Note du 11 mai

 

 

L’Europe que l’Allemagne aime

 

C’est celle qui lui sert. Je veux dire qui sert à la bourgeoisie allemande (que je ne confonds évidemment pas avec le peuple allemand). Et je vais vous dire pourquoi  (sans faire dans la nuance) :

1° Parce l’Europe lui a permis de faire oublier sa compromission dans l’horreur nazie et à l’Allemagne de réintégrer, comme on dit, le concert des nations. Fort bien, mais de quelles nations parle-t-on au juste ?

2° Parce que l’Europe a ouvert de vastes horizons à sa politique, fondée sur sa conception propre du néo-libéralisme, à savoir l’ordolibéralisme (pour faire court : la concurrence à tous crins et tous azimuts, mâtinée d’un Etat de droit. Ne cherchez pas plus loin l’origine de la « concurrence libre et non faussée »). Que d’illusions ne s’est-on pas fait sur le « capitalisme rhénan » et sur « l’économie sociale de marché » ! On n’a pas vu que l’Etat social ne fut, pour cette bourgeoisie, qu’une concession provisoire aux syndicats (difficile de bazarder des assurances sociales qui dataient de Bismarck et de démolir les contre-pouvoirs accordés aux salariés tant que la social-démocratie s’y accrochait).

3° Parce qu’il lui fallait faire accepter la réunification, et une réunification qui s’est faite à ses conditions. Car le scénario aurait pu être tout autre : un seul Etat (avec des règles démocratiques unifiées), mais deux systèmes, qui auraient pu s’influencer l’un l’autre, car la RDA n’avait pas que des mauvais côtés. Au lieu de quoi il fallait raser cette dernière et pratiquer une épuration sauvage. Cela a coûté finalement très cher au contribuable allemand (ainsi qu’à nous d’ailleurs, du fait des taux d’intérêt très élevés des emprunts allemands, auxquels il nous a fallu emboîter le pas). Mais seul le résultat comptait : liquider tout ce qui pouvait évoquer, de près ou de loin, le socialisme.

4° Parce que l’Europe est pour elle Le grand marché d’exportation. On a mis du temps à comprendre le sens de la politique d’austérité mise en œuvre ces dernières années : rendre la production allemande compétitive, et, parallèlement, freiner les importations en restreignant la demande intérieure (ce qui a fait qu’on a pu dire de l’Allemagne qu’elle était devenue la Chine de l’Europe). Et voilà comment, dans un marché opportunément sans frontières, l’Europe s’est trouvée inondée de marchandises allemandes pendant que l’Allemagne trouvait les produits des autres pays (dont les quelques produits grecs) beaucoup trop chers.

5° Parce que l’Europe, telle qu’elle avait été ficelée par les traités, ne créait à l’Etat allemand que très peu d’obligations de solidarité, avec une BCE interdite de financer les Etats (ce qui aurait pu les aider à se développer), une politique monétaire axée sur la désinflation (pour mieux vendre) et non sur la croissance et l’emploi, les politiques budgétaires des autres Etats mises sous surveillance, quelles que fussent leurs conditions économiques (pour assurer la stabilité de l’euro) – autant de contraintes que la crise économique mondiale allait bousculer ou remettre en question.

6° Parce l’euro fort était avantageux. On pourrait se demander pourquoi, vu qu’il devrait normalement pénaliser les exportations. C’est oublier que cela permettait d’acheter moins cher les sous-produits dont l’Allemagne serait l’assembleur ou le vendeur final. Et cela permet aussi de comprendre pourquoi l’Allemagne ne veut absolument pas d’une Europe sociale : il lui faut faire produire à bon compte, dans les PECO en particulier (via des délocalisations), ce qu’elle veut exporter.

 

Le résultat de tout cela, c’est la crise actuelle : à trop vouloir exploiter l’Europe à son avantage, elle l’a mis en panne et livrée à la spéculation financière. Il a fallu que la zone euro commence à se désarticuler et l’euro à dévisser pour que la bourgeoisie allemande se rende compte qu’elle ne pouvait avoir le beurre et l’argent du beurre. Le plan de sauvetage, hier impensable, va-t-il suffire à renverser la vapeur ? Rappelons seulement, avec quelques députés socialistes qui ont émis « des réserves » et des députés communistes qui n’ont pas mâché leurs mots, que prêter à 5% quand on emprunte à 1% représente de l’usure et que les pays qui n’auront pas au moins un taux de croissance de 2% ne pourront honorer leurs dettes.