Les dirigeants chinois pensent dans le temps long. On peut dire d’ailleurs que c’est là une tradition. L’Empire céleste se voyait éternel, et les dynasties chinoises furent plus solides que les royautés occidentales, car le mode de production n’était ni féodal ni absolutiste, mais étatique. Certaines ont duré des siècles. Aujourd’hui la « première phase du socialisme » est dite pouvoir durer 100 ans ou plus, avant de passer à une seconde phase. Le problème est que, désormais, le temps est compté par l’urgence climatique et par la rapidité de la dégradation de l’environnement. Il faut donc aux autorités chinoises agir vite, et changer le modèle de croissance, non seulement pour le rendre plus efficace, mais aussi et surtout pour le rendre plus compatible avec la contrainte écologique. Or, comment faire ? Reprendre certaines méthodes du capitalisme vert, ou bien pousser les feux du socialisme ? Telle est la grande question que nous je voudrais développer ici plus longuement que dans le corps de mon texte.

Certes, les phénomènes écologiques étant planétaires, la Chine ne peut les maîtriser dans son seul pays. Mais, sa place croissante dans l’économie mondiale lui offre la possibilité de peser sur le cours des choses, et surtout elle pourrait donner l’exemple, alors qu’elle s’est trop longtemps insuffisamment préoccupée de l’environnement, des dégâts de sa croissance, et qu’elle est encore en retard, dans bien des domaines, sur certains pays occidentaux. Il y a non seulement ce retard à rattraper, mais, mieux encore, de l’avance à prendre.

Je commencerai par rappeler quelques aspects de la contrainte écologique.

 

Quelques repères sur l’urgence écologique

 

« La maison brûle », comme disait Jacques Chirac dans une heureuse formule.

La première urgence est climatique. Dans moins d’un siècle le climat de la Terre pourrait, si l’on laisse les choses aller, se modifier autant que pendant les vingt millénaires qui l’ont précédé. Les experts du GIEC considèrent que, au-delà de deux degrés de réchauffement climatique, les bouleversements seront considérables. L’élévation du niveau des mers, notamment, modifiera la géographie de la planète et nombre de métropoles, qui ont poussé au bord des rivages, seront submergées. Pour limiter le phénomène, il faudrait même, selon certains, ne pas dépasser une augmentation de 1,5 degré C. Il s’aggravera énormément si l’on atteint les 2,5 degrés C, car les écosystèmes terrestres eux-mêmes commenceront à émettre plus de CO2 qu’ils ne peuvent en absorber[1].

Une autre menace lourde est l’extinction de nombreuses espèces. Nous avons déjà supprimé en un siècle les trois quarts des plantes cultivées. Or, si l’on met en péril la vingtaine d’espèces qui fournissent 80% de l’alimentation humaine, c’est la survie même de l’humanité qui est en cause.

Les pollutions autres que celles dues aux gaz à effet de serre ont considérablement dégradé les environnements et les techniques pour les dépolluer sont très gourmandes en travail et en énergie.

Il faut ajouter que ces trois dimensions de la détérioration écologique sont liées et s’entretiennent les uns les autres, si bien que l’on ne peut se dire que l’on traitera les problèmes les uns après les autres. Le défi est global et planétaire, inédit dans l’histoire de l’humanité. Du fait des sécheresses le réchauffement climatique réduit déjà l’accès à l’eau de centaines de millions de personnes et diminue dans des régions entières la productivité agricole. Une hausse de la température de 2,5°C au XXI° siècle condamnerait à la famine 600 millions de personnes et le manque d’eau toucherait jusqu’à trois milliards d’êtres humains supplémentaires. Le réchauffement a des conséquences non seulement sur les moyens de vie ou de survie (alimentation, habitat, chauffage etc.), mais encore directement dans le domaine sanitaire (maladies liées à l’apparition de nouvelles bactéries, à la migration des insectes etc.).

Un autre constat est que les principales victimes du réchauffement climatique et des deux autres phénomènes sont les populations pauvres des pays du Sud, les plus affectées par eux et les plus démunies de moyens financiers et politiques pour les combattre ou les modérer.

 

La Chine à la fois responsable et victime

 

Je ne m’attarderai pas sur les effets catastrophiques en matière écologique du développement chinois, que les autorités reconnaissent volontiers, même si ce sont souvent les populations qui ont dû les mettre en alerte par leurs protestations. Je me contenterai de ces chiffres fournis pas ces autorités elles-mêmes. Un cinquième des terres cultivables sont polluées, un tiers des rivières contiennent des eaux considérées comme dangereuses, la qualité de l’air est mauvaise dans 495 des 500 plus grandes villes du pays[2].

De là on a vite fait de jeter l’opprobre sur « le régime », coupable d’avoir fait de la Chine le « premier pays pollueur de la planète » et de contribuer fortement à l’effet de serre. Or, premier pollueur il l’est, mais c’est aussi parce que c’est le pays le plus peuplé (un Terrien sur cinq est chinois). Si l’on considère le nombre de tonnes de CO2 et équivalent  CO2 émis par an par habitant, le citoyen chinois n’en émet que le quart du citoyen états-unien. Au surplus ces citoyens chinois travaillent souvent pour de grandes firmes occidentales. « Un tiers des émissions de ce pays  - presque autant que celles de la France, de l’Allemagne et de la Grande Bretagne réunies – découlent de l’exportation de marchandises. Pour Pékin ces émissions – dites « grises » - devraient s’ajouter aux émissions des pays occidentaux  - dites « domestiques » - où les marchandises sont consommées »[3]. De la sorte l’écart entre l’émission du citoyen chinois et celles des habitants de ces pays serait encore bien plus grand. Ce qui est vrai pour la Chine, l’est d’ailleurs aussi pour la plupart des pays du Sud. On objectera que la Chine était, avec les autres, consentante. Certes, mais elle n’avait guère le choix. Si elle voulait se développer rapidement, il lui fallait ces investissements étrangers, mais ceux-ci ne se sont pas souciés des conséquences environnementales. Si ce capitalisme importé n’avait rien de « vert », le capitalisme des pays du Nord (Nord est bien sûr une approximation géographique) ou, mieux dit, des pays du Centre (en tant qu’opposé à la périphérie du système mondial) a-t-il réussi à l’être, ou peut-il seulement l’être ?

Commençons par le problème n°1, celui des émissions de gaz à effet de serre, principales responsables du réchauffement climatique. On va voir que l’institution d’un marché du CO2 ne l’a pas résolu et ne peut le résoudre correctement.

 

Les échecs et les limites du marché du CO2

 

Comme on avait fini par reconnaître que les gaz à effet de serre étaient, loin devant la déforestation, les causes du réchauffement climatique, et comme le CO2 (le dyoxyde de carbone) l’était bien plus que les autres gaz, les dirigeants de l’Union européenne ont trouvé judicieux de donner un prix à la tonne de ce gaz (les autres étant convertis en équivalent C02) et de  faire payer aux gros émetteurs tout dépassement d’un certain nombre de quotas, qui eux seraient gratuits. Et, en bonne logique libérale, ils ont institué un marché, le fameux marché baptisé assez improprement des droits à polluer : un émetteur qui dépasserait son quota gratuit pourrait continuer à le faire s’il achetait des quotas à un autre qui ne l’aurait pas atteint, au prix de marché de ces « crédits ».

Mais, comme on avait également reconnu que les pays en voie de développement polluaient, par nécessité, plus que les autres, l’idée a été d’utiliser le marché pour de les aider à émettre moins, grâce à l’utilisation de toutes sortes de techniques modernes, telles que la décarbonation des centrales électriques à charbon ou des usines sidérurgiques. Toute action en ce sens, pouvant être considérée comme réduisant l’émission de CO2, représentait un crédit d’émission censé compenser un quota dépensé en trop par une entreprise ou un établissement des pays développés. C’est le « mécanisme de développement propre ». Et la Chine en a été la terre d’élection, puisqu’on pouvait moderniser ses installations à bas prix : la moitié des projets y ont été localisés, et ils ont effectivement permis d’y réduire quelque peu les émissions.

On se demandera pourquoi ce marché des droits à polluer a été préféré à une taxation de la tonne de CO2 émise, ce qui aurait été beaucoup plus simple et aurait pu générer des recettes pour les Etats, lesquels auraient pu alors les utiliser pour aider les pays en voie de développement à réduire leurs propres émissions. La seule justification qui vient à l’esprit est que les Etats européens pouvaient, en lieu et place d’une taxation uniforme, choisir les quotas gratuits à distribuer de manière à pénaliser plus lourdement les plus gros émetteurs, et ensuite, grâce au mécanisme de marché, les inciter à produire plus proprement, eux qui avaient le plus de moyens pour le faire. Mais on aurait pu aussi bien, j’y reviendrai, varier le taux de la taxe selon les secteurs concernés. En réalité la raison semble doctrinaire. Il ne fallait pas donner trop de pouvoirs aux Etats, qui auraient pu modifier à volonté les taux de la taxe. Une fois établis les quotas autorisés, ils ne pouvaient plus y toucher de sitôt, et c’était au marché de fournir les bonnes incitations.

Le résultat a été un échec. Le prix de la tonne de CO2 s’est effondré, parce qu’il y avait bien plus d’offres de crédits carbone que de demandes, les quotas autorisés ayant été trop indulgents et la crise économique, qui a ralenti la production industrielle, étant passée par là. A un prix trop faible les entreprises n’avaient plus aucun intérêt à faire des efforts pour émettre moins, elles préféraient acheter des « indulgences » (clin d’œil des critiques aux indulgences papales). Il appert que le système était bien plus rigide qu’une taxe : il ne suivait pas les mouvements de la croissance économique ni des cours du pétrole, il ignorait les aléas climatiques. Néanmoins la Commission européenne estime toujours que le mécanisme est le meilleur moyen pour atteindre l’objectif d’une économie à bas carbone, et propose aujourd’hui de ne distribuer qu’une moitié environ de  quotas gratuits et de vendre le reste aux enchères, pour faire remonter le prix.

Mais les raisons de l’échec vont au-delà de ce vice congénital. Car confier au marché la régulation du prix du carbone, c’est oublier que ce marché, comme tous les autres marchés capitalistes, ment, manipule et corrompt.

Il ment. Par exemple bien des crédits carbone obtenus grâce au mécanisme de développement propre ne correspondaient à aucune action spécifique. Ils auraient eu lieu de toute façon, et ce ne fut donc qu’une aubaine pour les entreprises occidentales. Il était également  facile de fausser le contrôle des réductions d’émission, celui-ci étant confié à une instance de l’ONU qui, faute de moyens, le déléguait à des cabinets privés d’audit, lesquels ne mettent pas beaucoup d’empressement à vérifier les données et la méthodologie fournies par les entreprises.

Il manipule. Les multinationales ont exercé un chantage à la délocalisation. A la différence des entreprises confinées au territoire national et d’établissements comme des hôpitaux ou des universités, elles iraient produire, si elles ne disposaient pas suffisamment de quotas gratuits, là où elles ne se voyaient pas imposer la réduction de leurs émissions.

Il corrompt. Le pouvoir de lobbying des grandes entreprises et des organisations de secteur leur a permis de peser sur la distribution de quotas, laquelle se faisait secteur par secteur. Des entreprises, qui n’en avaient pas besoin, ont reçu des quotas gratuits et les ont revendus avec profit. D’autres ont fait de même en délocalisant. Les principaux acheteurs ont été finalement les Etats, pour soulager des établissements publics.

Mais ce n’est pas tout. Pour qu’il y eût un marché, il fallait une monnaie. Ce fut la « monnaie carbone », représentant des unités d’émission, des unités de réduction des émissions et des unités d’absorption (ces dernières étant générées par les puits de carbone). Il fallait aussi des intermédiaires, et ils furent nombreux, publics comme le Fonds européen du carbone, ou semi-publics. Il fallait une Bourse, et l’on y a bien sûr retrouvé les mouvements spéculatifs qui affectent les autres  marchés de matières premières. Il fallait enfin des produits dérivés (de couverture des risques), les achats se faisant souvent à terme. Le marché a donc connu ses traders, leurs paris et leurs bonus -même si l’on est resté très loin des marchés financiers portant sur le commerce des titres. Tout cela veut dire un empilement de coûts de transaction, donc un système extrêmement coûteux pour des résultats médiocres, voire dérisoires. Mais cela n’a pas empêché ses thuriféraires d’envisager une extension du système aux consommateurs eux-mêmes, idée heureusement abandonnée.

On peine à comprendre pourquoi d’autres Etats (la Corée, la Thaïlande, la Californie) ont repris ce modèle européen, et surtout pourquoi la Chine s’y est ralliée. Est-ce parce qu’elle a tiré des avantages du mécanisme de développement propre, est-ce parce qu’elle croit toujours plus aux vertus du marché ?

 

La planification des émissions de CO2 qui devrait s’imposer.

 

Que veut dire cette planification ? Après un inventaire aussi complet que possible des émissions de CO2, il ne s’agit plus, pour atteindre les objectifs que l’on s’est fixés, de délivrer des permis de polluer en nombre limité, mais de déterminer des normes à respecter. Et le moyen le plus simple pour inciter les émetteurs à les respecter est celui de la taxation, qui a en outre l’avantage de pouvoir être progressive, le taux augmentant avec les quantités. La taxation peut ainsi être dissuasive, mais elle génère aussi des recettes, qui seront alors utilisées pour accélérer la mise en œuvre de technologies plus propres et pour soutenir des secteurs à moindre dépense énergétique, tels que le réseau ferré ou la rénovation de logements. Ce mécanisme de taxation serait infiniment moins complexe que l’immense « usine à gaz » (c’est le cas de le dire) du marché des droits à polluer, et certainement plus efficace. Mais à une triple condition.

D’abord il faudrait que la taxe soit réellement dissuasive. Ensuite, pour s’appliquer avec toute la rigueur et l’équité nécessaires, elle requiert un contrôle exigeant des émissions de chaque entreprise et de chaque établissement, concernant à la fois les émissions et les efforts de réduction (car une partie de la taxe pourrait leur être reversée en fonction de la qualité de ces efforts). Où l’on retrouve ce que je disais à propos de la Chine concernant la nécessité d’un recueil, par l’instance publique (et non par des cabinets privés), d’un maximum d’informations par des agents bien formés, et eux-mêmes soumis à un contrôle d’impartialité, pour parer à toutes les formes de corruption, active ou passive. Enfin le produit de la taxe devrait servir à mettre en œuvre et à impulser des solutions réellement alternatives. Comme une partie des recettes pourrait être reversée aux entreprises de pays étrangers, qui réduiraient, par des efforts spécifiques, leurs émissions, il faudrait également un contrôle conjoint avec les autorités de ce pays.

Mais il y a aussi des instruments, complémentaires à la taxe, pour mettre en œuvre des plans de réduction des émissions de C02. On peut agir par l’intermédiaire des commandes publiques, en introduisant, dans la sélection des prestataires, des critères de réduction. On peut, et même on doit, subventionner fortement la production d’énergies renouvelables, substituables aux énergies fossiles, puisque celles-ci sont le principal facteur des émissions de gaz à effet de serre. C’est d’ailleurs ce qui se fait dans les pays développés, notamment dans les pays scandinaves et en Allemagne, avec un certain succès, mais à un rythme encore beaucoup trop lent, et avec des moyens pas toujours adéquats (par exemple le soutien à l’utilisation de panneaux solaires a donné lieu en France à des effets d’aubaine, parfois des escroqueries, de la part des installateurs).

 

Les autres aspects de la planification écologique

 

La planification est aussi tout à fait indispensable pour combattre les autres formes de pollution, et leurs très graves effets sanitaires (en particulier en Chine). Elle opère par l’imposition de normes strictes et de contrôles sévères, car les producteurs ont, ici aussi, tendance à mentir et à truquer. L’exemple des véhicules diesel, très émetteurs de particules, est l’un des plus connus. L’industrie automobile qui en fabrique exerce en Europe une énorme pression sur les Etats au nom de la sauvegarde des marchés et des emplois. Comme les reconversions sont effectivement coûteuses, il revient à ces derniers de les accompagner par des aides spécifiques. Mais la planification doit aller plus loin en agissant sur le marché lui-même : remplacement programmé de véhicules personnels par des transports en commun dans les villes, développement du ferroutage et du transport fluvial pour réduire la circulation de camions. Les pollutions de l’air, de l’eau, des sols mettent les Etats au pied du mur : ils ne peuvent plus se contenter de réglementations de faible portée, selon le principe pollueur/payeur, et souvent contournées.

S’agissant des gaz à effet de serre et des autres pollutions, on peut agir, dans la mesure où elles sont mesurables (ce qui n’est pas aisé, notamment parce qu’il il existe des synergies entre les effets), par des normes, des contrôles et des sanctions pécuniaires. Mais cela ne suffit plus du tout quand il s’agit de préserver ou de restaurer des éco-systèmes naturels et ce qu’il reste de la bio-diversité. Or c’est là que les tenants du marché ont encore frappé. Ils ont voulu donner un prix à la nature et instaurer un marché des droits à détruire. Marché florissant aux Etats-Unis, avec ses biobanques, auxquelles on achète un droit à détruire tel espace naturel, ou telle espèce ou végétale, en échange d’un espace ou d’une variété conservés ailleurs, et ses intermédiaires, des bourses spécialisées. C’est là une aberration, car, si un prix peut être un indicateur, il ne peut inclure une multitude d’effets, souvent à long terme, qui ne sont pas mesurables, ou qui ne peuvent l’être qu’imparfaitement, et qui peuvent aussi avoir des répercussions sur l’effet de serre (les palmiers à huile, par exemple, n’ont pas du tout le même pouvoir d’absorption du CO2 qu’une forêt tropicale). C’est sans doute en ce dernier domaine, plus encore que dans les autres, que la planification est devenue plus que jamais nécessaire ; préserver les écosystèmes, leur permettre de se reconstituer, s’assurer que la production des déchets, notamment les énormes déchets industriels, ne les détruit pas définitivement, sont devenus des impératifs absolus et la réglementation doit être sans appel.

Mais la grande question est celle de savoir si tout cela est possible dans un contexte de croissance continue, et qui a des effets cumulatifs[4]. C’est là qu’il faut en venir, car elle conduit à remettre en question le capitalisme lui-même.

 

L’insoutenable croissance capitaliste

 

On ne doit pas confondre croissance en général et développement. Le développement est une nécessité pour sortir de la pauvreté une grande partie des habitants de la planète, le milliard qui n’a pas accès à l’électricité, le presque milliard qui ne l’a pas à l’eau potable, le milliard qui est victime de disettes chroniques. Il est question là de biens de base. Mais bien d’autres biens sont indispensables à une vie décente, en bonne santé et laissant du temps libre.

Or ce développement ne peut s’effectuer selon les principes et avec les méthodes de la croissance en usage dans le monde capitaliste. Ainsi la production d’énergie ne pourra se faire en utilisant les énergies fossiles, car les émissions de CO2 ne feraient que croître, au détriment du climat. Mais, s’il faut recourir aux énergies renouvelables, cela représenterait un coût aujourd’hui insupportable pour les pays pauvres. Il n’y a donc pas d’autre solution que de les aider à les développer, et ce ne sont pas les 100 milliards par an promis (seulement promis) par les pays développés lors de la COP 21 à l’horizon 2020 qui suffiront[5].

 Comme ce développement suppose une croissance de la richesse matérielle, la croissance devra absolument ralentir et changer de nature dans les pays développés pour être soutenable à l’échelle d’une planète qui est finie et fragile.

Or le capitalisme repose, par essence, sur une croissance illimitée. C’est là la conséquence  de la recherche du profit maximal et de la concurrence sans bornes. Pour que le capitalisme puisse prospérer, il lui faut d’abord tout transformer en marchandises, jusqu’au moindre service rendu et jusqu’à la qualité de l’air que nous respirons. Ce que Marx appelait « produire pour produire ». Ensuite, Pour faire du profit, chaque concurrent doit vendre toujours plus et toujours moins cher que les autres, et,  pour cela, augmenter la durée et l’intensité du travail (cette autre ressource naturelle), et élever sa productivité par tous les moyens techniques possibles, y compris les plus dispendieux en énergie et matières premières. Enfin, pour augmenter la productivité, il doit accroître son capital pour bénéficier des économies d’échelle, ce qui veut dire aussi s’approprier autant de ressources naturelles que possible.

Ce n’est pas tout. Le capitalisme repose sur une innovation permanente, qui permet à chaque concurrent de devancer les autres, de disposer pendant un temps d’un pouvoir de marché, qui lui permet de faire des surprofits. Cette capacité d’innovation, son processus de « destruction créatrice » seraient une grande vertu s’ils n’étaient pas doublement pervertis. Pour vendre davantage il faut programmer l’obsolescence des produits anciens et, pour en vendre de nouveaux, il suffit de leur donner un semblant de nouveauté. Afin de vendre des produits en apparence ou réellement nouveaux, mais dont la valeur d’usage ne sera pas forcément reconnue par le consommateur, malgré quelques études de marché préalables, il faut les imposer par une véritable propagande. C’est ce à quoi servent, principalement, la publicité et le marketing, bien plus qu’à communiquer de l’information. D’énormes budgets y sont consacrés, qui représentent beaucoup de travail et de moyens matériels. Aucun capitaliste ne peut y échapper, mais ce sont les plus puissants qui ont le plus de moyens. Et, ce qui compte, comme le remarquait déjà il y a longtemps John K. Galbraith, c’est moins la qualité que la quantité du matraquage.

Enfin, sur les marchés capitalistes, tous les moyens sont bons pour damer le pion aux concurrents, comme je l’ai déjà souligné : le mensonge, le trucage, la manipulation, la corruption des autorités qui contrôlent la mise sur le marché et le respect des normes, les abus de position dominante. Sans parler des techniques les plus élaborées d’évasion fiscale.

 Voilà pourquoi, par essence, la croissance capitaliste est une croissance sans frein, une perpétuelle fuite en avant. Cependant, deux tendances, quoique anciennes, sont venues renforcer puissamment ces caractères. La première est la mondialisation : elle a accru la marchandisation partout dans la planète et, tout en réduisant le coût des produits par l’abaissement de celui du travail et par le changement d’échelle, elle a accru le coût des transports et la quantité d’énergie qu’ils requièrent. La deuxième est la financiarisation : elle aussi ancienne, elle a pris de proportions gigantesques, représentant une énorme dépense de travail improductif, l’usage de beaucoup de ressources matérielles et, à son tour, une grande dépense d’énergie.

Toutes ces raisons font que la croissance capitaliste est insoutenable. Ce n’est pas la croissance démographique qui menace la vie sur terre, comme l’assurent de néo-malthusiens. De l’avis des agronomes, notre planète pourrait faire vivre convenablement la population actuelle, qui tend à se stabiliser avec le développement. Ce n’est pas non plus le progrès technique qui est en cause, s’il est bien orienté. Les formidables gains de productivité qu’on lui doit sont une manière d’économiser du travail et des ressources matérielles, tant qu’ils ne soient pas consacrés à une accumulation de biens superflus. Les ressources naturelles elles-mêmes ne présentent pas de limites infranchissables, si l’on sait les recycler et les économiser, de façon à ce qu’elles se reconstituent[6]. Les énergies renouvelables sont inépuisables, et le coût d’entretien des équipements qui servent à les exploiter relativement faible. C’est donc bien le capitalisme qui menace de rendre notre terre invivable, alors que les sociétés précapitalistes savaient, plus ou moins bien, préserver un certain équilibre dans leurs échanges avec la nature. Car le capitalisme n’est pas seulement un système économique dispendieux et destructeur, c’est aussi un système social qui pousse à la démesure.

Creusant les inégalités, créant une classe de super-riches, avides de signes de distinction, il génère une rivalité mimétique (celle dont j’ai déjà parlé en évoquant les analyses de Veblen), qui pousse à la surconsommation. Et c’est cette classe qui s’oppose le plus vigoureusement à tout changement dans le mode de vie[7].

 

La voie socialiste pour changer radicalement la nature de la croissance

 

Le socialisme qui se disait « réel », le socialisme à la soviétique, s’est discrédité à cet égard. Il est vrai que la contrainte écologique n’était pas aussi évidente à son époque. Mais il est indéniable qu’il était productiviste à tout crin et qu’il a massacré l’envi-                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       ronnement. On peut le comprendre, si le système économique était, comme je le crois, un mélange - instable et finalement explosif - de capitalisme d’Etat et de communisme. Capitaliste d’Etat ? L’expression paraîtra bizarre, puisqu’il n’y avait pas de capitalistes individuels et que les directeurs d’entreprise ne se voyaient pas assigner comme tâches de faire du profit mais de remplir les objectifs du Plan. Mais capitalisme d’Etat, car c’était l’Etat lui-même (le pouvoir politique, le Gosplan) qui se comportait comme un capitaliste, cherchant à maximiser la plus-value sociale pour la répartir ensuite à sa guise. Je ne développerai pas ici le vice de ce système, qui, malgré la « concurrence administrative » et l’existence de marchés parallèles, était peu porté à l’innovation, si bien que la croissance y fut plus extensive qu’intensive, et qui, dans son projet de rattraper à marche forcés les Etats-Unis, s’est soucié de l’environnement comme d’une guigne, ce qui a signé son échec. Mais soyons justes. Comme le système était relativement égalitaire, et que les privilèges y étaient mal vus au point qu’ils devaient être dissimulés, il n’a pas connu les travers du capitalisme privé que nous avons soulignés : pas de produits redondants et de signes de distinction en tous genres, pas de publicité, pas de corruption de grande ampleur, peu de trucages parce qu’ils étaient difficiles dans des entreprises dont l’autonomie était restreinte.

C’est un tout autre socialisme dont la Chine a besoin pour faire face à sa contrainte écologique, pour freiner une mondialisation dont elle a été un vecteur et pour nous montrer une autre voie. Elle a pour cela de nombreux atouts.

Le premier, je l’ai dit, c’est la planification. Celle-ci doit être réorientée d’abord en direction de la sobriété énergétique et du passage rapide aux énergies renouvelables. Le tournant semble bien avoir été pris à cet égard. Mais, alors que la production d’électricité a été bâtie sur le modèle centralisé occidental, il lui faudrait maintenant développer les sources d’énergie locales (petits barrages, méthanisation, petites fermes de panneaux solaires) qui demandent moins de transport, et la co-génération (production conjointe d’électricité et de chaleur), toutes techniques qui existent et fonctionnent bien dans des pays occidentaux, mais où elles ne reçoivent pas les impulsions suffisantes. La planification doit aussi investir tous les domaines gaspilleurs d’énergie et producteurs de grandes quantités de C02, en y favorisant les technologies moins gourmandes et plus propres. La production automobile était une nécessité dans cet immense pays aux contrées et villages souvent enclavés, mais il serait aberrant d’inonder le pays de véhicules, même moins polluants. La Chine a eu raison de construire un énorme réseau ferré, à la différence des Etats-Unis, où les grandes firmes se sont arrangées pour le faire dépérir et pour supplanter trams et tramways. Mais il lui faudra freiner la production automobile pour restreindre l’usage des véhicules individuels et des camions à ce qui est nécessaire, car le point de dépassement n’est pas loin. Même si la réduction se fait au grand dam des nouveaux riches, elle rencontrera l’adhésion d’une population traumatisée par le niveau de pollution.  

Le second atout de la Chine est l’existence de son vaste secteur public, précisément dans les principaux secteurs énergétiques et industriels. C’est une arme à double tranchant parce que les entreprises d’Etat ont, comme par le passé sinon plus, la propension à produire toujours plus et avec n’importe quels moyens. On l’a vu avec le problème des surcapacités et celui du non respect des normes (causant de graves accidents industriels). La solution, à mon sens, n’est pas de les garder sous la coupe des administrations, mais tout à la fois de leur rendre de l’autonomie et de les soumettre aux exigences de la planification ecologique.

Ce qui est non moins important est le caractère largement public de son système bancaire, ce qui est une condition, avec la politique monétaire, pour financer à moindre coût la transition énergétique et les actions anti-pollution.

Un troisième atout de la Chine est l’importance de la recherche publique, non commandée comme l’est la recherche privée par les intérêts des industriels, et donc plus facile à orienter selon les besoins du Plan. Cette recherche publique peut développer toutes les potentialités que le capitalisme laisse en friche, parce qu’elles ne sont pas source de profit immédiat, ou de profit tout court. On rappellera ici que l’effet photovoltaïque a été découvert en …1839 et que les machines pour chauffer l’eau et les maisons existaient déjà au début du siècle précédent[8].

Un quatrième atout de la Chine est qu’elle peut produire ses propres normes environnementales et sanitaires, sans être contrainte d’adopter celles des Etats-Unis et de l’Union européenne, qu’elle devra certes respecter pour ses exportations, mais qu’elle peut en même temps rendre plus exigeantes, ce dont aucun consommateur ne se plaindra. Ici le chemin reste long à parcourir.

Un cinquième atout de la Chine serait de développer ses services publics (éducation, santé, transports, logement social etc.), aujourd’hui encore très insuffisants, on l’a vu. Etant moins onéreux que les services privés, car non soumis à la rentabilité capitaliste, ils mobiliseraient, s’ils étaient bien gérés, moins de ressources financières et donc une moindre part de la richesse sociale.

Forte de ces atouts, la Chine peut changer son modèle de croissance pour le rendre compatible avec la contrainte écologique. Le premier ministre chinois l’assurait le 13 mars 2014 : « Nous allons déclarer la guerre à notre propre modèle de développement et notre mode de vie non durable et inefficace ».

Les dirigeants chinois semblent résolus à opérer la transition énergétique : alors que la production d’électricité issue des énergies renouvelables ne représente encore que 3% du total, ils ont décidé de devenir le leader mondial de la production d’énergie photovoltaïque, devant l’Allemagne, et le pays a déjà la plus grande production éolienne. Il leur faudra aussi, s’ils veulent changer le mix énergétique actuel, revoir leur politique d’urbanisation, car celle-ci consomme aujourd’hui beaucoup de ressources non renouvelables (pétrole, sable, eau). Plusieurs réalisations d’éco-villes et d’éco-quartiers vont dans cette direction. La Chine s’est engagée, lors de la COP21, à faire passer la part des énergies renouvelables plus du nucléaire à 20% en 2030 (elle était de 11,2% en 2014). C’est cohérent avec ses deux autres engagements : atteindre le pic de ses émissions de CO2 au plus tard en 2030 et réduire celles-ci de 60 à 65% par unité de PIB par rapport à 2005 (elles ont déjà diminué de 33,8% en 2014). C’est un effort nettement plus important que celui annoncé par l’Union européenne et par les Etats-Unis, compte tenu de son taux de croissance.

Des actions résolues contre les pollutions ont été engagées, notamment contre la pollution de l’air, qui provoque des centaines de milliers de morts prématurées. Une nouvelle loi de protection de l’environnement est entrée en vigueur en 2015, qui prévoit des amendes quotidiennes et dissuasives pour les pollueurs, ainsi que des inspections pour vérifier le niveau des émissions. 180 sociétés, dont de grands groupes d’Etat, se sont vu intimer l’ordre de publier quotidiennement les niveaux d’émission de leurs polluants.

De grands programmes de restauration ou d’aménagement de l’environnement ont été lancés, tel celui de la plantation de millions d’arbres à la périphérie de Pékin.

Le nouveau modèle économique est donc clairement orienté vers la protection de l’environnement. Et il devait réduire son impact sur la mondialisation des échanges commerciaux, s’il est moins tourné vers l’exportation et plus sur le marché intérieur.

Mais, comme je le disais dans le corps de mon texte, cette reconversion du modèle économique chinois suppose une réduction drastique des inégalités, faute de quoi rien n’entravera la dérive vers la surconsommation. C’est ici une planification de la distribution des revenus, bien plus qu’une redistribution par voie fiscale, qui s’impose à son tour, et qui réduira par là-même les inégalités de patrimoine. La contrainte écologique devrait inciter la Chine à penser la société de « moyenne aisance » qu’elle a en vue comme une société de sobriété.



[1] Le CO2 n’est pas seul en cause. Le méthane est aussi un gaz à effet de serre, et pourrait augmenter dramatiquement dans l’atmosphère si le permafrost dégelait.

[2] Un témoignage personnel : j’ai passé trois semaines dans la région de Canton et je n’y ai jamais vu briller le soleil, le paysage étant noyé dans un brouillard qui ne devait rien à la saison et qui estompait tout.

 [3] Daniel Tarnuro, L’impossible capitalisme vert, La Découverte, 2010, p. 102. Un excellent livre, de spécialiste, auquel je fais de nombreux emprunts dans cette annexe.

[4] Thomas Piketty a calculé que « un taux de croissance de 1% par an correspond à une croissance de 35% au bout de trente ans, une multiplication par près de trois au bout de cent ans, par vingt au bout de trois cents ans, et par plus de 20.000 au bout de mille ans » (Le Capital au XXI° siècle, Editions du Seuil, p. 129)

[5] Surtout s’ils ne viennent que requalifier l’aide traditionnelle au développement.

[6] « Chaque année l’activité humaine consomme davantage de ressources que la planète ne peut en reconstituer sur la même période. Et, chaque année, nous produisons davantage de déchets que notre écosystème ne peut en absorber », écrit Jean-Luc Mélenchon, si bien que nous sommes en « dette écologique »  aujourd’hui dès le mois d’août (L’ère du peuple, Fayard, 2014). L’agriculture intensive notamment épuise les sols, les empêchant de reconstituer leur fertilité, et produit beaucoup de déchets toxiques.

[7] J’ai développé ce sujet, en m’inspirant des analyses d’Hervé Kempf, dans un article de la revue Utopie critique « Le changement climatique impose la planification » (n° 50, 1° trimestre 2010, p. 33 sq.)

[8] Cf. Daniel Tanuro, op. cit., p. 76.

(texte repris dans mon livre Le "modèle chinois" et nous, L'Harmattan, 2018)