(ce texte, qui fait suite à mon article de 2008 sur la crise du capitalisme financiarisé, évoque les remèdes qui ont été proposés pour parer à une nouvelle crise. Il resterait à montrer qu'elles sont restées largement lettre morte)

 

Les remèdes proposés

 

Le diagnostic des experts sur le capitalisme financiarisé est souvent sévère. Une bonne partie de ce que j’ai pu dire est emprunté à des économistes qui ont travaillé au cœur des institutions gouvernementales. Mais la plupart considèrent que l’on ne peut revenir, à l’époque de la globalisation, sur l’existence des firmes mondiales, sur la circulation internationale des capitaux, et donc sur la finance mondialisée telle qu’elle est (les marchés financiers, les grandes banques internationales, les investisseurs institutionnels, les marchés dérivés). Il s’agirait de « réguler » ces institutions pour éviter qu’elles n’entraînent des crises financières, qui elles-mêmes génèrent des crises économiques, et qu’elles ne continuent à creuser des inégalités sociales, internes et externes, dramatiques.

Mais d’abord que veut dire « régulation » ? Ce peut être de l’autorégulation (codes de bonne conduite). Ce peut être une régulation directe par les Etats : le politique impose des réformes juridiques aux acteurs du capitalisme financiarisé et les assortit de nouvelles règles. Ce peut être une régulation indirecte : on ne change rien aux institutions existantes, mais on donne à des autorités administratives « indépendantes » (banques centrales, commissions bancaires, autorités des marchés financiers) la mission de négocier avec elles des règles plus contraignantes, éventuellement sanctionnées par la loi, et de les faire appliquer. Ce peut être enfin une régulation internationale. Cela donne toute une gradation dans les propositions de régulation.

1° L’autorégulation. Par exemple les banques s’engageront à prendre moins de risques et à les rendre plus transparents, à changer leur politique de bonus et de rémunération de leurs dirigeants. Les plus libéraux s’en tiennent là. Mais la plupart des réformateurs pensent qu’on ne peut faire aucune confiance aux institutions privées, trop gourmandes de profits[8], pour être plus prudentes, et pour considérer au-delà de leurs intérêts propres celui de toute la profession, du fait de la concurrence qu’elles se livrent. Sans parler d’un intérêt général qui ne les concerne qu’en paroles.

2° Des propositions minimales de régulation politico-administrative :

-      Il s’agirait de contrôler l’action des banques, dont on a vu qu’elles sont devenues des acteurs centraux de la finance de marché. Il faudrait notamment les contraindre à disposer de capitaux propres en proportion suffisante et à constituer des provisions pour faire face aux risques qu’elles prennent. C’est ainsi que le Comité de Bâle, sous l’égide de la Banque des règlements internationaux, a édicté, en 1988, un certain nombre de règles, puis de nouvelles, que les régulateurs nationaux sont chargés de faire appliquer. Mais les banques (privées, rappelons-le) sont peu empressées à les mettre en œuvre (or elles reposent en partie sur l’autocontrôle) et s’ingénient à les contourner, notamment, comme nous l’avons vu, en transférant les risques sur d’autres acteurs, via la titrisation des crédits. Les experts eux-mêmes reconnaissent que les superviseurs ont toujours une longueur de retard face à la sophistication de leurs innovations financières.  

-      Il faudrait réglementer la titrisation, notamment pour dissocier les titres qui reposent sur des crédits risqués de ceux qui reposent sur des crédits plus sûrs, et les marchés dérivés, pour y limiter les effets de levier (les contrats de couverture passés sans bourse délier jusqu’au dénouement des contrats). Il semble bien difficile pour un régulateur de contrôler que ces dispositions de type prudentiel soient respectées. 

-      Il faudrait superviser les agences de notation, pour les rendre responsables de leurs performances et empêcher les collusions. Mais on ne voit pas bien comment on pourrait contrôler adéquatement et sanctionner des institutions qui sont privées. D’où une proposition plus radicale, mais contraire à l’esprit du libéralisme, qui consisterait à en faire des agences publiques, puisqu’elles fournissent un bien public : la certification.

-      Il faudrait encore modifier les mandats donnés aux banques centrales : elles devraient freiner l’expansion du crédit en période d’euphorie des marchés et le stimuler seulement en période de dépression. Mais cela supposerait un certain pouvoir interventionniste des Etats (au moins de conseil) contraire au principe d’indépendance des banques centrales.

     Toutes ces mesures supposeraient une entente internationale, puisqu’on a affaire à des acteurs mondiaux et à des marchés mondialisés. En effet ce type de régulation n’est efficace que s’il est mis en œuvre par tous les pays. Aussi certains proposent de créer des organismes indépendants supranationaux, des régulateurs globaux, chargés de définir des règles communes aux autorités nationales des marchés monétaires et des marchés financiers et des règles prudentielles applicables aux grands acteurs de la finance[9]. En fait les Etats ne semblent nullement prêts à se soumettre à une régulation « indépendante » internationale, en particulier les Etats-Unis, qui  pensent tirer le meilleur profit de la mondialisation financière. Et cette régulation supranationale des marchés rencontrera aussi l’hostilité farouche des banques centrales, des grandes banques internationales et des grands investisseurs institutionnels.

3° Quelques propositions plus fortes, car elles remettent en cause l’architecture et le fonctionnement de la finance internationale, tout en étant théoriquement applicables à l’échelle nationale (ou régionale).  Il faudrait :

-      Séparer l’activité de banque de détail de l’activité de banques d’affaires, comme ce fut fait aux Etats-Unis après la crise de 1929. Les banques de détail créeraient de la monnaie et distribueraient des crédits. Les banques d’affaires géreraient l’épargne qui leur est confiée pour la placer. Ce serait là une mesure clé, mais sa portée pratique serait limitée si elle n’est pas adoptée par tous les pays, puisque les banques internationales des pays qui la récuseraient pourraient encore intervenir sur le territoire des autres pays.

-      Promouvoir des investisseurs institutionnels qui auraient des politiques d’investissement de long terme. On évoque les fonds de pension « à prestations définies » (ceux qui, à la sortie, versent des retraites, et non du capital), les fonds « souverains » (fonds d’Etat), d’autres fonds d’investissement publics.

-      Taxer les mouvements de capitaux, pour freiner leur circulation. La taxe Tobin a trouvé de nombreux défenseurs, mais elle s’est heurtée à de nombreuses critiques, dont la principale me semble être la suivante. Si cette taxe est très faible, elle entravera bien les mouvements des capitaux d’arbitrage (ceux qui spéculent sur d’infimes variations des taux de change ou d’autres transactions monétaires), mais elle n’aura guère d’effet sur les mouvements de capitaux qui anticipent des variations beaucoup plus importantes. Si elle est beaucoup plus forte (par exemple de l’ordre de 3 ou 4%), elle aboutit à recloisonner les systèmes financiers nationaux, ce dont personne ne veut.

Cependant, à supposer que ces propositions, théoriquement réalisables à une échelle nationale, ou régionale, soient mises en œuvre, changeraient-elles quelque chose pour le salariat ?

 

     Peut-on envisager un nouveau keynésianisme ?

 

La plupart des institutions de l’époque keynésienne se sont effondrées : séparation des banques de détail et des banques d’affaires, contrôle étatique du crédit et donc de la politique monétaire, politiques « industrielles » (grâce aux aides d’Etat, par exemple sous la forme de crédits bonifiés, compensés par l’Etat), contrôle des changes, parités fixes entre les monnaies (système de Bretton Woods), droits de douane très sélectifs etc. Cette déconstruction s’est faite au nom des vertus supposées des marchés « efficients » et du libre-échange généralisé. La plupart des auteurs et des experts croient que ce phénomène est irréversible, comme corollaire de la mondialisation. On y reviendra. Mais il y a un tout autre volet du keynésianisme : c’est le compromis social capital/travail qui consistait à partager les gains de productivité. Or certains pensent, à gauche, que ce compromis peut être restauré d’une autre façon : en favorisant l’actionnariat des salariés, ce qui serait possible au sein d’un pays, ou d’une région du monde, sans nécessiter une entente internationale.

L’actionnariat des salariés pourrait prendre deux formes : la montée en  puissance de l’actionnariat salarié proprement dit au sein des entreprises, la présence des représentants des salariés au sein de fonds mutuels ou des fonds de pension qui gèrent leur épargne. Or tout porte à penser que cette voie est sans issue.

Dans les entreprises il faudrait que les salariés actionnaires disposent au moins de pouvoirs de veto (en possédant une minorité de blocage) et de contre-pouvoirs importants (en ayant une pleine capacité de faire des contre-propositions). Cela aurait aussi un indéniable avantage : assurer une certaine stabilité de l’actionnariat, les salariés devenant des actionnaires de référence. Or ces conditions ne peuvent être imposées à des entreprises privées[10]. Au surplus les actionnaires salariés en question seront forcément ceux du haut de l’échelle, ceux qui ont des revenus suffisants pour investir dans l’entreprise où ils travaillent, avec les risques que cela comporte. Il y a donc toutes chances que, même en gagnant du pouvoir au sein des conseils d’administration, ils se préoccupent surtout de leurs intérêts, c’est-à-dire des avantages qu’ils pourront tirer, eux aussi, de l’accroissement de la valeur actionnariale, et que par là ne s’accentue encore la division à l’intérieur du salariat.

Quant à la présence de représentants des salariés (de tous les salariés cette fois) au sein des fonds d’investissement, et en particulier des fonds de pension, que changerait-elle à la logique qui consiste à soutirer (ou à faire soutirer) aux entreprises où ils investissent (et que ces représentants ne connaissent pas) le maximum de rendement ? Ce sera sûrement l’intérêt des représentants patronaux[11], mais, le voudraient-ils, les représentants des salariés auront bien du mal à s’y opposer, lors même que des fonds concurrents leur assureraient une meilleure sortie pour leur retraite. L’exemple des fonds « éthiques » montre bien par ailleurs que, quelques exceptions mises à part, des épargnants bien intentionnés ne sont pas prêts pour autant à sacrifier la rentabilité de leurs placements, mais seulement à choisir ceux des fonds qui pourront se prévaloir auprès d’eux d’un bonus éthique.

En réalité on ne sort pas de la contradiction suivante : quand on est salarié, on souhaite diminuer la part des profits qui va aux actionnaires, quand on est actionnaire, on souhaite l’accroître. L’actionnariat des salariés ne peut que conduire à la schizophrénie[12].

C’est bien aux bases même du capitalisme financiarisé qu’il faudrait s’attaquer, car c’est sur ces bases que repose toute la pyramide financière qui finit par l’écraser. Autrement dit « asphyxier » la finance de marché. J’en viens aux propositions de réforme du capitalisme qui me semblent les plus pertinentes.

 

Comment réduire le poids de la finance de marché

 

On a vu tous les travers et les méfaits imputables à la finance de marché, du moins à celle qui passe par la Bourse. Comment se fait-il qu’elle ait encore tant de défenseurs parmi les économistes, pour autant qu’ils ne sont pas inféodés aux milieux d’affaires, qui, eux, y trouvent leur compte (y compris, bien sûr, les managers, qui n’ont jamais été aussi bien rémunérés, sans parler de leur vertige de puissance) ? Ils invoquent comme allant de soi plusieurs sortes de raisons, qu’il nous faut passer en revue.

1° La finance de marché aurait la vertu de mobiliser de grandes masses d’épargne, venant s’investir sur le marché boursier ou plus souvent dans les fonds qui y opèrent.

2° La finance de marché offrirait aux grandes entreprises (rappelons que l’immense majorité des petites entreprises n’est pas cotée en Bourse, sur aucun de ses marchés) des possibilités illimitées de financement externe, de telle sorte qu’elles n’aient plus à craindre un rationnement par le crédit.

3° La finance de marché aurait de grandes vertus d’information sur la situation des entreprises. En investissant les conseils d’administration, les institutionnels seraient en mesure de leur demander toutes sortes de comptes (mieux qu’une administration fiscale). Et leurs analystes financiers feraient le reste. Qui dit information, dit comparaison : les institutionnels investiront là où ils peuvent obtenir les meilleurs rendements. Les marchés financiers sont donc efficients.

4° La finance de marché permettrait aux investisseurs de déplacer rapidement leurs pions, et donc d’opérer un arbitrage permanent.

5° La finance de marché stimulerait puissamment l’innovation en quittant les entreprises routinières pour celles qui créent sans cesse de nouveaux produits et créent et utilisent de nouvelles technologie. Elle serait un puissant moteur de ce processus de « destruction créatrice » qui fait la force du capitalisme.

5° La finance de marché permettrait en même temps d’accroître la concentration du capital, notamment par croissance externe, en rendant aisées les fusions et acquisitions.

6° La finance de marché permettrait de prendre davantage de risques (les fonds pourraient même à l’occasion investir dans des entreprises momentanément déficitaires, si elles semblent porteuses d’un grand avenir), tout en les répartissant. C’est en vertu de cet argument qu’on ne remet pas en cause la titrisation des crédits risqués, tout en souhaitant limiter ses excès.

7° La finance de marché serait le grand vecteur de la mondialisation productive et de la mondialisation commerciale, source de croissance économique pour tous les pays qui s’ouvrent à elle, comme en témoignerait le décollage des pays émergents.

Or plusieurs de ces arguments sont en fait des arguments pro domo.

1° Il n’est guère besoin de mobiliser l’épargne, car celle-ci est déjà surabondante dans les pays riches, voire dans certains pays émergents – mais pas aux Etats-Unis[13]. Si cette épargne est actuellement attirée vers des produits qui comportent des placements en actions, c’est parce qu’ils lui apportent un plus, ce plus qui vient de l’extraction de la valeur actionnariale. Elle se dirigerait tout autant vers des actifs monétaires (livrets d’épargne), des produits liés à des titres de créance négociables (bons du Trésor par exemple) ou à des obligations, si elle y jouissait de conditions de taxation plus légères (on connaît l’importance en France des sommes placées sur les livrets d’épargne ou dans les contrats d’assurance vie « en euros », totalement ou largement défiscalisés). Mais, dira-t-on, il faut conserver un canal de financement « direct » sous forme d’actions. L’épargne pourrait alors très bien être collectée par des fonds qui gèreraient des actions, mais sans droit de vote : ceux-ci garderaient certes le pouvoir de « voter avec leurs pieds », mais ne pourraient plus exercer d’autre pression sur la gestion des entreprises.

2° Le capitalisme a aussi besoin d’actionnaires actifs, qui prennent le risque d’entreprise. C’est même en principe la principale raison d’être de l’actionnaire. Encore faut-il que ces actionnaires s’engagent, au lieu de faire défection à la première occasion[14]. L’existence d’un capital flottant met l’entreprise sous la menace permanente des fluctuations du cours des actions et d’une brutale dévalorisation de ce cours. On rétorque que c’est justement ce qui favorise une gestion tendue vers le bénéfice net, vers les fameux 15% de retour sur investissement. Mais c’est précisément cela qui déstabilise constamment les salariés, ainsi que nous l’avons vu, et qui handicape l’entreprise cotée en Bourse pour travailler sur un horizon long[15]. Elle a bien au contraire besoin d’un actionnariat stable pour faire face aux fluctuations de son activité et à l’incertitude de son environnement. Il y a plusieurs moyens de favoriser cette stabilité : l’engagement pris de conserver ses actions un certain temps[16], voire de ne les vendre qu’avec l’accord de l’entreprise et des autres actionnaires de référence[17], la présence de l’Etat dans le capital (notons au passage que c’est un argument qui milite en faveur d’entreprises publiques, ou du moins telles que l’Etat y ait une part significative du capital). Cela tarirait la source d’un grand nombre de transactions boursières, sur ce marché « de l’occasion » qui a pris des proportions gigantesques. Une autre façon de ralentir cette circulation effrénée de titres de propriété serait de donner plus d’amplitude à la taxation des plus-values réalisées lors de la vente d’actions en fonction de leur durée de détention[18].

3° Les informations que les investisseurs institutionnels peuvent obtenir grâce à leur présence dans les conseils d’administration ou simplement en formulant leurs exigences en la matière sont forcément, même quand elles ne sont pas biaisées par les dirigeants (qui bénéficient de ce qu’on appelle une « asymétrie d’information »), de qualité médiocre, essentiellement basées sur des données financières. Des actionnaires stables, à même d’assurer un suivi de la marche de l’entreprise sur une longue période seraient bien mieux informés. Surtout si des représentants des salariés font partie des conseils. Quant aux délits d’initiés, ils auraient moins de chances de se produire si l’on ne pouvait plus vendre ses actions à tout moment. Les marchés financiers permettent certes des comparaisons en continu : il suffit de suivre l’évolution des cours boursiers. Mais, précisément, ce sont ces comparaisons qui sont au fondement des pires excès de la spéculation, quand les paris reposent sur les bases les plus ténues, et que se produisent ces mouvements mimétiques si caractéristiques de la finance de marché.

4° La liquidité des titres de propriété, et la mobilité qu’elle rend possible, sont ainsi une source permanente d’instabilité et multiplient les coûts de transaction. On rétorquera que la liquidité est un avantage pour l’épargnant. Cet avantage serait maintenu s’il existait un marché des actions sans droit de vote, qui aurait sa cotation régulière (mais non continue), et qui reposerait sur un minimum d’informations légales. Ce marché serait infiniment moins coûteux, puisque les motifs et les paramètres de spéculation seraient très réduits.

5° Les grands fonds de placement actuels favorisent-ils l’innovation ? C’est plus que douteux, puisque leur action est temporellement étroite. On constate que ceux qui prennent réellement les risques de l’innovation sont plutôt les fonds spécialisés dont nous avons parlé, qui n’interviennent pas en Bourse, mais sur les marchés privés, de gré à gré, de la « private equity ». Ceux-ci pourraient effectivement jouer un rôle utile s’ils s’installaient durablement dans les entreprises qu’ils soutiennent et s’ils travaillaient avec leur propre argent. On a beaucoup discuté au sujet des fonds repreneurs d’entreprises, certains les présentant comme des prédateurs sans merci, d’autres comme des gestionnaires avisés, disposant d’une grande capacité d’analyse. Un capitalisme intelligent chercherait à les moraliser : taxer fortement les plus-values réalisées lors des reventes[19] (pour éviter les restructurations sauvages), empêcher ou freiner l’effet de levier (les achats d’entreprises à crédit). En fait des actionnaires stables seraient, d’une manière générale, plus disposés à l’innovation. Et la « destruction créatrice » ne se ferait plus au détriment d’entreprises viables, mais insuffisamment profitables à courte échéance.

6° L’argument selon lequel les marchés financiers sont le grand vecteur de la concentration du capital via les offres publiques d’achat et d’échange est de loin l’argument le plus probant en leur faveur. Le problème est que les acquisitions et fusions, via ces marchés, sont loin de permettre ces gains de productivité tant vantés, comme le montre le fait que leur résultat est souvent décevant. Une concentration qui se ferait de gré à gré, et non à travers d’homériques (et, répétons-le, extrêmement coûteuses) batailles de communication pour convaincre le capital flottant, serait bien supérieure à tous égards : elle éviterait les OPA inamicales et reposerait sur des bases sérieuses, bien analysées et reconnues par les partenaires.

7° Les marchés dérivés sont-ils nécessaires au fonctionnement des économies de marché ? Dans une certaine mesure sans doute : il faut par exemple que des entreprises puissent se protéger contre des variations de prix. Mais les marchés dérivés perdraient beaucoup de leur importance, s’il était mis un frein à la mobilité des capitaux – puisque leurs « sous-jacents » sont, en dehors des matières premières, des actions, des obligations, ou des indices qui les représentent (comme le CAC 40)[20].

8° La mondialisation n’est pas cette fontaine de jouvence que ses défenseurs mettent en avant. C’est là un très vaste sujet, que je ne peux ici qu’effleurer.

La mondialisation productive a certes des avantages : elle soutient le mouvement de concentration du capital, qui est bien, dans une certaine mesure au moins, source de gains de productivité. La mondialisation des échanges a aussi des avantages, du reste intimement liés à la première : des marchandises à plus faible coût peuvent, en circulant sur le marché mondial, à la fois faire baisser les prix dans les pays riches et permettre aux pays en développement d’exporter davantage, de faire rentrer des devises, et progressivement d’améliorer leur potentiel technologique (je fais abstraction ici des coûts environnements, liés notamment aux effets énergétiques et climatiques, des transports à longue distance). La mondialisation du capital peut aussi avoir ses avantages, quand elle prend la forme d’investissements directs à l’étranger (elle y apporte du capital, des savoir-faire, des technologies). Mais l’envers de ces mondialisations est considérable. Quand elle spécialise à outrance les pays, elle les rend complètement dépendants du marché mondial, et des firmes les plus puissantes (ce qui est particulièrement grave lorsque la souveraineté alimentaire est atteinte ou détruite). Quand elle réduit la cohérence économique des pays, elle casse les sources de leur développement[21] et sape les bases de leur souveraineté nationale, donc de leur démocratie. Même problème pour la gestion de la monnaie, dans un système de changes flottants. C’est leur politique économique elle-même qui est paralysée : la politique monétaire est contrainte par le mouvement des capitaux à la recherche des meilleurs taux d’intérêt, la politique budgétaire est contrainte par l’affaiblissement des recettes fiscales lié à la concurrence pour attirer les capitaux en les taxant le moins possible (sans parler des paradis fiscaux, trou noir de l’économie mondiale). Sans entrer dans plus de détails, on voit que la mondialisation doit être endiguée pour être bénéfique : un protectionnisme modéré, le contrôle des changes sur les grandes opérations en capital, le retour à des parités fixes modulables seraient quelques unes des mesures clés pour que la mondialisation ne se retourne pas contre les populations, et l’on voit déjà qu’elle réussissent plutôt bien à des pays émergents comme la Chine. Or ces politiques auraient un autre avantage, et non des moindres : réduire la spéculation sur les titres de propriété et de créance, sur les taux d’intérêt et sur les taux de change. Autrement dit, et encore une fois, empêcher la prolifération cancéreuse de la finance de marché, et en particulier de celle des marchés dérivés.

 

Un nouveau compromis social keynésien est-il possible ?

 

Dans tout ce que j’ai dit pour le moment je me plaçais au point de vue de l’intérêt bien compris des capitalistes. Mais où seraient les avantages pour les salariés ?

Il y aurait des avantages sur le plan macro-économique, qui pourraient redonner des marges de manœuvre à un gouvernement progressiste. L’énorme prélèvement opéré par la sphère financière sur l’économie réelle se réduirait considérablement. Car, même si l’éclatement des bulles financières fait s’envoler en fumée des masses de capital virtuel, le prélèvement demeure en régime de croisière. « Asphyxier » la finance de marché ferait certes disparaître des dizaines de milliers d’emplois (c’est déjà le cas, mais à plus petite échelle, quand se produit une crise financière). Mais une grande partie de la finance, et notamment toute la banque de détail, ne serait pas touchée, et les revenus tirés de la taxation pourraient servir à créer, à terme, de nombreux emplois, notamment dans la sphère publique (cet avantage fut évoqué dans les discussions sur la taxe Tobin). Les politiques économiques retrouveraient un peu d’autonomie, s’émancipant de la « dictature des marchés financiers ». Tous ces aspects mériteraient d’être longuement développés. Mais quid, au niveau micro-économique ?

Qu’est-ce qui empêchera les nouveaux actionnaires, tels ces fonds d’investissement « durable » devenant actionnaires stables, de référence, d’exiger comme aujourd’hui les 15% de retour sur investissement, et de mettre en œuvre les méthodes de gestion liées à la maximisation de la valeur actionnariale ?  On voit bien, aujourd’hui, que certaines grandes entreprises dominées par un grand propriétaire privé (les Bouygues, Pinault, Lagardère et autres Arnault) ne se comportent pas différemment des entreprises à capital flottant.

Quelques raisons permettent de croire à de légers changements. Des propriétaires « stables » seront plus soucieux de l’investissement que de la distribution de dividendes et du cours boursier, et moins enclins à rémunérer grassement des managers cupides (les stock options en particulier disparaîtraient). Si de grands patrons privés cherchent toujours le maximum d’enrichissement, la logique des fonds peut être un peu différente, surtout si leur réputation est en jeu, et donc leur capacité à attirer l’épargne. On a préconisé aussi, de divers côtés, de donner à l’entreprise un statut de personne morale, puisqu’elle est l’affaire de tous ceux qui y interviennent, et non des seuls apporteurs de capitaux. Je ne sais pas bien quels effets pratiques cela pourrait avoir, mais je ne crois pas trop au souci des actionnaires de prendre en considération tous les autres « stake holders ». Un autre aspect de la réforme me paraît plus important.

Des actionnaires stables seront plus faciles à identifier par les salariés. Et tout porte à penser que ces actionnaires viendront plutôt de l’espace national ou seront davantage désireux de s’y fixer durablement. Dès lors prennent sens un certain nombre de propositions qui paraissent aujourd’hui presque utopiques, notamment la présence obligatoire de représentants des salariés au sein des conseils d’administration, le rôle accru des comités d’entreprise, la mise en place de procédures d’alerte etc. Ainsi les salariés pourraient retrouver un peu du contre-pouvoir perdu. Les pratiques de secret et les choix discrétionnaires tels qu’ils existent aujourd’hui, venant d’actionnaires quasiment anonymes et de directions complices, deviendraient beaucoup plus difficiles. Et ceci surtout, je le répète, si l’Etat était un actionnaire significatif, lui-même émancipé de la logique de la valeur actionnariale. Quelle autre issue favorable aux salariés dans le système capitaliste mondialisé ? Faudrait-il attendre que les syndicats s’organisent à l’échelle internationale, alors que le travail reste territorialisé, à la différence du capital ? Ce serait attendre la Saint-Glinglin.

Ceci dit (et on pourrait certainement ajouter d’autres considérations), ce capitalisme ne serait pas la solution, à une époque qui est celle des multinationales et de leur concurrence exacerbée : la firme se préoccupera toujours plus de ses profits engrangés à l’échelle mondiale que des salariés restés au pays. C’est pourquoi je pense que, s’il faut soutenir des propositions du type de celles que je viens d’évoquer, la véritable alternative se situe ailleurs.

 

L’impératif d’un nouveau socialisme

 

Je ne dirai que quelques mots de cette question, que j’ai largement développée ailleurs[22].

Le nouveau socialisme, c’est le retour des choix collectifs – de grandes orientations qui n’empêchent nullement les choix privés –, et des moyens de les mettre en œuvre – une planification si l’on veut, mais souple et incitative (hors du domaine des services publics, où elle serait relativement impérative). Des choix collectifs supposent des options claires et un authentique débat politique. Ils doivent former un projet global cohérent, qui fasse sens et qui dessine un avenir, dans un monde que les innovations technologiques et les impacts environnementaux rendent de plus en plus incertain  et inquiétant.

Le nouveau socialisme, c’est donc la définition de politiques publiques guidant les mécanismes de marché, là où ils sont utiles, au lieu que ce soient les forces du marché qui modèlent la société à l’aveuglette : une politique macro-économique (par exemple de stimulation de l’investissement), une politique des revenus, une politique sociale, des politiques sectorielles (notamment là où les marchés créent des déséquilibres), une politique du territoire, une politique environnementale. Alors que ces politiques sont en déperdition, prises en otage par les firmes, et de plus en plus privées de moyens.

Le nouveau socialisme suppose un citoyen éclairé, jouissant d’un certain nombre de biens sociaux fondamentaux (éducation, santé, information, moyens de communication et de transport), un citoyen ayant en commun avec ses concitoyens un certain nombre de « biens de civilisation » - dont la nature et le périmètre peuvent varier d’une nation à l’autre -, et enfin un citoyen dont le pays dispose d’une certaine indépendance, grâce au contrôle de biens sociaux stratégiques.  Dire cela c’est avoir une conception forte du service public, bien éloignée de celle d’un service minimum, destiné à maintenir un minimum de cohésion sociale.

Démocratie appliquée à l’économie, biens sociaux faisant citoyenneté et société : il manque un troisième pilier à ce nouveau socialisme, axé sur la démocratie économique au sens large : la démocratie sur le lieu de travail.

Je n’en dirai pas plus ici sur ces lignes directrices. Elles conduisent à l’idée qu’il y aurait plusieurs formes de propriété, et plusieurs secteurs de l’économie, selon les objectifs recherchés. Je laisse ici de côté le secteur des services publics, qui relèverait essentiellement, de la propriété publique, et exceptionnellement de la délégation au privé, pour des raisons de fond (les biens sociaux relèvent de la responsabilité des pouvoirs publics) et pour des raisons d’expérience (le bilan des privatisations, dressé sérieusement et objectivement, est en général négatif). J’en viens à l’intérêt d’un secteur public ou semi-public entièrement marchand dans le domaine des biens privés (par opposition aux biens sociaux). Je parlerai ensuite d’un secteur « socialisé ».

 

Dans une perspective de transition, à côté d’entreprises entièrement publiques, l’existence d’entreprises « mixtes », dans le champ de la production des biens privés, offrirait des solutions que la réforme du capitalisme ne peut fournir. Tout d’abord la stabilité de l’actionnariat serait assurée par la présence de l’Etat (ou de la collectivité locale) majoritaire au sein du capital de l’entreprise[23]. Stabilité ne veut pas dire immobilisme, si les conditions d’une véritable gestion économique (non parasitée par le gouvernement et l’administration) sont remplies[24]. En second lieu de telles entreprises ne sont pas soumises à la valeur actionnariale : même cotées en Bourse, elles pourraient se contenter d’une rémunération du capital bien plus modeste. En troisième lieu, ce sont les seules où la participation des salariés à la gestion peut être non seulement édictée, mais pratiquée de façon effective. Trois atouts majeurs donc.

Les nationalisations ont mauvaise presse dans les milieux dirigeants européens, et sont vivement combattues par la Commission européenne (qui ne peut s’opposer à leur principe, mais peut leur mettre toutes sortes de bâtons dans les roues). Elles ne sont admises qu’en cas de nécessité absolue, de dernier recours, quand des entreprises considérées comme stratégiques sont menacées de reprise-démantèlement ou carrément de faillite, faute de repreneurs (ainsi pour la banque britannique Northern Rock). Mais à titre purement provisoire. Autrement dit on veut bien demander à l’Etat de les renflouer, avec des fonds publics, pourvu qu’il les revende aussitôt remises sur pied. Mais on répugne tellement à mettre à mal le credo de la supériorité des entreprises privées et à puiser dans le budget d’Etats eux-mêmes de plus en plus privés de ressources, qu’on en est venu à préférer un sauvetage par des fonds souverains étrangers. Ultime paradoxe du capitalisme financiarisé : s’en remettre à des fonds publics pourvu qu’ils laissent faire ou appliquent les normes et les pratiques de l’entreprise néo-libérale ![25]

Ces fonds « souverains » ont pourtant une autre logique. Que sont-ils exactement ? Il ne s’agit pas d’entreprises publiques étrangères qui viendraient créer des établissements ou des filiales sur le territoire national – ce qu’on appelle des investissements directs. Ces fonds sont soit des fonds d’investissement dédiés (notamment des fonds de réserve pour payer les retraites futures), soit des entreprises publiques qui trouvent un intérêt à prendre des participations dans les entreprises (ou les banques) des pays occidentaux, pour en retirer des revenus certes, mais aussi pour des motifs divers, tels que l’accès à des matières premières ou à des technologies. Or il est remarquable que leur politique soit celle de l’investissement à long terme, avec des taux de rentabilité supérieurs certes à ceux provenant de l’achat de bons de Trésor, mais pas nécessairement maximaux. Ainsi ce sont ces fonds publics étrangers, venant souvent de pays émergents, qui montrent la voie d’un capitalisme d’Etat et en font apparaître les avantages potentiels. L’Occident pris à son propre piège…ou la réforme venue d’ailleurs.

Ces fonds donnent une idée de la manière dont pourraient être financées, sans puiser nécessairement dans les ressources de l’Etat, des entreprises publiques ou semi-publiques dans le champ «concurrentiel » : ils pourraient faire appel à l’épargne sous forme de bons publics à termes déterminés (avec une liquidité donc limitée) et à rendement stabilisé. Actuellement en France les entreprises d’Etat ou les participations de l’Etat sont gérées par une Agence des participations de l’Etat, relativement autonome par rapport au Ministère de l’Economie – ce qui est un progrès par rapport à l’arbitraire politique qui prévalait antérieurement – mais d’une façon strictement identique à celle des entreprises privées cotées en Bourse – ce qui en fait une pure gestion selon les règles du capitalisme financiarisé et sert le plus souvent à préparer des privatisations[26]. Au contraire des fonds publics (qui ne devraient en aucun cas être des fonds de pension[27]) auraient, sous le contrôle du Parlement, une gestion capitaliste sans doute, mais avec des objectifs de long terme et dans des entreprises comportant une part importante de démocratie économique[28]. Ce ne serait pas le socialisme, mais quelques pas dans cette direction. Ajoutons qu’il y aurait plusieurs fonds, de manière à éviter le monopole, à les mettre en compétition par rapport aux épargnants (nationaux, ce qui éviterait que les revenus aillent à l’étranger), et à laisser aux entreprises mixtes la possibilité de faire appel à l’un ou à l’autre.

On se demandera pourtant pourquoi ces fonds se comporteraient différemment des autres investisseurs institutionnels, surtout s’ils doivent rémunérer à peu près aussi bien qu’eux les épargnants. La réponse est simple. Ces fonds publics seraient des actionnaires stables, et au surplus dédiés (investissant seulement dans les entreprises publiques ou semi-publiques). Dès lors ils seraient absents le plus souvent des marchés financiers, ne procédant à des échanges de participations qu’entre eux, sur un marché donc de gré à gré extrêmement étroit, et de telle sorte que le capital public reste toujours majoritaire. Il résulte de tout cela que les transactions que les fonds effectueraient seraient bien moins nombreuses, ce qui réduirait les coûts de transaction, et en définitive la quantité de valeur qu’ils devraient, en tant qu’actionnaires, prélever sur les entreprises. On peut penser aussi que les épargnants qui placeraient leurs économies dans ces fonds seraient plus motivés que ceux des fonds éthiques : ils soutiendraient ainsi un secteur voué à une véritable transformation sociale. Il y a une deuxième objection : qu’est-ce qui pourrait pousser des actionnaires ou des fonds privés à apporter du capital dans ces entreprises, sachant qu’ils ne pourront en prendre le contrôle, et que la valeur actionnariale y serait fortement diminuée ? Ce serait sans doute surtout la sécurité de leurs placements : compagnies d’assurance, grandes banques, fonds de pension trouveraient là, pour une partie de leur capitaux, des garanties de revenus qu’ils ne trouveraient pas ailleurs. Dernière question : les fonds publics ne pourraient-ils, inversement, prendre des participations, même petites, dans les entreprises privées, ce qui leur permettrait de peser sur leurs choix et d’y défendre les intérêts des salariés ? Je pense que ce ne serait pas leur rôle, qui doit être réservé à d’autres instances publiques.

 

L’autre voie pour sortir du capitalisme financiarisé est plus difficile à emprunter, mais beaucoup plus proche d’un socialisme véritable, c’est-à-dire, selon moi, reposant sur la démocratie économique. Je n’en dirai que quelques mots. Il s’agirait de créer un secteur d’entreprises « socialisées », reposant sur la gestion par les travailleurs associés. On sort ici de la logique capitaliste : ce n’est plus le capital qui loue le travail, mais le travail qui loue le capital. Et on s’émancipe complètement des marchés financiers : le financement extérieur vient uniquement de banques dédiées, et, s’il y a une part de financement interne, il vient des travailleurs associés eux-mêmes. En somme il s’agit de reprendre le principe des coopératives, mais sur des bases nouvelles. Dans l’un des modèles que j’ai présentés, les banques coopératives sont elles-mêmes adossées à un Fonds public d’investissement, qui reçoit une partie des intérêts versés aux banques par les entreprises et leur alloue des ressources d’épargne. Ce secteur socialisé peut s’inspirer de structures existantes, comme celles du financement solidaire, des réseaux de coopératives ou d’un groupe coopératif comme Mondragon.

Pourquoi parler d’un secteur « socialisé » ? D’abord parce que le financement des entreprises est socialisé à travers la collecte d’une épargne populaire par les banques coopératives et la collecte par le Fonds d’une partie des intérêts versés par les coopératives. Ensuite parce que les entreprises autogérées (au sens d’un self management) cotisent à des comités de conseil et à des organismes de cautionnement destinés à réduire le risque des crédits bancaires. Un troisième aspect de la socialisation est que les entreprises adoptent un certain nombre de règles communes en matière de rémunération, tout en conservant une certaine latitude. Un quatrième aspect enfin est l’existence de réseaux socialisés d’information : c’est là une manière de mettre en commun de l’information, ou encore de coopérer tout en se faisant concurrence.

Il ne m’est pas possible ici d’exposer les points forts et les faiblesses de ce modèle, qui est celui qui va le plus loin dans la voie de la démocratie d’entreprise. Je dirai seulement que, sa principale difficulté, selon moi, est la mise en œuvre de ses principes démocratiques quand l’entreprise dépasse une certaine échelle, et plus encore quand elle devient un groupe qui se développe à l’international. Car, s’il s’agit d’affronter les multinationales capitalistes, l’objectif est beaucoup plus compliqué à atteindre que dans le cas des entreprises publiques ou semi-publiques – et pourtant  c’est là est le principal défi à relever. Aussi faudrait-il penser à ménager toutes sortes d’étapes de transition.

 

Conclusion

 

Actuellement la gauche est partagée entre deux courants opposés : celui qui refuse le capitalisme (et, en attendant, lutte désespérément contre tous les coups portés au monde du travail, sans parvenir à inverser le mouvement) et celui qui considère que la seule position réaliste est de l’accepter en le modérant (par des mesures telles qu’elles n’effarouchent pas les investisseurs, et par un peu de redistribution). Deux stratégies qui sont perdantes et qui empêchent de faire l’unité. Je crois qu’il faudrait faire les deux choses à la fois : soutenir une réforme en profondeur du capitalisme et ouvrir de nouvelles voies vers le socialisme. Il n’y a rien de contradictoire dans cette stratégie. Bien au contraire : une transformation structurelle du capitalisme et une régulation forte de la mondialisation constitueraient un environnement plus favorable pour un socialisme de marché, et un secteur capitaliste réformé pourrait même lui servir de concurrent utile. Sur le plan doctrinal il faudrait réaliser la jonction entre disons les néo-keynésiens et les économistes radicaux. Sur le plan des alliances de classe enfin, il n’y aurait nulle contradiction à chercher des soutiens à la fois dans les milieux populaires, dans les catégories intermédiaires, et dans une fraction éclairée du patronat, celle précisément qui se sait écrasée par le capitalisme financiarisé. En termes politiques l’alliance pourrait aller d’une extrême gauche qui ne se contenterait plus de postures protestataires et de combats de retardement à un centre gauche qui ne désirerait pas se faire laminer ni se couper du monde du travail. Encore faudrait-il pour cela prendre toute la mesure d’une situation historique nouvelle et porteuse d’immenses dangers, tant pour les populations que pour la civilisation et la planète.

 

 [8] Le rendement financier des banques françaises est passé de 3% en 1995 à 15% en 2005, soit, comme nous l’avons vu,  la norme générale du capitalisme financiarisé.

[9] Cf. François Morin, Le nouveau mur de l’argent, Essai sur la finance globalisée, Editions du Seuil, 2006, Conclusion.

[10][10] Il ne faut pas confondre l’actionnariat salarié avec la représentation des salariés en tant que tels aux conseils d’administration, auquel cas ils ne disposent pas des droits des actionnaires. Certes ils peuvent alors peser sur la gestion, mais, même dans le meilleur des cas (co-gestion à l’allemande), ils restent minoritaires.

[11] Quand il s’agit de fonds de pension d’entreprise.

[12] Cf. mon article « Le capitalisme populaire, une mystification », in Utopie critique, n° 20, 2° trimestre 2001.

[13] Le taux d’épargne des ménages américains est proche de zéro. Certes les ménages fortunés épargnent, mais les Américains jeunes et modestes sont surendettés. Une telle situation explique largement l’endettement des Etats-Unis, qui dépendent de capitaux étrangers pour financer leur économie.

[14] Jean-Luc Gréau fait justement observer que les actionnaires ne peuvent revendiquer pour eux seuls la prise de risque : « L’actionnaire n’est pas le seul à faire les frais de la matérialisation négative du risque. A ses côtés, le personnel, les fournisseurs, les créanciers et parfois les clients subissent des atteintes sérieuses ou graves en proportion de leur lien avec l’entreprise » (L’avenir du capitalisme, Gallimard, 2005, p. 206-207). Et ce d’autant plus que les fonds qui le représentent, en diversifiant leurs portefeuilles, minimisent la prise de risque.  La véritable justification de l’actionnaire « n’est pas le risque qu’il prend, mais celui contre lequel il protège l’entreprise », lorsqu’il s’engage durablement.

[15] Partant du même constat (la norme des 15% ou plus a des effets ravageurs sur la gestion des entreprises, sur leur politique d’investissement et de salaires) Frédéric Lordon a proposé d’instituer un couperet fiscal, qui aurait l’avantage d’être applicable au niveau national (la fiscalité restant largement, dans l’Union européenne, du ressort des Etats nationaux) : opérer un prélèvement sur tout ce qui dépasse une norme qui correspondant au taux d’intérêt plus une prime de risque, autrement dit transformer ce que la finance considère comme un plancher pour le calcul de la valeur économique ajoutée (l’EVA) en un plafond, ce qui ferait descendre la norme de retour sur investissement de 15% à quelque 5 ou 6% (Cf. Frédéric Lordon, «Enfin une mesure contre la démesure de la finance, le SLAM », in Le Monde diplomatique, février 2007). Ce SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin) tarirait la source du prélèvement massif opéré par la finance. Une mesure de salubrité publique, qui aurait le mérite de la simplicité. Mais elle ne constitue pas, par elle-même, un obstacle à la circulation effrénée des titres de propriété sur le marché de l’occasion. Or c’est bien celle-là qu’il faudrait endiguer. En outre, elle présente un fort risque de fuite de capitaux, car elle réduirait le niveau des profits des investisseurs institutionnels et des grandes banques, ce qui ferait s’effondrer la valeur des titres. Certes cela pourrait être une bonne chose, si les salariés ou l’Etat avaient les moyens de les racheter…mais cela suppose la mise en place d’institutions socialistes (cf infra).

[16] Il pourrait être récompensé par l’octroi de droits de vote multiples.

[17] Je reprends ici une proposition de Jean-Luc Gréau (op. cit., p. 269).

[18] Actuellement la taxation est de 18% (+ 11% avec les prélèvements fiscaux) – si le montant des cessions dépasse 25.000 euros. Elle fait l’objet d’abattements après la 5° année de détention, et d’une exonération totale après 8 années. Cette taxation pourrait être relevée pour les cessions pendant les premières années de détention, et son seuil de déclenchement supprimé.

[19] Qui se font généralement dans les 3 à 5 ans, voire moins.

[20] François Morin (Le nouveau mur de l’argent, Essai sur la finance globalisée, Editions du Seuil, 2006) émet un pronostic extrêmement pessimiste sur les risques que fait peser sur l’économie l’inflation des marchés dérivés, due elle-même à l’accroissement des incertitudes sur les marchés sous-jacents : l’éclatement de cette bulle aurait des « conséquences considérables, à coup sûr, sur le marché sous-jacent, qui perdrait toute liquidité » (p. 185).

[21] Le développement suppose une base complexe de relations inter-industrielles et une certaine étendue du marché intérieur. C’est faute d’en disposer que de nombreux pays demeurent ou s’enfoncent dans le sous-développement, malgré l’afflux de capitaux étrangers.

[22] Dans Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004, et dans de nombreux articles.

[23] Ce serait une configuration proche de celles des entreprises publiques chinoises, très souvent introduites et cotées en Bourse, mais où les actions d’Etat ne sont pas librement négociables.  Sauf que le pouvoir des salariés, sans être inexistant, y est des plus faibles, du moins pour le moment.

[24] La question de l’autonomie des entreprises publiques du secteur marchand est une question fondamentale, qui a obéré leur fonctionnement aussi bien dans le capitalisme d’Etat à la française que dans tentatives de réforme des systèmes à la soviétique. Il est très intéressant de voir la manière dont les autorités chinoises ont essayé de résoudre le problème, mais il est encore difficile d’en tirer des leçons.

[25] C’est ainsi que quelques très grandes banques occidentales, mises mal en point par la crise des subprimes, on fait bon accueil à des fonds souverains pour les recapitaliser : le numéro un mondial, Citygroup, a fait appel à un fonds d’Abu Dhabi, la banque suisse UBS à un fonds singapourien, Morgan Stanley à un fonds chinois. Plusieurs de ces fonds souverains (dont les principaux sont un fonds de pension norvégien, des fonds de pays du Golfe, un fonds de stabilisation russe, un fonds chinois, des fonds singapouriens), dont les ressources viennent soit de l’exploitation de matières premières (surtout du pétrole et du gaz), soit de réserves de change accumulées (Chine), avaient déjà de petites participations dans des grands groupes internationaux.

[26] En France la Caisse des dépôts et des consignations, qui joue, entre autres fonctions, le rôle d’un investisseur public, garde un statut particulier : elle n’est pas supervisée par l’Agence, donc pas considérée comme une institution financière comme une autre, mais par le Parlement, du fait qu’elle cumule sa fonction avec d’autres, d’intérêt général (le financement du logement social et de la rénovation urbaine, la gestion du régime de retraites). Mais cette spécificité est menacée : si l’on privait la Caisse de la gestion de l’épargne populaire, celle-ci serait banalisée et tomberait sous la tutelle de l’Agence, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui  (qui pourrait décider d’en vendre des actifs au privé).

[27] Les retraites  sont une chose trop sérieuse pour être confiée à des fonds publics, même prudents. En outre, et surtout, les retraites doivent être considérées comme du salaire différé, par le bais de la solidarité intergénérationnelle, et non comme un produit d’épargne (ce qui ne veut pas dire qu’elles devraient être seulement financées par les revenus du travail).

[28] Dans Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, je proposais que, au sein des conseils d’administration, les représentants des instances publiques disposent d’un tiers des voix plus une, les représentants du capital privé un tiers des voix moins une, et les représentants des salariés le troisième tiers. Ce qui n’est pas là une innovation puisque une telle représentation des salariés existe au sein même des grandes entreprises privées dans les législations de plusieurs pays européens (et même plus en Allemagne). Mais son influence y est neutralisée, de diverses façons, par les représentants du capital privé. Je proposais aussi que le Directeur de l’entreprise semi-publique (ou son directoire) soit élu par ces trois corps.

(article paru dans Utopie critique, n° 46, 4° trimestre 2008)