Un post-capitalisme est une nécessité historique, si l’humanité ne veut pas tout simplement disparaître, et ceci dans un horizon qui ne se compte pas en plusieurs siècles. Inutile de rappeler ici les effets sur le changement climatique de ce qu’on a pu appeler « l’anthropocène », c’est-à-dire l’ère d’un développement industriel et urbain incontrôlé, qui a aussi pollué presque toute la planète, et d’une explosion démographique, qui a fait de nous une espèce vivante littéralement invasive.

Mais l’on commence seulement à en comprendre, de manière de plus en plus partagée, la raison essentielle : le capitalisme lui-même, dans sa poursuite d’une accumulation sans fin, axée sur la valorisation du capital, quel qu’en soit le coût humain et écologique, et ses corolaires : la soumission de la science à ses exigences, et le choix anthropologique d’une société individualiste d’hyper-consommation, surexploitant les ressources naturelles. Certains illuminés, les transhumanistes, eux aussi à la recherche du profit, pensent que l’on pourra transformer l’humanité elle-même, alors qu’elle reste ce que des millénaires d’évolution l’ont faite, avec les ressources limitées dont elle peut se nourrir et qu’elle peut utiliser.

Face à ce constat, un nouveau courant ressuscite la perspective du communisme, soit de manière modeste, en s’appuyant sur des expériences de partage ou de solidarité qui sont nées ici ou là, pour contrebalancer le mode de vie généré par le capitalisme, soit de manière plus radicale, à partir de la volonté de développer les services gratuits et de rétablir ou créer des « communs », naturels comme l’eau ou une forêt, industriels comme un centrale électrique, ou immatériels comme un logiciel. Il s’agirait de faire triompher la valeur d’usage sur la valeur marchande, et de gérer en commun de tels biens ou services, au-delà de la propriété privée mais aussi de la propriété publique.

Disons-le franchement, un tel communisme escamote des problèmes essentiels D’abord une société humaine ne peut se passer d’un calcul en valeur, qui prend en compte le coût en travail correspondant à leur production. Non seulement elle ne s’en est jamais passée, aussi loin que l’on remonte dans le temps, mais encore c’est le propre de l’espèce humaine de l’effectuer. C’était d’ailleurs l’avis de Marx lui-même. Il y a un second problème : le calcul des quanta de travail, mis en avant par ce dernier, et effectué par une planification a priori, est pratiquement irréalisable sans un certain recours à des mécanismes de marché, qui apportent aux agents, par tâtonnement, une masse d’informations que les ordinateurs les plus puissants ne pourraient traiter en temps réel, surtout dans un monde où le futur n’est jamais entièrement prévisible. Enfin on ne peut imaginer une économie développée sans un système de crédit monétaire, qui représente des avances sur l’avenir, et qui doit bien comporter une forme d’intérêt, pour inciter à économiser des ressources. L’idée du communisme garde certes le puissant avantage de servir d’analyseur aux maux d’une société (les inégalités sociales, les excès de la division du travail, les diverses aliénations, etc.), mais ne saurait définir un objectif pleinement atteignable, ni celui d’une distribution intégrale selon les besoins, ni même celui, intermédiaire, d’une distribution fonctionnant parfaitement selon le principe « à chacun selon son travail ».

Dès lors il me semble que l’alternative au capitalisme réside dans une repensée du socialisme, tirant les leçons des échecs des socialismes historiques et conduite pas à pas (y compris parfois avec des pas en arrière pour mieux aller de l’avant) vers le meilleur des possibles. Je voudrais en tracer les grandes lignes.

Ce socialisme reposerait d’abord sur la primauté des choix collectifs, élaborés de la manière la plus démocratique, sur ce que les libéraux appellent « les préférences individuelles ». Il s’agit de définir les grandes orientations et de les mettre en œuvre à l’aide d’une planification programmatique ou simplement incitative, se servant de plusieurs leviers indirects. Planification d’autant plus nécessaire qu’il faut faire face résolument aux défis écologiques, qui dépassent l’horizon de n’importe quelle entreprise, fût-elle publique, et a fortiori capitaliste.

Ce socialisme reposerait ensuite sur la promotion des biens sociaux, ceux qui font la citoyenneté, politique, mais aussi sociale et économique (l’éducation, l’information générale, la santé, le service de l’emploi, des biens de civilisation comme l’électricité ou l’usage de l’internet, ainsi que des biens stratégiques pour la communauté nationale). Font partie de ces biens sociaux les « biens communs », mais ils ne sont pas les seuls. Or c’est bien à l’Etat de les prendre en charge, car il représente la collectivité, ce qui n’exclut pas une production à petite échelle par des collectifs locaux non-étatiques, mais dans une coordination avec les services publics. Oui, à l’Etat donc, contrairement à ce que prônent le libertarisme capitaliste, qui veut tout livrer au marché, et même l’anarcho-communisme, qui verse dans l’utopie de l’auto-organisation généralisée, alors qu’une certaine centralisation des fonctions politiques s’impose dans une société complexe et où les citoyens ne sont pas prêts à délibérer de tout à tout instant, ce qui au surplus pourrait faire courir aussi le risque d’une tyrannie de la majorité (par exemple dans le choix des moyens de consommation).

L’Etat ne devrait pas s’occuper en effet des « biens privés », mais seulement fixer des orientations générales. Certainement il devrait être le plus démocratique possible dans ses fonctions régaliennes, mises au service de tous. Mais, s’agissant de la production des biens sociaux, dans des entreprises qui devraient être en majorité publiques (et, dans certains cas, monopolistiques), il devrait garder la main, tout en associant les employés et les consommateurs à ses décisions. Les services publics devraient être dans une large mesure gratuits (ce qui veut dire financés par l’impôt) s’agissant de biens sociaux de base, mais payants pour les autres (l’électricité, l’eau etc.) sans autre souci qu’une rentabilité économique, ceci afin d’éviter de satisfaire des goûts dispendieux, que même une morale publique ne saurait faire disparaitre. Il faudrait que la terre et les autres ressources naturelles restent ou redeviennent propriété publique, seul leur usage pouvant être concédé pour des durées limitées, car il  n’y a aucune raison pour que des personnes privées s’accaparent ce que la nature fournit gratuitement à tous

Venons-en aux biens privés. C’est ici qu’il faut trouver comment sortir du capitalisme tout en gardant certains secrets de son efficacité. Le capitalisme d’Etat, contrairement à ce que disent les libéraux, peut être préférable au capitalisme privé, puisqu’il n’est pas axé sur la  distribution de dividendes à des actionnaires privés et sur la valorisation de leurs actions, mais à des conditions qui évitent sa bureaucratisation : une autonomie réelle des entreprises, et, mieux encore, une participation des salariés à la gestion. D’autres solutions sont également possibles, mais on reste dans une logique capitaliste tempérée. La seule voie apparemment alternative que l’on connaisse aujourd’hui est celle des coopératives – les vraies, celles où les travailleurs prennent les décisions, selon le principe « un homme-une voix ». Mais cette voie a montré ses limites, en particulier du fait des limitations de son financement, qui doit rester majoritairement interne. Surtout les coopérateurs demeurent des propriétaires privés, cherchant à maximiser leurs profits, même s’ils sont distribués autrement, dans un univers qui reste largement concurrentiel (les gros finissent par éliminer ou absorber, forts de leur capital, les petits). Aussi la recherche s’oriente-t-elle aujourd’hui dans une autre direction : les coopératives n’auraient plus de capitaux propres, mais se financeraient uniquement par le crédit, dont des crédits à long terme, fournis pas des banques elles-mêmes socialisées (on n’entrera pas ici davantage dans le détail). Pour comprendre la logique de ces coopératives d’un nouveau genre, on dira qu’elles ne cherchent plus à maximiser le revenu d’un capital, mais à maximiser le revenu du travail (une fois payés les intérêts, les cotisations sociales et les impôts). Bien sûr subsisterait à côté la petite production, individuelle ou familiale.

Tout cela est bel et bon, dira-t-on, mais ce socialisme reste un socialisme avec marché et semble pensé à l’échelle nationale, alors que les grandes entreprises capitalistes se sont internationalisées, en décomposant leurs chaînes de valeur, ce qui leur confère une puissance inégalée et leur permet de coloniser les Etats. Enfin un tel socialisme fait une part trop belle au marché, lequel est porteur de toutes sortes d’effets pervers engendrés par la concurrence et a des effets dissolvants sur tous les liens sociaux. Certes ce sont là des problèmes majeurs, qu’on ne peut laisser sans réponses.

Il ne paraît pas possible d’inverser complètement le cours de la mondialisation. Tout ce qui pourrait être relocalisé sans perte d’efficacité (grâce aux économies d’échelle et aux synergies) devrait l’être, d’autant plus que cela diminuerait les coûts économiques et écologiques (de transport, de pollution notamment) de cette mondialisation. Mais, autant il est nécessaire d’endiguer et de combattre le libre-échange le plus destructeur, autant il importe de ne pas refermer les économies nationales sur elles-mêmes pour garder ses bénéfices, et en particulier le stimulant qu’il représente pour les économies des pays pauvres. De nombreuses voix plaident pour un protectionnisme limité et négocié, inspiré de la Charte de La Havane, voire pour un protectionnisme « altruiste ». C’est là, à coup sûr, la seule solution si l’on veut mettre fin à la concurrence déloyale qui vient accentuer la polarisation non seulement entre les pays, mais encore au sein de tous les pays, faisant exploser les inégalités. Tout cela suppose un certain retour des nations, tant décrié et combattu par le néo-libéralisme, avec notamment le recours à un certain contrôle des capitaux. Ces vieilles constructions historiques, certes souvent abusivement imposées, n’en restent pas moins un ciment social et une source de diversité civilisationnelle. Elles redeviendront la base d’un ordre mondial stable, si le  rapport entre elles est équilibré, avec des relations économiques gagnant-gagnant et une diplomatie où la recherche de la paix sera un objectif fondamental.

Un socialisme de marché purement concurrentiel aurait tôt fait de  reproduire des maux comparables à ceux du capitalisme. Rien ne prouve que des travailleurs associés dans des coopératives d’un nouveau genre, même s’ils avaient un accès égal au crédit, ne seraient pas tentés, sous le fouet de la concurrence, par les pratiques de corruption, de mensonge, de fraude, de manipulation (notamment via la publicité) qui sont systémiques dans le capitalisme. C’est donc ici bien sûr que l’Etat doit jouer son rôle de surveillance et de sanction. Mais c’est à la mauvaise concurrence qu’il faudrait également s’attaquer par une « socialisation » du marché, à savoir un système d’information qui favoriserait la coopération, également en faisant intervenir les consommateurs, tout en laissant jouer l’émulation. D’intéressantes propositions ont été faites en ce sens.

Ce rapide balayage de ce que pourrait être un socialisme qu’on dira plutôt avec marché que de marché laisse dans l’ombre quantité de questions. Il ne permet pas non plus d’évoquer tout ce qui, dans tel ou tel pays ou dans son sein, en représente des ébauches ou des prémisses, qui montreraient sa faisabilité historique. C’est pourtant d’elles qu’il faut repartir, si l’on ne veut pas seulement tirer des plans sur la comète, si bien faits soient-ils. Mais sans non plus coller au réel. On l’a dit en commençant, la période est celle de tous les dangers pour la survie de l’humanité sur la planète, et le capitalisme ne vient pas seulement la menacer, mais encore est porteur de guerres, comme l’orage porte la tempête. Marx disait que les hommes font l’histoire, mais ne savent pas l’histoire qu’ils font. Toutes les intelligences citoyennes doivent se liguer pour que chacun comprenne que le cours actuel ne peut continuer et qu’il existe des voies pour  le réorienter.

(Contribution au volume collectif La deuxième voie. 100 intellectuels s'interrogent sur le post-capitalisme, dir. André Prone, à paraître aux Editions Delga, 2019)