Je viens de visionner un excellent reportage d’Arte sur cette star (sic) de l’art mondial, dont la cote bat régulièrement tous les records (une de ses ventes chez Christie’s a atteint 700 millions de dollars). Pour ceux qui ne l’auraient pas vu, ils trouveront sur internet nombre d’informations et des photographies. Eh bien, vraiment, le personnage vaut son pesant de moutarde, mais surtout il en dit long sur le capitalisme financiarisé et son idéologie.

 

Comment on devient une vedette de l’art contemporain en passant par la Bourse.

 

On apprend que Jeff Koons a été d’abord courtier en matières premières, puis agent de change, avant de se lancer dans la production artistique. L’homme se défend, en disant qu’il lui fallait accumuler un pécule pour créer des œuvres onéreuses à fabriquer. On accepterait de le croire, s’il ne revendiquait pas ensuite, haut et fort, d’être un commerçant avisé, fier de faire son propre marketing, notamment en créant des « évènements » propres à éblouir les foules (ainsi de cette dite sculpture végétale plantée au beau milieu du Rockfeller Center de New York). D’ailleurs c’est l’un de ses marchands qui le félicite de son sens commercial en ces termes : « Il a compris qu’être commercial, c’est être populaire ».

Tout artiste a certes besoin de vivre et de se faire connaître. Les peintres de l’âge classique recherchaient des protecteurs auprès de l’aristocratie, de la papauté ou de la royauté. Mais ils ne faisaient pas leur propre publicité (qui n’existait pas). Les peintres modernes confiaient leurs œuvres à des marchands collectionneurs, mais se contentaient de peu. Ils ne suivaient pas les cours en Bourse (qui pourtant existait déjà) de leurs œuvres. Témoin William Turner, auquel le cinéaste Mike Leigh vient de consacrer un film admirable. Un riche homme d’affaires était venu lui proposer, alors qu’il était au sommet de sa renommée, un énorme paquet de livres sterling pour lui acheter toutes les peintures de son atelier, mais il se vit répondre que celles-ci n’étaient pas à vendre, car destinées à la nation. Tout cela, c’était avant que le capitalisme financier ne s’empare du marché de l’art.

 

Quand le sexe devient objet d’exhibition

 

Jeff Koons l’a tout de suite compris, le sexe fait vendre. Il ne s’agit pas de ces représentations de la beauté, féminine ou masculine, qui parsèment toute l’histoire de la peinture, dans des croquis, des scènes de nature (pensons au thème des baigneuses) ou des scènes d’intimité familiale ou de fête galante, où tout est suggéré ou magnifié. Non, le sexe de Jeff Koons est celui de la pornographie, à l’époque où celle-ci devient une industrie des plus rentables. La vedette new-yorkaise commence sa carrière en montant des photographies ou des sculptures de lui-même accouplé dans toutes les positions avec une vedette du porno (la Cicciolina), que, peut-être pour faire encore plus sensation, il épouse pour s’en séparer ensuite. Puis il multiplie les évocations graveleuses, exposant par exemple en pleine rue l’un de ses objets, dont il se vante d’avoir le secret, en forme de phallus. Car, dit-il, « mon art est sexy ».

Ainsi va le capitalisme décomplexé de la finance, qui adore les transgressions, puisqu’il repose lui-même sur la transgression de toutes les règles dans lesquelles les Etats, au lendemain de Bretton Woods, entendaient le contenir. Ainsi va le capitalisme qui a largué toutes les valeurs bourgeoises sur lequel il s’était bâti (la bienséance, l’épargne, les codes de bonne conduite à destination de classes laborieuses dépravées). Ce nouvel esprit du capitalisme (pour reprendre le titre d’un ouvrage de sociologie) n’a plus qu’une règle : la jouissance sans entraves. J’aime le désir, dit goulument et comme innocemment Koons, en d’autres termes la baise, mieux encore si elle s’expose. Sade n’en croirait pas ses yeux. Cela s’appelle « Made in heaven » et « représente un haut niveau de spiritualité », c’est lui qui le dit, ajoutant : « ma sexualité est une culture ».

 

Il faut faire simple pour être compris du peuple

 

Le peuples est grossier, inculte, on le sait. Alors, pour lui plaire, il faut se mettre à sa portée. D’abord en oubliant toutes les règles que les peintres ont pu inventer pour, comme les artisans d’art, faire de la belle ouvrage, et pour structurer leur interprétation du monde. Koon s’en vante, il faut abandonner  toutes ces règles qui organisaient la vision d’un Braque ou d’un Cézanne (c’est lui-même qui les cite).

Ensuite en empruntant au quotidien de ces choses que les gens connaissent bien (des ballons, des matelas gonflables, des fleurs coupées, des aspirateurs, des chiens) et en les simplifiant pour qu’on ne s’y trompe pas. C’est ainsi que Koon entend se mettre à la portée du quidam. Peu lui importe si celui-ci reste quelque peu interdit ou rigole à la vue de ses œuvres, il finira bien par comprendre les bonnes intentions de leur auteur. Il saisira la finesse du cochon rose qui accompagne le petit garçon. Il adorera la statue kitsch de Michael Jackson, un singe dans les bras, celle de Mickey ou de Popeye, puisque c’est là que va son goût.

Enfin en copiant les objets qui plaisent aux enfants, et même aux bébés (peluches et tas de pâtes à modeler). Koons croit ainsi nous faire gentiment régresser dans les verts paradis de l’enfance. Et c’est vrai que les peintres ont beaucoup aimé les dessins d’enfant, comme ils se sont, dans un autre registre, beaucoup inspiré de l’art premier. Mais c’était pour eux une matière première à travailler. Rien de plus recherché que l’art naïf. Koons, lui, ne s’embarrasse pas d’une telle recherche, y compris celle de l’art brut. Il prend tout au premier degré, le degré zéro de l’inculture.

 

Plus narcissique que Koons, tu meurs

 

L’époque contemporaine a exalté le narcissisme, c’est Lasch qui nous l’a montré. Et ce narcissisme va bien avec l’homo oeconomicus, uniquement soucieux de ses intérêts, détaché des liens sociaux contraignants, assoiffé de réussite. Koons en est presque désarmant, tant il se mire en son miroir. Il a multiplié les statues à son effigie. Il prône l’acceptation de soi, y compris les boutons sur ses fesses. Il voit le monde environnant à son image : « tout va bien en ce monde », dit-il dans un grand élan d’optimisme. Il est heureux, heureux, parti à la conquête de nouvelles frontières (qu’il symbolise par un train, calqué sur un jouet d’enfant, lancé dans l’Amérique des pionniers). Tout baigne, et ses fans s’en sentent transportés. Il faut dire qu’ils son tsurtout Américains, ravis de son hymne à la gloire de son pays et de son fameux rêve.

 

Koons est un chef d’entreprise qui exige la qualité totale

 

Les grands peintres de la Renaissance ou de l’âge classique ont eu leurs ateliers, qui étaient des lieux d’apprentissage. Ils faisaient certes achever souvent par leurs compagnons leurs œuvres, mais les encourageaient à créer eux-mêmes. Koon, lui, a sa fabrique : 130 employés à demeure, qui exécutent ce qu’il leur dit de faire, « comme si chacun de leurs gestes était le mien ». Car lui-même ne met jamais la main à la pâte. Il est à la fois le patron et le contremaître. Le reportage ne dit pas combien il les paie.

C’est cela que le capitalisme de la finance aime, un entrepreneur qui fait prospérer sa boite, et qui empoche les dividendes.

 

Koons fait du passé un bon matériel rétro

 

Reprendre des thèmes du passé, mettre leurs pas dans ceux de leurs prédécesseurs et réinventer des formes et des chemins, tous les artistes, et en particulier les peintres, l’ont toujours fait. On peut aussi détourner des œuvres, comme Wahrol, ou jouer des fantaisies issues de l’inconscient, comme les surréalistes. Koons ne fait rien de tel, ne veut aucunement être subversif au sens critique du terme. Sous prétexte de dialogue avec le passé, il le pille allégrement, histoire de trouver là du matériau en sortant cette fois du quotidien. Il fait ainsi réaliser à grands frais des moulages en plâtre de l’Hercule du sculpteur grec ancien, il fait recopier fidèlement un Manet (Le déjeuner sur l’herbe), puis assemble n’importe quoi avec n’importe quoi, et prétend s’inscrire ainsi dans l’histoire de l’art (ainsi dans sa série Antiquity).

La pub nous a habitués à ces emprunts, quand elle est à court d’idées (à comparer avec la « réclame » d’autrefois, qui a produit des affiches admirables). Koon, lui, est un vrai fils de pub. Il y puise ses idées et s’en sert pour sa promotion.

 

Les marchands d’art, les collectionneurs et les savonnettes

 

Autrefois le marchand d’art était d’abord un collectionneur, à la recherche du chef d’œuvre inconnu, et secondairement un vendeur. Aujourd’hui le galériste ou le négociant veut avant tout faire une bonne affaire. L’un d’entre eux, convoqué dans le reportage, assume sans scrupule le fait de faire un placement, et c’est, dit-il, « loin d’être la pire façon d’utiliser de l’argent ». Autrefois le mécène, fût-il un spadassin, se voulait un homme de culture. Aujourd’hui sa culture semble inversement proportionnelle à ses goûts artistiques. Je ne sais si on peut le dire de cet armateur grec interviewé dans le reportage, propriétaire de quatre yachts, qui a fait peindre la coque de l’un comme une toile abstraite et le présente comme un musée flottant, lequel apparemment n’est pas ouvert au public. Mais la chose est claire s’agissant d’un François Pinault, pour qui a visité le Palazzo Grassi et la Punta de la Dogana à Venise. Le même François Pinault qui a prêté les œuvres de Koons que le Château de Versailles a cru bon d’exposer, au grand ahurissement de ses visiteurs. Pour la petite histoire, on notera que Koons était l’artiste préféré de l’escroc Madoff.

Tout ce monde a lancé Koon comme la publicité lançait une savonnette, à cette différence qu’il y avait de nombreuses marques de savonnettes et que toutes avaient autant de budgets pour cela.

 

La spéculation à son zénith

 

Un Picasso, par exemple, vaut une fortune, et on peut le regretter. Cela suppose une légion de milliardaires (entreprises ou individus) à travers le monde, qui ne regardent pas à la dépense, et qui rendent le moindre trait de crayon du maître hors de portée d’une bourse même bien garnie. Mais, au moins, Picasso a un extraordinaire labeur à son actif, a révolutionné l’art moderne, et…est mort, si bien que la rareté joue son rôle. Koons, lui, s’est beaucoup moins fatigué, n’a pas inventé grand-chose (à comparer avec la formidable créativité d’une Sonia Delaunay, à laquelle le Musée d’Art moderne consacre actuellement une belle exposition) et continue à déverser ses productions à jet continu. Mais il vaut plus cher que Picasso. On assiste, dans le reportage, à une vente aux enchères de Christie’s, où le moindre objet de Koons suscite l’affolement des hyper-riches donnant leurs ordres des quatre coins de la planète. Ainsi va le capitalisme financiarisé : il y a tellement d’argent disponible chez ses magnats qu’ils ne savent plus qu’en faire et qu’ils se livrent à une frénétique concurrence pour épater les confrères, ou seulement pour ne pas rater un bon placement, quand les fortunes ne font que croître et embellir et que, par conséquent, le marché est porteur.

 

Que dire de plus sinon que la folie Koons est un remarquable symptôme du capitalisme délirant. Délire de puissance d’abord pour des accapareurs de richesse sans équivalent dans l’histoire humaine (rappelons que 85 personnes ont un patrimoine égal à celui de la moitié de l’humanité). Délire dans le montant des sommes dépensées, sans équivalent non plus dans l’histoire de l’art (50 millions pour un chien en ballons). Délire de communication, quand des agents spécialisés inondent les médias de leurs messages péremptoires. Délire d’irresponsabilité, quand un certain Moebius, patron du fonds d’investissement Templeton Energy Capital explique sans ambages, dans un autre reportage, que le coût social et environnemental ne concerne pas ses clients, qui ne réclament pas autre chose que du cash. Délire civilisationnel enfin, quand la beauté, cette finalité sans fin dont parlait Kant, n’est plus une valeur, et même pas un argument de vente.