(Un tableau rapide datant de 2005. Conférence faite à Canton, Chine)

 

Vous m’avez demandé de vous parler des études marxistes en France, ce qui m’a bien embarrassé, car elles sont loin d’être florissantes. Aussi vais-je élargir un peu le sujet en vous disant aussi quelques mots sur les rapports au marxisme des partis politiques de gauche. J’aurais aimé évoquer aussi la place du marxisme dans l’opinion publique, mais nous ne disposons pas d’études sérieuses sur la question.

Par ailleurs je dois vous dire que je ne suis certainement pas le mieux informé sur la question. Aussi ma petite présentation aura malheureusement un caractère subjectif, reflétant davantage mes lectures et mes relations que la réalité.

Je vais donc commencer par un bref tableau de l’état du marxisme en France, puis je chercherai quelques raisons de cette situation.

 

I. Un état des lieux

 

Le marxisme a connu une période faste dans le courant des années 60 et 70 du siècle dernier. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, un très grand nombre d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes avaient rallié le parti communiste, qui était auréolé de son rôle dans la Résistance à l’occupant nazi, et qui tirait son prestige des succès de l’Union soviétique et surtout de sa forte implantation dans la classe ouvrière. D’autres comme Sartre et Simone de Beauvoir étaient des « compagnons de route », pendant que plusieurs intellectuels gardaient leurs distances (par exemple Albert Camus et Maurice Merleau-Ponty). Les libéraux ne dédaignaient pas de discuter ses thèses. Ainsi Raymond Aron, qui a consacré plusieurs livres à la critique du marxisme, qu’il connaissait bien (sa polémique avec Sartre, son ancien condisciple, a été un temps fort de la vie intellectuelle).

Mais les rapports des intellectuels avec le parti communiste se sont rapidement détériorés, notamment à la suite de l’intervention soviétique en Hongrie. Beaucoup l’ont quitté, et sont devenus par la suite de virulents anti-communistes. Par ailleurs la direction du parti communiste, dont la plupart des membres étaient issus du monde ouvrier et syndical, se méfiait des intellectuels, qu’elle cherchait plutôt à instrumentaliser. Enfin toute une série d’exclusions de dirigeants communistes a indigné ou découragé beaucoup de bonnes volontés. Malgré tout le parti communiste a été le pôle principal des recherches marxistes, notamment au sein de son Institut de recherches marxistes. Un autre courant a été constitué par des intellectuels qui avaient épousé le trotskisme, en particulier dans le groupe Socialisme et barbarie[1], la plupart devant, par la suite, rompre avec le marxisme.

Vers la fin des années 60 le marxisme version PCF fut de plus en plus contesté : il lui était reproché en particulier de reproduire la doxa stalinienne (je dois rappeler que le parti communiste a très mal vécu la « déstalinisation » qui a fait suite au rapport Khrouchtchev lors du vingtième Congrès, avec la dénonciation des crimes de Staline et du culte de la personnalité). La révolte étudiante de 1968, qui s’est très largement réclamée du marxisme, a fait du parti communiste un adversaire idéologique, de très nombreux écrits se réclamant de Trotski, de Mao, de Che Guevara. Sur le plan proprement théorique, une pléiade d’intellectuels, qui n’avaient pas quitté le PCF, mais étaient dans une position critique par rapport à lui, très impressionnés par ailleurs par la révolution culturelle chinoise, formèrent l’école du structuralisme marxiste, sous l’impulsion de Louis Althusser, qui avait été leur moniteur à l’Ecole normale supérieure[2]. Ce fut sans doute l’école la plus brillante du marxisme français. Elle a exercé une forte influence, y compris à l’étranger, et a donné lieu à d’innombrables débats (c’est en particulier contre elle que s’est construit le marxisme analytique anglo-saxon[3]). Toute cette énorme effervescence intellectuelle, qui a donné lieu à une importante production, aujourd’hui bien oubliée, était très liée au climat politique en Europe, et particulièrement en France et en Italie (grande grève salariale en France, suivie d’une multitude de luttes ouvrières, « Mai rampant » italien, actions de guerrilla sociale menées par des groupes d’extrême gauche). Il me faut signaler ici la naissance d’une école d’économistes qui empruntait à la fois au marxisme et au keynésianisme, et qui a largement diffusé à l’étranger : l’école de la « régulation »[4].

La décennie 80 est celle de l’effondrement du marxisme – ce qui est assez paradoxal, car c’est la période où la gauche était au pouvoir. Le débat intellectuel a laissé la place à l’ostracisme. Le marxisme était accusé de tous les péchés, notamment par les « nouveaux philosophes »[5], qui se sont faits une spécialité de sa dénonciation. La plupart des intellectuels ont viré de bord, traitant désormais leurs anciennes convictions par le dénigrement ou le mépris. Le marxisme, qui avait acquis droit de cité à l’Université à la fin des années 60, lesquelles ont connu des recrutements massifs d’enseignants, suite à l’explosion du nombre d’étudiants (multiplié par dix), s’en est trouvé banni. Pour passer une thèse et pour devenir professeur dans l’enseignement supérieur, la dernière chose à faire était de se référer au marxisme, ou même de lui emprunter des objets d’étude – à moins de prendre des chemins de traverse (quelques emprunts au marxisme, mais noyés parmi d’autres). Pour les marxistes de ma génération, ce fut vraiment la traversée du désert : on pouvait encore enseigner (ce qui a maintenu une influence diffuse), mais il devenait très difficile de publier. Pendant ces années pourtant les recherches continuent, s’orientant vers le réexamen des concepts fondamentaux, les tentatives d’intégration d’apports théoriques influencés par le marxisme ou étrangers à lui, la critique du libéralisme, et vers la prise en compte de questions plus ou moins négligées par la théorie marxiste, telles le nationalisme ou le racisme. L’orthodoxie a volé en éclats. Ces recherches presque clandestines produiront des fruits quelques années plus tard[6].

Il faut attendre le début des années 90 pour que les médias consacrent, de loin en loin, quelques articles ou dossiers au marxisme (le plus souvent à Marx lui-même), généralement sur un mode négatif. Cette situation n’a quelque peu changé que vers le milieu de la décennie, sous l’effet des dégâts du néo-libéralisme et surtout de la résurgence des luttes sociales (le grand mouvement de l’automne 95 a été la première réaction d’envergure au cours néo-libéral, après 15 ans de défaites et de déceptions, et il aura d’importantes répercussions politiques). Mais il faut attendre la fin de la décennie 90, quand s’est levé un grand vent de contestation de la mondialisation, pour que ce qui s’appelle aujourd’hui le mouvement altermondialiste redonne quelque actualité au marxisme.

Après ce bref rappel historique, je tenterai un bref état des lieux.

 

1° Les études théoriques

 

On peut distinguer trois grands courants. Le premier renoue avec le marxisme « classique ». Il s’agit soit d’études « marxologiques », concernant en premier lieu Marx, mais aussi quelques grands auteurs de la tradition (surtout Lukacs et l’école de Francfort), soit de la tentative d’appliquer les concepts de Marx à des objets contemporains, notamment économiques. Le deuxième se propose de rectifier le marxisme classique, en revenant sur ses concepts de base, mais aussi de l’élargir en lui incorporant des fragments d’autres théories, pour pallier ses lacunes et ses silences. Le troisième, que j’appellerai syncrétique, ne fait plus qu’un usage limité du marxisme : il lui emprunte quelques notions ou problématiques (par exemple la notion de classe sociale ou celle d’aliénation), mais puise plus largement dans d’autres théories (par exemple, en philosophie, chez des auteurs comme Habermas, Foucault ou Rawls). Il est donc difficile de parler du marxisme en France comme d’un corpus théorique relativement unifié[7].

Le domaine où les recherches marxistes sont les plus notables me semble être celui de l’économie (en témoigne par exemple le nombre d’ateliers consacrés à l’économie lors des Congrès Marx international). Pour ne parler que de quelques auteurs que je connais bien, je citerai les noms de Gérard Duménil et Dominique Lévy[8], François Chesnais[9], Michel Husson[10], Isaac Johsua[11], Jean-Marie Harribey[12], qui ont publié de nombreux livres et dont retrouve la signature dans plusieurs revues. Ces recherches portent essentiellement sur le capitalisme néo-libéral et sur la mondialisation. Quant aux théoriciens de l’école de la régulation, ils se sont de plus en plus éloignés du marxisme, et ont renoncé à toute perspective socialiste.

Ensuite vient sans doute la sociologie, qui fut toujours un terrain de prédilection des études marxistes, et où cette tradition continue, de manière plus ou moins discrète, dans un rapport de connivence, mais aussi de conflictualité, avec une école de sociologie très active, et qui a trouvé droit de cité dans l’Université, celle qui applique ou utilise les concepts de Pierre Bourdieu (la théorie de ce dernier, qui emprunte plus à Max Weber qu’à Marx, est une théorie des formes et des mécanismes de la domination, dans tous ses « champs »). Autour d’anciens comme Jean Lojkine, Pierre Cours-Salies, René Mouriaux, Robert Castel (à un moindre degré), on trouve un certain nombre de jeunes chercheurs, très proches des concepts de Marx (comme Michel Vakaloulis) ou y faisant seulement référence (par exemple Stéphane Beaud sur la classe ouvrière). Ils ont de la difficulté à se faire entendre dans une discipline majoritairement dominée par des courants d’inspiration libérale ou anglo-saxonne, appliquant les concepts de l’économie néo-classique (individualisme méthodologique, calculs d’intérêts) au champ social.

Le troisième terrain est celui de la philosophie. A côté de quelques anciens qui ont poursuivi leur oeuvre (Georges Labica, Jacques Bidet, André Tosel, Lucien Sève), de chercheurs de la génération suivante comme Yvon Quiniou et Denis Collin, auxquels on doit de remarquables travaux sur le marxisme et la morale, il y a quelques jeunes qui ont repris le flambeau – une petite dizaine (dont Eustache Kouvelakis, Emmanuel Renault, Isabelle Garo). On pourrait les rattacher à l’un ou l’autre courant que je mentionnais précédemment. Mais on peut situer aussi dans le champ philosophique plusieurs essayistes, comme Daniel Bensaïd, et Henri Maler.

Le quatrième terrain est celui de la science politique. En dehors de quelques travaux « marxologiques » (je pense à ceux de Jacques Texier et de Antoine Artous), la plupart des écrits relèvent plutôt de l’intervention politique ou de l’analyse de la conjoncture[13], mais ces derniers sont très nombreux (on les retrouve dans les revues dont je parlerai tout à l’heure).

Dans les autres champs la présence du marxisme est faible ou épisodique. La grande tradition de l’histoire marxisante (Jean Vilar, Georges Duby, Fernand Braudel) s’est épuisée, de même que celle de  l’anthropologie (Emmanuel Terray, Claude Meillassoux, Maurice Godelier). Il faut le regretter, mais tout en notant que ce sont les études historiques elles-mêmes qui ont abandonné les ambitions qui furent par exemple celles de l’école des Annales pour faire dans l’historiographie (étude d’une mode, d’une mentalité, des usages). Le marxisme s’est absenté des études juridiques, à quelques exceptions près (notamment des spécialistes du droit international comme Robert Charvin ou Monique Chemillier-Gendreau). Il n’est guère présent dans la culture, qui n’a jamais été son point fort (les quelques travaux actuels continuent à se référer à l’Ecole de Francfort), mais un peu plus dans le domaine de l’écologie (notamment grâce à Jean-Marie Harribey), et surtout dans les études féministes (notamment Christine Delphy), surtout quand elles ont une dimension sociologique.

Au total, en ce début de siècle, on peut dire sans doute que le marxisme théorique refait surface, mais de manière très limitée, et encore presque confidentielle. Car les médias lui sont encore massivement hostiles.

 

2° Le rejet médiatique.

 

Si l’on fait le tour des médias français qui laissent s’exprimer quelques auteurs marxistes ou marxisants, il est vite fait. Au niveau de la grande presse il ne reste que le quotidien L’Humanité (en grandes difficultés financières, à peu près 40.000 lecteurs) et le mensuel Le Monde diplomatique (près de 300.000 lecteurs). Quelques isolés font des reportages à la télévision. Aucun marxiste n’est jamais convié dans les grandes émissions littéraires. Heureusement depuis quelques années il y a l’Internet, où tous les hétérodoxes (ceux qui échappent au moule de « la pensée unique ») ont trouvé un vaste espace pour s’exprimer et pour communiquer. C’est grâce à l’Internet surtout que, lors du référendum de Juin dernier sur la Constitution européenne, la « gauche radicale », si minoritaire et si chassée des médias (qui étaient à 90% au moins pour le Oui) a remporté une étonnante victoire – à mon avis la première défaite politique du néo-libéralisme dans l’un des pays de la Triade.

 

3° Le marxisme dans l’édition et dans les revues.

 

Pour toutes les grandes maisons d’édition (aujourd’hui passées sous la coupe de grands groupes capitalistes), le marxisme ne présente aucun intérêt, soit parce qu’il n’est pas dans l’air du temps, soit parce qu’il ne se vend pas (assez rapidement). Le marxisme a donc trouvé refuge dans quelques petites maisons d’édition artisanales, sauvées par les coûts devenus infimes de la composition et de l’impression par les techniques actuelles. Je citerai par exemple des maisons d’édition issues des anciennes Editions sociales (les éditions du parti communiste), comme La dispute ou Le temps des cerises, d’autres plutôt issues des courants trotskystes, comme les éditions Syllepse (qui éditent en particulier les notes de la Fondation Copernic), et d’autres hors de tout patronage, mais à tonalité anti-capitaliste comme les éditions Agone, les éditions du Félin, les éditions de L’atelier etc. On trouve aussi un grand nombre d’ouvrages se référant au marxisme aux Editions L’Harmattan, une entreprise originale qui sauve d’innombrables recherches du silence en les éditant avec peu de moyens (plusieurs milliers de titres par an). Le problème de ces maisons d’édition est celui de la diffusion, accaparée par quelques réseaux sous la coupe des grands éditeurs. Je signalerai quand même une exception : les Presses Universitaires de France (qui sont en fait un éditeur privé) ont conservé un petit département qui édite des ouvrages marxistes dans la collection Actuel Marx Confrontation.

En ce qui concerne les revues la situation est bien meilleure. Elles sont nombreuses à publier des articles d’inspiration marxiste. La plus théorique est la revue Actuel Marx, bisannuelle, qui en est à son 37° numéro. Mais il y a beaucoup de revues politico-culturelles, en général trimestrielles, dont certaines ont un rapport étroit avec le marxisme (par exemple La Pensée, Recherches Internationales, Issues, L’homme et la société, Utopie critique, Critique communiste, Contretemps) et d’autres un rapport plus distant (par exemple Mouvements, Multitudes, Les Cahiers d’histoire). Il est rare qu’elles dépassent le millier d’exemplaires vendus. La revue Regards, mensuelle et plus axée sur l’actualité, s’adresse surtout aux militants communistes.

 

4° Le marxisme dans les associations et les syndicats.

 

Il y a d’abord les associations liées au parti communiste français. La plus active (aujourd’hui en grandes difficultés financières) est l’association Espaces Marx, qui organise de très nombreuses conférences et pilote quelques groupes de travail. Dans le sillage de la « mutation » du parti, ce qui était autrefois l’Institut de recherches marxistes, s’est ouvert à des intervenants de tendances les plus diverses, au point qu’on peut l’accuser d’un certain éclectisme. L’Omos (Observatoire du mouvement des sociétés), publie régulièrement des cahiers, qui enregistrent les discussions de ses groupes de travail. Tout récemment vient de se créer la Fondation Gabriel Péri, qui, comme toute fondation, pourra bénéficier de subsides gouvernementaux.

Il y ensuite l’association Attac, principale association du mouvement altermondialiste, fortement implantée en France (environ 40.000 adhérents, ce qui est considérable à l’échelle de la France), mais aussi à l’étranger. Elle est un peu l’auberge espagnole de tous les courants contestataires de la mondialisation capitaliste, mais elle comprend beaucoup de militants influencés par le marxisme, et leur fait une place jusque dans son Conseil scientifique.

Il y a aussi l’association Copernic, qui, elle est beaucoup plus nettement anticapitaliste, mais bien plus petite, car son objectif est essentiellement de fabriquer des « notes de synthèse », sur tous les sujets politiques et économiques, à destination des militants syndicaux et associatifs.

Ces deux associations ont joué le rôle moteur dans la lutte contre le projet de Constitution européenne (des centaines de « comités pour le non » se sont constitués dans toute la France).

Dans le champ syndical, très affaibli (environ 9% des salariés sont syndiqués, et ils sont surtout dans le secteur public), seuls deux syndicats gardent des attaches avec le marxisme : la CGT, qui s’est rendue indépendante du parti communiste, et Force ouvrière, où l’influence trotskyste n’est pas négligeable (La CFDT, qui fut plus proche du parti socialiste, s’est ralliée au social-libéralisme). C’est la base de ces syndicats qui s’est le plus mobilisée contre le projet de Constitution européenne, y trouvant enfin l’occasion de donner un coup d’arrêt aux politiques néo-libérales à l’œuvre depuis deux décennies.

 

Le marxisme et les partis politiques de gauche

 

Le parti communiste est le seul grand parti (faible au niveau de son audience électorale, qui a constamment décliné jusqu’à une date récente, mais disposant encore de plusieurs dizaines de milliers d’adhérents, souvent âgés) qui reste marqué par le marxisme. En fait il est difficile de lui donner une unité doctrinale, tant il est divisé entre des courants divers, et discordants, depuis des groupes fidèlement marxistes-léninistes, qui disposent de bulletins et de sites internet propres, jusqu’à une tendance social-démocrate, en passant par des courants modernistes, mais radicaux. Au niveau du discours politique, les références marxistes ont été gommées, pour se faire mieux entendre de l’opinion et pour montrer qu’on en a fini avec la « langue de bois » (on ne parle plus, par exemple, du prolétariat, ni même des travailleurs, mais des salariés ou des gens, on ne parle plus d’exploitation, mais d’inégalités etc.). Le parti communiste a pris ses distances par rapport au parti socialiste, tant sa participation à la « gauche plurielle » du gouvernement Jospin (1997-2002) a été pour lui ruineuse. S’il a quelque peu renoué avec l’extrême gauche, notamment lors de la campagne sur le référendum européen, il reste dépendant du parti socialiste, avec lequel il doit nouer des alliances électorales, s’il veut conserver quelques élus.

L’extrême gauche s’avoue beaucoup plus clairement marxiste, d’autant plus que, dans sa presque totalité, elle est restée d’obédience trotskiste. Il faudrait ici distinguer entre ses trois principales formations : Lutte ouvrière, qui n’a jamais appartenu à la IV° Internationale, petit groupe très fermé, assez implanté en milieu ouvrier, avec sa pasionaria (Arlette Laguiller, qui est restée populaire, depuis trente ans qu’elle se présente à l’élection présidentielle), sa fête annuelle, et son discours marxiste de facture classique ; le Parti des travailleurs, autre groupe assez fermé, qui correspond à une tendance trotskyste qui a quitté  la IV° Internationale, et dont la stratégie est celle de l’entrisme au Parti socialiste et dans le syndicat Force ouvrière ; la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IV° Internationale, dont les militants sont le plus souvent jeunes et issus de la petite-bourgeoisie, qui a une incontestable présence intellectuelle et qui est liée de près au mouvement altermondialiste. Ces trois formations sont peu nombreuses (au mieux deux ou trois milliers d’adhérents chacune), mais très actives. Elles sont en concurrence, mais ont un point commun : leur aversion du parti socialiste ou leur refus de coopérer avec lui.

L’évolution la plus notable concerne le parti socialiste. Depuis le Congrès de Tours (1920), qui a vu la SFIO (section française de l’Internationale ouvrière) éclater pour donner naissance au parti communiste[14], il est traditionnellement réformiste et anti-communiste. Mais, jusqu’en 1981, il était fortement marqué par le marxisme, à la différence des autres social-démocraties européennes, qui n’avaient aucune affinité avec lui, ou avaient rompu (ainsi pour le SPD allemand, lors de son Congrès de Bad-Godesberg en 1959), quoique son programme politique fut essentiellement keynésien. Les années 80 voient son éloignement progressif par rapport aux analyses marxistes, et même par rapport au keynésianisme. Il n’est plus question de rompre avec le capitalisme ni de « changer la vie » (titre du programme de 1972). Vu d’aujourd’hui le programme socialiste de 1980 sonne comme un programme gauchiste par rapport aux orientations qui ont suivi. Dans la crise qui a affecté tous les partis socio-démocrates, sous l’effet du nouveau capitalisme et de la mondialisation, le parti socialiste s’est mis à pencher de plus en plus vers le libéralisme, sous la forme d’une sorte de social-libéralisme. Il faut souligner ici que ce parti est composé de membres de la classe moyenne ou supérieure, et n’a pratiquement plus de militants ouvriers[15], ni beaucoup d’audience parmi les ouvriers et les employés  (dont les plus favorisés se sont mis à voter en partie pour la droite, et dont les plus défavorisés ont cherché souvent refuge dans l’extrême droite). Par ailleurs, bien qu’il ait encore un nombre important d’adhérents (environ 130.000), il est devenu essentiellement une machine électorale. Tout cela était vrai jusqu’à une date récente. La désaffection de l’électorat lors de l’élection présidentielle de 2002, qui a vu le candidat socialiste éliminé au premier tour, a été telle que cela a suscité une grave crise interne, qui s’est encore aggravée avec la campagne du référendum sur la Constitution européenne. A l’heure actuelle le parti est divisé entre une majorité social-libérale, qui a perdu lors du référendum national (après avoir gagné le référendum interne au parti), et des courants plus à gauche. C’est le prochain Congrès qui va décider du sort du Parti socialiste : il est possible que les minorités deviennent majoritaires, mais aussi qu’une scission se produise, comme celle qui vient d’affecter, pour des raisons voisines, le SPD allemand. En tous cas la période récente a vu la résurgence d’un conflit, jusque là larvé, entre « la première gauche », celle qui est restée d’inspiration keynésienne et quelque peu marxiste, et la « deuxième gauche », celle qui, dès la fin des années 70, entendait s’accommoder du capitalisme.

Le rapport des Verts au marxisme est encore plus compliqué. Un certain nombre de ses militants viennent de la mouvance marxiste, mais l’ont abandonnée, à la fois dans l’idée que le marxisme n’avait rien à dire sur l’écologie et que, dans les pays socialistes, il était tombé à plein dans le productivisme le plus destructeur, et dans l’idée que le capitalisme était incontournable : tout ce qu’on pouvait faire, c’était de lui soustraire quelques espaces (un « tiers secteur ») et le réguler. Les Verts, dans la conjoncture récente, ont connu une crise comparable à celle du PS.

Pour être tant soit peu complet, il faut souligner l’existence d’un grand nombre de groupes politiques, sans appareil digne de ce nom et sans présence électorale (si l’on excepte le petit « Mouvement des citoyens » de Jean-Pierre Chevènement, devenu le « Mouvement républicain et citoyen ») qui se réclament du républicanisme, généralement à gauche. On y trouve des marxistes.

 

II. Quelques éléments d’analyse.

 

Comment expliquer cet affaissement du marxisme dans un pays comme la France, où, pour des raisons historiques, il avait toujours joué un rôle éminent ? Il y des explications objectives, mais elles sont loin d’être suffisantes.

1° Sa base sociale s’est restreinte. Le pourcentage d’ouvriers dans la population active (aujourd’hui environ un quart) a diminué et surtout le monde ouvrier s’est fragmenté et divisé. Mais le pourcentage d’employés a augmenté, et ils se sont prolétarisés, si bien que la classe dominée est restée numériquement stable (environ 60% de la population active). Les partis de gauche – surtout le parti communiste – auraient donc pu garder leur assise s’ils avaient su adapter leur discours et leur programme. En revanche la classe intermédiaire (la petite bourgeoisie) est devenue bien plus nombreuse (presque 30% de la population active). Or, dans les années 60-70, cette classe restait sensible aux thèmes marxistes, parce qu’elle était largement implantée dans le secteur public (c’est elle qui constitue la principale clientèle électorale du parti socialiste). Avec les privatisations, les « cadres » se sont massivement retrouvés dans le privé, à la fois embrigadés dans la gestion capitaliste (avec le « management participatif ») et disposant de peu de moyens revendicatifs. Ils étaient donc le plus souvent marqués à droite. Mais cette situation est en train de changer : la condition de cette « nouvelle petite-bourgeoisie » s’est détériorée, et le clivage s’est accru en son sein entre une minorité privilégiée et une majorité dont les salaires stagnent et qui supporte une grande partie de la charge des impôts. La gauche devrait donc pouvoir reconquérir de larges fractions de cette classe, sensible aux thèmes écologistes et altermondialistes.

2° Le chômage, qui atteint aussi les « cadres », pèse lourdement sur les comportements, incitant chacun à la prudence (on épargne beaucoup en France) et aux stratégies individuelles (le « sauve qui peut »). Il existe en France un fort climat de désenchantement et de pessimisme, qui contraste avec le dynamisme des Trente glorieuses. La précarité du travail joue dans le même sens. Mais, là encore, un discours qui rouvrirait des perspectives serait bien accueilli.

3° Le système médiatique exerce une sorte de dictature sur les esprits. Une sorte de nomenklatura s’en est emparée, à la faveur de la multiplication des médias, de la concentration capitaliste et de l’emprise de la publicité. Elle est constituée souvent d’anciens gauchistes, et notamment d’ex-maoïstes des années 60-70. Ceux-ci sont d’autant plus virulents que, pour faire carrière, ils ont du renier leurs convictions. Il est intéressant de noter que les idéologues les plus fanatiques de la révolution conservatrice sont souvent d’anciens marxistes, qui ont gardé des réflexes de leur ancien sectarisme et ont perpétuellement à s’auto-justifier.

4° Le capitalisme contemporain a produit ce qu’on pourrait appeler un individualisme de masse, en aiguisant la concurrence sur le marché du travail, en sapant les éléments de solidarité, en encourageant la marchandisation dans tous les domaines, en promouvant, à l’aide de techniques sophistiquées de marketing, la consommation individualisée. Les gens commencent à se lasser d’être pris pour des cibles commerciales, mais les effets désagrégateurs de cette société de consommation effrénée continuent à se produire.

Voici donc quelques éléments de type objectif pour expliquer pourquoi le marxisme a cessé d’être dans l’air du temps. Mais, à mon avis, ils sont insuffisants. Il faut avancer des éléments de nature plus subjective ou idéologique.

1° Le marxisme ne s’est pas encore remis, en France, de son identification, sinon parmi les militants, du moins dans l’opinion, au socialisme à la soviétique. Il faut souligner que le parti communiste a défendu jusqu’à la fin le système soviétique, et vu d’abord d’un mauvais œil la perestroïka. Quand l’Union soviétique s’est effondrée, ainsi que les régimes affidés en Europe de l’Est, quand  ce socialisme a laissé la place à une restauration sauvage du capitalisme, l’image du marxisme a pris un coup terrible. Et les idéologues du parti socialiste ont été confortés dans l’idée que le socialisme était une impasse, que le capitalisme avait définitivement gagné la partie.

2° Le parti communiste a eu beaucoup de mal à se défaire d’une image de sectarisme, qui l’avait fait entrer en crise en 1968, mais plus encore au tournant des années 80 (quand il a défendu notamment l’intervention soviétique en Afghanistan), où il perdu le plus grand nombre de ses intellectuels, qui soit ont viré de bord, soit ont tenté en vain de le « rénover », soit sont rentrés dans leur tour d’ivoire. Quand, en 1995, il a voulu faire sa « mutation », il a perdu ses repères idéologiques, et donné l’impression d’une grande confusion. Regagnant de la sympathie dans l’opinion, il avait cessé en même temps d’être crédible.

3° La « crise » du marxisme est ancienne (personnellement je l’ai toujours connu en crise), mais elle a été aggravée par le fait qu’il était resté étranger aux nouveaux « mouvements sociaux ». Les thématiques écologiques ne sont pas venues de lui, et il a mis beaucoup de temps à les intégrer (alors que l’on pouvait trouver chez Marx bien des considérations de ce type). Traditionnellement partisan de l’égalité homme/femme, le mouvement marxiste a ignoré la spécificité du rapport de genre, ne le voyant qu’à travers la lunette des groupes sociaux classistes.

4° Le marxisme s’est trouvé désarmé devant les problèmes inter-individuels, car Marx n’apportait pas grand-chose en la matière et toute la tradition marxiste les avait négligés, considérant souvent qu’il s’agissait de préoccupations petite-bourgeoises et de difficultés qui seraient surmontées par la naissance d’un homme nouveau, délivré de ses penchants égoïstes et voué à la collectivité. Elle avait ainsi largement manqué la révolution psychanalytique et l’individualisme vitaliste de la pensée nietzschéenne. Moyennant quoi le marxisme n’était plus en phase avec une société où l’individualisme ne cessait de faire des progrès. Le marxisme analytique avait bien essayé de repenser la société à partir des intérêts individuels et de leur composition, mais il le faisait à l’aide des outils de l’économie néo-classique, dénaturant ainsi l’essentiel de son apport. Tout ceci explique la séduction exercée par des penseurs comme Michel Foucault (avec sa conception des micro-pouvoirs) ou Gilles Deleuze.

5° La problématique marxiste était traditionnellement celle de la justice sociale. Elle n’avait pas grand-chose à dire sur les inégalités entre individus. Les théories anglo-saxonnes de la justice ont au contraire eu un certain succès, parce qu’elles mettaient l’accent sur elles. Le marxisme a enfin été défaillant sur les problèmes de la morale, partant de l’idée que la morale reflétait les rapports sociaux, mais se privant ainsi d’un horizon d’universalisme, qui était pourtant au cœur du vécu de l’indignation. Du coup il se trouvait démuni par ce qu’il pouvait y avoir de moral, et pas seulement de politique, dans la thématique des droits de l’homme, où Marx avait vu du formalisme bourgeois cachant des intérêts de classe.

6° Enfin et peut-être surtout le marxisme s’est trouvé en mal d’utopie, parce qu’il n’y avait plus de modèle existant auquel se référer. Le modèle soviétique était mort. Le modèle cubain n’en était plus un. Le modèle yougoslave avait sombré avec la désintégration de la Yougoslavie et le déchaînement de la guerre entre ses Républiques et ses composantes ethniques. Quant à la Chine, personne ne s’y intéressait, parce qu’elle a été présentée par les médias comme un mélange de dictature communiste et de capitalisme sauvage et que les évènements de 1989 sont apparus comme l’enterrement d’un mouvement démocratique par une répression féroce.

Ces quelques éléments nous donnent une idée des obstacles à surmonter pour que le marxisme retrouve une audience et une force de frappe intellectuelle dans un pays comme la France, où il certainement plus de chances de le faire qu’aux Etats-Unis ou dans d’autres pays européens. Les conditions objectives ont loin d’être défavorables, dans la mesure où le capitalisme financiarisé reproduit une situation d’exploitation qui rappelle, à certains égards, celle qui existait au 19° siècle. Au niveau théorique, le marxisme doit être à nouveau un grand chantier : il doit retravailler ses concepts propres, et emprunter à d’autres théories ce qui lui permettrait de combler ses faiblesses et les lacunes originelles, mais aussi ce qui peut l’aider à s’actualiser – mais ceci sans éclectisme, qui lui ferait perdre en rigueur et en acuité. Au niveau politique il lui manque surtout un projet : il faut donc repenser le socialisme, dans ses principes généraux, mais aussi en fonction des conditions concrètes, qui ne peuvent être les mêmes ici et là. Il lui faut également bâtir des programmes de transition et repenser la question des alliances de classe.



[1] Fondé en 1949 par le philosophe Cornélius Castoriadis, avec Daniel Mothé, Jean-François Lyotard, Claude Lefort, ces deux derniers devant récuser ensuite le marxisme. Le groupe s’est auto-dissous en 1966.

[2] Les plus connus sont Etienne Balibar, Roger Establet, Pierre Macherey. Mais, à l’anti-humanisme althussérien s’opposèrent des défenseurs de l’humanisme marxiste, tels Lucien Sève  et Henri Lefebvre, un philosophe-sociologue qui marqua toute une génération par la diversité et l’originalité de ses écrits.

[3] Ce courant fut constitué de philosophes, comme Jon Elster et Gerry Cohen, d’économistes, comme John Roemer, de sociologues comme Eric Olin Wright.

[4] Il y eut plusieurs écoles françaises de la Régulation. On retiendra, pour l’école principale, les noms de Michel Aglietta, Robert Boyer, Alain Lipietz, et Bruno Théret. Ces « fils rebelles d’Althusser », pour reprendre une expression de Alain Lipietz, entendaient dépasser le structuralisme tout en conservant son acquis, mais en réintroduisant la subjectivité et les stratégies individuelles. A l’opposé des théoriciens néo-classiques, ils mettaient l’accent sur les institutions et leur rôle régulateur. Ils durent leur succès à ce qu’un certain nombre de leurs concepts – les régimes d’accumulation, les modes de régulation, le rapport salarial, le « fordisme » -, avaient un caractère opératoire en économie, et inspiraient aussi des études de sociologie concrète, comme celles de Benjamin Coriat. Par la suite l’école éclata, un certain nombre de ses tenants optant pour une approche opposée (l’individualisme méthodologique) et fondant l’école des Conventions (Olivier Favereau, André Orléan, Robert Salais, Luc Thévenot, Luc Boltanski), qui reposait sur de touts autres concepts (règles de coordination, luttes mimétiques entre les acteurs, apprentissages collectifs, efficacité et équité etc.), mais sans renoncer à certains aspects de l’héritage marxiste (notamment la thématique de l’injuste dans les rapports économiques). Ce tournant correspond à la montée en puissance du marché mondial, et notamment du marché des capitaux (on s’intéresse beaucoup à la monnaie et au fonctionnement des marchés financiers).

Un autre courant, plus fidèle au marxisme, appliqua un certain nombre des concepts de la théorie aux économies socialistes en crise (Jacques Sapir et Bernard Chavance).

Aujourd’hui de jeunes économistes continuent à utiliser des concepts régulationnistes, tout en opérant un certain retour à Marx.

[5] Bernard-Henri Lévy, André Gucksman furent les plus médiatisés.

[6] Elles furent surtout le fait de chercheurs de formation philosophique, tels Georges Labica (qui dirige aussi un Dictionnaire critique du marxisme, PUF 1983), André Tosel, Jacques Bidet, Maurice Godelier, Etienne Balibar, Tony Andréani.

[7] On trouvera un aperçu, qui dépasse le cadre français, de l’état actuel du marxisme dans le récent Dictionnaire Marx contemporain (dir. J. Bidet et E. Kouvelakis), PF, 2001.

[8] Auteurs notamment de La dynamique du capital. Un siècle d’économie américaine, PUF  1996 ; Crise et sortie de crise, Ordre et désordres néo-libéraux, PUF, 2000.

[9] Auteur en particulier de La mondialisation du capital, Syros, 1997

[10] On retiendra, parmi de nombreux écrits, Misère du capital, Syros, 1996.

[11] Auteur de La crise de 1929, PUF ; Le grand tournant, Une interrogation sur l’avenir du capital, PUF

[12] Le développement soutenable, Economica, 1998.

[13] Ainsi de ceux de Jean-Marie Vincent (récemment décédé), de Gilbert Achcar et de Tony Andréani.

[14] Lors de ce Congrès la majorité, qui a décidé de se conformer aux 21 conditions posées par Lénine pour adhérer à la Troisième Internationale, fait scission et quitte la Deuxième Internationale, qui venait à peine de renaître de ses cendres.  La SFIO changera de nom en 1971, lors du Congrès d’Epinay, pour devenir le Parti socialiste.

[15] En 1951 la SFIO comptait 35% d’ouvriers parmi ses adhérents. 25 ans plus tard ils n’étaient plus que 10%. Aujourd’hui ce pourcentage a encore décliné.