Collapsus en Europe

 (texte provisoire)

 

 

La crise de l’euro fait éclater au grand jour les vices de construction de l’Union européenne. D’où la grande peur des dirigeants : si l’euro explose, disent-ils, ce sera la fin de l’Union, du moins telle quelle est. Il faut d’abord expliquer, succinctement, pourquoi.

L’Union européenne s’est construite, depuis le début (le traité de Rome en 1957, entre six Etats européens), sur le principe d’un marché unique, avec libre circulation des marchandises, des capitaux et des travailleurs. Mais c’est seulement avec l’Acte unique (1986) que le processus s’est accéléré pour aboutir au Traité de Maastricht, signé par 12 pays et ratifié de justesse par la France (en 1992). Logiquement ce marché unique aurait dû conduire au fédéralisme, et certains l’ont cru, notamment les socialistes français, au pouvoir lors de la ratification de ce Traité. Et le fédéralisme impliquait une monnaie unique. Un seul grand marché, un Etat fédéral (doté d’un important budget et de vastes pouvoirs), une monnaie. Cela supposait une certaine homogénéité entre les pays et une politique économique sinon unique, du moins harmonisée entre les Etats, ce qui paraissait réalisable au moins entre les six pays d’origine (la République fédérale allemande, la France, l’Italie et les trois pays du Benelux – Belgique, Pays-bas, Luxembourg).

Or, que voyons-nous 20 ans après ? Le marché unique existe bel et bien pour les marchandises et les capitaux, mais pas, dans les faits, pour les travailleurs, qui ne circulent quasiment pas. La monnaie unique existe depuis 1999. Mais l’Etat fédéral est inexistant. Comparons avec les Etats-Unis : le budget fédéral y est de l’ordre de 20% du PIB et les dépenses publiques relèvent à 60% de l’Etat fédéral, alors qu’en Europe le budget dépasse à peine les 1% (consacrés pour la moitié environ à la politique agricole commune). L’Etat fédéral états-unien peut, et même doit, compenser les déséquilibres entre les Etats de l’Union, en Europe l’aide de l’Union à un Etat en difficulté est interdite par les traités (c’est pourquoi les « aides » actuelles à la Grèce, à l’Irlande et au Portugal dépendent uniquement de la bonne volonté des Etats membres, et plusieurs y renâclent). Aux Etats-Unis la politique économique, dans ses trois volets (politique monétaire, politique budgétaire et politique de change), est le fait de l’Etat fédéral, dans une coopération étroite avec la banque centrale (la FED). En Europe seule la politique monétaire est commune, et elle est confiée à la Banque centrale européenne, qui est totalement indépendante des Etats, et qui contrôle en fait la politique de change. Les politiques budgétaires restent du ressort des Etats membres, donc aussi la fiscalité (seuls les taux de TVA sont quelque peu encadrés, marché unique oblige). On voit que tout était en place pour que les déséquilibres les plus graves pussent s’installer et menacer l’Union d’explosion.

Rien donc n’a-t-il été fait pour faire converger les économies des pays membres ? Il y eu le pacte de stabilité et de croissance (1997), qui a été posé comme préalable à la monnaie unique : les dettes publiques ne devaient pas dépasser 60% du PIB et les déficits publics 3%. De croissance et d’emploi il ne fut pas question, seul importait le maintien de l’inflation à un faible niveau (environ 2% par an), qui devint la mission exclusive de la BCE. Pour comprendre cet unique objectif, devenu une obsession, il faut en chercher l’origine dans la version allemande du libéralisme, « l’ordo-libéralisme », qui a inspiré la construction européenne depuis son début. Selon cette doctrine, hostile au keynésianisme, l’action de l’Etat doit se limiter à garantir la stabilité de la monnaie et à protéger la concurrence. Pour des raisons historiques (le souvenir de l’hyperinflation et la hantise de la dictature, l’attitude des Alliés qui ne voulaient pas, au sortir de la deuxième guerre mondiale, d’une Allemagne forte), la classe dirigeante allemande l’a adoptée, puis imposée à l’Europe naissante (cela deviendra la devise de la « concurrence libre et non faussée » qui sera inscrite au nombre des objectifs fondamentaux de l’Union). Les deux critères du pacte sont vite devenus un carcan, qui a fini par voler en éclats avec la récente crise mondiale, mais auquel les pays européens sont sommés de se plier à nouveau.

Rien de tout cela ne pouvait empêcher les pays de diverger. Tant que l’Europe était à six, et que la croissance était forte, les déséquilibres étaient contenus. Plusieurs pays de l’Union européenne ont refusé d’adopter l’euro, à commencer par la Grande Bretagne, car ils voulaient garder leur souveraineté monétaire. Néanmoins la zone euro, que l’Allemagne souhaitait d’abord limitée à 5 pays, a été élargie à marche forcée (aujourd’hui1 17 pays sur 27). Pourquoi ? L’Allemagne et la France ont cru que cela faciliterait les échanges (notamment grâce à la disparition des commissions de change), favoriserait la division du travail et la baisse des prix, renforcerait la croissance. A l’exception de l’Allemagne, qui disposait d’un mark fort, tous les pays candidats à l’euro ont pensé que l’euro ferait disparaître la spéculation contre leur monnaie nationale et qu’ils pourraient bénéficier des mêmes taux d’intérêt pour leurs emprunts publics. Mais ce n’est pas du tout ce qui s’est passé.


Le bilan négatif de l’euro

 

A s’en tenir aux statistiques fournies par l’organisme européen lui-même (Eurostat), l’échec de l’euro est patent :

- la croissance a ralenti après l’introduction de l’euro. Si les pays « périphériques » (Grèce, Espagne, Portugal, Irlande) ont connu une croissance supérieure aux pays du centre, ils sont aujourd’hui en récession ou ne connaissent qu’une très faible croissance. Les pays hors zone euro ont obtenu de meilleurs résultats.

- Le chômage a progressé partout dans la zone euro, alors que les pays hors zone s’en sont mieux sortis.

- la zone euro a connu une déflation salariale (-0,2 par an), alors que les salaires réels ont progressé dans les pays hors zone. Ce qui n’est pas sans rapport avec la pression exercée par des marchés financiers réclamant une diminution des déficits commerciaux (la baisse des salaires réduit les importations). En revanche les actifs financiers ont connu une véritable inflation (pour le plus grand bénéfice des mêmes marchés).

- l’euro a entraîné une hausse des prix des produits de première nécessité.

- l’euro a suscité la spéculation, car la fin des risques de change a renforcé son attrait auprès des investisseurs.

- les taux d’intérêt ont effectivement baissé, mais ils n’ont fait que suivre une tendance mondiale (ils ont du reste moins baissé qu’aux Etats-Unis).

Mais tout ceci ne représente qu’une moyenne statistique. En fait l’euro a fait des gagnants et des perdants. C’est ici qu’il nous faut aborder la politique allemande pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette situation, qui s’est fortement aggravée ces dix dernières années.

 

La politique allemande et l’euro

 

Tout au long de la dernière décennie l’Allemagne a fait cavalier seul. Elle a mené en effet une politique radicalement divergente de celle des autres grands pays européens, faussant une concurrence qui était censée être loyale et dans l’intérêt de tous.

1° Disposant d’atouts propres (un tissu industriel performant, un fort investissement en formation et en recherche-développement), qui depuis longtemps lui avaient donné un pouvoir exportateur (elle a été le premier pays exportateur mondial avant d’être surpassée en 2009 par la Chine), elle a décidé de jouer à fond la carte de l’exportation. Or les deux tiers de ses exportations se font vers les autres pays européens (pour seulement trois cinquièmes de ses importations qui en proviennent) et 40% vers des pays de la zone euro (pour 37% qui en proviennent), si bien que son excédent commercial est devenu un déficit pour la plupart des autres.

2° Mais, pour réussir ses exportations, elle a pratiqué une déflation salariale d’une rare violence : dix ans d’austérité, qui s’est traduite notamment par un recul du pouvoir d’achat de 1,26% par an, (alors que les autres pays connaissaient une légère progression), une réduction de la durée des allocations chômage, une baisse du revenu minimum, un soutien au travail précaire (un emploi sur trois), un recul de l’âge de la retraite et une baisse du niveau des retraites. Elle est, de tous les pays développés, celui où la pauvreté et les inégalités ont crû le plus rapidement.

3° Elle a instauré une TVA sociale (sur les marchandises importées) qui a été l’équivalent d’une dévaluation par rapport aux autres pays européens.

4° Enfin et surtout elle a massivement délocalisé sa production dans les pays de l’Est européen (surtout la Slovaquie, la Tchéquie et la Hongrie), ses proches voisins, où le coût de la main-d’œuvre était très inférieur, ne conservant pour elle que l’assemblage final. C’est ainsi que le made in Germany est devenu en fait un made by Germany. Ce que confirment les données économiques : l’Allemagne s’est globalement désindustrialisée, et ses échanges avec les pays de l’Est européen sont déficitaires. On comprend par là même pourquoi l’Allemagne a intérêt à un euro fort, dont a priori on aurait pu penser qu’il nuirait à ses exportations : il lui permet d’acheter à moindre coût les segments de production qu’elle fait venir de ces pays. On comprend aussi pourquoi elle a tout fait pour faciliter l’élargissement de l’Union.

Tout cela ne veut pas dire que l’Allemagne soit un modèle qu’il faudrait copier. Elle a connu pendant quinze ans une croissance très faible et a créé peu d’emplois. L’investissement privé y a stagné et le taux d’investissement public y est le plus faible de tous les pays de l’OCDE. Mais le fait est que sa politique a créé un profond déséquilibre au sein de la zone euro. Non parce que le coût du travail allemand a été plus faible que celui des autres pays (le coût du travail français est inférieur), mais parce qu’elle a fait appel à la sous-traitance des pays de l’Est européen, et aussi parce que l’euro fort a d’une part généré plus d’inflation (importée) dans les autres pays et d’autre part rendu les exportations de ces pays plus difficiles.

Pour schématiser on pourrait dire que l’Allemagne a axé sa politique sur la compression de la demande intérieure et sur l’exportation (la part des exportations dans le PIB a bondi de 25% à 47% en dix ans) pendant que les autres pays de la zone euro l’orientaient plutôt vers la consommation. La divergence était inévitable. Imaginons que les autres pays aient aussi privilégié l’exportation : l’activité économique s’en serait trouvée encore plus déprimée.

 

 La crise a mis le feu aux poudres

 

La construction européenne s’est faite, on l’a dit, sous l’influence d’une forme particulière de libéralisme. La « concurrence libre et non faussée » a été étendue aux relations entre les Etats membres. Il leur était interdit de subventionner, d’une manière ou d’une autre, tel ou tel de leurs secteurs : ils auraient été rappelés à l’ordre par la Commission, et in fine, sanctionnés par la Cour européenne de justice, l’une et l’autre gardiennes de la concurrence. Les capitaux circulant librement et le contrôle des changes ayant été aboli (en France en 1984), les entreprises ont investi là où les coûts salariaux et les prélèvements fiscaux étaient les plus faibles. L’entrée dans l’Union des pays de l’Est a donné à cette concurrence toute son ampleur, aboutissant à un véritable dumping social et fiscal. A l’heure qu’il est, les Etats n’ont toujours pas réussi à s’entendre, sinon sur le montant, du moins sur l’assiette de l’impôt sur les sociétés. Il n’existe aucun salaire minimum commun (modulable selon le degré de développement), et la Charte sociale, elle-même minimaliste, n’a aucun caractère contraignant. On peut donc dire que l’Union, en jouant le jeu d’un libre-échange intégral, a réalisé en son sein une mini-mondialisation -, à cette différence que dans la mondialisation globale, certains pays (comme la Chine) ont su élever des barrières, conserver certaines prérogatives de leur Etat, ce qui leur a plutôt bien réussi.

L’espace économique européen a été le plus ouvert du monde, toute restriction au mouvement international des capitaux étant interdite. C’est ainsi que les banques européennes (mais à fort actionnariat étranger) ont pu se trouver autant exposées que les banques américaines aux risques venus d’ailleurs, et se trouvent aujourd’hui, pour beaucoup, dans une situation périlleuse (bien plus que ce qu’en disent les « stress tests »), et ceci malgré l’aide massive apportée par leurs Etats de rattachement (en contradiction d’ailleurs avec les règles du Traité de Lisbonne). On peut dire que l’Union est le « ventre mou » de la mondialisation.

Quand la crise est venue, les plans de relance ont été décidés Etat par Etat, dans le désordre, aucune instance européenne n’étant autorisée à emprunter au nom de l’Union. Et ces plans ont contrasté, par leur modestie, avec les vastes plans de relance états-unien et chinois.

Enfin les Etats n’avaient d’autre solution, pour soutenir les banques et relancer des économies en perdition, que d’emprunter sur les marchés financiers internationaux, et donc de se mettre sous leur jugement. Ce ne sont donc plus les citoyens – leurs représentants – ni même les épargnants nationaux, qui décident des moyens de leur politique, mais des acteurs insaisissables (investisseurs institutionnels, grandes banques transnationales, fonds dits « alternatifs », trésoriers de grandes entreprises et de fondations, fonds souverains), eux-mêmes guidés dans leurs choix par trois agences de notation privées, dont ils sont les clients. La Banque centrale européenne, en effet, n’est pas autorisée à leur prêter, à la différence notamment de la FED états-unienne : toute la création monétaire est en la matière aux mains de banques privées.

Comme les déficits publics se sont fortement aggravés avec les dépenses publiques engagées pour sortir les économies européennes de la crise, et que les dettes publiques ont fait boule de neige, les Etats européens se trouvent pris à la gorge par les prêteurs internationaux, sommés de réduire les uns et les autres pour éviter tout « évènement de crédit », lequel signifierait pour eux des pertes, et ils le sont d’abord par leurs propres banques, qui constituent le plus puissant des lobbies.

Ainsi toutes les structures de base de l’Union européenne – dont par ailleurs le « déficit démocratique » est flagrant – devaient conduire à cette crise de la dette dont nous allons parler maintenant.

 

Les origines et la propagation de la crise de l’euro

 

Ce sont les pays « périphériques » (Grèce, Portugal, Irlande, Espagne) qui sont les premiers touchés. Pourquoi ? Il y a des causes internes, mais qui sont en partie liées à la monnaie unique.

Depuis le début cette monnaie unique a été une erreur pour les raisons que nous avons vues : une monnaie unique suppose un Etat unique. Ce qu’il aurait fallu mettre en place aurait été une monnaie commune. Les monnaies nationales auraient été conservées, avec des parités modulables entre elles, et seuls les échanges extérieurs auraient été libellés dans une monnaie scripturale commune, ce qui aurait permis, entre autres choses, d’avoir une politique de change commune. Avec la monnaie unique, c’est la Banque centrale européenne qui a été chargée de définir des taux directeurs pour orienter les politiques de crédit. Les pays périphériques ont donc pu bénéficier de taux d’intérêt relativement bas auprès des banques privées (du fait de la faiblesse des taux directeurs), aussi bien pour les emprunts publics que pour les emprunts privés. Personne, à la BCE, ne s’est soucié des conséquences, et les prêteurs internationaux non plus. L’exemple le plus caractéristique a été l’emballement des prêts à la construction en Espagne et en Irlande, entraînant une bulle immobilière.

Il faut ajouter à cela que la bonne santé apparente des économies périphériques cachait souvent l’ampleur de l’économie informelle, notamment en Grèce et en Espagne, et les déficiences du système de recouvrement des impôts, et que les systèmes de production étaient vieillis.

Enfin, nous l’avons vu, des politiques plus axées sur la demande que sur l’offre ont entraîné une inflation plus forte que dans les autres pays. Et ils n’avaient pas la ressource de dévaluer pour relancer leurs exportations (à la différence des pays hors zone euro, comme la Grande Bretagne).

Toutes ces raisons ont fait qu’ils ont été plus violemment touchés par la crise que les autres (chute de l’immobilier, brutale augmentation du chômage etc.). C’est à ce moment que les agences de notation se sont aperçues que ces Etats fortement endettés risquaient le défaut de paiement, et qu’elles ont déclenché une panique au-delà de toute raison (qui est devenue une prophétie auto-réalisatrice), que rien aujourd’hui ne semble pouvoir arrêter.

La réaction des autorités européennes a été trop tardive et trop modeste pour faire face à la crise de la dette. Un premier plan de soutien à la Grèce, venant des Etats volontaires et du FMI, n’a rien résolu. Car ce plan a été accompagné de mesures si brutales, pour rétablir les comptes publics, que toute croissance en devenait impossible. De fait la récession s’est encore aggravée, réduisant encore la rentrée des impôts. Les agences de notation s’en sont avisées et on dégradé un peu plus la note de la Grèce, la mettant dans l’impossibilité d’emprunter à nouveau pour faire face à ses échéances, sinon à des taux exorbitants. Le cercle vicieux était ainsi enclenché.  Un processus comparable s’est produit avec l’Irlande et le Portugal. Il menace à présent l’Espagne, et bientôt l’Italie. Or les dettes publiques de ces pays sont sans aucune commune mesure avec celles de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal (leurs dettes publiques additionnées ne représentent que 8% des dettes publiques de la zone euro). Le fonds de stabilisation devrait être multiplié par trois au moins, avec des effets toujours aussi douteux. C’est là que les Etats centraux seront mis au pied du mur et que la zone euro risque de s’effondrer. Voyons comment.

 

L’insuffisance des solutions dans un cadre inchangé

 

Les Etats du centre répugnent à prêter aux Etats de la périphérie, considérés comme dépensiers, mal gérés, et peu laborieux, suivis en cela par les opinions ne voyant pas pourquoi on viendrait aider des « cigales » impécunieuses et des gens paresseux. Tout cela est en grande partie faux, et plutôt mal venu, car on n’a pas intérêt à ruiner ses clients. Pourquoi donc cette répugnance ? Non parce que cela coûte de l’argent : l’Allemagne ou la France par exemple ont prêté à la Grèce à un taux de 5,2%, alors qu’elles empruntent sur les marchés financiers aux alentours de 3% (du fait de l’excellente note que les agences de notations leur attribuent). C’est au contraire une bonne affaire. Mais évidemment ces emprunts viennent au détriment d’autres emprunts qui viendraient soutenir leur économie nationale. Et, malgré tout, les pays prêteurs redoutent un défaut de paiement, auquel cas ce serait pour eux une perte sèche. Ce qui les pousse à vaincre leur répugnance est d’abord ce risque, mais aussi  une deuxième raison : leurs banques sont fort exposées aux emprunts des pays périphériques, et un défaut de paiement les mettrait quelque peu à mal, ce que le lobby bancaire ne se prive par de le leur rappeler. Sauver les prêts publics comme les prêts privés consentis aux pays périphériques, au détriment de leurs populations, est pour eux une exigence absolue. Il y a enfin une troisième raison : les pays du centre n’ont pas renoncé à leur ambition de faire de l’euro une grande monnaie de réserve.

C’est dans ces conditions qu’ils en viennent à se disputer sur les remèdes possibles à la crise de la dette. Comme ils n’ont pas les mêmes intérêts, leurs positions sont très difficiles à concilier. Essayons de les caractériser.

L’Allemagne, principal contributeur au Fonds de stabilité (dit Facilité européenne de stabilité financière), n’entend pas accroître sa participation. C’est pourquoi elle pose des conditions drastiques pour les prêts aux pays en difficulté, mises en musique par le FMI (ou l’influence des Etats-Unis est, comme on le sait, prépondérante). Leurs plans d’austérité seront sévères, et, à l’avenir, ils devront se plier à de fortes contraintes. Telle était la signification du « parte de compétitivité » qu’elle a voulu faire adopter : notamment abolition des systèmes d’indexation des salaires sur les prix (tels qu’ils existent en Belgique et au Luxembourg), ajustement des systèmes de retraites à la situation démographique, obligation d’inscrire dans les Constitutions un mécanisme d’alerte sur la dette. Autrement dit il s’agissait pour tous les pays de copier ce qui se fait en Allemagne. Suite aux protestations d’autres pays, ce pacte, est devenu « pacte pour l’euro », qui n’engage les pays qui y ont souscrit qu’à peu de chose. En second lieu elle est favorable à une restructuration partielle de la dette des pays en crise, par exemple sous la forme d’un rééchelonnement : les banques et autres investisseurs privés devront prendre leur part de cette restructuration, donc essuyer des pertes. Il est difficile de croire que les dirigeants allemands n’entrevoient pas les conséquences de leurs exigences, à savoir une récession des pays « périphériques », qui sont les clients de leurs exportations. Le plus vraisemblable est que l’Allemagne compte accroître ses exportations en dehors de la zone euro et surtout au-delà des frontières de l’Union, en profitant de la forte croissance des pays émergents. Autrement dit elle a tiré un trait sur l’intégration européenne. C’est sans doute aussi la position des autre pays exportateurs : Autriche (58,9% du PIB en 2009), Belgique (91,9%), Pays-Bas (76,7%), Finlande (44,6%) – on laisse ici le cas très particulier du Luxembourg et les pays hors zone euro. Finalement, si la zone euro venait à exploser, L’Allemagne et ses « satellites » s’en accommoderaient, soit en sortant de l’euro pour reconstituer une sorte de zone mark, soit en laissant les autres pays sortir de l’euro.

La France et les pays peu exportateurs sont au contraire hostiles à une restructuration des dettes, vu la menace qu’elle ferait peser sur la zone euro, à laquelle ils continuent à trouver des vertus. La proposition française a été que les banques reconduisent volontairement les prêts échus (« le roulement »). Mais elle n’a pas convaincu les agences de notation, qui y voient une forme de défaut de paiement. Comme celles-ci représentent les intérêts immédiats des investisseurs, quel que soit l’avenir, plus éloigné, de la zone euro, elles demandent, à l’unisson des grandes banques internationales, que la Grèce rachète sa dette, fût-ce au prix d’un effondrement, ou du moins que le Fonds de stabilité financière le fasse (ce serait alors lui qui effacerait une partie de la dette – donc en fait les contribuables européens). Cependant, si d’autres pays devaient se trouver à leur tour au bord du défaut de paiement, ce Fonds devrait s’agrandir immensément (par exemple la dette italienne est de 1.600 milliards d’euros, à comparer aux 350 milliards de la dette grecque). Mais, tout à leur calcul à courte vue, les agences et les investisseurs pensent y trouver leur compte (ces derniers continueront à prêter aux contributeurs à ce Fonds, à commencer par l’Allemagne). Bref la France et autres pays du Sud voudraient à tout prix sauver la zone euro, en acceptant le coût de plans d’austérité drastiques, qui vont casser la croissance des  plus mal en point, et ils veulent sauver leurs banques, dont certaines sont déjà en péril (en Espagne par exemple). A noter que les banques françaises sont plus exposées aux titres grecs que les banques allemandes, qui ont beaucoup investi en Russie, en Pologne et en Ukraine.

Il faut évoquer un troisième acteur, qui n’est pas un Etat, mais qui a ses intérêts propres : la BCE. La fin de la zone euro signifierait la fin de la BCE et de son pouvoir monétaire. C’est pourquoi elle est hostile aux propositions allemandes – un vrai paradoxe, car elle est une invention allemande. Elle a fait de son mieux pour freiner l’envol des taux d’intérêts exigés par les investisseurs sur les dettes les plus fragiles en achetant sur le marché secondaire des titres de ces dettes, ce qu’elle n’était pas en principe autorisée à faire, mais sur ce quoi tout le monde a fermé les yeux. Elle ne veut pas aller au-delà, car, en cas de défaut de paiement, son bilan en serait gravement affecté. En cas de rééchelonnement des dettes, elle a même menacé de ne plus prendre en pension de telles dettes, c’est-à-dire de cesser de refinancer les banques qui en seraient porteuses, ce qui mettrait en faillite les banques grecques, principales détentrices des titres grecs.

Pour terminer ce tour d’horizon les pays hors zone euro qui ne sont pas colonisés par les investisseurs et les banques de la zone (Grande Bretagne, Suède, Danemark) restent discrets, se félicitant sans doute d’avoir conservé leur autonomie monétaire. Les pays de l’Est européen (Pologne, Tchéquie, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Lituanie, Lettonie) souhaitent la préservation de la zone euro, qui leur apporte des capitaux et de l’emploi (grâce aux avantages fiscaux consentis et à leur bas coût salarial), et qu’ils espèrent intégrer, mais l’éclatement de la zone ne serait pas pour eux une catastrophe.

Dans ces conditions les compromis ne feront que retarder les échéances, alors que les agences de notation et les investisseurs internationaux sont pressés et que la spéculation va bon train. On peut parier que la zone euro ne fera pas de vieux jours et que tout l’édifice européen s’en trouvera ébranlé. Ce qui ne serait pas étonnant, car il était bancal depuis le début (ni fédératif, ni associatif), et lourdement bureaucratique, loin de peuples et de leurs aspirations. Pour résoudre la crise de la dette, il faudrait faire un saut dans le fédéralisme, en commençant par la création d’eurobonds, obligations émises solidairement par les Etats de la zone euro (c’est une proposition de la social-démocratie allemande). Il y a peu de chances que cela se fasse. Le compromis du 21 juillet dernier se limite à attendre des banques une contribution volontaire sous une forme ou une autre (« roulement », « échange de dettes ») et à annoncer un rôle accru du Fonds de stabilisation destiné à alléger le poids des dettes des pays sous assistance (rachat de dettes sur le marché secondaire, réduction des taux d’intérêt exigés).

Le nouveau plan d’aide vise à satisfaire les exigences des protagonistes. L’Allemagne de Angela Merkel, on l’a vu, cherchait à emprunter le moins possible (et le moins cher possible) pour reprêter à la Grèce, voire à d’autres pays). Elle a obtenu satisfaction : le Fonds de stabilité n’est pas agrandi, il reste à 440 milliards d’euros, dont 109 milliards d’euros mis à disposition de la Grèce d’ici à 2014 (y compris les 45 milliards restants du premier plan). Mais les conditions du prêt seront assouplies : la maturité  des prêts est portée de 7,5 ans à 15 ans, avec un taux d’intérêt entre 3,5 et 4%. Il semblerait que les autorités allemandes aient compris que la Grèce n’avait aucune chance de rembourser les prêts déjà consentis aux conditions antérieures. Sur les 109 milliards 20 serviront à recapitaliser les banques grecques, asphyxiées par la chute de valeur des titres grecs et leur éventuelle contribution au défaut partiel du pays. La France de Nicolas Sarkozy ne voulait pas d’une contribution du secteur privé, à l’exception d’un « roulement de la dette ». Elle a eu satisfaction, puisque cette contribution sera volontaire (pas de taxe, en particulier, sur les banques) et pourra prendre la forme d’un roulement (ou d’un échange) de dettes, le tout pour 37 milliards. Si la participation des investisseurs reste volontaire, cela pourrait éviter le classement, par les agences de notation, du défaut en « évènement de crédit » de mauvais augure pour la zone euro - ce qui est loin d’être sûr. La BCE a obtenu satisfaction, puisqu’elle n’aura plus à racheter des titres sur le marché secondaire de la dette, pour éviter une dévalorisation excessive (elle détient actuellement 74 milliards d’euros d’obligations publiques grecques, irlandaises et portugaises) : c’est le Fonds de stabilité qui le fera. Elle n’aura plus à recapitaliser des banques grecques qui auraient été ruinées par un défaut de paiement (qui aurait fait s’écrouler la valeur des titres grecs qu’elles détiennent) : c’est le Fonds qui le fera. Elle n’aura plus à prendre en pension des titres dévalorisés au risque d’y perdre des milliards : le Fonds de stabilisation garantira leur valeur d’émission (à hauteur de 35 milliards d’euros). Mais il ne faut pas oublier le dernier protagoniste : le système bancaire (et autres investisseurs), car c’est avec lui que la négociation a dû être la plus serrée. Il a obtenu satisfaction, puisqu’il aura le choix entre l’échange ou le roulement de la dette. On peut supposer qu’il fera « volontairement » ce qu’on lui demande, pour ne pas se mette à dos des Etats dont il peut avoir besoin. Mais ce sont toujours les contribuables européens qui vont s’endetter pour alimenter le Fonds et qui prendront l’essentiel du risque à leur place. Il faut souligner ici ce paradoxe, très bien énoncé par Jean-Pierre Chevènement, «que les Etats sont contraints d’emprunter chèrement à des banques qui, elles, peuvent se refinancer à bas taux auprès de la Banque centrale européenne à laquelle le texte des Traités interdit de prêter aux Etats ! ».

Il est clair que ce plan, salué par la droite française comme une grande victoire et un pas décisif vers la solidarité, n’est qu’un « colmatage », voire une « rustine ». Il n’est pas sûr qu’il donne de l’oxygène à la Grèce (dont la dette ne serait allégée que de 26 milliards d’euros sur un total de 350 milliards, et qui restera soumise à des conditions draconiennes d’austérité, alors  que certains spécialistes estiment que la dette devrait être réduite de 70%). Mais il sera tout à fait insuffisant pour soutenir les pays déjà sous assistance financière (l’Irlande et le Portugal), s’ils sont privés de croissance, et des pays comme l’Espagne ou l’Italie, dont les dettes sont dix fois supérieures. D’autant plus qu’il a été précisé que l’implication du secteur privé ne vaudrait que pour la Grèce.

 

 Ces mesures sont des expédients, destinés à gagner du temps (« le minimum pour éviter un effondrement imminent », selon l’économiste Kenneth Rogoff, spécialiste des crises financières), laissant inchangés les facteurs fondamentaux de la crise. Si l’on ne veut pas laisser aller le chien crevé au fil de l’eau, s’il est totalement irréaliste d’espérer mettre les 27 Etats européens d’accord sur un autre Traité, complètement différent du Traité de Lisbonne, que faire ?

 

Mettre les pouvoirs européens au pied du mur 

 

 Disons-le tout de suite, les eurocrates ne sont pas prêts à remettre en cause leurs certitudes et à avouer leur échec, tant que la crise ne sera pas arrivée à ses conséquences ultimes. Mais il importe de faire savoir auprès des populations, au sein du Parlement européen et dans les parlements nationaux, ainsi qu’auprès des cercles intellectuels qui ne sont pas obtus, qu’il existe des moyens de résoudre la crise de la dette, de l’euro et de l’Europe. Il faut évidemment pour cela suspendre quelques articles clés du Traité de Lisbonne – et non le contourner sur des points de détail. C’est dans cet esprit que des propositions ont été faites. La première mesure, la plus simple, serait donc la création d’obligations européennes, souscrites auprès des marchés financiers, mais probablement à des taux plus élevés que ceux dont bénéficie aujourd’hui l’Allemagne : cela montrerait une réelle solidarité. Et, pour être sûrs qu’elle fonctionne, il faudrait contraindre les banques européennes à souscrire une certaine quantité de ces titres. En même temps les conditions d’attribution des prêts aux pays les plus endettées devraient être entièrement revues, de manière à ne pas tuer leur croissance. On sait que cette proposition, qui a été faite depuis longtemps au sein même des cercles dirigeants européens, a été repoussée. De toute façon il ne s’agirait que d’un remède partiel et provisoire. Pour prêter on s’endette davantage auprès des marchés financiers, dont on continue à dépendre. La deuxième proposition va plus loin, car elle consiste à changer les missions de la BCE : celle-ci devrait être autorisée à prêter aux Etats, dans des limites et sous des conditions déterminées (soit en achetant des obligations publiques sur le marché primaire des émissions, soit en prêtant directement à un Etat pour lui permettre de racheter sa dette). Elle prête actuellement aux banques à des taux proches de zéro (1,25%), pourquoi ne pourrait-elle faire de même envers les Etats, qui ne sont pas des débiteurs plus douteux ? La troisième proposition consiste, si tout cela ne suffisait pas, à restructurer certaines dettes publiques, au détriment évidemment des banques et des autres investisseurs (compagnies d’assurances, gestionnaires de fonds), comme l’Argentine l’a fait au pire de sa crise, mais en opérant une distinction entre les créanciers selon le volume de leurs titres. Si donc la BCE est autorisée à créer de la monnaie comme la FED, et si les banques sont contraintes de souscrire à un certain pourcentage des dettes publiques (bien plus élevé qu’aujourd’hui), la « grève » des investisseurs (ou leur exigence de taux d’intérêt exorbitants) ne serait plus une menace mortelle. De telles mesures seraient sans doute susceptibles de surmonter des périodes de crise, avec les effets de contagion venant d’acteurs de marché qui ne se soucient pas de la pérennité de l’euro, mais seulement des gains et des pertes qu’ils peuvent essuyer dans le court terme (dévalorisation de leurs créances, implosion de l’immense marché des CDS, ces contrats d’assurance sur les défauts de remboursement). Mais elles n’empêcheraient pas le retour des crises.

En effet celles-ci sont liées, comme nous l’avons vu, aux déséquilibres entre des économies orientées différemment, déséquilibres que rien ne vient compenser, et que des pactes alignés sur un modèle unique de rigueur viendraient encore aggraver. Elles sont liées aussi à la mise en concurrence des Etats européens, qui jouent avec des cartes biseautées. Rompant avec cette Europe ultra-libérale, les pays de la zone euro devraient se mettre d’accord sur une certaine unification de leurs règles au moins fiscales et sur une augmentation considérable du budget européen, permettant de soutenir les pays en difficulté. Ce serait la voie vers une harmonisation des politiques budgétaires, afin de réduire cette concurrence entre les Etats qui concourt aux déséquilibres que nous avons notés, donc la voie vers une Europe où il n’y aurait plus de cavalier solitaire ni de passager clandestin, où la coopération prévaudrait sur l’actuelle non-coopération, qui conduit à une faible croissance (le jeu n’est à somme non nulle que si la croissance est substantielle) et à un résultat qui est dommageable pour tous – car les pays qui exportent dans la zone euro seront finalement pénalisés par la chute de leurs exportations. Enfin, pour conférer une légitimité à cette fédéralisation partielle, il faudrait changer toutes les institutions politiques de l’Union, autrement dit tout remettre à plat. Cette liste de propositions n’est pas exhaustive, mais elle montre qu’une alternative est possible, et il est heureux qu’un débat ait commencé à s’engager. Point d’illusion pourtant : le premier scénario, celui d’un éclatement à terme de la zone euro est le plus probable. Alors ne faut-il pas prendre les devants ?

 

Sortir de l’euro ?

 

Du Front national à la gauche radicale en passant par divers courants souverainistes, la question est aujourd’hui posée. Je vais m’arrêter ici sur les propositions de Jacques Nikonoff, car elles me semblent les mieux construites et les plus cohérentes. Elles concernent la France, dont la situation et le poids économique sont assez forts pour que la sortie soit possible, mais elles s’adressent aussi aux autres pays européens, en leur montrant par l’exemple que cette voie est praticable et avantageuse. Je vais, à partir de ces propositions, présenter un scénario optimiste en insistant lourdement sur la question du tempo, car les risques sont, il faut bien l’admettre, considérables.

Donc le gouvernement français, ayant convaincu une majorité d’électeurs que c’est le seul moyen de sortir de l’impasse, annonce, disons dans 6 mois (délai techniquement tenable, selon Nikonoff), l’abandon de l’euro et son remplacement par un nouveau franc, selon la parité un euro-un franc. Cette parité est en effet essentielle pour éviter une panique bancaire, c’est-à-dire un mouvement massif de retraits dans les banques nationales (ou dans les établissements français des banques étrangères) afin de conserver des euros et de replacer des avoirs sur des comptes à l’étranger (le contrôle des changes ne peut être instauré qu’après la sortie effective de l’euro). Elle est aussi essentielle pour que les entreprises et l’Etat ne soient pas asphyxiés par le remboursement de leurs dettes en euros, alors que leurs rentrées se feraient en un franc plus faible. La BCE refuserait probablement, de même, de refinancer des banques dont les actifs seraient convertis, six mois plus tard, en francs faibles, et les investisseurs internationaux cesseraient de souscrire aux emprunts français publics ou privés dans la perspective de la dévaluation à venir de ce nouveau franc. A mon avis il faut même exclure la dévaluation immédiate après la sortie de l’euro, car la seule idée que le nouveau franc (échangé contre un euro) serait à ce moment dévalué affolerait épargnants et investisseurs pendant la période critique. 

Cela ne suffit pas, car il faut prévoir le financement de l’économie après la sortie de l’euro, et l’annoncer pour rassurer les agents économiques : expliquer que, à l’instant même où le vote (de préférence par referendum) serait acquis, la Banque de France recouvrerait son autonomie et serait autorisée à créer de la monnaie scripturale pour acheter des emprunts d’Etat et pour refinancer les banques nationales, pendant que ces mêmes banques se verraient imposer la souscription aux nouveaux emprunts d’Etat dans des quantités définies. C’est à ce compte on pourrait éviter l’assèchement des emprunts publics. Reste qu’il y a deux écueils à éviter. Il faut que les banques continuent à distribuer des crédits privés à un rythme et à des taux convenables, au lieu de privilégier le crédit à l’extérieur du pays (n’oublions pas que ce sont des banques internationales), qu’elles pourraient juger plus sûr et plus rémunérateur (sans parler de leurs activités spéculatives). On ne voit pas comment s’en assurer sans une nationalisation des grandes banques nationales (et des compagnies d’assurance). C’est d’ailleurs la proposition de Nikonoff. Mais encore faut-il trouver les milliards nécessaires pour cette nationalisation. D’autant que la création monétaire par la Banque de France doit être limitée pour que la dette publique reste soutenable. L’autre écueil serait une création monétaire excessive par les banques nationalisées, génératrice d’inflation ou de créances douteuses.  Nikonoff propose, pour y remédier, de restaurer l’ancienne pratique de l’encadrement du crédit (on peut penser aussi à utiliser l’outil des réserves obligatoires).

Tout ne serait pas résolu pour autant. Pour éviter la fuite des capitaux, il serait impératif de rétablir le contrôle des changes. Cela n’a rien d’extraordinaire. Bien des pays le pratiquent, à des degrés divers (la Chine, le Brésil etc.). Il faudrait annoncer que, le jour où le franc remplacera l’euro, la non-convertibilité sera totale, concernant toutes les transactions. Cela ne signifie aucunement, comme essaient de le faire croire les critiques du retour au franc, la fermeture des frontières et le retour à l’autarcie – ce qui serait absurde, ajoutent-ils, pour un pays qui vit largement de ses exportations et s’exposerait à des représailles immédiates -, mais seulement que les transactions d’un certain montant devraient être autorisées.

Voilà donc un scénario plausible, à condition que toutes ces mesures soient annoncées, faute de quoi tout le monde, même parmi les experts de gauche les moins mal disposés, criera « casse-cou », sans parler de la levée de boucliers à droite, du côté des transnationales et du lobby bancaire. Mais on conviendra qu’il est sinon politiquement, du moins techniquement, très difficile à réaliser avec un Etat lourdement endetté, même s’il est accompagné d’une rapide et drastique réforme fiscale, destinée à améliorer les recettes publiques.

Aussi ne faudrait-il pas annoncer également une restructuration de la dette publique, de manière à alléger la dette de l’Etat ? Cette restructuration aurait aussi un autre avantage. Elle va faire fuir tous les investisseurs : non seulement ils ne voudront plus acheter des titres de créance, mais encore ils les vendront à toute vitesse. Fort bien, cela fera chuter leur cours. Nikonoff et d’autres économistes proposent de rembourser intégralement les petits porteurs pour ne pas ruiner leurs économies (cela pourrait se faire au vu du montant de leurs feuilles d’imposition), et seulement partiellement les personnes morales (banques et investisseurs). Ce sera donc le bon moment pour racheter les titres sur le marché secondaire. Quant aux banques et autres investisseurs qui se trouveront dans le rouge du fait de la restructuration, ils verront le cours de leurs actions ou la valeur de leurs fonds chuter, et ce sera également le bon moment pour les nationaliser à vil prix. Fort bien, mais on retrouve la question du tempo. Tant que la sortie de l’euro n’est pas effectuée, et que la Banque de France n’est pas autorisée à acheter des titres publics, les besoins de financement de l’Etat seront toujours considérables (il faudra payer les fonctionnaires, les retraites etc.). Or les banques et autres investisseurs auront cessé de prêter à nouveau, et l’Etat se trouvera au bord de la faillite. Comment donc passer ce cap ?

On peut alors se demander si la restructuration des dettes publiques et l’achat des titres par la Banque de France ne devraient pas être décidés avant, et non après la sortie de l’euro (Jacques Sapir propose d’utiliser l’article 16 de la Constitution française pour autoriser, bien sûr en contradiction avec les Traités, à prêter à l’Etat).  Mais on ne voit pas comment le pari serait tenable, car il entraînerait une mise en péril des banques, qu’il faudrait immédiatement recapitaliser, et une fuite des capitaux, sauf à décréter en même temps le contrôle des entrées et sorties de capitaux (qui ne serait pas encore un contrôle des changes, puisqu’on serait toujours dans l’euro). La sortie de l’euro risquerait de se faire dans les pires conditions : une économie privée de crédits et impossible à relancer par une dévaluation, qui n’a de sens qu’après la sortie de l’euro.

 

Conclusion (provisoire)

 

La sortie d’un pays de l’euro serait, entend-on dire de toutes parts, un cataclysme, comparable à l’effet de souffle produit par la faillite de Leyman Brothers sur l’économie mondiale. Cela n’a pas de sens, car la faillite d’un Etat, même si elle devait arriver (il y a de nombreux précédents dans l’histoire), n’a rien à voir avec la faillite d’une banque privée (un Etat ne disparaît pas).  Mais il est vrai que la zone euro en serait gravement affectée, surtout s’il s’agissait d’un pays comme la France. La plus grande difficulté « technique » est, à mon avis, la question du rythme ou du tempo.

Mais, au-delà, il y a un problème d’horizon : à quoi bon sortir de l’euro, si c’est pour se retrouver dans une économie mieux contrôlée, mais dont les ressorts resteraient capitalistes, avec une domination des transnationales privées ?

Nikonoff est tout à fait conscient que ce sont l’ensemble des structures économiques qu’il faudrait changer : nationaliser ou socialiser, d’une façon ou d’une autre, de grandes entreprises, favoriser le développement de coopératives et de mutuelles, encadrer strictement les marchés d’actions et de produits dérivés, fermer le marché secondaire obligataire, instaurer un protectionnisme négocié et « altruiste » etc. - toutes mesures éminemment souhaitables pour repartir d’un bon pied et changer de système économique. Il les met à l’agenda de la sortie de l’euro, car, dit-il, « la crise est systémique. Cela signifie que tout le système est atteint et que c’est donc tout le système qu’il faut changer : la monnaie, l’économie, le système bancaire et financier, la démocratie, l’implication citoyenne, l’environnement, les questions sociales… » (p. 340). L’équivalent d’un programme du Conseil national de la résistance. On peut dire aussi que ce programme se rapproche, à bien des égards, du socialisme de marché à la chinoise. Je serais volontiers d’accord dans une telle perspective de moyen ou de long terme. Mais le problème est celui de la crédibilité dans la période critique qui précède la sortie de l’euro et de la faisabilité dans la période également critique qui la suit. Et je doute fort qu’elle rencontre, « à froid » l’assentiment, et mieux, la mobilisation populaire qui seuls la rendraient possibles, vu le pouvoir des forces coalisées (libérales et social-libérales) qui vont tout faire, absolument tout faire, pour l’empêcher (c’est beaucoup plus difficile de faire adhérer la masse de la population à un tel programme que de l’inciter à voter non à un Traité qui met à bas la souveraineté populaire).

Il faut tenir compte, en particulier, de la prégnance du rêve européen, malgré l’immense scepticisme des peuples. Quand on va leur seriner que c’est la fin de l’Europe, que les nations européennes ne feront plus le poids par rapport aux géants mondiaux, il y aura de quoi les inquiéter. Il faudrait qu’ils sachent que l’euro, tel qu’il est, n’est avantageux que pour quelques pays, auxquels il procure un marché stable, et qu’une monnaie commune en conserverait les rares avantages. Il faudrait qu’ils voient les contours d’une autre Europe, moins oligarchique et plus solidaire. Bref ces conditions politiques n’existent pas aujourd’hui, où seuls les doutes et les déceptions ont gagné du terrain.

C’est pourquoi je pense qu’il faut d’abord mettre en avant les quelques réformes structurelles évoquées plus haut, qui ont l’avantage de mieux faire ressortir l’impasse actuelle et qui obligent à repenser toute la construction européenne. C’est une question de stratégie politique. Mais je suis en même temps persuadé qu’elles ne verront pas le jour et que la crise européenne ira plus vite que les prises de conscience. C’est donc à chaud qu’elle pourra être résolue – ce qui veut dire aussi quand la révolte des populations face aux plans d’austérité et à la liquidation de leurs acquis sociaux aura bousculé la donne. En attendant la « sortie de l’euro » devrait être présentée comme un plan B, un plan qui montre qu’il y a une issue de secours.