La Bourse, cette vieille institution du capitalisme, que l’on a vu proliférer dans toutes ses phases libérales, a été installée lors des trente dernières années par les pouvoirs politiques, plus ou moins délibérément, au cœur du financement de l’économie : on y négocie des titres de propriété, des créances obligataires, l’immense archipel des produits dérivés, mais aussi des matières premières, des entreprises entières (par le jeu des offres publiques d’achat et d’échange) et les Bourses elles-mêmes, sociétés cotées comme les autres. Bien sûr la grande majorité des entreprises ne sont pas entrées en Bourse, mais même des petites utilisent des produits financiers, et bien d’autre institutions le font aussi (fonds de pension, fonds souverains, universités, fondations etc.). Bien sûr une grande partie des transactions financières se font de gré à gré, mais la grande idée des régulateurs est de les ramener dans le droit chemin. Voilà donc où nous en sommes, et voilà qui explique, on ne peut plus en douter, la plus grande crise du capitalisme de son histoire.

Je ne vais pas ici expliquer en quoi la finance de marché (par opposition à la finance de crédit) en a été responsable. D'autres le feraient de manière bien plus compétente que moi. Ils montreraient en quoi les marchés financiers sont largement incompétents, irrationnels, intrinsèquement corrompus, et extrêmement coûteux, et ce ne sont pas les brillantes références qui leur manqueraient, à commencer par celle de Keynes. Je voudrais, quant à moi, m’arrêter d’abord sur quelques arguments qui ont servi à faire l’apologie de la Bourse, et qui servent à relativiser toutes les critiques qu’elle a pu susciter.

A une époque où les grandes entreprises sont devenues des transnationales, seuls, dit-on, les marchés peuvent leur fournir les larges financements, venant du monde entier, dont elles ont besoin. Mais leur financement pourrait aussi bien venir du crédit, puisque la plupart des banques sont elles aussi devenues de mastodontes, s’appuyant sur une épargne elle aussi venue du monde entier. En outre, on le sait désormais, l’apport des capitaux réalisé lors des introductions en bourse est plus que compensé par l’augmentation des dividendes et par les rachats d’actions qu’elles effectuent (à des cours élevés) pour augmenter la valeur de leurs actions (et par suite les plus-values réalisées par les investisseurs à la revente de celles-ci) – et ceci, ô paradoxe, en s’endettant lourdement. Et, plus généralement, on peut s’interroger sur les vertus supposées du financement dit « direct » (par la Bourse) par opposition au financement dit « intermédié » (par le crédit) quand on sait que le premier entraîne d’importants coûts de transaction et qu’il a donné lieu à une véritable orgie de crédit.

Un second argument avancé par les thuriféraires de la Bourse est qu’elle favoriserait une allocation efficace du capital, à travers la liquidité qu’elle procure aux investisseurs. On peut comprendre que cet argument ait du sens quand l’évaluation de la valeur des actifs ne reposait sur aucune base objective, liée à des résultats marchands. C’est l’une des raisons qui ont poussé les autorités chinoises, peinant à sortir d’une économie administrée, à faire partiellement appel à la Bourse. Mais dans l’économie capitaliste la liquidité (la possibilité de vendre  et d’acheter du jour au lendemain, et aujourd’hui de la micro-seconde à l’autre, dans ce qu’on appelle le trading à haute fréquence) présente un nombre incroyable d’effets pervers, qui vont de la soumission de l’entreprise cotée au très court terme et de ses actifs à leur valeur de marché instantanée (via les nouvelles normes comptables) à la construction de bulles, en passant par la multiplication d’acteurs purement spéculatifs, qui parfois ne possèdent même pas le titre qu’ils négocient (dans les ventes à découvert). Tout cela parce que le marché boursier, comme l’on sait, est fondamentalement un marché secondaire, un marché de l’occasion. Dès lors dire que les marchés financiers sont une sorte d’immense et bénéfique agence de notation (par ailleurs guidée par les agences de notation en titre) apparaît comme une plaisanterie. Un crédit souple et intelligent, en sus de l’autofinancement et de l’émission d’obligations, rendrait de meilleurs services.

Reste la possibilité offerte de lancer, de façon « amicale » ou « hostile », des offres publiques d’achat et surtout d’échange (on acquiert une entreprise sans débourser un sou, en donnant en échange des titres de l’entreprise acheteuse), si utile à la croissance extensive chère aux transnationales. Mais les fusions/acquisitions qui en résultent sont souvent loin de réaliser des gains de productivité et, ici encore, le crédit peut remplir le même office, sans obliger à puiser de suite dans la trésorerie de l’entreprise.

Ceci dit, il paraît difficile de se passer dans le court terme de la Bourse, pour toutes sortes de raisons qui tiennent en particulier à l’enchevêtrement des entreprises à travers les prises de participations et à la prévisible résistance acharnée des acteurs de la finance de marché. Même l’économie chinoise, qui est surtout une économie à base de crédit, est empêchée de le faire, notamment parce qu’elle cherche aussi à s’internationaliser. Mais on peut « rationaliser » le capitalisme en réduisant le rôle de la Bourse, par divers moyens que je ne peux détailler ici, l’un de ces moyens, facile à mettre en œuvre, consistant à imposer lourdement les plus-values, ce qui freinerait considérablement l’achat/vente des actions et des obligations sur le marché secondaire, manière de « l’asphyxier ».

Ce que je voudrais développer maintenant est l’idée d’un contournement de la Bourse par la construction de secteurs alternatifs, plus ou moins émancipés du capitalisme. Voici trois orientations, que j’ai eu l’occasion de présenter ailleurs[1] en m’inspirant d’économistes anglo-saxons, et que je voudrais mettre dans le débat.

La première concerne les services publics, du moins lorsqu’ils sont marchands (mais dans des conditions d’égalité d’accès et à un prix réglementé). Parce qu’ils fournissent des biens sociaux, ils ne devraient avoir, sauf exception, qu’un seul propriétaire, l’Etat (ou une collectivité locale). Pas de marché des actions donc. Le financement proviendrait, pour les capitaux propres, de l’Etat, qui aurait puisé dans les ressources fournies par une taxe uniforme sur le capital qu’il aurait prélevée sur l’ensemble de ces entreprises publiques. Le capital emprunté proviendrait de banques publiques dédiées (et, comme telles, nous soumises à un critère de rentabilité financière) ou de l’émission d’obligations auprès du public passant par ces banques et ne donnant lieu à aucun marché secondaire. L’une des raisons de la taxe est qu’elle laisserait à l’entreprise publique la pleine autonomie dont elle a besoin, sans aucune ingérence de l’exécutif, à la différence de ce qui s’est fait jusqu’à présent. L’Etat veillerait certes à la bonne gestion de ses actifs, par l’intermédiaire de représentants ad hoc dans le conseil d’administration (où seraient représentés aussi salariés et usagers), mais cesserait de se comporter comme un propriétaire privé, nommant qui il veut à la direction et pompant à son gré des dividendes. Bien entendu les « missions de service public » devraient être respectées, mais ce serait au Parlement de les définir et d’en contrôler l’exécution.

Un second secteur, à titre de transition, serait constitué par des entreprises publiques ordinaires, je veux dire productrices de biens privés, qui devraient être encore plus autonomes et associeraient également leurs travailleurs et les usagers à leur gestion. J’ai suggéré qu’elles soient financées par des fonds publics d’investissement, faisant appel à l’épargne populaire sous forme de livrets et de bons (et non de part sociales). Il pourrait y avoir un marché des actions, mais ce serait un marché particulier, où ces fonds pourraient s’échanger leurs titres, non pas au jour le jour, mais à intervalles plus longs, ce qui serait une manière de contrôler la rentabilité de ces entreprises tout en leur assurant un horizon temporel plus large. Nous nous trouverions là certes devant un capitalisme d’Etat, mais tempéré, un peu à la manière des grands groupes publics chinois. Le problème se compliquerait si ces entreprises étaient mixtes, faisant appel, mais de manière minoritaire, au capital privé. On retrouverait pour la part privée le marché boursier classique, mais il ne jouerait qu’un rôle limité.

Un troisième secteur serait aussi constitué d’entreprises « socialisées » (autogérées), vouées à occuper un terrain de plus en plus étendu et à se substituer à terme aux entreprises publiques qui viennent d’être évoquées. Dans le modèle que j’ai présenté, ces entreprises seraient entièrement financées par le crédit, sous forme de ressources longues (l’équivalent des capitaux propres) ou de ressources plus courtes. Cependant une telle économie d’endettement devrait être très différente de celle qui prévaut en économie capitaliste. Dans la variante du modèle que j’ai retenue ce sont des banques socialisées (autogérées) qui apportent des crédits aux entreprises en faisant appel aux ménages et en se voyant réaffecter par un Fonds public d’investissement des ressources provenant des intérêts versés par les entreprises. Un financement large donc, et un financement où le risque est bien assumé par les banques, mais avec toutes sortes de garanties, venant à la fois du lien étroit entre la banque et l’entreprise et d’une mutuellisation du risque (grâce à un fonds de garantie et de cautionnement abondé par les entreprises). Dans ce modèle, l’émission d’obligations est possible, mais n’est pas souhaitable, car le principe général est celui d’une socialisation de l’investissement, et non celui d’un appel direct par les entreprises à l’épargne. On voit que le financement se ferait entièrement hors marchés financiers. Cela n’empêcherait pas l’entreprise de devenir une très grande entreprise, et même une transnationale par des créations de filiales et des acquisitions, il est vrai au prix d’entorses partielles, pendant longtemps, à ses principes démocratiques (on peut évoquer ici l’exemple du groupe coopératif basque Mondragon).

 Je voudrais dire aussi quelques mots concernant le marché des produits dérivés. De tels produits sont certes utiles aux entreprises : il faut qu’elles puissent se couvrir contre les aléas des marchés pour « lisser » leurs conditions d’achat et de vente des matières premières, des monnaies, et contre les variations des taux d’intérêt (voire des actions). Je pense que ce ne devraient plus être les banques ou les fonds spéculatifs qui leur procurent ces assurances (futures, options, swaps), mais des assureurs spécialisés, dont il est préférable qu’ils soient publics, et que le marché secondaire de ces contrats devrait être interdit.

Au total, et c’est ma conclusion, on voit qu’on devrait en même temps asphyxier la Bourse, par des réglementations drastiques, et commencer à se  passer des marchés financiers, sans perdre l’un de leurs avantages présumés. L’objectif de ce qui serait à terme un nouveau socialisme (un « socialisme du XX1° siècle ») ne serait rien de moins que de rendre aux citoyens, aux travailleurs et indirectement aux épargnants le pouvoir qui leur a été confisqué.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Dans Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004, et Dix essais sur le socialisme du XX1° siècle, Editions Le temps des cerises, 2011.