Chantier Marx I

 

Le champ economico-social

 

 

 

Introduction

 

 

 

L’œuvre de Marx est un immense chantier. Une expression qu’il convient de prendre au pied de la lettre.

C’est un chantier au sens où elle fut, dans l’idée et de l’aveu de son auteur lui-même, toujours en construction. On sait qu’il a mainte fois repris son ouvrage, et qu’il fut rarement satisfait de son état d’élaboration, au point qu’il a laissé une énorme masse de manuscrits inédits, et qu’il n’a publié qu’en partie, et comme à regret, sa pièce maîtresse, Le Capital (c’est Engels qui éditera, sur la base des manuscrits, les Livres 2 et 3, qui ne s’achèvent point).

C’est un immense chantier, parce que Marx a ambitionné de produire une théorie d’ensemble, couvrant tous les champs de ce qu’on appelle aujourd’hui les sciences humaines, sans parler de la philosophie. A cet égard elle n’a pas d’équivalent, sauf précisément chez les grands philosophes encyclopédistes – mais ils sont antérieurs au développement de ces sciences humaines, qui ont conquis leur autonomie contre eux. Tous les grands théoriciens de ces sciences se sont cantonnés dans l’une d’elles, quitte à déborder sur les autres et à tenter quelques croisements. Ce qui fait que aujourd’hui Marx est inclassable : on le trouve partout, mais on n’en utilise que des fragments épars. Par exemple, en économie, Marx, quand il n’est pas escamoté, figure parmi « les classiques », et on n’en retient alors que de petits bouts, généralement isolés et mal lus, alors qu’il faudrait les replacer dans la construction d’ensemble de sa théorie.

C’est un chantier, parce que Marx voulait mettre ses matériaux dans un ordre raisonné, systématique. Tous les écrits qu’il a publiés n’étaient pas seulement dans son esprit des essais lancés dans diverses directions, mais aussi des pièces qui devaient s’insérer dans un vaste corpus – dont quelques plans dressés par lui donnent l’idée. Or c’est cet esprit de système qui a été violemment attaqué par tous ceux qui voulaient, disaient-ils, en finir avec les idéologies. Situation assez étrange, car au même moment (disons à partir des années 1970) l’économie instituée tentait de liquider toutes les hétérodoxies et de conquérir, avec sa batterie de concepts, tous les autres champs des sciences humaines, pour se constituer en discipline reine. Et ses effets pratiques ont été autrement plus puissants que celle de tous les « déconstructeurs » de systèmes. Nous les subissons aujourd’hui quotidiennement.

Il n’est pas exagéré de dire que le chantier proprement théorique de Marx, s’agissant des concepts fondamentaux du « matérialisme historique », a été, en tant que tel, laissé à l’abandon par la quasi-totalité des marxistes.  La chose paraît ahurissante quand on sait que la littérature marxiste occuperait des bibliothèques entières – peut-être la numérisation de tant d’articles et de volumes et les moteurs de recherche permettront-ils un jour de mesurer l’immensité de ce continent. Certes il y a eu, à côté de légions d’exégètes, d’importants continuateurs et quelques très grands noms, à commencer par Engels qui a participé à la construction de l’œuvre et l’a poursuivie. Mais bien peu nombreux ont été ceux qui ont essayé de retravailler l’édifice, d’en reprendre et d’améliorer l’architecture. Les marxistes ont eu des excuses. Une grande partie de l’œuvre leur était inaccessible, nombre d’écrits n’ayant été publiés que plusieurs décades après la mort de Marx, et la MEGA (les œuvres complètes de Marx et d’Engels, 60 volumes !) étant restée une entreprise encore inachevée à ce jour, seulement partiellement traduite dans les principales langues. L’urgence politique, la violence des affrontements idéologiques, l’arrivée massive de nouveaux savoirs, les évolutions de la société n’inclinaient pas à la patience. Il n’en reste pas moins que le dogmatisme, ou plutôt les dogmatismes (tant les héritiers se sont déchirés), ont produit des effets sclérosants, et des contre-effets tout aussi réducteurs, jusqu’à ce que Marx passe de mode et soit rejeté dans les oubliettes, sauf dans quelques cercles restreints, tout en faisant des réapparitions à chaque grande crise du capitalisme. En sorte que la tâche de la continuation/reconstruction reste devant nous.

J’ai découvert Marx en 1968. Je n’en connaissais que quelques textes célèbres, car, s’il était très présent dans le débat politique, il était alors banni des études universitaires. Je me souviens avoir passé un mois à lire Le Capital de la première à la dernière ligne, m’être senti emporté par une logique puissante du texte, et avoir éprouvé la grande surprise de n’y pas retrouver les lignes de lecture qui dominaient à l’époque les discussions (pour ne citer que les deux principales que je connaissais bien : celle d’Althusser et celle de Lukacs, avec la querelle sur l’humanisme et l’anti-humanisme). C’était aussi l’époque où l’on se disputait sur la nature du système soviétique et où la critique chinoise de ce régime « révisionniste » et, au-delà, du stalinisme, occupait nombre d’esprits. Je lisais notamment Charles Bettelheim et avais suivi quelques séances de son séminaire. Tout cela m’a conduit à un travail d’investigation, portant à la fois sur l’œuvre de Marx et sur sa confrontation avec les connaissances contemporaines, qui m’a occupé pendant une quinzaine d’années, et quelque peu soustrait aux batailles politiques des années 1970 et suivantes. Je me suis mis en tête le projet assez fou de tout reprendre depuis les fondements du « matérialisme historique » et de rebâtir l’édifice, en précisant et affinant les concepts, en comblant des lacunes, en approfondissant la logique. Pour cela je décidai d’adopter « l’ordre d’exposition » que Marx avait voulu suivre, celui qui va de l’abstrait au concret, mais qu’il avait mêlé, dans Le Capital, avec deux autres préoccupations, celle d’un « ordre d’investigation » (de l’apparence à l’essence) et celle d’une présentation historique (suivre le capitalisme dans son histoire et illustrer la théorie avec des exemples). Mieux : Le Capital (et les manuscrits préparatoires) contenait, pour mieux cerner la spécificité du capitalisme, de nombreux éléments pour une théorie générale de la société et de l’histoire. C’était elle qu’il convenait d’abord de mettre à jour. Car mon propos, je le souligne, n’était pas de refonder le matérialisme historique, tâche qui de toute façon eût été hors de ma portée, mais de me couler dans  la théorie pour la prolonger. Et je n’ai pas varié depuis là-dessus : je me vois toujours plus comme un continuateur que comme un rebâtisseur. Je suis entré dans le chantier Marx à la manière dont le préhistorien reconstitue un vieil édifice avec des outils nouveaux. Et, pendant tout ce temps, j’ai eu le sentiment, pour reprendre des termes que j’ai employés, d’être plus « un scribe qu’un auteur ». Mais il est vrai que j’ai été conduit aussi à innover véritablement, car Marx m’a semblé manquer tout un pan des rapports humains (comme on le verra, celui des rapports interindividuels, dans leur différence et leur opposition avec les rapports sociaux), indispensable à la compréhension de la réalité sociale et de l’histoire. Il n’a pas connu la révolution psychanalytique, dans sa consistance scientifique, ni bien d’autres analyses moins rigoureuses, mais fort éclairantes. Son anthropologie, si suggestive, si militante, est restée, selon moi, assez faible, et même en deçà de certaines vues lumineuses des penseurs libéraux (Smith, Ferguson par exemple) et de Rousseau, et trop liée aux représentations économistes classiques du sujet (celui des intérêts matériels, dont Bentham, qu’il critiquait pourtant, avait fourni l’épure qui domine encore aujourd’hui le discours économique).

Le contexte des années 1980 était si hostile, en France plus que partout ailleurs, au marxisme, que j’ai eu le plus grand mal à publier un gros ouvrage, en deux tomes (près de 1300 pages), qui condensait lui-même ce qui fut une thèse de doctorat d’Etat. Il fut rapidement pilonné, en sorte qu’il est indisponible aujourd’hui, sauf en bibliothèque. Pressé par quelques amis d’en donner une version plus accessible et actualisée, dans une conjoncture où Marx n’était plus tabou, j’ai résisté jusqu’à maintenant, car d’autres tâches me semblaient plus urgentes et que je ne savais comment m’y prendre pour résumer un travail essentiellement théorique, au risque de le décharner encore plus en élaguant ses exemples. Et puis, finalement, je m’y suis résolu, dans l’idée que je n’avais rien de mieux, rien de plus utile, à faire. Le livre actuel voudrait être un ouvrage de vulgarisation, avec toutes les simplifications et les facilités de ce genre d’exercice, mais je me suis souvenu que Marx n’avait pas répugné à le faire, et me suis dit que le lecteur pourrait toujours se rapporter à mon texte de base, s’il en éprouvait le besoin et le désir. En outre, entre la publication de mon livre sur Marx (1989) et le moment actuel, je crois avoir progressé sur de nombreux points, et opéré un certain nombre de rectifications.

Je suppose que même les curieux de la pensée de Marx et du marxisme – qui sont de nos jours plus nombreux que les années passées – ne peuvent manquer de se poser les questions suivantes : en quoi un auteur mort il y a bien plus d’un siècle peut-il encore aujourd’hui éclairer nos lanternes ? Quel sens y a-t-il à vouloir peaufiner et prolonger une théorie à laquelle l’histoire a apporté un certain nombre de démentis et que tant de travaux, mineurs ou majeurs, ont ignorée et bousculée ? Je voudrais leur répondre en quelques mots d’abord sur l’actualité de Marx.

Comme il fut un analyste exceptionnel du capitalisme, dont il a voulu définir, si je puis dire, le code génétique, et comme il a anticipé un grand nombre de ses développements, il n’est pas étonnant qu’il ait encore quelque chose à nous apprendre. Mais, si l’on en croit l’épistémologie des sciences « dures », celles-ci connaissent régulièrement des révolutions, des changements de paradigmes. N’en va-t-il pas forcément de même s’agissant du marxisme, si tant est qu’il ait une prétention scientifique ? Je ne le crois pas pour la raison suivante : les coupures épistémologiques dans les sciences de l’homme ne suivent que des rythmes très lents, parce qu’elles sont intimement liées à l’histoire des sociétés. Or il est clair que nous sommes toujours dans l’horizon du capitalisme, et que les dépassements tentés au siècle dernier ou bien ont échoué ou bien n’ont engagé, dans le meilleur des cas, qu’une transition dont tout laisse à penser qu’elle serait pluriséculaire. Ceci dit, la longue distance qui nous sépare de la fin du 19° siècle n’a pas manqué de découvertes scientifiques. J’ai déjà évoqué la psychanalyse, mais elle ne fut pas la seule, loin de là, à renouveler notre savoir. Pour me limiter au domaine de l’économie, l’apport de Keynes fut sans aucun doute considérable, notamment en ce qui concerne la prise en compte de l’incertitude, des temps courts et des anticipations, et l’analyse des rôles de la monnaie. Mais même l’économie aujourd’hui dominante nous a fourni, chez certains de ses pères fondateurs ou de ses grands auteurs, quantité d’outils et d’analyses dont nous ne saurions nous passer. Qu’importe qu’elle se soit constituée à partir des postulats d’un modèle néo-classique fantasmagorique pour lui donner plus de réalité ou pour la contester, elle a vraiment fait progresser nos connaissances (je pense par exemple particulier aux théories néo-institutionnalistes de l’entreprise, à l’analyse des externalités de la relation marchande et des coûts de transaction, à la révolution informationnelle, avec sa thématisation des asymétries d’information, à l’apport de la théorie des jeux). Donc Marx n’a pas tout dit, et, tout cela, une fois passé au crible de la critique, est bon à prendre. Mais ma position est qu’on peut et qu’il faut intégrer toutes ces découvertes à l’édifice marxien, quitte à en modifier des parties. C’est là un travail très difficile, qui dépasse mes forces et mes compétences, si bien que je devrai me contenter de quelques suggestions.

Quant aux transformations sociales et aux bouleversements historiques qui se sont produits depuis la mort de Marx, on l’a dit et redit, ce dernier s’est beaucoup trompé et illusionné. Exemples. Les révolutions socialistes ne se sont pas produites là où il l’escomptait, à savoir dans les pays où le capitalisme se serait le plus développé. Et elles ont donné naissance à des régimes à bien des égards à l’opposé de ses vues. Dans les pays capitalistes avancés la classe ouvrière n’a pas fait la révolution, mais a passé des compromis auxquels il n’avait pas pensé (pendant la période dite keynésienne), avant de se voir désarticulée par le cours néo-libéral. Il n’a anticipé la survenue de grandes guerres mondiales, ni celle des totalitarismes. Il n’a pas prévu le développement actuel d’un capitalisme à dominante financière, alors même que ses prémisses existaient déjà à son époque. Sa pensée du communisme paraît aujourd’hui largement utopique. Sa théorie même de l’histoire, avec ses accents nécessitaristes, s’en est trouvée remise en cause. Et, finalement, même les esprits qui ne le vouent pas aux gémonies et qui reconnaissent le caractère quasi prophétique d’un certain nombre de ses analyses (sur le marché mondial, sur la concentration du capital, sur les crises du capitalisme) en sont venus à contester radicalement la scientificité de son œuvre. Beaucoup de ces critiques ne sont guères contestables, mais elles ont conduit à jeter bien vite le manche après la cognée. Car l’apport de ce qu’on appelle le « matérialisme historique » à la compréhension des phénomènes sociaux et historiques reste encore aujourd’hui irremplaçable et sans concurrent sérieux. Il faudrait bien plutôt les prendre comme des invitations à reprendre, rectifier, compléter une théorie qui a bien d’autres preuves à son actif.

Dans la tentative de vulgarisation que j’entreprends ici je ne pourrai évoquer toutes ces preuves, rappeler en particulier toutes les clés que la théorie de Marx nous a fournies pour l’intelligence des sociétés passées, de l’avènement du capitalisme et des formes précapitalistes encore existantes aujourd’hui. Le lecteur en trouvera, s’il le souhaite, des aperçus substantiels dans mon livre antérieur et dans divers autres écrits (notamment dans la reprise à nouveaux frais de la théorie des « modes de production »). Parce qu’il me fallait faire plus court, et parce que le lecteur d’aujourd’hui veut d’abord, et c’est légitime, savoir en quoi la théorie marxienne peut lui servir à comprendre le monde où il vit et lui fournir des armes pour le transformer, je me limiterai, pour l’essentiel, à des applications à la situation actuelle. Pour les mêmes raisons d’allègement, je réduirai au minimum les références tant aux courants de pensée dominants qu’à l’histoire des débats au sein de la tradition marxiste, en renvoyant pour le reste à la bibliographie. De même on ne trouvera guère ici de marxologie, si l’on entend par là l’histoire de sa pensée et l’étude détaillée et philologique des textes (travaux de recherche qui vont être considérablement relancés par la numérisation de la MEGA). Bien entendu je ne conteste pas son utilité, mais elle alourdirait le propos et risquerait d’ennuyer le lecteur « pressé de conclure ». C’est aussi pourquoi je limiterai au maximum les références aux textes de Marx. J’ai bien conscience que cela ne va pas sans poser de problèmes : difficile souvent de distinguer le texte de Marx de sa remise en forme par Engels, de discerner la part de Marx dans les apports de ce dernier, de comparer les manuscrits et les éditions. Mais ma tâche sera facilitée parce que je m’en tiendrai surtout aux textes dits de la maturité, et principalement à celui du Capital, le plus important pour mon propos (j’utiliserai ici l’édition française, plus accessible au lecteur français, tout en sachant qu’elle est moins riche que les éditions allemandes, mais avec cette garantie qu’elle a été avalisée par Marx pour le livre I).

Enfin je n’entrerai pas dans l’examen de la philosophie de Marx et de son « nouveau matérialisme », que j’ai abordé ailleurs, et pour lesquels je renvoie aux travaux de ses meilleurs analystes, selon moi (je veux citer ici Yvon Quiniou et Denis Collin). Ce n’est pas ici mon objet.