En ce début de XX1° siècle, il n’est plus possible de se voiler la face ni de minimiser les périls : l’équilibre écologique de la planète n’est plus très loin du seuil de rupture. Les trois grands dangers sont connus : la pollution, qui perturbe les écosystèmes, y compris la santé et la reproduction humaines, la réduction de la biodiversité, qui réduit notamment les sources de l’alimentation, le changement climatique enfin, qui commence à bouleverser la géographie et les habitats humains. Ces trois phénomènes ne sont pas indépendants les uns des autres, mais le changement climatique a aussi des causes spécifiques, qui résident dans les émissions des gaz à effet de serre[1].

Ce dernier problème est sans doute le plus angoissant, car il s’aggrave de jour en jour. Les prévisions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (le GIEC) se font de plus en plus précises et de plus en plus alarmantes : la température de la planète pourrait augmenter d’ici à la fin du siècle de 1,4 à 5,8 °C, sinon plus[2]. Le climat pourrait même s’emballer dans les prochaines années, ce qui déboucherait sur des catastrophes géographiques majeures : modification des territoires, migrations massives de populations, accidents climatiques destructeurs, vague d’extinction des espèces, et sur de graves bouleversements économiques et sanitaires : accès à l’eau aggravé, dépérissement de la petite production paysanne, invasion de certaines espèces et apparition de nouvelles maladies. Un accord semble se réaliser sur le fait que, au-delà d’une élévation de la température de 2 à 3 degrés, il sera impossible de stabiliser la situation. Pour y parvenir, il faudrait, toujours selon les mêmes experts, diviser par deux les émissions de gaz à effet de serre en 50 ans,   celles des pays développés, les principaux responsables de ces émissions, devant être divisées par 4[3]. Le G8 en a convenu en 2008 en posant « l’objectif d’atteindre une réduction d’au moins 50% des émissions mondiales en 2050 », ce qui implique une baisse de 80% pour ses membres[4] mais aussi une baisse dans les grands pays du Sud.

Le problème ne pouvant plus être ignoré, la réponse des défenseurs du « développement durable » – c’est-à-dire tel qui n’obère par l’avenir des générations futures - a été de faire confiance au progrès technologique pour réduire les émissions (en diminuant notamment « l’intensité carbone » des consommations énergétiques) et pour en combattre les effets (par le piégeage du carbone dans des « puits »). On sait aujourd’hui que ces solutions, même si elles étaient mises en œuvre de manière efficace, ne suffiront pas. La baisse de l’intensité carbone est minime, alors qu’il faudrait la réduire seize fois. Les possibilités maximales de piégeage du carbone ne dépasseront pas deux tiers des émissions. Il faut donc faire plus et autre chose, remettre en question des pans entiers de la croissance, et il faut s’en donner les moyens.

Face  un défi pour l’humanité tout entière aussi colossal, et à l’extrême urgence d’y faire face, la planification semble donc s’imposer, tant au niveau national qu’au niveau international. Mais elle est si contraire aux intérêts des grandes firmes et à l’idéologie néo-libérale qu’elle va être réduite au strict minimum. Les pouvoirs politiques ont certes admis qu’il fallait désormais fixer des objectifs de réduction, mais ils ont choisi de confier en grande partie à un marché spécifique le soin de les atteindre, puisque l’action de l’Etat est considérée par principe comme inefficace. Tel est le sens du protocole de Kyoto, tant vanté par les gouvernements qui l’ont signé et par…de nombreux écologistes eux-mêmes.

 

La solution de la question climatique par le marché des droits à polluer

 

Le protocole de Kyoto, lancé en 1997, concrétisé par les accords de Marrakech en 2001, entré en vigueur en 2005, ratifié par 172 Etats, n’a abouti qu’à une ambition très modeste relativement à ses objectifs de départ (une baisse de 5,2 % des émissions de CO2[5] par rapport à 1990). Comme certains Etats (dont les Etats-Unis) ont refusé de le signer, la baisse ne concernait plus que 2,8% des rejets mondiaux, et comme elle a été en partie réalisée avant la signature, l’objectif s’est réduit à une  baisse de 0,16 % pour la période qui va de 2008 à 2012. En ce qui concerne tous les pays, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 29% depuis 1990.

Les Etats développés devaient faire les plus gros efforts, puisqu’ils sont les plus gros pollueurs. L’Union européenne ayant accepté une diminution de 8%, ses Etats ont été invités par la Commission à définir des quotas d’émission (ou permis d’émettre), et à les attribuer à leurs principaux exploitants[6]. Ce que la France, par exemple, a fait pour 1124 installations, dans le cadre de son Plan d’attribution. Ensuite c’est au marché de jouer. Quel est donc ce marché spécifique qui doit permettre de le réaliser ?

Chacune des institutions ou entreprises concernées par le Plan doit équilibrer son « bilan carbone » : si elle dépasse le quota alloué, elle doit acheter des parts de quotas, si elle reste en deçà, elle peut en vendre. Or, si l’on ne trouve pas facilement des vendeurs qui n’auront pas consommé tout leur quota, il y a un autre moyen de se procurer des « crédits » carbone, c’est d’acheter des certificats de réduction d’émissions effectuée pour le compte de tiers, et par là de compenser ses excès par quelque chose qui ressemble, comme le dit ironiquement Aurélien Bernier, aux indulgences papales.

Ces réductions d’émissions peuvent être obtenues en mettant en œuvre des technologies plus propres dans d’autres pays classés comme développés (c’est le mécanisme dit de « mise en œuvre conjointe ») ou dans des pays classés comme sous-développés (c’est le mécanisme dit « de développement propre »). Voilà qui crée un marché nouveau pour nombre de grandes firmes : celui des « crédits de réduction d’émissions », désormais vendables comme toute autre marchandise.

Sur ces bases se met en place le « marché carbone ». On a d’abord la surprise de constater que les principaux acheteurs de crédits d’émission sont non les entreprises, mais les Etats, qui peuvent ensuite en attribuer à leurs entreprises, ce qui correspond à une forme de subvention, sur laquelle la Commission européenne cette fois ne trouve rien à redire. Seconde surprise : ils les achètent surtout pour leurs institutions (installations publiques, hôpitaux, universités, qui possèdent des chaufferies ou des réseaux de chaleur dont la taille conduit à les inscrire dans le plan national d’allocation des quotas). Les vendeurs sont souvent des firmes qui ont développé des technologies propres dans le pays ou dans d’autre pays[7], par exemple Areva ou EDF (et souvent s’en sont réservé les droits de propriété intellectuelle). Entre les acheteurs et les vendeurs se placent des intermédiaires, qui sont des fonds publics comme le Fonds européen du carbone géré par la Banque mondiale et la Banque européenne d’investissement, d’autres fonds publics ou des fonds semi-publics semi-privés de divers Etats européens gérés également par la Banque mondiale[8]. En France un autre intermédiaire est un fonds de carbone européen souscrit uniquement par des acteurs privés (banques et assureurs principalement) et géré par une filiale de la Caisse des dépôts et des consignations. Les échanges de crédits carbone s’opèrent pour moitié, pour les crédits issus de réductions opérées dans d’autres pays, à la City de Londres. Ils se font dans une nouvelle monnaie, la « monnaie carbone », reconnue internationalement depuis la ratification des accords de Kyoto, qui représente des unités d’émission (les unités de quotas, ou unités de quantités attribuées, les unités de réduction des émissions et les unités d’absorption, ces dernières étant générées par les puits de carbone)[9]. Mais nous ne sommes pas dans des balances-matières à la soviétique. La tonne de CO2 a un prix, qui se détermine sur le marché. Et ce prix est extrêmement variable, par exemple en fonction du cours du baril de pétrole ou du gaz, ou encore d’aléas climatiques, qui font varier les quantités d’émissions effectuées. Ainsi, lors de l’ouverture de la première Bourse européenne il s’est situé entre 15 et 20 euros, puis a chuté progressivement pour ne plus valoir fin 2007 que 2 centimes d’euros, avant de remonter à 15 euros. Naturellement ce marché, comme tout marché de matières premières, fait l’objet d’une spéculation, avec ses traders qui jouent le prix de la tonne de CO2 à la hausse ou à la baisse. Voilà donc le grand moyen trouvé par les néo-libéraux pour faire diminuer les émissions de CO2 à l’échelle de la planète.

 

 Les résultats de cette politique

 

Comme on pouvait s’y attendre, les résultats  ne sont pas du tout à la hauteur des ambitions déclarées. Ainsi l’Union européenne avait annoncé généreusement une réduction de 8% de ses émissions (par rapport à 1990), et celle-ci n’a été sur la période 1990-2004 que de 0,6%[10]. Entre 2005 et 2006 elles ont progressé de 0,8%, alors même que le marché du carbone commençait à prendre son essor. Evidemment, au prix de 2 centimes la tonne de CO2, les institutions et entreprises n’avaient guère de raison de faire des efforts d’économie : elles préféraient acheter des « indulgences ». Mais admettons que le prix remonte durablement, et qu’il devienne vraiment pénalisant de faire des excès. Le marché du carbone va fausser l’estimation des besoins et des résultats, et ceci pour un coût de fonctionnement très élevé.

Sur les marchés oligopolistiques, les grands acteurs font la loi (et font les grands profits). Dans le cas du marché carbone les allocations de départ (le capital de permis de polluer) devaient cependant être limitées, les gros pollueurs (entreprises et institutions) se voyant imposer des quotas plus stricts. Pour parvenir à les respecter, ils pouvaient acheter, on l’a vu, des certificats de réduction d’émission, pour des économies réalisées dans d’autres pays, dans les pays industrialisés qui polluaient beaucoup (c’était le cas de l’Europe de l’Est) et surtout dans les pays émergents gros émetteurs, auxquels on ne pouvait demander des efforts dont ils n’avaient pas les moyens. Le mécanisme de « développement propre » a ainsi surtout concerné le Brésil, l’Inde et la Chine, cette dernière (devenue en 2007 le pays le plus gros pollueur de la planète, devant les Etats-Unis) bénéficiant de 70% des certificats de réduction d’émission. Le principe est donc séduisant. Mais encore faudrait-il que tous les pays fassent l’objet de la même attention. Or seuls les pays qui présentaient des opportunités importantes pour les technologies propres ont été la cible des multinationales, les autres étant oubliés.

Sur les marchés capitalistes, sans même parler des marchés financiers, les transactions sont plus ou moins opaques et se prêtent à de multiples concussions (on en eu maint exemple à propos du pétrole, des minerais etc.). Or qui contrôle la réalité des réductions d’émissions ? En principe c’est une instance de l’ONU, le Bureau exécutif du Mécanisme de développement propre, mais, vu ses moyens limités, le contrôle est délégué à des cabinets privés d’audit, qui ne mettent généralement pas beaucoup d’empressement à vérifier les données et la méthodologie fournies par l’entreprise qui les présente[11].

Comme tout le système repose, en définitive, sur le prix de la tonne de CO2 qui se décide sur la Bourse du carbone, on y retrouve naturellement les mouvements spéculatifs qui affectent les autres marchés de matières premières : les comportements mimétiques des agents, donc les bulles spéculatives, les marchés dérivés de couverture (les achats se faisant souvent à terme), les paris des traders et leurs bonus, même s’ils n’ont pas l’ampleur des mouvements spéculatifs que l’on trouve sur les marchés financiers, qui portent sur le capital fictif des titres.

Enfin force est de constater que ce système de la finance carbone est extrêmement coûteux. Multipliant les vendeurs et les acheteurs, les intermédiaires et les acteurs boursiers, il empile les coûts de transaction et absorbe sa part de la richesse sociale pour un résultat médiocre, voire dérisoire.

Cela n’empêche pas ses thuriféraires de déclarer non seulement que c’est le seul système efficace, mais encore qu’il devrait être généralisé[12].

On le sait, les discours sur l’environnement tendent à reporter une grande partie de la responsabilité vers les consommateurs eux-mêmes, invités et incités en permanence à modérer celles de leurs consommations qui accroissent, directement ou indirectement, les émissions de CO2 : il leur faut mieux isoler leurs habitations, consommer moins d’essence ou de mazout, surveiller leur consommation d’électricité ou de gaz etc. Fort bien, mais ce ne sont pas eux qui sont les principaux responsables des émissions à effet de serre, mais de loin les producteurs, les transporteurs, et les distributeurs, qui offrent des produits impliquant une grande consommation d’énergie, surtout quand ceux-ci viennent des quatre coins de la planète. Or la plupart ne sont pas touchés par les quotas. Néanmoins ce qui a été envisagé, c’est d’étendre le mécanisme des permis d’émission aux consommateurs eux-mêmes.

Ceux-ci se verraient affecter, dès l’âge de 16 ans, des quotas individuels, et devraient se comporter comme les entreprises : s’ils les dépassent ils achèteraient sur le marché du carbone des crédits correspondant à ces dépassements, s’ils restent en deçà, ils pourraient les vendre. Chaque consommateur deviendrait ainsi un petit porteur d’une sorte de portefeuille de titres, et, s’il suit attentivement le cours de la tonne de CO2 (ou s’il en confie la gestion à un fonds), pourrait même faire des profits. Par ailleurs, comme sur le marché des actions, les individus seraient inégalement dotés : comme le note Aurélien Bernier, « avec un tel dispositif il vaut mieux être ingénieur à Barcelone et habiter près de son lieu de travail que chômeur à Lille, propriétaire d’une vieille Renault 5 et locataire d’une maison mal isolée »[13].

 

La planification qui devrait s’imposer

 

Il y a une première forme de planification qu’il serait indispensable de mettre en œuvre : une planification « programmatique », qui ne peut être conduite qu’au sein du secteur public, et, plus précisément, d’un service public de l’énergie. « L’ardente obligation », pour reprendre une expression gaulliste, est en effet de réduire drastiquement la part des sources d’énergie fossiles (pétrole, gaz, charbon, uranium) dans la production d’électricité, puisque ce sont elles qui sont responsables à 80% des émissions de CO2, au profit des sources d’énergie renouvelables (le vent, les courants marins, les marées, et surtout le soleil). Le secteur privé n’est pas capable d’opérer ce basculement, car il n’est pas prêt à renoncer aux profits que lui procurent les premières (profits qui tiennent en fait de la rente, du fait de l’accaparement et de la monopolisation de ces matières premières) et ne s’engage dans la production « verte » que dans la mesure où elle est à son tour profitable (des subventions aidant). Or le changement de système représente des investissements considérables, dont le retour est plus qu’incertain dans le court terme. Nationaliser le vaste secteur de l’exploitation des énergies fossiles permet de réduire, voire d’annuler, la part des profits qui allait aux dividendes versés aux actionnaires privés et de la consacrer à la production des sources alternatives d’énergie, aujourd’hui plus coûteuses que les premières. C’est réalisable dans les entreprises publiques suffisamment intégrées pour exploiter les différentes sources d’énergie : le basculement peut alors s’opérer en renforçant les investissements dans le sens souhaité. Les entreprises monoproductrices devraient, quant à elles, être regroupées à cette fin. Les entreprises qui produisent la matière première (essentiellement le pétrole, le gaz et l’uranium) verraient ainsi leurs commandes baisser, et leurs surprofits seraient également ponctionnés. Tout cela se ferait dans le cadre d’un programme pluriannuel de mutation énergétique, détaillé en contrats de plan pour chaque entreprise. Il ne faut pas exclure que, le coût des énergies alternatives restant longtemps supérieur à celui des énergies fossiles, d’importantes subventions soient accordées aux entreprises publiques pour préserver leur rentabilité économique. Par ailleurs un effort considérable devrait être fait pour impulser la recherche publique sur l’amélioration des filières alternatives, afin d’abaisser leur coût[14].  Mais tout cela ne suffira pas : il faudra aussi, bien évidemment, obtenir des réductions d’émissions de CO2 de la part des utilisateurs, à commencer par les plus gros, qui ne sont pas les particuliers.

La planification incitative dispose ici de toute une gamme de moyens d’intervention, qui ont depuis longtemps fait la preuve de leur efficacité : taux variables de fiscalité, taux différentiels d’intérêt (ce qu’on appelle les « crédits bonifiés »), conditions d’attribution des commandes publiques ou des aides publiques, contrôle de certains prix. Tous ces moyens pourraient facilement être mis en œuvre dans le domaine de la politique environnementale.

Le principe d’une planification en matière d’émissions de CO2 consiste à fixer des objectifs de réduction, ce qui suppose un inventaire aussi complet que possible des émissions. A partir de là, il ne s’agit pas d’accorder des «permis de polluer » correspondant aux objectifs, mais de fixer des normes à respecter. Et le moyen le plus simple pour inciter à les respecter est celui de la taxation, qui a en outre l’avantage de pouvoir être progressive. La taxation de la tonne de CO2 peut être dissuasive, mais elle doit générer aussi des recettes, qui seront alors utilisées pour accélérer la mise en œuvre de technologies plus propres ou de soutiens à des secteurs à moindre dépense énergétique, tels que le réseau ferré ou la rénovation des logements urbains (c’est le second volet du Plan). Aurélien Bernier a ainsi calculé que si l’on faisait payer aux sites concernés par le Plan français d’attribution des quotas une taxe de 30 euros par tonne émise pour les 90 premiers pour cent, puis de 100 euros pour les 10 derniers pour cent, les recettes générées s’élèveraient à 5 milliards d’euros. Il suggère aussi qu’une partie des recettes pourrait être restituée à l’entreprise émettrice pour qu’elle se dote, sans dépasser un délai légal, de nouveaux moyens pour réduire ses émissions. On voit que ce mécanisme de taxation est infiniment moins compliqué que l’immense usine à gaz (c’est le cas de le dire) du marché des droits à polluer, et certainement plus efficace. Mais à une double condition : il faut que la taxation soit réellement dissuasive, et que son produit serve à mettre en œuvre et impulser des solutions alternatives[15].

Mais il y a, à côté de la taxe, des instruments complémentaires pour la mise en œuvre du plan de réduction des émissions de CO2. On peut agir par l’intermédiaire des commandes publiques, en introduisant des critères environnementaux, dont celui de la quantité d’émissions des gaz à effet de serre, dans la sélection des prestataires. Quant on sait que les commandes publiques représentent en France aux alentours de 15% du PIB, on voit l’efficacité potentielle de la mesure – une mesure aujourd’hui contrecarrée par les traités européens, qui, en imposant la règle de la concurrence sans entraves, donc de la non-discrimination en raison de la nationalité de l’entreprise, favorisent les prestataires des pays pratiquant le moins-disant environnemental, comme ils pratiquent le moins-disant social et fiscal. Un autre levier d’action consisterait à conditionner les aides publiques, qui sont un autre pilier de la planification, à des conditions d’amélioration du bilan environnemental des entreprises, dont la réduction des émissions à effet de serre. Aurélien Bernier note que le total des aides publiques s’élevait en France à 65 milliards d’euros – plus que le budget de l’Education nationale : ce levier d’action peut donc être lui aussi puissant. Certains prix pourraient aussi être administrés, quand on constate que les incitations fiscales à la consommation d’énergie propre (par exemple des réductions d’impôt pour l’utilisation de panneaux solaires) ne servent qu’à une augmentation la marge des fournisseurs : « En reprenant l’exemple des équipements solaires, il est très facile d’imposer un prix maximum au-delà duquel le matériel ne pourra recevoir aucune subvention »[16].

On n’évoquera pas ici les moyens de rendre la planification démocratique, mais on s’arrêtera sur un dernier obstacle, qui vaut pour toute forme de planification nationale : le libre-échange au niveau du commerce international. A quoi bon taxer les producteurs du territoire national s’ils peuvent produire à l’étranger, sans respecter aucune norme ou en se satisfaisant de normes très basses, et réimporter librement leurs produits dans le pays, ou si les producteurs étrangers peuvent sans restriction inonder le pays de marchandises produites dans les mêmes conditions, les uns et les autres concurrençant sévèrement les produits locaux ? Il faut aussi considérer les effets du transport sur les émissions de CO2. Prenons l’exemple de la fraise produite en Andalousie, au Maroc ou plus loin encore : elle contribuera bien davantage que la mandarine provençale à l’émission de gaz à effet de serre, parce qu’elle aura représenté plus de consommation de gazole ou de kérosène pour la transporter. Le libre-échange est  ainsi le moyen le plus sûr pour faire prévaloir le moins-disant environnemental. Il est donc nécessaire de rétablir les conditions d’un juste échange, d’une concurrence « non faussée », en taxant les importations selon les mêmes normes que les produits domestiques et en taxant le transport (dans l’exemple il pourrait y avoir une taxe kilométrique). La planification impose une forme de protectionnisme à finalité environnementale, dans l’intérêt du pays comme dans l’intérêt de la planète.

Mais ce protectionnisme se heurte à une difficulté majeure : comment imposer de fait à des pays en voie de développement des normes qui freineront ou empêcheront leur développement ? Même les concepteurs du protocole de Kyoto ont dû en convenir, et c’est pourquoi ils ne les ont pas inclus dans la liste des pays devant s’engager sur des objectifs quantitatifs de réduction des émissions, le « mécanisme de développement propre » étant censé les aider en ce sens. La taxation est pourtant l’instrument le plus efficace pour les conduire à relever leurs normes si une partie au moins (à négocier) du produit de la taxe leur est reversée, accompagnée de contrôles adéquats, guère plus compliqués que ceux requis par la validation des certificats de réduction d’émissions. Et ces « transferts compensatoires » auraient un avantage supplémentaire : ils « généraliseraient par exemple l’exigence chinoise qui veut que les projets soient conduits pas des entreprises locales ou des entreprises conjointes dont les capitaux étrangers sont minoritaires, de façon à réellement créer du développement utile au pays »[17].

 

Aller aux racines du mal

 

Si la planification s’impose pour réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre (et faire face aux autres problèmes environnementaux), elle ne fera que s’attaquer aux effets de ce qu’on appelle « le modèle de développement ». Et ne faut-il pas mettre en cause la croissance elle-même ?

On n’abordera pas ici l’ensemble du problème, qu’il faut évidemment relier au mode de production capitaliste qui génère un certain type de croissance. Ici nous voudrions nous attacher à la question du mode de consommation lui-même, et c’est ici que l’on va retrouver la nécessité d’une nouvelle planification, celle des revenus.

Il faudrait se souvenir des analyses de Jean Baudrillard[18] à l’époque où il contestait, avec tout le puissant mouvement des années 1968, la société de consommation : ce que nous consommons, disait-il en substance, ce ne sont pas des objets, mais des signes, c’est-à-dire toutes ces marques sociales qui distinguent une classe sociale des autres, et qui sont en translation permanente (par exemple l’intérieur petit-bourgeois se surcharge au moment où celui des grands bourgeois s’épure, mais en jouant sur des matériaux nobles). Il faudrait se souvenir également des analyses de Pierre Bourdieu dans La distinction, quand il traquait tous les subtils moyens de classement qui se cachent dans les habitudes les plus ordinaires, y compris le choix des mets et la manière de manger[19]. Aujourd’hui Hervé Kempf a repris les analyses anciennes de Thorstein Veblen, qui, dans un ouvrage de 1899, soutenait que la plupart de nos besoins résultent de la rivalité mimétique qui pousse les individus à posséder plus que leurs semblables au sein de leur classe sociale, et ceux des classes inférieures à désirer ceux des classes supérieures. Par conséquent le mode de vie des hyper-riches suscite l’envie des riches, et les riches ceux des moins riches, et ainsi de suite, ceci particulièrement dans les sociétés modernes où les différences de statut se sont estompées au profit des différences de revenus. Par leur mode de vie ostentatoire et gaspilleur, les riches poussent toute la société à la surconsommation, et ainsi « détruisent la planète »[20].

Cette thèse nous semble fondamentalement juste, mais demande à être nuancée et complétée. Chaque classe sociale conserve ses habitus et sa culture propre, directement issus des conditions matérielles de son existence, mais il est bien vrai que l’effacement des statuts a brisé les cloisons étanches qui séparaient les classes sociales dans les sociétés pré-bourgeoises. A cela il faut ajouter que l’esprit compétitif que le capitalisme néo-libéral propage dans toute la société renforce la rivalité sociale. Surtout nous voudrions insister sur le nouveau rôle joué par la publicité et par le marketing dans la surconsommation. A l’époque de la production de masse, la publicité, encore sommaire, séparait, à travers tout un jeu de signes, ses clientèles sociales les unes des autres. Il y avait, par exemple, la voiture « populaire » et la voiture de luxe. A l’époque actuelle, où la production ne cesse de se différencier pour capter de petits segments de clientèle et les goûts les plus divers, le jeu des signes sociaux devient beaucoup plus confus et subtil à la fois. Par exemple l’écran plat ou le téléphone mobile ne sont plus des marqueurs de distinction, mais des objets apparemment neutres, qui ne se distinguent plus que par des raffinements (à la différence de la désormais célèbre montre Rolex, depuis qu’elle a été déclarée par le publicitaire Séguéla signe éminent de réussite). La thèse de Veblen se trouve donc renforcée par ce brouillage des signes, qui fait désirer au jeune chômeur de banlieue de mirifiques objets désormais neutralisés. Quant au marketing contemporain, il est évident qu’il pousse au gaspillage le plus insensé (il n’est que de voir la quantité de lessives exposées dans un supermarché, alors que ces produits sont quasiment les mêmes). Nous sommes bien passés de la « société de consommation » des années d’après guerre à la société d’hyperconsommation par l’entremise de ces technologies sociales. Et c’est une nouvelle « classe de loisir », une nouvelle nomenklatura dont la « lisière est invisible », dit Hervé Kempf, qui mène la danse (alors que la nomenklatura soviétique cachait soigneusement ses privilèges). C’est aussi celle qui s’oppose le plus vigoureusement à tout changement dans son train de vie, même s’il est aujourd’hui légèrement ébréché par la grande crise (des observateurs ont noté que des grands financiers de la City avaient licencié leurs promeneurs de chiens, abandonné les croquettes bio dont ils les nourrissaient, et même parfois vendu ces derniers ; ils ont noté aussi qu’ils avaient plus souvent congédié leurs maîtresses que les banquières leurs amants).

 

La planification des revenus

 

Ici encore le terme planification paraît un gros mot. Je l’emploie pour le distinguer des politiques de revenus qui se contentent de petits coups de pouce quand le bas peuple va mal ou quand il faut courtiser des couches de la classe moyenne. Je ne pense pas pour autant qu’il revient à l’Etat de définir nos besoins, sauf dans le cas des biens sociaux (fournis par les services publics) qui, comme base de la citoyenneté, relèvent de la délibération démocratique, qu’il s’agisse de leur périmètre ou de leurs contenus. Les  biens privés, eux, ne devraient dépendre que du libre choix des individus, pourvu qu’ils incorporent aussi des finalités socialement désirables (traduites par des normes impératives et des incitations, par exemple à acheter des voitures plus « propres »). Le bon moyen pour désamorcer la rivalité mimétique et réduire la surconsommation consiste avant tout à agir sur l’échelle des revenus pour la resserrer. Il sera ainsi toujours possible à quiconque de se procurer des biens de luxe (un très grand écran plat, un bolide de sport, un appartement de standing) s’il en a les moyens, mais, avec un budget limité, il devra sacrifier d’autres biens et s’assurer que telle est bien sa passion.

Que faut-il donc faire pour combattre le rôle pernicieux de la nomenklatura, avec sa couche supérieure d’hyper-riches, dont l’avidité est sans limites sous l’effet de leur compétition interne ? La crise, en rendant brutalement illégitimes leurs revenus, fait en ce moment fleurir une série de propositions. Puisqu’il y a un salaire minimum, pourquoi ne pas fixer un salaire maximum ? On considère parfois qu’il reviendrait au même d’imposer les hauts revenus en augmentant fortement la progressivité de l’impôt, par exemple en créant une dernière tranche taxée à 80%, comme Roosevelt l’avait fait en arrivant au pouvoir en 1933. Je ne suis pas de cet avis, car l’impôt à ce niveau apparaîtra inévitablement comme un prélèvement indu à qui considère qu’il a légitimement gagné son revenu, alors que rien ne peut justifier des rémunérations exorbitantes, ni moralement ni économiquement. Ramener notamment les salaires des patrons à 40 fois le Smic, comme ce fut le cas avant la révolution néo-libérale, au lieu de 400 fois ou plus aujourd’hui, serait la moindre des choses - juste un petit pas vers ce que serait une distribution socialiste des rémunérations. Une autre proposition concerne l’héritage : puisqu’il est l’une des grandes causes de l’inégalité des patrimoines, pourquoi ne pas le supprimer ? Ici encore je pense que cette proposition serait très mal reçue par la quasi-totalité de gens, pour toutes sortes de raisons psychologiques. Dans ce cas, c’est la taxation fortement progressive qui serait préférable. Enfin, pour freiner la propension à la consommation ostentatoire et gaspilleuse, la planification utiliserait diverses mesures fiscales (notamment les variations de  l’impôt foncier ou des taux de TVA) et la publicité serait sévèrement réglementée, ainsi que les méthodes abusives de marketing.

 

Conclusion

 

Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut séparer les questions environnementales des questions économiques et sociales. La préservation de la planète, le contrôle du changement climatique, la sauvegarde de l’espèce humaine ne peuvent plus être le supplément d’âme du mode de développement. Comme le dit Aurélien Bernier, le « développement durable meurt lentement de ne pas avoir intégré cet impératif, d’avoir parié aveuglément sur la technologie et d’avoir entériné le remplacement du politique par la gouvernance ». Le capitalisme « vert », comme on l’a vu en examinant les mécanismes du marché des droits à polluer et leurs résultats, n’est pas la réponse. C’est à la politique de reprendre ses droits, et elle passe par une planification, non plus impérative certes (le système soviétique a fait la preuve de ses limites et de ses travers), mais puissamment incitative. Il faudrait sans doute un socialisme du XXI° siècle pour lui donner toute son ampleur, mais on devrait d’ores et déjà la remettre en vigueur (en commençant, par exemple, par ressusciter en France le Commissariat au plan supprimé par la droite et la Loi de plan tombée en désuétude). On a vu aussi que la prise au sérieux des problèmes environnementaux suppose un virage complet en ce qui concerne la répartition des revenus et de la richesse. Ce n’est plus seulement une question de justice sociale, c’est une question de survie. Tant que l’on pensera que l’objectif de sortie de crise est seulement de restaurer la croissance et de recommencer comme avant, avec un peu plus de régulation et une meilleure gouvernance, on continuera à aller dans le mur.

 

 



[1] Une autre cause est la déforestation, mais son impact est nettement plus faible.

[2] Selon le 4° Rapport publié en 2007. Hervé Kempf souligne l’importance du changement d’ère que cela représenterait : « Moins de 3 degrés nous séparent de l’holocène, voilà de six à huit mille ans, une période très différente d’aujourd’hui ; de même la température de l’ère glaciaire d’il y vingt mille ans n’était que de 5 degrés inférieure à celle d’aujourd’hui » (Comment les riches détruisent la planète, Editions du Seuil, 2007, p. 15). Certes la planète a connu de nombreuses variations climatiques (ainsi des quatre glaciations de l’ère quaternaire), mais c’est la première fois qu’on constate une hausse aussi forte et aussi brutale de la température du globe. Les connaissances accumulées depuis 2007 (sur le rythme de disparition de la banquise arctique et l’évolution prévisible du niveau des mers) ont dressé un tableau encore plus sombre.

[3] L’essentiel de la documentation de cet article est emprunté au livre d’Aurélien Bernier, Le climat otage de la finance. Ou comment le marché boursicote avec les « droits à polluer », Les mille et une nuits, 2008. Je lui dois aussi la plupart des éléments d’analyse, que je me suis contenté de rapporter à la problématique de la planification.

[4] Objectif repris dans une motion du G8 en 2008. Le candidat Obama a également promis de diminuer les rejets états-uniens de 80% d’ici 2050. La récente Conférence des Nations Unies de Cancun (décembre 2010) a réaffirmé l’objectif d’une limitation du réchauffement de 2°C (par rapport à l’ère pré-industrielle), objectif désormais accepté par tous les pays. La légitimité du protocole de Kyoto, par lequel les pays industrialisés signataires s’engageaient à une réduction nette de leurs émissions, a été réaffirmée pour l’après 2013, mais sans nouveaux engagements formels de leur part. Le résultat le plus positif de cette Conférence est la création d’un « Fonds vert du climat », doté de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020.

[5] Le dioxyde de carbone, ou CO2, n’est que l’un des gaz à effet de serre, mais celui qui est émis en plus grande quantité. Pour simplifier les calculs, les émissions des autres gaz à effet de serre ont été converties en une même unité, la « tonne équivalent CO2 ».

[6] Les droits ont été attribués gratuitement pendant la période 2005-2007, et 90% de ces droits le seront encore pendant la période 2008-2012. Leur vente, pour les entreprises qui n’avaient pas atteint leur quota, a été une opération juteuse. La sidérurgie européenne a ainsi empoché près de 480 millions d’euros en 2005 en vendant ses tonnes de CO2 excédentaires.

[7] Les réductions d’émissions imposées aux sites européens pourraient ainsi être compensées intégralement ou presque par les achats de crédits de réduction d’émissions hors l’Union.

[8] Pour l’ensemble des fonds gérés par la Banque mondiale au 31 juillet 2007, cf. Aurélien Bernier, op. cit., p. 74.

[9] Pour faire plus simple, l’Union européenne a créé sa propre unité de compte, qui n’est valable que pour les quotas échangés sur le marché européen, mais qui est convertible dans la monnaie carbone internationale.

[10] Cf. le tableau des résultats, pays par pays et pour l’ensemble de l’Union européenne, in Aurélien Bernier, op. cit., p. 110.

[11] Le mécanisme du développement propre a fait l’objet de nombreuses critiques, concernant la complexité et la lenteur des procédures d’agrément par les Nations Unies, mais aussi son effectivité : des millions de crédits carbone auraient été de faux crédits, des crédits « bidons ».

[12] Il est à l’honneur de la Bolivie de l’avoir radicalement dénoncé lors de la négociation de Cancun : « Il n’y a que deux solutions, à déclaré son président, Evo Morales, soit le capitalisme meurt, soit la Terre-Mère trépasse ». A la demande de la Bolivie, la décision de Cancun n’a pas évoqué les mécanismes de marché comme possible mode de financement des mesures d’adaptation au changement climatique.

[13] Op. cit., p. 88.

[14] Le cadre européen actuel s’oppose à une telle évolution. D’abord la nationalisation du secteur de l’énergie, sans être expressément interdite par les traités, est soumise à des conditions telles (la règle de « l’investisseur avisé ») qu’elle ne servirait plus à rien en la matière (l’entreprise publique devant se comporter comme une entreprise privée au niveau de sa rentabilité financière, à défaut de quoi elle serait condamnée pour « subvention déguisée »). Ensuite le principe des subventions est étroitement encadré, pour ne pas être taxé de fausser la concurrence entre les pays. Notons pourtant que, si ces restrictions étaient levées, les entreprises publiques qui feraient basculer leurs investissements d’une forme d’énergie à une autre ne seraient pas conduites à des pertes, voire à la faillite : au total de prix de l’énergie fournie les rendrait encore compétitives dans le champ concurrentiel.

[15] L’exemple de la Suède est instructif. La taxe carbone, instituée en 1991, a permis une réduction de 9% des gaz à effet de serre (alors que la croissance économique a été entre temps de 48%), mais d’une part elle est fortement dissuasive (108 euros par tonne), d’autre part elle s’est accompagnée d’une promotion des combustibles tirés des énergies renouvelables (surtout la biomasse forestière), totalement exonérés de la taxe. Peu de maisons s’y chauffent encore au fioul.

[16] Op. cit., p. 143.

[17] Aurélien Bernier, op. cit., p. 139.

[18] Cf. La société de consommation, Editions Denoël, 1970, et Pour une critique de l’économie politique du signe, Editions Gallimard, 1973.

[19] Cf. La distinction. Critique sociale du jugement, Les Editions de Minuit, 1979.

[20] Cf. Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, Editions du Seuil, 2007.

(texte de 2010, paru dans Utopie critique).