La crise de la zone euro ou comment et pourquoi

 les gouvernements sont les otages des banques

 

 

Dans le grand fouillis des faits et des analyses, dont beaucoup ne manquent pas d’intérêt, il est difficile de se repérer. Cette petite note a pour but de dégager, de manière très synthétique, à la manière d’un aide mémoire, les éléments essentiels indispensables à la compréhension de la situation actuelle en Europe.

1° Au point de départ il y a une crise financière, et plus particulièrement bancaire. C’est la suite de celle qui a explosé en 2007-2008. Les banques, du fait de la libéralisation et de la privatisation (cf. le cas français), ont échappé aux contrôles des pouvoirs publics et des autorités de régulation et ont distribué du crédit à tout va, ce qui a nourri la dette des ménages, la dette des Etats (celle aussi des collectivités locales en France), les menées du capital prédateur (par exemple celui des fonds vautours) et les activités spéculatives en général (ainsi pour les fonds spéculatifs, qu’elles ont crées ou hébergés). Or les banques sont toujours malades de leurs excès passés et présents. Sauvées de la faillite par les Etats, aidées par la BCE, qui s’est substituée à elles lorsqu’elles cessaient de se prêter les unes aux autres, elles ont renoué avec leurs bénéfices et paru retrouver une bonne santé, mais la faiblesse de la croissance et l’insolvabilité ou le risque d’insolvabilité de certains de leurs débiteurs, dont des Etats, les menacent à nouveau. Elles commencent à ne plus se faire confiance (les banques américaines répugnent à prêter aux banques européennes). En Europe continentale les banques les plus malades sont aujourd’hui des banques espagnoles et allemandes, sans parler des banques grecques. Et pourtant c’est sur les investisseurs européens, et spécialement les banques, que les Etats comptent pour se refinancer, puisque les investisseurs européens et asiatiques se détournent de la zone euro…

Toute la politique des droites européennes, au fil des sommets qui se succèdent, a consisté à vouloir sauver le système bancaire, tel qu’il est. Comment ? Le principe est surtout de ne pas les nationaliser, et de ne même pas les mettre sous tutelle. On ne le fera qu’en cas de nécessité absolue, et de manière temporaire. L’exemple des banques françaises est parlant : elles ne veulent pas de capitaux publics, et Sarkozy vient d’assurer haut et fort qu’elles n’en ont pas besoin. Alors il s’agit surtout d’éviter ce qu’on appelle le « risque systémique », à savoir que le système bancaire se grippe, quand les banques se défient les unes des autres et quand la faillite d’une grande banque entraîne celle des autres. C’est le sens du ratio de 9% de fonds propres qui leur est imposé. Du coup les voilà contraintes de se recapitaliser, mais il leur est difficile de trouver de nouveaux apporteurs de capitaux, alors que leur valeur boursière a lourdement chuté, du fait des mauvaises dettes inscrites à leur bilan. Il leur faut donc puiser dans leurs confortables bénéfices, et, comme on dit, « réduire la voilure », c’est-à-dire restreindre leurs activités d’investissement - d’où les actuelles réductions d’effectifs par exemple dans les grandes banques françaises - et même distribuer plus parcimonieusement leurs crédits aux entreprises et aux ménages. (Nulle part cependant n’a été opérée une véritable séparation entre leur rôle de banque de dépôt (et de détail) et leurs activités de banques d’affaires).

C’est aussi pour tenter de sauver le système bancaire que toute restructuration des dettes est repoussée, à l’exception de celle de l’Etat grec, qui ne pèsent pas très lourd. L’Allemagne d’Angela Merkel ne l’aurait pas vue d’un mauvais œil, malgré les difficultés de la Commerzbank et de la Deutsche Bank, sans doute parce qu’elle se sent en état de venir à leur rescousse (elle a déjà annoncé la réactivation de son fonds de soutien), mais Nicolas Sarkozy ne veut pas en entendre parler. On le sait, les banquiers français ont porte ouverte à l’Elysée.

3° Pour comprendre pourquoi les banques sont l’objet de tant d’attentions de la part des pouvoirs en place, au point qu’on peut dire qu’elles les prennent en otages, il faut voir qu’elles ne fournissent pas seulement du carburant, sous forme de crédits, à l’économie, mais encore que, en tant que banques d’investissements, elles contrôlent, avec les grands fonds et quelques compagnies d’assurance, directement ou indirectement, plus de 40.000 sociétés multinationales. On trouve ainsi, en bonne place parmi les 50 entités qui sont « les maîtres du monde », des banques françaises comme Natixis, Société générale, CNCE et BNP Paribas. La finance donc ne vit pas seulement en surplomb de l’économie réelle, elle en possède une grande part des actifs. D’où la préoccupation gouvernementale de ne pas les mettre en situation d’en vendre. Notons au passage que, si elles étaient franchement nationalisées, le secteur public s’agrandirait de tous ces actifs, mais ce n’est pas la volonté des libéraux français, qui ne font une exception que pour la Caisse des dépôts et des consignations, seul grand investisseur public.

4° En cherchant à sauver ce système bancaire, les gouvernements se tirent une balle dans le pied. Car d’une part les banques, pour se refaire une santé,  vendent de grandes masses de titres de dette publique déjà en voie de dévalorisation, ce qui fait chuter encore plus leur cours (sur le marché de l’occasion). Et, pour retrouver des bénéfices, elles réclament des taux d’intérêt de plus en plus élevés pour souscrire à de nouveaux titres. Elles sont donc au cœur de cette pression des marchés qui s’exerce sur les Etats. D’autre part elles contribuent, par les restrictions de crédit et par l’appel à des cures de rigueur (pour sécuriser leurs titres de dette) à déprimer l’activité économique, ce qui met les Etats de plus en plus en difficulté pour réduire leurs déficits et pour alléger leurs dettes. C’est ainsi que la fragilité des banques fragilise les Etats et que la fragilité des Etats fragilise les banques.

5° Tout le monde le sait, il y aurait une solution pour faire diminuer la pression des marchés sur les titres publics, et donc sur les politiques gouvernementales : faire acheter directement par la Banque centrale européenne une partie de ces titres, et ceci à des taux extrêmement faibles, voire nuls. C’est le fameux « bazooka ». On dit que l’Allemagne n’en veut pas, de peur de faire repartir l’inflation (par la création de monnaie). Mais il y aussi d’autres raisons. Car la BCE n’est pas aux ordres de l’Allemagne, même si elle doit tenir compte au premier chef de la voix du gouverneur de la première économie européenne. Si elle est totalement opposée à l’utilisation du bazooka, c’est que cela court-circuiterait les banques, leur retirant d’énormes occasions de profit (elles empruntent à 1% à la BCE et prêtent entre trois et vingt fois plus cher aux Etats, pour des durées équivalentes). La BCE est en fait moins l’institution monétaire publique de la zone euro que le syndic des banques privées. Elle est prête à tout pour aider le système bancaire, y compris aujourd’hui à allonger la durée des prêts qu’elle leur consent et à accepter comme cautions des obligations plus ou moins pourries. Mais elle ne veut à aucun prix aller au-delà.

Ceci dit, les banques sont prises dans une contradiction. D’un côté elles font pression dans le sens qui vient d’être dit. De l’autre elles n’ont pas intérêt à ce que la valeur des dettes publiques s’effondre, ce qui plomberait leurs bilans. Elles poussent donc la BCE à racheter massivement ces titres de dette sur le marché secondaire, où elles sont vendeurs, pour freiner leur dévalorisation. Mais celle-ci n’entend le faire que de manière très limitée. Car, si l’Allemagne ne veut pas d’inflation, pour sauvegarder la compétitivité/prix de ses produits, la BCE en veut encore moins : il s’agit pour elle de préserver non la valeur des salaires (ce n’est qu’un prétexte, car ceux-ci pourraient être augmentés), mais la valeur des rentes. Elles ne sont pas suivies en la matière par les agences de notation qui, lucidement, préconisent un rôle plus direct et plus massif de la banque centrale européenne.

6° Si nous revoyons, à la lumière de ces remarques, les décisions actées par le sommet des 8 et 9 décembre à Bruxelles, tout s’éclaire : on ne contraindra pas le secteur privé à s’impliquer dans la restructuration des dettes, on durcira les contraintes budgétaires des Etats en soumettant ces derniers à des contrôles et à des sanctions quasi-automatiques (ce qui pourra aller jusqu’à les mettre sous tutelle, comme c’est actuellement le cas pour la Grèce ou l’Italie). On leur demandera de s’engager à rétablir leur équilibre budgétaire et le niveau de leur dette en inscrivant cette obligation dans leur Constitution (ce que plusieurs ont déjà fait) ou, pour le moins, à se conformer à un nouveau traité à signer et à faire ratifier le plus vite possible. Voilà, pense-t-on, de quoi rassurer les investisseurs du monde entier, à commencer par les grandes banques européennes. C’est à peine si on aura évité que les sanctions ne relèvent de la Cour de justice européenne, ce qui aurait marqué le triomphe de l’ordo-libéralisme – cette doctrine qui fait le fond des politiques allemandes et qui tend à dessaisir le politique de toute autre fonction que de celle de fixer des règles à une « concurrence libre et non faussée » (en l’occurrence entre les Etats, mais seulement en matière budgétaire, ou, à la limite, fiscale).

Or, cette imposition de règles budgétaires (improprement appelée « fédéralisme budgétaire », alors qu’il n’existe pas de budget européen digne de ce nom) ne résoudra rien. Premièrement elle s’oppose à toute relance budgétaire, quitte à creuser temporairement des déficits, alors qu’une telle relance s’impose en période de crise, voire de récession. Deuxièmement elle ne tient aucun compte des déséquilibres entre pays européens, qui se traduisent pas des déséquilibres dans leurs balances de paiement. La crise actuelle est en effet, fondamentalement (je le rappelais dans une précédente note) une crise des balances de paiements, liée à une monnaie unique en l’absence de transferts compensateurs substantiels entre les pays. Et c’est aussi une crise de change, la valeur de l’euro étant laissée à l’appréciation des marchés, la BCE se refusant à intervenir. Les pays européens du Sud ne peuvent relancer leurs exportations avec un euro au cours aussi élevé, et par conséquent rattraper leurs déséquilibres.

On comprend pourquoi les décisions, qualifiées d’historiques, du sommet des 8 et 9 décembre dernier, n’ont pas rassuré les investisseurs. Ils attendaient des achats massifs de dettes publiques par la BCE. C’est non. Ils attendaient un renforcement du fonds de secours, le «FMI européen » (le Fonds de stabilité transformable en Mécanisme européen de stabilité en 2012, et devant être géré par la BCE), qui devait venir à l’aide des pays en difficulté en leur prêtant à meilleur compte. Les marchés y sont favorables pour deux raisons : c’est à eux que le Fonds empruntera, avec la garantie des Etats, pour prêter ensuite, ce qui exclut un financement direct par la BCE ; il permettrait de financer en partie des dettes publiques, et ainsi d’éviter leur dévalorisation. Or c’est non. Le Fonds ne dépassera pas les 500 milliards d’euros tout compris (y inclus ce qui a déjà été prêté). En outre le futur traité contraignant sera difficile à faire avaliser par des Etats peu disposés à aliéner une prérogative essentielle (le vote de la Loi de finances) et prendra du temps, alors que les besoins de refinancement des dettes publiques, en particulier celles de l’Italie sont urgents. Et le mentor des marchés, les agences de notation, s’apprête, au vu de ces résultats et des risques de récession dans la zone euro, à dégrader les notes de tous les pays de la zone euro. Rien n’est donc réglé et l’aggravation de la crise est devant nous.

 

En conclusion l’Europe des oligarchies au pouvoir reste enfermée dans la quadrature du cercle. En voulant « rassurer les marchés » et sauver les banques, on ne fait que renforcer leur pouvoir. En prétendant aller vers une « intégration économique », qui serait un grand pas vers le fédéralisme, on ne change rien à la concurrence entre les Etats européens, qui fait que les excédents des uns sont les déficits des autres, ce qui est le contraire d’un fédéralisme, même tempéré (la discipline ne favorise que les biens portants). La question se pose de jour en jour avec plus d’acuité : le capitalisme financier ayant enfermé l’Europe dans une impasse, le libre-échange aidant, et les contradictions s’aggravant, seule une rupture avec cette Europe des marchés financiers permettrait de sortir de la quadrature du cercle.