Le quai de Ouistreham

 

de Florence Aubenas, Editions de l’Olivier, 270 pages, 19 euros

 

On a beaucoup parlé de ce livre, et, pour une fois, tant mieux. Car c’est un livre admirable. A commencer par sa forme. On attend un travail de journaliste « immergée », mais c’est l’œuvre d’une écrivaine : aucun cliché journalistique, mais des notations de situations et d’ambiance qui valent un long plan cinématographique, ou des dialogues qui vous restituent, au mot près, des instants de vie comme on en trouve dans les meilleurs romans. On attend un travail d’ethnologue du quotidien, mais c’est un récit plein de péripéties, qui vous fait vivre un peu de la vie des personnages. Pas de jugement, pas de commentaires, pas de misérabilisme. Juste une histoire, la quête d’un boulot, qui dura quelques mois jusqu’à la porte de salut : un CDI, et les rencontres faites ou les relations nouées à cette occasion.

Le sujet, c’est la misère ordinaire, à savoir celle des précaires, ceux qu’on cotoie sans les voir ni les reconnaître (combien d’entre nous, par exemple, n’ont pas pris un train en trouvant tout naturel de trouver le wagon propre ou en n’ayant aperçu le personnel d’entretien qu’un instant sur le quai, roulant son matériel ?). C’est l’existence de ces femmes (généralement) qui décrochent quelques heures de ménage par ci par là, dont certaines se lèvent à 5 heures du matin, font une heure de voiture (indispensable) pour nettoyer un local entre 7 et 8 heures, gagner un salaire d’une heure payée au Smic, et repartent pour faire à nouveau une heure de voiture, avant de recommencer le soir après la clôture des bureaux ou des commerces.

Le sujet, ce sont les rapports sociaux qui se montrent pas dans les statistiques. Exemple : cette entreprise de nettoyage moderne, en pleine expansion, avec son jeune entrepreneur dynamique, qui a gagné une part de marché sur ses concurrents parce qu’il a proposé un service de nettoyage en 1h 45 au lieu de 2 heures, ce qui entraîne une cadence d’enfer. Ce sont les rapports sociaux avec les donneurs d’ordres : ces employés de bureau qui ne répondent même pas au bonjour des femmes du nettoyage ou qui laissent des billets du genre «nettoyez les traces de café», « saletés sous  mon bureau ». Le sujet, c’est la société du rendement et du mépris, à quelques exceptions près (un petit chef cordial, un col blanc qui dit « Madame »).

Mais il y a aussi les psychodrames du Pôle emploi, avec les temps d’entretien désormais limités, le nombre de demandeurs à traiter, les tensions avec les usagers à contrôler, et l’écho des suicides, en augmentation, de ces fonctionnaires.

Je ne vais pas vous raconter le livre, qui parle de lui-même, mais les impressions que j’en retire. Ce qui me frappe d’abord, c’est la solitude de tous ces précaires, privés des contacts suivis des milieux professionnels ordinaires, perdus dans les quartiers péripériques de la grande ville, ne se rencontrant plus guère que dans les supermarchés. Ce sous-prolétariat de la sous-traitance (toutes les entreprises ont externalisé les services d’entretien) ne connaît plus rien de ce qui fut le collectif. Il ne sait même pas ce qu’est une présence syndicale (il y a un passage saisissant du livre où deux femmes de ménage retraitées évoquent leur engagement syndical d’autrefois, qui leur conférait une dignité, même si les ouvriers des « bastions » les traitaient comme quantité négligeable).

Ce qui me frappe ensuite, c’est la résignation, liée à l’absence d’espoir. Puisque le chômage est une fatalité, il faut bien se contenter des quelques heures de travail éclatées, dans l’espace et le temps, qui vous permettent de survivre. Les divorces sont fréquents, on n’a pas le temps de s’occuper des enfants, on attend avec impatience le jour des alloc, on ne voit pas pourquoi les choses iraient mieux demain (une femme rêve d’avoir un jour une maison à elle, mais se demande combien ça coûte et comment ça s’achète). On se dit qu’il faudrait peu de choses pour que ces femmes et ces hommes retrouvent du sens à leur existence, alors qu’ils demandent si peu.

Ce qui me frappe, c’est la misère culturelle. Il y a la télé, et c’est à peu près tout. Une sortie en boite une fois par mois, pour les plus jeunes, tient de la dépense impossible. Les vacances, il ne faut pas y songer (parfois on fait semblant de partir, pour ne pas accroître le déclassement). La politique, on connaît pas ou on n’en voit pas l’intérêt. Comme dit une copine de travail : « de toute façon, on a toujours tort, même quand on a gagné » (une élection, un référendum).

Que dire d’autre, sinon de saluer le courage, l’humour, la solidarité parfois de ces damné(e)s de la terre. Le voici, l’envers de la société néo-libérale, et il est abominable, dans un pays qui est la cinquième puissance mondiale et dont le revenu par habitant est l’un des plus élevés de la planète. Les mingong ne sont pas seulement en Chine, mais chez nous et avec tous leurs papiers - à cette différence que les premiers gardent souvent l’espoir d’améliorer leur sort. Que dire d’autre, sinon l’envie irrépressible qu’on éprouve de traiter de tous les noms les laudateurs de cette société et tous ces petits marquis qu’indiffère le sort de la populace ?