A propos du livre de Isaac Johsua « La grande crise du XXI° siècle »

(éditions La Découverte, 2009)

Parmi tant de livres sur la crise, qui se vendent comme des petits pains (voilà au moins un produit qui marche bien), celui-ci tranche avec les autres. Outre le fait qu’il est écrit de manière limpide (malgré le vocabulaire un peu technique, vous comprenez tout sans effort) et qu’il a l’avantage de souligner l’originalité de la crise en inscrivant les phénomènes actuels dans le temps (on n’a jamais vu, par exemple, tel taux depuis telle date), il a le grand mérite d’inscrire cette dernière dans l’histoire longue du capitalisme.

Résumons : le capitalisme est marqué par une instabilité foncière. Pendant longtemps les crises ont été amorties par le fait qu’une grande partie de la production lui échappait, se faisant encore sous d’anciens modes de production. Avec le grand essor de la mondialisation (surtout celle du capital), les crises gagnent en extension et en profondeur. Elles ont été contenues pendant les « Trente glorieuses » par le régime « fordiste », avec son compromis social et toute sa panoplie keynesienne de moyens d’intervention, mais aussi sa conséquence, la baisse des profits, qui sont le moteur du système. Le nouveau régime qui s’instaure au début des années 1980 repose sur un tout autre modèle : « de moins en moins d’épargne, de plus en plus de dettes ». Mouvement qui prend toute son ampleur aux Etats-Unis (qu’Isaac Johsua a particulièrement étudiés) : le taux d’épargne des ménages américains devient nul, le taux de consommation (70% du PIB) y est plus élevé que partout ailleurs - ceci n’étant possible que parce que les Etats-Unis, autrefois créanciers du reste du monde, en deviennent débiteurs (en particulier vis-à-vis des pays émergents) et qu’ils jouissent du privilège du dollar. Ce qu’il reste de la politique économique, susceptible de contrecarrer les crises, se résume à une politique monétaire expansive : le pilotage par les taux d’intérêts (bas), qui décourage l’épargne mais encourage la création monétaire par les banques, alimente l’endettement et stimule la consommation, dont la bulle immobilière américaine n’est que le dernier avatar. Toute l’histoire économique des trente dernières années est ainsi celle d’une fuite en avant : dès que le ralentissement de la demande se profile, on la relance par le crédit, surtout au sein de la « locomotive mondiale ».

L’économie est inondée de liquidités par le laxisme des banques centrales, ceci jusqu’à ce que la pyramide de l’endettement s’écroule. Il n’est pas besoin de chercher d’autre explication à l’explosion de la sphère financière, celle de la finance de marché et de ses dérivés (elle est suscitée et nourrie par une création monétaire continue) et à son implosion finale (l’économie réelle ne suit pas).

Sur cette base, la théorie de la crise est à revoir. Ce n’est pas une crise des débouchés, puisque la part de la consommation (surtout privée) ne cesse de progresser. Il faut simplement voir que c’est la consommation des riches qui se porte le mieux (contrairement au passé, ils épargnent relativement de moins en moins), celle des pauvres se faisant, elle, dans des conditions de crédit de plus en plus périlleuses. Ce n’est pas une crise de l’investissement, la part de celui-ci dans la répartition du profit étant resté à peu près stable. La crise est en fait essentiellement une crise de suraccumulation, c’est-à-dire « une accumulation de capital qui s’accomplit à un rythme tel qu’elle ne peut maintenir dans la durée le taux de profit escompté par les apporteurs de capitaux », dans un emballement comparable à la fièvre de l’or. Une suraccumulation dont on trouve de nombreux exemples dans le passé, mais qui a pris une ampleur nouvelle et a été manifeste lors de la crise de la « nouvelle économie » (la net-économie), crise dont la crise actuelle n’est que le prolongement. Rien d’étonnant à ce que cette dernière se traduise par une immense destruction de capitaux, l’ensemble des capitaux « fictifs » (les titres) revenant sur terre.

A cette analyse extrêmement convaincante, je n’ajouterai que quelques commentaires. On voit bien que toutes les tentatives de « régulation de la sphère financière » ne feront qu’élever des digues qui seront bientôt emportées, car la source du mal est ailleurs : dans l’inflation de crédit qui la nourrit. Et, quant on pense aux centaines de milliards qui vont être dépensées dans l’économie américaine pour racheter aux frais du contribuable (c’est-à-dire en alourdissant la dette publique) les mauvaises dettes privées, en faisant fonctionner en dernier ressort la planche à billets (la création monétaire par la FED), on se dit qu’on ne recule que pour mieux sauter. En tout état de cause ce ne sont pas des « plans de relance » conjoncturels qui peuvent redresser la situation. La seule solution d’une sortie de crise serait un retour à la planification et à une véritable politique économique, qui encadrerait les marchés, et qui répondrait aussi à l’urgence économique autrement que par des mécanismes marchands (le marché des droits à polluer) qui sont devenus une nouvelle source de spéculation. C’est bien ce que suggère Isaac Johsua à la fin de son livre. Je ne peux aussi qu’être d’accord avec lui, lorsqu’il pose la question : « On nationalise des banques pour sauver les profits : au nom de quoi refuserait-on de nationaliser des entreprises pour sauver des salariés ? ».

Deuxième observation : la relance de la demande, n’en déplaise à la gauche, n’est pas non plus le remède miracle. Il faudrait bien au contraire freiner la consommation des riches, car c’est elle qui a fait dériver tout le système, ces derniers manifestant une avidité sans limites, qui pousse précisément à la suraccumulation pour générer des profits exorbitants au regard des possibilités réelles. Mais c’est peut-être là une faiblesse de l’analyse de Joshua : le mécanisme pour extraire une telle plus-value a reposé sur un développement si énorme et si parasitaire de la finance de marché (celle des actions, des titres de créance et des produits dérivés) que celui-ci a fini par peser sur le profit lui-même, d’où la suraccumulation. Non seulement la finance s’est autonomisée, mais elle a pompé une grande partie de la richesse réelle (qu’on songe seulement au détournement de profit opéré pour le compte des dirigeants d’entreprise et des traders). Ensuite le prélèvement opéré pour la consommation des super-riches a eu un effet dramatique sur le modèle de développement en suscitant aussi le consumérisme gaspilleur des autres classes sociales, par effet d’imitation, comme Veblen l’avait déjà si bien vu il y a plus d’un siècle (lire à ce propos Hervé Kempf: « Comment les riches détruisent la planète »). Dès lors limiter ou taxer lourdement les hauts revenus et les patrimoines n’est plus seulement une affaire de « justice sociale » ou de « décence » (moraliser le capitalisme, dit-on), mais une question de salut public pour l’humanité toute entière, qui vit dans une planète finie et terriblement fragilisée.