Collapsus en Europe (Suite)

 

 

Dans ce petit exposé, je vais d’abord me contenter de simples constatations mises en perspective, pour ensuite dire comment je vois se profiler l’évolution de la crise européenne. Ne prétendant nullement être un spécialiste, je ne ferai que rapporter des faits et des tendances qui s’observent à l’œil nu. Je n’irai pas non plus vers l’analyse des causes profondes (le capitalisme néo-libéral, la libéralisation financière, la privatisation de l’Etat, la décomposition sociale etc.). Si la recherche d’alternatives est le grand enjeu de ce siècle, elle progresse si lentement que les années à venir seront sans doute plutôt celles de l’aggravation de la crise européenne que celles de la « sortie de crise ». Voyons cela.

 

La croissance en Europe sera, en moyenne, proche de zéro, car

 

1° Les multinationales européennes investissent beaucoup dans les pays émergents, par conséquent créent peu d’emplois et peu de revenus salariaux en Europe, ce qui a des répercussions sur les petites et moyennes entreprises. La désindustrialisation se poursuit, la plupart des services ne s’exportent pas. En conséquence les taux de chômage sont élevés et la demande reste faible.

2° Les plans de relance des années 2008-2009 ont été insuffisants, mal orientés, et ont produit peu d’effets. Aujourd’hui les Etats, étranglés par leurs dettes, n’ont plus les moyens d’effectuer une relance massive, sauf à risquer une forme ou une autre de défaut de paiement, risque qui les conduirait à se financer à des taux de plus en plus élevés.

3° La politique monétaire de la BCE n’a pas été adéquate. Obsédée par la lutte contre l’inflation, celle-ci n’a pas suffisamment baissé ses taux d’intérêt, ce qui est encore le cas aujourd’hui (à la différence de ce que font la FED et les banques centrales japonaise, anglaise et suisse). Les banques européennes de ce fait, et parce qu’elles doutent des perspectives de croissance, n’ont que peu soutenu l’économie réelle. Le resserrement du crédit se manifeste partout.

4° Les mêmes banques, tout en accroissant leurs marges, notamment  par l’augmentation de leurs commissions, ont continué à privilégier les placements financiers, plus rentables (tout ceci explique le niveau élevé de leurs taux de profit).

5° La croissance est freinée (et c’est heureux) par la prise en compte de coûts environnementaux (taxes diverses). Et la croissance verte ne suffit pas pour prendre le relais.

 

Faute de sources de croissance, plusieurs Etats européens sont condamnés à la récession, et vont entraîner l’ensemble de l’économie européenne dans la stagn  ation.

 

1° Le cas de la Grèce est symptomatique. La croissance y est déjà négative, ce qui veut dire dette accrue (par rapport au PIB), baisse des rentrées fiscales (déjà médiocres) et donc accroissement du déficit. Le cas est certes particulier (bien qu’on y travaille plus, quoiqu’on en dise, qu’en Allemagne) : les armateurs et l’Eglise orthodoxe, premier propriétaire foncier (pour avoir été un pilier historique de l’indépendance grecque) ne paient pas d’impôts, il n’y a pas de cadastre etc. Mais la Grèce est aussi étouffée par le cours élevé de l’euro, qui pénalise le tourisme et le déporte vers la Turquie.

2° D’autres pays sont aussi handicapés par le niveau de l’euro. On estime que, pour retrouver de la compétitivité, la Grèce devrait dévaluer de 50%, le Portugal de 40%, l’Espagne et l’Italie de 30%, la France de 20%. Les seuls pays gagnants, au cours actuel de l’euro, sont l’Allemagne, parce qu’elles ont délocalisé avantageusement une grande partie de leur industrie et de leurs services dans les pays de l’Est (aux coûts salariaux faibles), et indirectement certains de ces derniers, parce que ces délocalisations font marcher leur économie. Les Pays-bas, l’Autriche et la Finlande représentent des cas particuliers (leurs économies sont très liées à des créneaux exportateurs). En dehors de la zone euro, les choses vont un peu mieux, parce que les pays y contrôlent plus ou moins leur monnaie.

3° La récession, dans plusieurs pays de la zone euro, va peser sur les pays « gagnants », puisque la plus grosse partie leurs exportations est dirigée vers zone euro et le reste de l’Union européenne.

 

Dans ces conditions la crise de la dette est inextricable

 

1° Le « soutien » aux pays les plus endettés, par des prêts bilatéraux (aujourd’hui à des taux moins usuraires), a déjà atteint ses limites. Le fonds de stabilité financière ne suffira déjà pas à sauver la Grèce (qui, pourtant, ne représente que 3,7% du PIB de l’Union européenne). On estime qu’il faudrait lui prêter, dans les années qui viennent, quelque 300 milliards d’euros, son accès aux marchés étant devenu hors de prix. Or plusieurs pays contributeurs au Fonds rechignent déjà à avancer la dernière tranche du premier prêt (c’est le cas de la Finlande, de l’Autriche, de la Slovaquie). Comme ces prêts augmentent les dettes publiques des pays créanciers (il leur faut s’endetter pour prêter), et que les populations y sont déjà soumises à des formes diverses de rigueur, les opinions publiques y sont à présent défavorables, en France et en Allemagne même, et les dirigeants ont peur d’être sanctionnés aux prochaines élections. S’il fallait apporter le même soutien financier à l’Espagne ou l’Italie, les sommes seraient énormes (la dette italienne s’élève à 1900 milliards d’euros). Et ce serait une levée de boucliers.

Déjà le Fonds de stabilité financière ne dispose plus, après les prêts déjà consentis à la Grèce, à l’Irlande et au Portugal, que de 200 milliards d’euros. Si le Fonds devait acheter des obligations publiques sur le marché, en prenant le relais de la BCE et au même rythme qu’elle (ce qu’elle réclame), il n’aurait plus un sou dans 5 mois.

La solution des « eurobonds » (une mutualisation des dettes), bien que préconisée notamment par les socialistes français et les socio-démocrates allemands, n’est guère praticable. Les agences de notation auraient fait savoir que l’intérêt réclamé pour ces obligations, vu les risques de dérapage, seraient de 8% (avec une note déclassée en CCC), ce qui est évidement inacceptable pour l’Allemagne et la France, qui se financent auprès des marchés financiers autour de 2% (avec des notes AAA). Si cette solution voyait pourtant le jour, elle ne représenterait qu’une toute petite partie des aides financières aux pays en difficulté, à l’évidence insuffisante.

3° Il y a, de plus, un obstacle politique dirimant. La solution des eurobonds implique que les politiques budgétaires soient contrôlées par un « gouvernement économique » (une sorte de Ministre des finances) européen et imposées aux différents Etats. Or ce saut dans le fédéralisme est inacceptable pour des peuples déjà très remontés contre une oligarchie européenne sur laquelle ils n’ont aucune prise. Il serait probablement refusé également par la Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe, car il porterait atteinte à la souveraineté du peuple allemand. Il ne serait pensable que moyennant un bouleversement des institutions européennes et une refonte du Traité de Lisbonne.

On évoque, dans cette hypothèse improbable, et qui demanderait des années pour se concrétiser, un pouvoir renforcé du Parlement européen, mais sa légitimité est très faible (cf. en particulier le taux élevé d’abstentions aux élections européennes). Des propositions avaient été faites pour rendre le Parlement européen plus représentatif (notamment avec l’institution d’une Chambre haute représentant les Etats), mais elles n’ont rencontré aucun écho. En fait, comme l’ont noté divers intervenants dans le débat, l’Europe est actuellement dans ‘l’entre-deux’ entre l’intergouvernemental et le fédéralisme, mais celui-ci n’est plus tenable.

 

La BCE ne pourra se substituer, telle qu’elle est, aux Etats en discorde

 

1° D’après le traité de Lisbonne, les Etats ne peuvent se prêter les uns aux autres, et la Banque centrale européenne ne peut prêter aux Etats. Ces règles ont été enfreintes, puisque les premiers ont accepté de prêter (mais de façon bilatérale, en contribuant au Fonds de stabilité, puis, à partir de 2013, au Mécanisme européen de stabilité), et qu’ils pourront le faire sous diverses formes (par exemple en recapitalisant des banques en difficulté). La BCE est en train aussi de racheter des titres de dettes publiques sur le marché secondaire, pour freiner l’envol des taux d’intérêt (elle a racheté pour 150 milliards d’euros aux banques). Mais la limite infranchissable est celle de l’achat direct de titres publics, qui signifierait une monétisation de la dette (comme cela se fait aux Etats-Unis, en Grande Bretagne ou au Japon), car cela impliquerait un saut partiel dans le fédéralisme, dont personne ne veut, et cela ferait courir un risque d’inflation, qui est inacceptable pour les marchés financiers (elle réduit, voire annule, les revenus du capital…).

2° La BCE est trop liée aux lobbies bancaires. Elle ne fera rien qui puisse les contrarier. Elle a ainsi obtenu que la contribution des banques à l’allégement de la dette grecque ne soit que volontaire et qu’elles n’aient à provisionner que 20% des obligations qu’elles détenaient. Même pression des lobbies sur les régulateurs nationaux (et sur les fantomatiques instances de régulation financières européennes). Et pourtant les banques sont devenues un problème majeur.

 

Les banques vont, à nouveau, mettre les Etats au bord de la ruine

 

1° Les banques européennes sont exposées aux dettes souveraines à hauteur de plusieurs centaines de milliards d’euros, dont près de 300 pour les seuls titres grecs et italiens (précisons que les titres leur servent à placer des liquidités et à fournir des cautions). Elles seraient menacées d’insolvabilité en cas de défauts, même partiels, de plusieurs Etats européens. C’est pourquoi le FMI estime qu’elles devraient être recapitalisées et les marchés ont fait chuter brutalement la valeur de leurs actions. Mais elles répugnent à une recapitalisation, car cela diluerait la valeur de leurs actions pour leurs actionnaires. Et qui pourrait les recapitaliser ? Certainement pas les marchés, qui sont plutôt vendeurs qu’acheteurs de leurs actions. Restent les Etats, mais ils sont déjà criblés de dettes, en partie parce qu’ils ont dû déjà les recapitaliser ou leur prêter lors de la grande panique bancaire. Ils ne pourront pourtant pas faire autrement, quitte à se faire prêter à leur tour par le Fonds de stabilité financière pour y parvenir.

2° La plupart des économistes estiment qu’une nationalisation, bien sûr partielle et provisoire, est inévitable. Mais elle ne serait qu’un pis aller, si elle devait se faire dans les mêmes conditions que précédemment. Aussi de plus en plus de voix s’élèvent pour rétablir une séparation entre les activités de détail ou de crédit, qui seraient garanties par les Etats, et les activités d’investissement ou de spéculation. Force est de reconnaître que les lobbies bancaires ont réussi jusqu’à présent à y faire obstacle, tant aux Etats-Unis qu’en Grande Bretagne, où les mesures décidées ont été limitées ou renvoyées à plus tard, qu’en Europe continentale, où rien n’a été fait. Dans de telles conditions une nationalisation partielle n’écarterait pas les risques.

 

L’explosion de la zone euro est, dès lors, hautement probable

 

Toutes ces raisons font que les Etats européens, même s’ils parviennent à réduire leurs déficits primaires (c’est-à-dire avant paiement des intérêts de la dette), verront leur endettement augmenter, et que les Etats européens les plus « vertueux » refuseront de s’endetter davantage pour soutenir les autres. Jusqu’à présent l’éventualité d’un éclatement de la zone euro est écartée par les dirigeants en place, et par de nombreuses voix qui la considèrent comme une catastrophe, menaçant l’Union elle-même et faisant planer sur l’économie mondiale le risque d’un tsunami financier comparable à celui qui a suivi la faillite de Lehmann Brothers, renvoyant même aux pires heures de la crise mondiale des années 30. Est-ce pour se faire peur ou pour continuer à jouer la politique de l’autruche ? Où est-ce parce que cela remet en question les certitudes néo-libérales et les intérêts financiers correspondants qui ont présidé à cette étrange construction européenne ? Quoiqu’il en soit, quelles sont les issues probables ? Selon moi, et pour autant que je puisse en juger au vu de l’état actuel des forces politiques, elles sont au nombre de trois.

1° L’issue la plus probable est que les Etats du sud de la zone euro seront poussés à en sortir. Cela ne se fera pas de manière brutale, mais tout simplement en cessant de leur prêter ou de les soutenir d’autres façons.

Le cas a été envisagé dans certains milieux économiques allemands s’agissant de la Grèce : on prévoit que, en pleine récession et peut-être en proie à des émeutes populaires, elle se verrait contrainte de revenir à l’ancienne monnaie nationale (la drachme), de restructurer sa dette publique, et de dévaluer fortement. Du point de vue des transactions entre résidents, cela ne changerait rien. Mais les banques grecques se retrouveraient au tapis avec dans leur portefeuille des titres grecs dévalués (les autres banques européennes, elles, supporteraient sans trop de difficulté la décote). Il faudrait alors leur venir en aide : gageons que les autres Etats et les autres banques européennes se dévoueront pour les recapitaliser, l’Etat grec n’y parvenant plus. Les entreprises et les ménages grecs endettés en euros auprès de créanciers étrangers seraient fortement pénalisés, mais le pays retrouverait des marges de manœuvre et redeviendrait crédible aux yeux des investisseurs. Il pourrait ensuite rejoindre la zone euro, sur la base d’une nouvelle parité.

Ce scénario serait peut-être réalisable si d’autres pays n’étaient pas dans une situation comparable. Or le Portugal, l’Espagne et l’Italie ont aussi un problème de perte de compétitivité du fait du niveau élevé de l’euro. Ce sont donc d’autres pays qui se verraient alors poussés dehors. Même si la restructuration de leurs dettes était bien organisée, les autres pays de la zone euro devraient encore leur accorder des soutiens massifs, notamment en recapitalisant leurs banques pour éviter leur naufrage et aussi pour que la décote de leurs titres publics  ne plonge pas les banques allemandes, françaises etc. dans le rouge. Cela pourrait donc faire reculer les pays « vertueux » et les conduire vers la deuxième issue.

2° Ces pays, à savoir l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-bas, la Finlande, quitteraient la zone euro, abandonnée aux pays du Sud, pour reconstituer soit une seconde monnaie unique (un euro Nord, avec sa BCE), soit, plus vraisemblablement, des monnaies nationales, avec des parités fixes avec le mark (une zone mark). Ce serait peut-être une solution plus favorable aux pays du Sud. Encore faudrait-il qu’ils parviennent à s’entendre, faute de quoi on retrouverait entre eux les problèmes qui auront fait éclater l’ancienne zone euro.

La France serait à l’évidence écartelée entre les deux solutions. L’actuel gouvernement voudrait l’aligner sur l’Allemagne, mais cette politique a de grandes chances d’être perdante confrontée à un euro trop fort et susciterait de fortes réactions dans une population française  rebelle à l’imposition de normes sociales et salariales de type allemand (quant à la gauche française, ancrée dans son rêve européen, elle se trouverait prise au dépourvu devant la sécession des pays du Nord).

3° La troisième issue, si l’on peut dire, serait la débandade. Plusieurs pays se verraient contraints de sortir en catastrophe de la zone euro. Certes cette sortie pourrait être réussie si toute une série de transformations radicales était effectuée (je les ai évoquées dans un précédent papier), mais cela supposerait un long processus de maturation idéologique et politique, alors qu’une crise grave n’attendra pas longtemps. En revanche les issues 1 et 2 pourraient hâter cette maturation.

Est-ce pour autant la fin de l’Europe ? Pas nécessairement, quelle que soit l’issue. On ferait plus ou moins retour à la situation qui prévalait avant la monnaie unique. Il y aurait toujours un marché unique des biens et des services, et même il pourrait être amélioré. A institutions inchangées, on retrouverait les mêmes avantages (par exemple les normes environnementales ou la politique agricole commune) et les mêmes marchandages, avec probablement aussi peu de coopérations. La concurrence fiscale et sociale demeurerait, mais la concurrence biaisée par l’euro fort disparaîtrait. La libre circulation des capitaux pousserait toujours à l’endettement excessif. Bref rien ne serait changé en mieux, mais ce ne serait pas la catastrophe annoncée.

 

Ce que serait sortir par le haut de la crise

 

Je ne vais pas le développer ici, car, comme je l’ai dit, la crise prendra très probablement de court la maturation d’un tel New Deal pour l’Europe. Je me contenterai de mentionner les têtes de chapitres :

- Récuser le traité de Lisbonne pour en négocier un autre, reposant sur un fonctionnement démocratique des institutions, dans une direction qui serait plus près d’une Europe des nations que d’une Europe fédérale – ambition irréaliste et mystificatrice.

- Aller vers une harmonisation fiscale et sociale, avec transferts compensateurs pour les pays en retard.

- Rétablir un contrôle des changes dans chaque pays pour contrecarrer la spéculation.

- Faire davantage appel aux épargnants nationaux, directement ou via des intermédiaires financiers (comme au Japon).

- Permettre aux banques centrales de monétiser une partie de la dette publique tout en contrôlant l’inflation.

- A terme créer une monnaie commune vis-à-vis des pays extérieurs à l’Union, avec des parités fixes et ajustables soit entre les monnaies nationales rétablies, soit entre les nouvelles zones monétaires européennes.

- Rétablir un préférence communautaire, donc une sorte de protectionnisme, mais négocié (« altruiste » s’il s’accompagnait de transferts compensateurs).