celle-ci était soumise au bon vouloir d’Etats « laxistes » (c’est-à-dire prêts à s’endetter toujours plus pour résoudre leurs problèmes). Il faudrait de fait articuler la politique monétaire avec la politique budgétaire, ce qui, dans le cas de la zone euro, supposerait une coordination des politiques budgétaires entre des pays aux orientations et aux performances souvent radicalement différents. C’est tout le problème de la construction européenne, dont j’ai parlé dans une précédente note. Mais notons qu’aujourd’hui le risque d’inflation galopante est pratiquement inexistant dans une situation ou l’ensemble de l’économie européenne piétine. Mieux : un peu d’inflation supplémentaire serait bienvenu, puisqu’il contribuerait à alléger la charge de la dette, comme le notent de très nombreux experts.  Et l’on pourrait admettre que, les choses étant ce qu’elles sont, la BCE se contente d’un rôle de prêteur en dernier ressort, n’intervenant que pour acheter directement des titres des Etats les plus endettés, sous des conditions qui ne seraient pas ruineuses pour ces Etats et qui feraient l’objet de négociations politiques. Elle a été d’ailleurs contrainte d’acheter sur le marché secondaire (le marché de l’occasion) des milliards de titres grecs, irlandais, portugais, espagnols et italiens (pour 187 milliards d’euros depuis mai 2010), pour tenter de faire baisser les taux de ces emprunts, ce qu’elle s’était longtemps refusé à faire et ce qui a fait grincer des dents aux gouverneurs allemands. Ce qui revenait à plomber son bilan de « mauvaises créances », mais il était annoncé haut et fort que c’était temporaire (en attendant une prise de relais par le Fonds européen de stabilité financière), et elle a pris bien garde de « stériliser » ces achats en réduisant du même montant ses prêts aux banques. On voit qu’on nage ici en pleine absurdité pour ne pas remettre en cause le dogme. Donc la lutte contre l’inflation n’est qu’un prétexte : il s’agit avant tout de ne pas faire baisser le revenu de la rente.

On invoque une deuxième raison : il ne faudrait pas porter atteinte à la crédibilité de la BCE. Crédibilité auprès de qui ? Auprès bien sûr de tous les investisseurs internationaux qui pourraient acheter des titres de dette publique européenne, et ainsi soutenir le cours de l’euro. Autrement dit il faut maintenir un euro fort par rapport aux autres monnaies de réserve, et d’abord par rapport au dollar. Mais à qui profite cet euro fort ? A certains pays européens seulement, et d’abord à l’Allemagne, pour des raisons que j’ai expliquées dans une précédente note : l’euro fort permet d’acheter à bas coût tous les composants produits dans les pays de l’Europe orientale (Pologne, Slovaquie, Tchéquie etc.) qui entrent dans la composition des produits d’exportation allemands. La crédibilité, c’est aussi certes la solidité du bilan de la BCE. Or il faut remarquer que la BCE est bien moins regardante vis-à-vis des banques, dont elle a accepté, à titres de garantie, des titres plus que douteux - comme quoi la BCE est d’abord un affaire de banquiers, qui ont déjà travaillé dans de grandes banques internationales et ont gardé les contacts avec elles. Admettons pourtant qu’il faille veiller au bilan de la BCE, faute de quoi les Etats seraient obligés de la renflouer. Cela n’empêche nullement de lui conférer un rôle de prêteur en dernier ressort, et pas seulement à bilan constant (les Américains ont fait marcher la planche à billets bien au-delà : 960 milliards d’euros). C’est seulement le cours de l’euro qui en pâtirait…et ce serait une bonne chose.

Reste évidemment l’obstacle allemand. Sarkozy a essayé de le contourner en proposant de transformer le Fonds de stabilité financière (ce Fonds qui emprunte auprès des marchés financiers pour prêter aux Etats en difficulté) en une sorte de banque publique européenne, au capital constitué par les apports des Etats membres, et dont les ressources ne seraient plus limitées comme elles le sont aujourd’hui (elles dépendent de l’accord donné par tous les pays de la zone euro, dont certains ont montré à quel point ils étaient récalcitrants), mais potentiellement illimitées, puisqu’elle pourrait emprunter auprès de la BCE. Peine perdue. Arrivés à ce point de blocage, on ne voit plus d’autre solution, pour un pays comme la France et plus encore comme les pays plus en difficulté, de rompre le pacte et de demander à leur propre banque centrale de leur servir de prêteur en dernier ressort (ce que propose le Front de gauche). Mais à droite comme à gauche on préfère s’inscrire dans la chronique du désastre annoncé : guérir le malade à grands coups de rigueur pour finalement le tuer.

Ce recours au financement de dettes publiques par des banques centrales a évidemment des limites. En principe il s’agit plus de sauver des Etats d’une crise de liquidités (quand ils ont de plus en plus de mal à se financer sur les marchés) que d’une crise de solvabilité (quand il est clair qu’ils ne pourront plus rembourser leurs dettes). La création monétaire, en ce domaine comme en un autre, n’a de sens que si le remboursement se fait. Aussi faut-il aller au-delà et prévoir un autre type de financement, qui soit sûr et pérenne, et reste sous le contrôle non des marchés, mais des citoyens.

 

 Ensuite faire financer la dette publique par les particuliers nationaux

 

La première idée qui vient à l’esprit est que les Etats empruntent  auprès de leur propre population, et ceci directement, en lui proposant des bons du Trésor. Or c’est bien ce qui se faisait dans les années 1950, dans une proportion importante (aux Etats-Unis même : environ un tiers des emprunts de l’Etat fédéral). C’est Georges Pompidou (un ex-banquier) qui, en 1973, a accordé aux établissements financiers le privilège d’emprunter de l’argent à la Banque de France à un taux très faible pour le prêter ensuite plus cher à l’Etat. Mais c’est en 2004 que, sous la pression de la finance, le législateur a interdit à l’Etat de placer des bons du Trésor auprès des particuliers. Et voilà comment, ainsi que l’écrit Jean-Luc Gréau, « l’Etat est devenu l’otage des banques et la réciproque est vraie : on voit bien qu’avec la crise les banques sont devenues elles-mêmes des otages de l’Etat ».

Aujourd’hui le placement direct de la dette publique auprès des particuliers est devenu résiduel (1,4% aux Etats-Unis), sauf au Japon (5,2%). C’est pourtant un excellent moyen de contourner les marchés financiers, et dont les avantages sont multiples. Les épargnants français en particulier sont friands d’une épargne sécurisée, comme le montre leur prédilection pour les livrets populaires et surtout pour l’assurance-vie « en euros » (placée largement en obligations d’Etats). Ils disposeraient alors d’une garantie qui est celle de leur Etat, assise sur leurs impôts. Ils sauraient qu’ils participent au financement de leur dette publique, et non à celle d’Etats étrangers. S’ils pouvaient craindre que l’inflation ne lamine des intérêts assez faibles, ils sauraient aussi qu’ils seraient moins taxés sur ces intérêts, ce qui diminuerait leurs impôts. Rien, sinon la soumission de l’Etat aux intérêts de la finance, ne peut expliquer que l’on n’en revienne pas à ce placement direct.

 

Troisièmement faire financer la dette publique par les investisseurs nationaux

 

Admettons que la solution de bon sens du placement direct ne soit pas la panacée, parce que les Etats ont besoin d’émettre des obligations de manière continue et à des termes variables, et que les particuliers ne seront pas toujours au rendez-vous de France Trésor. En outre toute l’épargne ne peut aller au financement de l’Etat. Dès lors il paraît nécessaire qu’ils s’adressent aussi à des investisseurs institutionnels, tels que les banques ou des compagnies d’assurances, qui y souscrivent pour leur propre compte. C’est effectivement ce qui se passe aujourd’hui avec les obligations du Trésor. Mais ne serions-nous pas à nouveau devant la « pression des marchés » ? Une pression qui s’est d’ailleurs fortement accrue depuis que des règlements européens ont imposé à ces investisseurs de suivre les recommandations des agences de notation (que Bruxelles voudrait seulement « réformer » aujourd’hui, devant leur pouvoir démesuré). Sans doute, mais cette pression changerait de nature si ces investisseurs étaient, au moins principalement, des investisseurs nationaux et, mieux encore des investisseurs publics. Or c’est précisément le cas, en grande partie, dans un pays comme le Japon, où l’énorme dette publique (plus de 200% du PIB) est détenue par le secteur financier domestique (à 75%), dont les banques japonaises, au premier rang desquelles la banque publique de la Poste japonaise. Il existe en France comme au Japon une considérable épargne privée qui pourrait de même s’investir en titres d’Etat. Les Français épargnent en effet 20% de leurs revenus (à comparer par exemple au taux d’épargne états-unien qui était devenu presque nul avant de remonter un peu). Il est donc aberrant que la dette française soit détenue à plus de 60% par des non-résidents (fonds de pension, fonds souverains, banques etc.), pendant que les ménages français financent - sans le savoir - d’autres Etats. On objectera sans doute que les investisseurs français actuels (en fait de grandes multinationales de la finance), ne voyant que leurs propres intérêts, préféreront acheter des obligations d’autres Etats, l’Etat allemand par exemple, parce qu’elles seraient plus rémunératrices ou plus sûres. La réponse est de contraindre ces investisseurs privés à détenir un pourcentage élevé de la dette française et à se référer, si l’on ne veut pas leur imposer un taux d’intérêt, à une instance de notation véritablement indépendante. La chose n’est pas extravagante, puisque les banques françaises sont déjà tenues d’acheter 2,5% des émissions du Trésor. Il faudrait seulement élargir ces quotas (et, peut-être, comme le propose Jacques Nikonoff, interdire la revente des titres sur le marché secondaire). Quant au reste, il pourrait être laissé au marché, mais c’est lui qui deviendrait résiduel.

La même question pourrait se poser au niveau européen, si l’on instaurait, comme de nombreuses voix d’experts et d’hommes politiques le demandent, des « eurobonds ». Car, si ces obligations « mutualisées » européennes étaient livrées aux marchés, elles seraient soumises à leurs exigences, et tout laisse à penser que ces dernières seraient élevées (on constate déjà que le Fonds de stabilité leur emprunte à des coûts plus élevés que l’Etat allemand). Il faudrait donc que les investisseurs soient européens et qu’ils soient tenus de souscrire un certain pourcentage de ces emprunts.

 

En conclusion il existe trois moyens pour financer une dette publique sans se soumettre aux marchés internationaux, et ils ne rencontrent aucune objection sérieuse. Un grand nombre d’économistes patentés seraient, paraît-il, aujourd’hui convaincus que, pour le moins, une part de financement direct des dettes publiques par la BCE serait la seule façon de sauver la zone euro. Mais l’Allemagne, quelques autres pays et la BCE elle-même s’y opposent farouchement, en invoquant les traités européens. La chancelière allemande se dit pourtant prête à engager le processus d’une révision des traités, tant il est vrai que la situation actuelle s’avère sans issue. Mais cette révision, outre le fait qu’elle prendrait beaucoup de temps et pourrait connaître des accidents de parcours, ne remettrait nullement en cause le dogme du financement actuel par les marchés financiers. Il s’agirait seulement de durcir les règles budgétaires pour les Etats de la zone euro et de mettre en quelque sorte ceux-ci sous tutelle de la Commission européenne. Comme cela dessaisirait les Parlements nationaux de certaines de leurs prérogatives essentielles et serait vécu par les peuples comme un déni de démocratie, on imagine une élection du Président de la Commission par le Parlement européen, comme si cela pouvait les apaiser. Mais on peut prévoir que la crise de la zone euro ne sera pas réglée par ce laborieux échaudage et de toute façon le prendra de court. Dès lors c’est bien au niveau national que pourrait aujourd’hui se trouver la porte de sortie. Il s’agirait de décider, dans le cas d’un pays comme la France, de recourir aux trois modes de financement qui viennent d’être évoqués : un financement direct par la Banque de France[2], un financement direct par les ménages français, un financement par les investisseurs français sous contrainte (et éventuellement menace de nationalisation). On imagine la levée de boucliers que ces décisions politiques ne manqueront pas de susciter, mais aux grands maux les grands remèdes. Et l’avantage d’une telle politique est qu’elle ne suppose ni ne vise une sortie de l’euro, mais au contraire une manière de le sauver, au moins provisoirement, en le renationalisant partiellement. En effet, si la Banque de France retrouvait la possibilité de créer de la monnaie et d’acheter des titres de l’Etat français, elle émettrait des euros-francs (ce qui n’a rien d’extraordinaire, puisque dans la pratique les euros ont déjà une face nationale), dans des limites qu’il faudrait annoncer et sans doute négocier.

A terme qu’est-ce que tout cela signifie ? L’intervention de la Banque de France serait d’abord présentée comme provisoire : si la BCE change de doctrine et de pratique, ce remède temporaire pourrait être abandonné. Mais on peut aussi envisager que cette renationalisation soit pérenne : les euros nationaux ne dépendraient plus que des banques centrales nationales, et des appréciations et dépréciations seraient possibles, comme au temps du Système monétaire européen, et bienvenues puisqu’elles permettraient de corriger les écarts de performances entre les pays européens. Autres avantages, selon deux économistes[3] : « La flexibilité monétaire intrinsèque à cette mutation permettrait aussi l’adoption rapide de l’euro par les nouveaux pays membres de l’euro par les nouveaux membres de l’UE ainsi que par les anciens qui ne l’ont pas adopté. L’UE redeviendrait une zone économique soutenable et durable. L’Allemagne n’aurait pas à supporter une Europe de transferts financiers qui s’annonce sans fond ». Cette perspective rejoint celle de la transformation de l’euro en simple monnaie commune, ne servant que pour les échanges de l’UE avec le reste du monde.

 

 Note sur le financement actuel des dettes publiques

 

La détention directe de titres de dette publique par les particuliers nationaux n’est, on l’a vu, que résiduelle. Les financeurs sont aujourd’hui surtout d’une part les banques et compagnies d’assurance, dans le cadre de la gestion de leurs liquidités et de leur bilan (ce sont elles qui portent alors le risque), et d’autre part les gestionnaires d’actifs pour le compte de tiers, tels que les fonds de pension (le risque est alors porté par l’épargnant individuel).

La part du secteur financier national dans les pays de la zone euro est en moyenne de 34%. Elle est en Allemagne de 46% et de 38% en France (un des plus faibles pourcentages).

Si l’on considère maintenant l’ensemble des investisseurs européens de la zone euro, ils apportent 47% du financement de la zone, contre 53% pour les non-résidents dans la zone (dont les britanniques), ce qui représente une plus grande internationalisation qu’aux Etats-Unis (70% du financement y est domestique), qu’en Grande-Bretagne (71%) et au Japon (92%). C’est seulement si l’on considère tous les investisseurs européens, et non seulement ceux de la zone, qu’on aboutit à un pourcentage d’ouverture de la zone à l’international voisin de celui des Etats-Unis (environ 30%). On voit que la zone euro est plus dépendante de créanciers étrangers à la zone que ces derniers pays. Cela signifie aussi que les Etats de la zone disposent de moins de moyens d’action sur ces derniers, tels que la fiscalité ou la régulation financière. Ces créanciers étrangers sont majoritairement des acteurs financiers privés (notamment des fonds de pension), mais les fonds souverains étrangers jouent un rôle croissant.

Il faut noter encore que, à l’intérieur de la zone euro, ce sont les pays du cœur de la zone, notamment l’Allemagne, qui détiennent la plus grande partie de la dette des pays périphériques.

 

[1] La FED possède 17% de la dette des Etats-Unis, à comparer aux 3% de la dette de la zone euro que possède la BCE, et ceci uniquement via ses achats de titres sur le marché secondaire.

[2] A cette fin Jacques Sapir suggère de recourir à l’article 16 de la Constitution française (qui peut être mis en œuvre quand les institutions du pays et l’indépendance nationale sont menacées) et note que l’Allemagne ne pourrait riposter qu’en sortant elle-même de la zone euro, avec quelques uns de ses voisins immédiats, ou bien se verrait contrainte à négocier (cf. La démondialisation, Editions du Seuil, 2011, p. 258-259).

[3] Dominique Garabiol et Bruno Moschetto, « L’euro est mort, vive l’euro-franc », in Le Monde, 30 septembre 2011.