Le système soviétique et la question du socialisme

                                                                           (article, octobre 2009)

Pourquoi nous faut-il, théoriquement et politiquement, revenir sur le système soviétique, et non l’abandonner à la critique rongeuse des historiens ? Parce qu’on peut en tirer un grand nombre de leçons pour une repensée du socialisme – quelques  leçons positives, mais aussi surtout des leçons négatives, qui n’en sont pas moins instructives (on dit couramment que l’on apprend plus de ses échecs que de ses succès).

Pour les dirigeants soviétiques de l’époque, le système soviétique incarnait, on le sait, le « socialisme réel », par opposition au capitalisme social que les socio-démocrates baptisaient aussi du nom de socialisme. Aujourd’hui encore certains considèrent que ce système avait bien posé les bases d’un authentique socialisme, mais qu’il lui manquait les moyens de sa réalisation, et qu’il a échoué parce qu’il n’a pas su se démocratiser. D’autres considèrent que le système soviétique n’était qu’une variante – capitaliste d’Etat – du système capitaliste. Je n’ai retenu que les deux interprétations les plus opposées, mais il y en eut bien d’autres, mettant l’accent sur tel ou tel de ses aspects.

Je vais soutenir que l’affaire était bien plus complexe, que le système soviétique était hybride, et donc qu’il comportait à la fois certes des aspects capitalistes, mais aussi  des aspects socialistes. Cependant ces aspects socialistes étaient déformés en collectivisme, et de ce fait marqués au sceau de l’utopie et aporétiques. C’est pourquoi son étude reste aujourd’hui du plus haut intérêt : elle nous montre ce que le socialisme peut être et ne pas être.

En quoi le système soviétique s’inspirait de Marx

La question ne peut être éludée, parce que l’on entend souvent dire que tout était de la faute de Marx, ou qu’au contraire le soviétisme était à l’opposé du marxisme. Or y a au moins deux conceptions du « socialisme » chez Marx et Engels, pour simplifier énormément[1]. Marx, on le sait, n’emploie pas volontiers le terme de socialisme, qu’il rattache à des courants utopistes. Pour lui le système qui doit succéder au capitalisme est le système communiste. Mais, pendant toute une période historique, le communisme ne fait que ses premiers pas en occupant les hauteurs de l’économie : le programme du Manifeste, avec la prise de pouvoir par le plus grand nombre et ses nationalisations limitées, n’est manifestement qu’un programme de transition. Nous pourrions ici parler d’un socialisme étatique de marché. L’autre conception est celle que l’on trouve notamment dans la Critique du programme de Gotha : le socialisme a gagné la partie, et il est vraiment la première étape du communisme, une étape où les rapports marchands et les rapports de classe ont disparu, chacun recevant désormais « selon son travail ».

Or je pense que c’est ce socialisme-là que les dirigeants bolcheviks avaient en tête – la NEP et son socialisme de marché ne représentant  qu’en recul provisoire – et que leurs successeurs ont continué à défendre. Souvenons-nous que pour eux l’URSS était une société sans classes, exception faire de l’existence d’une classe paysanne subsistant dans les Kolkhozes et d’un clivage concernant le groupe des « intellectuels » (la division travail manuel/travail intellectuel n’étant pas abolie). Et c’est aussi ce socialisme qui a rencontré pendant longtemps une réelle adhésion des citoyens soviétiques, même si la réalité était bien loin du discours officiel, et qui a fait rêver à travers le monde. Pourtant ce socialisme-communisme, bien qu’il ne fût pas vraiment irréel, était largement utopique, et c’est de là que nous pouvons tirer de premières leçons.

Une image fantasmée de la société future

La société future devait être une société d’abondance, et le « socialisme réel » devait marcher à grands pas vers cette abondance (Khrouchtchev, on s’en souvient, voulait rattraper et dépasser en quelques années le niveau de vie des Etats-Unis). Ce mythe de l’abondance explique en partie, à mon avis, pourquoi le système soviétique a été aussi productiviste – comme le capitalisme. Il fallait développer à toute allure et les forces productives, quels que fussent les dégâts du progrès. Or nous savons bien aujourd’hui que les contraintes environnementales et écologiques ne permettent pas le développement illimité de la richesse. Et Marx s’en doutait déjà, mais sans doute pensait-il que les besoins se limiteraient d’eux-mêmes sous le communisme. Mais nous avons une autre raison, anthropologique cette fois, pour abandonner ce mythe de l’abondance : si l’on peut apprendre à tempérer nos besoins, le désir, lui ne connaît pas de limite, et, dans une condition humaine où il y aura toujours certaines inégalités naturelles, et donc toujours des comportements mimétiques et rivalitaires, le processus peut être sans cesse relancé, si bien qu’il faudra, pour éviter la consommation dispendieuse de beaucoup de biens, les rationner par le revenu.

Je dis cela parce que, dans certaines visions de gauche, on prône la gratuité d’un très grand nombre de ces biens. Or c’est là une rêverie, non seulement parce que ces biens doivent être payés via des impôts, mais encore parce le gaspillage est inévitable (par exemple en URSS le pain était si bon marché qu’on le donnait aux cochons).

La société future devait être aussi une société d’hommes spontanément solidaires, mieux encore : tout entiers dévoués à la collectivité. Il s’agissait de faire naître l’homme nouveau, même si ce devait être au forceps, quoi que ce thème ne fût pas chez Marx (qui ne militait que pour un individu intégral, « homme riche de besoins et de capacités »). Or, comme dans le cas précédent, cette utopie a eu sa part de réalité : il y a eu, même si nous avons peine à le croire aujourd’hui, des élans collectivistes dans le peuple soviétique, trouvant des racines dans la tradition communautaire du mir, et de véritables dévouements, parfois poussés jusqu’au religieux (ainsi chez ces dirigeants qui ont accepté de se renier, lors des fameux procès, pour ne pas nuire à la cause). Mais l’utopie consistait à ce qu’on déniait l’autre part des individus, leur intérêt personnel (fût-il « désintéressé », non égoïste, comme dans l’amour du travail bien fait), lequel a resurgi avec une force inouïe, lorsque le système soviétique s’est discrédité et décomposé. Toute nouvelle pensée du socialisme doit faire droit aux deux côtés de l’individu, disons, pour faire bref, son côté communautaire et son côté individualiste – là où le libéralisme ne voit et ne promeut qu’un seul.

Les apories du calcul économique soviétique (ou l’illusion d’un calcul parfait).

Si Marx voulait en finir avec les rapports marchands, c’est parce que ce système était à la fois opaque (on n’y reconnaissait plus la véritable source de la valeur, le travail) et irrationnel (les prix ne reflétaient plus que de très loin les valeurs-travail), si bien qu’il était impossible de le maîtriser. Mais par quoi le remplacer ?

Par un calcul en termes de valeurs d’usage et de quantités physiques ? Je voudrais rappeler que ce n’était pas du tout l’idée de Marx : il faudrait, dans le communisme comme dans tout autre système social, effectuer une comptabilité en termes de valeur, et plus précisément en termes de quantités de travail. Je dis ceci à l’intention de ceux qui ne cessent d’opposer la valeur d’usage à la valeur assimilée à la valeur d’échange, la satisfaction des besoins à la logique de la production marchande. Il y là de grandes confusions. En effet le calcul en termes de valeurs d’usage est tout simplement impossible : elles sont trop nombreuses et trop hétérogènes (l’économie néo-classique se heurte à la même difficulté de principe, quand elle pense se fonder sur les utilités). Quant à la valeur d’échange, elle n’est qu’une des figures de la valeur en général, et le travail social abstrait qu’elle incarne n’est qu’une des figures du travail « abstrait » en général (autrement dit : de «la dépense de travail »).

Alors la question se pose : pourquoi la comptabilité soviétique fut-elle néanmoins, principalement, une comptabilité en termes physiques ? Et je donne tout de suite la réponse qui me semble la plus convaincante, telle qu’on peut la trouver chez des auteurs comme François Seurot et Gérard Roland : parce qu’on ne peut planifier impérativement (et donc aussi centralement) que des quantités physiques (des tonnes d’acier, des mètres de tissus etc.), du fait qu’on ne peut prévoir avec certitude ce qu’il en coûtera pour les produire, quantités que l’on mettra en rapport  à travers les « balances matières » des tableaux inter-industriels. Mais cela suppose nécessairement un calcul qui les homogénéise, et il s’est fait à travers un système particulier de prix (les prix administrés) sur lequel je reviendrai, mais qui ne présentera nullement les avantages des prix marchands.

La question qui est devant nous est alors la suivante : comment une économie socialiste peut-elle effectuer sa comptabilité ? Certains auteurs pensent que, avec l’aide des ordinateurs modernes, on pourrait calculer simultanément la valeur-travail de millions de produits, mais ils reconnaissent en même temps que le jeu de l’offre et de la demande doit être utilisé dans le court terme pour s’assurer que les produits seront validés[2]. Je crois que cette hypothèse théorique est imaginable, mais vaine, parce que, le monde économique étant affecté d’une foncière incertitude (du fait du changement permanent des techniques et des goûts), les valeurs-travail seront en évolution constante. Ce qui nous conduit à dire qu’on ne pourra jamais se passer des rapports marchands, de leur fluidité, de la source d’informations qu’ils représentent et de leur valeur d’apprentissage – là-dessus la critique libérale, et notamment celle des économistes autrichiens, a été décisive. J’ajoute pourtant que cela n’interdit pas un calcul a posteriori des valeurs-travail, et que cela serait de la plus grande utilité sociale.

La première phase du communisme à la Marx souffre d’un autre défaut, lui aussi rédhibitoire. Toute économie a besoin d’avances sur l’avenir, par exemple de semences pour assurer les prochaines récoltes. Toute économie dotée d’une monnaie a besoin d’un système de crédit. Or on n’a pas trouvé mieux jusqu’à présent pour équilibrer l’offre et la demande d’épargne pour pousser les producteurs à économiser les ressources que le crédit avec intérêt. C’est justement ce système qui a fort peu fonctionné dans l’économie soviétique, non pas parce que tout le crédit était public, mais parce que la Banque centrale (en situation de monopole) prêtait pratiquement sans intérêt. Alors même qu’elle pouvait contrôler presque toutes les transactions légales (remarquable avantage, si on le compare au système bancaire actuel !), elle n’avait ainsi aucune action sur elles, devant satisfaire toutes les demandes qui correspondaient aux plans, si boulimiques qu’ils fussent (lui donner le pouvoir de rationner le crédit aurait retiré autant de pouvoir à l’administration économique).

Curieusement Marx, qui a écrit tout un livre sur le crédit (essentiellement pour montrer qu’il représentait un prélèvement sur la plus-value, ce qui est exact), et qui a pu reconnaître l’utilité du crédit, s’agissant par exemple des coopératives, n’en a tiré aucune leçon (sans doute pensait-il que le crédit devrait être sans intérêt). Mais, si nous admettons que le crédit avec intérêt est incontournable, c’est tout le système des valeurs-travail qui s’effondre à nouveau. Voilà qui doit nous conduire, si nous voulons repenser le socialisme, à prendre à bras le corps cette question du crédit (lequel ne saurait être abandonné à des banques commerciales capitalistes, on a vu où cela conduit) et de sa modulation en fonction des objectifs du plan.

L’indésirable planification des besoins

Certains auteurs ont parlé, s’agissant du système soviétique, d’une « dictature sur les besoins ». De fait les dirigeants soviétiques décidaient de ce qui convenait au peuple, de la hiérarchie des besoins et des voies pour les satisfaire. C’est pourquoi les prix étaient « administrés » : bien sûr ils devaient tenir compte des forces productives, mais s’écartaient de tout calcul de rentabilité économique (à bien distinguer de la rentabilité financière), des produits étant même vendus à perte. On peut dire que ces prix étaient en un certain sens « politiques » : les loyers étaient par exemple dérisoires. De tels prix sont-ils à proscrire ?

Je voudrais amorcer ici une distinction, qui sera bien utile pour une repensée du socialisme, celle entre des biens sociaux (dont feraient partie ce qu’on appelle souvent des biens publics) et des biens privés. En bref, les biens sociaux, tels que je les entends, sont les biens qui sont indispensables à l’exercice de la citoyenneté, tels que l’éducation, la santé, ou l’information de base, et des biens qui « font société » (tels que l’électricité, le téléphone, la rue, le jardin public, le musée etc.). Alors que les biens privés relèvent du libre choix des individus. Or les biens sociaux relèvent de décisions politiques, n’en doutons pas. Aussi n’est-ce pas en ce domaine que le système soviétique a été critiquable, mise à part la manière dont étaient prises les décisions. C’est même là qu’il a connu ses meilleures réalisations, avant de tomber en ruines. Le problème est qu’il a traité tous les besoins comme s’ils étaient des besoins sociaux, effaçant par là même toute frontière entre ce que nous appelons les services publics et la production des biens privés.

Pour le dire vite, deux raisons essentielles s’opposent à une détermination politique des biens privés. La première est qu’on ne saurait réellement imaginer de remplacer la dictature sur les besoins par la définition démocratique des besoins. A tous les modèles de socialisme qui vont dans ce sens, depuis la délibération d’assemblées de citoyens sur leurs besoins et les produits correspondants jusqu’à leur participation aux instances décisionnelles des producteurs[3], j’oppose une première raison : cette démocratie serait extrêmement lente et laborieuse, épuisant la bonne volonté de la plupart des individus, et elle serait extrêmement coûteuse en termes de travail social dépensé. Mais j’ai une deuxième raison, que j’emprunte aux libéraux : la tyrannie de la majorité. Les demandes très minoritaires (tel type de chaussures par exemple) seront écartées, ce qui est préjudiciable pour les « perdants » et dommage pour la diversité vestimentaire. Tout ceci ne veut pas dire que les « consommateurs » doivent être écartés des processus de décision, bien au contraire : le socialisme devra rompre avec la manipulation de la consommation, et remettre en cause la culture consumériste. Ceci à travers toute une série de liens institutionnalisés entre d’une part les « usagers » (pour les biens sociaux) et les consommateurs (pour les autres biens) et d’autre part les administrations, établissements publics et entreprises[4].

Les travers fondamentaux (ou apories centrales) du collectivisme planificateur

Les dirigeants soviétiques ont retenu de Marx l’idée d’une économie organisée selon un plan, par contraste avec l’anarchie capitaliste. Ils en ont non seulement conclu qu’elle impliquait la propriété publique de tous les moyens de production, mais encore ils en ont donné une représentation particulière de cette dernière : la société devait être organisée comme un vaste atelier ou un grand cartel, qui ne comporterait plus d’entreprises, mais des centres de production recevant leurs objectifs des Ministères de branche, eux-mêmes sous l’autorité d’organismes centraux (ce furent le Comité d’Etat du Plan et le Comité d’Etat de l’approvisionnement) soumis au pouvoir politique. A cette conception organiciste correspondait nécessairement une planification impérative et centralisée.

On a parlé à ce propos, à juste titre, d’économie de commandement. Mais, en fait, l’économie était fort mal commandée, et ceci d’abord pour des raisons d’ordre pratique : comme l’incertitude ne se laisse par réduire, les plans n’étaient guère que des extrapolations (« à partir du niveau atteint »), qu’il fallait sans cesse réajuster, et ceci jusqu’au niveau le plus bas (les centres de production recevaient de nouvelles instructions en fin d’année, et essayaient désespérément d’y faire face dans la tourmente du « bourrage »). Et la réalisation des plans était rendue encore plus difficile par la difficulté de l’approvisionnement correspondant aux transferts planifiés. Nous sommes bien loin ici de la liberté qu’ont les entreprises, dans une économie décentralisée, d’établir leurs propres plans et de la grande souplesse des échanges marchands[5].

Le deuxième travers fondamental du collectivisme soviétique fut la perte de responsabilité, d’initiative, et en définitive de motivation des travailleurs, et ceci pour deux raisons. Tout d’abord l’entreprise ignorait la démocratie économique, qui était en contradiction parfaite avec le centralisme, parce qu’elle aurait pu remettre en cause en permanence les objectifs du planificateur, alors que des dirigeants nommés par l’organisme de tutelle étaient aux ordres. Ensuite aucun travailleur soviétique, en dehors des périodes de mobilisation générale de la population, ne pouvait se reconnaître dans un Plan d’ensemble qui était beaucoup trop général et abstrait pour lui, ni dans des plans d’entreprise qui en étaient l’émanation. Tout travailleur en effet désire autant que possible « voir le bout de ses actes », savoir à quoi sert ce qu’il fait et si les produits auxquels il coopère satisfont ou non ceux auxquels ils sont destinés. Le problème, bien sûr, n’est pas propre au travailleur soviétique, puisqu’on le rencontre aussi bien dans toutes les entreprises capitalistes d’une certaine taille, où la subordination et « l’aliénation » ne sont guère moindres, mais il était aggravé dans l’économie soviétique du fait des aléas constants qui affectaient le travail quotidien.

Partant de ces constats certains analystes, comme Jacques Sapir, sont allés plus loin : non seulement la planification centralisée fonctionnait mal, mais encore elle cachait une forte présence du marché dans l’économie soviétique. Ils ont fait remarquer qu’elle fonctionnait à travers un système de prix. Ils ont souligné la présence de marchés reconnus (les marchés Kolkhoziens) et de marchés parallèles « gris » (les échanges directs entre entreprises) et « noirs », qui compensaient les défaillances des transferts administratifs. Ils ont surtout relevé l’importance de la « concurrence administrative » entre les unités de production pour obtenir les plans les plus importants et les meilleurs approvisionnements des autorités de tutelle, et l’existence d’une véritable « marchandage administratif » pour  s’assurer des plans les plus faisables (car, dans la réalité, les entreprises disposaient d’une large autonomie, mais sous contrainte). Toutes ces analyses étaient extrêmement pertinentes. Elles ont permis de comprendre des traits caractéristiques de cette économie, entre autres : la mauvaise qualité de l’information (on était dans un système de « tricherie généralisée »), la boulimie d’investissements (il fallait toujours demander plus pour être sûr d’avoir le moins), le suremploi (il fallait toujours avoir des travailleurs disponibles, notamment pour les périodes de « bourrage »). Mais leurs conclusions ne m’ont pas convaincu. Les prix administrés ne jouaient pas du tout le même rôle d’ajustement et d’information que dans les économies marchandes : ils n’avaient qu’une fonction passive (même chose pour le crédit, nous l’avons vu). La concurrence et le marchandage administratif différaient complètement de la concurrence entre producteurs marchands, qui supposent la liberté de choisir ses clients et ses fournisseurs, et un marché du travail où l’on recrute ou congédie la main-d’œuvre que l’on veut. Et la preuve en est bien que la régulation économique n’était pas de même nature ; alors que la régulation par le marché ajuste les offres et les demandes et que la régulation capitaliste se fait sur fond d’une tendance permanente à la surproduction, la régulation à la soviétique connaissait des goulets d’étranglement et fonctionnait « à la pénurie », laquelle d’une part était le véritable indicateur des dysfonctionnements et d’autre part débouchait sur une pénurie permanente de moyens de consommation (les étalages vides et les longues queues devant les magasins d’Etat).

Quelles conclusions tirer de tout cela ? Que le marché l’a définitivement emporté sur le plan ? Certes pas. Mais ce que nous devons penser, pour un nouveau socialisme, c’est 1° que la planification reste plus indispensable que jamais, parce que, dans une économie mondialisée, les décisions économiques ont des conséquences de plus en plus lourdes, et ne sauraient être abandonnées à de grandes entreprises privées (les multinationales en premier lieu), et parce que les contraintes environnementales ne peuvent être adéquatement prises en charge ni par ces dernières ni par des marchés spécifiques 2° que la nouvelle planification ne saurait être impérative, sauf, dans une certaine mesure, dans le cas des biens sociaux, puisque ceux-ci doivent relever, je l’ai dit, de choix politiques. Elle ne pourra être qu’incitative, à travers toutes sortes de leviers indirects, tels que les taux différentiels d’intérêt ou les taux différentiels de fiscalité – ce qui serait pratiqué désormais non au compte gouttes, mais à grande échelle (la Chine nous donne une idée de l’ampleur et de la puissance d’une telle planification)[6].

Mais il faut en venir à la question de la propriété et des rapports sociaux. Qu’est-ce qui, en définitive, a conduit à l’échec le système soviétique ? Est-ce l’étatisme en tant que tel ?


L’URSS, un capitalisme d’Etat ?

Dans la mesure où la plus grande partie de l’économie relevait de l’Etat, dans ses différentes instances, tant géographiques (l’URSS était une Union de républiques et de territoires autonomes) que hiérarchiques (de la propriété de l’Etat central à celle des soviets locaux, qui ne contrôlaient en fait que des institutions sociales), on peut parler d’un système étatique (contrôlé en fait par le Parti communiste, dont les institutions doublaient toutes les instances étatiques). Et, comme tous les profits étaient prélevés par les Ministères pour être redistribués ensuite, on peut dire également que la plus-value était accaparée non par des propriétaires privés, mais par l’Etat lui-même. C’est ce qui a permis à divers théoriciens de considérer que le régime social était celui d’un capitalisme d’Etat quasiment pur[7], sans la rétention des profits et la concurrence qui caractérisaient le secteur public marchand en Occident. Et qui en profitait ? La nomenklatura collectivement, c’est-à-dire les deux ou trois pour cent de la population qui correspondent à la bourgeoisie privée des pays occidentaux. Cette thèse est parfaitement soutenable, mais elle oublie les aspects socialistes, fussent-ils déformés en collectivisme, que j’ai mentionnés précédemment. Selon moi, le système soviétique était un système hybride, un mixte de capitalisme d’Etat et de socialisme collectiviste, et je donnerai quelques indices qui en témoigneront.

Le système soviétique était fortement égalitariste au niveau des revenus, et il l’a même été de plus en plus (le rapport entre le décile supérieur et le décile inférieur est passé de 7,24% en 1948 à 4,4% en 1956 et 2,9% en 1975). En l’absence de revenus du patrimoine, les avantages de la nomenklatura passaient par le biais de privilèges, tels que les logements et voitures de fonction. Ces privilèges étaient soigneusement dissimulés pour ne pas heurter la population. En outre ils étaient relativement modestes par rapport à la fortune insolente des magnats capitalistes, surtout ceux d’aujourd’hui.

Le système était certes salarial, puisque les travailleurs étaient « séparés des moyens de production » en l’absence de toute forme d’autogestion et alors que leurs représentants dans les soviets ou dans les instances du Parti ne les représentaient pas (je vais y revenir). De plus certaines méthodes étaient inspirées du capitalisme, tel que le taylorisme et le salaire au rendement (peu efficaces d’ailleurs dans le contexte de l’entreprise soviétique). Mais ils disposaient dans les faits de nombreux contre-pouvoirs, du fait que le chômage était inexistant, que les directeurs d’entreprise faisaient tout pour les attirer des travailleurs ou les garder, et que le syndicat et le Parti s’opposaient presque toujours aux licenciements-sanction. Il faut noter que cela n’allait pas sans des comportements conservateurs de la part des ouvriers, liés à une vieille tradition égalitariste et au fait que le système des stimulants ne pouvait que verser dans l’arbitraire[8].

Le capitalisme d’Etat était donc pour le moins tempéré en URSS. Mais il était aussi inefficient, en particulier du fait que l’Etat jouait plusieurs rôles à la fois : celui d’un propriétaire, qui, comme tel, aurait dû veiller au bon usage des fonds publics et à la valorisation de ses actifs, celui d’un gestionnaire, à travers la nomination des dirigeants, celui enfin d’un créancier et d’un débiteur (via la Banque de l’URSS). C’est ainsi que des entreprises étaient maintenues en vie, alors qu’elles faisaient des pertes ou que leur appareil était obsolète. Ce sont des travers que l’on rencontrera aussi dans les entreprises du secteur public occidental, même dans celles soumises à la concurrence. Faut-il en conclure, comme les libéraux, que l’Etat ne doit pas être entrepreneur, qu’il n’a rien à faire dans le champ de la production, et même de la finance ? Que le système soviétique a péri de ne pas avoir connu une logique strictement économique, de ne pas avoir pratiqué le processus de « destruction créatrice » dont on crédite le capitalisme ? C’est une question que nous aurons à traiter à fond. Je dirai seulement, pour le moment, que, dans l’ensemble, et malgré leur caractère autocratique et technocratique, les entreprises publiques du secteur concurrentiel occidental n’ont pas plus mal marché que les firmes capitalistes privées, et que la Chine nous donne aujourd’hui l’image d’un vaste secteur public dynamique, une fois opérée (ce n’est pas fini) la difficile séparation entre les rôles tenus par l’Etat.

L’impossible démocratie soviétique

La cause paraît entendue : le système soviétique était totalitaire, parce qu’on n’y trouvait ni pluralisme politique, ni séparation des pouvoirs, ni même les libertés fondamentales du citoyen. Pourtant l’ambition avait été de mettre en œuvre une démocratie d’un type nouveau, une démocratie socialiste, inspirée de certaines innovations de la Commune de Paris : présentation des candidatures par des assemblées de travailleurs, maintien de l’activité professionnelle des représentants du peuple, traitements modestes, révocabilité. L’omniprésence du Parti les a rendues à peu près lettre morte. Par ailleurs le Parti unique reposait en principe sur une démocratie délégative, chaque niveau désignant ses délégués, de la base au sommet. On sait que le fonctionnement réel fut à l’inverse. Les critiques du soviétisme ont estimé, à partir de là, que tout le mal venait de ce fonctionnement anti-démocratique, générateur de bureaucratie et des pires dérives, de l’Etat policier au goulag.

A mon avis, ils se trompent. Une économie collectiviste, gérée en fonction d’un plan impératif et centralisé, ne pouvait être dirigée que d’en haut et de manière quasi-dictatoriale, sinon elle n’aurait pas marché du tout. De plus le système soviétique étant hybride, traversé de fortes contradictions entre ses aspects communistes déformés et ses aspects capitalistes, ne pouvait se maintenir que sous la contrainte d’un pouvoir surpuissant, ne tolérant les débats que dans un cadre prédéfini et dans des cercles restreints (car les débats n’ont pas manqué, notamment dans les années 60, où ils ont pointé à nouveau vers un socialisme de marché, avant d’être enterrés[9]). Je m’éloigne ici beaucoup des analyses proposées par les théoriciens de l’école de la régulation. A les suivre, le système économique était régulé à sa façon (par la pénurie, les ajustements constants, les marchés parallèles etc.). Mais cette conception en fait fonctionnaliste mésestimait les contradictions foncières du système, et n’a pu de ce fait prévoir l’implosion finale, dès que la contrainte politique s’est relâchée.

Que conclure de tout cela ? Que l’économie ne saurait être en aucune façon socialisée, ni dirigée, si l’on veut une société démocratique ? Que la démocratie doit nécessairement se calquer sur le modèle libéral-bourgeois ? Certainement pas. On fera au contraire remarquer, pour le moment, que ce modèle n’est pas si éloigné du système politique soviétique qu’il n’y paraît, avec sa prééminence de l’exécutif sur la représentation populaire, sa tendance au bipartisme ressemblant aux deux fractions (concurrentes) d’un même parti, sa professionnalisation des élites politiques, sa mainmise des intérêts économiques sur les médias, ses élections biaisées par la propagande orchestrée par les spin doctors etc. En réalité certaines institutions de la démocratie soviétique mériteraient d’être remises à l’ordre du jour. Mais à condition de trouver une autre base économique pour le socialisme de demain, qui leur fournirait un socle pour leur développement.

Un mauvais internationalisme

Les dirigeants bolcheviks étaient convaincus, comme Marx, que la révolution ne pouvait l’emporter que si elle se mondialisait, mais ils ont compris qu’elle devait bien commencer quelque part, et précisément dans le maillon le plus faible du système mondial. Ils n’avaient pas tort, mais ont opté ensuite, avec Staline, pour la révolution dans un seul pays. Nous savons aujourd’hui que c’était une double erreur. Qu’il faille commencer par un pays (ou quelques uns), certes. Mais l’URSS s’est largement coupée des échanges mondiaux, ce qui lui a coûté très cher. Et ensuite elle a prétendu imposer son modèle à tous les pays, sous les auspices du Kominterm, puis du Kominform, quel que fut le contexte : les uns ont été mis sous le joug, les autres (la Yougoslavie de Tito, la Chine de Mao) se sont rebellés.

Je ne m’étendrai pas sur la question, mais on peut dire que l’internationalisme d’aujourd’hui doit être profondément différent. D’une part les pays socialistes doivent s’insérer dans le commerce mondial, sans y laisser miner leurs institutions : c’est bien le problème posé aujourd’hui à la Chine ou au Venezuela, en particulier, et ce n’est pas chose facile à une époque où le capitalisme s’est puissamment mondialisé, notamment au plan de la circulation des capitaux. D’autre part chaque pays qui s’engage dans la voie du socialisme le fera de manière spécifique, tenant compte non seulement de ses ressources, mais aussi de l’état de sa population et de ses traditions. Qu’il s’agisse de la Chine, du Vietnam, de Cuba, du Venezuela ou de la Bolivie, les conditions ne sont pas du tout les mêmes, ne serait-ce que parce que les uns sortent de systèmes à la soviétique, avec leurs pesanteurs mais aussi leurs acquis, alors que d’autres en sont à émerger d’un capitalisme néo-colonial et ultra-libéral qui les a menés à la ruine.


Pourquoi un nouveau socialisme n’a-t-il pas vu le jour en URSS ?

C’est bien la question qui nous hante. Toutes les tentatives d’auto-réforme du système soviétique ont échoué en URSS parce qu’elles ont été trop limitées et parce qu’elles se sont heurtées à l’immense appareil de la bureaucratie économique. On ne pouvait introduire quelques mécanismes marchands (des prix flexibles, des indices de production vendue ou de rentabilité) dans un système planifié qui les contredisait – ce fut bien la preuve a posteriori que ce système n’était marchand que dans ses trous et sur ses marges. Il fallait une révolution dans le système, et ce fut la tentative de la perestroïka. Elle était très ambitieuse. Je n’en dirai que quelques mots. On peut la résumer dans les trois A : autonomie, autofinancement, autogestion, ce qui allait plus loin que la réforme hongroise, qui avait cependant donné quelques résultats positifs[10]. La planification ne s’effectuerait plus que par des leviers indirects (taxe sur les ressources productives, taux de crédit, fiscalité, commandes d’Etat). La réforme de l’entreprise, qui devait rester publique, était problématique (y aurait-il aussi un actionnariat des salariés, voire de la population ?), et elle supposait en tous cas d’autres réformes de grande ampleur (réforme des prix, réforme bancaire, réforme fiscale) qui demandaient du temps, une approche gradualiste (comme celles qui faisaient leur premiers pas en Chine). Mais surtout elle s’est heurtée à la mauvaise volonté d’une bureaucratie qui se voyait dépossédée de ses pouvoirs et de la plus grande partie de la population, qui craignait d’y perdre des avantages acquis.  Malheureusement l’expérience de la perestroïka ne nous apprendra pas grand-chose : venue trop tard ou trop tôt, elle a été bien trop brève.

Quelques conclusions

Nous avons au passage tiré quelques leçons, que je reprendrai en quelques mots :

- Le socialisme du possible sera très différent du socialisme, première étape du communisme de Marx. Il ne pourra pas se passer des rapports marchands, c’est-à-dire du jeu de l’offre et de la demande dans une économie qui sera nécessairement décentralisée, sans être capitaliste pour autant. Ce n’est pas seulement une question d’efficacité économique : il s’agit aussi de l’engagement des travailleurs vers des objectifs qui feront sens pour eux. C’est seulement dans le champ des biens sociaux (autrement dit des services publics) que l’économie peut et doit être plus ou moins administrée (plans programmatiques, prix contrôlés). En revanche il est possible et nécessaire de « socialiser le marché » : socialisation plus ou moins poussée de l’investissement, mutualisation de services communs, socialisation de l’information. Je ne peux en dire plus dans le cadre de cet exposé. Mais je voudrais souligner qu’il faut cesser de confondre économie de marché et économie capitaliste.

Le marché capitaliste est ce qu’on pourrait appeler un « surmarché », parce que, orienté vers la rente fournie aux actionnaires, faisant du travail un simple coût, ignorant la réalité sociale de l’entreprise pour ne s’attacher qu’à la société de capitaux, il rompt le lien avec le travail, organise l’opacité, et brise la concurrence au profit de quelques grands oligopoles. Le marché socialiste serait tout autre : il rendrait leur place centrale aux producteurs, rétablirait leur lien avec les consommateurs, conjuguerait concurrence et coopération.

- Le socialisme du possible, ayant besoin du crédit avec intérêt, s’écartera nécessairement des valeurs-travail, si bien que le calcul économique en sera inévitablement imparfait. Ceci dit, la maîtrise publique, directe ou indirecte, du crédit sera une condition essentielle de sa réussite. La monnaie et le crédit sont en effet des biens publics.

- Le socialisme du possible dissociera nettement le secteur des biens sociaux, relevant des services publics, du secteur des biens privés.

- Le socialisme du possible rétablira la planification, mais (hors des services publics) sous la forme d’une planification incitative, jouant de toute la gamme des subventionnements. La planification aura comme l’un de ses principaux objectifs le plein emploi.

- Le socialisme du possible fera la part la plus large possible à la démocratie d’entreprise, condition essentielle pour que les travailleurs se sentent « maîtres des moyens de production ». Mais cela ne pourra se faire que par étapes.

Pour sortir du système capitaliste, la propriété publique reste pour le moment le chemin le plus praticable. Il faut donc en revenir aux nationalisations, qui, hors des services publics, peuvent se limiter, si nécessaire, à une propriété à 50%, mais tout en mettant en oeuvre une appropriation sociale, pour reprendre une expression souvent utilisée, une appropriation comportant notamment une forte participation des travailleurs à la gestion, ce qui la distingue d’un pur capitalisme d’Etat. Deux grands obstacles ici : 1° assurer une réelle autonomie des entreprises publiques par rapport au pouvoir politique, de telle sorte qu’elles obéissent à des critères strictement économiques, quoique sensiblement différents de ceux de l’entreprise capitaliste privée (à la différence de ceux imposés par l’Agence des participations de l’Etat). C’est à la planification, mais avec ses leviers indirects, de faire prévaloir les priorités politiques. Telle est la leçon qu’il faut retenir du système soviétique, et c’est là que l’expérience de la Chine est particulièrement intéressante. 2° leur donner une dimension transnationale, quand besoin est, sans en faire des outils de  l’impérialisme, ce qui suppose des transformations internes (par exemple donner des parts de pouvoir ou du moins de contre-pouvoir aux filiales) et, à terme, d’autres règles du commerce international.

La deuxième voie, la plus prometteuse, est d’inspiration autogestionnaire, mais sous certaines conditions : l’autogestion ne peut marcher, à grande échelle, que si les entreprises se dotent d’un certain nombre de règles communes (faute de quoi elles s’abandonnent à une concurrence de type capitaliste) et que si elles s’appuient sur un système bancaire coopératif indépendant d’elles, bien qu’alimenté par les intérêts quelles leur versent – sinon l’on retrouve quelque chose qui ressemble à la concurrence et aux marchandages administratifs de l’économie soviétique. Ce furent là des points faibles de l’expérience yougoslave, une expérience pourtant passionnante. C’est aussi une question sur laquelle a buté la trop courte tentative de la perestroïka. De nos jours le fonctionnement du grand groupe coopératif Mondragon ou celui des districts industriels italiens suggèrent des solutions à ces problèmes.

- Le socialisme du possible comportera donc plusieurs secteurs : celui des services publics, celui des entreprises publiques ordinaires, celui d’entreprises que je préfère appeler socialisées qu’autogérées (bien que leur principe démocratique soit celui des coopératives de production). Mais la petite entreprise restera privée, et le secteur capitaliste encore très large, quoique soumis à de nouvelles réglementations. C’est en un double sens qu’un socialisme de marché resterait un socialisme de transition : d’une part parce que les rapports sociaux capitalistes seront encore très présents au sein des secteurs socialistes (il faudra beaucoup de temps pour les transformer), d’autre part parce que la coexistence (conflictuelle) avec le secteur capitaliste se poursuivra au moins pendant des décennies.

- Le socialisme du possible sera fortement égalitariste, ce qui ne pèse nullement sur la motivation des individus (dans le système soviétique médecins et enseignants étaient moins bien payés que certaines catégories d’ouvriers, ce qui n’a nullement découragé les motivations, tout en ayant quelques effets pervers). Mais il n’ignorera pas les stimulants (ce qui revient à prendre en compte, dans une certaine mesure, le principe « à chacun selon son travail »[11]). Et, il ne faut pas se le dissimuler, il comportera encore, même en son sein, des classes. Il est illusoire de penser que les classes sociales puissent être abolies, parce que la division du travail ne pourra jamais l’être suffisamment. C’est au pouvoir politique de réduire les inégalités et les antagonismes, cela ne se fera jamais tout seul.

- Le socialisme du possible impliquera justement une transformation en profondeur de la démocratie politique, reprenant certaines innovations avortées de la démocratie soviétique et de la démocratie yougoslave, allant notamment dans le sens de la déprofessionnalisation des élus et de la promotion de la démocratie directe (tout en évitant les pièges de la démocratie par délégation successive de bas en haut).

- Le socialisme du possible ne supprimera pas, d’une manière générale, les contradictions pour des raisons plus profondes encore, qui ont des racines anthropologiques[12]. Je propose de considérer que les contradictions sociales ne sont pas une catastrophe, mais une source de vitalité, qu’elles peuvent être traitées dans l’optique d’une dialectique positive, de la recherche d’un « équilibre dynamique » entre les contraires, renforçant les deux côtés de l’être humain et de l’être social.

C’est pourquoi il est dangereux de rêver à la «fin » des aliénations, des exploitations et des dominations. Cette pensée eschatologique conduit soit à un coup de force idéologique, décrétant sa réalisation presque accomplie (comme on l’a vu avec le discours officiel soviétique), soit à une politique des petits pas incapable de trouver les seuils de rupture, ceux qu’on peut réellement viser.

- Le socialisme du possible sera volontariste, sans être autoritaire. C’est la seule manière de s’engager dans une croissance raisonnable et raisonnée, permettant de sortir l’immense majorité de la misère, tout en préservant les équilibres naturels, et en faisant face au changement climatique.

- Quant au communisme, s’il faut en maintenir la perspective, je dirai seulement d’un mot que ce serait le socialisme installé sur ses propres bases et maîtrisant au mieux, de façon positive, ses propres contradictions et celle de l’être humain.

Tony Andréani


[1] Selon moi, une troisième conception s’esquisse dans les textes tardifs, qui marquent un retour à une forme de socialisme associatif. Cf. « Engels, d’un socialisme à l’autre », in Actuel Marx,  n° 40, 2° semestre 2006, p. 124-134.

[2] Cf. Paul Cockshott et Allin Cottrill, Towards a New Socialism, Nottingham, 1993.

[3] Cf. par exemple celui d’Ernest Mandel et celui de Pat Devine. On trouvera une revue succincte des modèles contemporains de socialisme dans mon livre Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Syllepse, 2004.

[4] Aujourd’hui même les associations d’usagers et de consommateurs constituent un début de contre-pouvoir aux stratégies commerciales des entreprises. On peut très bien concevoir que, dans les secteurs socialisés d’une économie socialiste, elles soient obligatoirement informées et consultées. Mais les installer dans les conseils d’administration présenterait, selon moi, des risques sérieux de conflits de pouvoir.

[5] Ce qui est étonnant c’est que ce système d’économie mal commandée ait quand même donné pendant longtemps des résultats impressionnants, il est vrai surtout dans le domaine des biens de production (entre 1929 et 1940 la production industrielle de l’URSS a été multipliée par 3. De 5% des produits manufacturés dans le monde, elle est passée à 18% en 1938. L’URSS, malgré les immenses destructions de la deuxième guerre mondiale, s’est hissée ensuite au rang de deuxième économie mondiale).

[6] Cf. ma contribution « L’insertion de la Chine dans le marché mondial signifie-t-elle la mort programmée du modèle chinois ? » in Marchés et démocratie, dir. Jean-Claude Delaunay et Bernard Frédérick, Note de la Fondation Gabriel Péri, août 2007, p. 94-95.

[7] Charles Bettelheim parlait d’un « capitalisme de Parti ».

[8] C’est l’une des raisons pour lesquelles les ouvriers n’ont nullement soutenu la perestroïka de Gorbatchev, alors même qu’elle leur ouvrait la porte vers de nouveaux pouvoirs au sein de l’entreprise.

[9] Sur l’histoire de ces débats concernant la place du marché dans une économie socialiste, lire Bernard Frédérick, « La question du marché en Union soviétique  (1922-1970) », in  Marchés et démocratie, op. cit., p. 57-81.  Le débat des années 60, autour d’économistes comme Ota Sik et Wlodzimierz Brus, reste passionnant pour qui veut bien s’y référer.  Mais toutes les réformes préconisées heurtaient de front l’immense appareil de l’administration économique, si bien que le Parti communiste y mit brutalement un terme en réprimant d’abord militairement le Printemps de Prague et en enterrant ensuite tous les projets de réforme en Union soviétique jusqu’à la mort de Brejnev.

[10] Cf. mon analyse dans Le socialisme est (a) venir, tome 1, L’inventaire, Syllepse, 2001, p. 196-203. Et sur la perestroïka, p. 203-207.

[11] Cette question des stimulants « matériels » appelle des réflexions approfondies. Elles n’avaient pas grand sens dans le système soviétique, ni dans l’économie maoïste, parce que les travailleurs (ou les collectifs) n’avaient pas la responsabilité de leur produit, si bien qu’elle a engendré les mêmes résistances de la part des salariés que dans les entreprises capitalistes. Mais elle a pesé sur l’efficience, les réformateurs n’ont pas eu tort de le souligner. Par ailleurs le principe ne peut pas avoir le même sens dans tous les cas (peut-on mesurer la « performance » d’un enseignant ?) et peut être source de graves injustices, les individus n’étant pas interchangeables. Enfin, si rien ne peut justifier les rémunérations exorbitantes de talents soi-disant rares, il peut être légitime de récompenser certaines charges de travail particulières.

[12] J’ai développé cette thématique dans le tome 1 de Le socialisme est (a)venir (notamment dans la conclusion : « Propos d’étape ») et dans plusieurs articles, en particulier « Comment marcher sur les deux jambes », in Nouvelles Fondations, n° ¾, année 2006, p. 86-94.

Le système soviétique et la question du socialisme

                                                                           (article, octobre 2009)

Pourquoi nous faut-il, théoriquement et politiquement, revenir sur le système soviétique, et non l’abandonner à la critique rongeuse des historiens ? Parce qu’on peut en tirer un grand nombre de leçons pour une repensée du socialisme – quelques  leçons positives, mais aussi surtout des leçons négatives, qui n’en sont pas moins instructives (on dit couramment que l’on apprend plus de ses échecs que de ses succès).

Pour les dirigeants soviétiques de l’époque, le système soviétique incarnait, on le sait, le « socialisme réel », par opposition au capitalisme social que les socio-démocrates baptisaient aussi du nom de socialisme. Aujourd’hui encore certains considèrent que ce système avait bien posé les bases d’un authentique socialisme, mais qu’il lui manquait les moyens de sa réalisation, et qu’il a échoué parce qu’il n’a pas su se démocratiser. D’autres considèrent que le système soviétique n’était qu’une variante – capitaliste d’Etat – du système capitaliste. Je n’ai retenu que les deux interprétations les plus opposées, mais il y en eut bien d’autres, mettant l’accent sur tel ou tel de ses aspects.

Je vais soutenir que l’affaire était bien plus complexe, que le système soviétique était hybride, et donc qu’il comportait à la fois certes des aspects capitalistes, mais aussi  des aspects socialistes. Cependant ces aspects socialistes étaient déformés en collectivisme, et de ce fait marqués au sceau de l’utopie et aporétiques. C’est pourquoi son étude reste aujourd’hui du plus haut intérêt : elle nous montre ce que le socialisme peut être et ne pas être.

En quoi le système soviétique s’inspirait de Marx

La question ne peut être éludée, parce que l’on entend souvent dire que tout était de la faute de Marx, ou qu’au contraire le soviétisme était à l’opposé du marxisme. Or y a au moins deux conceptions du « socialisme » chez Marx et Engels, pour simplifier énormément[1]. Marx, on le sait, n’emploie pas volontiers le terme de socialisme, qu’il rattache à des courants utopistes. Pour lui le système qui doit succéder au capitalisme est le système communiste. Mais, pendant toute une période historique, le communisme ne fait que ses premiers pas en occupant les hauteurs de l’économie : le programme du Manifeste, avec la prise de pouvoir par le plus grand nombre et ses nationalisations limitées, n’est manifestement qu’un programme de transition. Nous pourrions ici parler d’un socialisme étatique de marché. L’autre conception est celle que l’on trouve notamment dans la Critique du programme de Gotha : le socialisme a gagné la partie, et il est vraiment la première étape du communisme, une étape où les rapports marchands et les rapports de classe ont disparu, chacun recevant désormais « selon son travail ».

Or je pense que c’est ce socialisme-là que les dirigeants bolcheviks avaient en tête – la NEP et son socialisme de marché ne représentant  qu’en recul provisoire – et que leurs successeurs ont continué à défendre. Souvenons-nous que pour eux l’URSS était une société sans classes, exception faire de l’existence d’une classe paysanne subsistant dans les Kolkhozes et d’un clivage concernant le groupe des « intellectuels » (la division travail manuel/travail intellectuel n’étant pas abolie). Et c’est aussi ce socialisme qui a rencontré pendant longtemps une réelle adhésion des citoyens soviétiques, même si la réalité était bien loin du discours officiel, et qui a fait rêver à travers le monde. Pourtant ce socialisme-communisme, bien qu’il ne fût pas vraiment irréel, était largement utopique, et c’est de là que nous pouvons tirer de premières leçons.

Une image fantasmée de la société future

La société future devait être une société d’abondance, et le « socialisme réel » devait marcher à grands pas vers cette abondance (Khrouchtchev, on s’en souvient, voulait rattraper et dépasser en quelques années le niveau de vie des Etats-Unis). Ce mythe de l’abondance explique en partie, à mon avis, pourquoi le système soviétique a été aussi productiviste – comme le capitalisme. Il fallait développer à toute allure et les forces productives, quels que fussent les dégâts du progrès. Or nous savons bien aujourd’hui que les contraintes environnementales et écologiques ne permettent pas le développement illimité de la richesse. Et Marx s’en doutait déjà, mais sans doute pensait-il que les besoins se limiteraient d’eux-mêmes sous le communisme. Mais nous avons une autre raison, anthropologique cette fois, pour abandonner ce mythe de l’abondance : si l’on peut apprendre à tempérer nos besoins, le désir, lui ne connaît pas de limite, et, dans une condition humaine où il y aura toujours certaines inégalités naturelles, et donc toujours des comportements mimétiques et rivalitaires, le processus peut être sans cesse relancé, si bien qu’il faudra, pour éviter la consommation dispendieuse de beaucoup de biens, les rationner par le revenu.

Je dis cela parce que, dans certaines visions de gauche, on prône la gratuité d’un très grand nombre de ces biens. Or c’est là une rêverie, non seulement parce que ces biens doivent être payés via des impôts, mais encore parce le gaspillage est inévitable (par exemple en URSS le pain était si bon marché qu’on le donnait aux cochons).

La société future devait être aussi une société d’hommes spontanément solidaires, mieux encore : tout entiers dévoués à la collectivité. Il s’agissait de faire naître l’homme nouveau, même si ce devait être au forceps, quoi que ce thème ne fût pas chez Marx (qui ne militait que pour un individu intégral, « homme riche de besoins et de capacités »). Or, comme dans le cas précédent, cette utopie a eu sa part de réalité : il y a eu, même si nous avons peine à le croire aujourd’hui, des élans collectivistes dans le peuple soviétique, trouvant des racines dans la tradition communautaire du mir, et de véritables dévouements, parfois poussés jusqu’au religieux (ainsi chez ces dirigeants qui ont accepté de se renier, lors des fameux procès, pour ne pas nuire à la cause). Mais l’utopie consistait à ce qu’on déniait l’autre part des individus, leur intérêt personnel (fût-il « désintéressé », non égoïste, comme dans l’amour du travail bien fait), lequel a resurgi avec une force inouïe, lorsque le système soviétique s’est discrédité et décomposé. Toute nouvelle pensée du socialisme doit faire droit aux deux côtés de l’individu, disons, pour faire bref, son côté communautaire et son côté individualiste – là où le libéralisme ne voit et ne promeut qu’un seul.

Les apories du calcul économique soviétique (ou l’illusion d’un calcul parfait).

Si Marx voulait en finir avec les rapports marchands, c’est parce que ce système était à la fois opaque (on n’y reconnaissait plus la véritable source de la valeur, le travail) et irrationnel (les prix ne reflétaient plus que de très loin les valeurs-travail), si bien qu’il était impossible de le maîtriser. Mais par quoi le remplacer ?

Par un calcul en termes de valeurs d’usage et de quantités physiques ? Je voudrais rappeler que ce n’était pas du tout l’idée de Marx : il faudrait, dans le communisme comme dans tout autre système social, effectuer une comptabilité en termes de valeur, et plus précisément en termes de quantités de travail. Je dis ceci à l’intention de ceux qui ne cessent d’opposer la valeur d’usage à la valeur assimilée à la valeur d’échange, la satisfaction des besoins à la logique de la production marchande. Il y là de grandes confusions. En effet le calcul en termes de valeurs d’usage est tout simplement impossible : elles sont trop nombreuses et trop hétérogènes (l’économie néo-classique se heurte à la même difficulté de principe, quand elle pense se fonder sur les utilités). Quant à la valeur d’échange, elle n’est qu’une des figures de la valeur en général, et le travail social abstrait qu’elle incarne n’est qu’une des figures du travail « abstrait » en général (autrement dit : de «la dépense de travail »).

Alors la question se pose : pourquoi la comptabilité soviétique fut-elle néanmoins, principalement, une comptabilité en termes physiques ? Et je donne tout de suite la réponse qui me semble la plus convaincante, telle qu’on peut la trouver chez des auteurs comme François Seurot et Gérard Roland : parce qu’on ne peut planifier impérativement (et donc aussi centralement) que des quantités physiques (des tonnes d’acier, des mètres de tissus etc.), du fait qu’on ne peut prévoir avec certitude ce qu’il en coûtera pour les produire, quantités que l’on mettra en rapport  à travers les « balances matières » des tableaux inter-industriels. Mais cela suppose nécessairement un calcul qui les homogénéise, et il s’est fait à travers un système particulier de prix (les prix administrés) sur lequel je reviendrai, mais qui ne présentera nullement les avantages des prix marchands.

La question qui est devant nous est alors la suivante : comment une économie socialiste peut-elle effectuer sa comptabilité ? Certains auteurs pensent que, avec l’aide des ordinateurs modernes, on pourrait calculer simultanément la valeur-travail de millions de produits, mais ils reconnaissent en même temps que le jeu de l’offre et de la demande doit être utilisé dans le court terme pour s’assurer que les produits seront validés[2]. Je crois que cette hypothèse théorique est imaginable, mais vaine, parce que, le monde économique étant affecté d’une foncière incertitude (du fait du changement permanent des techniques et des goûts), les valeurs-travail seront en évolution constante. Ce qui nous conduit à dire qu’on ne pourra jamais se passer des rapports marchands, de leur fluidité, de la source d’informations qu’ils représentent et de leur valeur d’apprentissage – là-dessus la critique libérale, et notamment celle des économistes autrichiens, a été décisive. J’ajoute pourtant que cela n’interdit pas un calcul a posteriori des valeurs-travail, et que cela serait de la plus grande utilité sociale.

La première phase du communisme à la Marx souffre d’un autre défaut, lui aussi rédhibitoire. Toute économie a besoin d’avances sur l’avenir, par exemple de semences pour assurer les prochaines récoltes. Toute économie dotée d’une monnaie a besoin d’un système de crédit. Or on n’a pas trouvé mieux jusqu’à présent pour équilibrer l’offre et la demande d’épargne pour pousser les producteurs à économiser les ressources que le crédit avec intérêt. C’est justement ce système qui a fort peu fonctionné dans l’économie soviétique, non pas parce que tout le crédit était public, mais parce que la Banque centrale (en situation de monopole) prêtait pratiquement sans intérêt. Alors même qu’elle pouvait contrôler presque toutes les transactions légales (remarquable avantage, si on le compare au système bancaire actuel !), elle n’avait ainsi aucune action sur elles, devant satisfaire toutes les demandes qui correspondaient aux plans, si boulimiques qu’ils fussent (lui donner le pouvoir de rationner le crédit aurait retiré autant de pouvoir à l’administration économique).

Curieusement Marx, qui a écrit tout un livre sur le crédit (essentiellement pour montrer qu’il représentait un prélèvement sur la plus-value, ce qui est exact), et qui a pu reconnaître l’utilité du crédit, s’agissant par exemple des coopératives, n’en a tiré aucune leçon (sans doute pensait-il que le crédit devrait être sans intérêt). Mais, si nous admettons que le crédit avec intérêt est incontournable, c’est tout le système des valeurs-travail qui s’effondre à nouveau. Voilà qui doit nous conduire, si nous voulons repenser le socialisme, à prendre à bras le corps cette question du crédit (lequel ne saurait être abandonné à des banques commerciales capitalistes, on a vu où cela conduit) et de sa modulation en fonction des objectifs du plan.

L’indésirable planification des besoins

Certains auteurs ont parlé, s’agissant du système soviétique, d’une « dictature sur les besoins ». De fait les dirigeants soviétiques décidaient de ce qui convenait au peuple, de la hiérarchie des besoins et des voies pour les satisfaire. C’est pourquoi les prix étaient « administrés » : bien sûr ils devaient tenir compte des forces productives, mais s’écartaient de tout calcul de rentabilité économique (à bien distinguer de la rentabilité financière), des produits étant même vendus à perte. On peut dire que ces prix étaient en un certain sens « politiques » : les loyers étaient par exemple dérisoires. De tels prix sont-ils à proscrire ?

Je voudrais amorcer ici une distinction, qui sera bien utile pour une repensée du socialisme, celle entre des biens sociaux (dont feraient partie ce qu’on appelle souvent des biens publics) et des biens privés. En bref, les biens sociaux, tels que je les entends, sont les biens qui sont indispensables à l’exercice de la citoyenneté, tels que l’éducation, la santé, ou l’information de base, et des biens qui « font société » (tels que l’électricité, le téléphone, la rue, le jardin public, le musée etc.). Alors que les biens privés relèvent du libre choix des individus. Or les biens sociaux relèvent de décisions politiques, n’en doutons pas. Aussi n’est-ce pas en ce domaine que le système soviétique a été critiquable, mise à part la manière dont étaient prises les décisions. C’est même là qu’il a connu ses meilleures réalisations, avant de tomber en ruines. Le problème est qu’il a traité tous les besoins comme s’ils étaient des besoins sociaux, effaçant par là même toute frontière entre ce que nous appelons les services publics et la production des biens privés.

Pour le dire vite, deux raisons essentielles s’opposent à une détermination politique des biens privés. La première est qu’on ne saurait réellement imaginer de remplacer la dictature sur les besoins par la définition démocratique des besoins. A tous les modèles de socialisme qui vont dans ce sens, depuis la délibération d’assemblées de citoyens sur leurs besoins et les produits correspondants jusqu’à leur participation aux instances décisionnelles des producteurs[3], j’oppose une première raison : cette démocratie serait extrêmement lente et laborieuse, épuisant la bonne volonté de la plupart des individus, et elle serait extrêmement coûteuse en termes de travail social dépensé. Mais j’ai une deuxième raison, que j’emprunte aux libéraux : la tyrannie de la majorité. Les demandes très minoritaires (tel type de chaussures par exemple) seront écartées, ce qui est préjudiciable pour les « perdants » et dommage pour la diversité vestimentaire. Tout ceci ne veut pas dire que les « consommateurs » doivent être écartés des processus de décision, bien au contraire : le socialisme devra rompre avec la manipulation de la consommation, et remettre en cause la culture consumériste. Ceci à travers toute une série de liens institutionnalisés entre d’une part les « usagers » (pour les biens sociaux) et les consommateurs (pour les autres biens) et d’autre part les administrations, établissements publics et entreprises[4].

Les travers fondamentaux (ou apories centrales) du collectivisme planificateur

Les dirigeants soviétiques ont retenu de Marx l’idée d’une économie organisée selon un plan, par contraste avec l’anarchie capitaliste. Ils en ont non seulement conclu qu’elle impliquait la propriété publique de tous les moyens de production, mais encore ils en ont donné une représentation particulière de cette dernière : la société devait être organisée comme un vaste atelier ou un grand cartel, qui ne comporterait plus d’entreprises, mais des centres de production recevant leurs objectifs des Ministères de branche, eux-mêmes sous l’autorité d’organismes centraux (ce furent le Comité d’Etat du Plan et le Comité d’Etat de l’approvisionnement) soumis au pouvoir politique. A cette conception organiciste correspondait nécessairement une planification impérative et centralisée.

On a parlé à ce propos, à juste titre, d’économie de commandement. Mais, en fait, l’économie était fort mal commandée, et ceci d’abord pour des raisons d’ordre pratique : comme l’incertitude ne se laisse par réduire, les plans n’étaient guère que des extrapolations (« à partir du niveau atteint »), qu’il fallait sans cesse réajuster, et ceci jusqu’au niveau le plus bas (les centres de production recevaient de nouvelles instructions en fin d’année, et essayaient désespérément d’y faire face dans la tourmente du « bourrage »). Et la réalisation des plans était rendue encore plus difficile par la difficulté de l’approvisionnement correspondant aux transferts planifiés. Nous sommes bien loin ici de la liberté qu’ont les entreprises, dans une économie décentralisée, d’établir leurs propres plans et de la grande souplesse des échanges marchands[5].

Le deuxième travers fondamental du collectivisme soviétique fut la perte de responsabilité, d’initiative, et en définitive de motivation des travailleurs, et ceci pour deux raisons. Tout d’abord l’entreprise ignorait la démocratie économique, qui était en contradiction parfaite avec le centralisme, parce qu’elle aurait pu remettre en cause en permanence les objectifs du planificateur, alors que des dirigeants nommés par l’organisme de tutelle étaient aux ordres. Ensuite aucun travailleur soviétique, en dehors des périodes de mobilisation générale de la population, ne pouvait se reconnaître dans un Plan d’ensemble qui était beaucoup trop général et abstrait pour lui, ni dans des plans d’entreprise qui en étaient l’émanation. Tout travailleur en effet désire autant que possible « voir le bout de ses actes », savoir à quoi sert ce qu’il fait et si les produits auxquels il coopère satisfont ou non ceux auxquels ils sont destinés. Le problème, bien sûr, n’est pas propre au travailleur soviétique, puisqu’on le rencontre aussi bien dans toutes les entreprises capitalistes d’une certaine taille, où la subordination et « l’aliénation » ne sont guère moindres, mais il était aggravé dans l’économie soviétique du fait des aléas constants qui affectaient le travail quotidien.

Partant de ces constats certains analystes, comme Jacques Sapir, sont allés plus loin : non seulement la planification centralisée fonctionnait mal, mais encore elle cachait une forte présence du marché dans l’économie soviétique. Ils ont fait remarquer qu’elle fonctionnait à travers un système de prix. Ils ont souligné la présence de marchés reconnus (les marchés Kolkhoziens) et de marchés parallèles « gris » (les échanges directs entre entreprises) et « noirs », qui compensaient les défaillances des transferts administratifs. Ils ont surtout relevé l’importance de la « concurrence administrative » entre les unités de production pour obtenir les plans les plus importants et les meilleurs approvisionnements des autorités de tutelle, et l’existence d’une véritable « marchandage administratif » pour  s’assurer des plans les plus faisables (car, dans la réalité, les entreprises disposaient d’une large autonomie, mais sous contrainte). Toutes ces analyses étaient extrêmement pertinentes. Elles ont permis de comprendre des traits caractéristiques de cette économie, entre autres : la mauvaise qualité de l’information (on était dans un système de « tricherie généralisée »), la boulimie d’investissements (il fallait toujours demander plus pour être sûr d’avoir le moins), le suremploi (il fallait toujours avoir des travailleurs disponibles, notamment pour les périodes de « bourrage »). Mais leurs conclusions ne m’ont pas convaincu. Les prix administrés ne jouaient pas du tout le même rôle d’ajustement et d’information que dans les économies marchandes : ils n’avaient qu’une fonction passive (même chose pour le crédit, nous l’avons vu). La concurrence et le marchandage administratif différaient complètement de la concurrence entre producteurs marchands, qui supposent la liberté de choisir ses clients et ses fournisseurs, et un marché du travail où l’on recrute ou congédie la main-d’œuvre que l’on veut. Et la preuve en est bien que la régulation économique n’était pas de même nature ; alors que la régulation par le marché ajuste les offres et les demandes et que la régulation capitaliste se fait sur fond d’une tendance permanente à la surproduction, la régulation à la soviétique connaissait des goulets d’étranglement et fonctionnait « à la pénurie », laquelle d’une part était le véritable indicateur des dysfonctionnements et d’autre part débouchait sur une pénurie permanente de moyens de consommation (les étalages vides et les longues queues devant les magasins d’Etat).

Quelles conclusions tirer de tout cela ? Que le marché l’a définitivement emporté sur le plan ? Certes pas. Mais ce que nous devons penser, pour un nouveau socialisme, c’est 1° que la planification reste plus indispensable que jamais, parce que, dans une économie mondialisée, les décisions économiques ont des conséquences de plus en plus lourdes, et ne sauraient être abandonnées à de grandes entreprises privées (les multinationales en premier lieu), et parce que les contraintes environnementales ne peuvent être adéquatement prises en charge ni par ces dernières ni par des marchés spécifiques 2° que la nouvelle planification ne saurait être impérative, sauf, dans une certaine mesure, dans le cas des biens sociaux, puisque ceux-ci doivent relever, je l’ai dit, de choix politiques. Elle ne pourra être qu’incitative, à travers toutes sortes de leviers indirects, tels que les taux différentiels d’intérêt ou les taux différentiels de fiscalité – ce qui serait pratiqué désormais non au compte gouttes, mais à grande échelle (la Chine nous donne une idée de l’ampleur et de la puissance d’une telle planification)[6].

Mais il faut en venir à la question de la propriété et des rapports sociaux. Qu’est-ce qui, en définitive, a conduit à l’échec le système soviétique ? Est-ce l’étatisme en tant que tel ?


L’URSS, un capitalisme d’Etat ?

Dans la mesure où la plus grande partie de l’économie relevait de l’Etat, dans ses différentes instances, tant géographiques (l’URSS était une Union de républiques et de territoires autonomes) que hiérarchiques (de la propriété de l’Etat central à celle des soviets locaux, qui ne contrôlaient en fait que des institutions sociales), on peut parler d’un système étatique (contrôlé en fait par le Parti communiste, dont les institutions doublaient toutes les instances étatiques). Et, comme tous les profits étaient prélevés par les Ministères pour être redistribués ensuite, on peut dire également que la plus-value était accaparée non par des propriétaires privés, mais par l’Etat lui-même. C’est ce qui a permis à divers théoriciens de considérer que le régime social était celui d’un capitalisme d’Etat quasiment pur[7], sans la rétention des profits et la concurrence qui caractérisaient le secteur public marchand en Occident. Et qui en profitait ? La nomenklatura collectivement, c’est-à-dire les deux ou trois pour cent de la population qui correspondent à la bourgeoisie privée des pays occidentaux. Cette thèse est parfaitement soutenable, mais elle oublie les aspects socialistes, fussent-ils déformés en collectivisme, que j’ai mentionnés précédemment. Selon moi, le système soviétique était un système hybride, un mixte de capitalisme d’Etat et de socialisme collectiviste, et je donnerai quelques indices qui en témoigneront.

Le système soviétique était fortement égalitariste au niveau des revenus, et il l’a même été de plus en plus (le rapport entre le décile supérieur et le décile inférieur est passé de 7,24% en 1948 à 4,4% en 1956 et 2,9% en 1975). En l’absence de revenus du patrimoine, les avantages de la nomenklatura passaient par le biais de privilèges, tels que les logements et voitures de fonction. Ces privilèges étaient soigneusement dissimulés pour ne pas heurter la population. En outre ils étaient relativement modestes par rapport à la fortune insolente des magnats capitalistes, surtout ceux d’aujourd’hui.

Le système était certes salarial, puisque les travailleurs étaient « séparés des moyens de production » en l’absence de toute forme d’autogestion et alors que leurs représentants dans les soviets ou dans les instances du Parti ne les représentaient pas (je vais y revenir). De plus certaines méthodes étaient inspirées du capitalisme, tel que le taylorisme et le salaire au rendement (peu efficaces d’ailleurs dans le contexte de l’entreprise soviétique). Mais ils disposaient dans les faits de nombreux contre-pouvoirs, du fait que le chômage était inexistant, que les directeurs d’entreprise faisaient tout pour les attirer des travailleurs ou les garder, et que le syndicat et le Parti s’opposaient presque toujours aux licenciements-sanction. Il faut noter que cela n’allait pas sans des comportements conservateurs de la part des ouvriers, liés à une vieille tradition égalitariste et au fait que le système des stimulants ne pouvait que verser dans l’arbitraire[8].

Le capitalisme d’Etat était donc pour le moins tempéré en URSS. Mais il était aussi inefficient, en particulier du fait que l’Etat jouait plusieurs rôles à la fois : celui d’un propriétaire, qui, comme tel, aurait dû veiller au bon usage des fonds publics et à la valorisation de ses actifs, celui d’un gestionnaire, à travers la nomination des dirigeants, celui enfin d’un créancier et d’un débiteur (via la Banque de l’URSS). C’est ainsi que des entreprises étaient maintenues en vie, alors qu’elles faisaient des pertes ou que leur appareil était obsolète. Ce sont des travers que l’on rencontrera aussi dans les entreprises du secteur public occidental, même dans celles soumises à la concurrence. Faut-il en conclure, comme les libéraux, que l’Etat ne doit pas être entrepreneur, qu’il n’a rien à faire dans le champ de la production, et même de la finance ? Que le système soviétique a péri de ne pas avoir connu une logique strictement économique, de ne pas avoir pratiqué le processus de « destruction créatrice » dont on crédite le capitalisme ? C’est une question que nous aurons à traiter à fond. Je dirai seulement, pour le moment, que, dans l’ensemble, et malgré leur caractère autocratique et technocratique, les entreprises publiques du secteur concurrentiel occidental n’ont pas plus mal marché que les firmes capitalistes privées, et que la Chine nous donne aujourd’hui l’image d’un vaste secteur public dynamique, une fois opérée (ce n’est pas fini) la difficile séparation entre les rôles tenus par l’Etat.

L’impossible démocratie soviétique

La cause paraît entendue : le système soviétique était totalitaire, parce qu’on n’y trouvait ni pluralisme politique, ni séparation des pouvoirs, ni même les libertés fondamentales du citoyen. Pourtant l’ambition avait été de mettre en œuvre une démocratie d’un type nouveau, une démocratie socialiste, inspirée de certaines innovations de la Commune de Paris : présentation des candidatures par des assemblées de travailleurs, maintien de l’activité professionnelle des représentants du peuple, traitements modestes, révocabilité. L’omniprésence du Parti les a rendues à peu près lettre morte. Par ailleurs le Parti unique reposait en principe sur une démocratie délégative, chaque niveau désignant ses délégués, de la base au sommet. On sait que le fonctionnement réel fut à l’inverse. Les critiques du soviétisme ont estimé, à partir de là, que tout le mal venait de ce fonctionnement anti-démocratique, générateur de bureaucratie et des pires dérives, de l’Etat policier au goulag.

A mon avis, ils se trompent. Une économie collectiviste, gérée en fonction d’un plan impératif et centralisé, ne pouvait être dirigée que d’en haut et de manière quasi-dictatoriale, sinon elle n’aurait pas marché du tout. De plus le système soviétique étant hybride, traversé de fortes contradictions entre ses aspects communistes déformés et ses aspects capitalistes, ne pouvait se maintenir que sous la contrainte d’un pouvoir surpuissant, ne tolérant les débats que dans un cadre prédéfini et dans des cercles restreints (car les débats n’ont pas manqué, notamment dans les années 60, où ils ont pointé à nouveau vers un socialisme de marché, avant d’être enterrés[9]). Je m’éloigne ici beaucoup des analyses proposées par les théoriciens de l’école de la régulation. A les suivre, le système économique était régulé à sa façon (par la pénurie, les ajustements constants, les marchés parallèles etc.). Mais cette conception en fait fonctionnaliste mésestimait les contradictions foncières du système, et n’a pu de ce fait prévoir l’implosion finale, dès que la contrainte politique s’est relâchée.

Que conclure de tout cela ? Que l’économie ne saurait être en aucune façon socialisée, ni dirigée, si l’on veut une société démocratique ? Que la démocratie doit nécessairement se calquer sur le modèle libéral-bourgeois ? Certainement pas. On fera au contraire remarquer, pour le moment, que ce modèle n’est pas si éloigné du système politique soviétique qu’il n’y paraît, avec sa prééminence de l’exécutif sur la représentation populaire, sa tendance au bipartisme ressemblant aux deux fractions (concurrentes) d’un même parti, sa professionnalisation des élites politiques, sa mainmise des intérêts économiques sur les médias, ses élections biaisées par la propagande orchestrée par les spin doctors etc. En réalité certaines institutions de la démocratie soviétique mériteraient d’être remises à l’ordre du jour. Mais à condition de trouver une autre base économique pour le socialisme de demain, qui leur fournirait un socle pour leur développement.

Un mauvais internationalisme

Les dirigeants bolcheviks étaient convaincus, comme Marx, que la révolution ne pouvait l’emporter que si elle se mondialisait, mais ils ont compris qu’elle devait bien commencer quelque part, et précisément dans le maillon le plus faible du système mondial. Ils n’avaient pas tort, mais ont opté ensuite, avec Staline, pour la révolution dans un seul pays. Nous savons aujourd’hui que c’était une double erreur. Qu’il faille commencer par un pays (ou quelques uns), certes. Mais l’URSS s’est largement coupée des échanges mondiaux, ce qui lui a coûté très cher. Et ensuite elle a prétendu imposer son modèle à tous les pays, sous les auspices du Kominterm, puis du Kominform, quel que fut le contexte : les uns ont été mis sous le joug, les autres (la Yougoslavie de Tito, la Chine de Mao) se sont rebellés.

Je ne m’étendrai pas sur la question, mais on peut dire que l’internationalisme d’aujourd’hui doit être profondément différent. D’une part les pays socialistes doivent s’insérer dans le commerce mondial, sans y laisser miner leurs institutions : c’est bien le problème posé aujourd’hui à la Chine ou au Venezuela, en particulier, et ce n’est pas chose facile à une époque où le capitalisme s’est puissamment mondialisé, notamment au plan de la circulation des capitaux. D’autre part chaque pays qui s’engage dans la voie du socialisme le fera de manière spécifique, tenant compte non seulement de ses ressources, mais aussi de l’état de sa population et de ses traditions. Qu’il s’agisse de la Chine, du Vietnam, de Cuba, du Venezuela ou de la Bolivie, les conditions ne sont pas du tout les mêmes, ne serait-ce que parce que les uns sortent de systèmes à la soviétique, avec leurs pesanteurs mais aussi leurs acquis, alors que d’autres en sont à émerger d’un capitalisme néo-colonial et ultra-libéral qui les a menés à la ruine.


Pourquoi un nouveau socialisme n’a-t-il pas vu le jour en URSS ?

C’est bien la question qui nous hante. Toutes les tentatives d’auto-réforme du système soviétique ont échoué en URSS parce qu’elles ont été trop limitées et parce qu’elles se sont heurtées à l’immense appareil de la bureaucratie économique. On ne pouvait introduire quelques mécanismes marchands (des prix flexibles, des indices de production vendue ou de rentabilité) dans un système planifié qui les contredisait – ce fut bien la preuve a posteriori que ce système n’était marchand que dans ses trous et sur ses marges. Il fallait une révolution dans le système, et ce fut la tentative de la perestroïka. Elle était très ambitieuse. Je n’en dirai que quelques mots. On peut la résumer dans les trois A : autonomie, autofinancement, autogestion, ce qui allait plus loin que la réforme hongroise, qui avait cependant donné quelques résultats positifs[10]. La planification ne s’effectuerait plus que par des leviers indirects (taxe sur les ressources productives, taux de crédit, fiscalité, commandes d’Etat). La réforme de l’entreprise, qui devait rester publique, était problématique (y aurait-il aussi un actionnariat des salariés, voire de la population ?), et elle supposait en tous cas d’autres réformes de grande ampleur (réforme des prix, réforme bancaire, réforme fiscale) qui demandaient du temps, une approche gradualiste (comme celles qui faisaient leur premiers pas en Chine). Mais surtout elle s’est heurtée à la mauvaise volonté d’une bureaucratie qui se voyait dépossédée de ses pouvoirs et de la plus grande partie de la population, qui craignait d’y perdre des avantages acquis.  Malheureusement l’expérience de la perestroïka ne nous apprendra pas grand-chose : venue trop tard ou trop tôt, elle a été bien trop brève.

Quelques conclusions

Nous avons au passage tiré quelques leçons, que je reprendrai en quelques mots :

- Le socialisme du possible sera très différent du socialisme, première étape du communisme de Marx. Il ne pourra pas se passer des rapports marchands, c’est-à-dire du jeu de l’offre et de la demande dans une économie qui sera nécessairement décentralisée, sans être capitaliste pour autant. Ce n’est pas seulement une question d’efficacité économique : il s’agit aussi de l’engagement des travailleurs vers des objectifs qui feront sens pour eux. C’est seulement dans le champ des biens sociaux (autrement dit des services publics) que l’économie peut et doit être plus ou moins administrée (plans programmatiques, prix contrôlés). En revanche il est possible et nécessaire de « socialiser le marché » : socialisation plus ou moins poussée de l’investissement, mutualisation de services communs, socialisation de l’information. Je ne peux en dire plus dans le cadre de cet exposé. Mais je voudrais souligner qu’il faut cesser de confondre économie de marché et économie capitaliste.

Le marché capitaliste est ce qu’on pourrait appeler un « surmarché », parce que, orienté vers la rente fournie aux actionnaires, faisant du travail un simple coût, ignorant la réalité sociale de l’entreprise pour ne s’attacher qu’à la société de capitaux, il rompt le lien avec le travail, organise l’opacité, et brise la concurrence au profit de quelques grands oligopoles. Le marché socialiste serait tout autre : il rendrait leur place centrale aux producteurs, rétablirait leur lien avec les consommateurs, conjuguerait concurrence et coopération.

- Le socialisme du possible, ayant besoin du crédit avec intérêt, s’écartera nécessairement des valeurs-travail, si bien que le calcul économique en sera inévitablement imparfait. Ceci dit, la maîtrise publique, directe ou indirecte, du crédit sera une condition essentielle de sa réussite. La monnaie et le crédit sont en effet des biens publics.

- Le socialisme du possible dissociera nettement le secteur des biens sociaux, relevant des services publics, du secteur des biens privés.

- Le socialisme du possible rétablira la planification, mais (hors des services publics) sous la forme d’une planification incitative, jouant de toute la gamme des subventionnements. La planification aura comme l’un de ses principaux objectifs le plein emploi.

- Le socialisme du possible fera la part la plus large possible à la démocratie d’entreprise, condition essentielle pour que les travailleurs se sentent « maîtres des moyens de production ». Mais cela ne pourra se faire que par étapes.

Pour sortir du système capitaliste, la propriété publique reste pour le moment le chemin le plus praticable. Il faut donc en revenir aux nationalisations, qui, hors des services publics, peuvent se limiter, si nécessaire, à une propriété à 50%, mais tout en mettant en oeuvre une appropriation sociale, pour reprendre une expression souvent utilisée, une appropriation comportant notamment une forte participation des travailleurs à la gestion, ce qui la distingue d’un pur capitalisme d’Etat. Deux grands obstacles ici : 1° assurer une réelle autonomie des entreprises publiques par rapport au pouvoir politique, de telle sorte qu’elles obéissent à des critères strictement économiques, quoique sensiblement différents de ceux de l’entreprise capitaliste privée (à la différence de ceux imposés par l’Agence des participations de l’Etat). C’est à la planification, mais avec ses leviers indirects, de faire prévaloir les priorités politiques. Telle est la leçon qu’il faut retenir du système soviétique, et c’est là que l’expérience de la Chine est particulièrement intéressante. 2° leur donner une dimension transnationale, quand besoin est, sans en faire des outils de  l’impérialisme, ce qui suppose des transformations internes (par exemple donner des parts de pouvoir ou du moins de contre-pouvoir aux filiales) et, à terme, d’autres règles du commerce international.

La deuxième voie, la plus prometteuse, est d’inspiration autogestionnaire, mais sous certaines conditions : l’autogestion ne peut marcher, à grande échelle, que si les entreprises se dotent d’un certain nombre de règles communes (faute de quoi elles s’abandonnent à une concurrence de type capitaliste) et que si elles s’appuient sur un système bancaire coopératif indépendant d’elles, bien qu’alimenté par les intérêts quelles leur versent – sinon l’on retrouve quelque chose qui ressemble à la concurrence et aux marchandages administratifs de l’économie soviétique. Ce furent là des points faibles de l’expérience yougoslave, une expérience pourtant passionnante. C’est aussi une question sur laquelle a buté la trop courte tentative de la perestroïka. De nos jours le fonctionnement du grand groupe coopératif Mondragon ou celui des districts industriels italiens suggèrent des solutions à ces problèmes.

- Le socialisme du possible comportera donc plusieurs secteurs : celui des services publics, celui des entreprises publiques ordinaires, celui d’entreprises que je préfère appeler socialisées qu’autogérées (bien que leur principe démocratique soit celui des coopératives de production). Mais la petite entreprise restera privée, et le secteur capitaliste encore très large, quoique soumis à de nouvelles réglementations. C’est en un double sens qu’un socialisme de marché resterait un socialisme de transition : d’une part parce que les rapports sociaux capitalistes seront encore très présents au sein des secteurs socialistes (il faudra beaucoup de temps pour les transformer), d’autre part parce que la coexistence (conflictuelle) avec le secteur capitaliste se poursuivra au moins pendant des décennies.

- Le socialisme du possible sera fortement égalitariste, ce qui ne pèse nullement sur la motivation des individus (dans le système soviétique médecins et enseignants étaient moins bien payés que certaines catégories d’ouvriers, ce qui n’a nullement découragé les motivations, tout en ayant quelques effets pervers). Mais il n’ignorera pas les stimulants (ce qui revient à prendre en compte, dans une certaine mesure, le principe « à chacun selon son travail »[11]). Et, il ne faut pas se le dissimuler, il comportera encore, même en son sein, des classes. Il est illusoire de penser que les classes sociales puissent être abolies, parce que la division du travail ne pourra jamais l’être suffisamment. C’est au pouvoir politique de réduire les inégalités et les antagonismes, cela ne se fera jamais tout seul.

- Le socialisme du possible impliquera justement une transformation en profondeur de la démocratie politique, reprenant certaines innovations avortées de la démocratie soviétique et de la démocratie yougoslave, allant notamment dans le sens de la déprofessionnalisation des élus et de la promotion de la démocratie directe (tout en évitant les pièges de la démocratie par délégation successive de bas en haut).

- Le socialisme du possible ne supprimera pas, d’une manière générale, les contradictions pour des raisons plus profondes encore, qui ont des racines anthropologiques[12]. Je propose de considérer que les contradictions sociales ne sont pas une catastrophe, mais une source de vitalité, qu’elles peuvent être traitées dans l’optique d’une dialectique positive, de la recherche d’un « équilibre dynamique » entre les contraires, renforçant les deux côtés de l’être humain et de l’être social.

C’est pourquoi il est dangereux de rêver à la «fin » des aliénations, des exploitations et des dominations. Cette pensée eschatologique conduit soit à un coup de force idéologique, décrétant sa réalisation presque accomplie (comme on l’a vu avec le discours officiel soviétique), soit à une politique des petits pas incapable de trouver les seuils de rupture, ceux qu’on peut réellement viser.

- Le socialisme du possible sera volontariste, sans être autoritaire. C’est la seule manière de s’engager dans une croissance raisonnable et raisonnée, permettant de sortir l’immense majorité de la misère, tout en préservant les équilibres naturels, et en faisant face au changement climatique.

- Quant au communisme, s’il faut en maintenir la perspective, je dirai seulement d’un mot que ce serait le socialisme installé sur ses propres bases et maîtrisant au mieux, de façon positive, ses propres contradictions et celle de l’être humain.

Tony Andréani


[1] Selon moi, une troisième conception s’esquisse dans les textes tardifs, qui marquent un retour à une forme de socialisme associatif. Cf. « Engels, d’un socialisme à l’autre », in Actuel Marx,  n° 40, 2° semestre 2006, p. 124-134.

[2] Cf. Paul Cockshott et Allin Cottrill, Towards a New Socialism, Nottingham, 1993.

[3] Cf. par exemple celui d’Ernest Mandel et celui de Pat Devine. On trouvera une revue succincte des modèles contemporains de socialisme dans mon livre Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Syllepse, 2004.

[4] Aujourd’hui même les associations d’usagers et de consommateurs constituent un début de contre-pouvoir aux stratégies commerciales des entreprises. On peut très bien concevoir que, dans les secteurs socialisés d’une économie socialiste, elles soient obligatoirement informées et consultées. Mais les installer dans les conseils d’administration présenterait, selon moi, des risques sérieux de conflits de pouvoir.

[5] Ce qui est étonnant c’est que ce système d’économie mal commandée ait quand même donné pendant longtemps des résultats impressionnants, il est vrai surtout dans le domaine des biens de production (entre 1929 et 1940 la production industrielle de l’URSS a été multipliée par 3. De 5% des produits manufacturés dans le monde, elle est passée à 18% en 1938. L’URSS, malgré les immenses destructions de la deuxième guerre mondiale, s’est hissée ensuite au rang de deuxième économie mondiale).

[6] Cf. ma contribution « L’insertion de la Chine dans le marché mondial signifie-t-elle la mort programmée du modèle chinois ? » in Marchés et démocratie, dir. Jean-Claude Delaunay et Bernard Frédérick, Note de la Fondation Gabriel Péri, août 2007, p. 94-95.

[7] Charles Bettelheim parlait d’un « capitalisme de Parti ».

[8] C’est l’une des raisons pour lesquelles les ouvriers n’ont nullement soutenu la perestroïka de Gorbatchev, alors même qu’elle leur ouvrait la porte vers de nouveaux pouvoirs au sein de l’entreprise.

[9] Sur l’histoire de ces débats concernant la place du marché dans une économie socialiste, lire Bernard Frédérick, « La question du marché en Union soviétique  (1922-1970) », in  Marchés et démocratie, op. cit., p. 57-81.  Le débat des années 60, autour d’économistes comme Ota Sik et Wlodzimierz Brus, reste passionnant pour qui veut bien s’y référer.  Mais toutes les réformes préconisées heurtaient de front l’immense appareil de l’administration économique, si bien que le Parti communiste y mit brutalement un terme en réprimant d’abord militairement le Printemps de Prague et en enterrant ensuite tous les projets de réforme en Union soviétique jusqu’à la mort de Brejnev.

[10] Cf. mon analyse dans Le socialisme est (a) venir, tome 1, L’inventaire, Syllepse, 2001, p. 196-203. Et sur la perestroïka, p. 203-207.

[11] Cette question des stimulants « matériels » appelle des réflexions approfondies. Elles n’avaient pas grand sens dans le système soviétique, ni dans l’économie maoïste, parce que les travailleurs (ou les collectifs) n’avaient pas la responsabilité de leur produit, si bien qu’elle a engendré les mêmes résistances de la part des salariés que dans les entreprises capitalistes. Mais elle a pesé sur l’efficience, les réformateurs n’ont pas eu tort de le souligner. Par ailleurs le principe ne peut pas avoir le même sens dans tous les cas (peut-on mesurer la « performance » d’un enseignant ?) et peut être source de graves injustices, les individus n’étant pas interchangeables. Enfin, si rien ne peut justifier les rémunérations exorbitantes de talents soi-disant rares, il peut être légitime de récompenser certaines charges de travail particulières.

[12] J’ai développé cette thématique dans le tome 1 de Le socialisme est (a)venir (notamment dans la conclusion : « Propos d’étape ») et dans plusieurs articles, en particulier « Comment marcher sur les deux jambes », in Nouvelles Fondations, n° ¾, année 2006, p. 86-94.