Chapitre 1

 

 

L’économique est aussi un lieu de pouvoir et d’idéologie

 

 

Marx a-t-il fondé et construit une « économie marxiste » ? Cette question simple a entraîné des réponses étonnamment fallacieuses. Commençons par une première méprise : si économie marxiste il y a, elle ne concernerait que le capitalisme. Nombre de marxistes ont en effet soutenu que toute la théorie de la valeur et la survaleur (la plus-value) ne vaudrait que pour l’économie capitaliste, et n’aurait donc qu’une portée limitée, bien loin de représenter des concepts généraux, simplement déclinés de manière particulière pour ce système économique. Elle serait impropres pour comprendre les sociétés précapitalistes, et encore plus pour penser le socialisme et le communisme. Et pourtant…

 

Marx a bel et bien construit une économie générale.

 

 Nous verrons qu’il y a bon nombre de concepts, dans Le Capital même, qui ont une portée générale. Mais à condition de les prendre à leur bon niveau d’abstraction, c’est-à-dire dans leur plus grande généralité. Or ce n’est pas ce que font en général les économistes : ils projettent dans le passé des concepts spécifiques (l’échange marchand par exemple), qui ne valent que pour certaines sociétés, voire des concepts propres au capitalisme (le profit par exemple) qui n’y ont pas leur place. A l’inverse certains exégètes de Marx considèrent, nous le verrons, que les concepts du Capital ne sont valables que pour le capitalisme et n’ont aucune pertinence pour les sociétés antérieures ni pour une société post-capitaliste. Le premier objet de mon travail sur Marx a été au contraire de retrouver, comme enfouis sous l’analyse du capitalisme, ces concepts clés du matérialisme historique qui permettaient de penser toutes les formes historiques de société, et par là de bien cerner ce qui faisait le propre de l’une ou l’autre, et particulièrement de la société capitaliste. Et, si l’on voulait mieux comprendre cette dernière, il fallait d’abord prolonger, enrichir cette théorie générale, en faire un puissant outil d’analyse, aussi bien pour éviter les généralisations infondées (toutes les sociétés antérieures n’auraient été que des prémisses du capitalisme) que pour ne pas s’aveugler sur son originalité (après tout, toutes les sociétés ont eu à résoudre les mêmes problèmes, et le nombre de réponses n’est pas infini). Trop de conceptions du capitalisme, même inspirées de Marx, ont fait l’économie de cette recherche préalable et se sont contentées de grilles d’analyse rudimentaires.

Mais Marx a-t-il seulement reconstruit l’économie classique, celle de Smith et de Ricardo en premier lieu ? Il n’y a pas de doute sur le fait que Marx avait bien le projet de constituer une économie scientifique : il l’a dit mainte fois. Mais cette économie est bien différente de ce qu’on entend ordinairement par économie : elle comporte des rapports de pouvoir et des rapports idéologiques. Le sous-titre du Capital, « Critique de l’économie politique », doit être entendu en un nouveau sens : critique de l’économie comme monde de relations sans formes de pouvoir, sans représentations de la relation sociale ni conflits idéologiques.

 

Une économie très politique.

 

Toute l’économie « bourgeoise » (Marx y oppose l’économie du prolétariat) cherche à évacuer ces dimensions. Ce n’est pas par hasard que l’économie moderne a voulu se bâtir sur les fondements de l’économie néo-classique, c’est à dire sur de pures relations d’échange, avec un agent (l’entrepreneur) qui achète sur le marché du travail, du capital et des ressources naturelles afin de les combiner pour vendre à un consommateur ou à un autre entrepreneur des produits dont le prix s’établit en fonction de leur rareté : le pouvoir et les représentations se sont évaporées, alors qu’ils sont au cœur de ce que Marx nomme le « laboratoire secret de la production ». Les économistes contemporains les réintroduiront ensuite, mais en les travestissant : le pouvoir n’est qu’un effet de la division technique du travail et des différences de qualification qu’elle appelle entre ceux qui exécutent et ceux qui dirigent, entre ceux qui conçoivent et ceux qui appliquent etc. Ils feront un pas de plus : tous n’ayant pas accès aux mêmes informations (ce qu’ils appellent des « asymétries d’information »), certains en tirent parti pour fausser la relation marchande. Ils chercheront alors comment limiter ce privilège de position. Mais leur analyse s’arrête là.

Les lecteurs pressés de Marx, mais également beaucoup d’économistes marxistes ont aussi, à leur manière, négligé tout ce tissu de relations que chaque travailleur connaît bien, et qui font le pain quotidien des spécialistes des relations professionnelles, ceux qu’on appelle aujourd’hui les manageurs en charge de la « gestion des ressources humaines ». Ils sont partis de cette asymétrie fondamentale entre ceux qui possèdent les moyens de production, et ceux qui, ne les possédant pas, sont contraints de vendre leur force de travail. De cet échange inégal (bien que la force de travail soit achetée à sa valeur) ils en sont venus à l’exploitation : une partie du produit du travail n’est pas payée, c’est la survaleur issue du surtravail. On peut ensuite dérouler toutes les conséquences de cet état de choses initial, jusqu’aux grandes « lois » du capitalisme comme la baisse tendancielle du taux de profit ou la paupérisation relative. Mais, entre temps, la domination a disparu, ainsi que toutes les formes de la production et du pouvoir symbolique. C’est aux sociologues qu’il revient alors de les introduire, comme une sorte de superstructure d’importance seconde, rattachée à la lutte des classes.

Et pourtant la thématique de la domination est fortement présente chez Marx, et s’ancre dans toutes sortes d’institutions : des règles, qui servent précisément à définir les conditions d’exercice et de respect du pouvoir, des normes et des sanctions etc. J’y consacrerai un chapitre, où j’essaierai de prolonger ses indications. Pour ne donner ici qu’un exemple, pas d’entreprise sans un règlement d’entreprise (Engels en a cité de nombreux dans La situation de la classe ouvrière en Angleterre). Rien dans le rapport marchand (dans le contrat de travail) ne spécifie ces rapports de domination : le droit du travail n’y fait qu’allusion quand il définit la condition du salarié comme une situation de subordination. Or les rapports de domination ont des répercussions sur l’exploitation : non seulement ils visent à la renforcer, mais – et c’est ce que Marx a clairement souligné, on le verra – les fonctions de domination ne peuvent être considérées comme un travail comme les autres : ne produisant pas de valeur, elles émargent sur la valeur produite par les véritables travailleurs productifs, et leurs rémunérations diverses ne représentent de ce fait qu’un prélèvement sur le travail « général ».

Même chose pour bien des fonctions idéologiques, qui servent aussi, en définitive, à maintenir ou renforcer l’exploitation, et qui ne relèvent pas davantage d’un travail général. On trouve, ici à nouveau, de nombreuses indications chez Marx. Il ne faut pas les confondre avec l’idéologie spontanée, c’est-à-dire avec des formes de représentation illusoires, mais que personne ne produit. Pour ne donner ici encore qu’un exemple, la « forme salaire » qui fait que  le travail apparaît comme le prix d’une prestation de travail (identique à celle d’un artisan indépendant, facturant son service) et non comme le prix de la force de travail (une force qui peut produire plus ou moins) relève de l’apparence immédiate. Toutes ces apparences ont été longuement développées par Marx, parce qu’elles faisaient partie de sa critique de l’économie politique, de sa volonté de passer de l’apparence à l’essence, ou encore de ce qu’il appelle l’économie « exotérique » (la surface des choses, en quelque sorte, tout comme l’image que nous avons d’un bâton brisé quand il est plongé dans l’eau) à l’économie ésotérique (l’économie scientifique, à l’instar du physicien qui introduit l’indice de réflexion du milieu). Mais son analyse est allée plus loin : ces représentations spontanées ne sont que la matière première de discours idéologiques, qui fleurissent dans tous les espaces de la vie économique, y compris aujourd’hui celui de la consommation (avec les technologies du marketing et de la publicité)

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Mais il ne faut pas confondre pouvoir et domination.

 

Au sens large tout pouvoir est à la fois pouvoir sur les corps et sur les esprits. Mais tout pouvoir n’est pas domination physique, tout discours idéologique n’est pas un discours de légitimation de l’exploitation et de la domination elle-même. Pour sortir du flou ou de l’équivoque de ces notions, il me fallait distinguer des fonctions générales, présentes dans toute société, des fonctions spéciales qui ont cette visée. C’est là que je me suis servi d’un analyseur : comment les choses se passent-elles dans des sociétés sans classes ? Qu’y reste-t-il de ces « rapports politiques et idéologiques de production », ainsi que je les nommais ? L’épreuve aurait pu être purement formelle, simple exercice intellectuel, si de telles sociétés étaient introuvables dans le cours de l’histoire. Mais, heureusement, l’investigation historique pouvait leur trouver des répondants, impurs peut-être, mais hautement instructifs, fût-ce dans les marges de sociétés complexes (on le verra, j’ai cru pouvoir identifier quelques « modes de production » de ce genre, sans faire appel à cette société communiste à venir si problématique que Marx appelait de ses vœux). Tout ceci sera étudié dans un chapitre ultérieur. Mais cette distinction entre fonctions générales et fonctions spéciales, entre pouvoir et domination, entre justification et légitimation (pour aller vite), est d’une importance décisive, parce qu’elle permet non seulement de clarifier les concepts, mais de ne pas perdre la spécificité de l’analyse marxienne.

 

Pour anticiper quelque peu, une telle analyse permettra de critiquer aussi bien des théories économiques modernes comme la théorie des conventions que des philosophies politiques comme celle de Michel Foucault. Ainsi la théorie des conventions, considérant que Marx avait complètement négligé des aspects institutionnels essentiels au fonctionnement des entreprises, s’est proposé de mettre en évidence l’existence de règles faisant l’objet d’un apprentissage commun et constituant un « dispositif cognitif collectif » - une convention -, ainsi que la présence de discours de « justification ». Fort bien, cela permettra des analyses utiles, par exemple s’agissant de la convention monétaire, qui fait que tous les agents sont d’accord pour reconnaître la monnaie comme un bien commun. Mais, à en rester là, la domination disparaît : on ne voit pas, par exemple, que les règles qui sont mises en place dans l’entreprise capitaliste ont des caractères bien particuliers. Elles ne codifient pas seulement la façon dont les pouvoirs sont distribués de la façon propre au capitalisme (ainsi entre actionnaires, dirigeants, cadres intermédiaires, agents de contrôle, simples salariés), elles ont aussi des effets de légitimation et d’occultation. On ne voit pas non plus que les sanctions dans le régime capitaliste sont spécifiques - telles ces amendes et retenues sur salaires que Marx et Engels connaissaient bien. Le salarié qui, aujourd’hui, est soumis à une batterie de contrôles sophistiqués, à des « flicages » de toutes sortes concoctés par des experts en management, ne s’y trompe pas : il ne s’agit moins  d’énoncer les règles d’un « métier », d’une fonction, que de l’enserrer dans un jeu de contraintes qui le transforme en machine, en support de chiffres (je parlerai ailleurs de cette quête managériale d’un contrôle absolu et de ses effets mortifères sur l’individu et délétères sur sa productivité elle-même).

Un autre exemple de confusion entre pouvoir et domination pourrait être trouvé dans les analyses de Michel Foucault : celui-ci s’est attaché à ce qu’il appelle les « disciplines », qui sont un ensemble de techniques et de procédures pour agir sur les corps, les distribuer dans l’espace, les classer, les modeler, afin de mieux les « surveiller et punir » (selon le titre de l’un de ses ouvrages), mais qui sont aussi des façons de « gouverner » les conduites, d’agir sur les esprits pour leur faire intérioriser des contraintes comme si elles étaient l’œuvre de leur propre liberté. Ces analyses sont fort éclairantes notamment pour comprendre comment se fait aujourd’hui la « fabrique du sujet néo-libéral », mais, en confondant pouvoir et domination, elles bloquent toute perspective d’accès aux formes d’organisation alternatives et aux résistances qui se manifestent dans tout le champ social. 

 

L’économie marxienne est donc une économie très politique, dans un sens élargi du terme. Mais, disant cela, nous ne sommes qu’au début de notre relecture et de notre reprise du discours marxien. Car il s’agit de bien cerner ce champ de pouvoir et d’idéologie qui relève de l’économique - devenu désormais de l’économico-social – et de ne pas le confondre avec le domaine politique et idéologique proprement dit. Problème qui est négligé ou évacué par bien des auteurs qui ont trouvé la théorie marxienne insuffisante, parce qu’ils n’avaient fait que feuilleter rapidement quelques passage du Manifeste communiste et de l’Introduction de 1857, où Marx donne un aperçu rapide du matérialisme historique. On a cru que toutes les formes institutionnelles dont nous venons de parler (règles, jugements, sanctions, discours, normes de toutes sortes) relevaient de la « superstructure », alors qu’on pouvait en trouver partout, et déjà dans tout l’espace économique. Et, du coup, on a perdu le sens profond de la distinction marxienne entre l’économico-social et le politique.

 

Infrastructure/superstructure : une métaphore féconde.

 

Que d’écrits pour critiquer une opposition dite simpliste, conduisant notamment à sous-estimer le rôle de l’Etat, du droit, de la politique ! Et donc pour s’en prendre au « matérialisme historique », cette expression qui condense la théorie marxienne de la société et de l’histoire. Et pourtant elle traduit en image une intuition puissante : le politique proprement dit est ce qui, s’élevant au-dessus d’un ensemble économique structuré - pouvant devenir très complexe -, lui permet de maintenir son unité contre tous les facteurs de division, voire les antagonismes, qui tendent à le détruire, ce qui donc lui permet persévérer dans son être et d’évoluer de telle ou telle façon. Le concept clé est celui de reproduction. Mais le politique est aussi ce qui fait bouger et finit par détruire les fondations quand celles-ci se lézardent. Le concept clé est ici celui de transformation : une société ne meurt que quand elle perd sa tête. Nous verrons que, ramassée par cette métaphore et riche d’analyses lumineuses, la théorie marxienne du politique et de l’Etat reste cependant inchoative et lacunaire et laisse en suspens de nombreux problèmes, tels que : quels agents de l’Etat ne remplissent que des fonctions politiques, quels autres agents remplissent plusieurs sortes de fonctions à la fois ? Comment distinguer des fonctions politiques générales des fonctions spéciales ? Mais l’essentiel est d’abord de ne pas confondre ce qui relève des rapports politiques (et idéologiques) de production de ce qui relève des rapports politiques (et idéologiques) proprement dits, et Marx a tracé la ligne d’une telle distinction. C’est important à plusieurs titres.

 Si aucune société ne peut se passer du politique, c’est-à-dire d’une régulation des conflits et de représentations symboliques, le politique n’en est pas le moteur : tel est le sens de la position matérialiste.

L’une des fonctions du politique – je n’évoquerai pour le moment que celle-là - est de poser des règles valables pour l’ensemble de la société, même quand elles ne visent que des objets particuliers : cela s’appelle le droit, depuis que des règles sociales ont revêtu une forme écrite systématique. Or le droit n’invente rien : il codifie ce qui existe, tout en pouvant l’infléchir (car il y a toujours des contradictions entre telle ou telle partie du droit, des cas non prévus appelant décision qui fera jurisprudence etc.). C’est dans les profondeurs du champ économico-social, de toutes les unités qui le composent, que naissent les règles qu’il faudra ensuite codifier pour prévenir les différends, les litiges, les pratiques déviantes etc., et ensuite pour régler les conflits de toutes sortes (tant les conflits sociaux que les conflits inter-individuels). En ce sens Hayek n’avait pas tort : ce qu’il appelle les « règles de juste conduite » préexistent à l’intervention du politique. Deuxième observation : le droit, qui s’adresse à tous, est pourtant souvent le moins bien connu, ce qui peut lui conférer une signification d’intimidation et de masque, comme le pensait Marx. Nul citoyen n’est censé ignorer la loi, mais nul ne la connaît vraiment, et beaucoup n’en savent pas grand-chose. De même les salariés d’une entreprise sont bien loin de connaître le millier de pages du Code du travail, et c’est vrai aussi même des patrons. Les premiers ont besoin d’experts syndicaux pour pouvoir se défendre, et les seconds de directeurs du personnel compétents, et souvent de cabinets de professionnels du droit. On voit bien ici comment le pouvoir juridique s’élève au-dessus de la société, et ceci est fort différent de toutes ces règles qui imprègnent la vie quotidienne que les ethnosociologues ont décryptées (pensons simplement aux règles de politesse et de convenance).

Ensuite le politique ne saurait être confondu avec l’Etat. Il y a eu bien des sociétés sans Etat, sans même des formes naissantes de l’Etat (comme le big man, les chefferies), mais le politique n’en était nullement absent. Dans les sociétés capitalistes modernes, l’Etat n’est pas tout le politique, loin de là : les partis politiques, les syndicats, beaucoup d’associations relèvent du politique, dans la mesure où ils s’adressent à l’ensemble de la société, même s’ils ne poursuivent que des intérêts particuliers, et non à leurs seuls membres. Ce n’est pas parce qu’ils peuvent entretenir des liens particuliers avec l’Etat qu’ils en deviennent des appareils. Inversement l’Etat peut être directement un agent économique (services publics, entreprises publiques) ou intervenir de façon prégnante dans l’économie (politiques publiques, voire planification). Tout cela appelle clarification et conceptualisation, en cherchant d’abord où passe la ligne de démarcation entre l’Etat et l’économico-social, entre donc superstructure et infrastructure. Et l’on sait que les théoriciens marxistes ont été bien embarrassés par le sujet, notamment quand il s’agissait d’analyser les systèmes de type soviétique, où l’Etat paraissait omni-présent. Mais les penseurs libéraux ont, de leur côté, fortement aggravé la confusion en confondant systématiquement le politique avec l’Etat, ceci avec un objectif précis : assimiler le politique au public, et l’économique au privé, pour mieux dénoncer la mainmise de l’Etat sur une économie qui n’était censée bien fonctionner que sur la base des rapports de propriété privée. Malheureusement bien des théories économiques et politiques d’inspiration non-libérale leur ont emboîté le pas.  

 

Je ne limiterai ici aux deux exemples précédemment cités. L’usage extensif de la notion de contrat a conduit à calquer plus ou moins les « conventions » propres à l’espace économique sur les contrats de type juridique, tels que le contrat marchand d’achat/vente propre au droit commercial ou les contrats de propriété du droit civil. Or tant le marché que l’entreprise connaissent un grand nombre de règles tacites ou informelles qui n’ont rien d’un accord en bonne et due forme conclu entre des parties. Toutes les frontières sont brouillées, comme on le voit, particulièrement, avec une théorie qui efface la distinction infrastructure/ superstructure au profit d’une topologie de l’espace social en six « cités » (le monde domestique, le monde industriel, le monde des affaires, le monde de l’opinion, le monde de la créativité, le monde civique)… que l’on retrouverait à l’intérieur même de l’entreprise. De même la philosophie politique a, de son côté, abusé de la notion de contrat : le travailleur libre du capitalisme l’est parce qu’il a été dépossédé de ses moyens de subsistance, et non parce qu’on lui a reconnu, au niveau politique, la qualité de citoyen formellement égal (les institutions politiques mettront beaucoup de temps à lui accorder un certain nombre de droits). La théorisation de la « gouvernementalité » chez Michel Foucault, comme son nom même l’indique, place toutes les disciplines sous l’autorité de l’Etat. Mais ce n’est pas parce que l’Etat vient normer les rapports sociaux – c’est sa fonction cardinale – qu’il les gère dans leur totalité. Et l’on ne peut pas mettre sur le même pied l’atelier, l’école, l’hôpital et l’armée comme autant de lieux de déploiement du contrôle étatique. L’histoire montrerait que c’est l’atelier (plus précisément la manufacture si bien décrite par Adam Smith), cet espace économique par excellence, qui fournit la matrice des autres champs de pouvoir, sachant pourtant que des interactions et les échanges de procédés se produisent nécessairement.

 

Résumons nous. L’économie de Marx est donc une économie très « politique », c’est-à-dire nourrie de rapports de pouvoir, de représentations et de discours idéologiques, et ceci sans faire intervenir les rapports politiques proprement dits, juridiques en particulier.

L’approche marxienne s’oppose donc à la distinction devenue usuelle, largement répandue par les médias, entre ‘l’économique’ et le ‘social’ – une distinction lourde de présupposés en faveur de ce qu’on appelle « l’économie de marché ». Il est en réalité impossible de séparer le social de l’économique, comme si ce dernier était seul la véritable infrastructure, celle où des individus souverains, noueraient entre eux de pures relations d’échange (assorties cependant de contrats). Il est tout aussi indu de séparer certains aspects dudit social du politique. On oppose souvent ainsi « le dialogue social », les « négociations entre partenaires sociaux » (syndicats patronaux et ouvriers), à l’intervention de l’Etat arbitre ou décideur en dernier ressort (par la loi). De telles relations relèvent en fait de la sphère politique, qui ne se réduit nullement au champ d’action de l’Etat ni à celui des partis politiques.

La conception marxienne de l’économie est étrangère à l’économisme. Au reste Marx a un terme pour désigner l’économico-social : c’est celui de «production sociale ». Et c’est bien à juste titre qu’un certain économisme marxiste a été critiqué. Nous en verrons bien d’autres aspects, comme celui qui consiste à faire de la technique un domaine neutre, échappant aux relations de pouvoir et aux conflits idéologiques, et souvent conçu comme le moteur des transformations sociales. Les techniques sont aussi un lieu et un enjeu de pouvoir, les analyses de Marx (sur la « détermination réelle » du procès de travail) l’ont abondamment illustré.

L’institutionnalisme en économie s’est bâti sur l’idée que l’économique, y compris le marché lui-même, ne peut fonctionner sans des institutions (règles, contrats, conventions etc.). Mais ce fut au prix d’une équivoque constante entre les deux niveaux, celui de l’économico-social et celui du politique proprement dit. Il est bien vrai que l’un ne peut fonctionner sans l’autre. Même les ultra-libéraux (les anarcho-capitalistes), si farouchement opposés à l’Etat, ont dû le concéder : on ne pouvait se passer de règles juridiques, de tribunaux, de milices (mais ils voulaient en en faire des institutions privées et marchandes). Le néo-libéralisme a de même reconnu la nécessité d’un ordre juridico-politique, pour garantir la concurrence et élargir les mécanismes de marché. Autant d’institutions donc. Mais ces institutions ne viennent que recouvrir, conforter, légitimer, compléter toutes sortes d’autres institutions, plus ou moins formelles, plus ou moins tacites (cela renvoie à tout l’énorme domaine de la « gestion ») qui organisent les rapports sociaux de production.